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L'apparition en Europe d'une classe nouvelle, le prolétariat (première partie) - Matière et Révolution
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L’apparition en Europe d’une classe nouvelle, le prolétariat (première partie)

mercredi 6 février 2013, par Robert Paris

La croissance d’une classe nouvelle, sa révolte contre les conditions de son existence misérable, voilà les causes économiques et psychologiques dont naît le mouvement ouvrier entre 1830 et 1836. Ces faits se retrouvent en France et en Grande-Bretagne. Les différences ne sont que superficielles : elles s’expliquent par la diversité que présente la structure de l’économie. Les deux pays, entre 1830 et 1836, ont atteint un degré inégal de développement ; l’évolution du capitalisme est beaucoup plus avancée en Grande-Bretagne qu’en France.

Pourtant déjà dans les deux pays la classe des travailleurs comprend, dans des proportions diverses, des artisans, des ouvriers à domicile et des prolétaires de la grande industrie.

En Grande-Bretagne, en 1832, l’accession au pouvoir politique de la bourgeoisie affirme que la Révolution industrielle a développé toutes ses conséquences.

En France, au contraire, la Révolution industrielle commence seulement à faire sentir ses effets. La France demeure une nation d’artisans et d’ouvriers à domicile. Le prolétariat industriel est relativement peu important et presque entièrement limité aux industries textiles. Voilà pourquoi, tandis qu’en Grande-Bretagne le facteur économique domine, il tient une moindre place dans la formation du mouvement ouvrier français.

En France, la misère des ouvriers à domicile est profonde ; et, de leur côté, les artisans français subissent le contre-coup des crises qui troublent la vie artisanale et ouvrière. Mais, en France, les crises sont moins aiguës. Si elles déterminent de cruelles souffrances parmi les ouvriers à domicile dans les grosses agglomérations industrielles comme Lyon, de telles agglomérations sont rares.

Pour expliquer la formation, entre 1830 et 1836, du mouvement ouvrier en France, on doit donner une large place aux facteurs psychologiques, et notamment à la déception qui suit la Révolution de Juillet et ces Trois Glorieuses au cours desquelles les artisans, à Paris et en province, ont combattu et ont été vainqueurs.

Cette réserve faite, en Grande-Bretagne et en France, la naissance du mouvement ouvrier, entre 1830 et 1836, a pour origine la rencontre de facteurs économiques et de facteurs psychologiques, rencontre dont dépend tout grand mouvement révolutionnaire. Par delà les antagonismes individuels de travailleur à travailleur et les oppositions de corporation à corporation, une même révolte rapproche les êtres humains qui souffrent des mêmes maux. Une « âme collective » palpite déjà parmi ces masses révoltées contre la misère et l’injustice, entraînées par une commune espérance.

En Angleterre, il est certain que le mouvement ouvrier est d’abord une réaction de la classe ouvrière contre la révolution industrielle. Le mouvement ouvrier anglais est un mouvement instinctif de révolte contre les conditions économiques et la misère.

Au cours du XVIIIe siècle, par l’action combinée de l’essor commercial et des grandes inventions, s’installe en Angleterre la grande industrie : ses conditions d’existence ont un retentissement cruel sur le sort des masses ouvrières.

Le développement du machinisme provoque la décadence du travail à domicile. Les petits artisans des métiers à la main, les petits paysans qui complétaient leurs revenus agricoles par le travail à domicile se sont vus privés d’une partie essentielle de leurs moyens de vivre.

La nouvelle Loi des Pauvres de 1834 consacre la liberté de la main-d’œuvre, liberté nécessaire à une grande industrie qui a besoin d’un personnel nombreux, capable de s’accroître à volonté et de se porter là où s’installent les fabriques. Mais cette loi n’est parvenue à ses fins qu’en rompant les liens qui attachent à leur paroisse les travailleurs pauvres et en portant atteinte à des habitudes traditionnelles d’assistance, chères aux classes laborieuses, qui trouvaient dans ces pratiques une assurance contre les vicissitudes économiques.

