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Les plus grands textes révolutionnaires de la Révolution française
mercredi 4 décembre 2013, par
Les plus grands textes révolutionnaires de la Révolution française
On ne sâĂ©tonnera pas de ne pas trouver dans ces « grands textes de la rĂ©volution française » aucun auteur de la bourgeoisie comme Robespierre, Danton, Couthon ou Saint-Just mais plutĂŽt les reprĂ©sentants rĂ©volutionnaires des sans culottes : ThĂ©ophile Leclerc, Jacques Roux ; Varlet, Sylvain MarĂ©chal, Claire Lacombe, etc ⊠Nous ne cultiverons ici aucun courant bourgeois, ni le jacobinisme ni la gironde, mais le peuple des bras nus et ses reprĂ©sentants politiques.
Lettre de convocation des Etats Généraux à Versailles :
« De par le roi
« Nous avons besoin du concours de tous nos fidĂšles sujets pour Nous aider Ă surmonter toutes les difficultĂ©s oĂč Nous Nous trouvons, relativement Ă lâĂ©tat de nos finances, et pour Ă©tablir, suivant nos vĆux, un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intĂ©ressent le bonheur de nos sujets et la prospĂ©ritĂ© de notre royaume. Ces grands motifs nous ont dĂ©terminĂ© Ă convoquer lâassemblĂ©e des Etats de toutes les provinces de notre obĂ©issance, tant pour Nous conseiller et Nous assister dans toutes les choses qui seront mises sous ses yeux, que pour nous faire connaĂźtre les souhaits et les dolĂ©ances de nos peuples (...) »
Le Roi de France
Fait Ă Versailles le 24 janvier 1789
Les revendications contradictoires des cahiers de dolĂ©ances de la RĂ©volution « française » :
« Sa MajestĂ© sera trĂšs humblement suppliĂ©e dâordonner la suppression de tous les privilĂšges attribuĂ©s Ă tous les fonds de terre rĂ©putĂ©s nobles, quelle que soit la qualitĂ© de leur possesseur ; et que les impositions de toutes natures (. .) soient supportĂ©s par tous les fonds de terre indistinctement (...) »
Cahiers de dolĂ©ances de la communautĂ© dâUchau, sĂ©nĂ©chaussĂ©e de Nimes, 14 mars 1789
« (...) La conservation des exemptions personnelles et des distinctions dont la noblesse a joui dans tous les temps sont des attributs qui la distinguent essentiellement et qui ne pourraient ĂȘtre attaquĂ©s ou dĂ©truits quâen opĂ©rant une confusion des ordres. Lâabus qui rĂ©sulterait dâune telle innovation est trop Ă©vident pour quâil soit nĂ©cessaire de le discuter. La Noblesse du bailliage dâAmont demande donc que lâordre dont elle fait partie soit maintenu dans toutes ses prĂ©rogatives personnelles (...) Tous les ordres Ă©tant unanimement convenus de respecter les propriĂ©tĂ©s, la Noblesse nâentend en aucune maniĂšre se dĂ©pouiller des droits seigneuriaux honorifiques et utiles tels que justice haute, moyenne et basse, chasse, pĂȘche, mainmorte, tailles, corvĂ©es, lods, colombiers, censes, redevances, dĂźmes, commise, mainmise, droit de retrait, consentement, et autres quels quâils soient (...) Si lâinamovibilitĂ© des juges des justices seigneuriales est contestĂ©e par le Tiers Etat, les dĂ©putĂ©s la maintiendront de tout leur pouvoir, ainsi que la justice des seigneurs dans son Ă©tat actuel, et ce pour lâintĂ©rĂȘt mĂȘme des communautĂ©s. »
Cahiers de dolĂ©ance de la Noblesse du Bailliage dâAmont, 12 aoĂ»t 1789
« On demande la suppression entiĂšre de la gabelle, vrai flĂ©au de lâEtat, la vente libre du tabac, la suppression des traites dans lâintĂ©rieur du royaume, la chasse libre Ă tout propriĂ©taire, nâĂ©tant pas juste que les moissons soient ravagĂ©es pour flatter lâostentation des nobles et ruiner le laboureur, lâamortissement des rentes dues au seigneur (...), un Ă©gal dâimpĂŽts (...), lâextinction de la taille, capitation et accessoires, lâabolition de la fĂ©odalitĂ© (...), suppression des francs-fiefs, (...) faire rendre compte aux ministres des fonds qui leur sont confiĂ©s. »
Assemblée du bourg de Chérances, 6 mars 1789
« Sire, ce nâest quâavec la plus vive douleur que nous voyons de grosses pensions accordĂ©es Ă des courtisans vils et intrigants, qui se parent aux yeux de Votre majestĂ© des dehors du mĂ©rite. Des Ă©moluments considĂ©rables sont attachĂ©s Ă des charges sans fonctions. Si vous saviez, Sire, de combien de sueurs, de combien de larmes est arrosĂ© lâargent qui entre dans vos trĂ©sors (...) Nous ne pouvons nous dissimuler, Sire, que câest la noblesse qui consume la majeure partie des revenus de lâEtat. (...) »
Cahier de doléances de Saint-Quintin et Cayra
« Pour nous reprĂ©senter aux Etats GĂ©nĂ©raux, nous ne pouvons choisir ni seigneur ni noble sans le plus grand danger. Il est des seigneurs humains, gĂ©nĂ©reux, bienfaisants ; mais ils ne sont pas moins jaloux de leurs droits, de leurs privilĂšges et de nous tenir dans leur dĂ©pendance. »
Cahier de doléances de Vieuvic
« Nous dĂ©clarons ici, au nom de lâhumanitĂ©, lâextinction de certains droits fĂ©odaux que lâignorance des siĂšcles barbares a consacrĂ©s Ă lâorgueil fĂ©roce des nobles possesseurs de quelques vieux chĂątels. »
Cahier de doléance des vitriers de Saint-Maixent
« Nous dĂ©clarons ne jamais consentir Ă lâextinction des droits qui ont caractĂ©risĂ© jusquâici lâOrdre Noble et que nous tenons de nos ancĂȘtres. .. Nous prescrivons formellement Ă notre dĂ©putĂ© de sâopposer Ă tout ce qui pourrait porter atteinte aux propriĂ©tĂ©s utiles et honorifiques de nos terres (...) »
Cahier de doléances de la Noblesse du Bailliage de Montargis
« Nous respectons les droits lĂ©gitimes de Messieurs de la Noblesse, mais nây a-t-il pas des droits illĂ©gitimes, des droits ridicules, des droits tyranniques ? Le franc-fief, le rachat : parce que lâun de nos parents meurt, il faut payer une somme (...) Les lods et ventes perçus quand il nâest question que de lâĂ©changez dâun champ avec un autre, la servitude, lâesclavage des moulins. (...) »
Cahier de doléances de Ruca et Landébia
« Que le Tiers Ă©tat, satisfait de tous les droits quâil a acquis et de ceux que la noblesse a perdus, cesse enfin de se plaindre, quâil jette les yeux sur tous les Etats de lâEurope : il y verra dans tous les royaumes une noblesse plus privilĂ©giĂ©e que la noblesse française. »
Cahier de doléances de la Noblesse de la sénéchaussée de Castres
« Nous ne paierons plus aux seigneurs de rachats ni lods ni ventes, mais nous les paierons aux hĂŽpitaux Ă lâavenir, pour lâentretien, pour la nourriture des mineurs, orphelins, infirmes, vieillards, incapables de gagner leur vie dans lâĂ©tendue du fief. (...) Que toutes les abbayes soient supprimĂ©es au profit de Sa MajestĂ© pour payer la dette nationale. »
Cahier de dolĂ©ances des artisans de Pont-LâabbĂ©
« Que la loi catholique et romaine, qui depuis Clovis a toujours Ă©tĂ© la foi du royaume trĂšs chrĂ©tien, y soit la seule permise et autorisĂ©e, sans mĂ©lange dâaucun autre culte public ; quâil soit pris des prĂ©cautions contre lâabus que les protestants commencent Ă faire de lâĂ©dit qui leur rend lâĂ©tat civil (...) Que les ecclĂ©siastiques soient maintenus dans la jouissance de toutes les dĂźmes dont ils sont en possession, de quelque nature quâelles puissent ĂȘtre (...) »
Cahier de dolĂ©ances du ClergĂ© du bailliage dâOrlĂ©ans
« Dâordonner que, conformĂ©ment aux anciennes lois de lâEglise et Ă lâadministration primitive des revenus affectĂ©s aux ecclĂ©siastiques, les dĂ©cimateurs soient obligĂ©s de laisser annuellement, dans lâ Ă©tendue de leurs bĂ©nĂ©fices, une portion dĂ©terminĂ©e de leur dĂźme, pour ĂȘtre appliquĂ©e Ă la subsistance des pauvres. (...) Que cette communautĂ©, ayant Ă©prouvĂ© une Ă©migration des sujets non catholiques de Sa MajestĂ©, par lâeffet de la rĂ©vocation de lâEdit de Nantes en 1685 (...) ne peuvent sâempĂȘcher de supplier sa MajestĂ© dâĂ©tendre ses bienfaits jusquâĂ rĂ©voquer entiĂšrement les exceptions protĂ©es par le susdit Ă©dit (...) »
Cahier de dolĂ©ances de la communautĂ© dâUchau â sĂ©nĂ©chaussĂ©e de NĂźmes
« Par reconnaissance pour la haute-noblesse, par reconnaissance pour les gentilshommes qui, par leur bravoure, aux dĂ©pens de leur vie, soutiennent nos intĂ©rĂȘts, Ă©loignent lâennemi, dĂ©fendent et gardent la patrie, on souhaiterait que leur principal manoir et le chef-lieu de leur fief dâoĂč ils tirent leur nom, fussent exempts dâimpĂŽts (...) »
Cahiers de dolĂ©ances dâOrlĂ©ans
« Nous disons que le premier Ordre du Royaume offre au premier coup dâĆil des richesses extraordinaires presque toujours employĂ©es Ă des dĂ©penses dâostentation, qui peuvent tout Ă la fois suffire Ă lâacquit des dettes de lâEtat et Ă leur honnĂȘte entretien. Pour poursuivre ce but, il faut rĂ©duire tout le Haut-ClergĂ© au tiers de leur revenu (...) et tout le bas clergĂ© ou sĂ©culier Ă 1500 livres de pension (...) »
Cahiers de doléances de Le Burgaud (Haute Garonne)
« Ainsi la noblesse jouit de tout, possĂšde tout, et voudrait sâaffranchir de tout ; et cependant si la noblesse commande les armĂ©es, câest le Tiers Ă©tat qui les compose ; si la noblesse verse une goutte de sang, le tiers Ă©tat en rĂ©pand des ruisseaux. La noblesse vide le trĂ©sor royal, le Tiers Ă©tat le remplit ; enfin le Tiers Ă©tat paie tout et ne jouit de rien. »
Cahiers de dolĂ©ance dâAix
« On fermerait en vain les yeux sur la rĂ©volution (...) elle nâen est pas moins rĂ©elle. »
Sieyés, un des initiateurs de la révolution française
dans « Quâest-ce que le tiers Ă©tat ? »
« Un Anglais qui nâest pas pĂ©nĂ©trĂ© dâestime et dâadmiration pour la façon sublime dont se rĂ©alise en ce moment une des plus importantes rĂ©volutions que le monde ait jamais vu, est sans doute mort Ă tout sens de la vertu et de la libertĂ© (...). »
Journal anglais The Morning Post du 21 juillet 1789,
sur la prise de la Bastille
De Varlet, le « Projet de mandat spĂ©cial et impĂ©ratif » en 1792 :
Mandataires du Peuple,
Vous ĂȘtes sortis du rang des simples citoyens, pour aller, en dernier ressort, agiter l’urne de nos destinĂ©es ; Ă©coutez le langage austĂšre de vos commettants, et peut-ĂȘtre cette fois vous serez, au sanctuaire des lois, pĂ©nĂ©trĂ©s de vos devoirs comme nous le sommes de nos droits.
Mandataires du Peuple, de l’instant que des Ă©vĂšnements majeurs ont forcĂ© nos dĂ©putĂ©s Ă nous convoquer en assemblĂ©e primaire, la souverainetĂ© du Peuple a retournĂ© Ă sa source ; nous nous sommes ressaisis de toute notre indĂ©pendance ; par raison nous avons encore obĂ©i aux lois que vous ĂȘtes appelĂ©s Ă refaire, parce que, bien qu’elles soient dĂ©fectueuses, elles peuvent Ă©viter l’anarchie que suivrait leur silence absolu. Ainsi donc notre obĂ©issance n’est que conditionnelle, et rĂ©unis dans notre assemblĂ©e primaire, nous n’en avons pas moins senti qu’au moment oĂč les dĂ©positaires de nos intĂ©rĂȘts nous les remettaient, c’Ă©tait d’abord pour les discuter nous-mĂȘmes. Tout ce qui intĂ©ressait essentiellement l’organisation, l’ordre, l’harmonie, la reconstruction mĂȘme de l’Ă©difice social, Ă©tait de notre compĂ©tence. Nous nous en sommes occupĂ© et nous vous donnerons aprĂšs de courtes rĂ©flexions, le rĂ©sultat de nos dĂ©libĂ©rations.
Mandataires du Peuple, c’est particuliĂšrement dans l’Ă©nonciation de nos volontĂ©s, que rĂ©side le plus beau de nos droits, Croyez-vous que nous aurions exercĂ© notre souverainetĂ© dans toute sa plĂ©nitude, en ne faisant qu’Ă©lire ceux qui nomment les dĂ©putĂ©s Ă la convention nationale. Ce mode d’Ă©lection n’est-il pas dĂ©jĂ une premiĂšre aliĂ©nation de nos droits, puisque les choix faits n’ont point encore cette fois Ă©manĂ© immĂ©diatement de nous. Vos concitoyens s’aperçoivent qu’ils n’ont en jusqu’ici qu’un fantĂŽme de libertĂ© ; ils en fixeront le sens ; quand ils renoncent momentanĂ©ment Ă l’exercice de leur souverainetĂ© pour en laisser l’usufruit Ă leurs mandataires ils entendent que dĂ©sormais ce soit Ă des conditions prescrites. Nos dĂ©putes, vous ne serez plus nos reprĂ©sentants[1], vous serez nos mandataires, nos organes : vous verrez tracĂ©e devant vous, la ligne que vous devez suivre. Avant d’entamer sĂ©rieusement vos travaux, vous aller recevoir le plan de conduite que nous vous avons dressĂ©. Si les lois de vos prĂ©dĂ©cesseurs n’ont pu jusqu’ici prendre une caractĂšre respectable, Ă qui s’en prendre ? aux lĂ©gislateurs qui se sont cru infiallables, et parce qu’ils discutaient, dĂ©crĂ©taient, ont pensĂ© qu’ils exprimaient les volontĂ©s du souverain, lorsque trop souvent ils ne les prĂ©sumaient pas. Les lois ne doivent point ĂȘtre le rĂ©sultat des impressions que produisent des orateurs communĂ©ment plus captieux que sincĂšres, mais bien le recensements des ordres intimĂ©s par les assemblĂ©es primaires. En rĂ©digeant notre mandat, nous ne nous sommes pas inquiĂ©tĂ©s si ce mode Ă©tait suivi par toutes les sections de la France libre, il nous a suffi de savoir que nous en avions le droit. Dans un Ă©tat oĂč le peuple est tout, le premier acte de la souverainetĂ© est d’Ă©lire, le second, de rĂ©diger des pouvoirs, des mandats Ă ceux Ă©lus. Les dĂ©putĂ©s constituants se sont bien exercĂ©s Ă exalter nos droits imprescriptibles ; ils ont passĂ© sous silence l’article important des pouvoirs, des mandats. Au nom des principes qu’ils avoient eux - mĂȘmes reconnus, ils ont Ă©tĂ© aussi despotes que les rois dont ils avoient Ă©branlĂ© la monstrueuse autoritĂ©. La tyrannie s’est entĂ©e sur la tyrannie, et l’on a vu s’Ă©tablir une puissance sans frein, des dĂ©putĂ©s sans pouvoirs, sans mandats, qui ont pu facilement substituer leurs systĂšmes, leurs volontĂ©s particuliĂšres aux ordres du souverain. Ce vice capital vous l’extirperez.
Mandataires du Peuple,
d’aprĂšs les iniquitĂ©s constitutionelles, et lĂ©gislatives dont nous fĂ»mes tĂ©moins, pensez-vous que vos concitoyens jaloux de conserver leur indĂ©pendance, puissent n’ĂȘtre point mĂ©fiants ? oh ! ils vous le dĂ©clarent avec franchise, Ă l’avenir tous les individus, revĂȘtus de pouvoirs, exciteront leurs vives sollicitudes. L’expĂ©rience prouve que si, je ne dirai point la surveillance, mais la force du Peuple, n’est point lĂ pour maintenir ses Mandataires, les remettre dans la route, ils sont prĂȘts Ă oublier ceux desquels ils relĂšvent.
Point de dĂ©putĂ©s sans pouvoirs, sans mandats : ce principe nous garantit de la tyrannie lĂ©gislative : il est si prĂ©cieux, qu’il doit trouver sa place dans la dĂ©claration des droits de l’homme.
En 1789, engourdis par les habitudes d’un rĂ©gime oppresseur, nous n’avions pas de grandes connaissances en droit public ; nous n’Ă©prouvions qu’un sentiment, celui de nos maux, il nous porta Ă rĂ©diger des cahiers, qui furent les prĂ©liminaires de la rĂ©volution Françoise, donnĂšrent la conception Ă la libertĂ©. Nos dolĂ©ances, nos plaintes firent connaĂźtre les tyrannies innombrables, qui censuraient, absorbaient, Ă©crasaient la partie du Peuple la plus respectable, celle des citoyens laborieux. Le remĂ©die Ă toutes les turpitudes d’un rĂ©gime odieux fut l’immortelle proclamation de nos droits : et nous ferions moins aujourd’hui, que le gĂ©nie des Peuples libres plane sur notre sol ; aujourd’hui que tous fiers et orgueilleux du simple titre du citoyen, auquel nous avons rĂ©solu de ne renoncer qu’avec la vie : et nous ne sentirons par de quelle dangereuse consĂ©quence il deviendrait d’investir toujours, d’une autoritĂ© sans bornes, ceux qui tiennent le dĂ©pĂŽt sacrĂ© de nos destinĂ©es.
Nous voulons bien croire qu’un grand nombre dĂ©putĂ©s, Ă©lus Ă la convention nationale, inspirent la confiance ; mais ce bon augure qu’on tire des choix faits, n’est point suffisant pour nous rassurer. On peut avancer, sans crainte d’ĂȘtre dĂ©menti, une triste vĂ©ritĂ©. c’est que dans les deux premiĂšres sessions nationales, l’amour de la patrie fut loin d’ĂȘtre un sentiment vulgaire ; on y vit le raffinement de l’intrigue, le royalisme, le failletisme, le feuillantisme, les faux talents, l’orgueil, l’apathie, l’insouciance, toutes les passions et quelques vertus.
Avec les amans de la libertĂ©, nous nous fĂ©licitons d’avoir vu s’ensevelir le despotisme royal, dans la journĂ©e du dix aoĂ»t. Nous en avons tressailli de joie, et cependant nous avons dit aux citoyens qui s’enthousiasment au seul mot de rĂ©publique : songez que vous n’ĂȘtes point affranchis de tous les despotismes : non. non, les palais des rois ne sont pas les demeures exclusives despotes ; que votre haine se dirige contre les ambitieux qui songeraient Ă rĂ©gner sur les dĂ©bris de trĂŽne, on pourraient voir, dans la seconde rĂ©volution, de nouvelle chances Ă courir, une carriĂšre neuve ouverte Ă leurs intrigues.
