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Qui était Pierre Monatte ? - Matière et Révolution
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Qui était Pierre Monatte ?

mardi 5 mars 2019, par Robert Paris

« Peu après mon arrivée à Paris, je rencontrai Monatte, un des rédacteurs du journal syndicaliste La Vie ouvrière. Petit, maigrichon, énergique, ancien maître d’école, puis correcteur de profession, avec l’inévitable casquette à visière sur le côté, Monatte fit, dès le début, tomber la conversation sur les questions fondamentales du mouvement. Pas une seconde, il n’admit la réconciliation ave le militarisme et le pouvoir bourgeois. Mais où est la voie du salut ?… Par l’intermédiaire de Monatte, je fis la connaissance — qui devait devenir plus intime par la suite — du journaliste Rosmer ; du secrétaire de la Fédération des Métaux.. ; du journaliste Guilbeaux, plus tard condamné à mort par contumace ; du secrétaire de la Fédération du Tonneau, « le père Bourderon », de la militante pacifiste Louise Saumoneau ; de l’instituteur Loriot et de bien d’autres. Les anarcho-syndicalistes restés fidèles à leur drapeau, tentaient d’expliquer la faillite de l’Internationale par l’influence néfaste du Marxisme et du Parlementarisme. Mais le passage général des dirigeants syndicalistes de la C.G.T. dans le camp gouvernemental était une négation trop visible du point de vue anarchiste, d’autant plus que, dans les rangs du Parti socialiste, les voix de l’opposition se faisaient entendre de plus en plus. Loriot et Saumoneau étaient membres du Parti. »

Léon Trotsky, Guerre et révolution tome II

Qui était Monatte

C’est l’un des plus importants militants ouvriers français ayant combattu contre le patriotisme guerrier pendant la première guerre mondiale, ami de Lénine et Trotsky et soutenant à la révolution prolétarienne russe. Il est un des fondateurs du courant communiste en France.

Ecrits de Pierre Monatte

Pierre Monatte in english

La classe ouvrière reprend confiance en elle Pierre Monatte Paru dans “La Révolution prolétarienne” n° 225-226 (25 juin - 10 juillet 1936) :

