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Pourquoi parler de dialectique de la nature ? - Matière et Révolution
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Pourquoi parler de dialectique de la nature ?

vendredi 6 janvier 2017, par Robert Paris

« Notre vision conflictuelle de la nature reflète un conflit interne à la nature » Le physicien Robert B. Laughlin dans « Un univers différent »

L’idée d’une séparation entre l’homme et la nature est surtout fondée sur l’existence d’une conscience humaine dont on ne trouve aucun exemple dans la nature et dont on n’avait trouvé aucune explication de type naturel. D’où l’idée d’un dualisme de type âme / corps, fondement du dualisme esprit / matière. Si quelque chose dans la nature semblait incompréhensible sans action divine, c’est bien le cerveau humain. Dans le passé, le caractère dynamique du cerveau, difficile à comprendre, ne pouvait que prêter aux interprétations magiques et religieuses. Notre cerveau pense même lorsque nous dormons. Bien souvent, nous nous demandons d’où telle ou telle pensée ou création a-t-elle bien pu émerger. Cette créativité provient du mécanisme cérébral lui-même, spontanément en changement continuel. En effet, on a découvert que le cerveau combat sans cesse un trop grand équilibre du message neuronal et des circuits activés. L’exemple du mode de fonctionnement du cerveau dévoile surtout que, malgré notre niveau de connaissance toujours plus élevé, nous sommes toujours dépendants d’anciennes conceptions philosophiques fixistes, partant du présupposé que la nature va vers la stabilité et vers l’équilibre. A l’époque où l’on concevait la nature en termes d’objets fixes et non comme activités, et l’activité humaine comme produit de la volonté consciente, on ne concevait pas que la nature ait pu produire le cerveau humain sans l’aide d’un super-cerveau divin capable de l’engendrer. Sans même tenir compte de ses changements continuels, le câblage cérébral est d’une telle complexité que l’informatique est bien incapable de le modéliser. La construction du cerveau, comme sa dynamique, provient de l’apoptose cellulaire qui permet, par autodestruction des neurones, de déterminer les cellules et les réseaux neuronaux qui vont disparaître et ceux qui vont être privilégiés ou défavorisés. Un tel fonctionnement, que nous décrirons en détail par la suite, ne peut être appréhendé par une philosophie fixiste. Ce n’est d’ailleurs pas particulier au cerveau. Tout le mécanisme du vivant est fondé sur cette fameuse « inhibition de l’inhibition » [1]. Un spécialiste en immunologie comme Jean-Claude Ameisen, qui n’est ni un philosophe hégélien ni dialecticien, titre un de ses chapitres de « la sculpture du vivant » : « Négation de la négation » et, une autre fois, « Inhibition de l’inhibition ». Par exemple, on le constate dans le système enzymatique qui accélère sélectivement certaines réactions biochimiques, qui est fondamental, comme chez certaines protéines qui possèdent la propriété d’inhiber certains enzymes [2]. C’est l’un des modes de régulation, par rétroaction (réaction sur le point de départ par activation résultant d’une inhibition de l’inhibition), mécanismes fondamentaux du vivant. Ce mode de fonctionnement unit matière et vie, nature et société, homme et nature.

Cependant des scientifiques et des philosophes continuent de défendre des séparations, des dualismes [3]. Le philosophe des sciences Karl Popper, auquel bien des scientifiques accordent une importance imméritée, a théorise l’existence de plusieurs mondes, ce qui justifierait, selon lui, une séparation entre corps et esprit. Il écrit ainsi dans « La connaissance objective » : « Je propose donc, comme Descartes, l’adoption d’un point de vue dualiste bien que je ne préconise pas bien entendu de parler de deux sortes de substances en interaction. Mais je crois qu’il est utile et légitime de distinguer deux sortes d’états (ou d’événements) en interaction : des états physico-chimiques et des états mentaux. » Le neurologue John Eccles, collaborateur de Karl Popper, théorise la même séparation cerveau/conscience dans « Comment la conscience contrôle le cerveau » : « Le présent ouvrage a pour objectif de défier et de nier le matérialisme afin de réaffirmer la domination de l’être spirituel sur le cerveau. (...) Cette conclusion a une portée théologique inestimable. Elle renforce puissamment notre foi en une âme humaine d’origine divine. Cela va dans le sens d’un dieu transcendant, créateur de l’univers. Il rappelle un autre livre que j’écrivis en compagnie de Popper : « La Conscience et son cerveau » (1977). (...) La transmission synaptique chimique constitue donc le fondement de notre monde conscient et de sa créativité transcendantale. »

Les dualismes, philosophies du découpages de l’univers en deux mondes séparés (entre particules de masse et de lumière [4], matière et vide [5], onde et particule, classique et quantique, inerte et vivant, homme et animal ou monde matériel et être conscient), ont atteint leurs limites. Les frontières artificielles qu’ils établissent se sont effondrées. Elles cherchaient à découvrir une frontière entre deux mondes recouvrant généralement la prétendue séparation entre l’âme et le corps. Elles n’ont pas cédé la place à une continuité, mais à de multiples discontinuités. Chaque sorte de particule est une transition. Les diverses sortes d’atomes sont des transitions produites par des décompositions (fusion, fission) nucléaires ou par des explosions d’étoiles. Le passage du vide à la matière correspond à de multiples transitions avec le virtuel et aussi le virtuel de virtuel. De l’animal à l’homme, il y a un grand nombre de transitions, comme du vide à la matière. Inutile de chercher LE saut entre les deux. Il n’y a pas eu un jour UN homme. Il y a une multiplicité d’événements historiques, de sauts, qui ont mené à l’Homme. Aucun d’entre eux n’est négligeable et aucun n’est unique. L’homme se différencie de l’animal mais il ne s’y oppose pas diamétralement, pas plus que la matière et le vide ou la vie et la matière inerte. Il n’y a pas eu un beau jour la vie mais de multiples sauts qui ont mené à de multiples étapes toutes aussi importantes pour l’Histoire de la matière, celle du vivant comme celle de la société. De même qu’il n’y a pas eu une transition mais plusieurs de la féodalité à la bourgeoisie. Ce qui compte, ce n’est pas de trouver une étape dite fondamentale, mais le fonctionnement dynamique qui a permis de tels changements. C’est à ce stade que la philosophie dialectique est déterminante. Comme le relevait Engels dans la Préface à l’ « Anti-Dühring » : «  C’est la dialectique qui est aujourd’hui la forme de pensée la plus importante pour la science de la nature, puisqu’elle est la seule à offrir l’élément d’analogie et, par suite, la méthode d’explication pour les processus évolutifs qu’on rencontre dans la nature, pour les liaisons d’ensemble, pour les passages d’un domaine de recherche à un autre. »

L’opposition diamétrale entre des pôles, celle de la logique formelle, est remplacée par une contradiction dialectique dans laquelle les contraires se complètent, s’interpénètrent, se changent l’un dans l’autre et fondent ensemble une unité en mouvement, sans cesse changeante et pleine de potentialités. Cela provient du fait que ces pôles fondent des interactions dynamiques au travers desquelles de nouvelles lois de conservation, des structures émergentes apparaissent. Cette philosophie dialectique est issue des découvertes scientifiques elles-mêmes et non d’un quelconque a priori. Parlant à la fois du vivant, de la génétique et du mode de fonctionnement social, le philosophe Yves Michaud note « Il y a une dialectique de l’innovation et de la transmission, de la diversité et de son contrôle. » (dans l’exposé pour l’Université de tous les savoirs de juillet 2002). Les contradictions sont partout présentes dans la nature et elles sont la source du dynamisme du monde. Pas de vie sans les contradictions codon/anticodon, antigène/anticorps, molécule agoniste/ molécule antagoniste d’un récepteur, brin sens (de l’ADN) / brin antisens, protéine activatrice / protéine inhibitrice de la transcription du gène, etc, etc… Il en va de même pour la morphogenèse : « Nos modèles attribuent toute morphogenèse à un conflit entre deux ou plusieurs attracteurs. » écrit en 1972 le mathématicien René Thom à propos du développement du vivant. La matière inerte présente elle aussi des contradictions dans son fondement, tout comme la vie. La matière (atomes et molécules) est polarisée, en particules positives (proton) et négatives (électron). Elle est constituée de particules et d’antiparticules (par exemple électrons et positons ou quarks et antiquarks). Le neutron est un complexe de proton et d’électron. La lumière est polarisée (transformation du photon en couple électron négatif et positif). Chaque caractéristique de la matière a son opposée : action / réaction, attraction / répulsion, charge / anticharge, saveur / antisaveur, étrangeté / antiétrangeté, concentration / radiation et gravitation / expansion… Le vide est polarisé (particules positives et négatives éphémères) et l’énergie l’est également (matière et anti-matière). Ces opposés ne fonctionnent pas selon la logique formelle mais dialectique. Ils se combinent et ne se contentent pas de se détruire mutuellement. Les contraires coexistent. Leur combat change de forme, passe des caps pour construire des niveaux supérieurs, porteurs de nouvelles formes de contradiction interne. La contradiction peut être masquée, dépassée mais jamais supprimée. Espérant trouver le niveau où la réalité n’est plus contradictoire, la physique microscopique n’a fait que rencontrer celui où le virtuel et le réel se rencontrent et s’échangent sans cesse. C’est le caractère profondément dialectique du monde qu’elle a mis en évidence. La potentialité ne devient réalité qu’au travers de l’interaction. La potentialité n’est jamais unique et contient donc toujours la contradiction. L’interaction ne rompt cette contradiction que pour lui en substituer une autre : celle entre deux potentialités agissant l’une sur l’autre. On ne pourrait ni bouger ni changer un être sans contradiction interne. La philosophie y avait pensé depuis longtemps. La physique quantique l’a redémontré à son propre étonnement.

Citant les travaux Miroslav Radman, Paul-Antoine Miquel rapporte cette propriété qui enclenche le mécanisme de protection de l’intégrité du vivant : « Si l’on irradie une colonie de bactéries jusqu’à paralyser la division cellulaire et détériorer l’ADN, se met en marche la boite SOS, un mécanisme de secours qui, normalement, est bloquée par la protéine inhibitrice LexA. Or les rayons déclenchent la synthèse de la protéine RecA, qui lève ce blocage en clivant LexA et permet ainsi l’expression des gènes de la boite SOS. Des ADN polymérases 4 et 5 sont alors synthétisées. Leur tâche est de réparer la cassure chromosomique, mais ce sont aussi des protéines mutases qui induisent des mutations ciblées et non ciblées. » Le mécanisme de conservation se change en mécanisme de mutation. Il existait déjà mais était inactivé. Il est actionné par inhibition de l’inhibition. C’est bel et bien un fonctionnement fondé sur des contradictions dialectiques. Prenons un autre exemple. Le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux décrit le mécanisme de propagation des impulsions électriques du nerf optique vers le cortex visuel via la thalamus : « La traversée des signaux jusqu’au cortex est facilitée de manière spectaculaire (...) par la levée d’une inhibition intrinsèque qui, lors du repos, met le régime du canal au niveau le plus bas. L’acétylcholine sert de neurotransmetteur. Elle inhibe une inhibition, donc elle active. » Le neurobiologiste Yehezkel Ben-Ari expose dans la revue « Sciences et avenir » : « Dans le cerveau adulte, l’information nerveuse est essentiellement transmise par deux neuromédiateurs, le glutamate qui excite et le GABA (acide gamma-aminobutyrique) qui inhibe les neurones. » Ce qui frappe dans tous ces dispositifs, c’est non seulement qu’ils sont contradictoires mais qu’ils se fixent les uns sur les autres, se combinent, interagissent plutôt que de se détruire ou d’agir seuls. C’est la combinaison des contraires qui caractérise ces processus.

