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Ceuta, 30-31 juillet : ils ont fermé l’usine, puis la mer
jeudi 27 août 2026, par ,
Ceuta, 30-31 juillet : ils ont fermé l’usine, puis la mer
Des dizaines de milliers de traversées en quelques jours, plus de soixante-dix morts selon Madrid — près de cent trente selon l’Association marocaine des droits humains —, l’armée sur la plage. Ce qui s’est passé au Tarajal n’est pas une « crise migratoire ». C’est la crise d’accumulation du capital qui affleure sur une ligne de barbelés, entretenue par l’impérialisme espagnol et français, payée par Bruxelles, pendant qu’ici la même crise sociale produit d’autres réponses : RSA conditionné et recrutement militaire de la jeunesse.
I. La frontière comme robinet de la force de travail
L’union sacrée en vingt-quatre heures : un « socialiste » déclare la guerre à des noyés
Les faits d’abord. Les 30 et 31 juillet, entre cinquante mille et soixante mille personnes ont franchi ou tenté de franchir la frontière de l’enclave espagnole de Ceuta — 20 km², 85 000 habitants. Le président de la ville autonome, Juan Jesús Vivas, a annoncé au moins 34 morts et réclamé l’urgence nationale. L’armée a été déployée, des blindés stationnés dans l’enclave, la Légion mise en alerte, des renforts de plongeurs et de bateaux envoyés (AFP, franceinfo, Al Jazeera, 30-31 juillet 2026).
Arrivé sur place le vendredi matin avec son ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska, le chef du gouvernement espagnol a parlé d’« une attaque, une violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne », et mis en cause des mafias à l’origine de la rumeur d’ouverture de la frontière (AFP, 31 juillet). Retenons la phrase. Elle vient d’un dirigeant du PSOE, présenté partout comme le rempart européen contre l’extrême droite. Des jeunes prolétaires marocains se noient à cinquante mètres d’une plage : c’est une agression militaire contre un territoire.
Le reste a suivi mécaniquement. Ursula von der Leyen a exigé la fin immédiate des traversées, le démantèlement des réseaux et des expulsions rapides. La Commission a proposé l’appui opérationnel de Frontex. Paris a annoncé renforcer sans attendre les contrôles à la frontière espagnole. Bruno Retailleau a demandé la suspension de la libre circulation avec l’Espagne, Marine Le Pen a promis de réserver Schengen aux nationaux de l’Union en 2027, Donald Trump a commenté depuis Washington. L’union sacrée de la frontière s’est faite en vingt-quatre heures, du centre gauche à l’extrême droite, sans une seule voix pour poser la question qui commande tout : pourquoi des dizaines de milliers de personnes se jettent-elles à l’eau le même jour ?
La suite a été réglée entre deux États en quarante-huit heures. Madrid a annoncé et Rabat a confirmé un accord de reprise : le royaume récupère l’ensemble des personnes entrées irrégulièrement, et aucune ne sera régularisée (Le Desk, 31 juillet). Le samedi 1er août, le ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska tenait un point de presse depuis Ceuta pour annoncer que la quasi-totalité des migrants étaient rentrés au Maroc, que la situation n’avait « plus rien à voir » et qu’un retour à la normale était en cours. Le même jour, il portait le bilan à au moins 67 morts — le double du chiffre de la veille — en évoquant des événements « tristes, dramatiques ». Le même jour encore, son ministère annonçait l’installation en mer d’une barrière pneumatique de cinq cents mètres pour empêcher la traversée à la nage. Côté marocain, l’onde de choc gagnait le Nord : heurts avec les forces de l’ordre à Beni Ansar, près de Nador, et interpellations par centaines (Le Desk, 31 juillet). Les jours suivants, les bilans ont divergé comme divergent les intérêts : au moins 72 morts selon la délégation du gouvernement espagnol à Ceuta le 3 août ; onze selon le premier bilan officiel du ministère marocain de l’Intérieur, publié le 2 au soir, qui recense par ailleurs 40 000 « tentatives » vers Ceuta et 1 135 vers Melilla ; près de cent trente victimes et des dizaines de disparus selon l’Association marocaine des droits humains, qui dénonce le silence des institutions. Trois comptes pour les mêmes corps. Et la visioconférence d’urgence des ministres de l’Intérieur réclamée par les vingt-deux était convoquée pour le mardi 4 août. [1]
Plus de soixante-dix morts selon Madrid, onze selon Rabat, près de cent trente selon l’AMDH ; plus de quarante-huit mille retours vers le Maroc — présentés officiellement comme volontaires, mais produits par l’impasse juridique et matérielle organisée dans l’enclave —, et le retour à la normale annoncé en quarante-huit heures depuis le lieu même où l’on repêchait les corps. Voilà la performance d’une machine, et le mot de « crise » ne la décrit pas. Elle n’a pas été débordée. Elle a fonctionné. Plus fort que l’accusation de brutalité : le dispositif n’a même pas eu besoin de saisir chaque personne. Il a organisé une situation telle que le retour devenait la seule issue. [2]
Sur le plan européen, la réponse a été immédiate et il faut en peser les mots. Vingt-deux dirigeants ont adressé à la présidence irlandaise de l’Union, à Antonio Costa et à Ursula von der Leyen une lettre ouverte réclamant une visioconférence d’urgence des ministres de l’Intérieur : on ne peut permettre, écrivent-ils, que des franchissements massifs et incontrôlés, l’instrumentalisation des migrations ou d’autres « menaces hybrides » donnent le sentiment qu’une entrée illégale puisse se transformer en séjour légal. Retenez la catégorie : elle vient du vocabulaire de la guerre. Giorgia Meloni a réclamé la suspension de Schengen avec l’Espagne, soutenue par la Finlande, envisagée par le Danemark, écartée par la France ; Laurent Nuñez a répondu que le renforcement de la frontière franco-espagnole durerait « autant qu’il le faudra » ; la Commission a rappelé qu’en vertu de l’article 41 du code frontières Schengen, entrer à Ceuta n’ouvre aucun droit de circulation vers le continent. Ceuta appartient à l’Espagne et à l’Union, mais relève d’un régime frontalier spécial : toute personne rejoignant la péninsule ou le reste de l’espace Schengen doit subir un nouveau contrôle extérieur. L’enclave fonctionne comme un sas juridique fermé aux portes de l’Afrique. Et Pedro Sánchez, réclamant une réunion des Vingt-Sept, dénonçait l’attitude « égoïste » de certains États membres. Chacun veut la forteresse ; aucun ne veut la facture. [3]
Fnideq : ils ont fermé l’usine, la mer a servi de plan social
Ces dizaines de milliers de personnes ne se jettent pas à l’eau parce qu’un « appel d’air » les aurait aspirées. Elles se jettent à l’eau parce qu’on a fermé leur usine, et que cette usine était une frontière.
Fnideq — Castillejos — vivait de la contrebande dite vivrière avec Ceuta. En octobre-décembre 2019, les autorités marocaines ferment les postes de Bab Sebta et Bab Melilia à ce commerce ; en mars 2020, la frontière elle-même est fermée. Du jour au lendemain, la principale économie de la province disparaît : porteurs, ferracha, petites commerçantes, ouvriers travaillant côté espagnol perdent tout revenu (Le Desk, 31 juillet 2026). Près de 10 000 familles étaient concernées dans la province de M’diq-Fnideq, où le chômage urbain atteignait déjà 18 %, le double du taux national. À l’échelle du pays, le Haut-Commissariat au Plan chiffrait cette contrebande à 40 % de l’économie informelle nationale, faisant vivre près de 400 000 personnes, pour un marché de 1 à 1,5 milliard d’euros par an sur les deux enclaves. [4]
Sur cette suppression, posez la conjoncture marocaine. Note du HCP du 4 mai 2026 : chômage strict de 10,8 % au premier trimestre, 29,2 % chez les 15-24 ans, 1 253 000 chômeurs recensés ; taux composite de sous-utilisation de la main-d’œuvre de 22,5 % au niveau national et de 45,3 % chez les jeunes. En 2025, la durée moyenne du chômage passait de 31 à 33 mois, et 64,8 % des chômeurs l’étaient depuis un an ou plus. Ajoutez la sécheresse récurrente qui vide les campagnes.
Et derrière ces moyennes, une trajectoire. La campagne assoiffée pousse vers la ville ; la ville n’offre guère que l’informel — la vente à la sauvette, l’atelier non déclaré, le chantier sans contrat, le transport à la course —, qui occupe une part massive de l’emploi du pays ; et l’informel ne fixe personne. Celui qui atteint Fnideq a souvent déjà migré une fois — de la campagne vers Tanger, Casablanca ou Agadir — sans y trouver de quoi se stabiliser. Ce n’est pas un « stock de chômeurs » : c’est une population rendue mobile par la désagrégation de ses anciennes conditions de reproduction. Fnideq n’est pas une exception locale ; c’est le point de concentration d’une crise nationale.
Voilà le fait matériel : une région dont on a supprimé administrativement le principal gagne-pain, sans plan social, sans indemnité, sans reconversion, et dont la seule issue se trouve de l’autre côté de la digue du Tarajal, à la nage. Tout ouvrier de Poissy, de Florange ou de Maubeuge sait ce qu’est la fermeture d’un bassin. La différence tient en une ligne : lui avait un syndicat et une frontière ouverte devant lui.
Avant la mer, une génération avait pris la rue : GenZ 212
Et il faut dire tout de suite ce que la presse française n’a pas dit, parce que cela renverse le cadre. Cette jeunesse n’a pas commencé par fuir. Elle a commencé par se battre.
À la fin de l’été 2025, huit femmes meurent en quelques semaines après leur césarienne à l’hôpital Hassan II d’Agadir — ville dont le chef du gouvernement Aziz Akhannouch est aussi le maire. À la mi-septembre, cette série devient le catalyseur d’une colère nationale ; le 27 septembre, les manifestations éclatent simultanément à Rabat, Casablanca, Marrakech, Agadir et Tanger, coordonnées par un collectif né sur Discord, GenZ 212, qui rassemblera plus de cent quatre-vingt mille membres. Les mots d’ordre disent tout d’une conscience de classe en formation : des stades, on en a, les hôpitaux, où sont-ils ? — contre les milliards engloutis dans les infrastructures de la Coupe du monde 2030 pendant que l’hôpital public s’effondre. Le chômage des jeunes atteignait alors 35,8 % dans un pays affichant 5,5 % de croissance au deuxième trimestre.
La réponse du Makhzen a été celle d’un État de classe. Human Rights Watch a documenté une répression violente, des morts, des arrestations massives, et l’usage de la force létale par la Gendarmerie royale, notamment à Lqliâa. Le 4 octobre, un homme est condamné à quatre ans de prison pour incitation par les réseaux sociaux ; le 8 octobre, un autre à dix ans ; le 9 octobre, la cour d’appel de Salé prononce des peines allant jusqu’à vingt ans pour « actes de vandalisme ». Le bilan judiciaire, arrêté par le parquet lui-même fin octobre : plus de 2 400 personnes poursuivies, plus de 1 400 détenues, 411 condamnations dont 76 mineurs, 61 peines de un à quinze ans ferme. Et la répression courait encore au moment de Ceuta : le rappeur Mehdi Black Wind, relais du mouvement, arrêté le 13 juillet 2026, comparaissait à Casablanca le 31 juillet — le jour même où sa génération se noyait au Tarajal ; un autre, L7ASSAL, purgeait huit mois pour des chansons visant la corruption et la normalisation avec Israël. Le gouvernement inscrivait parallèlement au budget 2026 des annonces massives sur la santé et l’éducation — la carotte et le bâton, dans le même trimestre.
Retenez la séquence, car elle commande tout jugement politique sur le 31 juillet. À l’automne, cette jeunesse est descendue dans la rue pour exiger des hôpitaux. Elle a été matraquée, tuée, jugée, emprisonnée. Dix mois plus tard, une partie de cette même génération se jette à la mer. Ce ne sont pas des victimes passives d’une misère abstraite : c’est une génération qui a d’abord tenté d’affronter son propre État, qui a été écrasée, et qui prend l’eau faute de perspective. Elle n’a pas besoin de notre compassion. Elle a besoin d’alliés qui, de ce côté-ci, s’en prennent aux mêmes. [5]
Le robinet : 1 175 000 demandes d’un côté, la Légion de l’autre
Voici le fait que ni la droite ni l’extrême gauche n’ont voulu regarder, et qui commande tout le reste.
Le même gouvernement, la même année. Après la réforme générale du règlement sur les étrangers de novembre 2024, l’exécutif annonce le 27 janvier 2026 une régularisation extraordinaire — la première depuis 2005 —, juridiquement instituée par le décret royal 316/2026 du 14 avril, publié au Boletín Oficial del Estado le 15 et entré en vigueur le 16. Dépôts ouverts le 16 avril, clos le 30 juin.
Le bilan officiel du ministère de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations, publié le 2 juillet : 1 174 978 demandes enregistrées, dont 609 737 déjà instruites et environ 608 000 admises à instruction — ce qui ouvre immédiatement un permis provisoire de résidence et de travail. À la même date, à peine onze à douze mille personnes disposaient d’une décision favorable définitive ; l’administration s’est donné trois mois pour le reste. L’exécutif en attendait un demi-million. Deux demandeurs sur trois viennent d’Amérique centrale et du Sud, la Colombie en tête avec 25,9 %, le Maroc en deuxième position avec 13,3 % ; 22,9 % sont d’origine africaine. Six sur dix ont moins de 34 ans.
Retenons trois précisions, car elles font toute la démonstration. Le titre définitif vaut un an ; à son expiration, la sortie du régime exceptionnel passe par la bascule vers le droit commun, le plus souvent structurée autour de l’emploi. La secrétaire d’État aux Migrations, Pilar Cancela, a exposé l’objectif sans détour : la majorité des demandeurs vont s’incorporer au marché du travail dans des secteurs stratégiques et essentiels. Et au 30 juin, le même communiqué recensait déjà 159 097 nouveaux affiliés à la Sécurité sociale du fait de la procédure. Onze mille décisions définitives, cent cinquante-neuf mille nouveaux cotisants : l’admission à instruction ouvre immédiatement un droit provisoire de résider et de travailler — l’État délivre exactement le droit qu’il faut pour entrer tout de suite dans le rapport salarial, et stabilise le séjour ensuite. [6]
Enfin, la condition d’éligibilité, qui est la clé de voûte. Pour déposer, il fallait justifier d’une présence en Espagne antérieure au 1er janvier 2026 et de cinq mois de séjour ininterrompu, sans antécédents judiciaires. Autrement dit : les dizaines de milliers de personnes entrées à Ceuta les 30 et 31 juillet étaient exclues du dispositif par construction juridique, plusieurs mois avant de se jeter à l’eau. Le décret trie ceux qui sont déjà là ; l’armée s’occupe de ceux qui arrivent. Ce ne sont pas deux politiques qui se contredisent, c’est un seul mécanisme à deux vannes.
Trente jours après la clôture des dépôts, le même chef de gouvernement envoie la troupe, qualifie la noyade de jeunes Marocains d’attaque contre l’intégrité territoriale, obtient de Rabat la reprise de plus de quarante-huit mille personnes en quarante-huit heures et fait poser cinq cents mètres de barrière flottante dans la Méditerranée.
Ceux qui ne raisonnent qu’en morale appelleront cela une hypocrisie. Ce n’en est pas une. C’est une seule et même politique du travail, avec deux instruments — et elle a une cause, qu’il faut nommer avant de la juger.
Pourquoi l’Espagne régularise
Pas d’abord par humanité : parce que son modèle d’accumulation en a besoin — et qu’il le dit.
Contrairement à ce qu’on imagine en France, l’Espagne n’est pas en effondrement : elle est la locomotive de la zone euro. Croissance de 3,5 % du PIB en 2024, 2,8 % en 2025, plus du double de la moyenne de la zone ; prévisions comprises entre 2,1 et 2,3 % pour 2026. Chômage passé sous les 10 % au quatrième trimestre 2025, une première depuis 2008 — même s’il reste le plus élevé de l’OCDE. Environ 22,4 millions de personnes en emploi, un record. Salaire minimum porté à 1 424,5 euros bruts.
