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A la veille de la révolution de 1917 en Russie - Matière et Révolution
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A la veille de la révolution de 1917 en Russie

mardi 16 juillet 2019, par Robert Paris

Alexandre Chliapnikov

A la veille de 1917

1920

Pendant les quelques jours qui s’écoulèrent entre la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie et l’intervention de l’Angleterre, la bourgeoisie de Pétersbourg fut dans les transes. Elle se disait que si l’Angleterre restait neutre, c’en était fait de la capitale. On commençait à évacuer les objets précieux ; dans les musées on emballait les tableaux, statues et autres œuvres d’art.

Aussi conçoit-on sans peine la joie avec laquelle fut accueillie la nouvelle de la déclaration de guerre de l’Angleterre à l’Allemagne. Dans les restaurants et les théâtres, ce furent des toasts, des ovations indescriptibles, et le soir on organisa une manifestation patriotique devant l’ambassade anglaise.

Les premiers jours de la guerre, les ouvriers conscients étaient convaincus que la démocratie d’Europe Occidentale, dirigée par le prolétariat organisé, ne laisserait pas s’accomplir le carnage des ouvriers et des paysans. Autant que la situation internationale nous permettait d’en juger, nous voyions bien que le gouvernement allemand était l’initiateur, que c’était lui qui avait le premier tiré l’épée. De là pour le prolétariat allemand le devoir de prendre l’initiative de la lutte contre les machinations sanglantes des impérialistes.

Ce que nous apprîmes nous stupéfia. Les télégrammes, les articles de la presse disaient que les chefs de la social-démocratie allemande justifiaient la guerre, votaient les crédits militaires. Notre première pensée fut que ces nouvelles étaient fausses, que l’on voulait travailler l’opinion social-démocrate russe... Mais nous eûmes bientôt un moyen de vérification : des centaines de personnes qui s’étaient enfuies d’Allemagne ou revenaient des autres pays confirmaient la véracité des déclarations des journaux russes.

Quelque monstrueux que fût le fait, il n’en existait pas moins et il fallait en tenir compte. Les ouvriers nous assaillaient de questions : on nous demandait ce que signifiait la conduite de ces socialistes allemands que nous nous étions habitués à considérer comme des modèles. Où était donc la solidarité internationale ?

Particulièrement pénible fut pour nous la nouvelle que l’armée allemande, qui comptait tant d’ouvriers organisés, dévastait la Belgique et que les soldats belges défendaient leur pays au chant de l’Internationale Ouvrière.

Mais il nous fallait répondre aux questions et aux accusations, et nous étions obligés de dire que les leaders de la social-démocratie allemande avaient trahi la cause ouvrière, avaient trahi le socialisme international. Pour expliquer la raison profonde de cette défection, nous indiquions que, les dernières années, le mouvement ouvrier allemand était tombé sous la coupe des réformistes, autrement dit des « liquidateurs », comme nous les appelions en Russie.

Ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes à faire comprendre le caractère véritable de l’action des chefs allemands, car la majorité des ouvriers russes qui suivaient les social-démocrates commençaient à se dire qu’ils ne devaient pas faire moins pour la Russie que leurs camarades allemands pour l’Allemagne. Les ouvriers conscients eurent beaucoup de peine à faire comprendre que la trahison des uns ne devait pas entraîner la trahison des autres, pour le plus grand bien des seuls capitalistes, et qu’il était nécessaire de restaurer la liaison internationale des ouvriers par-dessus la tête de leurs chefs.

Mais, à mesure que se développait le conflit, le gouvernement russe lui-même ne contribuait pas peu par ses mesures à élucider la situation. A peine la mobilisation était-elle terminée à Pétersbourg que commençait une campagne furieuse contre « l’ennemi intérieur ». De nouvelles répressions s’abattirent sur la classe ouvrière ; on procéda à des arrestations, à des déportations, et, l’état de guerre étant déclaré, on ferma les syndicats, les clubs et les journaux professionnels qui existaient encore. C’est ainsi que le gouvernement résolvait la tâche de « l’union de toutes les classes et de toutes les nationalités ». Les ouvriers qui avaient été laissés dans les usines, mais qui étaient considérés comme mobilisés, furent assujettis à un régime de fer. Profitant de la situation, les entrepreneurs voulurent les transformer en véritables serfs. A l’usine Lessner, la réduction des salaires et l’imposition abusive d’heures supplémentaires provoquèrent, dès les premières semaines, des protestations. Il en fut de même chez Erickson, Vulcan et dans plusieurs autres usines métallurgiques.

