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Comment et pourquoi Staline a fait torturer et assassiner Andrès Nin, avec la complicité des socialistes et des républicains espagnols - Matière et Révolution
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Comment et pourquoi Staline a fait torturer et assassiner Andrès Nin, avec la complicité des socialistes et des républicains espagnols

jeudi 14 juin 2018, par Robert Paris

Espagne 1937 : avec la caution de la République espagnole et de la social-démocratie, le stalinisme a arrêté, torturé et assassiné le révolutionnaire Andrès Nin

Avertissement : Andrès Nin, dirigeant révolutionnaire espagnol, ancien dirigeant de l’Internationale communiste de l’époque de Lénine et Trotsky, fondateur du courant trotskiste en Espagne, fondateur du groupe d’extrême gauche opportuniste POUM, a mené dans la révolution espagnole une politique dont nous ne nous revendiquons nullement puisqu’elle a consisté à s’aligner sur le front populaire et à se refuser d’appeler le courant anarchiste à prendre ses responsabilités, donner le pouvoir aux comités, aux milices et aux collectivités ouvrières et paysannes. Cependant, c’est comme révolutionnaire, accusé de « trotskisme » que les staliniens l’ont arrêté, torturé et tué. Cela c’est produit en juin 1937, peu après l’écrasement de l’insurrection de mai 1937 à Barcelone où les travailleurs s’étaient insurgés contre le pouvoir contre-révolutionnaire et stalinien de Juan Negrin et sa répression exclusivement tournée contre les forces révolutionnaires. Avec la caution des partis stalinien, social-démocrate et républicain bourgeois, Nin a été conduit dans une prison du Guépéou stalinien russe, dirigé par Orlov (général du Guépéou), Geroe (futur dictateur de la Hongrie) et Togliatti (alias Ercoli). C’est la même bande de brigands contre-révolutionnaires staliniens qui a assassiné en Espagne les révolutionnaires Camillo Berneri, Alfredo Martinez, Erwin Wolff, Freund (alias Moulin), Kurt Landau et Durruti ! Le stalinisme est le grand assassin non seulement de quelques militants révolutionnaires mais de centaines de miliciens, militants et travailleurs révolutionnaires et surtout le premier assassin, avant Franco, de l’élan révolutionnaire prolétarien en Espagne. L’assassinat des révolutionnaires d’Espagne est la poursuite des « procès de Moscou » et de l’assassinat par les staliniens des révolutionnaires de Russie, d’Allemagne, de Pologne, d’Italie et du reste du monde.

Andrès Nin

Le document qui suit est l’aveu édité, dans son autobiographie intitulée « La grande trahison », par Jesus Hernandez, dirigeant du parti communiste (stalinien) d’Espagne à l’époque des faits.

Jesus Hernandez :

« Andrès Nin, qui avait été l’ami de Lénine, Kaménev, Zinoviev et Trotsky, fut assassiné en Espagne comme l’avaient été en Russie ses camarades de la vieille garde bolchevique. Voici l’histoire de ce crime :

Orlov et sa bande séquestrèrent Nin afin de lui arracher une confession où il devait reconnaître qu’il faisait office d’espion au service de Franco. Ses bourreaux, experts dans l’art de « briser » les prisonniers politiques et d’obtenir des aveux « spontanés », crurent trouver dans la nature maladive de Nin un auxiliaire qui faciliterait leur infâme besogne.

Celui de qui je tiens mes renseignements sur la fin d’Andrès Nin était un des hommes de confiance d’Orlov. Par la suite, il devait me mettre au courant du projet d’assassinat d’Indalecio Prieto.

Le supplice de Nin commença par le procédé « sec ». Une persécution implacable pendant dix, vingt, trente heures durant lesquelles se relayaient les bourreaux, posant toujours les mêmes questions : « Confessez », « déclarez », « reconnaissez », « c’est votre intérêt d’admettre… », « vous pouvez vous sauver », « c’est mieux pour vous de reconnaître… », et les conseils, les menaces, les insultes… C’est un procédé scientifique qui tend à détruire l’énergie mentale de l’individu, à le démoraliser. Peu à peu, la fatigue physique terrasse, l’absence de sommeil émousse ses sens, sa volonté s’effrite. On le fait tenir debout, pendant des heures et des heures, sans lui permettre de s’asseoir, jusqu’à ce qu’il chancelle, coupé en deux par des maux de reins insupportables. Lorsqu’il arrive à ce point de fatigue, le corps s’alourdit terriblement et les vertèbres cervicales se refusent à soutenir la tête. Toute l’épine dorsale fait mal, comme si on la coupait en morceaux. Les pieds gonflent et un épuisement mortel s’empare de l’être exténué qui ne souhaite plus qu’une chose : fermer les yeux, oublier son existence et celle du monde entier. Quand il est matériellement impossible de continuer « l’interrogatoire », on traîne le prisonnier jusqu’à sa cellule. On le laisse tranquille pendant quelques minutes, juste ce qu’il faut pour lui permettre de retrouver un peu son équilibre mental et de commencer à prendre conscience de ce qu’il y a d’insoutenable dans la prolongation de son supplice, dans ces questions toujours répétées et au refus d’écouter les réponses tant que celles-ci ne sont pas des aveux.

Au bout de vingt à trente minutes de repos, pas davantage, la séance reprend. C’est de nouveau des « conseils » et des menaces, et le temps qui pèse, pèse… implacable, sans mesure, où chaque minute est une éternité de souffrance, de fatigue, d’épuisement moral et physique. Le prisonnier vacille, titube. Il ne discute plus, ne se défend plus, ne réfléchit plus ; il veut seulement qu’on le laisse dormir, reposer, s’asseoir. Et les jours et les nuits se succèdent… L’abattement s’empare du prisonnier et provoque une faillite totale de la volonté. Il sait qu’il lui est impossible de sortir vivant des griffes de ses bourreaux, et tout son être se concentre sur un ultime désir : vivre ses dernières heures en paix, ou être achevé le plus tôt possible ! « Ils veulent que j’avoue ? Si je reconnais ma culpabilité, ils me tueront peut-être. Ce sera fini… » Et cette idée commence à dévorer la volonté du supplicié.

Andrès Nin, cependant, résistait d’une façon incroyable. Aucun symptôme de déclin physique ni moral. Aucun signe de cette déroute mentale qui amena quelques-uns des vieux collaborateurs de Lénine à l’abdication inouïe de toute volonté, à cette conviction qu’on eût dit transplantée dans leur cerveau éteint : Staline me tue mais Staline n’est pas la révolution, ni le parti. Et puisque ma mort est inévitable, je vais faire à mon peuple et à mon idéal un dernier sacrifice en me déclarant contre-révolutionnaire et criminel, afin que vive la patrie révolutionnaire ! Avec quelle tristesse le monde entier entendait ces anciens champions d’un grand idéal se couvrir d’infamie, sans oser proférer la moindre accusation contre celui qui étranglait la révolution !