Mandataires du Peuple, vos prĂ©dĂ©cesseurs, lorsqu’ils furent nommĂ©s, eurent, comme vous, notre confiance : ils en abusĂšrent ; ils prouvĂšrent que, pour avoir plus de talents, ils n’en avoient pas moins des cĆurs pĂ©tris de mille faiblesses. Vos concitoyens sont depuis devenus inquiets, ombrageux, mĂ©fiants toutes les fois qu’ils confient Ă leurs mandataires, le soin de discuter leurs intĂ©rĂȘts. Ils savent combien exige le poste important de lĂ©gislateur ; qu’une profonde connaissance des hommes qu’un gĂ©nie abondant et facile, qu’une philosophie consommĂ©e ne sera toujours le partage que d’une trĂšs-faible minoritĂ©. Ce dont ils ont droit de vous sommer, c’est de dĂ©ployer une grande Ă©nergie, Ă la convention nationale, d’ĂȘtre pour le premier auteur de nos maux, des juges sĂ©vĂšres, inflexibles, pour ne paraĂźtre que justes, d’opposer aux doucereux modĂ©rĂ©s, aux patriotes tartufes, aux savants astucieux, la chaleur, la franchise, des talents naturels sans emphase. Chacun de nous attend en suspens le bien-ĂȘtre que vous devez nous faire Ă©prouver. Vous dire que vos commettants se flattent qu’ils vont trouver en vous des lĂ©gislateurs ardents, magnanimes, ce ne serait pas rendre ce qui se passe au dedans de nous, car nous ne pouvons nous dĂ©fendre de la mĂ©fiance, mĂȘme sur ceux qui ont rĂ©uni nos suffrages pour les juger, nous les attendons Ă la sortie de leur carriĂšre conventionnelle.
Mandataires du Peuple,
Vous avez dĂ©clarĂ© que vous Ă©tiez rĂ©vocables ; nous dĂ©terminerons facilement les cas oĂč vous pouvez l’ĂȘtre. L’expression, la notification de nos volontĂ©s vous donnera la mesure de vos devoirs, vous rappellera sans cessĂ© au temple de lois, que vous n’ĂȘtes que des fondes de procuration, chargĂ©s de donner un plus grand dĂ©veloppement Ă nos idĂ©es.
Les Citoyens de la section des hommes libres[2], rĂ©unis en assemblĂ©e primaire, considĂ©rant qu’ils font partie du souverain, et qu’Ă ce titre ils ont droit de manifester des volontĂ©s ; qu’au moment oĂč ils voient leurs concitoyens donner le dangereux exemple des pouvoirs illimitĂ©s, sans dĂ©terminer ni prendre les mesures seules efficaces pour empĂȘcher des Mandataires d’abuser de leur confiance ; qu’ils ont cependant appris Ă connaĂźtre le danger qu’il y a de laisser aux dĂ©putĂ©s du Peuple, une libertĂ© absolue d’opinion. qu’il paraĂźt dĂ©jĂ constant que la convention nationale a reconnu le droit qu’a le souverain de sanctionner lui-mĂȘme ses lois ; que la dĂ©claration de ce principe serait illusoire et impraticable, si dans ses assemblĂ©es primaires le Peuple ne se familiarisait pas Ă discuter ses intĂ©rĂȘts les plus majeurs, si les principaux objets de la mission des mandataires n’Ă©taient point dĂ©terminĂ©s par les commettants ; ont rĂ©solu d’expliquer quelle fut leur intention en appelant leurs dĂ©putĂ©s Ă la convention nationale, de quelle autoritĂ© ils ont voulu les investir, et d’arrĂȘter[3] les conventions qu’ils font avec leurs Mandataires.
Mandataires du Peuple,
Nous vous avons Ă©lus pour nous donner des lois constitutionnelles, formĂ©es de tout ce que l’Ă©tude de la nature, les leçons du temps, l’expĂ©rience des anciennes rĂ©publiques, la sagesse des philosophes, la science des publicistes, offrent de plus propre Ă rendre heureux les hommes destinĂ©s Ă vivre en sociĂ©tĂ©. Le code constitutif des François sera tel, que tous les peuples du monde n’auront pas de plus pressant besoin que celui de l’adopter. Vous cimenterez le pacte social par des institutions bienfaisantes : les signes certains auxquels nous voulons les reconnaĂźtre ; sont l’extirpation de la mendicitĂ©, la disparition graduelle de la trop grande inĂ©galitĂ© des fortunes[4], la rĂ©gĂ©nĂ©ration des mĆurs, la propagation des lumiĂšres, le concours unanime des citoyens aux charges, aux avantages de la sociĂ©tĂ©, la sĂ©paration bien distincte des fonctions publiques, les moyens sĂ»rs de rĂ©pression contre les usurpateurs ou dĂ©prĂ©dateurs, l’Ă©mulation, l’encouragement accordĂ©s au talents dirigĂ©s vers utilitĂ© commune, les tĂ©moignages authentiques de reconnaissance et d’estime donnĂ©s aux citoyens que se livrent avec constance Ă la dĂ©fense des droits du peuple, l’isolement, la honte, le mĂ©pris, la nullitĂ© aux Ă©goĂŻstes, aux insouciants. Enfin quand vous dresserez les articles du contrat social, vous vous imaginerez organiser une communautĂ©, oĂč chacun ne doit recueillir qu’Ă raison de la part qu’il y a misĂ©.
Vous jugerez Louis XIV comme un simple citoyen, puisque sa premiĂšre sentence de rĂ©probation Ă©tait prononcĂ©e par le vĆu exprĂšs du peuple, avant le jour oĂč il voulut mettre Ă fin le plus exĂ©crable des complots, dont, par des preuves ostensibles et palpables, on peut lui prouver qu’il Ă©tait le chef.
Pour tous ceux qui restent da la famille des Bourbons, renfermés dans le Temple, vous imiterez les Romains, qui chassÚrent les Tarquins.
Vous perfectionnerez la dĂ©claration des droits de l’homme.
Vous poserez la base, jusqu’ici si nĂ©gligĂ©e, du bonheur social ; elle doit se trouver dans un plan d’Ă©ducation nationale, calquĂ© en tout sur des principes de libertĂ©, d’Ă©galitĂ©, soignĂ© dans son exĂ©cution.
Vous demanderez qu’aucun pĂšre de famille ne puisse avoir chez lui, pour ses enfants des instituteurs particuliers ; qu’ils soient tous obligĂ©s de les faire participer aux cours d’instruction publique.
Vous reformez, refondrez la constitution dans tous les articles qui contrarient le libre exercice de notre souverainetĂ© : nous demandons une constitution populaire qui puisse hardiment soutenir le parallĂšle de la dĂ©claration des droits de l’homme ; ce n’est pas seulement une constitution sans roi ni royautĂ©, mais sans dictateurs, ni sĂ©nateurs, ni triumvirs, ni dĂ©cemvirs, ni tribuns, ni aucun chef quelconque, qui sous un autre dĂ©nomination, serait investi des mĂȘmes pouvoirs. Vous ne toucherez point aux articles de la constitution qui consacrent la permanence, l’unitĂ© de chambre, le pĂ©riode de deux annĂ©es pour la réélection des dĂ©putĂ©s, leur nombre Ă chaque lĂ©gislature ; vous conserverez la distribution de la France en quatre-vingt-trois dĂ©partements. Nous trouverons dans cette division-la mĂȘme, le moyen le plus capable maintenir toutes les parties de la France libre, dans l’unitĂ© nationale, et de toujours ramener Ă un centre commun d’activitĂ©, toutes les opĂ©rations qui vivifient un grand Ă©tat ; si c’est lĂ ce qu’on entend par le mot rĂ©publique, nous voulons impĂ©rativement la rĂ©publique.
Vous ajouterez cet article important Ă la dĂ©claration des droits de l’homme : la souverainetĂ© du peuple est le droit naturel qu’ont des citoyens, dans les assemblĂ©es, d’Ă©lire sans intermĂ©diaires Ă toutes les fonctions publiques, de discuter eux-mĂȘmes leurs intĂ©rĂȘts, de rĂ©diger des mandats aux dĂ©putĂ©s qu’ils commettent pour faire les lois, de se rĂ©server la facultĂ© de rappeler et de punir ceux de leurs mandataires qui outrepasseraient leur pouvoirs ou trahiraient leurs intĂ©rĂȘts ; enfin d’examiner les dĂ©crets, qui tous hormis ceux que commandent des circonstances particuliĂšres, ne peuvent avoir force de lois, qu’ils n’aient Ă©tĂ© soumis Ă la sanction de souverain dans les assemblĂ©es primaires.
IndĂ©pendamment de la nomination par le peuple Ă toutes les fonctions publique, vous ferez Ă©tablir des rĂšgles invariables d’admission aux emplois auxquels seront obligĂ©s de s’astreindre les chefs des diverses administrations, ces rĂšgles feront disparaĂźtre des prĂ©fĂ©rences injustes, lorsqu’il s’agira de la distribution d’un patrimoine commun, l’Ă©tranger n’insultera plus au citadin, le cĂ©libataire au pĂšre de famille, le riche paresseux et ignare au citoyen indigent et utile.
Vous assurerez d’une maniĂšre stable l’Ă©tat civil et les droits naturels des citoyens.
Vous demanderez que les administrateurs de dĂ©partement, de district et toutes les municipalitĂ©s de la France libre, soient tenus de dĂ©poser dans un lieu public de leur rĂ©sidence respective, un double de leurs registres, oĂč seront, tout au long, consignĂ©es jusqu’aux moindres opĂ©rations, et que les citoyens pourront tous les jours consulter.
Vous statuerez sur l’accumulation des fonctions. Deux postes ne peuvent ĂȘtre bien occupĂ©s par le mĂȘme individu : vous demanderez qu’on soit tenu d’opter.
Vous ferez dĂ©crĂ©ter comme loi fondamentale, qu’il n’y a plus, en France, qu’on pouvoir, celui du Peuple dans les assemblĂ©es primaires et dans ses mandataires, consĂ©quemment que l’exĂ©cution des lois sera dĂ©sormais confiĂ©e Ă une commission exĂ©cutive, composĂ©e de fonctionnaires amovibles en petit nombre, comptables Ă Ă©poque fixe. Chaque citoyen appelĂ© Ă l’exĂ©cution des lois, sera, Ă son tour, prĂ©sident de la commission exĂ©cutive.
Vous ferez dĂ©clarer que les ministres seront destituĂ©s quand l’opinion du peuple les dĂ©noncera, réélus tous les deux ans : qu’Ă cette Ă©poque le corps lĂ©gislatif enverra dans toutes les assemblĂ©es primaires, une liste de candidats.
Vous demanderez un mode sĂ©vĂšre de responsabilitĂ© particulier aux citoyens chargĂ©s de l’exĂ©cution des lois.
Vous ferez des lois pour décerner de grandes récompenses aux Mandataires du Peuple, et à tous autres fonctionnaires qui se seront signalés dans leur poste.
Vous demanderez l’Ă©tablissement d’un code pĂ©nal pour les fonctionnaires publics prĂ©varicateurs, lequel prononcera la peine de mort pour un Mandataire du Peuple con vaincu d’avoir trahi les intĂ©rĂȘts de ses commettants. Vous spĂ©cifierez, prĂ©viendrez tellement les cas dĂ©serter les postes pour les laisser aux citoyens probes et dĂ©sintĂ©resses.
Pour connaĂźtre dĂ©sormais de toutes les atteintes portĂ©es aux droits publics des citoyens, pour appliquer la loi de responsabilitĂ© aux dĂ©putĂ©s ou fonctionnaires infidĂšles, vous crĂ©erez une nouvelle institution composĂ©e de patriotes d’Ă©lite, Ă©prouvĂ©s dans les fonctions de lĂ©gislateurs ou d’officiers municipaux. Ces citoyens respectables seront nommĂ©s les magistrats du souverain.
Vous demanderez que la gĂ©nĂ©rositĂ© française s’exerce, avec grandeur, Ă Ă©lever jusque dans les moindres villes, des monuments Ă l’humanitĂ© souffrante ; que lĂ , citoyens, femmes, enfants, infirmes ou disgraciĂ©s de la nature, et tous ceux qui joignent Ă la misĂšre les calamitĂ©s qui nous affligent, tous indistinctement, reçoivent des secours prompts, abondants, bien administrĂ©s ; que les aliments y soient sains, dĂ©licats, tels qu’ils conviennent Ă des ĂȘtres qui pĂątissent, et qui ont droit d’attendre des grandes consolations d’un Peuple libre.
Vous rĂ©aliserez ce beau projet d’Ă©lever quatre hĂŽpitaux, aux extrĂ©mitĂ©s de la capitale.
Vous ferez dĂ©clarer que tous les François naissent soldats, que pour les accoutumer Ă une discipline stricte et nĂ©cessaire, et les exercer aux Ă©volutions militaires, chaque citoyen sera, depuis 18 jusqu’Ă 21 ans, enrĂ©gimentĂ© comme troupe de ligne.
Vous ferez reconnaĂźtre que la nation ayant proclamĂ© la libertĂ© des cultes, ne peut plus, sans contrarier ce principe, salarier une secte particuliĂšre, ni mĂȘme lui livrer gratuitement des Ă©difices ; que cependant elle prend toujours sous sa protection les ecclĂ©siastiques infirmes ou avancĂ©s en Ăąge, parce qu’ils sont hors d’Ă©tat de se rendre utiles.
Vous ferez prohiber la vente de l’argent et des papiers Ă l’empreinte de la nation ; vous les dĂ©clarerez propriĂ©tĂ©s nationales ; qu’aucun individu, sous des peines expresses, ne pourra ni vendre, ni accaparer.
Vous ferez vouer Ă l’infamie tous les accapareurs ; vous demanderez des confiscations au profit du trĂ©sor national, des peines afflictives, des peines de mort contre ces sangsues des Ă©tats.
Nous dĂ©clarons vouloir user du droit que nous avons de ne point consentir le premier impĂŽt, qu’au prĂ©alable on ne nous ait justifiĂ©, par de comptes rendus publics, de l’emploi des contributions.
Vous nous donnerez un tableau des biens vendus et Ă vendre, celui des dettes acquittĂ©es Ă acquitter, un Ă©tat dĂ©taillĂ©, clair, net, dĂ©finitif des finances, et vous n’abandonnerez point cette fois vos postes que vous ne nous ayez, sur cet article, donnĂ© des comptes satisfaisants.
Vous entretiendrez avec nous, pendant toute votre mission, une correspondance active.
Notes
1 Presque toujours celui qui reprĂ©sente s’imagine ĂȘtre rĂ©ellement, et il est de principe que notre inaliĂ©nable souverainetĂ© ne peut ni se dĂ©lĂ©guer, ni se reprĂ©senter.
2 Cette section n’est encore qu’imaginaire.
3 Si le Peuple savait ce qu’il est, si des mandate il avait usĂ© de droit qu’il a d’exercer lui-mĂȘme sa souverainetĂ© dans les assemblĂ©es primaires alors les lois seraient ce qu’elles doivent ĂȘtre dans leur essence, des actes du souverain aux dĂ©lĂ©guĂ©s, et non des Mandataires aux commettants, C’est ainsi qu’on procĂšde dans les rĂ©publiques.
4 On n’entend point parler ici des grandes propriĂ©tĂ©s acquises par de belles spĂ©culations, ou des entreprises hardies, ni gĂȘner en rien nos rapports commerciaux avec l’Ă©tranger, mais seulement empĂȘcher que par l’agiotage, le monopole, l’accaparement, les fortunes particuliĂšres se grossissent aux dĂ©pens de la fortune publique.
Le Manifeste des Egaux, rédigé par Jacques Roux, dirigeant des Enragés et présenté à la Convention le 25 juin 1793
Adresse prĂ©sentĂ©e Ă la Convention nationale au nom de la section des Gravilliers, de Bonne nouvelle et du Club des Cordeliers, par Jacques Roux, officier municipal, Ă©lecteur du dĂ©partement et membre du Club des Cordeliers, rĂ©dacteur de lâadresse et orateur de la dĂ©putation
Peuple, je brave la mort pour soutenir tes droits, prouve-moi ta reconnaissance en respectant les personnes et les propriétés.
« DĂ©lĂ©guĂ©s du peuple français !
« Cent fois cette enceinte sacrĂ©e a retenti des crimes des Ă©goĂŻstes et des fripons ; toujours vous nous avez promis de frapper les sangsues du peuple. Lâacte constitutionnel va ĂȘtre prĂ©sentĂ© Ă la sanction du souverain ; y avez-vous proscrit lâagiotage ? Non. Avez-vous prononcĂ© la peine de mort contre les accapareurs ? Non. Avez-vous dĂ©terminĂ© en quoi consiste la libertĂ© du commerce ? Non. Avez-vous dĂ©fendu la vente de lâargent monnayĂ© ? Non. Eh bien ! Nous vous dĂ©clarons que vous nâavez pas tout fait pour le bonheur du peuple.
La libertĂ© nâest quâun vain fantĂŽme quand une classe dâhommes peut affamer lâautre impunĂ©ment. LâĂ©galitĂ© nâest quâun vain fantĂŽme quand le riche par le monopole exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La rĂ©publique nâest quâun vain fantĂŽme quand la contre-rĂ©volution sâopĂšre, de jour en jour, par le prix des denrĂ©es, auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre, sans verser des larmes.
Cependant, ce nâest quâen arrĂȘtant le brigandage du nĂ©goce, quâil faut bien distinguer du commerce ; ce nâest quâen mettant les comestibles Ă la portĂ©e des sans-culottes, que vous les attacherez Ă la RĂ©volution et que vous les rallierez autour des lois constitutionnelles.
Eh quoi ! Parce que des mandataires infidĂšles, les hommes dâEtat, ont appelĂ© sur notre malheureuse patrie les flĂ©aux de la guerre Ă©trangĂšre, faut-il que le riche nous en dĂ©clare une plus terrible encore au-dedans ? Parce que trois cent mille Français, traĂźtreusement sacrifiĂ©s, ont pĂ©ri par le fer homicide des esclaves des rois, faut-il que ceux qui gardaient leurs foyers soient rĂ©duits Ă dĂ©vorer des cailloux ? Faut-il que les veuves de ceux qui sont morts pour la cause de la libertĂ© paient au prix de lâor, jusques au coton dont elles ont besoin pour essuyer leurs larmes ? Faut-il quâelles paient au prix de lâor, le lait et le miel qui servent de nourriture Ă leurs enfants ?
Mandataires du peuple, lorsque vous aviez dans votre sein les complices de Dumouriez, les reprĂ©sentants de la VendĂ©e, les royalistes qui ont voulu sauver le tyran ; ces hommes exĂ©crables qui ont organisĂ© la guerre civile, ces sĂ©nateurs inquisitoriaux qui dĂ©crĂ©taient dâaccusation le patriotisme et la vertu, la section des Gravilliers suspendit son jugement... Elle sâaperçut quâil nâĂ©tait pas du pouvoir de la Montagne de faire le bien qui Ă©tait dans son coeur, elle se leva...
Mais aujourdâhui que le sanctuaire des lois nâest plus souillĂ© par la prĂ©sence des Gorsas, des Brissot, des PĂ©tion, des Barbaroux et des autres chefs des appelants, aujourdâhui que ces traĂźtres, pour Ă©chapper Ă lâĂ©chafaud, sont allĂ©s cacher, dans les dĂ©partements quâils ont fanatisĂ©s, leur nullitĂ© et leur infamie ; aujourdâhui que la Convention nationale est rendue Ă sa dignitĂ© et Ă sa vigueur, et nâa besoin pour opĂ©rer le bien que de le vouloir, nous vous conjurons, au nom du salut de la RĂ©publique, de frapper dâun anathĂšme constitutionnel lâagiotage et les accaparements, et de dĂ©crĂ©ter ce principe gĂ©nĂ©ral que le commerce ne consiste pas Ă ruiner, Ă dĂ©sespĂ©rer, Ă affamer les citoyens.
