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Luttes de classe en France en février 1946 - Matière et Révolution
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Luttes de classe en France en février 1946

mercredi 19 août 2015, par Robert Paris

Luttes de classe en France en février 1946

De Gaulle, l’homme de la politique d’indépendance par rapport à l’impérialisme américain, a démissionné depuis janvier 1946. Son départ n’a rien changé de fondamental ni dans la politique intérieure, ni dans la politique extérieure française. Le tripartisme, c’est-à-dire la coalition P.C.F.-P.S.-M.R.P., qui lui a succédé représentait non seulement « l’union sacrée » de tous les partis qui se sont faits les défenseurs de l’ordre bourgeois pour remettre en selle le capitalisme français, mais aussi la volonté de celui-ci de continuer la même politique par rapport à l’U.R.S.S. et aux U.S.A. pour sauvegarder son indépendance. Mais, en 1947, la situation du capitalisme français lui permet d’envisager d’accepter l’aide Marshall, sans risquer d’avoir à se soumettre corps et biens à l’impérialisme U.S. D’autant que la tension renaissante entre l’Est et l’Ouest ne peut que la pousser à resserrer ses liens avec les tous-puissants U.S.A.

Dans le cadre du nouveau rapport de forces qui tend à s’instaurer dans le monde, la présence de ministres communistes dans le gouvernement bourgeois d’un pays occidental devient de plus en plus anachronique. De ce point de vue, l’éviction des ministres P.C.F., si elle n’est pas encore à l’ordre du jour en avril-mai 47, est néanmoins déjà inscrite dans révolution des rapports internationaux qui conduira à la rupture Est-Ouest en 1948.

Sur le plan intérieur, la situation est difficile. Difficile surtout pour les ouvriers. Pour remettre l’économie capitaliste sur pied, l’Etat bourgeois n’hésite pas à appauvrir l’ensemble de la population en faisant fonctionner sans discontinuer la planche à billets. L’inflation est galopante et la hausse du coût de la vie dépasse en moyenne 10 % par MOIS !

Bien entendu le gouvernement déclare mener une politique de stabilisation en instituant le blocage des salaires et le blocage des prix. De fait, depuis la guerre les conventions collectives qui déterminaient les salaires minimums sont remisées. C’est le gouvernement qui fixe directement le salaire minimum de tous les ouvriers, y compris de ceux du secteur privé.

Quant aux prix, ils ne cessent de monter.

Pendant la guerre les denrées étaient contingentées et taxées. Au fur et à mesure qu’elles réapparaissent sur le marché c’est au prix du marché noir. La taxation des prix est inexistante, par contre celle des salaires demeure.

Cela ne va pas sans entraîner une certaine agitation ouvrière. Mais les syndicats condamnent et, pour un temps, réussissent à étouffer cette agitation. Un exemple suffit à le montrer.

Le 1er mai 1945, alors que la guerre n’est pas terminée, puisque l’armistice sera signée le 8 mai, les syndicats montrent bien le sens qu’ils entendent donner à l’action ouvrière.

Il faut produire d’abord, revendiquer ensuite. Le défilé du 1er mai est un vaste carnaval où se succèdent sans fin des chars montrant les ouvriers au travail, tapant sur des enclumes aux accents de « La Marseillaise » et parmi une floraison de drapeaux tricolores. La grève y est condamnée comme étant « l’arme des trusts ».

Les dirigeants de la C.G.T. affirment que « forte de ses 5 millions d’adhérents, la C.G.T. saura imposer une politique de blocage des prix ». Les murs du métro sont couverts d’affiches : « Retroussons nos manches, ça ira encore mieux. » Mais les prix ne cessent d’augmenter. Fin janvier 1946, les rotativistes de la presse entrent en grève malgré les consignes syndicales. Ils sont calomniés par le P.C.F., leur grève est sabotée. On verra même L’Humanité, qui, au lendemain de cette grève, ne recule devant aucune calomnie pour la salir, paraître avec un « blanc », les rotativistes .ayant décidé de « censurer » un article particulièrement scandaleux du quotidien du Parti Communiste Français.

Le 2 juin 1946 doivent avoir lieu les élections législatives. Le P.C.F. sent le mécontentement ouvrier, et devant la hausse continue du coût de la vie réclame des augmentations de 25%.

En août 1946, après les élections, les prix montent toujours mais les salaires restent quasiment bloqués. La seule concession que le ministre communiste du Travail, Ambroise Croizat, obtient du gouvernement, à la grande satisfaction du patronat, c’est que les travailleurs puissent augmenter leurs salaires en crevant les plafonds de production.

Pour ceux qui croient que les rapports entre les ouvriers, d’un côté, les patrons et la maîtrise de l’autre vont changer, Croizat, dirigeant stalinien de la Fédération des métaux et ministre du Travail, précise : « Il a été parlé d’un établissement d’Etat dans lequel on voulait faire élire les cadres par le personnel : c’est la preuve qu’on n’a rien compris au véritable rôle des comités mixtes. Il ne s’agit pas pour eux de diriger les entreprises, mais d’aider à les rénover par une production accrue. Il y a des patrons, des directeurs responsables de la production. C’est à eux alors de choisir leurs cadres, ceux à qui sont confiés les postes, à tous les échelons, sans quoi il n’y aurait plus d’autorité. Les comités mixtes sont avant tout l’expression du patriotisme dans le travail » » (La Vie Ouvrière, 7 juin 1946). « À Waziers, Thorez cite en exemple les métallos qui renoncent à leurs vacances pour fabriquer des marteaux-piqueurs. La Tribune, organe du syndicats des mineurs du Pas-de-Calais, publie dans la rubrique “Des artisans de la Renaissance française”, le nom des ouvriers qui ont augmenté le rendement. La durée du travail se ressent de cette “émulation”. Une circulaire est adressée par le secrétaire d’Etat communiste au Travail, Patinaud, à ses inspecteurs pour ne pas s’en tenir à l’officielle semaine des 40 heures et recommander la semaine des 48 heures. »

Les quelques grèves qui éclatent en 1945 et 1946 sont violemment dénoncées par la CGT et le PCF. Lorsqu’en décembre 1945 éclate une grève des fonctionnaires, Thorez, qui est ministre de la Fonction publique, refuse de donner satisfaction aux grévistes. En janvier 1946, les rotativistes de la presse remettent en cause le blocage des salaires et Thorez s’écrie au conseil des ministres : « Ce sont des anarchistes qui se sont déshonorés pendant la guerre ! Jamais je n’ai entendu parler d’un ouvrier du Livre qui ait refusé d’imprimer le Pariser Zeitung. »

Deux grandes grèves ont marqué l’année 1946 : celle des rotativistes en février, et en Août, celle des postiers qui avait abouti à la formation d’un syndicat indépendant, toutes deux déclenchées malgré l’opposition du PCF et de la CGT (alors unitaire). Le début de l’année 1947 avait vu l’agitation se propager chez Renault, mais les grèves y restaient isolées, locales : débrayages à l’entretien, au modelage fonderie, parmi les tourneurs, etc., et elles eurent des résultats variables - échec, ou augmentations de 1, 2 à 4 francs de l’heure - mais toujours dérisoires, en regard de ce que la CGT et Frachon considéraient en décembre 1946 comme le minimum vital, c’est-à-dire 7 000 francs par mois, ce qui supposait une augmentation générale des salaires de 10 francs de l’heure.

1er février : grève de la presse parisienne. A la radio, le ministre Croizat s’en prend violemment aux grévistes.

Juillet 1946 : grève des postiers

Lors de la grève des postiers d’août 1946, grève victorieuse déclenchée par des militants anarcho-syndicalistes de la tendance Force Ouvrière de Bordeaux, malgré l’opposition de la fédération CGT contrôlée par le PCF, Monmousseau écrit dans L’Humanité (5 août) : « Les premières informations que nous recevons démontrent qu’une poignée d’agents, répartis dans différents centres, qui sous l’Occupation collaborèrent avec Pétain, sont à la base du mouvement d’indiscipline qui risque de compromettre les postiers et la CGT aux yeux de la population française. »

Notons au passage que si le PCF, entre 1945 et 1947, traite les grévistes de « fascistes », de véritables fascistes pullulent encore dans l’appareil d’Etat et dans la direction et l’encadrement des entreprises avec la complicité du PCF. Même si nous pensons que l’élimination politique d’ennemis de la classe ouvrière ne change pas la nature de l’appareil d’Etat, il est clair que la présence de ministres du PCF au gouvernement n’a même pas servi à les mettre hors d’état de nuire.

