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Le mouvement communiste israélite - Matière et Révolution
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Le mouvement communiste israélite

dimanche 1er juillet 2012, par Robert Paris

Le mouvement communiste israélite

Moiséi Rafès

I

La révolution d’octobre 1917 n’a pas entraîné dans son torrent le mouvement ouvrier israélite qui possédait son organisation autonome. Dans des centres comme Kiev, Odessa, les masses ouvrières israélites qui s’étaient toujours trouvées sous l’influence du mouvement général du prolétariat russe furent précipitées dans le courant bolchevique. Mais ce fait n’eut pas de répercussion sur l’action politique des groupes socialistes israélites, qui continuèrent leur lutte opiniâtre contre les « utopies » et la « démagogie » bolcheviques.

C’est le Bund, la plus ancienne organisation révolutionnaire juive qui, naturellement, donnait le ton à tous les autres groupes socialistes. Le Bund a dans son passé — et notamment de 1905 à 1906 — des périodes marquées d’une tendance au bolchevisme de cette époque ; mais dès 1907-1908, ses leaders donnaient un coup de barre à droite, pour se rapprocher de plus en plus des « liquidateurs » du parti social-démocrate russe. Depuis 1912, le Bund se trouvait en tant qu’organisation en relations étroites avec les mencheviks, relations qui subsistèrent jusqu’au moment de la Révolution allemande. L’attitude qu’il eut envers la guerre, dans les années qui précédèrent la Révolution, fut celle que manifesta toute l’Internationale. Deux courants se partagèrent le Bund ; l’un « défensiste », l’autre dit « internationaliste ». Le « défensisme » l’emporta et dès les premiers jours de la révolution de février cette tendance absorba toute l’idéologie du Bund. Avec les mencheviks, le parti soutint le gouvernement de coalition et sa politique guerrière. Mais l’insuccès de l’offensive de Kérensky et les événements de juillet rompirent l’équilibre des deux courants au sein du Bund : les idées du « défensisme » et de la « coalition avec la bourgeoisie » mises en échec par les internationalistes qui l’emportent dans le Parti, font place à une tactique nouvelle : bloc avec la petite bourgeoisie urbaine et rurale, mais continuation de la lutte contre le bolchevisme.

Telle était au fond l’attitude des deux autres groupes nationaux-socialistes israélites au moment de la révolution d’octobre. Le « Parti ouvrier socialiste unifié israélite » (S. S. et S. I.) avait été constitué en mars 1917 avec les débris des deux groupes qui avaient passé inaperçus pendant la première révolution : les « Sionistes-Socialistes » et les « Socialistes Israélites » (Séimovtzy, Sernvotzy). Ce Parti acquit une importance assez rapide par le fait que les masses israélites furent entraînées dans le mouvement révolutionnaire, notamment en Ukraine, où les traditions du Bund avaient toujours été moins fortes. Son mot d’ordre principal fut la revendication de « l’autonomie nationale personnelle » pour les Juifs, autonomie très large, qui devait donner aux masses israélites la possibilité de régler de façon indépendante leurs besoins intellectuels et moraux, leur genre de vie et leurs nécessités économiques et sociales. Cette revendication contribua vivement à mettre en mouvement les masses de la petite bourgeoisie israélite, mais quand la vague révolutionnaire déferla, ce mot d’ordre fut largement exploité par la ploutocratie et les cléricaux israélites qui l’utilisèrent pour consolider leur ancienne influence sur la petite bourgeoisie israélite.

Le Parti « Poalei Sion » lors de la seconde révolution russe abandonna sa propagande active en faveur de la remise de la Palestine aux Juifs, et, de même que les « Unifiés », mena une propagande révolutionnaire plus ou moins radicale. Mais l’idéologie sioniste du « Poalei Sion » le préserva, semble-t-il, de l’engouement du « défensisme » : leur nationalisme ne consistait pas dans la défense du pays, du système étatiste national des peuples « étrangers », mais convoitait « leur » patrie sioniste. Cette « exterritorialité », si l’on peut s’exprimer ainsi, du Poalei-Sionisme le rendit plus accessible aux tendances bolchevistes : il n’avait pas à se détacher des traditions de la Seconde Internationale pour la simple raison qu’il n’y avait jamais adhéré ni par son idéologie ni par son organisation.