Mais l’un des ressorts majeurs de cette croissance est extensif — plus de bras, plus de travail mobilisé — et le gouvernement assume lui-même, explicitement, la fonction économique et démographique de la régularisation. Le pays a gagné près de 458 000 habitants en 2024 pour frôler les 50 millions ; à elle seule, la poussée démographique pourrait ajouter un demi-point de PIB en 2026. Et le chiffre décisif, avancé par le président de l’Institut d’études économiques d’après l’Institut Elcano : de janvier 2024 à mars 2025, 90 % des créations d’emplois sont allées à des personnes nées hors d’Espagne. Pendant ce temps, la productivité horaire reste inférieure d’environ 7 % à la moyenne de l’Union, le revenu par habitant stagne, et l’emploi se crée dans le tourisme et les services à faible valeur ajoutée. Le gâteau grossit bien moins parce que la recette s’améliore que parce qu’il y a plus de monde dans la cuisine.
Ajoutez-y ce qui s’épuise. Les fonds européens Next Generation ont passé leur pic en 2025 ; il en reste 17,5 milliards en 2026, puis le robinet se ferme. Le rattrapage post-Covid est absorbé, le tourisme sature à près de cent millions de visiteurs. L’investissement public a été fortement soutenu par ces fonds, quand l’investissement privé demeure nettement moins dynamique — mais cette impulsion est temporaire, inégalement orientée, et notoirement insuffisante dans le logement. À mesure que le cycle européen s’achève, que reste-t-il pour tenir la croissance et payer les retraites d’une population active vieillissante ? Le moteur le plus immédiatement disponible : l’offre de travail. C’est-à-dire l’immigration. [7]
L’ouverture d’une procédure extraordinaire ayant reçu près de 1,175 million de demandes n’est donc pas un simple geste humanitaire : c’est une opération massive de légalisation et de fixation d’une force de travail déjà présente. Le gouvernement l’a dit sans détour dès janvier 2026 — soutenir l’économie face au vieillissement de la population active. Et l’on comprend du même coup pourquoi Rabat n’obtient rien pour les nageurs de Ceuta : ceux-là arrivaient hors du canal — hors de la date, hors du dispositif, hors du tri que l’État avait déjà organisé.
Légaliser ceux qui sont déjà présents, refouler ceux qui arrivent : la frontière comme robinet
D’un côté, on légalise une force de travail déjà présente — maintenue des années dans la dépendance juridique, exposée au travail informel et au chantage au titre, dans le bâtiment, l’agriculture, le soin et l’hôtellerie — au moment où le capital espagnol en a besoin. Et dès l’ouverture du droit provisoire, 159 097 personnes entrent à la Sécurité sociale : qu’elles aient été régularisées dans un emploi qu’elles occupaient déjà ou embauchées aussitôt, le résultat est identique — la procédure alimente immédiatement le salariat formel, et l’on prend soin de délivrer un titre qui n’autorise à travailler qu’en Espagne : le travailleur est légalisé et simultanément assigné à un marché du travail national. De l’autre, on refoule en deux jours celle qui se présente sans être passée par le filtre juridique que l’État avait préalablement fixé. Légaliser ceux qui sont déjà présents, refouler ceux qui arrivent. L’État ne s’oppose pas à l’entrée des travailleurs : il se réserve le droit de décider qui entre dans le rapport salarial, quand, et à quelles conditions. La frontière n’est pas un mur, c’est un robinet — et l’on tient le robinet.
De là une conclusion politique qui ne fait pas de quartier. La régularisation de tous les sans-papiers, prise comme revendication séparée, ne trace aucune ligne de démarcation avec l’État bourgeois : le gouvernement espagnol vient d’ouvrir une procédure de masse ayant reçu près de 1,175 million de demandes, tout en tenant sa frontière par l’armée et la Guardia Civil. Un gouvernement social-démocrate peut la concéder quand le patronat en a besoin, et il la concède alors sans rien céder sur le régime frontalier, ni sur les enclaves, ni sur la sous-traitance frontalière au Makhzen. Ce qui fait la différence n’est donc pas le contenu de la revendication, mais qui l’arrache et par quels moyens : régularisation arrachée sur les lieux de travail, par la grève, avec un titre indépendant de l’employeur et du conjoint, égalité complète des salaires et des droits — ou régularisation octroyée par décret, valable un an, révocable, cantonnée à un territoire, calibrée sur les besoins du marché.
Notons enfin que le dispositif espagnol est attaqué en justice par les exécutifs régionaux d’Aragon et de Valence, et qu’il pourrait être renvoyé devant la Cour de justice de l’Union pour incompatibilité avec le Pacte européen sur la migration et l’asile, entré en application le 12 juin 2026. L’étau se resserre par le droit européen sur la seule mesure favorable, tandis que le tour de vis sécuritaire se déploie sans obstacle. Et la lettre des vingt-deux dirigeants met explicitement en cause la régularisation espagnole elle-même parmi les causes de la crise : pour les États de la forteresse, légaliser même ceux qui sont déjà là est déjà une faute. On voit assez qui, dans cette architecture, décide en dernier ressort. [8]
Renault et Stellantis d’un côté, la police du Makhzen de l’autre
Ce que dissimule le mot « migrants », c’est un circuit, et il est vérifiable de bout en bout.
Premier mouvement : le capital français s’installe au Maroc. Renault à Melloussa, près de Tanger, plus de 9 000 salariés directs. Stellantis à Kénitra, dans l’Atlantic Free Zone. Autour d’eux, 250 équipementiers et plus de 220 000 emplois. L’automobile est devenue le premier poste d’exportation du royaume, devant les phosphates, avec plus de 140 milliards de dirhams exportés en 2024. Prix de la force de travail : un SMIG autour de 3 500 dirhams bruts par mois en 2026, 3 000 à 4 000 dirhams pour un opérateur de ligne. Trois cents euros.
Le mouvement est simultané — non qu’un poste de Poissy parte pour Kénitra pièce à pièce : c’est une même stratégie d’allocation du capital qui arbitre les deux en même temps, et c’est cette unité de décision, non un transfert comptable, que la simultanéité met au jour. Stellantis a engagé 1,2 milliard d’euros pour doubler les capacités de Kénitra, tandis qu’il annonçait le 16 avril 2026 l’arrêt de l’assemblage automobile à Poissy d’ici à la fin de 2028 et la disparition programmée de plus de neuf cents postes à l’horizon 2030. Et le troisième terme est militaire : Renault engage ses sites du Mans et de Cléon dans le programme Chorus — une munition téléopérée à longue portée, selon les mots du délégué général pour l’armement, développée avec Turgis Gaillard. Contrat notifié en décembre 2025, environ 90 millions d’euros pour le développement et la ligne d’assemblage, dans la perspective d’un marché d’une dizaine d’années évalué par la presse spécialisée à près d’un milliard ; une dizaine d’appareils livrés à la DGA pour validation à l’été 2026, ligne opérationnelle fin 2026, et une capacité annoncée par le constructeur lui-même pouvant atteindre six cents unités par mois en moins de douze mois. Les cellules au Mans, les moteurs adaptés à Cléon. [9] Fermer, délocaliser, militariser : trois mouvements simultanés du capital automobile français dans la même année. Ceuta en est la quatrième face — la frontière qui maintient sur place ceux qu’on est allé exploiter chez eux.
Et puisqu’il faut répondre à la question « qui ? » avec des noms plutôt qu’avec des agrégats, les voici. Chez Stellantis : Exor, la holding de la famille Agnelli-Elkann, premier actionnaire avec environ 15 % du capital — John Elkann préside le conseil d’administration ; la famille Peugeot, deuxième actionnaire, 7,7 % du capital et 11,9 % des droits de vote, soit environ trois cents porteurs de parts réunis dans Peugeot 1810, entre Peugeot Invest et les Établissements Peugeot Frères ; et l’État français lui-même, environ 6 % via Bpifrance. Chez Renault : l’État français, environ 15 %, premier bloc d’actionnaires. Faites le compte : trois cents héritiers d’un côté du détroit, deux cent vingt mille ouvriers de l’autre. Et surtout, mesurez ce que dit la présence de l’État aux deux tables. Le même État est actionnaire du groupe qui ferme Poissy et double Kénitra, actionnaire et client du groupe qui monte les drones Chorus au Mans, et bailleur du verrou frontalier marocain. Actionnaire, client militaire, garde-frontière : des appareils distincts — l’État, ses agences, les groupes —, mais un seul bloc d’intérêts. Quand on demande qui ferme, qui délocalise, qui militarise et qui noie, la réponse n’est pas trois acteurs — c’est un seul bloc de classe, avec l’État français assis à chacune de ses tables. [10]
Deuxième mouvement : l’Europe finance le verrou. Depuis 2014 et jusqu’en 2027, l’Union européenne a versé au Maroc de l’ordre de 2 milliards d’euros, dont environ 1,5 milliard au titre de la coopération bilatérale globale, notamment via le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique ; 631 millions ont été alloués sur 2021-2022 par l’instrument NDICI. Plus de 170 millions ont été consacrés à la seule gestion des frontières, sans effort comparable pour les migrants déjà présents sur le sol marocain. Un programme dédié de 152 millions d’euros renforce le dispositif frontalier. Et le détail vaut démonstration : 2,5 millions d’euros pour l’achat de 183 motocyclettes et 33 véhicules, dans un projet de gestion intégrée des frontières coordonné par une fondation publique espagnole. [11]
Dans les zones franches de Tanger et de Kénitra, marchandises et capitaux traversent la frontière librement, dans les deux sens, exonérés. Le porteur de Fnideq, lui, se noie. Libre circulation pour la valeur, blocus pour ceux qui la produisent : c’est la définition matérielle du rapport impérialiste, et elle n’a pas besoin d’être expliquée deux fois à un ouvrier.
La bourgeoisie marocaine : le pillage est une coentreprise
Il manque encore un associé au tour de table, et c’est celui que toute la gauche escamote en parlant de « pillage impérialiste » comme d’un rapport entre nations : la bourgeoisie marocaine elle-même. Elle a des noms, des holdings et des bilans. [12]
Le premier capitaliste du pays est le roi. La fortune de Mohammed VI est estimée par Forbes à quelque 6 milliards de dollars — parmi les monarques les plus riches du monde. Son instrument s’appelle Al Mada, ex-Société nationale d’investissement, née de la fusion SNI-ONA en 2013 et retirée à cette occasion de la Bourse de Casablanca : même la mince transparence boursière était de trop. La famille royale en contrôle environ 60 %, à travers les holdings Siger et Ergis — du latin regis, du roi — et le fonds Copropar, dont Mohammed VI détient 50,6 %, son frère 18,6 %, ses sœurs le reste. Actifs totaux : 12,2 milliards de dollars en 2017 ; poids estimé à 6 % du PIB marocain. Le portefeuille couvre les points de péage de l’économie : la première banque du pays, Attijariwafa (46 % du capital, 10,6 millions de clients, 26 pays), les mines avec Managem, les télécoms avec Inwi (69 %), l’agroalimentaire. Et le mouvement compte plus que le stock : d’après l’enquête du Monde de 2015, la famille royale ne détenait que 13 % de la holding à la mort de Hassan II — environ 60 % aujourd’hui. Un quart de siècle de règne, l’essentiel de la holding absorbé par le trône : l’accumulation n’est pas un à-côté de la monarchie, c’est son métier. Ajoutons que les révélations SwissLeaks ont identifié le souverain comme client de HSBC à Genève — dans un pays où les comptes à l’étranger sont interdits aux Marocains ordinaires.
Le chef du gouvernement est la troisième fortune du pays. Aziz Akhannouch : 1,5 milliard de dollars en 2025 selon Forbes, principal actionnaire du groupe Akwa — pétrole, gaz, chimie —, c’est-à-dire l’homme qui vend son carburant au pays qu’il gouverne. C’est aussi le maire d’Agadir, la ville dont l’hôpital public a laissé mourir les huit femmes de l’été 2025 — et c’est la démission de son gouvernement que GenZ 212 réclamait dans la rue.
Reprenez maintenant la séquence entière avec ces chiffres en main. Une jeunesse dont le chômage frôle les 30 % crie « des stades, on en a, les hôpitaux, où sont-ils ? » — face à un gouvernement dirigé par un milliardaire du carburant, sous une monarchie qui est à la fois le premier banquier, le premier mineur et le premier opérateur télécom du pays. Elle est matraquée par la gendarmerie d’un État dont la maison régnante a multiplié par quatre sa part de la principale holding nationale pendant que la durée moyenne du chômage passait à trente-trois mois. Puis elle se jette à la mer, et le même État la reprend — cet État dont l’Europe finance par ailleurs, ligne après ligne, la police des frontières. Le « pillage » n’est donc pas ce qu’une nation fait à une autre : c’est une coentreprise. Le capital français exploite à Melloussa et Kénitra ; la bourgeoisie du Makhzen prélève sa part sur le crédit, le carburant, la mine et la ligne téléphonique ; et le verrou frontalier est le service que cette bourgeoisie rend à son associée européenne — financé ligne à ligne — et qui scelle sa place dans l’affaire. D’où la seule conclusion qui tienne : la ligne de front ne passe pas entre le Maroc et l’Europe, elle passe entre les travailleurs des deux rives et les deux bourgeoisies associées. Et voilà pourquoi ni la restitution des enclaves réclamée par le CRT, ni le « en vérité marocain » de Lutte ouvrière ne sont des réponses : rendre Ceuta et Melilla à cet État-là, c’est les verser au portefeuille d’Al Mada. C’est l’argument que nous porterons devant les habitants des enclaves eux-mêmes — car c’est à eux, non à Madrid, non à Rabat, et pas davantage à nous, que la décision revient.
Le Sahara occidental : l’autre face de l’alliance avec le Makhzen
Cette alliance se déploie simultanément sur deux terrains : le contrôle des migrations, que l’Europe finance ligne à ligne — et la reconnaissance progressive des prétentions marocaines sur un territoire occupé.
Washington reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en 2020, en échange de la normalisation avec Israël. Madrid soutient le plan d’autonomie en 2022, Paris suit à l’été 2024, Londres en 2025. Le 31 octobre 2025, à l’initiative des États-Unis, le Conseil de sécurité adopte la résolution 2797, qui fait de l’autonomie sous souveraineté marocaine la solution « la plus réalisable », reléguant le référendum d’autodétermination au second plan.
Disons exactement ce qui est établi, et ce qui relève de notre lecture. Établis : une police frontalière financée ligne budgétaire après ligne budgétaire, une occupation entérinée capitale après capitale, et une chronologie qui les fait avancer ensemble. Aucun document ne consigne le marchandage, et nous n’en fabriquerons pas. Mais fonction et convergence suffisent à la démonstration politique : la monarchie tient le verrou, les impérialismes entérinent l’annexion, et le robinet humain s’ouvre ou se ferme selon l’état des relations. Lire un échange dans cette convergence est une interprétation — c’est la plus économique, et nous la signons. Les morts du Tarajal ne sont pas les victimes d’un dérapage : ils sont le coût humain de cette convergence. Et écrire « les autorités marocaines » quand il faut écrire le Makhzen, « un jeu politique » quand il faut décrire une alliance de classes, c’est refuser de nommer les deux États qui la nouent.
La « punition américaine » : une théorie qui avoue tout
Une explication circule avec force, des réseaux sociaux aux chancelleries : le Maroc aurait ouvert la vanne sur ordre ou avec la bénédiction de l’axe Washington-Tel-Aviv, pour punir Madrid de sa politique palestinienne. Il faut la traiter avec la seule méthode qui vaille : ce qui est établi, ce qui ne l’est pas, et ce que l’hypothèse concède.