On a parlé de drogues spéciales dont les Russes auraient le secret. Je n’y crois pas. Si je n’admets pas cette idée de « servir la révolution », fût-ce par sa propre mort, je crois que, dans un dernier éclair de conscience avant l’abdication totale de la volonté, l’homme qui se voit perdu essaie, au prix de sa confession, de sauver ses enfants, sa femme ou ses parents, de la vengeance du tyran.

Nin ne capitulait pas. Il résistait. Ses bourreaux s’impatientaient. Ils décidèrent d’abandonner la méthode « sèche » pour l’épreuve de « fermeté » : la peau arrachée, les muscles déchirés, la souffrance physique poussée jusqu’à l’ultime limite de la résistance humaine !

Nin supporta la torture et la douleur des tourments les plus raffinés. Au bout de quelques jours, son visage n’était plus qu’une masse informe de chairs tuméfiées. Orlov, frénétique, affolé par la peur du scandale qui pouvait signifier sa propre liquidation, bavait de rage devant cet homme malade qui agonisait sans « aveu » et sans dénonciation de ses camarades de parti.

La vie s’éteignait en Nin. Dans toute l’Espagne loyale et dans le monde entier, la campagne exigeant sa libération, ou au moins de ses nouvelles, battait son plein. Cette situation ne pouvait se prolonger longtemps. Le relâcher vivant ferait éclater un double scandale : tout le monde aurait la preuve des effroyables tortures qu’on lui avait infligées, et il pouvait dénoncer le jeu infâme de Staline en Espagne !

Aussi les bourreaux décidèrent-ils d’en finir avec lui et se concertèrent-ils sur le procédé à employer. L’achever et l’enterrer ? Le brûler ? Ils pouvaient mettre fin à son existence, mais non fuir la responsabilité du crime, car il était notoire que c’était le Guépéou qui l’avait séquestré. Il fallait chercher un moyen qui, en même temps qu’il libèrerait le Guépéou du poids de cette « disparition », montrerait que Nin était coupable de relations avec l’ennemi.

La solution fut donnée par le plus démoniaque des collaborateurs d’Orlov, le « commandant Carlos » (Vittorio Vidali, comme on le surnommait en Italie, ou Carlos J. Contreras, nom sous lequel on le connaissait au Mexique et en Espagne) (1)

Son plan était le suivant : simuler un enlèvement par de prétendus agents de la Gestapo camouflés en Brigades internationales, un assaut de la maison d’Alcala, et une nouvelle et définitive « disparition » de Nin. On prétendrait que les nazis l’avaient « libéré », ce qui permettrait de démontrer ses contacts avec le fascisme national et international. Pendant ce temps, on ferait réellement disparaître son corps en le jetant à la mer. La ficelle risquait de paraître un peu « grosse », mais cette machination offrait une issue.

Un jour donc de juillet 1937, les deux hommes qui gardaient le prisonnier dans la maison d’Alcala de Henares furent découverts ligotés ; c’étaient deux communistes porteurs de cartes du parti socialiste. Ils déclarèrent qu’un groupe d’environ dix soldats des Brigades internationales, qui parlaient allemand, avaient assailli la maison, les avaient réduits à l’impuissance, puis avaient ouvert la cellule du prisonnier et l’avaient emmené dans leur automobile.

Pour donner plus d’apparence de vérité à cette sinistre mise en scène, on avait jeté sur le sol de la cellule la serviette de Nin contenant des documents qui prouvaient ses relations avec les services d’espionnage allemands. Pour que rien n’y manque, on avait ajouté quelques billets en marks.

Trois questions suffisent à démontrer l’infamie et la stupidité de cette machination.

1°) L’écriture remarquée au verso du plan militaire de l’ingénieur Golfin était, paraî-il, celle de Nin. Pourquoi alors ne pas avoir remis le coupable aux autorités, en même temps que cette preuve ? Il n’y en avait pas besoin d’autre !

2°) Si on tortura Nin avec tant de barbarie pour lui arracher une confession qui l’eût compromis, comment s’explique-t-on qu’une serviette contenant des preuves d’espionnage n’ait pas été vue par le Guépéou alors que, par la suite, elle se trouvait en évidence sur le sol du cachot ? Et comment ne serait-il pas venu à l’idée de Nin de détruire ces preuves ?

3°) Si la maison d’Alcala de Henares était gardée au point que Garmendia, inspecteur général des prisons de Madrid, déclarait ne pouvoir libérer Nin parce que le gouvernement refusait de lui donner des soldats en nombre suffisant pour livrer bataille aux Russes, comment expliquer que huit à dix hommes aient pu la prendre d’assaut sans un coup de feu, pénétrer impunément jusqu’à l’endroit où se tenaient les gardiens, se rendre maîtres de ceux-ci et enlever le prisonnier ?

Le lendemain de la mort d’Andrès Nin, la camarade X. dont j’ai parlé, m’informa qu’elle avait transmis le message suivant à Moscou : « Affaire A.N. réglée par le procédé A. »

Les initiales coïncidaient avec celles d’Andrès Nin. Qu’était le procédé A. ? Dans le code de la délégation soviétique, A signifiait la mort. Si Nin n’avait pas été « liquidé », la délégation (Togliatti, Stépanov, Codovila, Guéré) eût transmis un message quelconque sans la mention « affaire réglée ».

Le procès intenté aux autres dirigeants du P.O.U.M. qui eut lieu ensuite fut une grossière farce, basée sur des documents falsifiés et des déclarations arrachées à de misérables espions de Franco, auxquels ont promettait la vie sauve, et qui furent malgré tout fusillés, s’ils déclaraient qu’ils avaient eu des contacts avec les hommes du P.O.U.M. Magistrats et juges condamnèrent parce qu’ils ne pouvaient pas faire autrement, vu qu’on le leur avait ordonné !

Les « preuves », à l’élaboration desquelles prit une part active W.Roces, avaient une telle apparence de faux et d’invraisemblable qu’aucun des accusés ne put être mené au poteau d’exécution (malgré l’édition qu’on fit d’un livre,avec tous les documents du prétendu espionnage, et dont la préface fut écrite par José Bergamin) ; les uns furent mis en liberté, les autres condamnés à des peines ne dépassant pas quinze ans de prison pour avoir organisé le soulèvement anarcho-poumiste (en réalité spontané et « calmé » et désarmé par les anarcho-poumistes – note M et R) du 5 mai 1937 à Barcelone, mouvement auquel le P.O.U.M. reconnaissait d’ailleurs avoir participé activement.