Les traditions de la Seconde Internationale ont joué un triste rôle dans l’affranchissement du prolétariat mondial. Elles ont joué le même rôle dans le mouvement israélite ouvrier. La discipline, la cohésion, l’organisation, tout ce qui avait donné au Bund pendant la première révolution le droit de s’intituler « l’avant-garde de la révolution russe » se retourna en octobre 1917 contre le prolétariat : le Bund retarda le processus naturel de dissociation dans le mouvement révolutionnaire israélite. Le Bund dirigea toute l’énergie de sa propagande contre la révolution socialiste, contre la dictature du prolétariat, en s’efforçant de concilier la classe ouvrière et la petite bourgeoisie sur le terrain des vieilles idées de démocratie bourgeoise, telles que l’Assemblée Constituante et l’autonomie nationale. Lors des journées d’octobre, le Bund défendit l’idée de la coalition de tous les groupes socialistes. Quand ce « vikjélisme »1 n’eut aboutit à rien, il ne restait plus au Bund qu’une chose à faire : croire à la chute prochaine du bolchevisme et y contribuer par sa propagande. C’est ce que firent les « Unifiés » et les « Poalei Sion ». En plusieurs endroits de la Russie Soviétiste, certains groupes du « Poalei Sion » adoptèrent la plateforme du pouvoir des Soviets, mais sans que cette adhésion fît d’eux des communistes ni se répercutât sur leur idéologie nationaliste générale.

Sans scission dans les rangs des vieux groupes socialistes israélites, surtout dans le Bund, il ne pouvait être question d’un mouvement communiste profond parmi les ouvriers juifs. Sous l’influence du mouvement environnant, un certain nombre d’ouvriers juifs quittèrent les groupes socialistes israélites de droite et entrèrent au Parti Communiste. Ces pionniers du mouvement communiste israélite créèrent à l’intérieur du Parti Communiste russe des petits groupements appelés sections israélites du Parti C.R. Mais ces sections ne pouvaient avoir à cette époque une bien grande influence sur le mouvement ouvrier israéliste d’autant moins qu’elles étaient créées principalement en Russie Centrale, loin de l’Oural et du Sud où se trouvent concentrées les populations ouvrières israélites. Ces pionniers se chargèrent des fonctions de commissaires israélites. Ces derniers avaient pour mission de transformer la vie israélite en lui donnant de nouvelles bases conformes aux exigences de l’époque de la révolution socialiste. Pour les raisons mêmes que nous avons déjà citées, l’influence des commissaires israélites ne pouvait pas être très grande, car la masse des ouvriers juifs organisés restait encore en dehors du mouvement communiste.

La Lituanie et la Pologne se sent trouvées constamment séparées de la Russie soviétiste. En Biélorussie, la vie politique n’a jamais été très intense. En Ukraine la situation politique était toute différente. La révolution du 25 octobre, qui, à Petrograd, renversait le gouvernement de coalition eut pour premier résultat la victoire de la Rada Centrale ukrainienne, fameuse par son nationalisme, mais après quatre mois de guerre civile aboutissait à l’instauration du pouvoir des Soviets. Dans cette guerre civile, les groupes socialistes israélites se trouvèrent de l’autre coté de la barricade dans le camp de la Rada Centrale petite bourgeoisie. Cette situation était à la fois la conséquence de leur attitude politique générale (ils ne croyaient pas à la possibilité du socialisme et étaient partisans du bloc avec la petite bourgeoisie), et le résultat de leur attitude nationaliste. Par suite d’un accord entre les socialistes petits bourgeois ukrainiens et israélites se trouva réalisé en Ukraine le vieux rêve des socialistes juifs : une large autonomie nationale ssraélite avec un ministère israélite spécial, des communes administratives israélites et, en perspective, l’assemblée nationale israélite. Ici la « démocratie » pouvait chanter victoire. Les bolcheviks troublèrent cette paisible idylle petite bourgeoise ; aux yeux des socialistes de droite, c’était un argument de plus contre la dictature du prolétariat. Les socialistes israélites siégèrent donc à la Rada Centrale, reçurent des portefeuilles ministériels et assumèrent la responsabilité de toute cette politique de la Rada, qui ne visait pas moins que la destruction du mouvement prolétarien.

