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La représentation bourgeoise vulgaire de la dictature et la conception de Marx - Matière et Révolution
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La représentation bourgeoise vulgaire de la dictature et la conception de Marx

samedi 9 novembre 2013, par Robert Paris

La représentation bourgeoise vulgaire de la dictature et la conception de Marx

Mehring raconte, dans les notes dont il a fait suivre son édition des articles de Marx, publiés en 1848 dans la Nouvelle Gazette rhénane, que les publications bourgeoises adressaient notamment à ce journal le reproche suivant : la Nouvelle Gazette rhénane aurait exigé « l’institution immédiate de la dictature comme seul moyen de réaliser la démocratie »(Marx, Nachlass, t.III, p. 53). Du point de vue bourgeois vulgaire, les notions de dictature et de démocratie s’excluent l’une l’autre. Ne comprenant pas la théorie de la lutte des classes, accoutumé à voir sur la scène politique les mesquines querelles des divers groupes et coteries de la bourgeoisie, le bourgeois entend par dictature l’abolition de toutes les libertés, et de toutes les garanties de la démocratie, l’arbitraire généralisé, l’abus généralisé du pouvoir dans l’intérêt personnel du dictateur. Au fond, c’est cette conception bourgeoise vulgaire qui transparaît chez notre Martynov, alors que, pour terminer sa « nouvelle campagne » dans la nouvelle Iskra, il explique le penchant de Vpériod et du Prolétari pour le mot d’ordre de dictature, par le fait que Lénine « désire passionnément tenter sa chance » (Iskra, n°103, p.3, 2° colonne). Il ne sera pas inutile de nous arrêter aux conceptions de la Nouvelle Gazette rhénane, afin d’expliquer à Martynov la différence qui existe entre la dictature d’une classe et celle d’un individu, entre les tâches de la dictature démocratique et celles de la dictature socialiste.

« Après la révolution, écrivait la Nouvelle Gazette rhénane, le 14 septembre 1848, toute organisation provisoire de l’Etat, exige la dictature, et une dictature énergique. Nous avons dès le début reproché à Camphausen (président du conseil après le 18 mars 1848) de ne pas agir dictatorialement, de ne pas briser et liquider sur le champ les restes des anciennes institutions. Et c’est ainsi que, pendant que M. Camphausen se berçait d’illusions constitutionnelles, le parti vaincu (c’est à dire le parti de la réaction) renforçait ses positions dans la bureaucratie et dans l’armée, et s’enhardissait même, çà et là, jusqu’à reprendre ouvertement la lutte. »

Ces paroles, dit avec raison Mehring, résument en quelques thèses ce qui a été abondamment développé par la Nouvelle Gazette rhénane, en de longs articles sur le ministère Camphausen. Que nous disent donc ces paroles de Marx ? Que le gouvernement révolutionnaire provisoire doit agir dictatorialement (thèse que n’a jamais pu comprendre l’Iskra, dans sa sainte horreur du mot d’ordre de dictature) ; que la tâche de cette dictature est de détruire le reste des anciennes institutions (justement ce qui est indiqué en toute clarté dans la résolution du III° congrès du P.O.S.D.R. sur la lutte avec la contre révolution, et ce qui est omis dans la résolution de la conférence, comme nous l’avons montré plus haut). Enfin, troisièmement, il résulte de ces paroles que Marx flagellait les démocrates bourgeois pour leurs « illusions constitutionnelles » à l’époque de la révolution et de la guerre civile déclarée. Le sens véritable de ces lignes ressort particulièrement de l’article de la Nouvelle Gazette rhénane, du 6 juin 1848.