Cette incertitude de la vie ouvrière est accrue par le rythme même de la grande production. La grande industrie, qui produit par masses et par à-coups, amène les crises. L’instabilité du salaire et l’intermittence du travail détruisent périodiquement l’équilibre des budgets de la population ouvrière groupée autour des filatures et des ateliers mécaniques. Ce troisième facteur de misère, l’insécurité, se trouve exagéré par le concours des deux autres.

La crise des anciens petits métiers pousse ces artisans dépossédés à offrir leurs bras à la grande industrie. L’effet immédiat de la Loi des Pauvres est de provoquer vers les villes industrielles l’exode des travailleurs ruraux qui ne se résignent pas à entrer au workhouse.

La concentration ouvrière vient d’un triple affluent. La concurrence entre les ouvriers de la grande industrie, les émigrés des anciens métiers et les paysans déracinés provoque des chômages plus étendus et un abaissement des salaires.

Mais, si la lutte pour le pain quotidien oppose les travailleurs individuellement, leur contact suscite des sentiments communs à tous. Cette « âme collective » va s’affirmer.

Le fait décisif, l’événement historique, c’est la croissance d’une classe nouvelle. Car, dépassant la voix des grands premiers rôles, la classe ouvrière fait retentir son appel. Du drame, le prolétariat est le personnage principal ; et, dès ses premières expériences, il va manifester son élan, son endurance et son courage héroïque dans la lutte.

La grande industrie est possédée par son démon : peu lui importe que ses lois blessent les travailleurs, portent atteinte à leurs habitudes traditionnelles, à leurs sentiments. La grande industrie est condamnée à produire toujours davantage, fût-ce au prix de sacrifices humains.

Les travailleurs regrettent les anciennes traditions du travail accompli dans l’indépendance du foyer ; ils regrettent le cottage qui réunissait, après les occupations agricoles, le père tisserand à la main, la mère fileuse au rouet et les enfants faisant leur apprentissage en famille. La paroisse était là, prête à accorder le secours à domicile qui, sans l’horrible perspective du workhouse, permettait d’attendre des jours meilleurs. Ce regret du passé est d’autant plus vif que la souffrance immédiate porte à s’illusionner sur une réalité historique mal connue, plus sombre que l’image embellie par le recul du passé. Le regret de ce passé se mêle à l’espérance pour créer le climat psychologique dans lequel se développe la première forme du mouvement ouvrier en Angleterre : le Chartisme.

La grande industrie textile ne pouvait croître qu’aux dépens de la filature et du tissage à la main. Au commencement du XIXe siècle, les grandes filatures et les grands tissages mus par la vapeur réduisent à la misère des milliers de travailleurs à domicile. Tout naturellement, ceux-ci rendent la machine responsable de leurs maux. Les ouvriers de la grande industrie eux-mêmes haïssent la machine, symbole de la discipline à laquelle le Factory System les soumet, symbole d’une domination beaucoup plus absolue que celle des anciens maîtres. Aussi les premières révoltes s’affirment-elles par des bris de machines et par des incendies.

L’évolution technique s’accomplit au prix de sacrifices humains ; mais ses victimes ne peuvent se résigner à leur sort. D’abondants témoignages attestent l’importance qu’a eue, parmi les facteurs matériels du Chartisme, la détresse des expropriés de la machine. Nul n’est plus émouvant que celui d’un pauvre tisserand à la main que la misère avait amené au Chartisme et qui siège à la Convention de 1839. Le discours qu’il prononce à la séance du 25 février, reproduit par la Northern Star du 2 mars, est significatif. Aussi faut-il laisser à ce morceau sa valeur humaine.