La défaite de Catalogne facilita plus tard la libération de tous les condamnés. »

(1) Il allait organiser l’assassinat de Trotsky au Mexique en 1940 puis revenir comme chef du parti stalinien de Trieste sous le nom de Vittorio Vidali.

Léon Trotsky - Déclaration sur le meurtre d’Andreu Nin - 8 août 1937 :

Quand Nin, le dirigeant du POUM, a été arrêté à Barcelone, il ne pouvait y avoir le moindre doute : les agents de la Guépéou ne le laisseraient pas vivant. Les intentions de Staline avaient été démontrées avec un cynisme exceptionnel quand la Guépéou, qui tient entre ses griffes la police espagnole, a lancé une déclaration dans laquelle elle accusait Nin et toute la direction du POUM d’être des agents de Franco.

Le caractère absurde de cette affirmation est évident pour tous ceux qui connaissent les données élémentaires de la révolution espagnole. Le fondateur et le dirigeant du POUM, J.Maurín, a été fait prisonnier et fusillé par le général Franco, au début de la guerre civile. Les militants du POUM se sont héroïquement battus contre les fascistes sur tous les fronts d’Espagne. Nin est un vétéran et un révolutionnaire incorruptible. Il défendait les intérêts du peuple espagnol et combattait les agents de la bureaucratie soviétique. C’est justement pour cela que les agents de la Guépéou se sont débarrassés de lui, grâce à une opération bien calculée, dans la prison de Barcelone. En ce qui concerne le rôle joué dans cette affaire par les autorités espagnoles officielles, nous ne pouvons qu’émettre des suppositions.

L’information envoyée, et inspirée par la Guépéou, qualifie Nin de trotskyste. Le révolutionnaire disparu a fréquemment protesté contre cette qualification. Et avec raison. Le POUM a toujours eu une attitude hostile envers la IV° Internationale, tant sous la direction de Maurín que sous celle de Nin. Il est certain que pendant les années 1931-33, Nin, qui à cette époque était en dehors du POUM maintenait une correspondance amicale avec moi. Mais depuis les débuts de 1933, des divergences sur des questions essentielles ont provoqué la rupture totale entre nous. Tout au long de ces quatre dernières années nous n’avons plus échangé que des articles polémiques. Le POUM a exclu les trotskystes de ses rangs. Mais pour faciliter sa tâche, la Guépéou appelle trotskystes tous ceux qui s’opposent à la bureaucratie soviétique. Ce qui facilite la répression sanglante.

Malgré les divergences qui me séparent du POUM, je dois reconnaître que, dans la lutte que Nin portait contre la bureaucratie soviétique, la justice était complètement de son côté. Il s’efforçait de défendre l’indépendance du prolétariat espagnol contre les machinations bureaucratiques de la bande au pouvoir à Moscou. Il a refusé de collaborer avec la Guépéou pour ruiner les intérêts du prolétariat espagnol. C’est son seul crime. Et il l’a payé de sa vie.

Juan Andrade - L’assassinat d’A. Nin : ses causes, ses auteurs – juin 1939 :

« Pourquoi fut assassiné Andrès Nin

En premier lieu, parce que Nin symbolisait en Espagne la génération qui, après avoir créé et donné la vie à l’Internationale Communiste, se sépara d’elle en la voyant prisonnière d’une caste bureaucratique et d’une politique boiteuse. Fidèle jusqu’à la mort aux principes révolutionnaires qui furent ceux de la III° Internationale au moment qu’elle se constitua sous la direction de Lénine et de Trotski, Nin abandonna celle-ci pour continuer à défendre les principes fondamentaux du mouvement communiste révolutionnaire, foulés aux pieds par la bureaucratie stalinienne. Attitude que ne pardonne pas la clique criminelle qui, sous la direction de Staline, maintient par la violence le prolétariat russe dans la soumission, et voudrait réduire au même sort la classe ouvrière internationale.

Cependant ce ne fut pas là la seule cause fondamentale de l’infâme assassinat d’Andrès Nin. On en trouve les causes immédiates dans la révolution espagnole elle-même. Andrès Nin était le secrétaire politique du parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) et, par suite, l’interprète le plus autorisé de sa politique. Cette politique n’était rien d’autre que la défense conséquente des intérêts du prolétariat dans la révolution espagnole. C’était une politique qui tendait avant tout à assurer l’indépendance de la classe ouvrière et à empêcher que ne prévalent les tendances bourgeoises républicaines et celles du Front Populaire, lesquelles, par leur tactique de concessions et de compromis, rendirent possible le soulèvement fascisto-militaire du 19 juillet 1936. En assassinant Andrès Nin, on voulait écraser le POUM, anéantir la force révolutionnaire la plus active du prolétariat espagnol. Par un tragique paradoxe, ce n’est pas à la bourgeoisie elle-même qu’il a été réservé de réaliser cette tâche, mais au parti communiste et aux membres des autres sections de la III° Internationale, spécialement recrutés pour réaliser cette œuvre contre-révolutionnaire. Lorsque Nin eut été assassiné, que de nombreux autres camarades de son parti eurent été massacrés ou fusillés, que des centaines de militants du POUM eurent été emprisonnés, qu’un grand nombre d’autres eurent été odieusement maltraités dans les « tchékas » du S.I.M., dans les cachots de la police d’Etat, sur les pontons ou dans les camps de travail du sinistre commandant stalinien Astorga, le POUM fut déclaré dissous afin de lui interdire toute manifestation politique publique. C’est là précisément ce qu’on voulait obtenir pour que la classe ouvrière fût privée de son expression authentique au moment qu’elle en avait le plus besoin.

Pour quelles raisons a-t-on supprimé « légalement » le POUM ?

Pour quoi combattait Nin, pour quoi est-il mort ?

Pour défendre le mot d’ordre de guerre sur le front et de révolution à l’arrière ;

Pour défendre les Comités ouvriers, organes démocratiques légitimes de la révolution ;

Pour défendre l’hégémonie totale du prolétariat dans le pouvoir ;

Pour défendre l’instauration d’une économie socialiste et la disparition du capitalisme ;

Pour défendre toutes les conquêtes faites le 19 juillet par le prolétariat ;

Parce qu’il soutenait que l’unique garantie de notre victoire résidait dans la solidarité révolutionnaire de la classe ouvrière internationale et non dans l’action des pays impérialistes « démocratiques » ;

Parce qu’il combattait toute la politique boiteuse de front populaire en face de l’impérialisme démocratique européen ;

Bref, parce que le P.O.U.M. résolu à défendre les idéaux révolutionnaires du socialisme et instruit par toutes les expériences de la révolution espagnole depuis le 14 avril 1931, voulait assurer au prolétariat l’instauration d’un régime de propriété collective, la construction du socialisme, et n’était pas disposé à voir le sacrifice des travailleurs du front et de l’arrière profiter aux partis petit-bourgeois radicaux et à l’impérialisme démocratique européen, principaux responsables du soulèvement. C’est ce que le stalinisme n’a pas pardonné ni ne pardonne à Andrès Nin, au P.O.U.M., et à tous les véritables révolutionnaires.