Ce qui est établi. L’Espagne est devenue le gouvernement le plus hostile à Israël de l’Union : reconnaissance de l’État de Palestine en mai 2024 ; embargo sur les armes formalisé en septembre 2025, avec interdiction des ports aux navires transportant du carburant pour l’armée israélienne ; en avril 2026, proposition de suspendre l’accord d’association UE-Israël et fermeture des ports espagnols aux navires israéliens. Le même mois — retenez la coïncidence —, une commission de la Chambre des représentants américaine qualifiait Ceuta et Melilla de villes « situées en territoire marocain ». Et pendant la crise même, l’ambassadeur israélien à l’ONU, Danny Danon, raillait publiquement sur X une Espagne « qui ne manque jamais une occasion de faire la leçon à Israël » et se retrouve à décréter l’urgence à Ceuta, s’attirant une réplique du ministre espagnol des Transports, Óscar Puente. L’axe existe, il est armé depuis 2020 — normalisation Maroc-Israël contre reconnaissance américaine du Sahara occupé —, et il a un contentieux ouvert avec Madrid. [13]
Ce qui ne l’est pas. Personne n’a produit l’ordre. Rabat nie avoir promu ou toléré les départs et incrimine des réseaux de passeurs, des rumeurs et une décision du Tribunal suprême espagnol mal interprétée — l’arrêt du 29 juin interdisant les renvois sommaires, sans procédure, des personnes arrivées par mer à Ceuta et Melilla, dont la teneur s’est répandue sur les réseaux sociaux marocains ; la presse espagnole note la passivité initiale des forces marocaines sans pouvoir la dater d’une instruction. Nous n’écrirons donc pas ce que nous ne pouvons pas établir : qui a ouvert la vanne, et sur quel signal.
Mais voici le point décisif : l’hypothèse, même vraie, concède tout ce que nous démontrons. Pour que la migration puisse servir de représailles, il faut que la frontière soit une arme, que sa vanne soit tenue par des États, et que des dizaines de milliers de corps prolétariens soient disponibles comme munitions. La théorie de la punition présuppose intégralement la frontière-robinet ; elle ne la conteste pas, elle la décrit. Et elle aggrave le réquisitoire contre le Makhzen au lieu de l’atténuer : la « punition » aurait été infligée par la monarchie marocaine à sa propre jeunesse — celle de GenZ 212, matraquée dix mois plus tôt — pour le compte d’un axe auquel elle a vendu sa politique étrangère en 2020, contre le droit d’annexer le Sahara. On ne punit pas Pedro Sánchez en noyant des Marocains ; on prouve seulement à qui appartiennent les Marocains qui se noient.
Reste la fonction politique de l’explication, et c’est là qu’elle devient toxique. Si le problème est que le gardien a cessé de faire son travail, la solution est qu’il le refasse — la déclaration du CRT et de Corriente Roja a raison de le dire : on ne peut pas conclure plus réactionnaire. Et l’explication rend un second service, plus subtil : elle fait de Pedro Sánchez le martyr de la Palestine au moment précis où il déploie la troupe contre des prolétaires maghrébins. L’embargo sur les armes d’un côté, la Légion sur la plage de l’autre : la solidarité d’État avec un peuple lointain sert de vernis à la guerre sociale menée contre celui d’en face. Quant aux nageurs eux-mêmes, la théorie du complot les réduit à des projectiles dans la main d’autrui — exactement la négation de ce que GenZ 212 avait démontré : une génération capable d’agir pour son propre compte.
Nous n’avons pas besoin de savoir qui a ouvert la vanne pour savoir ce qu’est la vanne. La conclusion ne change pas : ni meilleur gardien, ni meilleure serrure — la destruction de la porte, par les travailleurs des deux rives.
II. Ce que la réaction exploite : le prolétariat abandonné sur le terrain de classe par les réformistes et les staliniens
Ce qui fabrique le sentiment de submersion : le camp, pas le nombre
Les peurs ont un point de départ mesurable : un paradoxe géographique massif, documenté depuis vingt ans par le démographe Hervé Le Bras, et qu’aucun discours ne peut enjamber. À l’échelle des territoires, le vote d’extrême droite — l’expression politique organisée de cette peur — est inversement associé à la présence réelle des immigrés. À la présidentielle de 2017 : communes de moins de 2 500 habitants, 3,8 % d’immigrés, 27 % pour la candidate d’extrême droite ; villes de plus de 20 000 habitants, 15 % d’immigrés, 14 % de ce vote ; Paris, 23 % d’immigrés, 5 % ; la Seine-Saint-Denis, département le plus immigré de France avec 30,6 %, votait Le Pen à 13,6 % quand l’Aisne, presque sans immigrés, battait les records. La formule des géographes résume tout : « les étrangers se trouvent à l’intérieur des villes, les xénophobes à l’extérieur ». [14]
Ce paradoxe ne tranche pas tout : la ruralité, l’âge, le diplôme, la désindustrialisation, l’éloignement des services pèsent aussi dans ce vote, et une carte ne fait pas une cause. Mais il réfute net l’explication que l’extrême droite vend — une peur produite mécaniquement par la présence : les territoires où la présence immigrée est la plus forte sont ceux qui votent le moins contre. Ce que fait chaque individu, une carte ne le dit pas ; mais elle suffit à casser la mécanique présence-vote — et à retourner la charge de la preuve sur ceux qui l’invoquent. Reste alors l’hypothèse la mieux armée par les faits : la peur voyage moins par l’expérience que par les images. Et il faut demander qui produit les images.
La réponse a une adresse, et ce n’est pas d’abord la télévision : c’est la politique d’accueil elle-même. Prenez le dispositif français, par les chiffres de l’État. L’indicateur budgétaire officiel du programme 303 vise 59 % de demandeurs d’asile éligibles hébergés en 2023, 64 % en 2024 — c’est-à-dire que l’État ne se donne même pas l’hébergement de tous comme objectif — l’écart au droit n’est pas un raté de gestion, il est inscrit dans la cible elle-même ; fin 2022, plus de 42 000 demandeurs éligibles et indemnisés n’étaient orientés vers aucun hébergement. Dans le même temps, le droit au travail n’existe pas : après six mois, le demandeur d’asile n’obtient que le droit de solliciter une autorisation, rarement accordée — et l’injonction du Conseil d’État de 2022 d’élargir cet accès est restée lettre morte. Interdits de travailler, non hébergés par construction budgétaire, évacués de campement en campement sans solution de relogement : la destitution visible dans l’espace public — la tente sous le métro aérien, le campement de la porte de la Chapelle, la « jungle » reconstituée après chaque démantèlement — n’est pas la preuve d’un trop-plein. C’est le produit structurel d’une politique de non-accueil.
Et ce produit travaille. Le campement est filmé, refilmé, mis en boucle sur les chaînes d’information ; il devient la démonstration permanente, offerte à domicile, que « l’État ne contrôle plus rien » — dans des territoires où l’on ne croisera jamais un demandeur d’asile, mais où on le verra tous les soirs. Voilà le mécanisme complet : on interdit de travailler, on refuse d’héberger, on évacue sans reloger — puis on filme le résultat en boucle et on l’appelle submersion. Le camp est la publicité permanente de l’extrême droite, financée par le refus d’accueillir. Les images de Ceuta offrent exactement ce matériau : un spectacle sans contact, débarquant dans des communes où la question migratoire n’a aucune existence matérielle — et toute latitude pour une existence imaginaire. C’est ce sentiment fabriqué, et non une expérience vécue, que la réaction exploite — et lui seul.
« Qui va payer ? » Demandez plutôt qui encaisse
Il faut répondre sur les chiffres, pas les esquiver.
L’OCDE, dans ses Perspectives des migrations internationales de 2021, évalue la contribution budgétaire nette des personnes nées à l’étranger sur 25 pays entre 2006 et 2018. Pour la France, elle est de +1,02 % du PIB ; en y intégrant la défense et le service de la dette, qui ne concernent pas les seuls immigrés, elle devient -0,85 %. L’étude de Xavier Chojnicki, Lionel Ragot et Ndeye-Penda Sokhna, portant sur trente ans (Revue économique, 2022), trouve une contribution nette légèrement négative, toujours inférieure à 0,5 % du PIB, et conclut que l’immigration n’a jamais déterminé l’ampleur ni l’évolution du solde budgétaire. [15]
Dans ces estimations — les plus complètes disponibles —, toute la querelle tient entre -1 % et +1 % du PIB, et le signe dépend de si l’on met le porte-avions sur la facture des personnes nées à l’étranger. Ce n’est pas là que passe l’argent. Si vous n’avez plus de médecin à trente kilomètres, ce n’est pas parce qu’un homme a traversé le détroit : c’est parce qu’on a fermé les lits, tenu le numerus clausus quarante ans et payé l’hôpital à l’acte. Quant au sans-papiers, il acquitte la TVA sur chaque achat, un loyer de marchand de sommeil, et cotise souvent sous un nom d’emprunt sans liquider les droits correspondants. Ces flux ne suffisent pas à trancher un solde que personne ne peut fixer — mais ils suffisent à ruiner la figure du passager clandestin.
Les femmes : ne pas se tromper de meurtrier
C’est le terrain où il ne faut reculer ni vers le déni, ni vers l’adversaire.
Les chiffres du ministère de l’Intérieur, pour 2024 : les féminicides commis au sein du couple représentent 38 % de l’ensemble des femmes tuées, et 20 % supplémentaires le sont dans un cadre intrafamilial hors couple — soit 58 % tuées par un proche. 84 % des victimes de violences conjugales enregistrées sont des femmes, 85 % des mis en cause sont des hommes, et l’enquête de victimation indique qu’une victime sur six seulement porte plainte. Le collectif Féminicides par compagnons ou ex en recensait 98 pour 2025. [16]
Le danger pour les femmes en France est d’abord domestique et relationnel : 58 % des femmes tuées le sont par un proche — le conjoint ou l’ex-conjoint pour la plus grande part, le cadre familial pour le reste. Ces chiffres disent où frappe la violence ; ils ne prétendent rien établir de l’origine des auteurs — et ils n’en ont pas besoin. Une politique qui prétend protéger les femmes en surveillant une population désigne un coupable de substitution — et couvre le vrai. Cela ne signifie pas que la réaction religieuse n’opprime pas les femmes : elle le fait partout, y compris catholique, et nous ne défendons aucune religion. Mais l’extrême droite ne combat pas l’oppression des femmes, elle combat pour la famille. Le test est budgétaire, et matériel avant d’être pénal : places d’hébergement, logement, places en crèche, revalorisation des métiers du soin — et jusqu’aux outils de protection que l’État s’est lui-même donnés, ordonnances et bracelets, laissés sous-financés et inégalement déployés. Ceux qui invoquent les femmes contre les migrants n’y mettent pas un euro.
Et voici la mesure qui protégerait réellement les femmes immigrées : un titre de séjour propre, indépendant du conjoint et de l’employeur. Tant que les papiers d’une femme dépendent de son mari, elle lui est livrée. Restreindre la régularisation, c’est organiser sa sujétion domestique. La régularisation inconditionnelle est une revendication d’émancipation des femmes.
Ni submersion ni déni : une forte persistance religieuse, sur le désert politique creusé par la social-démocratie et le stalinisme
Sur l’Angleterre, le recensement de 2021 tranche. Les musulmans y passent de 4,9 % (2,7 millions) en 2011 à 6,5 % (3,9 millions) ; mais les « sans religion » bondissent de 12 points, à 37,2 % (22,2 millions), et les chrétiens chutent de 13,1 points, à 46,2 % — pour la première fois minoritaires. Au pays de Galles, les sans-religion atteignent 46,5 %. Ce que ces chiffres réfutent, c’est le mythe de la submersion civilisationnelle — le grand remplacement religieux : le mouvement dominant, statistiquement, est l’effondrement du religieux en général. Mais ils ne réfutent pas, et nous ne nierons pas, l’autre réalité, qui se joue à une autre échelle : celle d’une fraction du prolétariat.
En France, même verdict. Enquête Trajectoires et Origines 2 (Ined-Insee, 2019-2020) : 51 % des 18-59 ans ne déclarent aucune religion, 29 % se disent catholiques, 10 % musulmans. La désaffiliation touche 26 % des descendants de deux parents immigrés. Chez les 18-49 ans, les sans-religion sont passés de 45 % à 53 % en dix ans. La religion comme dimension constitutive de l’identité est citée par 30 % des musulmans — en recul sur onze ans — contre 6 % des catholiques. [17]
Car ce qui est réel, et qu’il serait à la fois faux et politiquement suicidaire de nier, c’est un fait religieux qui, au sein d’une partie du prolétariat d’origine musulmane, persiste massivement et se renforce dans sa visibilité et son encadrement. Disons précisément ce que les chiffres établissent : 91 % des personnes élevées dans une famille musulmane conservent l’affiliation de leurs parents, contre 67 % chez les catholiques — soit une désaffiliation près de quatre fois plus faible, 9 % contre 33 %, qui suffit à démentir la dissolution annoncée ; dans de nombreux quartiers populaires, mosquées, associations et réseaux d’entraide constituent des structures sociales de premier plan — et une partie de cet encadrement, dont le financement étranger est documenté de longue date par les travaux parlementaires, offre à une fraction de la jeunesse le seul cadre organisé qui s’adresse à elle, avec une tolérance matérielle de l’État qui contraste avec sa fureur réglementaire contre le foulard d’une caissière. Les séries longues manquent pour chiffrer l’évolution d’ensemble — et la moyenne, elle, va à la sécularisation ; mais transmission massive et densification de l’encadrement suffisent à interdire le déni. Le contraste des attitudes de l’État n’est pas une incohérence : l’encadrement religieux des fractions populaires remplit pour l’ordre social — c’est notre thèse, et nous l’assumons — une fonction objective : désorganiser leur conscience de classe. Le contraste durable entre l’acharnement réglementaire sur un foulard et l’accommodement avec des réseaux structurés produit objectivement cet effet : il laisse subsister ce qui encadre des fractions populaires hors du terrain de classe — nul besoin d’un plan ni d’un cerveau central pour le constater. Nier cette réalité, comme le fait le dispositif « anti-islamophobie » qui glisse de la défense légitime des musulmans comme personnes à la défense illégitime de l’islam comme religion, c’est abandonner le terrain deux fois — à l’imam et à l’extrême droite.
L’explication que nous défendons est matérialiste, et c’est le cœur de l’affaire — un mécanisme, que l’histoire permet d’éprouver : la religion avance là où le mouvement ouvrier recule. Dans les quartiers d’où ont disparu l’usine, la section syndicale, la municipalité ouvrière, l’amicale, le dispensaire, ce qui reste debout pour organiser un enterrement, un dépannage, une solidarité, c’est la mosquée — comme l’Église en Irlande et en Pologne au XIXe siècle, comme l’Église noire aux États-Unis a occupé la place qu’aucun parti ouvrier n’y a jamais tenue. La religion n’est pas la cause du désert : elle est l’occupation d’un désert. On ne supprime pas l’illusion par décret, on supprime les conditions qui l’exigent. Les dissolutions et les circulaires préfectorales nourrissent ce qu’elles prétendent combattre, en offrant le statut de persécuté. Ce qui le fait reculer, c’est une section syndicale, un comité, un parti qui organise sur le terrain de classe des gens qui se trouvent être musulmans, catholiques ou rien.
Et l’histoire est déjà passée par là. En janvier-février 1983, face aux grèves de Renault-Flins, de Citroën-Aulnay et de Talbot-Poissy, c’est un gouvernement de gauche qui a inventé la grève islamique. Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur, évoque le 26 janvier sur Europe 1 le rôle d’« intégristes, de chiites » dans les grèves. Le 28, Pierre Mauroy déclare à Nord-Éclair que les principales difficultés sont posées par des travailleurs immigrés « agités par des groupes religieux et politiques » se déterminant selon des critères étrangers aux réalités sociales françaises. Jean Auroux, ministre du Travail, enfonce le clou le 10 février : il y a à l’évidence, dit-il, une donnée religieuse et intégriste dans ces conflits, et si des influences extérieures ont pesé sur les grévistes, le gouvernement prendra ses responsabilités au nom de l’intérêt national. [18] Il s’agissait de licencier des ouvriers spécialisés. Le thème de l’islamisation est né dans la bouche des socialistes pour casser une grève ; ceux qui en vivent aujourd’hui n’ont fait que ramasser l’outil. Et il faut aller au bout de la dialectique — c’est notre hypothèse, disons-le : le mensonge de 1983 a contribué à fabriquer les conditions de sa propre apparence de vérité. En brisant ces grèves et les organisations de classe qui les portaient, on a contribué à vider le quartier de ses encadrements propres — et dans ce vide, d’autres se sont installés. Que la religiosité d’aujourd’hui soit pour partie l’enfant de cette défaite est une hypothèse : elle est à éprouver par l’histoire sociale des quartiers et des organisations — et si elle se vérifie, elle désigne du même coup une voie de recul de l’emprise religieuse. C’est pour cela qu’elle mérite d’être instruite plutôt qu’écartée.
