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Le Vieux n'avait pas dit son dernier mot... (récit) - Matière et Révolution
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Le Vieux n’avait pas dit son dernier mot... (récit)

vendredi 18 juillet 2014, par Robert Paris

Le Vieux n’avait pas dit son dernier mot…

« Si mon cœur est étroit, à quoi me sert que le monde soit si vaste ? »

Proverbe géorgien et arménien

Une forêt de krtskhila (charmes) Mon guêpier

DANS LA FORET, PRES DE GORI

L’oiseau m’avait suivi à distance, en lisière de forêt, épiant, avec une évidente sympathie, ma quête de branchages dans ces contreforts boisés des montagnes du Gagluantubani. Ce guêpier à tête jaune et noire et au ventre vert, qui se rencontrait fréquemment dans nos forêts, ne quêtait pas une graine ou une miette, mais recherchait seulement ma compagnie et paraissait vouloir me guider, de ses légers voletages de branches en branches, d’un krtskhila à l’autre, dirigeant mes pas dans ces bois épais. Il battait des ailes si vite et si fort que mon cœur me semblait, lui aussi, donner des coups trop rapides ! Mais peut-être était-ce la force de vie qui me tarabustait ainsi. Dans cette ambiance de renouveau général de la nature, le printemps ondoyait, tendre et tiède, contrastant avec le climat habituel du lieu, partagé entre l’air froid des montagnes du Caucase et l’air chaud et humide de la Mer noire qui étouffait si souvent, de Gori à Tiflis, la vallée de Shida Kartli. Je me promenais au-dessus des belles rivières, aux noms chantants Totla, Kura, Lekhura, Liakhvi, Ksani, Medjuda, Aragvi, Pshana, aux gorges profondes, aux doux méandres et aux vertes collines…

— Tuquiquikat-tuquiquikat-tuquiquikat, disait l’oiseau. Et mon cœur répétait à l’unisson : tuquiquikat… tuquiquikat...

C’était fou comme on pouvait se comprendre par delà les espèces ! Je marchais, content de tout. J’étais heureux d’être rentré chez moi, à Gori, après plus d’un an d’absence, après avoir eu un séjour étonnant au centre même de la capitale, dans la forteresse du Kremlin, centre du gouvernement de Russie. Un monde bien trop grand et pesant pour moi… Heureux de retrouver une vie simple, des forêts, des prés, du calme et des oiseaux. Heureux de traverser le fleuve en compagnie des simples carrioles des paysans, heureux d’entendre le cordonnier et le forgeron de Gori dans leurs échoppes.

Et quelle joie de revenir vivre avec ma mère dans la petite maison de mon enfance, une masure auraient dit certains. En fait, une gentille ferme, couverte de mousse, d’où l’on voyait ondoyer les arbres et d’où l’on entendait le ramage des oiseaux et le bruissement du vent dans les branchages. J’étais très proche de ma mère qui, malgré mon infirmité, avait été la seule à me traiter comme un être normal. « Une mère comprend la langue de son fils muet » est un proverbe géorgien bien connu et pas seulement en Géorgie !

Bizarre, non, d’être ainsi content de tout, alors que rien ne va et que la vie ne promet que des misères et des déboires. J’avais perdu d’un seul coup, ma situation, mon emploi, mon ami et mon espoir. J’avais même perdu mon rêve. Et pourtant, c’était plus fort que moi, plus fort que le mauvais sort. Vivre, seulement vivre, c’était déjà tellement beau. Je trouvais la vie merveilleuse, répétant ainsi la phrase favorite de celui que j’avais soigné et aidé peu avant son décès, qui avait bien voulu se dire mon ami, avec qui j’avais parlé pendant des heures et dont j’avais partagé les derniers mois, Ilyich : « La vie est un combat ».

Eh bien, voilà comment je suis, moi, me disais-je en riant comme pour me moquer de moi-même, j’aime la vie au point que, si j’étais cocu, je l’aimerais encore plus. Bel amant que voilà ! D’ailleurs quelle femme voudrait seulement t’adresser la parole, toi aussi maladroit dans tes propos, me disais-je en éclatant de rire au point que j’effarouchais un peu mon oiseau-pilote…

J’étais au pied de la colline et je remontais lentement vers les bois qui défendaient les murailles médiévales de la forteresse de Goristsikhe, dominant ma ville natale de Gori, sur la rive gauche de la Medjpuda. On pouvait voir en levant la tête les hauts murs du fort et, en dessous, les berges de la rivière Liakhwi dont les rives couvertes de forêts et de rochers, où abondaient le gibier, les faisans comme les lapins ou les renards. Le clapotis de la rivière accompagnait mes pas.

Je gambadais assez prestement sur ces chemins encore marqués par les restes du tremblement de terre qui avait frappé toute la région, sept ans avant, en 1920. Cela facilitait ma quête de branches mortes, de nombreux arbres ayant subi durement le sinistre. Il n’était pas rare non plus de trouver des restes de la guerre civile qu’avait connue la région avant la prise de Gori par l’Armée rouge.

Je me remémorais ce 3 mars 1921. J’avais 20 ans quand les troupes soviétiques étaient entrées dans Gori, venant de Tiflis, après de durs combats contre les Blancs. Mon oncle, un bucheron, et ma mère, qui exerçait le métier de femme de ménage, étaient très contents, car, dans ma famille, nous étions du côté des Rouges, comme de nombreux travailleurs arméniens de Gori.

J’étais content moi aussi car, la guerre civile terminée, j’espérais trouver un travail. Je ne m’occupais pas de politique. Je ne souhaitais pas prendre de risques inutiles, estimant que ma maladie était bien assez lourde à porter. Cet état d’esprit me paraît bien lointain aujourd’hui. C’était fou comme la promenade dans les bois m’amenait à des pensées et des retours en arrière inattendus…

De temps à autre, il me fallait contourner les buissons et les épineux, parfois intraversables, pour me frayer un chemin. Je ressentais profondément en moi-même une légère ivresse qui me guidait malgré les difficultés de mon cheminement, des branchages dans les mains, entre les résineux, cherchant quelques branches mortes de feuillus. Tous les quelques temps, je me baissais pour compléter mon fagot. Les branches de feuillus, hêtre, chêne, orme, érable, châtaignier, aulne ou charme, étaient largement préférables aux branchages de sapins, malheureusement largement majoritaires sur ces pentes. Les résineux n’étaient pas de bons bois de chauffage et le fourneau de maman consommait encore en cette saison une belle quantité de bois. J’avais emmené avec moi un petit sac de jute contenant quelques victuailles et notamment des petits fromages, soluguni et ghomi, dont je me pourléchais d’avance les babines.

Quand j’avais entendu qu’on m’interpelait par mon prénom, je m’étais tous de suite méfié.

— Oto, attend-moi, je te rejoins, avait-t-elle crié, tout en tâchant de me rattraper dans mon bosquet.

Oui, je me méfiais à juste titre. Un étranger de passage dans la région n’aurait certainement pas abordé quelqu’un du cru aussi directement, vues les haines traditionnelles exacerbées par la guerre civile : entre Arméniens et non-Arméniens, entre Géorgiens et Azéris, entre les gens de Tiflis et ceux de Gori, entre russes et locaux…. L’emploi du russe en pleine montagne et l’accent russe, très sensible, étaient des raisons supplémentaires de me rendre prudent.

D’ailleurs, plutôt que de m’interpeler ainsi par mon prénom, quelqu’un du pays, forgeron, bucheron, ou paysan, m’aurait plutôt lancé un « eh, jeune homme ! » ou un « salut cousin ! » ponctué d’une exclamation « gamarjoba » (bonjour) ou un « dzandit » (bienvenu à toi), en arménien plutôt même qu’en géorgien. Car ici, à Gori, nous étions très majoritairement Arméniens.

D’ailleurs, je ne rencontrais jamais dans ces bois que des bucherons, des braconniers et des paysans connus qui savaient parfaitement que m’adresser la parole n’a pas grand intérêt. Tous connaissaient mon infirmité et savaient que je ne pourrais répondre qu’un charabia incompréhensible. Je ne suis pas idiot mais un accident de cordon a produit à ma naissance un étouffement qui m’a empêché d’apprendre à bien articuler les mots. Personne ne me comprend et mes réponses passent pour des bredouillements insensés.

Et, en plus, c’était une voix de femme ! Une voix jeune… Il fallait vraiment être une étrangère pour s’adresser à un être aussi isolé que moi. Quant à ses motifs, j’allais bien vite les connaitre.

— Oto, m’avait dit la dame, un peu essoufflée par l’effort, c’est ta mère qui m’a informé que je pouvais te trouver là. Ne t’inquiètes pas, je ne te veux rien de mal, seulement bavarder.

Je lui avais fait un signe de main devant ma bouche, indiquant par ce geste que je ne pouvais pas me faire comprendre par la parole et j’avais commencé à faire comme si j’allais m’en aller. Mais, sûrement à cause de sa voix douce et calme, j’étais resté…

Elle m’avait dit qu’elle était au courant de mon problème de bégaiement et qu’elle me demandait seulement à me parler. Elle savait que je comprenais le russe et je n’avais qu’à hocher la tête pour lui dire oui ou non, suivant mes réponses.

— Tu es d’accord pour bavarder quelques minutes avec moi ?a-t-elle demandé ensuite.

En temps normal, j’aurais dit non immédiatement. Je suis prudent, limite peureux, et tout ce qui est dangereux me repousse tout de suite. Mais la dame était jeune et jolie et j’ai dit oui d’un mouvement de la tête. Que pouvait-il bien sortir d’une telle conversation, je n’en savais rien. Mais tout est de la faute de cet air tendre et doux qui m’avait trompé et de ces cheveux blonds ondulant au vent : j’ai accepté, conscient pourtant que je faisais là une grande imprudence qui pouvait me faire prendre de très grands risques, vu mon curieux passé…

La dame s’était présentée, le docteur Olga Sokolow de Pétrograd, et m’a dit qu’elle pensait pouvoir comprendre mes bredouillements et les interpréter correctement si je lui laissais le temps de s’entraîner un peu. J’avais secoué tout de suite la tête négativement. Mais elle m’avait dit quelque chose qui m’avait fait sursauter : elle connaissait quelqu’un avec qui j’avais déjà parlé… Et, tout de suite, elle avait cité Vladimir Illyich, ce qui m’avait fait sursauter et pâlir d’un seul coup, comme si on m’avait accusé d’un crime…

J’avais essayé alors de me tirer de ce guêpier le plus discrètement possible, en ramassant le paquet de branchages que j’avais déposé devant moi, mimant des excuses pour le dérangement de la dame que j’avais inutilement occasionné. Il s’agissait clairement d’une conversation à risques que j’avais tout intérêt à interrompre immédiatement. Je ne savais pas ni qui ni pourquoi on m’envoyait cette dame me cuisiner, mais cette Olga, toute douce en apparence, pouvait se révéler pleine de dangers mortels pour moi. On m’avait suffisamment recommandé la discrétion pour que ce début d’interrogatoire sonne comme la fin de ma tranquillité.

Mais Olga, je peux l’appeler par son prénom vu la familiarité qui allait être la nôtre, avait prévenu mon geste et tiré de son sac un papier qu’elle me brandit sous le nez comme si cette feuille allait tout éclairer. J’ai à peine regardé mais, sans le vouloir, j’ai tout de suite reconnu l’écriture et j’ai fait un bon en arrière comme si le diable ou le bon dieu venait de me tirer par la manche. J’ai alors pris le temps de lire ce que disait cette missive.

Le texte ne comportait qu’une seule phrase mais elle était claire et nette, directe comme son auteur en avait l’habitude :

« La porteuse de ce document a toute ma confiance et, à elle et elle seule, tu peux confier les secrets que je t’ai livrés. »

C’était signé d’une main que je ne pensais plus lire en ce printemps 1927 : Lénine. Son auteur était décédé trois ans plus tôt…

Sous le choc, j’ai laissé tomber mes branchages et j’ai fixé mon interlocutrice comme pour percer son personnage, l’obliger à dévoiler ses mauvaises intentions. Mais je n’ai rien trouvé que de la bienveillance, de la sympathie et une personne tout à fait courageuse et belle. Je ne savais plus que penser ni que faire.

BRANCARDIER DE LENINE

J’étais complètement remué. Quelqu’un connaissait un secret, vital pour moi, et que je croyais définitivement enseveli avec la mort du Vieux : celui de mes relations avec le dirigeant russe connu de tous et aimé de beaucoup. Comment cette femme avait-elle pu trouver son chemin de Petrograd à moi et me retrouver dans ma petite bourgade de Gori et surtout pourquoi ?

Dans quelles circonstances, Lénine avait-il pu l’informer de ma relation de confiance avec lui et qu’en savait-elle exactement ? Quel intérêt pouvait-il y avoir à bavarder avec elle et surtout quel énorme risque ? Ne m’avait-on pas dit sur tous les tons que je ne devais surtout pas revenir à Moscou ni rencontrer personne, que je devais rester tranquille en Géorgie si je voulais faire de vieux os… En quoi ma modeste personne, un pauvre handicapé de la campagne profonde, pouvait-elle intéresser cette dame ?

J’avais redemandé à la dame le document signé Lénine pour l’examiner attentivement. Il était daté du 15 mars 1923, soit peu avant une grave crise qui avait paralysé définitivement Lénine le privant de toute conscience et de toute possibilité de communiquer. J’en avais eu les larmes aux yeux : Lénine avait écrit cela peu avant de disparaitre pour nous tous à jamais… J’avais recommencé à regarder Olga qui m’avait souri :

— Nous l’aimions et l’admirions tous les deux. Il nous manque. Mais, comme tu le sais, il ne manque pas à tout le monde et certains sont bien heureux d’en être débarrassés…

J’avais fondu en larmes. Elle ne pouvait pas comprendre, cette dame. Pour elle, il s’agissait du plus grand dirigeant de la Russie. Pour moi, c’était la seule personne avec laquelle j’avais jamais pu échanger des vraies paroles, pour laquelle je m’étais engagé dans des activités dont jamais je ne me serais cru capable, moi qui suis si prudent…

Elle ne pouvait pas comprendre ce que je ressentais, mais elle connaissait une partie de mon histoire, des événements que j’avais crus définitivement enfouis, enfermés avec le tombeau de Lénine. Lors de la maladie qui avait frappé Lénine, j’avais été choisi pour lui servir de brancardier, alors qu’il était paralysé et bloqué dans les chambres du Kremlin, incapable de se déplacer, de se nourrir, d’aller aux toilettes et même de parler.

C’était une grave attaque de paralysie qui avait frappé en mai 1922, en pleine activité l’homme le plus important de la révolution russe. Mais je ne pouvais rien raconter de tout cela même si, par miracle, la parole m’était revenue et, me tournant vers elle, d’un ton dubitatif, je lui ai demandé :

— Et toi ? Est-ce que tu l’aimais ?

Elle ne m’a même pas répondu mais son regard luisant et doux était plus explicite que des mots. J’ai compris que j’aurais autant de mal à lui refuser toute information que j’en avais eu avec Ilyich quand il m’avait proposé de « faire partie de son complot ».

Elle m’avait seulement dit doucement, tellement doucement :

— Je sais que Lénine est parvenu à comprendre tes paroles. Je peux essayer moi aussi. Il m’a transmis ce message pour me dire que tu as été témoin de tout ce qui s’est passé pendant sa maladie et avant sa mort et que toi seul peut en témoigner…

La seule chose qui me gênait maintenant, c’est que j’étais persuadé que personne ne pouvait croire les faits dont j’avais été témoin et les paroles que j’avais entendu. Jamais la dame n’allait me croire et se rendait-elle compte du risque qu’elle prenait en partageant avec moi de telles connaissances ? Et pour parvenir à quelles fins ? Lénine était mort et personne ne pourrait mener le combat qu’il comptait entreprendre…

Voilà comment moi, Oto, fils peu gâté par dame nature, jeté dans la vie comme un vers aux poissons, incapable de s’exprimer autrement que par gestes et qui avait été embauché au Kremlin en 1922 comme brancardier de Lénine, j’étais amené à rapporter des secrets aussi dangereux à une dame que je ne connaissais pas deux minutes avant…

Décidément, je devais être un peu fou, une tête brûlée, un casse-cou, prêt à toutes les aventures ? Et pourtant, non ! L’ambiance de ce début de printemps y était sûrement pour quelque chose : la douceur de cette journée, l’ivresse de ce printemps où tout semblait possible, cette jeune femme venue juste pour parler avec moi !

Je devais reconnaître que j’avais plaisir à lui montrer que Lénine, qu’elle admirait, n’avait pas négligé ni méprisé l’aide que je pouvais lui apporter, moi un ignorant politique, sans aucune formation dans aucun domaine, un être si peu important que personne ne me voyait… Et, même si c’était très dangereux pour moi comme pour elle, je me sentais prêt à commencer mon récit, tellement incroyable que, si les faits étaient plus anciens, j’aurai cru à un rêve, invraisemblable comme tous les rêves…

A l’époque, le grand homme de toute les Russies, gravement malade, paralysé du côté droit (bras et jambe), incapable de se tenir debout, ayant de terribles maux de tête, presque muet, entouré d’ennemis, paraissait si désarmé, si impuissant, si incapable de se gérer lui-même au quotidien, de prendre par lui-même des contacts, d’obtenir des infirmations, même au sein du Kremlin dont il était le personnage à la fois le plus important et le plus impuissant, que ma complicité était un objectif très important pour lui.

Il avait vécu ainsi à Gorki puis avait obtenu d’être ramené au Kremlin car il tenait à ne pas trop s’éloigner du pouvoir, inquiet notamment de ce que ses adjoints pouvaient bien faire en son absence… Déjà des forces occultes s’ingéniaient à l’éloigner du pouvoir afin de rendre impuissant cet empêcheur de tourner en rond pour la bureaucratie. Mais j’étais encore très loin, à ce stade, de connaitre et de comprendre cette lutte sourde autour de Lénine. J’étais seulement écrasé par la responsabilité que cela représentait de tenir dans mes bras ce petit grand homme, de son lit à son fauteuil ou à son bureau…

L’isolement autour de Lénine grandissait. Il n’était pas seulement dû à sa maladie mais construit, jour après jour, par ses ennemis et par le combat que Lénine menait qui embarrassait ceux de ses amis qui ne le comprenaient pas ou n’osaient pas s’y compromettre. De moins de proches de Lénine, dirigeants du parti et de l’Etat, osaient le fréquenter. Tous ceux qui passaient étaient cuisinés par Lénine qui se servait de toute information pour mener un combat sans merci contre les bureaucrates. Cela contribuait à son isolement auquel travaillait aussi Staline, de manière discrète mais efficace. A part ses proches, sa femme, Kroupskaïa, sa soeur, Maria Ilyichna et trois ou quatre secrétaires, et le garde à la porte, j’étais celui qui passait le plus de temps en compagnie de Lénine.

C’était cette situation d’isolement qu’Ilyich s’était mis en tête de contourner, faisant fi de l’impossible. Je m’en rappelle comme si c’était hier. Il me regardait avec son sourire malicieux en me cuisinant comme il savait si bien le faire pour savoir à qui il avait à faire. Sa paralysie était alors si grave qu’il ne pouvait même pas parler. A coup sûr cela, nous avait rapprochés, nous, les deux infirmes.

