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Trotsky : Pourquoi Staline a vaincu l’Opposition

mardi 25 juin 2024, par Robert Paris

Trotsky : Pourquoi Staline a vaincu l’Opposition

« On m’a demandé plus d’une fois, on me demande encore : Comment avez-vous pu perdre le pouvoir ? Le plus souvent, cette question montre que l’interlocuteur se représente assez naïvement le pouvoir comme un objet matériel qu’on aurait laissé tomber, comme une montre ou un carnet qu’on aurait perdu. En réalité, lorsque des révolutionnaires qui ont dirigé la conquête du pouvoir arrivent à le perdre « sans combat » ou par catastrophe à une certaine étape, cela signifie que l’influence de certaines idées et de certains états d’âme est décroissante dans la sphère dirigeante de la révolution, ou bien que la décadence de l’esprit révolutionnaire a lieu dans les masses mêmes, ou bien enfin que l’un et l’autre milieu sont à leur déclin.

Les cadres dirigeants de ce parti sortis de l’action clandestine étaient animés par des tendances révolutionnaires que les leaders de la première période de la révolution formulèrent le plus clairement et le mieux, qu’ils mirent en pratique le plus complètement et avec le plus de succès. C’est cela qui, précisément, fit d’eux les leaders du parti, et par l’intermédiaire du parti, les leaders de la classe ouvrière et, par la classe ouvrière, les conducteurs du pays. C’est par cette voie que certains hommes concentrèrent le pouvoir entre leurs mains.

Mais les idées de la première période de la révolution perdaient insensiblement de leur influence sur les esprits de la sphère du parti qui possédaient le pouvoir immédiat pour gouverner le pays. Dans le pays même, des processus avaient lieu que l’on peut englober sous le terme général de réaction. Ces processus atteignirent plus ou moins la classe ouvrière, et notamment, les éléments ouvriers du parti. La sphère qui composait l’appareil du pouvoir eut alors des desseins nouveaux, distincts, auxquels elle s’efforça de subordonner la révolution. Entre les leaders qui traçaient la ligne historique de la classe et qui savaient voir par-dessus l’appareil, et cet appareil lui-même —énorme, lourd à manier, de composition hétérogène, qui absorbe facilement le communiste moyen,— une disjonction commença à s’esquisser. D’abord elle fut de caractère plus psychologique que politique. Les journées de la veille étaient encore trop récentes. Les mots d’ordre d’Octobre ne s’étaient pas encore effacés dans les mémoires. L’autorité personnelle des leaders de la première période était grande. Mais, sous le couvert des formes traditionnelles, une nouvelle psychologie se formait. Les perspectives internationales s’estompaient. Le travail quotidien absorbait totalement les hommes. De nouvelles méthodes, qui devaient servir à atteindre les buts fixés naguère, créaient de nouveaux desseins et, avant tout, une nouvelle psychologie. Pour nombre et nombre de gens, une situation temporaire apparut comme une station terminus. Un type nouveau se forma.

Les révolutionnaires, en fin de compte, sont faits de la même matière sociale que tous les autres hommes. Mais ils doivent avoir certaines particularités personnelles saillantes qui ont permis au processus historique de les distinguer des autres et de les grouper séparément. La vie commune, le travail théorique, la lutte sous un certain drapeau, la discipline collective, la trempe acquise sous le feu des dangers forment peu à peu le type révolutionnaire. On a pleinement le droit de parler du type psychologique du bolchevik pour l’opposer, par exemple, à celui du menchévik. Avec une suffisante expérience, on distingue même, à vue d’oeil, un bolchevik d’un menchévik, et le pourcentage des erreurs n’est pas élevé.

Cela ne signifie pourtant pas que, dans un bolchevik, tout ait toujours été du bolchevisme.

Transformer une certaine conception du monde en chair et en os, lui subordonner tous les aspects de sa conscience et combiner avec elle un monde de sentiments personnels —cela n’est pas donné à tous, c’est plutôt le privilège d’un petit nombre. Dans la masse ouvrière, cela est compensé par l’instinct de classe qui, dans les époques critiques, atteint à une grande subtilité.

