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Zinoviev et Kamenev
jeudi 7 août 2025, par
Zinoviev et Kamenev
« Zinoviev et Kamenev, eux aussi, voulaient combattre le centrisme bureaucratique sans se faire exclure. Cela revient à ne mener le combat contre Staline que dans le cadre admis par ce dernier. Le résultat est que Zinoviev et Kamenev sont exclus du Parti non en tant que combattants marxistes mais des capitulards compromis. Si parmi les oppositionnels certains veulent, dans une situation si grave aller au combat sans la volonté de le mener jusqu’au bout, ils ne connaîtront que des défaites et s’écrouleront. »
Trotsky, novembre 1932
Source : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1932/11/lt01111932a.htm
« Dans la première période de la lutte, on m’avait opposé la « troïka ». Mais ce triumvirat était lui-même loin de l’unité. Kaménev, de même que Zinoviev, étaient, admettons, plus capables que Staline sur les plans théorique et politique. Mais à l’un et à l’autre, il manquait ce petit rien qui s’appelle du caractère. Les vues internationales, plus étendues que celles de Staline, qu’ils avaient acquises dans l’émigration sous la direction de Lénine, les avaient affaiblis, au lieu de les affermir. Le courant adopté était dans le sens d’un développement national autonome et la vieille formule du patriotisme russe « on les couvrira du bonnet » était maintenant traduite avec zèle dans la langue néo-socialiste. La tentative que firent Zinoviev et Kaménev pour maintenir au moins partiellement les idées internationales fit d’eux, aux yeux de la bureaucratie, des « trotskystes » de deuxième ordre. Ils n’en mirent que plus d’acharnement dans leur campagne contre moi, pour consolider dans cette voie la confiance que leur accordait l’appareil. Mais ce furent de vains efforts. L’appareil découvrait de plus en plus clairement en Staline le plus solide de ses représentants. Zinoviev et Kaménev se trouvèrent bientôt en hostilité directe avec Staline, et quand ils essayèrent de soumettre la discussion intérieure de la « troïka » au comité central, il se trouva que Staline y possédait une majorité inébranlable.
Kaménev passait officiellement pour le dirigeant de Moscou. Mais, depuis l’écrasement de l’organisation moscovite du parti qui avait eu lieu en 1923 (avec la collaboration de Kaménev) lorsque l’organisation s’était prononcée en majorité en faveur de l’opposition, la masse des militants communistes de Moscou gardait un silence morose. Dès que Kaménev fit ses premières tentatives pour résister à Staline, il resta entre ciel et terre. Il en fut autrement à Pétrograd. Les communistes de cette capitale furent prémunis contre l’opposition de 1923 par la lourde toiture de l’appareil de Zinoviev. Mais maintenant, leur tour était venu. Les ouvriers de Léningrad s’émurent de voir le courant pris dans le sens du koulak et du socialisme dans un seul pays. La protestation de classe des ouvriers coïncida avec la Fronde déclarée du haut dignitaire Zinoviev. Ainsi se forma une nouvelle opposition dont fit même partie, dans les premiers temps, Nadejda Kontantinovna Kroupskaïa.
Au grand étonnement de tous et avant tout d’eux-mêmes, Zinoviev et Kaménev se trouvèrent forcés de reprendre, l’un après l’autre, les arguments critiques de l’opposition et furent bientôt relégués au camp des « trotskystes ». Il n’est pas étonnant que, dans notre milieu, le rapprochement fait avec Zinoviev et Kaménev ait semblé, pour le moins, paradoxal. Parmi les oppositionnels, un bon nombre se déclarèrent contre ce bloc. Certains d’entre eux, même —à vrai dire, très peu— jugèrent possible de faire bloc avec Staline contre Zinoviev et Kaménev. Un de mes amis intimes, Mratchkovsky, vieux révolutionnaire et un des meilleurs chefs d’armée dans la guerre civile, se prononça contre tout bloc avec qui que ce fût, donnant de son attitude l’explication classique : « Staline trompera, Zinoviev se dérobera. » Mais, en fin de compte, des questions de cet ordre sont résolues par des appréciations politiques et non psychologiques. Zinoviev et Kaménev reconnurent ouvertement que les « trotskystes » avaient eu raison dans la lutte menée contre eux depuis 1923. Ils adoptèrent les bases de notre plate-forme. En de telles conditions il était impossible de ne pas faire bloc avec eux, d’autant plus qu’ils avaient derrière eux les milliers d’ouvriers révolutionnaires de Léningrad.