« Tout le monde est d’accord sur l’importance extraordinaire du mouvement de grèves de mai-juin. On a parlé du plus formidable, du plus gigantesque conflit social qu’ait jamais connu la République. A coup sûr, c’est un mouvement comme on n’en voit que tous les quinze ou vingt ans. C’est le troisième grand mouvement que je vois. J’avais déjà vu 1906 et 1919-20. L’explosion de 1936 est plus formidable. Au moins le paraît-elle. Peut-être cela tient-il surtout à ce qu’elle a surpris davantage. Le mouvement pour les huit heures de 1906 avait été préparé pendant deux ans, ayant été décidé au congrès confédéral de Bourges en 1904 ; on l’attendait donc. Le mouvement de 1919-1920 fut une sorte de revanche de ce qu’on avait enduré tant à l’usine qu’au front pendant des années de guerre ; on l’attendait aussi. Mais on n’osait pas attendre, au moins aussi proche et aussi magnifique, l’explosion du mois dernier. Nous nous disions bien, les vieux, que cela viendrait. Tant de misère, tant de contrainte, tant d’oppression devait aboutir à une flambée de révolte. Mais quand ? Dans son article de l’autre quinzaine, “La Vie et la Grève des métallos”, un article qui ouvre et éclaire notre historique du dernier mouvement, S. Galois [1] en a montré la cause profonde et le facteur décisif. L’esclavage dans l’usine moderne, la souffrance accumulée pendant des années, tout ce que le patronat avait réussi à imposer depuis la défaite ouvrière de 1919-1920, sur laquelle étaient venues s’appesantir la rationalisation, puis la crise économique, voilà la cause profonde, la cause essentielle des dernières grèves. Le facteur décisif de leur déclenchement, ç’a été la venue du gouvernement de Front populaire. Enfin la police ne serait plus au service du patron ! Enfin le gouvernement serait, sinon bienveillant, au moins neutre ! Du coup, on n’a pas eu la force de supporter plus longtemps. Pas même d’attendre que le nouveau gouvernement soit formé. La grande détente s’est produite. C’a été la grève de la métallurgie parisienne. Puis son extension à presque toutes les corporations de l’industrie privée. Paris et sa région forment le plus grand centre ouvrier de ce pays, on le méconnaît trop. Non seulement le plus grand centre métallurgiste, mais le plus grand centre de produits chimiques, le plus grand port de France, de beaucoup le plus grand centre de chemin de fer, sans compter tout le reste. De la région parisienne, la grève a gagné tout le pays. Une même souffrance, jointe à une même espérance, a trouvé son expression dans une forme nouvelle de grève. Gardons-nous de perdre de vue la cause profonde de ce vaste mouvement. C’est en ayant sans cesse à l’esprit son caractère de force naturelle que nous éviterons d’en laisser rapetisser les résultats. Un tel mouvement n’a pas d’un coup donné tout ce qu’il apportait. Il n’est pas épuisé, ni terminé ; il continue : pour défendre ce qui a été obtenu ; pour que les corporations en retard arrachent à leur tour leur morceau de pain, leur lambeau de liberté pendant le travail. Ne perdons pas de vue non plus le facteur décisif qu’a été le Front populaire. Pas de méprise non plus de ce côté. Surtout devant les jugements catégoriques, devant les condamnations impitoyables que prononcent un certain nombre de groupes et de sectes oppositionnels. Je ne sais pas si nous l’avons écrit, mais nous avons dit souvent à la veille de ces événements : “Impossible de savoir ce que donnera le gouvernement du front populaire. Peut-être pas grand-chose. Mais, à son abri, nous pourrons reconstruire notre organisation syndicale, c’est-à-dire ramener au syndicat les travailleurs de l’industrie privée et leur redonner confiance en eux. Si nous pouvons faire cela, ce ne sera pas rien. Et, quand le Front populaire s’effondrera, s’il s’effondre, il restera une classe ouvrière capable de se défendre, et même de continuer la lutte. Nous ne devons pas nous dresser contre le gouvernement de Front populaire ; nous ne devons rien faire pour contrecarrer et empêcher son expérience ; nous devons l’appuyer dans toute la mesure de nos forces chaque fois qu’il travaille dans notre sens ; nous ne devons rien faire qui puisse permettre, même à tort, de rejeter sur le mouvement syndical la responsabilité de l’échec de cette expérience de Front populaire.” Nous ne pensions pas que les événements nous donneraient si vite et si largement raison. Par le seul fait de sa naissance, le gouvernement de Front populaire a donné à la classe ouvrière plus que nous n’osions espérer de six mois d’efforts à son abri. Dans son premier mois d’existence, à la suite d’une merveilleuse vague de grèves, il a fait signer les accords Matignon, instituant les contrats collectifs et les délégués d’ateliers, il a fait voter toute une série de lois sur les 40 heures, sur les vacances payées. Accords et lois ne seront respectés et appliqués que si la classe ouvrière en impose le respect et l’application. Bien sûr. Mais les syndicats ne sont-ils pas là pour cela ? En revenant du Mur Examinons d’un peu près comment le mouvement est parti. Deux articles de L’Humanité nous seront d’un grand service. Le premier est un article, paru le 20 mai, sous la signature de Croizat, secrétaire de la Fédération des métaux et député communiste. Il fait le récit de la victoire remportée par les métallurgistes de l’usine Bréguet du havre. On trouve dans ce conflit les principaux caractères du grand mouvement : la grève dans l’usine, l’entretien du matériel, le paiement des deux journées de grève. Le lendemain du 1er Mai, la direction de l’usine Bréguet avait congédié deux ouvriers, deux militants, pour avoir chômé la veille. Des délégations ouvrières se rendent auprès de la direction pour demander l’annulation de cette mesure. Une semaine se passe ; les tentatives de négociations échouent. Le lundi 11 mai, la grève dans l’usine commence. Six cent ouvriers, la totalité du personnel, restent à l’usine la nuit du lundi au mardi. Devant la vigueur du mouvement et la sympathie qu’il trouve dans la population havraise, la direction Bréguet accepte l’arbitrage du député-maire du Havre, M. Léon Meyer. La sentence arbitrale comporte la réintégration des deux ouvriers congédiés, mais elle y ajoute autre chose, le paiement des journées de grève : Considérant que, depuis de nombreuses années, il est constant dans l’industrie de laisser les ouvriers libres de chômer ou de travailler le 1er Mai, que cette tradition aurait dû d’autant plus être respectée qu’elle s’est produite dans le calme et sans qu’aucune pression de débauchage ait été exercée ; Considérant en conséquence que les raisons pour lesquelles Friboulet et Vachon ont été congédiés ne sauraient être admises ; Décide : Qu’il y a lieu pour les établissements Bréguet de les réintégrer dans leur emploi ; Considérant, d’autre part, que la manifestation unanime de solidarité à laquelle ont pris part les ouvriers desdits établissements a été la conséquence d’un acte qui n’aurait pas dû se produire ; Dit qu’il y a lieu de ce fait d’opérer le paiement des journées normales des 11 et 12 mai. Un exemple comme celui du Havre méritait d’être connu. Croizat avait raison de lui donner la publicité de L’Humanité. Si l’on peut s’étonner de quelque chose, c’est que les autres journaux ouvriers n’en aient pas fait autant et que cet événement ouvrier significatif n’ait été rendu public qu’avec huit jours de retard. Cet exemple était-il d’initiative communiste ? C’est peu probable. Le mouvement avait été mené par le syndicat des métaux et par l’union locale du Havre, à la vieille tradition syndicaliste révolutionnaire. Qu’il soit d’inspiration syndicaliste ou communiste, d’ailleurs cela importe peu ; ce qui importait, c’était de donner cet exemple et de le faire connaître. Un pareil exemple devait faire des petits. L’idée en était dans l’air. Presque au même moment que les métallos du havre, ceux des usines Latécoère, à Toulouse, accomplissaient les mêmes gestes. C’est ce que nous voyons dans un article de Pierre Delon, paru dans L’Humanité du 24 mai, donc le matin de la manifestation au Mur des fédérés. Après avoir rappelé la victoire du Havre, Delon en signale quelques autres, aussi significatives. D’abord celle des usines Latécoère, à Toulouse, réplique trait pour trait de celle du havre. Là aussi la direction avait renvoyé des ouvriers, trois au lieu de deux, pour avoir fait le 1er Mai. Grève de solidarité le 12 mai. Repas servis dans les ateliers par la bourse du travail de Toulouse. Arbitrage du maire. Réintégration des trois camarades, reconnaissance du syndicat et des délégués. Il ne manque que le paiement des journées de grève. Delon signale encore une grève aux usines Bloch, à Courbevoie ; cette fois pour une augmentation de salaires. Après quarante-neuf heures de grèves dans l’usine, avec le ravitaillement assuré par le Front populaire de Courbevoie, un contrat collectif est signé. On obtient un relèvement des salaires, des vacances et les deux journées de grève payées. Pour terminer, Delon annonce que les ouvriers de chez Nieuport, à Issy-les-Moulineaux, ont revendiqué les mêmes conditions que chez Bloch ; dans plusieurs autres usines on a posé des revendications. La conclusion de l’article est à citer : Dans la région parisienne, les métallos, s’inspirant de ces luttes, sauront imposer à la chambre syndicale patronale la discussion du contrat collectif de travail. Cet après-midi, ils se rendront en masse au Mur des fédérés pour manifester avec leurs camarades de toutes corporations : pour le pain, la paix, la liberté. Le 24 mai, au Mur, 600 000 ouvriers de la région parisienne défilaient. Les métallurgistes y étaient nombreux. Ils eurent le temps, tout l’après-midi, de commenter les exemples que leur avaient donnés leurs camarades du havre, de Toulouse et de Courbevoie. Ils sentirent la force de leur nombre. Une manifestation de l’ampleur de celle du Mur ne pouvait pas ne pas avoir un écho le lendemain dans les usines. Quand on se sent fort dans la rue, on ne peut pas continuer à se sentir esclave à l’usine. Quand on a vu, devant le Mur des combattants de la Commune, le président du Conseil de demain lever le poing comme les camarades, comment ne pas croire que, cette fois, le gouvernement n’est plus du côté des capitalistes ? Le lundi 25 mai, les métallurgistes de chez Nieuport, à Issy, déclarent la grève sur le tas. Ceux des usines Sautter-Harlé débrayent pendant une demi-heure pour appuyer une délégation partie à la direction présenter des revendications ; satisfaction est obtenue. Une autre victoire, à Villacoublay. Chez Hotchkiss, à Levallois, débrayage à 2 heures, seize ouvriers ayant été prévenus qu’ils étaient congédiés. A l’usine Lavalette, à Saint-Ouen, les ouvriers passent la nuit dans l’usine. Le mardi, le mercredi, le jeudi, l’effervescence ne cesse de grandir ; bientôt toute la métallurgie de la région parisienne est en grève, en grève sur le tas. Les boîtes d’aviation sont parties les premières ; toutes les autres ont suivi. Les plus grandes, Renault et Citroën, comme les autres. Le lendemain du Mur, les exemples du Havre et de Toulouse ont été suivis. L’idée de la grève sur le tas, qui était dans l’air depuis un mois, est entrée dans les usines. Les facteurs secondaires S. Galois écarte un peu trop facilement quelques facteurs secondaires du mouvement. Les causes profondes jouent rarement seules. Souvent se répète l’histoire de l’étincelle et du tonneau de poudre. Le tonneau de poudre peut exploser à un moment ou à un autre, même ne pas exploser du