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Les plus grands textes révolutionnaires de la Révolution française

mercredi 4 décembre 2013, par Robert Paris

Les plus grands textes révolutionnaires de la Révolution française

On ne s’étonnera pas de ne pas trouver dans ces « grands textes de la rĂ©volution française » aucun auteur de la bourgeoisie comme Robespierre, Danton, Couthon ou Saint-Just mais plutĂŽt les reprĂ©sentants rĂ©volutionnaires des sans culottes : ThĂ©ophile Leclerc, Jacques Roux ; Varlet, Sylvain MarĂ©chal, Claire Lacombe, etc 
 Nous ne cultiverons ici aucun courant bourgeois, ni le jacobinisme ni la gironde, mais le peuple des bras nus et ses reprĂ©sentants politiques.

Lettre de convocation des Etats GĂ©nĂ©raux Ă  Versailles :

« De par le roi

« Nous avons besoin du concours de tous nos fidĂšles sujets pour Nous aider Ă  surmonter toutes les difficultĂ©s oĂč Nous Nous trouvons, relativement Ă  l’état de nos finances, et pour Ă©tablir, suivant nos vƓux, un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intĂ©ressent le bonheur de nos sujets et la prospĂ©ritĂ© de notre royaume. Ces grands motifs nous ont dĂ©terminĂ© Ă  convoquer l’assemblĂ©e des Etats de toutes les provinces de notre obĂ©issance, tant pour Nous conseiller et Nous assister dans toutes les choses qui seront mises sous ses yeux, que pour nous faire connaĂźtre les souhaits et les dolĂ©ances de nos peuples (...) »

Le Roi de France

Fait Ă  Versailles le 24 janvier 1789

Les revendications contradictoires des cahiers de dolĂ©ances de la RĂ©volution « française » :

« Sa MajestĂ© sera trĂšs humblement suppliĂ©e d’ordonner la suppression de tous les privilĂšges attribuĂ©s Ă  tous les fonds de terre rĂ©putĂ©s nobles, quelle que soit la qualitĂ© de leur possesseur ; et que les impositions de toutes natures (. .) soient supportĂ©s par tous les fonds de terre indistinctement (...) »

Cahiers de dolĂ©ances de la communautĂ© d’Uchau, sĂ©nĂ©chaussĂ©e de Nimes, 14 mars 1789

« (...) La conservation des exemptions personnelles et des distinctions dont la noblesse a joui dans tous les temps sont des attributs qui la distinguent essentiellement et qui ne pourraient ĂȘtre attaquĂ©s ou dĂ©truits qu’en opĂ©rant une confusion des ordres. L’abus qui rĂ©sulterait d’une telle innovation est trop Ă©vident pour qu’il soit nĂ©cessaire de le discuter. La Noblesse du bailliage d’Amont demande donc que l’ordre dont elle fait partie soit maintenu dans toutes ses prĂ©rogatives personnelles (...) Tous les ordres Ă©tant unanimement convenus de respecter les propriĂ©tĂ©s, la Noblesse n’entend en aucune maniĂšre se dĂ©pouiller des droits seigneuriaux honorifiques et utiles tels que justice haute, moyenne et basse, chasse, pĂȘche, mainmorte, tailles, corvĂ©es, lods, colombiers, censes, redevances, dĂźmes, commise, mainmise, droit de retrait, consentement, et autres quels qu’ils soient (...) Si l’inamovibilitĂ© des juges des justices seigneuriales est contestĂ©e par le Tiers Etat, les dĂ©putĂ©s la maintiendront de tout leur pouvoir, ainsi que la justice des seigneurs dans son Ă©tat actuel, et ce pour l’intĂ©rĂȘt mĂȘme des communautĂ©s. »

Cahiers de dolĂ©ance de la Noblesse du Bailliage d’Amont, 12 aoĂ»t 1789

« On demande la suppression entiĂšre de la gabelle, vrai flĂ©au de l’Etat, la vente libre du tabac, la suppression des traites dans l’intĂ©rieur du royaume, la chasse libre Ă  tout propriĂ©taire, n’étant pas juste que les moissons soient ravagĂ©es pour flatter l’ostentation des nobles et ruiner le laboureur, l’amortissement des rentes dues au seigneur (...), un Ă©gal d’impĂŽts (...), l’extinction de la taille, capitation et accessoires, l’abolition de la fĂ©odalitĂ© (...), suppression des francs-fiefs, (...) faire rendre compte aux ministres des fonds qui leur sont confiĂ©s. »

Assemblée du bourg de Chérances, 6 mars 1789

« Sire, ce n’est qu’avec la plus vive douleur que nous voyons de grosses pensions accordĂ©es Ă  des courtisans vils et intrigants, qui se parent aux yeux de Votre majestĂ© des dehors du mĂ©rite. Des Ă©moluments considĂ©rables sont attachĂ©s Ă  des charges sans fonctions. Si vous saviez, Sire, de combien de sueurs, de combien de larmes est arrosĂ© l’argent qui entre dans vos trĂ©sors (...) Nous ne pouvons nous dissimuler, Sire, que c’est la noblesse qui consume la majeure partie des revenus de l’Etat. (...) »

Cahier de doléances de Saint-Quintin et Cayra

« Pour nous reprĂ©senter aux Etats GĂ©nĂ©raux, nous ne pouvons choisir ni seigneur ni noble sans le plus grand danger. Il est des seigneurs humains, gĂ©nĂ©reux, bienfaisants ; mais ils ne sont pas moins jaloux de leurs droits, de leurs privilĂšges et de nous tenir dans leur dĂ©pendance. »

Cahier de doléances de Vieuvic

« Nous dĂ©clarons ici, au nom de l’humanitĂ©, l’extinction de certains droits fĂ©odaux que l’ignorance des siĂšcles barbares a consacrĂ©s Ă  l’orgueil fĂ©roce des nobles possesseurs de quelques vieux chĂątels. »

Cahier de doléance des vitriers de Saint-Maixent

« Nous dĂ©clarons ne jamais consentir Ă  l’extinction des droits qui ont caractĂ©risĂ© jusqu’ici l’Ordre Noble et que nous tenons de nos ancĂȘtres. .. Nous prescrivons formellement Ă  notre dĂ©putĂ© de s’opposer Ă  tout ce qui pourrait porter atteinte aux propriĂ©tĂ©s utiles et honorifiques de nos terres (...) »

Cahier de doléances de la Noblesse du Bailliage de Montargis

« Nous respectons les droits lĂ©gitimes de Messieurs de la Noblesse, mais n’y a-t-il pas des droits illĂ©gitimes, des droits ridicules, des droits tyranniques ? Le franc-fief, le rachat : parce que l’un de nos parents meurt, il faut payer une somme (...) Les lods et ventes perçus quand il n’est question que de l’échangez d’un champ avec un autre, la servitude, l’esclavage des moulins. (...) »

Cahier de doléances de Ruca et Landébia

« Que le Tiers Ă©tat, satisfait de tous les droits qu’il a acquis et de ceux que la noblesse a perdus, cesse enfin de se plaindre, qu’il jette les yeux sur tous les Etats de l’Europe : il y verra dans tous les royaumes une noblesse plus privilĂ©giĂ©e que la noblesse française. »

Cahier de doléances de la Noblesse de la sénéchaussée de Castres

« Nous ne paierons plus aux seigneurs de rachats ni lods ni ventes, mais nous les paierons aux hĂŽpitaux Ă  l’avenir, pour l’entretien, pour la nourriture des mineurs, orphelins, infirmes, vieillards, incapables de gagner leur vie dans l’étendue du fief. (...) Que toutes les abbayes soient supprimĂ©es au profit de Sa MajestĂ© pour payer la dette nationale. »

Cahier de dolĂ©ances des artisans de Pont-L’abbĂ©

« Que la loi catholique et romaine, qui depuis Clovis a toujours Ă©tĂ© la foi du royaume trĂšs chrĂ©tien, y soit la seule permise et autorisĂ©e, sans mĂ©lange d’aucun autre culte public ; qu’il soit pris des prĂ©cautions contre l’abus que les protestants commencent Ă  faire de l’édit qui leur rend l’état civil (...) Que les ecclĂ©siastiques soient maintenus dans la jouissance de toutes les dĂźmes dont ils sont en possession, de quelque nature qu’elles puissent ĂȘtre (...) »

Cahier de dolĂ©ances du ClergĂ© du bailliage d’OrlĂ©ans

« D’ordonner que, conformĂ©ment aux anciennes lois de l’Eglise et Ă  l’administration primitive des revenus affectĂ©s aux ecclĂ©siastiques, les dĂ©cimateurs soient obligĂ©s de laisser annuellement, dans l’ Ă©tendue de leurs bĂ©nĂ©fices, une portion dĂ©terminĂ©e de leur dĂźme, pour ĂȘtre appliquĂ©e Ă  la subsistance des pauvres. (...) Que cette communautĂ©, ayant Ă©prouvĂ© une Ă©migration des sujets non catholiques de Sa MajestĂ©, par l’effet de la rĂ©vocation de l’Edit de Nantes en 1685 (...) ne peuvent s’empĂȘcher de supplier sa MajestĂ© d’étendre ses bienfaits jusqu’à rĂ©voquer entiĂšrement les exceptions protĂ©es par le susdit Ă©dit (...) »

Cahier de dolĂ©ances de la communautĂ© d’Uchau – sĂ©nĂ©chaussĂ©e de NĂźmes

« Par reconnaissance pour la haute-noblesse, par reconnaissance pour les gentilshommes qui, par leur bravoure, aux dĂ©pens de leur vie, soutiennent nos intĂ©rĂȘts, Ă©loignent l’ennemi, dĂ©fendent et gardent la patrie, on souhaiterait que leur principal manoir et le chef-lieu de leur fief d’oĂč ils tirent leur nom, fussent exempts d’impĂŽts (...) »

Cahiers de dolĂ©ances d’OrlĂ©ans

« Nous disons que le premier Ordre du Royaume offre au premier coup d’Ɠil des richesses extraordinaires presque toujours employĂ©es Ă  des dĂ©penses d’ostentation, qui peuvent tout Ă  la fois suffire Ă  l’acquit des dettes de l’Etat et Ă  leur honnĂȘte entretien. Pour poursuivre ce but, il faut rĂ©duire tout le Haut-ClergĂ© au tiers de leur revenu (...) et tout le bas clergĂ© ou sĂ©culier Ă  1500 livres de pension (...) »

Cahiers de doléances de Le Burgaud (Haute Garonne)

« Ainsi la noblesse jouit de tout, possĂšde tout, et voudrait s’affranchir de tout ; et cependant si la noblesse commande les armĂ©es, c’est le Tiers Ă©tat qui les compose ; si la noblesse verse une goutte de sang, le tiers Ă©tat en rĂ©pand des ruisseaux. La noblesse vide le trĂ©sor royal, le Tiers Ă©tat le remplit ; enfin le Tiers Ă©tat paie tout et ne jouit de rien. »

Cahiers de dolĂ©ance d’Aix

« On fermerait en vain les yeux sur la rĂ©volution (...) elle n’en est pas moins rĂ©elle. »

Sieyés, un des initiateurs de la révolution française
dans « Qu’est-ce que le tiers Ă©tat ? »

« Un Anglais qui n’est pas pĂ©nĂ©trĂ© d’estime et d’admiration pour la façon sublime dont se rĂ©alise en ce moment une des plus importantes rĂ©volutions que le monde ait jamais vu, est sans doute mort Ă  tout sens de la vertu et de la libertĂ© (...). »

Journal anglais The Morning Post du 21 juillet 1789,
sur la prise de la Bastille

De Varlet, le « Projet de mandat spĂ©cial et impĂ©ratif » en 1792 :

Mandataires du Peuple,

Vous ĂȘtes sortis du rang des simples citoyens, pour aller, en dernier ressort, agiter l’urne de nos destinĂ©es ; Ă©coutez le langage austĂšre de vos commettants, et peut-ĂȘtre cette fois vous serez, au sanctuaire des lois, pĂ©nĂ©trĂ©s de vos devoirs comme nous le sommes de nos droits.

Mandataires du Peuple, de l’instant que des Ă©vĂšnements majeurs ont forcĂ© nos dĂ©putĂ©s Ă  nous convoquer en assemblĂ©e primaire, la souverainetĂ© du Peuple a retournĂ© Ă  sa source ; nous nous sommes ressaisis de toute notre indĂ©pendance ; par raison nous avons encore obĂ©i aux lois que vous ĂȘtes appelĂ©s Ă  refaire, parce que, bien qu’elles soient dĂ©fectueuses, elles peuvent Ă©viter l’anarchie que suivrait leur silence absolu. Ainsi donc notre obĂ©issance n’est que conditionnelle, et rĂ©unis dans notre assemblĂ©e primaire, nous n’en avons pas moins senti qu’au moment oĂč les dĂ©positaires de nos intĂ©rĂȘts nous les remettaient, c’Ă©tait d’abord pour les discuter nous-mĂȘmes. Tout ce qui intĂ©ressait essentiellement l’organisation, l’ordre, l’harmonie, la reconstruction mĂȘme de l’Ă©difice social, Ă©tait de notre compĂ©tence. Nous nous en sommes occupĂ© et nous vous donnerons aprĂšs de courtes rĂ©flexions, le rĂ©sultat de nos dĂ©libĂ©rations.

Mandataires du Peuple, c’est particuliĂšrement dans l’Ă©nonciation de nos volontĂ©s, que rĂ©side le plus beau de nos droits, Croyez-vous que nous aurions exercĂ© notre souverainetĂ© dans toute sa plĂ©nitude, en ne faisant qu’Ă©lire ceux qui nomment les dĂ©putĂ©s Ă  la convention nationale. Ce mode d’Ă©lection n’est-il pas dĂ©jĂ  une premiĂšre aliĂ©nation de nos droits, puisque les choix faits n’ont point encore cette fois Ă©manĂ© immĂ©diatement de nous. Vos concitoyens s’aperçoivent qu’ils n’ont en jusqu’ici qu’un fantĂŽme de libertĂ© ; ils en fixeront le sens ; quand ils renoncent momentanĂ©ment Ă  l’exercice de leur souverainetĂ© pour en laisser l’usufruit Ă  leurs mandataires ils entendent que dĂ©sormais ce soit Ă  des conditions prescrites. Nos dĂ©putes, vous ne serez plus nos reprĂ©sentants[1], vous serez nos mandataires, nos organes : vous verrez tracĂ©e devant vous, la ligne que vous devez suivre. Avant d’entamer sĂ©rieusement vos travaux, vous aller recevoir le plan de conduite que nous vous avons dressĂ©. Si les lois de vos prĂ©dĂ©cesseurs n’ont pu jusqu’ici prendre une caractĂšre respectable, Ă  qui s’en prendre ? aux lĂ©gislateurs qui se sont cru infiallables, et parce qu’ils discutaient, dĂ©crĂ©taient, ont pensĂ© qu’ils exprimaient les volontĂ©s du souverain, lorsque trop souvent ils ne les prĂ©sumaient pas. Les lois ne doivent point ĂȘtre le rĂ©sultat des impressions que produisent des orateurs communĂ©ment plus captieux que sincĂšres, mais bien le recensements des ordres intimĂ©s par les assemblĂ©es primaires. En rĂ©digeant notre mandat, nous ne nous sommes pas inquiĂ©tĂ©s si ce mode Ă©tait suivi par toutes les sections de la France libre, il nous a suffi de savoir que nous en avions le droit. Dans un Ă©tat oĂč le peuple est tout, le premier acte de la souverainetĂ© est d’Ă©lire, le second, de rĂ©diger des pouvoirs, des mandats Ă  ceux Ă©lus. Les dĂ©putĂ©s constituants se sont bien exercĂ©s Ă  exalter nos droits imprescriptibles ; ils ont passĂ© sous silence l’article important des pouvoirs, des mandats. Au nom des principes qu’ils avoient eux - mĂȘmes reconnus, ils ont Ă©tĂ© aussi despotes que les rois dont ils avoient Ă©branlĂ© la monstrueuse autoritĂ©. La tyrannie s’est entĂ©e sur la tyrannie, et l’on a vu s’Ă©tablir une puissance sans frein, des dĂ©putĂ©s sans pouvoirs, sans mandats, qui ont pu facilement substituer leurs systĂšmes, leurs volontĂ©s particuliĂšres aux ordres du souverain. Ce vice capital vous l’extirperez.

Mandataires du Peuple,

d’aprĂšs les iniquitĂ©s constitutionelles, et lĂ©gislatives dont nous fĂ»mes tĂ©moins, pensez-vous que vos concitoyens jaloux de conserver leur indĂ©pendance, puissent n’ĂȘtre point mĂ©fiants ? oh ! ils vous le dĂ©clarent avec franchise, Ă  l’avenir tous les individus, revĂȘtus de pouvoirs, exciteront leurs vives sollicitudes. L’expĂ©rience prouve que si, je ne dirai point la surveillance, mais la force du Peuple, n’est point lĂ  pour maintenir ses Mandataires, les remettre dans la route, ils sont prĂȘts Ă  oublier ceux desquels ils relĂšvent.

Point de dĂ©putĂ©s sans pouvoirs, sans mandats : ce principe nous garantit de la tyrannie lĂ©gislative : il est si prĂ©cieux, qu’il doit trouver sa place dans la dĂ©claration des droits de l’homme.

En 1789, engourdis par les habitudes d’un rĂ©gime oppresseur, nous n’avions pas de grandes connaissances en droit public ; nous n’Ă©prouvions qu’un sentiment, celui de nos maux, il nous porta Ă  rĂ©diger des cahiers, qui furent les prĂ©liminaires de la rĂ©volution Françoise, donnĂšrent la conception Ă  la libertĂ©. Nos dolĂ©ances, nos plaintes firent connaĂźtre les tyrannies innombrables, qui censuraient, absorbaient, Ă©crasaient la partie du Peuple la plus respectable, celle des citoyens laborieux. Le remĂ©die Ă  toutes les turpitudes d’un rĂ©gime odieux fut l’immortelle proclamation de nos droits : et nous ferions moins aujourd’hui, que le gĂ©nie des Peuples libres plane sur notre sol ; aujourd’hui que tous fiers et orgueilleux du simple titre du citoyen, auquel nous avons rĂ©solu de ne renoncer qu’avec la vie : et nous ne sentirons par de quelle dangereuse consĂ©quence il deviendrait d’investir toujours, d’une autoritĂ© sans bornes, ceux qui tiennent le dĂ©pĂŽt sacrĂ© de nos destinĂ©es.

Nous voulons bien croire qu’un grand nombre dĂ©putĂ©s, Ă©lus Ă  la convention nationale, inspirent la confiance ; mais ce bon augure qu’on tire des choix faits, n’est point suffisant pour nous rassurer. On peut avancer, sans crainte d’ĂȘtre dĂ©menti, une triste vĂ©ritĂ©. c’est que dans les deux premiĂšres sessions nationales, l’amour de la patrie fut loin d’ĂȘtre un sentiment vulgaire ; on y vit le raffinement de l’intrigue, le royalisme, le failletisme, le feuillantisme, les faux talents, l’orgueil, l’apathie, l’insouciance, toutes les passions et quelques vertus.

Avec les amans de la libertĂ©, nous nous fĂ©licitons d’avoir vu s’ensevelir le despotisme royal, dans la journĂ©e du dix aoĂ»t. Nous en avons tressailli de joie, et cependant nous avons dit aux citoyens qui s’enthousiasment au seul mot de rĂ©publique : songez que vous n’ĂȘtes point affranchis de tous les despotismes : non. non, les palais des rois ne sont pas les demeures exclusives despotes ; que votre haine se dirige contre les ambitieux qui songeraient Ă  rĂ©gner sur les dĂ©bris de trĂŽne, on pourraient voir, dans la seconde rĂ©volution, de nouvelle chances Ă  courir, une carriĂšre neuve ouverte Ă  leurs intrigues.

