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Comment naissent les révolutions - Matière et Révolution
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Comment naissent les révolutions

vendredi 6 janvier 2012, par Robert Paris

Comment naissent les révolutions

"Comment naissent les révolutions", cet ouvrage collectif réalisé par douze historiens, pose une bonne question : celle de l’origine des situations révolutionnaires qui apparaissent étonnantes, incompréhensibles, irrationnelles et dont les origines sont complexes et discutables.

Les auteurs tentent de parcourir nombre de révolutions qu’a connu la planète ainsi que certaines contre-révolution. Comparer les révolutions par delà les pays, par delà les époques et les situations, est certes très instructif. On ne peut, du coup, que regretter qu’ils n’aient pas jugé bon d’en venir aux révolutions actuelles qu ont parcouru notamment les pays arabes et du Maghreb. C’est sans doute pourtant ces révolutions qui feront vendre le bouquin !

Le parti pris de l’ouvrage est souvent celui de l’historien, ainsi revendiqué par l’un d’entre eux : « Partir du politique est assurément la démarche la plus simple », dit-il à propos de la révolution portugaise dite des œillets.

Les auteurs vont donc chercher l’acte fondateur des révolutions dans telle ou telle décision des gouvernants qui a pu mettre le feu aux poudres. Cela donne parfois un élément du cours discontinu des événements historiques, mais cela risque de n’en donner que le moins important, le plus conjoncturel. On peut chercher ainsi en quoi une révolution aurait été inévitable, alors que, généralement, une véritable révolution sociale qui s’attaque fondamentalement à la racine sociale du système semble bel et bien inévitable.

Les auteurs soulignent à juste tire que, peu de temps avant, nul n’aurait prédit l’éclatement d’une telle situation. C’est souvent vrai. Le caractère inattendu, pour les classes révolutionnaires, pour les classes dirigeantes, pour les révolutionnaires eux-mêmes, n’enlèvent rien au caractère rationnel de ces révolutions, à leur nécessité. Cette contradiction ne doit pas être escamotée et est un élément fondamental du problème que penser la révolution nous pose. Par contre, au-delà de la connaissance des faits historiques et d’une présentation agréable, il manque aux auteurs une vision des luttes de classes sous-jacentes, vision qui leur donnerait une clé indispensable pour accéder au caractère inévitable d’événements aussi étonnants. C’est dans les contradictions de classe ayant atteint un stade explosif que réside l’impossibilité de sortir d’une situation sociale et politique devenue inextricable.

Chercher d’où est venue l’étincelle nécessite de chercher quel était le baril de poudre et quelle est la logique qui l’a rempli sans que le trop plein puisse se dégager.

Ce qui manque à ces historiens politiques, c’est de penser la politique en termes clairs d’une lutte de classe. Du coup, l’Etat ne leur apparaît pas inéluctablement lié au sort des classes dirigeantes et ils ne voient pas que les erreurs, les faiblesses, les incapacités des gouvernants ne sont que le reflet des limites de ces classes dirigeantes face à l’abîme dont elles s’approchent de manière inéluctable.

Le premier texte, qui étudie les débuts de la révolution française, a le mérite de rappeler que 1789 est né en 1787, que la révolte de la bourgeoisie et du peuple de Paris a eu comme origine la révolte nobiliaire contre la réforme des impôts de la part d’un Etat en faillite financière. Mais, comme on ‘a dit précédemment, il serait faux d’imaginer que le pouvoir royal aurait pu éviter cette réforme des impôts et que cela aurait suffi à contourner les événements qui ont suivi. C’est la crise financière qui a été l’élément déclencheur. Mais toute la société était en crise parce que la classe qui dirigeait la société, la noblesse, n’était pas la classe qui dirigeait et profitait de l’économie. Cette contradiction fondamentale, aucune mesure bien prise au niveau gouvernementale ne pouvait éviter qu’elle finisse par faire exploser l’ordre social et politique.

Tout d’abord, nos historiens ont le défaut d’ignorer d’où vient l’Etat. C’est-à-dire, comme le disait Lénine dans « L’Etat et la révolution » : « L’Etat surgit là, au moment et dans la mesure où, objectivement, les contradictions de classe ne peuvent être conciliées. Et inversement l’existence de l’Etat prouve que les contradictions de classes sont irréconciliables. »

Ils ne souhaitent pas voir dans l’ordre social une opposition latente mais bien présente entre exploiteurs et exploités.

