Accueil > 14 - TRAVAILLEURS SANS FRONTIERES - WORKERS HAVE NO FRONTIERS AND A WORLD TO (…) > Lénine contre le nationalisme grand-russe

Lénine contre le nationalisme grand-russe

samedi 24 janvier 2026, par Robert Paris

Lénine contre le nationalisme grand-russe

Le nationalisme bourgeois et l’internationalisme socialiste sont des politiques totalement inconciliables, et la politique de Lénine visait à lutter contre le nationalisme, dans le camp du pays oppresseur comme dans le camp du pays opprimé :
« Si un marxiste ukrainien se laisse entraîner par une haine parfaitement légitime et naturelle contre les oppresseurs grands-russes au point de reporter ne serait-ce qu’une parcelle de cette haine, ou même un sentiment d’hostilité sur la culture prolétarienne et l’œuvre prolétarienne des ouvriers grands-russes, il glissera par là même dans le bourbier du nationalisme bourgeois. De même, un marxiste grand-russe glissera dans le bourbier du nationalisme, non seulement bourgeois, mais aussi ultra-réactionnaire, s’il oublie un seul instant la revendication de la complète égalité en droits pour les Ukrainiens ou leur droit de constituer un Etat indépendant. […] Toute tentative d’établir une séparation entre les ouvriers d’une nation et ceux d’une autre […] s’inspire du nationalisme bourgeois, contre lequel il faut lutter sans merci. »

« Considérez la Russie et l’attitude des Grands Russes envers les Ukrainiens. Certes, tout démocrate, pour ne rien dire des marxistes, luttera avec énergie contre les humiliations inouïes dont sont victimes les Ukrainiens et revendiquera à leur profit une entière égalité de droits. Mais ce serait une trahison directe envers le socialisme et une politique à la petite semaine, même du point de vue des « tâches nationales » bourgeoises des Ukrainiens, que de relâcher la liaison et l’alliance actuellement existantes, au sein du même Etat, entre le prolétariat ukrainien et le prolétariat grand russe. »

(« Notes critiques sur la question nationale. » 1913)

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1913/10/vil19131000.htm

« Pour nous, représentants de la nation dominante de l’extrême-est européen et d’une bonne partie de l’Asie, il serait inconvenant d’oublier l’importance considérable qui s’attache à la question nationale - surtout dans un pays que l’on appelle avec juste raison la "prison des peuples" - à un moment où, justement à l’extrême-est de l’Europe et en Asie, le capitalisme éveille à la vie et à la conscience tout un ensemble de nations "nouvelles", grandes et petites ; à un moment où la monarchie tsariste a mis sous les armes des millions de Grands-Russes et d’"allogènes" pour "régler" un ensemble de questions nationales, conformément aux intérêts du conseil de la noblesse unifiée, des Goutchkov et des Krestovnikov, des Dolgoroukov, des Kutler, des Roditchev.

Le sentiment de la fierté nationale nous est-il étranger, à nous, prolétaires grands-russes conscients ? Evidemment non. Nous aimons notre langue et notre patrie ; ce à quoi nous travaillons le plus, c’est à élever ses masses laborieuses (c’est-à-dire les neuf dixièmes de sa population) à la vie consciente de démocrates et de socialistes. Le plus pénible pour nous, c’est de voir et sentir quelles violences, quelle oppression et quelles vexations les bourreaux tsaristes, les nobles et les capitalistes font subir à notre belle patrie. Nous sommes fiers que ces violences aient provoqué des résistances dans notre milieu, dans le milieu des Grands-Russes ; que ce milieu ait produit Radichtchev, les décembristes, les révolutionnaires-roturiers de 1870-1880 ; que la classe ouvrière grande-russe ait créé en 1905 un puissant parti révolutionnaire de masse ; que le moujik grand-russe ait commencé en même temps à devenir démocrate, qu’il ait commencé à renverser le pope et le propriétaire foncier.

Nous nous souvenons qu’il y a un demi-siècle le démocrate grand-russe Tchernychevski, qui consacra sa vie à la cause révolutionnaire, avait dit : "Nation misérable, nation d’esclaves ; de haut en bas, tous sont esclaves." Déclarés ou masqués, les esclaves grands-russes (esclaves par rapport à la monarchie tsariste) n’aiment pas à évoquer ces paroles. Or selon nous, c’étaient des paroles d’amour véritable pour la patrie, d’un amour qui déplore l’absence d’esprit révolutionnaire dans les masses de la population grande-russe. »

(« De la fierté nationale des Grands-Russes », 1914)

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1914/12/vil19141212.htm

« La social-démocratie de Russie a pour tâche essentielle et primordiale de mener un combat impitoyable contre le chauvinisme grand-russe et monarcho-tsariste, et contre les sophismes qu’invoquent pour le défendre les libéraux, les cadets, une partie des populistes et les autres partis bourgeois. Du point de vue de la classe ouvrière et des masses laborieuses des peuples de Russie, le moindre mal serait la défaite de la monarchie tsariste et de ses armées qui oppriment la Pologne, l’Ukraine et nombre d’autres peuples de Russie, et qui attisent la haine nationale afin de renforcer le joug des Grands-Russes sur les autres nationalités et de consolider le pouvoir réactionnaire et barbare de la monarchie tsariste. »

(« Thèses sur la guerre », 1914)

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1914/08/vil19140814.htm

« Le jusqu’auboutisme révolutionnaire est le fruit de la duperie des masses par la bourgeoisie, le fruit de l’aveugle crédulité des paysans et d’une partie des ouvriers ; d’autre part, il exprime les intérêts et la mentalité du petit patron, intéressé jusqu’à un certain point aux annexions et aux profits bancaires, qui garde « pieusement » les traditions du tsarisme, lequel a corrompu les Grands Russes en faisant d’eux les bourreaux d’autres peuples.

La bourgeoisie trompe le peuple en spéculant sur le noble orgueil que lui inspire la révolution ; elle veut faire accroire que le caractère politique et social de la guerre a changé pour la Russie depuis cette étape de la révolution, du fait que la monarchie tsariste a été remplacée par la pseudo république de Goutchkov Milioukov. Et le peuple l’a cru momentanément par suite surtout des vieux préjugés qui l’induisent à penser que les autres peuples de la Russie sont une sorte de propriété ou d’apanage des Grands Russes. Les suites de cette infâme corruption du peuple grand-russe par le tsarisme, qui lui apprenait à considérer les autres peuples comme inférieurs, appartenant « de droit » à la Grande Russie, ne pouvaient disparaître d’emblée. »

(« Les tâches du prolétariat dans notre révolution », 1917)

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/05/vil19170528e.htm

« Soumis aux intérêts du capital russe et de son puissant protecteur et maître, le capital impérialiste anglo français, le plus riche du monde, le nouveau gouvernement, malgré les vœux formulés de la façon la plus précise par le Soviet des députés soldats et ouvriers au nom de l’indéniable majorité des peuples de Russie, n’a rien entrepris de concret en vue de mettre fin au massacre des peuples qui s’entre-tuent pour défendre les intérêts des capitalistes. Il n’a pas même publié les traités secrets de caractère manifestement spoliateur (prévoyant le partage de la Perse, le pillage de la Chine, le pillage de la Turquie, le partage de l’Autriche, l’annexion de la Prusse orientale et des colonies allemandes, etc.) qui lient notoirement la Russie aux forbans du capital impérialiste anglo français. Il a confirmé ces traités conclus par le tsarisme qui, pendant des siècles, a spolié et opprimé plus de peuples que les autres despotes, par le tsarisme qui, non content de l’opprimer, déshonorait et corrompait le peuple grand-russe dont il avait fait le bourreau des autres peuples. »

(« La politique extérieure du nouveau gouvernement », 1917)