Mandataires du Peuple, vos prĂ©dĂ©cesseurs, lorsqu’ils furent nommĂ©s, eurent, comme vous, notre confiance : ils en abusĂšrent ; ils prouvĂšrent que, pour avoir plus de talents, ils n’en avoient pas moins des cƓurs pĂ©tris de mille faiblesses. Vos concitoyens sont depuis devenus inquiets, ombrageux, mĂ©fiants toutes les fois qu’ils confient Ă  leurs mandataires, le soin de discuter leurs intĂ©rĂȘts. Ils savent combien exige le poste important de lĂ©gislateur ; qu’une profonde connaissance des hommes qu’un gĂ©nie abondant et facile, qu’une philosophie consommĂ©e ne sera toujours le partage que d’une trĂšs-faible minoritĂ©. Ce dont ils ont droit de vous sommer, c’est de dĂ©ployer une grande Ă©nergie, Ă  la convention nationale, d’ĂȘtre pour le premier auteur de nos maux, des juges sĂ©vĂšres, inflexibles, pour ne paraĂźtre que justes, d’opposer aux doucereux modĂ©rĂ©s, aux patriotes tartufes, aux savants astucieux, la chaleur, la franchise, des talents naturels sans emphase. Chacun de nous attend en suspens le bien-ĂȘtre que vous devez nous faire Ă©prouver. Vous dire que vos commettants se flattent qu’ils vont trouver en vous des lĂ©gislateurs ardents, magnanimes, ce ne serait pas rendre ce qui se passe au dedans de nous, car nous ne pouvons nous dĂ©fendre de la mĂ©fiance, mĂȘme sur ceux qui ont rĂ©uni nos suffrages pour les juger, nous les attendons Ă  la sortie de leur carriĂšre conventionnelle.

Mandataires du Peuple,

Vous avez dĂ©clarĂ© que vous Ă©tiez rĂ©vocables ; nous dĂ©terminerons facilement les cas oĂč vous pouvez l’ĂȘtre. L’expression, la notification de nos volontĂ©s vous donnera la mesure de vos devoirs, vous rappellera sans cessĂ© au temple de lois, que vous n’ĂȘtes que des fondes de procuration, chargĂ©s de donner un plus grand dĂ©veloppement Ă  nos idĂ©es.

Les Citoyens de la section des hommes libres[2], rĂ©unis en assemblĂ©e primaire, considĂ©rant qu’ils font partie du souverain, et qu’Ă  ce titre ils ont droit de manifester des volontĂ©s ; qu’au moment oĂč ils voient leurs concitoyens donner le dangereux exemple des pouvoirs illimitĂ©s, sans dĂ©terminer ni prendre les mesures seules efficaces pour empĂȘcher des Mandataires d’abuser de leur confiance ; qu’ils ont cependant appris Ă  connaĂźtre le danger qu’il y a de laisser aux dĂ©putĂ©s du Peuple, une libertĂ© absolue d’opinion. qu’il paraĂźt dĂ©jĂ  constant que la convention nationale a reconnu le droit qu’a le souverain de sanctionner lui-mĂȘme ses lois ; que la dĂ©claration de ce principe serait illusoire et impraticable, si dans ses assemblĂ©es primaires le Peuple ne se familiarisait pas Ă  discuter ses intĂ©rĂȘts les plus majeurs, si les principaux objets de la mission des mandataires n’Ă©taient point dĂ©terminĂ©s par les commettants ; ont rĂ©solu d’expliquer quelle fut leur intention en appelant leurs dĂ©putĂ©s Ă  la convention nationale, de quelle autoritĂ© ils ont voulu les investir, et d’arrĂȘter[3] les conventions qu’ils font avec leurs Mandataires.

Mandataires du Peuple,

Nous vous avons Ă©lus pour nous donner des lois constitutionnelles, formĂ©es de tout ce que l’Ă©tude de la nature, les leçons du temps, l’expĂ©rience des anciennes rĂ©publiques, la sagesse des philosophes, la science des publicistes, offrent de plus propre Ă  rendre heureux les hommes destinĂ©s Ă  vivre en sociĂ©tĂ©. Le code constitutif des François sera tel, que tous les peuples du monde n’auront pas de plus pressant besoin que celui de l’adopter. Vous cimenterez le pacte social par des institutions bienfaisantes : les signes certains auxquels nous voulons les reconnaĂźtre ; sont l’extirpation de la mendicitĂ©, la disparition graduelle de la trop grande inĂ©galitĂ© des fortunes[4], la rĂ©gĂ©nĂ©ration des mƓurs, la propagation des lumiĂšres, le concours unanime des citoyens aux charges, aux avantages de la sociĂ©tĂ©, la sĂ©paration bien distincte des fonctions publiques, les moyens sĂ»rs de rĂ©pression contre les usurpateurs ou dĂ©prĂ©dateurs, l’Ă©mulation, l’encouragement accordĂ©s au talents dirigĂ©s vers utilitĂ© commune, les tĂ©moignages authentiques de reconnaissance et d’estime donnĂ©s aux citoyens que se livrent avec constance Ă  la dĂ©fense des droits du peuple, l’isolement, la honte, le mĂ©pris, la nullitĂ© aux Ă©goĂŻstes, aux insouciants. Enfin quand vous dresserez les articles du contrat social, vous vous imaginerez organiser une communautĂ©, oĂč chacun ne doit recueillir qu’Ă  raison de la part qu’il y a misĂ©.

Vous jugerez Louis XIV comme un simple citoyen, puisque sa premiĂšre sentence de rĂ©probation Ă©tait prononcĂ©e par le vƓu exprĂšs du peuple, avant le jour oĂč il voulut mettre Ă  fin le plus exĂ©crable des complots, dont, par des preuves ostensibles et palpables, on peut lui prouver qu’il Ă©tait le chef.

Pour tous ceux qui restent da la famille des Bourbons, renfermés dans le Temple, vous imiterez les Romains, qui chassÚrent les Tarquins.

Vous perfectionnerez la dĂ©claration des droits de l’homme.

Vous poserez la base, jusqu’ici si nĂ©gligĂ©e, du bonheur social ; elle doit se trouver dans un plan d’Ă©ducation nationale, calquĂ© en tout sur des principes de libertĂ©, d’Ă©galitĂ©, soignĂ© dans son exĂ©cution.

Vous demanderez qu’aucun pĂšre de famille ne puisse avoir chez lui, pour ses enfants des instituteurs particuliers ; qu’ils soient tous obligĂ©s de les faire participer aux cours d’instruction publique.

Vous reformez, refondrez la constitution dans tous les articles qui contrarient le libre exercice de notre souverainetĂ© : nous demandons une constitution populaire qui puisse hardiment soutenir le parallĂšle de la dĂ©claration des droits de l’homme ; ce n’est pas seulement une constitution sans roi ni royautĂ©, mais sans dictateurs, ni sĂ©nateurs, ni triumvirs, ni dĂ©cemvirs, ni tribuns, ni aucun chef quelconque, qui sous un autre dĂ©nomination, serait investi des mĂȘmes pouvoirs. Vous ne toucherez point aux articles de la constitution qui consacrent la permanence, l’unitĂ© de chambre, le pĂ©riode de deux annĂ©es pour la réélection des dĂ©putĂ©s, leur nombre Ă  chaque lĂ©gislature ; vous conserverez la distribution de la France en quatre-vingt-trois dĂ©partements. Nous trouverons dans cette division-la mĂȘme, le moyen le plus capable maintenir toutes les parties de la France libre, dans l’unitĂ© nationale, et de toujours ramener Ă  un centre commun d’activitĂ©, toutes les opĂ©rations qui vivifient un grand Ă©tat ; si c’est lĂ  ce qu’on entend par le mot rĂ©publique, nous voulons impĂ©rativement la rĂ©publique.

Vous ajouterez cet article important Ă  la dĂ©claration des droits de l’homme : la souverainetĂ© du peuple est le droit naturel qu’ont des citoyens, dans les assemblĂ©es, d’Ă©lire sans intermĂ©diaires Ă  toutes les fonctions publiques, de discuter eux-mĂȘmes leurs intĂ©rĂȘts, de rĂ©diger des mandats aux dĂ©putĂ©s qu’ils commettent pour faire les lois, de se rĂ©server la facultĂ© de rappeler et de punir ceux de leurs mandataires qui outrepasseraient leur pouvoirs ou trahiraient leurs intĂ©rĂȘts ; enfin d’examiner les dĂ©crets, qui tous hormis ceux que commandent des circonstances particuliĂšres, ne peuvent avoir force de lois, qu’ils n’aient Ă©tĂ© soumis Ă  la sanction de souverain dans les assemblĂ©es primaires.

IndĂ©pendamment de la nomination par le peuple Ă  toutes les fonctions publique, vous ferez Ă©tablir des rĂšgles invariables d’admission aux emplois auxquels seront obligĂ©s de s’astreindre les chefs des diverses administrations, ces rĂšgles feront disparaĂźtre des prĂ©fĂ©rences injustes, lorsqu’il s’agira de la distribution d’un patrimoine commun, l’Ă©tranger n’insultera plus au citadin, le cĂ©libataire au pĂšre de famille, le riche paresseux et ignare au citoyen indigent et utile.

Vous assurerez d’une maniĂšre stable l’Ă©tat civil et les droits naturels des citoyens.

Vous demanderez que les administrateurs de dĂ©partement, de district et toutes les municipalitĂ©s de la France libre, soient tenus de dĂ©poser dans un lieu public de leur rĂ©sidence respective, un double de leurs registres, oĂč seront, tout au long, consignĂ©es jusqu’aux moindres opĂ©rations, et que les citoyens pourront tous les jours consulter.

Vous statuerez sur l’accumulation des fonctions. Deux postes ne peuvent ĂȘtre bien occupĂ©s par le mĂȘme individu : vous demanderez qu’on soit tenu d’opter.

Vous ferez dĂ©crĂ©ter comme loi fondamentale, qu’il n’y a plus, en France, qu’on pouvoir, celui du Peuple dans les assemblĂ©es primaires et dans ses mandataires, consĂ©quemment que l’exĂ©cution des lois sera dĂ©sormais confiĂ©e Ă  une commission exĂ©cutive, composĂ©e de fonctionnaires amovibles en petit nombre, comptables Ă  Ă©poque fixe. Chaque citoyen appelĂ© Ă  l’exĂ©cution des lois, sera, Ă  son tour, prĂ©sident de la commission exĂ©cutive.

Vous ferez dĂ©clarer que les ministres seront destituĂ©s quand l’opinion du peuple les dĂ©noncera, réélus tous les deux ans : qu’Ă  cette Ă©poque le corps lĂ©gislatif enverra dans toutes les assemblĂ©es primaires, une liste de candidats.

Vous demanderez un mode sĂ©vĂšre de responsabilitĂ© particulier aux citoyens chargĂ©s de l’exĂ©cution des lois.

Vous ferez des lois pour décerner de grandes récompenses aux Mandataires du Peuple, et à tous autres fonctionnaires qui se seront signalés dans leur poste.

Vous demanderez l’Ă©tablissement d’un code pĂ©nal pour les fonctionnaires publics prĂ©varicateurs, lequel prononcera la peine de mort pour un Mandataire du Peuple con vaincu d’avoir trahi les intĂ©rĂȘts de ses commettants. Vous spĂ©cifierez, prĂ©viendrez tellement les cas dĂ©serter les postes pour les laisser aux citoyens probes et dĂ©sintĂ©resses.

Pour connaĂźtre dĂ©sormais de toutes les atteintes portĂ©es aux droits publics des citoyens, pour appliquer la loi de responsabilitĂ© aux dĂ©putĂ©s ou fonctionnaires infidĂšles, vous crĂ©erez une nouvelle institution composĂ©e de patriotes d’Ă©lite, Ă©prouvĂ©s dans les fonctions de lĂ©gislateurs ou d’officiers municipaux. Ces citoyens respectables seront nommĂ©s les magistrats du souverain.

Vous demanderez que la gĂ©nĂ©rositĂ© française s’exerce, avec grandeur, Ă  Ă©lever jusque dans les moindres villes, des monuments Ă  l’humanitĂ© souffrante ; que lĂ , citoyens, femmes, enfants, infirmes ou disgraciĂ©s de la nature, et tous ceux qui joignent Ă  la misĂšre les calamitĂ©s qui nous affligent, tous indistinctement, reçoivent des secours prompts, abondants, bien administrĂ©s ; que les aliments y soient sains, dĂ©licats, tels qu’ils conviennent Ă  des ĂȘtres qui pĂątissent, et qui ont droit d’attendre des grandes consolations d’un Peuple libre.

Vous rĂ©aliserez ce beau projet d’Ă©lever quatre hĂŽpitaux, aux extrĂ©mitĂ©s de la capitale.

Vous ferez dĂ©clarer que tous les François naissent soldats, que pour les accoutumer Ă  une discipline stricte et nĂ©cessaire, et les exercer aux Ă©volutions militaires, chaque citoyen sera, depuis 18 jusqu’Ă  21 ans, enrĂ©gimentĂ© comme troupe de ligne.

Vous ferez reconnaĂźtre que la nation ayant proclamĂ© la libertĂ© des cultes, ne peut plus, sans contrarier ce principe, salarier une secte particuliĂšre, ni mĂȘme lui livrer gratuitement des Ă©difices ; que cependant elle prend toujours sous sa protection les ecclĂ©siastiques infirmes ou avancĂ©s en Ăąge, parce qu’ils sont hors d’Ă©tat de se rendre utiles.

Vous ferez prohiber la vente de l’argent et des papiers Ă  l’empreinte de la nation ; vous les dĂ©clarerez propriĂ©tĂ©s nationales ; qu’aucun individu, sous des peines expresses, ne pourra ni vendre, ni accaparer.

Vous ferez vouer Ă  l’infamie tous les accapareurs ; vous demanderez des confiscations au profit du trĂ©sor national, des peines afflictives, des peines de mort contre ces sangsues des Ă©tats.

Nous dĂ©clarons vouloir user du droit que nous avons de ne point consentir le premier impĂŽt, qu’au prĂ©alable on ne nous ait justifiĂ©, par de comptes rendus publics, de l’emploi des contributions.

Vous nous donnerez un tableau des biens vendus et Ă  vendre, celui des dettes acquittĂ©es Ă  acquitter, un Ă©tat dĂ©taillĂ©, clair, net, dĂ©finitif des finances, et vous n’abandonnerez point cette fois vos postes que vous ne nous ayez, sur cet article, donnĂ© des comptes satisfaisants.

Vous entretiendrez avec nous, pendant toute votre mission, une correspondance active.

Notes

1 Presque toujours celui qui reprĂ©sente s’imagine ĂȘtre rĂ©ellement, et il est de principe que notre inaliĂ©nable souverainetĂ© ne peut ni se dĂ©lĂ©guer, ni se reprĂ©senter.

2 Cette section n’est encore qu’imaginaire.

3 Si le Peuple savait ce qu’il est, si des mandate il avait usĂ© de droit qu’il a d’exercer lui-mĂȘme sa souverainetĂ© dans les assemblĂ©es primaires alors les lois seraient ce qu’elles doivent ĂȘtre dans leur essence, des actes du souverain aux dĂ©lĂ©guĂ©s, et non des Mandataires aux commettants, C’est ainsi qu’on procĂšde dans les rĂ©publiques.

4 On n’entend point parler ici des grandes propriĂ©tĂ©s acquises par de belles spĂ©culations, ou des entreprises hardies, ni gĂȘner en rien nos rapports commerciaux avec l’Ă©tranger, mais seulement empĂȘcher que par l’agiotage, le monopole, l’accaparement, les fortunes particuliĂšres se grossissent aux dĂ©pens de la fortune publique.

Le Manifeste des Egaux, rédigé par Jacques Roux, dirigeant des Enragés et présenté à la Convention le 25 juin 1793

Adresse prĂ©sentĂ©e Ă  la Convention nationale au nom de la section des Gravilliers, de Bonne nouvelle et du Club des Cordeliers, par Jacques Roux, officier municipal, Ă©lecteur du dĂ©partement et membre du Club des Cordeliers, rĂ©dacteur de l’adresse et orateur de la dĂ©putation
Peuple, je brave la mort pour soutenir tes droits, prouve-moi ta reconnaissance en respectant les personnes et les propriétés.

« DĂ©lĂ©guĂ©s du peuple français !

« Cent fois cette enceinte sacrĂ©e a retenti des crimes des Ă©goĂŻstes et des fripons ; toujours vous nous avez promis de frapper les sangsues du peuple. L’acte constitutionnel va ĂȘtre prĂ©sentĂ© Ă  la sanction du souverain ; y avez-vous proscrit l’agiotage ? Non. Avez-vous prononcĂ© la peine de mort contre les accapareurs ? Non. Avez-vous dĂ©terminĂ© en quoi consiste la libertĂ© du commerce ? Non. Avez-vous dĂ©fendu la vente de l’argent monnayĂ© ? Non. Eh bien ! Nous vous dĂ©clarons que vous n’avez pas tout fait pour le bonheur du peuple.

La libertĂ© n’est qu’un vain fantĂŽme quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunĂ©ment. L’égalitĂ© n’est qu’un vain fantĂŽme quand le riche par le monopole exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La rĂ©publique n’est qu’un vain fantĂŽme quand la contre-rĂ©volution s’opĂšre, de jour en jour, par le prix des denrĂ©es, auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre, sans verser des larmes.

Cependant, ce n’est qu’en arrĂȘtant le brigandage du nĂ©goce, qu’il faut bien distinguer du commerce ; ce n’est qu’en mettant les comestibles Ă  la portĂ©e des sans-culottes, que vous les attacherez Ă  la RĂ©volution et que vous les rallierez autour des lois constitutionnelles.

Eh quoi ! Parce que des mandataires infidĂšles, les hommes d’Etat, ont appelĂ© sur notre malheureuse patrie les flĂ©aux de la guerre Ă©trangĂšre, faut-il que le riche nous en dĂ©clare une plus terrible encore au-dedans ? Parce que trois cent mille Français, traĂźtreusement sacrifiĂ©s, ont pĂ©ri par le fer homicide des esclaves des rois, faut-il que ceux qui gardaient leurs foyers soient rĂ©duits Ă  dĂ©vorer des cailloux ? Faut-il que les veuves de ceux qui sont morts pour la cause de la libertĂ© paient au prix de l’or, jusques au coton dont elles ont besoin pour essuyer leurs larmes ? Faut-il qu’elles paient au prix de l’or, le lait et le miel qui servent de nourriture Ă  leurs enfants ?

Mandataires du peuple, lorsque vous aviez dans votre sein les complices de Dumouriez, les reprĂ©sentants de la VendĂ©e, les royalistes qui ont voulu sauver le tyran ; ces hommes exĂ©crables qui ont organisĂ© la guerre civile, ces sĂ©nateurs inquisitoriaux qui dĂ©crĂ©taient d’accusation le patriotisme et la vertu, la section des Gravilliers suspendit son jugement... Elle s’aperçut qu’il n’était pas du pouvoir de la Montagne de faire le bien qui Ă©tait dans son coeur, elle se leva...

Mais aujourd’hui que le sanctuaire des lois n’est plus souillĂ© par la prĂ©sence des Gorsas, des Brissot, des PĂ©tion, des Barbaroux et des autres chefs des appelants, aujourd’hui que ces traĂźtres, pour Ă©chapper Ă  l’échafaud, sont allĂ©s cacher, dans les dĂ©partements qu’ils ont fanatisĂ©s, leur nullitĂ© et leur infamie ; aujourd’hui que la Convention nationale est rendue Ă  sa dignitĂ© et Ă  sa vigueur, et n’a besoin pour opĂ©rer le bien que de le vouloir, nous vous conjurons, au nom du salut de la RĂ©publique, de frapper d’un anathĂšme constitutionnel l’agiotage et les accaparements, et de dĂ©crĂ©ter ce principe gĂ©nĂ©ral que le commerce ne consiste pas Ă  ruiner, Ă  dĂ©sespĂ©rer, Ă  affamer les citoyens.

