Matière et Révolution
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Contribution au débat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la matière, de la vie, de l'homme et de la société
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69144La Révolution d'abord et toujours !
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<p>La Révolution d'abord et toujours ! <br class='autobr' />
Le monde est un entre-croisement de conflits qui, aux yeux de tout homme un peu averti, dépassent le cadre d'un simple débat politique ou social. Notre époque manque singulièrement de voyants. Mais il est impossible à qui n'est pas dépourvu de toute perspicacité de n'être pas tenté de supputer les conséquences humaines d'un état de choses ABSOLUMENT BOULEVERSANT. <br class='autobr' />
Plus loin que le réveil de l'amour-propre de peuples longtemps asservis et qui (…)</p>
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<div class='rss_texte'><h2 class="spip">La Révolution d'abord et toujours !</h2>
<p>Le monde est un entre-croisement de conflits qui, aux yeux de tout homme un peu averti, dépassent le cadre d'un simple débat politique ou social. Notre époque manque singulièrement de voyants. Mais il est impossible à qui n'est pas dépourvu de toute perspicacité de n'être pas tenté de supputer les conséquences humaines d'un état de choses ABSOLUMENT BOULEVERSANT.</p>
<p>Plus loin que le réveil de l'amour-propre de peuples longtemps asservis et qui sembleraient ne pas désirer autre chose que de reconquérir leur indépendance, ou que le conflit inapaisable des revendications ouvrières et sociales au sein des états qui tiennent encore en Europe, nous croyons à la fatalité d'une délivrance totale. Sous les coups de plus en plus durs qui lui sont assénés, il faudra bien que l'homme finisse par changer ses rapports.</p>
<p>Bien conscients de la nature des forces qui troublent actuellement le monde, nous voulons, avant même de nous compter et de nous mettre à l'œuvre, proclamer notre détachement absolu, et en quelque sorte notre purification, des idées qui sont à la base de la civilisation européenne encore toute proche et même de toute civilisation basée sur les insupportables principes de nécessité et de devoir.</p>
<p>Plus encore que le patriotisme qui est une hystérie comme une autre, mais plus creuse et plus mortelle qu'une autre, ce qui nous répugne c'est l'idée de Patrie qui est vraiment le concept le plus bestial, le moins philosophique dans lequel on essaie de faire entrer notre esprit [1].</p>
<p>Nous sommes certainement des Barbares puisqu'une certaine forme de civilisation nous écœure.</p>
<p>Partout où règne la civilisation occidentale toutes attaches humaines ont cessé à l'exception de celles qui avaient pour raison d'être l'intérêt, « le dur paiement au comptant ». Depuis plus d'un siècle la dignité humaine est ravalée au rang de valeur d'échange. Il est déjà injuste, il est monstrueux que qui ne possède pas soit asservi par qui possède, mais lorsque cette oppression dépasse le cadre d'un simple salaire à payer, et prend par exemple la forme de l'esclavage que la haute finance internationale fait peser sur les peuples, c'est une iniquité qu'aucun massacre ne parviendra à expier. Nous n'acceptons pas les lois de l'Économie ou de l'Échange, nous n'acceptons pas l'Esclavage du Travail, et dans un domaine encore plus large nous nous déclarons en insurrection contre l'Histoire. L'Histoire est régie par des lois que la lâcheté des individus conditionne et nous ne sommes certes pas des humanitaires, à quelque degré que ce soit.</p>
<p>C'est notre rejet de toute loi consentie, notre espoir en des forces neuves, souterraines et capables de bousculer l'Histoire, de rompre l'enchaînement dérisoire des faits, qui nous fait tourner les yeux vers l'Asie [2]. Car en définitive, nous avons besoin de la Liberté, mais d'une Liberté calquée sur nos nécessités spirituelles les plus profondes, sur les exigences les plus strictes et les plus humaines de nos chairs (en vérité ce sont toujours les autres qui auront peur). L'époque moderne a fait son temps. La stéréotypie des gestes, des actes, des mensonges de l'Europe a accompli le cycle du dégoût [3]. C'est au tour des Mongols de camper sur nos places. La violence à quoi nous nous engageons ici, il ne faut craindre à aucun moment qu'elle nous prenne au dépourvu, qu'elle nous dépasse. Pourtant, à notre gré, cela n'est pas suffisant encore, quoi qu'il puisse arriver. Il importe de ne voir dans notre démarche que la confiance absolue que nous faisons à tel sentiment qui nous est commun, et proprement au sentiment de la révolte, sur quoi se fondent les seules choses valables.</p>
<p>Plaçant au devant de toutes différences notre amour de la Révolution et notre décision d'efficace, dans le domaine encore tout restreint qui est pour l'instant le nôtre, nous : CLARTE, CORRESPONDANCE, PHILOSOPHIES, LA RÉVOLUTION SURRÉALISTE, etc., déclarons ce qui suit :</p>
<p>1° Le magnifique exemple d'un désarmement immédiat, intégral et sans contre-partie qui a été donné au monde en 1917 par LÉNINE à Brest-Litovsk, désarmement dont la valeur révolutionnaire est infinie, nous ne croyons pas votre France capable de le suivre jamais.<br class='autobr' />
2° En tant que, pour la plupart, mobilisables et destinés officiellement à revêtir l'abjecte capote bleu-horizon, nous repoussons énergiquement et de toutes manières pour l'avenir l'idée d'un assujettissement de cet ordre, étant donné que pour nous la France n'existe pas.<br class='autobr' />
3° Il va sans dire que, dans ces conditions, nous approuvons pleinement et contresignons le manifeste lancé par le Comité d'action contre la guerre du Maroc, et cela d'autant plus que ses auteurs sont sous le coup de poursuites judiciaires.<br class='autobr' />
4° Prêtres, médecins, professeurs, littérateurs, poètes, philosophes, journalistes, juges avocats, policiers, académiciens de toutes sortes, vous tous, signataires de ce papier imbécile : "Les intellectuels aux côtés de la Patrie", nous vous dénoncerons et vous confondrons en toute occasion. Chiens dressés à bien profiter de la Patrie, la seule pensée de cet os à ronger vous anime.</p>
<p>5° Nous sommes la révolte de l'esprit ; nous considérons la Révolution sanglante comme la vengeance inéluctable de l'esprit humilié par vos œuvres. Nous ne sommes pas des utopistes : cette Révolution nous ne la concevons que sous sa forme sociale. S'il existe quelque part des hommes qui aient vu se dresser contre eux une coalition telle qu'il n'y ait personne qui ne les réprouve (traîtres à tout ce qui n'est pas la liberté, insoumis de toutes sortes, prisonniers de droit commun), qu'ils n'oublient pas que l'idée de Révolution est la sauvegarde la meilleure et la plus efficace de l'individu.</p>
<p>Georges AUCOUTURIER, Jean BERNIER, Victor CRASTRE, Camille FÉGY, Marcel FOURRIER, Paul GUITARD.<br class='autobr' />
Camille GOEMANS, Paul NOUGÉ.<br class='autobr' />
André BARSALOU, Gabriel BEAUROY, Émile BENVENISTE, Norbert GUTERMANN, Henri JOURDAN, Henri LEFEBVRE, Pierre MORHANGE, Maurice MULLER, Georges POLITZER, Paul ZIMMERMANN.<br class='autobr' />
Maxime ALEXANDRE, Louis ARAGON, Antonin ARTAUD, Georges BESSIÈRE, Monny de BOULLY, Joe BOUSQUET, André BRETON, Jean CARRIVE, René CREVEL, Robert DESNOS, Paul ÉLUARD, Max ERNST, Théodore FRÆNKEL, Michel LEIRIS, Georges LIMBOUR, Mathias LÜBECK, Georges MALKINE, André MASSON, Douchan MATITCH, Max MORISE, Georges NEVEUX, Marcel NOLL, Benjamin PÉRET, Philippe SOUPAULT, Dédé SUNBEAM, Roland TUAL, Jacques VIOT.<br class='autobr' />
Hermann CLOSSON.<br class='autobr' />
Henri JEANSON.<br class='autobr' />
Pierre de MASSOT.<br class='autobr' />
Raymond QUENEAU.<br class='autobr' />
Georges RIBEMONT-DESSAIGNES.</p>
<p>Ceux mêmes qui reprochaient aux socialistes allemands de n'avoir pas « fraternisé » en 1914 s'indignent si quelqu'un engage ici les soldats à lâcher pied. L'appel à la désertion, simple délit d'opinion, est tenu à crime : « Nos soldats » ont le droit qu'on ne leur tire pas dans le dos. (Ils ont le droit aussi qu'on ne leur tire pas dans la poitrine).<br class='autobr' />
Faisons justice de cette image. L'orient est partout. Il représente le conflit de la métaphysique et de ses ennemis, lesquels sont les ennemis de la liberté et de la contemplation. En Europe même qui peut dire où n'est pas l'Orient ? Dans la rue, l'homme que vous croisez le porte en lui : l'Orient est dans sa conscience.<br class='autobr' />
Spinoza, Kant, Schelling, Proud'hon, Marx, Stirner, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Nietzsche : cette seule énumération est le commencement de votre désastre.</p></div>
Simon Diner : l'art et la science
http://www.matierevolution.org/spip.php?article8585
http://www.matierevolution.org/spip.php?article85852025-07-16T22:17:00Ztext/htmlfrRobert ParisPhysique quantiqueArtSciences
<p>Simon Diner <br class='autobr' />
Propos préliminaires sur les Rapports entre l'Art et la Science <br class='autobr' />
S'il semble logique et vraisemblable que l'Art et la Science entretiennent des rapports étroits comme constituants d'une même culture, la mise en évidence de ces rapports est en général délicate, ce qui entraîne même souvent la négation de ces rapports. <br class='autobr' />
Il semble pourtant que l'Art soit constamment à la recherche expressive d'une vision du monde à l'intérieur duquel la Science se déploie. On a plusieurs fois (…)</p>
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<div class='rss_texte'><p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3700" class="spip_out" rel="external">Simon Diner</a></p>
<h2 class="spip">Propos préliminaires sur les Rapports entre l'Art et la Science</h2>
<p>S'il semble logique et vraisemblable que l'Art et la Science entretiennent des rapports étroits comme constituants d'une même culture, la mise en évidence de ces rapports est en général délicate, ce qui entraîne même souvent la négation de ces rapports.</p>
<p>Il semble pourtant que l'Art soit constamment à la recherche expressive d'une vision du monde à l'intérieur duquel la Science se déploie. On a plusieurs fois cru discerner le rôle pionnier des artistes dans la sensibilisation à une forme de pensée particulière qui se met à l'oeuvre à l'intérieur de la création scientifique.</p>
<p>De ce point de vue il est particulièrement instructif d'étudier l'art de la Renaissance et l'art moderne abstrait, en cherchant plutôt des correspondances globales que des correspondances locales point par point.</p>
<p>L'image communément répandue de la science est probablement tout aussi fausse et mutilée que l'image communément répandue de l'art.</p>
<p>A la science on attribue rigueur, respect des faits, précision de la pensée, puissance de l'analyse, bref “objectivité”.</p>
<p>A l'art, indifférence à la logique, incontrôlable subjectivité, “flou artistique”, mais puissance de la synthèse et force de l'expression.</p>
<p>Cependant les relations entre les arts et les savoirs scientifiques ou techniques passent par bien des voies diverses, et dans les deux sens. On sait vaguement qu'il y a des liaisons, des influences, des homologies, mais on ne les a jamais étudiées de près, notamment au niveau de la création.</p>
<p>L'autre interrogation majeure qui justifie une réflexion, porte sur le clivage traditionnel entre arts et sciences, dont les effets dans la vie sociale et culturelle, dans les représentations comme dans les institutions, sont nombreux et puissants.</p>
<p>Une réflexion sur ce partage parfois considéré comme définitif, semble indispensable aujourd'hui : il importe qu'une telle réflexion, pour ne pas rester spéculative, s'étaye sur les conclusions ou les indications d'une recherche méthodique.</p>
<p>Quelque nombreux que soient aujourd”hui les “échanges” entre savants et artistes, ils restent d'abord à décrire : ils se font de manière anecdotique, sauf en de rares cas et ils n'ont encore conduit qu'à peu de tentatives d'élaboration théorique ou d'association institutionnelle, même si certains secteurs sont sur ce point moins en retard que d'autres.<br class='autobr' />
Le paysage et la science comme prises de possession de la nature</p>
<p>Le problème du “paysage” est à lui seul, parmi bien d'autres, révélateur de la communauté des démarches de l'art et de la science.</p>
<p>L'histoire de l'art comme celle de la science sont faites de changement de points de vue et d'attitudes. Y compris le changement majeur qui consiste à regarder l'art comme Art et la science comme Science. L'apparition du paysage, tout comme celle de la perspective, témoigne dans l'histoire de la culture européenne d'un renversement total de point de vue sur le monde qui se manifeste tout autant dans le développement de la science. C'est l'homme qui regarde la nature et non plus la nature qui regarde l'homme.</p>
<p>La nouvelle culture qui émerge de la maturation du Moyen-Age n'usurpe pas son nom d'Humanisme car elle déplace le sens des rapports, entre l'homme et la nature. C'est l'homme qui regarde la nature et non pas la nature qui prend l'homme en charge.</p>
<p>Dans cette culture, bourgeoise et capitaliste, l'individu apparaît au premier plan, comme sujet, avec son pouvoir, sa sensibilité propre, son statut générateur de toute objectivité. Le sujet se sent au-dessus de l'objet, l'homme est déclaré le roi de la nature. Ceci n'existe pas dans la culture antique. La personnalité n'y a pas cette signification colossale et absolutisée qu'elle prend dans la nouvelle culture européenne.</p>
<p>La prise de possession de la nature à travers la conception du paysage et de la peinture, comme fenêtre sur le monde, participe de ce même changement d'attitude qui va caractériser la science moderne.</p>
<p>A l'ordre des choses succède l'ordre imposé par l'homme. La nature propose, mais l'homme dispose.</p>
<p>Aux critères de vérité correspondant à la logique des choses succèdent des critères de vérité liés à l'efficacité de l'action. “C'est vrai parce que cela marche” devient la devise de la science. “C'est vrai parce que c'est expressif” devient la devise de l'art. En art comme en science, l'ontologie cède le pas au fonctionnalisme, avec une dérive incessante vers l'objet de consommation.</p>
<p>On consomme du paysage ou de l'art contemporain comme on consomme de l'informatique et des médicaments.</p>
<p>Statut commun de l'Art et de la Science, qui modèle d'une manière analogue ces deux domaines de la culture.</p>
<p>Statut commun qui se manifeste dans l'entrecroisement des conceptions de l'esthétique et de celles de l'épistémologie. On voit bien que l'enjeu est le même et exprime toujours la tension entre la représentation et la réalité. De fait, la plupart des concepts centraux de l'esthétique, comme ceux de réalisme ou d'image, sont les concepts essentiels de l'épistémologie. On pourrait bien concevoir un dictionnaire à deux registres, où chaque entrée verrait produire un discours sur l'art et un discours sur la science. Pourquoi les cloisons sont maintenues étanches ? Il faut les briser.<br class='autobr' />
Matière et Forme</p>
<p>Une des problématiques communes à l'art et à la science est celle des rapports entre la matière et la forme. Si la matière est le support nécessaire de la forme et de l'information, la théorie esthétique classique de Kant à Hegel et Cassirer, assume la disparition finale du matériau dans la transmission du message. La beauté devient abstraite, indépendamment du support. C'est cette voie là qui a été suivie au XXème siècle par la théorie mathématique de l'information et les conceptions théoriques de l'informatique. En ramenant tout à un jeu de zéros et de uns, l'informatique exprime souvent le même idéal que l'art abstrait. S'abstraire du support matériel explicite. L'art contemporain bat en brèche cette prétention en traitant le matériau indépendamment de la forme. Ne peut-on être frappé de voir de nos jours, sous l'influence des théories quantiques, la théorie classique de l'information battre en retraite devant un slogan provocateur : “L'information est physique”. Ces révolutions parallèles de l'art et de la science révèlent les rythmes profonds qui les sous-tendent en commun.</p>
<p>Simon DINER (+ 2013)</p>
<h2 class="spip">L'art et l'électricité</h2>
<p>Deuxième époque : l'Art et le Champ</p>
<p>Simon DINER (+ 2013)</p>
<p>Résumé</p>
<p>L'électricité est à l'origine de la notion de champ, qui a profondément transformé la vision du monde et la technologie. A la vision atomiste, le champ substitue une vision continuiste, dont la formulation mathématique a conduit à un renouveau sans précédent de la géométrie. De la géométrisation de la physique à la vision computationnelle, s'installe une vision morphologique du monde qui remplace la vision analytique. Le champ permet le transport des données à distance, modifiant tout notre rapport à l'espace et au temps. L'art sous toutes ses formes témoigne de ces révolutions, confortées par les phénomènes de globalisation sociale et économique.<br class='autobr' />
Introduction</p>
<p>La science et la technologie de l'électricité ont connu depuis le XVIIIe siècle deux époques successives, correspondant à deux visions essentielles du monde. La vision atomiste et la vision continuiste. Platon et Aristote. Il est remarquable que l'électricité ait été à travers ses applications le vecteur actif de cette dualité fondamentale qui parcourt la pensée occidentale et la structure.</p>
<p>L'électricité est à l'origine de la notion de champ, qui s'impose à la pensée scientifique du XXe siècle tout en faisant les beaux jours de la technique majeure du siècle, la TSF. De la télévision au laser, du radar aux communications à longue distance, du transistor aux fibres optiques, le champ électromagnétique remplace le simple courant électrique. L'idéologie du champ déloge l'idéologie atomistique (1).</p>
<p>L'art plastique (2) en particulier est le témoin de cette transformation. Si l'Impressionnisme, l'Art Abstrait constructiviste ou le Bauhaus sont inféodés à un atomisme visuel, qui recherche pour les utiliser les éléments constitutifs de la matérialité visuelle, l'Art non figuratif et l'Art Contemporain, Art Electronique compris, s'orientent délibérément vers un discours sur l'espace et l'information, dans un esprit d'immatérialité, dont le champ électromagnétique classique est le paradigme fondateur. Imitant d'ailleurs en cela une Science qui multiplie les théories générales où les signes sont favorisés au dépens de la matière et des objets.</p>
<p>Au-delà de l'immatérialité apparente se manifeste la véritable révolution conceptuelle apportée par l'introduction de la notion de champ. Le champ est une description des relations qui s'établissent entre les phénomènes dans l'espace et le temps. Il traduit la solidarité profonde entre les phénomènes, jusque et y compris entre le phénomène et l'observateur. La description mathématique de cette solidarité débouche sur des représentations géométriques globales qui font les succès des théories de la relativité et des théories de champ de jauge pour les forces d'interaction dans la nature. Les théories de champ sont à l'origine d'une géométrisation de la physique qui remet au premier plan, après une certaine éclipse, la géométrie comme langage universel. Parallèlement, nos conceptions et notre vécu de l'espace s'élargissent considérablement jusqu'à la pratique quotidienne de la virtualité. Ce renouveau de la géométrie et cet éclatement de l'espace ne sont pas sans influence sur les expressions artistiques.</p>
<p>Mais en révolte contre ce structuralisme abstrait, l'art de la seconde moitié de notre siècle, se veut bien souvent réhabilitation constante de la matière, non pas dans le cadre d'une ontologie de la chose mais dans celui d'une ontologie de l'action. La matière d'Aristote contre la matière de Platon.</p>
<p>Il est frappant de constater que les nécessités d'une description quantique du champ électromagnétique redonnent corps à une nouvelle matérialité de l'espace ainsi qu'à une rematérialisation de la notion d'information.</p>
<p>Les développements de la physique du champ accompagnent les flux et les reflux de la pensée et de la création. L'Art et la Science s'entrecroisent dans le champ de la culture de chaque époque.</p>
<p>Si les rapports entre l'art au XXe siècle et les mathématiques font l'objet de nombreuse publications, en particulier dans le cadre du problème des géométries non euclidiennes et pluridimensionnelles ainsi que dans celui de la symétrie (L.D. Henderson. 1983 ; I. Hargittai. 1986 ; M. Emmer. 1993 ; M. Loi.1995), ceux entre l'art et la physique ont rarement été l'objet d'études systématiques (L. Shlain. 1991) (3)</p>
<p>Et pourtant les artistes et les physiciens de la fin du XIXe siècle et du début du XXe participent à un même retrait face à l'objectivité du réel. L'art et la physique abandonnent ensemble l'idéal de Mimésis pour s'engager dans l'aventure du non figuratif et du formalisme abstrait. Le concept de champ joue un grand rôle souvent caché dans cette démarche commune qui marque le siècle au sceau d'une nouvelle objectivité.<br class='autobr' />
L'atomisme. Une réalité et une idéologie</p>
<p>L'atomisme est une vision particulière de la Nature et constitue en tant que telle, un des plus anciens programmes scientifiques. Programme qui en toutes époques et dans diverses cultures a pu sembler le programme le plus naturel, sinon le seul rendant compte fidèlement de la nature du monde. On a même pu considérer l'atomisme comme une caractéristique de la pensée et de la science occidentales (4). Il existe effectivement une approche typiquement occidentale de la description de la nature, dérivée des traditions judéo-chrétiennes et de la pensée grecque. La science occidentale est avant tout un moyen d'atteindre le savoir par décomposition et recomposition. On accède à la compréhension de la réalité par décomposition des objets naturels en éléments que l'on tente de réassembler pour reconstituer les parties du monde. L'atomisme est au coeur de cette démarche.</p>
<p>Au programme atomiste s'oppose le programme continualiste. Il y a de fait un va et vient constant entre deux démarches cognitives, selon que l'on privilégie des considérations locales ou des considérations globales, selon que l'on se livre au réductionnisme ou au holisme et à l'organicisme, selon que l'on a recours au Nombre ou à la Géométrie. Il est tentant de rapprocher cette polarité des activités cognitives de l'opposition entre les fonctionnements de l'hémisphère gauche et de l'hémisphère droit du cerveau. Si tant est que le traitement de l'information y corresponde à des démarches opposées, locales et globales (S. Kosslyn, O. Koenig. 1992, P. 430).</p>
<p>Depuis le XVIIème siècle, le programme atomiste a accumulé les succès, laissant espérer en une réduction définitive de la compréhension de la réalité en terme d'éléments de base : les particules subatomiques, les atomes, les molécules et les macromolécules, les gènes. Une idéologie que le XXème siècle exacerbe à travers les développements de la Cybernétique et de l'Informatique, en mettant au premier plan la représentation atomistique (discrète et digitale) de l'Information (5). Les dispositifs électroniques, la modélisation du psychisme à l'aide de réseaux de neurones mathématiques, laissant penser à une modularité de l'esprit, ou l'hyperstockage de l'information sur les disques CD-ROM, c'est le triomphe de l'atomisme.</p>
<p>Si la vision atomiste trouve un profond accord avec les réalités naturelles, elle n'en est pas moins marquée au sceau de nombreux éléments de la culture.</p>
<p>Le linguiste Benjamin Whorf a insisté sur le fait que la structure grammaticale d'une langue révèle la manière dont on dissèque la nature et analyse les expériences en terme d'objets et de concepts. Il a suggéré que la structure profonde des langues indo-européennes contient comme caractéristiques fondamentales : la séparation entre le sujet et l'objet, la persistance de l'objet individuel et l'écoulement uniforme unidirectionnel du temps.</p>
<p>Mais l'atomisme occidental ne s'abreuve pas que de la structure de la langue, il est aussi profondément lié à la structure socio-économique. Le sentiment que l'Homme a de son rapport au Corps Social influence profondément l'image qu'il se fait de la Nature. Tout comme le sentiment qu'il a de son rapport à son propre corps.</p>
<p>Ainsi l'essor de l'idéologie individualiste est lié à l'essor du monde marchand capitaliste et des villes, où l'idéologie de l'individu se développe parallèlement à une idéologie de la marchandise. Individus comme marchandises sont des objets mobiles, interchangeables, discernables, susceptibles d'être manipulés.</p>
<p> ” L'atomisation des relations sociales qui était le corollaire nécessaire de l'atomisation des relations économiques, produit cette entité impossible et imaginaire : l'individu bourgeois. Le mouvement des sciences physiques s'éloignant du point de vue ” organique ” (Aritotélicien) pour aller vers un point de vue ” géométrique ” et ” technologique ” (Archimédien) ou vers un point de vue “mécaniste ” (Descartes et Newton), fut un produit nécessaire de l'introduction de techniques de plus en plus développées pour l'organisation de tous les niveaux de la production, y compris celui des idées. La nature de l'organisation sociale exigée par une société technologique au sens moderne est telle que l'efficacité des parties interchangeables de la machine devienne un principe de relations sociales. Il n'y a qu'un pas du ” Je ” de Montaigne au ” cogito ” de Descartes et de là au ” clair et distinct “. Le ” clair et distinct ” est une métaphore représentative d'une idéologie de l'entité, produit nécessaire de l'avancée de la physique au XVIème siècle engendrée par la technologie, idéologie cherchant à justifier un programme intéressé non par ” le gouvernement des hommes ” (théologie) mais par ” l'administration des choses ” (science de la nature). ”</p>
<p> A. Wilden. System and structure. 1980</p>