Au Kremlin, je vivais dans un monde très limité, entre la chambre de Lénine, la mienne et les cantines. Nous habitions dans une aile du grand palais des institutions judiciaires, l’un des bâtiments de la forteresse du Kremlin. La chambre de Lénine était modeste et il pouvait passer aisément à un bureau pour lire. C’est moi qui me chargerais de le faire circuler tant que sa paralysie du bras et de la jambe droites ne lui permettaient pas de circuler facilement. Par la suite, il allait me conserver à ses côtés et on verra que ce n’était pas seulement comme ambulancier ou brancardier ! Tout le monde me traitait comme un muet, avec sympathie et compassion, et j’avais fini par passer complètement inaperçu partout puisqu’on ne me parlait pas.

J’étais certes capable de transporter le corps de Ilyich, ce léger vieillard, de l’amener de son lit à son fauteuil, de son fauteuil à sa table ou aux toilettes. J’étais capable de lui porter ses soins, sa nourriture, ses journaux et lectures qui lui avaient été autorisées. Et ceux qui m’avaient choisi pour cette tâche comptaient bien sur mon infirmité pour ne prendre aucun risque d’indiscrétion et aucun risque de contact entre moi et mon patient. C’était cette situation que Lénine, toujours capable des audaces les plus étonnantes et des propositions les plus inattendues, avait décidé de forcer. Il voulait faire de moi son confident et son messager !

Le simple brancardier inculte politiquement, quasiment muet, aux propos en tout cas incompréhensibles, qu’il ne connaissait pas, qu’on lui avait imposé même, allait-il se révéler capable des grandes tâches que voulait lui confier Lénine ? Il fallait être Lénine pour croire une chose pareille et aucun membre de l’entourage qui surveillait le grand malade n’avait jamais pensé à cela !

TOUT RÉAPPRENDRE

Un jour, Lénine m’avait écrit ces quelques mots sur un papier qui disaient en gros : « je vais un peu mieux, j’arrive de nouveau à articuler quelques paroles même si cela reste incompréhensible. Il faut que je m’y remette. Mais c’est mieux que personne ne sache que je reparle. Toi seul doit le savoir. Acceptes-tu qu’on apprenne à se comprendre ? »

Je lui avais rappelé d’un geste de la main devant ma bouche mon incapacité à parler de manière intelligible, mais il avait d’avance réponse à tout :

— Je sais, m’a-t-il à nouveau écrit sur sa feuille, qu’on ne comprend pas ce que tu dis. Mais il n’est pas sûr qu’avec un peu d’efforts, je ne puisse pas un peu apprendre à traduire tes propos embrouillés. Je peux au moins essayer et j’en profiterai pour réapprendre à parler. Veux-tu faire l’effort de m’écouter et tenter de me répondre à chaque fois que tu comprends un peu de ce que je te dis.

Lire même ces quelques mots maladroitement griffonnés m’était déjà un effort considérable mais c’était demandé avec tellement de force et de ferveur que je me sentais incapable de dire non. Pourtant, cela allait complètement à l’encontre des consignes strictes qui m’avaient été fermement imposées à mon embauche avec quantité de menaces contre moi et ma famille. Et celui qui les avait proférées, ces menaces, la connaissait bien ma famille. Celui-là était né, comme moi, à Gori et savait qu’il pourrait toujours me retrouver si je lui jouais un tour… Je ne savais pas comment Lénine comptait s’y prendre pour comprendre mes mots, mes phrases. Personne n’en était capable. Comment parler pour qu’il me comprenne ?

Mais, comme toujours avec Lénine, cela avait été très simple. Il m’avait tout de suite dit :

— Il faut que je m’accoutume à ta parole. Commence par décrire la pièce, les objets, les actes, les personnes. Puis, racontes ce que tu veux, ta vie, du matin au soir, ton village. Tu ne t’occupes pas de moi. Je ne t’interroge pas. Tu ne t’arrêtes pas de raconter : tout, la nourriture, la famille, les voisins, le travail et tout. Ne t’inquiète pas. Je finirais par te comprendre. Après, c’est mon tour de parler et, là, tu écoutes…

Et j’avais commencé, incrédule mais confiant. Lui me faisait seulement signe de continuer à chaque fois que j’étais en panne ou que j’arrêtais, persuadé que je parlais dans le vide et qu’il ne pouvait rien y comprendre.

Après, c’était son tour. Il parlait et moi je ne comprenais pas grand-chose de ce qu’il baragouinait, tant son cerveau avait du mal à maîtriser ses paroles du fait des séquelles de sa maladie. J’étais surtout là pour l’écouter. Et, petit à petit, des mots devenaient audibles, puis des phrases, des explications… Il me parlait sans cesse de la révolution, des peuples opprimés, du monde en crise. Je n’avais jamais autant entendu parler de politique, même par mon oncle qui se piquait de s’y connaitre.

Et, souvent, tout en se parlant, on avait des exercices physiques car il fallait qu’il récupère aussi ses capacités motrices, gravement handicapées.

Je ne voyais pas du tout où tout cela nous menait, tous ces discours aux trois quarts incompréhensibles par l’un comme par l’autre. Pendant environ un mois, j’avais plus parlé et plus écouté que tout le reste de ma vie.

Et pourtant, il était tellement entêté qu’on travaillait de nombreuses heures chaque jour et que ça finissait par marcher. Un beau jour, il m’a répondu, montrant qu’il avait compris ce que je racontais et aussi qu’il arrivait maintenant à se faire comprendre de moi… Notre collaboration allait commencer.

On a parlé du village, des travaux des champs, des problèmes des paysans, des éleveurs, des villageois. Et, là, surprise : on arrivait à échanger des propos simples. Pour moi, c’était extraordinaire. Mais pour lui aussi. Je me suis alors rendu compte qu’il n’était pas si sûr d’être capable de reparler… Et c’était pour lui une catastrophe bien plus grande que pour moi qui n’avais jamais pensé échanger une vraie conversation avec quelqu’un. Et j’ai aussi appris à connaitre Lénine, un homme important mais qui ne s’occupait pas des hommes importants. Pour lui, apprendre de quelqu’un comme moi, et même en dépendre pour son avenir, n’avait rien d’étonnant. Il ne ressemblait pas à la plupart de ceux qui l’approchaient, même s’ils étaient eux aussi considérés comme de grands révolutionnaires. Lui, on sentait que la révolution, celle des sans voix, était sa vie.

Cela allait être notre activité quotidienne pendant des heures chaque jour, d’août à octobre 1922…

En même temps, Ilyich réapprenait à marcher, à contrôler son corps. Il me répétait :

— C’est comme si j’étais né une deuxième fois…

Une nouvelle plaisanterie qu’il aurait administré à la vie, voilà comment Lénine prenait cette épreuve pourtant si grave et pleine de souffrances. Et d’interrogations pour l’avenir de toute son œuvre… Pour s’entraîner à parler, Lénine me lisait ses articles en cours (voir note 1).

L’OMBRE PESANTE DE STALINE

Quand j’ai été embauché au service de Lénine, il avait d’abord été complètement coupé du monde et aussi, bien entendu, du travail politique et gouvernemental et, quand il avait été mieux, à l’automne 1922, il avait pensé reprendre du poids dans les affaires publiques en convoquant les responsables dans un bureau proche de sa chambre. V. Ilyich y rencontrait fréquemment Kaménev, Zinoviev et Staline en soirée dans son bureau privé. De temps à autre sa femme, Kroupskaïa, réalisant combien cela fatiguait le malade, avait essayé de les renvoyer, leur rappelant que les docteurs lui avaient interdit d’être assis pendant longtemps dans le travail. Ils ont plaisanté et ont expliqué que leurs réunions étaient des discussions simples et pas de conversation officielle. Mais, assez vite, Lénine avait mesuré que les trois dirigeants faisaient mine de l’écouter comme autrefois mais qu’ils n’avaient rien de plus pressé que de mener la politique inverse. En quelques mois, ils avaient cessé d’être des disciples de Lénine et pris leur envol pour devenir eux-mêmes les dirigeants du pays et ils avaient bien l’intention de le rester.

Lénine me disait :

— Je vois bien qu’ils échangent des regards exaspérés et qu’ils se contiennent pour ne pas dire ce qu’ils pensent, que je suis un homme fini et que je radote ! Comme si je ne les connaissais pas. Zinoviev et Kaménev ont déjà montré leurs limites à plusieurs occasions et cela ne les a jamais empêché de se monter la tête sur leurs capacités. Staline, lui-même, semble être devenu beaucoup plus sûr de lui…

Lénine savait peser les hommes. J’étais moi-même passé sur sa balance à mesurer les capacités des individus. On avait parlé de tout ce qui l’entourait, des hommes et des femmes, des circonstances et on voyait son fin visage, encore aminci par les souffrances, s’éclairer à mes réponses non calculées.

Il m’avait aussi demandé d’abord les papiers par lesquels j’avais été embauché. Il avait vu que j’étais de Gori et m’a demandé : je pense deviner qui t’a proposé ce poste. Si je te dis qui c’est peux-tu me répondre ? J’ai fais signe que non et j’ai écris fiévreusement sur un feuille de brouillon : cela m’est interdit. Lénine s’est emparé du stylo et a écrit un seul nom : Staline.

Non, jamais je n’irais livrer ses secrets, à ce cousin de Gori, géorgien comme moi, d’une famille proche de la mienne, mais dont le caractère semblait aussi loin que possible du mien…

Staline était le dirigeant que l’on voyait le plus souvent auprès de Lénine, non pas à cause d’un lien personnel mais parce que Lénine souhaitait diriger lui-même les nombreuses directions (du parti et de l’Etat) dont Staline avait la charge. L’autre raison allait être que, progressivement mais systématiquement, Staline allait dissuader tout les dirigeants de communiquer avec Lénine. Dans cette affaire comme dans bien d’autres, comme j’allais vite le constater, Staline se débrouillait toujours pour agir en sous-main.

Au fait, un secret qu’il ne fallait révéler à personne. Staline était géorgien bien qu’il se fasse passer pour plus russophile qu’un Russe, cela n’était pas un secret. Par contre, ce que Staline ne voulait surtout pas que l’on sache : Staline, comme la plupart des gens de Gori, était Arménien... Il avait été jusqu’à effacer son père pour qu’on oublie qu’il est un Arménien de Géorgie… Staline évitait d’ailleurs de parler de son père, le cordonnier Vissarion Djougachvili parce que Bessarion (ou Bissarionis) trahissait un Arménien de Géorgie alors que Staline voulait faire croire qu’il était d’origine ossète. Un très grand nombre d’Arméniens de rite latin de Géorgie vivaient et avaient toujours vécu à Gori.

— C’est un secret très bien gardé. N’en dites rien surtout, avais-je dit craintivement à Lénine !

Staline était en lutte avec sa nation d’origine car il avait, sur ce plan comme sur bien d’autres, un violent complexe…

Et là, j’avais eu un choc : Lénine savait tout. Pas sur le Staline arménien ! Non là, c’est moi qui le lui avais appris ce jour-là. Mais sur le fait que Staline l’avait entouré de créatures à lui et qu’il ne l’avait pas fait pour le protéger. Il sentait que cet entourage lui pesait, le contrôlait, le freinait dans tous ses efforts, mais il ne voyait pas pourquoi.

Mais c’était compter sans les capacités extraordinaires de Lénine. Il avait retourné cette difficulté et, de tampon pour éviter tout contact à Lénine, je devenais au contraire une aide et la plus clandestine qui soit. Comme on dit chez nous autres en Géorgie, « Un homme qui se noie s’accroche à un brin de paille. » Et j’étais assez fier en fait d’être ce brin de paille…

C’était Staline qui m’avait choisi pour m’embaucher comme brancardier, comme il avait choisi la plupart de ceux qui entouraient le malade. Moi, je ne savais rien, je ne comprenais pas grand chose de ce qui se tramait. Etre au Kremlin, y travailler, était pour moi une aventure incroyable que je n’avais nullement souhaitée, pour laquelle je n’avais rien fait, à laquelle je n’étais nullement préparé. Je n’avais aucun passé politique ni militant, ne serait-ce qu’à cause de mon infirmité. Je n’avais pas spécialement de compétence médicale, même comme infirmier et je n’avais jamais été brancardier. Non, la seule chose à laquelle je devais ce choix de Staline était certainement, en plus de ma force physique, c’était mon incapacité de parler avec les gens, de rapporter à qui que ce soit ce que je verrais ou entendrais. Staline qui avait demandé d’être chargé officiellement par le Comité central non seulement de filtrer les documents communiqué à Lénine, les documents transmis à l’extérieur par Lénine et aussi les personnes autorisées à le visiter, la durée et périodicité de leurs visites mais, en plus, il s’était fait voter le rôle de direction du collectif des médecins qui n’avaient pas d’autre autorité supérieure que lui !!

Lénine avait rapidement compris qu’il était gardé et pas seulement pour le protéger contre la maladie, contrairement à ce qui lui était dit par ses médecins et ses auxiliaires. On voulait l’empêcher, au nom de la défense de sa santé, de toute nouvelle intervention politique et même de recevoir une quelconque information politique…

— Protégez-le contre tout souci, avait insisté Staline auprès des médecins, intervenant de manière de plus en plus pressante et autoritaire.

STALINE ET LES MEDECINS

De novembre 1922 à mars 1923, je m’étais occupé au Kremlin de donner journellement des soins au malade, de lui donner à manger et surtout de le transporter. Mais il avait aussi nombre d’infirmières et de médecins.

C’est sur le rôle curieux de certains « médecins » que j’ai pu donner le plus d’ « informations à Lénine. Et il y avait effectivement quelque chose de bizarre dans le ballet des médecins autour de Lénine. Le plus étonnant, c’est qu’une question de Trotsky à la femme de Lénine, Kroupskaïa, m’avait montré que je n’avais pas tout compris. Il avait demandé :

— De quelle maladie souffre Lénine ?

Et je m’étais alors aperçu que je ne le savais pas clairement du tout. Pourtant, on ne peut pas dire que Lénine n’était pas suivi médicalement !!!

Le 23 avril 1922, Lénine avait subi une opération à l’hôpital Botkine, les médecins lui ayant conseillé, suite à ses maux de tête de l’hiver 1921-1922, de pratiquer l’extraction d’une balle reçue dans l’attentat dont il a été victime le 30 août 1918. Mais l’opération n’avait rien donné. Bien au contraire, les problèmes nerveux, de maux de tête et de fatigue s’étaient rapidement aggravés.

En ce qui concernait la maladie dont souffrait Lénine, après les balles empoisonnées des socialistes-révolutionnaires, on avait eu droit à de nombreuses versions aussi variées qu’une balle dans le cou, qu’une artériosclérose, qu’une maladie nerveuse attribuée au surmenage passé et présent, qu’une syphilis, et que bien d’autres hypothèses. Jusqu’à sa mort, les médecins ne devaient jamais tomber d’accord sur le diagnostic !...

Sous prétexte que l’on ne parvenait pas à identifier la maladie dont souffrait Lénine, Staline avait multiplié les médecins. On en avait embauché à l’étranger. Il y avait jusqu’à 27 généralistes et spécialistes qui venaient au Kremlin pour se pencher à son chevet ou étaient en débat sur son cas… Aucune chance, dans ces conditions, qu’ils tombent d’accord sur un traitement ! Cela me semblait à la fois étonnant et inefficace. D’autant plus curieux que l’on disait qu’il ne fallait pas importuner le patient en lui imposant trop de visites, sa maladie étant considérée par beaucoup de médecins comme une maladie nerveuse grave, accentuée par des années d’efforts et de fatigues surhumaines…

La liste des médecins ne cessait de s’allonger : les docteurs Lévine, Guétier, Förster, Kotchevnikov, Kramer, Lerner, Finkelstein, Wiztum, Abrikosov et bien d’autres…

La liste des hypothèses était presque aussi longue que celle des médecins : poison, épilepsie, artériosclérose, syphilis, maladie nerveuse, maladie psychiatrique,…

Les médecins parlaient tous d’hémiplégie. Une hémiplégie ne signifiait pas un diagnostic mais seulement le constat de paralysie d’une moitié du corps. La sclérose attaque les artères cérébrales mais elle supposait une lésion ou une attaque des centres moteurs qui ne pouvait mener à un rétablissement en cas de paralysie totale que chez un sujet relativement jeune. Lénine allait pourtant y parvenir… En ce qui concerne la syphilis, également évoquée notamment par deux psychiatres et un neurologue, le corps de Lénine ne montrait aucune lésion visible typique des dernières phases de la maladie. Pourtant, en 1923, les médecins de Lénine lui prescrivent du Salvarsan, le seul médicament disponible à l’époque pour traiter la syphilis, ainsi que de l’iodure de potassium, qui était également d’usage fréquent pour le traitement de cette infection. Au début, je pensais que sa paralysie était une conséquence de l’opération par laquelle on lui avait retiré une balle du cou. J’ai su après que cette balle aurait été reçue lors d’un attentat organisé par le parti socialiste révolutionnaire de gauche qui accusait Lénine de trahir le pays en livrant l’Ukraine aux armées allemandes. Et c’est là que j’ai pour la première fois entendu Staline parler de poison avec un médecin :

— Eh oui, il est possible que les balles des socialistes révolutionnaires aient été empoisonnées. Est-ce que cela ne pourrait pas avoir un effet destructeur longtemps après ?

— Oui, il se pourrait que du poison se retrouve maintenant dans le sang de Lénine, plusieurs années après et produise son effet en le paralysant.

— Est-il facile de détecter du poison s’il pénètre dans l’organisme à faible dose et de manière régulière ?

— Si c’est bien fait et doucement, ce n’est pas possible de distinguer le poison.

Celui qui répondait ainsi à Staline était un médecin qui intervenait parfois au Kremlin et qui avait une tête à faire peur. Il était comme moi géorgien et je comprenais très bien les propos qu’ils se chuchotaient tous les deux en géorgien. Grigori Moïssevitch Maïranovski laissait tout de suite une sale impression. L’homme est grand, très grand, la poitrine creuse, le teint jaunâtre. Il portait des bottes, soigneusement cirées, et sur son uniforme de major, une blouse blanche. Il disait appartenir à l’Institut Bach de Biochimie et être né à Batoumi, en Géorgie. Lui et Staline s’étaient rencontrés à Tiflis et avaient noué une relation faite pour durer. Et pour cause… Sa spécialité était les produits chimiques. Mais on devrait plutôt dire les poisons, car il était toujours en train de travailler sur la digitaline, le curare, la ricine, le cyanure de potassium, etc... Et à chaque fois que je passais près d’eux et que je les voyais en train de chuchoter, l’air perplexe, le mot poison ne manquait pas d’être mentionné à mon grand étonnement.

