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A l’occasion du décès de Thatcher, rappelons que son offensive contre les travailleurs et pour les patrons a bénéficié de la politique criminelle des dirigeants des trade unions

mercredi 10 avril 2013, par Robert Paris

Thatcher est connue pour avoir mené un bras de fer avec les mineurs, laissés isolés par l’appareil syndical, qui a suffi à faire reculer toute la classe ouvrière de plusieurs décennies mais elle n’est une dame de fer que parce que les dirigeants syndicaux sont des hommes de paille...

La vidéo de la grève

La vidéo des affrontements

A l’époque, gauche ou droite au pouvoir, la bourgeoisie était engagée dans une offensive générale ne pouvait faire aucun doute, comme le montrait un éditorial de l’hebdomadaire d’affaires The Economist affirmant que pour rétablir la « compétitivité britannique », la masse salariale devait être réduite de 20 %, à production égale !

Ce n’est pas un hasard si l’envolée du capital financier spéculatif en Grande-Bretagne s’est produite juste après la défaite de la grève des mineurs.

Elle avait pris le dessus sur les travaillistes parce que ceux-ci s’attaquaient aux travailleurs lors de l’ « hiver du mécontentement » de 1978-1979, où des grèves massives paralysaient tout le pays, avec mise au chômage technique de plus d’un million de personnes, fermetures d’écoles, de crèches, absence de soins pour les malades, coupures régulières d’électricité, etc.

En 1984, Thatcher et le patronat étaient encore loin d’avoir remporté la partie. Ils n’avaient encore jamais osé utiliser sa législation antigrève et avaient dû reculer face à plusieurs mobilisations ouvrières, y compris face aux mineurs, en 1981.

Le 18 juin 1984 se joua à Orgreave le dernier acte d’un face à face entre les mineurs britanniques et la police. Cette « bataille d’Orgreave » marqua l’apogée de l’année de grève que firent la grande majorité des 180 000 mineurs contre les 100 000 suppressions d’emplois annoncées le 6 mars de la même année par le gouvernement de Margaret Thatcher.

Orgreave était une cokerie du nord-est du pays ravitaillant l’aciérie géante de Scunthorpe. Elle était l’une des cibles du NUM, le syndicat des mineurs, dans le but de « paralyser tout mouvement de charbon ». Mais alors que, jusque-là, Thatcher avait évité tout affrontement avec les piquets de grève volants des mineurs, elle choisit Orgreave pour tenter de leur infliger un premier revers.

A Orgreave, 5 à 6 000 « piquets volants » de mineurs firent face, seuls, à une force de police au moins équivalente, équipée et préparée pour le combat. Et ce fut finalement la police qui fit reculer les mineurs après de violents affrontements qui firent plus d’une centaine de blessés dans leurs rangs.

Les dirigeants du syndicat des mineurs leaders NUM étaient des hommes d’appareil, aussi soucieux de garder le contrôle de leur pré carré corporatiste que respectueux des prérogatives des autres appareils syndicaux. Tout en tempêtant publiquement contre le refus des leaders du Congrès des Syndicats TUC d’appeler à des actions de solidarité avec les mineurs, le dirigeant des mineurs Scargill refusa toujours de marcher sur leurs plates-bandes. Et lorsque des militants du NUM prirent de telles initiatives, comme ce fut le cas au Pays de Galles par exemple, Scargill fit ce qu’il fallait pour torpiller ces tentatives.

La grève défaite

par Noëlle Burgi

1er mai 1984 : le gouvernement Thatcher annonce la fermeture de la mine de Cottonwood, dans le Yorkshire. La grève que les mineurs engageront quatre jours plus tard durera un an - mais la trouée ouverte par son échec dans les lignes du mouvement ouvrier et des organisations syndicales ne se refermera plus. À travers elle, le paradigme néo-libéral pourra s’engouffrer et s’étendre aux dimensions du monde. Retour sur une stratégie, et chronologie d’un désastre.

Noëlle Burgi a notamment publié : L’État britannique contre les syndicats, Kimé, 1992 ; Fractures de l’État-nation (dir), Kimé, 1994.

Margaret Thatcher était encore dans l’opposition quand elle a commencé à se préparer à la grande grève des mineurs qui se déclencherait en mars 1984 et durerait exactement un an. La portée historique de cet événement ne saurait être sous-estimée : agissant dans une situation stratégique complexe qu’elle a partiellement configurée et dont elle s’est habilement saisie, la Dame de fer a ainsi permis au néolibéralisme anglo-saxon d’imposer au monde entier ses normes et son idéologie.

La grève avait été minutieusement préparée. Au lendemain de son élection en 1975 à la tête du parti conservateur, Margaret Thatcher avait mis sur pied des groupes de travail chargés d’élaborer sa « contre-révolution politique et sociale » dont le succès passait par une épreuve de force monumentale avec le mouvement ouvrier. Un rapport confidentiel de l’époque, le rapport Ridley, définissait les houillères comme le « champ de bataille le plus probable » et préconisait une série de mesures préventives (accumulation de stocks de charbon, recrutement de camionneurs non syndiqués dans les transports routiers, etc.) pour briser la résistance des « ennemis de l’intérieur » avant même qu’ils ne s’organisent. Par ailleurs, d’autres mesures étaient envisagées pour affûter les armes de ceux qui serviraient le moment venu d’alliés indispensables au pouvoir politique. Ainsi, après la victoire électorale des tories en 1979, la police a développé une force nationale mobile, responsable devant un comité de coordination, dotée de matériels et d’entraînements spécifiques. Les capacités d’intervention pénale ont été renforcées à travers une première série de réformes limitant la légalité des conflits du travail, et engageant la responsabilité civile ou pénale des syndicats et des militants. Une nouvelle politique énergétique orientée prioritairement vers le nucléaire fut annoncée dès octobre 1979, initiative suivie par une augmentation des stocks de charbon et des importations de pétrole, une inversion du rapport charbon-pétrole dans la production d’électricité et la création d’une commission spéciale chargée de préparer des plans pour réprimer tout conflit du travail important.

