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Lettres sur « Le Capital » de Karl Marx

dimanche 19 mai 2024, par Robert Paris

Lettres sur « Le Capital » de Karl Marx

Lettre de Marx à Engels du 2 août 1862 :

http://gesd.free.fr/marx1862.pdf

Lettre de Karl Marx à Kugelmann

6 mars 1868

Cher ami,

Coppel à peine disparu, mon état empira de nouveau. Je ne crois guère que son départ en soit la cause. Post, non propter [Après et non à cause de]. (C’est d’ailleurs, dans son genre, quelqu’un de très gentil ; mais dans l’état où je suis actuellement je trouve ce genre trop sain pour pouvoir me sentir beaucoup en harmonie avec lui.) Voilà la raison de mon silence, de sorte que je ne vous ai même pas accusé réception du livre de Thünen : il est presque touchant, ce hobereau mecklembourgeois (avec d’ailleurs une distinction de pensée allemande) qui traite son domaine de Tellow comme s’il était la campagne et Mecklembourg-Schwerin, la ville par excellence et, partant de là, à l’aide d’observations, du calcul différentiel, de la comptabilité pratique, etc., se construit lui-même la théorie ricardienne de la rente foncière. C’est à la fois respectable et ridicule.

Je m’explique maintenant le ton singulièrement embarrassé de M. Dühring dans sa critique. C’est d’habitude un garçon cassant, au verbe haut et qui se pose en révolutionnaire en économie politique. Il avait publié deux choses : d’abord (en partant de Carey) des Fondements critiques de l’économie politique, about [environ]) 500 pages, et une nouvelle dialectique naturelle [1] (dirigée contre la dialectique hégélienne). Mon livre l’a coulé des deux côtés : il ne l’a signalé que par haine pour les Roscher, etc. D’ailleurs, moitié intentionnellement, moitié par manque de discernement, il commet des malhonnêtetés. Il sait très bien que ma méthode d’exposition n’est pas celle de Hegel, puisque je suis matérialiste et Hegel idéaliste. La dialectique de Hegel est la forme fondamentale de toute dialectique, mais seulement une fois dépouillée de sa forme mystique et c’est précisément cela qui distingue ma méthode. Quant à Ricardo, ce qui a vexé M. Dühring, c’est qu’on ne trouve pas dans mon exposé les points faibles que Carey, et cent autres avant lui, soulignent dans leur polémique contre Ricardo. Aussi essaie-t-il avec mauvaise foi de m’imputer les étroitesses de Ricardo. But never mind [mais peu importe]. Je dois de la reconnaissance à cet homme, puisqu’il est le premier spécialiste qui ait dit quelque chose.

Dans le deuxième tome (qui ne paraîtra sans doute jamais si mon état ne s’améliore pas), j’analyse entre autres la propriété foncière et la concurrence [2], cette dernière dans la mesure seulement où l’exige l’étude des autres questions.

Durant mon indisposition (qui cessera bientôt complètement, je l’espère), je n’ai pu écrire, mais j’ai avalé une masse énorme de « matériaux » statistiques et autres qui auraient suffi à rendre sick [malades] des gens dont l’estomac n’est pas habitué comme le mien à absorber et à digérer rapidement ce e de pâture.

Ma situation matérielle est très pénible parce que je n’ai pu me livrer à aucun travail accessoire lucratif et que je suis cependant toujours obligé de sauver un peu les apparences à cause de mes enfants. Si je n’avais à livrer ces deux maudits tomes (et à chercher en outre un éditeur anglais), et Londres est la seule ville possible pour ce travail, je me rendrais à Genève où je pourrais fort bien vivre avec les moyens dont je dispose. Ma fille n°2 se marie à la fin du mois [3].

Salut à Françoise,

Votre K.M.


Notes

[1] Eugen Dühring : Natürliche Dialektik, Berlin, 1865.

[2] Marx traite de la propriété foncière dans la 6° section du troisième volume (éd. fr. : t. VIII) et de la concurrence dans la 2° section de ce même livre (éd. fr. : t. VI).

[3] Laura Marx épousa Paul Lafargue le 2 avril 1868.

Une lettre de clarifications suite à la publication du Capital :

Karl Marx à Kugelman

11 juillet 1868

Cher ami,

Les enfants se portent mieux, quoiqu’elles soient encore affaiblies.
Je vous remercie beaucoup de vos envois [1] . N’écrivez surtout pas à Faucher [2]. Sinon, ce Mannequinpiss [3] ferait bien trop l’important. Tout ce qu’il aura obtenu, c’est que, s’il paraît une seconde édition [4], je donnerai à Bastiat, dans le passage en question sur la grandeur de la valeur, quelques coups bien mérités. Si cela n’a pas encore été fait, c’est parce que le volume III [5] doit contenir un chapitre spécial et détaillé sur ces messieurs de l’« économie vulgaire ». Vous trouverez d’ailleurs naturel que Faucher et consorts fassent découler la « valeur d’échange » de leurs propres expectorations, non de la masse de force de travail dépensée, mais de l’absence de cette dépense, c’est-à-dire du travail épargné. Et cette « découverte », si bien venue pour ces messieurs, le digne Bastiat ne l’a même pas faite lui-même, il s’est borné à la « copier », à sa façon, sur des auteurs beaucoup plus anciens. Naturellement, Faucher et consorts ignorent tout de ses sources.

En ce qui concerne le Centralblatt [6], notre homme fait la plus grande concession possible, en reconnaissant que, si le terme de valeur veut dire quelque chose, il faut adopter mes conclusions. Le malheureux ne voit pas que même si, dans mon livre, il n’y avait pas le moindre chapitre sur la « valeur », l’analyse des rapports réels, que je donne, contiendrait la preuve et la démonstration du rapport de valeur réel. Son bavardage sur la nécessité de démontrer la notion de valeur ne repose que sur une ignorance totale, non seulement de la question débattue, mais aussi de la méthode scientifique.