Dès janvier 1918, il y eut de fortes désillusions. On vit que la « démocratie » ukrainienne tant vantée se révélait chauvine et même antisémite. De petits pogroms avaient déjà eu lieu en novembre 1917. La proclamation de l’indépendance ukrainienne (samostinost) avait abouti à une rupture avec la révolution pusse et subordonnait l’Ukraine à l’impérialisme allemand. L’idéologie réactionnaire l’emportait. En même temps, la fameuse autonomie israélite « démocratique » décevait les espérances fondées en elle. Dans l’immense majorité des cas les élections mirent les communes ssraélites entre les mains de la ploutocratie et des cléricaux israélites. Comme on le voit l’alliance des démocraties israélite et ukrainienne reçut un choc dès janvier 1918, mais ce fait, loin de pousser les socialistes israélites à gauche, ne fit qu’engendrer parmi eux l’apathie et le scepticisme, ils continuèrent donc à lutter contre le bolchevisme pendant l’époque éphémère de l’instauration du pouvoir des soviets ; ils prolongèrent cette lutte même après la défaite de ce pouvoir par l’armée d’occupation allemande, et ne la cessèrent qu’avec la révolution en Allemagne. II

La Lituanie et la Pologne — berceau du mouvement ouvrier Israélite — se sont trouvées, dès le début de la guerre européenne sous le joug du militarisme allemand qui occupa ces régions. Les ouvriers juifs de ces pays se trouvèrent séparés de la Russie et ne vécurent directement, ni les violentes chutes, ni les désillusions de la première révolution bourgeoise, ni la révolution d’octobre qui fut le prétexte d’une lutte violente des différents courants politiques. Mais, par contre, ils n’ont pas été atteints par les illusions défensistes, par les idées nationalistes, qui s’emparèrent des mencheviks et de la section russe du Bund.

La paix de Brest — fruit de la victoire temporaire de l’impérialisme allemand — eut pour résultat l’accroissement du territoire d’occupation allemande. En avril 1918, tout l’ouest et le sud de l’ancien Empire russe, toute la région que les Juifs étaient autorisés à habiter sous l’Empire, avec sa nombreuse population ouvrière israélite était occupée par les troupes allemandes. La Russie sortit de la guerre mondiale. Les idées du « défensisme » étaient alors depuis longtemps abandonnées par le mouvement ouvrier israélite. Au début la modification brusque de la situation politique (des libertés de la révolution russe aux beautés du régime des junkers prussiens) provoque la désillusion, l’apathie et l’indifférence politique dans les masses prolétariennes israélites. Mais cet état d’esprit est de courte durée. L’occupation allemande contribue à dissiper rapidement ce qu’il y a de borné, de préjugé national dans la conception menchévique sur le cours de la révolution russe. Frappée par la défaite de la révolution russe, la pensée politique se porte involontairement, à la suite des bolcheviks, sur l’ouest et cherche dans la révolution européenne, dans la révolution allemande, le moyen d’échapper à l’occupation allemande, au militarisme allemand. Le sort des ouvriers juifs s’est trouvé, après la paix de Brest, lié pour ainsi dire directement à celui du prolétariat allemand.

La section prolétarienne de la démocratie socialiste menchévique et du Bund professait un profond scepticisme envers la révolution socialiste commencée en Russie, dans le pays le plus arriéré de l’Europe. Mais si la révolution éclate en Allemagne, si dans ce pays le prolétariat s’empare du pouvoir, alors même pour les plus grands sceptiques envers le socialisme, le programme du bolchevisme devra cesser d’être une utopie ; il deviendra un « impératif catégorique général » pour tout socialiste véritable, élevé à l’école marxiste, révolutionnaire d’avant la guerre. Surtout, si cette révolution éclate dans cette Allemagne, dont l’Internationale ouvrière a toujours tant attendu, où l’organisation et le niveau de conscience du prolétariat pouvaient servir de modèle à toute la social-démocratie, et dont les théoriciens ont été pendant longtemps les leaders de l’Internationale tout entière.