tout. II peut y avoir plusieurs étincelles. II semble bien qu’il y en ait eu plusieurs. Les bourgeois intelligents dont parle S. Galois, et qui ont cru que la grève avait été provoquée par les communistes pour gêner le nouveau gouvernement, ne se sont peut-être pas tellement trompés. De même l’ouvrier intelligent à qui S. Galois a entendu dire qu’au début la grève avait sans doute été provoquée pour gêner ce même gouvernement. Elle trouve que cette rencontre est drôle. Moins drôle sans doute que la tête des patrons et des communistes à voir sauter le tonneau de poudre. Vous l’avez remarqué, les deux premiers conflits, ceux du Havre et de Toulouse, tous deux dans des usines d’aviation, ont été provoqués par des renvois d’ouvriers ayant fait le 1er Mai. La sentence arbitrale du Havre stipule qu’un tel renvoi rompait avec la tradition de laisser libre le chômage du 1er Mai. Ces renvois ressemblent beaucoup à des provocations patronales à la grêve. Que dire des seize congédiements de chez Hotchkiss, le lendemain de la manifestation au Mur ? La provocation n’est-elle pas caractérisée ? Il serait facile de retenir tels ou tels propos, telles ou telles remarques, mais ces trois mesures de renvoi ne suffisent-elles pas à faire penser que le patronat a voulu vraisemblablement saluer la naissance du gouvernement Blum par quelques grèves ? Dans quel but l’a-t-il fait ? En vue d’une opération politique ? Possible. Peut-être aussi pour faire une opération spéculative, une affaire tout court. Les patrons de la métallurgie savent calculer ; ils savent même, par une longue expérience, qu’on peut obtenir de l’Etat, ce gros client, un sérieux relèvement des prix de certaines commandes, se traduisant par de copieux bénéfices, en invoquant une modique augmentation des salaires qu’on a été contraint d’accorder sous la menace d’une grève. Le fait que le mouvement soit parti de l’industrie de l’aviation, qui vit uniquement des commandes de l’Etat, est un indice de plus en faveur de cette hypothèse. L’opération politique n’est pas impossible non plus. Glisser quelques grèves sous les premiers pas du gouvernement du Front populaire, creuser devant lui le trou d’une période sans journaux, donc fertile en rumeurs et propice à la panique, et le faire choir dans ce trou en venant au monde, avouez que ç’aurait été un coup de maître pour le grand état-major patronal et pour le trust Hachette. Ce n’aurait été après tout que le recommencement du coup de Clemenceau exploitant la grève des journaux lors des élections de 1919 pour faire élire la Chambre bleu horizon. Les patrons ont seulement oublié qu’il ne faut pas jouer avec le feu autour d’un tonneau de poudre. Gare à l’explosion ! En effet, différentes choses ont sauté en mai-juin. Il est difficile de ne pas reconnaître l’intervention des communistes à l’origine du mouvement. Ce serait même commettre une injustice à leur égard. Qu’ils n’aient pas prévu l’ampleur du mouvement, c’est probable. Mais, le coup de sonde, c’est bien eux qui l’ont donné. La sonde a rencontré la nappe d’eau souterraine, le courant de souffrance et d’espoir qui cherchait une issue. L’issue trouvée, une vague de grèves inattendue s’est répandue partout. Reste à savoir ce que voulaient vraiment les chefs communistes. Ils ont une telle habitude de la recherche des sous-produits qu’on est amené à leur prêter des idées de derrière la tête même quand on les voit faire les choses les plus naturelles et les plus utiles. Ont-ils voulu gêner le gouvernement du Front populaire ? Certes, ils l’ont assuré de leur soutien fidèle et sans éclipse. Mais leur réputation de jésuites rouges est si bien assise que leurs assurances les plus fermes sont sujettes à caution et que leur fidélité prête à sourire. Quand on a sauté à pieds joints du “ classe contre classe “ le plus farouche à la défense des classes moyennes, et du défaitisme révolutionnaire au culte de Jeanne d’Arc et de La Marseillaise, il faut s’attendre à ne pas être cru sur parole. Jusqu’au second tour du scrutin, le gouvernement de Front populaire qu’ils escomptaient, que tout le monde d’ailleurs escomptait, ce n’était pas un cabinet Blum, mais un cabinet radical. Leurs préférences allaient à un cabinet Herriot. Le maire de Lyon, depuis ses voyages à Moscou, a toutes leurs sympathies. Mais, dans la nouvelle Chambre, le groupe socialiste est le plus important de la majorité. A lui de former le gouvernement. De suite, d’ailleurs, Léon Blum a revendiqué cette tâche et cette responsabilité. Mais si le vrai ou le faux jacobinisme des radicaux s’accorde admirablement avec le néo-blanquisme patriotique des communistes nouvelle manière, il n’en est pas de même du pacifisme genevois des socialistes. En outre, Léon Blum et les socialistes sont moins dociles que les radicaux. Les communistes ont-ils voulu leur apprendre à être plus dociles ? Ont-ils cherché à faire sentir leur force et signifié qu’il fallait compter avec eux ? Ce n’est pas du tout impossible. Ont-ils simplement poussé aux grèves pour accroître leur influence dans la CGT réunifiée et dans la classe ouvrière ? C’est possible aussi. Mais il se peut encore, n’écartons pas l’hypothèse, qu’ils aient pensé que l’existence d’un mouvement du Front populaire n’excluait pas les grèves et la poursuite des luttes ouvrières. Ce n’est pas parce qu’il y aura un cabinet Blum ou un cabinet Cachin qu’on ne devra plus faire de grèves. Le gouvernement du Front populaire a ses tâches, les ouvriers et les syndicats ont les leurs. Si les communistes ont raisonné ainsi, loin de les en blâmer, il faut les en féliciter. Ils ont en ce cas rappelé aux travailleurs qu’ils devaient se garder de laisser endormir leur force propre, qu’ils devaient au contraire poursuivre l’action directe, l’action directement exercée sur le patronat, qu’ils devaient retremper leur arme traditionnelle, celle de la grève. Au moment où l’action indirecte, par la voie gouvernementale, pouvait flatter la paresse humaine et éveiller des illusions, un tel rappel a été opportun et précieux. Nous aurions préféré que ce rappel vînt de la CGT elle-même, mais d’où qu’il soit venu son effet ne peut qu’être bienfaisant. Et, dans ce cas, même s’il en découle une certaine gêne pour le gouvernement du Front populaire, celui-ci se doit de la trouver normale et de la regarder comme un stimulant. Quoi qu’il en soit, il est sûr que la propagande communiste visant à gêner le gouvernement, comme les provocations patronales visant au même but, n’auraient donné que quelques grèves isolées. Nous avons eu un mouvement large et puissant qui ne peut être l’œuvre que de causes profondes. Lorsque ces dernières entrent en jeu, elles emportent tout devant elles ; elles font servir à l’intérêt ouvrier jusqu’aux provocations patronales. Le Front populaire défiguré Depuis le 6 février, nous remontons la côte. Nous étions descendus, d’année en année, bien bas, si bas que c’est un miracle si les fascistes n’ont pas franchi le pont de la Concorde, envahi le Palais-Bourbon et fait flamber la maison et le régime parlementaires. Le sentiment du danger a fait se ressaisir le pays. Nous avons vu se réaliser un certain nombre de choses que nous ne croyions pas aussi prochaines. L’unité d’action impossible avant le danger a été possible après. L’unité syndicale que nous n’osions plus espérer s’est refaite ; je me rappelle ma stupéfaction quand je lus sous la plume de Gérôme, dans Europe de mars ou avril 1934, parmi les premiers moyens de résister au fascisme, la réalisation de l’unité syndicale dans le délai d’un mois. Comme il y va ! m’écriai-je. Il a fallu plus d’un an. Mais c’est tout de même Gérôme qui avait raison. L’unité syndicale s’est faite vite, beaucoup plus vite que nous ne pensions. Mais, en se réalisant, unité d’action et unité syndicale ont pris parfois un visage fort peu sympathique. Ce qui a permis à certains qui les avaient appelées de tous leurs vœux de ne plus les reconnaître une fois qu’elles ont été là. L’unité d’action, le jour où elle s’est faite, a non seulement écarté ses partisans de la première heure, elle a été dominée par ceux qui l’avaient le plus violemment combattue. Qui se souvient que le parti communiste y était hostile à la veille du 6 février, alors que montait le danger fasciste ; hostile encore le 6 février même, quand l’ARAC, d’ordre du parti communiste, mêlait ses troupes à celles des anciens combattants et des fascistes place de la Concorde ? A moins que… Hostile toujours pendant les six mois qui suivirent le 6 février, repoussant avec grossièreté les propositions d’unité d’action que lui faisaient les socialistes. Brusquement, un jour, changement de ton, renversement d’attitude ; le parti communiste ne se contente pas de rallier l’unité d’action, il en devient le champion, il la prend sous son aile, elle est à lui. Impuissant à résister plus longtemps à la volonté profonde de la classe ouvrière, il se jette à la tête du courant pour l’unité d’action. Moscou a compris, un peu tard, que, s’il persistait dans la tactique qui avait conduit en Allemagne à la victoire des nazis, le fascisme s’installerait aussi en France et qu’alors des heures terribles sonneraient pour ce qui reste de la révolution russe. Mais, le jour où l’unité d’action se réalise, où les communistes, au lieu de crier : Daladier en prison ! , se mettent à crier : “ Daladier au pouvoir !, comment ne pas faire la grimace et ne pas trouver que l’unité d’action prend une singulière figure ? Pourtant ce n’est pas une raison pour lui devenir hostile. De même pour l’unité syndicale. Elle ne s’est pas faite, comme nous l’espérions, sous la poussée des partisans qu’elle comptait dans l’une et l’autre CGT. L’une des deux avait trouvé moyen de flanquer à la porte tous les éléments qui chez elle se prononçaient en faveur de l’unité ; elle avait posé en principe qu’une CGT unique équivaudrait à une CGT de trahison. Brusquement encore, changement de vapeur. Les communistes ne s’opposent plus à l’unité syndicale ; ils y poussent ; elle se réalise. Elle est faite par ceux-là mêmes qui des deux côtés en étaient les adversaires quelques mois avant. Nous n’allons pas le déplorer. Que l’unité soit faite d’une manière ou de l’autre, c’est secondaire. L’important, c’est qu’elle soit faite. La classe ouvrière y trouvera son compte, le vieux syndicalisme aussi. Ceux qui récemment encore faisaient de l’ironie sur notre conception de l’unité syndicale, “ talisman et panacée ”, se sont-ils demandé ce qui se serait passé lors du dernier mouvement si l’unité syndicale n’avait pas existé ? D’abord, il est probable que le mouvement n’aurait pas eu lieu. Mais, même s’il était parti, le voyez-vous déchiré entre deux CGT, tiré à hue et à dia par des syndicats rivaux ? Au lieu de réussir, il aurait lamentablement échoué. Comme l’unité d’action, l’unité syndicale est un fruit du 6 février. C’est un résultat de la menace fasciste. Le Front populaire en est un autre. Presque dès sa naissance, le Front populaire est apparu avec une figure inquiétante. Reportons-nous à un an. Deux questions nous préoccupaient. Les déclarations de Staline, les décrets-lois annoncés. Manifestation solennelle et grandiose, le 14 Juillet. Mais, le 16, publication des décrets-lois de Laval sur la réduction des salaires des fonctionnaires et des ouvriers des services publics. Pas de réaction. Sauf celle qui se produira dans la quinzaine, sous la forme de mouvements sauvages, aux arsenaux de Brest et de Toulon. Les déclarations de Staline du 15 mai 1935, “comprenant et approuvant pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité”,sont applaudies par le parti communiste unanime, par Zyromski et tous les Homo-Grumbach du parti socialiste ; et naturellement aussi par les radicaux. On sait que les plus jacobins de ces derniers seront, le jour venu, les plus chauvins. Bayet ne le sera pas moins à la prochaine qu’Aulard à la dernière. Pour le parti communiste, le tournant est rude ; c’est l’ordre d’abandonner toute opposition au service de deux ans, en attendant de réclamer celui de trois ans ; c’est l’approbation des mesures militaires des gouvernements Doumergue et Laval ; c’est le ralliement à la politique de Barthou d’encerclement de l’Allemagne et de guerre préventive. L’ordre est exécuté docilement. Au chant de La Marseillaise, le drapeau tricolore flottant au vent, ce drapeau emblème de la bourgeoisie, symbole d’une période historique dépassée, les communistes, entraînant le Front populaire, vont-ils nous conduire à la guerre, à la soi-disant croisade contre le fascisme et contre Hitler ? Pour détruire le fascisme en Allemagne, accepterons-nous de l’installer en France ? Rien ne dit qu’il sera détruit en Allemagne. Mais il est probable que la guerre l’installera en France. La guerre met le pays sous la poigne du militarisme. Notre grand état-major a assez regretté de n’avoir pas mieux utilisé la dernière guerre pour qu’il ne rate pas l’occasion que lui fournira la prochaine de s’installer au pouvoir. Alors, des camarades de plus en plus nombreux se demandent avec inquiétude si le Front populaire n’est pas une sinistre duperie. Au lieu d’un rassemblement pour la résistance à l’aggravation des conditions de vie, ne va-t-il être qu’un rassemblement pour la capitulation devant les décrets-lois ? Au lieu d’un rassemblement pour la paix et pour la résistance au fascisme, qui est par essence un nationalisme, un nationalisme porté à l’exaspération, le Front populaire n’est-il que le prélude à l’union sacrée de la prochaine guerre ? Ces inquiétudes sont légitimes. Mais elles posent une grave question : un grand mouvement peut-il être détourné facilement de son but par les chefs qu’il s’est donnés, ou plutôt qui se sont donnés à lui ? Les masses ébranlées par la menace fasciste du 6 février 1934, les ouvriers, les paysans et les petits bourgeois qu’a mobilisés le Front populaire, les centaines de milliers de manifestants qui répondent à chacun de ses appels dans la région parisienne, les millions d’électeurs qui ont envoyé une majorité au Parlement, tout ce vaste peuple s’est mis en branle pour de grandes idées simples et fortes ; il désire que cessent les querelles entre chefs, entre partis, entre mouvements ; il est animé de la mystique de l’unité d’action et de l’unité tout court ; il veut de tout cœur ce que le Front populaire lui dit vouloir : le pain, c’est-à-dire la résorption du chômage, la solution de la crise économique, une solution quelle qu’elle soit ; la paix, c’est-à-dire pas plus de guerre contre l’Allemagne d’Hitler que contre personne ; la liberté, c’est-à-dire ne pas plus tomber sous la matraque nazie que sous la fiole d’huile de ricin fasciste, et nous pouvons ajouter : sous la justice administrative de Staline. Y aurait-il donc une volonté du rang distincte de la volonté des chefs, une pensée des troupes du Front populaire différente de la pensée ou de l’arrière-pensée des partis qui dirigent ce Front ? Les révolutionnaires qui dénoncent depuis des mois le Front populaire n’aperçoivent pas cette distinction. Elle est réelle cependant. Ce n’est pas le Front populaire qu’il faut condamner, mais les partis, ceux des partis qui veulent mener le Front populaire vers un objectif différent de celui qui est annoncé. Evidemment, un grand mouvement peut être détourné de sa route. Facilement ? Je ne le crois pas. Ce sera difficile et même impossible si les masses joignent à l’ardeur la clairvoyance. Que faire ? Il faut marcher avec les masses, à leur pas : et non s’éloigner d’elles. Elles nous surprendront plus d’une fois ; elles nous obligeront même à courir. N’est-ce pas ce qui vient de se produire avec le dernier mouvement de grève ? Elles nous ont non seulement obligés à courir, elles ont ramené de très loin, de diablement loin, des camarades dégoûtés par les luttes entre tendances de ces dernières années. Sans le Front populaire, la dernière explosion de grèves n’aurait pas eu lieu. Avouons qu’il prend une figure moins inquiétante. Résultats importants Pouvait-on obtenir plus ? Certains se le demandent. Je me demande, au contraire, si nous pourrons faire entrer en application tout ce qui a été obtenu. Le mouvement ne s’est pas terminé avec les grèves. Il continue à l’intérieur des usines pour la défense du contrat collectif et par la désignation des délégués d’atelier. Le plus difficile reste à faire. Chez les métallurgistes parisiens, le souvenir n’était pas perdu de l’occasion manquée de 1919 de faire signer par le patronat un contrat collectif. Ils ne voulaient pas manquer une seconde occasion. En 1919, les patrons avaient joué habilement entre les diverses tendances ouvrières pour aboutir à ne rien accorder. Si bien qu’une belle grève de 150 000 métallos finit dans la pagaye la plus complète. Profitant de ce que les syndicats parisiens des métaux n’étaient pas exactement informés des discussions qui avaient eu lieu entre la Fédération des métaux et le Comité des forges et de l’accord intervenu pour la mise en application des 48 heures sans diminution de salaire, les patrons parisiens, avec M. Richemond à leur tête, réussirent ce premier coup : faire traîner la conclusion du contrat régional et mettre le désaccord entre la Fédération des métaux et les syndicats parisiens ; temps gagné et possibilité de manœuvrer ; dans les rangs des grévistes, bousculant les militants des syndicats, un courant se forma défendant ce point de vue : il ne s’agit pas de revendications corporatives, il s’agit de faire la révolution. Hélas ! la révolution ne fut pas faite, mais le contrat collectif ne fut pas signé non plus ; la grève finit en débandade. Les métallos parisiens n’ont pas voulu recommencer 1919 ; ils n’ont pas permis à M. Richemond de recommencer son tour de force. Le contrat collectif, cette fois, est signé. Mais les discussions ont été laborieuses. L’accord Matignon est du 7 juin : la signature du contrat des métallos parisiens n’est venue qu’une semaine après. Pourparlers rompus, puis repris. Les obstacles ont été surmontés. Les salaires des catégories les plus défavorisées ont été relevés sensiblement ; les journées de grève n’ont pas été payées, mais les patrons ont dû consentir des indemnités dures à avaler. “ Il faut savoir finir une grève ”, a dit Thorez aux communistes parisiens, en particulier à ceux des métaux. Il est plus important encore de savoir éviter les traquenards patronaux. Autrefois, nous avions de grosses préventions contre les contrats collectifs. Nous pensions qu’ils servaient de frein aux minorités agissantes. Nous avons appris qu’il était un frein plus puissant : celui de la lourde masse. Pour avancer, il faut amener celle-ci à un niveau au-dessous duquel on ne puisse la faire descendre. Ce niveau, c’est la convention, c’est le tarif syndical, un point d’appui solide. L’avance sera peut-être moins importante pour la minorité qualifiée, encore n’est-ce pas sûr, mais elle se fera d’ensemble, pour tous. Le professionnel dans la métallurgie, notamment, était arrivé à ne se défendre guère mieux que le manœuvre. De là la nécessité du contrat collectif. Un détail m’a surpris dans le contrat parisien : la multiplicité des catégories de salaires. N’y a-t-il pas là un moyen de maintenir ou de porter la division parmi les ouvriers ? Nos camarades des métaux devraient bien nous donner leur avis là-dessus. L’accord Matignon comporte en outre l’institution des délégués ouvriers ; c’est une conséquence du contrat collectif ; pour veiller à l’application du contrat, il faut à l’usine, travaillant avec leurs camarades, des délégués qui soient les représentants du syndicat. Parmi les anciens de la métallurgie, l’idée des délégués d’atelier a soulevé longtemps des craintes ; la crainte qu’ils ne deviennent fréquemment les représentants du patron et que les syndicats de maison ne remplacent le syndicat de toute la corporation. Nulle chose n’est sans inconvénient ; les craintes des anciens avaient quelque fondement ; cependant, le souvenir laissé par les délégués d’atelier de la période de guerre les avait heureusement contrebattues. Si les syndicats et les ouvriers y veillent, surtout si les délégués restent au travail avec leurs camarades, les avantages dépasseront de beaucoup les inconvénients. Nous aurons le véritable syndicat de masse ; le contrat collectif appelle le syndicat de masse ; les délégués d’atelier seront autant de représentants, de piliers du syndicat sur le lieu de travail. C’est ainsi que s’explique la montée prodigieuse des effectifs de la CGT. Au dernier Comité confédéral, le 16 juin, on donnait le chiffre de 2 600 000 syndiqués. La montée continuera quelque temps, disait-on, puis il se produira un déchet. Aujourd’hui, les 4 000 000 sont atteints. Ils seront dépassés. Un déchet se produira sans doute, mais il sera largement compensé par les couches nouvelles de salariés qui formeront leurs syndicats. L’industrie privée, qui n’avait pas 10 % de syndiqués, en aura 75 % avant peu, grâce au contrat collectif. Le mouvement dernier a été le mouvement de l’industrie privée. La CGT a sagement opéré en demandant aux organisations de services publics de ne pas affaiblir ce caractère et de se réserver pour une autre heure. Un autre aspect du mouvement, c’est qu’une jeunesse ardente vient de s’affirmer. De tous côtés l’écho en parvient ; du côté des magasins comme du côté de la métallurgie. Dans tel grand magasin il fallait voir, m’assure-t-on, comment une jeune équipe menait son millier de grévistes. N’a-t-on pas rapporté ce mot d’un grand patron de la métallurgie : ” Pas étonnant que nous ayons été battus, nous avions pour chefs des hommes de 70 ans, alors que les représentants des ouvriers n’avaient pas plus de 30 ans. ” Pouvait-on obtenir plus ? Ne diminuons pas la victoire qui vient d’être remportée. Ce qui a été obtenu est énorme. Contrat collectif, délégués ouvriers, 40 heures, vacances payées, cela représente un relèvement du niveau de vie pour des couches nombreuses de la classe ouvrière ; pour veiller au respect de ce qui a été promis, notre mouvement syndical se renforce au-delà de toutes nos espérances. Une forme nouvelle de la grève a été trouvée. Le patronat avait réussi à émousser la vieille. Une nouvelle a été imaginée. Tout de suite elle a fait fureur, jusque dans les corporations les plus inattendues. Le patronat réussira peut-être à l’émousser à son tour. Mais de nouvelles formes surgiront, nous en sommes sûrs. Les juristes peuvent dire qu’ils ne considèrent pas cette forme de grève comme quelque chose de légal. La grève, la vieille grève aussi, a été regardée longtemps comme n’étant pas conforme aux règles et aux principes de la loi civile française. Elle a conquis son droit péniblement, douloureusement, à coup de grèves illégales, d’années de prison et de fusillades. Le fait précède toujours la loi. La grève-occupation est un fait que la loi reconnaîtra un jour prochain, sans qu’il soit besoin de le payer si cher. C’est la révolution qui commence ? Je ne suis pas aussi ambitieux. Il me suffit de penser que c’est une classe qui reprend confiance en elle.