Alors qu’il était techniquement prêt à affronter les mineurs, le gouvernement tory a cependant reculé devant une menace de grève en 1981. La tactique était habile. Margaret Thatcher ne perdait rien à différer provisoirement son plan de restructuration des charbonnages : les moins malins croyaient à une faiblesse gouvernementale, les plus avertis comprenaient qu’il fallait encore « colorer l’eau [...], ce qui signifiait conditionner le climat de l’opinion publique ». Comme l’a expliqué un responsable politique de l’époque, « le problème était de savoir comment faire face au pouvoir mythique de la NUM [National Union of Miners, le syndicat des mineurs]. C’était clair en février 1981. Les éditoriaux d’alors, de droite ou de gauche, écrivaient tous : “Terrible métier..., hommes décents..., donnez leur l’argent !” Autrement dit, “nous n’étions pas prêts, mentalement. Les syndicats ont eu l’impression qu’on nous avait envoyés au tapis. C’était délibéré : ils recevraient notre poing la prochaine fois !” »

Sachant que la grève allait mettre en oeuvre une violence inouïe dans les rapports sociaux, cette temporisation en vue d’une préparation psychologique de la société comportait une double dimension, pragmatique et spectaculaire. D’un côté, il fallait s’assurer que la police n’hésite pas à faire la démonstration de sa force et de ses nouvelles capacités. Le moment venu, on lui demanderait en effet d’étaler au grand jour le pouvoir répressif de l’État, et notamment d’aider à transformer en délits des agissements qui ne l’étaient pas. Elle n’avait jamais joué un tel rôle national, n’y était pas prête en 1981 et, à en croire des témoignages exprimés pendant et après le conflit, a conçu une grande amertume à servir ce but.

De l’autre côté, Thatcher voulait que la défaite planifiée de la grève serve d’exemple pour tous, à commencer par les salariés et leurs représentants. Par là, elle voulait infléchir radicalement le rapport des forces économiques et sociales et rendre illégitime, sinon illégale, toute « pratique restrictive » de la part des syndicats, toute « crispation » sur les acquis sociaux, et plus largement toute revendication de justice ou d’équité sociales. Elle avait bien choisi son terrain. Les mineurs, considérés comme le fer de lance de la classe ouvrière, avaient acquis une réputation d’invincibilité après leurs grèves de 1972 et 1974, qui renversèrent le gouvernement conservateur d’Edward Heath. En outre, la nature de leur travail rude et dangereux dans un monde souterrain hostile, ainsi que la culture du travail, sinon du dévouement à l’effort, transmis de génération en génération pour s’adapter et se réapproprier dignement l’univers de la mine, en avaient fait les héros de l’industrie, les héros du travail. Cette représentation était encore prégnante dans l’imaginaire collectif au début des années 1980, et elle faisait sens pour beaucoup de mineurs malgré l’évolution (inégale selon les bassins) de leurs conditions de vie et de travail depuis la Seconde guerre mondiale.

En 1983, Margaret Thatcher nommait à la tête des charbonnages britanniques Ian MacGregor, un manager issu du privé qui venait de faire ses preuves dans la sidérurgie en la restructurant en un temps record (1980-1983). Son message était clair : elle était prête.

Les mineurs, eux, s’apprêtaient à affronter un gouvernement intransigeant, tout en sachant qu’ils n’obtiendraient ni de la confédération syndicale TUC (Trade Union Congress) ni du Labour un engagement suffisant dans la lutte. Depuis 1979, le mouvement ouvrier était sur la défensive. Le taux de syndicalisation avait fortement chuté, le taux de chômage avait grimpé jusqu’à 13 % et le niveau de combativité, en baisse, était gravement affecté par l’échec de grands conflits (comme ceux de la sidérurgie en 1980, des employés de la santé et de ceux des chemins de fer en 1982). Il en est résulté de fortes divisions internes au TUC. Après la défaite électorale du parti travailliste en juin 1983, le TUC et le Labour ont accéléré leur recentrage « néoréaliste », reflétant leur désarroi face à l’offensive néolibérale.

Soutenu par la faible et très minoritaire gauche du parti travailliste, Arthur Scargill, le dirigeant charismatique de la NUM, n’ignorait pas qu’il lui serait très difficile de mobiliser l’ensemble des mineurs. Quoique les mineurs fussent, en apparence, inégalement menacés par la restructuration des charbonnages (certains bassins comme celui du Nottinghamshire étant bien lotis avec des puits à la pointe de la modernité), ils étaient cependant décidés à combattre les politiques du gouvernement et de la direction de l’entreprise publique. En témoigne la stricte observation par tous les mineurs d’une grève des heures supplémentaires qui a précédé pendant dix-neuf semaines le déclenchement de leur ultime grande grève. Mais ils étaient divisés sur la stratégie et la tactique à suivre. Après s’être, en 1981, déclarés favorables à 86 % à l’action dans l’industrie, ils avaient été 61 % à en rejeter le principe en octobre 1982 et en mars 1983. C’est que la revendication ne porterait plus sur les salaires ou les conditions de travail, mais sur la fermeture des puits « non économiques », c’est-à-dire, in fine, sur l’emploi. Quelle contre-proposition opposer à ceux qui, en fermant les puits, fermaient aussi, a pu dire une femme, « la vie des gens » ?