Il y a, cependant, dans le parti et dans l’Etat, un grand nombre de révolutionnaires qui, quoique sortis en majorité de la masse, se sont depuis longtemps détachés d’elle et qui, par leur situation, s’opposent à elle. L’instinct de classe, en eux, s’est déjà évaporé. D’autre part, il leur manque une stabilité théorique et la largeur de vue pour embrasser le processus dans son ensemble. Dans leur psychologie, il subsiste un bon nombre d’endroits non défendus, à travers lesquels —lorsque la situation change— pénètrent librement des influences idéologiques hétérogènes et hostiles.

Dans les périodes de lutte clandestine, de soulèvements, de guerre civile, les éléments de cette sorte n’étaient que des soldats du parti. Dans leur conscience, une seule corde résonnait, et elle était au diapason du parti. Mais lorsque la tension fut moindre, lorsque les nomades de la révolution en vinrent à se fixer sur place, en eux se réveillèrent, s’animèrent et se développèrent les traits de caractère de l’homme du commun, les sympathies et les goûts de fonctionnaires contents d’eux-mêmes.

Fréquemment, certaines observations qui échappaient à Kalinine, à Vorochilov, à Staline, à Rykov, donnèrent de l’inquiétude. D’où cela vient-il ? me demandai-je. De quel trou cela sort-il ? Arrivant à telle ou telle séance, je trouvais des groupes en conversations qui cessaient souvent en ma présence. Dans ces causeries il n’y avait rien qui fût dirigé contre moi. Il n’y avait rien de contraire aux principes du parti. Mais l’état d’esprit était celui d’une tranquillisation morale, de la satisfaction de soi-même, d’un contentement trivial. Les gens éprouvaient tout à coup le besoin de se confesser entre eux de ce nouvel état d’esprit, et il est à propos de dire que les bavardages malveillants prenaient là leur large place. Auparavant, ces hommes en auraient éprouvé de la gêne non seulement devant Lénine et moi, mais devant eux-mêmes. Quand la vulgarité se révélait, par exemple dans une parole de Staline, Lénine, sans relever sa tête penchée très bas sur un papier, promenait de côté et d’autre un regard en-dessous, comme pour voir si quelqu’un d’autre que lui avait compris à quel point le propos de Staline était intolérable. En de tels cas, il suffisait d’un bref coup d’oeil ou d’une intonation pour que notre solidarité à Lénine et à moi nous apparût incontestable dans ces jugements psychologiques. Si je n’ai pas pris part aux distractions qui entraient de plus en plus dans les moeurs de la nouvelle sphère dirigeante, ce n’est pas par moralité ; c’est simplement parce que je n’avais pas envie de subir les épreuves du pire ennui. Aller en visite les uns chez les autres, être assidu à des représentations de ballets, assister à des beuveries collectives dans lesquelles on médisait des absents, cela ne me séduisait pas du tout. La nouvelle sphère supérieure sentait que ce genre de vie ne me convenait pas. Elle ne tâchait même pas de m’y engager. C’est pour cette même raison que bien des causeries de groupes cessaient dès que j’apparaissais et que les causeurs se séparaient, un peu confus pour eux-mêmes, avec une certaine hostilité à mon égard. Et cela marqua, si l’on veut, que je commençais à perdre le pouvoir.