Les petits patrons et les entrepreneurs profitèrvrtt également de l’état de guerre pour se débarrasser des ouvriers turbulents ou pour se refuser au paiement des salaires. Aussi les avocats de Petrograd ne pouvaient-ils suffire à tous leurs clients.

La défaite de l’armée russe en Mazourie (Prusse orientale) fut un coup terrible pour tous ceux qui préconisaient la cessation de la lutte contre le gouvernement. Elle montra aux masses ouvrières que le gouvernement russe, incapable et pourri à fond, ne méritait que l’égout. C’est à partir de ce moment que l’on commença à lancer des critiques contre l’organisation de la défense, critiques qui ressemblaient fort à celles que l’on formulait pendant la guerre russo-japonaise.

Les récits des soldats sur les vols de l’intendance, la mauvaise nourriture, la pagaïe extraordinaire, confirmaient que l’armée russe n’avait pas appris grand chose depuis la guerre japonaise, sinon peut-être à dissimuler un peu mieux les défauts de son organisation.

Les paysans eux-mêmes se rendaient compte de la situation et le bruit courait parmi eux que l’année russe allait être commandée par des généraux japonais, car c’était là le seul moyen de vaincre les Allemands. On peut juger par là du degré de confiance qu’inspiraient les généraux russes.

Lorsque parurent dans la presse les lettres dans lesquelles Plékhanov, Bourtzev, Kropotkine et autres exhortaient à conclure une trêve avec le gouvernement et à l’aider dans sa « lutte contre le militarisme allemand », les démocrates-révolutionnaires russes, même ceux qui faisaient plus ou moins profession de patriotisme, furent légèrement désenchantés, car ils s’attendaient à ce qu’on les invitât à combattre tout d’abord pour la victoire de la démocratie et ensuite contre l’ennemi extérieur. Quant à la « trêve », sans parler du tort porté au mouvement démocratique par les Plékhanov et leurs confrères, chaleureusement soutenus par les pires réactionnaires, elle ne pouvait que renforcer la réaction sans augmenter aucunement les chances de succès de l’armée russe.

Dès le début de la guerre, des bruits persistants sur la réalisation prochaine de réformes, l’octroi d’une amnistie générale et la constitution d’un ministère cadet avaient couru par la ville et dans les milieux ouvriers. Les auteurs de ces bruits étaient les cercles libéraux qui, ayant renoncé et exhorté les autres à renoncer à la lutte contre le gouvernement, n’avaient rien reçu pour leur soumission et, fort chagrinés, avaient tenté de rappeler le gouvernement à la gratitude. Mais le Rietch ayant été frappé d’une amende de 5 000 roubles se tint coi et se reposa sur les « forces extérieures » du soin d’obtenir la réalisation des réformes en Russie : le bruit fut lancé que l’Angleterre avait donné au gouvernement russe le « conseil » d’adoucir le régime politique. Mais le temps marchait et la pression de la démocratie d’Europe Occidentale ne se faisait sentir que par l’adoption de la Marseillaise au nombre des hymnes obligatoires.

La presse pétersbourgeoise faisait tout pour déchaîner les passions chauvines. Elle ne tarissait pas de détails sur la férocité des Allemands envers les vieillards et les femmes russes restés en Allemagne. Néanmoins, cette campagne ne réussit pas à pousser les ouvriers dans la voie du nationalisme.

Il était extrêmement rare que l’on exigeât le renvoi d’un Allemand dans une entreprise. Le fait pourtant eut lieu dans une usine de construction de locomotives. Mais il s’agissait d’un ingénieur qui excellait à exploiter son personnel et auquel l’administration avait obtenu l’autorisation de demeurer en Russie. Les ouvriers profitèrent de la guerre pour se débarrasser d’un de leurs ennemis et exigèrent le renvoi de l’ingénieur en question. Il y eut également quelques cas où les ouvriers réclamèrent le renvoi d’Allemands venus en Russie spécialement pour remplacer les grévistes, Mais de ces faits isolés on ne pouvait, comme le faisaient les journaux, conclure à la haine des ouvriers russes pour les Allemands. D’ailleurs le chauvinisme de la presse dépassait de beaucoup en général celui de la population, même des milieux petits-bourgeois.