Sincèrement convaincu qu’il était de son devoir de conduire ses troupes vers la transformation socialiste de la société, Arthur Scargill ne croyait pas aux bienfaits des luttes corporatistes. Mais, quelle que fût son idéologie, le piège s’était refermé sur lui. Ou il se rangeait à la position néoréaliste maintenant dominante parmi ses alliés potentiels, et il acceptait sans broncher le destin réservé aux mineurs, ou il décidait de se battre, mais il lui était difficile, sinon impossible, étant donné le rapport de forces et les visées de la « contre-révolution » conservatrice en marche, d’imaginer autre chose qu’une lutte rétablissant le statu quo ante. Il a choisi la deuxième solution et s’est lancé dans la bataille en affichant une intransigeance digne de celle de ses adversaires.

La grève fut déclenchée le 5 mars 1984 dans le Yorkshire, fief d’Arthur Scargill, quand fut annoncée, contrairement à ce qui avait été promis, la fermeture du puits de Cortonwood. À cette première provocation s’en ajouta aussitôt une deuxième. Le lendemain, le 6 mars, la direction des charbonnages rendit public un plan partiel de restructuration entraînant la suppression de 20 000 emplois et la fermeture d’une vingtaine de puits en 1984-85. Le 12 mars, Scargill proclama la grève nationale sans consulter le TUC ni sa base. 90 mines sur 176 se rallièrent au mouvement qui s’étendit à travers les bassins du pays et toucha une forte majorité des 184 000 mineurs (ils seront majoritaires pendant onze mois sur douze). Dans les communautés minières, les femmes s’impliquaient en participant aux piquets de grève et aux manifestations de masse, en effectuant des tournées de ville en ville et dans les entreprises pour appeler à la solidarité. Parmi les dissidents, on nota surtout la région clé du Nottinghamshire.

Jusqu’à l’été, tandis que les négociations entreprises échouaient (28 mai, 13 juin, 18 juillet), le rapport de forces semblait se dessiner en faveur des mineurs. Le gouvernement fut même surpris de leur capacité de résistance, mais n’entendait pas leur laisser l’avantage et prit directement parti dans le conflit, tant par le biais policier, judiciaire et politique, qu’en intervenant sur le cours des négociations. De ce fait, ces dernières aboutirent toutes à une impasse. Sur le terrain, les mineurs ne parvenaient pas à consolider le rapport de forces politique et social qui leur semblait initialement favorable. En juillet et septembre 1984, deux grèves nationales des dockers furent étouffées dans l’oeuf, faute d’entente entre les dirigeants syndicaux ; une « Triple Alliance » entre cheminots, sidérurgistes et mineurs ne put être mise sur pied ; surtout, une menace de grève des porions et agents de sécurité, qui aurait entraîné la cessation d’activité de toutes les mines, fut annulée le 25 octobre grâce à un compromis avec la direction des charbonnages.

Forts de l’inaction des autres syndicats et de la direction travailliste qui ne cessait de dénoncer « la violence » dans la grève, Ian MacGregor et le gouvernement manoeuvrèrent sur le champ de bataille en s’appuyant notamment sur un Comité national des mineurs au travail qu’ils avaient suscité à partir de la région non-gréviste du Nottinghamshire. Fin novembre 1984, les fonds de la NUM furent bloqués, en exécution d’une décision de la Haute Cour. Une campagne gouvernementale pour la reprise du travail lancée avant les fêtes de Noël commença à prendre sérieusement en janvier 1985. En février, un accord fut passé entre la direction des charbonnages et le TUC, prévoyant l’arrêt de la grève sans garanties sur les fermetures de puits. Cet accord fut rejeté par un congrès extraordinaire de la NUM ; mais, le 6 mars 1985, isolés, épuisés par un an de lutte, les mineurs et leurs représentants en viennent à décider d’eux-mêmes la reprise du travail sans avoir obtenu la moindre concession.

« Vous ne reverrez plus jamais une chose pareille », a pu dire à propos de la grève un représentant du syndicat des mineurs. Il avait raison. C’était bien le dernier très grand conflit dans le monde industriel, celui qui allait clore l’époque du keynésianisme, tourner la page de l’État-providence, accélérer le tournant vers la financiarisation de l’économie et introduire le néolibéralisme comme pratique sociale et comme principe idéologique dominants. Son importance historique tient à la simultanéité de la « révolution conservatrice » initiée aux États-Unis par Ronald Reagan (élu en 1980) et de la « contre-révolution » thatchérienne qui, en remportant là une victoire décisive, ouvrait la voie à la globalisation du nouveau paradigme néolibéral.