Cela explique suffisamment pourquoi la révolution allemande produisit une impression si forte, si formidable même sur l’esprit des ouvriers israélites organisés. Novembre 1918 marque le début d’une révision complète de leur idéologie. Le menchevisme orthodoxe est abandonné tout à fait, et voit se détourner de lui toute la tendance révolutionnaire du Bund et des autres partis socialistes. La Révolution allemande trace au sein de ces partis la ligne de démarcation que la révolution d’octobre a tracée pour la Russie entière ; à droite, tous les éléments petits-bourgeois, tout ce que la petite bourgeoisie israélite a apporté au mouvement ouvrier en y adhérant ; à gauche, les éléments vraiment révolutionnaires, pour qui le socialisme n’est pas seulement une belle théorie mais un organisme solide de lutte de classe. Ces éléments révolutionnaires continueront longtemps à discuter entre eux sur les méthodes de la révolution sociale, s’accrocheront longtemps encore aux épaves de l’idéologie réformiste antérieure, mais ils devront venir tôt ou tard au bolchevisme, qui est l’unique forme possible de lutte pour la victoire du prolétariat.

Cette évolution interne et cette lutte durent depuis un an dans les rangs du Bund en Biélorussie ; elle se déroule avec la même lenteur en Lituanie et en Pologne. Mais en Ukraine, par suite des conditions spéciales du développement du mouvement dans ce pays, ce processus d’adhésion à la plateforme communiste s’effectue avec une rapidité toute révolutionnaire. On peut dire des socialistes israélites ukrainiens qu’ils ont changé de tactique en 24 heures. Au début de février 1919, l’organisation communiste des ouvriers juifs avait presque définitivement pris corps. C’est un résultat de la seconde révolution ukrainienne et qui se produisit après les premiers coups de la révolution allemande. Ce moment retiendra un peu plus de noire attention.

Nous avons signalé plus haut le lien étroit qui s’était établi pendant la première année de la révolution entre les socialistes israélites d’Ukraine et la Rada Centrale Ukrainienne. Les socialistes israélites soutenaient le mouvement nationaliste ukrainien, et luttaient avec lui contre le mouvement bolchevique révolutionnaire des ouvriers et des paysans. Nous avons vu les désillusions causées par la démocratie petite-bourgeoise ukrainienne aux socialistes israélites dans la période qui suivit quand commença à se révéler, si inexactement pour eux aussi, la physionomie nationaliste et réactionnaire de la Rada petite-bourgeoise, tendant à se séparer de la Russie révolutionnaire et s’efforçant, à l’intérieur du pays, à ukraniser tout par la force. Déjà, à cette époque on pouvait apercevoir le fil antisémite de ce mouvement. La Rada Centrale fut renversée en mai 1918 par les baïonnettes allemandes qu’elle avait elle-même appelées en Ukraine pour combattre le mouvement populaire dirigée contre elle. Le régime du Hetman lui succéda.

En novembre 1918, les membres de l’ancienne Rada Centrale, organisés en Alliance Nationale Ukrainienne levaient l’étendard de la révolte contre le Hetman au nom de l’indépendance ukrainienne. Le mouvement était dirigé par le Directoire Ukrainien avec son président Vinnitchenko et le commandant de l’armée Petlioura. Le mouvement réussit grâce à l’appui que lui accordèrent les nombreux groupements insurrectionnels communistes et socialistes révolutionnaires ukrainiens. Le 14 décembre, le Directoire entre à Kiev à la tête d’une forte armée révolutionnaire. Mais la physionomie politique de ce gouvernement se fait de jour en jour plus claire. Les paysans et, en grand nombre, les ouvriers s’étaient soulevés pour défendre leurs intérêts sociaux les plus légitimes, pour la terre et la liberté.

Mais les chefs du mouvement voulurent lui assigner des fins étroitement nationalistes. L’Alliance Nationale Ukrainienne et son directoire représentaient politiquement les intérêts et les aspirations de la petite bourgeoisie des villes et des paysans riches. Ils visaient à établir le pouvoir ukrainien du paysan riche et c’est dans ce but qu’ils avaient pris comme mot d’ordre l’indépendance de l’Ukraine. Mais en même temps dans un but de démagogie sociale toute l’idéologie politique du Directoire avait été peinte en couleur bolchevique. On avait proclamé le pouvoir du peuple travailleur et sa dictature. On avait privé des droits politiques la bourgeoisie et les propriétaires terriens, en tant qu’exploiteurs, responsables, en outre, d’avoir établi le régime de l’Hetman. En guise d’Assemblée Constituante on avait émis l’idée d’un Congrès du Peuple Travailleur et des représentants des paysans, des ouvriers et des travailleurs intellectuels. Au point de vue national, cette formule n’était pas en opposition avec les intérêts de l’Alliance Nationale Ukrainienne, car elle écartait de toute participation à la vie politique les éléments appartenant à d’autres nationalités (les propriétaires terriens russes et polonais, les capitalistes israélites, russes et étrangers).