Les riches seuls, depuis quatre ans, ont profitĂ© des avantages de la RĂ©volution. Lâaristocratie marchande, plus terrible que lâaristocratie nobiliaire et sacerdotale, sâest fait un jeu cruel dâenvahir les fortunes individuelles et les trĂ©sors de la rĂ©publique ; encore ignorons-nous quel sera le terme de leurs exactions, car le prix des marchandises augmente dâune maniĂšre effrayante, du matin au soir. Citoyens reprĂ©sentants, il est temps que le combat Ă mort que lâĂ©goĂŻste livre Ă la classe la plus laborieuse de la sociĂ©tĂ© finisse. Prononcez contre les agioteurs et les accapareurs : Ou ils obĂ©iront Ă vos dĂ©crets ou ils nây obĂ©iront pas. Dans la premiĂšre hypothĂšse, vous aurez sauvĂ© la patrie ; dans le second cas, vous aurez encore sauvĂ© la patrie, car nous serons Ă portĂ©e de connaĂźtre et de frapper les sangsues du peuple.
Eh quoi ! Les propriĂ©tĂ©s des fripons seraient-elles quelque chose de plus sacrĂ© que la vie de lâhomme ? La force armĂ©e est Ă la disposition des corps administratifs, comment les subsistances ne seraient-elles pas Ă leur rĂ©quisition ? Le lĂ©gislateur a le droit de dĂ©clarer la guerre, câest-Ă -dire de faire massacrer les hommes, comment nâaurait-il pas le droit dâempĂȘcher quâon pressure et quâon affame ceux qui gardent leurs foyers ?
La libertĂ© du commerce est le droit dâuser et de faire user, et non le droit de tyranniser et dâempĂȘcher dâuser. Les denrĂ©es nĂ©cessaires Ă tous doivent ĂȘtre livrĂ©es au prix auquel tous puissent atteindre, prononcez donc, encore une fois... les sans culottes avec leurs piques feront exĂ©cuter vos dĂ©crets...
Vous nâavez pas hĂ©sitĂ© Ă frapper de mort ceux qui oseraient proposer un roi, et vous avez bien fait ; vous venez de mettre hors la loi les contre-rĂ©volutionnaires qui ont rougi, Ă Marseille, les Ă©chafauds du sang des patriotes, et vous avez bien fait ; vous auriez encore bien mĂ©ritĂ© de la patrie, si vous eussiez mis Ă prix la tĂȘte des Capets fugitifs et des dĂ©putĂ©s qui ont dĂ©sertĂ© leur poste ; si vous eussiez expulsĂ© de nos armĂ©es les nobles et ceux qui tenaient leurs places de la cour ; si vous eussiez pris en otage les femmes, les enfants des Ă©migrĂ©s et des conspirateurs, si vous eussiez retenu pour les frais de la guerre les pensions des ci-devant privilĂ©giĂ©s, si vous eussiez confisquĂ© au profit des volontaires et des veuves les trĂ©sors acquis depuis la RĂ©volution par les banquiers et les accapareurs ; si vous eussiez chassĂ© de la Convention les dĂ©putĂ©s qui ont votĂ© lâappel au peuple, si vous eussiez livrĂ© aux tribunaux rĂ©volutionnaires les administrateurs qui ont provoquĂ© le fĂ©dĂ©ralisme, si vous eussiez frappĂ© du glaive de la loi les ministres et les membres du conseil exĂ©cutif qui ont laissĂ© former un noyau de contre-rĂ©volution Ă la VendĂ©e ; si enfin vous eussiez mis en Ă©tat dâarrestation ceux qui ont signĂ© les pĂ©titions anti-civiques, etc., etc... Or les accapareurs et les agioteurs ne sont-ils pas autant et plus coupables encore ? Ne sont-ils pas, comme eux, de vĂ©ritables assassins nationaux ?
Ne craignez donc pas de faire Ă©clater sur ces vampires la foudre de votre justice : ne craignez pas de rendre le peuple trop heureux. Certes, il nâa jamais calculĂ© lorsquâil a Ă©tĂ© question de tout faire pour vous. Il vous a prouvĂ©, notamment dans les journĂ©es du 31 mai et du 2 juin, quâil voulait la libertĂ© toute entiĂšre. Donnez-lui en Ă©change du pain, et un dĂ©cret ; empĂȘchez quâon ne mette le bon peuple Ă la question ordinaire et extraordinaire par le prix excessif des comestibles.
Jusques Ă prĂ©sent, les gros marchands qui sont par principe les fauteurs du crime, et par habitude les complices des rois, ont abusĂ© de la libertĂ© du commerce pour opprimer le peuple ; ils ont faussement interprĂ©tĂ© cet article de la dĂ©claration des droits de lâhomme qui Ă©tablit quâil est permis de faire tout ce qui nâest pas dĂ©fendu par la loi. Eh bien ! dĂ©crĂ©tez constitutionnellement que lâagiotage, la vente de lâargent-monnaie, et les accaparements sont nuisibles Ă la sociĂ©tĂ©. Le peuple qui connaĂźt ses vĂ©ritables amis, le peuple qui souffre depuis si longtemps verra que vous vous apitoyez sur son sort et que vous voulez sĂ©rieusement guĂ©rir ses maux ; quand il aura une loi claire et prĂ©cise dans lâacte constitutionnel, contre lâagiotage et les accaparements, il verra que la cause du pauvre vous tient plus Ă cĆur que celle du riche, il verra quâil ne siĂšge point parmi vous des banquiers, des armateurs, et des monopoleurs ; il verra enfin que vous ne voulez pas la contre-rĂ©volution.
Vous avez, il est vrai, dĂ©crĂ©tĂ© un emprunt forcĂ© dâun milliard sur le riche ; mais si vous nâarrachez pas lâarbre de lâagiotage, si vous ne mettez un frein national Ă lâaviditĂ© des accapareurs, le capitaliste, le marchand, dĂšs le lendemain, lĂšveront cette somme sur les sans-culottes, par le monopole et les concussions ; ce nâest donc plus lâĂ©goĂŻste, mais le sans-culotte que vous avez frappĂ©. Avant votre dĂ©cret, lâĂ©picier et le banquier nâont cessĂ© de pressurer les citoyens ; quelle vengeance nâexerceront-ils pas aujourdâhui que vous les mettrez Ă contribution, quel nouveau tribut ne vont-ils pas lever sur le sang et les larmes du malheureux ?
En vain, objecterait-on que lâouvrier reçoit un salaire en raison de lâaugmentation du prix des denrĂ©es. Ă la vĂ©ritĂ© il en est quelques-uns dont lâindustrie est payĂ©e plus cher ; mais il en est aussi beaucoup dont la main dâĆuvre est moins salariĂ©e depuis la RĂ©volution. Dâailleurs tous les citoyens ne sont pas ouvriers ; tous les ouvriers ne sont pas occupĂ©s, et parmi ceux qui le sont, il en est qui ont huit Ă dix enfants incapables de gagner leur vie, et les femmes en gĂ©nĂ©ral ne gagnent pas au-delĂ de vingt sous par jour.
DĂ©putĂ©s de la Montagne, que nâĂȘtes vous montĂ©s depuis le troisiĂšme jusquâau neuviĂšme Ă©tage des maisons de cette ville rĂ©volutionnaire, vous auriez Ă©tĂ© attendris par les larmes et les gĂ©missements dâun peuple immense sans pain et sans vĂȘtements, rĂ©duit Ă cet Ă©tat de dĂ©tresse et de malheur par lâagiotage et les accaparements, parce que les lois ont Ă©tĂ© cruelles Ă lâĂ©gard du pauvre, parce quâelles nâont Ă©tĂ© faites que par les riches et pour les riches.
O rage, ĂŽ honte du XVIII Ăšme siĂšcle. ! Qui pourra croire que les reprĂ©sentants du peuple français, qui ont dĂ©clarĂ© la guerre aux tyrans du dehors, ont Ă©tĂ© assez lĂąches pour ne pas Ă©craser ceux du dedans ? Sous le rĂšgne des Sartine et des Flesselles, le gouvernement nâaurait pas tolĂ©rĂ© quâon fĂźt payer les denrĂ©es de premiĂšre nĂ©cessitĂ© trois fois au-dessus de leur valeur ; que dis-je, ils fixaient le prix des armes et de la viande pour le solda. Et la Convention nationale, investie de la force de vingt-cinq millions dâhommes, souffrira que le marchand et le riche Ă©goĂŻste leur portent habituellement le coup de la mort, en taxant arbitrairement les choses les plus utiles Ă la vie. Louis Capet nâavait pas besoin, pour opĂ©rer la contre-rĂ©volution, de provoquer la foudre des puissances Ă©trangĂšres. Les ennemis de la patrie nâavaient pas besoin dâincendier dâune pluie de feu les dĂ©partements de lâOuest ; lâagiotage et les accaparements suffisent pour renverser lâĂ©difice des lois rĂ©publicaines.
Mais câest la guerre, dira-t-on, qui est la cause de la chertĂ© des vivres. Pourquoi donc, reprĂ©sentants du peuple, lâavez-vous provoquĂ©e en dernier lieu ? Pourquoi, sous le cruel Louis XIV, le Français eut-il Ă repousser la ligue des tyrans, et lâagiotage nâĂ©tendit pas sur cet empire lâĂ©tendard de la rĂ©volte, de la famine et de la dĂ©vastation ? Et, sous ce prĂ©texte il serait donc permis au marchand de vendre la chandelle six francs la livre, le savon six francs la livre, lâhuile six francs la livre. Sous le prĂ©texte de la guerre, le sans-culotte paierait donc les souliers 50 liv. la paire, une chemise 50 liv., un mauvais chapeau 50 liv.... Câest pour le coup quâon pourrait dire que les prĂ©dictions de CazalĂšs et de Maury sont accomplies : dans ce cas, vous auriez conspirĂ©, avec eux, contre la libertĂ© de la patrie ; que dis-je, vous les auriez surpassĂ©s en trahison. Câest pour le coup que les Prussiens et les Espagnols pourraient dire : nous sommes les maĂźtres dâenchaĂźner les Français car ils nâont pas le courage dâenchaĂźner les monstres qui les dĂ©vorent ; câest pour le coup quâon pourrait dire : quâen rĂ©pandant Ă propos des millions, quâen associant les banquiers et les gros marchands au parti des contre-rĂ©volutionnaires, la RĂ©publique se dĂ©truirait par elle-mĂȘme.
Mais câest le papier, dit-on encore, qui est la cause de la chertĂ© des vivres : Ah ! le sans-culotte ne sâaperçoit guĂšre quâil y en a beaucoup en circulation... au reste sa prodigieuse Ă©mission est une preuve du cours quâil a, et du prix quâon y attache. Si lâassignat a une hypothĂšque rĂ©elle, sâil repose sur la loyautĂ© de la nation française, la quantitĂ© des effets nationaux ne leur ĂŽte donc rien de leur valeur. Parce quâil y a beaucoup de monnaie en circulation, est-ce une raison pour oublier quâon est homme, pour commettre dans les tavernes du commerce des brigandages, pour se rendre maĂźtre de la fortune et de la vie des citoyens, pour employer tous les moyens dâoppression que suggĂšrent lâavarice et lâesprit de parti, pour exciter le peuple Ă la rĂ©volte et le forcer, par la disette et le supplice des besoins, Ă dĂ©vorer ses propres entrailles ?
Mais les assignats perdent beaucoup dans le commerce... Pourquoi donc les banquiers, les nĂ©gociants et les contre-rĂ©volutionnaires du dedans et du dehors en remplissent-ils leurs coffres ? Pourquoi ont-ils la cruautĂ© de diminuer le salaire Ă certains ouvriers, et nâaccordent-ils pas une indemnitĂ© aux autres ! Pourquoi nâoffrent-ils pas lâescompte, lorsquâils acquiĂšrent les domaines nationaux ? LâAngleterre, dont la dette excĂšde peut-ĂȘtre vingt fois la valeur de son territoire et qui nâest florissante que par le papier de sa banque, paie-telle Ă proportion les denrĂ©es aussi cher que nous les payons ? Ah ! le ministre Pitt est trop adroit pour laisser accabler ainsi les sujets de George ! Et vous, citoyens reprĂ©sentants, vous, les dĂ©putĂ©s de la Montagne, vous qui vous faites gloire dâĂȘtre du nombre des sans-culottes, du haut de votre immortel rocher, vous nâanĂ©antirez lâhydre sans cesse renaissante de lâagiotage !
Mais, ajoute-t-on, on tire de lâĂ©tranger bien des articles, et il ne veut en paiement que de lâargent. Cela est faux ; le commerce sâest presque toujours fait par Ă©change de marchandise contre marchandise, et du papier contre papier ; souvent mĂȘme on a prĂ©fĂ©rĂ© des effets au numĂ©raire. Les espĂšces mĂ©talliques qui circulent en Europe ne suffiraient pas, pour acquitter la cent-milliĂšme partie des billets qui sont en Ă©mission. Ainsi, il est clair comme le jour, que les agioteurs et les banquiers ne discrĂ©ditent les assignats que pour vendre plus cher leur argent, pour trouver occasion de faire impunĂ©ment le monopole et de trafiquer dan le comptoir du sang des patriotes, quâils brĂ»lent de verser.
Mais lâon ne sait pas comment les choses tourneront... Il est trĂšs certain que les amis de lâĂ©galitĂ© ne souffriront pas toujours quâon les fasse Ă©gorger au dehors, et quâau-dedans on les assiĂšge par la famine. Il est trĂšs certain que toujours, ils ne seront pas les dupes de cette peste publique, des charlatans qui nous rongent comme des vers, des accapareurs dont les magasins ne sont plus quâun repaire de filous.
Mais, lorsque la peine de mort est prononcĂ©e contre quiconque tenterait de rĂ©tablir la royautĂ©, lorsque des lĂ©gions innombrables de citoyens soldats forment avec leurs armes une voĂ»te dâacier, lorsquâelles vomissent de toutes parts le salpĂȘtre et le feu sur une horde de barbares, le banquier et lâaccapareur peuvent-ils dire quâils ne savent pas comment les choses tourneront ? Au reste, sâils lâignorent, nous venons le leur apprendre. Le peuple veut la libertĂ© et lâĂ©galitĂ©, la rĂ©publique ou la mort ; et voilĂ prĂ©cisĂ©ment ce qui vous dĂ©sespĂšre, agioteurs, vils suppĂŽts de la tyrannie !
Nâayant pu rĂ©ussir Ă corrompre le cĆur du peuple, Ă le subjuguer par la terreur et la calomnie, vous employez les derniĂšres ressources des esclaves pour Ă©touffer lâamour de la libertĂ©. Vous vous emparez des manufactures, des ports de mer, de toutes les branches du commerce, de toutes les productions de la terre pour faire mourir de faim, de soif et de nuditĂ©, les amis de la patrie, et les dĂ©terminer Ă se jeter entre les bras du despotisme.
Mais les fripons ne rĂ©duiront pas Ă lâesclavage un peuple qui ne vit que de fer et de libertĂ©, de privations et de sacrifices. Il est rĂ©servĂ© aux partisans [de] la monarchie de prĂ©fĂ©rer des chaĂźnes antiques et des trĂ©sors Ă la RĂ©publique et Ă lâimmortalitĂ©.
Ainsi, mandataires du peuple, lâinsouciance que vous montreriez plus longtemps serait un acte de lĂąchetĂ©, un crime de lĂšse-nation. Il ne faut pas craindre dâencourir la haine des riches, câest-Ă -dire des mĂ©chants. Il ne faut pas craindre de sacrifier les principes politiques au salut du peuple, qui est la suprĂȘme loi.
Convenez donc avec nous que, par pusillanimité, vous autorisez le discrédit du papier, vous préparez la banqueroute, en tolérant des abus, des forfaits dont le despotisme eût rougi, dans les derniers jours de sa barbare puissance.
Nous savons sans doute quâil est des maux insĂ©parables dâune grande rĂ©volution, quâil nâest pas de sacrifices quâon ne doive faire, pour le triomphe de la libertĂ©, et quâon ne saurait payer trop cher le plaisir dâĂȘtre rĂ©publicain ; mais aussi nous savons que le peuple a Ă©tĂ© trahi par deux lĂ©gislatures ; que les vices de la Constitution de 1791 ont Ă©tĂ© la source des calamitĂ©s publiques, et quâil est temps que le sans-culotte qui a brisĂ© le sceptre des rois, voie le terme des insurrections et de toute espĂšce de tyrannie.
Si vous nây portez un prompt remĂšde, comment ceux qui nâont aucun Ă©tat, ceux qui nâont que 2, 3, 4, 5 ou 6 cents livres de rentes, encore mal payĂ©es, soit en pension viagĂšre, soit sur des caisses particuliĂšres, subsisteront-ils, si vous nâarrĂȘtez le cours de lâagiotage et des accaparements, et cela par un dĂ©cret constitutionnel qui nâest pas sujet aux variations des lĂ©gislatures. Il est possible que nous nâayons la paix que dans vingt ans ; les frais de la guerre occasionneront une Ă©mission nouvelle de papier ; voudriez-vous donc perpĂ©tuer nos maux pendant tout ce temps-lĂ , dĂ©jĂ trop long, par lâautorisation tacite de lâagiotage et des accaparements ? Ce serait lĂ le moyen dâexpulser tous les Ă©trangers patriotes, et dâempĂȘcher les peuples esclaves de venir respirer en France lâair pur de la libertĂ©.
Nâest-ce donc pas assez que vos prĂ©dĂ©cesseurs, pour la plupart dâinfĂąme mĂ©moire, nous aient lĂ©guĂ© la monarchie, lâagiotage et la guerre, sans que vous nous lĂ©guiez la nuditĂ©, la famine et le dĂ©sespoir ? Faut-il que les royalistes et les modĂ©rĂ©s, sous prĂ©texte de la libertĂ© du commerce, dĂ©vorent encore les manufactures, les propriĂ©tĂ©s, quâils sâemparent du blĂ© des champs, des forĂȘts et des vignes, de la peau mĂȘme des animaux, et quâils boivent encore dans des coupes dorĂ©es le sans et les larmes de citoyens, sous la protection de la loi ?
DĂ©putĂ©s de la Montagne, non, non, vous ne laisserez pas votre ouvrage imparfait ; vous fonderez les bases de la prospĂ©ritĂ© publique ; vous consacrerez les principes gĂ©nĂ©raux et rĂ©pressifs de lâagiotage et des accaparements ; vous ne donnerez pas Ă vos successeurs lâexemple terrible de la barbarie des hommes puissants sur le faible, du riche sur le pauvre ; vous ne terminerez pas enfin votre carriĂšre avec ignominie.
Dans cette pleine confiance, recevez ici le nouveau serment que nous faisons de dĂ©fendre jusques au tombeau la libertĂ©, lâĂ©galitĂ©, lâunitĂ© et lâindivisibilitĂ© de la RĂ©publique, et les sans-culottes opprimĂ©s des dĂ©partements.
Quâils viennent, quâils viennent bien vite Ă Paris, cimenter les liens de la fraternitĂ© ! Câest alors que nous leur montrerons ces piques immortelles qui ont renversĂ© la Bastille ; ces piques qui fait tomber en putrĂ©faction la commission des douze et la faction des hommes dâEtat ; ces piques qui feront justice des intrigants et des traĂźtres, de quelque masque quâils se couvrent, et quelque pays quâils habitent. Câest alors que nous les conduirons au pied de ce jeune chĂȘne oĂč les Marseillais et les sans-culottes des dĂ©partements abjurĂšrent leur erreur, et firent serment de renverser le trĂŽne. Câest alors enfin que nous les accompagnerons dans le sanctuaire des lois, oĂč dâune main rĂ©publicaine nous leur montrerons le cĂŽtĂ© qui voulut sauver le tyran et la Montagne qui prononça sa mort.
Vive la vérité, vive la Convention nationale, vive la république française !
AprĂšs lâexposition de ces piĂšces justificatives, je demanderai Ă la Convention nationale que je respecte ; Ă mes plus cruels ennemis, que je crains pas ; Ă tous les sans-culottes, que je dĂ©fendrai jusquâau tombeau ; je leur demanderai si jâai mĂ©ritĂ© les outrages et les calomnies dont les journalistes mâont abreuvĂ©. Il est cependant un reproche quâils ont droit de me faire impunĂ©ment : câest dâĂȘtre prĂȘtre... Oui, malheureusement, mon pĂšre ne me donna pas dâautre Ă©tat.