La victoire était décisive car le succès de ce projet économique, politique et idéologique passait par un affaiblissement radical du monde du travail et de ses organisations représentatives. Au lendemain de la grève, plus aucun syndicat n’était en mesure de résister à la redéfinition des règles du jeu dans les relations professionnelles et sur le marché du travail. Par un mélange de déréglementations et de nouvelles réglementations, fut renforcé à l’extrême le principe de l’employeur seul juge : seul juge de sa « capacité de payer », de la viabilité de son entreprise, de l’organisation et des conditions de travail, de l’opportunité d’embaucher, de licencier, de négocier ou de consulter. Et puisque tous les acquis sociaux durement conquis depuis un siècle se trouvaient du même coup taxés d’« archaïsmes », chacun a été invité à endosser la responsabilité de sa situation sociale, désormais considérée comme une caractéristique individuelle, un trait marquant de l’être : le chômage, la pauvreté laborieuse et même la privation d’avenir qui peut en résulter sont « gérés » par les institutions, expliqués à travers le prisme de l’employabilité individuelle. Avec, pour conséquence, une moralisation de la vie sociale, productrice de règles répressives visant au redressement des esprits et des corps : si l’on est « éloigné de l’emploi », c’est que l’on est trop « assisté » ; c’est que le travail n’est pas assez contraint (le workfare) et le contrôle social insuffisant.

Cette évolution n’indique pas simplement un renversement du rapport de forces entre capital et travail : en reconstituant une « multiplicité de rapports de force immanents au domaine où ils s’exercent », elle suggère une transformation profonde du pouvoir au sens où l’entendait Foucault. À ne s’en tenir qu’à la question du travail et de l’emploi, il est en effet remarquable que la pratique et l’idéologie néolibérales aient remodelé les représentations, les jugements, les attentes, les espoirs et les agissements des acteurs sociaux, et cela très majoritairement, bien au-delà et en deçà des personnes, des lieux et des instruments censés détenir, alimenter et institutionnaliser la domination économique et politique. La mise en cause de l’emploi, en ce qu’il confère à chacun un statut ou, pour le dire avec les mots d’Amartya Sen, en ce qu’il offre à chacun la possibilité de vivre une vie valorisante pour soi, a été un des leviers essentiels de cette transformation.

Il va de soi que les outils traditionnels du pouvoir politique ont été largement mobilisés pour modifier ainsi le devenir des sociétés. Comme en témoigne le rôle de la police et de la justice durant la grève des mineurs. Mais la méthode thatchérienne ne s’arrêtait pas là. Pour réussir ce que Ian MacGregor, désignant ce conflit, a appelé un grand « coup de poker », pour en stabiliser les effets et poursuivre la mise en oeuvre de son programme, la Dame de fer a concentré le pouvoir entre les mains d’un exécutif tout à sa dévotion. Non sans une contradiction apparente, puisque le discours dominant s’appliquait à convaincre de la nécessité de « faire reculer les frontières de l’État ».

La méthode s’étant perfectionnée et ayant essaimé depuis pour devenir un mode de « gouvernance » à prétention universelle, on perçoit mieux la logique reliant ces deux formes terminales, en réalité très complémentaires, d’exercice du pouvoir. Loin de se limiter aux privatisations, la « réduction de l’État » a désigné et désigne toujours l’abandon par celui-ci de ses fonctions d’arbitre et de garant de la justice sociale. Nonobstant le jugement que l’on portera sur l’accomplissement de ces fonctions depuis la Seconde guerre mondiale, cet abandon est une des sources principales du « déficit démocratique » qui surprend régulièrement, par exemple à l’occasion des échéances électorales, les détenteurs du pouvoir politique. Leur étonnement est peut-être authentique, car cette démission n’a jamais été assumée comme telle. Au contraire, si son efficacité a supposé que soit décentralisée, régionalisée, communautarisée, voire parcellisée l’exécution de décisions prises dans une grande opacité (et généralement hors des enceintes parlementaires), sa légitimation est passée par deux voies complémentaires. D’une part, l’adoption d’un discours et de méthodes inspirées des techniques managériales de gestion pour « moderniser » l’État et les institutions - en revêtant les choix politiques d’un idéal d’objectivité et de neutralité, cette première voie transformait l’art de gouverner en technique normalisatrice à prétention universelle. D’autre part, pour sauvegarder les apparences démocratiques, de multiples procédures consultatives, « participatives », de « proximité » ou non, ont été inventées. Censées promouvoir, par exemple, le « dialogue social », elles avaient et ont toujours pour finalité d’engager la responsabilité d’un maximum de participants dans la mise en oeuvre de décisions prises ailleurs. Vingt ans après la grève des mineurs britanniques, le néolibéralisme et sa complexe redistribution du pouvoir se sont infiltrés par tous les pores de la société.

La grande grève des mineurs britanniques

Il y a quinze ans, la Grande-Bretagne fut ébranlée par sa plus grande lutte de classe du siècle, une grève d’une telle ampleur et d’un tel enjeu que ses répercussions se font toujours sentir outre-Manche.

Il s’agit de la grève des mineurs, une grève qui a duré un an, qui a impliqué 150 000 grévistes, qui a mobilisé dans un élan de solidarité des millions de travailleurs - militants, syndicalistes ou travailleurs du rang - et qui a vu surgir de nouvelles structures d’organisation, d’action et de solidarité, tels que les comités de femmes de mineurs, les piquets volants ou encore les conseils d’action dans bon nombre de villes.

Et pourtant, malgré l’ampleur de la mobilisation, les mineurs ont été battus. La grève s’est soldée par la victoire écrasante du gouvernement et des patrons, avec comme conséquence la quasi-disparition des mines de charbon en Grande-Bretagne.

L’industrie qui, au début des années 80, employait 180 000 travailleurs, en compte aujourd’hui à peine 12 000. Cette grève montre l’importance de l’organisation et de la solidarité et dévoile aussi le rôle des dirigeants syndicaux, notamment ceux qui se réclament de la gauche.

Ces leçons sont toujours d’actualité pour tous les travailleurs, en France comme en Grande-Bretagne.