<p>Tous les concepts de la physique classique, Mécanisme et Atomisme, s'inscrivent dans cette perspective de l'Individualisme triomphant. L'identité des objets physiques n'y fait point de doute ; la possibilité d'isoler, de séparer, de fragmenter s'exerce souverainement. Le système physique isolé, la trajectoire de la particule, la matière isolée dans l'espace vide, le rayon lumineux, les atomes, les ” particules élémentaires “, les évènements isolables du calcul des probabilités, participent tous d'une idéologie de l'individualisme physique.</p>
<p>Les rapports de l'objet physique à l'environnement sont conçus comme des perturbations qui n'affectent pas le coeur dur de l'objet primaire.</p>
<p>L'individualisation constitue le mythe fondateur de la physique moderne, qui s'instaure dans un coup de force : la formulation d'une dynamique dont le frottement est exclu et qui ne s'applique en vérité qu'au mouvement des astres.</p>
<p>Il faudra attendre le vingtième siècle pour que ces conceptions physiques individualistes soient battues en brèche par le développement de la physique elle-même. Et cela précisément au moment où l'idéologie de l'individualisme, et l'individualisme tout court, reculent devant les formidables machines sociales engendrées par une technologie triomphante et mal maîtrisée socialement. C'est sur un fond d'idéologie structuraliste et systémique, sur une renaissance des conceptions organicistes stimulées par le bond en avant de la Biologie (6), que se réintroduisent les problèmes de liaison “organique” entre les éléments de la réalité.</p>
<p>L'espace et le temps semblent se recoller dans la Relativité Restreinte, la matière et l'espace ne sont plus des objets indépendants en Relativité Générale, le Vide, si essentiel à l'atomisme, n'est plus tout à fait vide en Electrodynamique Quantique et en Théorie Quantique des Champs. La notion de particule élémentaire recule jusque dans le marécage mathématique où coassent les quarks, les phénomènes de frottement apparaissent essentiels et la Mécanique Quantique révèle entre les ” objets ” de la microphysique des corrélations dont le statut trouble les physiciens.</p>
<p>La Mécanique Quantique marque à la fois l'apogée et le déclin de l'atomisme universel. Crise d'identité de la particule menant à la fin d'un certain type de réductionnisme primaire. ” Les particules ont les propriétés du système, bien plus que le système n'a les propriétés des particules ” comme le dit joliment Edgard Morin.</p>
<p>Le succès initial de la physique occidentale a été fondé sur la réussite dans la définition d'objets individuels isolés (ou ce qui revient au même d'expériences reproductibles où la répétition est garantie par la stabilité vis à vis des perturbations extérieures). Cette physique est née dans un monde dominé par une idéologie de l'individualisme.</p>
<p>Ce triomphe de l'individualisme s'incarne aussi dans le langage de l'Analyse Mathématique Classique qui privilégie les considérations locales.</p>
<p>La situation s'est retournée, et l'on assiste aujourd'hui à un passage du Local au Global reflété par la Géométrisation de la Physique.</p>
<p>Faut-il s'en étonner dans un monde où le citoyen pèse de moins en moins face à l'Etat ou aux organisations économiques internationales ?</p>
<p>A l'opposé de la conception atomistique du monde, dont l'image de l'horloge, si prisée au XVIIIème siècle, n'est qu'un avatar, on voit se développer une conception continualiste, illustrée dès l'Antiquité par Aristote, défendue par Leibniz et prégnante dans l'image du monde comme un organisme, chère aux Romantiques du XIXème siècle.</p>
<p>L'atomisme est battu en brèche par la doctrine selon laquelle, le tout n'est pas vraiment la somme des parties. C'est la reconnaissance de l'importance du Non-Linéaire.</p>
<p>L'atomisme cède aussi le pas au continualisme dans une démarche où se modifie le rapport du sujet à l'objet. Dans l'atomisme se réalise une stricte séparation entre le sujet et l'objet, une extériorité de l'observateur par rapport au monde, une indépendance entre le langage et la réalité qu'il décrit. L'atomisme participe à la vision du monde des peintres occidentaux de la Renaissance pour lesquels le tableau est une fenêtre ouverte sur le monde. A l'opposé de la conception des peintres d'icônes pour lesquels l'icône est Dieu, donc le Monde, qui regarde l'Homme en l'englobant.</p>
<p>Les difficultés de l'atomisme proviennent de ce qu'il exprime les interactions comme extérieures aux objets. Il y a d'abord les objets (atomes) puis les interactions (7). Dans une telle conception, il ne peut y avoir que des interactions à distance. C'est là où le bât blesse, et où la conception newtonienne de l'action à distance va se trouver remplacée au XIXème siècle par la notion d'action de proche en proche, qui va faire éclore le concept de champ.<br class='autobr' />
L'art occidental et la vision atomistique du monde</p>
<p>A la question essentielle de savoir si le constituant fondamental du monde est la substance, le processus ou l'événement, la conception dominante a toujours été en faveur de la substance, depuis Aristote et Platon. Descartes a même été jusqu'à considérer l'étendue comme une substance. On a pu considérer l'énergie comme une substance. Les conceptions atomistiques marquent l'apogée de cette vision du monde substantialiste.</p>
<p>L'art occidental, en particulier depuis l'époque médiévale, au moment où s'est constitué le parti pris de l'art comme ” fenêtre sur le monde “, a exacerbé son intérêt pour les objets qui constituent le monde. Selon Alois Riegl, les civilisations et les cultures oscillent entre deux conceptions de l'espace, une conception ” haptique ” qui isole les objets et une conception ” optique ” qui les fond dans un continuum spatial. L'art occidental a été modelé par la conception ” haptique ” qui prévaut dans l'idéologie atomiste.</p>
<p>De toutes les interprétations de la perspective, la plus naturelle est d'y voir des procédures pour donner une représentation atomiste ” vrai-semblable ” de la composition du monde. Il faut ranger et ordonner les objets en marquant leur position dans l'espace.</p>
<p>L'apparition de la perspective tout comme d'ailleurs celle du paysage, témoigne dans l'histoire de la culture européenne d'un renversement total de point de vue sur le monde qui se manifeste tout autant dans le développement de la science.</p>
<p>Contrairement à la conception de l'Antiquité, c'est l'homme qui regarde la nature et non plus la nature qui regarde l'homme. Mais ce regard est une prise de possession, tout comme c'est le cas pour la science. A l'ordre des choses succède l'ordre imposé par l'homme. L'atomisme sert ce projet en cataloguant les objets de la nature, prêts à être conquis, utilisés, asservis.</p>
<p>L'atomisme sert les stratégies de la vision. C'est ce qui a été bien exposé par Lev Manovich dans sa thèse ” The Engineering of Vision from Constructivism to Computers ” (MIT. 1993).</p>
<p>Dès la fin du XIXème siècle, puis au XXème siècle ” la vision va acquérir de nouveaux rôles comme moyen de communication de masse et instrument de travail et de ce fait sera, comme tout instrument de production, soumise à ingénierie, rationalisation et automation “.</p>
<p>Les démarches atomistiques sont au coeur de cette instrumentalisation de la vision qui s'exprime pleinement dans l'art de cette époque.</p>
<p>Une instrumentalisation clairement prônée par les écrits de Charles Henry (1859-1926) qui eurent tant d'influence sur Seurat et Signac, et ceux de Lazlo Moholy Nagy (1895-1946) représentatifs de l'esprit des avant-gardes du début du XXème siècle.</p>
<p> ” Les recherches sur les effets psychologiques des couleurs de base et des formes élémentaires conduites par les psychologues dans la seconde moitié du XIXème siècle (Wundt, Fechner) rendaient possible l'idée d'un langage visuel rationnel composé d'éléments simples – les ” atomes ” de la communication visuelle. Cette idée fut poursuivie au XIXème siècle par des artistes comme Seurat et des théoriciens comme Henry. Lorsque dans les années 20 les artistes se retrouvèrent à jouer le rôle de designers de la communication de masse, l'idée d'un langage visuel atomistique acquit une nouvelle importance et une nouvelle urgence “.</p>
<p> Les recherches psychologiques sur les formes simples influencèrent Seurat, Signac, Kandinsky, Klee, Mondrian.</p>
<p>Les artistes modernistes réclamant le statut de designers de la propagande de masse dans la Russie Soviétique des années 20, firent converger les deux voies de recherche – l'exploration artistique des éléments visuels et les découvertes de la psychologie expérimentale, en particulier celles de la psychologie de la Gestalt.</p>
<p>” Dans de nombreux instituts d'art soviétiques des années 20, El Lissitsky, Alexandre Rodchenko, Osip Brik et d'autres collaborèrent avec des psychologues expérimentaux pour étudier l'efficacité des éléments visuels et leurs combinaisons “. L'atomisme visuel au service de la communication de masse, permet de constituer des codes, mais ne va pas jusqu'à une articulation qui deviendrait un langage. Malgré la ” Grammaire des arts du dessin ” de Charles Blanc (1880), l'esthétique atomistique ne se constitue pas en langage. L'activité des formalistes russes à laquelle participe Osip Brik n'est pas suffisante pour constituer un pont entre les arts plastiques et la sémiotique naissante. Il faudra attendre les années 60 pour voir se constituer une sémiotique visuelle, grammaire des éléments visuels, dont l'influence sur l'expression artistique semble pour le moment négligeable. On ne peut pas dire que les travaux de U. Eco, du Groupe µ ou de Boris Ouspensky sortent d'un milieu restreint et fécondent la création artistique, arts médiatiques inclus.<br class='autobr' />
La pensée du continu<br class='autobr' />
D'une physique des images à une physique du simulacre</p>
<p>La culture occidentale a toujours été dominée par une vision du monde substantialiste, atomiste, réductionniste, pythagonico-platonicienne. Le programme platonicien de connaissance mathématique dont le fondement est une théorie géométrique de la matière et de ses transformations est un réductionnisme particulier : la diversité du monde provient de l'assemblage et de transformations réciproques de figures. L'atomisme est aussi un réductionnisme : les qualités physiques sont ramenées à des positions et à des figures d'atomes.</p>
<p>C'est dans le refus critique d'Aristote d'adhérer au programme platonicien et à l'atomisme que se trouve la source la plus importante de la formation d'un programme scientifique différent que l'on peut qualifier de programme continualiste. Programme qualitativiste qui voit la différence fondamentale entre les corps dans la différence entre les qualités et leurs actions. Programme dynamique où la matière informe et le mouvement se conjuguent pour créer les formes. Une attitude émergentiste opposée au réductionnisme (8).</p>
<p>Une pensée du continu, difficile à développer en l'absence de moyens mathématiques adéquats.</p>
<p>Le grand mathématicien René Thom a bien compris le défi aristotélicien :</p>
<p> ” Aristote avait tenté, dans sa Physique, de construire une théorie du monde fondée non sur le nombre, mais sur le continu. Il avait ainsi réalisé (au moins partiellement) le rêve que j'ai toujours entretenu de développer une ” Mathématique du continu ” qui prenne le continu comme notion de départ, sans aucun appel (si possible) à la générativité intrinsèque du nombre. Aristote a été pendant des siècles (peut être des millénaires) le seul penseur du continu ; c'est là à mes yeux son mérite essentiel “.</p>
<p> (Esquisse d'une sémiophysique)</p>
<p>Toute la philosophie naturelle occidentale jusqu'aujourd'hui ne veut voir dans le monde que les objets, et veut derrière chaque manifestation trouver un objet qui en est la cause.</p>
<p>La pensée du continu désoriente en cherchant à dire un monde sans objets, un monde où l'on ne sait rien isoler, un monde de l'informe.</p>
<p>Même la pensée mathématique du continu a du mal à renoncer à la notion de point, et accumule les points pour créer un continuum par l'infini.</p>
<p>Il faudra attendre le dernier tiers du XIXe siècle pour voir apparaître une véritable pensée du sans objet et de l'informe.</p>
<p>Dans une culture qui se voulait massivement réaliste vont se manifester des interrogations scientifiques liées à des phénomènes dont on n'arrive pas à identifier le support objet. Situation d'autant plus dramatique qu'à la même époque on finit par concrétiser la longue aventure de l'atomisme en ” dévoilant les atomes “. C'est à ce moment là que se concrétise la notion de champ électromagnétique (1873) qui va détruire tout ce que l'on pouvait imaginer d'un éther substantiel sous-jacent, et que parallèlement l'explication de nombreux phénomènes psychologiques fait recours à un inconscient informe dont la structure énergétiste cache mal la déception atomiste.</p>
<p>Deux visions de l'homme et du monde qui mènent le même combat face à la disparition des repères matériels et vont s'engouffrer dans la symbolique. Là où il n'y a plus d'objets il ne reste plus que les signes. Ce conflit entre le matériel et l'immatériel va laisser des traces profondes dans l'art du XXe siècle (9). C'est le champ électromagnétique qui crée le premier les conditions culturelles de la dématérialisation. Effet paradoxal d'une histoire de l'électricité qui affirme au même moment son atomicité granulaire, en révélant l'existence de l'électron et découvre l'étonnant phénomène de la propagation des ondes électromagnétiques. L'énergie existe encore, détachée de tout support matériel identifiable.</p>
<p>Dans la théorie électromagnétique de Maxwell, le champ électromagnétique n'est pas encore une entité autonome. Il est profondément lié à l'existence des corps électrisés au repos ou en mouvement. Mais les éléments de son autonomie apparaissent dans la formulation mathématique de la théorie. Le champ électromagnétique, ce sont les équations de Maxwell. Une véritable pensée du continu s'introduit là par l'usage d'équations aux dérivées partielles. Einstein, dans un essai écrit pour le centenaire de Maxwell dit justement :</p>
<p> ” Avant Maxwell les gens concevaient la réalité physique, pour autant que l'on suppose qu'elle représente des événements de la nature, comme des points matériels, dont les modifications consistent exclusivement en des mouvements qui sont soumis à des équations différentes ordinaires. Après Maxwell ils ont considéré la réalité physique comme représentée par des champs continus soumis à des équations aux dérivées partielles “.</p>
<p> A. Einstein – Maxwell's Influence on the Evolution of the Idea of Physical Reality.</p>
<p> Ideas and opinions N.Y. Dell 1984.</p>
<p>Mais ce faisant la vision du monde la physique bascule d'une physique des images à une physique du simulacre, entraînant un débat intense sur la nature de la connaissance. Débat aux immenses retentissements culturels dont l'art du XXe siècle va se faire l'écho.</p>
<p>Les grands savants de la fin du XIXe siècle, Helmholtz, Hertz, Poincaré ont fortement marqué leur époque et tirant de leurs travaux une nouvelle philosophie de la nature, marquant un net retrait face à toutes les tentations de réalisme.</p>
<p>Heinrich Hertz, le physicien des ondes hertziennes, occupe au tournant du siècle une position privilégiée.</p>
<p>Sans chercher à prouver la théorie de Maxwell (l'homme de Cambridge), Hertz (l'homme de l'école allemande de Helmholtz), va produire des faits expérimentaux qui prouvent la justesse des conceptions de Maxwell.</p>
<p>Il va montrer l'existence des ondes électromagnétiques (1888).</p>
<p>Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, s'il avait vraiment observé ces ondes comme vous observez les ondes sur l'eau d'un bassin où vous venez de jeter une pierre. Mais il n'a observé que des phénomènes qui accompagnent habituellement les ondes, et donc tout se passe comme s'il existait des ondes électromagnétiques.</p>
<p>Comment, direz-vous, les ondes électromagnétiques existent puisque l'on sait les émettre et les recevoir (la radiodiffusion, la télévision, les relais par satellite). On sait effectivement, en utilisant la théorie électromagnétique, transmettre des signaux à des distances énormes et recevoir des signaux qui nous viennent du cosmos. Mais personne n'a jamais pu vérifier que cela a réellement lieu à l'aide des ondes électromagnétiques de la théorie de Maxwell, car on ne voit pas ces ondes directement.</p>
<p>Hertz a produit des expériences qui sont en accord avec les conséquences de la théorie de Maxwell, mais qui laissent la notion de champ électromagnétique flottante et déracinée. Le champ des équations de Maxwell est un admirable outil descriptif, mais sa matérialité nous échappe, d'autant plus que l'on ne saura concevoir un éther convenable pour le recevoir. Mais si l'on ne voit pas les ondes, pourquoi s'acharner donc à leur trouver un support ? Que se passe-t-il donc puisque les télécommunications fonctionnement admirablement ?</p>
<p>Confronté à ce mystère du Vide et de l'Ether, Hertz, dans le sillage de Helmholtz, développe une attitude conventionnaliste.</p>
<p>Pour Hertz, la réalité se prête à différentes représentations imagées empiriquement équivalentes. La question de savoir laquelle de ces représentations est la plus appropriée, ne dépend pas seulement d'exigences de correspondance avec les phénomènes, mais aussi de critères de simplicité ou d'efficacité. Le choix d'une représentation est purement conventionnel.</p>
<p>Alors que Maxwell avait éprouvé le besoin de donner une interprétation et une présentation mécanistes de sa théorie, et pour ce faire avait construit différents modèles d'éther, Hertz ne cherche pas à savoir lequel de ces modèles est ” le vrai “. Il déclare en effet que la théorie électromagnétique de Maxwell n'est rien d'autre que son système d'équations différentielles ; il est donc inutile de cherche à cette théorie une teneur objective autre que celle exprimée dans ces équations. Il ouvre ainsi la voie à cette affirmation célèbre du XXème siècle : ” L'atome d'hydrogène c'est l'équation de Schrödinger de l'atome d'hydrogène “.</p>
<p>A la fin de sa vie, Hertz entreprend un exposé des ” Principes de la Mécanique “, ultime tentative grandiose, selon Planck, de ramener tous les phénomènes de la nature au mouvement. Planck ajoute que la tendance de la vision mécaniste du monde vers une forme unifiée de l'univers trouve là un accomplissement idéal. Ce livre est un peu comme le chant du cygne du mécanisme et Lénine a à juste titre, dans ” Matérialisme ” et empiriocriticisme ” (1908), souligné les oscillations de Hertz entre matérialisme et kantisme. Dans la préface, on y trouve effectivement des déclarations dans l'esprit de Kant et de Helmholtz, qui ont eu un grand retentissement à travers des philosophes comme Ludwig Wittgenstein ou Ernst Cassirer. On connaît les liens entre ces philosophes et le monde de l'art, en particulier l'influence de Cassirer sur l'historien d'art E. Panofsky. Lénine dénonçait déjà la récupération de Hertz par les idéalistes…</p>
<p>Dans la ” Philosophie des formes symboliques ” (1927), Cassirer n'hésite pas à expliquer comment la connaissance physico-chimique promeut un nouveau idéal de connaissance.</p>
<p> ” Le nouvel idéal de connaissance qui ressort de toute cette évolution se trouve exprimé de la manière la plus frappante dans les considérations préliminaires aux Principes de mécanique de Heinrich Hertz. Celui-ci requiert de notre connaissance de la nature, comme la tâche urgente et primordiale entre toutes, qu'elle nous permette de prévoir nos expériences futures ; son procédé pour inférer ainsi du passé à l'avenir devra consister à forger des ” symboles, ou des simulacres internes ” des objets extérieurs, d'une nature telle que les conséquences logiques de ces symboles soient elles-mêmes les images des</p>
<p> conséquences nécessaires des objets naturels qu'ils reproduisent.</p>
<p> ” ” ” ” Une fois que l'expérience accumulée nous a fourni des images présentant les caractères requis, nous pouvons nous servir de ces images comme de modèles et ainsi déduire rapidement des conséquences qui n'apparaîtront dans le monde extérieur que beaucoup plus tard, ou qui résulteront de notre propre intervention… Ces images dont nous parlons sont nos représentations des choses, et s'accordent avec elles par leur propriété essentielle, qui est de satisfaire à la condition susdite ; mais elles n'ont besoin pour remplir leur tache d'aucune espèce de conformité avec les choses. De fait nous ignorons si nos représentations ont quoi que ce soit de commun avec les choses en dehors de cette relation fondamentale, et nous n'avons aucun moyen de le savoir ” ” ” “.</p>
<p> Hertz. Principes de la mécanique</p>
<p>Le système conceptuel de la physique devra rendre compte de l'ensemble des relations qui existent entre les objets réels et comprendre comment ils dépendent les uns des autres ; mais il faut pour cela que tous les concepts utilisés se situent d'emblée dans une perspective théorique qui les unifie. L'objet résiste à qui veut le poser comme un pur en soi, indépendant des catégories essentielles de la connaissance de la nature ; il ne se prête à la représentation qu'à l'intérieur de ces catégories, hors desquelles il n'aurait pas de forme constituée. C'est en ce sens que chez Hertz les concepts centraux de la mécanique, notamment ceux de masse et de force, deviennent des ” simulacres ” qui, créés par la logique propre à la connaissance de la nature, ne peuvent que se plier à ses exigences générales et tout d'abord à l'exigence à priori qui veut qu'une description soit claire, non contradictoire et libre de toute équivoque.</p>
<p>La retraite des physiciens accompagnée de combats (d'arrière garde ?) qui vont durer tout le XXème siècle, ouvre la voie au monde du sans objet et cautionne toutes les révolutions esthétiques (l'esthétique est une vision du monde) qui vont se succéder.<br class='autobr' />
Le champ. Mais qu'est-ce que c'est donc ?</p>
<p>L'histoire du concept de champ est comme celui d'un figurant qui devient un premier rôle.</p>
<p>Apparu pour combler le vide créé par le scandale de l'action à distance il devient l'élément premier dont tout procède et où tout s'anéantit.</p>
<p>Cela avait pourtant bien commencé lorsque la physique occidentale, et Newton en particulier, avaient proclamé leur refus de l'action à distance, considérée comme une magie inacceptable.</p>
<p> ” Le fait qu'un corps puisse agir sur un autre à distance à travers le vide, sans aucune médiation de quoique ce soit d'autre… est pour moi une si grande absurdité, que je pense qu'aucun homme pensant philosophiquement avec compétence puisse y échoir. ”</p>
<p> Newton. Principia Mathematica</p>
<p>Il ne restait plus à Faraday et à Maxwell qu'à paver l'espace entre les corps de propriétés qui se révèleraient par le test d'un corps d'épreuve en chaque point.</p>
<p>Le champ est le concept d'un espace (de l'espace) muni de propriétés en chacun de ses points.</p>
<p>L'idée essentielle du champ est l'existence de régions de l'espace possédant d'une manière latente la possibilité de manifester en chaque point une force sur un corps d'épreuve que l'on y introduit.</p>
<p>L'espace est ainsi lui-même pris pour une chose sans nécessairement être empli de quelque chose. Une théorie de champ formule les lois qui tiennent entre elles les propriétés aux différents points. Une formulation physique en terme de théorie de champ élimine le problème de l'action à distance en le remplaçant par celui de la propagation de l'action de proche en proche. Le champ est comme un milieu (éther) dématérialisé, ce qui n'exclut pas la présence d'un véritable milieu (éther).</p>
<p>La théorie du champ électromagnétique définit en chaque point de l'espace les forces électriques et magnétiques que l'on peut éprouver à l'aide d'une charge électrique ou d'un courant électrique tests. Les valeurs de ces forces aux différents points sont liées entre elles par les équations de Maxwell. Dans la relativité générale c'est la courbure de l'espace-temps qui est considérée comme une propriété de champs, et les équations d'Einstein établissent les relations entre les courbures aux différents points.</p>
<p>Le champ est donc une description des relations qui s'établissent entre les phénomènes dans l'espace et le temps. La description mathématique de cette solidarité des points entre eux débouche sur des représentations géométriques et globales qui feront le succès des Théories de Relativité. Le champ est donc une manifestation globale d'un ensemble de propriétés locales.</p>
<p>Cette conception du champ comme conception d'un espace continu muni de propriétés constitue la grande révolution conceptuelle de la fin du XIX e siècle et va dominer le XXe siècle . Tous les problèmes de la physique vont se formuler au moyen d'espaces continus réels ou abstraits. Ce pourra être l'espace tri dimensionnel, l'espace-temps quadridimensionnel, l'espace de phase de la mécanique classique, l'espace de Hilbert de la mécanique quantique, l'espace des états d'équilibre thermodynamique ou des espaces encore plus abstraits. Tous ces espaces ont des propriétés géométriques différentes mais ont quelque chose en commun du fait d'être des espaces continus, plutôt que des réseaux de points discrets. Les propriétés communes à tous ces espaces sont en fait l'objet du discours de la géométrie différentielle, qui devient de ce fait un des langages essentiels de la physique contemporaine. La plus fondamentale de ces propriétés se coule dans la définition d'une ” variété différentielle ” qui devient le substitut mathématique du mot ” espace “.</p>
<p>Ce sont les théories de champ qui en élaborant des conceptions physiques de la géométrie ont joué un rôle fondamental dans l'élaboration du langage géométrique moderne, langage universel de presque toutes les théories physiques actuelles.</p>
<p>Ainsi, l'absence de toute preuve de l'existence d'un éther et l'échec de tous les modèles d'éther, ont réduit le champ électromagnétique à n'être qu'une phénoménologie géométrique.</p>
<p>Dans l'introduction de son admirable Cours d'Electricité et d'Optique professé à la Sorbonne à la fin du XIXème siècle, Henri Poincaré, décrit les états d'âme de l'impétrant physicien devant la théorie du champ électromagnétique de Maxwell.</p>