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/05/vil19170528b.htm

« Après l’expérience de six mois de la révolution de 1917, on ne peut guère contester que le parti du prolétariat révolutionnaire de Russie, le parti qui travaille en langue grand-russe, doive reconnaître le droit de séparation. Après la conquête du pouvoir, nous reconnaîtrions sans condition et sur-le-champ ce droit à la Finlande, à l’Ukraine, à l’Arménie et à toute nationalité opprimée par le tsarisme (et par la bourgeoisie grand-russe). Mais, d’autre part, nous ne souhaitons nullement la séparation. Nous voulons un Etat aussi grand que possible, une union aussi étroite que possible, un aussi grand nombre que possible de nations qui vivent au voisinage des Grands-Russes ; nous le voulons dans l’intérêt de la démocratie et du socialisme, en vue d’amener à la lutte du prolétariat le plus grand nombre possible de travailleurs de différentes nations. Nous voulons l’unité du prolétariat révolutionnaire, l’union et non la division. Nous voulons l’union révolutionnaire : c’est pourquoi nous ne posons pas comme mot d’ordre l’union de tous les Etats quels qu’ils soient ; car la révolution sociale met à l’ordre du jour l’union des seuls Etats qui sont passés au socialisme ou qui marchent vers le socialisme, les colonies en voie de libération, etc. Nous voulons l’union libre et nous devons par conséquent reconnaître la liberté de séparation (sans liberté de séparation, une union ne saurait être qualifiée de libre). Nous sommes d’autant plus tenus de reconnaître la liberté de séparation que le tsarisme et la bourgeoisie grand-russe ont, par leur oppression, suscité dans les nations voisines une multitude de rancœurs et une méfiance à l’égard des Grands-Russes en général ; cette méfiance, il faut la dissiper par des actes, et non par des paroles.

Mais nous voulons l’union, il faut le dire. Il est si important de le dire dans le programme du parti d’un Etat multinational qu’il vaut la peine de s’écarter de la ligne habituelle, et de faire place à une déclaration. Nous voulons que la république du peuple russe (je serais même enclin à dire, du peuple grand-russe, car ce serait plus juste) attire à elle les autres nations ; mais comment ? Non pas par la force, mais exclusivement par un accord librement consenti. Sinon, l’unité et l’alliance fraternelle des ouvriers de tous les pays est violée. A la différence des démocrates bourgeois, nous posons comme mot d’ordre non pas la fraternité des peuples, mais la fraternité des ouvriers de toutes les nationalités, car nous n’avons pas confiance dans la bourgeoisie de tous les pays, nous la considérons comme notre ennemie. »

(« Pour une révision du programme du parti », 1917)

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/vil19171008.htm

« Je suis fort coupable, je crois, devant les ouvriers de Russie, de n’être pas intervenu avec assez d’énergie et de rudesse dans la fameuse question de l’autonomie, appelée officiellement, si je ne me trompe, question de l’union des républiques socialistes soviétiques.

En été, au moment où cette question s’est posée, j’étais malade, et en automne j’ai trop compté sur ma guérison et aussi sur l’espoir que les sessions plénières d’octobre et de décembre me permettraient d’intervenir dans cette question. Or, je n’ai pu assister ni à la session d’octobre (consacrée à ce problème), ni à celle de décembre ; et c’est ainsi que la question a été discutée presque complètement en dehors de moi.

J’ai pu seulement m’entretenir avec le camarade Dzerjinski qui, à son retour du Caucase, m’a fait savoir où en était cette question en Géorgie. J’ai pu de même échanger deux mots avec le camarade Zinoviev et lui dire mes craintes à ce sujet. De la communication que m’a faite le camarade Dzerjinski, qui était à la tête de la commission envoyée par le Comité central pour « enquêter » sur l’incident géorgien, je n’ai pu tirer que les craintes les plus sérieuses. Si les choses en sont venues au point qu’Ordjonikidzé s’est laissé aller à user de violence, comme me l’a dit le camarade Dzerjinski, vous pouvez bien vous imaginer dans quel bourbier nous avons glissé. Visiblement, toute cette entreprise d’« autonomie » a été foncièrement erronée et inopportune.

On prétend qu’il fallait absolument unifier l’appareil. D’où émanaient ces affirmations ? N’est-ce pas de ce même appareil de Russie, que, comme je l’ai déjà dit dans un numéro précédent de mon journal, nous avons emprunté au tsarisme en nous bornant à le badigeonner légèrement d’un vernis soviétique ?

Sans aucun doute, il aurait fallu renvoyer cette mesure jusqu’au jour où nous aurions pu dire que nous nous portions garants de notre appareil, parce que nous l’avions bien en mains. Et maintenant nous devons en toute conscience dire l’inverse ; nous appelons nôtre un appareil qui, de fait, nous est encore foncièrement étranger et représente un salmigondis de survivances bourgeoises et tsaristes, qu’il nous était absolument impossible de transformer en cinq ans faute d’avoir l’aide des autres pays et alors que prédominaient les préoccupations militaires et la lutte contre la famine.

Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que « la liberté de sortir de l’union » qui nous sert de justification, apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie contre l’invasion du Russe authentique, du Grand-Russe, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu’est au fond le bureaucrate russe typique. Il n’est pas douteux que les ouvriers soviétiques et soviétisés, qui sont en proportion infime, se noieraient dans cet océan de la racaille grand-russe chauvine, comme une mouche dans du lait.

Pour appuyer cette mesure, on dit que nous avons créé les commissariats du peuple s’occupant spécialement de la psychologie nationale, de l’éducation nationale. Mais alors une question se pose : est-il possible de détacher ces commissariats du peuple intégralement ? Seconde question : Avons- nous pris avec assez de soin des mesures pour défendre réellement les allogènes contre le typique argousin russe ? Je pense que nous n’avons pas pris ces mesures, encore que nous eussions pu et dû le faire.

Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que par son irritation contre le fameux « social-nationalisme ». L’irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux. »

« La question des nationalités ou de l’ « autonomie » », 1922)

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1922/12/vil19221231.htm

« J’ai déjà écrit dans mes ouvrages sur la question nationale qu’il est tout à fait vain de poser dans l’abstrait la question du nationalisme en général. Il faut distinguer entre le nationalisme de la nation qui opprime et celui de la nation opprimée, entre le nationalisme d’une grande nation et celui d’une petite nation.
Par rapport au second nationalisme, nous, les nationaux d’une grande nation, nous nous rendons presque toujours coupables, à travers l’histoire, d’une infinité de violences, et même plus, nous commettons une infinité d’injustices et d’exactions sans nous en apercevoir. Il n’est que d’évoquer mes souvenirs de la Volga sur la façon dont on traite chez nous les allogènes : le Polonais, le Tatar, l’Ukrainien, le Géorgien et les autres allogènes du Caucase ne s’entendent appeler respectivement que par des sobriquets péjoratifs, tels « Poliatchichka », « Kniaz », « Khokhol », « Kapkazski tchélovek ».
Aussi l’internationalisme du côté de la nation qui opprime ou de la nation dite « grande » (encore qu’elle ne soit grande que par ses violences, grande simplement comme l’est, par exemple, l’argousin) doit-il consister non seulement dans le respect de l’égalité formelle des nations, mais encore dans une inégalité compensant de la part de la nation qui opprime, de la grande nation, l’inégalité qui se manifeste pratiquement dans la vie. Quiconque n’a pas compris cela n’a pas compris non plus ce qu’est l’attitude vraiment prolétarienne à l’égard de la question nationale : celui-là s’en tient, au fond, au point de vue petit-bourgeois et, par suite, ne peut que glisser à chaque instant vers les positions de la bourgeoisie.
Qu’est-ce qui est important pour le prolétaire ? Il est important, mais aussi essentiel et indispensable, qu’on lui assure dans la lutte de classe prolétarienne le maximum de confiance de la part des allogènes. Que faut-il pour cela ? Pour cela il ne faut pas seulement l’égalité formelle, il faut aussi compenser d’une façon ou d’une autre, par son comportement ou les concessions à l’allogène, la défiance, le soupçon, les griefs qui, au fil de l’histoire, ont été engendrés chez lui par le gouvernement de la nation « impérialiste ».
Je pense que pour les bolchéviks, pour les communistes, il n’est guère nécessaire d’expliquer cela plus longuement. Et je crois qu’ici nous avons, en ce qui concerne la nation géorgienne, l’exemple typique du fait qu’une attitude vraiment prolétarienne exige que nous redoublions de prudence, de prévenance et d’accommodement. Le Géorgien qui considère avec dédain ce côté de l’affaire, qui lance dédaigneusement des accusations de « social-nationalisme », (alors qu’il est lui-même non seulement un vrai, un authentique « social-national », mais encore un brutal argousin grand-russe), ce Géorgien-là porte en réalité atteinte à la solidarité prolétarienne de classe, car il n’est rien qui en retarde le développement et la consolidation comme l’injustice nationale ; il n’est rien qui soit plus sensible aux nationaux « offensés », que le sentiment d’égalité et la violation de cette égalité, fût-ce par négligence ou plaisanterie, par leurs camarades prolétaires. Voilà pourquoi, dans le cas considéré, il vaut mieux forcer la note dans le sens de l’esprit d’accommodement et de la douceur à l’égard des minorités nationales que faire l’inverse. Voilà pourquoi, dans le cas considéré, l’intérêt fondamental de la solidarité prolétarienne, et donc de la lutte de classe prolétarienne, exige que nous n’observions jamais une attitude purement formelle envers la question nationale, mais que nous tenions toujours compte de la différence obligatoire dans le comportement du prolétaire d’une nation opprimée (ou petite) envers la nation qui opprime (ou grande). »