Le régime politique est pour eux l’alpha et l’oméga de la situation, mais ils lui ont enlevé son sens historique, son but social, son véritable rôle.

Dans chaque cas, on trouve une mesure, un acte qui a été le déclencheur. Sans la réforme Calonne des impôts, sans le coup d’Etat de Kornilov, sans la fusillade de 1905, sans la taxe sur le thé américain, sans tel ou tel ordre de tirer sur la foule, pas de révolution, semblent-ils vouloir nos dire…

Accuser les gouvernants et le régime politique des catastrophes qui ont suivi leurs mesures, déclarations, leurs prises de position et la répression des premières réactions est un peu absurde. C’est prendre l’effet pour la cause profonde.

Cela ne permet pas de comprendre comment une classe peut arriver en bout de course, devenir réactionnaire, non au sens politique, mais au sens où, ayant atteint ses milites, elle n’apparaît plus que négative à toute la société. Les classes dirigeantes elles-mêmes ne croient plus alors au système.

D’impasse en impasse, cette classe dirigeante et ses gouvernants sont amené de manière quasi inéluctable et irréversible à des propos, des décisions et des actes qui provoquent la rupture de tout l’édifice social et politique.

La révolution est un changement considérable pour des millions d’hommes qui entrent brutalement dans l’Histoire alors qu’ils étaient accoutumés d’en être les sujets et son caractère violent et imprédictible la rend à peu près incompréhensible à tous ceux qui ont une philosophie de l’ordre, de la continuité, de la linéarité, de la rationalité en logique formelle, du lien direct de cause à effet. Malheureusement, nos historiens n’ont que peu d’éléments à leur disposition pour en décrypter les énigmes.

Un point qui signale déjà leur aveuglement est la manière dont ils ont réparti leurs chapitres. Les grands titres en sont :

- le cas français

- les révolutions de la liberté

- les révolutions messianiques

Il serait difficile à des historiens français de ne pas souligner la particularité de la France en ce qui concerne les révolutions. Admettons. Mais de là à disjoindre les révolutions bourgeoise française en anglaise et à rapprocher plutôt 1789, 1830 et 1848 de 1968 il n’y a qu’un pas… qu’ils ont franchi.

D’autre part, sont considérées comme des révolutions messianiques la révolution russe (février et octobre 1917) au même titre que « la révolution » de Mussolini. Un contresens d’ailleurs : Mussolini n’a mené aucune révolution et sa prise de pouvoir n’est nullement un renversement mené à la tête de ses arditis comme les auteurs semblent le croire. En tout cas, cela amène à considérer comme de nature différente la révolution russe de 1905 et celle de 1917…

Les mélanges sont parfois plus que malencontreux comme ce dernier article intitulé « De Trotski à Reagan, les néo-cons » qui accuse les troskistes d’avoir fondé les néoconservateurs va-t-en-guerre américains…

Bien des appréciations sont désolantes comme la Commune de Paris traitée de « révolution malgré elle », ou des réovlutions considérées comme « le triomphe du style de la volonté » ou encore « la hantise de l’abîme », ou « la victoire des intransigeants des deux camps ». Décidément, il est difficile à des petits bourgeois modérés de concevoir la révolution autrement que comme un échec, comme une erreur ou comme une défaite…

Certaines situations sont cependant bien décrites et certaines descriptions du phénomène révolutionnaire sonnent juste : « Parfois, l’air du temps tourne à la révolution comme on dit qu’un air s’électrise, à cause d’un détail qui cloche et précipite la cristallisation d’une impression jusque là difficile à formuler. »

C’est exact mais cela ne se produit que lorsque l’ensemble des conditions existantes sont déjà celles d’une transition de phase, c’est-à-dire d’une rupture de symétrie, d’une rupture de la conservation de l’ordre. Cela suppose que l’ordre reposait sur un désordre sous-jacent.