Kaménev et moi en dehors des séances officielles, ne nous rencontrâmes pas pendant trois ans, c’est-à-dire à dater de la nuit où Kamenev partant pour la Géorgie, promit de soutenir le point de vue de Lénine et le mien, mais, ayant appris que Lénine était dans un état grave, se rangea du côté de Staline. Dès sa première entrevue avec moi, Kaménev déclara ceci :
— Il suffit que vous vous montriez avec Zinoviev sur une même tribune : le parti trouvera aussitôt son véritable comité central.
Je ne pouvais que rire de cet optimisme bureaucratique. Kaménev, évidemment, sous-estimait le travail de décomposition du parti que la « troïka » avait accompli pendant trois ans. Je le lui indiquai sans aucune indulgence.
Le reflux du mouvement révolutionnaire qui avait commencé à la fin de 1923, c’est-à-dire après la défaite de la révolution allemande prit une extension internationale. En Russie, la réaction contre Octobre battait son plein. L’appareil du parti se rangeait de plus en plus vers la droite. En de telles conditions, il eût été puéril de croire qu’il nous suffisait de nous unir pour que la victoire tombât à nos pieds comme un fruit mûr.
— Il nous faut viser loin, répétai-je des dizaines de fois à Kaménev et à Zinoviev. Il faut que nous nous préparions à une lutte sérieuse, et pour longtemps.
Dans leur premier empressement, mes nouveaux alliés acceptèrent bravement cette formule. Mais ils ne devaient pas y suffire bien longtemps. Leur assurance tombait, non de jour en jour, mais d’heure en heure. Mratchkovsky, dans ses jugements sur les personnes, avait eu tout à fait raison : Zinoviev finalement se déroba. Mais il n’entraîna pas à sa suite tous ceux qui pensaient comme lui, loin de là. Le double revirement de Zinoviev avait, en tout cas, porté un coup irréparable à la légende du trotskysme. »
Source : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv44.htm
Grigori Zinoviev
(1882-1936)
Pseudonyme de Yevsey-Hershen Aronovitch RADOMYSLSKY (1883-1936), dirigeant bolchevique, ami de Lénine. Membre du POSDR en 1901 et de sa fraction bolchevique en 1903. Étudie à Berne (1902-1905), revient en Russie pour participer à Saint-Pétersbourg à la révolution de 1905. Entre au CC en 1907 et devient en exil le lieutenant de Lénine jusqu’à la Révolution de Février 1917.
Opposé à l’insurrection en 1917, il dirigera cependant le parti à Leningrad, membre du Bureau politique (1921-1926) et deviendra président du Comintern (1919-1926).
Forme en 1923 la troïka avec Staline et Kamenev et impose dans l’I.C. la « bolchevisation » des partis communistes. Rompt ensuite avec Staline et forme l’Opposition Unifiée avec Trotsky (1926).
Exclu du parti avec les autres dirigeants de l’Opposition Unifiée en 1927, il capitule en 1928, est partiellement réhabilité avant d’être exclu à nouveau en 1932. Après l’assassinat de Kirov (1934), il est emprisonné et sera condamné et fusillé en 1936 lors du premier procès de Moscou.
Lev Borissovitch Kamenev
(1883-1936)
Ce proche de Zinoviev le suivra dans toute sa trajectoire. Vieux-bolchevik, il fait partie de la direction du parti avant 1917. Mais il s’oppose à l’insurrection en 1917 avec Zinoviev et Staline.
Après la mort de Lénine, il fait partie avec eux de la Troïka qui va diriger brièvement l’URSS.
Suite à la rupture de la troïka , il fondera l’Opposition Unifiée avec Trotsky et toujours Zinoviev. Comme ce dernier, il capitule devant la bureaucratie en 1928.
Il sera au centre du premier procès de Moscou et fusillé à cette occasion.