Texte 1

Texte 2

Texte 3

Texte 4

Les actualités de février 1946 en films

Fête de l’Humanité en 1946

Discours de Thorez

Maurice Thorez

Thorez, chef du PCF et ministre d’Etat de De Gaulle, déclare : "Le programme à appliquer n’est pas le programme communiste. Nous n’avons pas à demander actuellement l’application du programme communiste, puisque nous sommes unis dans le CNR avec d’autres partis non communistes. Nous faisons honneur à la signature que nous avons apposée au bas du programme du CNR au mois de mars 1944. (…) Il y a un gouvernement, il doit y avoir une armée, une seule ; il doit y avoir une police, une seule. (…) Tous les groupes armés doivent disparaître. (…) Les nationalisations, nous l’avons dit à Ivry, et nous le répéterons, ne sont nullement du socialisme ou du communisme : ce sont des mesures de caractère démocratique figurant au programme du Parti radical depuis plus d’un demi siècle. Elles ne sont nullement une mesure d’expropriation. (…) Le Parti a connu un grand succès aux dernières élections municipales. En moyenne, un Français ou une Française sur quatre a voté pour les listes présentées ou soutenues par notre Parti communiste. A Paris, la proportion est d’un sur trois. Dans la banlieue parisienne, les listes communistes ou soutenues par les communistes ont obtenu dès le premier tour près de 60% des suffrages exprimés. Nos militants administrent 60 des 80 communes du département de la Seine. Pour la première fois, des villes de plus de 100.000 habitants (Nantes, Reims, Toulon) ont un maire communiste. De même pour une dizaine de préfectures (dont Limoges, Nimes, Périgueux, Ajaccio, Tarbes) et une vingtaine de sous-préfectures. La statistique officielle a dû reconnaître que nous étions devenus le premier parti dans l’administration des villes de plus de 4.000 habitants. (…) Le chiffre de nos adhérents est en progression constante. En février 1934, nous étions 45.000 ; en janvier 1936 80.000 ; en décembre 1937 340.000 ; à ce jour notre trésorier a délivré 986.727 cartes. Nous allons vers le million. (…) Notre conclusion, c’est que, tous ensemble Français et Françaises, nous devons nous atteler résolument à la tâche, tous ensemble et sans tarder, nous devons entreprendre un effort tenace et prolongé afin de : Relever notre économie nationale ; Produire et rétablir nos échanges avec l’extérieur ; Acheter et vendre ; Refaire effectivement la grandeur de la France (…) »

Extraits du discours de Maurice Thorez à Waziers, aux mineurs de charbon, le 21 juillet 1945 :