« Je suis un tisserand à la main et puis bien me rappeler le temps où je gagnais 30 shillings par semaine, ce qui était le cas pour le tisserand à la main en 1814 ; et maintenant la même somme de travail accomplie ne donnerait pas un salaire de 7 shillings... Quelqu’attentif que soit le tisserand, quelque favorables que soient ses perspectives d’avenir, il y a des malchances qui lui sont communes avec le reste de l’humanité ; mais il diffère de presque toute autre classe, libre de pourvoir à ses besoins, en ceci : ces infortunes tombent sur lui avec une puissance écrasante parce qu’il est sans défense et dépouillé de tout ; ses salaires ne lui ont jamais laissé la possibilité de mettre de côté rien de ce qui pourrait lui permettre de supporter les accidents comme la maladie ou le chômage involontaire, un mauvais travail ou les mille hasards des fluctuations industrielles. Quand un tisserand prend sa pièce et la porte au magasin, tout ce qu’il reçoit pour ce qui lui a coûté une semaine de travail c’est tout au plus 5 shillings et encore a-t-il à débourser plus de la moitié de cette somme pour son feu, son loyer, sa lumière, etc.... ce qui ne lui laisse qu’une si misérable pitance que la nature, sans soutien, succombe sous le poids des souffrances accumulées. Sa lassitude est prise pour de la paresse ; ses voisins commencent à perdre confiance en lui, et alors son crédit ruiné, au milieu de la pauvreté, quel est son lot, sinon la misère ? Les sources de pitié sur lesquelles il compte sont presque entièrement épuisées : méprisé au dehors et misérable à la maison, au milieu des, siens bien-aimés qui, mourant de faim, lui demandent tout haut du pain, que lui reste-t-il que le désespoir ? ou qui pourra lui reprocher les conséquences ?

« Laissez-moi maintenant parler de moi-même, non dans le dessein d’assurer plus d’attention de votre part, mais afin de vous prouver que je ne parle pas d’après les « on dit », mais d’après mes propres souffrances. Et c’est pourquoi je dois être pardonné pour toute chaleur d’expression qui pourrait paraître toucher à la violence. Mon beau-père, qui vivait avec moi, n’avait pas réussi le mardi soir à obtenir la commande d’une pièce. Notre maison était destituée de tout moyen de subsistance. Le mercredi matin, l’heure du déjeuner vient, point de déjeuner ; l’heure du dîner vient, point de dîner ; l’heure du souper vient et nous continuons à être affamés ! Tel était le dénuement de ma maison que pas un article ne restait à mettre au Mont de Piété (Grande sensation). Cependant ma femme avait un enfant fort et bien portant attaché à son sein, comme une sangsue buvant le sang de son cœur. Lorsqu’au lit j’adressai quelques questions à ma femme, elle ne me répondit pas. Je m’alarmai et, c’était horrible, elle s’était évanouie d’épuisement (Sensation plus intense). Je me levai, je retournai sens dessus dessous la huche à farine, versai les fragments sur la table, les réunis dans un bol et fis un peu de porridge de farine d’avoine. Et c’est à quoi j’attribue, sans hésiter, le salut de sa vie... »

Une main-d’œuvre abondante et mobile était aussi nécessaire à la constitution de la grande industrie que l’emploi du machinisme. Mais le besoin d’un personnel déplaçable au gré des vicissitudes industrielles se heurtait à l’antique Loi des Pauvres, à la fameuse loi d’Élisabeth complétée par le Settlement Act de 1662.

La grande industrie s’était établie dans les comtés du Nord-Ouest où se trouvaient réunies les conditions les plus favorables à l’installation des fabriques et à l’écoulement des produits. Elle avait concentré autour des villes industrielles des populations dispersées et appelé à elle les ruraux des comtés du Sud-Est. Or l’Act de 1662, « la loi du domicile », était contraire à cette concentration et à ce déplacement. Ses prescriptions fixaient à leurs paroisses les travailleurs pauvres, les indigents valides. Le système traditionnel d’assistance était considéré par la population laborieuse comme la juste compensation due par les heureux de ce monde à l’infortune des malheureux, comme le prix de la résignation sociale.