« Quelles sont donc les mesures pratiques à prendre dans la situation ainsi créée ?

Premièrement, il faut maintenir et consolider l’union des républiques socialistes ; il ne peut exister aucun doute sur ce point. Cette mesure nous est nécessaire comme elle l’est au prolétariat communiste mondial pour combattre la bourgeoisie mondiale et pour se défendre contre ses intrigues.

Deuxièmement, il faut maintenir l’union des républiques socialistes en ce qui concerne l’appareil diplomatique. C’est d’ailleurs une exception dans notre appareil d’Etat. Nous n’y avons pas admis une seule personne quelque peu influente de l’ancien appareil tsariste. Dans son personnel les cadres moyens comme les cadres supérieurs sont communistes. Aussi a-t-il déjà conquis (on peut le dire hardiment) le nom d’appareil communiste éprouvé, infiniment mieux épuré des éléments de l’ancien appareil tsariste, bourgeois et petit-bourgeois que celui dont nous sommes obligés de nous contenter dans les autres commissariats du peuple.

Troisièmement, il faut infliger une punition exemplaire au camarade Ordjonikidzé (je dis cela avec d’autant plus de regret que je compte personnellement parmi ses amis et que j’ai milité avec lui à l’étranger, dans l’émigration), et aussi achever l’enquête ou procéder à une enquête nouvelle sur tous les documents de la commission Dzerjinski, afin de redresser l’énorme quantité d’irrégularités et de jugements partiaux qui s’y trouvent indubitablement. Il va de soi que c’est Staline et Dzerjinski qui doivent être rendus politiquement responsables de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe.

Quatrièmement, il faut introduire les règles les plus rigoureuses quant à l’emploi de la langue nationale dans les républiques allogènes faisant partie de notre Union, et vérifier ces règles avec le plus grand soin. I1 n’est pas douteux que, sous prétexte d’unité des services ferroviaires, sous prétexte d’unité fiscale, etc., une infinité d’abus de nature authentiquement russe, se feront jour chez nous avec notre appareil actuel. Pour lutter contre ces abus, il faut un esprit d’initiative tout particulier, sans parler de l’extrême loyauté de ceux qui mèneront cette lutte. Un code minutieux sera nécessaire, et seuls les nationaux habitant la république donnée sont capables de l’élaborer avec quelque succès. Et il ne faut jamais jurer d’avance qu’à la suite de tout ce travail on ne revienne en arrière au prochain congrès des Soviets en ne maintenant l’union des républiques socialistes soviétiques que sur le plan militaire et diplomatique, et en rétablissant sous tous les autres rapports la complète autonomie des différents commissariats du peuple.

Il ne faut pas oublier que le morcellement des commissariats du peuple et le défaut de coordination de leur fonctionnement par rapport à Moscou et autres centres peuvent être suffisamment compensés par l’autorité du Parti, si celle-ci s’exerce avec assez de circonspection et en toute impartialité ; le préjudice que peut causer à notre Etat l’absence d’appareils nationaux unifiés avec l’appareil russe est infiniment, incommensurablement moindre que celui qui en résulte pour nous, pour toute l’Internationale, pour les centaines de millions d’hommes des peuples d’Asie, qui apparaîtra après nous sur l’avant-scène historique dans un proche avenir. Ce serait un opportunisme impardonnable si, à la veille de cette intervention de l’Orient et au début de son réveil, nous ruinions à ses yeux notre autorité par la moindre brutalité ou injustice à l’égard de nos propres allogènes. Une chose est la nécessité de faire front tous ensemble contre les impérialistes d’Occident, défenseurs du monde capitaliste. Là il ne saurait y avoir de doute, et il est superflu d’ajouter que j’approuve absolument ces mesures. Autre chose est de nous engager nous-mêmes, fût-ce pour les questions de détail, dans des rapports impérialistes à l’égard des nationalités opprimées, en éveillant ainsi la suspicion sur la sincérité de nos principes, sur notre justification de principe de la lutte contre l’impérialisme. Or, la journée de demain, dans l’histoire mondiale, sera justement celle du réveil définitif des peuples opprimés par l’impérialisme et du commencement d’une longue et âpre bataille pour leur affranchissement.

BILLET À L. B. KAMÉNEV SUR LA LUTTE CONTRE LE CHAUVINISME DE GRANDE PUISSANCE

Camarade Kaménev, je déclare une guerre à mort au chauvinisme de grande puissance. Aussitôt que je serai délivré de ma maudite dent, je dévorerai avec toutes mes dents saines.

Il faut absolument insister pour que le C.E.C. fédéral soit présidé à tour de rôle par

un Russe
un Ukrainien
un Géorgien, etc.

Absolument !

Le 5 juin 1920

N. Lénine

1. La façon abstraite ou formelle de poser la question de l’égalité en général, y compris l’égalité nationale, est inhérente à la démocratie bourgeoise de par sa nature. Sous le couvert de l’égalité de la personne humaine en général, la démocratie bourgeoise proclame l’égalité formelle ou juridique du propriétaire et du prolétaire, de l’exploiteur et de l’exploité, induisant ainsi les classes opprimées dans la plus grave erreur. L’idée d’égalité, qui n’est en elle-même que le reflet des rapports de la production marchande, devient entre les mains de la bourgeoisie une arme de lutte contre l’abolition des classes, sous le prétexte d’une égalité absolue des personnes humaines. Le sens réel de la revendication de l’égalité se réduit à la revendication de l’abolition des classes.

2. Conformément à son objectif essentiel de lutte contre la démocratie bourgeoise et de dénonciation de ses mensonges et de son hypocrisie, le Parti communiste, interprète conscient du prolétariat luttant pour secouer le joug de la bourgeoisie, doit - dans la question nationale également – mettre au premier plan, non pas des principes abstraits ou formels, mais 1° une appréciation exacte de la situation historique concrète et avant tout économique ; 2° une discrimination très nette entre les intérêts des classes opprimées, des travailleurs, des exploités et l’idée générale des intérêts populaires en général, qui n’est que l’expression des intérêts de la classe dominante ; 3° une distinction tout aussi nette entre les nations opprimées, dépendantes, ne bénéficiant pas de l’égalité des droits, et les nations qui oppriment, qui exploitent, qui bénéficient de l’intégralité des droits, par opposition au mensonge démocratique bourgeois qui dissimule l’asservissement colonial et financier - propre à l’époque du capital financier et de l’impérialisme - de l’immense majorité de la population du globe par une infinie minorité de pays capitalistes avancés et ultra-riches.