En fait, dès le début, Staline n’avait cessé de parler de poison à propos de la ou des maladies de Lénine. Il avait commencé par insinuer que la paralysie de Lénine pouvait être causée par du poison dont les socialistes révolutionnaires auraient enduit leurs balles. Ensuite, il avait prétendu que Lénine était si démoralisé par son triste état qu’il souhaitait qu’on lui donne du poison, si un jour il décidait d’en finir. Ce n’est pas quand Lénine était gravement atteint ou que les médecins désespéraient de le soigner qu’il a lancé cette seulement en février 1923 que , par une conversation entre lui et Rykov, qu’il a lancé cette soi-disant demande de Lénine de pouvoir en finir avec la vie mais, fin novembre 1922, quand Lénine commençait à aller beaucoup mieux et envisager au contraire le combat avec optimisme ! Certes il a fait part à nouveau de cette prétendue demande de manière officielle à une réunion du Bureau politique de février 1923 prétendant qu’il fallait décider donner à Lénine du cyanure de potassium.

J’avais aussi surpris une conversation dans laquelle Staline commençait à évoquer cette prétendue demande de Lénine au fameux Grigori :

— L’homme souffre. Il veut du poison à portée de sa main et il ne s’en servira que s’il sent que son cas est désespéré.

— Il ne faut pas qu’il y ait de contestation possible car des médecins peuvent trouver étonnant qu’un médecin auxiliaire décide de son propre chef d’administrer ou de fournir un tel poison à un malade, même très gravement atteint ou incurable…

Lénine avait souri finement, quand je lui avais rapporté le propos, et m’avait ensuite répondu doucement comme s’il me racontait une belle histoire très tendre :

— Ce sont effectivement des gens qui s’avèrent très dangereux. J’ai parfaitement conscience que je suis entouré d’ennemis. Ce sont également des adversaires dangereux pour la révolution car ils sont déjà au sein du pouvoir et y exercent des hautes fonctions. C’est une lutte à mort, tu comprends, qui est engagée avec l’appareil. J’ai encore un poids important mais je dois en user intelligemment. Pour le moment, je gagne du temps. Il faut que j’intervienne au congrès car c’est le meilleur moyen d’opposer les militants politiques à l’appareil bureaucratique et étatique. J’ai bien étudié l’organigramme actuel du parti. Il a été profondément remanié par Staline, utilisant son poids au bureau d’organisation, à l’inspection ouvrière et paysanne et au secrétariat général. Un certain nombre d’hommes quittent alors le Secrétariat et le Comité central. On trouve parmi eux les trois secrétaires Krestinsky, Preobrajensky et Serebriakov, tous futurs oppositionnels de gauche et futures victimes des purges staliniennes. Et, significativement, Kaganovitch, Ouglanov, Jaroslavsky et Molotov parviennent aux plus hauts échelons. Ce sont tous des proches de Staline. Personne ne s’est méfié des changements de postes car, pour les militants, il n’a jamais été question de revendiquer des postes ou de se plaindre d’en être privés. L’ambition personnelle ou l’autosuffisance ne sont pas absentes des sentiments des uns ou des autres mais ce n’est pas usuel d’en faire état publiquement. L’essentiel, pour moi, est que je puisse désarmer Staline à temps. Car c’est lui le nœud de la conspiration des bureaucrates. Si je parviens à le discréditer publiquement, il faudra beaucoup de temps aux bureaucrates pour trouver un autre moyen d’arriver à leurs fins. Or ces ennemis ne sont pas aussi liés qu’il y paraît. C’est plutôt une somme de parasitismes, d’envies, d’incapacités, de peurs, de médiocrités et d’ambitions. On peut faire en sorte, sans mener la lutte contre tous à la fois, de désactiver le plus dangereux. Sans le pouvoir d’organisation que tient en ses mains Staline, tout cela ne pèse pas suffisamment dès que je m’impliquerai personnellement dans la bagarre. Tant que Staline ne connaît pas mon plan, il ne va pas prendre le risque d’être accusé d’empoisonnement.

Je croyais l’avoir informé de l’existence d’une complicité entre médecins et bureaucrates.

Lénine avait deviné le premier que tous ses médecins n’étaient pas là pour le soigner ! En discutant avec eux, il avait ainsi appris que ses médecins étaient au courant de débats internes au Comité central et dans lesquels Lénine avait pris parti pour Trotsky contre Staline ! Une telle information ne pouvait pas être communiquée à des médecins…. Ceux-ci faisaient donc partie de la conspiration de Staline.

Fin 1922, Lénine avait eu aussi affaire avec un nouveau médecin arrivé récemment, le neurologue allemand Förster, qui prenait fait et cause pour la thèse selon laquelle Lénine devait de manière vitale se retirer complètement de la vie politique, étant atteint, selon lui, par une maladie nerveuse causée par trop de travail et trop de soucis. Le 16 décembre, le médecin Förster, neurologue allemand spécialement embauché par Staline et qui venait d’arriver d’Allemagne, pour Lénine, lui annonçait qu’il lui serait interdit de faire une intervention au congrès s’il n’acceptait pas de prendre au moins sept jours de repos à Gorki, loin du Kremlin et des affaires politiques... La venue d’un neurologue visait à faire croire à une nouvelle cause de maladie : purement nerveuse…

Soudain, au milieu du mois de décembre 1922, dans la nuit après avoir pris ses médicaments, Lénine avait une nouvelle attaque grave. Les médecins étaient appelés immédiatement à son chevet en pleine nuit. Le docteur Guetier, le seul véritablement proche de Lénine, s’exclamait :

— Je ne comprends pas. Hier encore, je l’ai examiné et il allait parfaitement dans l’après-midi. Avant d’aller se coucher, il n’avait plus qu’à prendre ses médicaments quand je l’ai quitté.

Sa femme, Kroupskaïa, catastrophée, me confiait :

— Les médecins se perdent en conjectures...

Le 3 février, Lénine, nullement découragé par la maladie mais bien décidé au contraire à accélérer son travail, demandait qu’on lui communique le « dossier géorgien » réuni pour condamner les dirigeants communistes géorgiens et il constituait une commission clandestine (Gorbunov, Fotiéva et Glasser) pour vérifier les faits qui y étaient rapportés.

Il avait également demandé des documents que l’on ne voulait pas lui fournir concernant les statistiques sur le personnel de l’appareil d’Etat. Mais un des médecins, Förster, empêchait que lui soient communiquées des documents et des journaux. Il affirme que la lecture des documents est pire que les visites. Lénine refuse : plutôt les documents que les visites :

— Vous savez bien qu’il vous est interdit de demander des documents politiques, lui dit le médecin sur un ton peu amène.

— Quel type de documents politiques me sont interdits ? répond Lénine.

— Vous savez bien qu’en ce moment vous êtes en train de lire le recensement des fonctionnaires soviétiques.

Lénine était atterré. C’était une nouvelle preuve que des médecins faisaient partie de la conspiration contre lui…

Il me disait :

— Ce n’est pas des ordres des médecins mais des ordres du Comité central et même des ordres du secrétariat général !

Comme par hasard, suite à cela, le 12 février 1923, Lénine était pris de nouvelles attaques…

Parler de faux hasard pourrait sembler une accusation gratuite contre Staline, mais, comme on l’a vu, ce sont les propos de Staline lui-même qui allaient faire porter le soupçon sur ce personnage inquiétant. Il fallait se rappeler que toutes les attaques de la maladie de Lénine avaient suivi des menaces d’Ilyich contre la bureaucratie.

Le 20 mai 1922, il transmettait par Staline au Comité central une dénonciation contre la légalité bureaucratique en place. Le 26 mai, il subissait sa première attaque. Le 15 décembre 1922, il écrivait au Comité central (toujours via Staline) qu’il envisageait d’intervenir au Congrès des soviets. Le 16 décembre, il avait une nouvelle attaque. Ses attaques suivantes suivraient le même rythme : à chaque fois qu’il menaçait l’ordre bureaucratique ou, ensuite, personnellement Staline, il subissait une nouvelle offensive du mal…

Suite à cette crise, il avait en effet de curieux maux de tête de plus en plus forts et souffrait beaucoup. Le malade était très agité puis très abattu. C’était plus qu’étrange ! Cela débutait par de terribles maux de tête puis il était à nouveau paralysé. Il ne pouvait plus ni bouger ni parler ! Il me regardait avec des yeux perdus et interrogatifs. Mon cœur me lançait… Cependant les médecins ne découvraient à nouveau aucune lésion organique et prescrivirent un repos prolongé. Il ne me semblait pas qu’ils invoquaient encore la balle dans le cou...

Staline conférait sans cesse avec eux et veut les amener à conclure qu’il s’agissait d’abord et avant tout de surmenage et de fatigue nerveuse et que l’on devait imposer la cessation de toute activité au malade.

Il criait même – je l’entendais distinctement depuis le couloir où je me tenais :

— Je me moque de vos impressions. Je ne vous les demande même pas. Ce sera un ordre du Comité central : il faut interdire toute activité politique à Lénine ! Celui qui ne se conformera pas à cet ordre, qui que ce soit, en subira les conséquences !

Et, effectivement, Staline parvenait à se faire donner par le Comité central ce blanc seing et ce droit de contrôler tout ce qui parvenait à Lénine, notes comme journaux ou visiteurs….

Il allait se servir de ce droit pour prendre barre sur les secrétaires et même sur sa femme Kroupskaïa comme il avait auparavant pris barre sur les membres du gouvernement ou les médecins. En effet, Kroupskaïa était désormais la seule à pouvoir défendre l’intérêt du malade qui souhaitait se remettre au travail contre les interdits proférés par Staline qui se couvrait d’une prétendue exigence des médecins.

Kroupskaïa, sortait bouleversée de ces engueulades avec Staline dans lesquelles il se couvrait du poids des médecins pour exiger qu’elle cesse de communiquer des documents et des faits aux malade, bredouillant :

— Je sais mieux que les médecins ce qu’on peut dire et ne pas dire à Ilyich, parce que je sais ce qui le dérange et ce qui ne le dérange pas et de toute façon, je sais cela mieux que Staline.

Devant ses pressions contre sa femme, ses secrétaires et les médecins, ma complicité devenait un élément clé pour un Lénine plus que jamais isolé et affaibli. Je me chargeais de tous les messages que les secrétaires n’auraient pu emmener sans affronter la colère et les menaces de Staline. Je me chargeais aussi de l’informer de tout ce qui se tramait autour de lui. Cette source d’information désintéressée et extérieure lui était d’un grand secours.

MON TRAVAIL CLANDESTIN

Un matin, l’air grave, Lénine m’avait demandé :

— Accepterais-tu de travailler avec moi ? Attention, réfléchis bien. Cela a une grande importance pour le sort de la révolution et c’est très dangereux. C’est une tâche difficile. Il faut être très prudent et très discret. Tu sais que nous sommes entourés d’ennemis et ils auraient vite fait de se débarrasser de toi sans que je ne puisse rien faire… J’avais bien sûr accepté. Ne me demandez pas où j’avais trouvé l’assurance pour faire cela. Je ne le savais pas moi-même…

Personne, pas même Staline, qui pourtant se méfier de tous et de tout, n’aurait pu soupçonner de quoique ce soit. J’étais transparent pour tous les hauts personnages qui gravitaient autour de Lénine. Mais j’avais toujours droit à un bon regard appuyé de Kroupskaïa qui appréciait à sa juste valeur l’appui clandestin que je lui apportais. Lénine, avec ce pacte qui nous liait, a très vite repris espoir. Nous avons passé des heures, où tout le monde croyait qu’il dormait, à parler, parler, parler. Je sortais de ces entretiens complètement lessivé, la tête comme dans un étau. J’ai parlé alors mille fois plus que dans mon existence entière. Et pas seulement parlé mais réfléchi, raisonné, observé, et surtout je me suis engagé dans la vie comme je ne pensais jamais être en état de le faire.

Car il ne s’agissait pas seulement de tenir compagnie à Lénine ni de bavarder. Celui que je prenais pour un pauvre infirme comme moi était un homme dans la plénitude de ses moyens, intellectuels, politiques, philosophiques, stratégiques, tactiques, de tous les moyens dont il avait réussi à se doter en des décennies de formation intensive. Loin d’être affectées par sa paralysie, ses capacités intellectuelles étaient décuplées. Il sentait qu’elles allaient servir à un dernier combat fondamental pour l’avenir de la révolution et que lui seul pouvait jouer ce rôle, le plus important de sa vie. Vis-à-vis de l’extérieur, il feignait, au contraire, la fatigue, la passivité, la fatigue et se préparait intérieurement à la lutte.

Je n’étais pas le seul que Lénine ait entrepris pour constituer son équipe. Une des secrétaires, des conseillers personnels, des proches, un médecin, etc, faisaient partie de la conspiration de Lénine. Ne citons pas de noms, on ne sait jamais.

Sa femme, Kroupskaïa, bien sûr était du nombre. Mais, toujours aussi proche de Lénine, toujours aussi engagée et courageuse, elle était directement soupçonnée, épiée, suivie, durement chapitrée pour ses interventions auprès du malade. Maria, sa sœur, était elle aussi du nombre comme ses trois plus proches secrétaires.

Pour reprendre barre sur la politique du parti et du gouvernement, Lénine avait commencé par chercher l’appui de hauts responsables dont il connaissait les limites comme Kaménev ou Staline, ou encore comme son adjoint à la tête du gouvernement, Rykov.

J’avais pu lui rapporter un simple échange de propos rapide entre Rykov et Staline :

— Que pense-t-il de la situation en Géorgie ?

— Il n’a pas donné un avis définitif et attend plus d’informations.

— Lui as-tu rapporté l’incident avec Ordjonikidzé ?

- Bien sûr que non ! On a bien convenu que Lénine devait être tenu à l’écart de tout ce qui peut lui occasionner des soucis. Il a bien assez de difficultés avec sa santé !

— Exactement ! Bien content de te l’entendre dire. Je trouve que tous les camarades n’ont d’ailleurs pas ton attention pour la santé de Lénine et j’ai d’ailleurs l’intention de faire décider par le Comité central une limitation des visites. M’appuieras-tu dans ce sens ?

— Bien entendu. Il ne faut pas que tous les soucis de l’Etat et du parti pèsent sur sa santé. Et ce n’est pas de son lit que Lénine peut être utile à notre travail. Il est très anxieux avec la question nationale mais il me semble que, loin des affaires, il perd complètement le fil.

— Bien. Peut-on se mettre d’accord alors sur une rédaction qui serait appuyée par l’exécutif du gouvernement ?

— Sans difficulté selon moi. Rédige un texte et je le soumettrais à Kaménev et Tsjurupa.

— Il faut que les médecins couvrent par des considérations scientifiques cette demande.

— Cela ne devrait pas être difficile à obtenir.

— Même Kroupskaïa me semble exagérer quand elle rapporte des événements à Lénine. Ces soucis lui font énormément de mal car il sent qu’il ne peut pas intervenir. Une attaque lui serait fatale. C’est à nous d’intervenir auprès de Kroupskaïa pour qu’elle limite ses visites et les documents qu’elle communique au malade.

— Cela me semble réalisable de le lui demander avec tact.

— D’accord pour le tact. Mais il faudra aussi une décision officielle du Comité central. Je pense qu’il faudrait une personne qui s’occupe de contrôler son agenda et s’assure qu’il ne soit pas trop chargé.

— Tout à fait. Il suffit de demander cela à Stassova. Elle dirige très bien les secrétaires et a à cœur la santé de Lénine.

— C’est vrai mais elle fait tout ce que Lénine lui demande. Il faudrait, au contraire, quelqu’un qui soit capable d’imposer à Lénine de prendre plus de repos. Il en a assez fait et il ne peut pas depuis son lit de malade continuer à tout suivre. Je compte me proposer pour cette tâche. Qu’en penses-tu ?

— Ta candidature sera surement retenue. Je l’appuierai. Es-tu au courant que Lénine considère Trotsky comme son remplaçant naturel ? Tolérerons-nous que Trotsky devienne l’unique dirigeant du parti et de l’Etat ?

— C’est parfaitement compréhensible : Lénine est loin de tout et l’image qu’il se fait de la situation est forcément modifiée en fonction de faux compte-rendus qui lui sont faits par son entourage, mais je ne croie pas que nous serons aussi naïfs. On se revoie tout à l’heure à la réunion du conseil. On en reparlera avec Kaménev. Il semble lui aussi soucieux de ne pas céder aux nouvelles lubies de Lénine, notamment sur la question des nationalités où Lénine se fait le défenseur des petits-bourgeois nationalistes sous prétexte de droits des nations.

C’était la première fois, mais non la dernière, que j’avais pu communiquer à Lénine les apartés de ses visiteurs, de ses médecins ou de ses adjoints à la tête du gouvernement. Il a pu ainsi vérifier qui était fidèle à la révolution et qui, au contraire, obéissait à l’appareil du parti, de plus en plus tenu en mains par Staline. Il avait pu aussi vérifier combien, en peu de temps, tous les fils des appareils bureaucratiques avaient commencé à remonter à un seul homme, pour le plus grand profit des bureaucrates. Staline s’ingéniait à montrer à tous qu’ils n’avaient qu’à gagner à s’en remettre à une éminence aussi grise, tellement mineure qu’il était insoupçonnable de vouloir pour lui-même le pouvoir absolu !

Et Lénine avait fait des progrès non seulement pour me comprendre mais pour se remettre à parler, à marcher, à faire marcher ses bras. Les médecins étaient étonnés des progrès incroyables de Lénine, sans aucune rééducation, sans exercices. Ils ignoraient que moi, Oto, le brancardier, j’avais été chargé par Lénine de toutes ces tâches…

Lénine, lui, ne manquait jamais de rigoler sur la farce qu’il avait joué à tous ceux qui prétendaient l’empêcher de communiquer à l’extérieur :

— Ces gens-là croient qu’ils vont m’apprendre ce que la clandestinité veut dire. Mon complot, ils n’en connaissent pas le premier des fils… Staline, lui-même, n’avait pas peur de moi. De temps en temps, il me jetait un regard soupçonneux et mon regard dans le vague le faisait rire :

— Ce n’est pas toi qui parleras à quelqu’un ! D’autant qu’il n’y aurait personne pour te comprendre. Tu ne ferais pas de mal à ta mère, hein Oto ?

Je savais que Staline manigançait contre Lénine et que mon petit jeu pouvait me couter très cher mais, je ne sais pas pourquoi, tant que Lénine était vivant mon pacte avec lui me semblait plus fort que ma peur.

Il n’y a qu’un seul personnage qui me faisait peur dans tout son entourage et c’était un de ses médecins. Mais c’est lui qui devait me permettre, involontairement, de comprendre ce qui se tramait….

AVEC TROTSKY

Lénine, un peu tard mais peut-être pas trop tard, avait démasqué le rôle occulte et nuisible de Staline, qui, jusque là était plutôt apparu en homme d’appareil capable et fidèle aux conceptions révolutionnaires de Lénine. Dès lors, ce dernier, voyant le rôle nuisible que pouvait jouer Staline, avec les multiples fonctions qu’il cumulait, s’apprêtait à la lutte. Il avait pris un contact discret et parfois secret avec Trotsky, le deuxième homme de la révolution. Ils communiquaient presque journellement, en cette fin 1922, par courriers transmis par des personnes sures, dont Kroupskaïa, ses secrétaires personnels ou moi. J’allais, à sa demande, dans des couloirs particuliers du Kremlin pour donner discrètement mes missives à Trotsky qui les prenait sans dire un mot et parfois me remettait des réponses écrites à toute vitesse. Il ne me parlait pas, car comme tout un chacun, il savait que les paroles du brancardier de Lénine étaient inintelligibles. Cela me redonnait un petit frisson de penser que seul Lénine était parvenu à en comprendre péniblement le sens.