En 1921, Kamenev ne cachait pas le rôle de Trotsky dans la direction de la révolution d’Octobre :
« A cette époque, le Comité militaire révolutionnaire4, avec à sa tête le camarade Trotsky,
était déjà en place et dirigeait les opérations en réorganisant les forces de la garnison de Petrograd. »
« Afin d’illustrer le niveau de tension de notre travail, je mentionnerai l’anecdote suivante : au cours
d’une de ces nuits, Trotsky, moi et Sverdlov ou Ouritsky, tous deux membres des plus actifs du Comité
militaire révolutionnaire, nous restâmes de service à Smolny. C’était la nuit où les cadets appelés par
Kérensky étaient attendus à Petrograd, venant de Peterhof et d’Oranienbaum. Trotsky ne quitta pas le
téléphone une seule minute, donnant des ordres à nos commissaires aux chemins de fer. Alors que
nous étions assis à une table, nous vïmes Trotsky pâlir subitement, haleter et s’écrouler de sa chaise
sur le sol. Après l’avoir ranimé, nous constatâmes que sa faiblesse s’expliquait par le fait qu’il n’avait
pas eu le temps de manger quoi que ce soit depuis deux jours. »
Source : https://www.marxists.org/francais/kamenev/works/1921/00/Kamenev%20Octobre%2017.pdf
Trois ans plus tard, Trotsky est la bête noire de Kamenev-Zinoviev-Staline :
« Trotsky n’a jamais saisi l’essentiel de la théorie léniniste sur les relations entre la classe ouvrière et la paysannerie dans la révolution russe. »
Léon Trotsky
Zinoviev et Kamenev
1937
À ce stade, j’entends une question : « Mais pouvez-vous dire avec une entière certitude la même chose sur Zinoviev et Kamenev que vous dites sur vous-même ? Tous deux ont fait pas mal de détours et gaspillé pas mal de principes dans la dernière période de leur vie. Pourquoi ne pas admettre dans ce cas que, désespérant des conséquences de leur propre capitulation, ils se soient vraiment un instant jetés du côté de la terreur ? Plus tard, au cours de leur capitulation finale, ils ont consenti à rencontrer le Guépéou à mi-chemin et à vous embarquer dans leurs mauvais desseins, pour se rendre service à eux-mêmes et au régime avec lequel ils cherchaient à nouveau à faire la paix. Cette hypothèse est entrée dans l’esprit de certains de mes amis. Je l’ai pesé de toutes parts, sans les moindres préjugés ou considérations d’intérêt personnel.
Zinoviev et Kamenev sont deux types profondément différents. Zinoviev est un agitateur. Kamenev-un propagandiste. Zinoviev était essentiellement guidé par un subtil instinct politique. Kamenev avait l’habitude de raisonner et d’analyser. Zinoviev était toujours enclin à s’envoler en tangente. Kamenev, au contraire, a péché par excès de prudence. Zinoviev était entièrement absorbé par la politique, ne cultivant pas d’autres intérêts et appétits. A Kamenev siégeaient un sybarite et un esthète. Zinoviev était vindicatif. Kamenev était la bonne nature personnifiée. Je ne sais pas quelles étaient leurs relations mutuelles dans l’émigration. En 1917, ils furent un temps rapprochés par leur opposition à la révolution d’Octobre. Dans les premières années après la victoire, l’attitude de Kamenev envers Zinoviev était plutôt ironique. Ils ont ensuite été rapprochés par leur opposition à moi, et plus tard, à Staline. Au cours des treize dernières années de leur vie, ils ont marché côte à côte et leurs noms ont toujours été mentionnés ensemble.
Avec toutes leurs différences individuelles, en dehors de leur scolarité commune acquise dans l’émigration sous la direction de Lénine, ils étaient dotés d’une gamme presque identique d’intellect et de volonté. La capacité analytique de Kamenev a servi à compléter l’instinct de Zinoviev ; et ils exploreraient conjointement pour une décision commune. Kamenev, plus prudent, laissait parfois Zinoviev l’entraîner plus loin qu’il n’avait voulu aller lui-même, mais à la longue ils se retrouvèrent côte à côte sur la même ligne de retraite. Dans la stature de leurs personnalités, ils étaient pairs, et ils se complétaient par leurs dissemblances. Tous deux étaient profondément et sans réserve dévoués à la cause du socialisme. Telle est l’explication de leur union tragique.
Ils manquaient de caractère
Il n’y a aucune raison de m’obliger à assumer une quelconque responsabilité politique ou morale pour Zinoviev et Kamenev. Mis à part un bref intervalle — de 1926 à 1927 — ils ont toujours été mes adversaires acharnés. Personnellement, je ne leur accordais pas beaucoup de confiance. Chacun d’eux, bien sûr, était le supérieur intellectuel de Staline. Mais ils manquaient de caractère. Lénine avait précisément ce trait à l’esprit lorsqu’il écrivait dans son « Testament » que ce n’était « pas un hasard » si Zinoviev et Kamenev étaient des opposants à l’insurrection à l’automne 1917. Ils n’ont pas résisté à l’apparition de l’opinion publique bourgeoise. Lorsque se cristallisent de profondes mutations sociales en Union soviétique, conjuguées à la formation d’une bureaucratie privilégiée, ce n’est « pas par hasard » que Zinoviev et Kamenev se laissent emporter dans le camp de Thermidor (1922-1926).
