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Belfast : la colère est réelle, la cible est fausse
jeudi 20 août 2026, par ,
Belfast : la colère est réelle, la cible est fausse
À propos des émeutes anti-immigrés de juin 2026 et de ce que la presse ouvrière n’ose pas dire
La semaine du 8 juin 2026, Belfast a connu une série d’attaques contre des étrangers. Le déclencheur : l’agression au couteau d’un homme, Stephen Ogilvy, qui a perdu un œil. L’auteur présumé, Hadi Alodid, est un réfugié soudanais de trente ans, inculpé de tentative de meurtre. Dès le lendemain, des groupes ont incendié des logements, des voitures et des commerces dans plusieurs quartiers populaires ; des familles ougandaises, roumaines, turques, ukrainiennes ont dû fuir. L’agitateur d’extrême droite Tommy Robinson a appelé à manifester, relayé auprès de ses 240 millions d’abonnés par Elon Musk, qui exhortait à des actions « répétées et bruyantes ». Le 13 juin, quelque 20 000 personnes manifestaient contre le racisme à Belfast, bien plus nombreuses que les émeutiers.
Jusqu’ici, les faits. La presse ouvrière les rapporte correctement. Mais elle s’arrête là où l’analyse devrait commencer. Lutte ouvrière conclut justement que cette vague ne refluera que si la classe ouvrière intervient pour ses propres intérêts — mais reste dans l’abstraction, et désigne « le magnat raciste » comme si tout tenait à la malveillance d’individus. À l’autre bord, l’antiracisme citoyen, celui dont vit une certaine gauche radicale, fait pire : il explique aux travailleurs autochtones que tout ce qu’ils ressentent n’est qu’intoxication, pur fantasme entretenu d’en haut. C’est faux, c’est méprisant, et c’est exactement ce qui livre ces travailleurs à l’extrême droite.
Un prolétariat déclassé, pas une avant-garde fasciste
Premier fait que la droite occulte autant que la gauche bien-pensante : qui sont les émeutiers ? Après les grandes émeutes anglaises de l’été 2024, le rapport de l’inspection des polices, publié en mai 2025, a établi que les participants étaient très majoritairement des locaux, et que leur violence était sans rapport déterminant avec une idéologie politique constituée. Autrement dit, ce ne sont pas des bataillons fascistes organisés : c’est une fraction du prolétariat autochtone, déclassée et furieuse.
L’Irlande du Nord en offre la forme concentrée. Les quartiers qui s’embrasent sont de tradition unioniste — ces bastions ouvriers protestants dont l’identité s’est forgée, pendant un siècle, sur une base matérielle précise. Les chantiers navals de Harland and Wolff, le textile, l’ingénierie lourde réservaient l’emploi qualifié aux protestants, reléguant les catholiques au sous-emploi. Cette segmentation confessionnelle du marché du travail fut le ciment réel de l’unionisme ouvrier : un privilège étroit, mais bien réel.
Or cette base a été liquidée. Harland and Wolff, qui employait plus de dix mille hommes dès 1900 et des dizaines de milliers à son sommet, a fait faillite en septembre 2024 — la deuxième en cinq ans — avant d’être racheté en janvier 2025 par Navantia, le constructeur naval d’État espagnol : un millier d’emplois subsistent, répartis sur quatre sites, sous perfusion d’un contrat militaire de la Royal Navy. La citadelle qui fondait le privilège protestant survit en appendice d’un capital d’État étranger vivant de commandes de guerre. Le privilège matériel a disparu ; reste l’habitus identitaire, désormais sans contenu économique. Les accords de paix de 1998 n’y ont rien changé : ils ont gelé l’antagonisme confessionnel dans des institutions de partage du pouvoir sans jamais toucher à la structure de classe. La « paix » fut une dépolitisation. La xénophobie de 2026 n’est pas un mal importé : c’est la reconversion d’un appareil identitaire préexistant vers une nouvelle cible. L’objet change, la machine reste.