En deux mois, le véritable fond des aspirations du Directoire apparut dans toute sa netteté. Dans la lutte politique ardente qui se déroulait alors en Ukraine, chaque groupe politique devait prendre une attitude nette, toute hésitation n’était plus possible. Les socialistes israélites se montrèrent défiants à l’égard du Directoire, et à chaque coup de barre donné à droite par ce dernier tombait une illusion des anciens opportunistes, et poussait à gauche les éléments révolutionnaires des partis socialistes israélites dans le camp des communistes qui luttaient contre le Directoire. On vit bientôt que les phrases sur la dictature prolétarienne et paysanne n’étaient que des mots. Le Directoire entreprit la lutte contre les Soviets de députés ouvriers et paysans en réalisant la politique des droitiers du Congrès Ukrainien et de l’ataman des tirailleurs galiciens Konovaletz. Le Directoire s’illustra bientôt par de violentes répressions contre les ouvriers et contre les paysans. Le Congrès du Peuple Travailleur et les radas locales étaient formés de façon à donner la prépondérance au paysan riche. La « démocratie » avait essayé de prendre un déguisement bolchevique, mais échoua rapidement, sans avoir reculé devant l’organisation des pogroms de Jitomir et de Berditchev, quand ils pouvaient servir la lutte contre les Soviets. Placé dans l’alternative de choisir entre l’alliance avec la Russie Soviétique révolutionnaire et la vassalité envers l’Entente, le Directoire choisit la seconde, et dès le mois de janvier il avait remis au corps expéditionnaire français tous les chemins de fer ukrainiens. Les socialistes israélites s’éduquaient en peu de temps dans le feu de la lutte révolutionnaire. En ce temps, le premier drame révolutionnaire se jouait en Allemagne. Le mouvement spartakiste était écrasé et semblait convier tous les révolutionnaires à achever l’œuvre commencée. Aux yeux des socialistes israélites, l’idée de « démocratie » avait fait doublement banqueroute : les couches petites-bourgeoises s’étaient dissociées et avaient rejoint très vite le camp de la contre-révolution (L’Alliance Nationale Ukrainienne et le Directoire), et l’idée de la Constituante perdait définitivement tout crédit du fait qu’en Allemagne cette dernière se trouvait aux mains de la bourgeoisie en dépit de la préparation objective de ce pays pour le régime socialiste.

Vers la mi-janvier 1919, la majorité du Bund et celle du « Parti Socialiste Israélite Unifié » se trouvaient déjà sur la plateforme soviétiste, alliées activement au Parti Communiste et participaient à la lutte armée pour le pouvoir des Soviets. Le 1er mars à la conférence Pan-Ukrainienne du Bund s’opéra définitivement la scission dans l’organisation, scission qui s’était déjà manifestée au Congrès des Travailleurs qui comprenait deux fractions du Bund : l’une qui se tenait sur la plate-forme soviétiste, et l’autre qui restait fidèle au parti social-démocrate menchévique. Au cours de cette conférence, la majorité changea l’ancienne dénomination du parti, qui, après la scission de l’aile droite s’intitula : Bund Communiste. Quinze jours plus tard, le Parti Socialiste Israélite Unifié à la 3e Conférence de ce parti, prenait aussi le nom de « Parti communiste Israélite unifié ». Quant au « Poalei-Sion », une lutte sourde avait lieu à l’intérieur du parti, mais ce groupe était politiquement désorganisé et démoralisé par la participation de ses leaders au Directoire. L’idéologie nationaliste sioniste unit la droite et la gauche de ce parti, et plus particulièrement au moment où les perspectives du sionisme par les promesses de l’Entente de donner la Palestine aux Juifs deviennent plus fermes. Ce n’est que plus tard, fin août, à la conférence panrusse de Gomel, que ce parti se scinde. À côté de l’ancien « Parti ouvrier social-démocrate Israélite-Poalei Sion » en surgit un autre, le « Parti Communiste Israélite-Poalei Sion ». Le processus de différenciation se produit lentement aussi au sein du Bund de Biélorussie. Mais là également, à la conférence de Gomel de novembre 1919 la majorité du Bund adhère à la IIIe Internationale Communiste et décide d’entrer dans le Parti Communiste Russe. Selon les renseignements reçus de l’autre côté du front, la majorité du Bund de Lituanie et de Pologne eut une attitude identique. La fusion avec le parti communiste est entravée ici par certaines divergences sur des questions de politique générale, et aussi par les opinions et préjugés nationalistes qui n’ont pas encore disparu.

