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Des témoignages sur l’origine de la légende du « Trotskisme »

vendredi 13 décembre 2024, par Robert Paris

Propagande stalinienne antitrotskyste

Le terme de « trotskisme » viendrait de Milioukov, dirigeant du parti KD, dénonçant en 1905 le rôle de Trotski dans le Soviet. Il a été également été utilisé dans les débats du POSDR avant 1917. Mais son usage massif vient des zinoviévistes et des staliniens dans les années 1920. Tout en se réclamant de Lénine, ils laissent entendre que Trotski avait des idées opposées à celui-ci et contre-révolutionnaires. En 1929, la Pravda titre sur « Mister Trotski au service de la bourgeoisie britannique ». L’Internationale Communiste stalinisée de son côté affirme que « la lutte contre le trotskisme est aujourd’hui l’une des plus importantes tâches de tout le mouvement ouvrier international », et qu’« à l’heure actuelle, toutes les conditions pour écraser la vermine trotskiste existent ».

Dans les années 1930, la propagande stalinienne se fit encore plus grossière et n’utilisait plus que le terme d’« hitléro-trotskistes » pour condamner ses opposants. En France, le PCF et L’Humanité applaudissent à ces consignes. En 1935, L’Humanité exige la mise hors la loi des trotskistes en France, et ne parle désormais plus que des « hitléro-trotskistes au service de l’étranger ». L’apothéose est atteinte avec les procès de Moscou, où Vychinski parle des « bandits trotskistes, vulgaires mouchards et espions » ; affirme que « le trotskisme contre-révolutionnaire est devenu depuis longtemps déjà le pire détachement d’avant-garde du fascisme international », « converti en une des succursales des SS et de la Gestapo »...

Tous les partis communistes épurent leurs rangs, et tout militant critique peut se voir étiqueté de « trotskiste », exclu et diffamé, et souvent molesté. Il devient de plus en plus difficile pour les militants trotskistes de militer, et en particulier dans les entreprises, situation qui perdurera dans les décennies de Guerre froide.

Deux mythes sur le trotskysme

Les calomnies des staliniens contre Trotski et le trotskysme stigmatisent essentiellement deux aspects : la prétendue haine de Trotski pour la paysannerie d’une part, et son prétendu aventurisme putschiste et gauchiste d’autre part. Aujourd’hui, les staliniens ne croient plus guère aux théories qui font de Trotski un agent de la Gestapo ou de l’Intelligence Service britannique ; en revanche, les accusations plus "politiques" contre Trotski peuvent encore, elles, trouver de l’écho.

Haine de la paysannerie

Trotski pensait, comme la plupart des marxistes, que « l’histoire du capitalisme est l’histoire de la subordination de la campagne à la ville »[1] et que la classe ouvrière devait jouer un rôle déterminant. Dans la Russie semi-féodale et majoritairement paysanne, les marxistes, y compris Lénine et les bolchéviks, pensaient qu’il faudrait d’abord une révolution démocratique-bourgeoise, qui repose sur la force de la paysannerie. Trotski a été accusé, en raison de sa théorie de la révolution permanente qui donne un rôle dirigeant à la classe ouvrière, de sous-estimer le potentiel de la paysannerie. Ces accusations ressortent en particulier fin 1923 à des fins polémiques[2]. Cela est renforcé par le fait qu’à ce moment-là Trotski défendait qu’il était urgent de développer en priorité l’industrie (pour renforcer la classe ouvrière et également pour résoudre la crise des ciseaux). Pourtant Trotski n’a quasiment pas eu la moindre divergence pratique avec Lénine et la direction bolchévique en Octobre et après sur la question paysanne. Il était convaincu de la nécessité de s’allier à la paysannerie et a largement réalisé cette alliance dans la pratique en dirigeant l’Armée rouge, armée majoritairement paysanne. Trotski fut également un des premiers à défendre une nouvelle politique économique plus favorable à la paysannerie en 1920, ce que le comité central refuse alors. Et il s’opposera aux collectivisations forcées dans les campagnes menées par Staline en 1928.

Aventurisme et gauchisme

Trotski ne se conduisit jamais de façon aventuriste : contre l’avis de Lénine, il s’opposa à la campagne de Pologne en 1920 ; il s’opposa aussi aux tentatives révolutionnaires avortées des communistes allemands en 1921 et 1923. Ce que les staliniens appellent « aventurisme », c’est tout ce qui dépasse leur horizon devenu réformiste à force de collaborer avec différents partis ou État bourgeois.


Léon Trotsky

Des témoignages sur l’origine de la légende du « Trotskisme »

3 janvier 1928

Tels sont les témoignages que j’ai pu recueillir à Moscou. Ils ne font que mettre crûment en lumière ce que les camarades mieux informés comprenaient déjà clairement avant de les connaître.