Qui a fait le désert : la social-démocratie et le stalinisme
Nous venons de dire que la religion occupe un désert. Reste à dire qui l’a creusé, car un désert n’est pas un phénomène naturel. La désindustrialisation, le chômage de masse, l’urbanisme ont défait les concentrations ouvrières — mais un désert social ne devient un désert politique que si ceux qui tenaient le terrain le rendent. Deux appareils ont joué un rôle décisif dans cette reddition : la social-démocratie et le stalinisme, qui ont abandonné jusqu’à la référence rhétorique au socialisme, et détruit — sous une forme déjà déformée, mais qu’ils étaient encore contraints de défendre — le terrain même de l’organisation de classe. Et la même explication vaut pour la question des femmes, qui se pose aujourd’hui dans les mêmes termes détraqués et pour la même raison.
Ce qui avait été élaboré
Sur ces deux terrains, tout avait été construit — et par le mouvement ouvrier lui-même.
Sur l’immigration, Marx écrivait en 1870 que l’antagonisme artificiellement entretenu entre ouvriers anglais et ouvriers irlandais était le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, et le secret du maintien au pouvoir de la classe possédante. Le deuxième congrès de l’Internationale communiste, en 1920, exigeait des partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies qu’ils soutiennent l’émancipation des colonisés non en paroles mais en actes, et qu’ils exigent l’expulsion de leurs propres impérialistes de ces territoires. Le quatrième congrès, en 1922, prenait pour la première fois la question noire comme question de classe entière — oppression spécifique, organisation commune, sans jamais substituer la communauté à la classe.
Sur les femmes, la démonstration est plus nette encore, parce qu’elle est matérielle. Après octobre 1917 : mariage civil, divorce à la demande d’un seul conjoint, code de la famille d’octobre 1918, suppression de l’autorité du chef de famille, dépénalisation de l’homosexualité et de l’adultère, pauses d’allaitement, interdiction du travail de nuit pour les femmes enceintes, et en 1920 la légalisation de l’avortement — nulle part ailleurs au monde. Le Jenotdel, créé en 1919 par Inessa Armand puis dirigé par Alexandra Kollontaï, faisait élire par les ouvrières et les paysannes des déléguées pour trois à six mois, qui apprenaient à gérer crèches, jardins d’enfants et cantines, et menaient campagne contre l’alcoolisme et les violences domestiques — une école de gouvernement par les gouvernées, à l’échelle d’un continent. [19]
Notez la méthode, car c’est tout le litige. On ne proclamait pas l’égalité : on socialisait le travail domestique et on faisait diriger les institutions par celles qui en dépendaient. L’émancipation des femmes était traitée comme une question de cuisines collectives, de blanchisseries, de crèches et de droit sur son propre corps — c’est-à-dire de propriété et de pouvoir, pas d’identité. Et le Jenotdel fut dissous en 1930, par le même appareil qui liquidait le reste.
Comment ils l’ont démoli — par des actes, pas par des idées
En France, la démolition tient en une poignée de dates, et aucune n’est une querelle théorique.
Mars 1956 : les pouvoirs spéciaux en Algérie sont votés par un gouvernement SFIO et par le Parti communiste. La guerre coloniale menée par la gauche ouvrière officielle.
La même année, sur les femmes : au printemps 1956, quand les premières propositions de loi autorisant la contraception sont déposées, le PCF s’y oppose frontalement. Maurice Thorez, dans une lettre publiée par L’Humanité le 3 mai, fustige le néo-malthusianisme et accuse les partisans du contrôle des naissances de détourner les travailleurs de la bataille pour le pain et le socialisme. Le 4 mai, devant le groupe parlementaire, Jeannette Vermeersch présente le contrôle des naissances comme une couverture des crimes du capitalisme, une justification du colonialisme et un danger pour la nation, et lance : « Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ? » Le parti qui se réclamait d’Octobre combattait ce qu’Octobre avait légalisé trente-six ans plus tôt. Voilà la déformation, et il ne s’agit pas d’en faire l’éloge.
Décembre 1980 : trois cent vingt travailleurs maliens sont transférés vers le foyer Manouchian de Vitry-sur-Seine. Le 24 décembre au matin, le maire communiste Paul Mercieca et plusieurs dizaines d’habitants pénètrent dans le foyer ; l’eau, le gaz, le chauffage et le téléphone sont mis hors d’usage, un bulldozer détruit le perron. Cent cinquante articles de presse en trois semaines. Georges Marchais soutient. Quelques semaines plus tard, à Montigny-lès-Cormeilles, le maire Robert Hue met en cause une famille d’origine marocaine dans une campagne sur la drogue.
Janvier-février 1983 : Gaston Defferre, Pierre Mauroy et Jean Auroux inventent la grève islamique pour casser Talbot et Citroën.
Et l’année 1983 fournit le pivot exact. Le 15 octobre, dix-sept personnes partent de Marseille pour la Marche pour l’égalité et contre le racisme, née des Minguettes après que Toumi Djaïdja, président de SOS Avenir Minguettes, eut été blessé par balle par un policier le 20 juin. Ils réclament la carte de dix ans et le droit de vote. Ils arrivent à Paris le 3 décembre devant cent mille personnes. Ils obtiennent la carte de dix ans en 1984 ; le droit de vote ne viendra jamais. Puis, l’année suivante, une association créée en 1984 dans l’orbite du Parti socialiste s’installe comme représentante attitrée de la cause — et les marcheurs eux-mêmes diront qu’elle a récupéré leur combat en le vidant de ses revendications politiques.
Une seule année, deux opérations — nul besoin qu’elles aient été concertées pour constater qu’elles convergent. Au printemps, on brise l’ouvrier immigré comme gréviste, en le disant fanatique. À l’automne, on le reconnaît comme victime, à condition qu’il se laisse représenter. Le sujet politique change de nature : il cesse d’être un producteur en lutte pour devenir un opprimé à défendre. La substitution de la communauté à la classe ne s’est pas faite dans un séminaire universitaire : elle s’est faite dans une usine et sur une route, par des ministres et par des appareils, et sur la même année.
Le même mécanisme, côté syndical
Le parallèle est exact. La CGT d’avant 1914 — celle de la Charte d’Amiens, de Pierre Monatte et d’Alfred Rosmer, celle qui votait au congrès de Marseille en 1908 des résolutions antimilitaristes — pratiquait l’action directe et se voulait indépendante de l’État et des partis. Les directions confédérales d’aujourd’hui ont substitué à cette indépendance une pratique de négociation institutionnelle qui les conduit régulièrement à accompagner les restructurations plutôt qu’à en organiser l’affrontement d’ensemble — et elles n’ont ouvert aucune campagne nationale de classe contre l’économie de guerre, quand leurs propres militants manifestaient contre les milliards des munitions. Même trajectoire au sommet, même résultat.
Ce qui pousse dans le vide
Car le vide, lui, se remplit toujours.
Quand disparaissent l’usine, la section syndicale, la municipalité ouvrière, l’amicale, la coopérative, le dispensaire et le patronage laïque, il reste dans le quartier ce qui organise encore un enterrement, un dépannage, un soutien scolaire : la mosquée. Ce n’est pas un choix théologique, c’est une occupation de terrain. Et il reste, pour les femmes, deux offres également stériles : un féminisme d’État qui répond par le code pénal à ce qui relève du logement, du salaire et de la place en crèche ; et un ordre communautaire qui les renvoie à la famille. Aucune des deux ne socialise quoi que ce soit. Aucune ne construit une blanchisserie ni une cantine.
Voilà pourquoi, selon ce mécanisme, l’oppression des femmes et l’emprise religieuse avancent du même pas, et pour la même cause. Là où le travail domestique reste privé, la famille reste l’institution qui l’accomplit ; là où la famille est l’institution centrale, la religion en est le garant, et l’appareil qui prétend défendre les femmes n’a plus à leur offrir que des peines de prison. La question des femmes, la question religieuse et la question de l’immigration ne sont pas trois problèmes : ce sont trois symptômes d’une même absence.
Et c’est la conclusion pratique : ces appareils n’ont pas seulement échoué à défendre une politique de classe. Ils l’ont détruite, à des dates précises, contre des grévistes précis, avec des bulldozers précis. Ceux qui, aujourd’hui, expliquent la montée de la réaction par l’inculture des ouvriers accusent les victimes d’un travail qu’ils ont eux-mêmes accompli. Reconstruire ne consiste donc pas à leur demander de mieux faire. Cela consiste à refaire, à l’atelier et dans le quartier, ce qu’ils ont défait : des organes de classe qui prennent en charge le logement, la crèche, le salaire et la sécurité des femmes — parce que c’est la seule chose qui ait jamais fait reculer à la fois le curé, l’imam, le patron et le recruteur d’extrême droite.
III. De la proclamation à une politique ouvrière
Ici : les miettes retirées, la caserne ouverte
Pourquoi les travailleurs français ne prennent-ils pas la mer ? Parce qu’ils vivent dans un pays impérialiste qui redistribue encore une fraction du surprofit. Ce n’est pas un privilège moral, c’est un rapport matériel : ils vivent au centre d’une économie impérialiste où productivité, revenus, protection sociale et capacité de redistribution restent sans commune mesure avec ce qui est imposé à la périphérie — et ce sont les mêmes groupes qui organisent cette hiérarchie des salaires, de Poissy à Melloussa. Mais deux mouvements sont en cours, et c’est leur simultanéité qui démontre.
On retire les miettes. Depuis le 1er janvier 2025, avec déploiement complet en 2026, le RSA est conditionné à quinze heures d’activité hebdomadaires (loi pour le plein emploi du 18 décembre 2023). Toute demande vaut inscription automatique à France Travail, celle du conjoint comprise. Le non-respect entraîne la suspension du versement, puis, en cas de refus persistant, la radiation.
On finance la guerre. Le budget de la défense progresse de 6,78 milliards en 2026, portant les crédits à 66,7 milliards, après le sommet de l’OTAN de La Haye qui a fixé un objectif de 3,5 % du PIB à l’horizon 2035 (Sénat, rapport sur le PLF 2026). L’actualisation de la loi de programmation militaire, présentée le 8 avril et examinée à l’Assemblée le 4 mai 2026, ajoute 36 milliards sur 2026-2030 et porte l’effort à 436 milliards : 8,5 milliards pour remonter les stocks de munitions, 1,6 milliard contre les drones, un missile sol-sol balistique conventionnel d’une portée de classe 2 500 kilomètres à développer. La ministre des Armées, Catherine Vautrin, ouvre le débat par cette phrase : « En économie de guerre, la première arme, c’est incontestablement l’usine. »
Et l’on soude les deux dossiers par un mot. Le même texte introduit un régime d’exception, l’état d’alerte de sécurité nationale, justifié par une « atténuation de la distinction entre temps de paix et temps de guerre » et par des méthodes « hybrides » employées par un acteur étranger — combinaison ambiguë de modes d’action militaires et non militaires, légaux ou illégaux, difficilement attribuables. Le 4 mai, des militants de la CGT et de FO manifestaient devant l’Assemblée contre « des milliards pour la guerre, l’austérité pour les services publics ». Trois mois plus tard, vingt-deux dirigeants européens rangent les traversées de Ceuta dans la catégorie des « menaces hybrides ». Le vocabulaire n’a pas été emprunté par hasard : il fait passer des dizaines de milliers de prolétaires qui nagent du registre de la police à celui de la défense. Une fois qualifié de menace hybride, un fait social bascule dans le cadrage de la sécurité nationale — et la voie est politiquement ouverte aux instruments militaires, au renseignement et au régime d’exception. C’est ainsi qu’on militarise une question sociale : d’abord on la nomme.
On ouvre le débouché. Un service national volontaire de dix mois, rémunéré, est proposé aux jeunes de 18 à 25 ans, avec ou sans diplôme, à partir de septembre 2026 — 3 000 la première année, financés par une rallonge de plus de 2 milliards à la programmation militaire. La Revue nationale stratégique de juillet 2025, préfacée par le chef de l’État, fixe l’objectif d’« acculturer près de dix millions de jeunes de 13 à 25 ans » aux enjeux de défense et de sécurité nationale — jusqu’aux « manœuvres hybrides », le mot encore —, par la formation et la mobilisation des relais vers la jeunesse : personnels de l’éducation nationale, milieux sportifs et associatifs. Le ministère de l’Éducation nationale a suivi en novembre 2025 avec un guide intitulé précisément « Acculturer les jeunes à la défense », qui préconise d’utiliser les stages d’observation de troisième et de seconde pour développer les contacts entre élèves et militaires. Et le calendrier du service national volontaire est articulé à celui de Parcoursup, avec 800 euros par mois et des crédits universitaires à la clé. Pour le bachelier resté sans affectation à l’issue de la phase d’admission — ils étaient 103 000 en juillet 2025 —, l’armée se présente ainsi, objectivement, comme le débouché immédiatement disponible. [20]
Le dispositif a été nommé il y a plus d’un siècle. Karl Liebknecht, en 1907, montrait que le militarisme intérieur ne se contente pas d’encadrer les soldats sous l’uniforme : il capte la jeunesse en amont, par l’école, les sociétés de tir et de gymnastique, les organisations patriotiques — et il concluait son livre sur cette formule, qui lui valut quatre ans de forteresse pour haute trahison : qui a la jeunesse a l’armée. Le protocole armées-école, le service national et les « relais éducatifs, sportifs et associatifs » de la Revue stratégique en sont la version française de 2026.
Lisez les trois ensemble. Le même État conditionne le revenu minimum à quinze heures d’activité et offre au jeune sans diplôme un contrat de dix mois payé en uniforme. Pour le gamin de Denain ou de Forbach refusé par Parcoursup, l’armée devient l’employeur de dernier recours. Ce ne sont pas les deux pièces d’un plan unique : ce sont les réponses de deux États différents à un même problème — une population que le capital n’emploie plus, ou pas encore — et c’est leur convergence, non une concertation, qui instruit. Au sud, la mer. Au nord, la caserne. Même crise d’intégration d’une jeunesse au travail stable ; deux États, deux réponses — ici un débouché institutionnel organisé, là une impasse qui jette à l’eau — et une seule machine à arrêter.
Le feu et la frontière : un seul appareil, et il porte l’uniforme
Retenez la coïncidence de calendrier, elle est plus instructive que tous les discours.
En Espagne, la lutte contre les feux repose sur l’Unité militaire d’urgence, force de 3 500 soldats créée en 2005 après la mort de onze pompiers. Fin juillet 2026, face aux incendies de Castille-La Manche, d’Ávila et de Zamora, le pilotage stratégique passe au ministère de l’Intérieur, la conduite opérationnelle à l’UME, près de 1 000 militaires sont mobilisés, l’urgence nationale est déclarée et Madrid réclame quatre avions au mécanisme européen de protection civile ; la Grèce envoie deux Canadair. Quelques jours plus tard, la même armée est déployée sur les plages de Ceuta.