Notes [1] Pseudonyme de Simone Weil.

Monatte rédige une lettre de démission, adressée aux Unions qu’il représente au Comité confédéral de la CGT, la fait imprimer rapidement et l’expédie :

« Pourquoi je démissionne du comité confédéral « Camarades, Après le vote émis dans sa séance du 6 décembre par le Comité confédéral, je considère comme un devoir de renoncer au mandat que vous m’aviez confié. Voici les raisons qui ont dicté ma détermination. Au cours de ces cinq derniers mois, c’est avec stupeur, avec douleur, que j’avais vu : Le Comité confédéral enregistrer purement et simplement l’acceptation par son secrétaire général d’une mission officielle de commissaire à la nation ; Quelques semaines plus tard, la Commission confédérale envoyée à Bordeaux consentir à faire une tournée de conférences pour le compte du gouvernement ; Des militants syndicalistes, des fonctionnaires d’organisations, tenir un langage digne de purs nationalistes. Aujourd’hui, le Comité confédéral vient de refuser sa sympathie aux efforts tentés en vue de la paix par les socialistes des pays neutres… C’est parce que je crois, chers camarades du Gard et du Rhône, que la CGT s’est déshonorée par son vote du 6 décembre, que je renonce, non sans tristesse, au mandat que vous m’aviez confié. Pierre Monatte, Délégué suppléant de l’Union du Gard et de l’Union du Rhône »

La CGT en 1946, Brochure de Pierre Monatte :