Le parti communiste et le P.S.U.C. étaient avant tout, en Espagne, les interprètes de la politique extérieure de l’Union Soviétique. Cette politique avait pour objectif principal de chercher un accord avec la bourgeoisie démocratique internationale, fût-ce en sacrifiant les intérêts et idéaux révolutionnaires du prolétariat. Pour développer et mener à bien cette politique, l’Union Soviétique, et son appendice mondial l’Internationale Communiste, ne pouvaient consentir que s’affermissent dans notre pays les conquêtes de la classe ouvrière. En conséquence de quoi le stalinisme se donna dès les premiers moments pour objectif principal d’anéantir le P.O.U.M. par tous les moyens et de le discréditer publiquement devant la classe ouvrière mondiale.

On parvint officiellement à condamner le P.O.U.M. au silence. Mais le prolétariat eut occasion d’apercevoir quotidiennement comment les conquêtes du 19 juillet étaient réduites à leur plus simple expression, comment les riches et les chefs de la bureaucratie et de l’armée se nourrissaient avec abondance, tandis que les travailleurs mourraient de faim ; comment les prisons, les « tchékas » du S.I.M. et de la police et les camps de travail se peuplaient de révolutionnaires éprouvés ; comment les collectivités agricoles et industrielles étaient persécutées et détruites ; comment les partis petit-bourgeois retrouvaient leur ancien pouvoir ; comment on privait le prolétariat de son droit à l’expression de sa pensée et de son droit de protestation et de critique ; comment les syndicats devenaient de simples organismes de l’Etat bourgeois, etc., etc.

Pour parvenir à cela, le parti communiste commença, dès le commencement de la révolution, une violente campagne contre le P.O.U.M., car il pensait, et à juste titre, que le P.O.U.M. était formé de la minorité révolutionnaire la plus consciente. La campagne commença à Madrid, où la situation militaire était la plus grave à la fin de 1936 et au commencement de 1937, et où notre section était numériquement faible. On ne lésina pas sur les moyens. Les radios madrilènes du parti communiste diffusaient quotidiennement toutes sortes de mensonges ; la presse stalinienne accusait nos camarades d’être alliés de Franco ; on refusait à la section madrilène le pain et l’eau, et, sur les fronts, on persécutait avec acharnement ses héroïques miliciens. Profitant de l’hégémonie presque entière dont le stalinisme jouissait dans l’appareil officiel de Madrid, on passa, après cette campagne préparatoire, aux voies de fait. La police s’empara de « Radio-Combatiente Rojo », et des hebdomadaires « P.O.U.M. » et la « Antorcha » et mit nos camarades hors d’état de mener publiquement la propagande. Ceci ne put se réaliser qu’avec la complicité de la gauche socialiste. Largo Caballero était président du Conseil. Angel Galarza, ministre de l’Intérieur, et Wenceslao Carrillo, directeur général de la police.

Mais ni la bourgeoisie démocratique, ni les diverses formes de dictature totalitaire ne peuvent aisément anéantir un parti révolutionnaire. Le P.O.U.M. vivait et agissait. Avec de grandes difficultés et parmi de grands dangers à Madrid, avec pleine vigueur et intensité en Catalogne. La région catalane était et reste la forteresse de notre parti. La campagne ne pouvait s’y dérouler avec autant de précipitation : il fallait la préparer et procéder par étapes. D’ailleurs, la Confédération Nationale du Travail et la F.A.I. se trouvaient alors au plus fort de leur puissance ; elles englobaient de grandes masses de travailleurs catalans qui connaissaient bien les militants du P.O.U.M. et ses chefs. Il fallait suivre un plan. Cependant on se hâta trop de juger la situation assez mûre pour une offensive à fond. Cette précipitation fut une des principales causes qui empêchèrent d’atteindre les objectifs finaux qu’on se proposait. »

La critique de Trotsky de la politique de Nin peut être résumée ainsi :

« Je vous le dis franchement, je crains fort que l’historien de l’avenir ne doive accuser les révolutionnaires espagnols de n’avoir pas su profiter d’une situation révolutionnaire exceptionnelle. »

Léon Trotsky (lettre à Andrès Nin, 12 décembre 1930)

Une critique de la politique d’Andrès Nin et de son parti, le P.O.U.M., parti ouvrier d’unification marxiste :

Il existe en Espagne, depuis septembre 1935 un parti se réclamant du marxisme, le POUM, mené par J. Maurin, Andrès Nin et Juan Andrade. Ce parti est issu de la fusion du BOC (Bloc ouvrier et paysan), et de la gauche communiste espagnole (bolcheviks-léninistes espagnol). À sa création la nature du POUM n’est pas évidente car le BOC, qui a un rapport de force favorable au sein de l’organisation brille par ses orientations opportunistes. Tout en se réclamant des acquis marxistes, les « bloquistes » justifient une politique de collaboration avec la bourgeoise au nom de la spécificité espagnole (question nationale, système électoral…). Et malheureusement dans les faits, il n’y a pas de parti révolutionnaire capable de diriger le prolétariat lorsque a lieu le soulèvement ouvrier, car le POUM s’est, depuis les élections de février, lié les mains. Sous prétexte « d’adapter la tactique réaliste qui répondait aux circonstances [et] pour chasser du pouvoir la réaction et libérer 30 000 détenus » [3], le POUM a participé au front électoral ouvrier-républicain, qui n’est autre qu’un front populaire, allant jusqu’à signer un programme commun avec la bourgeoisie républicaine (gauche républicaine et union républicaine), le PS, les JS, le PCE et l’UGT. Le POUM commet alors une erreur monumentale dans l’analyse qu’il se fait de la situation. Car un tel gouvernement n’a en rien perdu de son caractère de classe. Bien que clamant son indépendance après les élections et bien qu’il ne participa pas au gouvernement, le POUM, du fait de sa confusion, entre février et juillet 36 est très fortement assimilé, à toute la clique des partis républicains et socio-démocrates ce qui fait qu’à la veille de la révolution qui s’impose par le soulèvement, le parti n’a que peu de liens avec la classe ouvrière. Lors du soulèvement, il s’opère une accélération des transformations des partis. L’investissement des militants du POUM dans l’organisation de la lutte armée a joué, un rôle important et le parti acquiert un poids nouveau. Ainsi il passe de 6 000 à 30 000 adhérents. De plus, ses militants, reconnus comme des organisateurs, deviennent des cadres de la classe elle-même. Ce qui fait que très rapidement le parti devient un véritable parti de masse. Il met sur pied la première brigade internationale en Aragon, coordonne les milices avec la CNT… Mais encore une fois, ces frémissements ne peuvent ni changer, ni cacher la nature réelle du POUM. Car, lorsque les militants les plus avancés ont été décimés sur le front et comme sa base révolutionnaire n’est pas encore suffisamment développée, il va perdre son rapport dialectique avec la classe et retourner dans le giron des centristes « bloquistes . » Les oppositionnels de gauche, Nin en tête, vont rapidement perdre le rapport de force à l’intérieur du parti. Les dissensions entre les deux composantes vont continuer à l’affaiblir et l’obliger à commettre une nouvelle erreur qui compromet davantage les chances de succès de la révolution : suivre les directions anarchistes et rentrer aux côtés de la petite-bourgeoisie et des staliniens dans le gouvernement catalan en septembre 36. La victoire de la contre-révolution stalinienne.