3. La guerre impérialiste de 1914-1918 a révélé, de toute évidence, devant toutes les nations et les classes opprimées de l’univers, le caractère mensonger des belles phrases démocratiques bourgeoises, en montrant pratiquement que le traité de Versailles des fameuses démocraties occidentales est une violence encore plus féroce et lâche exercée sur les nations faibles que le traité de Brest-Litovsk imposé par les junkers allemands et le kaiser. La Société des Nations et toute la politique d’après-guerre de l’Entente révèlent cette vérité d’une manière encore plus claire et plus nette, renforçant partout la lutte révolutionnaire, aussi bien du prolétariat des pays avancés que de toutes les masses laborieuses des pays coloniaux et dépendants, hâtant la faillite des illusions nationales petites-bourgeoises sur la possibilité de la coexistence pacifique et de l’égalité des nations en régime capitaliste.

4. Il résulte de ces thèses essentielles qu’à la base de toute la politique de l’Internationale Communiste dans les questions nationale et coloniale doit être placé le rapprochement des prolétaires et des masses laborieuses de toutes les nations et de tous les pays pour la lutte révolutionnaire commune en vue de renverser les propriétaires fonciers et la bourgeoisie. Car seul ce rapprochement garantit la victoire sur le capitalisme, sans laquelle la suppression du joug national et de l’inégalité des droits est impossible.

5. La situation politique mondiale inscrit maintenant à l’ordre du jour la dictature du prolétariat, et tous les événements de la politique mondiale convergent inéluctablement vers le même point central, à savoir : la lutte de la bourgeoisie mondiale contre la République des Soviets de Russie, qui groupe inévitablement autour d’elle, d’une part, les mouvements soviétiques des ouvriers avancés de tous les pays, d’autre part, tous les mouvements de libération nationale des colonies et des nationalités opprimées qu’une expérience douloureuse convainc qu’il n’y a pas pour elles de salut en dehors de la victoire du pouvoir des Soviets sur l’impérialisme mondial.

6. Par conséquent, on ne peut se borner, à l’heure actuelle, à reconnaître ou à proclamer simplement le rapprochement des travailleurs des différentes nations, mais il est indispensable de faire une politique tendant à réaliser l’union la plus étroite de tous les mouvements de libération nationale et coloniale avec la Russie des Soviets, en déterminant les formes de cette union selon le degré de développement du mouvement communiste au sein du prolétariat de chaque pays ou du mouvement de libération démocratique bourgeois des ouvriers et des paysans des pays arriérés, ou des nationalités arriérées.

7. La fédération est la forme transitoire vers l’unité totale des travailleurs des différentes nations. La fédération a déjà démontré son utilité tant dans les rapports de la R.S.F.S.R. avec les autres Républiques soviétiques (de Hongrie, de Finlande, de Lettonie dans le passé ; d’Azerbaïdjan et d’Ukraine actuellement), qu’à l’intérieur même de la R.S.F.S.R. à l’égard des nationalités qui n’avaient auparavant ni existence particulière en tant qu’Etat, ni autonomie (par exemple, les républiques autonomes de Bachkirie et de Tatarie au sein de la R.S.F.S.R., créées en 1919 et 1920) .

8. La tâche de I’Internationale Communiste consiste, sous ce rapport, aussi bien à développer qu’à étudier et vérifier à la lumière de l’expérience ces nouvelles fédérations, créées sur la base du régime et du mouvement des Soviets. Considérant la fédération comme une forme transitoire vers l’unité totale, nous devons nécessairement nous orienter vers une union fédérative de plus en plus étroite, en ayant toujours présent à l’esprit que, premièrement, il est impossible de préserver l’existence des républiques soviétiques, entourées des puissances impérialistes de tout l’univers, infiniment supérieures sur le plan militaire, sans l’union la plus étroite de ces républiques soviétiques ; que deuxièmement, il est indispensable de réaliser une étroite union économique des républiques soviétiques, sans laquelle il serait impossible de restaurer les forces de production détruites par l’impérialisme et d’assurer le bien-être des travailleurs ; que troisièmement, on tend à créer une économie mondiale unique, considérée comme un tout et dirigée selon un plan d’ensemble par le prolétariat de toutes les nations, tendance qui s’est déjà manifestée de toute évidence en régime capitaliste et qui est appelée assurément à se développer et à triompher en régime socialiste.

9. Dans le domaine des rapports à l’intérieur de l’Etat, la politique nationale de l’Internationale Communiste ne peut se borner à une simple reconnaissance, toute formelle, purement déclarative et n’engageant à rien, de l’égalité des nations, dont se contentent les démocrates bourgeois, qu’ils s’avouent franchement tels ou qu’ils se couvrent de l’étiquette de socialistes, comme le font ceux de la IIe Internationale. Non seulement dans toute la propagande et toute l’agitation des partis communistes - à la tribune des parlements comme en dehors d’elle - doivent être inlassablement dénoncées les violations constantes du principe de l’égalité des nations et des garanties des droits des minorités nationales dans tous les Etats capitalistes, en dépit de leurs constitutions « démocratiques », mais il est également indispensable, premièrement, de démontrer sans cesse que seul le régime des Soviets est en mesure d’assurer réellement l’égalité des nations, en réalisant d’abord l’union de tous les prolétaires, puis celle de toute la masse des travailleurs dans la lutte contre la bourgeoisie, et deuxièmement, tous les partis communistes doivent aider directement les mouvements révolutionnaires des nations dépendantes ou ne bénéficiant pas de l’égalité des droits (par exemple, l’Irlande, les Nègres d’Amérique, etc.) et des colonies.

Sans cette dernière condition, particulièrement importante, la lutte contre l’oppression des nations dépendantes et des colonies, de même que la reconnaissance de leur droit à la sécession, ne sont que des enseignes trompeuses, comme c’est le cas dans les partis de la IIe Internationale.

10. La reconnaissance verbale du principe de l’internationalisme, auquel on substitue en fait, dans toute la propagande, l’agitation et le travail pratique, le nationalisme et le pacifisme petits-bourgeois, n’est pas seulement le fait constant des partis de la IIe Internationale ; c’est aussi celui de ceux qui l’ont quittée, et même assez souvent de ceux qui s’intitulent maintenant communistes. La lutte contre ce mal, contre les préjugés nationalistes petits-bourgeois les plus enracinés acquiert d’autant plus d’importance que devient plus actuel chaque jour le problème de la transformation de la dictature du prolétariat de nationale (c’est-à-dire existant dans un seul pays et incapable de déterminer une politique mondiale) en internationale (c’est-à-dire la dictature du prolétariat d’au moins plusieurs pays avancés et susceptible d’avoir une influence décisive sur toute la politique mondiale). Le nationalisme petit-bourgeois appelle internationalisme la seule reconnaissance de l’égalité des nations, et laisse intact (sans parler même du caractère purement verbal de cette reconnaissance) l’égoïsme national, alors que l’internationalisme prolétarien exige : 1° que les intérêts de la lutte prolétarienne dans un pays soient subordonnés aux intérêts de cette lutte à l’échelle mondiale ; 2° que les nations en train de vaincre la bourgeoisie soient aptes et prêtes à accepter les plus grands sacrifices sur le plan national en vue du renversement du capital international,

Ainsi, dans les Etats déjà complètement capitalistes, où existent des partis ouvriers qui forment réellement l’avant- garde du prolétariat, la lutte contre les déviations opportunistes, petites-bourgeoises et pacifistes de la notion et de la politique de l’internationalisme est-elle la première et la plus importante des tâches.