Ils surpassaient de loin leurs alliés d’alors, y compris Staline, dans la compréhension théorique des processus en cours. C’est là que réside l’explication de leur tentative de rompre avec la bureaucratie et de s’y opposer. En juillet 1926, au plénum du Comité central, Zinoviev déclara que « sur la question de la répression de l’appareil bureaucratique, Trotsky avait raison contre nous ». Zinoviev, à l’époque, reconnaissait que son erreur de mener une lutte contre moi était encore « plus dangereuse » que son erreur de 1917 ! Cependant, la pression des couches privilégiées atteint des proportions illimitées. Ce n’est "pas par hasard" que Zinoviev et Kamenev ont capitulé devant Staline à la fin de 1927 et ont entraîné avec eux ceux qui étaient plus jeunes et moins autoritaires. Par la suite, ils n’ont pas ménagé leurs efforts pour noircir l’opposition.
Mais en 1930-1932, alors que tout l’organisme du pays était secoué par les conséquences effroyables de la collectivisation forcée et effrénée, Zinoviev et Kamenev, comme tant d’autres capitulants, levèrent anxieusement la tête et commencèrent à discuter entre eux à voix basse des dangers de la nouvelle politique d’État. . Ils ont été surpris en train de lire un document critique émanant des rangs de l’opposition de droite. Pour ce crime terrible, ils ont été expulsés du parti - aucune autre accusation n’a été portée contre eux ! - et, pour couronner le tout, ont été exilés. En 1933, Zinoviev et Kamenev non seulement se rétractent une nouvelle fois mais se prosternent devant Staline. Aucune calomnie n’était trop vile pour qu’ils la jettent contre l’opposition et surtout contre moi personnellement. Leur auto-désarmement les rendait complètement impuissants devant la bureaucratie qui pouvait désormais leur demander n’importe quel aveu. Leur sort ultérieur fut le résultat de ces capitulations progressives et de ces abaissements de soi.
Ils ont succombé à une pression sans précédent
Oui, ils manquaient de caractère. Ces mots ne doivent cependant pas être pris dans leur sens le plus simplifié. La résistivité de la matière se mesure par la force nécessaire pour la détruire. J’ai eu l’occasion d’entendre des petits bourgeois tranquilles me dire dans les jours qui séparent le début du procès de mon internement : « Impossible de comprendre Zinoviev... Il manque tellement de caractère ! Et je répondrais : « Avez-vous vous-mêmes subi tout le poids de la pression à laquelle il est soumis depuis plusieurs années ? Inintelligentes à l’extrême sont les comparaisons, si répandues dans les milieux intellectuels, de la conduite à la cour de Danton, Robespierre et autres. C’étaient des exemples de tribuns révolutionnaires qui trouvèrent le couteau de la justice suspendu au-dessus d’eux, directement au milieu de l’arène de la lutte ;
Encore plus inappropriées sont les comparaisons avec la conduite de Dimitrov lors du procès de Leipzig. Certes, aux côtés de Torgier, Dimitrov a fait bonne figure par sa détermination et son courage. Mais les révolutionnaires dans divers pays et surtout dans la Russie tsariste n’ont pas montré moins de fermeté dans des conditions incomparablement plus difficiles. Dimitrov faisait face à l’ennemi de classe le plus vicieux. Il n’y avait aucune preuve contre lui, et il ne pouvait y en avoir. L’appareil d’État des nazis était sur pilotis à ses débuts et n’était pas adapté aux montages totalitaires. Dimitrov avait le soutien du gigantesque appareil de l’État soviétique et du Komintern. De tous les coins de la terre, les sympathies des masses populaires lui parvenaient. Ses amis étaient présents au procès. Pour devenir un « héros », il suffit d’avoir le courage humain ordinaire.
Mais était-ce là la situation de Zinoviev et Kamenev face au Guépéou et à la justice ? Pendant dix ans, ils avaient été enveloppés par des nuages de calomnies payées en or lourd. Pendant dix ans, ils avaient oscillé entre la vie et la mort, d’abord dans un sens politique, puis dans un sens moral, et enfin dans un sens physique. Peut-on trouver dans toute l’histoire passée des exemples d’une telle destruction systématique, raffinée et diabolique des épines, des nerfs et de toutes les fibres de l’âme ? Zinoviev ou Kamenev auraient eu plus que amplement de caractère pour une période tranquille. Mais l’époque des grandioses convulsions sociales et politiques exigeait une fermeté extraordinaire de ces hommes, dont les capacités leur assuraient une place de premier plan dans la révolution. La disproportion entre leurs capacités et leurs volontés a conduit à des résultats tragiques.