L’attitude des nationalités opprimées de la Russie envers la guerre ne différait pas sensiblement de celle des partisans de la « défense de l’indépendance nationale du pays ».

La bourgeoisie juive de Pétersbourg organisait des manifestations patriotiques spéciales. Dans les synagogues, on. célébrait des services solennels pour demander à Jéhovah la victoire de la Russie. Les journaux libéraux, le Rietch et le Dien, se faisaient un devoir de souligner ces faits afin qu’on ne pût accuser les juifs de ne pas aimer « leur » patrie. Tant d’efforts touchèrent enfin le cœur des puissants du jour : les Cent-Noirs comme Markov et Pourichkévitch daignèrent décerner aux juifs des éloges pour leur patriotisme.

Mais, dans les localités de la zone du front, la vie était dure pour les juifs, qui avaient continuellement à redouter les pogroms de la populace aussi bien que du commandement militaire. Les excès dont ils étaient victimes ne pouvaient être publiés en raison de l’état de guerre ; néanmoins, ils filtraient dans la presse qui, de temps à autre, communiquait brièvement que, dans tel ou tel endroit, on avait arrêté des groupes de voleurs et de bandits chargés de butin. Dans ces localités, les manifestations patriotiques étaient en quelque sorte un préventif contre les pogroms.

La population tartare musulmane, elle aussi, tint à honneur de manifester son amour pour la patrie. A la mosquée de Pétersbourg, des services religieux furent célébrés et les mahométans envoyèrent des députations aux autorités pour les assurer de leur inébranlable fidélité.

Les Tchèques, les Polonais et les autres Slaves étaient invités chaleureusement, parfois par la police, à s’enrôler dans les bataillons de volontaires et à mener la lutte sainte pour la libération de leur pays.

Les patriotes organisaient des manifestations devant le Palais d’Hiver, tombaient à genoux lors de l’apparition du tsar au balcon, poussaient des hourras frénétiques...

La démocratie ne faisait qu’exhorter à la « trêve ». Une vague de servilité déferlait sur la Russie et menaçait d’y submerger toute vie sociale et politique. Mais le vigoureux instinct de classe du prolétariat sauva les ouvriers pétersbourgeois de l’abjection générale.

Les répressions administratives et policières exercées sur le prolétariat de la capitale dans les journées de juillet n’avaient pas détruit les noyaux clandestins du parti social-démocrate. Mais les perquisitions et les arrestations en masse avaient fortement affaibli qualitativement les organisations du parti. Le Comité de Pétersbourg avait perdu ses meilleurs militants ; néanmoins, il conservait ses liaisons et travaillait normalement.

Dès la première semaine de la mobilisation, nos organisations ouvrières avaient occupé une position nettement hostile à la guerre.

Avant même la réunion de la Douma d’Empire, le Comité du quartier de Viborgskaïa Storona du Parti Social-Démocrate Ouvrier avait publié contre la guerre une feuille volante dans laquelle il mettait le prolétariat en garde contre les mensonges du gouvernement, lequel affirmait avoir déclaré la guerre pour l’indépendance de la Serbie et la libération de la Galicie. « Le gouvernement russe — était-il dit dans notre proclamation — qui lient dans l’esclavage et l’ignorance son propre peuple, ne saurait être considéré comme le libérateur des nations slaves. »

Cette proclamation indiquait la cause véritable de la guerre : la concurrence des exploiteurs qui, dans leur recherche de débouchés, avaient organisé la tuerie. Elle qualifiait d’aventurier le gouvernement russe, qui cherchait dans cette guerre une compensation dans le Proche-Orient à ses défaites d’Extréme-Orient. Elle montrait que le véritable ennemi de la guerre était le prolétariat, rappelait sa lutte antimilitariste des dernières années et l’exhortait à faire « la guerre à la guerre ».

Au moment de la convocation de la Douma d’Empire, la plupart de nos députés étaient en province, où se développait le mouvement gréviste. Les fractions parlementaires social-démocrates eurent, avant la réunion de la Douma, plusieurs séances auxquelles elles adoptèrent leur fameuse résolution. Lors de l’élaboration de cette résolution, deux tendances se manifestèrent. Parmi les députés de la droite mencheviste, il se trouva des partisans de la défense de la « culture russe ».