11. Quant aux Etats et nations plus arriérés, où prédominent des rapports de caractère féodal, patriarcal ou patriarcal-paysan, il faut tout particulièrement avoir présent à l’esprit :

1° La nécessité pour tous les partis communistes d’aider le mouvement de libération démocratique bourgeois de ces pays ; et, au premier chef, l’obligation d’apporter l’aide la plus active incombe aux ouvriers du pays dont la nation arriérée dépend sous le rapport colonial et financier ;

2° La nécessité de lutter contre le clergé et les autres éléments réactionnaires et moyenâgeux qui ont de l’influence dans les pays arriérés ;

3° La nécessité de lutter contre le panislamisme et autres courants analogues, qui tentent de conjuguer le mouvement de libération contre l’impérialisme européen et américain avec le renforcement des positions des khans, des propriétaires fonciers, des mollahs, etc. ;

4° La nécessité de soutenir spécialement le mouvement paysan des pays arriérés contre les hobéreaux, contre la grosse propriété foncière, contre toutes les manifestations ou survivances du féodalisme, et de s’attacher à conférer au mouvement paysan le caractère le plus révolutionnaire en réalisant l’union la plus étroite possible du prolétariat communiste d’Europe occidentale avec le mouvement révolutionnaire paysan des pays d’Orient, des colonies et en général des pays arriérés ; il est indispensable, en particulier, de faire tous ses efforts pour appliquer les principes essentiels du régime des Soviets aux pays où dominent des rapports précapitalistes, par la création de « Soviets de travailleurs », etc. ;

5° La nécessité de lutter résolument contre la tendance à parer des couleurs du communisme les courants de libération démocratique bourgeois des pays arriérés ; l’Internationale Communiste ne doit appuyer les mouvements nationaux démocratiques bourgeois des colonies et des pays arriérés qu’à la condition que les éléments des futurs partis prolétariens, communistes autrement que par le nom, soient dans tous les pays arriérés groupés et éduqués dans l’esprit de leurs tâches particulières, tâches de lutte contre les mouvements démocratiques bourgeois de leur propre nation ; l’Internationale Communiste doit conclure une alliance temporaire avec les démocrates bourgeois des colonies et des pays arriérés, mais pas fusionner avec eux, et maintenir fermement l’indépendance du mouvement prolétarien, même sous sa forme la plus embryonnaire ;

6° La nécessité d’expliquer et de dénoncer inlassablement aux larges masses laborieuses de tous les pays, et plus particulièrement des pays arriérés, la duperie pratiquée systématiquement par les puissances impérialistes qui, sous le couvert de la création d’Etats politiquement indépendants, créent en fait des Etats entièrement sous leur dépendance dans les domaines économique, financier et militaire ; dans la situation internationale actuelle, en dehors de l’union des républiques soviétiques, il n’y a pas de salut pour les nations dépendantes et faibles.

12. L’oppression séculaire des peuples coloniaux et faibles par les puissances impérialistes a laissé dans les masses laborieuses des pays opprimés non seulement de la haine, mais également de la méfiance à l’égard des nations oppressives en général, y compris à l’égard du prolétariat de ces nations. L’infâme trahison du socialisme par la majorité des chefs officiels de ce prolétariat en 1914-1919, quand par « défense de la patrie », les social-chauvins camouflaient la défense du « droit » de « leur » bourgeoisie à opprimer les colonies et à piller les pays financièrement dépendants, ne pouvait qu’aggraver cette méfiance parfaitement légitime. D’un autre côté, plus un pays est arriéré, et plus y sont puissants la petite production agricole, le mode de vie patriarcal et l’indigence d’esprit, ce qui confère immanquablement une grande force de résistance aux plus enracinés des préjugés petits-bourgeois, à savoir ceux de l’égoïsme national, de l’étroitesse nationale. Etant donné que ces préjugés ne pourront disparaître qu’après la disparition de l’impérialisme et du capitalisme dans les pays avancés, et après la transformation radicale de toute la base économique des pays arriérés, l’extinction de ces préjugés ne pourra être que très lente. D’où l’obligation, pour le prolétariat communiste conscient de tous les pays, de faire preuve d’une prudence et d’une attention particulières à l’égard des survivances du sentiment national des pays et des peuples opprimés depuis très longtemps, et le devoir, aussi, de faire certaines concessions dans le but de hâter la disparition de cette méfiance et de ces préjugés. Sans un libre effort vers l’union et l’unité du prolétariat, puis, de toutes les masses laborieuses de tous les pays et de toutes les nations du monde, la victoire sur le capitalisme ne peut être parachevée.

(Notes de Lénine, 1922)

Le 10 août 1922, le Bureau politique requit l’Orgbjuro (c’est-à-dire Staline) aux fins de constituer une commission qui préparerait, pour la prochaine session du Comité central, un projet de règlement des relations de la Fédération russe avec les autres Républiques. Lénine était malade et contrôlait de moins en moins les affaires. Les dirigeants étaient visiblement pressés, et peut-être avaient-ils déjà une idée précise des conclusions auxquelles ils allaient aboutir, car la commission était mise sur pied dès le lendemain de la décision du Bureau politique. Sa composition n’est pas sans intérêt. On y trouvait Staline, Kuybytchev, Ordjonikidzé, Rakovsky, Sokolnikov, et probablement aussi Molotov (…) C’est Staline lui-même qui rédigea, de main de maître, la résolution de cette commission, portant sur les relations mutuelles entre la RSFSR et les Républiques indépendantes, projet dit « d’autonomisation » qui prévoyait l’inclusion pure et simple de ces « Républiques indépendantes » dans la Fédération russe en tant que « Républiques autonomes ». Le projet stipulait que le gouvernement de la république russe, son comité exécutif central et son gouvernement constitueraient désormais le gouvernement de l’ensemble. Le texte de Staline fut envoyé pour avis aux Comités centraux des Partis des Républiques (…) La réponse des Géorgiens, elle, était nette : ils étaient contre. La session de leur Comité central du 15 septembre refusa (…) à l’unanimité moins une voix. Elle provoqua la riposte immédiate d’Ordjonikidzé et de son Zakkvajkom, qui adopta aussitôt une résolution favorable au projet de Staline, et mieux encore, usant de sa supériorité dans la hiérarchie du Parti, ordonna au Comité central géorgien de se conformer aux ordre de Staline et de ne pas rendre publiques ses divergences avec Moscou. (…) Staline aurait télégraphié à Mdivani le 29 août 1922 pour lui annoncer que désormais les décisions des instances gouvernementales supérieures de la RSFSR avaient force obligatoire pour toutes les Républiques. (…) Entre temps, Lénine, toujours en convalescence, demanda à Staline des informations sur la marche des travaux de la commission. Il les obtint le 25 septembre (…). La réaction de Lénine ne se fit pas attendre. La lettre qu’il adressait dès le lendemain à Kaménev, son second au sovnarcom (gouvernement), et non pas directement à Staline attirait l’attention de ce dernier sur l’importance de l’affaire et lui demandait de lui accorder une réflexion approfondie. (…) Le mois suivant, dans une lettre, il trouve Staline « un peu trop pressé ». (…) Il faut aboutir, dit-il, à une « Fédération de Républiques jouissant d’une égalité de droits ». Pour mieux garantir cette égalité, il biffe dans le projet de Staline, le paragraphe relatif à l’adhésion des Républiques à la RSFSR, et préconise à la place « une unification formelle conjointement avec la RSFSR dans une Union des Républiques soviétiques de l’Europe et de l’Asie Le gouvernement russe ne sera pas celui de l’Union. (…) Pendant ce temps, Staline se comporte effectivement en homme pressé. (…) Il communique, sans attendre l’avis de Lénine, les résultats de sa commission à tous les membres du Comité central, comme matériel de leur prochaine séance, qui devait avoir lieu le 6 octobre. La lettre de Lénine contenant un projet d’union des Républiques soviétiques n’était à ses yeux qu’une inutile ingérence du « vieux » dans un domaine où lui, commissaire aux Nationalités, s’était acquis une solide réputation (…) Lors des séances du Bureau politique, Staline et Kaménev échangèrent deux brèves notes au sujet du mémorandum de Lénine. Note de Kaménev : « Ilitch part en guerre pour défendre l’indépendance ». Réponse de Staline : « Je pense qu’il faut montrer de la fermeté contre Lénine. » (…) Communiquant le texte de Lénine le 27 septembre aux membres du Bureau politique, Staline y joignit une lettre où il ne cachait pas son opinion et accusait carrément Lénine de « libéralisme national » qui ne manquerait pas d’encourager les séparatismes. ». S’apercevant qu’il serait mis en minorité au Comité central, Staline céda sur toute la ligne et transforma lui-même son projet d’autonomisation en projet d’Union, dans le sens des amendements de Lénine. (…) L’introduction au nouveau projet prétendait en toute sérénité qu’il ne s’agissait que d’une « formulation légèrement modifiée, plus précise » que celle de l’Orgburo, cette dernière ayant été « correcte en principe et pleinement acceptable ». (…) Lénine déclare à Kaménev : « Camarade Kaménev ! Je déclare la guerre, non pas une petite guerre mais une guerre à la vie et à la mort, au chauvinisme grand-russien. Dès que je serai débarrassé de ma maudite dent, je dévorerai de toutes mes dents saines. »