<p> ” La première fois qu'un lecteur français ouvre le livre de Maxwell, un sentiment de malaise, et souvent même de défiance se mêle d'abord à son admiration. Ce n'est qu'après un commerce prolongé et au prix de beaucoup d'efforts que ce sentiment se dissipe. Quelques esprits éminents le conservent même toujours .</p>
<p> Ce n'est pas tout, il aura encore d'autres exigences qui me paraissent moins raisonnables. Derrière la matière qu'atteignent nos sens et que l'expérience nous fait connaître, il voudra voir une autre matière, la seule véritable à ses yeux, qui n'aura plus que des qualités purement géométriques et dont les atomes ne seront plus que des points mathématiques soumis aux seules lois de la Dynamique. Et pourtant ces atomes indivisibles et sans couleur, il cherchera, par une inconsciente contradiction, à se les représenter et par conséquent à les rapprocher le plus possible de la matière vulgaire.</p>
<p> C'est alors seulement qu'il sera pleinement satisfait et s'imaginera avoir pénétré le secret de l'Univers. Si cette satisfaction est trompeuse, il n'en est pas moins pénible d'y renoncer.</p>
<p> Ainsi, en ouvrant Maxwell, un Français s'attend à y trouver un ensemble théorique aussi logique et aussi précis que l'Optique physique fondée sur l'hypothèse de l'éther ; il se prépare ainsi une déception que je voudrais éviter au lecteur en l'avertissant tout de suite de ce qu'il doit chercher dans Maxwell et de ce qu'il n'y saurait trouver.</p>
<p> Maxwell ne donne pas une explication mécanique de l'électricité et du magnétisme ; il se borne à démontrer que cette explication est possible. “</p>
<p>Quand le Mécanisme ne fonctionne plus et que l'Atomisme se dérobe, il reste la Géométrie. C'est la grande leçon des Théories Relativistes. A quoi se raccrocher quand tous les repères font faillite ? A des invariants qui se jouent de tous les points de vue partiels et particuliers. C'est là que la Théorie des Groupes de Symétrie entre en scène dans la physique du XXème siècle pour ne plus la quitter. Dis-moi ce qui ne varie pas et je te dirai quel est ton champ. Dis-moi ce qui ne varie pas et je te dirai à quelle géométrie tu appartiens.</p>
<p>Champs et géométries. Un vaste programme pour la reconquête active des identités, pour la construction des identités. L'Atomisme se fondait sur des identités données à priori, les théories continuistes comme celles du champ fondent l'identité sur les invariances, les singularités, la dynamique.</p>
<p> ” La symétrie est fondamentale pour une théorie de champ car c'est à travers les propriétés de symétrie que le champ est décrit.</p>
<p> Lorsque le monde est conçu d'une manière atomistique, comme une assemblée de points matériels disposés dans l'espace, la symétrie d'une configuration est une propriété accidentelle du système. Mais avec le déplacement (conceptuel) qui fait du champ ” la seule réalité “, les symétries du champ sous-jacent deviennent les moyens principaux de compréhension et de prédiction des interactions entre particules. Ce déplacement de l'accent du concept atomistique à un concept de champ transforme ainsi la symétrie d'une propriété accidentelle à une propriété intrinsèque, et place de ce fait les considérations de symétrie au coeur de la physique moderne.</p>
<p> Werner Heisenberg décrit dans ses mémoires comment lui et son collègue Wolgan Pauli en sont venu à considérer la symétrie, comme la clef d'une théorie de champ unifiée. Heisenberg affirme ” Au début était la symétrie ” est certainement une meilleure expression que celle de Démocrite ” Au début était la particule . ”</p>
<p> K. Hayles. The cosmic web. p.112</p>
<p>Raum-Zeit als Materie ” Espace-temps comme Matière “</p>
<p>Poursuivant cette idée, la physique du champ s'appuie sur une véritable ” ontologie de la symétrie “. Ecoutons Aage Bohr, le fils de Niels Bohr, l'auteur du modèle planétaire de l'atome et de l'idéologue de la révolution quantique. Aage, est lui aussi prix Nobel, pour sa théorie de la structure du noyau de l'atome. L'atome chez les Bohr est une affaire de famille.</p>
<p>Il propose de considérer comme quantités (variables) de base, les transformations de symétrie de l'espace du temps.</p>
<p>De la substance sans forme selon Aristote, à la forme sans substance selon la Théorie Quantique des Champs, on en (re) vient à la forme comme substance. Aage Bohr propose malicieusement qu'une nouvelle édition du très célèbre livre d'Hermann Weyl : ” Espace, Temps, Matière ” (1923), porte le titre : ” Espace-temps comme Matière “. L'espace-temps, le vide deviennent matière Le pneuma des Stoïciens manifestant la primauté du Logos, ne plaçait-il pas la forme pure au fondement du Monde ? Une idée que Jean exprime dan son Evangile : ” Au début était le Verbe “.</p>
<p> ” Dans sa manifestation primaire, la symétrie, qui décrit traditionnellement les formes des configurations de la matière, acquiert une existence propre et constitue la substance élémentaire (matière et rayonnement). Cette nouvelle perspective pour la vision de la physique quantique peut-être éclairée en faisant référence au rôle de l'éther dans la mise en évidence de la symétrie de l'espace-temps, dont le moment culminant est la constitution de la Relativité Restreinte. Ainsi les équations de Maxwell ont été conçues comme décrivant les vibrations de l'éther, mais la notion d'éther a été éliminée, comme superflue, lorsque les équations du champ électromagnétique apparurent dans une perspective nouvelle, où elles expriment l'invariance de l'espace-temps (équivalence des repères en relativité restreinte) et l'invariance de jauge. Dans ces développements, la physique relativiste classique peut être considéré comme concernant une substance porteuse des symétries de l'espace-temps et de jauge, la particule et le champ étant des degrés de liberté élémentaires, quant à la physique, elle a été créée dans ce moule par l'introduction de conditions de quantification agrémentées d'une interprétation du formalisme symbolique. Cependant, la notion de substance à quantifier devient superflue lorsque la symétrie est reconnue dans sa manifestation première et qu'elle devient elle-même la substance élémentaire, douée de complémentarité congéniale. ”</p>
<p> A. Bohr and O. Ulfbeck. Reviews of Modern Physics. Vol. 67, p. 1-35, janvier 1995. Primary manifestation of symmetry. Origin of quantal indeterminacy.</p>
<p>Le champ met l'interaction au devant de la scène. L'identité des corps eux-mêmes découle des propriétés du champ. Le champ n'est pas ce que crée la particule, c'est la particule qui devient la création du champ. Selon le mot de René Thom la matière apparaît alors comme une maladie de l'espace.</p>
<p>Ce rôle central du champ apparaît encore plus marqué dans la Théorie Quantique des Champs. Les particules y apparaissent comme des excitations quantifiées des champs. Création et annihilation de particules sont les événements qui constituent la vie des champs. En l'absence de particule tout champ se trouve dans un état dit ” état de vide ” du champ.</p>
<p>Ce vide qui n'est pas rien constitue un profond mystère, car à son propos se pose à nouveau la question de la réalité physique du champ.</p>
<p>Cet éther fuyant comme le mercure allait-on enfin se trouver en face de lui avec le vide quantique ? Ne faisant pas confiance aux épistémologues qui répètent sans cesse qu'il n'y a pas d'expérience cruciale, on a voulu voir l'effet du vide derrière l'émission spontanée de la lumière, derrière l'effet Casimir ou la constante cosmologique. Mais les explications ne sont jamais uniques et l'identification de grandeurs physiques rarement équivoque.</p>
<p>Reste alors au physicien du champ à renoncer au réalisme (pour le moment du moins), à se mortifier de la nature mathématique du champ, du vide quantique en particulier qui n'est pas défini dans l'espace physique mais dans un espace mathématique abstrait.</p>
<p>Lorsqu'il regarde l'Art du XXe siècle ce physicien s'étonne de voir tant de résonances entre l'univers de ses pensées et les langages des artistes. Comme lui, les artistes ont renoncé au référent pour se consacrer au langage. Le monde du sans objet a envahi l'art contemporain a la stupéfaction des foules qui n'en voit pas la raison ou la signification. A défaut de pouvoir percevoir des objets identifiables les critiques d'art parlent des oeuvres comme de champs. Champs de force pour Y. Michaud parlant de Pollock.</p>
<p>Champs de couleurs (color field) pour C. Greenberg parlant de Rothko ou de Barnett Newman. A l'absence d'objets dans le tableau (art informel) répond l'absence de limite du tableau qui en aurait fait un objet lui-même.</p>
<p> ” … Ils (les tableaux de Newman) ne se dégagent pas non plus de l'espace comme objets isolés ; en bref ce ne sont pratiquement pas des peintures de chevalet et pour cette raison, ils échappent à la notion d' ” objet ” (et d'objet de luxe) qui s'attache de plus en plus au tableau de chevalet. En définitive, les tableaux de Newman doivent être vus comme ” champs “.</p>
<p> C. Greenberg ( 1946)</p>
<p>Le physicien constate comme une connivence entre l'art contemporain et ses propres interrogations. Partout s'exprime le rôle du continu, la dialectique entre le matériel et l'immatériel, le règne du formalisme, l'exploitation de la géométrie, le jeu subtil des corrélations, le triomphe du global au dépens du local.<br class='autobr' />
Le concept de champ et la culture du XXe siècle</p>
<p>L'histoire des expressions artistiques montre que l'on peut rarement prendre en flagrant délit un concept scientifique influençant ou inspirant directement le travail d'un artiste.</p>
<p>Les artistes n'illustrent pas la Science et s'en défendent, alors qu'ils ont abondamment illustré les mythologies ou les récits des religions. Mais la Science produit une vision du monde et un imaginaire scientifique propre qui n'ont jamais manqué de jouer un rôle dans la création artistique. Ceci apparaît dans les parallèles ou les affinités entre l'image du monde construite par les savants et les philosophes, à une époque donnée et la représentation du monde fournie par les écrivains et les artistes. Sans parler de la place que la Science ou l'Art attribuent à l'Homme dans la Nature. Sans parler d'une pratique de l'esthétique bien souvent commune aux artistes et aux savants. Bref Art et Science sont bien souvent comme ” les deux yeux d'une même culture ” et reflètent les grands caractères de cette culture (10).</p>
<p>Le philosophe russe A.F. Losev (1893-1988) historien de l'esthétique antique, a ainsi par exemple bien marqué ce qui distingue la culture antique de la nouvelle culture européenne.</p>
<p>La culture antique est une culture du cosmos sensible et matériel d'une société esclavagiste. Un cosmos visible considéré comme l'énorme corps d'un être vivant, humain dans sa totalité comme dans ses parties. Un cosmos animé et intelligent. L'Homme n'est qu'un élément de ce cosmos.</p>
<p>La nouvelle culture européenne est la culture bourgeoise fondée sur l'économie de la production des marchandises. L'individu apparaît ici au premier plan comme sujet, avec sa sensibilité propre et son pouvoir d'engendrement de toute objectivité. L'Homme est déclaré le roi de la Nature.</p>
<p>Science et Art ont parallèlement basculé d'une conception organique (hylozoïque) de la nature à une conception mécaniste. Du mouvement considéré comme un désir chez Aristote au mouvement exprimant l'action d'une force chez Newton. D'une vision du monde privilégiant la Puissance (Potentia) à une vision centrée autour de l'Acte. La science moderne a voulu se constituer comme une science de l'Acte et non pas comme une science du Possible.</p>
<p>A l'origine, dans la doctrine aristotélicienne, la puissance désigne une modalité de l'être, exprimant qu'une autre modalité, l'existence réalisée (l'acte), est précédée d'une possibilité d'être. La genèse de l'être est alors considérée comme un passage de la puissance à l'acte. Entre la doctrine de l'acte et de la puissance et celle de la matière et de la forme (hylémorphisme) il y a une relation profonde, puisque la matière serait puissance pure qui ne deviendrait acte que par l' ” acquisition ” d'une forme. Introduite pour justifier le mouvement, cette conception restera essentielle dans toutes les démarches ultérieures de la physique, physique moderne et physique contemporaine comprise. On peut même dire que c'est la manipulation du concept de puissance qui fait la force de la Physique.</p>
<p>La physique post-médiévale dans sa volonté anti-aristotélicienne, s'est longtemps voulue une physique des grandeurs actuelles, réalisées en acte. Mais à leur coup défendant les physiciens ont été amenés à réintroduire des grandeurs potentielles (sinon même virtuelles) et à les considérer au même titre que les grandeurs actuelles. L'introduction du concept de champ motivée par la volonté de rendre compte des interactions par propagation de proche en proche, aboutit en fait à une révolution conceptuelle majeure fruit de plusieurs siècles d'évolution opérant le retour à une physique aristotélicienne de la puissance ?</p>
<p>Le champ électromagnétique, le champ de gravitation, les champs des interactions faibles et fortes, les champs de jauge sont les fleurons de la physique contemporaine. La mécanique quantique elle-même introduit sans les nommer des champs du possible. Ne va-t-elle pas jusqu'à considérer ce champ du vide qui loin d'être rien est le champ de tous les possibles.</p>
<p>Le concept de champ qui peut paraître au départ un concept écran, ” recours universel ” ou ” bouc émissaire ” a trouvé dans la physique mathématique un statut opératoire par la rencontre entre le rôle ” physique ” dévolu au champ et la nature des mathématiques.</p>
<p>On peut effectivement se demander si la mathématique n'est pas précisément un langage qui permet de manipuler et de modéliser les ” espaces de liberté ” où s'incarne le possible des choses. La mathématique dans son autonomie est une exploration des possibles. Le problème de la physique est d'extraire l'acte unique de cet univers en puissance. Tout système physique réel peut être considéré comme issu de la ” réduction ” des systèmes physiques possibles. Tout le problème est de savoir si cette ” réduction ” relève seulement d'un modèle mathématique ou constitue un processus physique réel.</p>
<p>Kant avait tenu à distinguer la mathématique et la physique, le domaine des essences ou des possibles et le domaine de la nature et de l'existence.</p>
<p>L'apparition du concept de champ dans la seconde moitié du XIXe siècle introduit un concept médiateur entre l'essence et la nature.</p>
<p>Toute la culture du XXe siècle en sera affectée.</p>
<p>On ne peut pas ne pas remarquer que le concept de champ s'affirme dans la physique au même moment le concept d'inconscient commence à jouer un rôle essentiel dans la psychanalyse freudienne. On a souvent insisté sur le rôle que l'énergie joue dans les conceptions freudiennes. Mais il faut bien remarquer là que l'énergie, utilisée métaphoriquement ou non, est une énergie désincarnée. Ce n'est plus l'énergie thermodynamique mais une énergie en soi, assez proche de l'idée d'énergie dans le champ électromagnétique.</p>
<p>Freud parle d'énergie psychique, utilisée pour le refoulement créateur de conflits et susceptible d'être libérée quand le patient est guéri de ses symptômes. L'énergie est une caractéristique de l'inconscient perçu comme champ informe. Une image sans cesse présente à l'arrière plan des discours psychanalytiques et rendue possible par l'existence du concept de champ électromagnétique dans la culture du XXe siècle. Au point même que l'idée de champ s'étend aux événements perçus par la conscience et imprègne la formulation des corrélations entre événements considérées comme ” interactions acausales ” relevant de la conscience (ou de consciences). C'est le thème de la synchronicité jungienne. Que l'on ait pu rapprocher, au fameux colloque de Cordoue, les psychanalystes jungiens arborant la synchronicité et les physiciens en mal de corrélations EPR (Einstein Podolsy-Rosen), montre à soi seul la prégnance de l'idée de champ dans notre culture.</p>
<p>Entre le champ et la psyché, comme un même cadre conceptuel, ce qui a été remarqué depuis longtemps par des physiciens et des psychologues. Citons là pour concrétiser nos propos ce remarquable texte de W. Pauli, écrit à l'occasion des 80 ans de C.G. Jung, et où le physicien cite lui-même le grand psychologue W. James.</p>
<p> ” Au moment même où, au siècle dernier, se développait chez Carl Gustav Carus et Eduard von Hartmann, à partir d'indications esquissées par Kant et à travers le relais de Schelling, une philosophie de l'inconscient, on voyait naître en physique l'idée de champ, depuis les images concrètes de Faraday jusqu'aux lois du champ électromagnétique formulées par Maxwell. De même que la pensée théorique attribuait une réalité au champ électromagnétique, indépendamment de sa manifestation visible provoquée par des moyens appropriés (corps porteurs d'une charge électrique, limaille de fer, aiguille aimantée, etc.), de même l'inconscient était crédité d'une réalité, celle d'une couche marginale de ” contenus ” du psychisme qui, pour être subliminaux, n'en étaient pas moins susceptibles d'exercer dans certaines circonstances une influence considérable sur les processus perçus par la conscience. Cette comparaison entre un champ physique, un champ magnétique en particulier, et une couche psychique environnant la conscience mais échappant à toute saisie directe, fut effectivement développée dès 1902 par William James :</p>
<p> ” Le fait important que rappelle cette formulation : “le champ”, c'est l'indétermination de la marge. Pour n'être pas nettement perçu par l'attention consciente, son contenu n'en est pas moins là, et contribue à la fois à guider notre comportement et à déterminer le prochain déplacement de notre attention. Il s'étend autour de nous comme un “un champ magnétique”, à l'intérieur duquel notre centre énergétique tourne comme l'aiguille d'une boussole, quand la phase présente de la conscience évolue vers la phase suivante. Toute la réserve des souvenirs de notre passé est là, en suspension derrière la marge, prête au moindre contact à la franchir ; et la masse entière des facultés, des impulsions et des connaissances qui constituent notre personnalité empirique reste déployée en permanence derrière elle. A tous les instants de notre vie consciente, la ligne de démarcation entre ce qui est actualisé et ce qui reste seulement potentiel est d'un tracé si vague qu'il est toujours difficile de dire de certains contenus mentaux si nous en avons conscience ou non “.</p>
<p>Le concept de champ et l'art du XXe siècle</p>
<p>Le foisonnement de la création artistique au XXe siècle, en particulier dans son premier tiers, comporte de la part des artistes la reconnaissance unanime des grands changements qui intervenaient dans la façon de voir le monde sous l'effet de la vulgarisation des concepts scientifiques nouveaux et de l'essor de nouvelles technologies.</p>
<p>A l'instar de physiciens qui, nous l'avons vu, abandonnent progressivement l'usage des images au profit d'un discours mathématique abstrait, les artistes sans avoir nécessairement assimilé les nouveautés scientifiques, la relativité en particulier, ne se satisfont plus d'un univers newtonien strictement mécanique. Un artiste comme Kandinsky suivait avec grand intérêt les transformations révolutionnaires de la conception physique du monde.</p>
<p>Le renoncement à la révélation d'un éther mécanique et substantiel et son remplacement par une abstraction (immatérielle), le champ, participe à la mise en place d'une vision immatérielle de l'univers, où viennent se couler bien des conceptions de l'univers psychique. Par delà le monde matériel toute une activité immatérielle est manifeste, une activité qui pénètre et imprègne le monde matériel lui-même. Les champs magnétiques, les rayons X, les ondes radio se jouent de la matière et s'y faufilent. Un énergétisme détaché de la matière envahit le monde physique tout comme il s'installe dans la considération des phénomènes psychiques. Les milieux artistiques sont sensibles à cet air du temps qui se retrouve chez le très populaire H. Bergson, avec son ” élan vital ” ou dans les conceptions théosophiques fort à la mode au début du siècle.</p>
<p>Les artistes étaient prêts pour une expression faite de signes et de symboles, d'autant plus que les développements de la linguistique, de la sémiotique et de l'anthropologie du mythe portaient en eux les germes d'un déplacement d'intérêt de l'objet vers la signification du signifiant vers le signifié, marquant ainsi une crise morale profonde que la première guerre mondiale propulsera à l'avant scène de la culture.</p>
<p>Dans son ouvrage, ” la Poétique du Mythe “, E. Méletinski a analysé le rôle central que le mythe joue dans la culture du XXe siècle.</p>
<p> ” On ne dira jamais assez quel séisme moral a suivi la guerre de 1914&endash;1918. La première guerre totale dans l'histoire de l'humanité. Une guerre extrême où l'on a cherché à s'exterminer mutuellement. L'ébranlement qui en est résulté n'a pas été seulement politique, mais aussi intellectuel et spirituel. Une vision du monde s'est effondrée. La vision du monde issue du XVIIIe siècle, le siècle des Lumières, et du XIXe siècle, le siècle du Réalisme. Deux siècles qui peuvent être considérés comme des siècles de ” démythologisation de la culture “. Le XXe siècle va être un siècle de ” remythologisation “.</p>
<p>La crise historique engendrée par la guerre de 14, à moins que ce ne soit la crise, tout court, d'un certain capitalisme, va transformer le réalisme du XIXe siècle en un modernisme dont la composante essentielle sera la tendance à sortir des cadres sociaux-historiques et spatio-temporels. La mythologie, de par son caractère symbolique, se trouve être un langage naturel et commode pour traduire cette évasion hors du ” Réel “. Evasion provoquée par la prise de conscience de la crise de la culture bourgeoise comme crise de la civilisation tout entière.</p>
<p>De Nietzsche à Freud et Jung, de Lévi-Bruhl à Cassirer, Eliade, Dumézil et Lévi-Strauss, l'anthropologie du XXe siècle se présente comme une mythologie . ”</p>
<p>Le champ est un des grands Mythes du XXe siècle, avec son cortège d'analyses et métaphores, sa dialectique du réel et de l'irréel, sa contraposition du matériel et de l'immatériel.</p>
<p>Promu au rang de ” matière première ” le champ entraîne une vision holistique du monde qui imprègne de plus en plus toutes nos démarches intellectuelles avec comme correspondant social la globalisation historique entraînée par l'explosion des moyens de communication.</p>
<p>Mais le champ reste mystérieux pour le grand public souvent mal informé par une vulgarisation tout aussi mal à l'aise à son égard que le sont les physiciens eux-mêmes. Ce qui rend difficile une évaluation du rôle du concept de champ dans la création artistique, et revient souvent à une évaluation à posteriori par le critique, au gré de sa propre culture scientifique. K. Hayles a cherché à montrer comment les principaux concepts liés à la notion de champ ont qu'influencées les stratégies littéraires de certains écrivains du XXe siècle. Au titre de ces concepts, elle retient, l'inextricable liaison entre les choses, les événements et l'observateur qui appartiennent tous au même champ, ainsi que l'autoréférence du langage, qui ne peut assigner aux événements individuels qu'une autonomie illusoire.</p>
<p>Au coeur de la révolution implicite dans une conception par champ de la réalité, elle voit la reconnaissance des limites inhérentes au langage, du fait que celui-ci fait partie du champ qui est décrit.</p>
<p>Elle remarque que le Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure (publication posthume en 1916) tout en faisant des propositions pour la langue semblables en esprit aux démarches de la physique et des mathématiques à la même époque, ne signifie pas que Saussure connut les articles d'Einstein de 1905 ou ait lu les Principia Mathematica de Russel. Elle constate simplement un “climat d'opinion” (11).</p>
<p>De même, elle ne prétend pas que les auteurs qu'elle étudie sont directement influencés par des connaissances scientifiques D.H. Lawrence ou Nabokov savaient très peu de science, alors que Pynchon en connaît sait beaucoup ou que Borges se régalait de théorie des ensembles. De la même manière le livre de Robert Pirsig, Traité du Zen et de l'entretien des motocyclettes, tire son inspiration beaucoup plus d'une réalité fluide et dynamique tirée du Zen que de la science moderne.</p>
<p>Mais K. Hayles se livre à une relecture de tous ces auteurs et y débusque des stratégies d'écriture liées au concept de champ, témoignage de l'air du temps. De la même manière, Andrei Nakov cherchant à replacer les démarches du peintre K. Malévitch dans l'atmosphère de son époque, commence par rappeler le rôle des idées liées à la ” quatrième dimension “, et ‘l'influence de P.D. Ouspenski sur Malevitch.</p>
<p>Il note avec justesse la convergence d'un certain nombre d'idées pour constituer un esprit de l'époque, qui valorise signes et symboles au dépens de l'image réaliste. Une démarche qui nous l'avons vu s'installe dans la physique théorique.</p>
<p> ” La métaphore de la surface, utilisée en tant qu'image et symbole, est symptomatique d'un certain type de pensée qui, depuis le milieu du XIXe siècle, se fraye un chemin dans la réflexion scientifique. On trouve également ce type d'image dans la philosophie orientale, celle de l'Inde, en particulier, ainsi que chez les penseurs européens qui s'inspirent de cette philosophie. La surface évoque le dépassement physique du corps, sa réduction au concept non descriptif. Il s'agit d'une démarche cognitive qui se désintéresse de la matérialité du corps pour se contenter d'un symbole plastique à deux dimensions. L'apparence la plus synthétique du monde se trouve réduite à un signe quasi géométrique. Pour reprendre les paroles de Gauguin, ce n'est plus la figure qui est l'objet de la peinture, mais le “figuré”. “</p>