« C’est en 1934, que nous avons proposé, lancé et fait triompher l’idée du Front populaire pour la liberté. (…) Nous avons proposé le Front français, l’union de tous les Français. (…) Les deux cent familles, les trusts (…) se mirent à saboter l’économie nationale, à provoquer les grèves comme le rappelait tout à l’heure Martel. C’est vrai que nous seuls, les communistes, avons eu assez d’autorité pour pouvoir, en juin 1936, mettre en terme aux grèves, que nous seuls pouvions avoir assez d’autorité pour dire, il y a cinq mois : il faut en finir avec jeux de guerre civile (…) La vérité sur 1939 : vous vous souvenez encore de ces journaux, chers camarades : la trahison de Staline, la trahison russe, la trahison des communistes ? (…) En vérité, c’est un traquenard que l’on tendait à l’Union soviétique. On prétendait engager la guerre, une guerre où la Pologne devait s’effondrer rapidement, comme ce fut le cas, et ainsi les armées hitlériennes pourraient déferler rapidement à travers toute l’Union soviétique. L’Armée rouge avait été mise dans l’impossibilité de préparer sa mobilisation, l’Armée rouge était dans l’impossibilité de faire face à l’agression. (…) De Londres, le général De Gaulle lançait son appel, organisait les « Forces françaises libres ». Nous menions la bataille de la Résistance à l’intérieur de notre pays (…) Aujourd’hui, chers camarades, de graves périls nous menacent dans le domaine de la production. On ne le sait pas assez. (…) Le problème décisif de l’heure, c’est le problème de la production. Vous le savez déjà, chers camarades, c’est ce qui m’a amené à Waziers, c’est pourquoi le Bureau politique m’a envoyé vous parler, à vous, les mineurs. J’aborde ici une partie importante de mon rapport, la question du charbon. (…) Je voudrais établir un fait pour montrer l’effort des mineurs. En janvier, la production brute s’était élevée à 2.700.000 tonnes contre, en 1936, une production mensuelle de 3.400.000 tonnes, c’est-à-dire 80% de la production. (…) Il est vrai qu’il s’est produit un fléchissement à partir d’avril, fléchissement dans la production et fléchissement dans le rendement. Il y a diverses causes à cela : ravitaillement défectueux, manque de vêtements, et en raison d’un mécontentement plus ou moins justifié contre l’insuffisance de l’épuration. Il y a aussi des grèves, très peu justifiées. (…) Tout cela entraîne, dans un métier comme le métier de mineur, une certaine désorganisation. (…) Il faut donner aux ouvriers mineurs de fond un certain salaire (…) Le prix à la tâche. On a accordé la possibilité d’une majoration qui peut aller jusqu’à 60% (…) L’essentiel est d’obtenir du charbon et, pour obtenir du charbon, il faut payer les sommes fixées. (…) Il faut ici, chers camarades, saluer le sacrifice de vos camarades de la métallurgie qui viennent de renoncer à leurs vacances payées pour vous fabriquer des marteaux-piqueurs. Ce sont les mêmes camarades qui, l’hiver dernier, aux Forges et Ateliers de Meudon, manquant de courant électrique dans le jour, avaient demandé et obtenu de leur direction, de travailler la nuit par un froid rigoureux sans supplément de salaire pour pouvoir produire pour vous. (…) A propos de la coupe à terre, pourquoi ne pas généraliser les 3X8 : deux postes au charbon, le troisième au remblai ? (…) Nous savons que les avis des ouvriers peuvent bien souvent influencer d’une façon très favorable les décisions des ingénieurs. Je pense qu’en définitive la décision reste à l’ingénieur et qu’une décision doit être appliquée sur l’ordre de l’ingénieur et qu’une décision doit être appliquée sur l’ordre de l’ingénieur, autrement il n’y a pas d’autorité possible, d’exploitation possible. (…) Il y a d’autres raisons de la crise du charbon sur lesquelles je voudrais m’expliquer aussi ouvertement et aussi franchement. Ce sont celles qui tiennent à l’effort insuffisant des mineurs eux-mêmes, à votre effort à vous. (…) Il y a des causes de mécontentement, mais ce n’est pas une raison pour ralentir l’effort. Il faut au contraire le développer et briser tous les obstacles. Vous croyez que les camarades de la Loire sont contents quand on leur envoie comme directeur l’ancien directeur épuré des Mines de Dourges ? Ils ne sont pas contents non plus et vous croyez qu’ils ont dit pour cela : nous faisons la grève ? Non. Martel a eu raison tout à l’heure de stigmatiser de telles attitudes. Ils n’ont pas cédé au courant public de démagogie et de vaine popularité. Comme disait le camarade Staline, nous ne craignons pas les difficultés, nous sommes faits pour surmonter les difficultés et nous les surmonterons. (…) Il y a pas mal d’exemples de mineurs qui prétendent ne pas forcer à la production, ne pas pousser à la production et pas seulement parce qu’ils ont crainte de voir baisser les prix à la tâche. (…) Ils ne veulent pas paraître pour des macas. (…) Les macas, chers camarades, c’étaient ceux qui forçaient à la production pour le profit du patron au détriment de leurs frères, les ouvriers mineurs. (…) Il y a des camarades qui disent : « Mais si je travaille davantage, je donne davantage aux actionnaires puisqu’il reste des actionnaires. » C’est une erreur, chers camarades. (…) Si vous produisez beaucoup, c’est seulement dans l’intérêt du pays, et c’est dans votre propre intérêt. Et puis, je veux revenir sur la question des absences. On parle, on donne beaucoup de raisons, de prétextes, à ce propos. Je dois vous dire, chers camarades, que je ne suis pas tout à fait convaincu des raisons qu’on donne pour justifier les absences. (…) On s’absente trop facilement, pour un oui, pour un non et un mineur qui a le goût de son métier sait très bien que tant d’absences entraînent une désorganisation complète du travail. Les camarades présents sont les premiers à en souffrir. L’absence est justifiée ou n’est pas justifiée. Au lieu de produire, on désorganise la production, on fait tort à ses camarades et pour quelle raison ? Parfois pour un oui, pour un non, pour une égratignure. Je dis que c’est un scandale. Je ne peux pas comprendre, par exemple, que des délégués à la Caisse de secours puissent donner des billets de malade sans journée de malade. (…) Chers camarades, celui qui a le billet de malade sans journée de malade, il a aussi son ravitaillement ; il a aussi les litres de vin, il a aussi la viande ; il mange la part de ses camarades. Ce n’est pas possible, on ne peut pas continuer comme cela. Il faut avoir plus de conscience. Je vais vous dire, mes chers camarades, que, dans le bassin de la Loire, la même question s’est posée pendant l’hiver, quand il y a eu tant de grippes, quand il y a eu tant de difficultés alimentaires. Le syndicat a réuni les délégués des Caisses de secours et leur a dit : « Epluchez les billets de malade et discutez avec les médecins » et on leur a dit : « Ces médecins, pour la plupart, ne sont pas vos amis. Ces médecins, ils donnent facilement les billets. (…) Ils poussent à la désorganisation. » Il va y avoir des élections à la Caisse de secours. Le syndicat doit demander que ces questions soient posées largement, et dire aux délégués des Caisses de secours que vous allez élire : « Il faut être intransigeant ; c’en est fini avec de telles méthodes, parce que c’est de l’anarchie, un encouragement à la paresse. » Voici un autre cas. On m’a signalé l’autre jour que dans un puits, le puits de l’Escarpelle, une quinzaine de jeunes gens, des galibots, ont demandé de partir à six heures pour aller au bal. Je dis que c’est inadmissible. (…) Ici, chers camarades, je le dis en toute responsabilité, au nom du Comité central, au nom des décisions du Congrès du Parti, je le dis franchement : il est impossible d’approuver la moindre grève, surtout lorsqu’elle éclate comme la semaine dernière, aux mines de Béthune, en dehors du syndicat et contre le syndicat. On a pris des sanctions. Sur quatre porions, on en a réintégré deux, en les rétrogradant d’ailleurs. (…) Je le dis tout net : si nous n’appliquons pas les décisions de notre propre syndicat (…) nous allons à l’anarchie, nous faciliterons les provocations contre les mineurs, contre la classe ouvrière et contre la République. Eh bien ! quelques camarades s’insurgent, ils déclenchent la grève au n°2 et dans toute la concession, si bien que nous avons perdu 30.000 tonnes de charbon au moins en une période où le pays a besoin de la moindre gaillette, à l’heure où nous fermons des usines, à l’heure où, dans la région parisienne, on arrête des entreprises faute de charbon et ces ouvriers dont on arrête les usines apprennent que dans un des trous essentiels du bassin minier du Pas-de-Calais, on fait grève parce que le nez du porion ne revient pas au délégué. C’est un scandale, c’est une honte, c’est une faute très grave contre le syndicat et l’intérêt des mineurs. Des sanctions ont été prises, peut-être pas dans les formes où elles devaient l’être contre le délégué mineur et son suppléant qui avaient couru les autres puits pour déclencher la grève. Je dis que le mal, ce n’est pas la sanction, le mal c’est que des communistes et des militants du syndicat des mineurs se soient exposés à de telles sanctions. Et, sous prétexte que l’on a sanctionné les délégué mineur, on recommence la grève jusqu’à jeudi soir et on aeu de la peine hier à faire reprendre le travail, bien que le ministre de la Production ait rapporté la sanction prise par le commissaire régional. Ce n’est pas ainsi qu’on travaille pour le pays. (…) Chers camarades, alors on veut à chaque fois faire la grève pour épurer ou pour soutenir. On pourrait au fond en définir le seul but : faire grève, pourvu qu’on ait un prétexte. (…) L’autre jour, on m’a parlé d’une grève possible des mécaniciens d’extraction. J’ai beaucoup de sympathie pour la mécanique d’extraction. C’est vraiment un travail qui comporte une lourde resposnabilité et on trouve chez les mécaniciens d’extraction une grande conscience professionnelle. Je pense qu’il faut leur assurer les meilleures conditions de salaire et de travail. Mais, là encore, pas par la grève. (…) Je vourdrais que ce que nous pensons au Comité central puisse passer dans la tête,dans le cœur de chacun de vous d’abord puis chez tous les mineurs, que produire, produire et encore produire, faire du charbon, c’est aujourd’hui la forme la plus élevée de votre devoir de classe, de votre devoir de Français. (…) La grande tâche des organisations communistes du Pas-de-Calais, c’est d’aller dans toutes les concessions de Béthune, il faut aller à Béthune, il faut réunir toutes les sections communistes, discuter avec chaque camarade et amener les délégués mineurs à reconnaître qu’ils ont commis une grande erreur, qu’ils doivent comprendre cette erreur et qu’ils ne doivent plus recommencer cette erreur. (…) Nous exigerons de chaque camarade le respect des décisions du 10e Congrès du Parti et le 10e Congrès du Parti a dit : « Il faut produire. »

Alors que les aviations américaine et anglaise en 1944 avaient bombardé massivement les villes et ports de France, avec comme cible les civils et particulièrement les quartiers populaires, faisant en quelques jours bien plus de victimes et de destructions que l’armée allemande tout au long du conflit, la CGT déclare, par la voix de Benoît Frachon à l’assemblée des cadres syndicaux de la région parisienne, « Nous avons accueilli avec joie nos alliés américains et anglais qui sont venus sur notre sol porter des coups sensibles à nos ennemis. (…) L’ennemi a semé sur notre sol des ruines innombrables, il a pillé et détruit. » (le 10 septembre 1944)

La bourgeoisie a conservé le pouvoir politique et social et les travailleurs sont seulement appelés à faire des sacrifices pour reconstruire le capital au nom de l’intérêt national… Le 27 mars 1945, Benoît Frachon écrit dans son rapport au comité national de la CGT : « Nous pourrions citer des centaines d’exemple qui démontrent que la classe ouvrière et les organisations de la CGT luttent avec ardeur et patriotisme pour la production. (…) Nous pouvons affirmer que la classe ouvrière française, dirigée par la CGT et l’ensemble de ses organisations, a lutté et lutte encore pour le redressement économique de la France et sa participation plus active à l’effort de guerre des Alliés. (…) La France a besoin d’une puissante armée nationale et républicaine présente sur les champs de bataille. ( …) Nous appelons à nouveau tous les ouvriers à travailler partout avec ardeur, avec abnégation. Nous leur demandons, en particulier dans les usines de guerre, d’accroître sans cesse leur rendement et de dépasser les plans de production prévus. Nous demandons à tous nos camarades de prendre l’initiative pour constituer partout des comités patriotiques de production. (…) Nous ne sommes pas les adversaires de plans d’avenir pour la restauration et la rénovation de notre industrie. (…) La CGT a demandé la mobilisation de toute la nation, de son industrie, pour l’effort de guerre. Cette demande est plus justifiée que jamais. (…) La CGT ne demande pas que les syndicats se substituent aux directions d’entreprise. La responsabilité de la marche d’une entreprise reste à sa direction. (…) La CGT ne réclame pas pour la classe ouvrière un régime privilégié. Nous savons parfaitement que les circonstances n’autorisent pas à prétendre à une vie facile. (…) Un jour, les porteurs de farine de la région parisienne cessent le travail. On s’émeut (…) Les semaines passent sans résultat. (…) Voici les charbonniers de Paris. Ils ont des salaires de 13 francs par heure. (…) A bout de patience, ils cessent le travail, on ne trouve rien d’autre à leur dire que leur geste est antipatriotique. Dans ces deux cas, dans d’autres aussi, les militants des unions départementales ont pris l’affaire en main. Ils ont demandé et obtenu que le travail reprenne. (…) Les faits démontrent que certaine catégorie de personnages fait tout pour créer des conditions favorables à l’éclosion des conflits. Nous avons bien connu cette situation de 1936 à 1938. Les patrons de combat, hostiles aux réformes, fait tout pour créer des conditions favorables à l’éclosion des conflits. »