Dans cette étude, nous allons tenter de montrer que la philosophie dialectique et matérialiste de Marx et Engels est celle qui permet le mieux de fournir des images, des concepts et des raisonnements pour appréhender le réel tel qu’il nous est présenté par les sciences. « Si la dialectique est susceptible de répondre aux interrogations théoriques des sciences les plus récentes, c’est qu’elle dépasse l’optique de la logique formelle. (...) Elle renvoie à une dialecticité de la matière. » écrivent Janine Guespin-Michel et Camille Ripoll dans l’article « La logique dialectique peut-elle éclairer l’émergence ? », dans le numéro spécial « L’énigme de l’émergence » dans la revue « Science et Avenir » de juillet 2005 [6]. Selon la conception dialectique, le mouvement du monde n’est pas une succession d’états fixes (en opposition au point de vue statique) mais un combat permanent entre tendances contradictoires qui ne se contentent pas de s’opposer frontalement, qui peuvent se composer durablement pour, un beau jour, reprendre leur lutte. Elles se combinent, se composent et constituent de nouvelles structures possédant de nouvelles contradictions internes. Le révolutionnaire dirait ici la dualité de pouvoir a changé de forme. Ce combat mène à des changements qualitatifs irréversibles (phénomène sans signification dans une conception linéaire). « Ce qui constitue le mouvement dialectique, c’est la coexistence des deux côtés contradictoires, leur lutte et leur fusion en une catégorie nouvelle. Rien qu’à se poser le problème d’enlever le mauvais côté, on coupe court au mouvement dialectique. » remarque Karl Marx, par opposition à Proudhon, dans « Misère de la philosophie ». Et Friedrich Engels résumait ainsi la « Dialectique de la nature » : « C’est donc de l’histoire de la nature et de celle de la société humaine que sont abstraites les lois de la dialectique (...) la loi du passage de la quantité à la qualité et inversement, la loi d’interprétation des contraires, la loi de négation de la négation. » Dans le même sens, on peut lire : « La dialectique n’est ni une fiction ni un mysticisme mais une science » sous la plume de Léon Trotsky dans « Défense du marxisme ». Mais peut-on parler de « dialectique de la nature », d’une dialectique issue des sciences et même du mécanisme réel de la matière ? c’est ce qu’exposait Friedrich Engels dans son courrier à Karl Marx du 30 mai 1873, qui est à l’origine de son ouvrage « Dialectique de la nature » : « Il n’y a rien à dire des corps en dehors du mouvement, en dehors de toute relation avec d’autres corps. (...) La science de la nature connaît donc les corps en les considérant dans leur rapport réciproque, dans le mouvement. La connaissance des diverses formes du mouvement est la connaissance des corps…. L’étude des différentes formes du mouvement est donc l’objet essentiel de la science de la nature. (...) Le mouvement d’un corps isolé n’existe pas. »

Aucun phénomène n’obéit jamais à un seul niveau et à une seule loi. Jamais, un niveau du réel n’est explicable sans faire appel à plusieurs autres. Et jamais une loi n’agit de manière univoque sans qu’existe, d’une manière ou d’une autre, un mécanisme inverse, souvent au niveau inférieur ou supérieur. Mais il ne s’agit pas de l’action et de la réaction (égales et opposées, comme on le croyait dans le temps). Il y a toujours opposition entre des contradictions qui ne dépassent cette opposition que pour produire une structure émergente où de nouvelles contradictions se combattent à nouveau. Le physicien Ilya Prigogine explique, dans « La complexité, vertiges et promesses », ouvrage collectif dirigé par Réda Benkhirane, que « S’il y avait une théorie du tout (...) le monde serait une identité ; or le monde évolue. Je crois au contraire en une dialectique. Quoique je ne puisse pas le démontrer, je pense par exemple que la gravitation et les autres forces de la nature ne se combinent pas mais sont en opposition. Ainsi, en thermodynamique, si vous aviez un monde entièrement dominé par la gravitation, vous ne pourriez pas parler de liquide, de gaz et de solide. De ce point de vue, il n’est pas déraisonnable de penser qu’il y a d’une certaine manière une dialectique entre les différentes forces de la nature. Et, de nouveau, nous arrivons au constat que le monde est un monde de non-équilibre, thermodynamique, évolutif, qu’il est très difficile de concilier avec la vision statique d’une théorie unique. »

La physique retrouve, ou se réconcilie avec la dialectique matérialiste, et ce pour plusieurs raisons. Elle reconnaît les contradictions et leur caractère positif, constructif, novateur ; elle privilégie dorénavant la dynamique [7] ; elle souligne les contradictions internes et leur imbrication ; enfin elle reconnaît que le réel est interactions et non objets. Friedrich Engels expliquait dans un courrier à Franz Mehring de juillet 1893 : « La base de cette conception anti-dialectique courante, consistant à comprendre la cause et l’effet comme deux pôles opposés, est le complet désintérêt pour l’interaction. » Ce n’est plus le cas aujourd’hui : « L’identité d’une particule est inhérente à la manière dont elle interagit. (...) Les particules ne sont pas élémentaires en soi, elles sont élémentaires dans ou par rapport à une interaction donnée. » écrit le physicien Gilles Cohen-Tannoudji dans « La Matière-Espace-Temps ». Il rajoute, avec Jean-Pierre Baton : « La plus petite entité de la matière n‘est plus un objet, c’est un rapport, une relation, une interaction, ce que l’on appelle un quantum d’action. » (dans « L’horizon des particules »). Le physicien Etienne Klein explique dans « Regards sur la matière » : « Contrairement à ce qu’on entend souvent dire, le discontinu que Planck découvre ici affecte non la matière, mais les interactions. Ce sont les forces, non les objets, qui se trouvent discrétisés. (...) Ce que Planck découvre, c’est que dans toute interaction, il y échange et, de plus, qu’il existe un échange minimum au-dessous duquel il n’y a plus d’interaction. Le « quantum d’interaction » s’interprète comme étant le plus petit « quelque chose » que deux systèmes doivent échanger pour qu’on puisse dire qu’ils interagissent. » Richard Feynman, l’un des plus importants physiciens quantiques, résume ainsi les conséquences de ses travaux : « Des particules sont élémentaires dans ou par rapport à une interaction si ce sont des quanta de champ quantique couplés par cette interaction (...) » Ce que le physicien et philosophe Eftichios Bitsakis exprime ainsi : « Les particules dites élémentaires sont des entités qui déploient leurs potentialités pendant le mouvement et l’interaction. » (dans « Microphysique pour un monisme de la matière » dans l’ouvrage collectif « Les matérialismes »).

L’interaction est sans doute une clef de l’unification de physique. Nous concevons désormais l’univers, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, comme une matière historique. Cela signifie que les événements sont à prendre en compte. Le monde n’est pas prédéterminé. La conception de la dynamique du vivant s’est ainsi rapprochée de celle de la matière. Les progrès de la science n’ont cessé de montrer l’impossibilité de construire une barrière infranchissable entre vivant et inerte. Les virus et autres prions – que l’on prenait pour du non vivant – nous indiquent que des morceaux de macromolécule peuvent intervenir dans le cours du fonctionnement vivant, l’exploiter ou le transformer. On n’a pas affaire à deux domaines avec des lois n’ayant rien de commun. Les travaux de Ilya Prigogine et de Stuart Kauffman, pour ne citer que ceux-là, montrent que la matière inerte a, elle aussi, des capacités d’auto-organisation spontanée. Cela suppose que l’on n’a plus affaire à des objets figés mais à des complexes contenant des contradictions qui passent d’une forme à une autre, lors de sauts qualitatifs. La conservation comme produit de la transformation, l’ordre produit du désordre, cette vision du monde sera largement exposée dans cette étude avec de nombreux exemples tirés des domaines les plus divers. Cette conception signifie notamment qu’il n’existe aucun ordre permanent, aucun ordre ne contenant pas de désordre en son sein ni aucun désordre ne contenant pas un ordre à la base. Cela suppose surtout que la réalité est le produit d’une dynamique (le mouvement est constructeur de structures) et non d’une statique (portant sur des objets fixes et préexistant). La thermodynamique explique une augmentation de l’ordre d’un côté par une augmentation du désordre d’un autre. Une loi de conservation ne signifie pas un objet fixe mais un cycle de transformation. Par exemple, en thermodynamique tout cycle correspond à une quantité qui se conserve globalement sur un cycle complet mais se transforme au cours du cycle. Toute conservation suppose des transformations brutales à une échelle inférieure. Dans toute transformation brutale, il y a également une conservation globale de certains paramètres mais cela ne signifie pas une immobilité de la nature, ni une tendance à aller vers la stabilité. L’ancienne logique formelle (encore appelée logique du « tiers exclus », celle du « oui ou non », du « tout, somme des parties » et de la « non contradiction ») opposait stabilité et instabilité, ordre et désordre, fixité et changement. La physique et la biologie moderne couplent les deux.
En somme, il faudrait revenir à une « dialectique de la nature », pour reprendre l’expression d’Engels [8]. Il écrivait dans l’ « Anti-Dühring » : « Marx et moi fûmes sans doute à peu près les seuls à sauver de la philosophie idéaliste allemande la dialectique consciente pour l’intégrer dans la conception matérialiste de la nature et de l’histoire. » Cela ne signifie bien entendu pas que, pour Marx et Engels, il y ait une philosophie qui domine les processus réels, comme c’est le cas au sein de la conception idéaliste [9] d’Hegel. Si la nature n’agit pas au hasard [10], c’est à cause de tendances naturelles et spontanées à l’auto-organisation collective de l’agitation des collectivités. Admettons la nécessité de la philosophie pour la compréhension du cerveau et de la vie. Mais, pour expliquer la particule matérielle, en quoi une philosophie serait-elle nécessaire ? « Force est de constater que la physique moderne a accumulé un retard considérable quant à la maîtrise intellectuelle de ses propres découvertes. Bien des pseudos paradoxes et des formulations insatisfaisantes continuent à la hanter, faute d’une refonte conceptuelle menée à bien. La sophistication de nos formalismes a crû beaucoup plus vite que notre capacité à en maîtriser le sens. » répond le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, dans son exposé intitulé « La connaissance physique a-t-elle des limites ? » pour l’Université de tous les savoirs. Il rajoute dans son ouvrage « Aux contraires » : « Cette physique nous ne savons pas encore la penser. » Ce que confirme, à propos de l’ensemble des sciences, John Maddox, l’ancien rédacteur en chef de la revue « Nature » dans son ouvrage « Ce qu’il reste à découvrir » : « Le rythme échevelé des découvertes, ces dernières années, a intellectuellement coupé le souffle (des savants), et il leur manque de comprendre véritablement ce dont ils parlent. (...) L’attention ne peut que se tourner vers les fondements conceptuels. » « Nul n’est aujourd’hui censé ignorer que les sciences ont subi, au cours des dernières décennies, de profondes mutations : fin du réductionnisme, éloge de la complexité, prise en compte de l’histoire. » lit-on dans la revue La Recherche, « Ordre et désordre », Hors-série novembre-décembre 2002. Et le physicien Gilles Cohen-Tannoudji y fait écho : « C’est désormais sur un terrain éminemment philosophique qu’évolue la recherche scientifique de pointe. » Le physicien Etienne Klein écrit dans « les dossiers de La Recherche » de juillet 2006 : « La physique des particules (...) a parfois modifié les termes dans lesquels certaines questions philosophiques se posent à propos de la matière et du temps. Et, à plusieurs reprises, elle s’est montrée capable d’inventer les biais pour pallier la carence des concepts traditionnels. Malheureusement, cette envergure philosophique de la physique des particules ou du reste n’est pas assez mise en avant. » Le philosophe Marc Richir dans « Potentiel et virtuel », article de l’ouvrage collectif de scientifiques et de philosophes « Le vide » remarque : «  Il ne faudrait pas qu’à la condescendance des philosophes à l’égard des scientifiques se substitue la condescendance inverse. Si les philosophes sont, en général, ignorants en matière de physique, les physiciens doivent admettre qu’ils sont, en général, ignorants en matière de philosophie. Situation en partie désastreuse certes et que nous héritons du 19ème siècle, et pour laquelle il n’y a pas d’explication. » Les physiciens ne sont donc pas toujours les derniers à revendiquer une pensée scientifique pour favoriser leur recherche.

Faudrait-il une dialectique aussi en physique ? Oui, bien sûr ! Si un physicien quantique se penchait à nouveau sur la Science de la Logique de Hegel, ce qui est très rare, il se dirait : incroyable, c’est de la physique quantique ! Contrairement à la dialectique, la pensée ordinaire, encore appelée pensée métaphysique [11] * (voir annexe), classifie selon des catégories figées. En physique, cela suppose de fixer des propriétés caractéristiques définies et fixes pour chaque type de particules, d’atomes, de molécules, etc… Puis on prétend mettre en mouvement et en relation ces catégories figées. Cela donne le tableau suivant : le proton d’un côté, le neutron d’un autre et l’électron d’un troisième. On peut rajouter d’autres « choses » comme le neutrino. Voilà des objets différents et bien séparés les uns des autres, comme s’ils avaient une existence totalement indépendante. Il n’y aurait plus qu’à étudier les mouvements et les réactions mutuelles. Par exemple, les unes sont chargées électriquement et les autres sont neutres. De même, avec ces éléments de Lego, on construit l’atome. Et avec les atomes, on bâtit la molécule. On agite le tout et on a la matière… Mais vient la physique quantique qui détruit ce bel édifice en cherchant à en comprendre le fonctionnement dynamique. Les catégories figées ne fonctionnent plus. On ne peut pas suivre une particule comme un objet figé et la particule peut même brutalement disparaître. Deux particules ne se comportent pas comme leur somme. Une particule couplée à une autre n’a plus du tout les mêmes propriétés qu’isolément. Il s’avère que de multiples contradictions sont inhérentes à la matière, au sein même de chaque particule. Telle est la contradiction de la matière et du vide qui sont des contraires dialectiques. Le vide est au sein de la matière et il y a une certaine sorte de particules (dites virtuelles) au sein du vide. Il en va de même de la matière et de l’antimatière. Ces contraires (ils explosent au contact) sont liés inexorablement. La matière ne peut entrer en relation que via des particules dites d’interaction qui sont toutes des couplages de matière et d’antimatière virtuelles. La lumière comme les autres particules d’interaction masque donc (et dépasse) la contradiction entre matière et antimatière. On trouve des décompositions étonnantes comme celle du neutron qui donne un proton, en électron et un anti-neutrino. La matière est un dépassement qui masque la contradiction entre électricités opposées (de l’électron et du proton). Nous verrons que cette dialectique a parfois pour nom la dualité (onde/particule), parfois la corrélation (couplage des photons jumeaux) et parfois la rupture de symétrie (comme entre matière et antimatière). Quels exemples de négation dialectique aux divers niveaux de la physique ? La négation de l’expansion de l’univers est l’attraction gravitationnelle qui fonde les structures comme les galaxies. A plus petite échelle, celle des étoiles, la négation de l’attraction gravitationnelle est le rayonnement. A l’échelle des particules, la négation du rayonnement électromagnétique est l’attraction électromagnétique des charges….etc.