<p>On trouverait facilement des correspondances à cette attitude dans la nouvelle catégorisation analytique à laquelle procèdent vers le milieu des années dix les linguistes formalistes : ne sont-ils pas alors en train de différencier à ce même moment le signifiant du signifié, la forme phonique ou graphique du mot de son sens ? La surface en tant que raccourci conceptuel marquera la pensé du XXe siècle aussi bien dans l'art que dans la science moléculaire et atomique. Ce concept d'une modernité dynamique par excellence est promu à un avenir (informatique, communication par l'image) dont nous sommes encore loin de mesurer l'impact sur notre système de perception, sur le mode de fonctionnement de notre logique dont il a changé les fondements mêmes .</p>
<p>Se désintéresser de la matérialité du corps pour se contenter d'un symbole, se désintéresser du signifiant pour privilégier le signifié, oublier l'éther pour s'intéresser aux équations du champ, voilà une démarche commune aux peintres, aux linguistes et aux physiciens en ce début du XXe siècle.</p>
<p>A. Nakov n'hésite pas alors à parler de champ à propos du Suprématisme.</p>
<p> ” … car l'espace suprématiste n'est pas le même que celui élaboré par la perspective traditionnelle de la Renaissance. Dans l'espace suprématiste de Malevitch, tel qu'il est défini entre 1915 et 1916 et élargi en 1918 par l'insistance sur sa qualité ” infinie “, nous retrouvons la définition vectorielle qui est celle de la nouvelle conception physique du champ, ” concept sans lequel il serait impossible de formuler la relativité générale “. (Einstein)</p>
<p> Le parallèle entre la conception du ” champ ” et celle de l'espace suprématiste est frappant. Elaboré de façon déductive (principe qui est aussi à la base du système conceptuel de Hinton-Ouspenski), le concept de champ se fraye lentement un chemin dans le domaine des recherches électromagnétiques conduites par Faraday et Maxwell dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Maxwell en fournit en 1873 une clarification théorique dans le Traité d'électricité et de magnétisme. Grâce à sa conception d'une nouvelle forme d'existence de la matière, Minkowski et Lorentz peuvent élaborer leurs idées du continuum spatio-temporel, idées qui permettent la révolution scientifique de notre siècle et ouvrent le chemin à Einstein, dont l'ouvrage le plus célèbre reste Le fondement de la théorie de la relativité restreinte et généralisée. Cette théorie, énoncée pour la première fois dans sa forme ” restreinte ” en 1905 (notons au passage que cette date marque également le début du fauvisme), reçut sa formulation ” généralisée ” en 1915 et l'ouvrage fut publié en 1916, dates qui coïncident justement avec l'apparition du suprématisme. Les qualités qui définissent le chemin de cette nouvelle pensée scientifique se rapprochent singulièrement des postulats philosophiques d'Ouspenski qu'on peut considérer, dans cette lumière comparative, comme le commentateur inspiré de cette nouvelle conception de la matière. Anticipé chez les anciens philosophes physiciens stoïciens, le concept du pneuma, qui pose l'existence d'une continuité de la matière, et du même coup implique la notion d'infini, conduit Faraday à envisager l'existence du champ électromagnétique comme une des formes de manifestation de la matière. Ce champ n'est pas défini par l'observation mais déduit, de même que ses ” lignes de force ” et ses ” surfaces équipotentielles “, dont Maxwell (1831-1879) représente l'existence dynamique par des vecteurs. A l'ancienne conception atomiste du monde, basée sur le principe du vide négatif, est opposée une nouvelle vision dynamique appuyée sur le principe d'infinies transformations énergétiques (le vide créateur). Grâce au concept du champ, ” le plus grand succès de l'homme dans la science “, Einstein sera à même d'abolir en 1916 la frontière qui sépare l'espace du temps en les rapportant à un dénominateur commun et en envisageant une logique transformationnelle qu'Ouspenski essayait au même moment de cerner sur le plan philosophique. Le fameux rêve de la quatrième dimension (logique) aboutissait en 1916 à une formule lapidaire qui ouvrait un nouvel âge mental dans l'histoire de l'humanité.</p>
<p> L'espace malévitchéen, qui se déclare à cette même époque, semble profondément marqué par le discours ouspenskien : on y trouve une nouvelle forme d'existence (non-objective) de l'espace vectoriel qui abolit l'ancienne perspective monoculaire basée sur l'observatoire directe. L'espace de Malevitch est déductible, c'est un espace qui n'implique pas une orientation autoritaire (le point de fuite), mais suppose une ” libre navigation ” offrant la possibilité de plusieurs choix de ” tenseurs ” (Maxwell) qui coexistent sans se contredire et qui, grâce à leur libre tension dynamique, définissent l'existence spatiale (matérielle) du champ. De même que le champ des sciences exactes, cet espace n'est pas posé avant la matière, mais existe de façon dynamique en tant que rapport spatio-temporel. Son existence n'est possible qu'à partir de formes non-objectives en mouvement. Dans le système suprématiste, la surface-plan est l'unité qui définit l'existence de l'espace, contrairement au système établi sous la Renaissance, où la construction de la boîte perspectivique précède l'existence des éléments picturaux qui doivent obligatoirement se placer dans les limites que la construction perspectivique leur assigne. Le système de connaissance subjective de Malevitch (parallèle aux postulats philosophiques d'Ouspenski) est à l'opposé de la connaissance objective prônée par la perspective monoculaire qui proscrit par avance toute conception ” personnelle ” (anamorphoses) de l'espace. Les anamorphoses furent de tout temps reléguées dans la catégorie pathologique des ” anomalies ” auxquelles une certaine critique aurait également voulu réduire les ” anamorphoses ” suprématistes. Le suprématisme suppose l'existence permanente d'un nouvel état dynamique de la matière et aboutit obligatoirement au concept de continuité (l'infini) qui implique en toutes lettres la notion du champ. Abolissant l'ancien pragmatisme de l'expérience physique, dont l'anecdote de ” l'oeuf de Colomb ” offre le meilleur exemple, Malevitch crée dans le domaine de la peinture un système de représentation plastique de cette quatrième dimension de la logique conceptuelle. Le refus de l'observation matérielle (convention représentative dans l'art) devient la condition obligatoire pour franchir le pas du stade supérieur de l'existence de la matière . ”</p>
<p> Malévitch. Ecrits</p>
<p>Nakov a du mal à exprimer clairement le rapport entre Suprématisme et concept de champ.. Mais l'essentiel est qu'il sent bien la complicité culturelle à l'oeuvre ici. Il reprendra cette argumentation en cherchant à la rendre encore plus suggestive.</p>
<p> ” … en partant d'une logique de la matérialité des couleurs, Exter développait dans ses peintures des années 1916-1917 un système de rapports dynamiques entre les formes, imbriquées dans une causalité énergétique, source du mouvement. Les lois de cette nouvelle peinture, mue par la dynamique de la couleur – facteur déterminant sur le plan des formes qui en sont la conséquence – sont au mieux reflétées dans un recueil de ” constructions ” de l'année 1916 au titre éloquent : Explosion, mouvement, poids.</p>
<p> En exploitant cette nouvelle métaphysique de la couleur, les peintres non-objectifs russes réalisent dans le domaine de l'art la contrepartie d'une révolution conceptuelle qui depuis plus d'un demi-siècle avait alimenté les innovations de la technique et celles de l'électrodynamique, en particulier en produisant le concept de champ électromagnétique. Sans s'appliquer à illustrer un concept scientifique, les peintres non-objectifs arrivaient de par la seule force de la nouvelle logique des virtualités dynamiques du matériau à cette nouvelle conception du monde qu'illustrent, dans le domaine de la science les inventions de Maxwell, Minkowski ou Einstein. Il n'est par ailleurs pas étonnant qu'au moment où les découvertes de la science entrent dans la vie de tous les jours (radio, lumière électrique, moteur à explosion), la réalité de leur principe soit prise au sérieux par l'art dont les fondements se trouvent à leur tour bouleversé par ce nouvel état de rapports entre les éléments. Et ce n'est certainement pas un hasard si en 1918, quand la peinture non-objective atteint le climat de sa deuxième phase, le sujet central de ses expériences est alimenté par la réflexion sur la force énergétique de la lumière. A ce moment, la peinture non-objective n'utilise plus la lumière comme une sorte de catalyseur de la représentation destiné à révéler les qualités d'un (autre) sujet à l'intérieur du tableau (nature morte, paysage, portrait, etc.) ; c'est la lumière en tant qu'objet, matériau formo-créateur, qui devient le sujet de la représentation picturale. A ce moment, les plans picturaux perdent leur valeur de molécules précises, ils cessent d'être les briques d'une construction, la couleur quitte les limites d'une forme géométriquement définie pour se transformer en flots de lumière. Tels des rayons cosmiques, ils traversent la composition picturale en impliquant en même temps la notion d'un espace infini et qui s'étend bien au-delà du champ du tableau. Ainsi ce champ devient ouvert. L'on remarquera les premiers pas dans cette direction dans certaines compositions futuristes de Ballà et Larionov, quand ces artistes étendent délibérément le champ du tableau sur son cadre (le cadre constitue ainsi le prolongement de la toile et non sa limite).</p>
<p> Cette tendance vers la dématérialisation du plan pictural marque aussi bien l'évolution de Malévitch que celle d'Exter, Popova et Rozanova, chez lesquels la notion de champ commence à prédominer sur celle de l'unité formelle précise (la forme non-objective). En utilisant toujours un langage métaphorique, -mais combien précis en même temps !- Malevitch dira dans son manifeste suprématiste de 1919 qu' ” en ce moment le chemin de l'homme passe par l'espace. Le suprématisme, sémaphore de la couleur, se situe dans son abîme infini “. Et il insistera sur le ” caractère philosophique ” de ce ” système de la couleur “. Si l'ambition de Malevitch était d'orienter la peinture à s'interroger sur les limites ontologiques, sur les frontières (philosophiques et existentielles) de son être, d'autres peintres à l'esprit beaucoup plus pragmatique se lancent à traiter les problèmes formels de la peinture non-objective avec une sorte de virtuosité illusionniste. Tel est le cas d'Alexandre Rodtchenko (1891-1956) qui, au cours de la seule année 1918, produit divers types de compositions non-objectives dont la différenciation stylistique résulte de l' ” éclairage “, de l' ” illumination “, de l' ” effervescence ” ou de l' ” évanescence ” de la lumière. Si, dans le cas de Rodtchenko, cette problématique s'apparente quelque peu à l'identification du droguiste, pour les descendants directs du suprématisme le rapport des plans picturaux – dont la rencontre dynamique devait au départ constituer une sorte d'ossature ou de grammaire des unités formelles du discours pictural – se transforme en 1918 en confrontation de champs énergétiques, en une sorte de brasier de rayons cosmiques dans lesquels la matérialité précise des plans disparaît au profit d'une mutation qualitative de la matière . ”</p>
<p> A. Nakov, L'Avant garde russe</p>
<p>Que la notion de champ, en envahissant l'espace ait bouleversé les conceptions de celui-ci établies depuis la Renaissance, voilà qui ne fait pas de doute. Mais elle a en même temps bouleversé la notion de vide, affirmant une présence là où l'on n'avait jusqu'à présent seulement constaté l'absence. Nous avons vu que sur les décombres de l'éther, la théorie quantique des champs à introduit le concept de ” champ du vide “. Que le vide ne soit pas rien, est un des messages les plus forts de la théorie du champ. L'Occident avait déjà connu la notion de ” vide plein ” à travers la théologie négative de Plotin à Maître Eckhart, et la conception métaphysique du vide qui règne dans l'art des icônes (12).</p>
<p>De nouveau Malevitch va se trouver porteur d'une culture du champ sans son rapport au vide et au rien. Un rapport largement tributaire de sa perception de l'Icône.</p>
<p>Un physicien aujourd'hui ne peut pas ne pas sentir des analogies profondes entre des démarches d'apparence si diverses.</p>
<p>Dans les propos qu'il utilise pour caractériser la pensée de Malevitch, Bruno Duborgel, rend ces analogies frappantes.</p>
<p> ” Dans le miroir suprématiste (1923), par exemple, Malevitch liste la diversité ” du Monde ” et, d'une grande accolade, la rapporte à ” égale zéro “, lui opposant l'énoncé de la seule Réalité, c'est-à-dire le Monde sans-objet désigné comme ” essence des diversités. Le monde comme non-figuration “. Cette unique Réalité vivant est encore formulée en termes d' ” excitation sans cause de l'Univers ” et de ” rythme “, d'excitation qui ” est une flamme cosmique qui vit du non-figuratif “. ” Ce que nous appelons la Réalité “, propose encore Malevitch, est l'infini qui n'a ni poids ni mesure, ni temps, ni espace, ni infini, ni relatif, et n'est jamais tracé pour devenir une forme. Elle ne peut être ni représentée ni connaissable. Il n'y a pas de connaissable et en même temps il existe ce ” rien ” éternel.</p>
<p> Rappelons, enfin, que ce monde sans objet, ce rien, vérité de l'être pour Malevitch, loin de correspondre au vide du néant selon la conception d'un pur nihilisme négatif, désigne l'absence d'objet comme plénitude d'une présence supra essentielle, comme ” essence des diversités ” et seule réalité vivante, comme néant positif et puissance d'engendrement de tout. Cette expérience malévitchéenne du dépouillement extrême de l'être, du néant ainsi entendu, de l'être abyssal, n'est pas sans présenter certaines correspondances avec d'autres exemples, tant occidentaux qu'orientaux, de l'expérience mystique. Et, avec la plupart des commentateurs, on en vient naturellement à suggérer des échos entre l'ontologie suprématiste de Malevitch et tels énoncés afférents au nihilisme russe, à la mystique de Lao-Tseu, à la relation de la ” vacuité ” et de l'être chez Maître Eckhart, à la pensée de Jacob Boehme, de Ruysbroeck, ou de Denys l'Aréopagite, de la théologie apophatique, de l'Hésychasme, etc. ”</p>
<p> B. Duborgel, Malevitch. La question de l'icône</p>
<p>Le passage que je souligne pourrait valablement figurer comme caractérisation du vide quantique dans un dictionnaire de philosophie… Mais le critique d'art se borne ici à renvoyer aux classiques de l'apophatisme. Et pourtant des artistes comme Malévitch, ou plus encore son ami Filonov, expriment dans la peinture les mêmes démarches qui, très peu de temps après, vont apparaître en théorie quantique des champs. Comme si le XXème siècle était travaillé par l'idée profonde d'exprimer l'engendrement. L'engendrement du Tout, y compris l'Univers. N'est-il pas le siècle où apparaît une nouvelle science, la cosmologie, qui cherche à restituer un scénario de la naissance de l'univers, où le champ est un acteur omniprésent.</p>
<p>Pour terminer donnons l'illustration du basculement de la notion de symétrie dans l'art moderne, parallèle au basculement effectué en théorie des champs où la symétrie nous l'avons vu devient essentielle et non pas accidentelle.</p>
<p>La symétrie est présentée pour elle-même et constitue le seul discours chez de nombreux peintres non-figuratifs. Il en va de même pour l'ordre ou le désordre.</p>
<p>La liste est longue des peintres qui cherchent, hors de toute figuration, à représenter des symétries pures, des rythmes purs, des topologies exemplaires.</p>
<p>De Piet Mondrian (1872-1944) et Theo Van Doesburg (1883-1931) à Richard Paul Lohse (1902-1989), Josef Albers (1888-1976), Max Bill (1908- ), Laszlo Moholy-Nagy (1895-1946) ou Victor Vasarely (1908 – ) et Vera Molnar (1924 – …).</p>
<p>Et ceci en dehors de tout esprit d'ornementation et de décoration, ce qui distingue en principe cette pratique de la géométrie picturale de celle en usage dans le monde musulman. Ces oeuvres évoquent plutôt une fonctionnalité sous jacente à tel point qu'on a pu les rapprocher des schémas de positionnement des transistors sur une puce électronique. Ainsi en 1990 le Museum of Modern Art de New York a présenté une exposition ” Information Art-Diagramming microchips ” au même moment où à Brême se déroulait une exposition analogue : ” Mathematics, Reality and Aesthetics. A picture set on VLSI-Chip. Design “.</p>
<p>Ce qui est né de l'électricité retourne à l'électricité.</p>
<p>Ouvrages cités dans le texte</p>
<p>E. Cassirer – Philosophie des formes symboliques. Editions de Minuit, 1972.</p>
<p>F. de Mèredieu. Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne. Bordas, 1994.</p>
<p>A. Duborgel – Malevitch. La question de l'icône. Université de Saint-Etienne, 1997.</p>
<p>M. Emmer, ed. The visual mind. Art and mathematics. MIT Press, 1993.</p>
<p>B. Greenberg. Peinture à l'américaine. Dans ” Art et Culture “. Macula,1988.</p>
<p>I. Hargittai, ed. Symmetry. Unifying human understanding. Pergamon Press, 1996.</p>
<p>K. Hayles. The Cosmic Web. Scientific field models and literary strategies in the 20th century. Cornell University Press. 1984.</p>
<p>L.D. Henderson. The Fourth Dimension and non-Geometry in Modern Art. Princeton University Press, 1983.</p>
<p>L.D. Henderson. Duchamp in context. Science and technology in the large glass and related works. Princeton University Press, 1998.</p>
<p>S.M. Kosslyn and O. Koenig. Wet mind. The new cognitive neuroscience. The Free Press. 1992.</p>
<p>S. Leduc. La Biologie synthétique. (L'ouvrage de S. Leduc est disponible sur le web, dans le cadre d'une exposition sur ” L'Origine des formes “. <a href="http://www.peiresc.org" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://www.peiresc.org</a> )</p>
<p>M. Loi, ed. Mathématiques et art. Hermann, 1995.</p>
<p>K. Malevitch – Ecrits, présentés par A. Nakov. Paris. Editions Ivrea, 1996.</p>
<p>L. Manovich – The Engineering of Vision from Constructivism to Computers. Thesis. MIT 1993.</p>
<p>E. Meletinski – La poétique du mythe. Moscou, 1976.</p>
<p>A. Nakov – L'avant-garde russe. F. Hazan, 1984.</p>
<p>E. Panofsky. Architecture gothique et pensée scolastique. Editions de Minuit, 1967.</p>
<p>E. Panofsky. La perspective comme forme symbolique. Editions de Minuit, 1975.</p>
<p>W. Pauli – Physique moderne et philosophie. Albin Michel, 1999.</p>
<p>L. Shlain – Art and Physics. New York. William Morrow and Co., 1991. (<a href="http://www.artandphysics.com" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://www.artandphysics.com</a> )</p>
<p>R. Thom – Esquisse d'une sémiophysique. Paris, Inter Éditions, 1998.</p>
<p>A. Wilden – System and Structure. Tavistock Publications, 1980.</p>
<p>NOTES :</p>
<p>(1) Si le courant électrique peut sembler un phénomène continu, il a toujours été interprété comme une mise en mouvement de charges électriques discrètes, image confortée par la découverte de l'électron ( 1897 ).</p>
<p>(2) Nous nous limiterons dans cette étude à l'examen des arts plastiques et n'envisagerons pas le cas de la musique. En fait la musique au XXème siècle va être profondément concernée par la révolution technique et conceptuelle introduite par la notion générale de champ. Le passage de la note au son, de l'atomisme musical à la musique spectrale, traduit le passage à une description des phénomènes physiques, ici les phénomènes acoustiques ou électroacoustiques, à l'aide d'outils mathématiques caractéristiques des champs. Traitement conceptuel d'une information continue, même si cela aboutit en fin de compte à une discrétisation forcée par digitalisation.</p>
<p>(3) Dans son ouvrage récent (1998) L.D. Henderson présente un tableau richement documenté de l'environnement scientifique et technologique d'avant la guerre de 1914. Les ondes électromagnétiques ( avec la Tour Eiffel comme symbole), les rayons X, la réalité atomique, constituent les éléments de la découverte d'un monde invisible qui vient prêter main forte à une atmosphère occultiste largement répandue. Mais que des artistes comme Marcel Duchamp ou Alfred Jarry réagissent fortement à cet environnement présente un caractère plus anecdotique que fondamental, et ne manifeste pas en soi un véritable changement dans la vision du monde.</p>
<p>(4) Ceci doit être nuancé par l'examen des doctrines atomistiques de la pensée indienne et de la pensée chinoise.</p>
<p>On trouve des doctrines atomistiques dans le Jainisme et le Bouddhisme. Mais l'atomisme qui eût le plus d'influence sur la pensée indienne est celui du système philosophique hindouiste du Vaisesika, aussi ancien sans doute que l'atomisme grec. On y trouve une doctrine de quatre classes d'atomes ayant des propriétés spécifiques correspondant à la terre, le feu, l'eau et l'air. Il existe un cinquième élément, considéré comme non matériel et envahissant tout l'univers : l'éther (akasa). L'éther, quoique non matériel, joue un rôle dans la formation des corps macroscopiques à partir des atomes.</p>
<p>Quant à la pensée chinoise, elle n'a pas connu de véritable atomisme, quoique le système du I Ching taoiste soit une forme chinoise d'atomisme, une combinatoire savante que J. Needham considère comme une image miroir de la société bureaucratique chinoise. La société humaine comme l'image de la nature se présentent sous forme d'un tableau où toute chose a sa position et se trouve reliée aux autres choses par des canaux appropriés. Il n'y a pas plus idéologique, dans ses fondements comme dans son emploi, que l'atomisme !</p>
<p>(5) Il s'y exprime un Atomisme Logique formulé au début du siècle par Russel et Wittgenstein. Dans le Tractatus Logico-Philosophicus, ce dernier exprime ainsi la thèse d'atomicité : ” Toute affirmation sur des complexes peut être résolue en affirmations portant sur les parties composantes, et en énoncés qui décrivent complètement les complexes. ”</p>
<p>(6) Malgré sa dangereuse soumission au dogme atomiste où l'entraîne la Biologie Moléculaire.</p>
<p>(7) Cette insuffisance de l'Atomisme est clairement analysée par E. Cassirer dans la ” Philosophie des formes symboliques ” (T. 3, p. 500 ) :</p>
<p>Trois grands noms, ceux d'Aristote, de Descartes et de Leibniz peuvent résumer le progrès de la théorie générale de la nature et de sa forme logique.</p>
<p>La physique aristotélicienne est le premier exemple d'une science authentique de la nature. Sans doute pourrait-on penser que ce titre de gloire revient avec plus de droit aux fondateurs de l'atomisme qu'à lui. Mais quoique la théorie atomique ait créé avec les concepts d'atome et ” d'espace vide ” une conception absolument fondamentale et un cadre méthodologique pour toute explication future de la nature, remplir ce cadre lui demeurait interdit.</p>
<p>Car, sous sa forme antique, elle ne pouvait pas maîtriser le problème véritable et fondamental de la nature, celui du devenir. L'atomisme résout le problème du corps, en ramenant toutes les ” propriétés ” sensibles à des déterminations purement géométriques, à la forme, à la position et à l'ordre des atomes. Mais il ne possède pas d'instrument général de pensée pour représenter le changement- de principe à partir duquel expliquer et déterminer légalement l'action réciproque des atomes.</p>
<p>(8) La pensée du continu chez Aristote va de pair avec une conception dynamique du monde qui s'oppose à la conception atomistique sur le sujet des formes. A la donnée des formes a priori comme constituants élémentaires du monde, Aristote oppose une conception de la création des formes par le mouvement. Conception qui a connu au XX ème siècle des développements scientifiques majeurs dans le cadre de la théorie des systèmes dynamiques (mécanique) qui a mis en évidence des mécanisme d'apparition des formes. Alors que ces progrès datent des années 50, il est curieux de constater l'existence de précurseurs dans les années 10. C'est le cas de Stéphane Leduc dans ” La Biologie Synthétique ” (1917). Mais c'est aussi le cas du génial peintre de l'avant garde russe Pavel Filonov (1883-1941). Ce fait ne semble pas avoir été apprécié jusqu'à présent. L'originalité de Filonov est de prôner et mettre en oeuvre une stratégie d'apparition des formes par un travail atomistique intense. Il reproche aux cubistes de se satisfaire de formes connues d'avance, quitte à les déformer. Opposant la loi d'évolution au canon géométrique, il considère, avec N. Berdiaev, que de ce point de vue Picasso marque non pas une nouvelle étape de l'esthétique occidentale mais en quelque sorte une apogée finale !</p>
<p>(9) Cf ; à ce sujet le livre de Florence de Mèredieu (1994 ).</p>
<p>(10) De ce point de vue les démonstrations d' E. Panofsky tentant de relier l'architecture gothique et la pensée scholastique, ou de présenter la perspective comme une manifestation symbolique, sont exemplaires. ( Panofsky. 1968, 1975 ).</p>
<p>(11) Climat d'opinion, esprit du temps (Zeitgeist), habitudes mentales (Panofsky ), constituent autant d'expressions de la croyance en une unité des mentalités à une époque donnée. Unité difficile à établir, mais constituant l'hypothèse essentielle de toutes les grandes catégorisation de l'histoire culturelle. La renaissance, le baroque, le clacissisme, le romantisme, le réalisme sont des catégories fondées sur l'idée de mentalités communes. Conception contestée par les points de vue post modernistes.</p>
<p>(12) Sur le site web d'Albert Ribas (<a href="http://inicia.asp/de/aribas/home.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://inicia.asp/de/aribas/home.html</a>) auteur d'un ouvrage d'histoire du concept de vide de l'antiquité à l'époque moderne, une rubrique est consacrée à l'art et le vide. Elle renvoie essentiellement à des peintres du XX ème siècle. Malévich, Rothko, Newman, Soulages, Pollock, Mondrian.</p>
<p>Source :</p>
<p><a href="https://www.peiresc.org/lart-et-le-champ/" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.peiresc.org/lart-et-le-champ/</a></p>
<p><a href="https://www.peiresc.org/lart-et-la-science/" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.peiresc.org/lart-et-la-science/</a></p></div>
En cette fin d'année, écouter des interprétations historiques de grands morceaux de musique classique...