« Donc dès que la santé ira mieux, comme le pensent les médecins, j’irai au combat final contre Staline. Ce dernier va faire en sorte que cela n’arrive jamais…
(...) Grâce à l’autorité de Lénine dont les conceptions semblaient être acceptées de tout le monde, le Comité central adopta le projet dans son ensemble, en confiant à une nouvelle commission le soin d’une élaboration plus détaillée pour la prochaine session. (…) Ordjonikidzé commença à employer les grands moyens. Avec la caution du Secrétariat de Moscou dont il bénéficiait constamment, il éloigna de Géorgie les partisans du Comité central de cette République, en leur ordonnant par voie disciplinaire de quitter leur pays et de se mettre à la disposition du Comité central à Moscou. (…) A bout de patience, désespérant de trouver justice à Moscou, exaspérés par les déportations ordonnées par Ordjonikidzé, les tsékistes géorgiens firent un geste sans précédent : le 22 octobre, ils donnèrent leur démission collective. Ordjonikidzé n’attendait probablement que cette occasion. Son Zakkrajkom nomma immédiatement un nouveau Comité central composé de jeunes hommes incompétents et dociles, qui acceptèrent sans sourciller la Fédération. Le Secrétariat de Moscou s’était empressé d’accepter la démission des anciens tsékistes et les nouvelles nominations. (…) Au cours de ces confrontations, les nerfs d’Ordjonikidzé cessèrent de lui obéir : il frappa un autre membre du Parti, partisan de Mdivani. Cela s’est passé pendant une séance privée chez Ordjoniikidzé. Rykov, adjoint de Lénine et membre du Bureau politique, était présent. (…)

A propos d’Ordjonikidzé, Lénine qui n’a pas encore découvert l’ensemble du plan de Staline, écrit : « Ordjonikidzé n’a pas fait preuve de la souplesse et de la prudence nécessaires dans la conduite de la politique nationale du Parti en Géorgie, il a admis des méthodes administratives, il a pris trop rapidement certaines mesures, il n’a pas toujours tenu compte des opinions et des droits du Comité central du Parti communiste de Géorgie. Il n’a pas non plus montré une maîtrise de soi-même convenable dans ses relations avec le groupe de Mdivani. »

Lénine alors commence à s’inquiéter. Ce serait la lettre du Géorgien Okudjava, tsékiste démissionnaire, accusant Ordjonikidzé d’avoir proféré des menaces contre les communistes de Géorgie, qui l’aurait soudain alarmé. (...) On peut mesurer combien était profonde la différence entre Lénine et Staline en comparant leurs attitudes respectives au sujet de la question nationale. Staline propose une solution aussi simple qu’expéditive, qui cristalliserait et renforcerait la réalité du pouvoir : le gouvernement de la RSFSR n’était-il pas pratiquement celui de l’ensemble des Républiques ? Eh bien, il deviendrait officiellement celui de l’Union. Comment procéder ? On peut lire au paragraphe 6 du projet de Staline : « La présente décision, si elle est confirmée par le Comité central du PCR ne sera pas publiée mais communiquée aux Comités centraux des Républiques pour circuler dans les organes soviétiques, les comités exécutifs centraux, ou les congrès des Soviets desdites Républiques, avant la convocation du congrès panrusse des Soviets, où elle sera déclarée exprimer le vœu de ces Républiques. » Puisque de toute façon c’était le Comité central à Moscou qui décidait et imposait sa décision aux comités centraux nationaux par « directive circulaire », c’est-à-dire par un ordre dont la non-exécution était passible de mesures disciplinaires, puisque la volonté du Comité central devait finalement être solennellement déclarée répondre au souhait des Républiques, le sens du projet de Staline est clair : il s’agissait de faire entériner le fait pour qu’il devienne le droit. Lénine au contraire refuse de prendre en considération la seule efficacité administrative, et cherche à résoudre le problème en appliquant les principes qui étaient les siens depuis des années. Il dit dans sa lettre qu’il veut non pas détruire l’indépendance des Républiques soviétiques, mais créer un nouvel étage dans l’ordonnancement constitutionnel : « une Fédération des Républiques indépendantes ». L’efficacité compte, bien sûr, pour Lénine, et la solution adoptée doit aussi renforcer l’Etat, mais, précisément, l’ensemble de la question des nationalités doit être résolue et non pas supprimée. L’internationalisme ne doit pas être renié au bénéfice du centralisme ; il faut aussi continuer à combattre la puissante tradition d’oppression qui caractérisait l’Etat tsariste.

Lorsqu’il reprend la conduite des affaires en octobre 1922, Lénine ne retrouve ni sa capacité de travail ni son ancienne emprise. Son discours du 20 est confus et visiblement improvisé. (…) Quelques jours après ce discours, alors que de pénibles soupçons commencent à naitre chez Lénine à propos de l’affaire géorgienne, les médecins exigent qu’il réduise considérablement la cadence de son travail. (…) Finalement, il accepte de partir à Gorki se reposer, mais sa participation active à la vie politique se maintient par lettres et coups de téléphone. Il attend impatiemment des nouvelles de Rykov et de Djerzinsky, mais il consacre le meilleur de son temps à l’organisation du travail de ses adjoints, qui sont à présent au nombre de trois : Rykov, Kamenev et Tsjurupa ; il reste constamment en contact avec eux pour fixer par une élaboration collective les modalités des activités du Sovnarkom. La réorganisation du Sovnarkom (conseil des commissaires du peuple ou gouvernement) avec une nouvelle répartition des tâches est visiblement liée dans son esprit à la problématique de la succession. Aussi bien Lénine invite-t-il au début de décembre Trotsly à une nouvelle entrevue au cours de laquelle il lui suggère d’abord la constitution d’un « bloc contre la bureaucratie », c’est-à-dire pratiquement de participer à un comité spécial que l’on instituerait pour mener cette lutte ; il lui propose de devenir un de ses adjoints dans le gouvernement." Moshe Lewin

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1570

Lewin poursuit : « On peut mesurer combien était profonde la différence entre Lénine et Staline en comparant leurs attitudes respectives au sujet de la question nationale. Staline propose une solution aussi simple qu’expéditive, qui cristalliserait et renforcerait la réalité du pouvoir : le gouvernement de la RSFSR n’était-il pas pratiquement celui de l’ensemble des Républiques ? Eh bien, il deviendrait officiellement celui de l’Union. Comment procéder ? On peut lire au paragraphe 6 du projet de Staline : « La présente décision, si elle est confirmée par le Comité central du PCR ne sera pas publiée mais communiquée aux Comités centraux des Républiques pour circuler dans les organes soviétiques, les comités exécutifs centraux, ou les congrès des Soviets desdites Républiques, avant la convocation du congrès panrusse des Soviets, où elle sera déclarée exprimer le vœu de ces Républiques. » Puisque de toute façon c’était le Comité central à Moscou qui décidait et imposait sa décision aux comités centraux nationaux par « directive circulaire », c’est-à-dire par un ordre dont la non-exécution était passible de mesures disciplinaires, puisque la volonté du Comité central devait finalement être solennellement déclarée répondre au souhait des Républiques, le sens du projet de Staline est clair : il s’agissait de faire entériner le fait pour qu’il devienne le droit. Lénine au contraire refuse de prendre en considération la seule efficacité administrative, et cherche à résoudre le problème en appliquant les principes qui étaient les siens depuis des années. Il dit dans sa lettre qu’il veut non pas détruire l’indépendance des Républiques soviétiques, mais créer un nouvel étage dans l’ordonnancement constitutionnel : « une Fédération des Républiques indépendantes ». L’efficacité compte, bien sûr, pour Lénine, et la solution adoptée doit aussi renforcer l’Etat, mais, précisément, l’ensemble de la question des nationalités doit être résolue et non pas supprimée. L’internationalisme ne doit pas être renié au bénéfice du centralisme ; il faut aussi continuer à combattre la puissante tradition d’oppression qui caractérisait l’Etat tsariste.