Mais si tous les prĂȘtres, comme moi, eussent prĂȘtĂ© le serment civique sans y ĂȘtre contraint ; si comme moi, ils eussent employĂ© leur temps Ă foudroyer lâorgueil et le fanatisme ; si comme moi, ils eussent dĂ©voilĂ© les crimes de la cour, au moment oĂč la contre-rĂ©volution Ă©tait sur le point dâĂ©clater ; si tous, comme moi, ils eussent conduit Louis Capet Ă lâĂ©chafaud ; si tous, comme moi, ils eussent contractĂ© lâengagement dâĂ©pouser bientĂŽt une femme vertueuse ; si tous, comme moi, ils se fussent dĂ©chaĂźnĂ©s contre les traĂźtres des trois lĂ©gislatures ; si tous, comme moi, ils eussent signĂ© la pĂ©tition du Champ-de-Mars, et celle contre la faction des hommes dâĂtat ; si tous, comme moi, ils eussent dĂ©clarĂ© quâils ne tenaient pas au pape, qui, dans ce moment est un contre-rĂ©volutionnaire et un assassin ; si tous, comme moi, ils votaient pour la rĂ©publique universelle, si tous enfin, comme moi, ils faisaient consister la religion dans le bonheur de ses semblables ; sâils ne connaissaient dâautre culte que celui de la patrie, dâautre flambeau que celui de la libertĂ©, on pourrait tomber sur les prĂȘtres, avec moins dâacharnement. Au reste, CazalĂšs et Barnave nâĂ©taient prĂȘtres, et ils ont trahi la cause du peuple ; Brissot et Barbaroux nâĂ©taient pas prĂȘtres, ils ont voulu sauver le tyran ; Manuel nâĂ©tait pas prĂȘtre, il reçut les assignats de la cour ; et tant dâautres qui font les patriotes, ne sot pas prĂȘtres, et ils affament la RĂ©publique... mais ils ne la mettront pas dans les fers.
Les journalistes mâont trop accablĂ© dâinjures pour ne pas rĂ©sister, patriotiquement, Ă lâoppression.
Jâopposerai donc Ă tous ceux qui mâappellent fanatique, sanguinaire, contre-rĂ©volutionnaire, une arme formidable ; câest lâadresse que jâai prĂ©sentĂ©e le 31 mai dernier [en fait, le 27 mai], Ă la Convention nationale, sous la banniĂšre de la section des Gravilliers, et qui a [mĂ©ritĂ©] lâhonneur dâĂȘtre insĂ©rĂ© au bulletin.
Lâombre de Marat au peuple français dans Le Publiciste de la RĂ©publique française par Jacques Roux, 16 juillet 1793 :
RĂPUBLICAINS, sans-culottes, jacobins, montagnards ; ĂŽ vous tous qui aimez la libertĂ© et lâĂ©galitĂ©, cessez de verser des larmes sur la tombe de voter ami ; et nâaffligez pas ses mĂąnes par le spectacle de votre douleur ; MARAT NâEST POINT MORT, son Ăąme, dĂ©gagĂ©e de sa dĂ©pouille terrestre, et planant sur toutes les parties de la rĂ©publique, nâen sera que plus souple pour sâintroduire dans les conciliabules des fĂ©dĂ©ralistes et des tyrans ; elle nâen sera que plus habile Ă pĂ©nĂ©trer les secrets de ceux de vos reprĂ©sentants qui osent trahir Ă la face du ciel, et la patrie et leurs serments : elle nâen sera que plus active, enfin, Ă dĂ©voiler les opĂ©rations perfides des fonctionnaires de la rĂ©publique et de leurs agents, Ă arracher le masque du patriotisme aux traĂźtres, Ă vous dĂ©noncer tous les scĂ©lĂ©rats, tous les attentats qui seront portĂ©s Ă la rĂ©publique et Ă la libertĂ©.
RĂ©publicains français, nâabandonnez pas la montagne sacrĂ©e, câest le palladium de la libertĂ©. MARAT NâEST PAS MORT et vous y soutiendra contre tous les crapauds du Marais. Le feu sacrĂ© qui anime un cĆur rĂ©publicain peut-il jamais sâĂ©teindre ? Non, MARAT NâEST PAS MORT ; son ombre courroucĂ©e va sâattacher au sanctuaire de vos lois, et ne pas le quitter quâil ne soit totalement purgĂ© des intrigants et des royalistes qui lâinfestent, des hommes nuls (toujours modĂ©rĂ©s et plus dangereux quâon ne pense, car ils sont de tous les partis), des hommes dâĂ©tat et des fripons. MARAT NâEST PAS MORT : toutes les autoritĂ©s, tous les agents nâen seront pas moins surveillĂ©s par son ombre ; toutes les prĂ©varications nâen seront pas moins dĂ©noncĂ©es au peuple, qui a plus besoin que jamais de se prononcer sur les faux patriotes et sur les figures insignifiantes ou plĂątrĂ©es comme sur les traĂźtres.
Tu tâes trompĂ©, scĂ©lĂ©rat de Gordet [sic pour Corday Charlotte, la meurtriĂšre de Marat, dont le nom est beaucoup rĂ©pĂ©tĂ©e, sans que son orthographe soit encore connue] ; tu tâes trompĂ©, lĂąche assassin, si tu as cru quâen me poignardant tu enlĂšverais au peuple un de ses dĂ©fenseurs ; de mon sang tu en fais naĂźtre des milliers pour venger ma cause, et te prĂ©cipiter toi et tes complices dans le tĂ©nare oĂč vous attend lâassassin de le Pelletier.
Câest trahir sa patrie que de mĂ©nager les ennemis qui la menacent : retarder un quart dâheure de marcher contrâeux, câest sâavouer complice de leurs crimes.
Le gĂ©nĂ©ral Kellermann, requis de faire marcher des forces sur Lyon, oĂč le royaume lĂšve une tĂȘte altiĂšre, oĂč les patriotes sont incarcĂ©rĂ©s, condamnĂ©s Ă mort et exĂ©cutĂ©s, reste lĂ , malgrĂ© les rĂ©quisitions des commissaires prĂšs lâarmĂ©e des Alpes, malgrĂ© la loi qui les autorise Ă faire cette rĂ©quisition, et a lâimpudeur de demander Ă la Convention un dĂ©cret qui autorise Ă marcher. Lacroix Ă©lĂšve en vain sa voix pour demander lâordre du jour, motivĂ© sur lâexistence de la loi qui autorise les commissaires. De vains dĂ©bats Ă©touffent sa rĂ©clamation ; la Montagne est muette, et ne voit pas que le traĂźtre Kellermann ne cherche quâĂ atermoyer pour ne porter de lâeau sur lâincendie que quand il ne sera peut-ĂȘtre plus temps dâen arrĂȘter les ravages, et le projet du comitĂ© de Salut public, qui nâa pas vu le piĂšge est adoptĂ©, et un dĂ©cret nouveau autorise Kellermann Ă courir au secours des patriotes de Lyon, quand il aurait dĂ» obĂ©ir Ă une rĂ©quisition que les commissaires lui faisaient en vertu de la loi.
Nâest-ce pas de la part de Kellermann, se jouer indignement et de la Convention et de ses devoirs et des lois, que dâen agir ainsi ? Ă France, ĂŽ ma patrie ! quand les gĂ©nĂ©raux de tes armĂ©es cesseront-ils donc de te trahir ! Eh ! pourquoi les va-t-on choisir aussi, dans lâancienne caste des nobles ou parmi les Ă©trangers ? Que mon ombre est irritĂ©e de voir lâinsouciance de la Convention sur le choix que fait le pouvoir exĂ©cutif, des gĂ©nĂ©raux des armĂ©es de la rĂ©publique ! quand jâen ouvre la liste odieuse, je nây trouve que des Allemands, ou des espagnols, et des ci-devant nobles.
Est-ce donc chez un ennemi quâil faut aller chercher les chefs de nos troupes ? Et la rĂ©publique est-elle donc dĂ©nuĂ©e de dĂ©fenseurs courageux t instruits, quâelle ne puisse trouver des gĂ©nĂ©raux dans son sein ? Pour mieux singer le patriotisme et nous mieux tromper, je les vois tous supprimer le de, qui prĂ©cĂ©dait jadis leurs noms orgueilleux ; despotes sans cesse entourĂ©s de leur Ă©tat-major, quand ils ne le sont pas de leurs maĂźtresses, Ă peine daignent-ils jeter un regard sur le soldat qui vient se plaindre, heureux encore quand il ne le fait point incarcĂ©rer pour avoir osĂ© Ă©lever la voix contre le despotisme, les prĂ©varications ou lâincivisme des protĂ©gĂ©s du gĂ©nĂ©ral.
Jâai toujours prĂ©dit les trahisons de nos gĂ©nĂ©raux ; et je ne pouvais pas me tromper, car il Ă©tait physiquement et moralement impossible que les satrapes des despotes Ă©trangers, non plus que ces vils courtisans de lâancienne cour de Versailles, et les pensionnaires de la liste civile du dernier tyran, eussent le courage de servir la rĂ©publique, et de ne pas cĂ©der aux piastres de lâEspagne, aux guinĂ©es de lâAngleterre, jointes aux menaces de Cobourg, aux insinuations de Brunswik et aux insinuations plus dangereuses encore de leurs maĂźtresses⊠Nâai-je pas toujours dit que Lafayette etc. Ă©taient des traĂźtres. On me traitait alors de mauvaise tĂȘte, e dĂ©sorganisateur, de boute-feu etc. JâĂ©tais le tison de lâĂ©tat, et lâexpĂ©rience a cependant prouvĂ© que jâavais raison.
Peuple, veux-tu ĂȘtre libre ? Exclus tout Ă©tranger des premiers emplois militaires : on ne peut bien dĂ©fendre que son pays, et lâesclave nâa point de patrie. Que tes gĂ©nĂ©raux ne soient choisis que parmi les citoyens français ; pour prix de leur service, leur propose dâun cĂŽtĂ©, les honneurs du triomphe et de la fortune, de lâautre la hache du bourreau et lâinfamie , et tu auras dâexcellents gĂ©nĂ©raux⊠â Mais que ma voix ne soit plus celle qui crie dans le dĂ©sert.
Nos frĂšres de la section des Sans-culottes et ceux du Contrat-Social ont demandĂ© Ă la Convention que mon assassin fĂ»t punie par un supplice nouveau. Je dois sire Ă mes concitoyens, que mes mĂąnes ne demandent point, pour leur satisfaction, des souffrances, mais le bonheur du peuple et de bonnes lois. â Que la scĂ©lĂ©rate qui mâa privĂ© de la vie, en soit privĂ©e Ă son tour, et aille retrouver dans lâenfer ses bons amis les royalistes et louis capet leur chef, qui doivent y ĂȘtre joliment rĂŽtis sâil y a une justice divine, et qui sây attendent.
Mais cependant je dirai Ă mes anciens collĂšgues que le supplice de la guillotine est trop doux pour punir les crimes dâincendie, dâassassinat et de poison. Le scĂ©lĂ©rat qui ne croit pas aux peines de lâautre monde, doit ĂȘtre retenu par celles quâil sâexpose Ă souffrir dans celui-ci. Câest sâendormir dans son lit que de passer sous le couteau de la guillotine ; et sâil est vrai que les peines doivent ĂȘtre proportionnĂ©es aux dĂ©lits, je dis que la peine de la simple privation de la vie est trop douce pour lâassassin, lâincendiaire ou lâempoisonneur. Je ne demande point contrâeux lâexĂ©cution des lois cruelles du PĂ©rou ; je demande une loi naturelle, qui, en effrayant les coupables, soit assez puissante pour les dĂ©tourner du crime ; je demande la loi du talion ; que celui qui cassera un bras soit condamnĂ© Ă avoir le mĂȘme bras cassĂ© par lâexĂ©cuteur des jugements criminels ; que celui qui aura assassinĂ©, dâun ou de plusieurs coups de poignards, soit lĂ©galement assassinĂ© du mĂȘme nombre de coups de poignards ; que celui qui aura incendiĂ© ma propriĂ©tĂ© ou qui mâaura fait rĂŽtir, soit rĂŽti ; et que celui qui aura empoisonnĂ©, soit empoisonnĂ© lui-mĂȘme. LĂ©gislateurs, anciens collĂšgues, quoique ce ne soit que mon ombre qui vous porte cette pĂ©tition, faites-y droit si vous voulez arracher la main du scĂ©lĂ©rat, et proportionner les peines aux dĂ©lits, par des moyens qui ne rĂ©prouve [sic que ne rĂ©prouvent] ni la nature ni les lois dâun peuple libre.
RAPPORT FAIT PAR LA CITOYENNE LACOMBE Ă LA SOCIĂTĂ DES RĂPUBLICAINES RĂVOLUTIONNAIRES, de ce qui sâest passĂ© le 16 septembre [1793] Ă la SociĂ©tĂ© des Jacobins, concernant celle des RĂ©publicaines RĂ©volutionnaires, sĂ©ante Ă S. Eustache, et les dĂ©nonciations faites contre la citoyenne LACOMBE personnellement
Je transporte mes lecteurs dans la salle des Jacobins, et je commence. Un secrĂ©taire dit, “la sociĂ©tĂ© des RĂ©publicaines RĂ©volutionnaires, a toujours donnĂ© des preuves dâun excellent Patriotisme ; et vous lui en avez rendu toute la justice mĂ©ritĂ©e cependant elle vient dây dĂ©roger aujourdâhui en rayant de la liste de ses membres une bonne RĂ©publicaine, la Citoyenne Gobin parce quâelle a donnĂ© carriĂšre Ă son Ă©nergie, en dĂ©nonçant le nommĂ© le Clere [ThĂ©ophile Leclerc]” ; Je rĂ©pond que ce que le secrĂ©taire avance est un faux ; puisquâil tenoit la lettre que la PrĂ©sidente dâaprĂšs le vĆu de la SociĂ©tĂ© avoit Ă©crite Ă la Citoyenne Gobin, qui portoit, non pas quâelle Ă©toit rayĂ©e ; mais quâelle eĂ»t Ă apporter Ă la SociĂ©tĂ© les preuves quâelle avoit des inculpations quâelle avoit faite contre le Citoyen le Clere, afin que ce dernier fĂ»t poursuivi comme contre-rĂ©volutionnaire, et que faute par elle dâapporter les preuves de ce quâelle avoit avancĂ©, elle seroit rayĂ©e de la SociĂ©tĂ© ; et affichĂ©e comme calomniatrice, ainsi pour prouver quâelle ne lâĂ©toit point, elle nous a fait dĂ©noncer Ă la SociĂ©tĂ© des Jacobins.
Chabot : âŠIl est temps de dire toute la vĂ©ritĂ© au sujet de ces femmes prĂ©tendues RĂ©volutionnaires, je vais vous dĂ©voiler les intrigues qui les agitent et je vous assure quâelles vous surprendront. Je sais que lâon sâexpose en aigrissant une femme, Ă plus forte raison lorsquâon en aigrit un grand nombre, mais je ne crains ni leur intrigue, ni leur propos, ni leurs menaces ; il y a quelques jours que je fus appelĂ© par le chef de ces Femmes, la citoyenne Lacombe : qui me demanda ce que nous voulions faire du ci-devant Maire de Toulouse, je lui rĂ©pondis que jâĂ©tois Ă©tonnĂ© quâelle sollicitĂąt en faveur dâun ex-noble qui avoit fait emprisonner des Patriotes : elle me rĂ©pondit quâil donnoit du pain au Pauvre, et mais rĂ©pliquai-je esse ainsi que lâon fait la contre-rĂ©volution [sic] ; enfin, elle me menaça de toute lâanimadversion des Femmes RĂ©volutionnaires, si je ne donnois pas conjointement avec le ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, lâordre de son Ă©largissement. Jâavoue que lĂ je lĂąchai le gros mot et je me retirai : le lendemain, elle vint chez moi encore pour me rĂ©pĂ©ter ce quâelle mâavoit dit la veille, la mĂȘme chose, Madame Lacombe, car je ne peux pas la traiter de Citoyenne, mâavoua que ce nâĂ©toit pas Monsieur de Ray qui lui tenoit au cĆur, mais bien son neveu, moi quâon accuse de me laisser mener par les Femmes, lui dis je alors : je ne ferai jamais pour elles ce que vous font faire les hommes, et toutes les Femmes de la terre ne me feront jamais rien faire que ce que jâai envie de faire pour la RĂ©publique : Madame Lacombe me tint alors des propos les plus Feuillants, prĂ©tendit que lâon ne devoit pas tenir ainsi des Hommes en prison ; que RĂ©volution, ou non RĂ©volution, il faloit les interroger dans les 24 heures, les mettre en libertĂ©, sâils Ă©toient innocents et les envoyer promptement Ă la Guillotine sâils Ă©toient coupables, enfin tous les propos que tiennent continuellement les Aristocrates, quand nous arrĂȘtons quelquâun de leurs amis[.] Câest parce que jâaime les Femmes, que je ne veux pas quâelles fassent corps Ă part ; et quâelles calomnient la vertu mĂȘme[.] Elles ont osĂ© attaquer Robespierre, et lâappeler M. Robespierre. Je demande que vous preniez envers les Femmes RĂ©volutionnaires des mesures violentes propres Ă rĂ©primer cette manie insensĂ©e qui les a saisies : Je demande quâelles se purgent de toutes les intrigantes quâelles ont dans leur sein, et quâelles en soient invitĂ©es par une lettre.
Je rĂ©ponds au trĂšs Patriote Monsieur Chabot, dâabord il est vrai que je le fis sortir des Jacobins Vendredi 13 du courant ; voici le discours que je lui tins, il est un peu diffĂ©rent que celui quâil a mis dans ma bouche.
Chabot, je viens vous inviter Ă vous rendre un service, Ă vous⊠pas Ă moi ; il sâagit du maire de Toulouse que vous avez destituĂ© depuis 3 mois avec deux Administrateurs. Jâai appris que ces deux derniers avoient Ă©tĂ© renvoyĂ©s chez eux, et comme le Maire a Ă©tĂ© destituĂ© pour le mĂȘme fait. Jâai appris avec Ă©tonnement que câĂ©toit une Victime que vous vous Ă©tiez rĂ©servĂ© le droit de vous sacrifier[,] je viens donc vous inviter pour vous-mĂȘme Ă lui rendre la Justice que ses CollĂšgues ont obtenue[.] Il est Coupable avec eux ou avec eux il est Innocent.
Il est coupable me rĂ©pondit Chabot, il a fait incarcĂ©rer des Patriotes au nombre de dix-sept Ă Toulouse[.] Je ne le croirai lui dis-je, que lorsque vous mâen aurez donnĂ© des preuves matĂ©rielles[.] Dâailleurs, dit-il, il est assez Riche pour vivre Ă Paris[.] Je sais lui dis-je que câest un crime que lâon lui fait dâavoir de la Fortune, mais il nâen est pas moins vrai quâil ne sâen est servi que pour soulager les Malheureux depuis la RĂ©volution[.] Il est chĂ©ri de tout le Peuple de Toulouse[.] [Chabot :] Câest ainsi que font les Aristocrates pour tromper le peuple, ils lui font du bien, dâailleurs, me rĂ©pondit-il en Ă©levant la voix, il est Noble[.] [Lacombe :] VoilĂ la meilleure preuve que vous puissiez me donner de son innocence lui dis-je puisque nâĂ©tant pas destituĂ© Ă cause de sa noblesse, vous en faites un grand Cheval de Bataille[.] Je vous annonce en vraie RĂ©publicaine que si vous ne lui randez pas la Justice qui lui est due jâirai Ă la Barre de la Convention Nationale pour la lui faire obtenir [ ;] jâignore ce que Monsieur Chabot appelle son gros mot : Je sçais que sur mon dernier il me tourna les talons[.] Le lendemain je me rendis chez lui : dire que je ne venois pas lui faire ma cour, puisque je ne la faisois Ă Personne mais lui demander sâil Ă©toit mieux disposĂ© que la veille Ă rendre justice au Maire de Toulouse[.] Il me dit que câĂ©tait un Contre-rĂ©volutionnaire [ ; Lacombe :] HĂ© bien, il faut le prouver, et le faire guillotiner [ ;] cherchant Ă Ă©luder la question, il me dit que nous Ă©tions une SociĂ©tĂ© de Femmes qui nous laissions mener.