Dès la constitution des deux partis communistes israélites en Ukraine, s’est trouvée posée pour ces deux groupes la question de l’unification du mouvement communiste israélite et celle de la fusion en un seul parti communiste. Malgré la guerre civile qui rompt les rapports entre les villes, le processus de différenciation au sein des vieux partis socialistes israélites s’est produit de façon identique dans toutes les localités, et partout la majorité s’engage sur une plateforme communiste. Les négociations relatives à la fusion des différents partis sont menées depuis le premier jour où les idées communistes ont pénétré dans leur milieu. Il n’y a qu’une seule question sur laquelle il a fallu se mettre d’accord : la question nationale.

Pendant les deux années de révolution, un rôle considérable a été joué par la formule de l’autonomie nationale personnelle, et l’on a vu tantôt s’adoucir tantôt s’approfondir les anciennes divergences entre le Bund avec son autonomie intellectuelle et morale et les Serpotvtzy qui revendiquent une large autonomie s’étendant jusque dans le domaine des questions économiques et de la représentation nationale. Dans la mesure où ces deux partis se placent aujourd’hui au point de vue de la révolution socialiste et agissent dans un pays où domine le pouvoir des Soviets, le pouvoir du prolétariat, la revendication de l’autonomie nationale n’a plus aucun sens. Auparavant elle devait servir de garantie contre l’oppression nationale et les assimilations par la force qui sont la caractéristique du régime bourgeois. Mais là où le prolétariat domine il n’y a plus d’oppressions ; une partie du prolétariat ne peut pas exiger de garanties spéciales contre l’autre partie. La question est placée sur un autre plan : il faut faire en sorte que le mécanisme du pouvoir des soviets puisse satisfaire les besoins de tous les travailleurs appartenant à diverses nationalités. Maintenant leur point de vue antérieur à savoir que la notion de « nation » est applicable entre autres au peuple juif, qui, dans son immense majorité, parle une langue commune, les communistes Israélites se sont mis à la recherche de formes d’organisations ad hoc, aussi bien dans le domaine de l’organisation publique que dans celui de l’action du parti. Il a fallu combiner le principe de centralisation dans la direction politique avec la constitution d’un groupement national distinct, proche de la masse ouvrière israélite. Ce fut la « section Israélite » des divers commissariats ainsi que le Parti Communiste Russe.

Lorsque l’accord d’idées eut été obtenue entre le Bund et les Unifiés des conférences de parti furent convoquées simultanément et le 22 mai 1919 à la réunion conjointe de deux conférences fut fondée une « Alliance Communiste Israélite » unique, qui est devenue populaire sous l’abréviation juive de Farband.

Le Farband a fonctionné pendant trois mois comme organisation communiste israélite distincte. Il a fait paraître pendant ce laps de temps 65 numéros du journal israélite hebdomadaire Kommunistische Fon2, « Le Drapeau Communiste », il a répandu en un grand nombre d’exemplaires, en langue juive, le manifeste de l’Internationale Communiste, le programme du Parti Communiste, adopté au 8e Congrès et d’autres documents communistes. Tous les membres de l’organisation ont été déclarés mobilisés. Au moment de l’offensive de Dénikine, un groupe important de militants a été dirigé sur le front pour mener dans l’armée une action politique. Le Farband a mis à l’ordre du jour la dissolution des vestiges d’organisations israélites bourgeoises, telles que les communes, le secrétariat national, qui étaient au pouvoir des sionistes et des cléricaux. L’orientation des sionistes par suite de la victoire de l’Entente, avec laquelle ils étaient en rapports réguliers, et leur propagande pour la Palestine qui gênait l’enrôlement des ouvriers dans l’Armée Rouge, et, d’une façon générale, la résistance opposée par les sionistes à l’œuvre gouvernementale des organismes soviétistes poussa le Farband à prendre l’initiative de mettre fin à l’action des sionistes et des cléricaux. Afin d’intensifier la mobilisation des ouvriers israélites dans l’Armée Rouge, il a été organisé auprès du Commissariat de la Guerre, à Kiev, une section israélite « Evvoensek » qui a publié un hebdomadaire l’Armée Rouge, et envoyé partout des propagandistes et des instructeurs. Auprès du Commissariat de l’Instruction Publique il existe une section spéciale pour l’œuvre scolaire et extra-scolaire en langue juive. Le Farband s’est chargé également de secourir les populations israélites victimes des pogroms (Section Centrale au Commissariat de l’Assurance Sociale).