Avec la physique quantique, les scientifiques ont été contraints à de profonds débats philosophiques. Le physicien Werner Heisenberg rapporte le débat avec Einstein, dans une conférence à Trieste en 1968 intitulée « La théorie physique : un point de vue critique », la manière dont se menait le grand débat de la physique quantique qui l’opposait à Albert Einstein : « Je dus donner une conférence sur la mécanique, à Berlin en 1926. (...) Einstein m’invita chez lui pour discuter de cette question. Il commença par me demander : « Quelle philosophie sous-tend votre étrange espèce de théorie ? » (...) Je peux illustrer cette philosophie générale : (...) Niels Bohr discute : « Si une proposition est juste, alors la proposition contraire est fausse. (...) Mais si vous avez à faire à une vérité fondamentale, alors le contraire d’une vérité fondamentale peut encore être une vérité fondamentale. » Voilà comment un physicien quantique en vient à affirmer que la contradiction est interne au concept scientifique lui-même.

Comme on le constate, les controverses de la physique du début du 20ème siècle avaient un contenu d’un haut niveau philosophique. C’était un débat entre indéterminisme et déterminisme, entre idéalisme et réalisme mais aussi entre l’ancienne logique formelle et la logique dialectique, même si ce n’est pas ainsi que les physiciens l’exprimaient. Pourquoi y voir une dialectique ? Il y a d’abord le refus de cette logique du tiers exclus énoncé ci-dessus par Heisenberg. D’autre part, l’onde et la particule sont des notions contradictoires, aussi opposées que le continu et le discontinu, l’étendu et le localisé, le linéaire et le non linéaire, le réversible et l’irréversible, etc… Et cependant, ils coexistent et ne se suppriment jamais définitivement, ce que le physicien Niels Bohr a appelé « la complémentarité ». Le physicien et philosophe Etienne Klein l’explique dans « Regards sur la matière » : « Dans la bouche de Niels Bohr, (...) le mot complémentarité est proche du concept de contradiction (...) ». On ne peut pas répondre par oui ou par non aux questions : « Est-ce une particule ? », « Est-ce une onde ? » Finalement aucun objet ne remplacera les termes « onde » ou « particule ». Ce n’est pas une question d’inconnaissabilité, ni d’indéterminisme. Comme tout phénomène dynamique, la matière n’a aucune description par un objet fixe. On ne peut concevoir aucune structure indépendamment du milieu, ni se contenter de la déterminer par ses constantes, ses propriétés, ses fonctions. Car, si l’on procède ainsi, l’ « objet » perd ses caractéristiques dès qu’il interagit. L’exemple le plus frappant est celui de la particule. Isolée, elle n’a pas les mêmes propriétés que lorsqu’elle est liée. On parle ainsi d’électron lié et d’électron libre. C’est tellement différent que les physiciens parlent même de « quasi-électrons ». De même, la cellule vivante change complètement suivant l’environnement. De plus, les « objets » ne peuvent avoir que des images imparfaites et incomplètes si on les envisage seulement à une échelle donnée car ils sont une réalité transitoire et n’existent pas à un seul niveau. L’interaction a lieu dans les deux sens, entre le grand et le petit. Non seulement l’échelon supérieur est fondé par celui sous-jacent mais l’élément de niveau inférieur est déterminé par le supérieur. L’échange dynamique entre les deux ne cesse jamais. Bien difficile dans ces conditions de trouver une description par des concepts figés de la réalité. Celle-ci, dans son intégralité, suppose l’interaction entre toutes les échelles, ce qui est très différent. A chaque fois, qu’il y a interaction d’échelle, le changement brutal d’image, comme onde/corpuscule, est possible. On saute d’un seul coup de l’un à l’autre (la fameuse réduction brutale du paquet d’ondes). Il en va de même à chaque fois qu’une structure est issue de l’interaction d’un grand nombre d’unités. Le concept de « dynamique » a une grande importance. Il signifie que l’on rompt avec l’idée d’objets ayant une existence indépendante de leur activité. L’action est à donc l’origine des structures que l’on observe. Il signifie que l’ « objet » n’est jamais identique à lui-même. Il bouge, il interagit, donc il change. C’est l’inverse du point de vue de la statique, selon lequel on conçoit d’abord les objets de façon fixe, puis on les étudie en mouvement et en interaction. En somme, il s’agit de remplacer toute une philosophie par une autre, la métaphysique* (voir annexe) par la dialectique.

Dans l’ancienne conception de la physique, l’atome était l’image caractéristique de l’ordre de la matière. Cette dernière était considérée comme une construction : plusieurs atomes formaient une molécule et plusieurs molécules additionnées formaient un corps physique. L’atome pouvait bouger, interagir mais restait inchangé, constant. C’était un objet fixe. La particule (électron, proton, neutron, photon) a succédé à l’atome, avec d’abord la même image figée. L’atome était présenté comme une somme de protons, neutrons et électrons. On pouvait déplacer les électrons dans l’atome mais la construction additionnait toujours des objets fixes. Mais, avec les développements de la physique quantique, cette image mécaniste et réductionniste a épuisé ses possibilités et les physiciens ont été contraints à renoncer à ces anciennes visions de la matière, celle des objets fixes considérés comme élémentaires. Elle est remplacée, comme source de notre univers matière/lumière, par un processus extrêmement agité appelé l’effervescence du vide ! La matière n’y est plus une structure fixe mais le produit d’une agitation sous-jacente. Ce n’est plus telle ou telle propriété fixe d’objets (charge, masse, moment cinétique) mais la dynamique des interactions qui produit la symétrie puis la rupture de symétrie comme mécanisme fondateur de la réalité, de sa conservation et de sa transformation. C’est une clef essentielle en physique mais aussi dans le fonctionnement des sociétés. Celles-ci ont développé des relations fondées sur l’échange. La rupture de symétrie de l’échange, est, là aussi, dans l’activité, dans la production. Et c’est la production, la rupture de symétrie et pas la symétrie, qui construit la structure de la société, l’ordre. L’ordre en l’occurrence consiste, par exemple, dans la forme de la propriété. Et il n’est pas préexistant mais émergent et peut se transformer brutalement. Cette remarque est seulement une petite incursion pour rappeler que nous poursuivrons, plus tard, au sein des catégories économiques comme politiques, le parallèle entre physique et société humaine. Attention qui dit parallèle ne dit pas identité [12]… Gare aux simplifications abusives.

Considérer l’univers comme une structure produite par l’activité, comme le font les sciences contemporaines, mène à une philosophie très différente que de le considérer comme le résultat de propriétés constantes inscrites dans des objets fixes. C’est un changement conceptuel aussi grand que celui opéré dans le domaine des sciences sociales par Karl Marx dans « Thèses sur Ludwig Feuerbach ». L’homme n’y est plus traité comme une abstraction mais comme un être en activité, comme un membre d’une collectivité fondée sur une activité économique et une organisation sociale. Le quanta est un changement conceptuel qui est du même type. La matière n’est plus un électron ou un proton abstrait, mais une activité produite dans le cadre d’un milieu physique donné, le vide. Que la base de la matière soit l’action est très important car cette quantité ne sépare pas énergie et temps. A la base de la matière, on voyait des particules électriques, positives ou négatives, particules conçues comme des objets fixes. L’électricité avait une valeur fixe et un signe, fixe également. L’électromagnétisme apparaissait comme le mouvement de ces charges portées par des masses gravitationnelles. Chaque charge était séparée conceptuellement en tant qu’objet indépendant qui n’était pas modifiée par le mouvement par rapport aux autres charges. C’était déjà un très grand changement par rapport à la conception continue de l’onde. Mais, cette première révolution ne pouvait être accomplie jusqu’au bout puisque la représentation « onde » ne disparaissait pas. Les deux possibilités coexistaient même si la détermination n’était que l’une ou l’autre. Il y avait donc des contradictions au sein des nouveaux concepts de matière et d’énergie. Mais le quanta révélait bien plus la nature profonde des mécanismes naturels, et particulièrement leur caractère contradictoire qui n’était pas bien représenté par l’image d’une énergie pouvant augmentant de façon progressive et continue. Elle donnait une nouvelle image de sauts, le fameux saut quantique.

L’idée de discontinuité n’était pas la seule à poser problème. La reconnaissance de la contradiction interne de chaque concept de la physique va encore plus loin et à contrario des idées reçues. Non seulement, il y a conjointement onde et particule, localité et non-localité, mais au sein de chaque entité se maintient une contradiction. Les électricités, positive ou négative, ne doivent pas être considérées isolément, mais toujours couplées l’une avec l’autre. C’était le cas au sein de la matière où on trouvait toujours un couplage du positif et du négatif au sein des atomes. De même toute interaction [13] doit coupler matière et antimatière. Toute particule est couplée au vide. Au sein du vide, la particule « isolée » est entourée de particules virtuelles : si la particule est positive, elle est entourée de particules virtuelles négatives et inversement. Ce qui change dans une transformation ou dans un déplacement, c’est la forme de la contradiction. Au départ comme à l’arrivée, si la charge est conservée, c’est parce que c’est seulement la forme de la contradiction qui change. Ce qui existe en permanence, ce n’est pas l’électricité positive ou négative : ni sa « réalité » matérielle concrétisée dans une particule de matière, ni sa charge. Il peut apparaître des particules négatives à condition qu’apparaissent autant de particules positives. C’est seulement le total algébrique des charges qui est conservé. Mais cette constance ne décrit pas la dynamique qui, elle, traduit l’existence du combat des contraires au sein d’une structure. La contradiction est toujours présente. Les oppositions polaires ne s’éliminent pas physiquement ni définitivement. Ils ne font que se coupler. L’action est justement cette activité de couplage puis découplage des contraires. Or des actions, il ne peut y en avoir qu’un nombre entier : un, deux, trois, … ou zéro quanta. L’action consistant à coupler des contraires n’existe qu’en nombre entier. Parce que l’on ne peut compter qu’une par une les actions de couplages/découplages des contraires [14]. L’objet fixe n’existe pas. Son apparence n’est que le produit des contradictions sans cesse en lutte même lorsque la contradiction est masquée. C’est un changement philosophique : la dialectique contre la métaphysique. Dans cette dernière, les concepts décrivent des choses qui ont des propriétés caractéristiques fixes. En philosophie dialectique, on ne peut séparer le négatif du positif et les concepts doivent contenir la contradiction. Le négatif et le positif ne se suppriment pas mutuellement mais leurs alliances et séparations changent de forme. Elles le font de manière brutale et discontinue.

Un progrès considérable de la dialectique a été permis par les changements conceptuels causés par la physique quantique comme par bien d’autres découvertes en physique, et pourtant cela n’est que très peu connu des scientifiques ou des philosophes, et encore moins diffusé largement. Ce n’est pas tout à fait nouveau, bien sûr. « Les sciences de la nature ont déployé une énorme activité et ont fait leur un matériel qui va grandissant. Cependant, la philosophie leur est restée aussi étrangère qu’ils sont restés étrangers à la philosophie. » écrivait déjà Karl Marx dans ses « Manuscrits de 1844 ». Mais le grand écart entre sciences et philosophie s’est encore accru parce que le progrès de la société ne correspond pas au niveau des connaissances et des techniques. Ce n’est pas un problème culturel mais social. La dialectique a une couleur révolutionnaire qui ne plait pas aux nantis : « Ce qui manque à tous ces messieurs (les critiques bourgeois de Marx) c’est la dialectique. Ils ne voient toujours ici que la cause, là que l’effet. Que c’est une abstraction vide que dans le monde réel pareils antagonismes polaires métaphysiques n’existent que dans les crises ; mais que tout le grand cours des choses se produit sous forme d’action et de réaction de forces, sans doute très inégales, dont le mouvement économique est de beaucoup la force la plus puissante, la plus initiale, la plus décisive, qu’il n’y a rien ici d’absolu et que tout est relatif, tout cela, que voulez-vous, ils ne le voient pas ; pour eux, Hegel n’a pas existé. » (Engels - Lettre à Conrad Schmidt - 1890)

Prenons un autre exemple, celui de la théorie de l’évolution des espèces. La révolution darwinienne a représenté un changement conceptuel radical. Bien des scientifiques avaient bien envisagé l’idée que les espèces s’étaient transformées sur le long terme. Mais les idées de Charles Darwin étaient un renversement philosophique complet. L’idée de la plupart des transformistes étaient que les modifications s’étaient faites en positif : « pour » réaliser telle ou telle modification nécessaire. Des nécessités fonctionnelles guideraient une évolution directive, de progrès. Darwin, au contraire, a proposé un fonctionnement aveugle, en un double mécanisme contradictoire (la sélection et la variation) et, qui plus est, agissant par négation (l’élimination). Il a inventé la création par suppression pour concevoir la formation des espèces nouvelles. Notion dialectique s’il en est, la conception darwinienne proposait plusieurs renversements conceptuels allant dans le même sens, celui de la remise en cause des logiques linéaires et de la logique métaphysique*, pour favoriser une logique dialectique et matérialiste. On comprend que Karl Marx ait considéré que « L’origine des espèces » était un grand pas en avant dans la lutte des idées, allant bien au-delà des précédents transformismes. Tout d’abord, Darwin proposait que l’ordre soit issu du désordre. Le point de vue est dialectique puisque c’est la négation de la destruction par sélection naturelle aveugle qui produit le changement, le nouvel ordre. C’est la lutte désordonnée des individus pour la vie qui est le moteur des transformations, et non un mécanisme directif, orienté en vue d’un but. Ensuite, il y a interaction d’échelle des transformations entre le niveau individuel et collectif. C’est l’individu qui vit les contraintes de l’environnement, mais c’est l’espèce qui regroupe et réalise les transformations. Enfin, il y a des sauts dans l’évolution. Lénine écrit dans « Ce que sont les amis du peuples et comment ils luttent contre les sociaux-démocrates » : « De même que Darwin a mis fin à la conception selon laquelle les espèces d’animaux et de plantes n’étaient nullement liées entre elles, étaient accidentelles, crées par dieu et immuables, et qu’il fut le premier à donner une base entièrement scientifique, à la biologie, en établissant la variabilité et la continuité des espèces, de même Marx a mis fin à la conception selon laquelle la société est un agrégat mécanique d’individus qui subit toutes sortes de changements au gré des autorités (ou, ce qui revient au même, au gré de la société et du gouvernement) ; il fut le premier à donner une base scientifique à la sociologie en établissant le concept de formation économique de la société comme un ensemble de rapports de production donnés ; en établissant que le développement de ces formations est un processus d’histoire naturelle. (…) Et, de même que le transformisme ne prétend pas du tout expliquer toute l’histoire de la transformation des espèces, mais simplement placer les méthodes de cette explication sur un terrain scientifique, de même le matérialisme en histoire n’a jamais eu la prétention d’expliquer tout, mais simplement d’indiquer la méthode, « la seule scientifique », pour employer l’expression de Marx (Le Capital), d’expliquer l’histoire. »