Autant Lénine me semblait proche, autant Trotsky me semblait impressionnant. Lénine, c’tait un peu nous, les petits, les simples. Trotsky, c’est peut-être bête à dire ou étonnant, mais il paraissait un peu comme un héros, le chef révolutionnaire de l’armée rouge, un revenant de la révolution de 1905, qui avait fait face victorieusement à tout, au tsar, aux armées blanches, aux armées étrangères, un peu un mythe… A l’époque, je n’étais certainement pas le seul à penser ainsi. Lénine, lui, me semblait comme mon oncle, un parent proche, toujours prêt à vous écouter comme si on ne s’était jamais quittés. Il m’a d’ailleurs demandé ce que je pensais de Trotsky et je lui ai dit aussi simplement que s’il m’avait demandé comment allait un cousin… Une fois, j’étais tellement ému de porter un message de Lénine à Trotsky, ou plus exactement au secrétaire de Trotsky, que je me suis trompé dans les couloirs et que j’ai atterri au milieu d’autres bureaux sans pouvoir me retrouver. Fort heureusement, Rykov m’a reconnu et, voyant que j’étais perdu, sans rien soupçonner ni imaginer, il m’a ramené sur le chemin de la chambre de Lénine.

Lénine reprenait vite et sa volonté de fer était plus forte que la maladie. Cela faisait à peine six mois qu’il était tombé dans un état catastrophique le 25 mai 1922 et, déjà, il était en état de reprendre son travail comme si de rien n’était. Il n’avait pas seulement dû réapprendre à parler. Il lui avait fallu aussi réapprendre à écrire. Cela lui paraissait curieux car, quelque soit sa maladie, il fallait qu’elle ait touché directement ses centres nerveux et son cerveau pour que sa mémoire antérieure soit ainsi effacée, me disait-il souvent. Mais aucun médecin ne semblait capable de répondre à cette question…

En attendant, sans trop le montrer à l’extérieur, le Vieux s’était remis à la tâche, abattant un travail énorme pour se tenir au courant de l’état des affaires et rédiger des textes pour y faire face. En même temps, il avait commencé à tisser les fils de ce qu’il appelle sa conspiration.

— Et ça marche, me disait-il en riant, ils vont se prendre eux-mêmes leurs pattes de mouches dans leurs propres filets. Ils vont tous voter pour la destitution de Staline. Zinoviev et Kaménev ne seront que trop heureux d’en finir avec leurs relations sans principe avec Staline. Rykov et le gouvernement seront trop contents de cesser de manipuler les décisions et de pratiquer les abus de pouvoir. Ces méthodes sont encore trop récentes pour qu’elles apparaissent justifiables du moment que, dénoncées d’en haut, elles ne semblent pas les menacer personnellement. Je vais pouvoir m’appuyer sur Trotsky. D’après Glasser, notre accord politique est total. A nous deux, nous allons les battre.

Lénine et Trotsky recevaient fréquemment des nouvelles l’un de l’autre notamment via leur médecin commun, le docteur Guétier, qui était aussi un ami commun.

Lénine souhaitait que Trotsky soit nommé officiellement son représentant au conseil des commissaires du peuple, en somme devienne le véritable chef du gouvernement. Il avait transmis son souhait à Trotsky qui pesait les avantages et les inconvénients. Aurait-il le poids pour entraîner la politique du pouvoir ou serait-il au contraire l’otage d’un appareil bureaucratique hostile ? Trotsky avait communiqué ses interrogations à Lénine.

Lénine demanda à Trotsky de venir converser avec lui en particulier. Ils n’avaient pas coutume de le faire, eux qui avaient pourtant affronté ensemble tant de situations aussi dramatiques que déterminantes pour la révolution… Chacun reconnaissait l’autre. Chacun respectait l’autre. Mais chacune de ces fortes personnalités tenait à son indépendance intellectuelle et personnelle. Une alliance sans principe, des relations sans but, des blocs sans objectif ne convenaient ni à l’un ni à l’autre.

Ils s’étaient parlé comme deux bons amis qui se retrouvent après une longue séparation :

— Oui, le bureaucratisme, chez nous, est devenu monstrueux, s’écriait Lénine. J’en ai été épouvanté lorsque je suis revenu au travail... Mais c’est précisément pour cela qu’à mon avis il ne vous convient pas de vous enfoncer dans les affaires d’autres commissariats en plus de celui de la Guerre. Vous les connaissez. Kaménev, certainement, est un homme politique intelligent, mais que vaut-il comme administrateur ? Tsiouroupa est malade. Quant à Rykov, mettons que ce soit un administrateur, mais il faudra le rendre au conseil supérieur de l’économie nationale. Il est indispensable que vous preniez la tête du gouvernement, maintenant qu’il est clair que je n’y remettrais plus les pieds. Mes adjoints étaient capables sous ma direction.

— Ce n’est pas les responsabilités qui m’accablent, mais le poids de « l’appareil » bureaucratique qui me gêne de plus en plus dans mon travail, même au commissariat de la Guerre, répliquait Trotsky. Je crains fort que, même intronisé par votre autorité à la tête de l’appareil, je n’aie qu’un poids réel très réduit. Et ce d’autant que la vieille garde bolchévique ne m’a jamais accepté vraiment, et surtout pas comme son chef.

— Eh bien, vous pourrez secouer l’appareil, reprit vivement Lénine, faisant allusion à une expression que Trotsky avait naguère employée. Et je vous aurez tout mon soutien pour cela.

— Ce n’est pas seulement le bureaucratisme de l’Etat qui en cause, mais aussi celui du parti ; le fond de toutes ces difficultés est dans la combinaison des deux appareils et dans la complicité mutuelle des groupes influents qui se forment autour d’une hiérarchie de secrétaires du parti.

Trotsky était sceptique sur sa capacité, Lénine absent, de faire reculer la vieille garde du Parti.

Lénine demanda finalement :

— Donc, vous proposez d’ouvrir la lutte non seulement contre le bureaucratisme de l’Etat, mais contre le bureau d’organisation du comité central ?

Trotsky se me mit à rire, tellement c’était inattendu. Le bureau d’organisation du comité central était le centre même de l’appareil de Staline.

— Mettons qu’il en soit ainsi.

— Eh bien, continua Lénine, visiblement satisfait de ce que nous avions donné à la question sa vraie formule, je vous propose de faire bloc avec vous : contre le bureaucratisme en général, contre le bureau d’organisation en particulier.

— Il est flatteur, répondait Trotsky, de faire un bloc honnête avec un honnête homme.

Et, effectivement, des échanges de courriers ou de communications verbales se multipliaient en ce milieu de décembre 1922 entre les deux grands leaders de la révolution, Lénine et Trotsky, et tout semblait leur donner la victoire.

Lénine m’avait rapporté comment il avait suffi qu’ils annoncent publiquement leur accord sur la défense du monopole du commerce extérieur pour que tous les bureaucrates, bien décidés à se débarrasser de ce qui leur semblait un simple frein aux échanges économiques extérieurs, acceptent d’abandonner leurs projets et votent unanimement la résolution de Lénine et Trotsky.

Ilyich écrivait à Trotsky, le 21 décembre :

« Camarade Trotsky, il semble que l’on ait réussi à prendre la position sans tirer un seul coup de fusil, par une simple manœuvre. Je propose de ne pas s’en tenir là et de continuer l’offensive... »

Lénine jubilait :

— On continue. Ce n’est qu’un début. Si ça continue de cette manière, on va enfoncer les lignes adverses sans faire trop d’éclats. Je leur prépare une de ces bombes à tous ces bureaucrates que, si ça marche, il va y avoir des sacrés éclats !

Lénine envisageait de plus en plus ouvertement de mettre à la tête du conseil des commissaires du peuple le camarade Trotsky, tout en mesurant qu’un tel choix signifiait la guerre avec tous les responsables liés à la bureaucratie comme à tous ceux, comme Zinoviev et Kamenev, qui n’avaient jamais pu admettre l’importance politique de Trotsky.

LE GRAND COMPLOT ET … LE PETIT

Ce que j’appellerai, par la suite, le « petit complot » se tramait contre Lénine, pendant que ce dernier, lui, menait son combat, qu’il avait lui-même intitulé ironiquement « le complot ».

Staline était l’artisan du petit complot, son plus actif et plus responsable organisateur. Je le voyais souvent visiter Lénine sous un prétexte ou un autre, soi-disant pour lui rapporter les problèmes du parti et de l’Etat et le consulter. Il tenait à ce que tout le monde sache qu’il s’occupait du Vieux et croie qu’il avait l’appui du Vieux, qu’il recevait et exécutait ses avis. Il se faisait photographier à ses côtés. Lénine, nullement dupe à cette époque, laissait faire et dire.

Ses secrétaires personnelles, Glasser et Fotiéva, se dépensaient sans compter pour copier ses textes d’articles, de courrier, de futurs discours, pour lui ramener les documents que le gouvernement mettait le maximum d’efforts à lui cacher.

Staline s’entretenait journellement avec les secrétaires de Lénine pour tenter de bloquer la machine de guerre Lénine repartie à l’attaque….

La question du commerce extérieur à peine réglée, Ilyich passait au combat sur la question nationale. Ma Géorgie natale était souvent le sujet de ses entretiens et on sentait monter la colère de Lénine contre les basses œuvres de la bureaucratie, ses sentiments de supériorité nationale contre les minorités. Même Géorgien de naissance, Staline, qui n’était que calculs, se faisait le porte-parole des aspirations des bureaucrates à diriger de manière centralisée la « Grande Russie »… comme au temps des tsars !

Lénine était outré :

— Ordjonikidzé, envoyé de la direction du parti, se comporte en Géorgie comme un bureaucrate du tsar, violent, grossier, menaçant, c’est incroyable ! Dzerjinsky et Rykov m’ont caché ces faits extrêmement graves. Nous allons devoir attaquer avant le moment que j’avais choisi : le douzième congrès. On ne peut pas laisser passer une affaire aussi grave. Or Staline est derrière Ordjonikidzé. Ce que ce dernier voulait imposer de force, c’est le projet de Staline d’unification forcée des Républiques du Caucase !

A Kaménev, son adjoint au gouvernement venu lui rendre visite, Lénine déclare violemment :

— Camarade Kaménev ! Je déclare la guerre, non pas une petite guerre mais une guerre à la vie et à la mort, au chauvinisme grand-russien. Dès que je serai débarrassé de ma maudite dent, je dévorerai de toutes mes dents saines.

Une fois son visiteur parti, Lénine commentait :

— Quel pleutre ! Il n’ose même pas me dire qu’il est complice de Staline. Mais, moi vivant, il ne peut que reculer si j’attaque…

Lénine me rapportait le « projet d’autonomisation » écrit par Staline qui, sous un intitulé trompeur, visait à mettre ces nationalités sous la coupe directe de la seule fédération de Russie. J’étais bien sûr sensible au fait que la Géorgie était le terrain même de cette bataille puisque seuls les dirigeants communistes géorgiens avaient osé voter contre le projet de Staline et subissaient, du coup, ses attaques. Lénine reconnaissait avoir mis un certain temps à démasquer le jeu de Staline dans cette affaire mais, désormais, il était méfiant et comptait se donner les moyens d’éclaircir cette affaire quitte, disait-il, « à s’affronter directement avec tout l’appareil de Moscou »…

- Ce cuisinier, disait Lénine parlant de Staline, ne prépare que des plats épicés.

Jusqu’à quel point Lénine se méfiait de Staline et de ses « plats épicés », on a du mal à l’imaginer et il faut connaitre les textes de Lénine pour le savoir…

Et, effectivement, Lénine m’avait fait lire ses « remarques » contre le projet de Staline envoyées au Bureau politique du 26 septembre 1922 et dans laquelle il écrivait, je m’en souviens que des Etats nationaux comme la Géorgie faisaient partie de la « Fédération des Républiques soviétiques d’Europe et d’Asie » et non plus, comme dans le projet de Staline de la « Fédération des Républiques Socialistes Soviétiques de Russie », la RSFSR, ce qui changeait tout. Lénine précisait : « Nous entrons avec elle (par exemple, la Géorgie) sur un pied d’égalité dans une nouvelle Union. (…) Il est important, pour ne pas verser de l’eau au moulin des nationalismes, de ne pas détruire leur indépendance, mais d’établir un nouvel échelon, une Fédération de républiques ayant des droits égaux. »

Il a fallu de multiples interventions de Lénine pour que le projet de Staline soit d’abord retardé puis annulé.

Lénine devait triompher dans un premier temps puisque, le 6 octobre 1922, le projet soumis par lui, en tant que ministre des nationalités, au Comité central reprenait en gros les propositions de Lénine. Mais la bataille se poursuivait en Géorgie où les émissaires de Staline ne désarmaient pas et voulaient démolir définitivement ceux qui s’étaient mis en travers de ses visées centralisatrices à outrance.

Lénine dictait alors des notes décisives sur la question nationale dans l’ancien empire russe par lesquelles il se démarquait définitivement de Staline. (voir notes 2)

LE COMBAT DIRECT CONTRE STALINE

La question nationale avait révélé à Lénine à quel point la politique de la bureaucratie était devenue offensive et combien elle allait rapidement avoir des conséquences catastrophiques et rapidement irréversibles. Et donc la nécessité de riposter sans attendre…

Mais le 13 décembre 1922, une nouvelle attaque partielle de la maladie annonçait qu’il fallait accélérer les opérations. Cela changeait ses plans. Il fallait intervenir vite… dès que la santé allait s’améliorer.

Le 15 décembre 1922, Lénine écrit une lettre à Léon Trotsky, lui disant que leur accord sur la question du monopole extérieur était total et lui affirmant qu’il pouvait utiliser cet accord pour appuyer son intervention au Comité central et au Congrès.

Le 23 décembre 1922, un nouvel accès de la maladie et de la paralysie ayant frappé Lénine, un conseil se réunissait dès le lendemain, composé de Staline, Boukharine, Kaménev et des médecins qui enjoignait Lénine d’arrêter de dicter ses notes.

L’affaire avait été chaude. Les cris de Lénine faisaient retentir les carreaux. Le malade ayant menacé de ne plus se soigner si on lui interdisait de dicter, Staline devait reculer sur son interdiction et se contenter d’une interdiction de communiquer un quelconque document à Lénine et l’interdiction à Lénine de recevoir des réponses à ses notes envoyées ici ou là. Bien sûr, Lénine pouvait accepter officiellement, sachant qu’il pouvait compter sur moi pour des communications clandestines…

Le 24 décembre, Lénine avait exigé de ses secrétaires la discrétion absolue sur ses notes qui devront être placées dans un endroit connu de lui et des secrétaires uniquement.

Lénine allait se charger de m’en communiquer une copie pour garantir la suite…

Lénine commençait donc, entre le 23 décembre 1922 et le 5 janvier 1923, à dicter à ses secrétaires des notes clandestines qu’il comptait transmettre à quelques camarades fidèles, dont Trotsky. C’étaient « le testament » et « les notes », textes fondamentaux selon lui pour mener la politique révolutionnaire.

Lénine proposait d’élargir le Comité central « à une centaine de membres » :

« Ce serait nécessaire pour accroître l’autorité du Comité central et pour améliorer sérieusement notre appareil, ainsi que pour empêcher que les conflits de certains petits groupes du Comité central puissent prendre une trop grande importance. Notre Parti peut bien demander pour le Comité central 50 à 100 membres à la classe ouvrière. »

Il écrivait dans un note au Comité central (qui sera plus tard appelée son "Testament") :

« Staline est trop brutal et ce défaut parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l’est plus dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d’étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste et pour nommer à sa place une autre personne qui n’aurait en toutes choses sur le camarade Staline qu’un seul avantage, celui d’être plus tolérant, plus loyal, plus poli et plus attentif envers les camarades, d’humeur moins capricieuse, etc. Ces traits peuvent sembler n’être qu’un infime détail. Mais, à mon sens, pour nous préserver de la scission et en tenant compte de ce que j’ai écrit plus haut sur les rapports de Staline et de Trotsky, ce n’est pas un détail, ou bien c’en est un qui peut prendre une importance décisive. »

Le 30 décembre 1922, malgré sa maladie, Lénine dictait la note suivante : « Je pense que l’impulsivité administrative et brutale de Staline a joué un rôle funeste, et aussi son mépris du nationalisme social. Généralement, le mépris joue, en politique, le plus détestable des rôles. »

Et le jour suivant, il ajoutait ces mots à la lettre programme : "Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que par son irritation contre le fameux « social-nationalisme » L’’irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux. (...) Ici se pose une importante question de principe : Comment concevoir l’internationalisme ? (...) Il faut infliger une punition exemplaire au camarade Ordjonikidzé (je dis cela avec d’autant plus de regret que je compte personnellement parmi ses amis et que j’ai milité avec lui à l’étranger, dans l’émigration), et aussi achever l’enquête ou procéder à une enquête nouvelle sur tous les documents de la commission Dzerjinski, afin de redresser l’énorme quantité d’irrégularités et de jugements partiaux qui s’y trouvent indubitablement. Il va de soi que c’est Staline et Dzerjinski qui doivent être rendus politiquement responsables de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe."

C’était une déclaration de guerre et Staline le comprenait parfaitement bien…

En ces jours où le drame se nouait, déterminant pour lui et aussi pour le sort de la révolution, Staline était sombre, la pipe serrée entre les dents, une lueur sinistre dans ses yeux jaunes, grognant au lieu de répondre. Son destin était en jeu. Il pouvait tout perdre ou tout gagner. Entre les deux, se tenait l’abime…

Le 30 janvier 1922, Staline, en colère contre les articles de Lénine sur la bureaucratie où il apparaissait que Lénine était très bien informé des changements dans le parti et dans l’Etat, s’en prenait aux secrétaires accusées d’informer indûment Lénine.

En cet hiver 1922-1923, Lénine recommençait à aller mieux, ses maux de tête disparaissaient, sa capacité de travail se reconstituait et, avec elle, son moral. Il commençait à mettre sur pied son attaque directe contre le secrétaire général du parti. Le 23 janvier, au grand effroi du secrétaire général, il soumit un projet de création d’une commission ouvrière de contrôle qui devrait mettre un terme à la toute-puissance de la bureaucratie. Les secrétariats devenaient directement soumis à un comité central élargi qui gagnait en pouvoir et contrôlait les bureaucrates de l’Etat et du parti. C’était ce que Lénine appelait « ma bombe » et sur laquelle il comptait pour libérer du piège Staline les anciens dirigeants du parti.