Aux origines de la grève

Crise économique oblige, la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher s’est lancée dans une vague de restructurations néo-libérales. Dans une offensive sans précédant, toutes les dépenses étatiques sont visées, à commencer par celles qui concernent le secteur public.

Cette politique conduit, vers la fin des années 80, à la privatisation de pans entiers de l’économie britannique.

Dans un premier temps, Thatcher attaque - et bat - la sidérurgie. Ensuite, c’est le tour des mines de charbon et de la société étatique qui les exploite, le National Coal Board (NCB).

Afin de mener à bien cette politique réactionnaire, il faut mater la résistance ouvrière. Or, les mineurs et leur puissant syndicat unique, le NUM, sont reconnus comme l’avant-garde de la classe ouvrière britannique.

Par deux fois, en 1972 et 1974, les mineurs ont montré leur force en menant des grèves dures qui ont rapidement conduit à des coupures de courant et à la paralysie de l’industrie. En 1974, la grève a même conduit à la chute du gouvernement conservateur de Ted Heath.

L’expérience est tellement marquante pour la bourgeoisie que, dès 1977, dans un document signé par un proche de Thatcher, Nicholas Ridley, le Parti Conservateur préconise une offensive planifiée contre les mineurs afin d’ouvrir la voie à la restructuration de l’économie britannique. Ce plan est suivi à la lettre par Thatcher en 1984-85.

La bataille se prépare dès 1980. Les conservateurs s’accordent plusieurs armes supplémentaires.

En particulier, ils font adopter par le parlement une série de lois antisyndicales qui entravent l’action efficace des travailleurs, notamment les actions de solidarité. En même temps, la police, forte de son expérience en Irlande du Nord, est équipée de nouveaux matériels plus efficaces pour contrer l’action ouvrière.

Les débuts de la grève

Au début du mois de mars 1984, la direction du NCB fait deux déclarations simultanées : d’abord la fermeture immédiate de la mine de Cortonwood (Yorkshire) sous prétexte qu’elle n’est pas rentable, ensuite la fermeture à terme de 25 puits, mettant littéralement sur le carreau près de 25 000 mineurs.

Aussitôt, les mineurs de Cortonwood votent la grève. Dans les jours qui suivent, la lutte s’étend rapidement aux autres mines du Yorkshire. Puis c’est le tour de l’Écosse, du Kent, du sud du Pays de Galles et du Nord-Est de se mettre en grève.

Mais le NUM, avec son dirigeant de gauche Arthur Scargill, proche du Parti Communiste britannique, refuse d’appeler à une grève nationale. La raison est simple : à cause des lois antisyndicales, le NUM est obligé d’organiser un vote national. Et avec le poids des médias, Scargill craint de ne pas remporter le vote.

Son argument, avancé aussi par les militants, est que la grève se réalise non pas dans les urnes, mais dans les AG et sur les piquets de grève. Il a raison mais il s’arrête à ces simples mots. Il refuse de mettre en place une véritable démocratie ouvrière et de convoquer un comité de grève national. De fait, Scargill et ses alliés dans la bureaucratie donne l’arme de la démocratie formelle aux patrons et à leurs médias.

La plupart des mines se mettent en grève spontanément, en solidarité avec Cortonwood et contre les plans du NCB. C’est parfois le résultat de l’intervention des "piquets volants". Ces groupes de mineurs envoyés d’une région en grève vers une autre où le travail ne s’est pas arrêté convainquent alors les travailleurs de rejoindre leurs camarades dans la lutte.

En effet, dans certaines régions, notamment dans le sud du Nottinghamshire, où la direction syndicale locale considère que les mines sont trop rentables pour être fermées, la plupart des mines continue à extraire le charbon.

Ce charbon "jaune" ("scab coal" comme disent les mineurs), tout comme les stocks énormes accumulés par le NCB en prévision de la grève, sont acheminés par des cheminots et des routiers vers les centrales électriques.

Très rapidement, les questions-clés de la grève sont établies :

• Comment rendre la grève générale, c’est-à-dire assurer la participation des mineurs non-grévistes ?

• Comment rendre la grève efficace, en bloquant le transport du charbon et en étendant le mouvement à la sidérurgie et aux centrales électriques ?

• Comment assurer la démocratie de la grève ?

Dans chaque cas, la seule solution efficace - l’action ouvrière et la démocratie ouvrière - rencontre les mêmes obstacles : la répression policière, la force des lois antisyndicales, et le refus de la bureaucratie syndicale (y compris Scargill) de mettre en œuvre cette démocratie.

L’enjeu est énorme, à la fois pour les mineurs, et pour l’ensemble de la classe ouvrière. Comme l’écrit Workers Power (section de la LICR en Grande-Bretagne) en mars 1984, "Cette grève va donner lieu à une victoire majeure d’une classe ou d’une autre. Cela ne fait aucun doute. Nous devons faire tous les efforts possibles pour assurer la victoire de millions de travailleurs et empêcher celle d’une poignée de parasites. Dans la bataille, au coude à coude avec les mineurs !"

Contre les travailleurs, la répression étatique

Afin de rendre la grève véritablement générale, les mineurs ont une arme puissante : le piquet volant. Mais dans les premiers jours, les régions syndicales dirigées par l’aile droite du NUM sont contre les piquets dans les puits non-grévistes, alors qu’au même moment les votes ont lieu. La conséquence est que la grève n’est pas votée dans le Nottinghamshire, le Derbyshire, le Lancashire et le Leicestershire.