Certes, Darwin n’a pas été jusqu’au bout de cette méthode, puisqu’il a admis, par un a priori non scientifique, la gradualité de l’évolution [15] et la notion « positive » de progrès. Là, Darwin est contradictoire. Tout en ouvrant un nouveau domaine à la conception du changement, il est marqué par la société bourgeoise qui lui a donné naissance. Dans une lettre à Engels, Marx écrit : « Il est remarquable de voir comment Darwin reconnaît chez les animaux et les plantes sa propre société anglaise, avec sa division du travail, sa concurrence, ses ouvertures de nouveaux marchés, ses « inventions » et sa malthusienne « lutte pour la vie ». Et Engels, écrivait à P.L. Lavrov, que « Toute la doctrine darwiniste de la lutte pour la vie n’est que la transposition pure et simple, du domaine social dans la nature vivante, de la doctrine de Hobbes « la guerre de tous contre tous » et de la thèse de la concurrence chère aux économistes bourgeois, associée à la théorie malthusienne de la population. » Darwin a reconnu des bonds dans l’évolution [16], mais, en homme de son époque et adepte de son système social, il les a rejetés comme, en géologue, choisissant de diffuser la thèse inverse, celle de son maître en géologie, Charles Lyell : le
gradualisme, comme le relève Stephen Jay Gould dans « La structure de la théorie de l’évolution » : « Darwin a appliqué à la biologie les conceptions uniformitaristes qui soutendent la vision de son maître à penser Charles Lyell. » Mais le premier saut conceptuel, dans le sens du bond qualitatif, de la discontinuité, du rôle de la négation, de l’ordre émergent, de l’interaction d’échelle, était fait. Il allait être suivi de bien d’autres, comme le rapporte Stephen Jay Gould dans l’ouvrage posthume qui résume sa théorie : « La structure de la théorie de l’évolution ». Il y expose à quel point une révolution philosophique a été indispensable à l’évolution… de la théorie de l’évolution : « Les nombreuses collaborations fondamentales qui furent publiées entre biologistes évolutionnistes et philosophes des sciences professionnels ont représenté l’aspect le plus original et le plus important de la reconstruction de la théorie de l’évolution qui a été opérée à la fin du 20ème siècle. (...) Nous avons tendance à penser que le progrès de nos recherches ne dépend que de l’observation « directe » et que nous n’avons guère à nous soucier, contrairement à d’autres biologistes, de problèmes conceptuels tels que l’interprétation de phénomènes se déroulant à une échelle trop petite (ou évoluant trop rapidement). La plupart d’entre nous ricaneraient si on leur proposait de travailler avec un philosophe professionnel, considérant une telle entreprise au mieux comme une agréable perte de temps (...). Et, cependant, les problèmes conceptuels posés par des théories invoquant des causes opérant à plusieurs niveaux simultanément , des effets propagés vers le haut et vers le bas, des propriétés émergeant (ou non) à des niveaux supérieurs, des interactions entre processus aléatoires et processus déterministes et des facteurs prévisibles ou contingents, se sont révélés si complexes et si peu familiers aux personnes ayant appris à traiter les modèles plus simples de causalité unilinéaire que la biologie utilise depuis des siècles qu’il leur a fallu se tourner vers des collègues ayant explicitement appris à penser avec rigueur à ces questions. (...) Plusieurs résultats importants dans le domaine de la théorie moderne de la théorie de l’évolution (...) ont été publiés sous la forme d’articles et de livres écrits conjointement par des biologistes et des philosophes : il s’agit des livres de Sober et Wilson, 1998, et d’Eldredge et Greene, 1992, et des articles de Sober et Lewontin, 1982, et de Mayo et Gilinsky, 1987. J’ai moi-même compris comment formuler une théorie opérationnelle de sélection hiérarchique (...) grâce à un travail mené en commun avec Elisabeth Lloyd, une philosophe des sciences professionnelle. » Stephen Jay Gould expliquait dans « Le pouce du panda » : « Eldredge et moi faisons référence à ce mécanisme sous le nom de système des équilibres ponctués. (...) Si le gradualisme est plus un produit de la pensée occidentale qu’un phénomène de nature, il nous faut alors étudier d’autres philosophies du changement pour élargir le champ de nos préjugés. Les fameuses lois de la dialectique reformulées par Engels à partir de la philosophie de Hegel, font explicitement référence à cette notion de ponctuation. Elles parlent par exemple de ’’ la transformation de la quantité en qualité’’. La formule laisse entendre que le changement se produit par grands sauts suivant une lente accumulation de tensions auquel un système résiste jusqu’au moment où il atteint le point de rupture. » Gould ne se contente pas d’émettre cette hypothèse des équilibres ponctués [17] pour son domaine d’étude : l’évolution des espèces. Dans sa dernière synthèse théorique intitulée « La structure de la théorie de l’évolution », il constate que la conception ponctualiste qu’il défend dépasse largement ce domaine et a un caractère général, philosophique : « Les modèles ponctualistes se sont révélés utiles, et ont même fourni des idées nouvelles ayant permis de se dégager d’impasses théoriques, dans certains domaines situés hors de la biologie. Il s’agit, par exemple, des études sur l’histoire de l’outillage de l’homme préhistorique (...) d’études sur la théorie de l’apprentissage (...) ou bien d’études sur la dynamique des organisations sociales humaines ou sur les modalités de l’histoire humaine ou encore sur l’évolution des technologies, ainsi l’histoire du livre (...). Nous avons écrit : « L’inclinaison générale au gradualisme, dont tant d’entre nous font preuve, traduit une position métaphysique, liée à l’histoire moderne des sociétés occidentales : elle ne dérive pas de l’observation empirique précise, liée à l’étude objective du monde naturel. (...) Nous étions également obligés de nous demander quel était le contexte culturel de nos vues ponctualistes. Nous avons donc commencé par écrire que « d’autres conceptions du changement sont bien connues en philosophie. » Et nous avons alors discuté de la plus évidente d’entre elles : la dialectique hégélienne et sa redifinition par Marx et Engels, en tant que théorie du changement social révolutionnaire dans l’histoire humaine. »

D’accord pour la nécessité de mêler la philosophie à la science, de nombreux auteurs le sont et ils font appel à Bergson, à Kant, à Popper, ou encore à des philosophies asiatiques en sciences, mais ils sont bien plus réticents en ce qui concerne la dialectique de Hegel et de Marx et Engels. Selon eux, on ne voit pas pourquoi il faudrait retenir spécialement la philosophie dialectique, plutôt qu’une autre. Certains auteurs prennent la dialectique pour un jeu de l’esprit, celui des paradoxes qui affirmerait que « les extrêmes se touchent » et que « tout est dans tout ». Et la plupart la trouvent trop marquée par le communisme et le stalinisme, qu’il mettent généralement dans le même sac. Pour certains auteurs « sérieux », la dialectique consisterait à dire tout et son contraire. Ils rappellent que, si on constate dans bien des domaines la présence de pôles opposés, il ne faudrait pas oublier que la dialectique n’est pas la seule philosophie à être fondée sur des éléments contradictoires qui se confrontent. L’idéologie médiévale « du bien et du mal », ou encore les philosophies asiatiques des contraires, les métaphysiques de l’Harmonie, par exemple l’idéologie « du yin et du yang », présentent un édifice théorique dans lequel les contraires s’affrontent pour finir par s’équilibrent et donner un univers stable. Dans ces philosophies, l’équilibre du monde, l’ordre, est attribué à la symétrie. Pendant de longues années, la physique, la biologie ou l’évolution ont diffusé une thèse selon laquelle un système aurait tendance à aller vers un état d’équilibre, mécanique et thermodynamique, au bout d’un certain temps (équilibre écologique, mécanique, thermodynamique, métabolique, biochimique, thermique, etc). Il y a effectivement symétrie de la matière et de l’antimatière, symétrie des charges électriques (positives et négatives) amenant la matière à être neutre électriquement, symétrie des sexes, symétrie des globes cérébraux, symétrie de l’espace. Et, de cette symétrie naîtrait un monde ordonné. Dans les sciences actuelles, la symétrie est effectivement un concept central mais les interactions sont fondées sur une presque symétrie et surtout sur la rupture de celle-ci. Jamais il n’y a une totale symétrie car, sinon, il ne se passerait rien ! S’il y avait une complète symétrie entre matière et antimatière, il n’y aurait pas de matière dans notre univers. Si les électricités positives et négatives se supprimaient, la matière s’écraserait sur elle-même. Le fait qu’au sein de la matière atomique, les éléments positifs soient beaucoup plus massifs et situés au centre empêche cet écrasement. De même, il n’y aurait pas de fonctionnement nerveux (car systèmes sympathique et parasympathique s’annuleraient). Ou encore, les deux hémisphères cérébraux se bloqueraient mutuellement, le cerveau ne pouvant jamais décider de rien. Au sein de la matière, s’il y avait symétrie complète du temps (comme au sein du vide), nous serions dans un monde sans passé, sans présent et sans avenir, un monde sans histoire… L’existence d’une symétrie incomplète et brisée est fondamentale pour construire l’univers où nous vivons.

Prenons un exemple de rupture de symétrie : celui du cristal. Ce qui a d’abord frappé dans cette structure géométrique, c’est sa perfection, synonyme de la perfection du monde. Les faces ont des angles bien déterminés qui favorisent les propriétés optiques. Cette étude des cristaux a été le premier travail de Louis Pasteur et c’est au cours de ce travail que le physicien-chimiste a repéré la fameuse symétrie des molécules (dextrogyres et lévogyres), en étudiant les acides tartrique et paratartrique. Ils avaient la même composition mais étaient disposés de façon inverse dans l’espace. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la « chiralité moléculaire ». On pourrait penser que cet ordre est dû à la fixité puisque les angles sont des constantes qui ne dépendent que du type de molécule. En fait, c’est considérer le cristal de manière figée. La production d’un cristal est, au contraire, fondée sur une certaine agitation moléculaire qui amène les atomes à combler tous les vides et à compléter ainsi totalement la structure. C’est donc le désordre qui produit l’ordre. Mais c’est seulement avec les travaux des physiciens Landau et Peierls dans les années 1940 que l’on découvre la clef de cette énigme : c’est la rupture de symétrie qui est synonyme d’ordre et non le contraire. Jusque là, on avait cru que l’ordre est la symétrie et le désordre est la dissymétrie. On découvre que c’est l’inverse ! C’est le début d’un grand domaine d’étude : celui des transitions de phase. Les physiciens font appel à ces nouvelles notions dans des phénomènes multiples, de la cristallographie, des transitions de phase, de la physique des particules (avec le tableau symétrique des particules et interactions fondamentales dû à Gell-Mann et Zweig), de l’astrophysique (théorie de l’inflation) à la supraconductivité.

Les sciences considèrent, désormais, que l’ordre (l’apparition d’une structure), c’est la « symétrie brisée ». Si le monde est matériel, c’est qu’il n’y avait pas tout à fait le même nombre de particules et d’antiparticules. De ce petit décalage est sorti notre monde matériel, après élimination mutuelle de la matière et de l’antimatière, les deux se composant pour se transformer en énergie (en photons). Cela ne veut pas dire que, désormais, l’antimatière n’ait plus aucune importance. Sans les antiparticules, on ne peut comprendre les « forces » de relation de la matière. Toutes les interactions, comme la lumière (électromagnétisme), sont fondées sur des couples particule/antiparticule. La matière, elle-même, n’existe que sur un fond de paires particule/antiparticule qui interagissent sans cesse avec la matière. Par exemple, un proton saute sans cesse d’un état à un autre par absorption ou émission d’un nombre entier de paires virtuelles de particule et d’antiparticule. Autour d’une particule de matière, appelée particule « réelle », il y a des milliards de particules et d’antiparticules virtuelles, qui sont en fait parfaitement réelles mais fugitives, parmi lesquelles baigne la particule « réelle » et sans lesquelles, celle-ci n’existerait pas. Les exemples de telles symétries brisées sont non seulement nombreux mais fondamentaux dans la compréhension des phénomènes. Ce que l’on vient de dire pour la matière concerne également la vie et même la conscience. Il y a un combat des contraires mais ceux-ci se composent. Il n’y a pas exactement symétrie des contraires, ce qui signifie que les contradictions sont toujours présentes. Pas de symétrie entre les deux hémisphères cérébraux, par exemple (pas le même rôle ni le même pouvoir de décision). Pas exactement de symétrie entre électron et proton au sein de l’atome d’hydrogène. Pas exactement de symétrie entre matière et antimatière au sein de l’univers. Pas exactement de symétrie géométrique des structures moléculaires. Les molécules miroir contiennent les mêmes atomes, liés de la même manière mais n’ont pas les mêmes propriétés. Celles du vivant ont des images-miroirs tournées en sens inverse mais qui ne participent pas au processus du vivant. Le neutron ne se décompose pas exactement en un proton et un électron. D’une manière générale, l’existence d’un monde dynamique, dont l’activité et l’innovation n’est jamais interrompue, s’explique par la symétrie et la dissymétrie, c’est-à-dire par la « rupture de symétrie ». La relation entre les contraires n’est donc pas liée à une logique formelle mais dialectique. Les contraires ne disparaissent pas, ne s’éliminent pas, ne se contentent pas de s’opposer. Ils se combinent, construisent des structures, se complexifient, dépassent la contradiction, la masquent, et peuvent la faire réapparaître brutalement par cette fameuse « rupture de symétrie ».