Les victoires de Dénikine ont interrompu le cours de cette grande œuvre communiste créatrice. La veille même de l’évacuation de Kiev, le Farband a été, conformément à la décision du Comité Central du Parti Communiste Russe, inclus dans le parti en qualité de Section Israélite3. Les militants évacués d’Ukraine se sont dispersés dans les villes de l’Ouest et y ont contribué aux progrès du mouvement communiste.

Pendant la semestre écoulé, le mouvement communiste israélite a également grandi dans ces régions. Les conférences de juin (à Moscou) et de novembre (conférence régionale à Vitebsk) ont constaté un revirement dans l’état d’esprit de la masse ouvrière israélite et la rupture avec les partis opportunistes. Les « semaines du parti » organisées à Gomel et à Vitebsk ont amené dans les rangs du Parti Communiste Russe des centaines d’ouvriers israélites. Un journal quotidien Der Stern (l’Etoile), paraît à Vitebsk, un autre Les Pauvres, paraît à Gomel. Le mouvement est dirigé par le C.B. à Moscou, qui publie une revue mensuelle Le Monde Communiste et aide le mouvement à l’étranger (Pologne, Amérique, Galicie).

M. RAFES. 4 décembre 1919.

Notes

1 La politique de coalition de tous les croupes socialistes était défendue surtout par l’organisation professionnelle et administrative des cheminots d’alors le Vikjel (Comité Central Exécuté des Chemins de Fer). (Note du trad.)

2 A Odessa paraissait à la même époque un journal hebdomadaire en langue juive : La Voix Communiste.

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  • Le mouvement communiste israélite 1er juillet 2012 09:50, par MOSHE

    Le mouvement communiste israélite

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    Moiséi Rafès

    I

    La révolution d’octobre 1917 n’a pas entraîné dans son torrent le mouvement ouvrier israélite qui possédait son organisation autonome. Dans des centres comme Kiev, Odessa, les masses ouvrières israélites qui s’étaient toujours trouvées sous l’influence du mouvement général du prolétariat russe furent précipitées dans le courant bolchevique. Mais ce fait n’eut pas de répercussion sur l’action politique des groupes socialistes israélites, qui continuèrent leur lutte opiniâtre contre les « utopies » et la « démagogie » bolcheviques.

    C’est le Bund, la plus ancienne organisation révolutionnaire juive qui, naturellement, donnait le ton à tous les autres groupes socialistes. Le Bund a dans son passé — et notamment de 1905 à 1906 — des périodes marquées d’une tendance au bolchevisme de cette époque ; mais dès 1907-1908, ses leaders donnaient un coup de barre à droite, pour se rapprocher de plus en plus des « liquidateurs » du parti social-démocrate russe. Depuis 1912, le Bund se trouvait en tant qu’organisation en relations étroites avec les mencheviks, relations qui subsistèrent jusqu’au moment de la Révolution allemande. L’attitude qu’il eut envers la guerre, dans les années qui précédèrent la Révolution, fut celle que manifesta toute l’Internationale. Deux courants se partagèrent le Bund ; l’un « défensiste », l’autre dit « internationaliste ». Le « défensisme » l’emporta et dès les premiers jours de la révolution de février cette tendance absorba toute l’idéologie du Bund. Avec les mencheviks, le parti soutint le gouvernement de coalition et sa politique guerrière. Mais l’insuccès de l’offensive de Kérensky et les événements de juillet rompirent l’équilibre des deux courants au sein du Bund : les idées du « défensisme » et de la « coalition avec la bourgeoisie » mises en échec par les internationalistes qui l’emportent dans le Parti, font place à une tactique nouvelle : bloc avec la petite bourgeoisie urbaine et rurale, mais continuation de la lutte contre le bolchevisme.

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