Dès les premières semaines de la grève, le gouvernement cherche à réduire en miettes l’influence des piquets volants. En effet, très rapidement, les piquets du Yorkshire parviennent à influencer les grévistes des "zones modérées". Dans le nord du Nottinghamshire, la production des puits est complètement paralysée. Dans le Lancashire, les mines sont tout bonnement fermées sur ordre des travailleurs en lutte.

La réponse de la bourgeoisie ne se fait pas attendre. Elle utilise la répression à travers son appareil de domination : l’État. La mobilisation de la police est spectaculaire dans le Nottinghamshire, qui devient un camp retranché.

Les consignes du procureur général sont claires : "La police a le droit d’arrêter les véhicules et de leur faire faire demi-tour. Quiconque n’obéira pas sera poursuivi pour délit criminel, et obstruction à la police dans l’exercice des ses fonctions." La police conduit une véritable attaque coordonnée contre tous les piquets de grève de la région.

Elle met en place des barrages routiers afin d’empêcher le ravitaillement des piquets, d’isoler une région où le mouvement est plus faible, démoraliser les plus déterminés et faire céder les moins convaincus.

De fait, un état de siège est imposé par la police, avec des conséquences désastreuses sur la capacité des piquets de grève de rallier les jaunes de Nottinghamshire et de rendre la grève générale.

Le conflit avec la police devient fondamental dans le déroulement de la grève. Cela apparaît clairement pour tout le monde lors de ce que l’on appelle "la bataille d’Orgreave".

Fin mai, début juin 1984, les grévistes, avec une série de piquets de masse, cherchent à stopper la distribution du charbon à Orgreave, usine de transformation non loin de Sheffield. Le 18 juin, sous un soleil de plomb, un piquet composé de dizaines de milliers de mineurs est brisé par des charges répétées de la police.

Les travailleurs sont contraints de se replier sur la forêt d’à côté. Puis le degré de violence de la police monte encore d’un cran. Torses nus, les mineurs font face à des milliers de policiers, qui sont, eux, à cheval, armés jusqu’aux dents, équipés de matraques et de boucliers anti-émeutes, et ont reçu des bataillons venus de treize régions en renfort. Les mineurs sont frappés sans pitié, alors que leur seul crime est de chercher à repousser les lignes de la police. Scargill lui-même est hospitalisé et arrêté.

Malheureusement, c’est la police qui gagne cette bataille-clé. La retraite des travailleurs permet à Neil Kinnock, dirigeant du Parti Travailliste, de montrer sa loyauté de classe... envers la bourgeoisie ! Multipliant les interviews à la télé, Kinnock condamne la violence... des mineurs.

Même si Orgreave montre la capacité des mineurs à s’organiser, leur courage et leur enthousiasme, de telles expressions spontanées ne suffisent pas. Contre la police et ses charges, à Orgreave ou ailleurs, des piquets aussi importants et massifs soient-ils ne remplaceront jamais de véritables groupes d’autodéfense organisés à la base, entraînés et disciplinés comme un service d’ordre. Mais cette leçon n’est pas retenue.

Pendant l’été, Thatcher donne l’ordre à la police de poursuivre sur sa lancée en occupant les villages miniers les plus militants, en terrorisant la population et en brisant toute résistance. Armthorpe, Easington, Dunscroft et d’innombrables villages se réveillent un matin au son des charges de police. Thatcher a désigné l’ennemi, les mineurs sont traités comme tel.

Les attaques de la police vont être suivies, comme il se doit, par celles de la justice. Non seulement un grand nombre de mineurs sont victimes de fausses accusations, mais leur syndicat lui-même est durement éprouvé. Les votes du congrès du NUM sont déclarés illégaux. Les dirigeants sont condamnés à une amende. En décembre 1984, tous les biens du NUM sont saisis par les tribunaux.

La politique de la bureaucratie syndicale

Dès ses débuts, la grève est marquée par les politiques de la bureaucratie syndicale, d’une part celle de l’aile gauche, en particulier autour de Scargill, d’autre part celle de la direction des autres syndicats, notamment du TUC, la centrale syndicale unique de Grande-Bretagne. Le problème fondamental pour les mineurs, c’est que ces dirigeants font bloc : Scargill n’osera jamais rompre avec ces collègues droitiers au sein du TUC.

Dans le NUM, Scargill accepte l’autonomie des régions, y compris là où les droitiers du NUM sabotent la grève. Des réunions massives s’adressant aux mineurs, cherchant à les convaincre, auraient pu renverser la donne dans le Nottinghamshire. Mais Scargill en a décidé autrement et a préféré le jeu bureaucratique aux méthodes de la lutte de classe.

Ce n’est que six semaines après le début de la grève que la direction du NUM approuve dans les faits les actions nationales. Ce retard, comme le retrait initial des piquets, met en évidence le rôle crucial des régions jaunes dans le développement de la grève.

A mesure que la grève se développe, la faiblesse bureaucratique du syndicat devient de plus en plus évidente et de plus en plus dangereuse. D’un côté, Scargill se sert de la bataille d’Orgreave et du soutien massif que les grévistes lui accordent pour déjouer les manœuvres d’une partie de la direction gauche du NUM qui cherche à trouver un accord avec les conservateurs.

Mais il évite, en revanche, soigneusement de construire le rapport de force en ne dénonçant pas publiquement aux yeux des travailleurs l’accord pourri que veut passer le NUM.

De la même manière, lorsque la direction du syndicat au Yorkshire détourne les piquets d’Orgreave ou que la direction galloise refuse d’envoyer des piquets, Scargill ne les attaque pas ouvertement et ne rompt pas avec eux.