"Où va la CGT ? Lettre d’un ancien à quelques jeunes syndiqués sans galons" "(...) Tout le monde aujourd’hui pense à la Constitution ; vous, vous persistez à ruminer ce qui s’est passé au premier congrès tenu par la CGT depuis la Libération. Vos réflexions sont amères ; vous êtes déçus et découragés. Vous n’arrivez pas à vous passionner pour savoir si le nouveau Parlement comportera une ou deux chambres et comment sera désigné le président de la république. Vous êtes pris par des préoccupations terre à terre de ravitaillement et de salaire. Sacrés matérialistes ! Vous vous demandez ce que votre ménagère réussira à mettre dans votre assiette et dans celle de vos enfants ; avec quel savon elle pourra laver le linge de la famille et par quel miracle elle parviendra à en renouveler quelques pièces. Tout cela forcément subordonné à la paie que vous lui rapporterez au bout de la quinzaine. Vous dites que la CGT d’autrefois, celle d’avant 1914, prenait la tête des manifestations contre la vie chère. Vous vous étonnés que celle d’aujourd’hui n’en fasse pas autant. Vous êtes inquiets, en outre, de ce qui se passe dans ce monde. De la paix qui ne se signe pas. Des remous qui se produisent dans les colonies : avant-hier en Algérie, hier au Cameroun, à présent en Indochine, et là c’est autre chose que des remous. (....) Sur tout cela, vous ne comprenez pas davantage la position de la CGT. Vous ne pouvez croire qu’elle soit devenue colonialiste et chauvine. La CGT d’autrefois, celle d’avant 1914, ne se serait pas croisé les bras, dites-vous. Elle aurait encore moins couvert et appuyé les gouvernants français demandant la rive gauche du Rhin. (...) Alors quoi ? Il se vous suffit pas d’être de sordides matérialistes, il vous faut aussi rêver à la paix à la fraternité entre les ouvriers et les peuples ? (...) Autrefois, dans les congrès confédéraux, les délégués de syndicats intervenaient les premiers, librement, abondamment. Ne fallait-il pas que la voix directe des ateliers et des chantiers se fit entendre ? Mieux valait pêcher par excès de liberté que d’étouffer un débat. Aujourd’hui, un secrétaire confédéral ouvre chaque discussion par un long discours : il fait la leçon et donne le ton. Que seront demain les congrès confédéraux ? Sans doute des assemblées d’information. les fonctionnaires syndicaux y viendront au rapport. Nous n’en sommes pas tout à fait là, mais c’est vers cela qu’on marche. Faut-il s’étonner que les débats de ce dernier congrès aient été fades et décevants ? Pourtant ce n’est pas les questions importantes qui ont manqué. Tout d’abord, la CGT avait-elle fait ce qu’elle devait, depuis un an et demi, pour assurer la défense de la situation matérielle de la classe ouvrière ? Jamais le ravitaillement n’a été pire. Dans les centres ouvriers tout au moins. L’ouvrier parisien n’a pas eu de charbon cet hiver. Il ets à la veille de voir diminuée sa ration de pain, peut-être d’en manquer. Il reçoit, du ravitaillement, des pommes de terre tous les trente-six du mois. Les distributions de matières grasses sont plus irrégulières que jamais. Ne parlons pas des chaussures, du linge, des vêtements. Dans les régions sinistrées, le toit a manqué comme les hivers précédents. Un an et demi après la Libération, la situation est plus mauvaise que sous l’occupation. On ne peut plus invoquer les prélèvements de l’armée occupante. Restent, il est vrai, les prélèvements de l’armée française, avec tous les scandales qui ont été mis au jour. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’incurie et l’impuissance des services effectifs du Ravitaillement. (...) La CGT avait le choix entre deux méthodes. l’une qui aurait consisté à suppléer à la carence du ravitaillement officiel en organisant ses propres services de ravitaillement, d’accord avec les syndicats paysans et les coopératives de consommation. (...) Il y avait une autre méthode, plus couramment appelée révolutionnaire, et qui aurait invité les crève-la-faim - c’est-à-dire presque tout le monde - à manifester. (...) Mais les dirigeants de la CGT ne le veulent pas. Ils ont bien d’autres choses en tête, de grandes choses pour demain ou après-demain. (...) La CGT aurait pu choisir l’une ou l’autre de ces méthodes. Elle aurait même pu les adopter toutes les deux à la fois, joindre la réformiste à la révolutionnaire. Elle a préféré n’en choisir aucune. Que les ouvriers se débrouillent ! (...) Depuis un an et demi, la CGT aurait dû lutter pied à pied contre les services du ministère du Travail, préoccupés de fixer sur le papier le taux des salaires et de bloquer impitoyablement ceux-ci. (...) Mais, quand rotativistes et clicheurs ont voulu faire réadapter leurs salaires, ils ont été lanternés pendant des mois, si bien qu’ils n’ont vu d’autre issue qu’une grève des journaux parisiens, grève qui restera sous le nom de grève Croizat. Le ministre communiste a tenté de dresser les ouvriers des autres corporations contre ceux du livre. La manœuvr a échoué : les ouvriers des autres corporations ont estimé, au contraire, que les ouvriers du livre donnaient là le bon exemple. Même dans les métaux. (...) Un secrétaire confédéral avait osé déclarer, en septembre 1945, dans un meeting d’ouvriers parisiens du bâtiment, que "la grève, dans la situation présente, est l’arme des trusts contre la nation et contre la classe ouvrière." A en croire "L’humanité" du 19 septembre, cette déclaration aurait été applaudie. (...) En tout cas, il faudrait avoir une singulière confiance dans le patronat, le parlement et le gouvernement pour se laisser enlever l’arme de la grève. La seule arme dont dispose, en définitive, la classe ouvrière (...) Aujourd’hui, où l’Allemagne voit retomber sur elle le mal qu’elle a fait aux autres, quelqu’un va-t-il tenir au monde un langage de sagesse et d’humanité ? (...) Le gouvernement français ne le fait pas. il fait même tout le contraire. le socialisme se tait. le communisme hurle à la mort. La CGT a perdu une belle occasion d’incarner la pensée profonde de la France, la pensée en tout cas de sa classe ouvrière, lorsqu’elle raisonne, sa douleur assourdie, sa colère tombée (...) Pourquoi la CGT n’a-t-elle pas la sagesse de parler ainsi ? (...) Que s’est-il donc passé pour que le mot d’ordre de Zimmerwald - "Paix sans annexion ni sanction" - soit remplacé par un autre qui réclame annexions et sanction ? (...) Voilà maintenant que c’est la CGT elle-même, dans ses manifestations, qui se réclame de Yalta, de San Francisco et de Potsdam. (...) C’était bien là en effet le rôle qu’aurait dû remplir la Fédération syndicale mondiale, comme c’aurait été celui de la CGT de prendre en main la protection sur le sol français des prisonniers de guerre allemands, et de ne pas laisser le soir à "Témoignage chrétien" et au "Figaro" de s’élever contre les mauvais traitements dont ils étaient l’objet en trop d’endroits. (...) Depuis 1914, les ex-confédérés ne savent plus ce que c’est l’indépendance du syndicalisme. ils ne se conduisent plus qu’en réformistes syndicaux. (...) Sur bien des points, ex-confédérés et ex-unitaires sont d’accord depuis pas mal de temps. (...) On cumule aujourd’hui un mandat de ministre et celui de secrétaire de fédération. (...) Déjà, avant-guerre, une même admiration pour le régime étatiste russe les rapprochait. les ex-confédérés se rattrapaient de leur mépris pour la révolution d’Octobre, de leur haine pour Lénine et Trotsky, pour une admiration débordante pour l’Etat qui s’était maintenu (...) En somme, les réformistes admiraient la Russie de Staline pour les mêmes raisons qui nous en éloignaient. Même plus, Staline les avait vengés des coups que leur avait assenés la vieille garde bolchevique. (...) La pire duperie, la plus grande escroquerie morale dont la classe ouvrière ait jamais pu être victime, c’est incontestablement d’avoir réussi à lui faire prendre le parti stalinien de 1946 pour un parti défendant le socialisme ou le communisme. Le communisme est bâti sur deux idées essentielles : la lutte des classes et l’internationalisme. Quand manque l’une ou l’autre de ces idées, à plus forte raison quand manquent les deux, il ne peut plus y avoir de socialisme ou de communisme. L’union dans le sentiment patriotique implique l’union des classes, par conséquent l’abandon de la lutte des classes. Il ne faut pas être autrement surpris que des délégués au congrès confédéral qui portent l’étiquette communiste aient accueilli par des sifflets et des vociférations les orateurs qui évoquaient le droit de grève. Ils ne savent plus ce qu’est la lutte des classes. Ils parlent comme des jaunes. (...) Là encore divergence profonde avec les tenants de l’étatisme, qu’ils se disent communistes ou réformistes. Ce n’est pas une part de la gestion, une place au bout de la table, que réclame la Charte d’Amiens, c’est toute la gestion. Dans les divers projets de nationalisation, il est visible que la classe ouvrière est loin d’assumer cette tâche. Il n’est que trop sûr que le capitalisme peut trouver son compte dans des nationalisations faites sur le modèle de celle de l’aviation, où les constructeurs dépossédés furent ébahis des indemnités royales qui leur furent accordées. (...) Le secrétaire confédéral a déclaré : "Après, quand l’Allemagne sera soviétisée, ce sera le moment. la soviétisation sera possible, partout. Et les Anglo-Américains seront chassés d’Europe." (...) Non seulement l’Allemagne n’est pas soviétisée mais elle n’en prend pas le chemin. Où sont ses conseils d’ouvriers ? Les syndicats eux-mêmes sont ligotés. les travailleurs allemands, loin d’avoir le pouvoir, n’en ont même pas l’ombre. (...) La classe ouvrière allemande a vu à Berlin et en Allemagne orientale l’armée russe, qu’elle ne peut plus confondre avec une armée rouge, piller systématiquement les quartiers ouvriers, violer systématiquement les femmes ; un journaliste suisse rappelait encore récemment que 75% des femmes de 16 à 35 ans furent violées en Allemagne orientale. (...) Elle a vu, plus tard, des militants social-démocrates, à peine libérés des camps de concentration nazis, reprendre le chemin de ces camps parce qu’ils s’opposaient à la fusion avec le parti communiste allemand. (...) Elle a vu tant de choses, l’annexion d’une partie de l’Allemagne, le transfert en Russie non seulement de matériel industriel mais de populations entières, que la fausse soviétisation est rendue impossible. (...) Que faire d’utile ? vous demandez-vous. Comment agir pratiquement dans la multitude des courants et des organisations ? Là où vous êtes, posez donc les problèmes qui vous préoccupent. Etudiez-les. Appelez à les étudier avec vous les camarades du groupement auquel vous appartenez. (...) Pourquoi ne pas doubler les syndicats d’un Cercle d’études sociales. »