http://www.matierevolution.org/spip.php?article9071
http://www.matierevolution.org/spip.php?article90712024-12-22T23:52:00Ztext/htmlfrRobert ParisArt
<p>Interprétations historiques de grands morceaux de musique classique <br class='autobr' />
Avertissement : ce choix est tout à fait arbitraire et on n'y trouve qu'une seule œuvre par auteur. Ce sont des interprétations anciennes pour la plupart et certains compositeurs actuels ne jouent pas forcément ainsi… Par contre, la variété d'auteurs et d'interprètes est suffisante pour avoir une petite idée de ce qu'est la musique dite « classique ». Certains diront « quel rapport avec la révolution » ? <br class='autobr' />
Quelle erreur ! (…)</p>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory">13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION</a>
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<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Interprétations historiques de grands morceaux de musique classique</h2>
<p>Avertissement : ce choix est tout à fait arbitraire et on n'y trouve qu'une seule œuvre par auteur. Ce sont des interprétations anciennes pour la plupart et certains compositeurs actuels ne jouent pas forcément ainsi…<br class='autobr' />
Par contre, la variété d'auteurs et d'interprètes est suffisante pour avoir une petite idée de ce qu'est la musique dite « classique ».<br class='autobr' />
Certains diront « quel rapport avec la révolution » ?</p>
<p>Quelle erreur ! L'art est tout à fait en relation avec la révolution sociale.</p>
<p>Et la musique aussi…<br class='autobr' />
Le « classique » est né d'une révolution et a toujours été « en révolution »…</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1617" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1617</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article443" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article443</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4512" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4512</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4337" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4337</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6448" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6448</a></p>
<p>Bach</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=DJh6i-t_I1Q" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=DJh6i-t_I1Q</a></p>
<p>Haendel</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=bRfWGujoCf8" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=bRfWGujoCf8</a></p>
<p>Haydn</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=ALDTuxiw9RE" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=ALDTuxiw9RE</a></p>
<p>Mozart</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=Is1iKnLnRK0" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=Is1iKnLnRK0</a></p>
<p>Tchaïkovsky</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=fNCeYKfAOZI" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=fNCeYKfAOZI</a></p>
<p>Beethoven</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=47yh9vDmBdA" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=47yh9vDmBdA</a></p>
<p>Mendelssohn</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=5R2Tg_7OpAA" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=5R2Tg_7OpAA</a></p>
<p>Schubert</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=FxhbAGwEYGQ" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=FxhbAGwEYGQ</a></p>
<p>Brahms</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=RFkSiNp4CRQ" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=RFkSiNp4CRQ</a></p>
<p>Prokofiev</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=bBsKplb2E6Q" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=bBsKplb2E6Q</a></p>
<p>Rachmaninoff</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=wXQCPAR0EHo" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=wXQCPAR0EHo</a></p>
<p>Bruch</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=sCNHM7TCcPs" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=sCNHM7TCcPs</a></p>
<p>Schumann</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=YvTVHbYKsRQ" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=YvTVHbYKsRQ</a></p>
<p>Chopin</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=9E6b3swbnWg" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=9E6b3swbnWg</a></p>
<p>Wagner</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=pnUUk7pBTP8" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=pnUUk7pBTP8</a></p>
<p>Dvorak</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=bw5Vsg9vRNs" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=bw5Vsg9vRNs</a></p>
<p>Debussy</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=SKd0VII-l3A" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=SKd0VII-l3A</a></p>
<p>Satie</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=y7kvGqiJC4g" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=y7kvGqiJC4g</a></p>
<p>Ravel</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=HW_rwpAqWjo" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=HW_rwpAqWjo</a></p>
<p>Malher</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=75YmlDR92UQ" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=75YmlDR92UQ</a></p>
<p>Sibelius</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=06OajNL1xeo" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=06OajNL1xeo</a></p>
<p>Vivaldi</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=BTazrK7d5BU" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=BTazrK7d5BU</a></p>
<p>Grieg</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=Q-XgH6TEdxM" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=Q-XgH6TEdxM</a></p>
<p>Glinka</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=y7kvGqiJC4g" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=y7kvGqiJC4g</a></p>
<p>Saint Saens</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=H76lI511lM8" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=H76lI511lM8</a></p>
<p>Les musiques classiques les plus connues</p>
<p><a href="https://guideclassique.com/musique-classique-connue/" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://guideclassique.com/musique-classique-connue/</a></p>
<p>Morceaux éternels</p>
<p><a href="https://linkaband.com/blog-musique/culture/musique-classique" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://linkaband.com/blog-musique/culture/musique-classique</a></p>
<p>Morceaux d'opéra</p>
<p><a href="https://classiques-essentiels.fr/les-7-plus-beaux-morceaux-dopera/" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://classiques-essentiels.fr/les-7-plus-beaux-morceaux-dopera/</a></p>
<p>Verdi</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=aeYWxUsDr-M" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=aeYWxUsDr-M</a></p>
<p>Puccini</p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=NLR3lSrqlww" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.youtube.com/watch?v=NLR3lSrqlww</a></p></div>
Benjamin Péret au Mexique
http://www.matierevolution.org/spip.php?article8063
http://www.matierevolution.org/spip.php?article80632024-07-15T22:35:00Ztext/htmlfrRobert ParisMexique1943-1947Art
<p>En 1941, Benjamin Péret et Remedios Varo obtiennent un visa et partent pour le Mexique. Ils y restent jusqu'en 1948. fasciné par l'art maya, ses mythes et légendes, il commence une anthologie qu'il achève peu de temps avant sa mort. En 1945, il écrit le pamphlet Le Déshonneur des poètes en réaction à l'ouvrage de Pierre Seghers "L'Honneur des poètes", pamphlet d'abord publié clandestinement en 1943. Il y attaque notamment Paul Éluard et Louis Aragon. "Le déshonneur des poètes" <br class='autobr' />
Péret et le (…)</p>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory">13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION</a>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot128" rel="tag">Mexique</a>,
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot129" rel="tag">1943-1947</a>,
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag">Art</a>
<div class='rss_texte'><p>En 1941, Benjamin Péret et Remedios Varo obtiennent un visa et partent pour le Mexique. Ils y restent jusqu'en 1948. fasciné par l'art maya, ses mythes et légendes, il commence une anthologie qu'il achève peu de temps avant sa mort. En 1945, il écrit le pamphlet Le Déshonneur des poètes en réaction à l'ouvrage de Pierre Seghers "L'Honneur des poètes", pamphlet d'abord publié clandestinement en 1943. Il y attaque notamment Paul Éluard et Louis Aragon. <a href="https://www.marxists.org/francais/peret/works/1945/02/poetes.htm" class="spip_out" rel="external">"Le déshonneur des poètes"</a></p>
<div class='spip_document_16081 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L268xH409/HR_56600100253741_1_watermarked_medium_size-686e5.png?1792966133' width='268' height='409' alt='' />
</figure>
</div><div class='spip_document_16080 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH321/lib-3-640x411-8e06c.jpg?1792966133' width='500' height='321' alt='' />
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</div>
<div class='spip_document_16079 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L400xH410/Anthologie-des-mythes-legendes-et-contes-populaires-d-Amerique-53431.jpg?1792966133' width='400' height='410' alt='' />
</figure>
</div>
<p>Péret et le Mexique :</p>
<p><a href="http://melusine-surrealisme.fr/henribehar/wp/wp-content/uploads/2014/07/Benjamin-PERET-NB-_3.pdf" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://melusine-surrealisme.fr/henribehar/wp/wp-content/uploads/2014/07/Benjamin-PERET-NB-_3.pdf</a></p>
<p>La parole est à Péret :</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/peret/works/1943/00/parole.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/peret/works/1943/00/parole.htm</a></p>
<h2 class="spip">Sept ans d'exil au Mexique
<p>1941-1948</p>
</h2>
<p>Grâce au secours financier de Peggy Guggenheim, Benjamin Péret et Remedios Varo arrivent le 21 décembre 1941 à Mexico où ils vivent isolés, très modestement, Gabino Barreda 8, casa 5. Breton et lui ne cesseront de s'écrire.</p>
<p>En 1942 il commence à travailler sur les mythes et légendes d'Amérique « du point de vue du merveilleux ». Une vente de « gouaches et dessins » organisée par Breton à New York leur permet de vivre un peu moins mal. Péret envoie quelques « contes » et poèmes à la revue de Breton, VVV, et à View. Sous le pseudonyme de Peralta, il publie des articles politiques pour le « Groupe trotskyste espagnol du Mexique » où il a rejoint Grandizio Munis et Natalia Sedova Trotsky.</p>
<p>En 1943, Breton s'enthousiasme pour sa préface, « de toute importance », à sa future Anthologie des contes et légendes d'Amérique et la publie sous le titre La Parole est à Péret. En 1945 Le Déshonneur des poètes est publié « à Mexico ». Cette critique de la « poésie de résistance » d'Aragon et Éluard fait scandale.</p>
<p>Dans Le Manifeste des exégètes, paru en 1946, « Peralta » prend ses distances avec la Quatrième Internationale.</p>
<p>En France, le regain d'intérêt pour le surréalisme suscite la publication d'un choix de ses « contes » illustré par Victor Brauner, Main forte. En 1947, K éditeur rassemble ses poèmes illustrés par Tanguy sous le titre de Feu central.</p>
<p>Début 1948, le produit d'une vente d'œuvres d'art organisée par Breton permet son retour en France. Sans Remedios.</p>
<p>Source : <a href="https://bm.nantes.fr/home/espaces-dedies/patrimoine/les-collections-a-la-loupe-2/exposition-benjamin-peret/page-1.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://bm.nantes.fr/home/espaces-dedies/patrimoine/les-collections-a-la-loupe-2/exposition-benjamin-peret/page-1.html</a></p>
<h2 class="spip">LE “MANIFESTE” DES EXÉGÈTES, par Peralta (Benjamin Péret) </h2>
<p>« De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace. »</p>
<p>Danton.</p>
<p>On voudrait pouvoir traiter sans passion le « manifeste » de la préconférence de la IVe Internationale d'avril dernier. Mais on est obligé de constater qu'il n'apporte pas de solution réelle aux problèmes actuels du mouvement ouvrier et de la révolution socialiste à laquelle tend ce dernier parce qu'à ces problèmes, ce texte oppose une analyse basée sur des postulats qu'une critique attentive réduirait à néant, provoquant l'écroulement de tout l'édifice théorique, lézardé au fur et à mesure de sa construction. On remarquera tout d'abord que ce « manifeste » n'a de manifeste que le nom. C'est le document de la vanité béate, un interminable diplôme d'auto-satisfaction que se décernent ses rédacteurs au nom de notre Internationale : Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes trotskistes car tout ce que nous avions dit s'est vérifié, et si, d'aventure, la réalité se bat en duel avec quelqu'une de nos prévisions antérieures, on jette un voile pudique sur cette fâcheuse réalité qui s'obstine à nous contredire dans l'espoir qu'elle reviendra bientôt à de meilleurs sentiments.</p>
<p>Est-ce là une méthode révolutionnaire ? Peut-on espérer éduquer les masses ainsi ? Se prépare-t-on à devenir réellement le parti mondial de la révolution socialiste ? Disons tout de suite que non et que, par cette voie, nous n'y arriverons jamais. Au contraire, c'est ainsi que nous passerons, impuissants, à côté de situations révolutionnaires sans pouvoir nous faire entendre des travailleurs, indéfiniment condamnés à notre rachitisme actuel. Avoir eu raison de a jusqu'à z (et ce n'est pas le cas) sans que la classe ouvrière s'en soit aperçu pendant sept ans, c'est évidemment avoir eu tort à moins que la classe ouvrière ne soit restée si loin derrière nous que nous fassions figure d'énergumènes ultra-gauchistes qu'elle ne comprend pas, et ce serait encore avoir eu tort.</p>
<p>Mai si la classe ouvrière n'est pas venue à nous, en Europe par exemple (compte tenu des difficultés matérielles pour un petit parti de se faire entendre dans les conditions d'illégalité qui ont prévalu pendant toute la guerre) c'est tout simplement parce que la fausseté des points de vue que nous soutenions au début de la guerre était devenue sensible pour la généralité des travailleurs qui ne voyaient plus aucune raison de défendre l'URSS simple alliée de Hitler ou de l'impérialisme anglo-saxon. En outre, le maintien, de la part de notre organisation, de positions périmées, a eu comme conséquence une pusillanimité des dirigeants qui n'ont pas su profiter des circonstances diverses qui se sont offertes depuis le début de la guerre car dans tous les cas, limités par des mots d'ordre dépassés, ils ont manqué d'audace, à la fois pour caractériser la situation et pour en tirer parti. C'est donc que nous avons eu tort et notre devoir immédiat et imprescriptible, en tant que révolutionnaires, est de rechercher la ou les sources de notre erreur sans tenter de nous leurrer en supposant qu'il [s']agit peut-être d'erreurs secondaires.</p>
<p>En réalité, au lieu de se livrer à un travail critique, les rédacteurs du « manifeste » ont pieusement recueilli les textes sacrés qu'ils ont soumis à une exégèse détaillée car ils déclarent froidement, bien qu'implicitement, que nos thèses d'avant la guerre et du début, ont, dans l'ensemble, résisté à l'épreuve des faits, ce qui est une contre-vérité criante.</p>
<p>C'est là où le « manifeste » a le plus gravement manqué son objet. Mais ce n'est pas tout. Un manifeste doit avant tout avoir une valeur d'agitation, être court et résumer en phrases frappantes la situation du moment pour en extraire des mots d'ordre d'agitation. Il saute aux yeux que ce « manifeste », au lieu d'agiter, se borne à plonger le lecteur dans un profond sommeil.</p>
<p>LE PACTE STALINE-HITLER</p>
<p>D'abord, ce « manifeste » part de l'idée préconçue, bien que non exprimée, qu'il ne s'est rien passé depuis 1939, que la guerre n'a été qu'un cauchemar au réveil duquel on se retrouve au même point qu'autrefois ; un « État ouvrier dégénéré » en face des impérialismes acharnés à sa perte. De cette position découle forcément une tactique erronée puisqu'elle repose, par ailleurs, sur l'idée qu'une éducation incessante des travailleurs est nécessaire. Or la question n'est plus de montrer aux travailleurs la nécessité de renverser le capitalisme pour instituer un pouvoir ouvrier qui conduira la société vers le socialisme. Tout travailleur européen, dès qu'on gratte le vernis petit-bourgeois que le capitalisme a parfois su lui appliquer avec la complicité, jadis des réformistes et, aujourd'hui des staliniens, démontre savoir qu'aucune autre issue de la crise n'est possible. Il s'ensuit que notre tactique du front unique par exemple, a de ce seul fait, perdu toute signification car les millions de travailleurs qui suivent les réformistes et staliniens n'obéissent en cela qu'à la loi du moindre effort inhérente à tout homme et les partis « ouvriers » savent en profiter en cultivant cette paresse même. C'est donc d'un côté, par une passivité que nous n'avons pas su secouer que les travailleurs suivent en si grand nombre les traîtres « ouvriers », d'autre part à cause de notre insignifiance numérique, conséquence de l'inadéquat de notre propagande, et enfin, ces deux causes unies empêchent les ouvriers de se diriger vers nous car ils estiment à juste titre que nous représentons tout juste actuellement une gauche du stalinisme insuffisamment différenciée de celui-ci et ne justifiant pas leur rupture avec lui. Par ailleurs, ces positions maintenues malgré toute évidence, sans analyse préalable qui les soutienne — et elle ne peut exister — entraîne les rédacteurs du « manifeste » à une tolérance, vis-à-vis du stalinisme, qui frise parfois la capitulation car elle les pousse à masquer les faits les plus criants, ceux contre lesquels leur devoir le plus urgent est de s'élever avec énergie et d'en tirer les conclusions nécessaires. C'est ainsi que, dans le passage relatif à la « montée et chute de l'impérialisme nazi », on passe pudiquement sous silence le pacte Staline-Hitler, mentionné épisodiquement par ailleurs. Pourquoi ? Simplement parce que s'il est vrai que « l'État nazi avait pour tâche de briser la classe ouvrière en Allemagne, de dominer l'Europe capitaliste », il est faux que sa tâche ait été « d'écraser l'URSS » en tant qu'héritière de la révolution d'Octobre. En s'alliant à Hitler, Staline l'a puissamment aidé à écraser la classe ouvrière allemande et à l'entraîner au massacre. En effet, que pouvaient penser les travailleurs allemands, pour qui la Russie incarnait la tradition révolutionnaire de 1917, placés soudainement en face du pacte de leur oppresseur nazi avec le « père des peuples », sinon qu'il était de la classe ouvrière allemande de se battre contre les « ploutocraties » occidentales puisque Staline se dressait contre elles ? Ce ne pouvait être qu'une « géniale » manœuvre tactique rapprochant l'heure de la révolution socialiste. Enfin, valait-il mieux passer ce pacte sous silence et ne pas le commenter ou en dénoncer le caractère impérialiste que toute l'attitude postérieure de Moscou a mis en évidence ? En effet, si en 1939, ce pacte pouvait encore apparaître comme une de ces répugnantes manœuvres dont le stalinisme a le secret, il n'a plus aujourd'hui que la signification d'un nouveau tournant à droite, situant définitivement le stalinisme sur le plan impérialiste. Le partage de la Pologne avec Hitler, suivi de l'absorption des États baltes, puis de la Bessarabie, n'était, on l'a bien vu, qu'une manière pour Staline de se faire la main, puisqu'il domine aujourd'hui, directement ou par l'entremise de ses pantins généralement alliés de la racaille réactionnaire, toute l'Europe orientale.</p>
<p>Il n'y avait entre l'Allemagne hitlérienne et la Russie stalinienne aucune contradiction inhérente au régime de propriété régnant dans l'un et l'autre pays. Autrement ce pacte eut été impossible. Essayez d'imaginer — ce qui est évidemment insensé — un pacte Lénine-Hitler. Le seul accouplement de ces deux noms fait rejeter cette hypothèse sans aucun examen. Mais si une telle hypothèse est insensée et si le pacte Staline-Hitler a été une réalité, c'est qu'entre l'époque de Lénine et celle de Staline il s'est produit des modifications telles qu'elles ne peuvent plus être considérées comme quantitatives mais bel et bien comme qualitatives. Le devoir des rédacteurs du « manifeste » était-il de les escamoter ou de les étaler au grand jour afin que l'Internationale puisse en discuter et prendre les résolutions qu'elles comportent ? Ils devaient, de toute évidence, les exposer avec le maximum de détails, non dans un manifeste dont le but est tout autre, mais dans une étude précise et fondée dont ils devaient demander à l'Internationale de discuter les conclusions et non pas placer celle-ci en face d'une position intangible, car déclarer comme ils le font que « l'URSS, ce vaste secteur du marché mondial enlevé à l'exploitation capitaliste en 1917, est toujours debout », c'est ressusciter une contradiction aujourd'hui abolie et dire que la guerre n'a eu aucune influence sur l'URSS et celle-ci reste « État ouvrier dégénéré » comme devant, comme si cette dégénérescence, obéissant aux désirs des rédacteurs du « manifeste », pouvait s'en tenir au niveau atteint avant la guerre, demeurer immuable, au lieu d'évoluer comme elle l'aurait fait de toute façon, même sans guerre. Et si l'on ajoute que l'URSS « menace même d'engloutir beaucoup d'autres pays situés sur ses frontières », on ne fait en réalité et sans s'en douter que dénoncer la tendance expansionniste du Kremlin sans oser ni se l'avouer franchement ni rappeler que tout pays impérialiste agit de même s'il en a la possibilité. L'oppression russe a simplement succédé, dans ces territoires, à l'oppression nazie, le parti stalinien au parti hitlérien, la Guépéou à la Gestapo, sans que les masses en aient eu le moindre bénéfice. Elles restent les victimes su stalinisme comme elles l'avaient été du nazisme.</p>
<p>Mais, revenons au pacte Staline-Hitler. Pour justifier leur attitude de derviches, les rédacteurs du « manifeste » nous citent les thèses de la IVe Internationale au début de la guerre où il était dit que la contradiction entre l'URSS et les États impérialistes était « infiniment plus profondes » qu'entre ces derniers eux-mêmes, d'où ils concluent que « c'est seulement sur la base de cette estimation qu'on peut expliquer le déchaînement de la guerre d'Hitler contre l'URSS après le pacte Hitler-Staline ». C'est seulement ainsi ! Mais Hitler et Mussolini dans leur correspondance ne font pas un instant allusion à cette fameuse contradiction, à vrai dire exactement semblable à celle opposant l'impérialisme allemand à son complice et rival anglo-saxon. Y avait-il contradiction entre deux systèmes de propriété lorsque Mussolini attaqua l'impérialisme français en juin 1940 ? Évidemment pas plus que lorsque Staline attaqua le Mikado en 1945. En fait, les deux complices n'avaient alors en vue, pour justifier leur agression, que des buts stratégiques : les ressources agricoles de l'Ukraine nécessaires pour la continuation de la guerre, de même que Staline, aujourd'hui se prépare au prochain massacre en soumettant la moitié de l'Europe à son joug, en absorbant les pétroles du nord de l'Iran, en essayant de dominer la Chine, les Dardanelles, la Grèce, etc. En outre, les rédacteurs du « manifeste » n'imaginent pas un instant que la IVe Internationale ait pu se tromper alors que la bureaucratie stalinienne essayait encore de dissimuler le sens de son évolution en couvrant ses entreprises d'un masque s'est si bien usé avec le temps qu'il est devenu une toile d'araignée ne cachant plus rien du tout. Qu'importe pour les rédacteurs du « manifeste » qui, avec les yeux de la foi, reconstituent le masque en partant de la toile d'araignée ! Maintenir aujourd'hui une telle position c'est se lier les mains devant le stalinisme qu'on ne peut plus combattre efficacement tout en défendant la Russie car l'un ayant modelé l'autre, ils ne forment plus qu'un tout contre-révolutionnaire cohérent dans l'esprit des masses d'Europe orientale et d'une partie de l'Asie.</p>
<p>Le pacte Hitler-Staline marque un tournant décisif dans l'histoire de la contre-révolution russe, conséquence de ses victoires sur le prolétariat russe et mondial, et son passage sur le plan de la rivalité inter-impérialiste. Il signifie que rien ne reste plus de la révolution d'Octobre, que la bureaucratie a acquis des positions économiques et politiques uniquement destructibles par la voie d'une nouvelle révolution prolétarienne en Russie et s'en tenir aujourd'hui à une position défensiste [sic] dont tous les événements des dernières années démontrent la fausseté, c'est se rendre incapable de lutter pour la révolution socialiste, c'est en fait s'incliner devant la contre-révolution stalinienne et lui laisser le champ libre pour tromper, opprimer et enchaîner les masses, c'est s'orienter vers la capitulation.</p>
<p>LA DÉFENSE DE L'URSS, L'OCCUPATION DE L'EUROPE ORIENTALE ET LE RÔLE DU STALINISME</p>
<p>« La défense de l'URSS coïncide en principe avec la préparation de la révolution prolétarienne… Seule la révolution mondiale peut sauver l'URSS par le socialisme. Mais la révolution mondiale entraîne inévitablement l'éviction de l'oligarchie du Kremlin. » Ces paroles qui eurent un sens jadis en sont aujourd'hui totalement dénuées et les répéter jusqu'à satiété sous une forme ou sous une autre équivaut exactement à débiter une litanie pieuse. Les rédacteurs du « manifeste » en sont là car « la bureaucratie chercha à s'assurer une position privilégiée aux dépens des masses ». Chercha, c'est-à-dire qu'elle n'y réussit pas ; mais alors, ces millionnaires « soviétiques », que la presse staliniste des deux mondes a vantés à grand tapage, sont donc un mythe et un mythe aussi les millions de travailleurs-esclaves que la bureaucratie stalinienne déplace, comme des troupeaux de bœufs, d'un point à l'autre de la Russie ; mais si ce ne sont pas des mythes, il faut admettre que la bureaucratie stalinienne non seulement « chercha à s'assurer une position privilégiée aux dépens des masses » mais qu'elle y réussit en s'appropriant toute la plus-value, sans quoi d'où ces millionnaires soviétiques auraient-ils extrait leurs millions ?</p>
<p>Notons encore que ces positions des bureaucrates staliniens ont depuis longtemps dépassé le stade des privilèges car ils se sont précisément servi des privilèges qu'ils avaient usurpés au début de leur évolution contre-révolutionnaire pour se hisser au-dessus des masses comme une véritable classe dont la structure définitive est encore en voie de formation. Mais peut-être préfère-t-on maintenir que la contre-révolution russe a constitué une caste et n'est pas en train de créer une classe. C'est également possible, mais cela ne change rien au problème. En effet, la différence essentielle entre une classe et une caste réside en ce que la classe a pour mission historique de développer le système de propriété qui l'a engendrée. Elle a donc, au début de son règne une trajectoire progressive à parcourir. Ce fut le cas de la classe bourgeoise aujourd'hui en décadence, et vue sous cet angle, la couche dominante de la société russe ne peut prétendre au nom de classe que si l'on adopte la théorie du collectivisme bureaucratique. Cette décadence de la classe dominante entraîne, en l'absence d'une révolution sociale bouleversant de fond en comble les rapports de propriété, la décadence de tout le corps social. C'est sur ce terrain que surgissent les castes, véritables produits de la pourriture générale. Le type classique en est celle des brahmanes hindous qui provient de la décadence prolongée de la civilisation de l'Inde. Cette caste de brahmanes a un caractère religieux qui, à première vue, semble la différencier suffisamment des stratifications sociales en formation en Russie stalinienne ; cependant on voit, à y regarder de plus près, que ce caractère religieux est en voie d'élaboration en Russie. Les honneurs fantastiques dont est entourée la personne de Staline tendent évidemment à en faire le chef d'un nouveau rite, une sorte de prophète. L'existence des créateurs de religions a été entourée de fables de même nature que celles dont Staline est enveloppé. L'inca était « fils du soleil », l'empereur de Chine, « fils du ciel », Staline est le « soleil des peuples », le « père des peuples ».</p>
<p>On peut remarquer une autre différence entre la caste et la classe ; cette dernière, produit d'une révolution sociale, a acquis peu à peu des « droits » qui à ses yeux, constituent la justification de sa domination. En échange, la caste, née de la décadence de la société, alors que tout, les idées comme les classes et la propriété, y subit un lent processus de refonte, n'a rien, dans le passé qui justifie, même à ses yeux, sa domination. N'ayant aucun répondant sur terre, elle doit nécessairement le trouver au ciel d'où elle extrait son mythe.</p>