Ce que la classe dirigeante fabrique réellement
La classe dirigeante ne se contente pas de manipuler une colère imaginaire. Le communautarisme — la gestion de la société en blocs ethniques séparés — n’est pas un complot : c’est le mode de gestion que la bourgeoisie a objectivement adopté à mesure que la défaite du mouvement ouvrier laissait la « communauté » remplacer la classe comme catégorie d’encadrement. Mais ce mode de gestion fabrique des griefs parfaitement réels, dont les effets diviseurs sont ensuite exploités — par l’extrême droite dans la rue, par l’État dans sa politique. Prenons les trois griefs que l’extrême droite brandit, et passons-les au crible.
Le logement. « On nous expulse pour loger des migrants », entend-on. Sous cette forme, c’est faux : le prestataire Serco confirme ne pas évincer de locataires en place, les demandeurs d’asile n’ont pas accès au logement social, et les réfugiés, une fois leur statut obtenu, passent par la même liste d’attente que tout le monde, sans priorité. Mais il y a un noyau réel : pour loger les demandeurs d’asile, l’État réquisitionne hôtels et logements privés, ce qui retire effectivement de l’offre et fait monter les prix dans des zones déjà sinistrées. La phrase juste n’est pas « on me jette dehors pour un migrant », c’est : l’État capte une partie du parc pour gérer dans l’urgence une crise du logement qu’il a lui-même créée, et c’est le travailleur local qui paie la pénurie. La preuve que le migrant n’y est pour rien : même si l’immigration tombait à zéro, la construction resterait très en deçà des besoins, tant le déficit accumulé en une décennie est massif. Le vrai coupable n’est pas le réfugié, c’est la financiarisation du logement et l’austérité.
Les services publics. « Ils ont droit à des soins et des aides qu’on nous refuse. » Ici, ce n’est pas exagéré, c’est inversé. Les demandeurs d’asile ne peuvent pas toucher les prestations courantes pendant l’examen de leur dossier ; leur allocation est de 9,95 livres par semaine en hôtel — environ 1,42 livre par jour — et il leur est interdit de travailler, sauf dérogation rarissime après un an d’attente, sur une courte liste de métiers en pénurie. L’accès gratuit au généraliste qu’on leur reproche est le même que pour tout résident, et les déboutés voient même cet accès se dégrader. Le système britannique est plus restrictif que celui de la plupart de ses voisins européens. Quant aux « iPhones gratuits » et aux « 2 000 livres à l’arrivée », ce sont de pures inventions. Le mécanisme idéologique est ici à nu : on attribue au plus démuni de tous un privilège imaginaire, pour masquer la dégradation réelle du service public de santé — un NHS étranglé par l’austérité, des listes d’attente interminables — qui frappe tout le monde. Le travailleur qui n’obtient pas de rendez-vous médical a un grief réel ; on lui désigne pour coupable un réfugié qui survit avec 1,42 livre par jour.
La justice. C’est le cas le plus instructif. En mars 2025, une directive du Sentencing Council recommandait aux juges de demander plus systématiquement un rapport préalable au prononcé de la peine pour les prévenus issus de minorités ethniques. Le motif invoqué était réel : ces prévenus sont statistiquement plus exposés à la prison ferme que les Blancs. Mais l’effet, dénoncé aussitôt, l’était tout autant : un tel rapport tendant à alléger la peine, encourager à le demander pour les seuls non-Blancs revient à instaurer, sans le dire, un traitement différencié selon la couleur. Fait notable, que ni la droite ni la gauche communautariste n’aiment rappeler : c’est le gouvernement travailliste lui-même qui s’y est opposé, au nom de l’égalité devant la loi, et l’a fait bloquer par une loi d’urgence avant son entrée en vigueur. Ici, le grief populaire d’une « justice à deux vitesses » n’est pas un fantasme : l’institution judiciaire a réellement voulu et adopté ce dispositif — il a fallu une loi pour l’arrêter.