Mais c’étaient là des exceptions ; officiellement, bon gré mal gré, les fractions social-démocrates firent bloc dans cette question.

Courte et hardie, cette déclaration fut un véritable pavé dans la mare aux grenouilles du chauvinisme. La droite l’accueillit par des huées, mais les ouvriers en furent entièrement satisfaits.

L’attitude des autres sections socialistes de l’Internationale envers la guerre nous était connue par les journaux bourgeois. La première nouvelle de Paris, dont s’empara avec joie la presse réactionnaire, annonçait que « les socialistes et les syndicalistes fiançais avaient renoncé à critiquer la politique du gouvernement russe ». La censure militaire, qui interdisait de parler des pogroms, des arrestations et des perquisitions, laissait passer complaisamment tous les télégrammes sur l’action des socialistes des autres pays. Nous savions que les social-démocrates « orthodoxes » allemands avaient voté les crédits de guerre. Nous étions parfaitement informés de l’activité de Vandervelde, dont la Birjovka, le Viétchernié Vremia, la Kopiéïka et autres journaux réactionnaires commentaient l’élévation au poste de ministre et publiaient le portrait. La réorganisation du ministère français en « cabinet de défense nationale » et la participation des socialistes au gouvernement furent saluées par la presse russe comme une mesure géniale — ce qui donna aux libéraux du Riétch une occasion de plus de se lamenter et de dire qu’il n’y avait que chez nous où les choses ne se passaient pas comme chez tout le monde, que tout restait comme par le passé.

L’adresse du ministre Vandervelde aux socialistes russes fut remise au député Tchkhéidzé par le ministère des Affaires Etrangères.

Les ouvriers n’en eurent connaissance que bien après réception, par la presse bourgeoise. Des copies, tapées à la machine, en furent ensuite distribuées dans les usines.

Quoique la « démocratie européenne » soutînt très peu le mouvement démocratique de notre pays et que ses représentants officiels n’aidassent qu’à son écrasement, les ouvriers pétersbourgeois étaient extrêmement sensibles à la situation du prolétariat belge. Mais il s’en trouvait très peu qui approuvassent la participation de Vandervelde au ministère de Sa Majesté le Roi des Belges. Nous estimions que Vandervelde avait abandonné un poste qui, dans la situation d’alors, était beaucoup plus important que celui de ministre dans un Cabinet clérical.

Néanmoins, l’état de guerre gênait beaucoup l’organisation de nos assemblées de masses dans les bois de la banlieue : partout on se heurtait à des militaires et à des espions. En outre, une grande partie des ouvriers étaient mobilisés, ce qui les obligeait à faire des heures supplémentaires par crainte d’être expédiés sur le front s’ils prenaient part à l’action illégale. Aussi fut-ce dans les usines mêmes que l’en délibéra sur la réponse à envoyer au télégramme de Vandervelde.

Pour les ouvriers organisés, la réponse à ce télégramme importait beaucoup moins que la question de l’attitude envers la guerre, qui y était liée. Sur la question de la « trêve » tous les social-démocrates : bolcheviks, plékhanovistes, et menchéviks étaient d’accord ; tous ils étaient pour la continuation de la lutte contre le gouvernement russe. Dans cette question, les ouvriers menchéviks se séparaient de leurs conseillers les plus proches, les employés des caisses d’assurance contre la maladie, tous plus ou moins patriotes. On entendait parfois émettre des opinions francophiles, mais la masse était en général hostile à la guerre.

Sur les murs, dans les coins des ateliers, on lisait des inscriptions curieuses : « Camarades, si la Russie est victorieuse, notre situation n’en sera pas meilleure ; on nous matera encore davantage ». On peut juger par là des appréhensions des ouvriers, dont on s’efforçait par tous les moyens d’endormir la méfiance et d’obtenir l’appui aux ennemis jurés du prolétariat.

L’attitude des intellectuels social-démocrates était beaucoup plus « complexe ». Tous, ils se déclaraient en principe ennemis de la guerre, mais accompagnaient cette déclaration d’innombrables restrictions. Leur intransigeance d’antan avait disparu comme par enchantement. La guerre n’était plus pour eux une conséquence fatale de la politique antérieure des gouvernements, c’était un « fait » inattendu qu’il fallait accepter. Et leur attitude contradictoire, imprécise, à l’égard de ce fait contribuait notablement à jeter le désarroi dans l’esprit d’un certain nombre d’ouvriers.