Voici comment le physicien-chimiste Ilya Prigogine expose dans « La fin des certitudes » le lien entre la dialectique et cette conception scientifique (la symétrie brisée) : « Toute sa vie Einstein a poursuivi le rêve d’une théorie unifiée qui inclurait toutes les interactions. (...) Une théorie unifiée serait inséparable de la symétrie temporelle brisée de l’univers. (...) L’unification impliquerait une conception dialectique de la nature.  » Il y a effectivement deux sortes opposées de philosophies. Dans l’une, la logique formelle, les contraires s’équilibrent, s’annulent mutuellement. Dans l’autre, la dialectique, les opposés se combattent, dialoguent, construisent du nouveau, en se combinant. Cette dernière image, la combinaison des contraires pour former un niveau supérieur de la contradiction qui la masque sans la supprimer, caractérise le monde qui nous entoure. Il y a un dialogue permanent entre matière et vide. La physique moderne nous montre que l’opposition diamétrale entre matière et vide n’empêche pas les interactions et les imbrications. En fait, sans les particules du vide, il n’y aurait pas de relations entre matières [18] et il n’y aurait même pas de matière ! Le dialogue de nos deux hémisphères cérébraux, lui aussi, est permanent et le cerveau, avec ses aires droite et gauche, n’est pas complètement symétrique, ce qui nous permet de prendre des décisions. Il ne s’équilibre que chez les êtres humains qui ont une grave maladie entraînant une incapacité de fonctionner, au point que l’on est parfois obligé de disjoindre les deux hémisphères par une opération coupant la jonction ! Au sein du vide, particules fugitives de matière et d’antimatière, se couplent en donnant de l’énergie, mais ils ne s’annulent pas totalement. Heureusement pour nous, il y a une légère dissymétrie entre matière et antimatière qui fait qu’il est resté de la matière. Sinon nous ne serions pas là pour en parler ! Au sein du monde virtuel, celui des champs quantiques du vide, se construit le dialogue des particules fugitives qui structure la matière dite réelle. Au sein de la cellule vivante, le combat est permanent entre les protéines et les gènes de la vie et ceux de la mort. Et, fort heureusement, ils ne se suppriment pas totalement ! Et il n’y a pas d’un côté le cerveau droit qui donne des ordres et de l’autre le cerveau gauche qui en fait autant. Ils dialoguent, se contredisent, se combattent, influencent en commun la décision. Il n’y a pas d’une part le côté droit du corps et de l’autre le côté gauche. Cette question est d’ailleurs reliée à la précédente comme le montre Azemar G. dans « Posture et asymétries fonctionnelles » : « La latéralisation œil/main/pied rend compte de la dialectique cerveau droit / cerveau gauche. » Fort heureusement, dans ce combat, un des pôles ne supprime pas plus l’autre que dans un aimant. Au contraire, lorsqu’on casse l’opposition, on retrouve une nouvelle opposition polaire, comme dans le cas de l’aimant découpé en deux aimants.

La logique formelle sépare et isole les contraires, alors que la dialectique n’oublie jamais que la contradiction subsiste sans cesse à l’intérieur de chaque structure et prépare ainsi la future rupture de symétrie. Cela signifie que la symétrie est parfaite en logique formelle (les contraires s’annulent) et ne l’est pas en logique dialectique (les contraires se combinent sans disparaître). Les électricités positives et négatives ne s’annulent pas mutuellement même si elles donnent l’illusion due à une charge globale nulle. Il en va de même des spins positifs et négatifs ou encore de la matière et de l’anti-matière. Toutes les interactions de la physique sont fondées sur des contradictions que la physique appelle des ruptures de symétries. La symétrie est presque exacte mais pas tout à fait ce qui permet la fondation de structures. On a longtemps qu’il existait une interaction sans contradiction : la gravitation. Mais les dernières études montrent que c’est inexact : l’expansion de l’univers est la contradiction dialectique de la gravitation. Tant qu’on croyait le monde stable ou en expansion par inertie suite à une explosion initiale, le Big Bang, la gravitation n’avait pas d’énergie égale et opposée. Mais si les galaxies s’éloignaient les unes des autres par inertie suite à un choc initial (le Big Bang), l’expansion devrait se ralentir, suite aux interactions entre toutes les masses. Or, il s’avère que l’expansion (mesurable par l’éloignement des galaxies) s’accélère. Il y a donc dans l’univers une énergie opposée à la gravitation. La gravitation rapproche les masses et l’expansion les éloigne. Cependant, ces deux énergies ne sont pas exactement symétriques. Sinon, expansion et gravitation s’annuleraient. Les galaxies ne s’éloigneraient pas et, même, n’existeraient pas. Dans l’espace intergalactique, l’expansion l’emporte. Dans les galaxies, la gravitation l’emporte. La structure des galaxies est une rupture de symétrie entre expansion et gravitation comme la particule est une rupture de symétrie au sein du vide entre matière et antimatière. Au sein du vivant, on se souvient de la symétrie fondamentale : entre molécules lévogyres et dextogyres, dont nous parlons un peu plus loin. Les deux brins d’ADN constituent l’une d’entre elles. Le code génétique en est un autre, fondée sur les contradictions entre les bases couplées. Et ce ne sont que quelques unes des multiples symétries de la vie, fondée sur la liaison chimique qui inhibe la fonction de la molécule et sur l’inhibition qui rend à nouveau la molécule active. Inhibition et inhibition de l’inhibition sont des phénomènes fondamentaux du vivant. Tout le processus vivant est une lutte entre tendances opposées. Les molécules, les gènes, les cellules, les organes et les systèmes rétroagissent. Comme l’exposait François Jacob dans « La logique du vivant », « L’émergence des êtres vivants représente l’effet d’une longue lutte entre actions opposées, la résultante des forces qui se combattent, l’aboutissement d’un conflit entre l’organisme et son milieu (...) L’évolution devient alors le résultat de la rétroaction exercée par le milieu sur la reproduction. »

La sexualité est l’une des symétries les plus connues et la symétrie homme/femme est elle aussi une contradiction dialectique. Bien sûr, l’existence des chromosomes XX et XY pourraient faire croire que l’on a soit un homme (et rien qu’un homme) et de l’autre une femme (et rien qu’une femme) mais cela est faux. Chez chaque homme et chaque femme, il n’y a pas élimination des hormones inverses, respectivement femelles ou mâles. Il y a un combat d’influence, dans lequel il n’y a pas définitivement un vainqueur et un vaincu. Tout homme est un peu femme, et inversement. La sexualité est une rupture de symétrie. Non seulement les hormones peuvent modifier l’expression réelle de la masculinité ou de la féminité mais il existe un dispositif de rupture de symétrie homme/femme. Cette rupture est réalisée par un troisième larron : le gène de détermination sexuelle RSPOL qui permet à un être doté d’un XX d’être un homme et non une femme. Une inhibition de l’expression du RSPOL permet l’inversion sexuelle et fait un homme de ce qui devrait être une femme. Une inhibition provoque une inversion de symétrie et la femme XX devient un homme XX. Sans même faire appel au cas de transsexuels ou d’homosexuels, sans considérer des exemples que l’on considère comme une minorité, la sexualité, en général, est bien une rupture de symétrie. Hommes et femmes font partie d’un même phénomène et il n’y a pas de frontière fixe entre les deux [19]. Le phénomène mène spontanément à un choix mais il est loin d’une séparation fixe entre deux contraires logiques. La sexualité est négation dialectique, c’est-à-dire qu’il existe toujours un (ou plusieurs) processus physique de négation de la négation. La logique formelle n’a pas cours dans tous ces phénomènes qui contiennent à tous les niveaux leur propre contradiction. Ils n’obéissent à aucune des lois de la logique formelle : ni le principe d’identité (qui théorise l’impossibilité des contradictions internes), ni la coexistence impossible des contraires au sein d’un même ensemble, ni le tiers exclus, ni le tout somme des parties, ni l’annulation mutuelle des contraires. En fait, on a découvert que les gènes des chromosomes XX et XY peuvent être inhibés, ce qui fait que les déterminations sexuelles, loin d’être des propriétés fixes, appartiennent à la chaîne sans fin des rétroactions comme tout le matériel du vivant.

La vie, dans son fondement, est directement liée à cette question de la symétrie et surtout à celle de la rupture de symétrie. On appelle rupture de symétrie un phénomène dans lequel la dynamique tranche entre deux possibilités symétriques, jusque là mélangées à égalité (ou presque), lors d’une bifurcation. Il y a une symétrie entre les molécules, qui est liée à leur disposition moléculaire dans l’espace. Chaque molécule non symétrique admet son reflet dans le miroir. Elles ont la même composition, les mêmes liaisons atomiques mais elles tournent dans des sens opposés. Certaines sont lévogyres et d’autres dextrogyres. Pourtant, dans au sein du vivant, il n’y a qu’une seule sorte de molécules, celles tournant dans un seul sens : les lévogyres. Ce serait même la dissymétrie qui produirait la vie [20]. En effet, on remarque que seules les molécules non symétriques et lévogyres interviennent dans le phénomène du vivant. Plus exactement, ce serait la rupture de symétrie qui serait à l’origine de la transition de phase du vivant.

La vie n’est pas un ordre fixe, mais le produit du développement de contradictions. On serait bien en peine de citer tous les processus opposés, couplés par inhibition ou négation, au sein de la nature. Ces processus produisent un ordre fondé non sur la symétrie, mais sur la rupture de symétrie. Désormais, en physique, c’est la symétrie qui est synonyme de désordre et c’est le désordre à une échelle qui produit l’ordre à une autre. C’est un changement complet de philosophie. Alors que l’ancienne philosophie métaphysique prétendait décrire le monde à l’aide de concepts séparés, univoques, définis formellement, la notion de frontière non symétrique ou de frontière floue a amené la fondation d’une science qui n’obéit pas à l’ancienne logique formelle. Il y a même une mathématique qui cherche à imager de façon abstraite de telles situations. Elle fait appel à la philosophie dialectique. Le mathématicien Stéphane Dugowson expose dans la revue « Pour la science » de décembre 2006 dans un article intitulé « Les mathématiques des frontières floues » cette nécessité de changement de philosophie : « En tous domaines, nous nous étonnons que des frontières se révèlent floues. Il y a pourtant des raisons mathématiques de penser que, s’agissant des frontières, le flou n’est pas l’exception mais la règle, et que c’est au contraire la netteté qui est exceptionnelle. (...) J’ai qualifié ces frontières de dialectiques, car elles articulent deux « logiques » de l’espace, régissant respectivement l’intérieur et l’extérieur des parties de l’espace considéré. On peut montrer que les structures dialectiques s’organisent en hiérarchies (...) ce qui permet de les combiner. (...) Les structures dialectiques conduisent ainsi naturellement à considérer des frontières floues. »