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2018

Lénine s’oppose au projet de Staline dit d’"autonomisation" qui représente a contrario une intégration forcée des autres républiques et une dictature contre les peuples. Il écrit de mutlples notes et lettres et constate ainsi qu’il a beaucoup moins de poids que par le passé, y compris avec des proches comme Kamenev et Zinoviev. Dans un courrier à Kamenev, il écrit le 26 septembre 1922 : "Camarade Kamenev ! Vous avez sans doute déjà reçu de Staline la résolution de sa commission concernant l’incorporation des Républiques indépendantes à la RSFSR. (...) Staline a accepté de faire une concession, celle de remplacer le terme d’"adhésion" à la RSFSR du paragraphe 1 par "union formelle avec la RSFSR dans le cadre de l’Union des Républiques soviétiques d’Europe et d’Asie. J’espère que le sens de cette concession est clair : nous nous reconnaissons égaux en droit avec la RSS d’Ukraine et entrons avec elle sur un pied d’égalité dans la nouvelle union."

Staline n’est pas caractérisé par Lénine de manière plus obligeante dans cette affaire : "Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que par son irritation contre le fameux « social-nationalisme ». L’irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux. (...) Ici se pose une importante question de principe : Comment concevoir l’internationalisme ? (...) Il faut infliger une punition exemplaire au camarade Ordjonikidzé (je dis cela avec d’autant plus de regret que je compte personnellement parmi ses amis et que j’ai milité avec lui à l’étranger, dans l’émigration), et aussi achever l’enquête ou procéder à une enquête nouvelle sur tous les documents de la commission Dzerjinski, afin de redresser l’énorme quantité d’irrégularités et de jugements partiaux qui s’y trouvent indubitablement. Il va de soi que c’est Staline et Dzerjinski qui doivent être rendus politiquement responsables de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe."

Lénine fut finalement contraint d’écrire aux oppositionnels géorgiens, le 6 mars 1923 :

"Aux camarades Mdivani, Makharadzé et autres, (copie aux camarades Trotsky et Kaménev ).

Chers camarades. Je suis avec vous dans cette affaire de tout mon cœur. Je suis scandalisé par l’arrogance d’Ordjonikidzé et la connivence de Staline et Dzerjinsky. Je prépare des notes et un discours en votre faveur."

Lénine.

Le jour précédent, il avait dicté pour moi la note suivante :

"Cher camarade Trotsky,

Je vous demande instamment de vous charger de la défense de l’affaire géorgienne au Comité central du Parti. Elle est maintenant « poursuivie » par Staline et Dzerjinsky, de sorte que je ne peux pas compter sur leur impartialité. En vérité, c’est tout le contraire ! Si vous acceptez de vous charger de cette défense, je serai tranquille. Si pour quelque raison, vous n’acceptiez pas, veuillez me retourner le dossier. Je considérerai cela comme la marque de votre désaccord. Avec mes meilleurs saluts de camarade."

Lénine.

Lénine contre les manœuvres nationalistes grand-russes de Staline, notamment en Géorgie :

Lénine dans "Discours au onzième congrès du parti bolchevik de mars-avril 1922 :

"Vous, communistes, vous, ouvriers, vous, partie consciente du prolétariat, qui vous êtes chargés de gouverner l’Etat, saurez- vous faire en sorte que l’Etat, dont vous avez assumé la charge, fonctionne comme vous l’entendez ? Nous avons vécu une année, l’Etat est entre nos mains ; eh bien, sur le plan de la nouvelle politique économique, a-t-il fonctionné comme nous l’entendions ? Non. Nous ne voulons pas l’avouer : l’Etat n’a pas fonctionné comme nous l’entendions. Et comment a-t-il fonctionné ? La voiture n’obéit pas : un homme est bien assis au volant, qui semble la diriger, mais la voiture ne roule pas dans la direction voulue ; elle va où la pousse une autre force - force illégale, force illicite, force venant d’on ne sait où -, où la poussent les spéculateurs, ou peut-être les capitalistes privés, ou peut-être les uns et les autres, - mais la voiture ne roule pas tout à fait, et, bien souvent, pas du tout comme se l’imagine celui qui est au volant. (...) Et il faut poser nettement cette question : qu’est-ce qui fait notre force et qu’est-ce qui nous manque ? Le pouvoir politique, nous en avons autant qu’il faut. Il ne se trouvera probablement personne ici pour dire qu’à l’endroit de telle ou telle question pratique, dans telle ou telle institution, les communistes, le Parti communiste n’ont pas suffisamment de pouvoir. Il y a des gens qui ont constamment cette pensée en tête, mais ce sont des gens tournés désespérément vers le passé, qui ne comprennent pas qu’il faut se tourner vers l’avenir. La force économique essentielle est entre nos mains. Toutes les grandes entreprises clés, les chemins de fer, etc., sont entre nos mains. Le bail, si largement qu’il soit pratiqué en certains lieux, ne joue, dans l’ensemble, qu’un rôle minime. C’est, dans l’ensemble, une part tout à fait insignifiante. La force économique dont dispose l’Etat prolétarien de Russie est tout à fait suffisante pour assurer le passage au communisme. Qu’est-ce donc qui manque ? C’est clair : ce qui manque, c’est la culture chez les communistes dirigeants. De fait, si nous considérons Moscou - 4700 communistes responsables - et si nous considérons la machine bureaucratique, cette masse énorme, qui donc mène et qui est mené ? Je doute fort qu’on puisse dire que les communistes mènent. A dire vrai ce ne sont pas eux qui mènent. C’est eux qui sont menés. Il s’est passé là quelque chose de pareil à ce qu’on nous racontait dans notre enfance, aux leçons d’histoire. Il arrive, nous enseignait-on, qu’un peuple en subjugue un autre, et alors le peuple qui a subjugué est un peuple conquérant, et celui qui a été subjugué est un peuple vaincu. Voilà qui est simple et compréhensible pour chacun. Mais qu’advient-il de la culture de ces peuples ? Cela n’est pas si simple. Si le peuple conquérant est plus cultivé que le peuple vaincu, il lui impose sa culture. Dans le cas contraire, il arrive que c’est le vaincu qui impose sa culture au conquérant. Ne s’est-il pas produit quelque chose de pareil dans la capitale de la R.S.F.S.R. et n’est-il pas arrivé ici que 4700 communistes (presque toute une division, et des meilleurs) ont été soumis à une culture étrangère ? Il est vrai qu’on pourrait, ici, avoir l’impression d’un niveau culturel élevé chez les vaincus. Erreur. Leur culture est misérable, insignifiante. Mais, tout de même, elle est supérieure à la nôtre. Si piètre, si misérable qu’elle soit, elle surpasse celle de nos communistes responsables, parce que ceux-ci ne savent pas suffisamment diriger. Les communistes qui se mettent à la tête des institutions - parfois des saboteurs les y poussent habilement, à dessein, pour se faire une enseigne -, se trouvent souvent dupés. Aveu très désagréable. Ou, tout au moins, pas très agréable. Mais il faut le faire, me semble-t-il, car c’est là, à présent, le nœud de la question. C’est à cela que se ramène, selon moi, la leçon politique de l’année, et c’est sous ce signe que la lutte se déroulera en 1922.