Le 20 décembre 1945, Benoît Frachon écrit dans « La Vie Ouvrière » :

« Il y a quelques mois de cela, alors que la remise en ordre des salaires marchait avec quelque lenteur, dans plusieurs départements il y a eu des arrêts de travail d’une heure. Ce fut le cas dans les Bouches du Rhône. (…) De Saint-Etienne et du Pas de Calais nous sont parvenus des tracts et journaux incitant les mineurs à refuser de répondre à l’appel à la production lancé par des syndicats confédérés, ainsi que des appels à la grève. (…) Nos camarades ont chaque fois déjoué les provocations, mais elles peuvent se renouveler. (…) L’intérêt de la classe ouvrière commande que nous fassions un nouvel et constant effort pour liquider la division. Au moment où vont se renouveler les cartes syndicales, nous conseillons vivement à tous nos camarades d’attacher la plus grande importance à la liquidation des groupuscules qui ont vu le jour dans les entreprises. »

Benoît Frachon s’adresse aux mineurs à Valenciennes le 20 décembre 1945 :

« Il y a trois mois, à Lens, je parlais au nom de la CGT devant un imposant rassemblement de mineurs. Au nom du gouvernement, le ministre de la Production industrielle vous demandait, par un nouvel effort, de porter la production quotidienne, pour le bassin du Nord et du Pas de Calais, à 100.000 tonnes à la fin de l’année 1945. La CGT, les syndicats des mineurs vous invitaient à répondre favorablement à la demande qui vous était adressée par le représentant du gouvernement. Quelques mois auparavant, à Waziers, notre ami Maurice Thorez avait lancé aux mineurs son retentissant appel au développement de la production. (…) Il restait cependant à vaincre quelques incompréhensions, des résistances, des sabotages ouverts ou larvés qui n’étaient pas le fait de l’immense majorité des mineurs, lesquels avaient fort bien compris que leur devoir national ainsi que leur intérêt de prolétaires exigeaient l’augmentation de la production. (…) Je sais qu’en dépit du plus élémentaire bon sens il en est quelques uns qui poursuivent leurs campagnes systématiques contre l’augmentation du rendement. (…) Ne vous laissez pas intimider par les criailleries de ces braillards. (…) Demandez leur leurs états de service contre l’occupant. (…) On nous dit aussi que ces mêmes hommes étaient les plus acharnés adversaires du travail à la tâche et des primes. (…) Est-il un homme de bon sens qui saurait soutenir que l’équipe qui fait 5 tonnes mérite le même salaire que celle qui en fait 13 ? (…) Il est des fosses où les mineurs ont dépassé largement leur programme. En est-il de même dans ce bassin d’Anzin ? On vous l’a déjà dit : vous êtes en retard sur les autres bassins ; non seulement le programme n’a pas été dépassé, mais il s’en faut d’un millier de tonnes que vous l’ayez atteint. Dans un rapport que j’ai vu, on constate des manquements que nous dénonçons depuis six mois ; dans ce rapport, on parle de sabotage de l’outillage, d’outillage qui disparaît, on y parle d’absentéisme, dont la moyenne est de 21% et allant dans certaines fosses jusqu’à 39%. (…) Comment se peut-il que les choses en soient ainsi, camarades ! (…) Il serait du devoir de tous leurs camarades de les rappeler à l’honneur et défendre la collectivité contre les éclaboussures qui pourraient rejaillir sur eux d’actions individuelles peu recommandables. »

Dans L’Humanité du 7 août 1945, Benoît Frachon, alors qu’une fraction majoritaire de la CGT a basculé dans la grève, dénonce les grévistes des PTT :

« Les fonctionnaires, cheminots, les ouvriers des services publics, les ingénieurs et agents des cadres, les retraités ont satisfaction complète dans leurs revendications immédiates. Les travailleurs des PTT verront également le triomphe de revendications qu’on leur refusait depuis des mois, en même temps qu’on excitait leur mécontentement. (…) Devant de tels résultats, on comprend que toute la tourbe réactionnaire s’agite et cherche à nuire à une organisation qui remplit si bien sa tâche. (…) L’utilisation par les ennemis de la classe ouvrière de l’acte d’indiscipline de quelques éléments des PTT n’est qu’une resucée de ce que nous avons connu à plusieurs reprises. Quel meilleur moyen de discorde que d’entraîner une partie d’entre eux dans une grève, en utilisant un juste mécontentement et de leur opposer ceux qui ont respecté la discipline syndicale ? (…) Les travailleurs des PTT ne manqueront pas de régler démocratiquement, à l’intérieur de leur organisation et dans le cadre des statuts qui les régissent, les problèmes posés devant eux. Ils déjoueront toutes les manœuvres de division et feront échec à cette première tentative violente d’introduire dans la CGT des germes de conflit. Ce faisant, ils suivront la voie qu’a prise le Comité confédéral national. »

En 1946 :

Contre les délégués ouvriers de chez Alsthom... Benoît Frachon défend la carte de pain

Un ouvrier de l’usine Alsthom-Lecourbe écrit :

Le samedi 29 décembre, à l’usine Alsthom, dans chaque secteur des ouvriers ont eux-même établi des listes de protestation contre le rétablissement de la carte de pain. Des ouvriers ont demandé à la section syndicale d’intervenir au sujet de l’insuffisance de la ration, sans cela ils seraient obligés d’agir eux-mêmes.

Mercredi, à la première heure, a lieu un débrayage. Les délégués téléphonent à la locale. Lorrel arrive pour demander la reprise du travail et explique qu’on n’a pas de blé, que les Américains n’ont pas tenu leurs promesses, etc.

Plusieurs camarades ont répondu qu’il y avait du blé, qu’à la campagne il y avait encore des meules intactes.

Lorrel promet alors que la C.G.T. allait faire pression sur le gouvernement et qu’une délégation ira au Ministère du Ravitaillement. Nous formons une délégation de délégués ouvriers et d’ouvriers du rang, en tout 43, qui se rend au Bureau Confédéral, rue Lafayette ; elle est reçue par Henri Raynaud qui nous renvoie rue Timbaud à l’Union des Métaux.

La délégation ayant répondu qu’elle voulait frapper à la tête, il a commencé à crier puis a été chercher Frachon qui nous donnait du "cher camarade" et a recommencé le même laïus sur la situation difficile, etc. Les camarades insistant pour savoir ce qu’il comptait faire. La réponse est : "Ca fait 40 ans que je milite, ce n’est pas pour me faire engueuler dans notre (!?) propre maison".

La délégation se rend alors rue Timbaud à l’Union des Métaux. Hénaff la reçoit et donne la même réponse sur les temps difficiles, il se met lui aussi à rabrouer quelques ouvriers. Nahele demande si on était ici dans une maison de combat. Un ouvrier répond que si nous payions des cotisations, il était normal qu’on veuille être défendus.

Quelqu’un a dit à Frachon qu’il s’était bien voté les 1 000 francs d’indemnité parlementaire. Celui-ci a répondu que les communistes avaient voté contre et qu’ils ne les touchent pas ; que nous venions dans un but politique, que nous n’aurions pas dû faire un mouvement de grève, qu’il ne voulait recevoir qu’une petite délégation, que c’était de la provocation (!!), et qu’il a toujours combattu pour la classe ouvrière.