Bien qu’il sache pertinemment l’enjeu de la grève et ses conséquences sur l’ensemble de la classe ouvrière, Scargill refuse de mobiliser ses militants pour pousser aux actions de solidarité, et ainsi permettre une riposte d’ampleur de la classe ouvrière : une grève générale.

Pendant les six premiers mois de la lutte, Scargill répète à ses militants que les dirigeants de l’aile gauche des deux syndicats cheminots des roulants (ASLEF) et non-roulants (NUR) et le syndicat des transports (TGWU) œuvrent à arrêter la distribution du charbon des jaunes et préparent un second front de grève contre les conservateurs.

En fait, à l’exception de quelques incidents dans les chemins de fer, préparés localement par des groupes de militants, le boycott du charbon ne se concrétise pas.

Prenant comme alibi la crainte de poursuites dues aux lois antisyndicales, les dirigeants refusent d’appeler officiellement à des actions de solidarité et empêchent toutes les initiatives de la base. Les militants métallos, cheminots ou des transports qui refusent d’utiliser le charbon sont isolés.

Pire, à deux reprises, des travailleurs dans les transports auraient pu faire grève aux côtés des mineurs, sous leurs propres revendications, mais ils en sont empêchés par leurs propres directions.

Dans un premier temps, lors des négociations salariales, les dirigeants de "gauche" du NUR et de l’ASLEF acceptent que les cheminots soient payés en fonction de la production, au-dessous du taux d’inflation. Cette trahison - d’abord des cheminots, ensuite des mineurs - n’est pas repoussée par la base cheminote.

Ensuite, les dockers du syndicat TGWU entrent en lutte aux côtés des mineurs. Le 9 juillet, le TGWU appelle à une grève nationale des dockers sous le prétexte d’une infraction aux conventions collectives. En fait, le véritable problème est l’importation du charbon.

Scargill, au lieu de saisir cette chance de rallier à la lutte des mineurs d’autres sections de la classe ouvrière, utilise le grossier langage bureaucratique et sectoriel : "La grève des dockers est la grève des dockers, la grève des mineurs est la grève des mineurs." Ainsi il dit clairement aux dirigeants des dockers qu’il ne veut pas d’un combat unifié.

Une fois la grève des dockers réglée, les dirigeants du NUM voient leur plus belle chance d’étendre la grève disparaître, sans avoir tenté de mobiliser la base des dockers pour continuer la lutte aux côtés des mineurs.

Après la deuxième grève des dockers en août, le TGWU passe un accord autorisant la distribution de charbon jusqu’à la centrale électrique d’Hunterston.

C’est le même chemin qui est suivi, quelques semaines plus tard, quand le syndicat des contremaîtres des mines, chargés de la sécurité et de la maintenance des machines dans les puits, vote la grève. Avançant leurs propres revendications, les contremaîtres laissent ouverte la possibilité, la dernière peut-être, de bloquer la production dans le Nottinghamshire.

Là encore Scargill et les dirigeants du NUM, au nom de revendications différentes, maintiennent une stricte séparation entre la grève des mineurs et celle des contremaîtres. Comme pour les dockers et les cheminots, les luttes restent séparées. Les dirigeants syndicaux ont détourné le mouvement unitaire possible.

Vers une fin devenue inévitable

La politique de Scargill - appuyée de manière active ou passive par les grévistes eux-mêmes - était suicidaire. En refusant de rompre avec la bureaucratie syndicale, Scargill condamnait la grève à la défaite.

Le tournant de la lutte se situe lors du congrès du TUC, à l’automne 1984. Scargill, pris au piège de sa propre stratégie d’isolement de la lutte des mineurs, demande au TUC de rester en-dehors. La justification officielle de la gauche, c’est qu’elle veut éviter une trahison comme en 1926 où la direction du TUC avait vendu la grève générale.

Finalement, le NUM se trouve contraint de demander l’aide du TUC pour récolter de l’argent et bloquer le charbon produit par les jaunes. Le TUC accepte, à condition de pouvoir superviser la suite des opérations. Scargill cède, démontrant ainsi qu’il n’a pas rompu avec la bureaucratie.

Le TUC va alors superviser la dernière trahison de la grève et l’achever. Après le congrès, le mouvement s’essouffle. La plupart des militants sont intégrés à des groupes de solidarité dont la seule fonction est de récolter de l’argent et de la nourriture. Si ces activités sont absolument nécessaires, elles ne remplacent pas les luttes et les grèves en soutien au mineurs. Le boycott du charbon est réduit à une action minoritaire de la part de quelques groupes locaux, et mis à part la grève des contremaîtres, il n’est plus question de l’extension de la grève.

Malheureusement, les mineurs ont cru ce que disaient les bureaucrates de manière cynique : "Les mineurs se battent pour toute la classe ouvrière." Jusqu’à la fin, beaucoup de grévistes ont cru qu’il était effectivement possible que les mineurs gagnent la lutte seuls, sans l’appui actif d’autres travailleurs.

Au début de 1985, quand les biens du NUM sont saisis par la justice, quand il devient parfaitement clair que tout syndicalisme indépendant et militant est intolérable dans la Grande-Bretagne de Mrs Thatcher, quand le besoin urgent d’une grève générale se fait sentir, il est trop tard.

L’aide du TUC, tant attendue, est tout simplement inexistante. A partir de ce moment, le mouvement connaît un recul. Le nombre des partisans de l’arrêt de la grève ne cesse de croître. La direction des charbonnages met en place une campagne pour le retour au travail.