Je me borne ici au côté psychologique de l’affaire, laissant à part les dessous sociaux, c’est-à-dire les modifications anatomiques de la société révolutionnaire. En fin de compte, ce sont, bien entendu, ces modifications qui décident. Mais on est obligé de prendre un contact immédiat avec leurs reflets psychologiques. Les événements internes se développaient relativement lentement, facilitant les processus moléculaires de la dégénérescence de la sphère supérieure et ne laissant presque pas de place pour que les deux positions inconciliables pussent s’affronter devant les masses. A cela, il faut encore ajouter que le nouvel état d’esprit resta longtemps et reste encore masqué par des formules traditionnelles. Il n’en était que plus difficile de déterminer jusqu’à quelle profondeur allait le processus de dégénérescence. Le complot de Thermidor, à la fin du XVIIIe siècle, préparé par la marche même de la révolution, avait éclaté d’un seul coup et avait pris la forme d’un dénouement sanglant. Notre Thermidor à nous traîna en longueur. La guillotine fut remplacée, du moins pour un laps de temps qu’on ne saurait déterminer, par le mensonge. La falsification du passé, systématique, organisée selon la méthode de la « chaîne », devint l’instrument d’une transformation de l’armement idéologique du parti officiel. La maladie de Lénine, et l’expectative où l’on se tenait pour le cas où il reviendrait à la direction, créèrent une situation provisoire indéterminée qui dura, avec un intervalle, près de deux ans. Si le mouvement révolutionnaire avait été en période ascendante, les atermoiements auraient profité à l’opposition. Mais la révolution essuyait alors, dans le plan international, défaites sur défaites, et les ajournements profitèrent au réformisme national, fortifiant automatiquement la bureaucratie de Staline contre moi et mes amis politiques. La campagne engagée contre la théorie de la révolution permanente, campagne due à de vrais philistins, à des ignorants, persécution tout simplement bête, provint précisément de ces sources psychologiques. Jacassant devant une bouteille ou revenant d’un spectacle de ballets, tel fonctionnaire content de lui-même, disait à tel autre non moins satisfait : « Trotsky n’a en tête que la révolution permanente. » A cela se rattachent les accusations qui ont été portées contre moi de n’avoir pas le sentiment de l’équipe, d’être un individualiste, un aristocrate. « On ne peut pas tout faire et agir tout le temps pour la révolution ; il faut aussi songer à soi »— cet état d’esprit se traduisait ainsi : « A bas la révolution permanente ! » La protestation élevée contre les exigences théoriques du marxisme et les exigences politiques de la révolution prenaient graduellement, pour ces gens-là, la. forme d’une lutte contre le « trotskysme ». Sous cette enseigne, le petit bourgeois se dégageait dans le bolchevik. Voilà en quoi consista la perte par moi du pouvoir, et ce qui détermina les formes dans lesquelles cette perte eut lieu.

J’ai raconté comment, sur son lit de mort, Lénine avait dirigé son coup contre Staline et ses alliés, Dzerjinsky et Ordjonikidzé. Lénine appréciait hautement Dzerjinsky. Il y eut entre eux un refroidissement lorsque Dzerjinsky comprit que Lénine ne le jugeait pas capable de diriger un travail d’économie. C’est précisément ce qui poussa Dzerjinsky dans la direction de Staline. Alors, Lénine estima nécessaire de frapper sur Dzerjinsky comme sur l’appui de Staline. Quant à Ordjonikidzé, Lénine voulait l’exclure du parti pour avoir démontré des qualités de général-gouverneur. Le billet dans lequel Lénine promettait aux bolcheviks de Géorgie de les soutenir sans réserves contre Staline, Dzerjinsky et Ordjonikidzé, était adressé à Mdivani. Le sort de ces quatre montre le plus clairement quel revirement a été fait par la fraction stalinienne dans le parti. Après la mort de Lénine, Dzerjinsky fut placé à la tête du conseil supérieur de l’économie publique, c’est-à-dire à la tête de toute l’industrie d’Etat. Ordjonikidzé, que Lénine voulait exclure du parti, fut mis à la tête de la commission centrale de contrôle. Staline ne resta pas seulement, malgré Lénine, secrétaire général du parti, mais il obtint de l’appareil des pouvoirs inouïs. Enfin, Boudou Mdivani, avec qui Lénine se solidarisait contre Staline, est actuellement enfermé dans la prison de Tobolsk. Le même « regroupement » a été fait dans toute la direction du parti, du haut en bas. Bien plus : dans tous les partis de l’Internationale sans exception. Entre l’époque des épigones et celle de Lénine, il n’y a pas seulement un abîme idéologique, il y a aussi un changement d’organisation très achevé.