Le jour où ce système devient un obstacle au recrutement de la grande industrie, il est condamné. Le Poor Law Amendment Act de 1834 transforme l’assistance, qui, de paroissiale, devient régionale ; les paroisses sont groupées en unions ayant chacune son workhouse, et, au-dessus de toutes les unions, trois commissaires forment un conseil central, « le Monstre à trois têtes », pourvu d’un droit de réglementation et de contrôle très étendu. La nouvelle loi interdit les secours à domicile et en argent donnés aux indigents valides, qui doivent tous désormais subir la discipline du workhouse.

La réaction provoquée contre la nouvelle loi n’est pas seulement sentimentale. La loi de 1834 facilite l’exode de la population des comtés ruraux vers les villes de fabriques, et, par suite, la concurrence que font au prolétariat industriel ces nouveaux venus, entraînant par leur présence des salaires plus bas et plus instables.

Le Bill de 1832 installe au pouvoir la bourgeoisie ; celle-ci s’en sert aussitôt pour édicter une législation de classe. La loi de 1834 est la première grande mesure adoptée par la nouvelle Chambre en faveur des industriels. La nouvelle loi fournissait aux « Lords du coton et de la boutique », dont les représentants étaient les maîtres au Parlement, une main-d’œuvre à bon marché, une main-d’œuvre soumise, puisque les indigents pauvres préféraient n’importe quel salaire à l’entrée dans les Bastilles des Pauvres.

La nouvelle Loi des Pauvres blesse profondément les masses ouvrières. La concurrence dépressive des émigrés ruraux est considérée comme l’effet de la seule loi de 1834 ; l’organisation des workhouses froisse les sentiments populaires : les indigents valides y sont astreints à un régime de prison, séparés de leur femme et de leurs enfants.

Dès les débuts du mouvement ouvrier, les réformateurs expriment les colères violentes que soulève la nouvelle loi. Sur ce point, ils voient se joindre à eux des conservateurs sociaux que leur indignation contre la nouvelle loi rapproche des Chartistes. Les torys Richard Oastler et Stephens sont les interprètes passionnés de l’émotion provoquée par la Loi des Pauvres.

Conservateurs sociaux comme démocrates, radicaux et socialistes, entreprennent contre la loi une campagne ardente. Dans une lettre à Fielden, James Turner dénonce les mobiles de la loi

« Si la population du Nord supporte seulement l’introduction de ce système infernal, il sera impossible d’empêcher les salaires de baisser. Les ouvriers, vivant sous ce système, n’auront d’autre alternative que d’accepter le salaire offert par les employeurs Un très respectable tanneur me disait qu’il se faisait fort, si sa conscience le lui permettait, de faire exécuter son ouvrage pour 6 shillings par semaine. »

La dépression des salaires, voilà la raison d’être cachée pour laquelle les capitalistes industriels, maîtres du Parlement, ont fait voter la loi de 1834.

La loi de 1834 a pour but de procurer aux industriels de la main d’œuvre à bon marché, en créant par la venue des indigents valides sur le marché du travail une concurrence artificielle qui déprime les salaires. La loi est injuste dans son principe parce qu’elle porte atteinte à un droit traditionnel. Oastler, Stephens, Fielden, les leaders chartistes et les ouvriers sont d’accord sur ce point : l’assistance est un droit. Les riches sont les gardiens de ce droit des pauvres ; en supprimant l’ancien système d’assistance ils ont commis un abus de confiance. Au meeting de Rochdale, dont rend compte la Northern Star, Oastler dira :

« Les pauvres auxquels on enlève leurs droits légaux et constitutionnels auront le droit de dire aux Landlords : vous n’aurez plus de rentes. La seule façon dont vous, les riches, vous pouvez faire respecter vos droits, est de prendre la défense des droits des pauvres. Si vous désirez que votre serviteur vous aide à défendre votre propriété, prouvez que vous êtes prêts à défendre son travail. »

Le droit à l’assistance est une assurance contractée par les riches cette sécurité donnée aux pauvres garantit aux riches le respect de leur propriété. Mais, si ceux-ci rompent ce pacte de paix sociale, les pauvres reprennent leur droit à la révolte.