Je luis rĂ©pondis, Chabot, jamais les cajoleries, ni les Assignats nâont fait courir les Femmes RĂ©volutionnaires, dâailleurs je vous annonce que je ne connois le Maire de Toulouse quâindirectement[.] Je ne mâintĂ©resse Ă lui que parce que jâai lâintimitĂ© [l’intime conviction] de son innocence. Je sais, aprĂšs avoir fait prendre des renseignements des meilleurs Patriotes de Toulouse : quâil nâa commis dâautres crimes que celui dâavoir blessĂ© votre amour-propre, lorsque vous fĂ»tes envoyĂ© Commissaire dans son DĂ©partement [ ;] il se vit obligĂ© de sĂ©vir contre un de vos Agents qui avoit Ă©tĂ© dĂ©noncĂ© Ă la commune, pour avoir prĂȘchĂ© des principes qui Ă©taient peu rĂ©volutionnaires[.] Monsieur Chabot se fĂącha, et me protesta quâil ne ferait point faire le rapport au ComitĂ©[.] Je lui ai demandĂ© pourquoi les Administrateurs qui avoient Ă©tĂ© destituĂ©s avec le Maire, avoient Ă©tĂ© renvoyĂ©s de prĂ©fĂ©rence Ă ce dernier[.] Monsieur Chabot me rĂ©pondit quâil avoit bien voulu faire grĂące, notamment Ă Dardignac, PrĂ©sident du directoire qui en cette qualitĂ© avoit signĂ© tous les ArrĂȘtĂ©s. Je lui tĂ©moignai mon Ă©tonnement de ce quâil sâarrogeoit le droit de faire grĂące. Je lui dit que nous nâavions pas dĂ©truit le Tyran pour en remettre dâautres Ă la place[.] Il me dit dĂ©noncez-moi faites-moi traduire au Tribunal RĂ©volutionnaire ça mâest Ă©gal[.] Il est bien Ă©tonnant, lui dis-je quâun homme qui se dit Patriote, le soit si peu dans ses actions[.] Vous ĂȘtes une SociĂ©tĂ© de femmes me dit-il qui voulez vous mĂȘler dâaffaires et quâon induit en erreur. Je lui [re]fis ma premiĂšre rĂ©ponse que jamais les Cajoleries ni les Assignats ne feroient courir les RĂ©volutionnaires, nous ne nous intĂ©ressons quâaux OpprimĂ©s et je regarde le Maire comme une victime quâil vous plait de vous immoler, cela est si vrai, que vous avez fait offrir Ă son Neveu que vous connaissez pour une excellent Patriote, et qui depuis la disgrĂące de son Oncle ne lâa pas quittĂ© un seul instant, vous lui avez dis-je pour perdre lâOncle avec plus de facilitĂ©, fait offrir des places par trois fois pour lâĂ©loigner de Paris, et ĂŽter par-lĂ Ă lâoncle la seule consolation qui lui reste[.] Est-ce ainsi que doivent agir des hommes envers leurs semblables [?] Jâose vous assurer que si vous ne faites pas rendre au Maire la Justice quâil a lieu dâattendre, je le prĂ©senterai moi-mĂȘme Ă la Barre de la Convention, et nous verrons, si vous avez le droit, Dictateur sans pouvoirs, de vous immoler des Patriotes tandis que tous les jours les Contre-rĂ©volutionnaires sont favorisĂ©s par vous. Je vous prĂ©viens que si je vais Ă la Barre, je dirai des vĂ©ritĂ©s qui ne seront pas Ă votre avantage[.] Alors Monsieur Chabot, composant son physique, se tournant vers moy avec un air tartuffe et me regardant avec les yeux dâun cafard, il me dit “Vous le voulez, eh bien, je ferai faire le rapport ce soir, et demain le Maire pourra partir[,] cependant, il ne sera plus Maire, nous lâenverrons chez lui parce que si nous lâenvoyons Ă Toulouse, le Peuple le renommerait. Je ne puis disconvenir quâil ait fait un bien infini au Peuple, il a dâailleurs dâexcellentes qualitĂ©s, mais il a trop dâinfluence Ă Toulouse[,] il faut quâil nây retourne pas”. Je laisse au lecteur Ă faire les rĂ©flexions dont ce passage est susceptible[.] Monsieur Chabot me dit toujours en me regardant quâil nâavoit jamais su rien refuser aux Femmes : Je lui rĂ©pondis que jâĂ©tois bien fĂąchĂ©e quâil fut Homme Public, que je plaignois ma Patrie puisque les Contre-rĂ©volutionnaires ayant aussi des femmes, il ne leur seroit pas difficile dâobtenir leurs GrĂąces, en les adressant Ă lui.
VoilĂ la vĂ©ritĂ© de ce qui sâest passĂ© entre Monsieur Chabot et moi, il a dit quâil avoit des tĂ©moins, je me dois de les dĂ©signer[.] En entrant chez lui, je vis dâabord la vile Compagne de sa vie dĂ©rĂ©glĂ©e[2]. Lorsque je fus dans son salon je vis sur un CanapĂ© une Dame masquĂ©e avec un Monsieur vĂȘtu dâune redingote couleur de capucine ayant sur son collet un trĂšs large galon dâArgent, voilĂ les personnes que Monsieur Chabot peut me produire.
Je continue la sĂ©ance des Jacobins. Bazire dit : âŠEt moi aussi, tout chĂ©tif que vous me voyez jâai Ă©tĂ© aux prises avec les Femmes RĂ©volutionnaires. (on rit.) Renaudin dit [ :] ne riez pas, ceci peut devenir plus sĂ©rieux que vous ne pensez. Bazire : je mâexplique, lâautre jour sept Ă huit Femmes RĂ©volutionnaires vinrent au ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, rĂ©clamer la LibertĂ© dâun nommĂ© SĂ©mandy dĂ©tenu Ă Sainte-PĂ©lagie quâelles prĂ©tendoient arrĂȘtĂ© Ă tort ; nous leur dĂ©clarĂąmes quâon prĂ©paroit une contre-rĂ©volution sectionnaire Ă Paris comme on avoit fait Ă Lyon, Marseille, Bordeaux, etc. etc. que SĂ©mandy nous avoit Ă©tĂ© dĂ©noncĂ© dans [par] les DĂ©putĂ©s des Bouches-du-RhĂŽne comme ayant jouĂ© un des principaux rĂŽles dans celle de Marseille[.] Je rĂ©ponds Ă Monsieur Bazire, et je ne balance pas pour dire quâil en a imposĂ© lorsquâil a avancĂ© que la DĂ©putation avoit demandĂ© lâĂ©largissement de SĂ©mandy, elle sâinforma des faits pour lesquels il Ă©tait dĂ©tenu, afin que sâil nâĂ©toit pas coupable, dâobtenir justice en le faisant Ă©largir par le tribunal qui devoit en connaĂźtre, ce qui est bien diffĂ©rent. Il ment, lorsquâil ose avancer que nos Commissaires lui ont demandĂ© une permission pour visiter toutes les Prisons, pour sâinformer du motif dâarrestation des Prisonniers et pouvoir forcer leur Ă©largissement si elles le jugeoient Ă propos : âŠLes RĂ©volutionnaires connaissent la LOI, et ce nâest que dâaprĂšs elle que nous serions venus [sic] au secours des Patriotes opprimĂ©s⊠Il ment, avec lâimpudeur qui lui est si naturelle, lorsquâil dit que nos Commissaires lâont traitĂ© de Blanc-bec, les RĂ©volutionnaires connoissent trop la portĂ©e des mots, pour en avoir adressĂ©s Ă Monsieur Bazire un aussi insignifiant, je veux croire que câest sa modestie qui se lâest appropriĂ©.
Vous mentez, Monsieur Bazire, quand vous osez dire que nos commissaires ont traité Robespierre de Monsieur, nous veillons sur tous les Hommes publics.
Et nous sommes loin dâassimiler le Citoyen Robespierre avec les Bazire du Jour ; prends garde Ă toi Robespierre je me suis aperçue que ceux quâon accuse dâavoir prĂ©variquĂ© croient Ă©luder la dĂ©nonciation en accusant ceux qui les dĂ©noncent dâavoir dit du mal de toi ; prends garde que ceux qui ont besoin de se faire un manteau de tes vertus ne tâentraĂźnent avec eux dans le prĂ©cipice[.] Quant Ă vous, Monsieur Bazire, le grand Cheval de Bataille que vous vous ĂȘtes fait du mot Monsieur Robespierre, que vous avez mis dans la Bouche de nos Commissaires, prouve seul que vous nâĂȘtes quâun misĂ©rable menteur[.] Renaudin : La Citoyenne Lacombe, ou Madame Lacombe, qui aime tant les Nobles, donne retraite Ă un Noble chez elle : on vient de mâapprendre quâelle loge chez elle Monsieur le Clere ci-devant, et contre-rĂ©volutionnaire bien prouvĂ©. “Je dĂ©clare, moi [Claire Lacombe], que je ne connois en aucunes maniĂšres celui qui mâa dĂ©noncĂ©e, ni les motifs qui lâont portĂ© Ă le faire, mais son assertion est si BĂȘte est si fausse en mĂȘme temps que je lâenvoie pour toute rĂ©ponse Ă lâHĂŽtel de Bretagne, rue Croix des petits Champs, ou jâai logĂ© pendant 22 Mois[.] Il aurait tout lieu de se convaincre, quâil arrive souvent quand on nâest que lâĂ©cho dâun sot quand on parle dâaprĂšs les autres”. Jâobserve que je suis arrivĂ©e Ă la tribune oĂč jâavois lâhabitude dâaller au moment ou ce Renaudin me dĂ©nonçait[.] Je descendis de suite et comme il est en moi de me prĂ©senter toujours en face de mes Ennemis[,] je me transportai Ă la porte dâentrĂ©e de la salle, je dis au portier “Je suis dĂ©noncĂ©e, il faut que jâentre pour rĂ©pondre Ă mes dĂ©nonciateurs” [ ;] le portier me dit “Je ne puis prendre sur moi de vous laisser entrer, mais passez au secrĂ©tariat, Ă©crivez au PrĂ©sident je porterai votre Billet”[.] Je suivis son conseil, jâĂ©crivis au PrĂ©sident qui Ă©tait Sijas (quâen entrant dans une tribune je venais de mâentendre dĂ©noncer, mais que je me flattais que les amis de la LibertĂ© et de lâĂgalitĂ© qui avaient entendu mes dĂ©nonciateurs, voudroient bien mâaccorder lâentrĂ©e de la SĂ©ance pour me justifier[,] que jâĂ©tois prĂȘte Ă paroĂźtre.) Le portier porta mon Billet au PrĂ©sident : ce dernier prit sur lui sans consulter la SociĂ©tĂ© de me le renvoyer avec lâhumiliante rĂ©ponse que je ne pouvois pas ĂȘtre admise ; indignĂ©e comme je devois lâĂȘtre, je remontai Ă la Tribune Publique, et au moment oĂč le PrĂ©sident alloit faire prendre Ă la SociĂ©tĂ© [des Jacobins] une dĂ©libĂ©ration qui lâauroit dĂ©shonorĂ©e, je demandai la parole. Je dis quâavant de dĂ©libĂ©rer, les amis de la LibertĂ© et de lâĂgalitĂ© se devoient de mâentendre. Câest ici quâil me serait difficile de dĂ©crire les effets que produisit ma juste demande : peignez-vous si vous le pouvez les femmes de la Tribune ou jâĂ©tais, se levant en majeure partie, en criant Ă bas lâintrigante, Ă bas la nouvelle Cordet [Charlotte Corday], va-t-en malheureuse, ou nous allons te mettre en piĂšces[.] Au mĂȘme instant, reprĂ©sentez-vous un grand nombre de soi-disant Membres, quittant leur place, pour venir autour de la tribune oĂč jâĂ©tois, me tenir le mĂȘme langage que ces Femmes Ă©garĂ©es ou perfides [ ;] voyez la majoritĂ© des Tribunes applaudir avec transport Ă ce mouvement insensĂ©, et vous frĂ©mirez pour ma vie[.] Rassurez-vous, Amis de la LibertĂ©, je vais tenir tĂȘte Ă cette horde que la passion seule conduit, songez qui vont combattre [sic] une femme libre, qui nâest que calomniĂ©e et non coupable, qui malgrĂ© le danger qui lâentoure conserve le sang-froid de lâinnocence. Arme terrible qui va terrasser ceux qui ont voulu la perdre [ ;] je rĂ©pondis Ă ceux qui avec des cris de rage mâordonnent de mâen aller, que je ne sortirois pas, quâils pouvoient mâassassiner[,] que câĂ©toit une action digne de leur courage, mais quâils nâauroient jamais le pouvoir de me renvoyer[.] Ici, je pĂ©rirai, ou je serai entendue[.] Est-ce ainsi, lĂąches, que vous vous montrerez les Amis de la justice en Ă©touffant la VĂ©ritĂ© [?] Ici se fit un mouvement tant de la part des Femmes, que de ceux qui les instiguaient pour tomber sur moi[.] Alors prenant cette fiertĂ©, et ce courage digne dâune RĂ©publicaine, je leur dis, “le premier de vous qui ose avancer je mâen vais lui apprendre ce que peut une Femme libre”[.] On nâeut pas plutĂŽt entendu ce dernier mot, que ralentissant les cris et les gestes, jâentendis prononcer par un dâeux ce mot terrible qui me fit connaĂźtre ce que des lĂąches pouvaient oser pour accabler la faiblesse, et me fit voir en mĂȘme temps toute lâĂ©tendue du danger que jâavais couru[.] Le croiriez-vous, Citoyens, un Homme voyant que jâĂ©tois dĂ©cidĂ©e Ă vendre cher ma vie, osa dire, prenez garde, cette G.[arce] est toujours armĂ©e[.] Ainsi, si ayant eu le courage de prendre les armes pour ma Patrie on nâeut pas su que jâavois la prĂ©caution dâen porter pour ma propre dĂ©fense, câĂ©toit fait de moi ; ah ! faites, faites pour moi les tristes rĂ©flexions dont ce passage est susceptible ; ou plutĂŽt croyons ensemble que pour lâhonneur de lâhumanitĂ© et de la LibertĂ©, il nâexiste pas en assez grand nombre, ces Monstres qui ne sont forts que lorsquâils oppriment les faibles[.] Enfin, voyant quâil leur Ă©toit impossible de me renvoyer, on se contenta de me laisser un garde pour mâimposer silence sâil me prenoit envie de dire la vĂ©ritĂ©[.] Lorsque le calme fut rĂ©tabli, le PrĂ©sident mâapostropha en me disant que ce nâĂ©tait pas faire voir la bontĂ© de ma cause que dâexciter ainsi le trouble en demandant la parole de la Tribune ou jâĂ©tais[.] Vous seriez-vous attendus, Citoyens, que le mĂȘme PrĂ©sident qui venait de me renvoyer mon billet, oseroit me faire une pareille rĂ©ponse [?] Les dĂ©nonciations continuent, tant sur moi, que sur la SociĂ©tĂ© [des RĂ©publicaines rĂ©volutionnaires], on nous impute tous les malheurs qui accablent Paris [ ;] on nous accuse dâavoir fait faire le pillage du Sucre qui a eu lieu 2 mois avant notre existence en SociĂ©tĂ© populaire[,] dâavoir fait celui du savon, et les autoritĂ©s constituĂ©es rĂ©unies au DĂ©partement de Paris, nous ont votĂ© une adresse, dans laquelle elles dĂ©clarent que nous avons bien mĂ©ritĂ© de la Patrie pour avoir empĂȘchĂ© le pillage.
Enfin on nous accuse dâĂȘtre contre-rĂ©volutionnaires ; on demande que je sois traduite au ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale. AprĂšs plusieurs motions plus extravagantes les unes que les autres pour perdre la SociĂ©tĂ© des [RĂ©publicaines] RĂ©volutionnaires, car il falloit la perdre Ă quelque prix que ce fĂ»t, on proposa de faire apposer les scellĂ©s chez moi. Mais Monsieur Chabot qui, jusque lĂ , mâavoit traitĂ©e comme un des chefs de la contre-rĂ©volution Ă©toit si convaincu quâil nâavoit Ă©tĂ© quâun vil calomniateur, quâil ne balança pas pour dire que cette derniĂšre proposition Ă©toit un piĂšge tendu Ă la SociĂ©tĂ© des Jacobins, que si en levant les scellĂ©s on ne trouvoit que des papiers Patriotes chez moi, il me seroit facile de me justifier, mais quâil me tenoit pour une Contre RĂ©volutionnaire, et quâil falloit que sur lâinstant je fusse mise au cachot[.] Les ordres de Monsieur Chabot ne furent point suivis de point en point mais on mâenvoya trois Gardes dans la tribune, oĂč câĂ©toit dâautant plus indĂ©cent quâil nây avait que des femmes dans cette tribune[.] Me voilĂ donc assise au milieu dâeux, mise en Ă©tat dâarrestation en prĂ©sence de quatre mille Personnes. Je dis Ă un des Gardes que sâil avoit des ordres pour me conduire quelque part, il pouvoit me les intimer, que jâĂ©tois prĂȘte Ă me soumettre aux Lois [ ;] il me dit quâil nâĂ©toit pas encore temps, quâil fallait rester lĂ [.] Comme je nâavais rien Ă me reprocher, il nâĂ©tait pas Ă©tonnant que ma physionomie respirĂąt le calme de lâinnocence[.] Qui pourrait se le persuader, ce calme mĂȘme mâattira les insultes les plus grossiĂšres, je mâentendis dire “voyez cette nouvelle Cordet [sic], quel front elle a, rien ne peut dĂ©concerter de pareils individus”[.] Pour me consoler, un des gardes me disoit “câest malheureux dâaller coucher en Prison”. [Je rĂ©pliquai :] Pourquoi plus malheureux pour moi que pour les autres, je nâen augmenterai le nombre que dâun de plus[.] Enfin Ă 9 heures et demie, mes gardes mâenjoignirent de les suivre. JâobĂ©is, nous descendĂźmes lâescalier, et comme nous sortions dans les cours, je ne fus pas peu Ă©tonnĂ©e de les voir pleines dâune foule immense, qui attendait la sortie de celle qui seule ignorait son Crime[.] Ce ne fut pas sans mâavoir donnĂ© Ă plusieurs reprises lâespoir de me voir conduire Ă la Guillotine, que nous sortĂźmes des cours[.] Nous fĂ»mes suivis par un nombre innombrable de personnes, qui me prodiguaient les noms les plus odieux : Amis de la LibertĂ© jâavoue que si mon Ăąme eĂ»t Ă©tĂ© capable de crainte, celle de devenir la Victime dâun peuple Ă©garĂ© Ă©toit la seule qui pouvoit mâagiter[.] Il sembloit tant le nombre Ă©toit considĂ©rable que Pitt ou Cobourg fut tombĂ© en notre pouvoir[.] Enfin je parviens au ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale sans le moindre Ă©vĂ©nement[.] AprĂšs nous avoir fait faire antichambre pendant deux heures, un Gendarme dit Ă celui qui me gardoit, car de trois gardes il ne mâen restoit quâun, les deux autres sâĂ©tant ennuyĂ© dâattendre, quâil pouvait entrer[.] AprĂšs avoir passĂ© la premiĂšre salle, un dĂ©putĂ© courant aprĂšs mon Garde, lui dit quâil ne pouvoit pas entrer, quâil nây avoit personne[.] Alors celui qui me gardoit me dit “Citoyenne, je suis indignĂ© de la conduite que lâon tient Ă votre Ă©gard, câest une arbitraire qui nâa pas dâexemple, il me paroĂźt que le ComitĂ© nâest pas disposĂ© Ă vous entendre, je vais vous reconduire chez vous”[.] ArrivĂ©e Ă la porte, je lui demandai sâil avoit des ordres pour me garder chez moi la nuit[.] Il me dit que non[.] Je lâassurai que sâil en recevoit le lendemain, il pouvoit venir en toute sĂ»retĂ©, quâil me trouveroit chez moi[.] Comme je me disposois Ă y monter, le portier de la maison me dit que je ne le pouvois pas, attendu que les scellĂ©s Ă©taient Ă ma porte[.] Je ressortis dans la rue et appelant le garde qui nâĂ©toit pas Ă©loignĂ© [ ;] je le prioi de me conduire Ă la Section pour attester quâayant passĂ© deux heures au ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, je ne pouvois pas ĂȘtre chez moi[.] ArrivĂ©e Ă la Section, je demandai au membre du ComitĂ© sâil ne leur seroit pas possible de lever les scellĂ©s de ma porte pour les apposer sur mes papiers[.] Un membre me dit que cela Ă©toit impossible jusquâau lendemain[.] Sur lâobservation que je lui fis que la nuit Ă©toit avancĂ©e, et quâil Ă©toit trĂšs gĂȘnant pour une Femme seule dâĂȘtre obligĂ©e de chercher un Lit Ă lâheure quâil Ă©tait[.] Dans un temps de RĂ©volution si on venoit Ă faire la visite domiciliaire, me trouvant couchĂ©e ailleurs que chez moi, quelle Ă©tait la rĂ©ponse que jâavais Ă faire pour ne pas paraĂźtre suspecte [?] “Vous direz que le scellĂ© est chez vous”, me rĂ©pondit-on[.] En sortant, je rencontrai deux membres de la SociĂ©tĂ© [des RĂ©publicaines] RĂ©volutionnaire[s] qui ayant eu la bontĂ© de sâintĂ©resser Ă moi, Ă©toient dĂ©cidĂ©es de passer la nuit en courses pour savoir ce que jâĂ©tois devenue[.] Mâayant tĂ©moignĂ© la satisfaction quâelles avoient de me voir, je leur fis part de mon embarras[.] AussitĂŽt, la sĆur de notre Archiviste me dit, “Viens coucher chez moi, mon mari est aux FrontiĂšres, viens, nous coucherons ensemble”[.] En mĂȘme temps, se tournant vers celui qui mâaccompagnoit, elle luit dit “Citoyen, je rĂ©ponds de la Citoyenne Lacombe, je demeure dans telle rue, Ă tel N° [ ;] si vous recevez des ordres, vous pouvez lây venir prendre”[.] Je dois rendre justice au Citoyen Garde, il mâavoit offert trĂšs honnĂȘtement de me faire donner un lit chez lui mais lorsque cette obligeante citoyenne, que jâappellerai mon Ange Gardien, mâeĂ»t offert de partager le sien, je lâacceptai avec dâautant plus de plaisir, quâil eĂ»t Ă©tĂ© pĂ©nible pour mon cĆur, de devoir des obligations Ă celui que je ne connossois que si dĂ©sagrĂ©ablement[.] Ainsi sâest terminĂ©e une SoirĂ©e pendant laquelle la SociĂ©tĂ© des RĂ©publicaines RĂ©volutionnaires, cette SociĂ©tĂ© qui depuis sa CrĂ©ation, nâa pas passĂ© une seule sĂ©ance sans donner des preuves de son Patriotisme et de son humanitĂ©, a reçu les plus sanglants outrages dans la personne de sa PrĂ©sidente, de celle qui ayant eu Iâhonneur de mĂ©riter sa confiance ose dĂ©fier tous les ennemis de la Patrie, dâapporter une seule preuve qui atteste que toutes ses dĂ©marches nâaient tendu au bonheur de la RĂ©publique.