<p>À notre avis la situation intérieure russe recèle autant la possibilité de création d'une classe sur la base du capitalisme d'État existant aujourd'hui en Russie (par conséquent, pas très différente de la classe bourgeoise que nous connaissons dans le reste du monde) que d'une caste à caractère religieux. En réalité, la bureaucratie stalinienne combine aujourd'hui ces deux formes sociales. Elle est encore indifférenciée par rapport à elles et c'est seulement le développement de la situation ultérieure, tant en Russie que dans le reste du monde, qui lui permettra d'affirmer une tendance ou l'autre. Mais si la bureaucratie stalinienne arrive à former une classe, elle ne pourra en tout cas jamais jouer le rôle progressif de toute classe dans sa période ascendante puisque celle-ci — nuance de la classe bourgeoise, répétons-le — viendra forcément s'insérer dans la bourgeoisie mondialement considérée et ne pourra servir qu'à précipiter sa décadence. À moins qu'on admette la théorie du collectivisme bureaucratique que, pour notre part, nous rejetons.</p>
<p>En outre, tout ceci ne vaut, bien entendu, qu'en l'absence d'une révolution prolétarienne triomphante.</p>
<p>De ce qui précède découle que la révolution socialiste, à laquelle tendent spontanément tous les peuples d'Europe, soit pour la bureaucratie russe un véritable cauchemar qu'elle doit dissiper coûte que coûte pour se survivre et prospérer et de là vient la nécessité pour elle d'abattre la révolution socialiste partout où elle pointe, sous peine de succomber elle-même. L'exemple de la révolution espagnole est, à cet égard, particulièrement édifiant.</p>
<p>En juillet 1936, les travailleurs espagnols s'emparent de tout l'appareil économique du pays, dissolvent toutes les institutions bourgeoises y compris la justice, la police et l'armée, s'emparent des armes et constituent leurs comités et leur milice. L'État bourgeois disparaît alors comme un fantôme aux premières lueurs de l'aube. Ce qui en subsiste, à Madrid, ne gouverne que par la permission des comités de travailleurs. Mais le stalinisme est là qui veille et vient d'étouffer dans l'œuf le mouvement révolutionnaire des masses françaises (juin 1936). Il se dresse contre les milices ouvrières en faveur de l'armée bourgeoise, contre les comités en faveur de l'État bourgeois, travaille infatigablement à créer, sous son contrôle, u gouvernement d'union nationale (gouvernement Negrin) sous le couvert duquel il assassine et emprisonne les révolutionnaires avant de livrer la révolution à Franco qui achèvera son œuvre, lui permettant de garder vaguement les apparences et laissant libre cours à la guerre impérialiste qu'il aide à déclencher par le pacte Staline-Hitler et qu'une révolution socialiste triomphante en Espagne eût empêchée.</p>
<p>Notons aussi que les procès de Moscou commencent avec la révolution espagnole et donnent tout son sens à l'action que le stalinisme va entreprendre dans la péninsule. Ils constituent une véritable offre de services adressée à la bourgeoisie mondiale. Par eux, la bureaucratie stalinienne dit : « Voyez, la révolution est finie ; nous avons assassiné ceux qui l'avaient menée à la victoire. Nous sommes puissamment organisés dans le monde entier et en mesure d'en faire autant partout où ce sera nécessaire. Faites-nous confiance, nous sommes tout autant intéressés que vous au maintien de l'ordre capitaliste. Il n'y a même que nous qui puissions le sauver ». Et ils le prouvent derechef en Espagne comme ils le prouveront plus tard en Europe, au moment de la « libération », dans les territoires qu'ils occupent et partant où dominent les partis staliniens.</p>
<p>Le rôle de la bureaucratie stalinienne n'a donc pas été de « ruiner toute une série de possibilités révolutionnaires » mais bien d'aider à écraser ou d'écraser sciemment tout mouvement révolutionnaire dès qu'il présentait quelque danger pour la bourgeoisie et par suite pour la bureaucratie même. C'est tellement vrai que « l'Armée rouge, sous les ordres de Staline, a pour mission de ravager, de piller l'industrie et les foyers en Allemagne, en Autriche et dans toutes les parties de l'Europe orientale conquises », ce qui amène les camarades du nouveau C. E. à constater dans leur premier plenum (deux mois après la Préconférence et le « manifeste »), que « le libre développement du mouvement des masses est entravé aussi bien par l'appareil militaire réactionnaire des impérialistes que par la bureaucratie stalinienne ». « Entrave » est peu dire et « aussi bien » est faux, car, à l'exception de la Grèce qui sert de champ de bataille aux impérialistes occidentaux contre la bureaucratie stalinienne, la répression contre le mouvement ouvrier n'a atteint nulle part la perfidie et l'acharnement qu'elle revêt dans l'Europe orientale dominée par les Russes. C'est encore là une manière indulgente de considérer l'action de la bureaucratie stalinienne dans les territoires qu'elle occupe, destinée à masquer le divorce criant qui existe entre l'appréciation officielle de notre Internationale et la réalité contre-révolutionnaire imposée par la bureaucratie stalinienne. Cependant, cet état de choses amène le C. E. à combattre par la bande le « manifeste » dès son premier plenum et à réclamer ce qu'exigeait le Groupe Espagnol de la IVe Internationale au Mexique, il y a deux ans, dès le début de l'occupation : le retrait immédiat des troupes d'occupation, y compris celles de la contre-révolution stalinienne. En effet, le « manifeste » se limitait à réclamer le retrait des troupes d'occupation en Allemagne, au Japon et en Italie. L'Autriche, toute l'Europe orientale, la Mandchourie et la Corée n'étaient pas occupées aux yeux des rédacteurs du « manifeste » mais il est hors de doute que les populations de ces derniers pays sont d'un avis diamétralement opposé et n'ont pas dû voir sans colère l'oubli dont elles étaient l'objet. Il en a été évidemment de même pour les populations de la zone d'occupation russe en Allemagne et ailleurs, car le manifeste les oublie aussi en incitant « les ouvriers américains, anglais et européens à manifester leur solidarité de classe envers les travailleurs des pays vaincus ». Pas un mot sur les Russes qui n'ont évidemment, dépendant de la sainte bureaucratie stalinienne, à manifester cette solidarité que par le moyen du pillage des populations des pays occupés.</p>
<p>Ce n'est d'ailleurs pas sans réserves que le C. E. adopte cette attitude à l'égard de la Russie, ni parce qu'il a décidé de modifier sa position envers la contre-révolution stalinienne ! En effet, dans la même résolution le C. E. déclare que la IVe Internationale est « pour la défense des mesures économiques progressives qui ont été réalisées dans les territoires occupés par l'Armée rouge ». Il faudrait s'entendre, camarades du C. E. : votre chien est-il enragé ou non ? La bureaucratie stalinienne a-t-elle envoyé son armée pour « ravager et piller l'industrie et le foyers en Allemagne, en Autriche et dans toutes les parties de l'Europe orientale conquises » ou bien pour apporter des « mesures économiques progressives ». Autrement que sont ces « mesures économiques progressives » que le pillage précède, accompagne et suit ? Peut-on douter un instant que les masses des pays occupés ressentent plus durement les pillages qu'elles n'apprécient des mesures d'une progressivité à laquelle ces pillages mêmes donnent tout leur sens ; car toute mesure progressive, c'est-à-dire opprimer les masses, et élever leur niveau révolutionnaire et leur niveau de conscience pour accroître une combativité dont ses pillages en feraient la première victime. Autant dire que le noir est en même temps blanc.</p>
<p>Rappelons, entre parenthèses, qu'en Allemagne orientale aussi bien qu'en Allemagne occidentale, les armées russes d'une part et alliées d'autre part, ont trouvé la plus grande partie des usines confisquées par les travailleurs. Tandis que les alliés restituaient ces usines aux capitalistes allemands, les Russes les nationalisaient, c'est-à-dire créaient les bases économiques d'un capitalisme d'État similaire à celui qui existe en Russie. Il s'agit donc, dans un cas comme dans l'autre, d'une spoliation du prolétariat puisque la propriété des instruments de production lui est arrachée. C'est à cela et à rien autre que se réduisent les « mesures progressives » apportées par l'armée russe en Europe orientale. Et c'est devant cette situation que le C. E. déclare en substance : « Bureaucratie stalinienne vous avez apporté en Europe orientale des mesures tellement progressives qu'il vaut mieux que vous vous en alliez. C'est assez comme cela ! » Et c'est ainsi que la IVe Internationale se prépare à devenir la direction révolutionnaire qui manque à l'humanité, par des pitreries verbales dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'elles révèlent la crainte de regarder les faits en face pour prendre les décisions qu'ils imposent depuis longtemps ! Proposez donc aux masses des pays occupés par l'armée staliniste de s'unir à celle-ci pour défendre la Russie et vous verrez quelle sera la réaction de ces masses. Il est évident que partout où passent les troupes de la contre-révolution russe, il n'y a plus de place pour la position défensiste, et ce qui est plus grave encore, les idées socialistes y ont perdu du terrain, puisque partout où des élections ont pu avoir lieu avec un minimum de garanties, les partis réactionnaires ont triomphé, canalisant l'opposition à l'occupation staliniste. Cette situation exprime évidemment la haine des peuples occupés pour la bureaucratie staliniste et ses valets nationaux. Elle montre en même temps que nos camarades dans ces pays, rejetés dans l'illégalité, traqués, assassinés, n'ont pas été en mesure d'orienter le mécontentement des masses. Il est vrai que s'ils maintenaient une position défensiste, et obéissaient aux mots d'ordre de l'actuelle direction de notre Internationale, les travailleurs ne pouvaient que les considérer comme des auxiliaires de leurs oppresseurs et se détourner d'eux avec horreur.</p>
<p>« Mais là où surgiraient des mouvements réactionnaires qui, avec l'appui des impérialistes, tenteraient de renverser l'économie plus ou moins étatisée et de rétablir la propriété foncière afin de créer une base d'attaque contre l'Union soviétique, nous nous opposerions à ces manœuvres et combattrions aux côtés de l'Armée rouge pour la défaite des impérialistes et de leurs agents jusqu'à ce que les travailleurs de ces pays soient capables de faire face seuls à la contre-révolution. »</p>
<p>Dans leur amour pour la Russie, les camarades du C. E. ne voient aucun moyen de diriger le mouvement révolutionnaire des masses opprimées par la contre-révolution russe en Europe orientale et ne peuvent envisager qu'une situation où : a) des mouvements réactionnaires surgiraient appuyés par l'impérialisme étranger ; b) ces mouvements s'opposeraient à « l'État ouvrier dégénéré ». Ils n'envisagent pas un instant que des mouvements révolutionnaires pourraient éclater dans ces pays. Pourquoi ? Parce que la classe ouvrière y est opprimée d'une manière si féroce qu'elle est dans l'impossibilité de réagir ? Parce que les masses soutiennent l'armée et la bureaucratie stalinienne ? Si les masses soutiennent l'armée occupante te la bureaucratie du Kremlin, pourquoi alors réclamer l'évacuation de ces territoires par l'armée russe et que signifient ces pillages dont il a été question plus haut ? Nous pensons au contraire que l'armée russe a suscité une telle haine au sein des masses que celles-ci risquent de se laisser entraîner par n'importe quel mouvement de « libération » appuyé ou non par l'impérialisme étranger. Par ailleurs, si un mouvement révolutionnaire éclatait dans un pays occupé par l'armée russe, contre qui serait-il dirigé directement ? Contre un impérialisme occidental avec qui ces masses n'ont aucun contact direct ou contre « l'État ouvrier dégénéré » qui les opprime férocement « pille les foyers » et « ravage l'économie » du pays tout en apportant des « mesures progressives » qui n'empêchent pas les camarades du C. E. de réclamer le retrait immédiat des troupes russes d'occupation ? Allons, camarades du C. E., sortez de ces contradictions grotesques et proclamez clairement que l'occupation russe a apporté en Europe orientale les mêmes maux que l'occupation nazie en Europe occidentale, que les « nationalisations » et la réforme agraire ne sont que de la poudre jetée aux yeux des révolutionnaires pour leur cacher la réalité des pillages et des exactions de toutes sortes commis par les sbires de Staline. C'est seulement ainsi que nos camarades de ces pays seront en mesure de se faire entendre des masses qui sans cela suivront le premier aventurier petit-bourgeois venu qui leur promettra la « libération » du joug russe. Et même ainsi, il n'est pas certain que cet aventurier n'apporterait pas des mesures plus progressives que l'occupation russe, même s'il était l'agent des impérialismes occidentaux. En effet, pour se faire entendre des masses, il devrait apporter dans ses bagages les libertés démocratiques essentielles, c'est-à-dire donner aux masses, au moins momentanément un minimum de possibilités d'action autonome, ce que le stalinisme ne peut pas tolérer un instant. Est-ce à dire que nos camarades, dans ces régions, doivent faire cause commune avec n'importe quel mouvement de « libération » ? Évidemment non, mais ils doivent lutter contre l'occupation russe comme ils ont lutté contre l'occupation nazie, en montrant aux masses le leurre de la « libération » qu'on leur propose, que l'impérialisme étranger soit dans la coulisse ou non. Ils doivent expliquer patiemment aux masses que le salut ne peut pas venir des classes possédantes, même si leurs intérêts les opposent à la bureaucratie russe. Le salut, pour les masses, ne peut venir que d'elles-mêmes et leur arme principale dans cette lutte libératrice, celle que le C. E. recommande à juste titre, c'est la fraternisation avec les troupes de la bureaucratie stalinienne. Mais pour pratiquer la fraternisation entre occupés et occupants, il faut d'abord abandonner tout vestige défensiste. En effet, quelle fraternisation est possible à partir du moment où l'occupé, en admettant qu'il soit assez insensé pour le faire, s'adresse à l'occupant en ces termes : « Je suis avec toi pour défendre l'URSS contre Staline » ? L'URSS, pour le soldat russe, c'est Staline avec ses bureaucrates, ses officiers et sa Guépéou. Il est clair qu'il n'en veut pas, qu'il ne souhaite que secouer son joug. Non, le travailleur des pays occupés par l'armée stalinienne doit s'adresser au soldat russe ainsi : « Nous sommes frères, unissons-nous contre nos ennemis communs — Staline et notre bourgeoisie — comme ils se sont unis contre nous. »</p>
<p>Dans cette même résolution le C. E. nous parle également d'une économie « plus ou moins étatisée » qu'il s'agit de défendre contre la bourgeoisie nationale et ses alliés impérialistes. « Plus ou moins étatisée » est déjà un chef-d'œuvre, mais une première remarque s'impose : quel est l'État qui a « plus ou moins étatisé » (nationalisé) cette économie ? Les camarades du C. E. vont-ils nous affirmer que cet État, parce qu'il est esclave et complice de la bureaucratie russe, est un « État ouvrier dégénéré » ? Cette absurdité nous conduirait alors à conclure que cet État est plus « dégénéré » que l'État russe. On voit à quelles insanités on aboutit en suivant le raisonnement des camarades du C. E. En réalité, cet État est tellement « dégénéré » qu'il n'a rien d'ouvrier, malgré le « contrôle ouvrier » et autres mesures du même ordre, car il s'agit d'un État bourgeois totalement dégénéré et enchaîné aux intérêts impérialistes russes, d'un État issu de la décadence du capitalisme engendrée à son tour par une situation où toutes les conditions objectives de la révolution socialiste sont données, dans les principaux pays d'Europe au moins, cependant que le facteur subjectif (la direction révolutionnaire) n'a pas réussi à jouer son rôle, en grande partie à cause de l'attitude timorée et complaisante qu'elle observe à l'égard de la contre-révolution stalinienne.</p>
<p>Par ailleurs, la nationalisation de tout ou partie de l'économie d'un pays ne change rien à la nature de l'État puisque c'est la même classe, mais infestée des parasites staliniens, qui le contrôle. D'abord, pourquoi une partie de l'économie a-t-elle été nationalisée et pas l'autre ? Pour deux raisons : 1. parce qu'une partie de l'outillage économique a été volée par la bureaucratie stalinienne ; 2. parce que, de ce qui reste, on a nationalisé les usines appartenant aux ennemis de la bureaucratie russe, aux capitalistes qui ne reconnaissent pas la suzeraineté de Moscou. En échange, celles appartenant à des individus ou des groupes qui voient dans le kremlin le Messie du jour, passent sous la protection de celui-ci. La nationalisation stalinienne, dans les territoires qu'elle occupe, apparaît donc exactement semblable au racket des gangsters américains protègent les victimes qui paient tribut et attaquant ceux qui leur résistent. Elle n'a aucun caractère social. C'est tout simplement une mesure de représailles militaires s'ajoutant à l'occupation et aux réparations exigées par Moscou. On le voit plus clairement encore lorsqu'on examine d'un peu près la « réforme agraire » implantée par la contre-révoution russe en Europe orientale, réforme dont, par exemple, l'Église ainsi que les propriétaires fonciers reconnaissant l'autorité des agents nationaux du Kremlin sont exclus. Là, il ne s'agit nullement de confiscation de la propriété foncière distribuée entre les paysans sans terres, mais bel et bien de vendre les terres saisies aux capitalistes ennemis de la bureaucratie russe. Même si ces terres ne donnent lieu au versement d'aucune indemnité aux propriétaires déchus, qui encaisse le produit de leur vente ? Évidemment l'État bourgeois auquel participent, directement ou indirectement, les propriétaires dépossédés et derrière qui se tient la plupart du temps le Shylock moscovite qui réclame des réparations. Qu'y a-t-il de commun entre cette réforme agraire et celle des bolcheviks de 1917 ? Rien, absolument rien. Quant à l'ampleur de cette « réforme agraire », faisons les plus expresses réserves. New International de septembre 1946 (A. Rudzienski : Russian Imperialism in Poland), citant la presse bourgeoise, nous apprend qu'en Pologne, fief chéri de la bureaucratie stalinienne, 1 300 000 hectares de terres ont été mis en vente au profit des paysans qui en sont dépourvus. Théoriquement du moins, car il est peu probable que ces paysans puissent en profiter après avoir été pillés par les nazis et par les Russes. Mais le même organe nous apprend que 1 500 000 hectares de terres ont été attribués à l'armée « rouge » : la part du lion ! Rappelons entre parenthèses que les nazis agissaient de même et donnaient à leurs fidèles des terres saisies dans les pays conquis ; encore était-ce sous forme d'exploitations agricoles hautement industrialisées, tandis que la bureaucratie russe, en favorisant l'exploitation parcellaire, perpétue un type d'exploitation retardataire. Son but, en multipliant les exploitations parcellaires, est simplement de créer des groupes de paysans satisfaits prêts à la soutenir dans son action contre les travailleurs des villes qui restent ses principaux ennemis. Mais, pour en finir avec la Pologne, rappelons que Pilsudski, au lendemain de la première guerre mondiale, avait accompli, évidemment sous la pression des masses, une « réforme agraire » beaucoup plus vaste puisqu'elle embrassait 3 000 000 d'hectares de terres. La bureaucratie russe se révèle donc incapable d'égaler Pilsudski. Il est vrai qu'ayant écrasé les masses à l'aide de ses valets, elle n'a plus besoin de leur donner un semblant de satisfaction pour apaiser leur colère.</p>
<p>CONTRE LE GOUVERNEMENT PS-PC-CGT</p>
<p>Revenons au « manifeste ». Ses rédacteurs nous affirment que la bourgeoisie ne pourra pas suivre la tactique qu'elle avait adoptée après la première guerre mondiale, consistant à céder momentanément le pouvoir aux partis « ouvriers » qui avaient apporté des améliorations aux conditions de vie des travailleurs, parce qu'elle se trouve aujourd'hui dans une situation catastrophique. Autrement dit, nos camarades prévoient une aggravation du sort de la classe ouvrière — ce qui est évident — mais ils ne se demandent pas un instant quels partis peuvent faire accepter aux travailleurs cette aggravation de leur sort. Seront-ce les partis classiques de la réaction bourgeoise, le fascisme, ou les partis « ouvriers » ? Répondons sans hésiter que seuls, absolument seuls les réformistes et staliniens sont en mesure de faire accepter à la classe ouvrière les terribles conditions d'existence qu'elle connaît aujourd'hui dans presque toute l'Europe et encore les premiers seraient-ils impuissants sans les seconds.</p>
<p>En effet, les masses européennes ont tellement souffert du fascisme que son retour au pouvoir est inconcevable pour le moment, les partis bourgeois réactionnaires dont certains membres ont collaboré avec l'envahisseur nazi, ne jouissent plus que d'un prestige réduit même dans la paysannerie. En échange, les partis stalinien et réformiste bénéficient de la confiance actuelle des masses parce qu'ils ont, l'un, usurpé la tradition révolutionnaire d'Octobre, et l'autre apporté jadis aux masses des avantages économiques qu'ils étaient alors seuls capables de leur donner dans le cadre de la société capitaliste. Ceci, en l'absence d'un parti révolutionnaire en conditions de se faire entendre des masses avec un programme de lutte clair et précis. Mais si les réformistes ont pu, jadis, améliorer le sort des masses, il n'en est plus de même à présent, sans cependant que leur rôle de pare-choc au bénéfice de la bourgeoisie ait changé. On l'a vu, en France, en juin 1936, où Blum affirmait que « tout n'était pas possible », cependant que Thorez déclarait qu'il fallait « savoir terminer une grève ». En ce sens, leur rôle contre-révolutionnaire reste identique.</p>
<p>Cependant, une différence importante est à noter. À l'époque passée — dont on peut marquer la fin avec l'explosion révolutionnaire d'Espagne — l'arrivée au pouvoir des réformistes signifiait un surcroît de liberté pour les masses, surtout pour l'avant-garde qui voyait ses moyens d'action multipliés. C'était, par suite, la possibilité d'un élargissement de la lutte de classes, les masses passant par dessus la tête de leurs dirigeants après en avoir estimé le rôle contre-révolutionnaire. Mais, peut-on dire que la première réalisation d'un gouvernement réformiste-stalinien (ce fut pendant la guerre civile espagnole) ait valu aux masses un accroissement de liberté ? Tout au contraire, l'arrivée au pouvoir du gouvernement Negrin que dominaient les staliniens — marque le début d'une répression féroce du mouvement révolutionnaire (répression du mouvement de mai 1937 à Barcelone, assassinat de Nin, Bernieri [sic pour Camillo Berneri, anarchiste assassiné par les staliniens en mai 1937.], Moulin, etc., suppression des libertés démocratiques bourgeoises de parole, presse, etc.), et le rétablissement complet du pouvoir bourgeois. En un mot, ce fut la fin de la révolution espagnole, de même que dans l'Europe orientale, la venue au pouvoir des coalitions de staliniens et réformistes en combinaison avec toute sorte de racaille réactionnaire a signifié l'arrêt complet du mouvement révolutionnaire des masses travailleuses de ces pays, en même temps que l'emprisonnement ou l'assassinat des militants révolutionnaires opposés au stalinisme, de même encore que leur ascension au pouvoir en compagnie des partis bourgeois, en Europe occidentale, a signifié un recul rapide du mouvement révolutionnaire des masses.</p>
<p>Même en France, quel insensé peut croire que la venue au pouvoir d'un gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. signifierait plus de liberté pour notre section française ? Il est au contraire évident qu'un tel gouvernement marquerait le début d'une ère de répression égale ou pire à celle que le mouvement ouvrier a connue pendant l'occupation nazie et dirigée cette fois exclusivement contre l'avant-garde.</p>
<p>L'accession au pouvoir d'une coalition « ouvrière » composée de staliniens et réformistes ne peut donc plus apporter aujourd'hui aucune impulsion au mouvement révolutionnaire des masses mais signifie au contraire son écrasement par les partis « ouvriers » au nom de la bourgeoisie, de même que le fascisme du passé. L'Espagne d'hier et l'Europe orientale aujourd'hui le prouvent sans la moindre équivoque. Dans ces conditions, le mot d'ordre, en France par exemple, de gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. perd toute signification révolu-tionnaire car la présence des ministres capitalistes dans un gouvernement à participation « ouvrière » sert simplement d'alibi aux ministres « ouvriers ». Elle leur permet de faire la politique de la bourgeoisie tout en rejetant la responsabilité de cette politique sur les ministres capitalistes. Mais l'éviction du gouvernement des ministres capitalistes, si elle peut signifier que les masses ne les peuvent plus tolérer et que par conséquent une crise révolutionnaire est ouverte n'est d'aucun bénéfice, aujourd'hui, pour les masses.</p>
<p>L'ouverture de cette crise contraint le capitalisme à s'effacer, à céder le pouvoir aux partis « ouvriers », seuls capables de la dominer. Le rôle des ministres « ouvriers » n'est nullement changé. Ils restent, comme devant, les exécutants de la bourgeoisie mais sont alors obligés d'adopter d'autres méthodes pour remplir leur rôle de sauveteurs du capitalisme. Ces méthodes ne peuvent plus aujourd'hui être que des méthodes fascistes. Le fascisme, tel que nous l'avons vu à l'œuvre en Italie et en Allemagne représente le dernier sursaut du capi-talisme pour se sauver par ses propres méthodes. Sous cette forme, le fascisme a échoué. Son opposition au mouvement ouvrier dans son ensemble — des réformistes aux révolutionnaires — le plaçait dans l'impossibilité de faire accepter aux masses les mesures réactionnaires qu'il était tenu de prendre. Un gouvernement « ouvrier », au contraire, n'arrive au pouvoir que par la volonté des masses dont il se prétend l'interprète. Mais ce gouvernement « ouvrier » doit inévitablement, pour sauver le capitalisme, reprendre à son compte les mesures adoptées par les fascistes d'antan que son crédit initial auprès des masses lui permet d'imposer, pour créer ainsi une situation telle que les masses, privées de tout moyen d'action, sont placées dans l'impossibilité de réagir ultérieurement. Certes, les ministres « ouvriers » sont alors contraints de se démasquer, de dévoiler aux masses la mission contre-révolutionnaire qu'ils ont reçue de la bourgeoisie, mais les méthodes fascistes qu'ils emploient alors contre l'avant-garde ferment aux masses la voie de la révolution ; leur élan est stoppé net.</p>
<p>Qu'on examine la situation que le stalinisme a créée en Europe orientale et l'on aura l'image de celle réservée à l'Europe occidentale en cas de triomphe staliniste, en cas de gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T., en France. Le stalinisme au pouvoir a-t-il signifié plus de liberté pour les masses des pays occupés, bien qu'il ait dévoilé sans équivoque sa nature contre-révolutionnaire ? Évidemment non, sans quoi les camarades du C. E. ne réclameraient pas l'évacuation de ces territoires par l'armée « rouge ». Les conditions de la lutte ont évidemment changé et appellent impérieusement l'abandon de ce mot d'ordre au profit d'une lutte implacable contre ces ministres « ouvriers » et d'un travail patient et difficile pour montrer aux masses que staliniens et réformistes sont indispensables au sauvetage de la bourgeoisie décadente et la condition même de sa survivance à l'état sénile.</p>
<p>Notre tactique repose, en effet entièrement sur les partis traîtres dont l'existence obstrue tout l'horizon révolutionnaire des camarades de la direction. Ne serait-il pas plus profitable de s'adresser à toutes les organisations ouvrières minoritaires avec un programme de lutte clair et précis contre le capitalisme et les partis traîtres, en abandonnant le défensisme, le gouverne-ment P.S.-P.C.-C.G.T., les nationalisations, etc., pour leur proposer un front unique révolutionnaire ayant pour objectif la subversion de la société capitaliste ? Un bloc ainsi composé s'opposant aux trahisons journalières des staliniens et réformistes, dénonçant leur collusion avec la bourgeoisie contre les masses ouvrières constituerait un centre d'attraction qui permettrait à la classe ouvrière de voir plus clairement l'issue révolutionnaire de la crise actuelle et faciliterait son détachement des partis stalinien et réformiste. Il constituerait une force s'opposant à la trahison des partis « ouvriers » tandis que, seuls, nos sections et groupes, par leur insignifiance numérique ne peuvent pas apparaître aux masses comme un élément de lutte suffisant contre ces partis dont, par ailleurs, ils ne se différencient pas assez.</p>
<p>La question se pose évidemment de savoir ce qui est préférable, de l'éducation des masses à travers l'expérience tragique d'une révolution étouffée dans l'œuf par les staliniens et réformistes et laissant place à un régime totalitaire pour toute une période historique, ou de la dénonciation claire et précise, à propos de tous les incidents de la lutte quotidienne, du rôle politique exact du stalinisme et du réformisme dans l'époque présente. Dans le premier cas, le sort de la révolution est réglé d'avance et l'avant-garde assassinée ou réduite à l'impuissance. Dans le second cas et dans la pire hypothèse, on risque de n'avoir pas le temps de détromper les masses et de laisser échapper une occasion révolutionnaire ; mais en tout cas l'avant-garde sera idéologiquement et organiquement plus forte pour résister à la répression qui s'ensuivra et préparer l'offensive future en vue de la vague révolutionnaire suivante.</p>