L’histoire de mes relations avec Zinoviev et Kamenev peut être retracée sans difficulté dans des documents, des articles et des livres. Le Bulletin de l’Opposition russe (1929-1937) définit à lui seul suffisamment cet abîme qui nous sépara définitivement du jour de leur capitulation. Entre nous etavec eux, il n’y avait aucun lien, aucune relation, aucune correspondance, ni même aucune tentative en ce sens, il n’y en avait pas et il ne pouvait y en avoir. Dans mes lettres et mes articles, je conseillais invariablement aux oppositionnels, dans l’intérêt de leur propre conservation politique et morale, de rompre impitoyablement avec les capitulards. Par conséquent, tout ce que je puis dire sur les vues et les projets de Zinoviev-Kamenev pour les huit dernières années de leur vie ne peut en aucun cas être interprété comme une déposition de témoin. Mais j’ai en ma possession un nombre suffisant de documents et de faits facilement vérifiables ; Je connais si bien les participants, leurs personnages, leurs relations,
Les archives du procès de Moscou révèlent le mensonge
La simple lecture du procès-verbal de la procédure judiciaire confronte tout penseur à l’énigme suivante : Mais qui sont ces extraordinaires accusés ? Sont-ils des politiciens âgés et expérimentés, luttant au nom d’un programme défini et capables d’allier les moyens à la fin ou sont-ils des victimes de l’inquisition, dont la conduite est déterminée non par leur propre raison ou volonté mais par les intérêts des inquisiteurs ? A-t-on affaire à des gens normaux dont la psychologie est une unité intérieure reflétée dans des paroles et des actes, ou à des cas cliniques qui choisissent la voie la moins rationnelle, et qui motivent leur choix par les arguments les plus insensés ?
Ces questions concernent surtout Zinoviev et Kamenev. Quels étaient leurs motifs au juste – et ces motifs devaient être exceptionnellement puissants – qui les guidaient dans leur prétendue terreur ? Au premier procès en janvier 1935,Zinoviev et Kamenev, tout en niant leur participation à l’assassinat de Kirov, ont reconnu, en guise de compensation, leur "responsabilité morale" dans les tendances terroristes, et ce faisant, ils ont cité comme motivation de leur activité d’opposition leur désir de restaurer le capitalisme. .” Si nous n’avions rien d’autre à croire que cet « aveu » politique inhumain, il suffirait de dénoncer le mensonge de la justice stalinienne. Et en effet, qui est capable de croire que Kamenev et Zinoviev étaient si fanatiquement attachés à ce capitalisme qu’ils avaient eux-mêmes renversé qu’ils étaient prêts à sacrifier leur propre tête ainsi que d’autres pour atteindre ce but ? Les aveux de l’accusé en janvier 1935 ont révélé l’ordre de Staline si grossièrement qu’il a heurté même la sensibilité des "amis" les moins exigeants.
Dans le procès des seize (août 1936) la « restauration du capitalisme » est complètement écartée. Le motif impérieux de la terreur est la « soif de pouvoir » nue. L’acte d’accusation rejette une version en faveur d’une autre comme s’il s’agissait des solutions alternatives d’un problème d’échecs, où l’échange des solutions s’effectue en silence et sans aucun commentaire. A la suite du procureur de la République, les accusés répètent maintenant qu’ils n’avaient pas de programme, mais qu’à la place ils étaient saisis d’un désir irrésistible de s’emparer des hauteurs dominantes de l’Etat, quel qu’en soit le prix. Mais nous voudrions nous demander : comment l’assassinat des « chefs » a-t-il pu remettre le pouvoir entre les mains de gens qui, par une série de reniements, ont réussi à saper la confiance en eux-mêmes, à se dégrader, à
Si le but de Zinoviev et Kamenev est incroyable, leurs moyens sont encore plus irrationnels. Dans les dépositions les plus mûrement réfléchies de Kamenev, on souligne avec une insistance particulière que l’opposition s’est complètement isolée des masses, a perdu ses principes et est ainsi privée de tout espoir d’influence future ; et c’est précisément pour cette raisonque l’opposition en vint à l’idée de la terreur. Il n’est pas difficile de comprendre à quel point une telle auto-caractérisation est avantageuse pour Staline : c’est son ordre qui s’accomplit, c’est absolument évident. Mais si les dépositions de Kamenev sont propres à avilir l’opposition, elles sont tout à fait inadaptées à la justification de la terreur. C’est précisément dans des conditions d’isolement politique que la lutte terroriste signifie l’autodestruction rapide d’une faction révolutionnaire. Nous, les Russes, n’en sommes que trop conscients par l’exemple de Naroduaya Volya (1879-1883),ainsi que de l’exemple des social-révolutionnaires dans la période de la réaction (1907-1909). Zinoviev et Kamenev n’étaient pas seulement nourris de ces leçons, mais eux-mêmes les commentaient d’innombrables fois dans la presse du parti. Pouvaient-ils, les vieux bolcheviks, avoir oublié et rejeté les vérités ABC du mouvement révolutionnaire russe uniquement parce qu’ils voulaient tellement le pouvoir ? Croire cela, c’est tout à fait impossible.