« L’Assemblée constituante populaire, écrivait Marx, doit être avant tout une assemblée active, révolutionnairement active. Or, l’assemblée de Francfort se livre à des exercices scolaires sur le parlementarisme et laisse au gouvernement le soin d’agir. Admettons que ce savant concile réussisse, après mûre réflexion, à arrêter l’ordre du jour le meilleur et la meilleure des Constitutions. Que vaudront l’ordre du jour le meilleur et la meilleure des Constitutions si, entre temps, les gouvernements allemands ont déjà mis la baïonnette à l’ordre du jour ? »

Voilà le sens du mot d’ordre : dictature. On peut voir d’ici quelle eût été l’attitude de Marx envers les résolutions qualifiant de victoire décisive la « décision d’organiser l’Assemblée constituante », ou invitant à « demeurer le parti d’extrême opposition révolutionnaire » !

Les grands problèmes de la vie des peuples ne sont tranchés que par la force. Les classes réactionnaires elles-mêmes sont habituellement les premières à recourir à la violence, à la guerre civile, à « mettre la baïonnette à l’ordre du jour », comme l’autocratie russe l’a fait et continue de le faire systématiquement, inflexiblement, toujours et partout, depuis le 9 Janvier. Et du moment qu’une telle situation s’est créée, que la baïonnette figure réellement en tête de l’ordre du jour politique, que l’insurrection s’est révélée nécessaire et urgente, les illusions constitutionnelles et les exercices scolaires sur le parlementarisme ne servent plus qu’à couvrir la trahison de la bourgeoisie envers la révolution, la façon dont la bourgeoisie « se détourne » de la révolution. La classe véritablement révolutionnaire doit alors formuler justement le mot d’ordre de dictature.

A propos des tâches de cette dictature, Marx écrivait encore dans la Nouvelle Gazette rhénane :

« L’Assemblée nationale aurait dû agir dictatorialement contre les velléités réactionnaires des gouvernements caducs. Elle eût ainsi acquis dans l’opinion populaire une force contre laquelle toutes les baïonnettes se seraient brisées… Or, cette Assemblée fatigue le peuple allemand par des discours ennuyeux au lieu de l’entraîner à sa suite ou d’être entraînée par lui. »

L’Assemblée nationale aurait dû, de l’avis de Marx, « éliminer du régime existant de fait en Allemagne, tout ce qui est contraire au principe de la souveraineté du peuple », puis « consolider le terrain révolutionnaire sur lequel elle se tient et prémunir contre toutes les attaques la souveraineté du peuple, conquise par la révolution ».

Par conséquent, les tâches que Marx assignait en 1848 au gouvernement révolutionnaire ou à la dictature se réduisaient avant tout à la révolution démocratique, défense contre la contre-révolution et élimination effective de tout ce qui est contraire, à la souveraineté du peuple. Ce n’est là rien d’autre chose que la dictature démocratique révolutionnaire.

Poursuivons. Quelles sont les classes qui, de l’avis de Marx, pouvaient et devaient s’acquitter de cette tâche (réaliser jusqu’au bout le principe de la souveraineté du peuple et repousser les attaques de la contre révolution) ? Marx parle du « peuple ». Mais nous savons qu’il a toujours combattu sans merci les illusions petites bourgeoises sur l’unité du « peuple », sur l’absence de lutte de classe au sein du peuple. En employant le mot « peuple », Marx n’effaçait pas les distinctions de classe ; il réunissait dans ce terme des éléments déterminés, capables de faire la révolution jusqu’au bout.

Après la victoire du prolétariat berlinois du 18 mars, écrivait la Nouvelle Gazette rhénane, les résultats se sont révélés doubles :

« D’une part, l’armement du peuple, la liberté d’association, la souveraineté du peuple conquise en fait ; de l’autre, le maintien de la monarchie et le ministère Camphausen Hansemann, c’est-à-dire un gouvernement de représentants de la grande bourgeoisie. Ainsi, la révolution a eu deux sortes de résultats qui devaient inévitablement aboutir à une rupture. Le peuple a vaincu ; il a conquis des libertés d’un caractère résolument démocratique ; mais la domination effective n’a pas passé dans ses mains ; elle a passé dans les mains de la grande bourgeoisie. En un mot, la révolution n’a pas été menée jusqu’au bout. Le peuple a laissé aux représentants de la grande bourgeoisie le soin de former le ministère, et ces représentants de la grande bourgeoisie ont démontré aussitôt leurs desseins en proposant une alliance à la vieille noblesse et à la vieille bureaucratie prussiennes. Arnim, Kanitz et Schwerin sont entrés dans le ministère. « Par crainte du peuple, c’est à dire des ouvriers et de la bourgeoisie démocratique, la grande bourgeoisie, antirévolutionnaire dès le début, a conclu avec la réaction une alliance défensive et offensive. » (Souligné par nous.)