La participation de la CNT et du POUM au gouvernement à partir de septembre permet à ce dernier de se développer toujours plus et d’imposer à nouveau son autorité sur celle des travailleurs avec cette fois-ci l’assentiment des organisations de travailleurs. Par la même occasion, les staliniens qui ont les pleins pouvoirs au sein du gouvernement continuent farouchement leur entreprise contre-révolutionnaire. Face à cette machine totalitaire les anarchistes, de par leurs principes, ne peuvent que peu de choses, si bien qu’ils passent très rapidement de l’autre coté de la barrière et soutiennent avec l’éloquence qui les caractérisent le mot d’ordre : combat contre le fascisme avant la révolution. Et un des leurs de conclure : « Nous savions qu’il n’était pas possible de triompher dans la révolution si nous n’avions pas gagné la guerre et nous avons tout sacrifié à la guerre. Nous avons sacrifié jusqu’à la révolution sans nous apercevoir que ce sacrifice impliquait aussi celui des objectifs de la guerre. » Une fois que la CNT, seule organisation qui pouvait impulser une révolte ouvrière, est aux affaires dans le gouvernement, dès le mois de décembre 1936 les communistes demandent et obtiennent que le POUM en soit écarté. Mais Largo Caballero alors chef du gouvernement refuse de dissoudre le parti. Décidés à mettre un terme définitif au processus révolutionnaire et prêt à tout pour garantir l’échec de la révolution, les communistes vont lancer une attaque contre les travailleurs avec l’aide de la police gouvernementale. Ils vont prendre d’assaut la centrale téléphonique tenue par les travailleurs de la CNT. Comme onze mois plus tôt, les travailleurs espagnols vont prouver s’il était encore nécessaire leur capacité d’auto-organisation et leur formidable volonté à défendre leurs acquis. Dans toute la région de Barcelone des combats ont lieu, des barricades sont installées. Malgré un appel au calme et une attitude de collaboration outrancière menée par la direction confédérale de la CNT, les combats, menés par les travailleurs comme un dernier souffle révolutionnaire, vont durer plus de dix jours. Alors que le 15 mai l’armée centrale envahit Barcelone, les communistes obtiennent par l’acharnement de la direction anarchiste l’arrêt des combats. Dans l’agitation, les communistes instaurent un nouveau gouvernement qui cette fois dissout le POUM. À partir de cet instant se met en place toute une campagne de calomnie et de persécution vis-à-vis des camarades du POUM. Ceux-ci vont être accusés de trahison et de collaboration avec le camp fasciste. Les journées de mai 37 marquent la fin de tout espoir : la victoire définitive de la contre-révolution stalinienne avec la ré-instauration de l’organe de répression de la bourgeoisie, le gouvernement républicain. Et dès cet instant, comment un gouvernement qui, de par sa nature, défend avec une mollesse incomparable les mêmes intérêts que la junte militaire rebelle, peut-il affronter le soulèvement fasciste ? Il est poignant, de voir à quel point la réalité se transfigure elle-même, à quel point l’évidence, qui par moment devient opaque sous le poids de l’oubli et de la traîtrise, ressurgit comme une lance pour se figer devant nous. L’alternative espagnole fut bien celle-ci : Socialisme ou barbarie. Responsabilité des révolutionnaires.

Personne n’est obligé d’être révolutionnaire mais lorsqu’une crise révolutionnaire est aussi mûre que celle de l’Espagne en 36, il revient aux marxistes révolutionnaires d’en assumer l’échec. Comme dit plus haut, nous ne nous faisons aucune illusion sur la conséquence des orientations anarchistes, nous savons aussi, sans aucune naïveté, que les staliniens ont mené dans cette période une politique contre-révolutionnaire. Au regard de leurs principes et de leurs bases théoriques, ni les uns ni les autres n’ont fait d’erreur ou du moins de par nos désaccords, elles ne nous intéressent que de manière secondaire. De la même façon, les conditions spécifiques de l’Espagne, souvent utilisées comme argument par Andrès Nin dans sa correspondance avec Trotsky, ne sont ni une excuse ni une justification. Car elles doivent être traduites en langage international marxiste. Et pour ceux qui s’assignent la dure tâche de mener le peuple vers la révolution socialiste, il n’est pas d’argument possible qui les excuserait lorsque la révolution échoue. Ceci n’est en rien l’établissement d’une morale sectaire. Bien au contraire, à partir d’éléments objectifs et concrets, la critique sincère, honnête et intransigeante des erreurs commises par ceux qui, comme nous, se réclament du marxisme révolutionnaire doit nous permettre de nous éduquer et d’élaborer des stratégies conscientes. Elle doit nous permettre d’acquérir des connaissances qui nous aideront dans notre activité politique et militante à mieux appréhender les enjeux et d’en dégager des choix et des orientations toujours plus conséquentes pour la révolution socialiste.

Trotsky sur le POUM :

« Au lieu de mobiliser les masses contre les chefs réformistes, y compris les anarchistes, le P.O.U.M. cherchait à convaincre ces messieurs de l’avantage du socialisme sur le capitalisme [31]. C’est sur ce diapason qu’étaient accordés tous les articles et discours des leaders du P.O.U.M. Pour ne pas se détacher des chefs anarchistes, ils n’organisèrent pas leurs propres cellules dans la C.N.T., et en général n’y firent aucun travail [32]. Eludant les conflits aigus, ils ne menèrent aucun travail dans l’armée républicaine [33]. Au lieu de cela, ils édifièrent leurs « propres syndicats » [34] et leurs « propres milices » [35] qui défendaient leurs propres édifices ou s’occupaient de leurs propres secteurs du front. En isolant l’avant-garde révolutionnaire de la classe, le P.O.U.M. affaiblissait l’avant-garde et laissait les masses sans direction. Politiquement, le P.O.U.M. est resté incomparablement plus près du Front populaire, dont il couvrait l’aile gauche, que du bolchévisme. Si le P.O.U.M. est tombé victime d’une répression sanglante et fourbe, c’est que le Front populaire ne pouvait remplir sa mission d’étouffer la révolution socialiste autrement qu’en abattant morceau par morceau son propre flanc gauche.