Voici ce que rapporte Isaac Deutscher dans son ouvrage « Trotsky, le prophète hors-la-loi » :
« Moscou venait tout juste d’annoncer que Zinoviev, Kamenev ainsi que quatorze autres inculpés allaient bientôt être jugés pour trahison, conspiration et tentative de meurtre sur la personne de Staline. Une longue mise en accusation fut alors diffusée, dans laquelle Trotsky était flétri comme étant le principal instigateur… Zinoviev et Kamenev étaient accusés de terrorisme et également de collusion avec la Gestapo… Plus tard, au cours de la journée, la mise en accusation prétendait que c’était de Norvège que Trotsky envoyait des terroristes et des assassins en Union Soviétique… Le même jour, le 15 août 1936, Trotsky réfuta les accusations, les décrivant dans la presse comme « le plus grand faux de l’Histoire politique du monde » : « Staline monte ce procès afin d’étouffer les mécontentements et l’opposition. La bureaucratie au pouvoir traite chaque critique et chaque forme d’opposition comme une conspiration. »
L’accusation selon laquelle il utilisait la Norvège comme base d’une activité terroriste visait, disait-il, à le priver d’asile et de la possibilité de se défendre…
Du 19 au 24 août, la TSF donnait les comptes rendus du procès. Le procureur, les juges et les inculpés jouaient un spectacle si hallucinant par son masochisme et son sadisme qu’il semblait dépasser l’imagination humaine. Dès le début, il apparut clairement que l’enjeu du procès, c’étaient les têtes des seize inculpés et avec elles, les têtes de Trotsky et de Lyova (dans l’acte d’accusation Lyova jouait le rôle de principal assistant de son père).
Au fur et à mesure que les débats se déroulèrent, il devint évident que ce procès ne pouvait être que le prélude à la destruction de toute une génération de révolutionnaires. Mais ce qui était pire encore, c’était la façon dont les inculpés étaient traînés dans la boue, forcés de ramper vers la mort parmi les écœurantes dénonciations et auto-dénonciations.
En comparaison de tout ceci, les cauchemars de la Révolution française avec leurs charrettes, les guillotines, les luttes fratricides des Jacobins semblaient maintenant un drame d’une dignité sobre et solennelle.
Robespierre avait placé ses adversaires à la barre des accusés, parmi des voleurs et des scélérats, et les avaient accablés de charges fantastiques ; mais il ne les avait pas empêchés de défendre leur honneur et de mourir en combattant, et Danton, du moins, était-il libre de s’exclamer : « Après moi, ce sera ton tour, Robespierre ! »
Mais Staline précipitait ses adversaires brisés dans les profondeurs insondables de l’auto-humiliation, il forçait les chefs et les penseurs du bolchevisme à se conduire comme de misérables bonnes femmes du Moyen Age qui devaient relater à l’Inquisition tous leurs actes de sorcellerie, et tous les détails de leurs débauches avec le diable.
Voici, par exemple, le dialogue du procureur Vychinsky avec Kamenev qui se déroula à la face du monde entier :
Vychinsky : Quelle appréciation porter vos articles et déclaration écrites dans lesquels vous exprimiez votre loyauté envers le Parti ? Est-ce que c’était là une tromperie ?
Kamenev : Non, c’était plus grave encore qu’une tromperie.
Vychinsky : Une perfidie alors ?
Kamenev : Pire encore que cela.
Vychinsky : Pire que la tromperie, pire que la perfidie ? Alors trouvez le mot. Etait-ce une trahison ?
Kamenev : Vous avez trouvé le mot.
Vychinsky : Inculpé Zinoviev, est-ce que vous confirmez ceci ?
Zinoviev : Oui.