N’importe quel enfant sait que toute nation crèverait qui cesserait le travail, je ne veux pas dire pour un an, mais ne fût-ce que pour quelques semaines. De même un enfant sait que les masses de produits correspondant aux diverses masses de besoins exigent des masses différentes et quantitativement déterminées de la totalité du travail social. Il est self-evident [il va de soi] que la forme déterminée de la production sociale ne supprime nullement cette nécessité de la répartition du travail social en proportions déterminées : c’est la façon dont elle se manifeste qui peut seule être modifiée. Des lois naturelles ne peuvent pas être supprimées absolument. Ce qui peut être transformé, dans des situations historiques différentes, c’est uniquement la forme sous laquelle ces lois s’appliquent. Et la forme sous laquelle cette répartition proportionnelle du travail se réalise, dans un état social où la connexité du travail social se manifeste sous la forme d’un échange privé de produits individuels du travail, cette forme, c’est précisément la valeur d’échange de ces produits.
Le rôle de la science c’est précisément d’expliquer comment agit cette loi de la valeur. Si l’on voulait donc commencer par « expliquer » tous les phénomènes qui en apparence contredisent la loi, il faudrait pouvoir fournir la science avant la science. C’est justement l’erreur de Ricardo qui, dans son premier chapitre sur la valeur, suppose données toutes les catégories possibles, pour démontrer leur conformité à la loi de la valeur, alors qu’il faut commencer par expliquer ces catégories.
Il est vrai que l’histoire de la théorie prouve d’autre part, comme vous l’avez supposé avec raison, que la conception du rapport de valeur a toujours été la même, plus ou moins claire, tantôt entachée d’illusions, tantôt mieux définie scientifiquement. Comme le processus de la pensée émane lui-même des conditions de vie, et est, lui-même, un processus de la nature, la pensée, en tant qu’elle appréhende réellement les choses, ne peut qu’être toujours identique, et elle ne peut se différencier que graduellement, en fonction de la maturité atteinte par l’évolution, et donc aussi de la maturité de l’organe qui sert à penser. Tout le reste n’est que radotage.

L’économiste vulgaire ne soupçonne même pas que les rapports réels de l’échange quotidien et les grandeurs des valeurs ne peuvent être immédiatement identiques. L’astuce de la société bourgeoise consiste justement en ceci qu’a priori il n’y a pas pour la production de réglementation sociale consciente. Ce que la raison exige, et ce que la nature rend nécessaire, ne se réalise que sous la forme d’une moyenne s’imposant aveuglément. Et alors l’économiste vulgaire croit faire une grande découverte lorsque, se trouvant devant la révélation de la structure interne des choses, il se targue avec insistance que ces choses, telles qu’elles apparaissent, ont un tout autre aspect. En fait, il se targue de son attachement à l’apparence qu’il considère comme la vérité dernière. Alors, à quoi bon encore une science ?

Mais il y a dans cette affaire un second arrière-plan. Une fois qu’on a vu clair dans ces rapports internes, toute croyance théorique à la nécessité permanente de l’état de choses actuel s’effondre, avant que l’effondrement n’ait lieu dans la pratique. Les classes dominantes ont donc dans ce cas un intérêt absolu à perpétuer cette confusion et ce vide de pensée. Et sinon pourquoi donc paierait-on ces sycophantes bavards qui n’ont d’autre argument scientifique à faire valoir que d’affirmer qu’en économie politique il est absolument interdit de réfléchir ?

Cependant, satis superque [c’est assez et plus qu’assez]. En tout cas, ceci prouve à quel niveau ces calotins de la bourgeoisie sont tombés, puisque des ouvriers et même des fabricants et des commerçants ont compris mon livre et y ont vu clair, alors que ces « docteurs de la loi » (!) se plaignent de ce que j’attends trop de leur intelligence.

Je ne conseillerais pas de reproduire l’article de S[chweitzer], bien que pour son journal il ait écrit de bonnes choses. Vous m’obligeriez en m’envoyant quelques exemplaires du Staatsanzeiger. Vous obtiendrez certainement l’adresse de Schnake en vous adressant à l’Elberfelder [7]. Mes meilleurs souvenirs à votre femme et à Françoise.

Votre K. M.


Notes

[1] Kugelmann avait joint à sa lettre du 9 juillet plusieurs comptes rendus du Capital.

[2] Julius FAUCHER (1820-1878) : journaliste, représentant de l’économie vulgaire. Émigré à Londres de 1850 à 186. Rentré en Allemagne, il adhère au parti progressiste, puis au parti national-libéral.

[3] Manneken-Pis, fontaine célèbre de Bruxelles. Nous avons respecté l’orthographe de l’original

[4] Du livre I du Capital.

[5] Il s’agit des Théories sur la plus-value dont Marx voulait faire le tome III de son livre. Il critiquera les théories de l’économiste français Frédéric Bastiat notamment dans la postface de la deuxième édition du Capital (1872) et dans les Théories sur la plus-value, Berlin 1962, 3. Teil, pp. 451-535.

[6] Marx fait allusion à un compte rendu du Capital paru dans le Literarisches Centralblatt, n°28, Leipzig, 1868.

[7] Dans sa lettre du 9 juillet, Kugelmann suggérait de faire éditer en brochure la série d’articles de Schweitzer consacrés au Capital.

Lettres entre Marx, Engels et l’éditeur

https://www.google.fr/books/edition/Traduire_Le_Capital/TA4gEAAAQBAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=lettres+sur+Le+Capital+de+Marx&printsec=frontcover

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