En dépit de ses intentions, le P.O.U.M. s’est trouvé être, en fin de compte, le principal obstacle sur la voie de la construction d’un parti révolutionnaire. C’est une très grande responsabilité qu’ont pris sur eux les partisans platoniques ou diplomatiques de la IV° Internationale, tel que le chef du parti socialiste révolutionnaire hollandais Sneevliet, qui ont démonstrativement soutenu le P.O.U.M. dans son caractère hybride, son indécision, sa tendance à écarter les questions brûlantes, en un mot, son centrisme. La révolution ne s’accorde pas avec le centrisme. Elle le démasque, et l’anéantit. En passant, elle compromet les avocats et les amis du centrisme [36]. Telle est une des plus importantes leçons de la révolution espagnole. »

Trotsky - Leçons d’Espagne : dernier avertissement.

17 décembre 1937

source

[31] En règle générale, il est évident que la presse du P.O.U.M. s’est adressée aux dirigeants anarchistes avec beaucoup d’humilité. Juan Andrade avait, par exemple, consacré ses « notes quotidiennes » des 22 et 23 janvier à l’attitude de la C.N.T., écrivant notamment le 22 : « Contrairement à ce qui s’est produit pour l’anarchisme dans les révolutions d’autres pays, en Espagne, du fait de sa force exceptionnelle, il constitue la clé de voûte de l’orientation de la révolution. Nous ne savons si les camarades anarcho-syndicalistes eux-mêmes se sont bien rendu compte de leur responsabilité sur ce terrain : ils sont la force décisive du mouvement ouvrier espagnol, et c’est d’eux que dépend en très grande partie le sort de la révolution. (...) La C.N.T. a un poids suffisant pour changer en un sens ou un autre le cours des événements. (...) Depuis le premier moment, convaincus de ne pas disposer de la force suffisante pour changer complètement le rythme des choses, nous avons tenté de faire ressortir pour nos camarades anarchistes la fonction qui leur incombe. (...) Il s’agit des intérêts du prolétariat avant tout, et c’est pour cela qu’il vaut la peine d’insister sur ce thème. » Après ces précautions oratoires, Andrade concluait que la C.N.T. faisait, « dans les faits, le jeu du réformisme ». Or Solidaridad obrera allait se fâcher tout rouge, ce qui contraignait Andrade à la contrition dans une « contre-réplique » du 26 janvier : « je me suis borné à souligner le comportement contradictoire de la Confédération et la nécessité que cette façon abstraite de se situer devant la gravité des événements acquière une expression plus cohérente dans l’intérêt même de la révolution. (...) Nous sentons que notre intention a été mal interprétée par le quotidien confédéral. Nous en sommes peinés, non parce que nous chercherions à tirer partie d’un changement d’attitude, mais parce que, ce qui est en jeu, ce sont les intérêts de la révolution. La preuve de l’innocence (bondad) de notre proposition est que nous avons commencé par déclarer que notre influence dans le cadre du mouvement ouvrier n’était pas assez forte pour orienter le cours des événements sur la voie qui nous paraissait la meilleure pour les intérêts de la révolution. Nous avons également reconnu le poids spécifique énorme dont jouit la C.N.T. dans les masses ouvrières d’un grand instinct révolutionnaire. » Le même Andrade, un mois plus tard, commentant l’article de Peiro mentionné plus haut, écrit : « Le ministre de la C.N.T. - nous ne disons pas la C.N.T. - s’identifie pleinement avec la position réformiste », précisant qu’il ne veut qu’« attirer l’attention sur le divorce, la divergence dans les critères qui semble se produire entre la C.N.T. et les membres qui la représentent dans le gouvernement central », « un avertissement plein de cordialité (...) à tous les camarades de la C.N.T. » (La Batalla, 26 février 1937). Il ne s’agit bien entendu pas là d’une attitude personnelle. Un éditorial du 3 mars dans La Batalla affirme : « La responsabilité des dirigeants de la C.N.T. et de la F.A.I. est énorme. Ils détiennent la clé de la situation. Plus, ils sont ceux qui peuvent décider du cours de la révolution. » La remise aux dirigeants de la C.N.T. de la clé de l’avenir - même verbale était évidemment dans la logique d’une politique dont l’axe demeurait, comme le déclarait Nin au C.C. de décembre 1936, son « pacte secret » avec la direction de la C.N.T. Sur ce point, la critique de l’opposition de gauche du P.O.U.M. rejoint celle de Trotsky, la cellule 72 écrivant dans ses « contre-thèses » : « L’absence d’une critique fraternelle, mais sévère, de la C.N.T. par le P.O.U.M., a empêché les masses de la C.N.T. et la classe ouvrière en général d’établir une différence, pourtant essentielle, entre l’une et l’autre et a permis de confondre, de façon générale, leurs positions et mots d’ordre respectifs. » (P. Broué)

[32] Dans La Batalla du 26 janvier 1937, Andrade rappelle l’existence passée de la F.O.U.S. et les conditions de son autodissolution et de l’adhésion de ses militants à l’U.G.T., « pour entrer dans une des centrales existantes, c’est-à-dire précisément dans celle à l’intérieur de laquelle les organisations qui constituaient la F.O.U.S. espéraient pouvoir le mieux travailler en faveur de l’unité syndicale, puisqu’elle était dirigée par le réformisme qui est toujours l’ennemi principal ». Ainsi le P.O.U.M. manifestait-il une fois de plus par ces propos son désir d’éviter tout incident avec la C.N.T. Là encore, bien des militants du P.O.U.M. exprimaient des critiques. Au C.C. élargi de décembre 1936, le représentant de Madrid déclare, à propos de ce qu’il appelle « le rapprochement avec la C.N.T. », que l’un des dangers de cette orientation apparaît dans la décision d’entrer à l’U.G.T. : il souligne que, du coup, les rapports avec la C.N.T. sont seulement des rapports au sommet, et non, comme ce serait souhaitable, des rapports noués "au sein des masses confédérales". » De son côté, José Rebull écrit, dans la résolution qu’il présente au C.C. d’octobre 1937, qu’on doit reprocher à la direction du P.O.U.M. d’avoir « dissous la F.O.U.S. sous le mot d’ordre syndical erroné de « C.N.T.-U.G.T. » au lieu d’avoir (...) mis en avant le mot d’ordre « Ni C.N.T., ni U. G. T., centre syndical unique ». Il ajoute : « Avec un tel mot d’ordre, non seulement il aurait subsisté de bonnes raisons de maintenir la F.O.U.S. - quoiqu’elle ait été déjà pratiquement dissoute dans de nombreuses localités mais encore nous, serions apparus comme les champions de l’unité syndicale. »