L’affaire Nowak : quand la victime refuse qu’on l’instrumentalise
Un cas a cristallisé tout cela, quelques jours avant Belfast. Le 3 décembre 2025, à Southampton, Henry Nowak, étudiant de dix-huit ans, est tué de cinq coups de poignard par Vickrum Singh Digwa, vingt-trois ans. L’arme, une dague de vingt et un centimètres, était portée par Digwa au titre de sa foi sikhe — et ce point, contrairement à ce que l’on entend parfois en sens inverse, n’est pas une invention : l’objet qui a tué relevait bien d’une tolérance religieuse. Mais le scandale réel est ailleurs. Le frère du meurtrier a appelé la police en accusant faussement Nowak de l’avoir agressé et insulté, affirmant qu’il n’avait pas été poignardé. Les policiers ont alors menotté Nowak, mourant, qui répétait qu’il ne pouvait plus respirer. La vidéo de cette arrestation, publiée après le procès, a soulevé une vague d’indignation et provoqué un débat au Parlement.
L’extrême droite s’en est emparée comme de la preuve d’une « police à deux vitesses » favorable aux minorités. Or les faits démentent cette lecture point par point. Digwa a été reconnu coupable de meurtre et condamné à la perpétuité, assortie de vingt et un ans de sûreté ; sa mère a été condamnée pour avoir dissimulé l’arme ; et loin d’un quelconque laxisme, la Solicitor General a renvoyé la peine devant la Cour d’appel au motif qu’elle était trop clémente. L’exemption religieuse n’a valu au meurtrier aucune indulgence sur le meurtre lui-même. Le grief réel, ici, ne porte pas sur « les sikhs » — il porte sur une police qui menotte un mourant sur la foi d’une dénonciation mensongère. C’est un scandale d’institution, pas de communauté.
Deux faits achèvent de ruiner la récupération. D’abord, Henry Nowak était lui-même de filiation polonaise, double national britannique et polonais : le « martyr autochtone » brandi par les nationalistes était un enfant de l’immigration. Ensuite, et surtout, son père a refusé que la mort de son fils serve cette cause. Tout en dénonçant un traitement policier « inhumain et dégradant », Mark Nowak a déclaré ne pas vouloir qu’on s’en serve pour « créer davantage de division, de haine ou de tension », et a repris les mots du procureur : « Ce n’est pas une affaire de racisme, c’est une affaire de meurtre. » Celui qui aurait le plus de titres à la colère raciale la refuse. C’est exactement la ligne de partage : le grief contre la police est juste, son détournement ethnique est un mensonge — et c’est la victime elle-même qui le dit.
Le détournement : l’extrême droite ramasse ce que l’État a semé
Logement, services publics, justice, et jusqu’à l’affaire de Southampton : partout la même structure. Un mécanisme matériel bien réel, et une forme idéologique fausse qui désigne le mauvais coupable. Et c’est précisément parce que le grief de départ est réel que le mensonge prend si bien. On ne trompe pas durablement des gens avec une colère qui n’existe pas. L’extrême droite n’est pas forte parce qu’elle invente des problèmes : elle est forte parce qu’elle est souvent la seule à les nommer — pour leur donner aussitôt une explication mensongère et un exutoire criminel.
C’est là qu’opère le retournement. Le travailleur dépossédé de logement, de soins, de justice égale ne se retourne pas contre l’État qui l’a dépossédé, mais contre le demandeur d’asile qui touche 1,42 livre par jour et n’a pas le droit de travailler — c’est-à-dire contre une victime du même système. L’opération idéologique parfaite consiste à faire accuser une victime par une autre, pour que l’État et le capital restent hors de cause.
Le scandale des réseaux d’exploitation sexuelle de Rotherham, Rochdale ou Telford le démontre cruellement. Des milliers de filles, presque toutes issues de la classe ouvrière, ont été violées pendant des années dans l’indifférence de la police et des élus, qui craignaient d’être accusés de racisme. La droite y voit la preuve d’un complot ethnique. Mais la vérité est plus accablante encore : la trahison fut d’abord de classe. Si ces filles avaient été les enfants de la bourgeoisie locale, l’affaire aurait éclaté en six mois. Elles ont été abandonnées parce qu’elles étaient pauvres, déjà placées, cataloguées « filles à problèmes ». Le communautarisme d’État et le mépris de classe ont convergé sur le dos des mêmes : les enfants du prolétariat. La grille raciste, en désignant une « communauté » tout entière, masque précisément l’État qui a couvert.