La grande industrie obéit à un rythme ; elle se développe en mouvements ondulatoires. Une période de dépression suit la période d’essor et la phase aiguë du passage de l’une à l’autre constitue la crise. L’industrie du coton avait été la première à être secouée par de violentes crises. Chacune de ces crises était le point de départ d’une nouvelle prospérité, mais les crises amenaient avec elles des chômages périodiques. L’instabilité des salaires et l’insécurité de la vie apparaissaient la conséquence nécessaire de la grande industrie, un des méfaits du Factory System.

De spéciales à l’industrie du coton, les crises étaient devenues générales et avaient réagi sur toute l’économie nationale. La crise de 1825 s’était prolongée jusqu’en 1830. Elle avait été suivie de quatre années de prospérité économique et d’un accroissement du commerce extérieur, grâce surtout à une augmentation de l’exportation anglaise aux États-Unis.

En 1835, la situation économique était telle qu’elle n’avait même pas été ébranlée par la crise financière du mois de mai 1835. Mais, en 1836, une crise éclate en Amérique, et elle a sa répercussion naturelle en Grande-Bretagne. La branche principale de la grande industrie, l’industrie du coton, surtout, est atteinte : de juillet 1836 à juillet 1837, le coton brut baisse de 45 %. La baisse de la matière première entraîne celle des produits manufacturés, des tissus de coton notamment, dont les débouchés se sont resserrés. La crise américaine se prolonge, et elle va entraîner en 1839 une nouvelle crise anglaise, suivie d’une plus longue dépression. La banque aux États-Unis, spéculant sur le coton brut, tient les prix à un cours si élevé que les manufactures de tissus de coton sont obligées de restreindre leur fabrication. Or la baisse des salaires se produit après trois années de récoltes déficitaires. Aux circonstances économiques vient se joindre l’enchérissement du prix du blé pour rompre l’équilibre des budgets ouvriers. De leurs souffrances, les masses rendent responsables les institutions et les hommes.

L’équilibre du budget de l’ouvrier repose sur la rémunération de ton travail, sur le coût des objets qui lui sont nécessaires. En 1837 et pendant les années qui suivent, cet équilibre est détruit d’une double façon : la dépression économique atteint le salaire au moment où la vie devient plus difficile par suite de la hausse du prix du blé qui, de 39 s. 5 d. en 1836, s’élève à 52 s. 6 d. en 1837, à 55 s. 3 d. en 1838 et à 69 s. 4 d. en 1839, pour rester jusqu’en 1843 au-dessus de 60 shillings le quarter. Une hausse de prix de 30 shillings par quarter ne peut s’expliquer seulement par des récoltes déficitaires, même successives. Les masses pensent que les Corn Laws surélèvent artificiellement le prix du blé. Les Landlords exploitent les classes laborieuses en enchérissant le coût de la vie comme les « Lords du coton et de la boutique » les exploitent par le Factory System en leur donnant, pour un travail exténuant, un salaire de famine et toujours incertain. Le Factory System est responsable de l’insuffisance et de l’insécurité du salaire, comme le Landlorisme l’est du pain cher.

Tous les travailleurs ont souffert de la Révolution industrielle : aux uns les fabriques ont fait une concurrence meurtrière, aux autres elles ont imposé la discipline de l’atelier, qui n’est pas compensée par une vie meilleure. Ainsi la grande industrie a abaissé le niveau d’existence des uns et n’a pas élevé celui des autres. Le Factory System tend à faire descendre toujours davantage le taux moyen des salaires. La nouvelle Loi des Pauvres fournit aux manufacturiers un contingent nouveau de main-d’œuvre qui leur permet de diminuer la rémunération du travail. Le 3 août 1844, la Northern Star se plaindra, lors d’une grève de mineurs dans le Northumberland et le Durham, que le Poor Law assistant commissioner envoie du Pays de Galles 204 travailleurs, hommes et femmes, et en propose 1 000 autres pour aider les patrons à soumettre les mineurs : « Et tel est, ajoute la Star, le mécanisme de l’odieuse Loi des Pauvres, inventée pour intervenir en faveur du capital et l’aider à asservir le travail. »