Les riches seuls, depuis quatre ans, ont profitĂ© des avantages de la RĂ©volution. L’aristocratie marchande, plus terrible que l’aristocratie nobiliaire et sacerdotale, s’est fait un jeu cruel d’envahir les fortunes individuelles et les trĂ©sors de la rĂ©publique ; encore ignorons-nous quel sera le terme de leurs exactions, car le prix des marchandises augmente d’une maniĂšre effrayante, du matin au soir. Citoyens reprĂ©sentants, il est temps que le combat Ă  mort que l’égoĂŻste livre Ă  la classe la plus laborieuse de la sociĂ©tĂ© finisse. Prononcez contre les agioteurs et les accapareurs : Ou ils obĂ©iront Ă  vos dĂ©crets ou ils n’y obĂ©iront pas. Dans la premiĂšre hypothĂšse, vous aurez sauvĂ© la patrie ; dans le second cas, vous aurez encore sauvĂ© la patrie, car nous serons Ă  portĂ©e de connaĂźtre et de frapper les sangsues du peuple.

Eh quoi ! Les propriĂ©tĂ©s des fripons seraient-elles quelque chose de plus sacrĂ© que la vie de l’homme ? La force armĂ©e est Ă  la disposition des corps administratifs, comment les subsistances ne seraient-elles pas Ă  leur rĂ©quisition ? Le lĂ©gislateur a le droit de dĂ©clarer la guerre, c’est-Ă -dire de faire massacrer les hommes, comment n’aurait-il pas le droit d’empĂȘcher qu’on pressure et qu’on affame ceux qui gardent leurs foyers ?

La libertĂ© du commerce est le droit d’user et de faire user, et non le droit de tyranniser et d’empĂȘcher d’user. Les denrĂ©es nĂ©cessaires Ă  tous doivent ĂȘtre livrĂ©es au prix auquel tous puissent atteindre, prononcez donc, encore une fois... les sans culottes avec leurs piques feront exĂ©cuter vos dĂ©crets...

Vous n’avez pas hĂ©sitĂ© Ă  frapper de mort ceux qui oseraient proposer un roi, et vous avez bien fait ; vous venez de mettre hors la loi les contre-rĂ©volutionnaires qui ont rougi, Ă  Marseille, les Ă©chafauds du sang des patriotes, et vous avez bien fait ; vous auriez encore bien mĂ©ritĂ© de la patrie, si vous eussiez mis Ă  prix la tĂȘte des Capets fugitifs et des dĂ©putĂ©s qui ont dĂ©sertĂ© leur poste ; si vous eussiez expulsĂ© de nos armĂ©es les nobles et ceux qui tenaient leurs places de la cour ; si vous eussiez pris en otage les femmes, les enfants des Ă©migrĂ©s et des conspirateurs, si vous eussiez retenu pour les frais de la guerre les pensions des ci-devant privilĂ©giĂ©s, si vous eussiez confisquĂ© au profit des volontaires et des veuves les trĂ©sors acquis depuis la RĂ©volution par les banquiers et les accapareurs ; si vous eussiez chassĂ© de la Convention les dĂ©putĂ©s qui ont votĂ© l’appel au peuple, si vous eussiez livrĂ© aux tribunaux rĂ©volutionnaires les administrateurs qui ont provoquĂ© le fĂ©dĂ©ralisme, si vous eussiez frappĂ© du glaive de la loi les ministres et les membres du conseil exĂ©cutif qui ont laissĂ© former un noyau de contre-rĂ©volution Ă  la VendĂ©e ; si enfin vous eussiez mis en Ă©tat d’arrestation ceux qui ont signĂ© les pĂ©titions anti-civiques, etc., etc... Or les accapareurs et les agioteurs ne sont-ils pas autant et plus coupables encore ? Ne sont-ils pas, comme eux, de vĂ©ritables assassins nationaux ?

Ne craignez donc pas de faire Ă©clater sur ces vampires la foudre de votre justice : ne craignez pas de rendre le peuple trop heureux. Certes, il n’a jamais calculĂ© lorsqu’il a Ă©tĂ© question de tout faire pour vous. Il vous a prouvĂ©, notamment dans les journĂ©es du 31 mai et du 2 juin, qu’il voulait la libertĂ© toute entiĂšre. Donnez-lui en Ă©change du pain, et un dĂ©cret ; empĂȘchez qu’on ne mette le bon peuple Ă  la question ordinaire et extraordinaire par le prix excessif des comestibles.

Jusques Ă  prĂ©sent, les gros marchands qui sont par principe les fauteurs du crime, et par habitude les complices des rois, ont abusĂ© de la libertĂ© du commerce pour opprimer le peuple ; ils ont faussement interprĂ©tĂ© cet article de la dĂ©claration des droits de l’homme qui Ă©tablit qu’il est permis de faire tout ce qui n’est pas dĂ©fendu par la loi. Eh bien ! dĂ©crĂ©tez constitutionnellement que l’agiotage, la vente de l’argent-monnaie, et les accaparements sont nuisibles Ă  la sociĂ©tĂ©. Le peuple qui connaĂźt ses vĂ©ritables amis, le peuple qui souffre depuis si longtemps verra que vous vous apitoyez sur son sort et que vous voulez sĂ©rieusement guĂ©rir ses maux ; quand il aura une loi claire et prĂ©cise dans l’acte constitutionnel, contre l’agiotage et les accaparements, il verra que la cause du pauvre vous tient plus Ă  cƓur que celle du riche, il verra qu’il ne siĂšge point parmi vous des banquiers, des armateurs, et des monopoleurs ; il verra enfin que vous ne voulez pas la contre-rĂ©volution.

Vous avez, il est vrai, dĂ©crĂ©tĂ© un emprunt forcĂ© d’un milliard sur le riche ; mais si vous n’arrachez pas l’arbre de l’agiotage, si vous ne mettez un frein national Ă  l’aviditĂ© des accapareurs, le capitaliste, le marchand, dĂšs le lendemain, lĂšveront cette somme sur les sans-culottes, par le monopole et les concussions ; ce n’est donc plus l’égoĂŻste, mais le sans-culotte que vous avez frappĂ©. Avant votre dĂ©cret, l’épicier et le banquier n’ont cessĂ© de pressurer les citoyens ; quelle vengeance n’exerceront-ils pas aujourd’hui que vous les mettrez Ă  contribution, quel nouveau tribut ne vont-ils pas lever sur le sang et les larmes du malheureux ?

En vain, objecterait-on que l’ouvrier reçoit un salaire en raison de l’augmentation du prix des denrĂ©es. À la vĂ©ritĂ© il en est quelques-uns dont l’industrie est payĂ©e plus cher ; mais il en est aussi beaucoup dont la main d’Ɠuvre est moins salariĂ©e depuis la RĂ©volution. D’ailleurs tous les citoyens ne sont pas ouvriers ; tous les ouvriers ne sont pas occupĂ©s, et parmi ceux qui le sont, il en est qui ont huit Ă  dix enfants incapables de gagner leur vie, et les femmes en gĂ©nĂ©ral ne gagnent pas au-delĂ  de vingt sous par jour.

DĂ©putĂ©s de la Montagne, que n’ĂȘtes vous montĂ©s depuis le troisiĂšme jusqu’au neuviĂšme Ă©tage des maisons de cette ville rĂ©volutionnaire, vous auriez Ă©tĂ© attendris par les larmes et les gĂ©missements d’un peuple immense sans pain et sans vĂȘtements, rĂ©duit Ă  cet Ă©tat de dĂ©tresse et de malheur par l’agiotage et les accaparements, parce que les lois ont Ă©tĂ© cruelles Ă  l’égard du pauvre, parce qu’elles n’ont Ă©tĂ© faites que par les riches et pour les riches.

O rage, ĂŽ honte du XVIII Ăšme siĂšcle. ! Qui pourra croire que les reprĂ©sentants du peuple français, qui ont dĂ©clarĂ© la guerre aux tyrans du dehors, ont Ă©tĂ© assez lĂąches pour ne pas Ă©craser ceux du dedans ? Sous le rĂšgne des Sartine et des Flesselles, le gouvernement n’aurait pas tolĂ©rĂ© qu’on fĂźt payer les denrĂ©es de premiĂšre nĂ©cessitĂ© trois fois au-dessus de leur valeur ; que dis-je, ils fixaient le prix des armes et de la viande pour le solda. Et la Convention nationale, investie de la force de vingt-cinq millions d’hommes, souffrira que le marchand et le riche Ă©goĂŻste leur portent habituellement le coup de la mort, en taxant arbitrairement les choses les plus utiles Ă  la vie. Louis Capet n’avait pas besoin, pour opĂ©rer la contre-rĂ©volution, de provoquer la foudre des puissances Ă©trangĂšres. Les ennemis de la patrie n’avaient pas besoin d’incendier d’une pluie de feu les dĂ©partements de l’Ouest ; l’agiotage et les accaparements suffisent pour renverser l’édifice des lois rĂ©publicaines.

Mais c’est la guerre, dira-t-on, qui est la cause de la chertĂ© des vivres. Pourquoi donc, reprĂ©sentants du peuple, l’avez-vous provoquĂ©e en dernier lieu ? Pourquoi, sous le cruel Louis XIV, le Français eut-il Ă  repousser la ligue des tyrans, et l’agiotage n’étendit pas sur cet empire l’étendard de la rĂ©volte, de la famine et de la dĂ©vastation ? Et, sous ce prĂ©texte il serait donc permis au marchand de vendre la chandelle six francs la livre, le savon six francs la livre, l’huile six francs la livre. Sous le prĂ©texte de la guerre, le sans-culotte paierait donc les souliers 50 liv. la paire, une chemise 50 liv., un mauvais chapeau 50 liv.... C’est pour le coup qu’on pourrait dire que les prĂ©dictions de CazalĂšs et de Maury sont accomplies : dans ce cas, vous auriez conspirĂ©, avec eux, contre la libertĂ© de la patrie ; que dis-je, vous les auriez surpassĂ©s en trahison. C’est pour le coup que les Prussiens et les Espagnols pourraient dire : nous sommes les maĂźtres d’enchaĂźner les Français car ils n’ont pas le courage d’enchaĂźner les monstres qui les dĂ©vorent ; c’est pour le coup qu’on pourrait dire : qu’en rĂ©pandant Ă  propos des millions, qu’en associant les banquiers et les gros marchands au parti des contre-rĂ©volutionnaires, la RĂ©publique se dĂ©truirait par elle-mĂȘme.

Mais c’est le papier, dit-on encore, qui est la cause de la chertĂ© des vivres : Ah ! le sans-culotte ne s’aperçoit guĂšre qu’il y en a beaucoup en circulation... au reste sa prodigieuse Ă©mission est une preuve du cours qu’il a, et du prix qu’on y attache. Si l’assignat a une hypothĂšque rĂ©elle, s’il repose sur la loyautĂ© de la nation française, la quantitĂ© des effets nationaux ne leur ĂŽte donc rien de leur valeur. Parce qu’il y a beaucoup de monnaie en circulation, est-ce une raison pour oublier qu’on est homme, pour commettre dans les tavernes du commerce des brigandages, pour se rendre maĂźtre de la fortune et de la vie des citoyens, pour employer tous les moyens d’oppression que suggĂšrent l’avarice et l’esprit de parti, pour exciter le peuple Ă  la rĂ©volte et le forcer, par la disette et le supplice des besoins, Ă  dĂ©vorer ses propres entrailles ?

Mais les assignats perdent beaucoup dans le commerce... Pourquoi donc les banquiers, les nĂ©gociants et les contre-rĂ©volutionnaires du dedans et du dehors en remplissent-ils leurs coffres ? Pourquoi ont-ils la cruautĂ© de diminuer le salaire Ă  certains ouvriers, et n’accordent-ils pas une indemnitĂ© aux autres ! Pourquoi n’offrent-ils pas l’escompte, lorsqu’ils acquiĂšrent les domaines nationaux ? L’Angleterre, dont la dette excĂšde peut-ĂȘtre vingt fois la valeur de son territoire et qui n’est florissante que par le papier de sa banque, paie-telle Ă  proportion les denrĂ©es aussi cher que nous les payons ? Ah ! le ministre Pitt est trop adroit pour laisser accabler ainsi les sujets de George ! Et vous, citoyens reprĂ©sentants, vous, les dĂ©putĂ©s de la Montagne, vous qui vous faites gloire d’ĂȘtre du nombre des sans-culottes, du haut de votre immortel rocher, vous n’anĂ©antirez l’hydre sans cesse renaissante de l’agiotage !

Mais, ajoute-t-on, on tire de l’étranger bien des articles, et il ne veut en paiement que de l’argent. Cela est faux ; le commerce s’est presque toujours fait par Ă©change de marchandise contre marchandise, et du papier contre papier ; souvent mĂȘme on a prĂ©fĂ©rĂ© des effets au numĂ©raire. Les espĂšces mĂ©talliques qui circulent en Europe ne suffiraient pas, pour acquitter la cent-milliĂšme partie des billets qui sont en Ă©mission. Ainsi, il est clair comme le jour, que les agioteurs et les banquiers ne discrĂ©ditent les assignats que pour vendre plus cher leur argent, pour trouver occasion de faire impunĂ©ment le monopole et de trafiquer dan le comptoir du sang des patriotes, qu’ils brĂ»lent de verser.

Mais l’on ne sait pas comment les choses tourneront... Il est trĂšs certain que les amis de l’égalitĂ© ne souffriront pas toujours qu’on les fasse Ă©gorger au dehors, et qu’au-dedans on les assiĂšge par la famine. Il est trĂšs certain que toujours, ils ne seront pas les dupes de cette peste publique, des charlatans qui nous rongent comme des vers, des accapareurs dont les magasins ne sont plus qu’un repaire de filous.

Mais, lorsque la peine de mort est prononcĂ©e contre quiconque tenterait de rĂ©tablir la royautĂ©, lorsque des lĂ©gions innombrables de citoyens soldats forment avec leurs armes une voĂ»te d’acier, lorsqu’elles vomissent de toutes parts le salpĂȘtre et le feu sur une horde de barbares, le banquier et l’accapareur peuvent-ils dire qu’ils ne savent pas comment les choses tourneront ? Au reste, s’ils l’ignorent, nous venons le leur apprendre. Le peuple veut la libertĂ© et l’égalitĂ©, la rĂ©publique ou la mort ; et voilĂ  prĂ©cisĂ©ment ce qui vous dĂ©sespĂšre, agioteurs, vils suppĂŽts de la tyrannie !

N’ayant pu rĂ©ussir Ă  corrompre le cƓur du peuple, Ă  le subjuguer par la terreur et la calomnie, vous employez les derniĂšres ressources des esclaves pour Ă©touffer l’amour de la libertĂ©. Vous vous emparez des manufactures, des ports de mer, de toutes les branches du commerce, de toutes les productions de la terre pour faire mourir de faim, de soif et de nuditĂ©, les amis de la patrie, et les dĂ©terminer Ă  se jeter entre les bras du despotisme.

Mais les fripons ne rĂ©duiront pas Ă  l’esclavage un peuple qui ne vit que de fer et de libertĂ©, de privations et de sacrifices. Il est rĂ©servĂ© aux partisans [de] la monarchie de prĂ©fĂ©rer des chaĂźnes antiques et des trĂ©sors Ă  la RĂ©publique et Ă  l’immortalitĂ©.

Ainsi, mandataires du peuple, l’insouciance que vous montreriez plus longtemps serait un acte de lĂąchetĂ©, un crime de lĂšse-nation. Il ne faut pas craindre d’encourir la haine des riches, c’est-Ă -dire des mĂ©chants. Il ne faut pas craindre de sacrifier les principes politiques au salut du peuple, qui est la suprĂȘme loi.

Convenez donc avec nous que, par pusillanimité, vous autorisez le discrédit du papier, vous préparez la banqueroute, en tolérant des abus, des forfaits dont le despotisme eût rougi, dans les derniers jours de sa barbare puissance.

Nous savons sans doute qu’il est des maux insĂ©parables d’une grande rĂ©volution, qu’il n’est pas de sacrifices qu’on ne doive faire, pour le triomphe de la libertĂ©, et qu’on ne saurait payer trop cher le plaisir d’ĂȘtre rĂ©publicain ; mais aussi nous savons que le peuple a Ă©tĂ© trahi par deux lĂ©gislatures ; que les vices de la Constitution de 1791 ont Ă©tĂ© la source des calamitĂ©s publiques, et qu’il est temps que le sans-culotte qui a brisĂ© le sceptre des rois, voie le terme des insurrections et de toute espĂšce de tyrannie.

Si vous n’y portez un prompt remĂšde, comment ceux qui n’ont aucun Ă©tat, ceux qui n’ont que 2, 3, 4, 5 ou 6 cents livres de rentes, encore mal payĂ©es, soit en pension viagĂšre, soit sur des caisses particuliĂšres, subsisteront-ils, si vous n’arrĂȘtez le cours de l’agiotage et des accaparements, et cela par un dĂ©cret constitutionnel qui n’est pas sujet aux variations des lĂ©gislatures. Il est possible que nous n’ayons la paix que dans vingt ans ; les frais de la guerre occasionneront une Ă©mission nouvelle de papier ; voudriez-vous donc perpĂ©tuer nos maux pendant tout ce temps-lĂ , dĂ©jĂ  trop long, par l’autorisation tacite de l’agiotage et des accaparements ? Ce serait lĂ  le moyen d’expulser tous les Ă©trangers patriotes, et d’empĂȘcher les peuples esclaves de venir respirer en France l’air pur de la libertĂ©.

N’est-ce donc pas assez que vos prĂ©dĂ©cesseurs, pour la plupart d’infĂąme mĂ©moire, nous aient lĂ©guĂ© la monarchie, l’agiotage et la guerre, sans que vous nous lĂ©guiez la nuditĂ©, la famine et le dĂ©sespoir ? Faut-il que les royalistes et les modĂ©rĂ©s, sous prĂ©texte de la libertĂ© du commerce, dĂ©vorent encore les manufactures, les propriĂ©tĂ©s, qu’ils s’emparent du blĂ© des champs, des forĂȘts et des vignes, de la peau mĂȘme des animaux, et qu’ils boivent encore dans des coupes dorĂ©es le sans et les larmes de citoyens, sous la protection de la loi ?

DĂ©putĂ©s de la Montagne, non, non, vous ne laisserez pas votre ouvrage imparfait ; vous fonderez les bases de la prospĂ©ritĂ© publique ; vous consacrerez les principes gĂ©nĂ©raux et rĂ©pressifs de l’agiotage et des accaparements ; vous ne donnerez pas Ă  vos successeurs l’exemple terrible de la barbarie des hommes puissants sur le faible, du riche sur le pauvre ; vous ne terminerez pas enfin votre carriĂšre avec ignominie.

Dans cette pleine confiance, recevez ici le nouveau serment que nous faisons de dĂ©fendre jusques au tombeau la libertĂ©, l’égalitĂ©, l’unitĂ© et l’indivisibilitĂ© de la RĂ©publique, et les sans-culottes opprimĂ©s des dĂ©partements.

Qu’ils viennent, qu’ils viennent bien vite Ă  Paris, cimenter les liens de la fraternitĂ© ! C’est alors que nous leur montrerons ces piques immortelles qui ont renversĂ© la Bastille ; ces piques qui fait tomber en putrĂ©faction la commission des douze et la faction des hommes d’Etat ; ces piques qui feront justice des intrigants et des traĂźtres, de quelque masque qu’ils se couvrent, et quelque pays qu’ils habitent. C’est alors que nous les conduirons au pied de ce jeune chĂȘne oĂč les Marseillais et les sans-culottes des dĂ©partements abjurĂšrent leur erreur, et firent serment de renverser le trĂŽne. C’est alors enfin que nous les accompagnerons dans le sanctuaire des lois, oĂč d’une main rĂ©publicaine nous leur montrerons le cĂŽtĂ© qui voulut sauver le tyran et la Montagne qui prononça sa mort.

Vive la vĂ©ritĂ©, vive la Convention nationale, vive la rĂ©publique française !

AprĂšs l’exposition de ces piĂšces justificatives, je demanderai Ă  la Convention nationale que je respecte ; Ă  mes plus cruels ennemis, que je crains pas ; Ă  tous les sans-culottes, que je dĂ©fendrai jusqu’au tombeau ; je leur demanderai si j’ai mĂ©ritĂ© les outrages et les calomnies dont les journalistes m’ont abreuvĂ©. Il est cependant un reproche qu’ils ont droit de me faire impunĂ©ment : c’est d’ĂȘtre prĂȘtre... Oui, malheureusement, mon pĂšre ne me donna pas d’autre Ă©tat.