L’opinion la plus répandue était que la guerre allait affranchir la Russie du joug politique et économique de l’Allemagne. La victoire de la Triple Entente devait donner à la Russie la liberté des détroits et la possibilité de conclure un nouveau traité commercial assurant le développement rapide des forces de production du pays.

Ces perspectives ne séduisaient guère les ouvriers ; leur sûr instinct de classe les mettait en garde contre les promesses fallacieuses des biens de la « victoire ». Aux assemblées, on faisait remarquer aux intellectuels qu’il s’agissait également pour l’Allemagne de la possibilité du développement de ses forces de production. Les ouvriers voyaient dans la solidarité internationale la seule issue réelle aux conflits des capitalistes et considéraient l’établissement d’une solide liaison internationale entre les organisations ouvrières comme le principal moyen d’alléger la lutte du prolétariat russe contre la guerre. Mais la position des social-chauvinistes allemands, qui mettaient leurs espoirs dans le mouvement révolutionnaire et dans l’aide active des révolutionnaires russes à la réalisation des plans de l’état-major allemand et soutenaient la guerre, menée soi-disant pour le renversement du tsarisme, gênait considérablement notre propagande. Néanmoins, en dépit des difficultés de la situation, nos organisations poursuivaient leur propagande antimilitariste. Au début de septembre, le comité pétersbourgeois du Parti Social-Démocrate publia une feuille volante dans laquelle il déclarait que « quelle que fût l’issue de la guerre tout le fardeau en retomberait sur la classe ouvrière. » et que « les masses paysannes et ouvrières, elles aussi, étaient, par leur apathie, responsables de la guerre. » Il terminait en exhortant le prolétariat à chercher et à « rassembler des armes ». Sur beaucoup de points de la Russie et notamment au Caucase, en Pologne, en Lituanie, les organisations locales publièrent également des feuilles volantes contre la guerre. Les autorités s’émurent : à Saint-Pétersbourg on procéda à des perquisitions et plus de 80 personnes furent ont arrêtées dans différents quartiers de la ville.

En Pologne, et quoiqu’il eût déclaré qu’il n’existait plus pour lui de « nations assujetties », le gouvernement continuait sa politique réactionnaire. Dans les villes de la zone du front, comme Lodz, Varsovie etc., la politique des autorités variait selon les vicissitudes de la fortune militaire. L’approche des Allemands donna à Varsovie un semblant de « liberté » ; les arrestations cessèrent, l’administration s’enfuit et la ville resta livrée à elle-même. Les habitants formèrent un comité qui organisa une milice urbaine et ouvrit des réfectoires gratuits pour les sans-travail, alors très nombreux.

Les questions des différentes formes d’entr’aide se posaient également aux ouvriers pétersbourgeois. Les entrepreneurs firent campagne pour une retenue sur les salaires en faveur de la Croix Rouge, mais cette institution n’avait pas la confiance des ouvriers, ni même celle de la « société ». Les retenues effectuées sans l’assentiment des ouvriers, comme au temps de la guerre russo-japonaise, provoquèrent des protestations (par exemple à l’usine Poutilov) et il fallut y renoncer. Les ouvriers déclaraient que l’Etat devait assurer l’existence des soldats blessés ainsi que de leurs familles, comme il le faisait pour les officiers. Quant à eux, leur devoir était de venir en aide aux malheureux déportés dans les toundras sibériennes ou enfermés dans les prisons du « libérateur » de la démocratie européenne, le tsar Nicolas.

Comme il était impossible de réaliser légalement cette assistance dans une large mesure, beaucoup d’ouvriers songeaient à organiser dans les usines des comités spéciaux « d’aide aux victimes de la guerre » dont la charge eût été de s’occuper des détenus, des sans-travail et des familles des camarades envoyés au front. Mais après réflexion, on résolut d’organiser cette assistance dans toute la ville au moyen des caisses d’assurance contre la maladie. Des collectes dans ce but avaient été déjà faites (par exemple à l’usine Seménov, aux chantiers de constructions ravales de la Neva), mais pour procéder à la répartiton des sommes recueillies, on attendait que la question fût décidée.