Le développement des sciences pose de multiples problèmes philosophiques. Prenons, par exemple, l’un des grands progrès de la physique, la thermodynamique de Boltzmann, avec la découverte de l’entropie. « Comment expliquer dans ce cas (l’agitation des molécules) le phénomène de l’entropie ? Il résulte du caractère aléatoire du mouvement des particules, du fait qu’elles peuvent se déplacer dans n’importe quel sens, et se trouver à n’importe quel endroit. C’est ici que le physicien va employer pour la première fois les termes d’ordre et de désordre dans un sens technique spécifique. Imaginez un cylindre, un piston et un gaz. Puisque le gaz est formé de molécules, celles-ci doivent bombarder les parois du cylindre dans toutes les directions. Qu’appelle-t-on « ordre » ? Le fait qu’au lieu de taper dans toutes les directions, elles ne se meuvent que vers le piston. Si une telle chose arrive, le piston sera déplacé efficacement. Du travail sera fourni. (…) Le travail n’est rien d’autre que le résultat d’un état ordonné des molécules. La chaleur est le contraire. (…) Mais alors que signifie l’entropie (…) Elle signifie simplement qu’un système
physique fermé n’est pas spontanément ordonné. (…) L’entropie augmente tant que l’état de désordre n’est pas maximal, c’est-à-dire un état où effectivement les molécules peuvent se trouver dans n’importe quel endroit avec n’importe quelle direction. (…) Sur le long terme, on peut donc effectivement vérifier que les molécules se déplacent n’importe comment, même si sur le court terme il y a des fluctuations. » expose le philosophe des sciences Paul-Antoine Miquel dans « Comment penser le désordre ? ». Le mathématicien Gregory Chaitin rappelle, dans « La complexité, vertiges et promesses », combien cette physique a renversé les notions d’ordre et de désordre, causant une véritable révolution philosophique, un combat théorique dont la violence a coûté sa vie au physicien puisque celui-ci s’est suicidé suite aux attaques qu’il a subies : « (...) La notion d’entropie développée par Ludwig Boltzmann (...) en physique statistique et en thermodynamique, mesure le degré de désordre d’un système physique. Cette notion d’entropie, dès l’époque de Boltzmann, entretenait des liens solides avec la philosophie, par exemple en ce qui concerne la direction de la flèche du temps. Boltzmann s’est suicidé en partie parce que sa théorie très controversée de l’entropie croissante, postulant que les systèmes physiques passent d’un état ordonné à un état désordonné, impliquant une direction du temps, en contradiction flagrante avec la physique newtonienne (...). » C’est également la notion de relation complexe de l’ordre et du désordre, d’entropie, et de direction du temps qu’ont bousculé le physicien Ilya Prigogine et la philosophe Isabelle Stengers, dont la longue collaboration est déjà une forme de réponse à la question de la place de la philosophie en sciences. Ils exposent, dans « Entre le temps et l’éternité », l’importance des phénomènes irréversibles de non équilibre en physique et de l’ordre issu du désordre, c’est-à-dire de la formation des structures « dissipatives » [21] dites de Ilya Prigogine : « La science des processus loin de l’équilibre s’ouvre aux questions d’un monde en devenir, d’un monde dont l’intelligibilité impose la conception de nouveaux rapports de causalité. » Jusqu’à Ilya Prigogine, les physiciens se concentraient sur les situations « à l’équilibre », se fondant sur l’affirmation de la thermodynamique selon laquelle tout système finit par atteindre son point d’équilibre (seconde loi de la Thermodynamique). Tout système isolé devrait aller vers la stabilité, vers l’immobilité, en somme vers la mort. Une telle conception thermodynamique posait problème pour interpréter la vie et même pour concevoir l’apparition des structures matérielles, des particules aux galaxies. Si tout système devait perdre des niveaux d’organisation et aller spontanément vers le désordre, c’est que les créations d’ordre avaient une origine inexplicable physiquement. En démontrant que des systèmes non linéaires loin de l’équilibre pouvaient bâtir des structures nouvelles, l’affirmation entropique (le sens inéluctable du désordre) était remise en cause dans le cas des systèmes dissipatifs. Ces systèmes devaient être consommateurs d’une énergie extérieure, la loi thermodynamique entropique restant valable pour les systèmes isolés. Le monde est-il fondé sur des systèmes isolés, ne recevant pas d’énergie, ni de matière de l’extérieur ? Pas du tout ! Un système naturel qui peut être considéré comme isolé, est très exceptionnel. Ce n’est qu’une approximation au meilleur des cas. Loin d’aller toujours de l’ordre vers le désordre, le monde est produit d’un double mouvement contradictoire et permanent, contradiction dialectique entre ordre et désordre, entre transformation et conservation [22], entre agitation et structure, entre phénomènes polaires. Par exemple, le climat est fondé sur plusieurs contradictions : entre zones de haute et de basse pressions, entre la pression des masses d’air de l’Equateur et des pôles, etc… Il en découle une dynamique des climats capable de produire des structures durables : le climat d’une grande période de l’histoire climatique et, brutalement, un changement complet de structure du climat (pas seulement un changement de température). Le climat, la vie, la matière, le vide, l’espèce vivante, la cellule vivante, l’économie ou l’Etat ne sont pas fondés sur l’équilibre, comme on le répète encore trop souvent, mais sur le non-équilibre et sur des structures qui émergent des interactions. La dynamique est interne même si elle mène à des structures spontanées durables. C’est le choc et non l’équilibre qui fonde l’ordre. Les structures de Prigogine sont issues du désordre, d’un désordre entretenu de l’extérieur. Loin de casser l’ordre, les fluctuations le fondent : fluctuations d’un système macroscopique comme dans le phénomène de la convection ou dans celui de la percolation, ou encore fluctuations du vide pour la formation de la matière.

L’exemple fondateur de cette image, l’ordre par fluctuations, est le phénomène de la convection étudié par Henri Bénard. Le philosophe des sciences Paul-Antoine Miquel le décrit ainsi : « Je laisse une mince couche de liquide en contact avec l’environnement extérieur par le haut. Je la chauffe en même temps par le bas. J’obtiens ainsi un double mouvement par lequel la chaleur tend à se transmettre du bas vers le haut, pendant qu’au contraire la gravité pousse les molécules du haut à aller vers le bas. J’ai là un exemple typique de ce que l’on nomme un système thermodynamique ouvert, qui échange de la matière et de l’énergie avec le monde extérieur. Si j’augmente assez fortement la différence de température entre le haut et le bas, je crée une contrainte de non-équilibre et un phénomène inattendu se produit, qui n’a plus rien à voir avec l’action de la gravité ou avec les collisions entre les molécules. Le mouvement des molécules devient structuré en tourbillons, en « cellules régulières ». (…) Il faut faire agir le désordre pour obtenir de l’ordre. (…) Les molécules ne se conduisent plus d’une manière indépendante mai corrélée. Les corrélations ainsi produites interdisent que ce système obéisse encore aux lois du hasard. (…) Ce fait que les chocs entre les molécules (les fluctuations) introduisent des corrélations structurelles entre les molécules, ce fait vous oblige à passer d’une explication statistique à une explication dynamique de l’évolution de ce système de molécules. (…) Le formalisme du hasard perd toute pertinence pour analyser de tels systèmes. Le temps de la dynamique n’est plus le même que celui de la mécanique statistique. (…) Un problème massif surgit sur le terrain de la science : celui de l’irréversibilité. Cette condition d’irréversibilité est décrite par le fait que les forces de dissipation modifient le volume que ce système occupe dans l’espace des phases, qui le décrit jusqu’à ce que son évolution s’arrête. Il a alors atteint son état attracteur. Ce mot traduit précisément l’impossibilité de revenir en arrière. (…) Chez Boltzmann, on parlait de particules qui s’entrechoquaient. En génétique, on va parler de gènes qui se reproduisent. Mais cela ressemble furieusement à la même chose. Je postule que le seul hasard gouverne la diffusion des gènes, comme je postulais que seul le hasard gouvernait le mouvement des molécules. (…) Il y a une flèche du temps spécifique. Il n’est pas possible pour les systèmes vivants de revenir de leur état final à leur état initial. » L’apparition de nouveauté structurelle est une discontinuité d’échelle, une irréversibilité, qui ne peut être plus effacée par les fluctuations. Ces structures spontanément produites, émergentes, issues du désordre des fluctuations, d’un système non-linéaire maintenu en état de non-équilibre, nous fournissent une image nouvelle du monde explique Prigogine. Elles ne concernent pas spécifiquement l’agitation moléculaire ou le climat. Ce paradigme n’est pas propre à la matière ou à la vie. Il concerne l’homme, la conscience, la société, l’économie et l’histoire.

Le fait de dépasser les frontières établies entre les différents domaines des sciences est l’une des caractéristiques principales de la pensée de Karl Marx, comme le remarque Léon Trotsky dans « Le marxisme et notre époque » : « Ce qui distingue Marx, c’est l’universalité de son génie, son aptitude à comprendre les phénomènes et les processus appartenant à des domaines différents et les connexions qui leur sont inhérentes. Sans être un spécialiste des sciences naturelles, il fut un des premiers à apprécier la signification des grandes découvertes de ce domaine (...). » Lénine a fait la même observation. Combattant la version « économiste » du marxisme, il écrivait dans « ce que sont les « amis du peuple » : « En quel sens Marx parle-t-il de la loi économique du mouvement de la société, qu’il appelle d’ailleurs au même endroit loi de la nature ? Comment comprendre cela lorsque tant de sociologues de chez nous ont noirci des monceaux de papier pour dire que le domaine des phénomènes sociaux est distinct de celui des phénomènes historico-naturels et qu’en conséquence l’étude des premiers doit relever de la toute particulière « méthode subjective en sociologie ». (...) Pour y voir plus clair, citons d’abord un autre passage de cette même préface du « Capital » : « Mon point de vue, dit Marx, est que je considère le développement de la formation économico-sociale comme un processus historico-naturel. » (...) Ce que Marx et Engels appelaient la méthode dialectique – par opposition à la méthode métaphysique – n’est autre que la méthode scientifique en sociologie : celle-ci considère la société comme un organisme vivant en perpétuel développement (et non comme un assemblage mécanique) (...) Une seule chose importe à Marx : de trouver la loi des phénomènes qu’il étudie et ce qui lui importe par-dessus tout, c’est la loi de leur changement, de leur développement, de leur passage d’une forme à une autre, d’un système de rapports sociaux à un autre. (...) Marx considère le mouvement social comme un processus historico-naturel soumis à des lois qui, loin de dépendre de la volonté, de la conscience et des desseins des hommes, au contraire les déterminent. (...) Il est particulièrement indispensable d’étudier avec non moins de rigueur toute la série des états considérés, leur enchaînement et le lien entre les différents degrés de développement. Marx rejette précisément l’idée que les lois de la vie économique soient les mêmes pour le passé et pour le présent. Au contraire, chaque période historique a ses lois propres. La vie économique constitue un phénomène analogue à l’histoire du développement dans d’autres branches de la biologie. » Même si nous avons du mal à considérer les phénomènes sociaux d’un point de vue scientifique, ils obéissent à des lois objectives. Trotsky le rappelle dans un article intitulé « L’heure de la décision approche » de décembre 1938 : « Chaque jour, que nous le voulions ou nous, nous devons nous persuader que la terre tourne autour de son axe. De même, les lois de la lutte des classes agissent indépendamment du fait que nous les reconnaissions ou non. »

Lénine relève dans son article « Karl Marx » de 1914, dans le chapitre « La dialectique » : « Marx et Engels voyaient dans la dialectique hégélienne, la doctrine la plus complète, la plus riche et la plus profonde du développement, un immense acquis de la philosophie classique allemande. Ils considéraient toute autre formulation du principe du développement, de l’évolution, comme unilatérale, pauvre, mutilant et déformant le cours réel du développement (souvent marqué de bonds, de catastrophes, de révolutions). « Marx et moi, nous fûmes sans doute les seuls à nous fixer comme tâche de sauver la dialectique consciente pour l’intégrer dans la conception matérialiste de la nature. » (Engels – Anti-Dûhring). « La nature est la confirmation de la dialectique, et justement la science moderne de la nature montre que cette confirmation est extraordinairement riche. » (...) C’est cet aspect, révolutionnaire, de la philosophie de Hegel que Marx a perçue et développée. » Lénine expose dans « Matérialisme et empiriocriticisme » la particularité fondamentale de la dialectique dans l’étude de la matière : « Le matérialisme dialectique insiste sur (...) l’absence de lignes de démarcations absolues dans la nature, sur la transformation de la matière mouvante d’un état en un autre, celui-ci apparemment incompatible de notre point de vue avec celui-là, etc… Aussi singulière que paraisse du point de vue du « bon sens » la transformation de l’éther impondérable (vide) en matière pondérable (masse) et inversement, (...) tout cela ne fait que confirmer une fois de plus le matérialisme dialectique. (...) A notre époque, l’idée de développement, d’évolution, est presque totalement entrée dans la conscience sociale, mais par d’autres voies que celles de la philosophie de Hegel. Cependant cette idée, telle que l’ont formulée Marx et Engels, s’appuyant sur Hegel, est beaucoup plus complète, beaucoup plus riche, que l’idée courante d’évolution. Un développement qui semble reproduire des stades déjà franchis mais les reproduire autrement, sur une base plus élevée (« négation de la négation »), développement pour ainsi dire en spirale et non en ligne droite ; un développement par bonds, par catastrophes, par révolutions ; des « solutions de continuité » ; la transformation de la quantité en qualité ; des impulsions internes à se développer, provoquées par la contradiction, le heurt de forces et de tendances différentes agissant sur un corps donné ou dans les limites d’un phénomène donné ou à l’intérieur d’une société donnée ; une interdépendance et une liaison très étroite, indissoluble, de tous les aspects de chaque phénomène (ces aspects, l’histoire en fait apparaître sans cesse de nouveaux), liaison dont résulte le processus universel du mouvement (...) » Dans cet ouvrage, Lénine combat toute tentative de ramener la matière à un réductionnisme (« L’électron est tout aussi inépuisable que l’atome. ») et toute tentative d’en déduire la fin du matérialisme (celle des positivistes* -voir annexes - du courant de Mach). Il ne développe pas son matérialisme pour en faire une philosophie de la seule nature, il en fait une arme de compréhension de l’ensemble des processus naturels, humains et sociaux, une méthode révolutionnaire de pensée sur le monde, particulièrement indispensable à ses yeux pour combattre la nouvelle domination de classe, celle du capitalisme.