Il s’agissait, écrivait-il dans les notes privées qu’il dictait à ses secrétaires malgré tous les efforts de Staline et des médecins pour l’en empêcher, « d’accroitre l’autorité du Comité central (…) en augmentant jusqu’à cent membre le nombre de participants » et « en diminuant le poids de l’appareil et notamment des secrétariats ».

Lénine m’expliquait clairement qu’il visait le cœur même du pouvoir bureaucratique tenu en mains par Staline : le secrétariat général, le bureau d’organisation, le ministère des nationalités et l’Inspection ouvrière et paysanne.

Les mois de janvier et de février furent des hauts et des bas dans la santé de Lénine. Au cours de ces deux mois, Lénine réintervenait, pour la première fois depuis longtemps, dans la vie politique à l’aide de cinq articles publics qui faisaient sensation parmi les membres de la direction politique et les militants.

Le 23 janvier, Lénine me lisait encore une fois un de ses articles destinés à préparer une offensive politique contre la bureaucratie et qu’il intitulait : « Comment réorganiser l’inspection ouvrière et paysanne ? » (voir note 4)

Le 1er février, Lénine déclarait en riant à sa secrétaire :

— Ah ! Si j’étais en liberté ! Car Lénine ressentait vraiment sa chambre du Kremlin comme un l’aurait fait un prisonnier de la bureaucratie et la bureaucratie de l’Etat ouvrier lui apparaissait clairement comme l’adversaire le plus menaçant !

« Parlons franchement, écrivait Lénine le 2 mars 1923, le commissariat de l’Inspection ouvrière et paysanne ne jouit pas aujourd’hui de la plus légère autorité... Il n’y a pas de pire institution, chez nous, que notre commissariat de l’Inspection. »

Or, Staline était à la tête de cette Inspection. Il comprit très bien ce que signifiait un tel langage, que cela pouvait être la fin pour lui. Il connaissait la faiblesse de ses appuis politiques. Il savait que c’était cette faiblesse qui lui permettait de les manipuler…

Le combat de Lénine se poursuivait de manière intensive en vue du douzième congrès du parti où sa bombe devait exploser… Il demandait à sa secrétaire de lui relire des passages de son article intitulé « Mieux vaut moins mais mieux » pour y mettre la dernière main avant la publication (voir note 3).

Cela signifiait la fin du poids politique de Staline et de la bureaucratie sur l’Inspection ouvrière et paysanne. Lénine, isolé, affaibli, était encore porté par l’élan révolutionnaire qui lui donnait encore une force supérieure à celle de ses adversaires…

L’article de Lénine, « Mieux vaut moins mais mieux », envoyé à la Pravda, ne paraissait pas et Lénine s’en inquiétait un peu plus, jour après jour. Il fit appel à sa femme, Kroupskaïa, qui téléphona à la rédaction, mais sans succès…

Lénine me demanda d’aller porter à Trotsky le message suivant :

« Je me permet une fois de plus de vous demander d’intervenir parce que mon deuxième article pour la Pravda, sur l’Inspection ouvrière et paysanne, n’est toujours pas paru et on refuse de m’en donner l’explication. Je me heurte de plus en plus à un mur de silence… Pouvez-vous exiger, en nos noms à tous deux, la publication immédiate ? »

Trotsky intervint en exigeant une réunion du Bureau politique. Tous ses membres, excepté Trotsky, étaient pour refuser de publier mais devant le risque de scandale, devaient céder tout en affirmant que Lénine avait perdu contact avec la réalité.

Staline ne restait pas sans réaction. Il accélérait l’isolement personnel de Lénine obtenant que plus un seul dirigeant ne rende visite à Lénine et que lui seul soit chargé de visiter Lénine et de s’assurer de sa bonne santé… Il accentuait également les pressions pour qu’aucun document politique ne parvienne à Lénine ni n’en parte. Il faisait voter des décisions en ce sens par les organismes de direction du parti. Toujours au nom de la défense de la santé de Lénine. En même temps, il isolait, par des mesures administratives, Trotsky et ses amis, notamment en réorganisant la direction de l’Armée rouge.

Le 5 mars 1923, Kroupskaïa, étant contrainte de téléphonait une fois encore à Staline pour obtenir de lui quelque information, Staline lui avait répondu violemment et grossièrement. Kroupskaïa, tout en larmes, alla immédiatement s’en plaindre à Lénine qui rédigea sur le champ une lettre de rupture personnelle à l’encontre de Staline :

« Respecté camarade Staline. Vous avez eu la rudesse de convoquer ma femme au téléphone pour la réprimander. Je n’ai pas l’intention d’oublier aussi vite ce qui est fait contre moi, et inutile de souligner que je considère que ce qui est fait contre ma femme est fait aussi contre moi. Pour cette raison, je demande que vous pesiez sérieusement si vous acceptez de retirer ce que vous avez dit et de présenter vos excuses, ou si vous préférez rompre les relations entre nous. Lénine. »

Le combat sur la question nationale, seulement momentanément retardé par les interventions de Lénine, se développait avec une offensive de Staline contre les dirigeants communistes géorgiens accusés de déviation petite-bourgeoise nationaliste à l’insu de Lénine. Mais les tromperies de Staline étaient clairement dévoilées aux yeux de Lénine depuis que la commission clandestine qu’il avait réunie pour examiner la question géorgienne venait de rendre ses conclusions à Lénine. Le 3 mars 1923, cette commission lui remettait un rapport clair et net : la bureaucratie s’était comportée de manière déloyale, nationaliste et dictatoriale en Géorgie…

Le 5 mars 1923, Lénine avait dicté à sa secrétaire Fotiéva une lettre à Trotsky :

« Je vous prie instamment de vous charger de la défense de l’affaire géorgienne au Comité central du Parti. Cette affaire se trouve actuellement sous la coupe des persécutions de Staline et Dzerjinsky, et je ne peux pas me fier à leur impartialité ; bien au contraire. Si vous consentez à entreprendre la défense (des communistes géorgiens contre Staline et Dzerjinsky), je pourrais alors être rassuré.(…) Avec mon meilleur salut de camarade. Lénine. »

Lénine écrivait aux oppositionnels géorgiens, le 6 mars 1923 :

« Aux camarades Mdivani, Makharadzé et autres, (copie aux camarades Trotsky et Kaménev). Chers camarades. Je suis avec vous dans cette affaire de tout mon cœur. Je suis scandalisé par l’arrogance d’Ordjonikidzé et la connivence de Staline et Dzerjinsky. Je prépare des notes et un discours en votre faveur. Lénine. »

Lénine comptait sur le douzième congrès pour l’emporter sur l’ensemble de ces questions. Il ne cessait pas de travailler pour s’y préparer.

Cependant, alors que Lénine prenait parti pour Trotsky sur toutes les questions politiques et sociales, menaçait de discréditer Staline, de le virer de ses fonction, soutenait ceux que Staline avait qualifié de « bandits et petits-bourgeois nationalistes géorgiens », c’était trop pour que « le gensek » (secrétaire général) reste les deux pieds dans le même sabot et les conférences se multipliaient entre Staline et « son » médecin, l’effrayant Grigori…

Le 6 mars, j’avais pu entendre ces deux individus, toujours chuchotant en Géorgien, déclarer :

— Qui va pouvoir prouver qu’avec ses médicaments, nous lui donnons ce petit supplément ? Personne !

— Je vais me charger de rendre toute enquête impossible en imposant son embaumement du corps au nom de la nécessité que tout le peuple russe puisse lui rendre un dernier hommage…

Bien décidé à rapporter ces propos inquiétants à Lénine, je me suis retiré de ce couloir le plus vite possible et suis rentré dans ma chambre. Mais la garde autour de Lénine s’était resserrée et l’ombre de Grigori et de son chef Iagoda pesait sur les couloirs. Je ne pouvais aller et venir à ma guise…

Mais Lénine avait déjà compris que l’on pouvait, une fois de plus l’empêcher de parler et qu’il fallait que sa parole soit portée au Parti, lui présent ou non. C’était le but du Testament. Et effectivement, comme par hasard, un nouvel accès de la maladie devait empêcher Lénine de parler au douzième congrès du parti. Lénine avait confié ce texte appelé « testament » à sa femme, charge à elle de le communiquer au congrès du Parti. Le 7 mars, sans que j’aie pu le revoir, Lénine subissait une grave attaque. On nous annonçait qu’on ne pouvait plus le visiter et qu’il était entre les mains de ses médecins.

Le 10 mars, son corps était complètement paralysé des membres comme de la parole. Dès le lendemain matin, tout était fini : on nous disait que Lénine, définitivement paralysé, muet, le regard vide, n’allait probablement jamais sortir de son mutisme jusqu’à sa mort. Du coup, on allait le faire sortir du Kremlin où, nous disait-on, sa présence ne s’imposait plus.

Et moi, j’étais mort de chagrin. J’avais perdu mon goût à la vie. Tout était fini…

Je n’allais plus voir personne au Kremlin puisque, ma tâche terminée, mon autorisation d’y séjourner était supprimée et je n’avais plus qu’à quitter le Kremlin m’avait-on dit.

Qui allait être chargé de parler au congrès du Parti à la place de Lénine ? Bien entendu, Trotsky ! Il n’était pas alors possible d’imaginer le contraire. Le président du soviet de Pétrograd de 1905 et 1917 et fondateur de l’Armée rouge était encore officiellement le second du parti et du pays. Cependant, le 20 avril 1923, à l’ouverture du congrès, Trotsky ne pouvait mener le combat de Lénine ni faire, à sa place, exploser « sa bombe ». Kroupskaïa avait, elle aussi, attendu pour communiquer le Testament de Lénine, espérant comme Trotsky qu’au congrès suivant il serait rétabli. Le combat était remis à plus tard, dès que Lénine allait revoir sa santé revenir… Mais c’était compter sans l’intervention de Staline : Lénine n’allait plus jamais recouvrer véritablement ses moyens.

Le 15 mai 1923, c’est derrière les rideaux d’une fenêtre du Kremlin que je voyais, au travers de mes larmes, le corps de Lénine transporté dans une civière, du Kremlin à sa maison de campagne de Gorki. Je ne devais plus le revoir… Le 3 septembre 1923, une dernière attaque terrasse Lénine, définitivement paralysé et muet.

Il mourut onze mois plus tard, le 21 janvier 1924, sans avoir retrouvé la parole. Moi aussi, je l’avais définitivement perdue puisque personne ne pouvait plus me comprendre….

Immédiatement, dès que la paralysie généralisée de Lénine s’était confirmée, Staline avait tenu sa promesse : quiconque ne pouvait approcher de la dépouille. Les médecins qui étaient chargés du rapport sur le décès étaient triés sur le volet. Alexi Abrikosov, le pathologiste chargé de l’autopsie avait décrété que Lénine était décédé d’un « accident cérébral » également appelé par ailleurs « accident cardiovasculaire » mais on n’abandonnait pas pour autant la thèse de la cause liée à l’attentat terroriste socialiste-révolutionnaire ni celle du surmenage menant à une maladie nerveuse…

Seulement huit des vingt-sept médecins particuliers de Lénine avaient accepté de signer l’autopsie et de reconnaitre la thèse officielle de mort par artériosclérose ! Et l’embaumement, empêchant toute autre analyse du corps, était décidé par Staline contre l’avis de Lénine, de sa femme, de ses secrétaires proches, etc…

Redoutant qu’on rapproche la mort de Lénine et les conversations passées de Staline sur le poison, Staline avait fait pratiquer, avant que qui que ce soit puisse s’y opposer, à l’embaumement du corps, rendant impossible une autopsie spéciale, car les viscères étant brûlées, aucun examen post mortem n’était plus possible Trotsky, malade et envoyé, comme par hasard, en cure lointaine, n’était pas mis au courant et écarté de la cérémonie mortuaire…

Son écartement politique était décidé dans les hautes sphères par une entente entre Staline, Zinoviev et Kaménev que le « testament » n’avait fait qu’accélérer.

Le « complot » de Lénine avait échoué. Celui de Staline avait réussi. La bureaucratie triomphait… Le parti, l’Etat et tout le pays allaient désormais lui tomber entre les mains sans quiconque en état de s’y opposer.

Je retournais immédiatement en Géorgie, dans ma ville de Gori, ayant perdu mon poste et renvoyé à ma famille et j’y retrouvais mon ancienne existence aux côtés de ma mère, m’attendant à ne plus jamais entendre parler de rien… quand cette dame était venue me trouver dans la forêt de Gori.

AVEC OLGA

Toutes ces pensées, tous ces souvenirs, m’étaient passés par la tête en l’espace d’un instant avant que ce rêve éveillé s’arrête et que je revoie à mes côtés Olga, pleine d’espoir et d’attente incompréhensibles à mon égard.

Mais je m’étais tout de suite dit :

— Bien entendu, même si je le voulais, comment pourrais-je les transmettre à cette dame, aussi gentille soit-elle, même si ses cheveux, qui flottaient au vent, semblaient m’entraîner avec eux… Non, jamais je n’aurais eu le temps que cela m’avait pris - au moins un mois -, pour apprendre à Lénine décrypter mes mots et mes phrases embrouillés. Comment cette dame aurait-elle pu trouver le temps, l’énergie et la volonté qui n’avait pas manqué à Lénine ?

Et, d’un seul coup, j’ai compris ce qu’il me fallait faire. J’allais écrire mon témoignage et je lui communiquerais malgré tous les risques que cela allait représenter pour moi et pour elle. Si Lénine lui-même avait résisté sans succès au poids de la bureaucratie, le fétu de paille que j’étais allait peser de peu de poids… Mon témoignage risquait fort de n’en être d’aucun.

En mai 1924, Staline avait fait voter par le Comité central que le testament ne sera pas communiqué au congrès. Les notes de Lénine et ses courriers étaient personnels ou secrets. En tout cas, ils n’étaient pas sortis dans le grand public.

J’avais cependant une preuve sérieuse de mes dires. Je possédais, à la demande de Lénine lui-même, une copie des documents écrits par Lénine, y compris les lettres sur la question nationale, les notes politiques prises par les secrétaires et la lettre de Lénine au Comité central, dictée les 23 et 24 décembre et complétée le 4 janvier 1923, et que l’on allait nommer son « testament ». Tous ces documents prouvaient sans conteste que Lénine avait, jusqu’à son dernier souffle, combattu contre la bureaucratie.

Je pouvais communiquer ces « preuves » à Olga, comme preuve aussi de ma confiance et de mon amitié à celle qui défendait, par delà le tombeau, le souvenir de mon ami Ilyich…

Mais à qui Olga comptait-elle confier ces documents ? En quoi devais-je me fier à ceux qui m’avaient envoyé Olga et qu’est-ce qui prouvait qu’elle n’était pas elle-même dupée par des bureaucrates ? Et là, Olga m’avait montré la « déclaration » des 83, rédigée par Trotsky en mai 1927 et qui visait au combat pour le quinzième congrès du parti bolchevique. Elle tentait de me démontrer ainsi que la lutte menée par Lénine pouvait y déboucher sur des avancées si on arrivait à démasquer les assassins et les faussaires au pouvoir…

Je lisais les premières phrases : « Nous ne sortirons de cette situation qu’en empruntant le chemin tracé par Lénine. » et les premières phrases d’une autre déclaration de juillet 1926 que me présentait Olga : « La cause directe, qui rend les crises du Parti de plus en plus aigües, c’est le bureaucratisme monstrueusement développé pendant la période suivant la mort de Lénine. Ce bureaucratisme continue à gagner du terrain. »

Et je revenais pensivement la liste des signatures de la déclaration des 83 qui comprenait tous les « grands noms » du parti : Zinoviev, Trotsky, Préobrajensky, Radek, Smirnov ou Smilga. Je voyais la signature de Kroupskaïa associée à celle de Trotsky. Au lieu d’en ressentir du bonheur, j’ai eu un coup au cœur en pensant : tous ces grands de la révolution ont besoin d’une pétition en vue du congrès, besoin de protestations, de preuves contre le véritable pouvoir. J’ai été effondré : le combat de Lénine avait échoué. C’en était fini de ma belle gaieté et j’ai pleuré dans les bras d’Olga…

J’ai soudain repensé à ce que m’avait dit Lénine :

— Je te confie une note clandestine que je n’ai donné à personne car nul n’imaginera que tu as ce document et toi seul peut le sortir sans risque. Cette note accuse directement Staline de ma mort par empoisonnement. Je suis sûr de ce que j’ai écris. J’ai fait tous les efforts nécessaires pour écrire et signer de ma propre main. C’est tremblé mais, pour les proches, c’est parfaitement reconnaissable. Je t’enverrais quelqu’un ensuite pour que l’on puisse faire connaître ces faits. Ils sont indispensables pour confondre Staline et en finir avec son poids sur la vieille garde.

J’avais complètement oublié ces mots suite au choc qu’avait représenté sa mort pour moi. Les notes étaient cachées dans un recoin de la ferme de ma mère et y étaient restées. Il n’y avait plus qu’à y conduire Olga pour que la vérité soit connue et que Lénine ait gagné son combat.

C’est à ce moment que l’on entendu en même temps un fusil qu’on armait et un ordre militaire en russe :

— Mains en l’air, pas un mouvement ou on tire !

Les soldats russes de la Tchéka, je les avais complètement oubliés dans tous ces événements. Ils occupaient la région depuis la révolte géorgienne d’août 1924. Les exactions de Staline contre les dirigeants communistes géorgiens avaient achevé de les discréditer à cette époque et avait redonné force aux anti-bolcheviks de Géorgie qui avaient tenté de renverser le pouvoir imposé par Moscou, c’est-à-dire par Staline et Ordzonikidzé. Immédiatement, ces deux dirigeants en avaient profité pour attaquer militairement la Géorgie, y pratiquant des massacres coloniaux.

Gori, ville arménienne, était restée favorable au pouvoir central comme toutes les villes qui abritaient des minorités. Cependant, les troupes russes qui avaient sillonné la région de Tiflis étaient maintenant à Gori et nous avions eu la malchance, Olga et moi, de tomber sur elles. C’était fini de notre tranquillité à tous deux. Tomber dans cette forêt sur la Tchéka, pour une doctoresse de Pétrograd et un indigène du coin, c’était vraiment ce que l’on pouvait faire de pire… Comment allait-elle expliquer notre rencontre, sa venue ici, son but en venant me voir ? Comment allais-je devoir répondre ? Même si on finissait par reconnaître mon incapacité orale, il allait me falloir écrire…

Nous entrions tous deux dans l’enfer des interrogatoires puis des camps staliniens d’où l’on ne revient jamais…

N’oubliez jamais : Staline n’est pas le continuateur de la révolution d’octobre ni de la politique de Lénine. Il en est le fossoyeur. Lénine misait sur le prolétariat et la paysannerie pauvre. La bureaucratie prospérait sur leur démoralisation.

Lénine voulait la révolution internationale et misait seulement sur le prolétariat mondial. La bureaucratie misait sur ses manœuvres et ses calculs avec l’impérialisme.

Lénine voulait la liberté des peuples et misait sur cette force pour renverser l’impérialisme mondial. La bureaucratie misait sur l’Etat russe hérité du tsarisme et son oppression des peuples…

Nous ne serions pas morts pour rien si les générations suivantes savaient quel avait été le combat de Lénine contre le stalinisme.