Mais quelques outrages que-nous ayons reçus, nous rendrons Justice Ă la vĂ©rité⊠non Citoyens ce ne sont pas les amis de la LibertĂ© et de lâĂgalitĂ© qui nous ont opprimĂ©es, ce ne peut ĂȘtre ceux qui ont sauvĂ© trois fois la Patrie et qui peuvent la sauver encore, qui se seroient portĂ©s Ă des excĂšs contre celles qui faisaient leur bonheur de partager leurs dangers, non les vĂ©ritables Jacobins nâĂ©toient pas ce jour lĂ au lieu ordinaire de leurs SĂ©ances, lâintrigue seule sâĂ©toit emparĂ©e du lieu de leurs SĂ©ances, ou sâil y avoit quelques amis de la LibertĂ© et de la justice parmi cette foule dâintrigants, nous osons nous flatter que lâindignation seule leur a empĂȘchĂ© de prendre la parole.
ArrĂȘtĂ© de Javogues, Girard et Dorfeuille, reprĂ©sentants de la RĂ©publique Ă Saint-Etienne (26 dĂ©cembre 1793) :
Les reprĂ©sentants du peuple, envoyĂ©s prĂšs l’armĂ©e des Alpes, et dans diffĂ©rents dĂ©partements de la RĂ©publique, pour le rĂ©tablissement de l’ordre public.
« Ce nâest pas sur les fortunes Ă©normes qui attestent depuis un temps immĂ©morial lâoppression, lâesclavage et la misĂšre du peuple ; ce nâest pas sur le fanatisme absolument vendu Ă la cause des riches et des rois qu’on peut Ă©tablir l’Ă©difice de la libertĂ© et de l’Ă©galitĂ©, qu’on peut consolider la RĂ©publique dĂ©mocratique sur les bases Ă©ternelles de la nature, sur les droits imprescriptibles de l’homme. Jusqu’Ă prĂ©sent, trois cent mille sans-culottes sont pĂ©ris pour soutenir la RĂ©volution française, qui nous a dĂ©livrĂ© des castes royales, nobiliaires, sacerdotales, financiĂšres et robinocrates. Lorsque le peuple français a versĂ© des flots de sang pour reconquĂ©rir sa libertĂ©, ce bien prĂ©cieux ne doit pas ĂȘtre un vain mot ; l’Ă©galitĂ© ne doit pas non plus exister en peinture ; le peuple ne se sera pas extĂ©nuĂ© inutilement, n’aura pas couchĂ© sur la dure pour soutenir et alimenter des riches et des prĂȘtres qui, pour prix de son dĂ©voĂ»ment Ă la chose publique, voudraient lui plonger le poignard dans le sein et l’engloutir tout vivant au milieu de ses bienfaits et de ses services immortels.
Sous la RĂ©publique française, le peuple, pour ĂȘtre heureux, ne doit pas souffrir plus longtemps l’empire de ces richesses colossales, qui en nourrissant un petit nombre d’hommes, eu entretenant la corruption et la perversitĂ© des mĆurs, en font pĂ©rir plusieurs milliers par la famine et le dessĂšchement ; la prospĂ©ritĂ© publique doit ĂȘtre dĂ©sormais le terme de la stabilitĂ© du gouvernement rĂ©publicain. L’institution des temples de Raison, pour cĂ©lĂ©brer les jours de dĂ©cade, doit remplacer ces singeries ridicules que les riches et les charlatans de Rome avaient inventĂ© pour tromper le peuple et lui faire avaler Ă longs traits la coupe de l’ignominie et de l’opprobre.
Lorsque le peuple Ă©prouvait les horreurs de la disette, les prĂȘtres et les riches, au lieu de lui donner du pain, le consolaient par l’ostentation de quelques signes Ă©blouissants, lui te promettaient un avenir fortunĂ© dans les espaces imaginaires et le faisaient mourir Ă petit feu dans la terre ; toutes ces mĂŽmeries avec lesquelles on emmuselait le peuple doivent expirer sur l’autel de la philosophie. La chaire d’impostures et d’impuretĂ©s doit dĂ©sormais ĂȘtre purifiĂ©e par les accents Ă©nergiques de la vĂ©ritĂ© et de la bienfaisance ; Ă l’ordre du jour, doit ĂȘtre dans le temple de la Raison le soulagement des sans-culottes ; Ă l’ordre du jour, doivent ĂȘtre les moyens d’assurer au peuple son aisance et sa nourriture sur la destruction des tyrans orgueilleux et opulents et des fanatiques qui sont les sangsues et les flĂ©aux les plus dangereux de la sociĂ©tĂ©.
Les reprĂ©sentants du peuple ont fait une bien cruelle expĂ©rience de la duretĂ© et de l’insensibilitĂ© des riches ; par leur arrĂȘtĂ© en date du 8 brumaire, ils les avaient assujettis Ă procurer de l’ouvrage ou du pain aux ouvriers infortunĂ©s de Commune-d’Armes oĂč la population est trĂšs nombreuse ; Ă leur retour, ils ont vu avec la plus vive douleur que les prĂ©cautions qu’ils avaient prises Ă©taient restĂ©es sans exĂ©cution, que le cĆur d’acier des riches avait Ă©touffĂ© chez eux tout sentiment de commisĂ©ration, que vingt mille artisans dĂ©plorant leur triste situation n’offraient Ă l’Ăąme attendrie que l’image du dĂ©sespoir et de la dissolution prochaine des corps expirant sous les tortures de la fĂ©rocitĂ© des riches et prĂ©sentaient le spectacle le plus affligeant pour un cĆur sensible Ă la vue des maux de ses frĂšres.
Les reprĂ©sentants du peuple ont Ă©tĂ© les tĂ©moins de ces scĂšnes dĂ©chirantes qui portent des tiraillements dans le cĆur, si aigus que la voix de la nature, plus forte que toutes les ressources frivoles de la perfidie et de l’art ne s’Ă©lĂšve que pour Ă©touffer et ensevelir dans les souterrains les plus profonds, les monstres qui ont voulu la mort et le tombeau de la classe la plus industrieuse et la plus grugĂ©e de la sociĂ©tĂ© ; ConsidĂ©rant qu’il est enfin temps d’adoucir les rigueurs de l’humanitĂ© souffrante, qu’il importe que ces grugeurs qui se sont nourris du dessĂšchement de deux ou trois cents familles, regorgent l’or qu’ils ont acquis au prix du crime et des sueurs de l’indigent, que la misĂšre ne soit plus le partage de la probitĂ©, de la simplicitĂ© et de la vertu, que ceux dont les droits ont Ă©tĂ© trop longtemps mĂ©connus portent plus longtemps leurs tĂȘtes sur l’Ă©chafaud, lorsque le crime et tout le cortĂšge du vice Ă©taient dĂ©ifiĂ©s et triomphaient impunĂ©ment.
ConsidĂ©rant que cette partie de l’humanitĂ© souffrante, lasse d’Ă©prouver plus longtemps les rigueurs de la faim, la honte de la mendicitĂ© et souvent du refus barbare de ces rhinocĂ©ros connus sous le nom de riches et de prĂȘtres allait enfin s’insurger et se livrer Ă des excĂšs violents et dont la cause Ă©tait des plus lĂ©gitimes, que dans plusieurs endroits du dĂ©partement de la Loire, et notamment dans les communes de Saint-Germain-Laval, Saint-Just-la-Pendue, Mont-BrisĂ© et dans les montagnes de l’Auvergne, la statue de la LibertĂ© a Ă©tĂ© brisĂ©e et foulĂ©e aux pieds par des fanatiques contre-rĂ©volutionnaires et que le seul moyen d’empĂȘcher une insurrection, c’est de forcer le riche Ă venir au secours de l’indigent ;
ArrĂȘtent ce qui suit :
Article premier. — Tous les hommes sont Ă©gaux et ont droit Ă la protection de la sociĂ©tĂ© qui leur doit du pain ou du travail.
Art. 2. — Les municipalitĂ©s du dĂ©partement de la Loire sont tenues de pourvoir, dans les vingt-quatre heures, aux moyens d’assurer des secours aux indigents.
Art. 3. — Elles formeront un tableau Ă quatre colonnes de tous ceux qui y auront droit. La premiĂšre renfermera les noms des citoyens invalides, vieillards. La seconde, les noms de ceux qui sont susceptibles d’apprendre quelques mĂ©tiers qui ; leur procurent les moyens de subsister. La troisiĂšme, le montant des sommes Ă accorder Ă chacun d’eux. La quatriĂšme
contiendra les observations qu’elles jugeront convenables.
Art. 4. — Elles dresseront un second tableau des riches et gros propriĂ©taires dont les fortunes excĂ©deront 100.000 livres pour ceux qui sont mariĂ©s et 50.000 livres pour les cĂ©libataires ; le surplus de leurs richesses sera affectĂ© aux secours ci-dessus mentionnĂ©s.
Art. 5. Les municipalités veilleront à ce que les riches compris dans le précédent tableau comptent de suite le quart de la somme qui leur aura été assignée, à défaut de quoi elles prendront à leur égard tel parti que leur patriotisme, leur énergie et leur amour pour la chose publique leur suggéreront.
Art. 6. — Elles feront afficher tous les jours la liste des riches qui auront souscrit volontiers pour cet acte d’humanitĂ© et le montant des sommes qu’ils auront donnĂ©es comme aussi les noms de ceux qui s’y refuseraient.
Art. 7. — Les officiers municipaux demeurent collectivement et personnellement responsables des abus que pourraient leur faire commettre des partialitĂ©s ou des vengeances particuliĂšres, soit Ă l’Ă©gard du riche, soit Ă l’Ă©gard de l’indigent.
Art. 8. — Us auront soin d’instruire les reprĂ©sentants du peuple des succĂšs qu’auront produits les dispositions du prĂ©sent arrĂȘtĂ© qui sera imprimĂ© et affichĂ© partout oĂč besoin sera.
Fait en commission Ă Gommune-d’Armes, le 6 nivĂŽse de la 2e annĂ©e de la RĂ©publique dĂ©mocratique.
Les reprĂ©sentants du peuple, JAVOGUES, GiRARD, dĂ©putĂ© de lâAude, et Dorfeuille, commissaire national ».
De JACQUES ROUX Ă MARAT en 1793
Tu as insĂ©rĂ© dans ton journal, n°. 233, que la cupiditĂ© jointe Ă lâenvie de faire du bruit, mâavoit fait dĂ©buter dans la rĂ©volution par un faux ; que jâavais profitĂ© de la nouvelle de lâassasinat de Jacques Roux, curĂ©, dâIssy, pour usurper son nom, et cacher le mien qui Ă©toit diffamĂ©.
Voilà ma réponse à cette calomnie.
Extrait des registres de lâĂ©glise paroissiale de Saint Cibard de Pranzac, diocĂšse dâAngoulĂȘme, le vingt troisiĂšme aoĂ»t 1752, a Ă©tĂ© baptisĂ© par moi soussignĂ©, Jacques Roux, fils lĂ©gitime de M. Gratien Roux, et de Dlle. Marguerite Montsalard, nĂ© le jour dâavant-hier, au bourg de Pranzac. Le parrein a Ă©tĂ© M. Jacques Tourette le grand-pere, et a tenu par Commission, M. Jacques Tourette son petit-fils, et marreine Dlle. Anne Montsalard, et par commission, Dlle. Marie Montsalard sa niece, qui nâont signĂ©s, de ce enquis. Jeanne Daire, Marie Montsalard, Marquet, curĂ© de Pranzac.
Je soussignĂ©, curĂ©, certifie lâextrait ci-dessus vĂ©ritable et conforme Ă lâoriginal ; en foi de quoi, Ă Pranzac ce 13 mars 1786, signĂ©, Tourette, curĂ© de Pranzac.
Nota. Ledit extrait est revétu de toutes les formalités, et a été inscrit le 8 de juillet dernier au Comité de Police de la Section des Gravilliers.
Ainsi, Marat, tu vois que je nâai pas usurpĂ© le nom de personne, en portant celui de Jacques Roux.
Tu nâes pas de meilleure foi, dans la relation des propos que tu me prĂȘte.
Dâabord, il est de fait, Marat, que câest toi qui a cherchĂ© Ă me connoĂźtre. Tu dois te rappeller quâil y a environ quinze mois tu envoya chez moi le citoyen Fainault, sculpteur, pour me prier de venir te parler pour des affaires importantes. Tu logeois alors chez les trois sĆurs Hevrard, rue Saint-HonorĂ©, n°. 243, vis-Ă -vis le cafĂ© Richard, maison du Pelletier. Je me rendis Ă ton domicile. Tu me reçu fraternellement, sans doute parce que tu avois besoin de moi ; je tâavouai, et tu savois dĂ©jĂ que jâĂ©tois prĂȘtre ; tu cĂ©lĂ©bra, en ma prĂ©sence, mes vertus civiques, tu me chargea dâune lettre pour le club des Cordeliers, Ă lâeffet de constater que tu Ă©tois vĂ©ritablement lâauteur du journal intitulĂ© lâAmi au Peuple, dâengager les sociĂ©tĂ©s qui lui Ă©toient affiliĂ©es de souscrire pour lâimpression des numĂ©ros des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes ; je fus porteur dâune lettre pour Robespierre et pour Chabot, dont lâobjet Ă©toit dâintĂ©resser la sociĂ©tĂ© des Jacobins Ă propager lâĂ©dition de tes ouvrages. Peu de jours aprĂšs, tu me fis demander par le mĂȘme Fainault si je pouvois te donner un lit pour deux jours. Je me fis un plaisir de te recevoir, toi et plusieurs personnes qui venoient voir M. Legros, car câest le nom que tu portois. Jâai couchĂ© sur la dure pendant six jours, jâai fait seul la cuisine, jâai vuidĂ© jusquâĂ ton pot-de-chambre ; jâai fait en un mot pour toi, tout ce quâun bon patriote pouvoit faire, et ce que je ferois encore pour mes persĂ©cuteurs et mes bourreaux, sâils Ă©toient dans la peine : et pour rĂ©compense de mon dĂ©vouement Ă ta personne, Marat, tu eus la bassesse de laisser sur ma cheminĂ©e quinze livres en assignats, comme sâil y avoit eu dâautre domestique que moi, pour te servir, comme si je nâavois pas Ă©tĂ© assez dĂ©dommagĂ© par le plaisir de tâĂȘtre utile. Au reste tu sais avec quâelle indignation je repoussai cette somme, et jâen aurois fait autant quand tu mâaurois offert cent mille Ă©cus, parce que je crus servir la chose publique en te logeant chez moi⊠eh bien ! Marat, pour le prix de ma vertu, tu as abusĂ© de lâhospitalitĂ©, non pour dire des vĂ©ritĂ©s, mais des impostures.
Il est faux que je tâaie parlĂ© de religion, que je tâaie dit quâelle Ă©toit un tissu de mensonges : tu ne fis que mâentretenir de tes ouvrages, de tes talens, de tes malheurs, des services que tu avois rendu Ă la rĂ©volution, du voyage que tu te proposois de faire en Angleterre⊠Je ne rĂ©vĂ©lerai pas ici les secrets que tu mâas confiĂ©, parce quâil nâappartient quâĂ une ame basse et vĂ©nale de divulguer les propos que des amis tiennent dans lâeffusion du cĆur ; je dirai seulement quâen parlant de lâabbĂ© Fauchet, je te dĂ©clarai quâil Ă©toit un hypocrite et un royaliste ; et bien loin dâavoir dit quâĂ son exemple mon patriotisme pourroit me valoir un Ă©vĂȘchĂ©, je te donnai Ă entendre que je voulois quitter mon Ă©tat, me marier, monter une imprimerie, et rĂ©diger un journal.
Sois consĂ©quent avec toi-mĂȘme, Marat : tu ne feras jamais croire Ă personne que jâaie Ă©tĂ© assez sot pour tâavouer que je nâĂ©tois patriote que de circonstance. Si jâavois Ă©tĂ© assez imbĂ©cile pour tenir ce langage, tu es coupable de lĂąchetĂ© et de trahison dâavoir restĂ© quinze mois Ă dĂ©noncer le fait. Lâamour de la patrie devoit lâemporter sur le devoir de la reconnoissance, si toutefois ce sentiment doux a jamais entrĂ© dans ton cĆur.