Staline a été l’instrument principal de cette transformation. Il a du sens pratique, de la persévérance, de l’insistance dans la poursuite des buts qu’il s’est assignés. L’étendue de ses vues politiques est extrêmement limitée. Son niveau théorique est tout à fait primitif. Son ouvrage de compilateur, Les Bases du Léninisme, dans lequel il a essayé de payer son tribut aux traditions théoriques du parti, foisonne en erreurs d’écolier. Comme il ne connaît pas les langues étrangères, il est forcé de suivre la vie politique des autres pays uniquement d’après ce qui lui en est rapporté. Par sa formation d’esprit, cet empirique entêté manque d’imagination créatrice. Pour la sphère supérieure du parti (dans les cercles plus larges, on ne le connaissait pas en général) il a toujours paru créé pour jouer des rôles de deuxième et de troisième ordre. Et le fait qu’il joue maintenant le premier rôle est caractéristique, non pas tant pour lui que pour la période transitoire du glissement politique. Déjà Helvétius disait : « Toute époque a ses grands hommes, et, quand elle ne les a pas, elle les invente. » Le stalinisme est, avant tout, le travail automatique d’un appareil sans personnalité au déclin de la révolution...

La calomnie ne peut être une force que si elle correspond à un besoin historique. Je me disais en moi-même : il y a donc quelque chose de changé dans les rapports sociaux ou dans les opinions politiques si la calomnie trouve de si formidables débouchés. Il faut analyser à fond le contenu de la calomnie. Etant alité, j’en avais suffisamment le temps. D’où venait que l’on accusât Trotsky de chercher à « dépouiller le moujik » —formule que les agrariens réactionnaires, les socialistes-chrétiens et les fascistes dirigent toujours contre les socialistes et, d’autant plus, contre les communistes ? D’où venait cette persécution furieuse contre l’idée marxiste de la révolution permanente ? D’où venait cette fanfaronnade nationaliste, la promesse d’édifier le socialisme dans un seul pays ? Quelles étaient les couches de la population qui réclamaient de telles fadaises réactionnaires ? Enfin, d’où venait, et pourquoi, cet abaissement du niveau théorique, cet abêtissement politique ? Je feuillette dans mon lit mes articles d’autrefois et je tombe sur les lignes suivantes, écrites par moi, en 1909, lorsque la réaction stolypinienne battait son plein :

« Lorsque la courbe du développement historique est ascendante, l’opinion publique devient plus pénétrante, plus hardie, plus intelligente. Elle saisit au vol les faits et c’est au vol qu’elle les rattache par le fil de la généralisation... Mais lorsque la courbe politique est en décroissance, la sottise s’empare de l’opinion. Le précieux talent de la généralisation politique disparaît on ne sait où, sans laisser de traces. La sottise devient insolente, montre les dents et se moque de toute tentative de généralisation. Sentant qu’elle a du champ derrière elle, elle commence à instrumenter par ses propres moyens. » Un des principaux moyens qu’elle emploie, c’est la calomnie.

Je me dis : nous passons par une période de réaction. Ce qui a lieu, c’est un déplacement politique des classes, c’est une modification dans la conscience des classes. Après la grande tension, il y a reflux. Jusqu’à quel point ira-t-il ? En tout cas, il n’ira pas jusqu’à l’extrême. Mais nul ne saurait indiquer d’avance la limite. Elle sera déterminée dans la lutte des forces intérieures. Il importe avant tout de comprendre ce qui se passe. Les profonds processus moléculaires de la réaction se font jour. Ils essaient de liquider ou du moins d’affaiblir l’état de dépendance de l’opinion publique à l’égard des idées, des mots d’ordre et des figures vivantes d’Octobre. Voilà le sens de ce qui se passe. Ne tombons pas dans le subjectivisme. Ne faisons pas les capricieux, ne nous vexons pas à constater que l’histoire mène son affaire par des voies compliquées et embrouillées. Comprendre ce qui se passe, c’est déjà assurer à moitié la victoire. Rira bien qui rira le dernier. »

Léon Trotsky

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