Les intellectuels, dont certains faisaient de la propagande patriotique, notamment à la « Société Economique Volontaire », préconisaient la légalisation de nos comités ouvriers d’entr’aide, qu’ils voulaient transformer en quelque sorte en institutions de bienfaisance, mais heureusement leur idée ne fut soutenue par personne.

Les premières semaines de la guerre, j’eus une entrevue avec nos députés, Pétrovsky et Badaiev. C’était après leur retentissante intervention (26 juillet) à la Douma et leur sortie publique de la salle des séances. Je me souviens encore combien ils étaient affectés par l’attitude du parti socialiste français et surtout par la conduite inattendue de la social-démocratie allemande, à l’école de laquelle tous les social-démocrates de ce temps avaient appris le socialisme. Personnellement, depuis 1912, après mon séjour illégal en Allemagne (où j’avais travaillé en qualité de Français, sous le nom de Gustave Bourgne), ma foi en la social-démocratie allemande avait considérablement diminué.

Nos députés et les quelques ouvriers qui assistaient à la réunion cherchèrent longtemps l’explication de la conduite des Allemands. Plusieurs penchaient à croire que la volte-face de ces derniers avait été déterminée principalement par l’espoir du renversement du tsarisme : Engels lui-même, on le sait, souhaitait autrefois la guerre avec la Russie tsariste. Mais quelles que fussent tes raisons de cette conduite, nous nous accordions tous pour reconnaître qu’elle constituait une trahison à toutes les traditions du socialisme révolutionnaire. Au moment décisif, les social-démocrates allemands s’étaient sentis plus proches de leur bourgeoisie que des ouvriers des autres pays. Le nationalisme avait été plus fort que le socialisme.

L’intervention de nos députés à la Douma provoqua une grande joie parmi les ouvriers. Mais elle ne fut pas accueillie aussi favorablement par les intellectuels, qui déjà commençaient à hésiter. Les premières semaines de la guerre, une assemblée spéciale d’intellectuels marxistes, à laquelle assistaient plusieurs avocats, littérateurs et publicistes comme D. Sokolov, N. Krestinsky, Blum, Iordansky et autres se réunit dans un club de la rue Baskova. L’échange d’idées, extrêmement confus et contradictoire, qui s’y produisit ne laissa guère de doutes sur la métamorphose prochaine de ces gens indécis et chancelants en vulgaires social-patriotes. Néanmoins, par un reste de pudeur, la plupart des assistants n’osaient encore à ce moment-là enchaîner le socialisme au char de la guerre.

Les thèses de Lénine sur l’attitude envers la guerre, développées ensuite dans le Social-Démocrate, N° 33, furent apportées à Pétrograd au mois d’août par le député Samoïlov. Toutes, elles correspondaient parfaitement à l’état d’esprit et aux conceptions des militants d’alors, mais la question de la « défaite » suscitait l’incompréhension. Nos camarades ne voulaient pas lier leur tactique à la situation stratégique des armées. Mais en même temps, personne ne désirait le moins du monde la victoire de Nicolas II, car il était clair pour tous que cette victoire ne pouvait qu’amener une recrudescence de la réaction.

A la fin du mois d’août, nos organisations commençaient à se remettre des coups qui leur avaient été portés par les arrestations de juillet et la mobilisation. Notre comité pétersbourgeois avait été définitivement reconstitué et consolidé et le travail reprenait rapidement.

Ma situation comme Français à Saint-Pétersbourg était des plus instables. Tous les Français, à partir du 4 août, avaient été mobilisés et se préparaient à s’embarquer à Odessa pour rentrer dans leur patrie. Je continuai de travailler chez Erickson, espérant que le consulat français n’aurait pas l’idée de mobiliser ses citoyens par l’intermédiaire de la police russe ; mon adresse, d’ailleurs, ne devait pas être connue de l’ambassade ni du consulat. Néanmoins il était risqué d’entrer dans une autre entreprise, comme je me l’étais proposé, et je résolus d’attendre l’échéance de mon passeport pour l’échanger contre un permis de séjour au bureau du gouverneur de la ville et quitter ensuite la Russie. L’échéance de mon passeport arrivait en septembre.