Le Factory System et le Parlement apparaissent aux classes laborieuses comme poursuivant un même et secret dessein. L’imagination populaire grandit ce dessein « diabolique » en un plan systématiquement organisé pour réduire les travailleurs à la famine ; car les qualificatifs de « loi d’affameurs » et de « système de famine » appliqués par la Northern Star à la loi infernale (le 6 janvier 1838) expriment ce que pensent les masses.

Les tisserands à la main et les petits artisans de métier paraissent former une classe absolument distincte, ayant des intérêts différents et même opposés à ceux des ouvriers de fabriques ; la destinée des uns est attachée au triomphe du Factory System qui a engendré la décadence des autres.

Mais leur sort est lié. Les uns forment l’armée active du prolétariat industriel, les autres constituent l’armée de réserve et servent à remplacer les premiers en cas d’insoumission. Les militants ouvriers ont, de bonne heure, précisé la théorie de l’armée de réserve industrielle. C’est à leurs formules que Marx l’a empruntée.

Dès 1838 et 1839, la Northern Star reproduit ces formules des écrivains et orateurs chartistes. Le 23 juin 1838, un article intitulé The Factory System contient le morceau suivant :

« Que les pauvres tisserands qui travaillent à la main aient toujours présent à l’esprit que l’emploi sans restriction des machines les a complètement jetés hors du marché. Que ceux qui sont assez heureux pour travailler encore se rappellent que les tisserands en question ont toujours servi de corps de réserve pour permettre aux patrons de les employer au plus bas prix et pour mettre à leur merci ceux qui travaillent. Nous avertissons les patrons que, s’ils réussissent à supprimer les associations de travailleurs, nous y répondrons par une grève générale qui les contraindra à des conditions que le peuple n’aurait jamais exigées si l’on avait agi loyalement avec lui. »

La théorie de l’armée de réserve industrielle met en relief le fait sur lequel repose la solidarité ouvrière. Elle démontre aux classes laborieuses qu’elles ont des intérêts communs. Le prolétariat des fabriques sent que sa situation est solidaire de celle des autres travailleurs. Les pauvres tisserands de Spitalfields, qui gagnent à peine 7 shillings par semaine, ou les mineurs de Cornouailles, dont le salaire hebdomadaire s’élève à 5 shillings, trouvent un appui chez les fileurs de coton de Manchester gagnant de 25 à 30 shillings par semaine. L’union réalisée par le mouvement ouvrier chartiste explique sa force, sa durée.

Dans l’esprit des masses ouvrières, la réforme électorale de 1832, la nouvelle Loi des Pauvres, le machinisme et les crises de chômage sont étroitement liés : ils représentent les méfaits d’un régime économique et politique.

Le mouvement ouvrier chartiste est une réaction des victimes de la grande industrie comme de ses serviteurs, réaction des artisans en décadence comme des ouvriers des fabriques.

En même temps qu’une réaction, le Chartisme manifeste une évolution sociale. En réunissant dans une même révolte toutes les catégories de travailleurs, le mouvement ouvrier chartiste va dégager en ceux-ci la conscience de leurs intérêts communs. La classe nouvelle va faire l’expérience de sa force. Rapprochés par les mêmes aspirations et par un programme, les ouvriers chartistes se sentiront solidaires. Dix ans de luttes les feront vibrer des mêmes espoirs, des mêmes déceptions et des mêmes souffrances. La solidarité ressentie et les luttes poursuivies en commun contribuent à la croissance de cette classe nouvelle.

Histoire du mouvement ouvrier de Dolléans

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