José Rebull (1906- ??) : Responsable du P.O.U.M. dès sa fondation, administrateur de sa presse. Animateur d’une tendance de gauche au sein du parti en 1936-1937. Emigre en France en 1939, participe à la résistance socialiste, arrêté par la Gestapo. (P. Broué)

[33] C’est sur la base des informations envoyées directement du front d’Aragon que le trotskiste américain Felix Morrow écrit qu’il n’y eut pas d’élection de conseils de soldats sur le front d’Aragon, dans les milices du P.O.U.M., et que la direction de ce dernier les interdisait en fait (Revolution and Counter-revolution in Spain, p. 71). Orwell ne mentionne pas l’existence de tels conseils. Dans sa résolution au C.C. d’octobre 1937, José Rebull reproche à la direction du P.O.U.M. d’avoir permis à « des membres du parti, chefs de la division Lénine, de saboter toute action politique auprès des miliciens de ses rangs ». Il semble en effet que le P.O.U.M. n’ait cherché ni à recruter dans ses milices pour ses propres rangs, ni même à donner à ses miliciens une formation politique (Orwell. op. cit., p. 263). Sans doute faut-il faire ici exception pour l’organisation madrilène du P.O.U.M. : le quotidien des milices du P.O.U.M. de ce front, El Combatiente rojo, est en effet un organe politique très combatif. En outre, il milite inlassablement en faveur de l’élection, dans les rangs des milices, de « comités de combattants » - expression d’ailleurs systématiquement supprimée par la censure, mais clairement suggérée par le contexte. (P. Broué)

[34] A moins que Trotsky ne fasse ici allusion à la politique générale du P.O.U.M. depuis sa fondation, la formule utilisée par lui est fausse, ou tout au moins anachronique : depuis le début de la guerre civile, le P.O.U.M., nous le savons, n’avait plus « ses propres syndicats », organisés dans la F.O.U.S. en mai 1936, avec d’ailleurs l’objectif proclamé de promouvoir la réalisation de l’unité syndicale. (P. Broué)

[35] Il ne semble pas possible d’affirmer que le P.O.U.M. ait eu la volonté délibérée de constituer « ses propres milices ». D’ailleurs, la question était discutée dans les rangs mêmes des partisans de la IV° Internationale : en France, en 1934, les B.-L. avaient lancé le mot d’ordre de « milices du peuple » auquel, précisément, Trotsky lui-même aurait préféré celui de « milices des syndicats et partis » - formule qui devait prévaloir en Espagne en 1936 (Le Mouvement communiste en France, n. 318, p. 482). En réalité, le P.O.U.M. s’est trouvé pris dans l’engrenage, car chaque organisation ouvrière constitua, dès les premières heures du soulèvement, ses propres unités miliciennes. Cette situation avait pour le P.O.U.M. plus d’inconvénients que d’avantages, car il ne pouvait s’attendre à aucune faveur dans la répartition des armes et des munitions, et le fait d’avoir au front ses « propres secteurs » le rendait particulièrement vulnérable et tragiquement dépendant. A Madrid, les milices du P.O.U.M. n’obtinrent des armes que parce que le parti syndicaliste leur céda celles qu’il avait reçues en trop, pour des effectifs très réduits. Ce n’est pas non plus par hasard que les pertes du P.O.U.M. sur le front de Madrid furent considérables, neuf miliciens sur dix étant tombés en l’espace de six mois. Parmi d’autres, George Orwell a témoigné de la façon dont le manque d’armes et de munitions, les ordres d’attaques-suicides sans protection d’artillerie ou d’aviation, permirent, sur le front d’Aragon l’extermination systématique des militants du P.O.U.M. combattant dans ses « propres milices » (Orwell, op. cit., pp. 19, 21, 29). Toutefois, La Batalla du 21 janvier publie une résolution du comité exécutif qui constitue un effort pour sortir de cette situation, puisqu’elle affirme : « Sauf dans le cas où il est possible de constituer sous notre contrôle direct et avec nos propres cadres une division entière de la nouvelle armée, nos militants et sympathisants doivent être répartis dans différentes unités. » Enfin, les conditions de la guerre civile - agressions répétées des militants et des locaux - rendaient nécessaire la garde des immeubles par des miliciens sûrs, et il peut paraître abusif de la part de Trotsky de reprocher au P.O.U.M. d’avoir fait garder ses locaux par ses propres miliciens ; le contraire eût constitué une grave preuve d’irresponsabilité. (P. Broué)

[36] Le développement de « partis centristes » dans une période de crise des organisations traditionnelles, et comme étape de « transition » pour leurs anciens militants, constituait, selon Trotsky, une voie pratiquement inévitable en même temps que très dangereuse pour la formation rapide des partis authentiquement révolutionnaires qu’il voulait constituer. (P. Broué)

Révolution et contre-révolution en Espagne (1936-1938) - Felix Morrow :

Le P.O.U.M.

Une occasion rare était offerte à un parti révolutionnaire même petit. Les soviets ne se construisent pas par un décret. Ils ne peuvent être organisés qu’en période de double pouvoir, de bouleversement révolutionnaire. Mais, au moment où ils sont nécessaires, un parti révolutionnaire peut favoriser leur création, en dépit de l’opposition des partis réformistes les plus puissants. En Russie, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, surtout après juillet, cherchèrent sans succès, bien qu’ils y aient conservé la majorité, à mobiliser la force des soviets au profit du gouvernement, à contrecarrer leur fonctionnement ou leur multiplication. En Allemagne, la direction social-démocrate, grâce à la leçon toute fraîche de la Russie, chercha à empêcher la création de conseils ouvriers et de soldats avec beaucoup plus de détermination. En Espagne, l’hostilité ouverte des staliniens et de Prieto, l’opposition " théorique " de Caballero et des anarchistes n’auraient eu aucun impact, car les unités de base des soviets existaient déjà dans les comités d’usines, de milices ou de paysans, qui n’avaient besoin que de se démocratiser et de se coordonner par ville. Dans les villes industrielles contrôlées par le P.O.U.M., comme Lerida et Gerona, il aurait suffi d’un seul exemple d’élection de délégués dans chaque usine et chaque entreprise et qui se seraient joints à ceux des détachements ouvriers et des milices, pour créer un parlement ouvrier fonctionnant comme organe dirigeant de cette zone, pour électriser la Catalogne et lancer partout un processus identique.