Mais si tous les prĂȘtres, comme moi, eussent prĂȘtĂ© le serment civique sans y ĂȘtre contraint ; si comme moi, ils eussent employĂ© leur temps Ă  foudroyer l’orgueil et le fanatisme ; si comme moi, ils eussent dĂ©voilĂ© les crimes de la cour, au moment oĂč la contre-rĂ©volution Ă©tait sur le point d’éclater ; si tous, comme moi, ils eussent conduit Louis Capet Ă  l’échafaud ; si tous, comme moi, ils eussent contractĂ© l’engagement d’épouser bientĂŽt une femme vertueuse ; si tous, comme moi, ils se fussent dĂ©chaĂźnĂ©s contre les traĂźtres des trois lĂ©gislatures ; si tous, comme moi, ils eussent signĂ© la pĂ©tition du Champ-de-Mars, et celle contre la faction des hommes d’État ; si tous, comme moi, ils eussent dĂ©clarĂ© qu’ils ne tenaient pas au pape, qui, dans ce moment est un contre-rĂ©volutionnaire et un assassin ; si tous, comme moi, ils votaient pour la rĂ©publique universelle, si tous enfin, comme moi, ils faisaient consister la religion dans le bonheur de ses semblables ; s’ils ne connaissaient d’autre culte que celui de la patrie, d’autre flambeau que celui de la libertĂ©, on pourrait tomber sur les prĂȘtres, avec moins d’acharnement. Au reste, CazalĂšs et Barnave n’étaient prĂȘtres, et ils ont trahi la cause du peuple ; Brissot et Barbaroux n’étaient pas prĂȘtres, ils ont voulu sauver le tyran ; Manuel n’était pas prĂȘtre, il reçut les assignats de la cour ; et tant d’autres qui font les patriotes, ne sot pas prĂȘtres, et ils affament la RĂ©publique... mais ils ne la mettront pas dans les fers.

Les journalistes m’ont trop accablĂ© d’injures pour ne pas rĂ©sister, patriotiquement, Ă  l’oppression.

J’opposerai donc Ă  tous ceux qui m’appellent fanatique, sanguinaire, contre-rĂ©volutionnaire, une arme formidable ; c’est l’adresse que j’ai prĂ©sentĂ©e le 31 mai dernier [en fait, le 27 mai], Ă  la Convention nationale, sous la banniĂšre de la section des Gravilliers, et qui a [mĂ©ritĂ©] l’honneur d’ĂȘtre insĂ©rĂ© au bulletin.

L’ombre de Marat au peuple français dans Le Publiciste de la RĂ©publique française par Jacques Roux, 16 juillet 1793 :

RÉPUBLICAINS, sans-culottes, jacobins, montagnards ; ĂŽ vous tous qui aimez la libertĂ© et l’égalitĂ©, cessez de verser des larmes sur la tombe de voter ami ; et n’affligez pas ses mĂąnes par le spectacle de votre douleur ; MARAT N’EST POINT MORT, son Ăąme, dĂ©gagĂ©e de sa dĂ©pouille terrestre, et planant sur toutes les parties de la rĂ©publique, n’en sera que plus souple pour s’introduire dans les conciliabules des fĂ©dĂ©ralistes et des tyrans ; elle n’en sera que plus habile Ă  pĂ©nĂ©trer les secrets de ceux de vos reprĂ©sentants qui osent trahir Ă  la face du ciel, et la patrie et leurs serments : elle n’en sera que plus active, enfin, Ă  dĂ©voiler les opĂ©rations perfides des fonctionnaires de la rĂ©publique et de leurs agents, Ă  arracher le masque du patriotisme aux traĂźtres, Ă  vous dĂ©noncer tous les scĂ©lĂ©rats, tous les attentats qui seront portĂ©s Ă  la rĂ©publique et Ă  la libertĂ©.

RĂ©publicains français, n’abandonnez pas la montagne sacrĂ©e, c’est le palladium de la libertĂ©. MARAT N’EST PAS MORT et vous y soutiendra contre tous les crapauds du Marais. Le feu sacrĂ© qui anime un cƓur rĂ©publicain peut-il jamais s’éteindre ? Non, MARAT N’EST PAS MORT ; son ombre courroucĂ©e va s’attacher au sanctuaire de vos lois, et ne pas le quitter qu’il ne soit totalement purgĂ© des intrigants et des royalistes qui l’infestent, des hommes nuls (toujours modĂ©rĂ©s et plus dangereux qu’on ne pense, car ils sont de tous les partis), des hommes d’état et des fripons. MARAT N’EST PAS MORT : toutes les autoritĂ©s, tous les agents n’en seront pas moins surveillĂ©s par son ombre ; toutes les prĂ©varications n’en seront pas moins dĂ©noncĂ©es au peuple, qui a plus besoin que jamais de se prononcer sur les faux patriotes et sur les figures insignifiantes ou plĂątrĂ©es comme sur les traĂźtres.

Tu t’es trompĂ©, scĂ©lĂ©rat de Gordet [sic pour Corday Charlotte, la meurtriĂšre de Marat, dont le nom est beaucoup rĂ©pĂ©tĂ©e, sans que son orthographe soit encore connue] ; tu t’es trompĂ©, lĂąche assassin, si tu as cru qu’en me poignardant tu enlĂšverais au peuple un de ses dĂ©fenseurs ; de mon sang tu en fais naĂźtre des milliers pour venger ma cause, et te prĂ©cipiter toi et tes complices dans le tĂ©nare oĂč vous attend l’assassin de le Pelletier.

C’est trahir sa patrie que de mĂ©nager les ennemis qui la menacent : retarder un quart d’heure de marcher contr’eux, c’est s’avouer complice de leurs crimes.

Le gĂ©nĂ©ral Kellermann, requis de faire marcher des forces sur Lyon, oĂč le royaume lĂšve une tĂȘte altiĂšre, oĂč les patriotes sont incarcĂ©rĂ©s, condamnĂ©s Ă  mort et exĂ©cutĂ©s, reste lĂ , malgrĂ© les rĂ©quisitions des commissaires prĂšs l’armĂ©e des Alpes, malgrĂ© la loi qui les autorise Ă  faire cette rĂ©quisition, et a l’impudeur de demander Ă  la Convention un dĂ©cret qui autorise Ă  marcher. Lacroix Ă©lĂšve en vain sa voix pour demander l’ordre du jour, motivĂ© sur l’existence de la loi qui autorise les commissaires. De vains dĂ©bats Ă©touffent sa rĂ©clamation ; la Montagne est muette, et ne voit pas que le traĂźtre Kellermann ne cherche qu’à atermoyer pour ne porter de l’eau sur l’incendie que quand il ne sera peut-ĂȘtre plus temps d’en arrĂȘter les ravages, et le projet du comitĂ© de Salut public, qui n’a pas vu le piĂšge est adoptĂ©, et un dĂ©cret nouveau autorise Kellermann Ă  courir au secours des patriotes de Lyon, quand il aurait dĂ» obĂ©ir Ă  une rĂ©quisition que les commissaires lui faisaient en vertu de la loi.

N’est-ce pas de la part de Kellermann, se jouer indignement et de la Convention et de ses devoirs et des lois, que d’en agir ainsi ? Ô France, ĂŽ ma patrie ! quand les gĂ©nĂ©raux de tes armĂ©es cesseront-ils donc de te trahir ! Eh ! pourquoi les va-t-on choisir aussi, dans l’ancienne caste des nobles ou parmi les Ă©trangers ? Que mon ombre est irritĂ©e de voir l’insouciance de la Convention sur le choix que fait le pouvoir exĂ©cutif, des gĂ©nĂ©raux des armĂ©es de la rĂ©publique ! quand j’en ouvre la liste odieuse, je n’y trouve que des Allemands, ou des espagnols, et des ci-devant nobles.

Est-ce donc chez un ennemi qu’il faut aller chercher les chefs de nos troupes ? Et la rĂ©publique est-elle donc dĂ©nuĂ©e de dĂ©fenseurs courageux t instruits, qu’elle ne puisse trouver des gĂ©nĂ©raux dans son sein ? Pour mieux singer le patriotisme et nous mieux tromper, je les vois tous supprimer le de, qui prĂ©cĂ©dait jadis leurs noms orgueilleux ; despotes sans cesse entourĂ©s de leur Ă©tat-major, quand ils ne le sont pas de leurs maĂźtresses, Ă  peine daignent-ils jeter un regard sur le soldat qui vient se plaindre, heureux encore quand il ne le fait point incarcĂ©rer pour avoir osĂ© Ă©lever la voix contre le despotisme, les prĂ©varications ou l’incivisme des protĂ©gĂ©s du gĂ©nĂ©ral.
J’ai toujours prĂ©dit les trahisons de nos gĂ©nĂ©raux ; et je ne pouvais pas me tromper, car il Ă©tait physiquement et moralement impossible que les satrapes des despotes Ă©trangers, non plus que ces vils courtisans de l’ancienne cour de Versailles, et les pensionnaires de la liste civile du dernier tyran, eussent le courage de servir la rĂ©publique, et de ne pas cĂ©der aux piastres de l’Espagne, aux guinĂ©es de l’Angleterre, jointes aux menaces de Cobourg, aux insinuations de Brunswik et aux insinuations plus dangereuses encore de leurs maĂźtresses
 N’ai-je pas toujours dit que Lafayette etc. Ă©taient des traĂźtres. On me traitait alors de mauvaise tĂȘte, e dĂ©sorganisateur, de boute-feu etc. J’étais le tison de l’état, et l’expĂ©rience a cependant prouvĂ© que j’avais raison.

Peuple, veux-tu ĂȘtre libre ? Exclus tout Ă©tranger des premiers emplois militaires : on ne peut bien dĂ©fendre que son pays, et l’esclave n’a point de patrie. Que tes gĂ©nĂ©raux ne soient choisis que parmi les citoyens français ; pour prix de leur service, leur propose d’un cĂŽtĂ©, les honneurs du triomphe et de la fortune, de l’autre la hache du bourreau et l’infamie , et tu auras d’excellents gĂ©nĂ©raux
 – Mais que ma voix ne soit plus celle qui crie dans le dĂ©sert.

Nos frĂšres de la section des Sans-culottes et ceux du Contrat-Social ont demandĂ© Ă  la Convention que mon assassin fĂ»t punie par un supplice nouveau. Je dois sire Ă  mes concitoyens, que mes mĂąnes ne demandent point, pour leur satisfaction, des souffrances, mais le bonheur du peuple et de bonnes lois. – Que la scĂ©lĂ©rate qui m’a privĂ© de la vie, en soit privĂ©e Ă  son tour, et aille retrouver dans l’enfer ses bons amis les royalistes et louis capet leur chef, qui doivent y ĂȘtre joliment rĂŽtis s’il y a une justice divine, et qui s’y attendent.

Mais cependant je dirai Ă  mes anciens collĂšgues que le supplice de la guillotine est trop doux pour punir les crimes d’incendie, d’assassinat et de poison. Le scĂ©lĂ©rat qui ne croit pas aux peines de l’autre monde, doit ĂȘtre retenu par celles qu’il s’expose Ă  souffrir dans celui-ci. C’est s’endormir dans son lit que de passer sous le couteau de la guillotine ; et s’il est vrai que les peines doivent ĂȘtre proportionnĂ©es aux dĂ©lits, je dis que la peine de la simple privation de la vie est trop douce pour l’assassin, l’incendiaire ou l’empoisonneur. Je ne demande point contr’eux l’exĂ©cution des lois cruelles du PĂ©rou ; je demande une loi naturelle, qui, en effrayant les coupables, soit assez puissante pour les dĂ©tourner du crime ; je demande la loi du talion ; que celui qui cassera un bras soit condamnĂ© Ă  avoir le mĂȘme bras cassĂ© par l’exĂ©cuteur des jugements criminels ; que celui qui aura assassinĂ©, d’un ou de plusieurs coups de poignards, soit lĂ©galement assassinĂ© du mĂȘme nombre de coups de poignards ; que celui qui aura incendiĂ© ma propriĂ©tĂ© ou qui m’aura fait rĂŽtir, soit rĂŽti ; et que celui qui aura empoisonnĂ©, soit empoisonnĂ© lui-mĂȘme. LĂ©gislateurs, anciens collĂšgues, quoique ce ne soit que mon ombre qui vous porte cette pĂ©tition, faites-y droit si vous voulez arracher la main du scĂ©lĂ©rat, et proportionner les peines aux dĂ©lits, par des moyens qui ne rĂ©prouve [sic que ne rĂ©prouvent] ni la nature ni les lois d’un peuple libre.

RAPPORT FAIT PAR LA CITOYENNE LACOMBE À LA SOCIÉTÉ DES RÉPUBLICAINES RÉVOLUTIONNAIRES, de ce qui s’est passĂ© le 16 septembre [1793] Ă  la SociĂ©tĂ© des Jacobins, concernant celle des RĂ©publicaines RĂ©volutionnaires, sĂ©ante Ă  S. Eustache, et les dĂ©nonciations faites contre la citoyenne LACOMBE personnellement

Je transporte mes lecteurs dans la salle des Jacobins, et je commence. Un secrĂ©taire dit, “la sociĂ©tĂ© des RĂ©publicaines RĂ©volutionnaires, a toujours donnĂ© des preuves d’un excellent Patriotisme ; et vous lui en avez rendu toute la justice mĂ©ritĂ©e cependant elle vient d’y dĂ©roger aujourd’hui en rayant de la liste de ses membres une bonne RĂ©publicaine, la Citoyenne Gobin parce qu’elle a donnĂ© carriĂšre Ă  son Ă©nergie, en dĂ©nonçant le nommĂ© le Clere [ThĂ©ophile Leclerc]” ; Je rĂ©pond que ce que le secrĂ©taire avance est un faux ; puisqu’il tenoit la lettre que la PrĂ©sidente d’aprĂšs le vƓu de la SociĂ©tĂ© avoit Ă©crite Ă  la Citoyenne Gobin, qui portoit, non pas qu’elle Ă©toit rayĂ©e ; mais qu’elle eĂ»t Ă  apporter Ă  la SociĂ©tĂ© les preuves qu’elle avoit des inculpations qu’elle avoit faite contre le Citoyen le Clere, afin que ce dernier fĂ»t poursuivi comme contre-rĂ©volutionnaire, et que faute par elle d’apporter les preuves de ce qu’elle avoit avancĂ©, elle seroit rayĂ©e de la SociĂ©tĂ© ; et affichĂ©e comme calomniatrice, ainsi pour prouver qu’elle ne l’étoit point, elle nous a fait dĂ©noncer Ă  la SociĂ©tĂ© des Jacobins.

Chabot : 
Il est temps de dire toute la vĂ©ritĂ© au sujet de ces femmes prĂ©tendues RĂ©volutionnaires, je vais vous dĂ©voiler les intrigues qui les agitent et je vous assure qu’elles vous surprendront. Je sais que l’on s’expose en aigrissant une femme, Ă  plus forte raison lorsqu’on en aigrit un grand nombre, mais je ne crains ni leur intrigue, ni leur propos, ni leurs menaces ; il y a quelques jours que je fus appelĂ© par le chef de ces Femmes, la citoyenne Lacombe : qui me demanda ce que nous voulions faire du ci-devant Maire de Toulouse, je lui rĂ©pondis que j’étois Ă©tonnĂ© qu’elle sollicitĂąt en faveur d’un ex-noble qui avoit fait emprisonner des Patriotes : elle me rĂ©pondit qu’il donnoit du pain au Pauvre, et mais rĂ©pliquai-je esse ainsi que l’on fait la contre-rĂ©volution [sic] ; enfin, elle me menaça de toute l’animadversion des Femmes RĂ©volutionnaires, si je ne donnois pas conjointement avec le ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, l’ordre de son Ă©largissement. J’avoue que lĂ  je lĂąchai le gros mot et je me retirai : le lendemain, elle vint chez moi encore pour me rĂ©pĂ©ter ce qu’elle m’avoit dit la veille, la mĂȘme chose, Madame Lacombe, car je ne peux pas la traiter de Citoyenne, m’avoua que ce n’étoit pas Monsieur de Ray qui lui tenoit au cƓur, mais bien son neveu, moi qu’on accuse de me laisser mener par les Femmes, lui dis je alors : je ne ferai jamais pour elles ce que vous font faire les hommes, et toutes les Femmes de la terre ne me feront jamais rien faire que ce que j’ai envie de faire pour la RĂ©publique : Madame Lacombe me tint alors des propos les plus Feuillants, prĂ©tendit que l’on ne devoit pas tenir ainsi des Hommes en prison ; que RĂ©volution, ou non RĂ©volution, il faloit les interroger dans les 24 heures, les mettre en libertĂ©, s’ils Ă©toient innocents et les envoyer promptement Ă  la Guillotine s’ils Ă©toient coupables, enfin tous les propos que tiennent continuellement les Aristocrates, quand nous arrĂȘtons quelqu’un de leurs amis[.] C’est parce que j’aime les Femmes, que je ne veux pas qu’elles fassent corps Ă  part ; et qu’elles calomnient la vertu mĂȘme[.] Elles ont osĂ© attaquer Robespierre, et l’appeler M. Robespierre. Je demande que vous preniez envers les Femmes RĂ©volutionnaires des mesures violentes propres Ă  rĂ©primer cette manie insensĂ©e qui les a saisies : Je demande qu’elles se purgent de toutes les intrigantes qu’elles ont dans leur sein, et qu’elles en soient invitĂ©es par une lettre.

Je rĂ©ponds au trĂšs Patriote Monsieur Chabot, d’abord il est vrai que je le fis sortir des Jacobins Vendredi 13 du courant ; voici le discours que je lui tins, il est un peu diffĂ©rent que celui qu’il a mis dans ma bouche.

Chabot, je viens vous inviter Ă  vous rendre un service, Ă  vous
 pas Ă  moi ; il s’agit du maire de Toulouse que vous avez destituĂ© depuis 3 mois avec deux Administrateurs. J’ai appris que ces deux derniers avoient Ă©tĂ© renvoyĂ©s chez eux, et comme le Maire a Ă©tĂ© destituĂ© pour le mĂȘme fait. J’ai appris avec Ă©tonnement que c’étoit une Victime que vous vous Ă©tiez rĂ©servĂ© le droit de vous sacrifier[,] je viens donc vous inviter pour vous-mĂȘme Ă  lui rendre la Justice que ses CollĂšgues ont obtenue[.] Il est Coupable avec eux ou avec eux il est Innocent.
Il est coupable me rĂ©pondit Chabot, il a fait incarcĂ©rer des Patriotes au nombre de dix-sept Ă  Toulouse[.] Je ne le croirai lui dis-je, que lorsque vous m’en aurez donnĂ© des preuves matĂ©rielles[.] D’ailleurs, dit-il, il est assez Riche pour vivre Ă  Paris[.] Je sais lui dis-je que c’est un crime que l’on lui fait d’avoir de la Fortune, mais il n’en est pas moins vrai qu’il ne s’en est servi que pour soulager les Malheureux depuis la RĂ©volution[.] Il est chĂ©ri de tout le Peuple de Toulouse[.] [Chabot :] C’est ainsi que font les Aristocrates pour tromper le peuple, ils lui font du bien, d’ailleurs, me rĂ©pondit-il en Ă©levant la voix, il est Noble[.] [Lacombe :] VoilĂ  la meilleure preuve que vous puissiez me donner de son innocence lui dis-je puisque n’étant pas destituĂ© Ă  cause de sa noblesse, vous en faites un grand Cheval de Bataille[.] Je vous annonce en vraie RĂ©publicaine que si vous ne lui randez pas la Justice qui lui est due j’irai Ă  la Barre de la Convention Nationale pour la lui faire obtenir [ ;] j’ignore ce que Monsieur Chabot appelle son gros mot : Je sçais que sur mon dernier il me tourna les talons[.] Le lendemain je me rendis chez lui : dire que je ne venois pas lui faire ma cour, puisque je ne la faisois Ă  Personne mais lui demander s’il Ă©toit mieux disposĂ© que la veille Ă  rendre justice au Maire de Toulouse[.] Il me dit que c’était un Contre-rĂ©volutionnaire [ ; Lacombe :] HĂ© bien, il faut le prouver, et le faire guillotiner [ ;] cherchant Ă  Ă©luder la question, il me dit que nous Ă©tions une SociĂ©tĂ© de Femmes qui nous laissions mener.