<p>LE FRONT UNIQUE</p>
<p>Il est un point que le manifeste passe sous silence : le front unique. Notre parti français, par exemple, l'a proposé à diverses reprises aux partis stalinien et réformiste. C'est encore là un exemple d'une application mécanique d'une tactique qui n'a plus de raison d'être dans les circonstances actuelles. Le front unique, tel qu'il est défini par Lénine et Trotzky, tenait compte de la nécessité pour les masses de mettre à l'épreuve leurs dirigeants dont l'avant-garde affirmait qu'ils les trahissaient. Mais ces dirigeants traîtres étaient amenés à accepter le front unique proposé par l'avant-garde à cause de leur position de bureaucrates réformistes dans le mouvement ouvrier car les partis réformistes n'étaient pas encore intégrés à l'État capitaliste. Ils représentaient encore une tendance, droitière il est vrai, du mouvement ouvrier, bien qu'il fût et soit encore nécessaire de distinguer le stalinisme, avant-garde de la contre-révolution mondiale, des partis « socialistes » où l'aile gauche est susceptible de passer sur des positions révolutionnaires, ce qui est impossible dans les partis staliniens à structure monolithique.</p>
<p>Il fallait jadis que les dirigeants traîtres, ou bien acceptassent le front unique et tous les risques qu'il comportait ou bien qu'ils découvrissent leur transformation en aile gauche de la bourgeoisie opposée aux revendications des masses. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Peut-on dire, en effet, que le parti « socialiste » dans son ensemble, malgré les courants divers qu'il canalise, représente quelque part au monde une tendance même droitière du mouvement ouvrier, alors qu'unis au stalinisme, les réformistes ont été seuls en mesure de faire accepter aux masses les souffrances inouïes de la guerre et les terribles conditions de vie que le capitalisme leur impose aujourd'hui ? Le parti « socialiste » est évidemment intégré à l'État capitaliste qui ne peut plus se passer de lui. Par ailleurs, la survivance de l'État capitaliste sous leur contrôle est pour eux une question de vie ou de mort car les bureaucrates réformistes savent admirablement que la révolution prolétarienne les balaierait net, tandis qu'autrefois ils pouvaient espérer se laisser porter par le flot révolutionnaire pour ramener ensuite la société dans son lit bourgeois.</p>
<p>Il n'est pas plus possible de dire que le stalinisme représente une tendance droitière du mouvement ouvrier. C'est en effet — et personne ne le niera — l'agent d'exécution de la contre-révolution russe dans tous les pays. La politique du Kremlin — personne ne le niera non plus — est caractérisée par un mépris absolu des aspirations des masses. Une seule chose compte pour les bureaucrates staliniens dans quelque pays que ce soit : servir aveuglément le maître du Kremlin. En outre, le maintien de la dictature stalinienne en Russie dépend du sort de la révolution socialiste, tant en Russie qu'en Europe et dans le monde entier. De là vient que le plus farouche ennemi de la révolution prolétarienne soit le stalinisme et de là vient aussi que le stalinisme soit le meilleur et le plus farouche défenseur de l'État capitaliste. En d'autres termes, si la classe ouvrière a assimilé l'expérience révolutionnaire des trente dernières années, la bourgeoisie et surtout ses défenseurs staliniens et réformistes l'a encore mieux assimilée.</p>
<p>En conclusion, si jadis, les dirigeants réformistes étaient tenus de composer avec les travailleurs qui leur accordaient leur confiance à cause de l'instabilité de leur situation, celle-ci s'étant affermie, leurs liens avec la bourgeoisie s'étant resserrés, ils sont désormais en mesure d'imposer leur politique réactionnaire aux travailleurs qui les suivent. Quant au stalinisme, protégé par l'auréole qu'il a usurpée à la révolution d'Octobre, il trahit sciemment les travailleurs au profit de la contre-révolution russe. Dans ces conditions, toute proposition de front unique de notre part aux partis réformiste et stalinien est vouée à l'échec et ne sert en outre qu'à nous couvrir de ridicule si l'on considère sereinement le rapport des forces, en France par exemple.</p>
<p>La pratique du front unique est indispensable pour arriver à la constitution des conseils ouvriers : c'est un fait aussi évident que ces conseils ouvriers n'ont jamais été créés à la suite d'un accord entre les dirigeants des organisations ouvrières, bien que dans le passé et surtout dans la révolution russe, celles-ci les aient soutenus. C'est d'ailleurs là une situation qu'on ne reverra plus. Déjà, dans la guerre civile espagnole, on peut constater que les partis « ouvriers », dès qu'ils ont formé un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie, n'ont rien de plus pressé que de supprimer les comités ouvriers ou de les intégrer à l'État capitaliste reconstitué pour leur retirer toute efficacité révolutionnaire. On peut affirmer qu'aujourd'hui le stalinisme est incompatible avec le pouvoir ouvrier. Par suite, la défense de ce dernier implique la lutte à mort contre le stalinisme.</p>
<p>Dans la révolution russe, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires conservaient la dualité de pouvoir et, par suite, soutenaient les soviets afin d'éviter de se prononcer sur le pouvoir qui devait balayer l'autre, car ce pouvoir bourgeois agonisant leur servait de contrepoids aux exigences des masses. Mais dans la révolution espagnole on voit les partis « ouvriers » choisir résolument le pouvoir bourgeois en attaquant les comités ouvriers qui détenaient tout le pouvoir, pour ainsi dire sans le savoir, et les plier au pouvoir bourgeois restauré. Aussi, dorénavant, peut-on être assuré que les conseils ouvriers n'arriveront à se constituer que contre la volonté des partis réformiste et stalinien et devront aussitôt entrer en lutte avec eux. Or ces comités sont l'expression de la volonté de combat des ouvriers sur le plan de l'usine ou de la localité. C'est donc le front unique à l'usine, dans la localité, voire dans la région qui doit être recherché à l'occasion d'actions nettement limitées (grève, protection de réunions ouvrières contre les fascistes, dissolution de réunions fascistes, etc.). C'est ainsi que les travailleurs qui suivent les réformistes et staliniens apprendront à connaître nos militants, à apprécier leur dévouement à la cause ouvrière et se détacheront de leurs dirigeants, et non parce que ceux-ci se seront une, dix ou cent fois refusé au front unique que notre organisation leur avait proposé.</p>
<p>Rejetons aussi et catégoriquement le mot d'ordre de « gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. » pour la France ainsi que tout mot d'ordre de même contenu pour quelque pays que ce soit. Un tel mot d'ordre ne peut que nous faire apparaître comme la queue du stalinisme, semer des illusions dans les masses et entraver notre lutte contre les partis traîtres à commencer par le stalinisme. Il découle d'une conception périmée du rôle des partis « socialiste » et staliniste qui ont aujourd'hui l'audience des masses, uniquement parce que la IVe Internationale n'a pas encore pu et su se faire entendre avec un programme de lutte clair et précis. Or l'axe de notre lutte doit être le stalinisme qu'il s'agit de démasquer et d'abattre à tout prix, à peine d'assister impuissants à l'étranglement de la révolution socialiste. Le dilemme se présente ainsi : Ou nous écraserons le stalinisme ou il nous écrasera. Le problème consiste donc dans la tactique à suivre pour l'écraser à jamais.</p>
<p>CONSTITUANTE OU CONSEILS OUVRIERS ?</p>
<p>À cet égard, le « manifeste », avec son analyse désuète et ses mots d'ordre contradictoires conduit tout droit à la défaite. C'est ainsi qu'il y est dit, dans un même paragraphe : « Formez vos propres comités d'ouvriers et de paysans pour diriger la lutte ! » et quatre lignes plus loin : « Exigez la convocation immédiate d'une Assemblée Constituante où s'exprimeront librement la volonté du peuple et son droit à se gouverner à sa guise ! » Il faudrait s'entendre : si les masses créent des comités d'ouvriers et de paysans, c'est-à-dire si elles jettent les bases du pouvoir prolétarien, qu'a-t-on besoin d'une Constituante, même souveraine, c'est-à-dire du pouvoir bourgeois ? À moins que les rédacteurs du « manifeste » veuillent à tout prix se donner pour tâche la création d'une situation de double pouvoir pour avoir le plaisir de la résoudre ensuite en faisant dissoudre cette Constituante par les milices contrôlées par les comités d'ouvriers et de paysans. Cela révèle simplement qu'on est tout juste capable de prendre le schéma de la révolution russe et de le plaquer sur une situation sans aucun rapport avec celle de 1917 en Russie et 39 ans plus tard, comme si rien dans le monde n'avait changé depuis cette date ! Est-ce la « propagande claire » que la « direction ferme de l'avant-garde » doit proposer aux masses ? Non, c'est de la bouillie pour les chats.</p>
<p>Mais peut-être veut-on suggérer ainsi une position similaire à celle envisagée par le POUM prônant, en 1936, une Constituante soutenue par les comités d'ouvriers, de paysans et de soldats, c'est-à-dire la collaboration des classes pour résoudre la crise sociale, ce qui ne serait pas étonnant car notre section française a déjà donné, il y a quelque temps, le mot d'ordre de constitution de comités ouvriers pour contrôler la Constituante. C'est alors une attitude de conciliation ou, dans le meilleur des cas, de louvoiement entre deux solutions (la solution bourgeoise et la solution révolutionnaire) qui n'a rien à voir avec la IVe Internationale, car c'est une attitude purement centriste qui doit être répudiée catégoriquement et d'urgence sous peine de compromettre gravement l'avenir de notre mouvement et par suite celui de la révolution socialiste.</p>
<p>« Retour à Lénine » ! proclament les rédacteurs du « manifeste », mais prisonniers des parties périmées du programme de transition de la IVe Internationale, ils reviennent simplement aux conciliateurs que Lénine combattait. En effet, pour eux, il s'agit avant tout de « défense de l'URSS », de « nationalisations sans indemnités ni rachat », de « Constituante », d'élections libres ». Pour nous, il s'agit de lutte sans merci contre le stalinisme et l'impérialisme moscovite, de comités d'ouvriers, de paysans et de soldats démocratiquement élus sur les lieux de travail, de confiscation du grand capital par la classe ouvrière organisée. Le Groupe Espagnol de la IVe Internationale au Mexique, dans un manifeste daté du 31 octobre 1944, concluait :</p>
<p>– « 1— L'armement du prolétariat doit s'étendre à toute la classe prolétarienne et aux paysans pauvres. Parallèlement, on doit exiger le désarmement et la dissolution des forces armées de la bourgeoisie (armée, police, etc.) et l'exécuter aussitôt que l'occasion s'en présente. Le prolétariat et les paysans pauvres armés n'obéiront pas à d'autres ordres qu'à ceux émanant des comités d'ouvriers et de paysans démocratiquement élus sur les lieux de travail et n'accepteront pas d'autre discipline que celle émanant de ces comités… Les armes du prolétariat sont pour défendre la révolution sociale et, le triomphe acquis, il les opposera à tout ennemi extérieur qui l'attaquera.</p>
<p>– 2— Le grand capital industriel et financier (usines et banques) doit être confisqué par la classe ouvrière. Il en est de même de la propriété agraire, féodale ou capitaliste, qui doit être distribuée entre les paysans pauvres ou exploitée par des collectivités, d'après ce qu'ils décideront. La nationalisation des industries, du capital financier ou de la terre par l'État capitaliste ne doit pas tromper les masses. Ce sera un tour de passe-passe des coalitions bourgeoises, stalinistes et réformistes pour conserver la propriété capitaliste. Aucune propriété saisie ne doit être livrée à l'État bourgeois. Le prolétariat doit administrer l'économie par lui-même et établir un seul plan de production pour tous les pays dans la mesure où le permet le contact international entre les exploités. Il est déjà possible d'élaborer un projet de production unifiée entre le prolétariat français, italien et belge ; demain ce sera avec les travailleurs allemands, espagnols, grecs, russes, etc. Bien que les coalitions entre bourgeois, stalinistes et « socialistes », appuyées par les baïonnettes de Wall-Street, de la City et du Kremlin, empêchent pour l'instant la mise en pratique de la planification socialiste de l'Europe, le projet doit en être établi et défendu par les révolutionnaires de tous les pays. Il aura en face des desseins réactionnaires des coalitions gouvernantes, une énorme force de propagande, de conviction et d'agitation socialistes.</p>
<p>– 3.—Les comités d'ouvriers dans les usines, de paysans pauvres et des forces armées — que ces derniers soient inclus dans les forces armées de la bourgeoisie ou dans les unités de défense du prolétariat — sont la base du pouvoir politique de la révolution… Mais ces comités, s'ils se limitent à être l'expression bureaucratique d'organisations politiques ou syndicales, seront détournés de leur but par le caractère antirévolutionnaire de ces organisations. La meilleure manière d'empêcher cette déviation est l'élection démocratique sur les lieux de travail et la révocabilité à tout moment. Cette éligibilité et révocabilité des comités, si elle les amène à l'armement du prolétariat, au désarmement de la bourgeoisie et à la prise du pouvoir politique par eux-mêmes, rendront possible la démocratie ouvrière qui se maintiendra uniquement par les mêmes méthodes. Là où ces comités n'existent pas, l'objectif immédiat des masses doit être leur constitution. Là où ils existent, ils doivent s'unir à l'échelle nationale par le moyen de Congrès des Comités qui étudieront et résoudront les problèmes des masses et de la révolution sociale. Les comités d'ouvriers de paysans et de soldats de diverses nationalités doivent prendre contact entre eux à la première occasion et créer un Conseil Suprême des Comités Européens… Le but des Comités d'ouvriers, de Paysans et de Soldats de tous les pays doit être le suivant : a) exproprier le capitalisme et remettre en marche l'économie conformément à un plan extensible à l'échelle européenne et mondiale ; b) organiser et armer le prolétariat et les paysans en corps réguliers uniquement liés aux comités ; c) désarmer et dissoudre tous les corps de nature bourgeoise sans exception ; d) détruire l'État capitaliste réactionnaire et ses institutions judiciaires, politiques, administratives, outre les organismes militaires et se constituer en pouvoir législatif et exécutif de la future organisation sociale ; e) fondre l'action et l'organisation des travailleurs de chaque pays en un seul système du prolétariat européen. Ce qui précède se résume donc dans cette revendication : Tout le pouvoir politique aux Comités d'Ouvriers, de Paysans et de Soldats et, pour les masses en général : États-Unis socialistes d'Europe ».</p>
<p>Ces conclusions restent d'actualité malgré le recul momentané des masses. Ce n'est pas le camarade Germain (La première phase de la révolution européenne, dans IVe Internationale, juin-juillet 1946) qui pourra nous contredire, alors qu'il constate qu'il y a deux ans, à l'époque où a été écrit le manifeste du Groupe Espagnol, « les formes les plus mûres de la lutte de classes du passé ne constituent pas l'aboutissement mais le point de départ des actions de masses dans la période actuelle. Cela s'est montré de la façon la plus évidente en Italie où la lutte débuta (souligné par le camarade Germain) par la constitution de soviets et de conseils de soldats et par l'armement ».</p>
<p>Et c'est à une offensive des masses qui a pris des formes aussi mûres — et s'apprête à les reprendre — qu'on offre des mots d'ordre transitoires tendant, non à la fortifier et à la pousser en avant, mais à la ramener en arrière ! En effet, parler de nationalisations aux masses qui ont saisi les usines, de Constituante à une classe ouvrière qui a formé des conseils d'ouvriers, c'est en réalité leur dire, tel Blum en 1936 aux travailleurs français « Vous allez trop vite, tout n'est pas possible, attendez que nous ayons réalisé notre programme transitoire. » Cela ne veut pas dire qu'on doive abandonner un seul instant la défense des libertés démocratiques essentielles (liberté de parole, de presse, de réunion, d'association, de grève, etc.) mais que la défense de ces libertés doit être liée, non à des mots d'ordre progressifs tendant à les affermir peu à peu dans le cadre de la société capitaliste, mais à des mots d'ordre décisifs tendant à la subversion de l'État capitaliste.</p>
<p>ILLUSIONS DÉMOCRATIQUES-BOURGEOISES ?</p>
<p>On nous objectera certainement les fameuses illusions démocratiques-bourgeoises des masses qui se traduisent par le soutien qu'elles apportent aux partis traîtres. D'abord, ces illusions démocratiques-bourgeoises des masses sont en contradiction avec le tableau de l'offensive ouvrière que le camarade Germain trace dans l'article précité. En effet, on conçoit mal des masses imbues d'illusions démocratiques-bourgeoises qui constituent des comités d'ouvriers et de soldats et s'arment contre la bourgeoisie qui a su leur inculquer ces illusions. La réalité est tout autre : les masses ont pris l'offensive spontanément, mais en ordre dispersé, faute d'une direction révolutionnaire. Aucun parti n'a donc pu leur donner les mots d'ordre qui les auraient éclairées et leur auraient permis de poursuivre leur action jusqu'à la victoire, nos sections parce qu'elles n'ont pas su se faire entendre à cause de leur faiblesse numérique, de leur absence de moyens d'action et, en partie aussi, à cause des déficiences de notre programme ; les autres partis « ouvriers » parce qu'ils ne songeaient qu'à dominer cette offensive et à rendre aux masses ces illusions démocratiques-bourgeoises qu'elles avaient précisément perdues.</p>
<p>Les masses sont donc revenues en arrière et, en Europe occidentale, dans toutes les élections où elles ont la possibilité de s'exprimer librement, elles votent pour les staliniens et les « socialistes », non parce qu'elles ont confiance en eux mais parce que n'existe aucun parti ayant « une propagande claire et précise », le nôtre devant leur apparaître, dans de nombreux cas (La Vérité en a révélé un cet été qui ne doit pas être unique), comme un appendice gau-chiste du stalinisme dont elles comprennent difficilement le besoin. Ces votes massifs expriment donc justement le manque d'illusions démocratiques-bourgeoises des masses que notre organisation n'a pas encore su capitaliser à cause de l'éclectisme de son programme actuel.</p>
<p>Ce manque d'illusions démocratiques-bourgeoises des masses provient évidemment aussi de la décadence générale du capitalisme qui entraîne déjà une certaine dégénérescence des masses que notre devoir est de combattre, non en bavardant sur les illusions démocratiques-bourgeoises des masses, mais en prenant conscience du fait que les masses ne peuvent plus avoir d'illusions de ce genre après avoir vu, en 7 ans, l'appareil de l'État capitaliste passer, en France par exemple, de la semi-dictature de Daladier-Reynaud, à la dictature de Pétain-Hitler puis au Christ de Gaulle flanqué de ses deux larrons Gouin et Thorez, cependant que la même police qui les opprimait sous les premiers continue à les opprimer aujourd'hui. N'est-il pas clair, dans ces conditions, que les masses sont prêtes à entendre et à comprendre les arguments révolutionnaires plutôt que les arguments démocratiques-bourgeois ?</p>
<p>Un révolutionnaire n'a plus le droit de bavarder aujourd'hui sur les illusions démocratiques-bourgeoises des masses en Europe. Cet argument révèle, chez celui qui l'emploie, une hésitation et une pusillanimité incompatibles avec une action révolutionnaire conséquente, ainsi qu'un doute sur la mission révolutionnaire du prolétariat. Cet argument doit donc être combattu sans merci.</p>
<p>Cela ne signifie pas que notre programme transitoire soit tout entier à jeter au panier, mais tous les mots d'ordre découlant d'une conception évolutive de la lutte à l'étape actuelle, doivent être abandonnés. Ils ont été conçus dans une étape de déroute du mouvement ouvrier tandis que, malgré une accalmie relative, personne n'osera affirmer qu'aujourd'hui les masses ne sont pas dans une phase offensive.</p>
<p>Les mots d'ordre reposant sur une conception évolutive de la lutte actuelle sont d'ailleurs en contradiction avec les considérations du « manifeste » sur le caractère révolutionnaire de l'époque présente. Il serait faux de supposer que la IVe Internationale dispose de nombreuses années pour éduquer le prolétariat en vue de la révolution socialiste. Non, le prolétariat à la fin de la deuxième guerre mondiale et dans l'époque présente a montré qu'il était prêt au combat, mais il n'a pas trouvé la direction ferme, éclairée et vigilante sans qui la victoire ne pourra pas être obtenue, en tout cas, pas être conservée. Le prolétariat sait intuitivement mais clairement ce qu'il veut, mais il ne peut pas atteindre son but sans direction.</p>
<p>Il faut se pénétrer de l'idée que les masses sont mûres pour donner l'assaut définitif et qu'elles attendent seulement une occasion de le donner sous la conduite d'un guide sûr et éclairé. La IVe Internationale ne saura capter la confiance des masses et ne deviendra ce guide que si elle donne des mots d'ordre rompant avec la conception progressive selon laquelle le parti révolu-tionnaire ne saurait arriver au pouvoir qu'à travers le front unique avec les partis « ouvriers » et en poussant ceux-ci au pouvoir pour les démasquer devant les masses. Il ne s'agit plus de progrès, mais de saut en avant. C'est pourquoi le « non » du plébiscite français, ou du moins l'abstention pour se distinguer de la réaction, était juste, tandis que le « oui » repose sur l'idée que les masses ne sont pas mûres et doivent faire une nouvelle expérience démocratique-bour-geoise, alors qu'elles sont plus mûres que notre parti français, bien qu'elles suivent les « socialistes » et les staliniens. La revendication de la convocation d'une assemblée constituante doit donc céder le pas à « À bas la Constituante ! », en France particulièrement et à une incitation claire à former des conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats démocratiquement élus sur les lieux de travail. En effet, de quel prestige peut, parmi les masses françaises, jouir une Constituante qui s'est montrée, une première fois, incapable de rédiger une constitution qui satisfasse les masses ?</p>
<p>SUR LE PROGRAMME TRANSITOIRE</p>
<p>« Ouverture des usines fermées », réclame le « manifeste ». Fort bien ! mais, qui les remettra en marche ? Les capitalistes prétendront manquer de matières premières, de consommateurs, etc. À cela, les ouvriers répondront : « Vous ne pouvez pas les ouvrir, faute de pouvoir en tirer un bénéfice, mais nous qui travaillerons pour satisfaire les besoins de la population, nous le pouvons. » Et ils remettront en marche, sous leur propre direction, les usines fermées par les capitalistes. Face au mot d'ordre d'ouverture des usines fermées, présentons donc celui de remise en marche par les travailleurs des usines fermées par les capitalistes, ce qui s'oppose à la nationalisation en régime capitaliste. L'expérience que la classe ouvrière fera ainsi lui montrera toute l'inanité du mot d'ordre de nationalisation, même sans indemnité ni rachat, car il ne pose pas la question de savoir qui nationalise.</p>
<p>Rappelons ici que Mussolini dans sa république fasciste avait chassé les capitalistes des usines du nord de l'Italie et institué le contrôle ouvrier de celles-ci, mesure générale que les Russes n'ont pas prise en Europe orientale. Eh bien ! Cette expulsion des capitalistes et ce contrôle ouvrier ont-ils changé quelque chose à la nature capitaliste de l'État fasciste de Mussolini ?</p>
<p>En échange, le prolétariat, en remettant en marche les usines fermées par les capitalistes, sentira alors toute ta portée du mot d'ordre de saisie des usines par les travailleurs eux-mêmes organisés dans leurs comités et n'aura plus besoin d'ouvrir les livres de comptes des capitalistes. Il se contentera de les jeter au panier et c'est alors que le « taxez les riches ! » inapplicable par la bourgeoisie qui ferait payer ces taxes au centuple aux travailleurs en éle¬vant la coût de la vie (les loups ne se mangent pas entre eux), deviendra : « Confisquez tous les avoirs des capitalistes ! »</p>
<p>On objectera cependant que tous ces mots d'ordre supposent la lutte clairement et vigoureusement engagée et qu'un mot d'ordre est nécessaire pour conduire à cette situation. C'est vrai et ce mot d'ordre de mobilisation ne peut être que la revendication de l'échelle mobile des salaires liée à l'échelle mobile des heures de travail sans réduction du salaire hebdomadaire. C'est en effet son application, même limitée à une région ou à une branche d'industrie sur le plan régional qui amènera les travailleurs à remettre en marche les usines fermées pour accroître le volume de la production, à moins qu'il n'oblige les Capitalistes eux-mêmes à rouvrir ces usines pour réduire leurs frais. Il est toutefois probable que les capitalistes refuseront d'accepter l'échelle mobile des heures de travail sans réduction de salaire en alléguant qu'ils y perdraient. Les ouvriers s'empareront alors des usines et reprendront la production, non en vue du profit, mais en vue de satisfaire les besoins de la population.</p>
<p>On notera que ce qui précède est lié à l'existence de comités, ouvriers démocratiquement élus sur les lieux de travail ; autrement, qui remettrait les usines en marche, qui les saisirait, qui confisquerait les profits des capitalistes ? Toute notre agitation doit donc porter, à l'époque présente, et pour toute l'Europe au moins, sur la défense des libertés démocratiques essentielles (parole, presse, réunion, association, etc.) liée aux mots d'ordre décisifs de formation de conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats démocratiquement élus sur les lieux de travail et dans les unités, ainsi que sur l'échelle mobile des. salaires accompagnée de l'échelle mobile des heures de travail sans réduction du salaire. Il importe de les diffuser dans les masses, de montrer le lien qui les unit, d'en dévoiler le contenu et la portée. Ce sont en effet, ces conseils qui, par ailleurs, procéderont à l'armement du peuple par la constitution des milices ouvrières à eux soumises et au désarmement de la bourgeoisie, puis créeront le nouveau pouvoir après avoir dissout toutes les institutions de la bourgeoisie.</p>
<p>CONCLUSIONS</p>
<p>En résumé et pour conclure, la IVe Internationale ne sera capable de remplir sa mission révolutionnaire que si elle abandonne sans arrière-pensée la défense de l'URSS au profit d'une politique de lutte sans merci contre le capitalisme et contre le stalinisme son complice. Pour mener victorieusement cette lutte, il faut dévoiler à chaque pas et concrètement le caractère contre-révolutionnaire de la bureaucratie russe se dressant, à l'intérieur comme une classe en voie de formation et opprimant l'Europe orientale et l'Asie. Il faut démasquer le mensonge de ses « nationalisations » et « réformes » agraires, développer la fraternisation entre occupants et occupés en déclarant clairement que ni les uns ni les autres n'ont plus rien à défendre en Russie mais au contraire ont tout à y détruire au même titre que dans n'importe quel État ca-pitaliste, que les agents du Kremlin participent ou non au gouvernement. La fraternisation entre occupants et occupés doit être le thème central de notre agitation dans les territoires occupés quelle que soit la puissance occupante. C'est le seul moyen de combattre le chauvinisme chez les vaincus comme chez les vainqueurs et de préparer le front international des exploités contre leurs oppresseurs. En même temps, l'évacuation de tous les territoires occupés, y compris ceux occupés par les Russes, doit être exigée avec une insistance croissante.</p>
<p>Dans le reste du monde, il nous faut montrer en chaque occasion que le stalinisme n'est que l'agent national de la politique extérieure du Kremlin dont les intérêts sont, dans tous les cas, opposés à la révolution socialiste qui serait sa ruine définitive ; que le sort des travailleurs lui est totalement indifférent ; qu'il est le meilleur défenseur de la bourgeoisie nationale pour qui il n'envisage d'avenir que liée au sort de la contre-révolution russe. Par suite, le mot d'ordre de gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. pour la France, et tout mot d'ordre similaire pour quelque pays que ce soit, doit être abandonné car il revient à briser net l'essor révolutionnaire des masses en livrant l'avant-garde au Guépéou.</p>
<p>La politique de front unique d'organisation à organisation à l'étape présente, doit être abandonnée en ce qui concerne les partis « ouvriers » traditionnels. Elle doit être substituée, dès maintenant, par des propositions de front unique aux organisations ouvrières minoritaires qui sont susceptibles de donner des résultats immédiats, aux anarchistes par exemple. Cepen-dant, le front unique en vue d'une tâche précise et immédiate doit doit être préconisé sans relâche à l'usine, dans la localité et, si possible dans la région.</p>