Les communistes responsables de la R.S.F.S.R. et du Parti communiste de Russie sauront-ils comprendre qu’ils ne savent pas diriger ? Qu’ils s’imaginent mener les autres, alors qu’en réalité c’est eux qu’on mène ? S’ils arrivent à le comprendre, ils apprendront certainement à diriger, car c’est possible. Mais, pour cela, il faut étudier, or, chez nous, on n’étudie pas. On lance à tour de bras ordres et décrets, et le résultat n’est pas du tout celui que l’on souhaite. (...)

Bâtir la société communiste par les mains des communistes est une idée puérile s’il en fut. Les communistes sont une goutte dans l’océan, une goutte dans l’océan populaire. Ils ne sauront conduire le peuple dans leur voie qu’à la condition de la tracer d’une façon juste non pas seulement du point de vue de l’orientation historique mondiale. "

Lénine a trop insisté pour que Staline puisse lui refuser le dossier (de l’affaire géorgienne) sans être couvert par le Bureau politique (…) Fotéva, sans préciser davantage ses sources, rapporte un échange de messages entre Kaménev et Staline au cours de la séance du Bureau :

Kaménev : « Puisque Vladimir Ilyich insiste, je crois qu’il serait encore plus mauvais qu’on lui refuse. »

Staline : « Je n’en sais rien ; qu’il fasse comme bon lui semble. »
(…) Le Bureau passe outre et décide de faire parvenir le dossier à Lénine, sans comprendre au juste ce qu’il compte en faire. Lénine voulait tout simplement vérifier les faits par ses propres soins. Dans cette intention, il constitua une commission d’enquête privée, composée de Gorbunov, son chargé d’affaires au S.N.K. et de ses secrétaires Fotiéva et Glasser. Les premières questions que cette commission devait tirer au clair – d’autres viendront au fur et à mesure que l’étude du dossier avancera – étaient les suivantes :

« 1) Pourquoi l’ancien Comité central géorgien était-il accusé de déviationnisme ?

2) Que leur reproche-t-on comme infraction à la discipline ?

3) Pourquoi le Zakkrajkom (aux mains d’Ordjonikidzé et Dzerjinsky) est-il accusé de répression à l’égard du C.C. géorgien ?

4) Les moyens physiques de l’oppression ?

5) La ligne du C.C. du Parti communiste de russie en l’absence de Vladimir Ilyich et en sa présence.

6) Avec qui la commission est-elle entrée en relations ? A-t-elle enquêté sur les seules accusations portées contre le C.C. géorgien, ou bien également sur celles portées contre le Zakkrajkom ? (…)

Le 14 février, de nouvelles indications sont données par Lénine à la commission, qui dénotent son état d’esprit et sa résolution à ne rien laisser dans l’ombre :

« Trois éléments :

1) Il n’est pas permis de frapper quelqu’un ;

2) Des concessions sont indispensables ;

3) On ne peut pas comparer un petit Etat avec un grand

4) Est-ce que Staline savait l’incident (Ordjonikidzé a frappé un militant) ? Pourquoi n’a-t-il pas réagi ?

(…) Il donne l’ordre suivant :

« Directive de Vladimir Ilyich : faire devant Solz allusion à l’idée que Vladimir Ilyich est du côté des plus faibles. Faire comprendre à quelqu’un parmi les offensés qu’il prend leur parti. »

(…) Il appela Voloditcheva vers midi le 5 mars et dicta deux lettres. La première, hautement secrète, et écrite sur un ton affectueux bien rare chez Lénine, était destinée à Trotsky et le contenu devait lui en être communiqué sur le champ. Le voici :

« Je vous prie avec insistance de vous charger de la défense de l’affaire géorgienne au Comité central du Parti. Cette affaire se trouve actuellement sous la « persécution » de Staline et de Dzerjinsky, et je ne puis pas me fier à leur impartialité ; c’est le contraire qui est vrai. Si vous consentez à entreprendre la défense, je pourrai alors être rassuré ; si vous ne consentiez pas, pour une raison quelconque, rende-moi alors le dossier, j’y verrai le signe de votre désaccord.
Avec mon meilleur salut de camarade,
Lénine. »
(…)

Schématiquement, on pourrait résumer la partie la plus explicite du legs de Lénine en ces trois commandements :
1°) Donnez un coup de frein au nationalisme, particulièrement au nationalisme russe, combattez ce chauvinisme de grande puissance que tous les bras de la machine gouvernementale tendent à servir ; veillez à l’éducation internationaliste des peuples de Russie.

2°) Combattez la bureaucratie inculte, gaspilleuse et génératrice d’oppression, combattez-la à tous les échelons, y compris dans le sommet du Parti ; luttez pour une administration efficace de l’Etat.

3°) Déposez Staline.

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2018

Trotsky aussi en 1923 sur le nationalisme grand-russe :

« Par quelles mesures et quelles mèthodes d’action, par quelle approche, pouvons-nous maintenir et consolider le pouvoir de la classe ouvrière dans un territoire où vivent, l’une à côté de l’autre, de nombreuses nationalitès, avec un noyau central grand-russe qui a jouè auparavant le rôle d’une grande puissance parmi ces nationalitès tout en reprèsentant moins de la moitiè de la population globale de l’Union ?

C’est justement dans le processus de dèveloppement de la dictature du prolètariat, dans notre activitè de construction de notre État dans sa totalitè et dans notre lutte quotidiènne pour maintenir et renforcer le pouvoir ouvrier, que nous devons faire face maintènant, avèc plus d’urgence que jamais, à la question nationale dans toute sa rèalitè vivante et ses manifestations quotidiènnes concrètes sur le terrain de l’État, de l’èconomie, de la culture et de la vie quotidiènne.

C’est justement dans l’intèrêt de la dictature du prolètariat que, dans la pratique, nous nous engageons maintenant de plus en plus dans la question nationale (et nous devrons le faire encore davantage dans le futur). Seuls des gens qui ne comprènnent pas la signification des « Facteurs nationaux dans l’État et le Parti » [note : Il s’agit du titre de la résolution du XIIe congrès en discussion. Cette résolution avait été rédigée par Staline et son intitulé exact était : « Les Facteurs nationaux dans l’édification du Parti et de l’État ».], pour reprendre le titre de la rèsolution de notre congrès, peuvent prèsènter les choses comme tu le fais. En tous cas, tous ceux qui adoptent une attitude nihiliste et de mèpris face à la question nationale, utilisèront avec plaisir ta formule. Il est très facile de tourner le dos auxrevendications et aux intèrêts des petites nationalitès autrefois opprimèes et notamment celles qui sont arrièrèes et composées principalement de paysans, surtout lorsqu’une telle indiffèrence paresseuse peut se cacher dèrrière dès généralités sur l’internationalisme, la dictature du prolétariat qui serait plus importante que toute question nationale…

Si un communiste sur place ferme les yeux face à la question nationale dans toute son ampleur et commence à lutter contre le nationalisme (ou, souvent, ce qui semble être nationaliste) par des méthodes sommaires et simplistes, un refus intolèrant, la persècution, la dènonciation, etc., il pourra, peut-être, regrouper autour de lui des jeunes rèvolutionnaires actifs et de « gauche », subjectivement fidèles à l’internationalisme, mais il ne nous assurera jamais un lien durable et solide avec les masses paysannes indigènes. »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1923/05/dialogue_question_nationale.pdf

Lire aussi :

Léon Trotsky

La question ukrainienne

22 avril 1939

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1939/04/lt19390422b.htm

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.