Un seul appareil armé, deux emplois — et des arbitrages rendus dans une chaîne sur laquelle les populations n’ont aucune prise. La succession des deux déploiements ne démontre pas à elle seule qu’une unité ou des moyens auraient été retirés aux incendies pour être envoyés à Ceuta ; nous ne l’écrirons pas, faute de l’établir. Elle démontre autre chose, de plus structurel : les capacités de protection civile de ce pays sont intégrées à la chaîne de commandement des armées : la protection des populations y existe — c’est même la raison d’être affichée de l’UME —, mais comme mission confiée à un appareil militaire, dans sa hiérarchie et sous son uniforme. Qui arbitre entre le feu et la frontière, selon quels critères, à quel moment : la population n’en sait rien et n’y pèse rien — et c’est exactement cela, le problème. Les pompiers, les forestiers et les habitants qui, à Zamora, arrosaient leurs maisons avec des seaux et l’eau des piscines en attendant les secours ont là leur réponse. Et la conclusion n’est pas morale, elle est organisationnelle — contrôle des travailleurs des secours et des populations sur les moyens de la protection civile, contre sa militarisation. [21]
Révolution Permanente : rendre les enclaves au Makhzen, et appeler la gauche à se mobiliser
Nous retenons ici trois textes publiés sur son site entre le 31 juillet et le 2 août — d’autres ont suivi. Ils ne se valent pas du tout, et il faut le dire, parce que la critique ne vaut que si elle porte. [22]
Le billet d’Anasse Kazib cite longuement Marine Le Pen, Bruno Retailleau, Giorgia Meloni et Laurent Nuñez, et omet la seule phrase qui commandait tout : celle du chef du gouvernement espagnol qualifiant la noyade de jeunes Marocains d’attaque contre l’intégrité territoriale. L’extrême droite parle, le candidat répond : c’est la structure d’un meeting. La frontière y devient « l’un des plus puissants symboles » sur lesquels prospère l’extrême droite, qu’on briserait par une rupture « politique et idéologique » — l’inverse exact d’une analyse matérialiste, puisque la frontière est un appareil qui stratifie la force de travail. Le Makhzen y est euphémisé en « autorités marocaines », l’alliance et la sous-traitance frontalière en « jeu politique entre le Maroc et l’Espagne ». Les dizaines de milliers y figurent comme « frères et sœurs », « cousins », « oncles » : objets de compassion, non sujets d’une classe en mouvement. Et la démarcation d’avec Jean-Luc Mélenchon, tracée sur l’axe d’une revendication plus radicale et jamais sur la nature de classe de l’État, est immédiatement réancrée : « je défendrai... durant la campagne présidentielle de 2027 ». L’unité de mesure de la différence est le programme électoral.
L’article de Santiago Lupe, repris de la publication de leur section espagnole, est d’un tout autre calibre, et il faut le reconnaître pour pouvoir en faire la critique. Il nomme le gouvernement PSOE-Sumar, la fonction des enclaves dans le dispositif frontalier européen, le pacte européen sur la migration et l’asile, l’externalisation payée aux régimes d’Afrique du Nord, le massacre de la barrière de Melilla, les abandons dans le désert. Il nomme des groupes : Repsol, TotalEnergies, BASF. Il exige la régularisation totale, la fin de la loi sur les étrangers, la fermeture des centres de rétention. Sur ce terrain-là, il n’y a rien à lui reprocher que d’arriver après la police.
C’est ailleurs que le texte se défait, et c’est là qu’il faut frapper.
Premièrement, il réclame la restitution de Ceuta et Melilla au Maroc. C’est-à-dire à l’État dont il vient d’écrire, deux paragraphes plus haut, qu’il est le gendarme de la frontière sud de l’Europe et que sa gendarmerie a perpétré le massacre de Melilla. On décolonise en transférant un territoire d’un État bourgeois à un autre, et l’on remet les clés au geôlier. Le silence qui accompagne cette revendication achève la démonstration : pas une ligne sur le Sahara occidental. On exige la décolonisation de deux enclaves au bénéfice d’un régime qui en occupe une troisième, annexion entérinée par les mêmes impérialismes — Washington en 2020, Madrid en 2022, Paris en 2024, Londres en 2025, résolution 2797 du Conseil de sécurité le 31 octobre 2025. Ce n’est pas de l’internationalisme prolétarien, c’est du nationalisme anticolonial pris au mot.
Précisons ici notre propre position, car la question est de doctrine et elle ne souffre pas l’à-peu-près. L’exigence d’évacuation adressée à l’impérialisme espagnol est inconditionnelle. Elle ne se marchande pas contre des garanties sur ce qui suivra : c’est le principe que Lénine a fixé en 1916 — le parti de la nation qui opprime exige la liberté de séparation de la colonie, sans subordonner cette exigence au caractère du régime qui en sortira. Le droit au divorce ne se conditionne pas à la qualité du prochain mariage ; et les bolcheviks ont reconnu l’indépendance de la Finlande en décembre 1917 alors qu’un gouvernement bourgeois y siégeait, parce que la reconnaissance conditionnelle n’est pas une reconnaissance. Quiconque fait dépendre le départ du colonisateur d’une clause — fût-elle dirigée contre le Makhzen — fournit à l’occupant son argument éternel : on ne peut pas partir, voyez ce qui suivrait. L’histoire espagnole a déjà payé cette leçon : en 1936, la République refusa de proclamer l’indépendance du Maroc — qui aurait désintégré la base même de Franco, dont l’armée d’Afrique partait de ces enclaves. La gauche coloniale d’alors a des héritiers, et leur silence sur le statut de Ceuta et Melilla en est la signature.
Mais l’inconditionnalité du départ ne préjuge pas de la destination, et c’est là que le CRT se trompe symétriquement : il prescrit le rattachement au Maroc, comme d’autres voudraient l’interdire. Les deux prescriptions commettent la même faute — décider à la place du peuple concerné. Une fois l’appareil colonial dehors, le statut des enclaves appartient à leurs habitants : autodétermination pleine, y compris le droit de choisir le rattachement au Maroc s’ils le veulent. Ce que nous combattons n’est pas cette option, c’est le marchandage d’État à État par-dessus leurs têtes — Madrid livrant les clés à Rabat comme on solde un contentieux, sans que quiconque ait été consulté. Et une consultation n’est libre ni sous la Légion ni sous la Gendarmerie royale : sa condition matérielle est le retrait des deux appareils armés, que seule la mobilisation des travailleurs des deux rives peut imposer. C’est dans ce cadre, et à ce peuple, que nous nous adressons — en appel, pas en assignation — avec notre drapeau ouvert : ni Madrid, ni Rabat ; l’union des travailleurs des deux rives, et nous dirons pourquoi le rattachement au trône reviendrait à se verser au portefeuille d’Al Mada. Convaincre est notre affaire ; décider est la leur. Et tout cela est indissociable de l’autodétermination du peuple sahraoui, que le CRT a raison de nommer.
Deuxièmement, son impérialisme a un cycle de retard. Le pillage y est extractif : pétrole en Libye, en Algérie, en Ouganda, au Nigeria, cobalt du Congo. Or la poussée du 30 juillet part de Fnideq, et le Maroc n’est pas pour l’Europe une économie d’extraction : c’est une plate-forme de sous-traitance industrielle. Renault à Melloussa, Stellantis à Kénitra, 250 équipementiers, 220 000 emplois, l’automobile premier poste d’exportation devant les phosphates, un SMIG à 3 500 dirhams. Pas une usine automobile n’est nommée dans tout l’article. La conséquence est stratégique, pas cosmétique : si le rapport est un pillage, la réponse est la restitution et la compensation — c’est exactement ce qu’ils demandent, « retrait des multinationales, restitution des actifs, compensation ». Si le rapport est l’exploitation d’un prolétariat concentré par les groupes mêmes qui ferment Poissy, la réponse est l’organisation commune et la grève des deux côtés du détroit. Ils ont choisi la première. D’où le fait que, dans ce texte, la classe ouvrière marocaine n’apparaît jamais comme acteur : il n’y a que des « peuples opprimés » et des victimes du pillage. Un anti-impérialisme de comptabilité morale, pas de stratégie de classe.
Troisièmement, le programme est exécuté par l’État qu’ils viennent de décrire comme le bourreau. Imposer les grandes fortunes et les bénéfices « afin de garantir des services publics » : c’est un programme fiscal. L’expropriation est réclamée pour les grands propriétaires immobiliers, jamais pour les banques ni pour les groupes industriels européens, à qui l’on demande de se retirer et de payer. Et la « répartition des heures de travail entre toutes et tous » énoncée sans la seule clause qui la rend ouvrière — sans diminution de salaire — c’est le partage du travail, c’est-à-dire la formule patronale, là où la revendication transitoire est l’échelle mobile des heures de travail.
Quatrièmement, à qui s’adresse le texte ? À « la gauche anticapitaliste et les organisations ouvrières, à commencer par la gauche syndicale », qui « doivent » dénoncer et se mobiliser. C’est un texte de pression sur l’appareil existant. Pas un organe, pas un comité, pas une fraction, pas un mot sur l’auto-organisation des travailleurs de Ceuta ni de la jeunesse de Fnideq — au moment même où celle-ci affronte la police à Beni Ansar et se fait rafler par centaines. Le « rempart antifasciste » qu’ils proposent est un front de courants, pas un front unique ouvrier sur des revendications avec liberté de critique.
Et sur ce point, un fait daté suffit à mesurer ce que vaut l’appel : le 31 juillet, le secrétaire général du Parti communiste espagnol, Enrique Santiago, porte-parole parlementaire d’IU et porte-parole Intérieur et Justice de Sumar, dénonçait la « provocation » marocaine et réclamait le renforcement des forces de sécurité de l’État (Público, 31 juillet 2026). Voilà l’organisation à laquelle on demande de faire barrage. La question n’est pas de l’appeler à se mobiliser : elle est de lui arracher les travailleurs qu’elle encadre.
Cinquièmement, et c’est la clé de tout le reste : le retard n’est pas une erreur d’analyse, c’est une fonction. Une organisation voit ce que sa pratique l’oblige à voir. Qui fait du journalisme et une campagne présidentielle voit la scène politique, et y voit des politiciens. Qui tient une fraction dans une usine voit du capital, avec un nom, un siège et un carnet de commandes. La preuve est dans leurs propres textes. La section espagnole nomme Repsol, BASF — et TotalEnergies, groupe français. La section française, écrivant à des travailleurs français, à propos d’un pays où le capital français fait tourner deux usines automobiles et deux cent vingt mille emplois, ne nomme pas un seul groupe français. Elle nomme Marine Le Pen, Bruno Retailleau, Laurent Nuñez, Giorgia Meloni, Jean-Luc Mélenchon, Pedro Sánchez. Des hommes politiques, tous. Il aura fallu des camarades de Madrid pour écrire le nom d’une multinationale française.
Le critère n’est pas de savoir si l’on dénonce l’impérialisme en général — ils le font, y compris contre la militarisation et le budget de guerre. Le critère est celui que l’Internationale communiste avait fixé dès 1920, dans la huitième de ses conditions d’admission : les partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies doivent soutenir le mouvement d’émancipation non en paroles mais en actes, exiger l’expulsion de leurs propres impérialistes de ces territoires, et mener une agitation systématique parmi leurs propres troupes. Non en paroles, mais en actes. En actes, cela veut dire : une fraction, un bulletin, un refus de charger, une grève, à l’endroit où la marchandise et l’arme sont produites et transportées.
Ici, cela aurait une adresse précise. Les travailleurs de Renault et de Stellantis en France reprenant à leur compte les salaires et les cadences de Melloussa et de Kénitra, parce que c’est le même employeur et que c’est ainsi qu’on cesse d’être mis en concurrence. Les cheminots et les dockers comme point d’application contre l’économie de guerre. Une bataille dans les syndicats contre la loi de programmation militaire — le 4 mai 2026, jour de l’ouverture des débats, des militants de la CGT et de FO manifestaient devant l’Assemblée contre « des milliards pour la guerre, l’austérité pour les services publics », et toute la question est de savoir si l’on se contente de les saluer ou si l’on combat le cadre que leurs directions acceptent.
On n’a pas un cycle de retard par hasard. On a un cycle de retard sur la forme actuelle de l’impérialisme quand on ne le combat pas à son point de production. La dénonciation porte alors toujours sur ailleurs — la Libye, l’Ouganda, le Congo, la barrière de Melilla — et sur d’autres — Pedro Sánchez, Giorgia Meloni, Marine Le Pen. Jamais sur l’atelier d’à côté.
Nous l’avons établi ailleurs, sur le terrain de la guerre : socialiste en paroles, social-chauvin en actes. Le porte-parole de cette organisation est militant de SUD Rail, dans l’Union syndicale Solidaires — une confédération qui, dans ses propres notes, « appelle, participe et organise le soutien à la résistance du peuple ukrainien », convois syndicaux compris, dans le cadre d’un camp militaire armé par l’OTAN. Il n’y mène aucune bataille de fraction publique contre cette orientation. Le Maroc ne fait que déplacer la démonstration sur le terrain colonial. On ne combat pas l’impérialisme de son propre pays en publiant contre lui : on le combat là où l’on siège.
Le troisième texte, et le meilleur. Le 2 août, le même site relaie une déclaration du Courant révolutionnaire des travailleurs et de Corriente Roja, datée du 31 juillet. Il faut dire nettement qu’elle est très supérieure aux deux autres, sans quoi la critique ne vaut rien.
Elle nomme l’urgence matérielle — des milliers de personnes dormant sur les plages sans eau, sans soins, sans assistance juridique — et caractérise l’abandon comme méthode : la faim et le froid comme gestion des frontières. Elle exige la réquisition des locaux vides, ce que nous demandons ici. Elle écrit répartition du temps de travail sans réduction salariale, avec la clause exacte qui manquait à l’article de Santiago Lupe. Elle articule le financement à l’économie de guerre : pas un euro pour le réarmement, tout pour le logement et la santé. Elle nomme le Sahara occidental et la trahison de 2022. Elle nomme des groupes espagnols opérant au Maroc — Acciona, Sacyr, FCC, ACS. Elle rappelle Melilla en juin 2022, des dizaines de morts et 470 refoulements à chaud, avec Podemos au conseil des ministres. Elle envisage l’autodéfense des quartiers. Et surtout, elle a fait ce que nous reprochions aux deux autres de n’avoir pas fait : elle a nommé GenZ 212, la révolte de septembre-octobre 2025, la répression, les peines de prison, les rappeurs emprisonnés. Elle a un sujet marocain agissant.
Mieux : elle réfute nommément l’article de son propre porte-parole français. Faire de l’instrumentalisation marocaine l’explication principale, écrit-elle, occulte l’essentiel et conduit à une conclusion réactionnaire — car cela revient à dire que le gardien de la frontière a mal fait son travail et qu’il faut exiger qu’il le refasse. Or Anasse Kazib avait écrit deux jours plus tôt, mot pour mot : tout cela n’est qu’un jeu politique entre le Maroc et l’Espagne. Le candidat à la présidentielle française est démenti par une déclaration cosignée par l’organisation sœur espagnole de son courant et par Corriente Roja - IVe Internationale, publiée sur son propre site à quarante-huit heures d’intervalle. Nous n’avons pas eu à construire la contradiction : ils l’ont publiée.
Et pourtant le point de rupture demeure, et il est aggravé. Cette déclaration exige la restitution de Ceuta et Melilla au Maroc. Trois paragraphes plus loin, elle qualifie le régime de Mohammed VI de dictature qui emprisonne ceux qui chantent contre la corruption, dont la gendarmerie a tué des jeunes à Lqliâa et dont les tribunaux prononcent vingt ans de prison. On demande donc à un État impérialiste de livrer deux villes à une dictature, au nom de la décolonisation, dans le même texte où l’on salue la jeunesse qui affrontait cette dictature dans la rue. Ce n’est pas une maladresse de rédaction : c’est ce à quoi mène un anti-impérialisme qui raisonne en termes de territoires à restituer à des États plutôt qu’en termes de pouvoir à conquérir par une classe. Les jeunes de Fnideq et d’Agadir n’ont rien à gagner à ce que le Makhzen administre deux ports de plus.
Le même défaut commande le reste du programme. Multinationales espagnoles et européennes, hors du Maroc, restitution des actifs, compensation. Prise isolément, la revendication abandonne le sort des 220 000 travailleurs de la filière aux modalités du retrait capitaliste : elle ne dit pas qui prend les usines, qui contrôle les actifs, qui maintient la production, ni selon quel plan. Pas un mot de Renault Melloussa ni de Stellantis Kénitra, ni de l’organisation commune des ouvriers employés par les mêmes groupes des deux rives. Elle demande au capital de partir là où il faudrait que les travailleurs l’exproprient. C’est la différence entre l’expropriation et l’expulsion, et elle est stratégique.