Pierre Monatte Le 30 mars 1947

« La nouvelle CGT » de P. Monatte :

« Il faudrait faire vite pour dresser la nouvelle CGT. Le temps presse. Non seulement la troisième tentative insurrectionnelle stalinienne, mais le danger de guerre, mais le danger de Gaulle. Malheureusement, deux conceptions semblent s’affronter. D’après l’une, la nouvelle Confédération ne doit être rien d’autre que le morceau réformiste de la CGT qui vient de se détacher. La situation est la même qu’en 1922. On recommencera ce qu’on a fait alors et l’on espère réussir de même. Ce n’est pas sans intention que ces jours-ci Bothereau a parlé de la tradition du plan de 1918 et Jouhaux de la communauté française de 1940. D’après l’autre conception, il s’agit de faire une maison nouvelle avec tous les matériaux disponibles, avec tous les courants syndicaux qui sentent le besoin de se rassembler et de se renforcer mutuellement. Une maison adaptée aux besoins présents, ceux de la lutte journalière comme ceux de la révolution qui vient sur nous. Ce n’est pas avec le jusqu’au-boutisme de 1918 ni avec le collaborationnisme de 1940 qu’il faut renouer, mais avec la véritable tradition syndicaliste française, celle de la CGT d’avant 1914. Evidemment, c’est en vertu de la première conception que le groupe central de Force ouvrière s’est regardé comme le bureau et la commission administrative de la nouvelle CGT et qu’il y a mis son enseigne. Force ouvrière, cela sonne bien, ne discutons pas, disent quelques camarades. Cela ne sonne pas mal, en effet ; cependant, discutons tout de même. Le bureau de l’Union des cercles syndicalistes (l’UCES) a dit, à mon avis, ce qu’il fallait dire : Il regrette la décision prise par le groupe central de Force ouvrière de se considérer comme la commission administrative de la centrale en construction, cette décision restreignant singulièrement les contours de la nouvelle organisation, en tendant à écarter des tâches responsables de la reconstruction syndicale ceux des syndicalistes qui ont les premiers engagé une lutte conséquente pour la liberté et la démocratie syndicale. Depuis, le groupe central de Force ouvrière s’est adjoint trois militants des organisations autonomes. Trois sur une vingtaine, c’est peu. Surtout quand il n’y a personne de la Fédération syndicaliste des postiers ni des syndicats autonomes du métro. Il paraît qu’on prévoit un sixième secrétaire confédéral, venu des autonomes. Lucot ou Lafond. C’est peu et marqué de trop de réserve. Encore tout cela n’est-il rien à côté du fait qu’au bout d’un mois l’accord n’est toujours pas réalisé entre les deux Fédérations syndicalistes des postiers et des cheminots et les éléments de Force ouvrière. La Fédération des postiers, sans attendre, était allée frapper à la porte de Force ouvrière. " Attendez un peu, lui a-t-on dit : vous entrerez quand nous aurons mis sur pied notre propre fédération. Alors nous pourrons procéder à une fusion, dont nous vous dirons les conditions. " On a dit à peu près la même chose à la Fédération syndicaliste des cheminots, et sur un ton qu’Ouradou et Clerc auraient pu teinter d’un peu plus de camaraderie. Si le groupe central de Force ouvrière avait eu vraiment le souci de constituer vite deux solides Fédérations de postiers et de cheminots, ce n’est pas ainsi qu’il aurait procédé. Au lieu de prendre un mois et plus — et quel mois ! -, il aurait, dès le premier jour, réuni les militants de la Fédération syndicaliste et ceux des groupes de FO sous la présidence d’un de ses gros bonnets et leur aurait dit : " Vous ne sortirez pas de cette réunion avant de vous être mis d’accord et d’avoir établi un bureau provisoire prêt à faire le grand rassemblement dans votre corporation. Deux fédérations en haut, deux syndicats à la base, c’est vouloir que les syndiqués ne sachent où adhérer. La pagaille dans une période pareille serait une faute impardonnable. " Cette faute, on l’a commise de gaieté de cœur. Je suppose qu’on avait ses raisons à Force ouvrière. De fortes raisons sans doute. On tient à avoir sa CGT réformiste et non la CGT réformiste et révolutionnaire des syndiqués de tous les courants. Je répéterai tant qu’il faudra qu’une CGT réformiste ne tiendra pas le coup devant les staliniens, encore moins devant les événements. Ce n’est pas une CGT réformiste, une CGT socialiste, une CGT gouvernementale, une CGT où domineront les fonctionnaires, qu’il faut construire. C’est une CGT lutte de classes, où réformistes et révolutionnaires pourront travailler sans se donner trop de crocs-en-jambe. Elle sera mise à l’épreuve avant trois mois. »