Le TUC entreprend des négociations et pousse le NUM à signer un accord qui "reconnaît qu’il est du devoir du NCB d’administrer l’industrie", autrement dit qu’elle a le droit de fermer les puits "non-rentables".

Le dimanche 3 mars 1985, à l’initiative des dirigeants staliniens et des travaillistes gallois et écossais, un retour au travail est proposé aux délégués. Cette proposition obtient 98 voix contre 91. Le retour au travail n’est même pas conditionné à une réintégration des mineurs qui ont subi la répression.

Après 12 mois d’une lutte âpre et historique, la bataille est perdue.

Mais la défaite n’était pas inévitable. Les mineurs auraient pu avancer un programme pour gagner, mais à condition de rompre avec les dirigeants syndicaux, y compris avec Scargill, véritable chouchou des piquets de grève.

La responsabilité des dirigeants syndicaux dans la défaite est écrasante, qu’ils soient de gauche ou de droite. A cause de la syndicalisation à 100% des mineurs, toute l’organisation de la grève, toutes les décisions sont prises au sein du syndicat.

Si cette situation constitue une arme organisationnelle aux mains des travailleurs, elle peut aussi être un obstacle.

Dès le début de la grève, la direction de chaque section aurait dû être renouvelée et révocable à tout moment, à travers une élection en AG. De tels moyens auraient rendu les sections locales aux travailleurs et permis l’expression démocratique régulière de la base.

Ensuite, pour s’opposer à la politique nationale de la bureaucratie, il fallait à la fois appeler à l’organisation d’un comité national de la grève pour aller à l’encontre de la direction traître du syndicat. Un véritable mouvement de la base était nécessaire, organisé autour d’un programme d’action révolutionnaire, critiquant clairement la bureaucratie syndicale, en faveur d’une grève générale.

Cela signifie qu’il fallait combattre pour une véritable démocratie à l’intérieur du syndicat des mineurs et pour le contrôle démocratique des travailleurs sur leur grève. Une telle politique était avancée par nos camarades de Workers Power pendant et après la grève.

Dès le début, ils ont signalé le fait que Scargill trahirait le mouvement, malgré le soutien massif dont il bénéficiait parmi les mineurs. Ils ont souligné l’importance de généraliser le mouvement, pour que d’autres travailleurs entrent en action en même temps. Et ils ont expliqué comment combattre les lois antisyndicales à travers la grève générale pour mettre fin à l’offensive patronale.

Cette politique n’était pas une politique syndicaliste. Ils ont clairement soulevé les problèmes politiques posés par la grève, en particulier la question du stalinisme de l’aile gauche du NUM et celle du réformisme travailliste de la majorité du TUC, et ils ont souligné maintes fois la nécessité de construire un parti révolutionnaire afin de mettre fin au système tout entier. Elle n’était pas non plus abstraite. Nos camarades se sont jetés au cœur de la lutte, participant avec les mineurs aux piquets, à Orgreave, aux collectes, faisant grève dans les entreprises en soutien aux mineurs.

Pendant une année entière, l’organisation a vécu au rythme de cette lutte de classe massive.

A travers leur bulletin pour les mineurs, "Red Miner" ("Le mineur rouge") ils ont également joué un rôle important dans le lancement du Mouvement de la Base des Mineurs qui, pendant les années suivant la grève, a tiré les leçons du refus de la direction syndicale d’appuyer la grève, et a lutté pour la démocratisation du syndicat et pour une orientation offensive face aux licenciements.

Les conséquences de la défaite

Cette défaite représente plus qu’un simple retour au travail, elle représente un point de rupture au-delà duquel la capacité de riposte de la classe ouvrière est entamée, une défaite historique. Le NUM, section des mineurs, a d’abord connu une scission qui a donné naissance à un syndicat de jaunes, le Syndicat Démocratique des Mineurs (UDM). Puis, au fur et à mesure que les fermertures se poursuivaient, tous deux sont devenus des coquilles vides.

Ensuite, l’approche mise au point par le gouvernement contre les mineurs a été utilisée contre d’autres secteurs, en particulier les imprimeurs, où le syndicalisme à 100% donnait également une force importante aux syndicats. Thatcher et ses alliés patronaux voulaient détruire le pouvoir syndical aussi dans ce secteur. A terme, ils ont réussi.

Les conservateurs ont gardé le pouvoir jusqu’en 1997 et ont été encouragés à poursuivre et accélérer leur programme de destruction des acquis de la classe ouvrière arrachés depuis la seconde guerre mondiale.

Dans les régions minières, des villages entiers ont été anéantis par la fermeture des puits. Même les puits soi-disant "rentables" du Nottinghamshire sont passés à la trappe. Les patrons ont remercié les jaunes en les mettant au chômage.

De la Poll Tax en passant par la mise en cause du service d’éducation et de santé, sans parler de la privatisation des transports, la classe ouvrière a subi de lourdes pertes. La défaite des mineurs a ouvert la voie à une période de recul qui continue à se faire sentir et qui, d’une certaine façon, a culminé dans la victoire de Tony Blair au sein du Parti travailliste.

Des centaines de milliers de militants ont perdu leur emploi, tandis que la jeune génération de travailleurs a été spoliée de l’héritage politique et militant de ses aînés.

Certes, la grève des mineurs a été battue. Mais les leçons doivent aider à former la nouvelle génération de militants qui, en France comme en Grande-Bretagne, veut renouer avec les traditions de combat et mettre fin à un système qui peut détruire des industries entières sans se soucier des êtres humains qui y travaillent et qui en dépendent. Article de PO

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