Reste enfin ce qu’aucun des trois textes n’a vu : ni la suppression administrative de l’économie de Fnideq en 2019, ni la procédure extraordinaire close le 30 juin. Trois textes en trois jours, et pas une ligne sur les 1 174 978 demandes que le gouvernement dénoncé venait d’enregistrer, ni sur la condition de date qui excluait par avance ceux qui allaient se noyer. On réclame la régularisation totale, permanente et assortie de tous les droits sans intégrer à l’analyse que l’adversaire vient d’en administrer une version, calibrée sur les besoins du patronat. La revendication est juste ; formulée sans le fait, elle est aveugle.
Ce que les trois textes ont en commun, et c’est le fond. D’abord, aucun n’explique pourquoi des dizaines de milliers de personnes, ces jours-là, de cette ville-là.
On proclame l’ouverture des frontières et l’on n’organise rien de ce qui pourrait les ouvrir. La revendication est juste ; privée de la force capable de l’imposer, elle reste un décor — et l’État bourgeois, quand il en a besoin, peut la signer lui-même.
Lutte ouvrière, le NPA-R, le WSWS : ce qu’ils disent, ce qu’ils taisent
Deux autres courants se réclamant du trotskysme ont écrit. La règle ne change pas : créditer d’abord ce qui est juste, frapper ensuite où ça se dérobe. [23]
Lutte ouvrière a publié une brève le 31 juillet et un éditorial de Nathalie Arthaud le 3 août, « La menace ne vient pas des immigrés de Ceuta, mais de nos propres dirigeants ! ». Sur le terrain démocratique élémentaire, c’est le meilleur texte français de la séquence. Il compte une centaine de morts sans marchander. Il note ce que personne d’autre n’a écrit : les migrants laissés dehors sans hygiène ni argent, « en butte aux violences des militaires et de certains habitants » — le germe de pogrom, nommé. Il démonte le mensonge de l’invasion par le statut dérogatoire de l’enclave, que tous les dirigeants connaissaient. Il chiffre l’adversaire : profits du CAC 40 en hausse de 44 % au premier semestre 2026, 74,93 milliards, 153 familles milliardaires. Et la brève tient une symétrie que personne n’avait vue : Madrid, qui trouve aberrant que Gibraltar soit britannique parce que situé sur la péninsule, proclame que Ceuta doit rester espagnole bien que située en Afrique — et l’appui promis par Emmanuel Macron y est qualifié de solidarité de puissances coloniales.
Puis on cherche le reste, et le reste n’y est pas. Pourquoi ces dizaines de milliers, ces jours-là, de cette ville-là : rien — la pauvreté et le chômage, en général, comme un climat. Fnideq n’existe pas. Le Makhzen n’existe pas : pas d’État marocain dans l’éditorial, pas de fonds européens, pas de Sahara occidental, pas de GenZ 212 — la jeunesse marocaine y fuit, elle n’a jamais combattu. La régularisation espagnole n’existe pas davantage. Et la question territoriale est expédiée dans la brève en trois mots qui valent un programme : l’enclave, « et en vérité marocain[e] ». Là où le CRT rend les villes au Makhzen par revendication assumée, Lutte ouvrière les lui donne par géographie — enclavées dans le Maroc, donc marocaines. Mais la géographie n’est pas un critère de classe, et le même raisonnement livrerait le Sahara occidental à Rabat. Enfin la stratégie tient dans un adverbe : faire reculer le patronat « dépend exclusivement des luttes que le monde du travail est capable de mener ». Exclusivement — donc ni organes, ni réquisition, ni logement, ni revendication transitoire d’aucune sorte ; la lutte revendicative en bas, le renversement du capitalisme à l’horizon, et rien entre les deux. La liberté de circulation y est proclamée comme un droit élémentaire, sans une ligne sur la force qui l’imposerait : la même proclamation que chez Anasse Kazib, signée par une autre candidate.
Le NPA-R, lui, a fait paraître le 1er août, depuis Ségovie, une déclaration commune avec Izar (État espagnol), l’OKDE-Spartakos (Grèce), la RSO (Allemagne-Autriche) et Speak Out Now (États-Unis). [24] Créditons d’abord : c’est le seul texte français cosigné internationalement, et il fait plusieurs choses que Révolution Permanente n’a pas faites. Il nomme des groupes — Stellantis, Sanofi, Volkswagen, Airbus, Amazon. Il soude la frontière à la guerre : ceux qui préparent nos enfants à la caserne ne sont pas les migrants mais les états-majors. Il exige la réquisition des logements vacants, « qui se comptent par dizaines de millions en Europe ». Il condamne précisément le gouvernement PSOE-Sumar : l’armée, l’annonce d’une réforme plus restrictive de la loi sur l’immigration, la pression exercée sur la justice pour autoriser les expulsions massives. Et il cloue La France insoumise d’une phrase : face au Rassemblement national, Jean-Luc Mélenchon n’a rien trouvé de mieux que de proposer d’« aider le Maroc à gérer ses frontières » — c’est-à-dire l’externalisation même que pratique l’Union. La démarcation d’avec la gauche institutionnelle que Kazib cherchait dans une surenchère de revendications, le NPA-R l’établit sur un fait.
Trois défauts, dont un qui se retourne contre leur propre archive. D’abord, la déclaration refuse le terrain des « manœuvres » : elle ne veut pas parler de ce que serait tel ou tel calcul de dirigeants « qui de toutes façons s’entendent toujours ». La posture est plus digne que celle du billet Kazib, qui épousait le « jeu politique » ; mais l’abstention d’analyse n’est pas une analyse. Si tous les États s’entendent toujours, alors le dispositif spécifique Rabat-Madrid-Bruxelles — les deux milliards, le Sahara annexé, la résolution 2797 — se dissout dans la généralité, et avec lui le Makhzen comme État de classe, GenZ 212, Fnideq. Le Maroc redevient un décor d’où l’on fuit. Ensuite, la déclaration écrit « le partage du temps de travail entre tous » — sans la clause sans diminution de salaire. Les augmentations « pour tous » figurent à la phrase suivante, mais la soudure n’est pas faite, et un communiqué international ne peut pas s’offrir cette imprécision : le partage du travail sans la clause, c’est la formule patronale, et la déclaration du CRT, publiée le même jour dans le même État espagnol, l’avait correctement écrite. Enfin, sur la question des enclaves, le NPA-R choisit la troisième voie : le silence. Trois courants, trois réponses à la question coloniale — Révolution Permanente et le CRT rendent les villes au Makhzen, Lutte ouvrière les lui donne par géographie, le NPA-R ne pose pas la question. Aucun ne la pose en termes de classe.
Et voici le fait qui juge le NPA-R sur ses propres pièces. En novembre 2024, son journal publiait un dossier sur l’Europe des barbelés qui contenait exactement l’analyse qui manque à tout le monde aujourd’hui : le patronat contrôle les déplacements pour « sélectionner au mieux la force de travail dont il a besoin » ; la Grèce délivre des permis de trois ans adossés au contrat de travail, avec obligation de départ en cas de perte d’emploi ; Pedro Sánchez loue l’immigration comme une chance pour le pays, c’est-à-dire comme un gisement de saisonniers marocains à exploiter ; l’UE finance le Maroc depuis 2013, l’Espagne paie sa collaboration frontalière tout en organisant l’immigration saisonnière pour ses récoltes. La frontière-robinet, le tri de la main-d’œuvre, le titre adossé à l’emploi : tout y était, dix-huit mois avant que le gouvernement espagnol n’applique le modèle à l’échelle de 1,175 million de demandes. Et le 1er août 2026, devant la vérification grandeur nature de leur propre analyse, la déclaration n’en dit pas un mot. L’archive avait raison ; le communiqué l’a oubliée. C’est la démonstration la plus économique de notre thèse : un texte écrit pour proclamer n’a pas besoin de mobiliser sa propre théorie — seul un texte écrit pour armer une intervention y est contraint.
Le WSWS, enfin — l’organe du Comité international de la Quatrième Internationale —, a publié le 2 août un « Perspective » signé Jordan Shilton, le 5 un article de fond de Jean Shaoul sur les causes sociales de l’émigration marocaine, et un troisième texte le 6. [25] Créditons d’abord, car ce texte apporte quatre faits qu’aucun des six autres n’a. Il nomme le déclencheur matériel de la rumeur : une décision du Tribunal suprême espagnol interdisant l’expulsion immédiate des personnes interceptées en mer — le noyau juridique que Rabat invoquait sans le dire. Il établit la continuité de Melilla : en juin 2022, Pedro Sánchez employait mot pour mot le même langage pendant le massacre de trente-sept personnes par la Guardia Civil et la gendarmerie marocaine — avec Podemos au gouvernement. Il documente l’acte le plus accablant de la gauche gouvernementale espagnole dans la séquence : Sumar a adressé une lettre à l’ONU pour réclamer une enquête sur la responsabilité du Maroc — la conclusion-gardien, sous timbre officiel. Et il est le seul des sept à chiffrer un contrat impérialiste : les 8,1 milliards d’euros de Siemens Mobility pour la grande vitesse égyptienne — contrat du 28 mai 2022, la plus grosse commande de l’histoire du groupe, en échange de quoi la dictature d’Abdel Fattah al-Sissi encaisse les fonds migratoires européens et pratique les abandons dans le désert. Ajoutez le détail qu’il rapporte de la Tagesschau — des contrôles de passeport improvisés à l’entrée d’un supermarché de Ceuta pour empêcher les migrants d’acheter à manger — que nous n’avons pu recouper, mais qui, s’il est exact, confirme une fois encore que le « retour volontaire » fut une impasse organisée.
Puis la même grille, et les mêmes absences — avec une circonstance aggravante photographique. La légende de leur propre illustration — reprise d’un article à l’autre — dit : des personnes « tentant de traverser depuis la ville marocaine de Fnideq ». Le nom est sous l’image, et la suppression administrative de l’économie de cette ville en 2019 est introuvable dans l’analyse : le silence, avec la réponse imprimée dans la légende. L’article de Jean Shaoul, le meilleur des trois, déroule pourtant la profondeur sociale marocaine — sécheresse, exode rural, informalité massive, bas salaires, jusqu’à la monarchie-holding et au milliardaire chef du gouvernement — et mentionne les mobilisations de 2025. Mais il les mentionne comme illustrations de la misère, non comme la séquence politique d’une génération qui s’est battue et qui a été battue ; et il fournit la condition générale de l’émigration sans le mécanisme de l’explosion — pourquoi ces jours-là, ce poste-là. Ni la régularisation espagnole, dans aucun des trois textes ; ni le Sahara occidental ; ni une réponse de classe sur les enclaves. Et surtout, le WSWS inverse le défaut des six autres au lieu de le corriger : pas même le mot d’ordre. Aucune revendication — pas d’ouverture des frontières, pas de régularisation, pas de réquisition : le droit de vivre et de travailler où l’on veut y est un principe final, et l’unique tâche pratique énoncée est la construction des sections de son propre Comité international. Là où six textes proclament la revendication sans la force, le septième proclame la force sans les revendications. Deux variantes d’une même méthode : la proclamation à la place de la transition. La catégorie de « pseudo-gauche », qui fait la force polémique du texte — elle épargne au WSWS toute complaisance envers Sumar ou Podemos —, fait aussi sa limite stratégique : quand tout appareil est pseudo, on dénonce tout et on ne dispute rien de l’intérieur — pas de fraction, par doctrine. Notons enfin leurs bilans — « au moins 99 morts » le 2 août, 141 le 5 — sans source citée : nous ne les adoptons pas, les décomptes étatiques et associatifs divergeant déjà entre eux.
Le bilan transversal tient en trois absences et trois partages.
Trois absences d’abord. Huit textes, quatre courants, cinq organisations internationales cosignataires — et pas une ligne, nulle part, sur la suppression de l’économie de Fnideq en 2019 ; pas une ligne sur les 1 174 978 demandes de régularisation closes le 30 juin ; pas une réponse de classe sur le statut des enclaves. Les trois faits qui commandent la séquence sont absents des huit textes examinés — c’est-à-dire de toute la production que ces courants ont mise en circulation cette semaine-là.
Trois partages ensuite, et ils sont plus graves que les absences, parce qu’ils dessinent une méthode commune.
Tous butent sur le même problème programmatique : la transition entre le principe et la force capable de l’imposer. Ouverture des frontières chez Anasse Kazib, droit à la migration chez Santiago Lupe et le CRT, « liberté de circulation » chez Lutte ouvrière, « ouvrir les frontières » dans la déclaration du NPA-R — et, chez le WSWS, la variante inversée : plus de mot d’ordre du tout, le but final et le parti à construire. Aucun ne le traite pour ce qu’il est : un but, qui exige d’être traduit en revendications transitoires désignant une force — et le mot d’ordre pris seul vient de recevoir sa démonstration par l’absurde : près de 1,175 million de personnes déjà présentes régularisées sans rien céder sur la frontière. Une revendication partielle que l’adversaire peut concéder dans son propre dispositif ne suffit pas à faire une ligne de démarcation ; et l’ouverture des frontières, tant que la vanne reste entre ses mains, demeure une proclamation si l’on ne dit ni par quelle force ni par quelles mesures on lui arrache le pouvoir de trier.
Tous dénoncent l’impérialisme, aucun n’en fait un objectif de combat. Faites le relevé, il est accablant. Kazib ne nomme aucun groupe. Lupe nomme Repsol, TotalEnergies, BASF — le pillage extractif, ailleurs. Le CRT nomme Acciona, Sacyr, FCC, ACS — et exige leur départ, pas leur expropriation. Lutte ouvrière nomme un agrégat, le CAC 40 et ses 153 familles — l’adversaire sans adresse. Le NPA-R nomme Stellantis, Sanofi, Volkswagen — mais comme fermeurs d’usines en France, jamais comme exploiteurs à Kénitra. Le WSWS nomme Siemens et ses milliards égyptiens — le seul à chiffrer un contrat —, mais à trois mille kilomètres du détroit. Résultat : aucun des huit textes ne nomme le circuit réel — Renault à Melloussa, Stellantis à Kénitra, les 3 500 dirhams, les deux milliards européens versés au verrou marocain, l’État français actionnaire des deux groupes — 15 % de Renault, 6 % de Stellantis via Bpifrance — et simultanément client des drones du premier. Et aucun, par conséquent, ne peut répondre à la seule question qui transforme la dénonciation en politique : comment combat-on l’impérialisme français ici — par quelle fraction syndicale contre les crédits de guerre, quel refus de charger dans quel port, quelle grève commune des deux rives chez le même employeur, quelle bataille contre la LPM dans les confédérations qui l’accompagnent. L’impérialisme reste chez eux un décor moral devant lequel on s’indigne, pas un adversaire dont on établit l’ordre de bataille. La huitième condition de 1920 disait : non en paroles, mais en actes. Six textes de paroles.