Comment les révolutionnaires marxistes posent la question

Le critère numéro un d’une révolution n’est pas à chercher du côté des opprimés mais de celui des oppresseurs. Ce sont eux qui sont en crise. C’est leur système qui ne parvient plus à fonctionner et cela bien avant que cela se traduise par des mouvements sociaux. La situation révolutionnaire est celle où le système n’est pas seulement contesté par les opprimés mais ne fonctionne plus, y compris pour les oppresseurs. Eux-mêmes se sentent menacés. Et toutes les classes sociales sont bouleversées, pas seulement les prolétaires. On nous dit parfois : ou bien c’est une révolution prolétarienne ou bien c’est un simple mouvement démocratique. Nous répondrons d’abord que la révolution n’est pas ou prolétarienne ou démocratique, bourgeoise ou petite-bourgeoise. Elle est contradictoire. Elle est toujours tout à la fois, touche toutes les classes sociales de manière très contradictoires tout en faisant croire aux opprimés que tous ceux qui se mobilisent veulent la même chose. Elle se transforme en cours de route car les classes opprimées n’étaient nullement préparées à se voir révolutionnaires. Elles n’avaient jamais imaginé qu’elles pouvaient faire une révolution et en sont les premières surprises. Les masses sont d’autant plus tiraillés et surprises que leurs buts même sont contradictoires et ceux de la société aussi. La révolution est même un point extrême des contradictions internes qui existaient au sein de la société. Et sa victoire apparente (renversement du dictateur par exemple) ne signifie pas que la contradiction soit dénouée : elle produit de nouvelles contradictions.

Mais le critère numéro deux, c’est tout de suite les opprimés qui le donnent : la classe exploitée n’accepte plus, ne croit plus au système, arrête de considérer comme normale la soumission à l’ordre.

On se souvient de la définition que donnait Lénine des conditions qui mènent à une révolution sociale :

« La loi fondamentale de la révolution (...), la voici : pour que la révolution ait lieu, il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées prennent conscience de l’impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. Pour que la révolution ait lieu, il faut que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C’est seulement lorsque ceux d’en bas ne veulent plus et que ceux d’en haut ne peuvent plus continuer de vivre à l’ancienne manière, c’est alors seulement que la révolution peut triompher. Cette vérité s’exprime autrement en ces termes : la révolution est impossible sans une crise nationale (affectant exploités et exploiteurs). »

extrait de Lénine, "La maladie infantile du communisme", 1920

« Pour réussir, l’insurrection doit s’appuyer non pas sur un complot, non pas sur un parti, mais sur la classe d’avant-garde. Voilà un premier point. L’insurrection doit s’appuyer sur l’élan révolutionnaire du peuple. Voilà le second point. L’insurrection doit surgir à un tournant de l’histoire de la révolution ascendante où l’activité de l’avant garde du peuple est la plus forte, où les hésitations sont les plus fortes (dans les rangs de l’ennemi et dans ceux des amis de la révolution faibles, indécis, pleins de contradictions ; voilà le troisième point. Telles sont les trois conditions qui font que, dans la façon de poser la question de l’insurrection, le marxisme se distingue du blanquisme. »

extrait de Lénine, "Le marxisme et l’insurrection", septembre 1917

"Dans une société prise de révolution, les classes sont en lutte. Il est pourtant tout à fait évident que les transformations qui se produisent entre le début et la fin d’une révolution, dans les bases économiques de la société et dans le substratum social des classes, ne suffisent pas du tout à expliquer la marche de la révolution même, laquelle, en un bref laps de temps, jette à bas des institutions séculaires, en crée de nouvelles et les renverse encore. La dynamique des événements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnées conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution.

C’est qu’en effet une société ne modifie pas ses institutions au fur et à mesure du besoin, comme un artisan renouvelle son outillage. Au contraire : pratiquement, la société considère les institutions qui la surplombent comme une chose à jamais établie. Durant des dizaines d’années, la critique d’opposition ne sert que de soupape au mécontentement des masses et elle est la condition de la stabilité du régime social : telle est, par exemple, en principe, la valeur acquise par la critique social-démocrate. Il faut des circonstances absolument exceptionnelles, indépendantes de la volonté des individus ou des partis, pour libérer les mécontents des gênes de l’esprit conservateur et amener les masses à l’insurrection.

Les rapides changements d’opinion et d’humeur des masses, en temps de révolution, proviennent, par conséquent, non de la souplesse et de la mobilité du psychique humain, mais bien de son profond conservatisme. Les idées et les rapports sociaux restant chroniquement en retard sur les nouvelles circonstances objectives, jusqu’au moment où celles-ci s’abattent en cataclysme, il en résulte, en temps de révolution, des soubresauts d’idées et de passions que des cerveaux de policiers se représentent tout simplement comme l’œuvre de " démagogues ".

Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformation sociale, mais dans l’âpre sentiment de ne pouvoir tolérer plus longtemps l’ancien régime. C’est seulement le milieu dirigeant de leur classe qui possède un programme politique, lequel a pourtant besoin d’être vérifié par les événements et approuvé par les masses. Le processus politique essentiel d’une révolution est précisément en ceci que la classe prend conscience des problèmes posés par la crise sociale, et que les masses s’orientent activement d’après la méthode des approximations successives. Les diverses étapes du processus révolutionnaire, consolidées par la substitution à tels partis d’autres toujours plus extrémistes, traduisent la poussée constamment renforcée des masses vers la gauche, aussi longtemps que cet élan ne se brise pas contre des obstacles objectifs. Alors commence la réaction : désenchantement dans certains milieux de la classe révolutionnaire, multiplication des indifférents, et, par suite, consolidation des forces contre-révolutionnaires. Tel est du moins le schéma des anciennes révolutions.

C’est seulement par l’étude des processus politiques dans les masses que l’on peut comprendre le rôle des partis et des leaders que nous ne sommes pas le moins du monde enclin à ignorer. Ils constituent un élément non autonome, mais très important du processus. Sans organisation dirigeante, l’énergie des masses se volatiliserait comme de la vapeur non enfermée dans un cylindre à piston. Cependant le mouvement ne vient ni du cylindre ni du piston, mais de la vapeur. Les difficultés que l’on rencontre dans l’étude des modifications de la conscience des masses en temps de révolution sont absolument évidentes. Les classes opprimées font de l’histoire dans les usines, dans les casernes, dans les campagnes, et, en ville, dans la rue. Mais elles n’ont guère l’habitude de noter par écrit ce qu’elles font. Les périodes où les passions sociales atteignent leur plus haute tension ne laissent en générai que peu de place à la contemplation et aux descriptions. Toutes les Muses, même la Muse plébéienne du journalisme, bien qu’elle ait les flancs solides, ont du mal à vivre en temps de révolution. Et pourtant la situation de l’historien n’est nullement désespérée. Les notes prises sont incomplètes, disparates, fortuites. Mais, à la lumière des événements, ces fragments permettent souvent de deviner la direction et le rythme du processus sous-jacent. Bien ou mal, c’est en appréciant les modifications de la conscience des masses qu’un parti révolutionnaire base sa tactique. La voie historique du bolchevisme témoigne que cette estimation, du moins en gros, était réalisable. Pourquoi donc ce qui est accessible à un politique révolutionnaire, dans les remous de la lutte, ne serait-il pas accessible à un historien rétrospectivement ?

Cependant, les processus qui se produisent dans la conscience des masses ne sont ni autonomes, ni indépendants. N’en déplaise aux idéalistes et aux éclectiques, la conscience est néanmoins déterminée par les conditions générales d’existence. Dans les circonstances historiques de formation de la Russie, avec son économie, ses classes, son pouvoir d’État, dans l’influence exercée sur elle par les puissances étrangères, devaient être incluses les prémisses de la Révolution de Février et de sa remplaçante - celle d’octobre. En la mesure où il semble particulièrement énigmatique qu’un pays arriéré ait le premier porté au pouvoir le prolétariat, il faut préalablement chercher le mot de l’énigme dans le caractère original dudit pays, c’est-à-dire dans ce qui le différencie des autres pays.

Les particularités historiques de la Russie et leur poids spécifique sont caractérisés dans les premiers chapitres de ce livre qui contiennent un exposé succinct du développement de la société russe et de ses forces internes. Nous voudrions espérer que l’inévitable schématisme de ces chapitres ne rebutera pas le lecteur. Dans la suite de l’oeuvre, il retrouvera les mêmes forces sociales en pleine action. Cet ouvrage n’est nullement basé sur des souvenirs personnels. Cette circonstance que l’auteur a participé aux événements ne le dispensait point du devoir d’établir sa narration sur des documents rigoureusement contrôlés. L’auteur parle de soi dans la mesure où il y est forcé par la marche des événements, à la " troisième personne ". Et ce n’est pas là une simple forme littéraire : le ton subjectif, inévitable dans une autobiographie ou des mémoires, serait inadmissible dans une étude historique.