La légende du « trotskysme » qui fut créée, détruite et de nouveau reconstituée par les seuls et mêmes hommes, suivant les besoins du moment, nous amène à examiner une autre question plus générale : celle des méthodes à admettre dans la lutte politique au sein du parti révolutionnaire. Il n’est pas rare d’entendre dire par des représentants de la majorité actuelle (naturellement dans une conversation privée) :

« Il va de soi que nous savons très bien que l’Opposition n’a rien de commun avec le menchevisme. Mais il s’agit de deux groupes luttant pour le pouvoir, il faut donc de puissants moyens. »

Les maquignons qui sont maintenant dans l’appareil croient qu’une telle façon d’aborder les questions idéologiques est tout à fait réaliste et même véritablement bolchevique. Elle est pourtant profondément imprégnée de cynisme. L’idéologie est dans la lutte de classes une arme tranchante : elle se venge cruellement de ceux qui en abusent. Les cadres du parti se sont formés au cours d’années et de dizaines d’années, sur la base des thèses du marxisme contrôlées par l’expérience de la vie et de la lutte. Abuser des valeurs idéologiques, falsifier les théories, transformer les mots de « menchevisme », de « social-démocrate » etc. en injures vides de sens, tout cela sape inévitablement les bases de la vie du parti, détruit les liens d’idées, démoralise les cadres, désoriente les masses.

Nous ne reconnaissons pas l’existence d’une morale abstraite au-dessus de la réalité, des classes et des intérêts de celles-ci. Mais cela ne signifie nullement que nous ne reconnaissons l’existence d’aucune morale. Ce que l’on peut et ce que l’on ne peut pas faire est déterminé par les intérêts historiques du prolétariat et non par les besoins actuels de l’appareil – ou de la poignée de ceux qui le dirigent.

Il suffit de se représenter clairement, un instant seulement, le jeu répugnant de saute-mouton pratiqué dans le domaine des idées à propos du « trotskysme ». Il n’en a même pas été question entre 1917 et 1923. Pour nous en tenir à l’essentiel, c’est pendant cette période qu’a été élaboré le programme du parti, qu’a été fondée l’Internationale communiste, qu’ont été constitués ses cadres et établis ses documents principaux, parmi lesquels les thèses du Programme et les Manifestes de l’Internationale communiste. En 1923, après que Lénine ait été écarté de toute activité, de sérieuses divergences de vue sont apparues dans le noyau principal du comité central et ces divergences se sont développées, dans le cours des quatre années suivantes, autour de deux lignes de conduite irréconciliables. Le spectre du trotskysme a été lancé sur la scène en 1924 après une soigneuse préparation en coulisses. Zinoviev et Kamenev étaient les inspirateurs de cette campagne. Ils étaient à la tête de ce qu’on appelait à l’époque « la vieille garde bolchevique ». En face, le prétendu « trotskysme ». Mais le noyau des soi-disant « léninistes » scissionne en 1925. Quelques mois plus tard, Zinoviev et Kamenev ont été obligés de reconnaître que le noyau principal de l’Opposition de 23, les prétendus « trotskystes » avaient eu raison dans les questions essentielles sur lesquelles il y avait eu des divergences. Cet aveu est le plus cruel des châtiments encourus par les abus scandaleux commis dans le domaine théorique.

Mais il y a plus : bientôt Zinoviev et Kamenev sont eux-mêmes catalogués comme « trotskystes ». Il est difficile d’imaginer plus implacable ironie du hasard. Zinoviev et Kamenev s’unissent aux dirigeants de l’Opposition de 1923 dans un groupe parfaitement fondé à se dénommer gauche prolétarienne du parti ou bolcheviks-léninistes (Opposition) en opposition au groupe opportuniste Staline, Rykov, Boukharine. Le 15e congrès n’a rien changé à la ligne politique de la majorité ; au contraire, il l’a renforcée. Il a condamné l’Opposition et l’a exclue du parti. Pour Zinoviev et Kamenev, c’est apparu suffisant pour dissimuler le danger de Thermidor et tenter en revanche de ressusciter le fantôme du trotskysme. Il ne serait pas surprenant que Zinoviev se mette à rédiger une brochure contre le danger trotskyste et que Kamenev se mette à faire référence à ses discours et articles de 23-24.

Le manque de principes porte en lui son châtiment. Il se brise contre les faits, sape la confiance et en fin de compte se ridiculise.

Des individualités, même aussi considérables que Zinoviev et Kamenev, viennent et passent. La ligne politique, elle, demeure.

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