Ainsi, non seulement la « décision d’organiser l’Assemblée constituante », mais même la convocation effective de cette Assemblée est encore insuffisante pour la victoire décisive de la révolution ! Même après une victoire partielle dans la lutte armée (victoire des ouvriers berlinois sur la troupe, 18 mars 1848), une révolution « inachevée », une révolution « qui n’est pas menée jusqu’au bout » est possible. De quoi dépend donc l’achèvement de la révolution ? De ceci : dans quelles mains passe la domination effective, dans celles des Pétrounkévitch et des Roditchev, c’est à dire des Camphausen et des Hansemann, ou bien dans Ies mains du peuple, c’est à dire des ouvriers et de la bourgeoisie démocratique. Dans le premier cas la bourgeoisie aura le pouvoir, et le prolétariat, « la liberté de critique », la liberté de « demeurer le parti d’extrême opposition révolutionnaire ». Aussitôt après la victoire, la bourgeoisie conclura une alliance avec la réaction (ce qui de même arriverait en Russie inévitablement, si par exemple les ouvriers pétersbourgeois ne remportaient qu’une victoire partielle dans un combat de rue contre la troupe, et laissaient à MM. Pétrounkévitch. et consorts le soin de former le gouvernement). Dans le second cas, la dictature démocratique révolutionnaire, c’est à-dire la, victoire complète de la révolution, deviendrait possible.

Reste à déterminer de façon plus précise ce que Marx entendait proprement par « bourgeoisie démocratique » (demokratische Bürgerschaft) qu’il dénommait « peuple », elle et les ouvriers, en l’opposant à la grande bourgeoisie.

Le passage suivant d’un article de la Nouvelle Gazette rhénane, du 29 juillet 1848, fournit une réponse claire à cette question :

« ... La révolution allemande de 1848 n’est qu’une parodie de la Révolution française de 1789. Le 4 août 1789, trois semaines après la prise de la Bastille, le peuple français eut raison, en une seule journée, de toutes les servitudes féodales. Le 11 juillet 1848, quatre mois après les barricades de mars, les servitudes féodales ont eu raison du peuple allemand. Teste Gierke cum Hansemanno [1]. La bourgeoisie française de 1789 n’abandonna pas un instant ses alliés, les paysans. Elle savait qu’à la base de sa domination était l’abolition de la féodalité dans les campagnes, la création d’une classe libre de paysans propriétaires (grundbesitzenden). La bourgeoisie allemande de 1848 trahit sans aucun scrupule les paysans, ses alliés les plus naturels, qui sont la chair de sa chair et sans lesquels elle est impuissante en face de la noblesse. Le maintien des droits féodaux, leur consécration sous l’apparence (illusoire) d’un rachat, tel est le résultat de la révolution allemande de 1848. La montagne a accouché d’une souris. »

Passage très instructif qui nous donne quatre thèses importantes : 1. La révolution allemande inachevée diffère de la Révolution française achevée, en ce que la bourgeoisie a trahi non seulement le démocratisme en général, mais encore la paysannerie en particulier. 2. La réalisation complète d’une révolution démocratique a pour base la création d’une classe libre de paysans. 3. Créer cette classe, c’est abolir les servitudes féodales, détruire la féodalité ; ce n’est point encore la révolution socialiste. 4. Les paysans sont les alliés « les plus naturels » de la bourgeoisie, c’est à dire de la bourgeoisie démocratique qui, sans eux, est « impuissante » en face de la réaction.