Cependant, du fait que l’auteur a participé à la lutte, il lui est naturellement plus facile de comprendre non seulement la psychologie des acteurs, individus et collectivités, mais aussi la corrélation interne des événements. Cet avantage peut donner des résultats positifs, à une condition toutefois : celle de ne point s’en rapporter aux témoignages de sa mémoire dans les petites comme dans les grandes choses, dans l’exposé des faits comme à l’égard des mobiles et des états d’opinion. L’auteur estime qu’autant qu’il dépendait de lui, il a tenu compte de cette condition.

Reste une question - celle de la position politique de l’auteur qui, en sa qualité d’historien, s’en tient au point de vue qui était le sien comme acteur dans les événements. Le lecteur n’est, bien entendu, pas obligé de partager les vues politiques de l’auteur, que ce dernier n’a aucun motif de dissimuler. Mais le lecteur est en droit d’exiger qu’un ouvrage d’histoire constitue non pas l’apologie d’une position politique, mais une représentation intimement fondée du processus réel de la révolution. Un ouvrage d’histoire ne répond pleinement à sa destination que si les événements se développent, de page en page, dans tout le naturel de leur nécessité.

Est-il pour cela indispensable qu’intervienne ce que l’on appelle " l’impartialité " de l’historien ? Personne n’a encore clairement expliqué en quoi cela doit consister. On a souvent cité certain aphorisme de Clemenceau, disant que la révolution doit être prise " en bloc " ; ce n’est tout au plus qu’une spirituelle dérobade : comment se déclarerait-on partisan d’un tout qui porte essentiellement en lui la division ? Le mot de Clemenceau lui a été dicté, partiellement, par une certaine honte pour des ancêtres trop résolus, partiellement aussi par le malaise du descendant devant leurs ombres.

Un des historiens réactionnaires, et, par conséquent, bien cotés, de la France contemporaine, M. Louis Madelin, qui a tellement calomnié, en homme de salon, la grande Révolution - c’est-à-dire la naissance de la nation française -, affirme qu’un historien doit monter sur le rempart de la cité menacée et, de là, considérer les assiégeants comme les assiégés. C’est seulement ainsi, selon lui, que l’on parviendrait à " la justice qui réconcilie ". Cependant, les ouvrages de M. Madelin prouvent que, s’il grimpe sur le rempart qui sépare les deux camps, c’est seulement en qualité d’éclaireur de la réaction. Par bonheur, il s’agit ici de camps d’autrefois : en temps de révolution, il est extrêmement dangereux de se tenir sur les remparts. D’ailleurs, au moment du péril, les pontifes d’une " justice qui réconcilie " restent d’ordinaire enfermés chez eux, attendant de voir de quel côté se décidera la victoire.

Le lecteur sérieux et doué de sens critique n’a pas besoin d’une impartialité fallacieuse qui lui tendrait la coupe de l’esprit conciliateur, saturée d’une bonne dose de poison, d’un dépôt de haine réactionnaire, mais il lui faut la bonne foi scientifique qui, pour exprimer ses sympathies, ses antipathies, franches et non masquées, cherche à s’appuyer sur une honnête étude des faits, sur la démonstration des rapports réels entre les faits, sur la manifestation de ce qu’il y a de rationnel dans le déroulement des faits. Là seulement est possible l’objectivité historique, et elle est alors tout à fait suffisante, car elle est vérifiée et certifiée autrement que par les bonnes intentions de l’historien - dont celui-ci donne, d’ailleurs, la garantie - mais par la révélation de la loi intime du processus historique.

Les sources de cet ouvrage consistent en nombreuses publications périodiques, journaux et revues, mémoires, procès-verbaux et autres documents, quelques-uns manuscrits, mais pour la plupart publiés par l’institut d’Histoire de la Révolution, à Moscou et à Léningrad. Nous avons jugé inutile de donner dans le texte des références, qui auraient, tout au plus, gêné le lecteur. Parmi les livres d’histoire qui ont le caractère d’études d’ensemble, nous avons notamment utilisé les deux tomes d’Essais sur l’Histoire de la Révolution d’octobre (Moscou-Léningrad, 1927). Ces essais rédigés par divers auteurs ne sont pas tous de même valeur, mais contiennent, en tout cas, une abondante documentation sur les faits.