Nous allons ensuite au Ministère du Ravitaillement où on ne voulait laisser monter que quelques gars. Comme nous voulions entrer tous, on nous envoie rue de Varenne qu’on prévient de notre arrivée ; de nombreux agents attendaient, toutes les rues étaient barrées. Six ouvriers seulement sont reçus par le chef de cabinet ; là encore on leur dit qu’on ne pouvait pas grand-chose, qu’il fallait s’estimer heureux car la ration de pain aurait pu n’être que de 200 grammes, qu’on savait bien qu’il restait du blé à la campagne, mais qu’il le faudra pour la soudure au mois d’août".

A la suite de notre délégation au Bureau Confédéral, celui-ci a promis de demander l’augmentation de la ration des travailleurs. A la suite des protestations qui ont déjà eu lieu en province, les ouvriers de chez Alsthom donnent ainsi l’exemple dans la région parisienne de la résistance aux nouvelles mesures d’affamement. Benoît Frachon, dans L’Humanité du 4-01, reconnaît que "le pain constitue l’aliment de base des travailleurs... et qu’il est des ouvriers chargés de famille nombreuse qui ne peuvent acheter la viande que leur octroie le ravitaillement" ; mais il s’indigne contre les protestations des ouvriers et les montre comme fomentées par les syndicats chrétiens et le M.R.P. ! Il répète la même chose que tous les journaux bourgeois : il n’y a pas de blé, pas de devises... il n’y a qu’à serrer la ceinture.

Pourquoi Frachon dit-il aujourd’hui que la carte de pain est nécessaire, quand il y a six mois encore, L’Humanité affirmait tout le contraire ? Que croire ?

S’il n’y a pas de devises, pourquoi ont-ils voté le budget de la guerre, de la D.G.E.R., etc. ? Dans Combat du 19-12 nous lisons : "Les navires (venant d’Amérique chargés de blé) font route vers la France par le détroit de Magellan et la Terre de feu, car le gouvernement français ne dispose pas d’assez de devises pour solder leur passage par le Canal de Panama. Le voyage jusqu’aux ports français dure, dans ces conditions, 40 jours". Si cette affirmation est vraie, où passent les devises, sinon pour les nombreuses commandes de matériel d’armement ?

Entre l’alimentation des riches et des pauvres, il y a un fossé. Les premiers disposent d’une alimentation de luxe et vivent du marché noir. On devrait donc recenser les riches et les éliminer du ravitaillement en leur retirant les cartes d’alimentation.

Le marché noir prospère par le trafic et les stocks cachés chez les grossistes. On devrait donc inventorier les stocks et établir un contrôle par en bas de la répartition. Les dirigeants syndicaux ont-ils un boeuf sur la langue qu’ils ne parlent pas du contrôle indispensable des ouvriers, des ménagères, des paysans sur la production et la répartition ?

Si dans toutes usines les ouvriers faisaient montre d’autant d’énergie que ceux de chez Alsthom, au lieu de frapper à la porte des "responsables", ils pourraient d’ailleurs organiser directement ce contrôle en commençant par aller dépister et inventorier les stocks et les dépôts. Travailleurs, revendiquez le contrôle ouvrier sur la production et la répartition ! TOUTE LA POPULATION LABORIEUSE EST AVEC VOUS DANS CETTE VOIE.

Dans plusieurs ateliers de l’usine Citroën-Clichy, les ouvriers ont, d’eux-mêmes, débrayé pour protester contre la carte de pain de famine. De même chez Renault.

"De nombreuses manifestations ont eu lieu, hier, en province, contre le rétablissement de la carte de pain.

Des grèves de protestation contre la carte ont éclaté dans les usines d’Armentières, d’Halluin et de Fourmies. Les ouvriers protestent aussi contre l’insuffisance de la ration. A Fourmies et à Wigneries, les manifestants exigent des boulangers qu’ils vendent le pain sans tickets. A Rennes, dans la Somme, à La Rochelle-La Pallice des incidents analogues se sont produits". (Le Monde, 4-1-46)

Du 8 au 14 avril a lieu le 26e congrès de la CGT à Paris. Elle revendique le chiffre de 5 millions et demi d’adhérents. Le rapport de Benoît Frachon est adopté par 84,4% des voix. 5 octobre, promulgation du Statut général des fonctionnaires par le ministre Maurice Thorez. Début de la Guerre d’Indochine (19 novembre 1946). Légalisme, patriotisme, unitarisme c’est la ligne exposée par le mot d’ordre du comité central d’Ivry de janvier 1945 « Unir, combattre, travailler ». A l’évidence il y eu des flottements dans l’application de cette stratégie, nombre de militants semblaient plutôt convaincus que la révolution était au bout du fusil, des responsables comme Guingouin dans le Limousin possèdent un réel pouvoir sur les zones qu’ils ont libérées. C’est aussi dans cet esprit qu’il faut comprendre les succès de l’extrême gauche notamment trotskyste. Le PCF fait donc le pari d’être le Grand Parti Populaire issu de la Résistance, pour être selon le mot d’ordre de Thorez « l’initiateur et le conducteur de l’effort populaire pour la reconstruction de la France » et bâtir le « un socialisme à la française » (formule promise à un bel avenir). Dans ce sens la CGT va servir de pierre angulaire dans la construction de cette politique. Au bureau confédéral c’est Benoît Frachon qui mène le jeu même après le retour de Léon Jouhaux, son élection au poste secrétaire général révèle l’efficacité du travail accompli à tous les niveaux de l’organisation en clair les communistes sont les maîtres le recrutement s’accentue et à la fin de 1945 le cap des 5 millions de cartes est franchi. En octobre 1946 au terme d’une série de grèves les fonctionnaires se voient enfin dotés d’un droit syndical pour tous et d’un Statut de la Fonction publique qui reprend pour l’essentiel les dispositions élaborées par la centrale syndicale. Mais en acceptant de jouer le jeu de la « bataille de la production » le syndicalisme va tourner une page de son histoire, en acceptant de devenir un partenaire social par la cogestion des organismes sociaux et entreprenariales, la CGT concourt à la modification des règles du jeu social, à l’encadrement de la lutte de classes et a la disciplinarisation du prolétariat par la définition d’un intérêt commun entre employeurs et salariés. L’institutionnalisation du syndicalisme -dans le droit fil des ambitions de 1936-dessine un terrain neutre où l’affrontement entre capital et travail perd ses élans révolutionnaires. On peut affirmer que les staliniens ont sacrifié la CGT dans leur tactique politique. Les deux principales scissions qui auront lieu en témoignent (création de la CNT-F en mai 1946, décembre 1947 amorce de la scission CGT-FO)

Barta écrit en 1946 :

« Quelle est la signification politique de l’actuel Gouvernement ? Si la bourgeoisie veut utiliser à nouveau les services gouvernementaux des leaders staliniens (qui s’efforceront de démontrer à la bourgeoisie qu’elle ne peut pas gouverner sans eux), alors elle fera faire marche arrière au M.R.P. après l’élection du Président de la République, et nous reviendrons à un Gouvernement de coalition. Qu’elle se réserve cette éventualité, cela ressort clairement d’articles publiés par un journal comme Le Monde, qui reconnaît les concessions "qui sont allées très loin" des leaders staliniens, et les absout du "crime" d’avoir provoqué l’échec d’un Gouvernement d’union : c’est une porte ouverte pour une prochaine coalition.

Mais si, par contre, la bourgeoisie estime le moment favorable de constituer un Gouvernement sans Thorez, alors ce ne seront ni Blum, ni Bidault, mais De Gaulle qui sera SEUL capable de le mettre sur pied. Ainsi l’union nationale qui s’exprime maintenant dans un seul Parti et conserve par là une attache parlementaire, s’incarnera dans une seule personne, ANTIPARLEMENTAIRE.