Même si des économistes et des sociologues essaient de soustraire le point de vue révolutionnaire et la philosophie révolutionnaire (la dialectique) de l’étude du « Capital », leur effort est vain. Marx lui-même expliquait que, sans la philosophie dialectique, l’étude économique du « Capital » n’était pas plus possible que celle, politique, des « Luttes de classes en France », du « Dix-huit Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte » ou de « La guerre civile en France ». Nombre d’auteurs ont tenté de concevoir le marxisme sans philosophie révolutionnaire et même sans révolution (les deux étant inséparables) ! Les thèses réformistes successives ont tenté un tel « effort » intellectuel. Dans « La conception marxiste de l’histoire », Karl Kautsky dit : « La philosophie ne nous intéresse que dans la mesure où elle a affaire à la conception matérialiste de l’histoire. Et cette dernière nous parait conciliable non seulement avec Mach et Avenarius, mais aussi avec bien d’autres philosophies. » On se souvient que, pour combattre l’empiriocriticisme de Mach selon lequel la nature n’existait que par rapport à un observateur humain, Lénine écrivait « Matérialisme et empiriocriticisme ». Certains auteurs, souvent des « spécialistes » de Marx, prétendent conserver le contenu du « Capital » sans accepter la philosophie dialectique qui, selon eux, ne serait ni matérialiste ni scientifique mais seulement un rajout [23] métaphysique, d’ailleurs attribué au seul Engels. D’autres auteurs voudraient bien reprendre quelques éléments acceptables de Marx comme son « étude économique du Capital » sans s’embarquer dans une théorie révolutionnaire, sous prétexte que « Pour le lecteur du Capital familier du marxisme, il y a une dernière énigme : on n’y trouve ni la « mission historique de la classe ouvrière » ni la « dictature du prolétariat », deux formules courantes du lexique marxiste révolutionnaire.  », comme l’écrit Denis Collin dans un article intitulé « Le contenu de la révolution » de la revue « Marx, marxisme ». Dans cette veine, le philosophe Denis Collin écrit dans la revue « Matière première » : « Marx fait des sciences de la nature un modèle théorique. Le Capital veut exposer les lois du mode de production capitaliste avec la rigueur des lois de la physique, modélisation mathématique incluse. Mais, d’un autre côté, le marxisme laisse, dans son rapport aux sciences de la nature, d’assez mauvais souvenirs. La « science prolétarienne » de l’époque stalinienne n’est pas seule en cause. Lyssenko n’est pas le seul coupable. Les vulgarisateurs de la « dialectique de la nature » de Engels apparaissent comme de piètre philosophes venant encombrer la science d’une logorrhée importune. Ici et là on cherche encore à sauver cette « philosophie marxiste » de la nature. Mais il nous semble que c’est une entreprise non seulement vaine mais aussi nocive parce qu’elle jette le discrédit sur tous les travaux menés par les marxistes dans le domaine de la philosophie des sciences. (...) Selon Hegel, « la nature est divine en soi, dans l’Idée ». La nature, en tant qu’elle est saisie idéalement, en tant que concept, peut être considérée comme Dieu. Mais s’il y a de l’esprit dans la nature, c’est un esprit caché. Car si la nature est divine conceptuellement, « telle qu’elle est, son être ne correspond pas à son concept » et, ajoute Hegel, il s’agit là d’une « contradiction non résolue ». La philosophie de la nature de Hegel est marquée par une dévalorisation incontestable de l’élément naturel. La nature en soi, en tant que matière, n’est pas admirable. La nature n’est intéressante qu’en tant que vie parce qu’alors elle est spiritualisée, parce qu’alors elle emprunte quelque chose à l’élément spirituel. (...) Cette dévalorisation de la nature fonde une dévalorisation des sciences de la nature, spécifiquement de la physique. (...) Que reste-t-il donc des lois de la dialectique ? Peu de choses sinon une idée vague de mouvement, de connexions entre toutes les choses, d’interpénétration des contraires ; bref, réduit à ces quelques « lois », le matérialisme dialectique est un galimatias. (...) La philosophie de la nature de Hegel est donc très nettement vitaliste, c’est-à-dire qu’elle va exactement à l’opposé du mouvement de la science depuis le 17e siècle qui tend à réduire le vital et l’organique à l’inerte et au non organique, la physique organique à la chimie et la chimie à la physique. » Denis Collin écrit dans un article « La dialectique de la nature contre le matérialisme » de la revue "Matière première" (n°1 - 2006) : « Le marxisme laisse, dans son rapport aux sciences de la nature, d’assez mauvais souvenirs. La « science prolétarienne » de l’époque stalinienne n’est pas seule en cause. Lyssenko n’est pas le seul coupable. Les vulgarisateurs de la « dialectique de la nature » de Engels apparaissent comme de piètre philosophes venant encombrer la science d’une logorrhée importune. Ici et là on cherche encore à sauver cette « philosophie marxiste » de la nature. Mais il nous semble que c’est une entreprise non seulement vaine mais aussi nocive parce qu’elle jette le discrédit sur tous les travaux menés par les marxistes dans le domaine de la philosophie des sciences. (…) Ainsi l’idée de fonder une science matérialiste sur la base de la dialectique hégélienne apparaît-elle comme une formidable méprise. Laquelle aboutit à une philosophie confuse, nommée « matérialisme dialectique » qui reprend le plus souvent les aspects les contestables du hégélianisme. Le matérialisme est la considération de la nature sans adjonction extérieure, affirment la plupart des marxistes. Or le matérialisme dialectique adjoint la dialectique à sa considération de la nature. Qui plus est une considération antinomique au matérialisme car, par construction, pourrait-on dire, la dialectique hégélienne est dirigée contre le matérialisme et contre les sciences de la nature.(…) François Châtelet ajoute : « Il n’y a pas, répétons-le, de méthode dialectique (…). ». Engels repart de Hegel dont le « plus grand mérite fut de revenir à la dialectique comme à la forme suprême de la pensée ». (…) Ainsi, la Dialectique de la Nature commence par un exposé de la dialectique, en tant que « science des connexions, en opposition à la métaphysique ». Ses « lois » se réduisent à trois : loi du passage de la quantité en qualité et inversement, loi de l’interpénétration des contraires, loi de la négation de la négation. Engels réduit la logique de Hegel à des lois simples qui doivent remplacer ou compléter les lois de la logique formelle classique, mais ce sont également des lois formelles puisque, comme matérialiste, Engels est obligé au début de l’exposé de les priver du contenu systématique idéal qu’elles ont chez Hegel. (…) Que reste-t-il donc des lois de la dialectique ? Peu de choses sinon une idée vague de mouvement, de connexions entre toutes les choses, d’interpénétration des contraires ; bref, réduit à ces quelques « lois », le matérialisme dialectique est un galimatias. (…) Ainsi, la dialectique de la nature de Engels prendra de plus en plus nettement l’allure d’une simple copie de la philosophie de la nature de Hegel. Non seulement la méthode et les lois dialectiques, mais les exemples eux-mêmes sont identiques. Ainsi à propos de l’attraction et de la répulsion : « Toute la théorie de la gravitation repose sur l’affirmation que l’attraction est l’essence de la matière. Cela est nécessairement faux. Là où il y a attraction, il faut qu’elle soit complétée par la répulsion ». Et donc : « Hegel est génial même en ceci qu’il déduit l’attraction comme élément second, de la répulsion comme élément primaire : un système solaire ne se forme que parce que l’attraction prend progressivement le pas sur la répulsion primitivement présente. » Engels approuve ici et trouve « génial » précisément ce qui a été le plus reproché à la philosophie de la nature de Hegel, à savoir la déduction des lois de la nature à partir de constructions philosophiques spéculatives (comme ici la dialectique de l’attraction et de la répulsion que Hegel expose dans la Logique). Et donc Engels reprend à son compte cette méthode « géniale » et postule lui aussi une force de répulsion comme complément dialectique nécessaire de l’attraction. En faisant de catégories empruntées à une physique encore naïve des lois générales de la pensée, la « dialectique de la nature » s’expose à sombrer dans l’insignifiance. Attraction et répulsion sont des termes typiques exprimant le fait que les hommes ont tendance à projeter sur la nature toute entière leur propre complexion. La physique a remplacé ces appellations par celle d’interaction. Pourquoi donc Engels se réjouit-il de voir la convergence entre Hegel et la « répulsion primitivement présente » ? Pour des raisons purement métaphysiques. La contradiction est considérée comme motrice, manière logique de reprendre la pensée d’Héraclite qui fait du conflit l’origine de toutes choses ! Évidemment, la répulsion n’est pas plus primitive que l’attraction. »

Notons au passage qu’une fois de plus Hegel a touché du doigt un point essentiel en physique bien plus finement que les antidialecticiens : la gravité est bel et bien fondée sur son contraire : la répulsion. Il s’agit de la masse noire et de l’énergie noire qui fait maintenant beaucoup parler parmi les astrophysiciens. Et ces énergies négatives, opposées à la gravitation, qui expliquent une expansion qui s’accélère entre les galaxies, sont un grand nombre de fois plus importantes que la masse gravitationnelle, comme Hegel l’avait imaginé ! Le négatif qui se change en positif n’est qu’une formule creuse pour les esprits positifs comme Collin qui reconnaissent surtout ne pas être favorables à une négation fondamentale : la révolution et à sa conséquence positive qu’ils repoussent fermement : le pouvoir aux travailleurs. Collin a quelques mots particulièrement durs dans le même texte à l’égard de la dictature du prolétariat ! Ce faisant, il souligne involontairement le lien entre science et philosophie et entre dialectique et révolution. Cependant, il n’est pas cité ici pour l’intérêt de ses critiques du marxisme mais à titre d’exemple des efforts des intellectuels contemporains pour désamorcer le marxisme comme théorie révolutionnaire et en faire une pensée universitaire impuissante.

Denis Collin prétend démolir toute la philosophie d’Hegel comme antiscientifique et antimatérialiste, en se fondant quasi uniquement sur l’ « Encyclopédie des sciences ». C’est faire bon marché de la contradiction « réelle » entre deux aspects de la philosophie de Hegel : l’idéalisme et la dialectique. Bien sûr que chez Hegel, des deux sont inséparables, mais cependant elles restent contradictoires. Ce qui a permis à Karl Marx d’affirmer qu’il avait seulement eu besoin en philosophie de renverser le caractère idéaliste de la philosophie dialectique de Hegel, c’est que ce dernier, bien qu’idéaliste, considérait le monde comme un tout appréhendable par la science : « Philosophie et science sont deux termes inséparables : car le propre de la pensée philosophique est de ne pas considérer les choses par leur côté extérieur et superficiel, mais dans leurs caractères essentiels et nécessaires. » (G.W.F Hegel dans « Esthétique ») De tels auteurs qui, analysant Marx, prétendent lui enlever tout mordant révolutionnaire [24] et, d’abord, tout contenu philosophique. Nombre d’auteurs [25], pour assurer cette thèse, dissertent même sur de prétendues divergences philosophiques entre Marx et Engels. Détacher la philosophie dialectique et matérialiste de Marx de l’étude du « Capital » est contraire à la réalité historique, exposée en mains endroits par l’auteur lui-même. Par exemple, dans la lettre du 14 janvier 1858, par laquelle il rend compte de son travail préparatoire à la rédaction du « Capital » : « Dans la méthode d’élaboration du sujet, quelque chose m’a rendu grand service. J’avais refeuilleté, et pas par hasard, la « Logique » de Hegel. (…) Si jamais j’ai un jour du temps, j’aurais grande envie de rendre en un ou deux grands placards d’imprimerie accessible aux hommes de sens commun le fond rationnel de la méthode que Hegel a découverte, et en même temps mystifié. » Lénine rappelait dans « Ce que sont les amis du peuple » : « Pouvez-vous imaginer plus grande cocasserie que celle des gens qui, après avoir lu « Le Capital », ont trouvé le moyen de ne pas y découvrir le matérialisme ! (…) La vie économique constitue un phénomène analogue à l’histoire du développement dans d’autres branches de la biologie. Les économistes des époques précédentes ne comprenaient pas la nature des lois économiques, lorsqu’ils les comparaient aux lois de la physique et de la chimie. Une anlyse plus approfondie montre que les organismes sociaux se distinguent aussi profondément les uns des autres que les organismes animaux et végétaux. En se fixant comme objectif d’étudier de ce point de vue l’organisation de l’économie capitaliste, marx formule du même coup avec une rigueur scientifique le but qui doit être celui de toute étude exacte de la vie économique. La valeur scientifique d’une telle étude tient à ce qu’elle dégage des lois historiques particulières qui régissent la naissance, la vie, le développement et la mort d’un organisme social donné et son remplacement par un autre qui lui est supérieur. Telle est la méthode dialectique de Marx dans Le Capital. » Lénine rappelait en de nombreuses occasions et dans de nombreux débats la nécessité d’employer la méthode dialectique. Comme ici dans « A nouveau sur les syndicats » en 1921 : « La logique dialectique exige que l’on considère l’objet dans son développement, dans son « mouvement propre » (comme dit parfois Hegel), son changement interne. » Lénine écrivait en 1923 dans « Sur notre révolution » : « Ils n’ont pas du tout compris ce qu’il y a de décisif dans le marxisme : justement sa dialectique révolutionnaire. » Ou encore dans « La portée du matérialisme militant » : « Nous devons comprendre qu’à défaut d’un solide fondement philosophique, il n’est point de science de la valeur, point de matérialisme qui pussent soutenir la lutte contre les pressions des idées bourgeoises et la restauration de la conception bourgeoise du monde. Pour soutenir cette lutte et la mener à terme avec un entier succès, le spécialiste des sciences de la nature doit être un matérialiste moderne, un partisan conscient du matérialisme tel que l’a présenté Marx, c’est-à-dire que son matérialisme doit être dialectique. (...) Nous pouvons et devons élaborer cette dialectique dans tous ses aspects, publier des extraits des principales œuvres de Hegel, les interpréter dans un esprit matérialiste. »

Marx et Engels, eux, étudiaient le monde en matérialistes, à la manière scientifique des sciences naturelles, mais ils récusaient la méthode du matérialisme réductionniste, mécaniste, et, au contraire, s’inspiraient des concepts dynamiques tirés de la philosophie d’Hegel parce que, malgré son idéalisme, son analyse de l’histoire des sociétés n’obéissait pas à des interprétations figées. Hegel, marqué par le caractère révolutionnaire de son époque, a su rendre le pouvoir de l’histoire dans sa philosophie : « Ce qui distinguait le mode de pensée de Hegel de celui de tous les autres philosophes, c’était l’énorme sens historique qui en constituait la base. Si abstraite et si idéaliste qu’en fût la forme, le développement de sa pensée n’en était pas moins toujours parallèle au développement de l’histoire mondiale (...) Il fut le premier à essayer de montrer qu’il y a dans l’histoire un développement, une cohérence interne (...) Dans la Phénoménologie, l’Esthétique, l’Histoire de la philosophie, partout pénètre cette grandiose conception de l’histoire, et partout la matière est traitée historiquement, dans sa connexion déterminée, quoique abstraitement inversée, avec l’histoire. » (article de Friedrich Engels intitulé « La contribution à la critique de l’économie politique de Karl Marx »). Si, aujourd’hui, il y a des prétendus marxistes qui effacent l’importance de la pensée de Hegel, qui affirment que l’on a tiré tout ce qu’il y avait de positif dans Hegel en lisant « Le Capital » de Marx, tel n’était pas le point de vue de Marx et Engels. « La conception matérialiste de l’histoire et son application particulière à la lutte de classes moderne entre prolétariat et bourgeoisie n’était possible qu’au moyen de la dialectique. Mais si les maîtres d’école de la bourgeoisie allemande ont noyé les grands philosophes allemands et la dialectique dont ils étaient les représentants dans le bourbier d’un sinistre éclectisme, au point que nous sommes contraints de faire appel aux sciences modernes de la nature pour témoigner de la confirmation de la dialectique dans la réalité‹nous, les socialistes allemands sommes fiers de ne pas descendre seulement de Saint Simon, de Fourier et d’Owen, mais aussi de Kant, de Fichte et de Hegel. » écrit Friedrich Engels dans « Socialisme scientifique et socialisme utopique » Préface à la première édition allemande.