Les dates données dans cet ouvrage sont toutes celles de l’ancien style, c’est-à-dire qu’elles retardent de treize jours sur le calendrier universel, actuellement adopté par les soviets. L’auteur était forcé de suivre le calendrier qui était en usage à l’époque de la Révolution. Il ne serait pas difficile, vraiment, de transposer les dates en style moderne. Mais cette opération, qui éliminerait certaines difficultés, en créerait d’autres plus graves. Le renversement de la monarchie s’est inscrit dans l’Histoire sous le nom de Révolution de Février. Cependant, d’après le calendrier occidental, l’événement eut lieu en mars. Certaine manifestation armée contre la politique impérialiste du Gouvernement provisoire a été marquée dans l’histoire comme " journées d’Avril ", alors que, d’après le calendrier occidental, elle eut lieu en mai. Ne nous arrêtant pas à d’autres événements et dates intermédiaires, notons encore que la Révolution d’Octobre s’est produite, pour l’Europe, en novembre. Comme on voit, le calendrier même a pris la couleur des événements et l’historien ne peut se débarrasser des éphémérides révolutionnaires par de simples opérations d’arithmétique. Veuille le lecteur se rappeler qu’avant de supprimer le calendrier byzantin, la Révolution dut abolir les institutions qui tenaient à le conserver." Léon Trotsky, préface à « l’histoire de la révolution russe » - février

La révolution n’est pas qu’une question sociale, politique et historique. Elle est scientifique et philosophique. Nous appelons « révolution » tout état transitoire dans lequel l’ordre établi peut basculer qualitativement et brutalement. Mais, surtout, nous appellerons révolution une situation qui mène à l’émergence brutale d’une structure, qualitativement nouvelle, issue de l’agitation et des contradictions à l’échelon hiérarchique inférieur, encore appelée auto-organisation. Du coup, ce processus concerne aussi bien les différents domaines des sciences. La politique est particulièrement concernée par la question de l’auto-organisation des prolétaires. Rappelons l’expression qu’en donnait Karl Marx : « Le socialisme sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Pour se préparer à devenir un nouveau pouvoir, les exploités ont besoin de retrouver le sens de l’organisation collective et la confiance dans leurs propres forces.

La notion de révolution comporte des ruptures et ces discontinuités qui opèrent à plusieurs niveaux, temporel, structurel et fonctionnel. Premièrement, l’échelle de temps change brutalement. Dans la notion de révolution, l’événement fondateur du nouvel ordre est à une toute autre échelle, notamment de temps, bien plus courte que le fonctionnement précédent. L’histoire, comme le rappelait le paléontologue Stephen Jay Gould (adversaire déclaré du progressisme et du gradualisme en sciences de l’évolution) décrivant la transformation des espèces vivantes est, comme la guerre, une succession de longues périodes d’ennui et de courtes périodes d’effroi. Par exemple, la supernova est l’implosion de l’étoile sur elle-même en un temps extrêmement court relativement aux étapes relativement tranquilles (si on peut dire !) de l’évolution précédente de l’étoile. Deuxièmement, il y a rupture de causalité apparente. La révolution est toujours une apparition inattendue. La nouveauté surgit brutalement et étonne. Le moment et les conséquences en sont imprédictibles. Dans toute révolution, il semble que les événements n’ont pas suivi un cours logique, obéissant à une causalité car la succession de faits est non linéaire. Une nouvelle structure est bâtie, elle-même provisoire. Au niveau du fonctionnement, il y a aussi une discontinuité de la nouvelle structure et de son fonctionnement par rapport à l’ancienne. Ces trois discontinuités caractérisent toutes les véritables révolutions, y compris celles qui concernent l’histoire sociale des hommes. Les conditions de la révolution obéissent également aux mêmes règles. La révolution suppose que le fonctionnement de l’ordre reposait sur des contradictions internes. Cela signifie que l’ordre n’était pas figé ni éternel. On se souvient des trois conditions d’une révolution telles que les posait le révolutionnaire Lénine. On les retrouve en sciences dans les transitions : le système entre dans un domaine chaotique, la situation est critique, l’énergie du choc issu d’un niveau inférieur d’organisation est suffisante pour faire sauter l’état stationnaire précédent.

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