Tous critiquent La France insoumise par la gauche, aucun ne la caractérise par sa classe. Kazib se démarque de Jean-Luc Mélenchon en surenchérissant — lui défendra, lui, la régularisation « sans distinction » ; le NPA-R le raille de n’avoir « rien trouvé de mieux » que d’aider le Maroc à gérer ses frontières. Dans les deux cas, le reproche est l’insuffisance de radicalité — comme si Mélenchon était un des nôtres, en retard. Or il suffit de lire ce que l’intéressé a écrit lui-même, sur X, le 31 juillet, en réponse à Jordan Bardella. L’afflux a lieu, dit-il, à mille kilomètres de notre frontière ; Ceuta est en Afrique ; ceux qui y sont ne peuvent pas traverser le détroit — autrement dit, ce n’est pas notre affaire : cadrage national d’entrée de jeu. Puis le programme, en une phrase : le problème concret à régler est de « discuter avec le Maroc de la protection de la frontière », et d’assurer le retour des uns ou, pour les autres, une poursuite du trajet sous maîtrise. Et dans un autre message du même jour, le soutien : « aider l’Espagne est du simple bon sens », gouvernement voisin, pays ami — l’Espagne dont l’armée est alors sur la plage. Décomposez : protection frontalière déléguée au Makhzen, c’est l’externalisation ; retour, c’est le refoulement ; trajet sous maîtrise, c’est l’arrivée triée et comptée ; solidarité avec l’État qui déploie la Légion, c’est l’union des gestionnaires. C’est, point par point, la doctrine du robinet — celle que Madrid vient d’exécuter, celle que la lettre des vingt-deux réclame. Un dirigeant qui revendique pour l’impérialisme de son propre pays la maîtrise de son approvisionnement en main-d’œuvre et la sous-traitance de sa police frontalière ne manque pas de radicalité : il défend le capital national. Le mot existe depuis 1914 et il est précis — social-patriotisme. Il n’est même plus une déduction : c’est une paraphrase de ses propres messages. Que les six textes français et espagnols reculent devant lui mesure une chose — et nous l’énonçons comme caractérisation politique, à charge pour eux de la démentir par les actes : on ne nomme pas comme ennemi de classe celui dont on dispute l’électorat. [26]
Ce n’est pas un hasard trois fois répété : c’est la signature d’une même méthode, qui commente la surface politique de l’événement — déclarations, réactions, indignations — et ne descend jamais à sa base matérielle, parce qu’aucune intervention organisée n’exige d’y descendre. Notre programme est construit pour l’inverse.
« Ouverture des frontières » : une proclamation n’est pas un mot d’ordre
Il faut en venir au mot d’ordre lui-même, car c’est là que tout se joue.
Nous ne sommes pas partisans des frontières. Elles sont un produit historique du capitalisme et de l’État, elles disparaîtront avec eux, et aucun révolutionnaire n’a jamais fait du contrôle des flux humains une revendication ouvrière. Mais entre le but et le mot d’ordre, il y a la distance que le Programme de transition avait précisément pour objet de combler. Réclamer l’ouverture des frontières à un État bourgeois, c’est lui demander d’ouvrir un robinet dont il conserve la vanne. Et ne nous y trompons pas nous-mêmes : l’État espagnol n’a pas ouvert sa frontière. Il a légalisé sous conditions une fraction de la population déjà présente, triée par une date butoir, tout en fermant militairement la route à ceux qui arrivent — près de 1,175 million de demandes d’un côté, plus de quarante-huit mille retours en quarante-huit heures de l’autre. La régularisation de ceux qui sont là et la répression de ceux qui arrivent ne se contredisent pas : elles se complètent. La régularisation n’abolit pas la frontière ; entre les mains de l’État, elle est un instrument de son fonctionnement.
Et surtout : posé seul, il est inaudible. Le travailleur de Getafe ou de Roubaix qui donne la moitié de son salaire à son propriétaire entend « ouverture des frontières » comme l’annonce d’un concurrent de plus dans la file. Il n’a pas tort sur ce qu’il constate ; il a tort sur la cause. Lui répondre par la morale — tu es raciste — c’est le livrer à l’extrême droite, qui elle lui parlera de sa file d’attente. La réaction ne prospère pas sur des idées fausses tombées du ciel : elle prospère sur un fait vrai mal expliqué, sur un terrain d’où les appareils réformistes et staliniens ont retiré la politique de classe.
Car la peur rencontre bien des faits matériels — classes surchargées, urgences saturées, files d’attente — et le plus massif, le plus immédiatement visible, est en Espagne le logement. Madrid a manifesté par dizaines de milliers, deux ans après un cortège de cent cinquante mille sous les mots d’ordre « contre la spéculation, l’expropriation » ; le décret prolongeant le gel des loyers a été rejeté au Parlement, et le parc est tenu par les banques, les fonds et les sociétés immobilières. Le même modèle qui fait venir la main-d’œuvre fait monter les loyers — et cette concurrence-là est réelle. Il ne sert à rien de la nier : il faut en désigner la cause. Et distinguons précisément : la régularisation ne crée pas la demande de logement de ceux qui vivent déjà sur le territoire — ils étaient déjà logés, hébergés ou mal-logés quelque part. Ce qui accroît la demande, c’est la croissance démographique réelle — près d’un demi-million d’habitants de plus en 2024 — et les arrivées à venir ; et l’effet d’une population qui augmente dépend entièrement du parc. Verrouillé par les fonds, il en fait des loyers, de la concurrence et des expulsions ; réquisitionné et étendu par un plan public de construction, il en fait une question de planification — combien de logements, d’écoles, de lignes, sur quels budgets. La variable décisive n’est pas l’existence de ces hommes et de ces femmes, c’est le régime de propriété qui organise leur logement. Celui qui hurle à la submersion sans jamais nommer les fonds ne défend pas le locataire : il détourne sa colère du propriétaire vers son voisin de palier — et rend au patronat le service exact qu’il attend.
La réponse ne consiste donc ni à abandonner le but, ni à le proclamer, mais à formuler ce qui rend l’accueil et l’amélioration des conditions de vie inséparables. Un seul principe : l’accueil ne se prend jamais sur la population laborieuse déjà là — il se prend sur la propriété.
D’où la réquisition, comme axe et non comme argument d’appoint :
- Réquisition sans indemnité des logements vacants détenus par les banques, les fonds d’investissement et les sociétés immobilières ; interdiction des expulsions ; plan de construction publique sous contrôle des travailleurs du bâtiment et des locataires.
- Réquisition des moyens de la santé et de l’éducation : lits, postes, écoles ouverts à hauteur des besoins réels, financés sur les profits et sur les crédits militaires.
- Embauche massive dans les services publics, aux conditions du statut, sans mise en concurrence des nouveaux venus avec les anciens.
- Échelle mobile des heures de travail : répartir le travail disponible entre toutes les mains sans diminution de salaire — c’est ce qui sépare la revendication ouvrière du partage du travail patronal.
- Égalité intégrale des salaires, des contrats et des droits sur chaque site, et titre de séjour indépendant de l’employeur et du conjoint.
Prises ensemble, ces revendications ont une propriété commune : elles font payer l’accueil au capital et non aux travailleurs, et chacune, poussée jusqu’au bout, mène du besoin immédiat à la question de la propriété et du pouvoir — en restant immédiatement compréhensible par celui qui paie son loyer. Elle ne demande rien à la frontière. Elle change qui possède. Et elle transforme la rencontre entre l’ouvrier espagnol et l’ouvrier marocain, de concurrence pour un logement, en coalition contre celui qui le détient.
C’est ce que les deux premiers textes ne font pas, alors même que la matière est chez eux. Santiago Lupe demande bien l’expropriation des grands propriétaires immobiliers — mais comme réplique aux « campagnes de peur », en fin d’article, à côté d’un impôt sur les grandes fortunes, et non comme l’axe qui rend l’accueil possible. La déclaration du CRT et de Corriente Roja va plus loin — réquisition des locaux vides, temps de travail sans baisse de salaire, pas un euro pour le réarmement — et abandonne cette logique au seuil décisif : la propriété industrielle et le pouvoir d’État, au Maroc comme dans l’État espagnol. Les éléments sont là ; la soudure ne se fait pas. Poser la réquisition comme condition de l’accueil obligerait à s’adresser aux locataires expulsés de Madrid et aux ouvriers d’Andalousie, c’est-à-dire à sortir du meeting. Dans les deux premiers textes, on préfère proclamer.
Ce qu’il faut arracher
Pas de leçon de morale à ceux qui ont peur : la peur est réelle, son objet est déplacé. Ce qu’il faut leur donner, ce sont des revendications qui désignent une force.
- Régularisation inconditionnelle de tous les sans-papiers, arrachée sur les lieux de travail ; titre de séjour propre à chaque femme, indépendant du conjoint et de l’employeur.
- Mêmes salaires, mêmes contrats, mêmes droits pour tous sur un même site : retirer au patronat son ouvrier à moitié prix.
- Réquisition des logements vacants détenus par les banques et les fonds ; interdiction des expulsions ; construction publique sous contrôle des travailleurs et des locataires. L’accueil se prend sur la propriété, jamais sur ceux qui sont déjà là.
- Échelle mobile des heures de travail, sans diminution de salaire.
- Libération de tous les emprisonnés de GenZ 212 et des rappeurs incarcérés ; levée des poursuites — la solidarité avec la jeunesse marocaine commence par ses prisonniers.
- Droit au travail et hébergement effectif dès l’enregistrement de la demande d’asile : c’est l’interdiction de travailler et le refus d’héberger qui fabriquent les campements offerts en spectacle — pas le nombre des arrivants.
- Pas un euro européen à la police frontalière du Makhzen ; dissolution de Frontex et des forces d’intervention frontalière.
- Évacuation immédiate et inconditionnelle de l’armée, de la Guardia Civil et de l’appareil colonial espagnols de Ceuta et Melilla — sans clause, sans garantie exigée, sans échange : conditionner le départ du colonisateur, c’est lui fournir sa raison de rester.
- Le statut des enclaves appartient à leurs habitants : autodétermination pleine, y compris le libre choix du rattachement au Maroc — mais aucun marchandage entre Madrid et Rabat par-dessus leurs têtes, et une consultation qui ne peut être libre que sous le retrait des deux appareils armés, imposé par la mobilisation des travailleurs des deux rives. Notre drapeau dans ce combat : ni Madrid, ni Rabat — l’union des travailleurs des deux rives, dans la perspective d’une fédération socialiste de part et d’autre de la Méditerranée, seul cadre où l’autodétermination cesse d’être un marchandage entre États pour devenir une union libre. Autodétermination du peuple sahraoui.
- Contrôle des travailleurs des secours et des populations sur les moyens de la protection civile, contre sa militarisation.
- Organisation commune des travailleurs de Renault et de Stellantis des deux rives du détroit : Poissy, Flins, Tanger, Kénitra sont un seul terrain.
- Contre l’économie de guerre : pas un jeune à la caserne faute d’emploi ; les milliards des munitions dans les hôpitaux, les écoles et les logements.
À Fnideq, un décret a supprimé l’économie d’une ville et la mer a servi de plan social. Ici, un décret conditionne le dernier filet de revenu et la caserne sert de débouché. La forteresse n’a pas été bâtie pour les tenir dehors. Elle a été bâtie pour nous tenir tous en rang : eux à la nage, nous sous les drapeaux.
Troupes et Guardia Civil espagnoles hors de Ceuta et Melilla — sans condition, sans marchandage !
De Rabat à Madrid : ce sont les rois qu’il faut chasser, pas les migrants !
À bas la monarchie marocaine, à bas le Makhzen ! Libération des emprisonnés de GenZ 212 !
À bas l’Europe bourgeoise et sa forteresse — pas un euro, pas un blindé !
Ni Madrid, ni Rabat : les travailleurs des deux rives !
Des papiers, pas des casernes !
L’accueil sur la propriété, jamais sur les salaires !
Une seule classe d’un bord à l’autre du détroit — contre les deux États, contre les deux bourgeoisies !
Pour la fédération socialiste des deux rives de la Méditerranée !
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[1] Ceuta, 30 juillet - 1er août 2026. Entrées et tentatives de franchissement (fourchette 50 000-60 000), déploiement de l’armée, blindés, alerte de la Légion : AFP, franceinfo, France 24, Al Jazeera, Euronews, La Presse, 30-31 juillet. Déclaration de Pedro Sánchez sur l’« attaque » et la « violation de l’intégrité territoriale », déplacement avec Fernando Grande-Marlaska : AFP, 31 juillet. Bilan d’au moins 34 morts (présidence de Ceuta, Juan Jesús Vivas), porté à au moins 67 le 1er août (Grande-Marlaska, point de presse depuis Ceuta). Retour à la normale annoncé, plus de 48 000 retours vers le Maroc, barrière pneumatique de 500 mètres : ministère espagnol de l’Intérieur, 1er août. Bilan porté à au moins 72 morts : délégation du gouvernement à Ceuta (Miguel Ángel Pérez Triano), 3 août (Euronews). Premier bilan officiel marocain : 11 morts, 40 000 tentatives vers Ceuta, 1 135 vers Melilla (ministère de l’Intérieur, 2 août au soir) ; AMDH : près de 130 victimes et des dizaines de disparus (franceinfo, 2 août). Visioconférence des ministres de l’Intérieur de l’UE convoquée le 4 août. Accord de reprise avec Rabat, aucune régularisation : Le Desk, 31 juillet. Les décomptes d’entrées et de retours varient selon les sources et les heures ; les chiffres retenus sont datés et attribués.
[2] Voir supra la note « Ceuta, 30 juillet - 1er août 2026 ».
[3] Réactions européennes. Lettre ouverte des vingt-deux dirigeants à la présidence irlandaise, à Antonio Costa et à Ursula von der Leyen, catégorie des « menaces hybrides » ; proposition de Giorgia Meloni ; position de Laurent Nuñez ; rappel de la Commission sur l’article 41 du code frontières Schengen ; propos de Pedro Sánchez sur l’« égoïsme » de certains États membres : Touteleurope, Europe 1, Público, El Debate, 31 juillet - 1er août. Mise en cause explicite de la politique espagnole de régularisation massive dans la lettre des vingt-deux : Euronews, 3 août.
[4] Fnideq. Fermeture des postes de Bab Sebta et Bab Melilia au commerce vivrier (2019), fermeture de la frontière (mars 2020), effondrement de l’économie locale : Le Desk, 31 juillet 2026 ; Middle East Eye ; Jeune Afrique. Part de la contrebande dans l’économie informelle (40 %), 400 000 personnes concernées, marché de 1 à 1,5 milliard d’euros : Haut-Commissariat au Plan. Dix mille familles à M’diq-Fnideq, chômage urbain de 18 % : mêmes sources. Conjoncture 2026 (chômage 10,8 %, 29,2 % chez les 15-24 ans, 1 253 000 chômeurs, sous-utilisation composite 45,3 %, durée moyenne du chômage) : HCP, note du 4 mai 2026.
[5] GenZ 212. Décès de huit femmes après césarienne à l’hôpital Hassan II d’Agadir, 14 septembre 2025 ; manifestations à partir du 27 septembre à Rabat, Casablanca, Marrakech, Agadir et Tanger ; collectif né sur Discord (plus de 180 000 membres) ; mots d’ordre sur les stades et les hôpitaux ; chômage des jeunes à 35,8 % : presse marocaine et internationale, octobre 2025 ; iReMMO. Répression, morts, arrestations massives, usage de la force létale par la Gendarmerie royale à Lqliâa, condamnations des 4, 8 et 9 octobre (jusqu’à vingt ans) : Human Rights Watch, 15 octobre 2025. Bilan judiciaire : plus de 2 400 poursuites et plus de 1 400 détentions (parquet, 28 octobre 2025 — France 24, RTS, 24 Heures) ; 411 condamnations au 27 octobre dont 76 mineurs, 61 peines de un à quinze ans ferme ; plus de 5 000 arrestations cumulées et environ 2 000 détenus en avril 2026 (France 24). Rappeurs : Souhaib Qabli (L7ASSAL), huit mois ferme le 26 mars 2026 (afrik.com) ; El Mahdi Lyoubi (Mehdi Black Wind), arrêté le 13 juillet 2026, comparution à Casablanca le 31 juillet (El Watan).
[6] Régularisation extraordinaire espagnole. Décret royal 316/2026 du 14 avril, publié au BOE le 15 avril (BOE-A-2026-8284), en vigueur le 16 avril, modifiant le décret royal 1155/2024 du 19 novembre 2024 ; instrument habilitant publié au BOE le 30 janvier 2026 (BOE-A-2026-2142). Conditions : présence antérieure au 1er janvier 2026, cinq mois de séjour ininterrompu, absence d’antécédents judiciaires ; titre initial d’un an. Bilan du 2 juillet 2026 (ministère de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations ; secrétaire d’État Pilar Cancela) : 1 174 978 demandes enregistrées, 609 737 instruites, environ 608 000 admises à instruction, 159 097 nouveaux affiliés à la Sécurité sociale au 30 juin ; répartition par nationalité (Colombie 25,9 %, Maroc 13,3 %) et par âge. Résolutions définitives favorables : environ 11 000 à 12 000 au 8 juillet (déclaration de Pilar Cancela, EFE). Recours des exécutifs d’Aragon et de Valence et question préjudicielle envisagée devant la Cour de justice de l’Union : presse espagnole, juillet 2026. L’écart entre le décompte officiel et celui affiché par la plateforme Mercurio à la clôture est signalé par plusieurs sources ; il n’est pas retenu ici.