Dans un cas comme dans l’autre, Blum aura constitué un premier essai de Gouvernement OUVERTEMENT au-dessus du Parlement. Quels que soient les services que les chefs staliniens pourraient encore rendre à la bourgeoisie, dans un nouveau Gouvernement de coalition, celle-ci sera finalement obligée de trancher la question "qui est maître dans la maison". Elle tentera coûte que coûte d’en finir, à l’aide des partis de droite soudés autour de De Gaulle, avec le régime parlementaire et l’existence indépendante des par-tis, qui sont à sa base.

Le sauveur de la bourgeoisie, De Gaulle, est ainsi une menace non seulement pour les masses ouvrières, mais aussi pour les militants du P.C.F. et du P.S., malgré les trahisons de leurs chefs. La menace que présente De Gaulle unit en un sort commun tous ceux qui ne pourront pas se sauver, comme le feront les chefs du P.C.F. ou du P.S., à l’aide de passeports, après avoir épuisé toutes les combines pourries pour maintenir leur situation privilégiée.

D’un côté, De Gaulle, représentant de la bourgeoisie, d’un autre côté, les représentants directs des ouvriers et des paysans, voilà sur quelle ligne s’opère le partage véritable entre les deux camps. Ou un nouveau Gouvernement totalitaire à la Pétain, ou un Gouvernement ouvrier et paysan, voilà l’alternative à plus ou moins longue échéance. Chaque jour qui passe accentue la décomposition d’un régime, qui n’offre plus à la grande masse de la population que, comme pain quotidien, la souffrance, et comme consolation, la résignation. Mais chaque jour aussi les masses prolétariennes prennent de plus en plus clairement conscience des tâches à accomplir. Les preuves en sont encore fragmentaires et pas toujours nettement exprimées, mais il ne fait aucun doute, quels que soient les événements des prochains mois, que l’avant-garde ouvrière s’élèvera en fin de compte à la hauteur de ses tâches.

TOUS D’ACCORD CONTRE LES TRAVAILLEURS

La constitution du nouveau gouvernement est une déception de plus dans la longue série de déceptions qu’éprouvent les travailleurs depuis plus de deux ans. Leur espoir en un gouvernement qui aurait soulagé la situation des ouvriers et mis de l’ordre dans les affaires a été réduit à zéro —comme l’ont été, successivement, tous leurs espoirs engendrés par les promesses faites de tous les côtés.

Est-ce une question de programme qui a séparé les Partis au sujet de la constitution du Gouvernement ? De l’aveu de tous, ce n’est pas cela ; Duclos, à la Chambre, en votant pour le gouvernement Blum, a déclaré, de même que ses collègues du M.R.P. et autres : "Ce gouvernement peut compter sur nos suffrages et sur notre soutien pour lui permettre de réaliser l’œuvre que commandent les circonstances".

Blum lui-même a déclaré que sa tâche n’est pas de réaliser son programme – celui que le P.S. avait présenté au public avant les élections – mais de faire voter et exécuter "des mesures préparées par le gouvernement précédent" (celles notamment du ministre des Finances M.R.P., Robert Schuman). C’est donc avec raison que nous écrivions la semaine dernière : "En apparence, tout le monde a parlé de la difficulté de s’entendre sur un programme alors que les mesures techniques sont depuis longtemps décidées "en haut lieu ", c’est-à-dire par les maîtres de la Banque, dont les véritables porte-parole sont les Jean Monnet, les Robert Schuman, etc...).

Etait-ce pour cela que le P.S. et le P.C.F. ont demandé leurs voix aux travailleurs, était-ce pour cela qu’ils ont fait appel à leur travail, à leur patience, à leur discipline ?

Ils se valent

Il y a cependant dix jours à peine, L’Humanité protestait contre le fait que certains mettent l’accent sur les mesures impopulaires que devrait prendre le prochain Gouvernement : "Les intérêts et aspirations du peuple, écrivait-elle, seraient-elles en contradiction avec les exigences du salut national ? N’y a-t-il pas des mesures qui s’imposent tout en étant populaires ?"

Mais si le gouvernement allait avoir un programme de mesures populaires, pourquoi les chefs staliniens ont-ils renoncé à leur application ? Pour un poste ministériel ? N’était-ce pas une trahison même de refuser leur participation, sous prétexte d’avoir été lésés, de n’avoir pas eu le nombre voulu de postes ?

Si, par contre, le programme du Gouvernement n’était pas démocratique, mais "impopulaire", et si c’était au contraire les chefs staliniens qui avaient un programme en faveur du peuple, dont les autres Partis ne voulaient pas, n’auraient-ils pas dû proposer ce programme directement aux travailleurs pour obtenir leur appui au lieu de voter pour un gouvernement qui applique le programme du M.R.P. ? Demander cet appui en faveur d’un programme défendant les intérêts des opprimés, qui sont l’écrasante majorité, n’était-ce pas un acte essentiellement démocratique ? Ou le sort du peuple doit-il dépendre de négociations avec ses ennemis ?

Mais en réalité, les chefs staliniens, pas plus que le Gouvernement, n’ont de programme en faveur du peuple, et tout se réduit précisément à des disputes de places, camouflées derrière toutes sortes de raisons.

"Si les chefs staliniens – écrivions-nous avant la "crise gouvernementale" – ont farci leur programme de belles phrases de renaissance et de bien-être du peuple, ils n’en feront jamais une réalité, puisqu’ils ne proposent aucune mesure réelle contre la puissance économique et politique de la bourgeoisie. Ce n’est pour eux qu’un alibi pour justifier leurs promesses antérieures ; ensuite ils ne manqueront pas d’invoquer que l’échec est dû aux autres partis qui n’ont pas donné leur adhésion, ou qui ont repoussé la présidence de Thorez, ou bien qui ne l’ont pas assez soutenu, etc... "

Au lieu de s’occuper des ouvriers, qu’il prétend représenter, Jacques Duclos, en parlant à la Chambre de la constitution du nouveau Gouvernement, s’est écrié à l’adresse des députés M.R.P. : "NOUS VOUS VALONS !" C’est là, en effet la grande ambition des renégats de la classe ouvrière valoir les représentants de "vieille souche" de la bourgeoisie, qui a en eux une confiance solide basée sur les services passés.

Que signifie "l’équité dans les sacrifices" ?

Le ministre M.R.P. Schuman parlait hier de "mesures courageuses ". Léon Blum déclare qu’il ne fait que reprendre "les mesures préparées par le Gouvernement précédent" et que "des sacrifices vont être demandés au pays ". Mais en tant que "socialiste", Blum se sent obligé de promettre que ces sacrifices seront "répartis en pleine équité démocratique, en frappant plus lourdement ceux pour qui il existe un superflu, en ménageant ceux pour qui le travail est le plus pénible, ce qui implique avant tout la poursuite de la fraude et de la dissimulation fiscale et le recouvrement des profits illicites,... ON NE PEUT DEMANDER DE GRANDS SACRIFICES A UN PEUPLE QU’EN LUI DONNANT DE GRANDS ESPOIRS ".

Le grand espoir que le Gouvernement d"’union nationale" de Blum donne au peuple, c’est de faire payer les pauvres... avec des ménagements. Mais rogner tant soit peu encore sur les revenus des pauvres, C’EST LES AFFAMER ENCORE DAVANTAGE, C’EST LES RUINER ET LES REDUIRE AU DESESPOIR Quel rapport d’équité peut-il exister entre ce fardeau des pauvres, et les quelques prélèvements qui seront faits sur les revenus des riches pour mieux les sauver ? Disposant de tous les leviers de commande, les capitalistes n’en feront qu’un prétexte pour rejeter les quelques "sacrifices" que l’Etat leur impose sur le dos du travailleur, du petit paysan, du consommateur pauvre.

Le recouvrement des "profits illicites" ? Peut-on croire Blum sur parole, quand on a l’expérience du passé, quand on sait qu’un Gouin, "socialiste", chef de Gouvernement il y a à peine quelques mois, avait commencé, lui aussi, par parler contre les "profits illicites" (en révélant que sur 42 milliards d’amendes qui frappaient les trafics, 3 milliards seulement avaient été récupérés) et que depuis il a eu comme un bœuf sur la langue, et s’est même trouvé mêlé au scandale du vin ? A quoi serviront les nouveaux sacrifices ?