Il te sied bien mal, Marat, de me reprocher dâavoir donnĂ© dans les extrĂȘmes, de forcer dâĂ©nergie pour faire du bruit, toi qui a Ă©crit quâil falloit planter huit cents potences pour y acrocher les dĂ©putĂ©s de lâassemblĂ©e constituante, et quâil falloit abattre soixante mille tĂȘtes au commencement de la rĂ©volution.
Tu dis que je suis connu dans la ville dâAngoulĂȘme, et dans les environs, pour un trĂšs-mauvais sujet, et que jâai Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ© de prise de corps comme prĂ©venu dâassassinat.
On a aussi lancĂ© contre toi, Marat, plusieurs dĂ©crets⊠on tâa accusĂ© dâavoir excitĂ© le peuple au pillage, au meurtre, Ă la violation des loix ; on tâa accusĂ© dâĂȘtre lâauteur des journĂ©es du 2 septembre et 25 fĂ©vrier, ton nom est en horreur, en exĂ©cration Ă toute lâEurope ; es-tu pour cela coupable des forfaits quâon tâimpute ?⊠Ah ! ce nâest pas le dĂ©cret de prise-de-corps, mais le crime qui deshonore.
Il est vrai quâil y a environ quinze ans je me trouvai dans une affaire malheureuse : le supĂ©rieur du sĂ©minaire nourrissoit trĂšs mal les Ă©tudians, il nâavoit des Ă©gards que pour les chanoines et les nobles ; plusieurs jeunes libertins de la ville dâAngoulĂȘme, pour se vanger de ces prĂ©fĂ©rences insultantes, se firent un jeu cruel de briser, pendant trois mois, les vitres du sĂ©minaire, avec des pierres si grosses, que les bois des croisĂ©es en furent brisĂ©es. Les officiers de police nâavoient portĂ© aucun remede Ă ces excĂšs. Le nommĂ© AndrĂ©-Eloy Ancellet, cuisinier dudit sĂ©minaire, sur les onze heures trois-quarts du soir, pendant que les professeurs Ă©toient profondĂ©ment endormis, fut se placer avec un fusil chargĂ© Ă plomb, pour Ă©carter les malfaiteurs qui pouvoient, au moyen dâune brĂšche qui sâĂ©toit faite au mur de clĂŽture de la maison, sây introduire. Au moment oĂč les rodeurs et les tapageurs lançoient Ă coups redoublĂ©s des pierres, ledit frere Ancellet lĂącha le dĂ©clin de son fusil ; un des assaillans fut frappĂ© et mourut le lendemain de ses blessures. Le supĂ©rieur du sĂ©minaire, le procureur syndic de la maison, le sacristain, furent dĂ©crĂ©tĂ©s de prise de corps ; je professois la philosophie dans ledit sĂ©minaire, oĂč jâĂ©tois en pension ; je fus arrĂȘtĂ© et conduit dans les prisons de lâOfficialitĂ©, mais un mois et demi aprĂšs cet Ă©vĂ©nement, le supĂ©rieur, les prĂȘtres et moi, furent mis en libertĂ© par arrĂȘt du parlement, et restituĂ©s Ă leurs fonctions. Je donnai, peu de jours aprĂšs, dans la mĂȘmes ville et le mĂȘme sĂ©minaire un cours de physique expĂ©rimentale. Jâai occupĂ© quatre ans la mĂȘme chaire ; et depuis cet Ă©vĂ©nement ma santĂ© ne me permettant pas de continuer ce pĂ©nible exercice, je servis dans le diocese en qualitĂ© de vicaire et de desservant ; et je nâaurois jamais quittĂ© la ville, si le nouvel Ă©vĂȘque qui succĂ©da au prĂ©lat qui avoit Ă©tĂ© tĂ©moin de mes travaux, si Albignac de Castelnaux, (actuellement Ă©migrĂ© et conspirateur) ne mâeĂ»t fait un passe-droit, en confĂ©rant Ă un non graduĂ© une cure Ă laquelle jâavois droit de prĂ©tendre, en vertu de mes grades.
Mais Marat, si la dĂ©licatesse mâobligea Ă quitter mon diocĂšse, apprend que jâen sortis avec dâexcellentes attestations, sans lesquelles je nâaurois pas Ă©tĂ© accueilli en Saintonge ; et pour te donner des preuves de ta fourberie, je joins ici la copie de la lettre que mon Ă©vĂȘque Ă©crivit dans le tems Ă M. Montlausier.
Ă AngoulĂȘme ce 5 Mai 1786.
Je nâai pas rĂ©pondu plutĂŽt, Monsieur, Ă la lettre que vous mâavez fait lâhonneur de mâĂ©crire, pour me donner le tems de chercher et de trouver un ecclĂ©siastique de mon diocĂšse qui pĂ»t vous convenir. Dâailleurs nous serons bientĂŽt dans le mĂȘme cas ici que le diocĂšse de Saintes, ayant tout au plus le nombre dâecclĂ©siastiques nĂ©cessaires pour desservir les paroisses.
Le dĂ©sir nĂ©anmoins de faire une chose qui vous soit agrĂ©able, ma fait surmonter toutes les difficultĂ©s. Je vous envoie M. lâabbĂ© Roux, qui pourra remplir les fonctions dâaumĂŽnier et de vicaire dans votre paroisse, ayant tous les talens nĂ©cessaires. Câest lui mĂȘme qui vous remettra ma lettre.
Jâai lâhonneur dâĂȘtre, ect.
Ph. Fr. Ev. dâAngoulĂȘme.
Or, quâelle est la conduite que jâai tenu chez ce Montlausier, je vais te lâapprendre par le certificat que je joins Ă lâappui de cette lettre.
Je soussignĂ©, certifie que M. lâabbĂ© Jacques Roux a demeurĂ© dans ma paroisse lâespace dâun an, en qualitĂ© dâaumĂŽnier au chĂąteau de Montlausier ; quâil a eu pendant ce tems des mĆurs irrĂ©prochables, et quâil a Ă©difiĂ© le public par la rĂ©gularitĂ© de sa conduite ecclĂ©siastique. Ă Ste-Radegonde, le 17 mai 1786. SignĂ© Frouin, curĂ© de Ste.-Radegonde, Cosson, ancien archiprĂȘtre de Barbezieux, ChĂąteauneuf, archiprĂȘtre de Barbezieux.
Câest donc une calomnie infĂąme, que de publier que ma conduite irrĂ©guliere et mes mĆurs dĂ©pravĂ©s avoient Ă©tĂ© cause que je nâavois pu trouver de place. Apprends, Marat, que sous lâancien rĂ©gime, les Ă©vĂȘques et les vicaires gĂ©nĂ©raux ne faisoient pas de grace aux ecclĂ©siastiques qui donnoient dans des excĂšs scandaleux. Certes, si jâeusse Ă©tĂ© aussi scĂ©lĂ©rat que tu le suppose, je nâaurois pas professĂ© six ans la philosophie dans le mĂȘme sĂ©minaire ; je nâaurois pas exercĂ© les places de vicaire et de desservant dans deux diocĂšses contigues ; lâon ne mâauroit pas donnĂ© des attestations aussi honorables de mes Ă©tudes et de ma conduite, attestations que je suis prĂȘts Ă communiquer Ă tous ceux qui le dĂ©sireront. Si jâeusse Ă©tĂ© aussi scĂ©lĂ©rat que tu le dis, lâĂ©vĂȘque de Saintes ne mâauroit pas confie des dessertes importantes au sortir de chez M. Montlausier, et on ne mâauroit pas rĂ©signĂ© une cureâŠ
En un mot, si jâeusse Ă©tĂ© aussi scĂ©lĂ©rat que tu le dis, Marat, jâaurois eu des affaires Ă la police, jâaurois Ă©tĂ© citĂ© devant les tribunaux pour des actions de dĂ©bauche ou pour avoir troublĂ© la paix dans les familles : or je dĂ©fie mes ennemis de produire contre moi aucun acte de cette nature. Un homme sans mĆurs est ordinairement un homme noyĂ© de dettes. Or je dĂ©fie de prouver que jâai reçu une seule assignation, et que jâaie manquĂ© quelquefois Ă mes engagemens.
Il est vrai que depuis 30 ans je me dĂ©chaĂźne contre la tyrannie, je me suis rĂ©voltĂ© contre les usurpations des nobles, contre lâhypocrisie de lâancien clergĂ© ; je nâai pas mĂ©nagĂ©, dans plusieurs de mes ouvrages, les sang-sues du peuple. Il est vrai que je nâai jamais fait ma cour aux grands et aux hommes en place, que je nâai jamais flattĂ© les passions, et que jâai dit des vĂ©ritĂ©s difficiles Ă digĂ©rer. Il est vrai que je suis extrĂȘmement sĂ©vĂšre dans mes principes, que jâai portĂ© la sĂ©vĂ©ritĂ© au point de rejetter de ma classe de philosophie les parens de ceux qui me recevoient dans leurs maisons avec Ă©gard, parce quâils nâavoient pas la capacitĂ© requise. Il est vrai que mon amour pour la justice ma suscitĂ© des ennemis irrĂ©conciliables, que le nombre de ceux qui Ă©toient acharnĂ©s Ă ma perte, sâest prodigieusement accru depuis la rĂ©volution, depuis que jâai conduit Louis Capet Ă lâĂ©chafaud, depuis que jâai dĂ©clarĂ© une guerre ouverte aux accapareurs et aux agioteurs, depuis que jâai accusĂ© dâindolence, et peut-ĂȘtre de trahison, ceux qui se disent les amis du peuple, et qui souffrent cependant quâon lâĂ©gorge et quâon lâaffame. Il est vrai enfin que jâai contre moi les nobles, les prĂȘtres, les modĂ©rĂ©s, les marchands, les intriguans, les royalistes, les fĂ©dĂ©ralistes, les Ă©goĂŻstes, les monopoleurs, les banquiers, les traĂźtres, les faux patriotes des 48 sections de Paris, et des sections de la RĂ©publique ; mais, Marat, jâen appelle Ă ta propre expĂ©rience, tant dâoutrages, tant de calomnies dont je suis abbreuvĂ©, tant de moyens employĂ©s pour me perdre, nâattestent-ils pas que jâai dĂ©fendu avec Ă©nergie la cause du peuple ; nâattestent-ils pas que je ne suis point homme Ă capituler avec les fripons ; nâattestent-ils pas que mon ame est pure.
Enfin, Marat, tu mâaccuse dâavoir commis, participĂ©, ou du moins excitĂ© quelque mauvais sujets comme moi, Ă commettre des crimes capitaux, alors je fus obligĂ© de fuir.
Si les faits sont vrais, pourquoi ne cites tu pas les personnes qui ont Ă©tĂ© lâinstrument de ces crimes capitaux, et les lieux oĂč ils ont Ă©tĂ© commis. Sans doute, si jâai portĂ© le peuple Ă des extrĂȘmes, on aura lancĂ© contre moi quelques dĂ©crets. Or, je te dĂ©fie, Marat, dâen citer aucun. Au reste, Marat, je vais te mettre Ă lâaise. Tu as peut-ĂȘtre voulu parler de la rĂ©volution qui sâopĂ©ra en 1790 Ă Conac. Eh bien ! si tu nâes point instruit de ces Ă©vĂ©nemens, je vais te donner des renseignemens lĂ dessus.
Il y avoit dans cette paroisse, oĂč jâai Ă©tĂ© vicaire, une prairie consistant en dix mille journaux, qui avoient leur virginitĂ© fĂ©odale. Les habitans du lieu vouloient quâelle fut imposĂ©e, le sieur Martin, fermier du ci devant duc de Richelieu, et plusieurs autres seigneurs sâopposerent ouvertement Ă cet acte de justice. Le sieur Dupati de Bellegrade fit feu sur le maire de la paroisse de S. George : Ă la nouvelle de lâattentat commis sur la personne de ce magistrat, le tocsin sonna, un peuple immense poursuivi lâassassin, et nâayant pu lâatteindre, il se vengea sur ses propriĂ©tĂ©s ; mais, Marat, je nâeus pas la moindre part Ă ces Ă©vĂ©nemens. Il y avoit quinze jours que jâĂ©tois sorti de cette paroisse pour desservir celle Dambleville, oĂč je mĂ©ritai lâestime des habitans, au point quâils me dĂ©signerent pour remplacer le pasteur quâils venoient de perdre. Certainement si jâeusse Ă©tĂ© coupable, le ministere public nâauroit pas manquĂ© de me faire arrĂȘter, ces braves gens ne mâauroient pas donnĂ© autant de preuves de leur confiance. Je ne dissimulerai pas cependant que les aristocrates, dont jâĂ©tois lâeffroi, avoient rĂ©pandu sur mon compte des bruits infĂąmes : peut-ĂȘtre mĂȘme, si je nâeusse pris la fuite, mâauroient-ils faits un mauvais parti ; mais les persĂ©cutions sont la liste civile des patriotes ; elles sont les preuves de lâinnocence et de la vertu. Au reste, jâai un argument invincible Ă opposer Ă la calomnie des mĂ©chans, Ă toi, Marat, qui inculpe mon civisme ; Ă tous ceux qui croient aux dĂ©nonciations les plus vagues comme Ă des articles de foi ; est-il un patriote qui rĂ©voque en doute que jâexpirerois sur lâĂ©chafaud, si la contre-rĂ©volution venoit Ă sâopĂ©rer : il est une autre arme non moins redoutable Ă leur opposer, câest que sâils me croient coupable des dĂ©lits dont ils mâaccusent, je les somme de me dĂ©noncer devant les tribunaux, sâils ne le font pas, je dĂ©clare quâils sont des intrigans, des fourbes et des lĂąches ; je dĂ©clare quâils sont des calomniateurs, des traĂźtres, et des assassins de la libertĂ©.
Quant Ă toi, Marat, tu as menti impunĂ©ment, en disant que jâai Ă©tĂ© chassĂ© ignominieusement de plusieurs maisons oĂč jâĂ©tois entrĂ© comme prĂ©cepteur. Jâai occupĂ© des chaires publiques, mais je nâai jamais Ă©tĂ© instituteur dans aucune maison particuliĂšre. Tu as menti impunĂ©ment, Marat, lorsque tu affirme que dans la ville de Saintes jâai semĂ© la division dans toutes les familles ou jâai Ă©tĂ© reçu comme ami, et oĂč mâappelloit mon ministĂšre, et que jâavais portĂ© une main criminelle sur mon bienfaiteur.
Je nâai jamais eu dâemploi dans la ville de Saintes, je nây suis allĂ© que cinq Ă six fois, mon plus long sĂ©jour nâa pas Ă©tĂ© de douze heures : ainsi ton numĂ©ro nâest quâun tissu de mensonges et dâabsurditĂ©s inventĂ©s Ă plaisir pour me nuire, pour rendre ton journal piquant. Il faut tout dire ici, Marat, je rend hommage Ă tes vertus civiques : mais ton amour-propre Ă souffert de ce que le club des Cordeliers mâavoit appellĂ© le petit Marat, de ce quâĂ la Maison Commune on mâavoit ainsi qualifiĂ©. Tu as cherchĂ© Ă me pulvĂ©riser, Ă mâanĂ©antir pour jouir du plaisir de nâavoir plus de rivaux et dâimitateurs. Dâun autre cĂŽtĂ© le moment des Ă©lections approche, tu apprĂ©hendois que les suffrages du peuple ne tombassent sur moi, tu as cherchĂ© Ă me rendre ridicule, odieux, abominable Ă tous ceux qui prononçoient mon nom avec quelque intĂ©rĂȘt ; que dis-je, tu as eu la cruautĂ© de dire que je ne mâappellois pas Jacques Roux : au reste, si pour avoir la paix il faut renoncer au surnom de petit Marat, jâen donne ma dĂ©mission ; je nâapostasie pas pour cela les principes de la libertĂ© que jâai professĂ©, principes que je dĂ©fendrai jusquâĂ la derniere goutte de mon sang. Jâajouterai que si jâai montrĂ© du courage depuis la rĂ©volution, si jâai dĂ©ployĂ© de lâĂ©nergie dans mes discours, ce nâa pas Ă©tĂ© pour faire du bruit, comme tu lâas Ă©crit malignement, mais pour suivre le penchant de mon cĆur. Mon sang est vif, pĂ©tillant, mon imagination est ardente ; je connois Ă fond la fourberie des hommes, jâai toujours Ă©tĂ© opprimĂ©, calomniĂ©, persĂ©cutĂ©, je vois continuellement la patrie sur les bords du prĂ©cipice, je ne la vois entourĂ©e que de traitres, que dâhypocrites, que de fripons : ayant un tableau aussi allarmant, aussi dĂ©sespĂ©rant sous les yeux, est-il possible de ne pas exprimer avec chaleur ce quâon sent ; nâest-ce pas le modĂ©rantisme qui a perdu la chose publique ? Ne sont-ce pas les demi-mesures qui ont plongĂ© la nation Française dans un abĂźme de vices et de malheurs ? Ainsi, quand jâaurois un patriotisme exaltĂ©, quand jâaurois Ă©tĂ© outrĂ© dans mes expressions, il ne faut pas, Marat, me traĂźner dans la boue ; les injures que tu me dis, Ă cette occasion, mâhonorent ; il est utile pour la chose publique quâil y ait des ames chaudes, vĂ©hĂ©mentes, des hommes qui Ă©clairent, entraĂźnent et subjuguent, des hommes qui Ă©lectrisent et remuent souvent lâopinion publique, de peur quâelle ne croupisse. Eh ! quoi ! penserois-tu, Marat, que la constitution est solidement assise ? penserois-tu que le peuple nâa rien Ă redouter des ennemis du dedans et du dehors ? penserois-tu que nous sommes parvenus Ă ce degrĂ© de gloire et de bonheur auquel nous avons lieu de prĂ©tendre ? Non, sans doute. Il faut donc encore que des hommes courageux, Ă©nergiques et bons dĂ©masquent les traĂźtres, et rappellent avec respect les lĂ©gislateurs Ă leur devoir : il faut, donc quâils sonnent, non le tocsin de lâinsurrection, mais quâils fassent entendre la voix puissante de la raison et de la sagesse.
Je ne rĂ©pondrais pas, Marat, au reproque tu me fais dâavoir Ă©tĂ© chassĂ© du club des Cordeliers. Tu sais que deux jours auparavent le prĂ©sident mâavoit donnĂ© au nom de la sociĂ©tĂ©, lâaccollade fraternelle, tu sais que lâadresse que jâavais prĂ©sentĂ©e Ă la Convention nationale, et dont je venois de faire une seconde lecture, avait Ă©tĂ© couverte dâapplaudissemens, au point que lâimpression et lâenvoi aux sociĂ©tĂ©s affilliĂ©es en avait Ă©tĂ© ordonnĂ©e. Ainsi mon expulsion, Ă laquelle tu avais prĂ©ludĂ© par une lettre, nâa Ă©tĂ© que lâeffet de lâintrigue et de la cabale ; elle est lâouvrage des accapareurs dont jâai dĂ©voilĂ© les crimes, des Ă©goĂŻstes dont jâai blessĂ© la cupiditĂ© et lâorgueuil, des faux patriotes qui nâaiment dans la rĂ©publique que la fortune et les honneurs quâelle procure ; elle est lâouvrage de ceux qui abandonnent la cause du peuple, et se battent en retraite, lorsquâils ont rempli leur porte-feuille.
Aussi quels moyens infĂąmes nâa-t-on pas employĂ© pour me perdre dans lâopinion publique ? des hommes intĂ©ressĂ©s Ă Ă©touffer les principes que jâavais exposĂ©s dans la fameuses adresse que jâavais prĂ©sentĂ©, il y avait peu de jours, Ă la Convention, vinrent en force au club des Cordeliers. On annonce une dĂ©putation de douze membres, quarante personnes qui nâĂ©toient pas de la sociĂ©tĂ© occupent les banquetes. Les mouchards de la police, des escrocs et des vendeurs dâargent, armĂ©s de massues et ivres pour la plupart, dĂ©liberent, votent, comme les membres du club des Cordeliers, qui Ă©toient en trĂšs-petit nombre. Les tribunes en partie, dĂšs trois heures de lâaprĂšs-midi, Ă©toient remplies de personnes vendues Ă la faction.