Et voici comment Kamenev conclut son mea culpa :
« Deux fois ma vie a été épargnée, mais tout a des limites. Il y a une limite à la magnanimité du prolétariat, et cette limite, nous l’avons atteinte… Nous sommes assis sur ce banc côte à côte avec des agents des services secrets étrangers. Nos armes étaient les mêmes, nos mains s’unirent avant qu’ici même à cette barre, nos destins fussent unis. Nous avons servi le fascisme, nous avons organisé la contre-révolution contre le socialisme. Voilà le chemin que nous avons suivi, et voilà le gouffre de perfidie méprisable dans lequel nous sommes tombés. »
Voilà dans quel état est Zinoviev quand il comparait au procès
Zinoviev vint ensuite :
« Je suis coupable d’avoir été l’organisateur, en qualité de second de Trotsky, du bloc trotskyste-zinoviéviste qui se fixa pour but l’assassinat de Staline, de Vorochilov et autres chefs… Je plaide coupable d’avoir été l’organisateur principal de l’assassinat de Kirov. Nous avons fait alliance avec Trotsky ; mon bolchevisme déficient s’est alors transformé en anti-bolchevisme et, via le trotskysme, je suis arrivé au fascisme. Le trotskysme est une variété de fascisme, et le zinoviévisme est une variété de trotskysme. »
Ivan Smirnov, qui avait battu Koltchak au cours de la guerre civile et avait siégé aux côtés de Trotsky dans le Conseil militaire révolutionnaire, déclara :
« Il n’y a pas d’autre voie pour notre pays que celle qu’il suit actuellement. Il n’y a pas, et il ne peut pas y avoir d’autre direction que celle que l’Histoire nous a donnée. Trotsky, qui envoie ses directives et ses instructions aux terroristes, et considère notre Etat comme un Etat fasciste est un ennemi, il est de l’autre côté de la barricade. »
Mrachkovsky, un autre vieux compagnon de Trotsky, héros de la guerre civile, déclara :
« Pourquoi ai-je suivi la voie contre-révolutionnaire ? C’est ma liaison avec Trotsky qui m’a amené à faire ceci. Depuis le jour où cette liaison s’est établie, j’ai commencé à tromper le Parti et à tromper ses chefs. »
Bakayev, le chef intrépide de la Tchéka de Leningrad pendant la guerre civile et le chef des manifestations de l’opposition de 1927 confessait :
« Les faits révélés devant cette cour montrent au monde entier que l’organisateur de ce … bloc terroriste contre-révolutionnaire, son inspirateur et animateur, c’est Trotsky… J’ai joué ma tête à maintes reprises dans l’intérêt de Zinoviev et de Kamenev ; j’éprouve une angoisse profonde à la pensée d’être devenu un instrument docile entre leurs mains, un agent de la contre-révolution, un homme qui a levé le bras contre Staline. »
Pendant des heures, Vychinsky, l’ancien menchevik, qui ne s’était joint au cortège bolchevique que bien après la guerre civile, et qui maintenant occupait les fonctions de procureur général, exhala sa fureur et sa rage, dans un accès d’hystérie savamment affecté :
« Ces chiens enragés du capitalisme ont tenté d’arracher membre après membre des meilleurs parmi les meilleurs de notre terre soviétique. Ils ont tué l’un des hommes de la Révolution qui nous était le plus cher, cet homme merveilleux, admirable, aussi brillant et aussi joyeux que le sourire sur ses lèvres était toujours joyeux et que notre vie est brillante et joyeuse. Ils ont tué notre Kirov, ils nous ont blessé près du cœur… Notre ennemi est rusé, on ne peut épargner un ennemi rusé… Tout notre peuple frémit d’indignation, et, en tant que procureur de l’Etat, je joins ma voix pleine d’indignation et de colère aux voix grondantes des multitudes… je demande que ces chiens devenus enragés soient fusillés, tous sans exception. »
A l’issue de cinq journées remplies de vitupérations grossières et d’insultes obscénes, cinq journées pendant lesquelles l’accusation ne présenta pas une seule preuve, la cour prononça un verdict condamnant tous les inculpés à la peine capitale, et qui se terminait par les phrases suivantes :
« Lev Davidovitch Trotsky et son fils Lev Lvovitch Sedov… convaincus d’avoir directement préparé et dirigé personnellement l’organisation d’activités terroristes en URSS doivent, s’ils sont découverts sur le territoire de l’URSS, être immédiatement arrêtés et déférés au Tribunal militaire de la Cour Suprême de l’URSS. »