Je luis rĂ©pondis, Chabot, jamais les cajoleries, ni les Assignats n’ont fait courir les Femmes RĂ©volutionnaires, d’ailleurs je vous annonce que je ne connois le Maire de Toulouse qu’indirectement[.] Je ne m’intĂ©resse Ă  lui que parce que j’ai l’intimitĂ© [l’intime conviction] de son innocence. Je sais, aprĂšs avoir fait prendre des renseignements des meilleurs Patriotes de Toulouse : qu’il n’a commis d’autres crimes que celui d’avoir blessĂ© votre amour-propre, lorsque vous fĂ»tes envoyĂ© Commissaire dans son DĂ©partement [ ;] il se vit obligĂ© de sĂ©vir contre un de vos Agents qui avoit Ă©tĂ© dĂ©noncĂ© Ă  la commune, pour avoir prĂȘchĂ© des principes qui Ă©taient peu rĂ©volutionnaires[.] Monsieur Chabot se fĂącha, et me protesta qu’il ne ferait point faire le rapport au ComitĂ©[.] Je lui ai demandĂ© pourquoi les Administrateurs qui avoient Ă©tĂ© destituĂ©s avec le Maire, avoient Ă©tĂ© renvoyĂ©s de prĂ©fĂ©rence Ă  ce dernier[.] Monsieur Chabot me rĂ©pondit qu’il avoit bien voulu faire grĂące, notamment Ă  Dardignac, PrĂ©sident du directoire qui en cette qualitĂ© avoit signĂ© tous les ArrĂȘtĂ©s. Je lui tĂ©moignai mon Ă©tonnement de ce qu’il s’arrogeoit le droit de faire grĂące. Je lui dit que nous n’avions pas dĂ©truit le Tyran pour en remettre d’autres Ă  la place[.] Il me dit dĂ©noncez-moi faites-moi traduire au Tribunal RĂ©volutionnaire ça m’est Ă©gal[.] Il est bien Ă©tonnant, lui dis-je qu’un homme qui se dit Patriote, le soit si peu dans ses actions[.] Vous ĂȘtes une SociĂ©tĂ© de femmes me dit-il qui voulez vous mĂȘler d’affaires et qu’on induit en erreur. Je lui [re]fis ma premiĂšre rĂ©ponse que jamais les Cajoleries ni les Assignats ne feroient courir les RĂ©volutionnaires, nous ne nous intĂ©ressons qu’aux OpprimĂ©s et je regarde le Maire comme une victime qu’il vous plait de vous immoler, cela est si vrai, que vous avez fait offrir Ă  son Neveu que vous connaissez pour une excellent Patriote, et qui depuis la disgrĂące de son Oncle ne l’a pas quittĂ© un seul instant, vous lui avez dis-je pour perdre l’Oncle avec plus de facilitĂ©, fait offrir des places par trois fois pour l’éloigner de Paris, et ĂŽter par-lĂ  Ă  l’oncle la seule consolation qui lui reste[.] Est-ce ainsi que doivent agir des hommes envers leurs semblables [?] J’ose vous assurer que si vous ne faites pas rendre au Maire la Justice qu’il a lieu d’attendre, je le prĂ©senterai moi-mĂȘme Ă  la Barre de la Convention, et nous verrons, si vous avez le droit, Dictateur sans pouvoirs, de vous immoler des Patriotes tandis que tous les jours les Contre-rĂ©volutionnaires sont favorisĂ©s par vous. Je vous prĂ©viens que si je vais Ă  la Barre, je dirai des vĂ©ritĂ©s qui ne seront pas Ă  votre avantage[.] Alors Monsieur Chabot, composant son physique, se tournant vers moy avec un air tartuffe et me regardant avec les yeux d’un cafard, il me dit “Vous le voulez, eh bien, je ferai faire le rapport ce soir, et demain le Maire pourra partir[,] cependant, il ne sera plus Maire, nous l’enverrons chez lui parce que si nous l’envoyons Ă  Toulouse, le Peuple le renommerait. Je ne puis disconvenir qu’il ait fait un bien infini au Peuple, il a d’ailleurs d’excellentes qualitĂ©s, mais il a trop d’influence Ă  Toulouse[,] il faut qu’il n’y retourne pas”. Je laisse au lecteur Ă  faire les rĂ©flexions dont ce passage est susceptible[.] Monsieur Chabot me dit toujours en me regardant qu’il n’avoit jamais su rien refuser aux Femmes : Je lui rĂ©pondis que j’étois bien fĂąchĂ©e qu’il fut Homme Public, que je plaignois ma Patrie puisque les Contre-rĂ©volutionnaires ayant aussi des femmes, il ne leur seroit pas difficile d’obtenir leurs GrĂąces, en les adressant Ă  lui.

VoilĂ  la vĂ©ritĂ© de ce qui s’est passĂ© entre Monsieur Chabot et moi, il a dit qu’il avoit des tĂ©moins, je me dois de les dĂ©signer[.] En entrant chez lui, je vis d’abord la vile Compagne de sa vie dĂ©rĂ©glĂ©e[2]. Lorsque je fus dans son salon je vis sur un CanapĂ© une Dame masquĂ©e avec un Monsieur vĂȘtu d’une redingote couleur de capucine ayant sur son collet un trĂšs large galon d’Argent, voilĂ  les personnes que Monsieur Chabot peut me produire.

Je continue la sĂ©ance des Jacobins. Bazire dit : 
Et moi aussi, tout chĂ©tif que vous me voyez j’ai Ă©tĂ© aux prises avec les Femmes RĂ©volutionnaires. (on rit.) Renaudin dit [ :] ne riez pas, ceci peut devenir plus sĂ©rieux que vous ne pensez. Bazire : je m’explique, l’autre jour sept Ă  huit Femmes RĂ©volutionnaires vinrent au ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, rĂ©clamer la LibertĂ© d’un nommĂ© SĂ©mandy dĂ©tenu Ă  Sainte-PĂ©lagie qu’elles prĂ©tendoient arrĂȘtĂ© Ă  tort ; nous leur dĂ©clarĂąmes qu’on prĂ©paroit une contre-rĂ©volution sectionnaire Ă  Paris comme on avoit fait Ă  Lyon, Marseille, Bordeaux, etc. etc. que SĂ©mandy nous avoit Ă©tĂ© dĂ©noncĂ© dans [par] les DĂ©putĂ©s des Bouches-du-RhĂŽne comme ayant jouĂ© un des principaux rĂŽles dans celle de Marseille[.] Je rĂ©ponds Ă  Monsieur Bazire, et je ne balance pas pour dire qu’il en a imposĂ© lorsqu’il a avancĂ© que la DĂ©putation avoit demandĂ© l’élargissement de SĂ©mandy, elle s’informa des faits pour lesquels il Ă©tait dĂ©tenu, afin que s’il n’étoit pas coupable, d’obtenir justice en le faisant Ă©largir par le tribunal qui devoit en connaĂźtre, ce qui est bien diffĂ©rent. Il ment, lorsqu’il ose avancer que nos Commissaires lui ont demandĂ© une permission pour visiter toutes les Prisons, pour s’informer du motif d’arrestation des Prisonniers et pouvoir forcer leur Ă©largissement si elles le jugeoient Ă  propos : 
Les RĂ©volutionnaires connaissent la LOI, et ce n’est que d’aprĂšs elle que nous serions venus [sic] au secours des Patriotes opprimĂ©s
 Il ment, avec l’impudeur qui lui est si naturelle, lorsqu’il dit que nos Commissaires l’ont traitĂ© de Blanc-bec, les RĂ©volutionnaires connoissent trop la portĂ©e des mots, pour en avoir adressĂ©s Ă  Monsieur Bazire un aussi insignifiant, je veux croire que c’est sa modestie qui se l’est appropriĂ©.

Vous mentez, Monsieur Bazire, quand vous osez dire que nos commissaires ont traité Robespierre de Monsieur, nous veillons sur tous les Hommes publics.

Et nous sommes loin d’assimiler le Citoyen Robespierre avec les Bazire du Jour ; prends garde Ă  toi Robespierre je me suis aperçue que ceux qu’on accuse d’avoir prĂ©variquĂ© croient Ă©luder la dĂ©nonciation en accusant ceux qui les dĂ©noncent d’avoir dit du mal de toi ; prends garde que ceux qui ont besoin de se faire un manteau de tes vertus ne t’entraĂźnent avec eux dans le prĂ©cipice[.] Quant Ă  vous, Monsieur Bazire, le grand Cheval de Bataille que vous vous ĂȘtes fait du mot Monsieur Robespierre, que vous avez mis dans la Bouche de nos Commissaires, prouve seul que vous n’ĂȘtes qu’un misĂ©rable menteur[.] Renaudin : La Citoyenne Lacombe, ou Madame Lacombe, qui aime tant les Nobles, donne retraite Ă  un Noble chez elle : on vient de m’apprendre qu’elle loge chez elle Monsieur le Clere ci-devant, et contre-rĂ©volutionnaire bien prouvĂ©. “Je dĂ©clare, moi [Claire Lacombe], que je ne connois en aucunes maniĂšres celui qui m’a dĂ©noncĂ©e, ni les motifs qui l’ont portĂ© Ă  le faire, mais son assertion est si BĂȘte est si fausse en mĂȘme temps que je l’envoie pour toute rĂ©ponse Ă  l’HĂŽtel de Bretagne, rue Croix des petits Champs, ou j’ai logĂ© pendant 22 Mois[.] Il aurait tout lieu de se convaincre, qu’il arrive souvent quand on n’est que l’écho d’un sot quand on parle d’aprĂšs les autres”. J’observe que je suis arrivĂ©e Ă  la tribune oĂč j’avois l’habitude d’aller au moment ou ce Renaudin me dĂ©nonçait[.] Je descendis de suite et comme il est en moi de me prĂ©senter toujours en face de mes Ennemis[,] je me transportai Ă  la porte d’entrĂ©e de la salle, je dis au portier “Je suis dĂ©noncĂ©e, il faut que j’entre pour rĂ©pondre Ă  mes dĂ©nonciateurs” [ ;] le portier me dit “Je ne puis prendre sur moi de vous laisser entrer, mais passez au secrĂ©tariat, Ă©crivez au PrĂ©sident je porterai votre Billet”[.] Je suivis son conseil, j’écrivis au PrĂ©sident qui Ă©tait Sijas (qu’en entrant dans une tribune je venais de m’entendre dĂ©noncer, mais que je me flattais que les amis de la LibertĂ© et de l’ÉgalitĂ© qui avaient entendu mes dĂ©nonciateurs, voudroient bien m’accorder l’entrĂ©e de la SĂ©ance pour me justifier[,] que j’étois prĂȘte Ă  paroĂźtre.) Le portier porta mon Billet au PrĂ©sident : ce dernier prit sur lui sans consulter la SociĂ©tĂ© de me le renvoyer avec l’humiliante rĂ©ponse que je ne pouvois pas ĂȘtre admise ; indignĂ©e comme je devois l’ĂȘtre, je remontai Ă  la Tribune Publique, et au moment oĂč le PrĂ©sident alloit faire prendre Ă  la SociĂ©tĂ© [des Jacobins] une dĂ©libĂ©ration qui l’auroit dĂ©shonorĂ©e, je demandai la parole. Je dis qu’avant de dĂ©libĂ©rer, les amis de la LibertĂ© et de l’ÉgalitĂ© se devoient de m’entendre. C’est ici qu’il me serait difficile de dĂ©crire les effets que produisit ma juste demande : peignez-vous si vous le pouvez les femmes de la Tribune ou j’étais, se levant en majeure partie, en criant Ă  bas l’intrigante, Ă  bas la nouvelle Cordet [Charlotte Corday], va-t-en malheureuse, ou nous allons te mettre en piĂšces[.] Au mĂȘme instant, reprĂ©sentez-vous un grand nombre de soi-disant Membres, quittant leur place, pour venir autour de la tribune oĂč j’étois, me tenir le mĂȘme langage que ces Femmes Ă©garĂ©es ou perfides [ ;] voyez la majoritĂ© des Tribunes applaudir avec transport Ă  ce mouvement insensĂ©, et vous frĂ©mirez pour ma vie[.] Rassurez-vous, Amis de la LibertĂ©, je vais tenir tĂȘte Ă  cette horde que la passion seule conduit, songez qui vont combattre [sic] une femme libre, qui n’est que calomniĂ©e et non coupable, qui malgrĂ© le danger qui l’entoure conserve le sang-froid de l’innocence. Arme terrible qui va terrasser ceux qui ont voulu la perdre [ ;] je rĂ©pondis Ă  ceux qui avec des cris de rage m’ordonnent de m’en aller, que je ne sortirois pas, qu’ils pouvoient m’assassiner[,] que c’étoit une action digne de leur courage, mais qu’ils n’auroient jamais le pouvoir de me renvoyer[.] Ici, je pĂ©rirai, ou je serai entendue[.] Est-ce ainsi, lĂąches, que vous vous montrerez les Amis de la justice en Ă©touffant la VĂ©ritĂ© [?] Ici se fit un mouvement tant de la part des Femmes, que de ceux qui les instiguaient pour tomber sur moi[.] Alors prenant cette fiertĂ©, et ce courage digne d’une RĂ©publicaine, je leur dis, “le premier de vous qui ose avancer je m’en vais lui apprendre ce que peut une Femme libre”[.] On n’eut pas plutĂŽt entendu ce dernier mot, que ralentissant les cris et les gestes, j’entendis prononcer par un d’eux ce mot terrible qui me fit connaĂźtre ce que des lĂąches pouvaient oser pour accabler la faiblesse, et me fit voir en mĂȘme temps toute l’étendue du danger que j’avais couru[.] Le croiriez-vous, Citoyens, un Homme voyant que j’étois dĂ©cidĂ©e Ă  vendre cher ma vie, osa dire, prenez garde, cette G.[arce] est toujours armĂ©e[.] Ainsi, si ayant eu le courage de prendre les armes pour ma Patrie on n’eut pas su que j’avois la prĂ©caution d’en porter pour ma propre dĂ©fense, c’étoit fait de moi ; ah ! faites, faites pour moi les tristes rĂ©flexions dont ce passage est susceptible ; ou plutĂŽt croyons ensemble que pour l’honneur de l’humanitĂ© et de la LibertĂ©, il n’existe pas en assez grand nombre, ces Monstres qui ne sont forts que lorsqu’ils oppriment les faibles[.] Enfin, voyant qu’il leur Ă©toit impossible de me renvoyer, on se contenta de me laisser un garde pour m’imposer silence s’il me prenoit envie de dire la vĂ©ritĂ©[.] Lorsque le calme fut rĂ©tabli, le PrĂ©sident m’apostropha en me disant que ce n’était pas faire voir la bontĂ© de ma cause que d’exciter ainsi le trouble en demandant la parole de la Tribune ou j’étais[.] Vous seriez-vous attendus, Citoyens, que le mĂȘme PrĂ©sident qui venait de me renvoyer mon billet, oseroit me faire une pareille rĂ©ponse [?] Les dĂ©nonciations continuent, tant sur moi, que sur la SociĂ©tĂ© [des RĂ©publicaines rĂ©volutionnaires], on nous impute tous les malheurs qui accablent Paris [ ;] on nous accuse d’avoir fait faire le pillage du Sucre qui a eu lieu 2 mois avant notre existence en SociĂ©tĂ© populaire[,] d’avoir fait celui du savon, et les autoritĂ©s constituĂ©es rĂ©unies au DĂ©partement de Paris, nous ont votĂ© une adresse, dans laquelle elles dĂ©clarent que nous avons bien mĂ©ritĂ© de la Patrie pour avoir empĂȘchĂ© le pillage.