La propagande marchait très bien à l’usine Erickson. Chaque jour, autour de ma machine, avaient lieu des discussions sur toutes les questions de la politique ouvrière. Les ouvriers n’étaient nullement imbus de patriotisme, car la vague de social-chauvinisme qui avait envahi les milieux intellectuels ne les avait pas encore touchés. Je fis connaissance avec tous les ouvriers avancés du quartier. A l’usine Erickson, les camarades qui dirigeaient la propagande venaient me consulter avant d’organiser une campagne quelconque. J’acquis bientôt le sobriquet de « Français bolchevik », en même temps que l’aversion profonde des menchéviks, particulièrement des intellectuels travaillant à la Caisse d’Assurance. Après l’entrevue avec Vandervelde, quelques-uns d’entre eux qui m’avaient connu à Paris firent des allusions traîtresses au sujet de ma patrie véritable. Mais les ouvriers remirent bientôt ces gens-là à leur place, et déclarèrent par leurs représentants à la Caisse d’Assurance que s’il arrivait des désagréments au Français, les mauvaises langues seraient considérées comme des provocateurs.

A mesure que se développaient les opérations militaires, le chauvinisme de la bourgeoisie se faisait plus implacable, plus féroce. Les Cent-Noirs menaient une campagne frénétique contre les Allemands et les « youpins » ; la presse inculquait systématiquement à la population la haine des autres nationalités. Seuls, les milieux ouvriers, comme j’eus maintes fois l’occasion de m’en convaincre par moi-même, ne se laissaient nullement entamer par cette propagande.

Ainsi, à la Nevskaïa Zastava, j’eus avec un factionnaire avéré une altercation où tous les ouvriers sans exception furent de mon côté. Voici le détail de l’incident. Me rendant chez des parents dans le rayon de Stéklani, je m’étais installé sur l’impériale du tramway à vapeur qui circulait sur la Nevsky et qui était bondé de voyageurs, pour la plupart des ouvriers. La conversation roulait sur la guerre. Un individu à l’œil fureteur, l’air d’un scribouillard de commissariat de police, parla des arrestations des Allemands et déclara qu’il fallait coffrer également les « youpins » qui, d’après lui, étaient tous des espions. Je ne pus me contenir et lui demandai pourquoi il voulait arrêter les juifs, qui, eux aussi, étaient des citoyens russes. Il lança alors une série d’injures à l’adresse des juifs et déclara que moi aussi je devais être un youpin, puisque je défendais cette maudite engeance. Voyant que j’avais affaire à un Cent-Noir de la plus belle eau, je résolus de lui administrer une correction. Je sortis mon passeport et le lui présentai, ainsi qu’à ses voisins. Après le lui avoir fait lire, je lui allongeai une maîtresse gifle et me rassis. Tous les voyageurs prirent parti pour moi, accablèrent de railleries l’antisémite et l’obligèrent à descendre de l’impériale. Comme le tramway stoppait, notre homme sauta à terre et courut chercher un agent auquel il demanda de dresser procès-verbal de l’insulte qui lui avait été faite. L’agent me pria poliment de descendre, mais les ouvriers s’y opposèrent et expliquèrent au policier que c’était le plaignant lui-même qu’il fallait emmener au poste. Quant à ce dernier, se croyant assuré de l’appui du représentant de l’autorité, il avait repris courage et invectivait les ouvriers. L’agent était fort perplexe : il n’osait se mettre à dos tous les voyageurs et surtout arrêter un étranger ; aussi, profitant de ce que son client en venait aux gros mots, il refusa de le soutenir ; à ce moment, le receveur donna le signal et le tram se remit en marche. Je descendis à l’arrêt suivant, tandis que mon voyou assis dans un coin, le chapeau sur les yeux, continuait sa route sans mot dire. Deux ouvriers étaient descendus avec moi et, à tout hasard, me firent un bout de conduite avant de rentrer chez eux.

Mais l’état d’esprit n’était pas du tout le même dans le centre de la ville. Les patriotes forcenés y jouissaient d’une immunité absolue et rossaient ceux qui refusaient de se découvrir lorsque défilait une manifestation chantant le Bojé tsaria khrani.