Par la bouche de certains de ses représentants, la bourgeoisie promet qu’en 1950, grâce aux sacrifices qu’exige ce qu’elle appelle pompeusement le "plan Monnet", le niveau de vie sera supérieur à celui de 1929, la meilleure année après la guerre de 1918. "Je crois en l’avenir du pays", dit Léon Blum. "Si nous nous procurons un complément de charbon, de main-d’œuvre et de crédits extérieurs..."

N’est-ce pas se moquer des gens que de leur faire croire qu’on relèvera le pays ; par les crédits américains et le charbon de la Ruhr, alors que les propres ressources du pays, son propre effort, l’énergie des travailleurs, sont gaspillés sans aucun profit pour le peuple. Pourquoi les travailleurs et les gens pauvres sont-ils privés de marchandises, des denrées qui existent, qui sont à la portée de leurs yeux, mais non à celle de leurs mains ? Pourquoi le pouvoir d’achat baisse-t-il tous les jours, alors que l’effort de production augmente, que les échanges internationaux des capitalistes, selon les statistiques officielles, prospèrent ? Pourquoi le budget de l’Etat n’est-il, selon le rapport financier officiel, qu’une "caisse d’assurance gratuite contre les aléas et les mécomptes des intérêts privés ou publics", lire capitalistes ?

Quelle dérision de baser la reconstruction du pays sur le charbon de la Ruhr et les capitaux américains ! Car ce que ne dit pas Léon Blum, c’est que les capitalistes américains accordent des crédits non pas pour relever les autres pays, mais pour trouver des acquéreurs de leurs propres produits industriels. Les capitalistes américains n’ont aucun intérêt à voir renaître une industrie française, et ce sont les mêmes raisons qui empêchent l’Angleterre de livrer le charbon de la Ruhr. Tant que les capitalistes seront les maîtres, le charbon de la Ruhr ira aux trusts charbonniers anglais.

Ce n’est pas la reconstruction qui est l’enjeu pour les capitalistes ; les emprunts américains s’en iront au gouffre des fabrications militaires et le charbon même, dans la mesure où il sera obtenu par les capitalistes, ne viendra pas chauffer nos foyers.

Il y a quelques jours, en parlant à l’Assemblée en faveur de "l’union nationale", Herriot disait : "Qui prétendra que la guerre soit vraiment liquidée ?"

La guerre n’est pas liquidée, malgré la fin des hostilités entre les Alliés et les pays vaincus de l’Axe. A l’exemple des capitalistes des grands pays vainqueurs, la bourgeoisie française, malgré la ruine du pays, participe à la course aux armements, entretient une armée de caste coûteuse pour l’occupation de l’Allemagne et de l’Autriche, pour faire la police dans la métropole contre les travailleurs, pour accentuer la répression en Afrique du Nord et mener la guerre en Indochine. Cette activité impérialiste, c’est le gouffre qui a déjà englouti le minimum de bien-être des travailleurs français. Comment s’imaginer que, pour le combler, les mesures envisagées par le Gouvernement seront les dernières ? La politique des sacrifices (pour les masses) sera la pratique permanente des gouvernements bourgeois quels qu’ils soient. Seulement, à chaque opération de quelque envergure, on ne manquera pas de mettre en avant le caractère "sauveur" et "national" des mesures envisagées.

Comment les ouvriers se défendront-ils ?

Tous les efforts des chefs prétendument ouvriers, "socialistes" et staliniens, c’est de montrer à la bourgeoisie qu’ils sont dignes de sa confiance. Toutes les promesses qu’ils font aux travailleurs sont constamment trahies. Si les travailleurs continuent à suivre de tels chefs, leurs souffrances ne serviront qu’à tirer, éventuellement, les marrons du feu pour eux.

La seule voie qui reste ouverte aux travailleurs pour se défendre, c’est la voie difficile mais sûre de la lutte prolétarienne. Pour renverser la vapeur, il faut préparer la riposte aux "mesures courageuses" du Gouvernement, se montrer intransigeant, vis-à-vis de la bourgeoisie, dans la défense de nos intérêts et se débarrasser de toutes les illusions par lesquelles on veut nous endormir.

La question des salaires, des conditions de travail et du niveau de vie des ouvriers ne sera résolue que dans le cadre des conventions collectives imposées à la bourgeoisie par la menace de grève générale et avec des revendications essentielles telle que l’échelle mobile des salaires.

Les questions vitales qui intéressent les travailleurs ne peuvent recevoir de solution que dans un élargissement de leur lutte. Nous voyons bien que même aux Etats-Unis où la classe ouvrière est forte, ce n’est pas par des grèves partielles, mais par des grèves générales qu’elle doit imposer ses revendications. Il faut un effort sérieux pour se préparer à de nouveaux combats. Nous n’avons rien obtenu, même le réajustement à retardement de nos salaires, autrement que par notre pression ou notre action. Car il n’y a pas d’autre voie. Ceux qui prétendent nous en enseigner une autre se sont avérés n’être que des charlatans. »

Brochure de Pierre Monatte :

"Où va la CGT ? Lettre d’un ancien à quelques jeunes syndiqués sans galons"

"(...) Tout le monde aujourd’hui pense à la Constitution ; vous, vous persistez à ruminer ce qui s’est passé au premier congrès tenu par la CGT depuis la Libération. Vos réflexions sont amères ; vous êtes déçus et découragés. Vous n’arrivez pas à vous passionner pour savoir si le nouveau Parlement comportera une ou deux chambres et comment sera désigné le président de la république. Vous êtes pris par des préoccupations terre à terre de ravitaillement et de salaire. Sacrés matérialistes ! Vous vous demandez ce que votre ménagère réussira à mettre dans votre assiette et dans celle de vos enfants ; avec quel savon elle pourra laver le linge de la famille et par quel miracle elle parviendra à en renouveler quelques pièces. Tout cela forcément subordonné à la paie que vous lui rapporterez au bout de la quinzaine. Vous dites que la CGT d’autrefois, celle d’avant 1914, prenait la tête des manifestations contre la vie chère. Vous vous étonnés que celle d’aujourd’hui n’en fasse pas autant. Vous êtes inquiets, en outre, de ce qui se passe dans ce monde. De la paix qui ne se signe pas. Des remous qui se produisent dans les colonies : avant-hier en Algérie, hier au Cameroun, à présent en Indochine, et là c’est autre chose que des remous. (....) Sur tout cela, vous ne comprenez pas davantage la position de la CGT. Vous ne pouvez croire qu’elle soit devenue colonialiste et chauvine. La CGT d’autrefois, celle d’avant 1914, ne se serait pas croisé les bras, dites-vous. Elle aurait encore moins couvert et appuyé les gouvernants français demandant la rive gauche du Rhin. (...) Alors quoi ? Il se vous suffit pas d’être de sordides matérialistes, il vous faut aussi rêver à la paix à la fraternité entre les ouvriers et les peuples ? (...) Autrefois, dans les congrès confédéraux, les délégués de syndicats intervenaient les premiers, librement, abondamment. Ne fallait-il pas que la voix directe des ateliers et des chantiers se fit entendre ? Mieux valait pêcher par excès de liberté que d’étouffer un débat. Aujourd’hui, un secrétaire confédéral ouvre chaque discussion par un long discours : il fait la leçon et donne le ton. Que seront demain les congrès confédéraux ? Sans doute des assemblées d’information. les fonctionnaires syndicaux y viendront au rapport. Nous n’en sommes pas tout à fait là, mais c’est vers cela qu’on marche. Faut-il s’étonner que les débats de ce dernier congrès aient été fades et décevants ?