Enfin on nous accuse d’ĂȘtre contre-rĂ©volutionnaires ; on demande que je sois traduite au ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale. AprĂšs plusieurs motions plus extravagantes les unes que les autres pour perdre la SociĂ©tĂ© des [RĂ©publicaines] RĂ©volutionnaires, car il falloit la perdre Ă  quelque prix que ce fĂ»t, on proposa de faire apposer les scellĂ©s chez moi. Mais Monsieur Chabot qui, jusque lĂ , m’avoit traitĂ©e comme un des chefs de la contre-rĂ©volution Ă©toit si convaincu qu’il n’avoit Ă©tĂ© qu’un vil calomniateur, qu’il ne balança pas pour dire que cette derniĂšre proposition Ă©toit un piĂšge tendu Ă  la SociĂ©tĂ© des Jacobins, que si en levant les scellĂ©s on ne trouvoit que des papiers Patriotes chez moi, il me seroit facile de me justifier, mais qu’il me tenoit pour une Contre RĂ©volutionnaire, et qu’il falloit que sur l’instant je fusse mise au cachot[.] Les ordres de Monsieur Chabot ne furent point suivis de point en point mais on m’envoya trois Gardes dans la tribune, oĂč c’étoit d’autant plus indĂ©cent qu’il n’y avait que des femmes dans cette tribune[.] Me voilĂ  donc assise au milieu d’eux, mise en Ă©tat d’arrestation en prĂ©sence de quatre mille Personnes. Je dis Ă  un des Gardes que s’il avoit des ordres pour me conduire quelque part, il pouvoit me les intimer, que j’étois prĂȘte Ă  me soumettre aux Lois [ ;] il me dit qu’il n’étoit pas encore temps, qu’il fallait rester lĂ [.] Comme je n’avais rien Ă  me reprocher, il n’était pas Ă©tonnant que ma physionomie respirĂąt le calme de l’innocence[.] Qui pourrait se le persuader, ce calme mĂȘme m’attira les insultes les plus grossiĂšres, je m’entendis dire “voyez cette nouvelle Cordet [sic], quel front elle a, rien ne peut dĂ©concerter de pareils individus”[.] Pour me consoler, un des gardes me disoit “c’est malheureux d’aller coucher en Prison”. [Je rĂ©pliquai :] Pourquoi plus malheureux pour moi que pour les autres, je n’en augmenterai le nombre que d’un de plus[.] Enfin Ă  9 heures et demie, mes gardes m’enjoignirent de les suivre. J’obĂ©is, nous descendĂźmes l’escalier, et comme nous sortions dans les cours, je ne fus pas peu Ă©tonnĂ©e de les voir pleines d’une foule immense, qui attendait la sortie de celle qui seule ignorait son Crime[.] Ce ne fut pas sans m’avoir donnĂ© Ă  plusieurs reprises l’espoir de me voir conduire Ă  la Guillotine, que nous sortĂźmes des cours[.] Nous fĂ»mes suivis par un nombre innombrable de personnes, qui me prodiguaient les noms les plus odieux : Amis de la LibertĂ© j’avoue que si mon Ăąme eĂ»t Ă©tĂ© capable de crainte, celle de devenir la Victime d’un peuple Ă©garĂ© Ă©toit la seule qui pouvoit m’agiter[.] Il sembloit tant le nombre Ă©toit considĂ©rable que Pitt ou Cobourg fut tombĂ© en notre pouvoir[.] Enfin je parviens au ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale sans le moindre Ă©vĂ©nement[.] AprĂšs nous avoir fait faire antichambre pendant deux heures, un Gendarme dit Ă  celui qui me gardoit, car de trois gardes il ne m’en restoit qu’un, les deux autres s’étant ennuyĂ© d’attendre, qu’il pouvait entrer[.] AprĂšs avoir passĂ© la premiĂšre salle, un dĂ©putĂ© courant aprĂšs mon Garde, lui dit qu’il ne pouvoit pas entrer, qu’il n’y avoit personne[.] Alors celui qui me gardoit me dit “Citoyenne, je suis indignĂ© de la conduite que l’on tient Ă  votre Ă©gard, c’est une arbitraire qui n’a pas d’exemple, il me paroĂźt que le ComitĂ© n’est pas disposĂ© Ă  vous entendre, je vais vous reconduire chez vous”[.] ArrivĂ©e Ă  la porte, je lui demandai s’il avoit des ordres pour me garder chez moi la nuit[.] Il me dit que non[.] Je l’assurai que s’il en recevoit le lendemain, il pouvoit venir en toute sĂ»retĂ©, qu’il me trouveroit chez moi[.] Comme je me disposois Ă  y monter, le portier de la maison me dit que je ne le pouvois pas, attendu que les scellĂ©s Ă©taient Ă  ma porte[.] Je ressortis dans la rue et appelant le garde qui n’étoit pas Ă©loignĂ© [ ;] je le prioi de me conduire Ă  la Section pour attester qu’ayant passĂ© deux heures au ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, je ne pouvois pas ĂȘtre chez moi[.] ArrivĂ©e Ă  la Section, je demandai au membre du ComitĂ© s’il ne leur seroit pas possible de lever les scellĂ©s de ma porte pour les apposer sur mes papiers[.] Un membre me dit que cela Ă©toit impossible jusqu’au lendemain[.] Sur l’observation que je lui fis que la nuit Ă©toit avancĂ©e, et qu’il Ă©toit trĂšs gĂȘnant pour une Femme seule d’ĂȘtre obligĂ©e de chercher un Lit Ă  l’heure qu’il Ă©tait[.] Dans un temps de RĂ©volution si on venoit Ă  faire la visite domiciliaire, me trouvant couchĂ©e ailleurs que chez moi, quelle Ă©tait la rĂ©ponse que j’avais Ă  faire pour ne pas paraĂźtre suspecte [?] “Vous direz que le scellĂ© est chez vous”, me rĂ©pondit-on[.] En sortant, je rencontrai deux membres de la SociĂ©tĂ© [des RĂ©publicaines] RĂ©volutionnaire[s] qui ayant eu la bontĂ© de s’intĂ©resser Ă  moi, Ă©toient dĂ©cidĂ©es de passer la nuit en courses pour savoir ce que j’étois devenue[.] M’ayant tĂ©moignĂ© la satisfaction qu’elles avoient de me voir, je leur fis part de mon embarras[.] AussitĂŽt, la sƓur de notre Archiviste me dit, “Viens coucher chez moi, mon mari est aux FrontiĂšres, viens, nous coucherons ensemble”[.] En mĂȘme temps, se tournant vers celui qui m’accompagnoit, elle luit dit “Citoyen, je rĂ©ponds de la Citoyenne Lacombe, je demeure dans telle rue, Ă  tel N° [ ;] si vous recevez des ordres, vous pouvez l’y venir prendre”[.] Je dois rendre justice au Citoyen Garde, il m’avoit offert trĂšs honnĂȘtement de me faire donner un lit chez lui mais lorsque cette obligeante citoyenne, que j’appellerai mon Ange Gardien, m’eĂ»t offert de partager le sien, je l’acceptai avec d’autant plus de plaisir, qu’il eĂ»t Ă©tĂ© pĂ©nible pour mon cƓur, de devoir des obligations Ă  celui que je ne connossois que si dĂ©sagrĂ©ablement[.] Ainsi s’est terminĂ©e une SoirĂ©e pendant laquelle la SociĂ©tĂ© des RĂ©publicaines RĂ©volutionnaires, cette SociĂ©tĂ© qui depuis sa CrĂ©ation, n’a pas passĂ© une seule sĂ©ance sans donner des preuves de son Patriotisme et de son humanitĂ©, a reçu les plus sanglants outrages dans la personne de sa PrĂ©sidente, de celle qui ayant eu I’honneur de mĂ©riter sa confiance ose dĂ©fier tous les ennemis de la Patrie, d’apporter une seule preuve qui atteste que toutes ses dĂ©marches n’aient tendu au bonheur de la RĂ©publique.
Mais quelques outrages que-nous ayons reçus, nous rendrons Justice Ă  la vĂ©rité  non Citoyens ce ne sont pas les amis de la LibertĂ© et de l’ÉgalitĂ© qui nous ont opprimĂ©es, ce ne peut ĂȘtre ceux qui ont sauvĂ© trois fois la Patrie et qui peuvent la sauver encore, qui se seroient portĂ©s Ă  des excĂšs contre celles qui faisaient leur bonheur de partager leurs dangers, non les vĂ©ritables Jacobins n’étoient pas ce jour lĂ  au lieu ordinaire de leurs SĂ©ances, l’intrigue seule s’étoit emparĂ©e du lieu de leurs SĂ©ances, ou s’il y avoit quelques amis de la LibertĂ© et de la justice parmi cette foule d’intrigants, nous osons nous flatter que l’indignation seule leur a empĂȘchĂ© de prendre la parole.

ArrĂȘtĂ© de Javogues, Girard et Dorfeuille, reprĂ©sentants de la RĂ©publique Ă  Saint-Etienne (26 dĂ©cembre 1793) :

Les reprĂ©sentants du peuple, envoyĂ©s prĂšs l’armĂ©e des Alpes, et dans diffĂ©rents dĂ©partements de la RĂ©publique, pour le rĂ©tablissement de l’ordre public.

« Ce n’est pas sur les fortunes Ă©normes qui attestent depuis un temps immĂ©morial l’oppression, l’esclavage et la misĂšre du peuple ; ce n’est pas sur le fanatisme absolument vendu Ă  la cause des riches et des rois qu’on peut Ă©tablir l’Ă©difice de la libertĂ© et de l’Ă©galitĂ©, qu’on peut consolider la RĂ©publique dĂ©mocratique sur les bases Ă©ternelles de la nature, sur les droits imprescriptibles de l’homme. Jusqu’Ă  prĂ©sent, trois cent mille sans-culottes sont pĂ©ris pour soutenir la RĂ©volution française, qui nous a dĂ©livrĂ© des castes royales, nobiliaires, sacerdotales, financiĂšres et robinocrates. Lorsque le peuple français a versĂ© des flots de sang pour reconquĂ©rir sa libertĂ©, ce bien prĂ©cieux ne doit pas ĂȘtre un vain mot ; l’Ă©galitĂ© ne doit pas non plus exister en peinture ; le peuple ne se sera pas extĂ©nuĂ© inutilement, n’aura pas couchĂ© sur la dure pour soutenir et alimenter des riches et des prĂȘtres qui, pour prix de son dĂ©voĂ»ment Ă  la chose publique, voudraient lui plonger le poignard dans le sein et l’engloutir tout vivant au milieu de ses bienfaits et de ses services immortels.

Sous la RĂ©publique française, le peuple, pour ĂȘtre heureux, ne doit pas souffrir plus longtemps l’empire de ces richesses colossales, qui en nourrissant un petit nombre d’hommes, eu entretenant la corruption et la perversitĂ© des mƓurs, en font pĂ©rir plusieurs milliers par la famine et le dessĂšchement ; la prospĂ©ritĂ© publique doit ĂȘtre dĂ©sormais le terme de la stabilitĂ© du gouvernement rĂ©publicain. L’institution des temples de Raison, pour cĂ©lĂ©brer les jours de dĂ©cade, doit remplacer ces singeries ridicules que les riches et les charlatans de Rome avaient inventĂ© pour tromper le peuple et lui faire avaler Ă  longs traits la coupe de l’ignominie et de l’opprobre.

Lorsque le peuple Ă©prouvait les horreurs de la disette, les prĂȘtres et les riches, au lieu de lui donner du pain, le consolaient par l’ostentation de quelques signes Ă©blouissants, lui te promettaient un avenir fortunĂ© dans les espaces imaginaires et le faisaient mourir Ă  petit feu dans la terre ; toutes ces mĂŽmeries avec lesquelles on emmuselait le peuple doivent expirer sur l’autel de la philosophie. La chaire d’impostures et d’impuretĂ©s doit dĂ©sormais ĂȘtre purifiĂ©e par les accents Ă©nergiques de la vĂ©ritĂ© et de la bienfaisance ; Ă  l’ordre du jour, doit ĂȘtre dans le temple de la Raison le soulagement des sans-culottes ; Ă  l’ordre du jour, doivent ĂȘtre les moyens d’assurer au peuple son aisance et sa nourriture sur la destruction des tyrans orgueilleux et opulents et des fanatiques qui sont les sangsues et les flĂ©aux les plus dangereux de la sociĂ©tĂ©.

Les reprĂ©sentants du peuple ont fait une bien cruelle expĂ©rience de la duretĂ© et de l’insensibilitĂ© des riches ; par leur arrĂȘtĂ© en date du 8 brumaire, ils les avaient assujettis Ă  procurer de l’ouvrage ou du pain aux ouvriers infortunĂ©s de Commune-d’Armes oĂč la population est trĂšs nombreuse ; Ă  leur retour, ils ont vu avec la plus vive douleur que les prĂ©cautions qu’ils avaient prises Ă©taient restĂ©es sans exĂ©cution, que le cƓur d’acier des riches avait Ă©touffĂ© chez eux tout sentiment de commisĂ©ration, que vingt mille artisans dĂ©plorant leur triste situation n’offraient Ă  l’Ăąme attendrie que l’image du dĂ©sespoir et de la dissolution prochaine des corps expirant sous les tortures de la fĂ©rocitĂ© des riches et prĂ©sentaient le spectacle le plus affligeant pour un cƓur sensible Ă  la vue des maux de ses frĂšres.

Les reprĂ©sentants du peuple ont Ă©tĂ© les tĂ©moins de ces scĂšnes dĂ©chirantes qui portent des tiraillements dans le cƓur, si aigus que la voix de la nature, plus forte que toutes les ressources frivoles de la perfidie et de l’art ne s’Ă©lĂšve que pour Ă©touffer et ensevelir dans les souterrains les plus profonds, les monstres qui ont voulu la mort et le tombeau de la classe la plus industrieuse et la plus grugĂ©e de la sociĂ©tĂ© ; ConsidĂ©rant qu’il est enfin temps d’adoucir les rigueurs de l’humanitĂ© souffrante, qu’il importe que ces grugeurs qui se sont nourris du dessĂšchement de deux ou trois cents familles, regorgent l’or qu’ils ont acquis au prix du crime et des sueurs de l’indigent, que la misĂšre ne soit plus le partage de la probitĂ©, de la simplicitĂ© et de la vertu, que ceux dont les droits ont Ă©tĂ© trop longtemps mĂ©connus portent plus longtemps leurs tĂȘtes sur l’Ă©chafaud, lorsque le crime et tout le cortĂšge du vice Ă©taient dĂ©ifiĂ©s et triomphaient impunĂ©ment.

ConsidĂ©rant que cette partie de l’humanitĂ© souffrante, lasse d’Ă©prouver plus longtemps les rigueurs de la faim, la honte de la mendicitĂ© et souvent du refus barbare de ces rhinocĂ©ros connus sous le nom de riches et de prĂȘtres allait enfin s’insurger et se livrer Ă  des excĂšs violents et dont la cause Ă©tait des plus lĂ©gitimes, que dans plusieurs endroits du dĂ©partement de la Loire, et notamment dans les communes de Saint-Germain-Laval, Saint-Just-la-Pendue, Mont-BrisĂ© et dans les montagnes de l’Auvergne, la statue de la LibertĂ© a Ă©tĂ© brisĂ©e et foulĂ©e aux pieds par des fanatiques contre-rĂ©volutionnaires et que le seul moyen d’empĂȘcher une insurrection, c’est de forcer le riche Ă  venir au secours de l’indigent ;

ArrĂȘtent ce qui suit :

Article premier. — Tous les hommes sont Ă©gaux et ont droit Ă  la protection de la sociĂ©tĂ© qui leur doit du pain ou du travail.

Art. 2. — Les municipalitĂ©s du dĂ©partement de la Loire sont tenues de pourvoir, dans les vingt-quatre heures, aux moyens d’assurer des secours aux indigents.

Art. 3. — Elles formeront un tableau Ă  quatre colonnes de tous ceux qui y auront droit. La premiĂšre renfermera les noms des citoyens invalides, vieillards. La seconde, les noms de ceux qui sont susceptibles d’apprendre quelques mĂ©tiers qui ; leur procurent les moyens de subsister. La troisiĂšme, le montant des sommes Ă  accorder Ă  chacun d’eux. La quatriĂšme
contiendra les observations qu’elles jugeront convenables.

Art. 4. — Elles dresseront un second tableau des riches et gros propriĂ©taires dont les fortunes excĂ©deront 100.000 livres pour ceux qui sont mariĂ©s et 50.000 livres pour les cĂ©libataires ; le surplus de leurs richesses sera affectĂ© aux secours ci-dessus mentionnĂ©s.

Art. 5. Les municipalités veilleront à ce que les riches compris dans le précédent tableau comptent de suite le quart de la somme qui leur aura été assignée, à défaut de quoi elles prendront à leur égard tel parti que leur patriotisme, leur énergie et leur amour pour la chose publique leur suggéreront.

Art. 6. — Elles feront afficher tous les jours la liste des riches qui auront souscrit volontiers pour cet acte d’humanitĂ© et le montant des sommes qu’ils auront donnĂ©es comme aussi les noms de ceux qui s’y refuseraient.

Art. 7. — Les officiers municipaux demeurent collectivement et personnellement responsables des abus que pourraient leur faire commettre des partialitĂ©s ou des vengeances particuliĂšres, soit Ă  l’Ă©gard du riche, soit Ă  l’Ă©gard de l’indigent.

Art. 8. — Us auront soin d’instruire les reprĂ©sentants du peuple des succĂšs qu’auront produits les dispositions du prĂ©sent arrĂȘtĂ© qui sera imprimĂ© et affichĂ© partout oĂč besoin sera.

Fait en commission Ă  Gommune-d’Armes, le 6 nivĂŽse de la 2e annĂ©e de la RĂ©publique dĂ©mocratique.

Les reprĂ©sentants du peuple, JAVOGUES, GiRARD, dĂ©putĂ© de l’Aude, et Dorfeuille, commissaire national ».

De JACQUES ROUX À MARAT en 1793

Tu as insĂ©rĂ© dans ton journal, n°. 233, que la cupiditĂ© jointe Ă  l’envie de faire du bruit, m’avoit fait dĂ©buter dans la rĂ©volution par un faux ; que j’avais profitĂ© de la nouvelle de l’assasinat de Jacques Roux, curĂ©, d’Issy, pour usurper son nom, et cacher le mien qui Ă©toit diffamĂ©.
Voilà ma réponse à cette calomnie.

Extrait des registres de l’église paroissiale de Saint Cibard de Pranzac, diocĂšse d’AngoulĂȘme, le vingt troisiĂšme aoĂ»t 1752, a Ă©tĂ© baptisĂ© par moi soussignĂ©, Jacques Roux, fils lĂ©gitime de M. Gratien Roux, et de Dlle. Marguerite Montsalard, nĂ© le jour d’avant-hier, au bourg de Pranzac. Le parrein a Ă©tĂ© M. Jacques Tourette le grand-pere, et a tenu par Commission, M. Jacques Tourette son petit-fils, et marreine Dlle. Anne Montsalard, et par commission, Dlle. Marie Montsalard sa niece, qui n’ont signĂ©s, de ce enquis. Jeanne Daire, Marie Montsalard, Marquet, curĂ© de Pranzac.

Je soussignĂ©, curĂ©, certifie l’extrait ci-dessus vĂ©ritable et conforme Ă  l’original ; en foi de quoi, Ă  Pranzac ce 13 mars 1786, signĂ©, Tourette, curĂ© de Pranzac.

Nota. Ledit extrait est revétu de toutes les formalités, et a été inscrit le 8 de juillet dernier au Comité de Police de la Section des Gravilliers.
Ainsi, Marat, tu vois que je n’ai pas usurpĂ© le nom de personne, en portant celui de Jacques Roux.

Tu n’es pas de meilleure foi, dans la relation des propos que tu me prĂȘte.

D’abord, il est de fait, Marat, que c’est toi qui a cherchĂ© Ă  me connoĂźtre. Tu dois te rappeller qu’il y a environ quinze mois tu envoya chez moi le citoyen Fainault, sculpteur, pour me prier de venir te parler pour des affaires importantes. Tu logeois alors chez les trois sƓurs Hevrard, rue Saint-HonorĂ©, n°. 243, vis-Ă -vis le cafĂ© Richard, maison du Pelletier. Je me rendis Ă  ton domicile. Tu me reçu fraternellement, sans doute parce que tu avois besoin de moi ; je t’avouai, et tu savois dĂ©jĂ  que j’étois prĂȘtre ; tu cĂ©lĂ©bra, en ma prĂ©sence, mes vertus civiques, tu me chargea d’une lettre pour le club des Cordeliers, Ă  l’effet de constater que tu Ă©tois vĂ©ritablement l’auteur du journal intitulĂ© l’Ami au Peuple, d’engager les sociĂ©tĂ©s qui lui Ă©toient affiliĂ©es de souscrire pour l’impression des numĂ©ros des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes ; je fus porteur d’une lettre pour Robespierre et pour Chabot, dont l’objet Ă©toit d’intĂ©resser la sociĂ©tĂ© des Jacobins Ă  propager l’édition de tes ouvrages. Peu de jours aprĂšs, tu me fis demander par le mĂȘme Fainault si je pouvois te donner un lit pour deux jours. Je me fis un plaisir de te recevoir, toi et plusieurs personnes qui venoient voir M. Legros, car c’est le nom que tu portois. J’ai couchĂ© sur la dure pendant six jours, j’ai fait seul la cuisine, j’ai vuidĂ© jusqu’à ton pot-de-chambre ; j’ai fait en un mot pour toi, tout ce qu’un bon patriote pouvoit faire, et ce que je ferois encore pour mes persĂ©cuteurs et mes bourreaux, s’ils Ă©toient dans la peine : et pour rĂ©compense de mon dĂ©vouement Ă  ta personne, Marat, tu eus la bassesse de laisser sur ma cheminĂ©e quinze livres en assignats, comme s’il y avoit eu d’autre domestique que moi, pour te servir, comme si je n’avois pas Ă©tĂ© assez dĂ©dommagĂ© par le plaisir de t’ĂȘtre utile. Au reste tu sais avec qu’elle indignation je repoussai cette somme, et j’en aurois fait autant quand tu m’aurois offert cent mille Ă©cus, parce que je crus servir la chose publique en te logeant chez moi
 eh bien ! Marat, pour le prix de ma vertu, tu as abusĂ© de l’hospitalitĂ©, non pour dire des vĂ©ritĂ©s, mais des impostures.
Il est faux que je t’aie parlĂ© de religion, que je t’aie dit qu’elle Ă©toit un tissu de mensonges : tu ne fis que m’entretenir de tes ouvrages, de tes talens, de tes malheurs, des services que tu avois rendu Ă  la rĂ©volution, du voyage que tu te proposois de faire en Angleterre
 Je ne rĂ©vĂ©lerai pas ici les secrets que tu m’as confiĂ©, parce qu’il n’appartient qu’à une ame basse et vĂ©nale de divulguer les propos que des amis tiennent dans l’effusion du cƓur ; je dirai seulement qu’en parlant de l’abbĂ© Fauchet, je te dĂ©clarai qu’il Ă©toit un hypocrite et un royaliste ; et bien loin d’avoir dit qu’à son exemple mon patriotisme pourroit me valoir un Ă©vĂȘchĂ©, je te donnai Ă  entendre que je voulois quitter mon Ă©tat, me marier, monter une imprimerie, et rĂ©diger un journal.

Sois consĂ©quent avec toi-mĂȘme, Marat : tu ne feras jamais croire Ă  personne que j’aie Ă©tĂ© assez sot pour t’avouer que je n’étois patriote que de circonstance. Si j’avois Ă©tĂ© assez imbĂ©cile pour tenir ce langage, tu es coupable de lĂąchetĂ© et de trahison d’avoir restĂ© quinze mois Ă  dĂ©noncer le fait. L’amour de la patrie devoit l’emporter sur le devoir de la reconnoissance, si toutefois ce sentiment doux a jamais entrĂ© dans ton cƓur.