La suite

Notes

[1] Prenons un exemple que connaissent tous les sujets à maux de tête : le paracétamol. Ce médicament agit sur le mécanisme de douleur au sein du cerveau. Est-ce que cela signifie qu’il agit directement ? Non. Il inhibe une inhibition qui, elle-même, inhibait une inhibition, etc… Il s’agit de l’action du neurotransmetteur, la sérotonine. Mais on peut encore inhiber l’action du paracétamol, avec des produits qui l’inhibent en se fixant sur ses récepteurs. Et ainsi de suite. On parle à ce propos de cascades de rétroactions. Généralement l’inhibition ne signifie pas la disparition mais seulement l’inactivation. Le mécanisme de la drogue est, encore une fois, un processus d’inhibition de l’inhibition. C’est ce qui donne au drogué un sentiment de libération. L’impression de voir les sons et d’entendre les couleurs est un mécanisme qui était en fonction chez les nouveaux-nés et qui est inhibé ensuite. La drogue le remet en fonction.

[2] On peut lire ainsi dans « Biochimie des protéines » : « Il existe de nombreuses protéines dont le rôle est d’inhiber l’action de certains enzymes. Ces inhibiteurs peuvent agir sur l’activité enzymatique proprement dite ou dissimuler son site actif, ou séquestrer l’enzyme dans une partie de la cellule où il ne peut pas tenir son rôle. A l’inverse, certaines interactions avec d’autres protéines vont permettre aux enzymes de se trouver là où leur activité peut avoir un rôle à jouer dans la régulation du métabolisme (…). La rétroaction est l’action qu’a le produit d’une réaction sur cette dernière. S’il s’agit d’une inhibition, nous parlons de rétroaction négative. Par exemple, la conversion de la thréonine en isoleucine est le fruit de l’activité de cinq enzymes en séquence, le premier étant la thréonine déhydratase. Le produit de cette conversion, l’isoleucine, est un inhibiteur de cet enzyme. Ainsi, quand la réaction a donné le résultat attendu, la production d’isoleucine est arrêtée. C’est un bel exemple de régulation allostérique.(…) La forme la plus ectrême de l’inhibition de l’activité d’un enzyme par une autre substance (à part, peut-être, la destruction de l’enzyme) est l’inhibition irréversible. Cette inhibition, le plus souvent causée par la formation d’un lien covalent entre l’enzyme et l’inhibiteur, cause la perte définitive de l’acitivité enzymatique de l’enzyme. L’insectiside malathion, par exemple, est un inhibiteur irréversible de l’acétylcholinestérase des insectes. (…) Un inhibiteur réversible, comme vous le devinez, permet à l’enzyme de retrouver son état normal quand l’inhibiteur est retiré. »

[3] « La position de référence en la matière est sans conteste le dualisme cartésien, qui admet que le corps et l’esprit sont deux principes premiers, irréductible l’un à l’autre. (...) La position la plus communément adoptée est une espèce de dualisme implicite, accompagné d’une coupure schizophrène. Quand on met le chapeau scientifique, on adopte une position mécaniste et matérialiste : dès lors, en tant que tel, est quelque chose qui, en étant impensable, n’existe pas. Quand (et si) on redevient un être humain normal, on adopte une position préscientifique : l’ « esprit » existe en toute simplicité comme une réalité directe et la question de son rapport à la matérialité scientifique ne se pose pas. » écrit John Stuart dans « la relation du corps et de l’esprit » dans l’ouvrage collectif « Dictionnaire de l’ignorance ».

[4] « Au début du siècle, la cause paraissait entendue : la matière était corpusculaire, faite de petits points matériels interagissant et dont on était en train de prouver l’existence et d’apercevoir la structure : c’étaient les atomes (...) Au contraire, la lumière était ondulatoire, ainsi que les ondes radio et les rayons X, de découverte récente (...) Il y avait (...) une relation étroite entre ces deux mondes, pourtant considérés à l’époque comme distincts : celui des ondes et celui des corpuscules. Mais cette relation se révèle difficile et c’est elle qui donne naissance aux deux grandes découvertes scientifiques du siècle : la relativité et la théorie des quanta, qui devaient révolutionner notre façon de voir le monde. (...) Les propriétés corpusculaires et ondulatoires ne restent pas confinées, comme on l’avait cru, chacune dans un domaine particulier du monde physique (respectivement matière et lumière), mais se trouvaient mêlés l’une et l’autre dans tous les domaines (...) Les deux façons s’imbriquaient donc étroitement. » exposent les physiciens Georges Lochak, Simon Diner et Daniel Farge dans « L’objet quantique ».

[5] Le vide semblait caractérisé par l’absence de matière. Les progrès récents montrent que le vide est de la matière virtuelle, c’est-à-dire se manifestant sur des temps très courts. Loin d’être le rien, le vide est plein d’énergies. La matière, elle-même, ne se conçoit qu’en liaison avec le vide. C’est même un produit des propriétés du vide. En ce sens, la matière et partout et ne fait que changer de forme. L’importance donnée aux vides (plusieurs niveaux) par la physique quantique, très loin de faire disparaître matière et matérialisme, les généralisent.

[6] « En quoi la logique dialectique peut-elle aider les scientifiques d’aujourd’hui, particulièrement au sujet de l’émergence ? Une première réponse concerne le fait que de très nombreux scientifiques sont – explicitement ou plus souvent implicitement – réticents à aborder le thème de l’émergence, et en général à penser en termes de non-linéarité, à cause précisément des paradoxes logiques que ces nouveaux concepts semblent entraîner(...). »

[7] Ce n’est pas seulement la matière microscopique qui a changé d’image pour devenir dynamique. Ce sont toutes les sciences. On parlera aussi bien de géodynamique de la terre, de thermodynamique de l’inerte, de dynamique cellulaire du vivant, d’électrodynamique quantique de la matière, de l’hydrodynamique des océans, de dynamique des populations, etc …

[8] « Ma synthèse des mathématiques et des sciences naturelles était fondée sur la nécessité de vérifier, y compris dans le détail, que, dans la nature, les mêmes lois dialectiques du mouvement agissent au milieu de l’apparence aléatoire des changements multiples, aussi bien dans la matière que dans l’histoire. »

[9] Il s’agit de la philosophie selon laquelle l’esprit produit le monde. Selon le matérialisme, c’est la matière qui est à la source de tout l’univers.

[10] Nous contredisons ici le biologiste Jacques Monod dans « Le hasard et la nécessité » : « Le hasard pur, le seul hasard, la liberté absolue, mais aveugle, à la racine même du prodigieux édifice de l’évolution. » Donnons sur ce point la réponse de François Jacob : « Pour extraire d’une roulette, coup par coup,sous- unité par sous- unité, chacune des cent mille chaînes protéiques qui peuvent composer le corps d’un mammifère, il faut un temps qui excède, et de loin, la durée allouée au système solaire. »

[11] Littéralement une pensée qui se situe hors de la physique. La métaphysique suppose surtout un monde fixe dont les catégories sont rangées dans un ordre immuable. Elle s’oppose à la dialectique qui suppose que rien n’est éternel et qu’aucune catégorie n’est indemne de toute contradiction. La métaphysique s’appuie sur des morales éternelles et la dialectique sur des dynamiques qui ont produit successivement tous les éléments du monde.

[12] Quand les physiciens opèrent un parallèle entre un circuit électrique avec une résistance et une inductance et un pendule amorti entretenu, personne ne croit qu’un circuit est physiquement comme un pendule mais seulement que les deux dynamiques posent le même type de problème dans la dynamique et, du coup, dans le type d’étude qui est nécessaire à la compréhension du système.

[13] Le photon électromagnétique est un couplage d’électron et positon virtuels.

[14] Le photon se polarise en grains positifs et négatifs qui se recomposent et ainsi de suite. Le photon électromagnétique n’est donc pas un objet mais un processus dynamique fondé sur des contradictions dépassées puis recomposées. Et ce n’est qu’un exemple. Il en va de même des autres « particules d’interaction » comme le gluon. Le photon régit l’interaction des particules comme l’électron, le proton ou l’atome. Le gluon commande les interactions des quarks (chromodynamique quantique).

[15] « La nature ne fait pas de bonds » écrit Charles Darwin dans « L’origine des espèces », cédant explicitement à la pression des idées dominantes (voir sa correspondance sur ce thème avec Thomas Huxley citée par Stephen Jay Gould).

[16] Par exemple, Darwin ne voyait pas l’apparition de l’œil comme des mécanismes graduels Sixième chapitre de « L’origine des espèces ».

[17] Cette thèse affirme que la plupart du temps, il n’y a aucun changement (stase) et, brutalement, il y a un changement discontinu d’une grande échelle (ponctuation). Le changement continu est assimilable à la ligne droite. Le changement ponctué à la marche d’escalier dans laquelle le palier est considérablement plus long que la durée du changement (qui apparaît ainsi quasi instantané). Dans « La structure de la théorie de l’évolution », Stephen Jay Gould explique comment distinguer des évolutions ponctuées d’autres types d’évolution, notamment la durée de la phase de ponctuation et de la stase : « La première représente un maximum de 1 à 2 pour cent de la seconde ». Il donne un autre critère de comparaison : « On peut distinguer l’équilibre ponctué des autres apparents changements rapides dans les strates (...) en s’appuyant sur un critère précis : celui de la persistance de l’espèce ancestrale après que l’espèce descendante s’en est détachée. »

[18] Les photons électromagnétiques relient les particules et les relient à l’atome. Les gluons relient les quarks (chromodynamique quantique). Les particules virtuelles matérialisent les masses.

[19] Lire notamment « D’un sexe à l’autre » de Colette Chiland dans le numéro spécial de « Pour la science » de décembre 2006

[20] Cette idée fut découverte par Pasteur. L’interprétation de ce fait reste sujette à contestation. Selon les études du Dr S. Mason, les acides aminés gauche et les sucres droits (ceux qu’emploi le vivant) sont légèrement plus stables. Voir plus loin l’explication d’Evry Schatzman.

[21] Ces structures ne sont pas préexistantes et apparaissent spontanément dans des systèmes qui dissipent de l’énergie et doivent en recevoir sans arrêt de l’extérieur. Cet apport d’énergie maintient le système dans un état de non équilibre et, cependant, c’est un état structuré. C’est un ordre émergent, produit du désordre.

[22] Transformation et conservation sont dialectiquement couplés. L’accroissement de la conservation entraîne la transformation. Lorsque la dynamique atteint un point fixe, les facteurs de changement s’accumulent, menant à un changement radical. Lorsqu’une structure est globalement conservée, c’est que la dynamique interne en change suffisamment rapidement les éléments.

[23] Certains auteurs prétendent que l’étude économique de la société capitaliste par Marx n’a rien à voir avec une philosophie qu’Engels serait d’ailleurs le seul à mettre vraiment en avant dans l’étude scientifique. Prenons un seul exemple : « Les expropriateurs sont à leur tour expropriés. L’appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n’est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C’est la négation de la négation. » (Karl Marx, « Le Capital »)

[24] Denis Collin écrit ainsi dans le même texte : « Politiquement, le marxisme semble défait. Les partis qui s’en réclament encore sont des petits groupes sans véritable influence politique – ou s’ils gagnent de l’influence, c’est en abandonnant leur marxisme. Reste seulement une constellation de chercheurs qui continuent de « travailler avec Marx » et parfois contre Marx, dans tous les domaines de la philosophie et des sciences sociales. Les trois « congrès Marx » tenus en France à l’initiative de l’équipe de la revue « Actuel Marx », témoignent à la fois de cette fin du marxisme et de la vitalité de la pensée de Marx. On peut même espérer que, débarrassé du marxisme, il soit possible maintenant procéder à réévaluation de la pensée de Marx. » Ceux-là espèrent que Marx soit dévitalisé, au sens révolutionnaire actif, au point d’être transformable en simple auteur bourgeois, utilisable pour un universitaire rangé.

[25] Par exemple, Alfred Schmidt dans « le concept de nature chez Marx », concept qui ne serait pas le même que celui d’Engels, selon l’auteur : « Comme ce qui nous intéresse ici, c’est essentiellement la divergence des concepts de nature chez Marx et chez Engels, nous nous bornerons à mentionner les thèses métaphysiques fondamentales d’Engels dans sa dernière période, pour en extraire les grandes lignes d’une critique. » Cependant, il reconnaît : « Il n’est pas possible de discerner avec certitude dans quelle mesure Marx avait conscience de cette divergence entre son concept de la nature et celui d’Engels. Une chose est certaine, c’est qu’il connaissait bien le manuscrit de l’Anti-Düring. »

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