Pourtant ce n’est pas les questions importantes qui ont manqué. Tout d’abord, la CGT avait-elle fait ce qu’elle devait, depuis un an et demi, pour assurer la défense de la situation matérielle de la classe ouvrière ? Jamais le ravitaillement n’a été pire. Dans les centres ouvriers tout au moins. L’ouvrier parisien n’a pas eu de charbon cet hiver. Il ets à la veille de voir diminuée sa ration de pain, peut-être d’en manquer. Il reçoit, du ravitaillement, des pommes de terre tous les trente-six du mois. Les distributions de matières grasses sont plus irrégulières que jamais. Ne parlons pas des chaussures, du linge, des vêtements. Dans les régions sinistrées, le toit a manqué comme les hivers précédents. Un an et demi après la Libération, la situation est plus mauvaise que sous l’occupation. On ne peut plus invoquer les prélèvements de l’armée occupante. Restent, il est vrai, les prélèvements de l’armée française, avec tous les scandales qui ont été mis au jour. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’incurie et l’impuissance des services effectifs du Ravitaillement. (...)

La CGT avait le choix entre deux méthodes. l’une qui aurait consisté à suppléer à la carence du ravitaillement officiel en organisant ses propres services de ravitaillement, d’accord avec les syndicats paysans et les coopératives de consommation. (...) Il y avait une autre méthode, plus couramment appelée révolutionnaire, et qui aurait invité les crève-la-faim - c’est-à-dire presque tout le monde - à manifester. (...) Mais les dirigeants de la CGT ne le veulent pas. Ils ont bien d’autres choses en tête, de grandes choses pour demain ou après-demain. (...) La CGT aurait pu choisir l’une ou l’autre de ces méthodes. Elle aurait même pu les adopter toutes les deux à la fois, joindre la réformiste à la révolutionnaire. Elle a préféré n’en choisir aucune. Que les ouvriers se débrouillent ! (...)

Depuis un an et demi, la CGT aurait dû lutter pied à pied contre les services du ministère du Travail, préoccupés de fixer sur le papier le taux des salaires et de bloquer impitoyablement ceux-ci. (...) Mais, quand rotativistes et clicheurs ont voulu faire réadapter leurs salaires, ils ont été lanternés pendant des mois, si bien qu’ils n’ont vu d’autre issue qu’une grève des journaux parisiens, grève qui restera sous le nom de grève Croizat. Le ministre communiste a tenté de dresser les ouvriers des autres corporations contre ceux du livre. La manœuvr a échoué : les ouvriers des autres corporations ont estimé, au contraire, que les ouvriers du livre donnaient là le bon exemple. Même dans les métaux. (...) Un secrétaire confédéral avait osé déclarer, en septembre 1945, dans un meeting d’ouvriers parisiens du bâtiment, que "la grève, dans la situation présente, est l’arme des trusts contre la nation et contre la classe ouvrière." A en croire "L’humanité" du 19 septembre, cette déclaration aurait été applaudie. (...) En tout cas, il faudrait avoir une singulière confiance dans le patronat, le parlement et le gouvernement pour se laisser enlever l’arme de la grève. La seule arme dont dispose, en définitive, la classe ouvrière (...)

Aujourd’hui, où l’Allemagne voit retomber sur elle le mal qu’elle a fait aux autres, quelqu’un va-t-il tenir au monde un langage de sagesse et d’humanité ? (...) Le gouvernement français ne le fait pas. il fait même tout le contraire. le socialisme se tait. le communisme hurle à la mort. La CGT a perdu une belle occasion d’incarner la pensée profonde de la France, la pensée en tout cas de sa classe ouvrière, lorsqu’elle raisonne, sa douleur assourdie, sa colère tombée (...) Pourquoi la CGT n’a-t-elle pas la sagesse de parler ainsi ? (...) Que s’est-il donc passé pour que le mot d’ordre de Zimmerwald - "Paix sans annexion ni sanction" - soit remplacé par un autre qui réclame annexions et sanction ? (...) Voilà maintenant que c’est la CGT elle-même, dans ses manifestations, qui se réclame de Yalta, de San Francisco et de Potsdam. (...)

C’était bien là en effet le rôle qu’aurait dû remplir la Fédération syndicale mondiale, comme c’aurait été celui de la CGT de prendre en main la protection sur le sol français des prisonniers de guerre allemands, et de ne pas laisser le soir à "Témoignage chrétien" et au "Figaro" de s’élever contre les mauvais traitements dont ils étaient l’objet en trop d’endroits. (...)

Depuis 1914, les ex-confédérés ne savent plus ce que c’est l’indépendance du syndicalisme. ils ne se conduisent plus qu’en réformistes syndicaux. (...) Sur bien des points, ex-confédérés et ex-unitaires sont d’accord depuis pas mal de temps. (...) On cumule aujourd’hui un mandat de ministre et celui de secrétaire de fédération. (...) Déjà, avant-guerre, une même admiration pour le régime étatiste russe les rapprochait. les ex-confédérés se rattrapaient de leur mépris pour la révolution d’Octobre, de leur haine pour Lénine et Trotsky, pour une admiration débordante pour l’Etat qui s’était maintenu (...) En somme, les réformistes admiraient la Russie de Staline pour les mêmes raisons qui nous en éloignaient. Même plus, Staline les avait vengés des coups que leur avait assenés la vieille garde bolchevique. (...) La pire duperie, la plus grande escroquerie morale dont la classe ouvrière ait jamais pu être victime, c’est incontestablement d’avoir réussi à lui faire prendre le parti stalinien de 1946 pour un parti défendant le socialisme ou le communisme. Le communisme est bâti sur deux idées essentielles : la lutte des classes et l’internationalisme. Quand manque l’une ou l’autre de ces idées, à plus forte raison quand manquent les deux, il ne peut plus y avoir de socialisme ou de communisme. L’union dans le sentiment patriotique implique l’union des classes, par conséquent l’abandon de la lutte des classes. Il ne faut pas être autrement surpris que des délégués au congrès confédéral qui portent l’étiquette communiste aient accueilli par des sifflets et des vociférations les orateurs qui évoquaient le droit de grève. Ils ne savent plus ce qu’est la lutte des classes. Ils parlent comme des jaunes. (...)

Là encore divergence profonde avec les tenants de l’étatisme, qu’ils se disent communistes ou réformistes. Ce n’est pas une part de la gestion, une place au bout de la table, que réclame la Charte d’Amiens, c’est toute la gestion. Dans les divers projets de nationalisation, il est visible que la classe ouvrière est loin d’assumer cette tâche. Il n’est que trop sûr que le capitalisme peut trouver son compte dans des nationalisations faites sur le modèle de celle de l’aviation, où les constructeurs dépossédés furent ébahis des indemnités royales qui leur furent accordées. (...)

Le secrétaire confédéral a déclaré : "Après, quand l’Allemagne sera soviétisée, ce sera le moment. la soviétisation sera possible, partout. Et les Anglo-Américains seront chassés d’Europe." (...)

Non seulement l’Allemagne n’est pas soviétisée mais elle n’en prend pas le chemin. Où sont ses conseils d’ouvriers ? Les syndicats eux-mêmes sont ligotés. les travailleurs allemands, loin d’avoir le pouvoir, n’en ont même pas l’ombre. (...) La classe ouvrière allemande a vu à Berlin et en Allemagne orientale l’armée russe, qu’elle ne peut plus confondre avec une armée rouge, piller systématiquement les quartiers ouvriers, violer systématiquement les femmes ; un journaliste suisse rappelait encore récemment que 75% des femmes de 16 à 35 ans furent violées en Allemagne orientale. (...) Elle a vu, plus tard, des militants social-démocrates, à peine libérés des camps de concentration nazis, reprendre le chemin de ces camps parce qu’ils s’opposaient à la fusion avec le parti communiste allemand. (...) Elle a vu tant de choses, l’annexion d’une partie de l’Allemagne, le transfert en Russie non seulement de matériel industriel mais de populations entières, que la fausse soviétisation est rendue impossible. (...) Que faire d’utile ? vous demandez-vous. Comment agir pratiquement dans la multitude des courants et des organisations ? Là où vous êtes, posez donc les problèmes qui vous préoccupent. Etudiez-les. Appelez à les étudier avec vous les camarades du groupement auquel vous appartenez. (...) Pourquoi ne pas doubler les syndicats d’un Cercle d’études sociales."

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