Si quelqu’un vous demande si ce récit est véridique ou inventé, ne prenez pas de risque. On en sait jamais à qui on parle et les espions sont partout : dites lui que c’est un conte et un tissus de mensonges, que c’est complètement romancé et peu crédible. On ne saurait être trop prudent et ceux qui en veulent auront toujours le moyen de se raccrocher aux thèses officielles selon lesquelles Lénine est mort de manière naturelle. La mort, même avec une petite aide, c’est toujours naturel, non ?… Et surtout à la thèse officielle selon laquelle Staline n’est rien d’autre que le digne continuateur de Lénine. La parole du brancardier ne vaut pas grand-chose face à celle de tous ces hommes de science et de pouvoir qui tiennent à faire mourir Lénine définitivement en lui collant l’opprobre liée à son assassin.


NOTES

1- Pour m’entraîner à reparler, je vais te lire comment je présentais la situation de la Russie révolutionnaire, contrainte d’effectuer un recul calculé (la NEP) face à un environnement impérialiste hostile, dans mon article pour la Pravda « Notes d’un publiciste » que j’ai écrit fin février 1922 :

« Imaginons un homme qui effectue l’ascension d’une montagne très élevée, abrupte et encore inexplorée. Supposons qu’après avoir triomphé de difficultés et de dangers inouïs, il a réussi à s’élever beaucoup plus haut que ses prédécesseurs, mais qu’il n’a tout de même pas atteint le sommet. Le voici dans une situation où il est non seulement difficile et dangereux, mais même proprement impossible, d’avancer plus loin dans la direction et le chemin qu’il a choisis. Il lui faut faire demi-tour, redescendre, chercher d’autres chemins, fussent-ils plus longs, mais qui lui permettent de grimper jusqu’au sommet. La descente, à partir de cette altitude jamais encore atteinte à laquelle se trouve notre voyageur imaginaire, offre des difficultés et des dangers plus grands encore, peut-être, que l’ascension : les faux pas le guettent ; il voit malaisément l’endroit où il pose son pied ; il n’a plus cet état d’esprit particulier, conquérant, que créait la marche assurée vers le haut, droit au but, etc. Il lui faut s’entourer d’une corde, perdre des heures entières pour creuser au piolet des marches ou des endroits où il puisse accrocher solidement la corde ; il lui faut se mouvoir avec la lenteur d’une tortue, et de plus se mouvoir en arrière, vers le bas, en s’éloignant du but ; et on ne voit toujours pas si cette descente terriblement dangereuse et pénible se termine. On ne voit pas apparaître le chemin détourné, un tant soit peu sûr en suivant lequel il serait possible de se remettre en route plus hardiment, plus rapidement et plus directement qu’avant, vers le haut, vers le sommet. N’est-il pas naturel de penser qu’un homme se trouvant dans cette situation puisse avoir, bien qu’il se soit élevé à une altitude inouïe, des instants de découragement ? Et ces instants seraient sans doute plus nombreux, plus fréquents et plus pénibles, s’il pouvait entendre certaines voix d’en bas, de gens tranquillement installés au loin et observant à travers une lunette d’approche cette descente si dangereuse, qu’on ne peut même pas qualifier de « descente en freinage », car un frein suppose une voiture bien réglée, déjà mise à l’essai, une route préparée à l’avance, des mécanismes qu’on a déjà éprouvés. Mais là, ni voiture, ni route, rien du tout, absolument rien qui ait été déjà éprouvé ! (…) Le prolétariat russe s’est élevé dans sa révolution à une altitude gigantesque en comparaison non seulement de 1789 et de 1793 mais aussi de 1871. Quelle besogne, au juste, avons-nous « achevée », et laquelle n’avons-nous pas « achevée » ? Voilà de quoi il faut que nous nous rendions compte, le plus sainement, le plus clairement et le plus concrètement possible : nous garderons alors la tête froide, et nous n’aurons ni nausées, ni illusions, ni découragement. Nous avons « achevé » la révolution démocratique bourgeoise (…) C’est une grande conquête qu’aucune force au monde ne peut reprendre (…) Nous avons créé le type soviétique de l’Etat, inaugurant ainsi une époque nouvelle de l’histoire mondiale, celle de la domination politique du prolétariat (…) Cela non plus on ne peut pas nous le reprendre, bien que seule l’expérience de la classe ouvrière de plusieurs pays puisse « achever » le type soviétique de l’Etat. Mais nous n’avons même pas achevé les fondements de l’économie socialiste. Cela, les forces hostiles du capitalisme agonisant peuvent encore nous reprendre. Il faut s’en rende compte nettement, et le reconnaître ouvertement, car rien n’est plus dangereux que les illusions (et le vertige, surtout à grande altitude). Et il n’y a absolument rien « d’effrayant », rien qui puisse fournir un motif légitime au moindre abattement, à reconnaître cette amère vérité, car nous avons toujours professé et répété cette vérité élémentaire du marxisme, que la victoire du socialisme nécessite les efforts conjugués des ouvriers de plusieurs pays avancés. Or, nous sommes encore seuls, et dans un pays arriéré, un pays plus ruiné que les autres, nous avons fait beaucoup plus qu’il n’était croyable. Ce n’est pas tout : nous avons conservé « l’armée » des forces prolétariennes révolutionnaires, nous avons conservé sa « capacité de manœuvre », nous avons conservé la clarté d’esprit qui nous permet de calculer avec sang-froid où, quand et de combien il faut reculer (pour mieux sauter), où, quand et comment au juste il faut reprendre la besogne inachevée. Il faudrait reconnaître qu’ils sont perdus, à coup sûr, les communistes qui s’imagineraient qu’il est possible, sans erreurs, sans reculs, sans multiples remises en chantier des tâches inachevées ou mal exécutées, de mener à son terme une « entreprise » de portée historique mondiale comme l’achèvement des fondations de l’économie socialiste (particulièrement dans un pays de petite paysannerie). Les communistes qui ne se laissent aller ni aux illusions, ni au découragement, en gardant la force et la souplesse de leur organisme pour, à nouveau, « repartir à zéro », en s’attaquant à une tâche des plus difficiles, ceux-là ne sont pas perdus et, très probablement, ne périront pas. »

Et voici des extraits de mon discours, le 27 mars 1922, au onzième congrès du Parti bolchevik :

« Les communistes qui se mettent à la tête des institutions, - parfois des saboteurs les y poussent habilement, à dessein pour se faire une enseigne, - se trouvent souvent dupés. Aveu très désagréable. Ou, tout au moins, pas très agréable. Mais il faut le faire, me semble-t-il, car c’est là, à présent, le nœud de la question. C’est à cela que se ramène, selon moi, la leçon politique de l’année, et c’est sous ce signe que la lutte se déroulera en 1922. Les communistes responsables de la RSFSR et du parti communiste de Russie sauront-ils comprendre qu’ils ne savent pas diriger ? Qu’ils s’imaginent mener les autres, alors qu’en réalité, c’est eux qu’on mène ? S’ils arrivent à le comprendre, ils apprendront certainement à diriger, car c’est possible. Mais, pour cela il faut étudier, or, chez nous on n’étudie pas. On lance à tour de bras ordres et décrets, et le résultat n’est pas du tout celui que l’on souhaite. (…) Bâtir la société communiste par les mains des seuls communistes est une idée puérile s’il en fut. Les communistes sont une goutte d’eau dans l’océan, une goutte d’eau dans l’océan populaire. (…) La partie la moins difficile consistait à mettre l’exploiteur hors d’état de nuire (…) la deuxième partie de la victoire, - pour bâtir le communisme par des mains non communistes (…) consiste à satisfaire le paysan (…) C’est là qu’il y a nécessité de faire travailler avec nous les sans-parti. »

Le 11 avril 1922, Lénine écrivait dans une « résolution sur les fonctions des vice-présidents :

« Il faut veiller soigneusement à ce que les séances administratives du conseil du travail et de la défense et surtout le petit conseil des commissaires du peuple n’élargissent pas leur champ d’activité au-delà du strict nécessaire, ne compliquent pas leurs fonctions et les tâches qui leur incombent, ne tolèrent pas la boursouflure bureaucratique et l’hypertrophie de leurs fonctions, mais exigent une plus grande indépendance dans le travail et une responsabilité plus grande de chaque commissaire du peuple et de chaque administration. (…) Il est nécessaire de surveiller les mutations des communistes dans les institutions soviétiques, en veillant à ce qu’ils occupent exclusivement des postes (aussi bien en haut qu’en bas de l’échelle hiérarchique) leur permettant de vérifier effectivement la marche du travail, de lutter réellement contre la bureaucratie et la paperasserie, d’obtenir effectivement une amélioration immédiate de la situation et un allègement du sort des malheureux citoyens qui sont obligés d’avoir affaire à notre appareil soviétique qui ne vaut rien. Il faut porter particulièrement l’attention sur les communistes exerçant des fonctions au bas de l’échelle hiérarchique, car ils sont souvent plus importants en fait que ceux placés en haut. »

2- Notes de Lénine sur « LA QUESTION DES NATIONALITÉS OU DE L’« AUTONOMIE » [a]

"Je suis fort coupable, je crois, devant les ouvriers de Russie, de n’être pas intervenu avec assez d’énergie et de rudesse dans la fameuse question de l’autonomie, appelée officiellement, si je ne me trompe, question de l’union des républiques socialistes soviétiques. En été, au moment où cette question s’est posée, j’étais malade, et en automne j’ai trop compté sur ma guérison et aussi sur l’espoir que les sessions plénières d’octobre et de décembre [b] me permettraient d’intervenir dans cette question. Or, je n’ai pu assister ni à la session d’octobre (consacrée à ce problème), ni à celle de décembre ; et c’est ainsi que la question a été discutée presque complètement en dehors de moi.

J’ai pu seulement m’entretenir avec le camarade Dzerjinski qui, à son retour du Caucase, m’a fait savoir où en était cette question en Géorgie. J’ai pu de même échanger deux mots avec le camarade Zinoviev et lui dire mes craintes à ce sujet. De la communication que m’a faite le camarade Dzerjinski, qui était à la tête de la commission envoyée par le Comité central pour « enquêter » sur l’incident géorgien, je n’ai pu tirer que les craintes les plus sérieuses. Si les choses en sont venues au point qu’Ordjonikidzé s’est laissé aller à user de violence, comme me l’a dit le camarade Dzerjinski, vous pouvez bien vous imaginer dans quel bourbier nous avons glissé. Visiblement, toute cette entreprise d’« autonomie » a été foncièrement erronée et inopportune.

On prétend qu’il fallait absolument unifier l’appareil. D’où émanaient ces affirmations ? N’est-ce pas de ce même appareil de Russie, que, comme je l’ai déjà dit dans un numéro précédent de mon journal, nous avons emprunté au tsarisme en nous bornant à le badigeonner légèrement d’un vernis soviétique ?

Sans aucun doute, il aurait fallu renvoyer cette mesure jusqu’au jour où nous aurions pu dire que nous nous portions garants de notre appareil, parce que nous l’avions bien en mains. Et maintenant nous devons en toute conscience dire l’inverse ; nous appelons nôtre un appareil qui, de fait, nous est encore foncièrement étranger et représente un salmigondis de survivances bourgeoises et tsaristes, qu’il nous était absolument impossible de transformer en cinq ans faute d’avoir l’aide des autres pays et alors que prédominaient les préoccupations militaires et la lutte contre la famine.

Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que « la liberté de sortir de l’union » qui nous sert de justification, apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie contre l’invasion du Russe authentique, du Grand-Russe, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu’est au fond le bureaucrate russe typique. Il n’est pas douteux que les ouvriers soviétiques et soviétisés, qui sont en proportion infime, se noieraient dans cet océan de la racaille grand-russe chauvine, comme une mouche dans du lait. Pour appuyer cette mesure, on dit que nous avons créé les commissariats du peuple s’occupant spécialement de la psychologie nationale, de l’éducation nationale. Mais alors une question se pose : est-il possible de détacher ces commissariats du peuple intégralement ? Seconde question : Avons- nous pris avec assez de soin des mesures pour défendre réellement les allogènes contre le typique argousin russe ? Je pense que nous n’avons pas pris ces mesures, encore que nous eussions pu et dû le faire.

Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que par son irritation contre le fameux « social-nationalisme ». L’irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux.

Je crains aussi que le camarade Dzerjinski, qui s’est rendu au Caucase pour enquêter sur les « crimes » de ces « social- nationaux », se soit de même essentiellement distingué ici par son état d’esprit cent pour cent russe (on sait que les allogènes russifiés forcent constamment la note en l’occurrence), et que l’impartialité de toute sa commission se caractérise assez par les « voies de fait » d’Ordjonikidzé. Je pense que l’on ne saurait justifier ces voies de fait russes par aucune provocation, ni même par aucun outrage, et que le camarade Dzerjinski a commis une faute irréparable en considérant ces voies de fait avec trop de légèreté.

Ordjonikidzé représentait le pouvoir pour tous les autres citoyens du Caucase. Il n’avait pas le droit de s’emporter, droit que lui et Dzerjinski ont invoqué. Ordjonikidzé aurait dû, au contraire, montrer un sang-froid auquel aucun citoyen ordinaire n’est tenu, à plus forte raison s’il est inculpé d’un crime « politique ». Car, au fond, les social-nationaux étaient des citoyens inculpés d’un crime politique, et toute l’ambiance de cette accusation ne pouvait le qualifier autrement.

Ici se pose une importante question de principe : Comment concevoir l’internationalisme ? [c] » Lénine, 30 décembre 1922.

Et il écrivait en notes le 31 décembre 1922 :

« La question des nationalités ou de l’« autonomie » (suite)

J’ai déjà écrit dans mes ouvrages sur la question nationale qu’il est tout à fait vain de poser dans l’abstrait la question du nationalisme en général. Il faut distinguer entre le nationalisme de la nation qui opprime et celui de la nation opprimée, entre le nationalisme d’une grande nation et celui d’une petite nation.

Par rapport au second nationalisme, nous, les nationaux d’une grande nation, nous nous rendons presque toujours coupables, à travers l’histoire, d’une infinité de violences, et même plus, nous commettons une infinité d’injustices et d’exactions sans nous en apercevoir. Il n’est que d’évoquer mes souvenirs de la Volga sur la façon dont on traite chez nous les allogènes : le Polonais, le Tatar, l’Ukrainien, le Géorgien et les autres allogènes du Caucase ne s’entendent appeler respectivement que par des sobriquets péjoratifs, tels « Poliatchichka », « Kniaz », « Khokhol », « Kapkazski tchélovek ». Aussi l’internationalisme du côté de la nation qui opprime ou de la nation dite « grande » (encore qu’elle ne soit grande que par ses violences, grande simplement comme l’est, par exemple, l’argousin) doit-il consister non seulement dans le respect de l’égalité formelle des nations, mais encore dans une inégalité compensant de la part de la nation qui opprime, de la grande nation, l’inégalité qui se manifeste pratiquement dans la vie. Quiconque n’a pas compris cela n’a pas compris non plus ce qu’est l’attitude vraiment prolétarienne à l’égard de la question nationale : celui-là s’en tient, au fond, au point de vue petit-bourgeois et, par suite, ne peut que glisser à chaque instant vers les positions de la bourgeoisie.

Qu’est-ce qui est important pour le prolétaire ? Il est important, mais aussi essentiel et indispensable, qu’on lui assure dans la lutte de classe prolétarienne le maximum de confiance de la part des allogènes. Que faut-il pour cela ? Pour cela il ne faut pas seulement l’égalité formelle, il faut aussi compenser d’une façon ou d’une autre, par son comportement ou les concessions à l’allogène, la défiance, le soupçon, les griefs qui, au fil de l’histoire, ont été engendrés chez lui par le gouvernement de la nation « impérialiste ».

Je pense que pour les bolchéviks, pour les communistes, il n’est guère nécessaire d’expliquer cela plus longuement. Et je crois qu’ici nous avons, en ce qui concerne la nation géorgienne, l’exemple typique du fait qu’une attitude vraiment prolétarienne exige que nous redoublions de prudence, de prévenance et d’accommodement. Le Géorgien qui considère avec dédain ce côté de l’affaire, qui lance dédaigneusement des accusations de « social-nationalisme », (alors qu’il est lui-même non seulement un vrai, un authentique « social-national », mais encore un brutal argousin grand-russe), ce Géorgien-là porte en réalité atteinte à la solidarité prolétarienne de classe, car il n’est rien qui en retarde le développement et la consolidation comme l’injustice nationale ; il n’est rien qui soit plus sensible aux nationaux « offensés », que le sentiment d’égalité et la violation de cette égalité, fût-ce par négligence ou plaisanterie, par leurs camarades prolétaires. Voilà pourquoi, dans le cas considéré, il vaut mieux forcer la note dans le sens de l’esprit d’accommodement et de la douceur à l’égard des minorités nationales que faire l’inverse. Voilà pourquoi, dans le cas considéré, l’intérêt fondamental de la solidarité prolétarienne, et donc de la lutte de classe prolétarienne, exige que nous n’observions jamais une attitude purement formelle envers la question nationale, mais que nous tenions toujours compte de la différence obligatoire dans le comportement du prolétaire d’une nation opprimée (ou petite) envers la nation qui opprime (ou grande). Signé Lénine »

Suite des notes de Lénine le 31 décembre 1922 :

« Quelles sont donc les mesures pratiques à prendre dans la situation ainsi créée ?

Premièrement, il faut maintenir et consolider l’union des républiques socialistes ; il ne peut exister aucun doute sur ce point. Cette mesure nous est nécessaire comme elle l’est au prolétariat communiste mondial pour combattre la bourgeoisie mondiale et pour se défendre contre ses intrigues.

Deuxièmement, il faut maintenir l’union des républiques socialistes en ce qui concerne l’appareil diplomatique. C’est d’ailleurs une exception dans notre appareil d’Etat. Nous n’y avons pas admis une seule personne quelque peu influente de l’ancien appareil tsariste. Dans son personnel les cadres moyens comme les cadres supérieurs sont communistes. Aussi a-t-il déjà conquis (on peut le dire hardiment) le nom d’appareil communiste éprouvé, infiniment mieux épuré des éléments de l’ancien appareil tsariste, bourgeois et petit-bourgeois que celui dont nous sommes obligés de nous contenter dans les autres commissariats du peuple.

Troisièmement, il faut infliger une punition exemplaire au camarade Ordjonikidzé (je dis cela avec d’autant plus de regret que je compte personnellement parmi ses amis et que j’ai milité avec lui à l’étranger, dans l’émigration), et aussi achever l’enquête ou procéder à une enquête nouvelle sur tous les documents de la commission Dzerjinski, afin de redresser l’énorme quantité d’irrégularités et de jugements partiaux qui s’y trouvent indubitablement. Il va de soi que c’est Staline et Dzerjinski qui doivent être rendus politiquement responsables de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe.