Passant en tramway par la Litieïny, nous tombâmes un jour sur une foule de portiers, collégiens, étudiants, petits fonctionnaires et canailles de toutes sortes qui beuglaient le Bojé tsaria khrani. Aux premiers sons de l’hymne national,, tout le monde dans le wagon se hâta, sous différents prétextes, d’enlever sa coiffure. Seul, je restai le « melon » sur la tête, à la grande indignation de ma voisine qui se mit alors à scander la scie : « Otez vos chapeaux, ôtez vos chapeaux ! » Je n’y prêtai aucune attention et continuai de lire mon journal, mais la patriote s’adressa alors aux autres voyageurs en disant : « Voyez, messieurs, il n’ôte pas son chapeau ». Tout le monde se tut. Le wagon, qui avait pénétré dans le groupe des manifestants, ralentit l’allure et s’arrêta. Ma voisine se précipita alors vers la porte de sortie et me criant : « C’est honteux ! », se disposait, à n’en pas douter, à requérir l’intervention des manifestants. Je levai alors les yeux de dessus mon journal et lui demandai en français : « Mais pourquoi ça ? » L’effet fut instantané : la dame se jeta vers moi et me serra impétueusement les mains en gloussant de joie : « Vous êtes Français !... Est-ce possible ! » Et aussitôt elle se mit à me raconter qu’elle aimait beaucoup les Français, qu’elle en connaissait plusieurs, que si elle avait su... Mais un solennel « Fichez-moi la paix ! » arrêta net son caquet. Néanmoins, elle tenait à faire oublier son manque de tact, mais après quelques tentatives infructueuses de renouer conversation, interdite par mon air glacial et se sentant le point de mire des regards du public, elle ne put y tenir et au premier arrêt s’esquiva.

La fin de septembre arrivait, et mon existence indépendante, libre, d’étranger dans ma propre patrie touchait à son terme. De toute ma vie, je n’avais encore joui dans mon pays d’une telle sécurité, et même d’une telle estime des portiers que pendant ces six mois passés à Pétersbourg en qualité de citoyen français. Et ces six mois avaient fui, telle une radieuse journée de printemps, me laissant au cœur le souvenir réconfortant de l’activité combative, de la solidarité et de l’esprit de sacrifice de la classe ouvrière.

Je n’avais plus du tout envie de recommencer ma vie errante à l’étranger et de m’arracher à la lutte quotidienne, captivante du prolétariat russe. Mais mes amis, les prolétaires, posèrent la question de la liaison internationale, de la liaison avec notre Comité Central à l’étranger. Mieux que personne, j’étais à même de m’acquitter de cette tâche, et les camarades me proposèrent de m’en charger, de ne pas chercher de passeport russe et de profiter de mes privilèges de Français pour me rendre à l’étranger.

Le Comité de Pétersbourg ainsi que notre fraction de la Douma décidèrent de m’envoyer à l’étranger comme leur représentant. Nos organisations alors étaient loin d’être riches et ne purent assigner que 25 roubles pour mon travail à l’étranger. Mais, grâce à l’exercice de mon métier à Pétersbourg, j’avais encore, après avoir laissé quelque argent à ma vieille mère, de quoi faire le voyage et vivre un mois. Je reçus de la fraction de la Douma une série de missions déterminées et une lettre en réponse au télégramme de Vandervelde, publié dans le N° 33 du Social-Démocrate. On me chargea en outre d’envoyer des informations et de faire parvenir en Russie les nouvelles publications qui paraîtraient à l’étranger.

Un soir des derniers jours de septembre 1914, je franchis heureusement la frontière russo-finlandaise en évitant le contrôle des passeports par la gendarmerie.

Je résolus d’aller voir en passant Kaménev, qui était fixé à Moustamiaki. Le cocher finnois me conduisit rapidement au village où demeuraient les camarades et attendit mon retour.

Kaménev, qui avait déjà reçu les thèses du Comité Central de notre parti sur l’attitude envers la guerre, ne les approuvait pas entièrement. A Moustamiaki, je vis également Iordansky qui penchait déjà pour le patriotisme, ainsi que Stéklov qui était revenu d’Allemagne où il avait eu beaucoup à souffrir, mais qui était pourtant, quoique avec des réserves, à peu près de l’avis de Iordansky. D’après lui, la France dans cette guerre expiait son alliance avec la Russie. Il voyait dans la puissance économique de l’Allemagne l’inévitabilité de la victoire de cette dernière. Pour le moment, il n’allait pas plus loin dans ses suppositions.

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