Toutes ces thèses modifiées conformément à nos particularités nationales concrètes, le servage étant substitué à la féodalité, s’appliquent entièrement à la Russie de 1905. Il est certain que les enseignements tirés de l’expérience allemande, éclairée par Marx, ne peuvent nous conduire à aucun autre mot d’ordre de victoire décisive de la révolution, que celui de dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Il est certain que les principales parties constituantes de ce « peuple » que Marx opposait en 1848 à la réaction résistante et à la bourgeoisie perfide, sont le prolétariat et la paysannerie. Il est certain que chez nous également, en Russie, la bourgeoisie libérale et ces messieurs de l’Osvobojdénié trahissent et trahiront la paysannerie, c’est à-dire qu’ils se tiendront quittes avec une pseudo réforme, qu’ils se rangeront du côté des grands propriétaires fonciers dans la lutte décisive entre ces derniers et la paysannerie. Seul le prolétariat est capable de soutenir jusqu’au bout la paysannerie dans cette lutte. Enfin, il est certain que chez nous de même, en Russie, le succès de la lutte paysanne, c’est à dire le passage de toute la terre aux paysans, marquera une révolution démocratique complète, parce qu’étant l’appui social de la révolution amenée à son terme, mais nullement la révolution socialiste ni la « socialisation » dont parlent les idéologues de la petite bourgeoisie, les socialistes révolutionnaires. Le succès de l’insurrection paysanne, la victoire de la révolution démocratique déblaiera simplement la voie en vue d’une lutte véritable et résolue pour le socialisime, sur le terrain de la République démocratique. La paysannerie, comme classe de propriétaires terriens, jouera dans cette lutte le même rôle de trahison et d’inconstance que la bourgeoisie joue maintenant dans la lutte pour la démocratie. Oublier cela, c’est oublier le socialisme, se leurrer soi même et les autres sur les intérêts véritables et les tâches du prolétariat.

Pour ne pas laisser de lacune dans l’exposé des conceptions de Marx en 1848, il importe de noter un trait essentiel qui distingue la social démocratie allemande d’alors (ou le Parti communiste du prolétariat, pour emprunter la langue de l’époque) de la social démocratie russe d’aujourd’hui. Laissons la parole à Mehring :

« La Nouvelle Gazette rhénane est entrée dans l’arène politique comme un « organe de la démocratie ». Il est impossible de ne pas voir l’idée qui marque, comme d’un trait rouge, tous ses articles. Mais, dans son activité directe, elle défendait plus intérêts de la révolution bourgeoise contre l’absolutisme et la féodalité, que les intérêts du prolétariat contre ceux de la bourgeoisie. On trouvera peu de choses dans ses colonnes sur le mouvement spécifiquement ouvrier pendant la révolution, bien qu’il ne faille pas oublier qu’à côté d’elle paraissait deux fois par semaine, sous la rédaction de Moll et Schapper, l’organe spécial de l’Union ouvrière de Cologne. En tout cas, ce qui saute aux yeux du lecteur contemporain, c’est le peu d’intérêt que portait la Nouvelle Gazette rhénane au mouvement ouvrier allemand de l’époque quoique le militant le plus capable de ce mouvement Stephan Born, eût été l’élève de Marx et d’Engels à Paris et à Bruxelles ; en 1848, il avait été correspondant de leur journal, à Berlin. Born raconte dans ses Souvenirs que Marx et Engels ne lui adressèrent jamais un mot de désapprobation pour son agitation ouvrière. Mais les déclarations postérieures d’Engels permettent de supposer qu’ils étaient mécontents, tout au moins des méthodes de cette agitation. Leur mécontentement était fondé, pour autant que Born était obligé de faire nombre de concessions à la conscience de classe, encore très arriérée, du prolétariat dans grande partie de l’Allemagne concessions qui ne résistaient pas à la critique, du point de vue du Manifeste communiste. Leur mécontentement n’était pas fondé, pour autant que Bonn réussissait tout de même à maintenir à un niveau relativement élevé l’agitation qu’il dirigeait... Sans doute, Marx et Engels avaient historiquement et politiquement raison, lorsqu’ils estimaient que l’intérêt capital de la classe ouvrière consistait avant tout à stimuler le plus possible la révolution bourgeoise... Néanmoins nous trouvons une preuve remarquable de la façon dont l’instinct élémentaire du mouvement ouvrier sait redresser les conceptions des grands penseurs, dans le fait qu’ils se prononcèrent en avril 1849 pour une organisation spécifiquement ouvrière, et décidèrent de participer au congrès ouvrier, organisé par le prolétariat d’Est Elbe (Prusse orientale). »