Il te sied bien mal, Marat, de me reprocher d’avoir donnĂ© dans les extrĂȘmes, de forcer d’énergie pour faire du bruit, toi qui a Ă©crit qu’il falloit planter huit cents potences pour y acrocher les dĂ©putĂ©s de l’assemblĂ©e constituante, et qu’il falloit abattre soixante mille tĂȘtes au commencement de la rĂ©volution.

Tu dis que je suis connu dans la ville d’AngoulĂȘme, et dans les environs, pour un trĂšs-mauvais sujet, et que j’ai Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ© de prise de corps comme prĂ©venu d’assassinat.

On a aussi lancĂ© contre toi, Marat, plusieurs dĂ©crets
 on t’a accusĂ© d’avoir excitĂ© le peuple au pillage, au meurtre, Ă  la violation des loix ; on t’a accusĂ© d’ĂȘtre l’auteur des journĂ©es du 2 septembre et 25 fĂ©vrier, ton nom est en horreur, en exĂ©cration Ă  toute l’Europe ; es-tu pour cela coupable des forfaits qu’on t’impute ?
 Ah ! ce n’est pas le dĂ©cret de prise-de-corps, mais le crime qui deshonore.

Il est vrai qu’il y a environ quinze ans je me trouvai dans une affaire malheureuse : le supĂ©rieur du sĂ©minaire nourrissoit trĂšs mal les Ă©tudians, il n’avoit des Ă©gards que pour les chanoines et les nobles ; plusieurs jeunes libertins de la ville d’AngoulĂȘme, pour se vanger de ces prĂ©fĂ©rences insultantes, se firent un jeu cruel de briser, pendant trois mois, les vitres du sĂ©minaire, avec des pierres si grosses, que les bois des croisĂ©es en furent brisĂ©es. Les officiers de police n’avoient portĂ© aucun remede Ă  ces excĂšs. Le nommĂ© AndrĂ©-Eloy Ancellet, cuisinier dudit sĂ©minaire, sur les onze heures trois-quarts du soir, pendant que les professeurs Ă©toient profondĂ©ment endormis, fut se placer avec un fusil chargĂ© Ă  plomb, pour Ă©carter les malfaiteurs qui pouvoient, au moyen d’une brĂšche qui s’étoit faite au mur de clĂŽture de la maison, s’y introduire. Au moment oĂč les rodeurs et les tapageurs lançoient Ă  coups redoublĂ©s des pierres, ledit frere Ancellet lĂącha le dĂ©clin de son fusil ; un des assaillans fut frappĂ© et mourut le lendemain de ses blessures. Le supĂ©rieur du sĂ©minaire, le procureur syndic de la maison, le sacristain, furent dĂ©crĂ©tĂ©s de prise de corps ; je professois la philosophie dans ledit sĂ©minaire, oĂč j’étois en pension ; je fus arrĂȘtĂ© et conduit dans les prisons de l’OfficialitĂ©, mais un mois et demi aprĂšs cet Ă©vĂ©nement, le supĂ©rieur, les prĂȘtres et moi, furent mis en libertĂ© par arrĂȘt du parlement, et restituĂ©s Ă  leurs fonctions. Je donnai, peu de jours aprĂšs, dans la mĂȘmes ville et le mĂȘme sĂ©minaire un cours de physique expĂ©rimentale. J’ai occupĂ© quatre ans la mĂȘme chaire ; et depuis cet Ă©vĂ©nement ma santĂ© ne me permettant pas de continuer ce pĂ©nible exercice, je servis dans le diocese en qualitĂ© de vicaire et de desservant ; et je n’aurois jamais quittĂ© la ville, si le nouvel Ă©vĂȘque qui succĂ©da au prĂ©lat qui avoit Ă©tĂ© tĂ©moin de mes travaux, si Albignac de Castelnaux, (actuellement Ă©migrĂ© et conspirateur) ne m’eĂ»t fait un passe-droit, en confĂ©rant Ă  un non graduĂ© une cure Ă  laquelle j’avois droit de prĂ©tendre, en vertu de mes grades.

Mais Marat, si la dĂ©licatesse m’obligea Ă  quitter mon diocĂšse, apprend que j’en sortis avec d’excellentes attestations, sans lesquelles je n’aurois pas Ă©tĂ© accueilli en Saintonge ; et pour te donner des preuves de ta fourberie, je joins ici la copie de la lettre que mon Ă©vĂȘque Ă©crivit dans le tems Ă  M. Montlausier.

À AngoulĂȘme ce 5 Mai 1786.

Je n’ai pas rĂ©pondu plutĂŽt, Monsieur, Ă  la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, pour me donner le tems de chercher et de trouver un ecclĂ©siastique de mon diocĂšse qui pĂ»t vous convenir. D’ailleurs nous serons bientĂŽt dans le mĂȘme cas ici que le diocĂšse de Saintes, ayant tout au plus le nombre d’ecclĂ©siastiques nĂ©cessaires pour desservir les paroisses.

Le dĂ©sir nĂ©anmoins de faire une chose qui vous soit agrĂ©able, ma fait surmonter toutes les difficultĂ©s. Je vous envoie M. l’abbĂ© Roux, qui pourra remplir les fonctions d’aumĂŽnier et de vicaire dans votre paroisse, ayant tous les talens nĂ©cessaires. C’est lui mĂȘme qui vous remettra ma lettre.

J’ai l’honneur d’ĂȘtre, ect.

Ph. Fr. Ev. d’AngoulĂȘme.

Or, qu’elle est la conduite que j’ai tenu chez ce Montlausier, je vais te l’apprendre par le certificat que je joins à l’appui de cette lettre.
Je soussignĂ©, certifie que M. l’abbĂ© Jacques Roux a demeurĂ© dans ma paroisse l’espace d’un an, en qualitĂ© d’aumĂŽnier au chĂąteau de Montlausier ; qu’il a eu pendant ce tems des mƓurs irrĂ©prochables, et qu’il a Ă©difiĂ© le public par la rĂ©gularitĂ© de sa conduite ecclĂ©siastique. À Ste-Radegonde, le 17 mai 1786. SignĂ© Frouin, curĂ© de Ste.-Radegonde, Cosson, ancien archiprĂȘtre de Barbezieux, ChĂąteauneuf, archiprĂȘtre de Barbezieux.

C’est donc une calomnie infĂąme, que de publier que ma conduite irrĂ©guliere et mes mƓurs dĂ©pravĂ©s avoient Ă©tĂ© cause que je n’avois pu trouver de place. Apprends, Marat, que sous l’ancien rĂ©gime, les Ă©vĂȘques et les vicaires gĂ©nĂ©raux ne faisoient pas de grace aux ecclĂ©siastiques qui donnoient dans des excĂšs scandaleux. Certes, si j’eusse Ă©tĂ© aussi scĂ©lĂ©rat que tu le suppose, je n’aurois pas professĂ© six ans la philosophie dans le mĂȘme sĂ©minaire ; je n’aurois pas exercĂ© les places de vicaire et de desservant dans deux diocĂšses contigues ; l’on ne m’auroit pas donnĂ© des attestations aussi honorables de mes Ă©tudes et de ma conduite, attestations que je suis prĂȘts Ă  communiquer Ă  tous ceux qui le dĂ©sireront. Si j’eusse Ă©tĂ© aussi scĂ©lĂ©rat que tu le dis, l’évĂȘque de Saintes ne m’auroit pas confie des dessertes importantes au sortir de chez M. Montlausier, et on ne m’auroit pas rĂ©signĂ© une cure


En un mot, si j’eusse Ă©tĂ© aussi scĂ©lĂ©rat que tu le dis, Marat, j’aurois eu des affaires Ă  la police, j’aurois Ă©tĂ© citĂ© devant les tribunaux pour des actions de dĂ©bauche ou pour avoir troublĂ© la paix dans les familles : or je dĂ©fie mes ennemis de produire contre moi aucun acte de cette nature. Un homme sans mƓurs est ordinairement un homme noyĂ© de dettes. Or je dĂ©fie de prouver que j’ai reçu une seule assignation, et que j’aie manquĂ© quelquefois Ă  mes engagemens.
Il est vrai que depuis 30 ans je me dĂ©chaĂźne contre la tyrannie, je me suis rĂ©voltĂ© contre les usurpations des nobles, contre l’hypocrisie de l’ancien clergĂ© ; je n’ai pas mĂ©nagĂ©, dans plusieurs de mes ouvrages, les sang-sues du peuple. Il est vrai que je n’ai jamais fait ma cour aux grands et aux hommes en place, que je n’ai jamais flattĂ© les passions, et que j’ai dit des vĂ©ritĂ©s difficiles Ă  digĂ©rer. Il est vrai que je suis extrĂȘmement sĂ©vĂšre dans mes principes, que j’ai portĂ© la sĂ©vĂ©ritĂ© au point de rejetter de ma classe de philosophie les parens de ceux qui me recevoient dans leurs maisons avec Ă©gard, parce qu’ils n’avoient pas la capacitĂ© requise. Il est vrai que mon amour pour la justice ma suscitĂ© des ennemis irrĂ©conciliables, que le nombre de ceux qui Ă©toient acharnĂ©s Ă  ma perte, s’est prodigieusement accru depuis la rĂ©volution, depuis que j’ai conduit Louis Capet Ă  l’échafaud, depuis que j’ai dĂ©clarĂ© une guerre ouverte aux accapareurs et aux agioteurs, depuis que j’ai accusĂ© d’indolence, et peut-ĂȘtre de trahison, ceux qui se disent les amis du peuple, et qui souffrent cependant qu’on l’égorge et qu’on l’affame. Il est vrai enfin que j’ai contre moi les nobles, les prĂȘtres, les modĂ©rĂ©s, les marchands, les intriguans, les royalistes, les fĂ©dĂ©ralistes, les Ă©goĂŻstes, les monopoleurs, les banquiers, les traĂźtres, les faux patriotes des 48 sections de Paris, et des sections de la RĂ©publique ; mais, Marat, j’en appelle Ă  ta propre expĂ©rience, tant d’outrages, tant de calomnies dont je suis abbreuvĂ©, tant de moyens employĂ©s pour me perdre, n’attestent-ils pas que j’ai dĂ©fendu avec Ă©nergie la cause du peuple ; n’attestent-ils pas que je ne suis point homme Ă  capituler avec les fripons ; n’attestent-ils pas que mon ame est pure.

Enfin, Marat, tu m’accuse d’avoir commis, participĂ©, ou du moins excitĂ© quelque mauvais sujets comme moi, Ă  commettre des crimes capitaux, alors je fus obligĂ© de fuir.

Si les faits sont vrais, pourquoi ne cites tu pas les personnes qui ont Ă©tĂ© l’instrument de ces crimes capitaux, et les lieux oĂč ils ont Ă©tĂ© commis. Sans doute, si j’ai portĂ© le peuple Ă  des extrĂȘmes, on aura lancĂ© contre moi quelques dĂ©crets. Or, je te dĂ©fie, Marat, d’en citer aucun. Au reste, Marat, je vais te mettre Ă  l’aise. Tu as peut-ĂȘtre voulu parler de la rĂ©volution qui s’opĂ©ra en 1790 Ă  Conac. Eh bien ! si tu n’es point instruit de ces Ă©vĂ©nemens, je vais te donner des renseignemens lĂ  dessus.

Il y avoit dans cette paroisse, oĂč j’ai Ă©tĂ© vicaire, une prairie consistant en dix mille journaux, qui avoient leur virginitĂ© fĂ©odale. Les habitans du lieu vouloient qu’elle fut imposĂ©e, le sieur Martin, fermier du ci devant duc de Richelieu, et plusieurs autres seigneurs s’opposerent ouvertement Ă  cet acte de justice. Le sieur Dupati de Bellegrade fit feu sur le maire de la paroisse de S. George : Ă  la nouvelle de l’attentat commis sur la personne de ce magistrat, le tocsin sonna, un peuple immense poursuivi l’assassin, et n’ayant pu l’atteindre, il se vengea sur ses propriĂ©tĂ©s ; mais, Marat, je n’eus pas la moindre part Ă  ces Ă©vĂ©nemens. Il y avoit quinze jours que j’étois sorti de cette paroisse pour desservir celle Dambleville, oĂč je mĂ©ritai l’estime des habitans, au point qu’ils me dĂ©signerent pour remplacer le pasteur qu’ils venoient de perdre. Certainement si j’eusse Ă©tĂ© coupable, le ministere public n’auroit pas manquĂ© de me faire arrĂȘter, ces braves gens ne m’auroient pas donnĂ© autant de preuves de leur confiance. Je ne dissimulerai pas cependant que les aristocrates, dont j’étois l’effroi, avoient rĂ©pandu sur mon compte des bruits infĂąmes : peut-ĂȘtre mĂȘme, si je n’eusse pris la fuite, m’auroient-ils faits un mauvais parti ; mais les persĂ©cutions sont la liste civile des patriotes ; elles sont les preuves de l’innocence et de la vertu. Au reste, j’ai un argument invincible Ă  opposer Ă  la calomnie des mĂ©chans, Ă  toi, Marat, qui inculpe mon civisme ; Ă  tous ceux qui croient aux dĂ©nonciations les plus vagues comme Ă  des articles de foi ; est-il un patriote qui rĂ©voque en doute que j’expirerois sur l’échafaud, si la contre-rĂ©volution venoit Ă  s’opĂ©rer : il est une autre arme non moins redoutable Ă  leur opposer, c’est que s’ils me croient coupable des dĂ©lits dont ils m’accusent, je les somme de me dĂ©noncer devant les tribunaux, s’ils ne le font pas, je dĂ©clare qu’ils sont des intrigans, des fourbes et des lĂąches ; je dĂ©clare qu’ils sont des calomniateurs, des traĂźtres, et des assassins de la libertĂ©.

Quant Ă  toi, Marat, tu as menti impunĂ©ment, en disant que j’ai Ă©tĂ© chassĂ© ignominieusement de plusieurs maisons oĂč j’étois entrĂ© comme prĂ©cepteur. J’ai occupĂ© des chaires publiques, mais je n’ai jamais Ă©tĂ© instituteur dans aucune maison particuliĂšre. Tu as menti impunĂ©ment, Marat, lorsque tu affirme que dans la ville de Saintes j’ai semĂ© la division dans toutes les familles ou j’ai Ă©tĂ© reçu comme ami, et oĂč m’appelloit mon ministĂšre, et que j’avais portĂ© une main criminelle sur mon bienfaiteur.

Je n’ai jamais eu d’emploi dans la ville de Saintes, je n’y suis allĂ© que cinq Ă  six fois, mon plus long sĂ©jour n’a pas Ă©tĂ© de douze heures : ainsi ton numĂ©ro n’est qu’un tissu de mensonges et d’absurditĂ©s inventĂ©s Ă  plaisir pour me nuire, pour rendre ton journal piquant. Il faut tout dire ici, Marat, je rend hommage Ă  tes vertus civiques : mais ton amour-propre Ă  souffert de ce que le club des Cordeliers m’avoit appellĂ© le petit Marat, de ce qu’à la Maison Commune on m’avoit ainsi qualifiĂ©. Tu as cherchĂ© Ă  me pulvĂ©riser, Ă  m’anĂ©antir pour jouir du plaisir de n’avoir plus de rivaux et d’imitateurs. D’un autre cĂŽtĂ© le moment des Ă©lections approche, tu apprĂ©hendois que les suffrages du peuple ne tombassent sur moi, tu as cherchĂ© Ă  me rendre ridicule, odieux, abominable Ă  tous ceux qui prononçoient mon nom avec quelque intĂ©rĂȘt ; que dis-je, tu as eu la cruautĂ© de dire que je ne m’appellois pas Jacques Roux : au reste, si pour avoir la paix il faut renoncer au surnom de petit Marat, j’en donne ma dĂ©mission ; je n’apostasie pas pour cela les principes de la libertĂ© que j’ai professĂ©, principes que je dĂ©fendrai jusqu’à la derniere goutte de mon sang. J’ajouterai que si j’ai montrĂ© du courage depuis la rĂ©volution, si j’ai dĂ©ployĂ© de l’énergie dans mes discours, ce n’a pas Ă©tĂ© pour faire du bruit, comme tu l’as Ă©crit malignement, mais pour suivre le penchant de mon cƓur. Mon sang est vif, pĂ©tillant, mon imagination est ardente ; je connois Ă  fond la fourberie des hommes, j’ai toujours Ă©tĂ© opprimĂ©, calomniĂ©, persĂ©cutĂ©, je vois continuellement la patrie sur les bords du prĂ©cipice, je ne la vois entourĂ©e que de traitres, que d’hypocrites, que de fripons : ayant un tableau aussi allarmant, aussi dĂ©sespĂ©rant sous les yeux, est-il possible de ne pas exprimer avec chaleur ce qu’on sent ; n’est-ce pas le modĂ©rantisme qui a perdu la chose publique ? Ne sont-ce pas les demi-mesures qui ont plongĂ© la nation Française dans un abĂźme de vices et de malheurs ? Ainsi, quand j’aurois un patriotisme exaltĂ©, quand j’aurois Ă©tĂ© outrĂ© dans mes expressions, il ne faut pas, Marat, me traĂźner dans la boue ; les injures que tu me dis, Ă  cette occasion, m’honorent ; il est utile pour la chose publique qu’il y ait des ames chaudes, vĂ©hĂ©mentes, des hommes qui Ă©clairent, entraĂźnent et subjuguent, des hommes qui Ă©lectrisent et remuent souvent l’opinion publique, de peur qu’elle ne croupisse. Eh ! quoi ! penserois-tu, Marat, que la constitution est solidement assise ? penserois-tu que le peuple n’a rien Ă  redouter des ennemis du dedans et du dehors ? penserois-tu que nous sommes parvenus Ă  ce degrĂ© de gloire et de bonheur auquel nous avons lieu de prĂ©tendre ? Non, sans doute. Il faut donc encore que des hommes courageux, Ă©nergiques et bons dĂ©masquent les traĂźtres, et rappellent avec respect les lĂ©gislateurs Ă  leur devoir : il faut, donc qu’ils sonnent, non le tocsin de l’insurrection, mais qu’ils fassent entendre la voix puissante de la raison et de la sagesse.

Je ne rĂ©pondrais pas, Marat, au reproque tu me fais d’avoir Ă©tĂ© chassĂ© du club des Cordeliers. Tu sais que deux jours auparavent le prĂ©sident m’avoit donnĂ© au nom de la sociĂ©tĂ©, l’accollade fraternelle, tu sais que l’adresse que j’avais prĂ©sentĂ©e Ă  la Convention nationale, et dont je venois de faire une seconde lecture, avait Ă©tĂ© couverte d’applaudissemens, au point que l’impression et l’envoi aux sociĂ©tĂ©s affilliĂ©es en avait Ă©tĂ© ordonnĂ©e. Ainsi mon expulsion, Ă  laquelle tu avais prĂ©ludĂ© par une lettre, n’a Ă©tĂ© que l’effet de l’intrigue et de la cabale ; elle est l’ouvrage des accapareurs dont j’ai dĂ©voilĂ© les crimes, des Ă©goĂŻstes dont j’ai blessĂ© la cupiditĂ© et l’orgueuil, des faux patriotes qui n’aiment dans la rĂ©publique que la fortune et les honneurs qu’elle procure ; elle est l’ouvrage de ceux qui abandonnent la cause du peuple, et se battent en retraite, lorsqu’ils ont rempli leur porte-feuille.