La sĂ©ance est ouverte par la lecture dâune lettre de Marat qui demande lâexpulsion de plusieurs membres. Un citoyen porte la parole au nom de la dĂ©putation ; il annonce quâil vient mettre la paix dans la sociĂ©tĂ©, il enflame la guerre ; il demande quâon ouvre la discution sur lâadresse presentĂ©e par Jacques Roux au club des Cordeliers, et on refuse constament la parole Ă Jacques Roux ; en un mot le club des Cordeliers nâest plus quâune tabagie, on y boit, on y mange, on y chante, on y joue, on dĂ©nonce, on menace, on frappe plusieurs membres, on les expulse sans les entendre ; les femmes, les hommes jouaient chacun leur rĂŽle ; la femme Ultrick, Ă©pouse de Ultrick pĂ©titionaire (cependant Aide de Camp) a lâinsolence de dĂ©savouer les vĆux de la Section des Gravilliers, et elle est couverte dâapplaudissemens. AprĂšs une scene aussi scandaleuse, scene qui annonce la lĂąchetĂ© et la perfidie des meneurs, scene qui rapelle les momens oĂč Lafayette Ă©touffa au Champ-de-Mars lâopinion publique par un masacre, scĂšne dont le club des Cordeliers aura Ă rougir tant quâon prononcera le nom de la libertĂ© ; aprĂšs un systĂšme dâoppression aussi combinĂ©, aprĂšs cet assasinat politique, comment oses tu me reprocher, Marat, dâavoir Ă©tĂ© expulsĂ© des assemblĂ©es populaires.
Ah ! les vrais Cordeliers mâont vengé⊠ils ont dĂ©saprouvĂ© cette sĂ©ance infĂąme oĂč les droits de lâhomme avoit Ă©tĂ© violĂ©s. Plusieurs Citoyennes dans lâexcĂšs de leur indignation, dĂ©chirĂšrent leur carte dâaffiliation ; plusieurs membres en ont fait autant depuis cette Ă©poque, dâautres nâont pas voulu les renouveler ; la sociĂ©tĂ© se dissout de jour Ă autre. Ainsi, Marat, mon exclusion, loin, dâĂȘtre un sujet dâopprobre, est au contraire un titre de gloire, quand on considere que depuis quatre ans jâai constament professĂ© les principes des Cordeliers, quand on considĂšre que je nâai encourue ta haine, ta vengeance, que pour avoir demandĂ© un dĂ©cret constitutionnel repressif de lâagiotage et des accaparemens, quand on considĂšre que câest mon grand zele et mon dĂ©vouement Ă la chose publique qui est la cause des malheurs qui ont tombĂ© sur moi, comme un torrent.
Je conviens que jâai dit dans mon adresse des vĂ©ritĂ©s dures ; mais le droit de pĂ©tition nâest-il que le droit de flagorner les lĂ©gislateurs ? nâest-il que le droit dâĂ©ponger les crimes ? nâest-il que le droit de se laisser Ă©gorger et affamer en silence ?
De deux choses lâune, ou les vĆux que jâai exprimĂ© dans mon adresse sont justes, ou il ne le sont pas. Dans la premiĂšre hipothĂšse, je nâai pas meritĂ© les outrages dont on mâa accablĂ© ; dans la seconde, on a eu tort de me poursuivre avec autant dâacharnement, et de donner tant dâimportance Ă des erreurs : ce nâest pas par des persĂ©cutions quâon rĂ©pond Ă une adresse, câest par des raisonnemens solides, câest par de bonnes loix. Marat, tu ne me faisois pas le reproche dâĂȘtre exagerĂ©, les dĂ©putĂ©s qui mâont accablĂ© dâinjures ne me reprochoient pas dâĂȘtre prĂȘtre, le vingt-neuf mai dernier : lorsque pulvĂ©risant, dans un discours plein de chaleur, la faction des hommes dâĂ©tat, je le terminai ainsi : DĂ©putĂ©s de la montagne, nous vous conjurons de sauver la patrie ; si vous le pouvez, et que vous ne le veuillez pas, vous ĂȘtes des lĂąches et des traĂźtres ; si vous le voulez et que vous ne le puissiez pas, dĂ©clarez-le, câest lâobjet de notre mission. Cent mille bras sont armĂ©s pour vous dĂ©fendre.
Mais de tout tems, on sâest servi des hommes Ă grand caractĂšre pour faire les rĂ©volutions⊠Quand on nâa plus besoin dâeux, on les brise comme un verre⊠Il Ă©toit naturel, Marat, que jâĂ©prouva ce sort. Au reste, lorsque je me suis dĂ©vouĂ© Ă la cause du peuple, je me suis attendu, non seulement Ă lâingratitude des hommes, mais encore Ă toutes sortes de persĂ©cutions⊠Jâattends la mort de sang froid mes ennemis pourront assouvir de plus en plus leur rage sur moi : je dirai toujours la vĂ©ritĂ©, et mon respect pour la constitution rĂ©publicaine sera ma vengeance.
Nota. Ceux qui voudront se procurer lâadresse que jâai prĂ©sentĂ©e Ă la Convention nationale au nom de la Section des Gravilliers, de celle de Bonne-nouvelle, et du Club des Cordeliers, et plusieurs autres discours que jâai prononcĂ© dans dĂ©ffĂ©rentes Ă©glises de Paris, notamment celui sur les moyens de sauver la France et la libertĂ©, en trouveront des exemplaires Ă mon domicile, rue Aumaire, n°, 130, cloĂźtre Saint-Nicolas-des-Champs, par le petit escalier au second. Jâannonce un Almanach rĂ©publicain pour lâannĂ©e 1794, troisiĂšme de la RĂ©publique Française.
Je soussignĂ© certifie que la rĂ©ponse de Jacques Roux Ă Marat, Ă©toit imprimĂ©e avant lâassassinat commis sur la personne de lâAmi du Peuple. SignĂ©, CAMPENON.
De Gracchus Babeuf, Le Manifeste des Plébéiens, en octobre 1794 :
Il est temps que le Peuple, foulĂ© et assassinĂ©, manifeste sa volontĂ© pour que la misĂšre elle-mĂȘme soit anĂ©antie. Quâil proclame son Manifeste. Quâil prouve que la dĂ©mocratie est lâobligation de remplir, par ceux qui ont trop, tout ce qui manque Ă ceux qui nâont point assez ! (âŠ)
L’Ă©ducation est une monstruositĂ© lorsqu’elle est inĂ©gale, lorsqu’elle est le patrimoine exclusif d’une portion de l’association ; puisqu’alors elle devient la main de cette portion, un amas de machines, une provision d’armes de toutes sortes, Ă l’aide desquelles cette premiĂšre portion combat l’autre qui est dĂ©sarmé⊠Nul ne peut par l’accumulation de tous les moyens priver l’autre de l’instruction nĂ©cessaire pour son bonheur ; l’instruction doit-ĂȘtre commune.
De Gracchus Babeuf, Le tribun du Peuple - 21 novembre 1795 :
Tu mâaccordes le fond des principes sur le fameux droit de propriĂ©tĂ©. Tu conviens avec moi de lâillĂ©gitimitĂ© de ce droit.Tu affirmes que câest une des plus dĂ©plorables crĂ©ation de lâerreur humaine. Tu reconnais aussi que câest de lĂ que dĂ©coulent tous nos vices, nos passions, nos crimes, nos maux de toutes espĂšces.
Quand ce peuple est Ă©clairĂ©, capable dâentendre et disposĂ© par sa position Ă saisir avec aviditĂ© cette vĂ©ritĂ© prĂ©cieuse :les fruits sont Ă tous, la terre Ă personne ; et quand Antonelle se trouve lĂ et lui dit encore lâĂ©tat de communautĂ© est le seul juste, le seul bon ; hors de cet Ă©tat il ne peut exister de sociĂ©tĂ©s paisibles et vraiement heureuse ; je ne vois pas pourquoi ce Peuple, qui veut nĂ©cessairement son bien, qui veut par consĂ©quent tout ce qui est juste et bon, ne pourrait pas ĂȘtre amenĂ© Ă prononcer solennellement son vĆu pour vouloir vivre dans le seul Ă©tat de sociĂ©tĂ© paisible et vraiement heureuse. Loin quâon puisse dire, Ă lâĂ©poque oĂč lâexcĂšs de lâabus du droit de propriĂ©tĂ© est portĂ© au dernier pĂ©riode : loin quâon puisse dire alors que cette fatale institution a des racines trop profondes, il me semble quâau contraire, quâelle perd le plus grand nombre de ses filaments, qui, ne liant plus ensembles les soutiens principaux, exposent lâarbre au plus facile Ă©branlement. Faites beaucoup dâimpropriĂ©taires, abandonnez-les Ă la dĂ©vorante cupiditĂ© dâune poignĂ©e dâenvahisseurs, les racines de la fatale institution de la propriĂ©tĂ© ne sont plus inextricables. BientĂŽt les dĂ©pouillĂ©s sont portĂ©s Ă rĂ©flĂ©chir et Ă reconnaĂźtre que câest une grande vĂ©ritĂ©, que les fruits sont Ă tous et la terre Ă personne ; que nous sommes perdus que pour lâavoir oubliĂ© ; que câest une bien folle duperie, de la part de la majoritĂ© des Citoyens, de rester lâesclave et la victime de lâoppression de la minoritĂ© ; quâil est plus que ridicule de ne point sâaffranchir dâun tel joug, et de ne point embrasser lâĂ©tat dâassociation, seul juste, seul bon, seul conforme aux purs sentiments de la nature ; lâĂ©tat hors duquel il ne peut exister de sociĂ©tĂ©s paisibles et vraiement heureuses. La RĂ©volution française nous a donnĂ© preuves sur preuves que les abus, pour ĂȘtre anciens, nâĂ©taient point indĂ©racinables ; quâau contraire ce fut leur excĂšs et la lassitude de leur longue existence qui en a sollicitĂ© plus impĂ©rativement le destruction. La RĂ©volution nous a donnĂ© preuves sur preuves que le Peuple Français pour ĂȘtre un grand et vieux Peuple, nâest point pour cela incapable dâadopter les plus grands changements dans ses institutions, de consentir aux plus grands sacrifices pour les amĂ©liorer. Nâa-tâ-il pas tout changĂ© depuis 89, exceptĂ© cette seule institution de la propriĂ©tĂ© ?
De Sylvain Maréchal, le Manifeste de Egaux en mars 1796 :
PEUPLE DE FRANCE !
Pendant quinze siĂšcle tu as vĂ©cu esclave, et par consĂ©quent malheureux. Depuis six annĂ©es tu respires Ă peine, dans lâattente de lâindĂ©pendance, du bonheur et de lâĂ©galitĂ©.
LâEgalitĂ© ! premier vĆu de la nature, premier besoin de lâhomme, et principal nĆud de toute association lĂ©gitime ! Peuple de France ! tu nâas pas Ă©tĂ© plus favorisĂ© que les autres nations qui vĂ©gĂštent sur ce globe infortunĂ© !... Toujours et partout la pauvre espĂšce humaine livrĂ©e Ă des anthropophages plus ou moins adroits, servit de jouet Ă toutes les ambitions, de pĂąture Ă toutes les tyrannies. Toujours et partout, on berça les hommes de belles paroles : jamais et nulle part ils nâont obtenu la chose avec le mot. De temps immĂ©morial on nous rĂ©pĂšte avec hypocrisie, les hommes sont Ă©gaux, et de temps immĂ©morial la plus avilissante comme la plus monstrueuse inĂ©galitĂ© pĂšse insolemment sur le genre humain. Depuis quâil y a des sociĂ©tĂ©s civiles, le plus bel apanage de lâhomme est sans contradiction reconnu, mais nâa pu encore se rĂ©aliser une seule fois : lâĂ©galitĂ© ne fut autre chose quâune belle et stĂ©rile fiction de la loi. Aujourdâhui quâelle est rĂ©clamĂ©e dâune voix plus forte, on nous rĂ©pond : Taisez-vous misĂ©rables ! lâĂ©galitĂ© de fait nâest quâune chimĂšre ; contentez-vous de lâĂ©galitĂ© conditionnelle ; vous ĂȘtes tous Ă©gaux devant la loi. Canaille que te faut-il de plus ? Ce quâil nous faut de plus ? LĂ©gislateurs, gouvernants, riches propriĂ©taires, Ă©coutez Ă votre tour.
Nous sommes tous Ă©gaux, nâest-ce pas ? Ce principe demeure incontestĂ©, parce quâĂ moins dâĂȘtre atteint de folie on ne saurait dire sĂ©rieusement quâil fait nuit quand il fait jour.
Eh bien ! nous prĂ©tendons dĂ©sormais vivre et mourir Ă©gaux comme nous sommes nĂ©s ; nous voulons lâĂ©galitĂ© rĂ©elle ou la mort ; voilĂ ce quâil nous faut.
Et nous lâaurons cette Ă©galitĂ© rĂ©elle, Ă nâimporte quel prix. Malheur Ă qui ferait rĂ©sistance Ă un vĆu aussi prononcĂ© !
La rĂ©volution française nâest que lâavant-courriĂšre dâune autre rĂ©volution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la derniĂšre.
Le peuple a marchĂ© sur le corps aux rois et aux prĂȘtres coalisĂ©s contre lui : il en fera de mĂȘme aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartuffes politiques assis Ă la place des anciens.
Ce quâil nous faut de plus que lâĂ©galitĂ© des droits ?
Il nous faut non pas seulement cette Ă©galitĂ© transcrite dans la DĂ©claration des droits de lâhomme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons Ă tout pour elle, Ă faire table rase pour nous en tenir Ă elle seule. PĂ©rissent, sâil le faut, tous les arts pourvu quâil nous reste lâĂ©galitĂ© rĂ©elle !
LĂ©gislateurs et gouvernants qui nâavez pas plus de gĂ©nie que de bonne foi, propriĂ©taires riches et sans entrailles, en vain essayez-vous de neutraliser notre sainte entreprise en disant : Ils ne font que reproduire cette loi agraire demandĂ©e plus dâune fois dĂ©jĂ avant eux.
Calomniateurs, taisez-vous à votre tour, et, dans le silence de la confusion, écoutez nos prétentions dictées par la nature et basées sur la justice.
La loi agraire ou le partage des campagnes fut le vĆu instantanĂ© de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutĂŽt que par la raison. Nous tendons Ă quelque chose de plus sublime et de plus Ă©quitable, le bien commun ou la communautĂ© des biens ! Plus de propriĂ©tĂ© individuelle des terres, la terre nâest Ă personne. Nous rĂ©clamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont Ă tout le monde.
Nous dĂ©clarons ne pouvoir souffrir davantage que la trĂšs grande majoritĂ© des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de lâextrĂȘme minoritĂ©.
Assez et trop longtemps moins dâun million dâindividus dispose de ce qui appartient Ă plus de vingt millions de leurs semblables, de leur Ă©gaux.
Quâil cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire ! Disparaissez enfin, rĂ©voltantes distinctions de riches et de pauvre, de grands et de petits, de maĂźtres et de valets, de gouvernants et de gouvernĂ©s.
Quâil ne soit plus dâautre diffĂ©rence parmi les hommes que celles de lâĂąge et du sexe. Puisque tous ont les mĂȘmes besoins et les mĂȘmes facultĂ©s, quâil nây ait donc plus pour eux quâune seule Ă©ducation, une seule nourriture. Ils se contentent dâun seul soleil et dâun mĂȘme air pour tous : pourquoi la mĂȘme portion et le mĂȘme qualitĂ© dâaliments ne suffiraient-elles pas Ă chacun dâeux ?
Mais dĂ©jĂ les ennemis dâun ordre des choses le plus naturel quâon puisse imaginer, dĂ©clament contre nous.
Désorganisateurs et factieux, nous disent-ils, vous ne voulez que des massacres et du butin.
PEUPLE DE FRANCE !
Nous ne perdrons pas notre temps Ă leur rĂ©pondre, mais nous te dirons : la sainte entreprise que nous organisons nâa dâautre but que de mettre un terme aux dissensions civiles et Ă la misĂšre publique.
Jamais plus vaste dessein nâa Ă©tĂ© conçu et mis Ă exĂ©cution. De loin en loin quelques hommes de gĂ©nie, quelques sages, en ont parlĂ© dâune voix basse et tremblante. Aucun dâeux nâa eu le courage de dire la vĂ©ritĂ© tout entiĂšre.
Le moment des grandes mesures est arrivĂ©. Le mal est Ă son comble ; il couvre la face de la terre. Le chaos, sous le nom de politique, y rĂšgne depuis trop de siĂšcles. Que tout rentre dans lâordre et reprenne sa place.
A la voix de lâĂ©galitĂ©, que les Ă©lĂ©ments de la justice et du bonheur sâorganisent.
Lâinstant est venu de fonder la RĂ©publique des Egaux, ce grand hospice ouvert Ă tous les hommes. Les jours de la restitution gĂ©nĂ©rale sont arrivĂ©s. Familles gĂ©missantes, venez vous asseoir Ă la table commune dressĂ©e par la nature pour tous ses enfants.
PEUPLE DE FRANCE !
La plus pure de toutes les gloires tâĂ©tait donc rĂ©servĂ©e ! Oui, câest toi qui le premier dois offrir au monde ce touchant spectacle.
Dâanciennes habitudes, dâantiques prĂ©ventions voudront de nouveau faire obstacle Ă lâĂ©tablissement de la RĂ©publique des Egaux. Lâorganisation de lâĂ©galitĂ© rĂ©elle, la seule qui rĂ©ponde Ă tous les besoins, sans faire de victimes, sans coĂ»ter de sacrifices, ne plaira peut-ĂȘtre point dâabord Ă tout le monde.
LâĂ©goĂŻste, lâambitieux frĂ©mira de rage. Ceux qui possĂšdent injustement crieront Ă lâinjustice. Les jouissances exclusives, les plaisirs solitaires, les aisances personnelles causeront de vifs regrets Ă quelques individus blasĂ©s sur les peines dâautrui. Les amants du pouvoir absolu, les vils suppĂŽts de lâautoritĂ© arbitraire ploieront avec peine leurs chefs superbes sous le niveau de lâĂ©galitĂ© rĂ©elle. Leur vue courte pĂ©nĂ©trera difficilement dans le prochain avenir du bonheur commun ; mais que peuvent quelques milliers de mĂ©contents contre une masse dâhommes tous heureux et surpris dâavoir cherchĂ© si longtemps une fĂ©licitĂ© quâils avaient sous la main ?
DĂšs le lendemain de cette vĂ©ritable rĂ©volution, ils se diront tout Ă©tonnĂ©s : En quoi ! le bonheur commun tenait Ă si peu ? Nous nâavions quâĂ le vouloir. Ah ! pourquoi ne lâavons-nous pas voulu plus tĂŽt. Oui sans doute, un seul homme sur la terre plus riche, plus puissant que ses semblables, que ses Ă©gaux, lâĂ©quilibre est rompu ; le crime et le malheur sont sur la terre.
PEUPLE DE FRANCE !
A quel signe dois-tu donc reconnaĂźtre dĂ©sormais lâexcellence dâune constitution ? ...Celle qui tout entiĂšre repose sur lâĂ©galitĂ© de fait est la seule qui puisse te convenir et satisfaire Ă tous tes voeux.
Les chartes aristocratiques de 1791 et de 1795 rivaient tes fers au lieu de les briser. Celle de 1793 Ă©tait un grand pas de fait vers lâĂ©galitĂ© rĂ©elle ; on nâen avait pas encore approchĂ© de si prĂšs ; mais elle ne touchaient pas encore le but et nâabordait point le bonheur commun, dont pourtant elle consacrait solennellement le grand principe.
PEUPLE DE FRANCE !
Ouvre les yeux et le coeur à la plénitude de la félicité : reconnais et proclame avec nous le République des Egaux.
Sylvain Maréchal