Le P.O.U.M. était la seule organisation qui semblait apte à entreprendre la tâche de construire des soviets. Ses dirigeants avaient été les fondateurs du mouvement communiste en Espagne. Il avait toutefois des carences fondamentales : la majorité de ses membres venaient du Bloc ouvrier et paysan de Maurin, dont les cadres avaient collaboré avec Staline pendant la période 1924-1928 : en envoyant le Parti communiste chinois dans le " bloc des quatre classes " du Kuomintang bourgeois, en créant des partis de " deux classes " de " travailleurs et de fermiers " (nom fantaisiste pour un bloc avec la bourgeoisie libérale et les réformistes), ils avaient collaboré, pour tout dire, à l’intégralité du cours opportuniste désastreux de cette période. Maurin et ses partisans n’avaient pas rompu avec le Komintern sur ces questions, mais sur d’autres problèmes – la question nationale catalane, etc. – lorsqu’en 1929 le Komintern avait opté pour les théories du double syndicalisme [3], et du social-fascisme, etc. D’autre part la fusion des maurinistes avec l’ex-Gauche communiste (trotskyste), dirigée par Andres Nin et Juan Andrare (dont l’incapacité antérieure à se démarquer nettement de l’idéologie mauriste avait fourni le thème d’années de controverses avec l’opposition de Gauche internationale) n’était qu’un amalgame sans principes, dans lequel les éléments communistes de gauche avaient adopté un " programme commun " qui ne faisait que reprendre les vieilles conceptions de Maurin, dont Trotsky avait déjà déclaré en juin 1931 :

"Tout ce que j’ai écrit dans mon dernier travail, " la révolution espagnole en danger ", contre la politique officielle du Komintern dans la question espagnole s’applique entièrement à la Fédération catalane (Bloc ouvrier et paysan) [... ] elle représente le plus pur style " Kuomintang " transféré sur le sol espagnol. Les idées et les méthodes que 1"opposition de Gauche combattit implacablement lorsqu’il fut question de la politique chinoise du Kuomintang trouvent leur expression la plus désastreuse dans le programme de Maurin. [ ... ] Pendant une révolution, un point de départ erroné se traduit inévitablement dans le cours des événements par le langage de la défaite."

(The Mililant, 1" août 1931.)

Les premiers résultats de la fusion n’avaient guère été encourageants. Après des mois de campagne contre la coalition avec la bourgeoisie, le P.O.U.M. était entré du jour au lendemain dans la coalition électorale de février 1936. Bien qu’il l’abandonna après les élections, il appela, juste avant la guerre civile (la Batalla, du 17 juillet), à constituer " un authentique gouvernement de Front populaire, avec la participation directe (ministérielle) des partis socialiste et communiste comme un moyen de " compléter l’expérience démocratique des masses " et de hâter la révolution. Mot d’ordre absolument faux, qui n’avait rien à voir avec la manière bolchevique de démontrer la nécessité de l’Etat ouvrier et l’impossibilité de réformer l’Etat bourgeois, en contraignant les réformistes à assumer le pouvoir gouvernemental sans les ministres bourgeois.

Toutefois, beaucoup espéraient du P.O.U.M. qu’il prenne l’initiative d’organiser les soviets. Nin était maintenant à la tête du parti. Il avait été en Russie, pendant les premières années de la révolution, un dirigeant de l’Internationale syndicale rouge. N’était-il pas homme à résister au provincialisme des cadres maurinistes ? Les travailleurs du P.O.U.M., mieux formés politiquement que les anarchistes, jouèrent un grand rôle, parfaitement disproportionné à leurs forces, en s’emparant de la terre et des usines dans les premières semaines de la révolution. Comptant près de 8 000 membres à la veille de la guerre civile, le P.O.U.M. s’accrut rapidement, tout en demeurant principalement une organisation catalane. Dans les premiers mois, il quadrupla le nombre de ses membres. Son influence augmenta plus vite encore, comme en témoigne à l’évidence le recrutement de plus de 10 000 miliciens sous son drapeau.

Pourtant, le flot montant de l’esprit de coalition engloutit le P.O.Ù.M. Les conditions théoriques de cet engloutissement se trouvaient déjà dans l’idéologie mauriste, à laquelle Nin avait donné son aval en fusionnant. La direction du P.O.U.M. s’accrocha à la C.N.T. Au lieu de disputer audacieusement aux anarcho-réformistes la direction des masses, Nin rechercha une force illusoire en s’identifiant à eux. Le P.O.U.M. envoya ses militants dans l’U.G.T. catalane, plus petite et hétérogène, au lieu de lutter pour la direction des millions de membres de la C.N.T. Il organisa ses propres colonnes dans la milice, circonscrivant ainsi son influence, au lieu d’envoyer ses forces dans les énormes colonnes de la C.N.T., qui rassemblait déjà les sections décisives du prolétariat. La Batalla enregistra la tendance des syndicats C.N.T. à considérer la propriété collectivisée comme leur appartenant. Elle n’attaqua jamais les théories anarcho-syndicalistes qui fondaient cette vision des choses. L’année suivante elle ne lança pas une seule attaque de principe contre la direction anarcho-réformiste, même quand les anarchistes acceptèrent l’expulsion du P.O.U.M. de la Generalidad. Loin de conduire à l’unité d’action avec la C.N.T., ce cours erroné permit à la direction de la C.N.T.-F.A.I. de tourner le dos au P.O.U.M. sans dommage.

Plus d’une fois, du temps de Marx et d’Engels et dans les premières années du Komintern, une direction nationale faible s’était vue corrigée par ses collaborateurs internationaux. Mais les liens internationaux du P.O.U.M. se situaient à droite du parti espagnol. Le " Comité international de l’unité révolutionnaire socialiste ", principalement l’I.L.P. en Angleterre et le S.A.P. en Allemagne, publia le 17 août 1936 un manifeste au prolétariat espagnol qui ne contenait pas un seul mot de critique envers le Front populaire. Le S.A.P. devait bientôt se tourner lui-même vers le Front populaire, tandis que l’I.L.P. acceptait une campagne unitaire avec le Parti communiste. Tels étaient les confrères idéologiques pour lesquels Nin et Andrade avaient abandonné le " trotskysme ", le mouvement pour la IVe Internationale. Il est vrai que les partisans de la IV- Internationale constituaient de petites organisations, à côté des partis réformistes d’Europe. Mais ils offraient au P.O.U.M. la forme d’aide la plus précieuse et la plus rare : une analyse marxiste conséquente des événements espagnols et un programme révolutionnaire pour vaincre le fascisme. Nin était plus -" pratique ", et laissa ainsi passer l’occasion de diriger la révolution espagnole.

Le dernier article de Nin, critiquant les staliniens, en juin 1937

Un article de Nin, de mai 1937, un mois avant son arrestation : La signification des journées de mai face à la contre-révolution

Une conférence de Nin d’avril 1937 : Le problème du pouvoir dans la Révolution

Un article du 1er mai 1937

Andrès Nin sur le fascisme italien

Qui était Andrès Nin

La mort de Nin

Les poumistes, liquidés par les staliniens

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