Le second jour du procès, Trotsky donna une interview exhaustive à Arbeiderbladet, qui la publia le jour suivant, le 21 août, en première page sous le titre « Trotsky déclare que les accusations de Moscou sont fausses » et qui ne laissait à ses lecteurs aucun doute sur le fait que, dans cette affaire, ses sympathies étaient avc Trotsky… Ce dernier fut tout à coup sournoisement privé de cette liberté et ceux qui l’en privèrent furent les hommes qui venaient de professer leur amitié à son égard, de l’honorer et se flatter de lui avoir donné refuge. Le 26 août, un jour exactement après la fin du procès de Moscou, deux officiers supérieurs de la police norvégienne passèrent chez lui pour lui faire connaître, d’ordre du Ministre de la Justice, qu’il avait commis une infraction contre les conditions fixées par son permis de résidence ; et ils lui demandèrent de signer un engagement de ne plus s’immiscer à l’avenir, directement ou indirectement, oralement ou par écrit, dans les sujets de politique actuelle relatifs à d’autres pays…. Le 29 août, Yakoubovitch, l’ambassadeur soviétique, avait remis à Oslo une note officielle demandant l’expulsion de Trotsky ; la note insistait sur le fait que Trotsky utilisait la Norvège comme base de conspiration et elle invoquait le verdict de la Cour Suprême de Moscou… Les ministres norvégiens qui avaient peur de mettre Moscou en colère en autorisant Trotsky à mener sa défense en public, décidèrent par conséquent de l’interner…
Dès 1934, il semblait bien que le trotskysme eût été définitivement rayé de la carte. Et cependant, deux ou trois années plus tard, Staline le craignait plus que jamais.
Paradoxalement, les grandes purges et les déportations massives, qui avaient suivi l’assassinat de Kirov, donnèrent une vie nouvelle au trotskysme. Les trotskystes , avec autour d’eux des dizaines et même des centaines de milliers de gens récemment bannis, ne se sentirent plus désormais isolés. Ils furent rejoints par la masse des capitulateurs, qui songeaient lugubrement que les choses n’en seraient jamais venues à ce point s’ils avaient tenu bon aux côté des trotskystes. Oppositionnels, appartenant à des groupes d’âge plus jeunes, Komsomltsy qui s’étaient pour la première fois opposés au stalinisme bien longtemps après la défaite du trotskysme, déviationnistes en tous genres, simples travailleurs déportés pour des pécadilles contre la discipline du travail, mécontents et rouspéteurs qui ne commençaient à penser en termes politiques que lorsqu’ils se trouvaient derrière les barbelés, tous ces gens formaient un public immense pour les vétérans trotskystes. Le régime dans les camps de concentration était de plus en plus cruel. Les habitants du camp devaient peiner dix ou douze heures par jour, et ils mouraient de faim et dépérissaient de maladies, dans une saleté indescriptible.
Une fois de plus, cependant, les camps devenaient des écoles et des champs de manœuvre de l’opposition et les trotskystes des moniteurs sans égal.
Ils furent à la tête des déportés dans presque toutes les grèves et grèves de la faim ; ils revendiquaient auprès de l’administration des améliorations relatives aux conditions d’existence dans les camps ; et, par leur conduite téméraire, souvent héroïque, ils insufflèrent à d’autres la volonté de tenir.
Fermement organisés, pratiquant l’auto-discipline, et politiquement bien informés, ils constituaient la véritable élite de cette énorme fraction de la nation qui avait été rejetée derrière les barbelés.
Staline se rendit compte qu’il n’arriverait à rien par des persécutions supplémentaires. Il n’était guère possible d’ajouter encore aux tourments et à l’oppression, qui n’avaient fait qu’entourer les trotskystes du halo du martyre. Aussi longtemps qu’ils vivraient, ils constitueraient pour lui une menace et, avec la guerre et ses risques qui se rapprochaient, la menace potentielle pourrait devenir réelle.
Nous avons vu que, depuis qu’il s’était emparé du pouvoir, il lui avait fallu le reconquérir sans cesse. C’est alors qu’il prit la décision de se débarrasser de la nécessité de poursuivre cette reconquête. Son but était de s’en assurer une fois pour toutes et contre tous les risques.
Et il n’y avait qu’une manière de réussir dans cette entreprise : l’extermination intégrale de tous les opposants et avant tout les trotskystes.
Les procès de Moscou avaient été montés pour justifier ce dessein, dont la majeure partie fut alors exécutée, non point sous les projecteurs des salles du tribunal, mais dans les cachots et les camps de l’Est et du Grand Nord.
Dernière intervention commune de Léon Trotsky et de Zinoviev à la tribune de la direction du Parti communiste de Russie :