Aussi quels moyens infĂąmes n’a-t-on pas employĂ© pour me perdre dans l’opinion publique ? des hommes intĂ©ressĂ©s Ă  Ă©touffer les principes que j’avais exposĂ©s dans la fameuses adresse que j’avais prĂ©sentĂ©, il y avait peu de jours, Ă  la Convention, vinrent en force au club des Cordeliers. On annonce une dĂ©putation de douze membres, quarante personnes qui n’étoient pas de la sociĂ©tĂ© occupent les banquetes. Les mouchards de la police, des escrocs et des vendeurs d’argent, armĂ©s de massues et ivres pour la plupart, dĂ©liberent, votent, comme les membres du club des Cordeliers, qui Ă©toient en trĂšs-petit nombre. Les tribunes en partie, dĂšs trois heures de l’aprĂšs-midi, Ă©toient remplies de personnes vendues Ă  la faction.
La sĂ©ance est ouverte par la lecture d’une lettre de Marat qui demande l’expulsion de plusieurs membres. Un citoyen porte la parole au nom de la dĂ©putation ; il annonce qu’il vient mettre la paix dans la sociĂ©tĂ©, il enflame la guerre ; il demande qu’on ouvre la discution sur l’adresse presentĂ©e par Jacques Roux au club des Cordeliers, et on refuse constament la parole Ă  Jacques Roux ; en un mot le club des Cordeliers n’est plus qu’une tabagie, on y boit, on y mange, on y chante, on y joue, on dĂ©nonce, on menace, on frappe plusieurs membres, on les expulse sans les entendre ; les femmes, les hommes jouaient chacun leur rĂŽle ; la femme Ultrick, Ă©pouse de Ultrick pĂ©titionaire (cependant Aide de Camp) a l’insolence de dĂ©savouer les vƓux de la Section des Gravilliers, et elle est couverte d’applaudissemens. AprĂšs une scene aussi scandaleuse, scene qui annonce la lĂąchetĂ© et la perfidie des meneurs, scene qui rapelle les momens oĂč Lafayette Ă©touffa au Champ-de-Mars l’opinion publique par un masacre, scĂšne dont le club des Cordeliers aura Ă  rougir tant qu’on prononcera le nom de la libertĂ© ; aprĂšs un systĂšme d’oppression aussi combinĂ©, aprĂšs cet assasinat politique, comment oses tu me reprocher, Marat, d’avoir Ă©tĂ© expulsĂ© des assemblĂ©es populaires.

Ah ! les vrais Cordeliers m’ont vengé  ils ont dĂ©saprouvĂ© cette sĂ©ance infĂąme oĂč les droits de l’homme avoit Ă©tĂ© violĂ©s. Plusieurs Citoyennes dans l’excĂšs de leur indignation, dĂ©chirĂšrent leur carte d’affiliation ; plusieurs membres en ont fait autant depuis cette Ă©poque, d’autres n’ont pas voulu les renouveler ; la sociĂ©tĂ© se dissout de jour Ă  autre. Ainsi, Marat, mon exclusion, loin, d’ĂȘtre un sujet d’opprobre, est au contraire un titre de gloire, quand on considere que depuis quatre ans j’ai constament professĂ© les principes des Cordeliers, quand on considĂšre que je n’ai encourue ta haine, ta vengeance, que pour avoir demandĂ© un dĂ©cret constitutionnel repressif de l’agiotage et des accaparemens, quand on considĂšre que c’est mon grand zele et mon dĂ©vouement Ă  la chose publique qui est la cause des malheurs qui ont tombĂ© sur moi, comme un torrent.
Je conviens que j’ai dit dans mon adresse des vĂ©ritĂ©s dures ; mais le droit de pĂ©tition n’est-il que le droit de flagorner les lĂ©gislateurs ? n’est-il que le droit d’éponger les crimes ? n’est-il que le droit de se laisser Ă©gorger et affamer en silence ?

De deux choses l’une, ou les vƓux que j’ai exprimĂ© dans mon adresse sont justes, ou il ne le sont pas. Dans la premiĂšre hipothĂšse, je n’ai pas meritĂ© les outrages dont on m’a accablĂ© ; dans la seconde, on a eu tort de me poursuivre avec autant d’acharnement, et de donner tant d’importance Ă  des erreurs : ce n’est pas par des persĂ©cutions qu’on rĂ©pond Ă  une adresse, c’est par des raisonnemens solides, c’est par de bonnes loix. Marat, tu ne me faisois pas le reproche d’ĂȘtre exagerĂ©, les dĂ©putĂ©s qui m’ont accablĂ© d’injures ne me reprochoient pas d’ĂȘtre prĂȘtre, le vingt-neuf mai dernier : lorsque pulvĂ©risant, dans un discours plein de chaleur, la faction des hommes d’état, je le terminai ainsi : DĂ©putĂ©s de la montagne, nous vous conjurons de sauver la patrie ; si vous le pouvez, et que vous ne le veuillez pas, vous ĂȘtes des lĂąches et des traĂźtres ; si vous le voulez et que vous ne le puissiez pas, dĂ©clarez-le, c’est l’objet de notre mission. Cent mille bras sont armĂ©s pour vous dĂ©fendre.

Mais de tout tems, on s’est servi des hommes Ă  grand caractĂšre pour faire les rĂ©volutions
 Quand on n’a plus besoin d’eux, on les brise comme un verre
 Il Ă©toit naturel, Marat, que j’éprouva ce sort. Au reste, lorsque je me suis dĂ©vouĂ© Ă  la cause du peuple, je me suis attendu, non seulement Ă  l’ingratitude des hommes, mais encore Ă  toutes sortes de persĂ©cutions
 J’attends la mort de sang froid mes ennemis pourront assouvir de plus en plus leur rage sur moi : je dirai toujours la vĂ©ritĂ©, et mon respect pour la constitution rĂ©publicaine sera ma vengeance.

Nota. Ceux qui voudront se procurer l’adresse que j’ai prĂ©sentĂ©e Ă  la Convention nationale au nom de la Section des Gravilliers, de celle de Bonne-nouvelle, et du Club des Cordeliers, et plusieurs autres discours que j’ai prononcĂ© dans dĂ©ffĂ©rentes Ă©glises de Paris, notamment celui sur les moyens de sauver la France et la libertĂ©, en trouveront des exemplaires Ă  mon domicile, rue Aumaire, n°, 130, cloĂźtre Saint-Nicolas-des-Champs, par le petit escalier au second. J’annonce un Almanach rĂ©publicain pour l’annĂ©e 1794, troisiĂšme de la RĂ©publique Française.

Je soussignĂ© certifie que la rĂ©ponse de Jacques Roux Ă  Marat, Ă©toit imprimĂ©e avant l’assassinat commis sur la personne de l’Ami du Peuple. SignĂ©, CAMPENON.

De Gracchus Babeuf, Le Manifeste des PlĂ©bĂ©iens, en octobre 1794 :

Il est temps que le Peuple, foulĂ© et assassinĂ©, manifeste sa volontĂ© pour que la misĂšre elle-mĂȘme soit anĂ©antie. Qu’il proclame son Manifeste. Qu’il prouve que la dĂ©mocratie est l’obligation de remplir, par ceux qui ont trop, tout ce qui manque Ă  ceux qui n’ont point assez ! (
)
L’Ă©ducation est une monstruositĂ© lorsqu’elle est inĂ©gale, lorsqu’elle est le patrimoine exclusif d’une portion de l’association ; puisqu’alors elle devient la main de cette portion, un amas de machines, une provision d’armes de toutes sortes, Ă  l’aide desquelles cette premiĂšre portion combat l’autre qui est dĂ©sarmé  Nul ne peut par l’accumulation de tous les moyens priver l’autre de l’instruction nĂ©cessaire pour son bonheur ; l’instruction doit-ĂȘtre commune.

De Gracchus Babeuf, Le tribun du Peuple - 21 novembre 1795 :

Tu m’accordes le fond des principes sur le fameux droit de propriĂ©tĂ©. Tu conviens avec moi de l’illĂ©gitimitĂ© de ce droit.Tu affirmes que c’est une des plus dĂ©plorables crĂ©ation de l’erreur humaine. Tu reconnais aussi que c’est de lĂ  que dĂ©coulent tous nos vices, nos passions, nos crimes, nos maux de toutes espĂšces.

Quand ce peuple est Ă©clairĂ©, capable d’entendre et disposĂ© par sa position Ă  saisir avec aviditĂ© cette vĂ©ritĂ© prĂ©cieuse :les fruits sont Ă  tous, la terre Ă  personne ; et quand Antonelle se trouve lĂ  et lui dit encore l’état de communautĂ© est le seul juste, le seul bon ; hors de cet Ă©tat il ne peut exister de sociĂ©tĂ©s paisibles et vraiement heureuse ; je ne vois pas pourquoi ce Peuple, qui veut nĂ©cessairement son bien, qui veut par consĂ©quent tout ce qui est juste et bon, ne pourrait pas ĂȘtre amenĂ© Ă  prononcer solennellement son vƓu pour vouloir vivre dans le seul Ă©tat de sociĂ©tĂ© paisible et vraiement heureuse. Loin qu’on puisse dire, Ă  l’époque oĂč l’excĂšs de l’abus du droit de propriĂ©tĂ© est portĂ© au dernier pĂ©riode : loin qu’on puisse dire alors que cette fatale institution a des racines trop profondes, il me semble qu’au contraire, qu’elle perd le plus grand nombre de ses filaments, qui, ne liant plus ensembles les soutiens principaux, exposent l’arbre au plus facile Ă©branlement. Faites beaucoup d’impropriĂ©taires, abandonnez-les Ă  la dĂ©vorante cupiditĂ© d’une poignĂ©e d’envahisseurs, les racines de la fatale institution de la propriĂ©tĂ© ne sont plus inextricables. BientĂŽt les dĂ©pouillĂ©s sont portĂ©s Ă  rĂ©flĂ©chir et Ă  reconnaĂźtre que c’est une grande vĂ©ritĂ©, que les fruits sont Ă  tous et la terre Ă  personne ; que nous sommes perdus que pour l’avoir oubliĂ© ; que c’est une bien folle duperie, de la part de la majoritĂ© des Citoyens, de rester l’esclave et la victime de l’oppression de la minoritĂ© ; qu’il est plus que ridicule de ne point s’affranchir d’un tel joug, et de ne point embrasser l’état d’association, seul juste, seul bon, seul conforme aux purs sentiments de la nature ; l’état hors duquel il ne peut exister de sociĂ©tĂ©s paisibles et vraiement heureuses. La RĂ©volution française nous a donnĂ© preuves sur preuves que les abus, pour ĂȘtre anciens, n’étaient point indĂ©racinables ; qu’au contraire ce fut leur excĂšs et la lassitude de leur longue existence qui en a sollicitĂ© plus impĂ©rativement le destruction. La RĂ©volution nous a donnĂ© preuves sur preuves que le Peuple Français pour ĂȘtre un grand et vieux Peuple, n’est point pour cela incapable d’adopter les plus grands changements dans ses institutions, de consentir aux plus grands sacrifices pour les amĂ©liorer. N’a-t’-il pas tout changĂ© depuis 89, exceptĂ© cette seule institution de la propriĂ©tĂ© ?

De Sylvain MarĂ©chal, le Manifeste de Egaux en mars 1796 :

PEUPLE DE FRANCE !

Pendant quinze siĂšcle tu as vĂ©cu esclave, et par consĂ©quent malheureux. Depuis six annĂ©es tu respires Ă  peine, dans l’attente de l’indĂ©pendance, du bonheur et de l’égalitĂ©.

L’EgalitĂ© ! premier vƓu de la nature, premier besoin de l’homme, et principal nƓud de toute association lĂ©gitime ! Peuple de France ! tu n’as pas Ă©tĂ© plus favorisĂ© que les autres nations qui vĂ©gĂštent sur ce globe infortunĂ© !... Toujours et partout la pauvre espĂšce humaine livrĂ©e Ă  des anthropophages plus ou moins adroits, servit de jouet Ă  toutes les ambitions, de pĂąture Ă  toutes les tyrannies. Toujours et partout, on berça les hommes de belles paroles : jamais et nulle part ils n’ont obtenu la chose avec le mot. De temps immĂ©morial on nous rĂ©pĂšte avec hypocrisie, les hommes sont Ă©gaux, et de temps immĂ©morial la plus avilissante comme la plus monstrueuse inĂ©galitĂ© pĂšse insolemment sur le genre humain. Depuis qu’il y a des sociĂ©tĂ©s civiles, le plus bel apanage de l’homme est sans contradiction reconnu, mais n’a pu encore se rĂ©aliser une seule fois : l’égalitĂ© ne fut autre chose qu’une belle et stĂ©rile fiction de la loi. Aujourd’hui qu’elle est rĂ©clamĂ©e d’une voix plus forte, on nous rĂ©pond : Taisez-vous misĂ©rables ! l’égalitĂ© de fait n’est qu’une chimĂšre ; contentez-vous de l’égalitĂ© conditionnelle ; vous ĂȘtes tous Ă©gaux devant la loi. Canaille que te faut-il de plus ? Ce qu’il nous faut de plus ? LĂ©gislateurs, gouvernants, riches propriĂ©taires, Ă©coutez Ă  votre tour.

Nous sommes tous Ă©gaux, n’est-ce pas ? Ce principe demeure incontestĂ©, parce qu’à moins d’ĂȘtre atteint de folie on ne saurait dire sĂ©rieusement qu’il fait nuit quand il fait jour.

Eh bien ! nous prĂ©tendons dĂ©sormais vivre et mourir Ă©gaux comme nous sommes nĂ©s ; nous voulons l’égalitĂ© rĂ©elle ou la mort ; voilĂ  ce qu’il nous faut.

Et nous l’aurons cette Ă©galitĂ© rĂ©elle, Ă  n’importe quel prix. Malheur Ă  qui ferait rĂ©sistance Ă  un vƓu aussi prononcĂ© !

La rĂ©volution française n’est que l’avant-courriĂšre d’une autre rĂ©volution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la derniĂšre.

Le peuple a marchĂ© sur le corps aux rois et aux prĂȘtres coalisĂ©s contre lui : il en fera de mĂȘme aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartuffes politiques assis Ă  la place des anciens.

Ce qu’il nous faut de plus que l’égalitĂ© des droits ?

Il nous faut non pas seulement cette Ă©galitĂ© transcrite dans la DĂ©claration des droits de l’homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons Ă  tout pour elle, Ă  faire table rase pour nous en tenir Ă  elle seule. PĂ©rissent, s’il le faut, tous les arts pourvu qu’il nous reste l’égalitĂ© rĂ©elle !

LĂ©gislateurs et gouvernants qui n’avez pas plus de gĂ©nie que de bonne foi, propriĂ©taires riches et sans entrailles, en vain essayez-vous de neutraliser notre sainte entreprise en disant : Ils ne font que reproduire cette loi agraire demandĂ©e plus d’une fois dĂ©jĂ  avant eux.

Calomniateurs, taisez-vous à votre tour, et, dans le silence de la confusion, écoutez nos prétentions dictées par la nature et basées sur la justice.

La loi agraire ou le partage des campagnes fut le vƓu instantanĂ© de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutĂŽt que par la raison. Nous tendons Ă  quelque chose de plus sublime et de plus Ă©quitable, le bien commun ou la communautĂ© des biens ! Plus de propriĂ©tĂ© individuelle des terres, la terre n’est Ă  personne. Nous rĂ©clamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont Ă  tout le monde.
Nous dĂ©clarons ne pouvoir souffrir davantage que la trĂšs grande majoritĂ© des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l’extrĂȘme minoritĂ©.

Assez et trop longtemps moins d’un million d’individus dispose de ce qui appartient Ă  plus de vingt millions de leurs semblables, de leur Ă©gaux.

Qu’il cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire ! Disparaissez enfin, rĂ©voltantes distinctions de riches et de pauvre, de grands et de petits, de maĂźtres et de valets, de gouvernants et de gouvernĂ©s.

Qu’il ne soit plus d’autre diffĂ©rence parmi les hommes que celles de l’ñge et du sexe. Puisque tous ont les mĂȘmes besoins et les mĂȘmes facultĂ©s, qu’il n’y ait donc plus pour eux qu’une seule Ă©ducation, une seule nourriture. Ils se contentent d’un seul soleil et d’un mĂȘme air pour tous : pourquoi la mĂȘme portion et le mĂȘme qualitĂ© d’aliments ne suffiraient-elles pas Ă  chacun d’eux ?

Mais dĂ©jĂ  les ennemis d’un ordre des choses le plus naturel qu’on puisse imaginer, dĂ©clament contre nous.

Désorganisateurs et factieux, nous disent-ils, vous ne voulez que des massacres et du butin.

PEUPLE DE FRANCE !

Nous ne perdrons pas notre temps Ă  leur rĂ©pondre, mais nous te dirons : la sainte entreprise que nous organisons n’a d’autre but que de mettre un terme aux dissensions civiles et Ă  la misĂšre publique.
Jamais plus vaste dessein n’a Ă©tĂ© conçu et mis Ă  exĂ©cution. De loin en loin quelques hommes de gĂ©nie, quelques sages, en ont parlĂ© d’une voix basse et tremblante. Aucun d’eux n’a eu le courage de dire la vĂ©ritĂ© tout entiĂšre.

Le moment des grandes mesures est arrivĂ©. Le mal est Ă  son comble ; il couvre la face de la terre. Le chaos, sous le nom de politique, y rĂšgne depuis trop de siĂšcles. Que tout rentre dans l’ordre et reprenne sa place.

A la voix de l’égalitĂ©, que les Ă©lĂ©ments de la justice et du bonheur s’organisent.

L’instant est venu de fonder la RĂ©publique des Egaux, ce grand hospice ouvert Ă  tous les hommes. Les jours de la restitution gĂ©nĂ©rale sont arrivĂ©s. Familles gĂ©missantes, venez vous asseoir Ă  la table commune dressĂ©e par la nature pour tous ses enfants.

PEUPLE DE FRANCE !

La plus pure de toutes les gloires t’était donc rĂ©servĂ©e ! Oui, c’est toi qui le premier dois offrir au monde ce touchant spectacle.
D’anciennes habitudes, d’antiques prĂ©ventions voudront de nouveau faire obstacle Ă  l’établissement de la RĂ©publique des Egaux. L’organisation de l’égalitĂ© rĂ©elle, la seule qui rĂ©ponde Ă  tous les besoins, sans faire de victimes, sans coĂ»ter de sacrifices, ne plaira peut-ĂȘtre point d’abord Ă  tout le monde.

L’égoĂŻste, l’ambitieux frĂ©mira de rage. Ceux qui possĂšdent injustement crieront Ă  l’injustice. Les jouissances exclusives, les plaisirs solitaires, les aisances personnelles causeront de vifs regrets Ă  quelques individus blasĂ©s sur les peines d’autrui. Les amants du pouvoir absolu, les vils suppĂŽts de l’autoritĂ© arbitraire ploieront avec peine leurs chefs superbes sous le niveau de l’égalitĂ© rĂ©elle. Leur vue courte pĂ©nĂ©trera difficilement dans le prochain avenir du bonheur commun ; mais que peuvent quelques milliers de mĂ©contents contre une masse d’hommes tous heureux et surpris d’avoir cherchĂ© si longtemps une fĂ©licitĂ© qu’ils avaient sous la main ?

DĂšs le lendemain de cette vĂ©ritable rĂ©volution, ils se diront tout Ă©tonnĂ©s : En quoi ! le bonheur commun tenait Ă  si peu ? Nous n’avions qu’à le vouloir. Ah ! pourquoi ne l’avons-nous pas voulu plus tĂŽt. Oui sans doute, un seul homme sur la terre plus riche, plus puissant que ses semblables, que ses Ă©gaux, l’équilibre est rompu ; le crime et le malheur sont sur la terre.

PEUPLE DE FRANCE !

A quel signe dois-tu donc reconnaĂźtre dĂ©sormais l’excellence d’une constitution ? ...Celle qui tout entiĂšre repose sur l’égalitĂ© de fait est la seule qui puisse te convenir et satisfaire Ă  tous tes voeux.
Les chartes aristocratiques de 1791 et de 1795 rivaient tes fers au lieu de les briser. Celle de 1793 Ă©tait un grand pas de fait vers l’égalitĂ© rĂ©elle ; on n’en avait pas encore approchĂ© de si prĂšs ; mais elle ne touchaient pas encore le but et n’abordait point le bonheur commun, dont pourtant elle consacrait solennellement le grand principe.

PEUPLE DE FRANCE !

Ouvre les yeux et le coeur Ă  la plĂ©nitude de la fĂ©licitĂ© : reconnais et proclame avec nous le RĂ©publique des Egaux.

Sylvain Maréchal

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