[7] Économie et logement en Espagne. PIB 2024 et 2025, chômage du quatrième trimestre 2025, emploi : INE. Prévisions 2026 : Banque d’Espagne, FMI, CaixaBank Research. Part des créations d’emplois revenant aux personnes nées à l’étranger (janvier 2024 - mars 2025) : Institut Elcano, cité par le président de l’Institut d’études économiques. Loyers et part du salaire : Fotocasa, 2025. Manifestation madrilène du 24 mai 2026, plan public de 7 milliards d’euros, décret de gel des loyers non adopté : AP et presse espagnole.
[8] Voir supra la note « Réactions européennes ».
[9] Automobile et militarisation. Renault Melloussa, Stellantis Kénitra, écosystème automobile marocain (plus de 250 entreprises, environ 220 000 emplois, exportations 2024) : ministère marocain de l’Industrie. SMIG 2026 et salaires d’opérateur : sources marocaines concordantes. Investissement de 1,2 milliard d’euros à Kénitra et annonce du 16 avril 2026 sur Poissy (arrêt de l’assemblage d’ici fin 2028, plus de 900 postes supprimés à l’horizon 2030) : communications du groupe et presse économique. Actionnariat : Exor (famille Agnelli-Elkann), premier actionnaire de Stellantis avec environ 15 % du capital, John Elkann président du conseil ; famille Peugeot, 7,7 % du capital et 11,9 % des droits de vote via Peugeot 1810 (détenue par Peugeot Invest et les Établissements Peugeot Frères), environ trois cents porteurs de parts ; Bpifrance environ 6 % (The Conversation, avril 2026 ; Peugeot Invest ; presse économique, 2025-2026). État français : environ 15 % du capital de Renault (Agence des participations de l’État ; L’Usine Nouvelle, août 2025 ; Reuters, décembre 2024). Programme Chorus au Mans et à Cléon : contrat notifié en décembre 2025 (environ 90 millions d’euros, DGA, avec Turgis Gaillard), marché potentiel d’environ un milliard sur dix ans (L’Usine Nouvelle, janvier 2026), capacité de production « pouvant aller jusqu’à 600 unités par mois » en moins de douze mois (communiqué Renault Group, 10 février 2026), dizaine d’appareils livrés pour validation à l’été 2026, ligne opérationnelle fin 2026 ; entretien de Catherine Vautrin à Ouest-France, 6 juin 2026.
[10] Voir supra la note « Automobile et militarisation ».
[11] Fonds européens et Sahara occidental. Financements européens au Maroc depuis 2014, part consacrée à la gestion des frontières, programme dédié de 152 millions d’euros, achat de 183 motocyclettes et 33 véhicules : GADEM, délégation de l’Union européenne au Maroc, Hespress. Reconnaissances successives de la souveraineté marocaine (2020, 2022, 2024, 2025) et résolution 2797 du Conseil de sécurité du 31 octobre 2025 : ONU, France 24.
[12] Bourgeoisie marocaine. Fortune de Mohammed VI ( 6 milliards de dollars, Forbes 2015) et structure d’Al Mada (ex-SNI ; fusion SNI-ONA en 2013 avec retrait de la Bourse de Casablanca ; renommage 2018 ; contrôle familial 60 % via Siger, Ergis et Copropar — Mohammed VI 50,6 % de Copropar ; actifs 12,2 milliards de dollars en 2017 ; 6 % du PIB ; Attijariwafa 46 %, Managem, Inwi 69 %) : Wikipédia (Al Mada) ; L’Essentiel de l’Éco, janvier 2026 ; billionaires.africa, mai 2026 ; El Watan ; enquête du Monde (2015) sur le passage de 13 % à 60 % de la holding, citée par businessempires.africa ; client HSBC Genève : révélations SwissLeaks. Aziz Akhannouch : 1,5 milliard de dollars (Forbes 2025, via afrik.com), principal actionnaire du groupe Akwa (pétrole, gaz, chimie), maire d’Agadir ; demande de démission de son gouvernement par GenZ 212 : L’Essentiel de l’Éco, janvier 2026. Faute d’accès direct aux documents primaires, ce bloc repose sur des sources secondaires concordantes, toutes citées ; seuls les ordres de grandeur sont engagés, et chaque chiffre est attribué à sa source. L’enquête du Monde de 2015 demeure la référence pour le passage de 13 % à environ 60 %.
[13] Hypothèse de la « punition » et contentieux hispano-israélien. Reconnaissance de la Palestine (mai 2024), embargo sur les armes formalisé le 8 septembre 2025 (interdiction des ports aux navires de carburant pour l’armée israélienne, fermeture de l’espace aérien au matériel de défense) : Al Jazeera, 8 septembre 2025. Proposition de suspension de l’accord d’association UE-Israël et interdiction des ports aux navires israéliens (avril 2026), commission de la Chambre des représentants américaine qualifiant Ceuta et Melilla de villes « situées en territoire marocain » (avril 2026), échange Danon-Puente pendant la crise : allAfrica, 3 août 2026 ; presse, 1er-3 août. Déni marocain (réseaux de passeurs, rumeurs, décision du Tribunal suprême mal interprétée) et passivité initiale des forces marocaines relevée par la presse espagnole : synthèses de presse, août 2026. Arrêt du Tribunal suprême espagnol du 29 juin 2026 (interdiction des renvois sommaires, sans procédure, des personnes arrivées par mer à Ceuta et Melilla) et diffusion de sa teneur sur les réseaux sociaux marocains : Time, 31 juillet 2026, citant la RTVE et le ministère espagnol de l’Intérieur. L’existence d’un ordre ou d’un signal n’est établie par aucune source ; le texte ne l’affirme pas.
[14] Fabrication du sentiment de submersion. Corrélation inverse entre vote d’extrême droite et présence immigrée : Hervé Le Bras, Le Grand Enfumage. Populisme et immigration dans sept pays européens, Éditions de l’Aube / Fondation Jean-Jaurès, 2022 (chiffres Insee / présidentielle 2017 : communes < 2 500 hab. 3,8 % d’immigrés et 27 % Le Pen ; villes > 20 000 hab. 15 % et 14 % ; Paris 23 % et 5 % ; Seine-Saint-Denis 30,6 % et 13,6 %) ; modèle vérifié d’élection en élection depuis 2002 (La Grande Conversation, décembre 2024, dont la formule citée). Hébergement des demandeurs d’asile : indicateur de performance du programme 303, PLF 2024 (cibles de 59 % en 2023 et 64 % en 2024) ; Forum réfugiés (fin 2022, 42 251 demandeurs éligibles aux conditions matérielles d’accueil non orientés vers le dispositif national). Droit au travail : absence de droit après six mois — simple droit de solliciter une autorisation — et décision du Conseil d’État de 2022 non transposée : Forum réfugiés.
[15] Impact budgétaire de l’immigration. OCDE, Perspectives des migrations internationales, 2021. X. Chojnicki, L. Ragot, N.-P. Sokhna, Revue économique, 2022.
[16] Violences faites aux femmes. Répartition des femmes tuées en 2024 (38 % dans le couple, 20 % dans un cadre intrafamilial hors couple — dénominateur : l’ensemble des femmes tuées), 84 % de victimes femmes, 85 % de mis en cause hommes, une victime sur six portant plainte : SSMSI / ministère de l’Intérieur, Lettre n° 25, novembre 2025, et enquête de victimation. Décomptes 2025-2026 : collectif Féminicides par compagnons ou ex. Moyens du Grenelle : Fondation des Femmes.
[17] Religion. Recensement 2021 d’Angleterre et du pays de Galles : Office for National Statistics. France : Ined-Insee, Trajectoires et Origines 2 (2019-2020), Insee Références 2023. Le financement étranger d’une partie de l’encadrement cultuel est l’objet même du rapport d’information du Sénat n° 757 (2015-2016), « De l’islam en France à un islam de France », et des travaux préparatoires de la loi du 24 août 2021 ; la présence structurante de ces réseaux dans de nombreux quartiers populaires est un constat d’observation courante, assumé comme tel.
[18] 1956-1983. Positions du PCF de 1956 : lettre de Maurice Thorez à Jacques Derogy, L’Humanité, 3 mai 1956 ; déclaration de Jeannette Vermeersch devant le groupe parlementaire, 4 mai 1956 (citées in NPA, « Parti communiste et patriarcat » ; dossier Libre Pensée / Planning familial). Grèves de 1983 : Defferre sur Europe 1, 26 janvier (« intégristes, de chiites ») ; Mauroy à Nord-Éclair, 28 janvier ; Auroux, 10 février (L’Alsace ; France Inter) — V. Gay, « Grèves saintes ou grèves ouvrières ? », Genèses, 2015 ; N. Hatzfeld et J.-L. Loubet, Vingtième Siècle, 2004 ; Contretemps ; Fondation Jean-Jaurès. Vitry-sur-Seine, 21 et 24 décembre 1980 : presse contemporaine et récits documentaires concordants. Marche pour l’égalité, 15 octobre - 3 décembre 1983, et association créée en 1984 : Musée national de l’histoire de l’immigration, Fondation Jean-Jaurès, INA ; Abdellali Hajjat, La marche pour l’égalité et contre le racisme, Éditions Amsterdam, 2013.
[19] Russie soviétique. Code sur le mariage, la famille et la garde des enfants, octobre 1918 ; légalisation de l’avortement en 1920 ; Jenotdel créé en 1919 par Inessa Armand, dirigé ensuite par Alexandra Kollontaï, dissous en 1930 ; revue Kommunistka ; assemblées de déléguées élues pour trois à six mois (littérature historique standard sur le Jenotdel).
[20] Militarisation française. Crédits 2026 et objectif de La Haye : Sénat, rapport sur le projet de loi de finances 2026. Actualisation de la loi de programmation militaire, débat du 4 mai 2026, propos de Catherine Vautrin, état d’alerte de sécurité nationale et qualification des menaces « hybrides » : compte rendu de l’Assemblée nationale et texte du projet de loi. Service national volontaire : annonce du 27 novembre 2025, lancement septembre 2026. Revue nationale stratégique 2025 (présentée les 13-14 juillet 2025, préfacée par le président de la République) : objectif « d’acculturer près de dix millions de jeunes de 13 à 25 ans aux enjeux de défense et de sécurité nationale, notamment aux manœuvres hybrides et manipulations de l’information » — cité par Zone Militaire/Opex360 (15 juillet 2025) et par l’analyse FNEC-FP-FO de l’actualisation de la LPM (avril 2026). Guide « Acculturer les jeunes à la défense », ministère de l’Éducation nationale, novembre 2025 (eduscol). Alignement du calendrier du SNV sur Parcoursup, 103 000 bacheliers sans affectation en juillet 2025, 800 euros par mois, crédits ECTS : même analyse FNEC-FP-FO. RSA conditionné à quinze heures d’activité : loi n° 2023-1196 du 18 décembre 2023.
[21] Incendies et UME. Unité militaire d’urgence (3 500 militaires, créée en 2005), pilotage par l’Intérieur, conduite opérationnelle par l’UME, près de 1 000 militaires mobilisés, appel au mécanisme européen : France 24 (24 juillet 2026), franceinfo, Euronews (30 juillet 2026).
[22] Textes de Révolution Permanente discutés. Anasse Kazib, billet du 31 juillet 2026 sur Ceuta et Melilla ; Santiago Lupe, « Ceuta : le gouvernement Sanchez répond par la force », même date, repris de la publication de la section espagnole ; déclaration du Courant révolutionnaire des travailleurs et de Corriente Roja - IVe Internationale, datée du 31 juillet et publiée le 2 août. Les deux textes doivent être mis en lien direct : les passages cités — restitution des enclaves au Maroc, « répartition des heures de travail », appel à « la gauche anticapitaliste et les organisations ouvrières » — sont vérifiables mot à mot par le lecteur. Déclaration d’Enrique Santiago, secrétaire général du PCE, sur la « provocation » marocaine et le renforcement des forces de sécurité de l’État : Público, 31 juillet 2026. Position de l’Union syndicale Solidaires sur l’Ukraine : « Note n° 5 — Guerre en Ukraine », 8 août 2022, solidaires.org (« l’Union syndicale Solidaires appelle, participe et organise le soutien à la résistance du peuple ukrainien ») ; convois syndicaux du Réseau syndical international de solidarité et de luttes, avril-mai 2022. L’appartenance du porte-parole de RP à SUD Rail est publique et revendiquée.
[23] Lutte ouvrière. Éditorial de Nathalie Arthaud, « La menace ne vient pas des immigrés de Ceuta, mais de nos propres dirigeants ! », 3 août 2026, lutte-ouvriere.org ; brève « Ceuta : liberté de circulation ! », 31 juillet 2026 (symétrie Gibraltar/Ceuta, « en vérité marocain », « solidarité de puissances coloniales ») ; intervention vidéo de Nathalie Arthaud, 1er août. Chiffres cités par l’éditorial (CAC 40 : +44 % au premier semestre 2026, 74,93 milliards ; 153 familles milliardaires) : responsabilité de la source.
[24] NPA-R et déclaration internationale. « Ceuta : à bas la campagne raciste contre nos frères et sœurs migrants ! », déclaration commune d’Izar (État espagnol), du NPA-Révolutionnaires (France), de l’OKDE-Spartakos (Grèce), de la RSO (Allemagne-Autriche) et de Speak Out Now (États-Unis), Ségovie, 1er août 2026, npa-revolutionnaires.org. Positions de Jean-Luc Mélenchon — vérifiées à la source primaire : message publié sur son compte X le 31 juillet 2026 en réponse à Jordan Bardella (afflux « à mille kilomètres de notre frontière », nécessité de « discuter avec le Maroc de la protection de la frontière », retour ou poursuite du trajet sous maîtrise) ; autres messages du même jour (« aider l’Espagne est du simple bon sens », gouvernement voisin, pays ami, appel à une coordination européenne d’aide humanitaire) recensés par la page Wikipédia de l’incident. L’État actionnaire de Renault : participation publique de longue date, notoire ; le contrat Chorus est sourcé au bloc 6. Dossier antérieur : « De l’extrême droite à la gauche, au fond, tous d’accord, pour l’Europe des barbelés », Révolutionnaires n° 21, novembre 2024 (UE-Maroc : 300 millions d’euros depuis 2013 ; Espagne : 30 millions en 2022 ; permis grecs de trois ans adossés au contrat ; « sélectionner au mieux la force de travail »).
[25] WSWS. Jordan Shilton, « European governments demand crackdown on migrants after 99 die trying to reach Spain », World Socialist Web Site (Comité international de la Quatrième Internationale), Perspective du 2 août 2026 ; « European Union intensifies its fascist migration policies in wake of Ceuta », 6 août 2026. Vérifiés à la source : la lettre de Sumar au rapporteur spécial de l’ONU Gehad Madi, 1er août 2026, évoquant une possible « facilitation active » et une « responsabilité directe » du Maroc (eldiario.es ; Servimedia ; El Debate) ; le contrat Siemens Mobility de 8,1 milliards d’euros pour 2 000 km de grande vitesse égyptienne, signé le 28 mai 2022 en présence d’Abdel Fattah al-Sissi (communiqué Siemens ; CNBC). Les contrôles de passeport à l’entrée d’un supermarché (Tagesschau) restent rapportés par le WSWS seul et sont présentés comme tels dans le texte. Jean Shaoul, « What drove the surge of Moroccan migrants to Ceuta ? », 5 août 2026 : chaîne sécheresse-exode-informalité, monarchie et Akhannouch, bilan de 141 morts ; ses ratios chiffrés d’informalité ne sont pas repris, faute de recoupement possible sur les données primaires. Leurs bilans (99 puis 141 morts) sont cités comme leurs chiffres, sans source indiquée, et ne sont pas repris à notre compte.
[26] Voir supra la note « NPA-R et déclaration internationale ».