Quatrièmement, il faut introduire les règles les plus rigoureuses quant à l’emploi de la langue nationale dans les républiques allogènes faisant partie de notre Union, et vérifier ces règles avec le plus grand soin. I1 n’est pas douteux que, sous prétexte d’unité des services ferroviaires, sous prétexte d’unité fiscale, etc., une infinité d’abus de nature authentiquement russe, se feront jour chez nous avec notre appareil actuel. Pour lutter contre ces abus, il faut un esprit d’initiative tout particulier, sans parler de l’extrême loyauté de ceux qui mèneront cette lutte. Un code minutieux sera nécessaire, et seuls les nationaux habitant la république donnée sont capables de l’élaborer avec quelque succès. Et il ne faut jamais jurer d’avance qu’à la suite de tout ce travail on ne revienne en arrière au prochain congrès des Soviets en ne maintenant l’union des républiques socialistes soviétiques que sur le plan militaire et diplomatique, et en rétablissant sous tous les autres rapports la complète autonomie des différents commissariats du peuple.

Il ne faut pas oublier que le morcellement des commissariats du peuple et le défaut de coordination de leur fonctionnement par rapport à Moscou et autres centres peuvent être suffisamment compensés par l’autorité du Parti, si celle-ci s’exerce avec assez de circonspection et en toute impartialité ; le préjudice que peut causer à notre Etat l’absence d’appareils nationaux unifiés avec l’appareil russe est infiniment, incommensurablement moindre que celui qui en résulte pour nous, pour toute l’Internationale, pour les centaines de millions d’hommes des peuples d’Asie, qui apparaîtra après nous sur l’avant-scène historique dans un proche avenir. Ce serait un opportunisme impardonnable si, à la veille de cette intervention de l’Orient et au début de son réveil, nous ruinions à ses yeux notre autorité par la moindre brutalité ou injustice à l’égard de nos propres allogènes. Une chose est la nécessité de faire front tous ensemble contre les impérialistes d’Occident, défenseurs du monde capitaliste. Là il ne saurait y avoir de doute, et il est superflu d’ajouter que j’approuve absolument ces mesures. Autre chose est de nous engager nous-mêmes, fût-ce pour les questions de détail, dans des rapports impérialistes à l’égard des nationalités opprimées, en éveillant ainsi la suspicion sur la sincérité de nos principes, sur notre justification de principe de la lutte contre l’impérialisme. Or, la journée de demain, dans l’histoire mondiale, sera justement celle du réveil définitif des peuples opprimés par l’impérialisme et du commencement d’une longue et âpre bataille pour leur affranchissement. Signé Lénine le 31 décembre 1922 »

Les notes rajoutées par l’éditeur sont signalées par [N.E.]

[a] Autonomie, projet d’organiser toutes les républiques formant la R.S.F.S.R. sur les bases d’autonomie. Le projet d’"autonomie" fut déposé par Staline. Lénine le critiqua sévèrement et proposa une solution foncièrement différente à cette question : formation de l’Union des républiques socialistes soviétiques englobant des républiques égales en droit. En décembre 1922 le 1er Congrès des Soviets de l’U.R.S.S. prit la décision de former l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. [N.E.]

[b] Il s’agit des sessions plénières du C.C. du P.C.(b)R. qui eurent lieu en octobre et décembre 1922 et qui délibérèrent du problème de la formation de l’U.S.S.R. [N.E.]

[c] Plus loin, dans les notes sténographiées, la phrase Je pense que nos camarades n’ont pas suffisamment compris cette importante question de principe » est barrée. [N.E.]

3- Lénine me lisait un extrait de son brouillon de l’article « Comment réorganiser l’inspection ouvrière et paysanne ? ».

Lénine y donnait en exemple le Commissariat du Peuple aux Affaires étrangères et l’Armée Rouge, les deux secteurs qu’avait dirigé Trotsky et dénonçait l’Inspection ouvrière et paysanne, fief de Staline…D’autre part, il projetait de supprimer l’indépendance de celle-ci en la dissolvant dans un organisme du parti où prédominaient d’anciens militants ayant du poids face à Staline et non des membres d’appareils…

Il s’appuyait sur le Comité central comprenant les anciens militants chevronnés contre l’appareil bureaucratique…

« Notre appareil d’Etat, excepté le Commissariat du Peuple aux Affaires étrangères, constitue dans une très grande mesure une survivance du passé, et qui a subi le minimum de modifications tant soit peu notables. Il n’est que légèrement enjolivé à la surface ; pour le reste, c’est le vrai type de notre ancien appareil d’Etat. (…) Comment avons-nous agi dans les moments les plus périlleux de la guerre civile ?

Nous avons concentré les meilleures forces de notre Parti dans l’Armée Rouge ; nous avons mobilisé l’élite de nos ouvriers ; en quête de forces nouvelles, nous nous sommes adressés là où plongent les racines les plus profondes de notre dictature. C’est aussi dans ce sens que nous devons, j’en suis persuadé, rechercher les moyens de refondre l’Inspection ouvrière et paysanne. Je propose au douzième Congrès de notre Parti d’adopter le plan de réorganisation que voici, et qui prévoit une extension, d’un genre particulier, de notre Commission centrale de contrôle.

L’assemblée plénière du Comité central de notre Parti tend manifestement à devenir en quelque sorte une conférence suprême du Parti. Elle ne se réunit pas plus d’une fois tous les deux mois, en d’adopter le Comité central, on le sait, confie le travail courant à notre Bureau politique, à notre Bureau d’organisation, a notre Secrétariat, etc. Je pense qu’il nous faut suivre jusqu’au bout la voie où nous nous sommes engages, et transformer définitivement les assemblées plénières du Comité central en conférences suprêmes du Parti, tenues une fois tous les deux mois, et auxquelles prendrait Part la Commission centrale de contrôle. Quant à cette dernière, elle fusionnerait avec la partie essentielle de j’inspection ouvrière et paysanne réorganisée, en observant les conditions ci-après. Je propose au congrès d’élire pour la Commission centrale de contrôle 75 à 100 nouveaux membres choisis parmi les ouvriers et les paysans. Les camarades élus seront soumis, en tant que membres du Parti, à une vérification pareille à celle que subissent tous les membres du Comité central, puisqu’ils jouiront de tous- les droits attachés à cette qualité.

D’autre part, l’Inspection ouvrière et paysanne sera ramenée à 300 ou 400 employés, particulièrement vérifiés eu égard à leur bonne foi et à leur connaissance de notre appareil d’Etat ; ils devront aussi subir une épreuve spéciale attestant qu’ils sont au courant des principes de l’organisation -scientifique du travail en général, notamment de l’administration, du travail de bureau, etc. Je pense que cette fusion de l’Inspection ouvrière et paysanne et de la Commission centrale de contrôle sera utile à ces deux institutions. D’une part, l’Inspection acquerra ainsi une haute autorité morale, au moins égale à celle du Commissariat du Peuple aux Affaires étrangères. D’autre part notre Comité central - avec la Commission centrale de contrôle -deviendra définitivement une -conférence suprême du Parti ; à dire vrai, il s’est déjà engagé dans cette voie où il lui faut aller jusqu’au bout, afin de pouvoir judicieusement s’acquitter de sa tâche sous un double rapport : faire en sorte que son organisation et son travail soient méthodiques, rationnels et systématiques, que la liaison réelle avec les grandes masses soit assurée par le truchement de l’élite de nos ouvriers et de nos paysans.

Je prévois une objection émanant directement ou non des milieux responsables de la caducité de notre appareil, c’est-à-dire de la part de ceux qui tiennent à conserver notre appareil sous la forme pré révolutionnaire outrée et poussée jusqu’à l’inconvenance, tel qu’il existe encore actuellement (au fait, nous avons maintenant l’occasion assez rare dans l’histoire de fixer les délais nécessaires pour opérer des réformes sociales radicales ; et nous voyons fort bien aujourd’hui ce que l’on peut faire en cinq ans et ce qui demande des délais bien plus longs).

Cette objection tend à faire croire que la réforme proposée par moi n’amènera que le chaos. Les membres de la Commission centrale de contrôle s’en iraient vaguer à travers les institutions, sans savoir où s’adresser, ni à qui, ni pourquoi, semant partout le désordre, détournant les employés de leur travail courant, etc., etc.

Je pense que les raisons de cette objection malveillante sont si claires qu’il est inutile même d’y répondre. Il va de soi que le Présidium de la Commission centrale de contrôle et le commissaire du peuple à l’Inspection ouvrière et paysanne, ainsi que son collège (et aussi dans certains cas le Secrétariat du Comité central) auront à fournir plus d’une année d’efforts persévérants pour organiser rationnellement leur Commissariat du Peuple et le travail de ce dernier, en commun avec la Commission centrale de contrôle. Le commissaire du peuple à l’Inspection ouvrière et paysanne peut, selon moi, rester (et doit rester) commissaire du peuple ; ainsi que tout le collège, il continuera de diriger l’activité da L’Inspection ouvrière et paysanne, y compris celle des membres de la Commission centrale de contrôle, qui seront considérés comme ayant été mis à la disposition de ce commissaire. Les 300 à 400 employés de l’Inspection ouvrière et paysanne qui restent, d’après mon plan, rempliront d’une part les, fonctions de secrétaires auprès des autres membres de l’Inspection ouvrière et paysanne, de même qu’auprès des nouveaux membres de la Commission centrale de contrôle ; d’autre part, ils devront *être hautement qualifiés, vérifiés avec soin, particulièrement sûrs, et toucher des appointements élevés qui les tireraient de cette situation vraiment misérable (pour ne pas dire davantage) qui est aujourd’hui celle des fonctionnaires de l’Inspection ouvrière et paysanne. Je suis certain qu’on réduisant le nombre des employés au chiffre indiqué, on améliorera de beaucoup la valeur des cadres de l’Inspection ouvrière et paysanne aussi bien que la qualité de l’ensemble du travail ; on permettra ainsi au commissaire du peuple et aux membres du collège de concentrer tous leurs efforts pour organiser le travail et relever sa qualité de façon systématique et continue, chose d’une nécessité si impérieuse pour le pouvoir ouvrier et paysan et pour notre régime des Soviets.

D’autre part, je pense aussi que le commissaire du peuple à l’Inspection ouvrière et paysanne devra s’appliquer à fusionner en partie ou à coordonner en partie l’activité des Instituts supérieurs pour l’organisation du travail (Institut central du Travail, Institut de l’organisation scientifique du Travail, etc.) qui sont au nombre de 12 au moins dans la République. L’uniformité excessive et la tendance à fusionner qui en résulte seraient nuisibles. Au contraire, il faut trouver là une solution raisonnable, un juste milieu entre la fusion de ces institutions en un tout et leur délimitation judicieuse, en laissant à chacune d’elles une certaine indépendance.

Il est hors de doute que notre Comité central gagnera à cette réforme autant que l’Inspection ouvrière et paysanne ; il y gagnera au point de vue de sa liaison avec les masses et aussi au point de vue de la régularité et de l’efficacité de ses activités. On pourra alors (et l’on devra) adopter un système plus rigoureux et plus adéquat pour préparer les séances du Bureau politique, auxquelles devront assister un nombre déterminé de membres de la Commission centrale de contrôle, déterminé soit pour une période de temps, soit d’après un certain plan d’organisation.

Je crois aussi qu’on dehors de l’avantage politique que présente cette réforme - à savoir que les membres du Comité central et ceux de la Commission centrale de contrôle seront infiniment mieux renseignés, mieux préparés pour les séances du Bureau politique (tous les documents se rapportant à ces séances doivent être remis à tous les membres du Comité central et de la Commission centrale de contrôle, au plus tard 24 heures avant la séance du Bureau politique, sauf les cas ne souffrant absolument aucun retard, et pour lesquels on avisera spécialement au moyen d’informer les membres du Comité central et de la Commission centrale de contrôle, et au moyen de statuer là-dessus) -il y aura encore cet autre avantage qu’au sein de notre Comité central diminuera l’influence des facteurs purement personnels et fortuits, ce qui aura pour effet de diminuer le danger d’une scission. Notre Comité central est devenu un organisme strictement centralisé et jouissant d’une grande autorité morale. Mais le travail de cet organisme n’est pas placé dans des conditions correspondant à cette autorité. La réforme que je propose doit remédier à cotte situation. Et les membres de la Commission centrale de contrôle, qui sont tenus d’assister en nombre déterminé à chaque séance du Bureau politique formeront un groupe cohérent qui devra - " sans considération de personnes " - veiller à ce qu’aucune influence ne puisse les empêcher de faire une enquête, de vérifier les dossiers et, en général, d’obtenir une clarté absolue et une stricte régularité de toutes les affaires. Certes, dans notre République des Soviets, le régime social est fondé sur la collaboration de deux classes : les ouvriers et les paysans, collaboration à laquelle sont également admis aujourd’hui, à de certaines conditions, les " nepmans ", c’est-à-dire la bourgeoisie. Si des désaccords désaccords sérieux surgissaient entre ces classes, la scission serait inéluctable. Mais notre régime social ne renferme pas nécessairement les germes d’une pareille scission. Et la principale tâche de notre Comité central et de notre Commission centrale de contrôle, ainsi que de l’ensemble de notre Parti, est de surveiller attentivement les facteurs pouvant donner lieu à la scission, et de les prévenir, car le sort de notre République dépendra en fin de compte de ceci : la masse paysanne, fidèle à son alliance avec la classe ouvrière, marchera-t-elle avec cette dernière, ou bien laissera-t-elle les " nepmans ", c’est-à-dire la nouvelle bourgeoisie, la désunir la séparer des ouvriers ? Plus clairement nous apparaîtra cette alternative, plus clairement nos ouvriers et nos paysans s’en rendront compte, et plus nous aurons de chances d’éviter la scission, qui serait funeste pour la République des Soviets. Le 23 janvier 1923. »

Cet article avait été édité par la Pravda le 25 janvier 1923.

4- « Les choses vont si mal avec notre appareil d’Etat, pour ne pas dire qu’elles sont détestables, qu’il nous faut d’abord réfléchir sérieusement à la façon de combattre ses défauts ; ces derniers ne l’oublions pas, remontent au passé, lequel, il est vrai, a été bouleversé, mais n’est pas encore aboli ; il ne s’agit pas d’un stade culturel révolu depuis longtemps. le pose ici la question précisément de la culture, parce que dans cet ordre de choses, il ne faut tenir pour réalisé que ce qui est entré dans la vie culturelle, dans les mœurs, dans les coutumes. Or, chez nous, ce qu’il y a de bon dans notre organisation sociale est saisi à la hâte, on ne peut moins médité, compris, senti, vérifié, éprouvé, confirmé par l’expérience, consolidé, etc. Il ne pouvait certes en être autrement à une époque révolutionnaire et avec un développement tellement vertigineux qui nous a amenés, en cinq ans, du tsarisme au régime des Soviets. (…) Le plus nuisible serait de croire que le peu que nous savons suffit, ou encore que nous possédons un nombre plus ou moins considérable d d’éléments pour édifier un appareil vraiment neuf, et qui mérite véritablement le nom d’appareil socialiste, soviétique, etc. Non, cet appareil, nous ne l’avons pour ainsi dire pas, et même nous possédons ridiculement peu d’éléments qui permettent de le créer. (…)

Voilà cinq ans que nous nous évertuons à perfectionner notre appareil d’Etat. Mais ce n’a été là qu’une agitation vaine qui, en ces cinq ans, nous a montré simplement qu’elle était inefficace, ou même inutile, voire nuisible. Cette vaine agitation nous donnait une apparence de travail ; en réalité, elle encrassait nos institutions et nos cerveaux. Il faut enfin que cela change. (…) Parlons net. Le Commissariat du peuple de l’Inspection ouvrière et paysanne ne jouit pas à l’heure actuelle d’une ombre de prestige. Tout le monde sait qu’il n’est point d’institutions plus mal organisées que celles relevant de notre Inspection ouvrière et paysanne, et que dans les conditions actuelles on ne peut rien exiger de ce Commissariat. Il nous faut bien retenir cela si nous voulons vraiment arriver à constituer, d’ici quelques années, une institution qui, premièrement, sera exemplaire, deuxièmement, inspirera à tous une confiance absolue, et troisièmement, montrera à tous et à chacun que nous avons réellement justifié les activités de cette haute institution qu’est la Commission centrale de contrôle. Toutes les normes générales du personnel de ses administrations doivent, à mon avis, être bannies d’emblée et sans recours. (…)

Les demi mesures seraient ici nuisibles au plus haut point. Toutes les considérations d’un autre ordre que l’on pourrait émettre au sujet des effectifs de l’Inspection ouvrière et paysanne, seraient en réalité fondées sur les vieux principes bureaucratiques, sur les vieux préjugés, sur ce qui a déjà été condamné et qui provoque la risée publique, etc.

Somme toute, la question se pose ainsi :

Ou bien montrer, dès à présent, que nous avons acquis des connaissances sérieuses en matière de construction de l’Etat (il n’est pas défendu d’apprendre quelque chose en cinq ans) ; ou bien nous ne sommes pas encore mûrs pour cela, et alors, il ne vaut pas la peine de s’en charger.

Je pense qu’avec le matériel humain dont nous disposons, il ne sera pas immodeste de présumer que nous en savons déjà assez pour pouvoir reconstruire à neuf, avec méthode, au moins un seul Commissariat du peuple. Il est vrai que ce seul Commissariat doit donner la mesure de l’ensemble de notre appareil d’Etat. (…) Nommer une commission chargée d’élaborer le programme préliminaire des examens à faire subir aux personnes qui sollicitent une place à l’Inspection ouvrière et paysanne ; de même pour les postulants aux postes de membres de la Commission centrale de contrôle.

Ces activités et autres analogues ne gêneront, bien entendu, ni le commissaire du peuple, ni les membres du collège de l’Inspection ouvrière et paysanne, ni le présidium de la Commission centrale de contrôle. (…) Il me semble que notre Inspection ouvrière et paysanne gagnera beaucoup à tenir compte de ces considérations, et que la liste des cas où notre Commission centrale de contrôle ou ses collègues de l’Inspection ouvrière et paysanne ont remporté quelques unes de leurs plus brillantes victoires, s’enrichira de nombreux exploits de nos futurs inspecteurs et contrôleurs, en des endroits qu’il n’est guère commode de mentionner dans des manuels décents et graves. Comment peut on réunir une institution du Parti à une administration soviétique ? N’y a t il pas là quelque chose d’inadmissible ? Je ne pose pas cette question en mon nom, mais au nom de ceux auxquels j’ai fait allusion plus haut, en disant que nous avons des bureaucrates non seulement dans nos administrations soviétiques, mais aussi dans les organisations du Parti.