Rendre la colère à son objet : le programme qui unifie
La position matérialiste tient les deux bouts à la fois, et c’est ce qui la distingue des deux impasses. Refus de nier le réel : oui, ces mécanismes existent, oui la classe dirigeante les met en place, oui la colère ouvrière a des causes objectives. Refus de la fausse cible : non, l’ennemi n’est pas l’immigré, lui-même exploité et précarisé par le même État, mais le système qui crée la pénurie, étrangle les services publics, recode la classe en race et étouffe les crimes pour préserver sa gestion par communautés.
Il faut donc rendre au travailleur autochtone sa colère comme une colère juste — et la réorienter vers son objet réel. La sur-incarcération des minorités est réelle, mais sa cause est la misère, non la couleur de peau ; on ne la corrige pas par un bonus racial, qui laisse la cause intacte et empoisonne la conscience de classe, mais en s’attaquant à ce qui produit le crime de pauvreté : le chômage de masse, la destruction des quartiers, l’austérité. L’égalité réelle devant la loi est inséparable de l’égalité réelle des conditions. Une « justice raciale » sans contenu de classe n’est qu’un leurre, qui dresse les pauvres les uns contre les autres selon leur couleur, pour le plus grand profit de ceux que nul tribunal ne juge.
Rien de tout cela n’est neuf. En 1870 déjà, Marx décrivait l’antagonisme entre l’ouvrier anglais et l’ouvrier irlandais — attisé artificiellement par la presse et la chaire — comme le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, et le secret par lequel la classe capitaliste maintenait son pouvoir : l’ouvrier anglais, dressé contre son frère de classe irlandais, se faisait l’agent de sa propre bourgeoisie. Cent cinquante-six ans plus tard, sur la même île, la machine tourne encore ; seul le nom de l’Irlandais a changé. Ce n’est pas une dérive de 2026 : c’est un mécanisme constitutif du capitalisme britannique — et il ne se combat pas par la morale, mais par des objectifs qui suppriment matériellement la concurrence entre exploités.
Trois revendications découlent directement de ce qui précède. Le droit au travail immédiat et les papiers pour les demandeurs d’asile : c’est la catégorie de sous-travailleur sans droits qui fabrique à la fois la misère du migrant et l’image du « privilégié oisif » ; celui qui travaille au grand jour est un collègue avec qui l’on se syndique, pas un concurrent hors statut — cette seule mesure tue le système des hôtels et le fantasme d’un même geste. La réquisition des logements vides et un programme public de construction sous contrôle des travailleurs : c’est la cause réelle de la pénurie qu’on attaque, et locataires autochtones et immigrés se retrouvent du même côté, face au même rentier. L’ouverture des livres de comptes des prestataires — Serco et consorts — qui vivent des contrats d’hébergement du Home Office : que chacun voie qui encaisse réellement ; « ils ont des hôtels » devient « des capitalistes ont des contrats ».
C’est pourquoi la conclusion juste de Lutte ouvrière reste lettre morte tant qu’elle n’est pas reliée à cela : la classe ouvrière ne fera irruption pour ses propres intérêts qu’en refusant le piège ethnique tendu des deux côtés — ni le communautarisme de gauche, qui nie les griefs et abandonne les nôtres à la réaction, ni la racialisation de droite, qui les exploite pour fracturer notre camp.
Autochtones et immigrés sont une seule et même classe, exploitée par un seul et même capital, dressée contre elle-même par un seul et même État. Les 20 000 de Belfast valent mieux qu’une indignation morale : qu’ils exigent le droit au travail pour ceux qu’on parque à l’hôtel, la réquisition des logements vides, les comptes de Serco sur la table — et la machine sectaire qui broie l’Ulster depuis un siècle, recyclée aujourd’hui contre le réfugié, se grippera non parce qu’on l’aura déplorée, mais parce qu’on lui aura retiré son carburant : la concurrence entre exploités.
La Voix des Travailleurs — Gilets Jaunes Poitiers