Ainsi, ce n’est qu’en avril 1849, après une année environ de publication d’un journal révolutionnaire (la Nouvelle Gazette rhénane avait commencé à paraître le 1° juin 1848), que Marx et Engels se prononcèrent pour une organisation ouvrière à part. Ils s’étaient bornés jusque là à diriger un « organe de la démocratie » qu’aucun lien d’organisation ne rattachait à un parti ouvrier indépendant ! Ce fait, monstrueux et inconcevable de notre point de vue actuel, nous montre clairement la différence énorme entre le parti allemand de cette époque, et le Parti ouvrier social-démocrate russe de nos jours. Ce fait nous montre combien les traits prolétariens du mouvement, le courant prolétarien se sont fait moins sentir dans la révolution démocratique allemande (par suite de l’état arriéré de l’Allemagne en 1848, et sous le rapport économique et sous le rapport politique : morcellement de l’Etat). Il ne faut pas oublier cela en appréciant les nombreuses déclarations de Marx, à cette époque et un peu plus tard, sur la nécessité d’une organisation indépendante pour le parti du prolétariat. Il fallut presque une année d’expérience de la révolution démocratique pour que Marx pût arriver à cette conclusion pratique, à tel point toute l’atmosphère en Allemagne, à cette époque, était philistine, petite bourgeoise. Pour nous, cette conclusion est l’acquis solide et déjà ancien d’un demi siècle d’expiérience de la social démocratie internationale, l’acquis avec lequel nous avons cornmencé l’organisation du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. C’est ainsi, par exemple, qu’il ne saurait être question chez nous de journaux révolutionnaires du prolétariat se trouvant en marge du Parti social démocrate du prolétariat, et pouvant s’affirmer ne fût ce qu’une minute, comme de simples « organes de la démocratie ».

Mais la contradiction qui ne faisait encore que de s’indiquer, entre Marx et Stephan Born, existe chez nous sous une forme autant plus développée que le courant prolétarien s’affirme plus puissant dans le flot démocratique de notre révolution. Parlant du mécontentement probable que l’agitation de Stephan Born devait susciter chez Marx et Engels, Mehring s’exprime en termes mitigés et évasifs. Voici ce qu’Engels écrivait au sujet de Born en 1885 (dans la Préface aux Enthüllungen über den Kommunisten prozess zu KöIn. Zürich 1885).

Les membres de la Ligue des communistes étaient partout à la tête du mouvement démocratique le plus avancé, démontrant ainsi que la Ligue était une excellente école d’action révolutionnaire.