P. Monatte, L’exil de Trotsky :

« Camarades, les dirigeants de la politique russe ont obtenu le résultat qu’ils recherchaient : amortir le coup que devait porter sur l’opinion ouvrière, sur l’opinion publique, la nouvelle de l’expulsion de Trotsky. On peut apprendre maintenant que Trotsky fut débarqué à Constantinople le 12 février ; la préparation journalistique a été si bien faite, la curiosité si habilement émoussée, l’émotion si artistement dissociée d’avance qu’un événement important de l’histoire révolutionnaire, peut-être de l’histoire tout court, est regardé comme un vulgaire fait divers, pittoresque certes, mais banal. Il y a un an, la Révolution russe déportait en Sibérie quelques centaines de ses fondateurs. Aujourd’hui ils sont quelques milliers de déportés. Un an après, les déportations ne suffisant pas, c’est l’exil. Trotsky est jeté hors de Russie. Il est « rendu au monde bourgeois auquel il appartient » ; mais c’est à qui, parmi les gouvernements bourgeois, lui refusera l’accès. Staline n’a trouvé que son ami Mustapha Kemal, un ami dans le genre de Chang Kaï Chek, pour accepter l’exilé du soviétique. Trotsky exilé, les meilleurs combattants de 1917 déportés, n’est-ce pas le communisme refoulé, à mesure que le capitalisme se réinstalle et qu’il se voit offrir les concessions des services publics ? Quelles raisons donne-t-on pour justifier ces milliers de déportations et l’expulsion de Trotsky ? Il est commode de parler d’organisation trotskyste contre-révolutionnaire, de Trotsky et ses partisans passés ouvertement dans le camp des ennemis de la Révolution russe et de l’Internationale communiste, secondant l’assaut capitaliste extérieur par des agissements à l’intérieur de l’U.R.S.S., et n’ayant absolument plus rien de commun avec le prolétariat révolutionnaire international. C’est à la portée de l’intelligence du Comité central du parti communiste français. Cette volière de perroquets n’y a pas manqué ; voyez sa résolution dans l’Humanité du 23 février. Deux jours avant, s’abritant derrière les Izvestia, l’Humanité écrivait : « On peut constater que le nouveau programme de Trotsky tient dans les mois d’ordre suivants : vote secret, liberté des grèves et préparation des cadres pour une nouvelle guerre civile éventuelle... Il prouve que Trotsky est devenu le véritable porte-parole de la contre-révolution, car ce fut précisément autour du mot d’ordre du « vote secret » que les gardes blancs, les social-révolutionnaires et les mencheviks se groupèrent pendant l’insurrection de Cronstadt en 1921. » Ainsi, le mot d’ordre du « vote secret » aurait en 1929, dans la douzième année de la Révolution, le même sens qu’en 1921, en pleine lutte douloureuse et héroïque pour asseoir, la Révolution ? La dictature nécessaire d’un moment ne devait-elle jamais se desserrer et permettre enfin, non aux classes bourgeoises mais à la classe ouvrière elle-même de dire sa véritable pensée, dans le parti qui est paraît-il sa chose, dans ses syndicats, dans ses soviets ? Je trouve, au contraire, que l’opposition trotskyste a trop tardé à dire : « Pour que l’autocritique existe, il faut enlever le bâillon ; laissez-nous voter selon nos convictions, sans peur d’être congédiés, c’est-à-dire au bulletin secret. » Je trouve qu’elle est singulièrement prudente quand elle ajoute : « Il faut commencer par le parti et terminer par les syndicats. Quant aux Soviets, où différentes classes participent aux élections, il faudra poser la question en troisième lieu, après qu’on aura accumulé l’expérience. » Liberté des grèves ? Les ouvriers russes, comme les ouvriers de partout, n’ont pas d’autre arme que la grève pour se faire entendre de l’industrie d’État. Que n’y ont-ils recours plus souvent ! Des scandales comme ceux du Donetz en auraient été évités. Dans sa lettre du 21 octobre 1928, qu’a dit Trotsky ? « La grève, comme l’indique la résolution du XI° Congrès du parti, est un moyen extrême, mais il n’est ni illicite, ni anti-soviétique, ni dirigé contre le parti. Participer à une grève, voire la diriger, peut être un devoir pour un bolchevik-léniniste, si toutes les autres possibilités ont été tentées pour faire aboutir les légitimes, c’est-à-dire effectivement réalisables, aspirations des masses ». Que faut-il entendre par cette « préparation des cadres pour une nouvelle guerre civile » ? Rien d’autre que la préparation, hier au sein du parti russe, aujourd’hui forcément en dehors, de la reprise du contrôle de la Révolution par les révolutionnaires, par les ouvriers, malgré l’appareil bureaucratique et au besoin contre lui. Pour donner un caractère « coupable » à cette action, un simple tour de passe-passe juridique, de juridiction de parti, a suffi : exclure du parti ceux qui étaient partisans de cette action. Tant qu’ils étaient membres du parti russe, ils pouvaient élever ces revendications. Du jour où, exclus, ils continuent à dire les mêmes paroles et à réclamer les mêmes actes de salut révolutionnaire, ils sont frappés comme ennemis du régime soviétique. L’explication paraît si fragile que Thorez, le nouvel homme de confiance de l’Internationale dans le parti français, éprouve le besoin de souligner, en le faisant composer en italique (Humanité du 22 février), comme crime principal de l’opposition la tentative de manifestation lors du X° anniversaire d’Octobre. Mon pauvre petit Thorez, si les révolutionnaires de 1789 ressuscitaient et se hasardaient dans les rues de Paris un jour de 14 juillet et voulaient rappeler aux danseurs de carrefour la signification historique de cette journée, ils seraient à peu près aussi bien reçus que le furent Préobrajenski et Trotsky. Avec cette simple différence que le Guépéou n’aurait pas besoin de lancer à ces carrefours ses contre-manifestants. Ces jours derniers, deux hommes, de retour de Russie, ont publié leurs impressions, Albert Thomas et Panaït Istrati, un homme d’État et un poète. L’homme d’État qui veut intégrer au régime capitaliste les forces nouvelles, faire entrer dans la vieille ménagerie le fauve révolutionnaire enfin apprivoisé, trouve que le moment est proche où la Russie des Soviets prendra place à la Société des Nations. Bien souvent, nous nous sommes étonnés, entre nous, de l’acharnement que continuaient à montrer nos réformistes contre la Révolution russe et ses hommes d’aujourd’hui. Elle devrait enfin leur plaire, pensions-nous. Albert Thomas, le plus compréhensif d’entre eux, vient de montrer qu’elle ne lui déplaisait pas. Après tant d’autres, c’est un signe d’adaptation de la Russie qui mérite d’être noté. Et le poète ? Je suis un révolutionnaire-né, un révolutionnaire de tempérament, déclare Istrati. Il n’a pas tort. Mais le poète en lui parle souvent avant que ses yeux aient vu et que sa tête ait jugé. Il y a plus d’un an, il partait en Russie et n’était pas plus tôt arrivé qu’il télégraphiait au monde son émerveillement et décidait de vivre désormais là-bas. Seize mois ont passé ; il a roulé sa bosse d’un bout à l’autre de la Russie ; il sait ce que c’est que le peuple, il en est, il peut le comprendre. Il a vu derrière le rideau officiel la vraie vie de l’ouvrier et du paysan. Ce n’est plus un chant d’émerveillement qu’il entonne, c’est un cri d’alarme. Les grands chefs de la Révolution sont de vrais révolutionnaires, mais un appareil bureaucratique formidable étouffe et empoisonne la Révolution. Les meilleurs sont traqués. Trotsky est-il exilé pour que quelque wrangélien l’assassine ? - L’hypothèse du wrangélien poussé par un provocateur tchékiste n’est pas plus à écarter. - Pour lui, Trotsky et l’opposition c’est la réserve d’or de la Révolution russe. Il y a un an, les déportations ne trouvèrent ni dans les partis communistes ni dans la classe ouvrière de partout la désapprobation vigoureuse qu’elles méritaient. On ne comprit pas que défendre la Révolution russe, dans la période présente, consistait à la défendre contre elle-même, à l’empêcher de se déchirer elle-même, à l’empêcher de glisser dans le sang de ses véritables défenseurs. Nos révolutionnaires professionnels regardèrent les déchirements russes comme de vulgaires querelles de politiciens, incapables qu’ils sont de se représenter ce que peut être un brasier révolutionnaire et de comprendre à la lumière de la Révolution française ce qu’est la Révolution russe. Sous la pression de la bourgeoisie extérieure, aux prises avec les difficultés de l’organisation économique intérieure, la Révolution russe cède du terrain, recule, glisse. Si elle s’écroulait, il n’est pas de révolutionnaire, à quelque école qu’il appartienne, qui n’en puisse prévoir les répercussions certaines, c’est-à-dire une vague de réaction forcenée sur le monde entier. L’Europe connut de 1795 à 1848 une période de restauration blanche de cinquante ans. Si la révolution russe s’écroulait, le monde entier connaîtrait pareille période. Piètre consolation que de penser, comme certains marxistes, que le mouvement momentanément épuisé en Russie, reprendrait en d’autres pays, que d’autres foyers s’allumeraient. Dans l’intervalle, le prolétariat universel, que l’élan de la Russie révolutionnaire avait soulevé, retomberait lourdement, brisant en lui pour un temps toute espérance. L’exil de Trotsky frappera-t-il assez fortement les esprits pour les obliger à voir les dangers qui menacent la Révolution russe et le mouvement révolutionnaire dans le monde entier ? Etes-vous donc de simples trotskystes pour attacher tant d’importance à cet événement ? Il y a eu d’autres expulsions. Nous le savons. Il y a eu celle de Lazarevitch, il y a deux ans. Lazarevitch a été des nôtres, plus que Trotsky peut-être, parce qu’il était syndicaliste, et parce qu’il n’était pas un chef. C’est par le cas de Lazarevitch précisément que nous avons mesuré le danger pour la classe ouvrière russe de la justice administrative. Trotsky est un chef, un grand chef révolutionnaire ; par son exemple nous avons mieux compris combien la classe ouvrière pour réaliser son destin a besoin de tels chefs. En ce mois de mars, où l’on va célébrer l’anniversaire de la Commune, nous pensons une nouvelle fois, nous qui ne sommes pas blanquistes, que si Blanqui n’avait pas été dans une prison de province, s’il avait été libre le 18 mars 1871, la Commune ne s’appellerait probablement pas la troisième défaite du prolétariat français, mais sa première victoire. »

Monatte en 1917-1919

Monatte, fondateur du Parti communiste de France

La vraie naissance du Parti communiste de France

« Moscou sous Lénine » d’Alfred Rosmer

Léon Trotsky, Lettre à P. Monatte, 13 juillet 1921

Quelques lettres de Trotsky

Trotsky débat avec Monatte

Remercions Staline, par P. Monatte

Biographie de Monatte par Colette Chambelland

Biographie

Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme, 1915-1918

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