En effet, pourquoi ne pas réunir les unes et les autres quand l’intérêt de la chose le commande ? Est ce que personne n’a jamais remarqué, par exemple, que dans un Commissariat du Peuple comme celui des Affaires étrangères, une semblable réunion est extrêmement utile et se pratique dès sa fondation ? Le Bureau politique ne discute t il pas, du point de vue du Parti, quantité de questions, grandes et petites, relatives à nos « contre manœuvres » en réponse aux « manœuvres » des puissances étrangères, afin de prévenir, disons, quelque ruse de leur part, pour être poli ? L’alliance souple de l’élément administratif et de l’élément du Parti n’est elle pas une source d’énergie immense dans notre politique ? Je crois que ce qui a fait ses preuves, s’est consolidé dans notre politique extérieure, et qui est entré dans les mœurs au point de ne plus provoquer le moindre doute en la matière, serait non moins opportun (et même beaucoup plus, à mon avis) dans l’ensemble de notre appareil d’Etat. Or, l’Inspection ouvrière et paysanne doit justement prendre en considération notre appareil d’Etat tout entier, et son activité doit porter sur toutes les institutions de l’Etat sans aucune exception, locales, centrales, commerciales, purement administratives, scolaires, théâtrales, archives, etc., en un mot, toutes, sans la moindre exception.

Pourquoi donc pour une institution de cette envergure et qui demande, en outre, une souplesse extraordinaire des formes de son activité, pourquoi donc ne pas admettre pour elle une fusion particulière de l’organisme de contrôle du Parti avec celui de l’Etat ? Pour moi je n’y verrais aucun inconvénient. Bien plus je crois que cette fusion est le seul gage d’une activité féconde. Je pense que tous les doutes à cet égard émanent des recoins les plus poussiéreux de notre appareil d’Etat, et qu’ils ne méritent qu’une chose, c’est d’être tournés en ridicule.

(...) Dans toute la sphère des rapports sociaux, économiques et politiques nous sommes « terriblement » révolutionnaires. Mais en ce qui concerne la hiérarchie, le respect des formes et des usages de la procédure administrative, notre « révolutionnarisme » fait constamment place à l’esprit de routine le plus moisi. On peut ici constater un phénomène du plus haut intérêt, savoir que dans la vie sociale le plus prodigieux bond en avant s’allie fréquemment à une monstrueuse indécision devant les moindres changements. (…) Voilà pourquoi notre vie présente réunit en elle de façon saisissante des traits d’audace stupéfiante et une indécision de pensée devant les changements les plus insignifiants.

Je crois qu’il n’en a jamais été autrement dans toutes les révolutions vraiment grandes, car elles naissent des contradictions entre l’ancien, la tendance à remanier l’ancien, et la tendance la plus abstraite vers ce qui est nouveau, nouveau au point de ne plus contenir un seul grain du passé.

Et plus cette révolution est radicale, plus longtemps subsisteront ces contradictions.

Le trait général caractérisant notre vie actuelle est celui ci : nous avons détruit l’industrie capitaliste, nous nous sommes appliqués à démolir à fond les institutions moyenâgeuses, la propriété seigneuriale, et sur cette base, nous avons créé la petite et très petite paysannerie qui suit le prolétariat, confiante dans les résultats de son action révolutionnaire. Cependant, avec cette confiance à elle seule, il ne nous est pas facile de tenir jusqu’à la victoire de la révolution socialiste dans les pays plus avancés ; car la petite et la toute petite paysannerie, surtout sous la NEP, reste, par nécessité économique, à un niveau de productivité du travail extrêmement bas. Au demeurant, la situation internationale fait que la Russie est aujourd’hui rejetée en arrière ; que dans l’ensemble la productivité du travail national est maintenant sensiblement moins élevée chez nous qu’avant la guerre. Les puissances capitalistes de l’Europe occidentale, partie sciemment, partie spontanément, ont fait tout leur possible pour nous rejeter en arrière, pour profiter de la guerre civile en Russie en vue de ruiner au maximum notre pays. Précisément une telle issue à la guerre impérialiste leur apparaissait, bien entendu, comme offrant des avantages sensibles ; si nous ne renversons pas le régime révolutionnaire en Russie, nous entraverons du moins son évolution vers le socialisme, voilà à peu près comment ces puissances raisonnaient, et de leur point de vue, elles ne pouvaient raisonner autrement. En fin de compte elles ont accompli leur tâche à moitié. Elles n’ont pas renversé le nouveau régime instauré par la révolution, mais elles ne lui ont pas permis non plus de faire aussitôt un pas en avant tel qu’il eût justifié les prévisions des socialistes, qui leur eût permis de développer à une cadence extrêmement rapide les forces productives (…)

Le système des rapports internationaux est maintenant tel qu’en Europe, un Etat, l’Allemagne, est asservi par les vainqueurs. Ensuite, plusieurs Etats, parmi les plus vieux d’Occident, se trouvent, à la suite de la victoire, dans des conditions qui leur permettent d’en profiter pour faire certaines concessions à leurs classes opprimées, concessions qui, bien que médiocres, retardent le mouvement révolutionnaire dans ces pays et créent un semblant de « paix sociale ».

Par ailleurs, bon nombre de pays, ceux d’Orient, l’Inde, la Chine, etc., précisément du fait de la dernière guerre impérialiste, se sont trouvés définitivement rejetés hors de l’ornière. Leur évolution s’est orientée définitivement dans la voie générale du capitalisme européen. La fermentation qui travaille toute l’Europe y a commencé. Et il est clair maintenant, pour le monde entier, qu’ils se sont lancés dans une voie qui ne peut manquer d’aboutir à une crise de l’ensemble du capitalisme mondial.

Nous sommes donc à l’heure actuelle placés devant cette question : saurons nous tenir avec notre petite et très petite production paysanne, avec l’état de délabrement de notre pays, jusqu’au jour où les pays capitalistes d’Europe occidentale auront achevé leur développement vers le socialisme ? Mais ils ne l’achèvent pas comme nous le pensions auparavant. Ils l’achèvent non par une « maturation » régulière du socialisme chez eux, mais au prix de l’exploitation de certains Etats par d’autres, de l’exploitation du premier Etat vaincu dans la guerre impérialiste, exploitation jointe à celle de tout l’Orient. D’autre part, précisément par suite de cette première guerre impérialiste, l’Orient est entré définitivement dans le mouvement révolutionnaire, et a été définitivement entraîné dans le tourbillon du mouvement révolutionnaire mondial.

Quelle tactique cette situation impose-t-elle à notre pays ?

Evidemment la suivante : nous devons faire preuve de la plus grande prudence, afin de conserver notre pouvoir ouvrier, de maintenir sous son autorité et sous sa direction notre petite et toute petite paysannerie. Nous avons pour nous cet avantage que le monde entier est entraîné d’ores et déjà dans un mouvement qui doit engendrer la révolution socialiste universelle. Mais nous avons aussi ce désavantage que les impérialistes sont parvenus à scinder le monde en deux camps ; et cette scission se complique du fait que l’Allemagne, pays où le capitalisme est réellement évolué, ne saurait que très difficilement se relever aujourd’hui. Toutes les puissances capitalistes de ce qu’on appelle l’Occident la déchiquètent et l’empêchent de se relever. D’autre part, l’Orient tout entier, avec ses centaines de millions de travailleurs exploités, réduits à la dernière extrémité, est placé dans des conditions où ses forces physiques et matérielles ne sauraient aucunement soutenir la comparaison avec les forces physiques, matérielles et militaires de n’importe quel Etat, fût il beaucoup plus petit, de l’Europe occidentale.

Pouvons nous conjurer le choc futur avec ces pays impérialistes ? Pouvons nous espérer que les antagonismes et les conflits internes entre les pays impérialistes prospères d’Occident et les pays impérialistes prospères d’Orient nous laisseront une trêve pour la deuxième fois, comme ils l’ont fait la première fois, lorsque la croisade entreprise par la contre révolution occidentale pour venir en aide à la contre révolution russe échoua par suite des contradictions qui existaient dans le camp des contrerévolutionnaires d’Occident et d’Orient, dans celui des exploiteurs orientaux et des exploiteurs occidentaux, dans celui du Japon et de l’Amérique ?

Il me semble qu’à cette question il faut répondre que la solution dépend ici d’un trop grand nombre de facteurs ; ce qui permet, en somme, de prévoir l’issue de la lutte, c’est le fait qu’en fin de compte, le capitalisme lui même instruit et éduque pour la lutte l’immense majorité de la population du globe.

L’issue de la lutte dépend finalement de ce fait que la Russie, l’Inde, la Chine, etc., forment l’immense majorité de la population du globe. Et c’est justement cette majorité de la population qui, depuis quelques années, est entraînée avec une rapidité incroyable dans la lutte pour son affranchissement ; à cet égard, il ne saurait y avoir une ombre de doute quant à l’issue finale de la lutte à l’échelle mondiale. Dans ce sens, la victoire définitive du socialisme est absolument et pleinement assurée.

Mais ce qui nous intéresse, ce n’est point cette inévitable victoire finale du socialisme. Ce qui nous intéresse, c’est la tactique que nous devons suivre, nous, Parti communiste de Russie, nous, pouvoir des Soviets de Russie, pour empêcher les Etats contre révolutionnaires de l’Europe occidentale de nous écraser. Pour que nous puissions subsister jusqu’au prochain conflit militaire entre l’Occident impérialiste contre révolutionnaire et l’Orient révolutionnaire et nationaliste, entre les Etats les plus civilisés du monde et les pays arriérés comme ceux de l’Orient, et qui forment cependant la majorité, il faut que cette majorité ait le temps de se civiliser. Nous non plus, nous ne sommes pas assez civilisés pour pouvoir passer directement au socialisme, encore que nous en ayons les prémisses politiques. Il nous faut suivre cette tactique, ou bien adopter pour notre salut la politique suivante. Nous devons nous efforcer de construire un Etat où les ouvriers continueraient à exercer la direction sur les paysans, garderaient la confiance de ces derniers, et par une économie rigoureuse, banniraient de tous les domaines de la vie sociale jusqu’aux moindres excès.

Nous devons réaliser le maximum d’économie dans notre appareil d’Etat. Nous devons en bannir toutes les traces d’excès que lui a laissées en si grand nombre la Russie tsariste, son appareil capitaliste et bureaucratique.

Est ce que ce ne sera pas le règne de la médiocrité paysanne ? Non. Si nous conservons à la classe ouvrière sa direction sur la paysannerie, nous pourrons, au prix d’une économie des plus rigoureuses dans la gestion de notre Etat, employer la moindre somme économisée pour développer notre grande industrie mécanisée, l’électrification, l’extraction hydraulique de la tourbe, pour achever la construction de la centrale hydro électrique du Volkhov, etc. Là, et là seulement, est notre espoir. Alors seulement nous pourrons, pour employer une image, changer de cheval, abandonner la haridelle du paysan, du moujik, renoncer aux économies indispensables dans un pays agricole ruiné, et enfourcher le cheval que recherche et ne peut manquer de rechercher le prolétariat, à savoir, la grande industrie mécanisée, l’électrification, la centrale hydro électrique du Volkhov, etc.

Voilà comment je rattache dans mon esprit le plan d’ensemble de notre travail ; de notre politique, de notre tactique, de notre stratégie, aux tâches de l’Inspection ouvrière et paysanne réorganisée. Voilà ce qui justifie à mes yeux le souci exceptionnel, l’attention soutenue que nous devons porter à l’Inspection ouvrière et paysanne, en la plaçant à une hauteur exceptionnelle, en conférant à ses dirigeants les droits du Comité central, etc., etc.

En voici la justification : c’est seulement en épurant au maximum notre appareil, en réduisant au maximum tout ce qui n’est pas absolument nécessaire, que nous pourrons nous maintenir à coup sûr. Et cela, non pas au niveau d’un pays de petite agriculture paysanne, non pas au niveau de cette étroitesse généralisée, mais à un niveau qui s’élève de plus en plus vers la grosse industrie mécanisée.

Telles sont les grandes tâches dont je rêve pour notre Inspection ouvrière et paysanne. Voilà pourquoi je projette pour elle la fusion de l’organisme suprême du Parti avec un « simple » Commissariat du Peuple. Signé Lénine - Le 2 mars 1923."

QUELQUES PHOTOS

Dans la forêt de Gori

Brancardier de Lénine


Le dernier combat


La fin


ANNEXES

Document 1

Document 2

Document 3

11 Messages de forum

  • L’isolement autour de Lénine grandissait. Il n’était pas seulement dû à sa maladie mais construit, jour après jour, par ses ennemis et par le combat que Lénine menait qui embarrassait ceux de ses amis qui ne le comprenaient pas ou n’osaient pas s’y compromettre. De moins de proches de Lénine, dirigeants du parti et de l’Etat, osaient le fréquenter. Tous ceux qui passaient étaient cuisinés par Lénine qui se servait de toute information pour mener un combat sans merci contre les bureaucrates. Cela contribuait à son isolement auquel travaillait aussi Staline, de manière discrète mais efficace. A part ses proches, sa femme, Kroupskaïa, sa soeur, Maria Ilyichna et trois ou quatre secrétaires, et le garde à la porte, j’étais celui qui passait le plus de temps en compagnie de Lénine.

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  • Le Vieux n’avait pas dit son dernier mot…
    « Si mon cœur est étroit, à quoi me sert que le monde soit si vaste ? »

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  • Il m’avait aussi demandé d’abord les papiers par lesquels j’avais été embauché. Il avait vu que j’étais de Gori et m’a demandé : je pense deviner qui t’a proposé ce poste. Si je te dis qui c’est peux-tu me répondre ? J’ai fais signe que non et j’ai écris fiévreusement sur un feuille de brouillon : cela m’est interdit. Lénine s’est emparé du stylo et a écrit un seul nom : Staline.

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  • Car il ne s’agissait pas seulement de tenir compagnie à Lénine ni de bavarder. Celui que je prenais pour un pauvre infirme comme moi était un homme dans la plénitude de ses moyens, intellectuels, politiques, philosophiques, stratégiques, tactiques, de tous les moyens dont il avait réussi à se doter en des décennies de formation intensive. Loin d’être affectées par sa paralysie, ses capacités intellectuelles étaient décuplées. Il sentait qu’elles allaient servir à un dernier combat fondamental pour l’avenir de la révolution et que lui seul pouvait jouer ce rôle, le plus important de sa vie. Vis-à-vis de l’extérieur, il feignait, au contraire, la fatigue, la passivité, la fatigue et se préparait intérieurement à la lutte.

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  • Es-tu au courant que Lénine considère Trotsky comme son remplaçant naturel ?

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  • La parole du brancardier ne vaut pas grand-chose face à celle de tous ces hommes de science et de pouvoir qui tiennent à faire mourir Lénine définitivement en lui collant l’opprobre liée à son assassin.

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  • "J’étais transparent pour tous les hauts personnages qui gravitaient autour de Lénine. Mais j’avais toujours droit à un bon regard appuyé de Kroupskaïa qui appréciait à sa juste valeur l’appui clandestin que je lui apportais. Lénine, avec ce pacte qui nous liait, a très vite repris espoir. Nous avons passé des heures, où tout le monde croyait qu’il dormait, à parler, parler, parler. Je sortais de ces entretiens complètement lessivé, la tête comme dans un étau. J’ai parlé alors mille fois plus que dans mon existence entière. Et pas seulement parlé mais réfléchi, raisonné, observé, et surtout je me suis engagé dans la vie comme je ne pensais jamais être en état de le faire."

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  • Il aura fallu plus d’un demi-siècle après la mort de Staline pour que les autorités de Gori, sa ville natale en Géorgie, déboulonnent sa statue. Pas de cérémonie officielle à la chute de l’homme dont le nom est devenu le symbole du visage autoritaire du communisme : cela s’est fait en catimini, sous quelques applaudissements, dans la nuit de jeudi à vendredi.

    La statue de six mètres de hauteur sera remplacée par un monument dédié aux victimes de la guerre de 2008 entre la Géorgie et la Russie au cours de laquelle Gori fut brièvement occupée. Bien que géorgien, Staline, de son vrai nom Joseph Vissarionovitch Djougachvili, paye donc le prix de la dégradation des relations avec la Russie autour de laquelle s’était constituée l’Union soviétique que Staline dirigea d’une main d’acier de 1922 à 1953.

    L’immense sculpture, que les habitants de Gori justifiaient auprès des visiteurs de passage toujours étonnés de retrouver le dictateur encore honoré malgré la révélation de tous ses crimes, ne sera pas détruite : elle rejoindra un musée consacré à Staline dans la ville, devenant une attraction plus discrète, une référence historique banalisée.

    Le plus étonnant dans le sort de la statue de Staline à Gori est qu’elle ait survécu si longtemps. Il reste très peu de représentations de Staline dans le monde, tous les partis communistes du monde ayant suivi les Soviétiques dans la « déstalinisation » qui a suivi le rapport Khrouchtchev dénonçant ses crimes après sa mort.

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  • Le Vieux n’avait pas dit son dernier mot... (récit) 23 mars 2015 11:11, par Robert Paris

    Lire aussi sur le « testament » de Lénine : ici

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  • Le Vieux n’avait pas dit son dernier mot... (récit) 18 octobre 2016 16:38, par alain

    Jusqu’à quand allons-nous payer le prix du stalinisme ?

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  • Le Vieux n’avait pas dit son dernier mot... (récit) 18 octobre 2016 16:39, par Robert Paris

    Il est exact que nous continuons à payer le prix du stalinisme et que, malgré l’effondrement du capitalisme de 2007-2008 qui ne s’est pas relevé réellement depuis malgré des artifices financiers multiples et massifs, le prolétariat n’a pas reconstitué de perspective politique et sociale de changement du système, de transformation du monde. L’immense majorité des travailleurs est profondément persuadée que « le communisme est mort », bien plus qu’elle n’est persuadée que le capitalisme, c’est fini ! Cela joue un rôle considérable car la conscience de classe est un point considérable dans le développement de la situation mondiale. Ce n’est pas les luttes de classes qui déclinent réellement, c’est leur compréhension et leur signification dans la tête des exploités et des opprimés. Mais cela ne suffit pas à effacer la réalité : celle-ci reste celle d’un affrontement entre deux classes fondamentales, prolétariat (même si les travailleurs ne savent pas qu’ils sont des prolétaires) et capitalisme. Le Capital et le Travail, c’est toujours en ces termes que se situe la perspective, même si la société bourgeoise ne donne la parole qu’à la petite bourgeoisie et ne cultive que les illusions petites-bourgeoises. On voit en tout cas que les classes dirigeantes ne sont nullement rassurées et que c’est cela qui détermine toute leur politique, leur tournant mondial violent. Même la marche à la guerre est d’abord dictée par leur peur de la révolution. Car la révolution sociale sera nécessairement produite à nouveau par l’effondrement capitaliste, et c’est seulement la reprise de l’offensive ouvrière, qu’elle débouche sur des victoires ou pas, qui relancera aussi la conscience de classe. Dans ces conditions, le pire ennemi de la conscience de classe reste le réformisme syndicaliste qui retarde autant qu’il peut le déboucher de la colère social vers des révolutions, comme il a réussi à empêcher les printemps tunisien et égyptien d’être marqués par l’intervention ouvrière qui avait pourtant été à la source des événements et de la chute des Ben Ali et Moubarak. Tant qu’une nouvelle vague de révolution ouvrière n’aura pas eu lieu, le stalinisme restera un poids considérable sur la conscience des travailleurs, faisant oublier que le communisme n’est rien d’autre que le sens du combat des prolétaires et n’a rien à voir avec le régime contre-révolutionnaire de la bureaucratie russe et les régimes que celui-ci à construit en Europe de l’Est ou en Asie.

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