« Le typographe Stephan Born, qui avait été membre actif de la Ligue à Bruxelles et à Paris, avait fondé à Berlin une « fraternelle ouvrière » (Arbeiterverbrüderung), qui prit un développement assez considérable et subsista jusqu’en 1850. Born, homme de talent, se hâta pourtant un peu trop d’agir en qualité d’homme politique. Il « fraternisa » avec un ramassis d’éléments disparates (Kreti und Plethi), à seule fin de rassembler une foule autour de lui. Il n’était nullement de ceux qui savent faire l’unité dans les tendances contradictoires, et la lumière dans le chaos. C’est pourquoi dans les publications officielles de sa Fraternelle on trouve à tout instant une confusion et un mélange des conceptions du Manifeste communiste avec des réminiscences et des desiderata corporatistes, avec des lambeaux d’idées empruntées à Louis Blanc et à Proudhon, avec une défense du protectionnisme, etc. ; en un mot ces gens voulaient contenter tout le monde (Allen alles sein). Ils s’occupaient surtout d’organiser des grèves, des syndicats, coopératives de production, oubliant qu’il s’agissait avant tout de conquérir d’abord par une victoire politique le terrain où ces œuvres eussent pu s’enraciner profondément, solidement (souligné par nous). Et quand la victoire de la réaction fit sentir aux chefs de cette Fraternelle la nécessité d’une participation directe à la lutte révolutionnaire, il va de soi que la masse peu développée, groupée autour d’eux, les abandonna. Born prit part à l’insurrection de Dresde, en mai 1849 et ne dut son salut qu’à un heureux hasard. Quant à la Fraternelle, elle subsista, à l’écart du grand mouvement politique du prolétariat, comme une association distincte, existant surtout sur le papier et jouant un rôle si secondaire que la réaction ne jugea nécessaire de la supprimer qu’en 1850 et ne ferma ses filiales que de longues années après. Born, qui aurait dû proprement s’appeler Buttermilch (lait caillé [2]), ne réussit pas à devenir un homme politique ; il devint un petit professeur suisse qui traduit maintenant, non point Marx en langue corporative, mais le béat Renan en un allemand sucré. »

Voilà comment Engels appréciait les deux tactiques de la social démocratie dans la révolution démocratique !

Nos néo iskristes, eux aussi, penchent vers l’« économisme » avec tant de zèle et si peu de raison, qu’ils s’attirent les éloges de la bourgeoisie monarchiste pour, leur « prise de conscience ». Ils rassemblent eux aussi les éléments les plus disparates, flattant, les « économistes », séduisant démagogiquement la masse arriérée par des mots d’ordre d’« initiative », de « démocratisme », d’« autonomie »,, etc., etc. Leurs syndicats ouvriers aussi n’existent souvent que dans les pages de la nouvelle Iskra à la Khlestakov [3]. Leurs mots d’ordre et leurs résolutions montrent la même incompréhension des tâches du « grand mouvement du prolétariat ».

[1] « Témoins : M. Gierke et Hansemann ». Hansemann représentait au ministère le parti de la grande bourgeoisie (en russe : Troubetskoï et Roditchev, etc.). Gierke, ministre de l’Agriculture dans le cabinet Hansemann, avait élaboré le projet « hardi », d’une « abolition des servitudes féodales », soi-disant « sans rachat », projet qui ne prévoyait en réalité que l’abolition des menues redevances, peu importantes, et le maintien ou le rachat des redevances plus essentielles. M. Gierke fait penser à nos Kabloukov, Manouilov, Herzenstein et à tous les autres amis libéraux bourgeois du moujik qui veulent « l’expansion de la propriété terrienne paysanne », mais ne veulent pas léser les grands propriétaires fonciers. (Note de Lénine)

[2] Born s’appelait de son vrai nom Buttermilch. En traduisant Engels, j’ai commis sur ce point une erreur dans la première édition, ayant pris Buttermilch, non pour un nom propre mais pour un nom commun. Cette erreur a naturellement procuré un plaisir extrême aux menchéviks. KoItsov a écrit que « j’avais approfondi Engels » (reproduit dans le recueil En deux ans) ; Plékhanov rappelle aujourd’hui encore cette erreur dans le Tovarichtch. En un mot, on a trouvé un excellent prétexte pour escamoter la question des des deux tendances du mouvement ouvrier de 1848 en Allemagne ; la tendance de Born (apparentée à nos économistes) et la tendance marxiste. Il est plus que naturel qu’on exploite l’erreur d’un contradicteur, même quand il ne s’agit que du nom de Born. Mais escamoter au moyen de correctifs à la traduction, le fond du problème, c’est s’échapper par la tangente. (Note de Lénine à l’édition de 1908. N.R.)

[3] Khlestakov : personnage symbolisant le hâbleur dans le Réviseur de Gogol.(N.R.)

Lénine, Postface à “Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique”

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