<p>Notre programme transitoire doit également être émondé. Doivent en disparaître pour le moment, la revendication relative à la Constituante, ainsi que tous les mots d'ordre reposant sur la conception d'une compréhension progressive de notre programme par les masses dans l'étape présente. Le monde traverse aujourd'hui une crise révolutionnaire aiguë et notre organisation doit s'orienter vers les luttes décisives qui se préparent pour un proche avenir, car aucun développement du capitalisme, paisible ou non, ne peut être envisagé. C'est donc le mot d'ordre de formation des conseils de travailleurs démocratiquement élus sur les lieux de travail qui doit être mis en avant, popularisé, expliqué sans relâche afin qu'il trouve son application à la première occasion. À ce mot d'ordre, doivent être joints tous les développe¬ments qu'il comporte : formation des milices ouvrières obéissant uniquement aux comités élus par les masses, désarmement des forces bourgeoises, congrès des comités ouvriers, dissolution de l'État bourgeois et création de l'État ouvrier.</p>
<p>En même temps, sur le plan économique, l'agitation doit porter essentiellement sur l'échelle mobile des salaires unie à l'échelle mobile des heures de travail sans diminution de salaire et sur tous ses prolongements : remise en marche par les ouvriers des usines fermées par les capitalistes, saisie par les ouvriers des avoirs des capitalistes en commençant par les bénéfices de guerre et du marché noir et enfin confiscation des usines et des terres par l'es comités de travailleurs démocratiquement élus sur les lieux de travail.</p>
<p>Tel doit être notre programme actuel. C'est ainsi seulement que les travailleurs comprendront qu'il « n'y a pas d'autre issue que de s'unir sous le drapeau de la IVe Internationale » ; car il faut qu'ils le comprennent pour venir grossir nos rangs et il ne sert de rien de le leur affirmer sur le ton ultimatiste du « manifeste ». Le moment est venu où les mots d'ordre de propagande qui venaient jadis en conclusion de nos manifestes, se transforment en mots d'ordre d'agitation immédiate. Ce qui précède constitue la politique claire et précise d'une avant-garde qui s'oriente résolument vers l'accomplissement de ses tâches révolutionnaires et s'apprête à guider le prolétariat vers la prise du pouvoir dans chaque pays, d'où découlera la constitution des États-Unis socialistes d'Europe et du monde, mot d'ordre final de la IVe Internationale. Cependant ce mot d'ordre ne doit pas rester dans le vague, telle une tâche lointaine dont l'accomplissement viendra en son temps. Dès maintenant, un plan de production en vue des besoins des masses doit être préparé dans la mesure où les contacts internationaux le permettent, par exemple entre le prolétariat des pays de l'Europe occidentale. C'est à nos groupes et partis de prendre cette initiative. Un tel plan, opposé aux projets de misère et d'oppression de la bourgeoisie aurait un pouvoir d'attraction considérable pour tous les travailleurs car il leur montrerait concrètement les possibilités qui découlent de la destruction du pouvoir bourgeois et de l'établissement des États-Unis socialistes d'Europe et du monde.</p>
<p>Mexico, septembre 1946</p>
<p>Source : <a href="https://lignesdeforce.wordpress.com/2014/11/17/le-manifeste-des-exegetes-par-peralta-benjamin-peret/" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://lignesdeforce.wordpress.com/2014/11/17/le-manifeste-des-exegetes-par-peralta-benjamin-peret/</a></p>
<h2 class="spip">Air mexicain, 1952 </h2>
<p>Le feu vêtu de deuil jaillit par tous ses pores</p>
<p>La poussière de sperme et de sang voile sa face tatouée de <br class='autobr' />
lave</p>
<p>Son cri retentit dans la nuit comme l'annonce de la fin des <br class='autobr' />
temps</p>
<p>Le frisson qui se hâte sur sa peau d'épines court depuis que <br class='autobr' />
le maïs se lisse dans le vent</p>
<p>Son geste de cœur brandi à bout de bras s'achève en <br class='autobr' />
cinquante-deux ans dans un brasier d'allégresse</p>
<p>Lorsqu'il parle la pluie d'orage excite les réflexes des lueurs <br class='autobr' />
enfouies sous la cendre des anciens rugissements que les <br class='autobr' />
lions de feu lancent en s'ébrouant</p>
<p>Il écoute et n'entend couler que le torrent de sa sueur d'or <br class='autobr' />
avalée par le Nord noir</p>
<p>Il chante comme une forêt pétrifiée avec ses oiseaux sacrifiés <br class='autobr' />
en plein vol dont l'écho épuisé traîne le ramage qui va <br class='autobr' />
mourir</p>
<p>Il respire et dort comme une mine cachant sous des douleurs <br class='autobr' />
inouïes ses joyaux de catastrophe</p>
<p>Quand l'aile chatoyante de l'aube se perdait dans les gouffres <br class='autobr' />
du crépuscule habité de gestes mous <br class='autobr' />
quand les larmes du sol éclataient en gerbes infernales <br class='autobr' />
d'années sans nuits <br class='autobr' />
les cierges s'allumaient de toutes leurs griffes à futur sang <br class='autobr' />
fidèle <br class='autobr' />
pour que plonge dans un sommeil vidé de rêves d'ancêtres <br class='autobr' />
exigeants <br class='autobr' />
le maître de la vie qui jette des injures aux gueules bavant <br class='autobr' />
la flamme qui l'anime <br class='autobr' />
pour que l'homme trouve là-haut la route des grands miroirs <br class='autobr' />
d'eau bruissants de lances de lune <br class='autobr' />
et là-bas des ciels de lit qui chantent un air de jeune fille <br class='autobr' />
revenant de la fontaine mouchetée de vols paresseux et <br class='autobr' />
flasques où deux yeux luisent comme la paroi suintante <br class='autobr' />
d'une caverne qui attend la vie</p>
<p>Nul n'aurait pu dire où commençait la mer puisque les <br class='autobr' />
fleuves rentraient dans l'œuf que Tlaloc rosée qui ne <br class='autobr' />
s'était pas fait reconnaître ne cachait pas encore dans <br class='autobr' />
sa gueule de tigre</p>
<p>Cependant dans la nuit vagissante le regard du nouvel an <br class='autobr' />
vient de s'allumer à celui de l'aigle qui pique vers le sol</p>
<p>Nouvel an à facettes de cristal où le profane ne découvre <br class='autobr' />
qu'une trombe de poussière aspirant des échos calcinés <br class='autobr' />
par un dieu toujours vainqueur</p>
<p>et des paroles noyées dont le corps momifié flotte flotte et <br class='autobr' />
s'envole d'un coup d'aile dans un rai de lumière qui <br class='autobr' />
s'éteignant les rejettera sur la terre pour qu'elles <br class='autobr' />
donnent des fruits d'obsidienne</p>
<p>Les hommes jaillissaient de l'ombre comprimée à l'ouest du <br class='autobr' />
rayon vert une graine à la main comme un fantôme aux <br class='autobr' />
yeux</p>
<p>Il est temps disaient-ils que la terre secoue sa chevelure <br class='autobr' />
vivante selon le rythme des airs du jour en pyjama <br class='autobr' />
que nous descendions cajoler la grenouille retrouvée après <br class='autobr' />
tant de soleils d'oubli châtiés par les quatre éléments <br class='autobr' />
que l'or et l'argent du ciel la parent d'un collier de plumes <br class='autobr' />
à étancher les soifs rebelles comme les paupières <br class='autobr' />
entr'ouvertes d'un ruisseau racontant les rêves de sa <br class='autobr' />
source <br class='autobr' />
que de la chrysalide du limon s'échappe le papillon qui <br class='autobr' />
contient et emporte notre cri automnal à reflets de <br class='autobr' />
lendemains déguisés en monstres <br class='autobr' />
que la poussière de la voie lactée n'ait plus à tomber d'aussi <br class='autobr' />
haut puisque les mille doigts de notre mère la recueillent <br class='autobr' />
au passage <br class='autobr' />
que la griffe de mortification répande son lait aigre de bête <br class='autobr' />
dissimulée sous des pierres d'avalanche dont sa vie de <br class='autobr' />
fantôme exalté fécondera la nôtre quatre à quatre <br class='autobr' />
que la montagne à chevelure d'astre vengeur reconnaisse <br class='autobr' />
l'enfant que nous édifierons au bord du lac où nous a <br class='autobr' />
chassé la grande marée de son ennemi tantôt vainqueur <br class='autobr' />
tantôt vaincu <br class='autobr' />
que le jour soit comme le visage du voisin et réponde à <br class='autobr' />
l'appel de son nom découvert par les savants de la <br class='autobr' />
gomme <br class='autobr' />
que la pierre brille d'un éclat d'eau dont les lourdes <br class='autobr' />
paupières se ferment à cause du regard insoutenable <br class='autobr' />
d'un ciel que n'ose violer aucun oiseau <br class='autobr' />
qu'elle fredonne l'air miraculeux des quatre points <br class='autobr' />
cardinaux qui nous protégeront contre l'égarement <br class='autobr' />
du chien poursuivant éternellement sa queue <br class='autobr' />
qu'elle supplie les géants tapis sous la terre les eaux le feu <br class='autobr' />
et nos gestes qui les créent comme un plat succulent <br class='autobr' />
qu'elle menace en leur nom les fourbes tyrans des déserts <br class='autobr' />
et de l'ombre qui étrangle avec le délire de ses vols <br class='autobr' />
noirs</p>
<p>D'où vient le cri qui ne chasse pas encore les bêtes des forêts <br class='autobr' />
poudrées par des ondes magnétiques</p>
<p>Quel songe de père assassiné l'a fait ricocher d'île en rocher <br class='autobr' />
oublié par une terre exilée dans la nuit qu'elle hypnotise</p>
<p>Nul ne savait si la lueur d'accouchement qu'il poursuivait <br class='autobr' />
jusqu'à l'horizon terrifié par son audace s'envolerait <br class='autobr' />
au-dessus de lui ou plongerait dans la rainure zigzagante <br class='autobr' />
d'un plancher gelé</p>
<p>Nul ne savait qu'au raide et muet cadavre du blanc <br class='autobr' />
succéderait le refrain du vert qui s'éveille en se frottant <br class='autobr' />
les yeux de tous ses oiseaux <br class='autobr' />
mais l'horreur du toit qui s'écroule et s'émiette sans mot <br class='autobr' />
dire les poussait vers les poissons acharnés à pénétrer <br class='autobr' />
le mystère des sources houspillées par des clartés <br class='autobr' />
inconnues <br class='autobr' />
vers les étendues de viande bouillonnante dont l'effarement <br class='autobr' />
imite le galop de l'ombre s'avançant l'éclair à la main <br class='autobr' />
vers le délire des branches tressant des prisons pour leurs <br class='autobr' />
folies à l'abri des esprits des profondeurs soulevés <br class='autobr' />
contre l'air pur</p>
<p>Et de tendre les bras vers les nuages qui défilent au pas de <br class='autobr' />
parade avec leur sourire provocant de demains lumineux <br class='autobr' />
comme un cristal à visage de fleurs écloses sous la rosée</p>
<p>Et de reconnaître le séjour de l'aube derrière la montagne <br class='autobr' />
fumante aux ailes insouciantes qui scintillent dans un <br class='autobr' />
soleil de vierge <br class='autobr' />
les sept cavernes à ténèbres de siècles couverts de mousse <br class='autobr' />
où le chef de la dualité installa sa poussière de <br class='autobr' />
multiplication</p>
<p>Un jour disaient-ils se dressera en hommage à lente spirale <br class='autobr' />
de larme végétale la pyramide que caressera le soleil <br class='autobr' />
arrêté pour ronronner au-dessus de nous <br class='autobr' />
et s'attardant à incendier les allées de mica qui prolongent <br class='autobr' />
l'eau mourant de soif où il ira songer à la rosée du <br class='autobr' />
matin <br class='autobr' />
pendant que sa sœur toujours languissante fait le guet pour <br class='autobr' />
nous préserver des hurlements épouvantés de l'ombre <br class='autobr' />
qui fait trembler nos os <br class='autobr' />
aussi lui dresserons-nous sa montagne pareille à un chien <br class='autobr' />
jappant au retour de son maître</p>
<p>Lorsque la lumière folle de rage échappe au flot de requins <br class='autobr' />
l'attaquant d'un appétit entretenu par des ripailles <br class='autobr' />
démesurées <br class='autobr' />
une herbe la salue d'un papillon titubant qui la désigne pour <br class='autobr' />
l'offrande convoitée par des yeux que la crampe agrandit</p>
<p>C'est là que la terre à la toison bouillonnante d'ailes si <br class='autobr' />
épaisse qu'à peine les étincelles du bois fondant y <br class='autobr' />
peuvent exploser en fusées de fête et si haute qu'aucun <br class='autobr' />
chant n'en jaillit en stalagmite de joie vers le vide <br class='autobr' />
toujours innocent <br class='autobr' />
que la terre a oublié depuis des milliers de brasiers <br class='autobr' />
reconnaissants qu'elle naquit semblable à un squelette <br class='autobr' />
jadis honoré d'assauts de curés crochus <br class='autobr' />
qu'elle élève là vers un guerrier toujours triomphant et <br class='autobr' />
n'écoutant que son désir jamais comblé ses mains <br class='autobr' />
jointes à fourrure de faim apaisée</p>
<p>C'est juré L'éclair du quetzal fuyant vers son complément <br class='autobr' />
l'affirme comme un jour pur de toute crainte même <br class='autobr' />
détalant comme un voleur à l'horizon</p>
<p>Rien ni les bagarres féroces des monstres de la terre fondant <br class='autobr' />
les pierres dans leurs mains de soleil noir dont le <br class='autobr' />
sang de haute flamme déborde parfois en longs galops <br class='autobr' />
criminels ni l'haleine enfiévrée des nuages écrasants <br class='autobr' />
ni leurs sanglots qui ne domine aucun ordre <br class='autobr' />
ni les becs obscurs aux mâchoires de cruauté qui étincellent <br class='autobr' />
dans les haleines glauques et lancent leurs lémures à <br class='autobr' />
résorber parce qu'ignorants du chant de la lumière <br class='autobr' />
n'empêchera que l'herbe grandisse comme un génie <br class='autobr' />
hallucinant et d'une banderole insouciante appelle <br class='autobr' />
les hommes à recueillir ses pains de lumière à égrener <br class='autobr' />
comme les jours d'une vie <br class='autobr' />
rien n'empêchera plus que l'homme aux yeux fourmillant <br class='autobr' />
de mirages entrevus ne la contemple comme son amante <br class='autobr' />
aux seins qui se consument en un printemps étoilé de <br class='autobr' />
promesses inépuisables <br class='autobr' />
et dans un ballet d'âmes à peine nées et pourtant certaines <br class='autobr' />
que leurs enfants peupleront le monde palpable comme <br class='autobr' />
un arbre foudroyé et celui qu'on devine dans les <br class='autobr' />
frémissements des ombres de cris croisant le fer et de <br class='autobr' />
voix aimables aux visages hantés</p>
<p>Plus tard les lieux ayant reçu des grands tapirs de l'aube leur <br class='autobr' />
face chantante ou hostile selon le sort jeté par un rayon <br class='autobr' />
bienveillant ou un souffle hargneux <br class='autobr' />
la terre se réjouissant des êtres qui émergeaient à sa surface <br class='autobr' />
de bébé satisfait comme des bulles d'air colorées par le <br class='autobr' />
rapace dans sa chute <br class='autobr' />
les hommes ayant appris à connaître les voix obscures comme <br class='autobr' />
une subtile reptation dans la forêt qui tend son oreille <br class='autobr' />
épanouie et les rires clairs comme une goutte d'eau qui <br class='autobr' />
tombe de feuille en fleur avec son paradis prisonnier <br class='autobr' />
le tigre de la pluie réclamait son festin d'hosties enchantées <br class='autobr' />
d'une fin glorieuse le grand-père du feu son cadeau <br class='autobr' />
de fleurs à parfum de cœurs palpitants et la fée du maïs <br class='autobr' />
sa couronne de rosée où se miraient les montagnes <br class='autobr' />
surveillées par leur génie qui passait de la paix des <br class='autobr' />
prairies et des bois après l'orge aux rages écumantes <br class='autobr' />
d'enfer débordant en moins de temps que le jour n'en <br class='autobr' />
prend pour coiffer sa cagoule <br class='autobr' />
et le puits de son regard intérieur appelait sa vierge ravie <br class='autobr' />
de porter aux dieux la prière haletante de la tribu et <br class='autobr' />
lui promettait un remède de miracle aux calamités d'une <br class='autobr' />
saison de haines imméritées</p>
<p>Le Nord en deuil perpétuel déjà rejetait ses vagues d'êtres <br class='autobr' />
sans visage et sans voix toujours avides d'air neuf et <br class='autobr' />
les blocs écroulés des demeures chères aux maîtres des <br class='autobr' />
désirs de l'univers se redressaient pour d'autres génies <br class='autobr' />
enragés que la plante à chevelure d'épousée calmait de <br class='autobr' />
son sourire sans cesse renaissant comme l'étoile du <br class='autobr' />
serpent à plumes</p>
<p>Le feu nouveau brillait rythmiquement Treize fois les <br class='autobr' />
années du silex de la maison du lapin et du roseau <br class='autobr' />
s'engendraient mutuellement comme le cri appelle <br class='autobr' />
l'écho heureux de sa vie d'insecte suspendu au-dessus <br class='autobr' />
d'un nuage liquide buvant midi</p>
<p>De l'œil qui éveille pour mieux endormir était descendu le <br class='autobr' />
serpent à plumes blanc et barbu offrant comme jadis au <br class='autobr' />
sommet des monts d'adoration à la lumière et à l'ombre <br class='autobr' />
valsant toute la vie les couleurs vivantes créées par leur <br class='autobr' />
souffle d'or et d'argent alterné</p>
<p>Mais le miroir fumant roulant sur des cœurs présentés aux <br class='autobr' />
siens arrive d'un seul bond des cités trop sacrées par <br class='autobr' />
l'oubli pour qu'on y vive là où les deux mers saisissent <br class='autobr' />
la corne d'abondance de leurs mains qui veulent se <br class='autobr' />
joindre pour supplier l'écorché de revenir à l'heure <br class='autobr' />
promise <br class='autobr' />
et la vapeur de sang fiévreux qui le précède d'une <br class='autobr' />
haleine de volcan donne un vertige exaltant comme <br class='autobr' />
l'accomplissement d'un destin deviné aggravé par un <br class='autobr' />
lait d'étoile qui pénètre d'un jet de fumée gonflant ses <br class='autobr' />
voiles les têtes à cervelle de métal nouveau-né <br class='autobr' />
Hors d'ici ombre des virgules chantantes la voix du sang <br class='autobr' />
brumeux parle un langage d'arc-en-ciel</p>
<p>Le premier jour je serai ton fils à naître dans quatre ans <br class='autobr' />
le second l'ombre pâle du maïs sortant de la grenouille <br class='autobr' />
comme l'eau d'une source <br class='autobr' />
le troisième le songe de duvet verdoyant que je t'ai envoyé <br class='autobr' />
cette nuit <br class='autobr' />
et le quatrième mon cœur décoloré ne battra plus que pour <br class='autobr' />
toi</p>
<p>Tu me prendras quatre fois dans tes bras de sol qui soupire <br class='autobr' />
après l'orage</p>
<p>À la première je te donnerai l'aube prenant son bain <br class='autobr' />
à la seconde le cri du printemps vainqueur au jeu de pelote <br class='autobr' />
à la troisième le piment de mes lèvres jamais éteintes <br class='autobr' />
te dira que je reste ta victoire au combat et ton prisonnier <br class='autobr' />
qui la chantera jusqu'à la mort <br class='autobr' />
la quatrième j'aurai ton rire d'oiseau qui fuit la flèche <br class='autobr' />
mais à la cinquième j'abandonnerai l'œuf éclos l'an passé <br class='autobr' />
des têtes sourdes comme des champignons larmoyants <br class='autobr' />
et m'envolerai chez l'aigle qui tombe en avalanche</p>
<p>Tu ne pèseras pas plus qu'un brouillard sans queue ni tête <br class='autobr' />
et rampant pour effacer les honneurs qui me sont dus</p>
<p>N'insiste pas comme l'ouragan qui rebondit de val en pic <br class='autobr' />
tu n'auras plus que mon souffle pour t'endormir sur les <br class='autobr' />
vagues furieuses de la terre <br class='autobr' />
comme une algue agonisante avec son corail captif <br class='autobr' />
si bien qu'à l'œil s'entr'ouvrant il ne restera plus que la <br class='autobr' />
coquille de ton corps</p>
<p>Le serpent à plumes s'en retourne méditer chez lui laissant <br class='autobr' />
son cri qui bondit de la neige à la fumée repart du maïs <br class='autobr' />
et s'arrête au signal de la méduse alors que le séjour de <br class='autobr' />
toute naissance s'éclaire d'un vagissement de pistil <br class='autobr' />
emporté par le vent</p>
<p>Les dieux sont allés hiverner au cœur des hommes et <br class='autobr' />
attendent en muant que les sauvages nouveau-nés des <br class='autobr' />
forêts qui les soutiennent arrivent à les prendre pour les <br class='autobr' />
hisser au sommet d'un nuage pyramidal</p>
<p>Deux fois les flammes ont emplumé les cimes en deuil sans <br class='autobr' />
que le colibri sorcier ait encore vu celui que roussit <br class='autobr' />
son maître dévorer un glissement venu du plus profond <br class='autobr' />
d'une nuit sans seigneurs</p>
<p>Ce n'est guère que le fond du lac pressé d'écouter les pas des <br class='autobr' />
tribus qui déjà se concentrent pour repartir aussitôt <br class='autobr' />
conquérir le commencement et la fin de l'eau les sources <br class='autobr' />
de l'orage et le dernier refuge de l'éclair</p>
<p>Ils arrivent du berceau des hérons d'aurore et marchent <br class='autobr' />
pendant que les années se nouent d'elles-mêmes en <br class='autobr' />
deux bottes d'asperges décapitées</p>
<p>L'oiseau sorcier né tout armé de la vierge à la jupe de <br class='autobr' />
serpents repousse d'une étincelle ses quatre cents <br class='autobr' />
ennemis excités par les souffles des ténèbres tenaces <br class='autobr' />
renaissant comme l'œil s'ouvre et se ferme de leur <br class='autobr' />
cadavre toujours prêt à le harceler</p>
<p>Il les conduit avec la certitude des torrents appelés par leur <br class='autobr' />
apothéose vers la plante aux disques perfides narguant <br class='autobr' />
Tlaloc sur qui se donne le spectacle prophétisé d'un <br class='autobr' />
mythe de monde naissant</p>
<p>Ici vivront dans leur demeure nimbée de sang les vrais chefs <br class='autobr' />
du jour et de la nuit aztèques les seigneurs qui soufflent <br class='autobr' />
sur la poussière pour irriter les âmes d'eau et de feu et <br class='autobr' />
leur suite suant l'angoisse</p>
<p>Les maîtres d'en haut riant à fleurs écloses et d'en bas <br class='autobr' />
plus éteints qu'un foyer asphyxié par leur haleine ne <br class='autobr' />
recevront jamais assez de cœurs conquis de haute lutte <br class='autobr' />
sur un partenaire exalté par un amour solaire <br class='autobr' />
Il y a de quoi Le héros tout mouillé franchit d'un bond <br class='autobr' />
lumineux une étendue battant des mains neigeuses à <br class='autobr' />
son passage et tous le saluent d'une goutte ou d'un lac <br class='autobr' />
de vie jusqu'à ce qu'il retourne sommeiller sur sa couche <br class='autobr' />
de plumes d'aigles abattus</p>
<p>Mais voici qu'il entraîne dans son sillage de maïs en fleur <br class='autobr' />
des silhouettes vaporeuses de visages blancs à barbe de <br class='autobr' />
caverne abritant mille scorpions au dard dressé et des <br class='autobr' />
rumeurs impalpables de centaures s'ébrouant dans des <br class='autobr' />
hennissements issus d'un sol révolté</p>
<p>Nul doute que le grand serpent à plumes las d'une migration <br class='autobr' />
sans espoir ne revienne vers son peuple aux yeux de <br class='autobr' />
cratère les mains pleines de fleurs à chants de cristal <br class='autobr' />
arrachés à la nuit et de fruits qui dorent la vie cueillis <br class='autobr' />
entre les deux étoiles qui jalonnent le sentier où du <br class='autobr' />
souvenir de Tollan sanctifié par des vagabondages guidés <br class='autobr' />
par des aigles et des jaguars l'avait chassé la fourberie <br class='autobr' />
d'un miroir fumant</p>
<p>Non pourtant l'abjecte croix qui supprime lance des feux <br class='autobr' />
de supplice et l'hostie variolée pourrit celui qu'elle <br class='autobr' />
touche</p>
<p>Ils vont rejetant de loin les hommes chez leurs ancêtres <br class='autobr' />
sans que les précède aucun chien rouge pour les <br class='autobr' />
conduire par les déserts sans jour et sans nuit les froids <br class='autobr' />
qui font s'éparpiller l'âme et les torrents insultants que <br class='autobr' />
nul ne peut asservir</p>
<p>Précédés d'hommes aux paroles de péché vêtus de robes <br class='autobr' />
de boue grasse et qui balaient les plats avec leur nez <br class='autobr' />
tous ils exigent l'or qui ne vaut pas les plumes du matin <br class='autobr' />
et du soir et torturent au nom d'un monarque agenouillé <br class='autobr' />
devant deux baguettes entrecroisées</p>
<p>Printemps plus jamais tu ne seras écorché <br class='autobr' />
et toi maïs vert plus jamais tu ne seras honoré</p>
<p>D'un crucifix sanglant les mangeurs d'anones portant un <br class='autobr' />
cercle sur la tête veulent faire un dieu qui n'est pas <br class='autobr' />
nécessaire puisque tous vivent parmi les hommes <br class='autobr' />
Ils détruisent pour lui les demeures des maîtres du vent et <br class='autobr' />
du feu et de tout ce qui vit et meurt et les livres de toute <br class='autobr' />
science</p>
<p>La nuit haletante de désir n'a pas connu six fois de suite <br class='autobr' />
l'hommage rajeunissant d'une flamme brisant sa coquille <br class='autobr' />
et ne brûlant que pour le serpent de lait et les siens</p>
<p>Les étrangers n'ont allumé que des bûchers pour ceux <br class='autobr' />
que le soleil enchante de vols pouffant de rire qui <br class='autobr' />
saluent la grenouille s'épuisant à les nourrir et craignent <br class='autobr' />
que ne s'éveille le géant qui ronfle sous les montagnes <br class='autobr' />
l'abritant des grands vents qui balaient la terre pour que <br class='autobr' />
Tlaloc s'y repose</p>
<p>Qu'ils rentrent chevauchant des mâchoires multipliées au <br class='autobr' />
fond des vagues où le soleil se frotte les yeux les blancs <br class='autobr' />
à pelage d'hostie qui avec l'eau ont fait entrer dans les <br class='autobr' />
têtes la taupe de la faim et le fouet du patron nourri <br class='autobr' />
d'Indiens morts <br class='autobr' />
et de la femme blanche qui s'étonne de se voir dans un lac <br class='autobr' />
comme des vallées formées en s'asseyant par les <br class='autobr' />
seigneurs de la terre ou du ciel de chaque épi et de <br class='autobr' />
chaque langue s'enfle un air de liberté plus brûlant que <br class='autobr' />
celui des déserts calcinés par le tyran de l'été pour que <br class='autobr' />
l'étranger y aiguise un appétit de vautour</p>
<p>Un chant qui arrache les anneaux aux esclaves étonnés de <br class='autobr' />
respirer la lumière emporte la galère comme un bœuf <br class='autobr' />
noyé et chassant la tourbe obscure des lécheurs de <br class='autobr' />
crucifix attise l'ardeur du feu qui reconnaît ses créatures <br class='autobr' />
L'air sera plus clair si n'y retentissent que des voix sans <br class='autobr' />
espion ni contrainte</p>
<p>L'eau sera plus limpide si ne s'y reflètent que des visages <br class='autobr' />
sans angoisse ni péché</p>
<p>La neige des pics griffant les nuages sera plus éclatante de <br class='autobr' />
n'être foulée que par des pas sans entrave</p>
<p>Les chemins ne mèneront plus au silence des tombeaux <br class='autobr' />
affamés mais aux jeux des oiseaux pleuvant du soleil</p>
<p>Les sources ne chanteront plus jamais de complaintes <br class='autobr' />
d'éternels condamnés mais riront de toutes leurs dents <br class='autobr' />
de printemps</p>
<p>Le maïs s'élancera plus haut de n'avoir pas à courber la tête <br class='autobr' />
comme un christ ployant sous la charge</p>
<p>Même l'or sera plus pur de ne parer que des sourires à <br class='autobr' />
affoler les nuits balayées de chaudes brises étoilées de <br class='autobr' />
baisers</p>
<p>Hélas ceux qui hument du porridge écoutent dans les <br class='autobr' />
montagnes qui dissimulent le sommeil de l'or d'en haut <br class='autobr' />
tinter celui d'en bas</p>
<p>L'étranger à face d'éponge repue a prouvé aux hommes <br class='autobr' />
qu'un reflet de lumière vénéneuse peut massacrer pour <br class='autobr' />
peupler d'esclaves les vies éternelles des manieurs de <br class='autobr' />
croix <br class='autobr' />
et quelqu'un la main en mare sans feux follets malgré les <br class='autobr' />
fermentations inépuisables qui crèvent à sa surface leur <br class='autobr' />
ouvre les portes aux poignards entre deux épaules</p>
<p>De la tête arrachée comme d'un arbre emporté par une <br class='autobr' />
tornade à maîtriser d'une camisole de force vont <br class='autobr' />
s'échapper vers le Nord stérilisant les joyaux secrets <br class='autobr' />
jalousement gardés par les génies opaques des ténèbres <br class='autobr' />
pesantes et les fruits sans cesse renouvelés d'une union <br class='autobr' />
qui appelle des torrents de larmes d'allégresse <br class='autobr' />
et le corps déchiré de rages de taureau défié mais qui veut <br class='autobr' />
retrouver un jour délivré des brouillards aux ventouses <br class='autobr' />
suspectes attend que Juares l'épouille et disperse les <br class='autobr' />
vols noirs dégoulinant de latin</p>
<p>Rien n'y fait L'homme qui vit du soleil battant la charge <br class='autobr' />
est devenu un champion de cave pour les rats de la terre <br class='autobr' />
et la terre meurt de faim tandis qu'un crapaud enfle <br class='autobr' />
jusqu'à se croire général de ses pustules</p>
<p>Mais une voix d'alouette éblouie s'élève du sol bâillonné <br class='autobr' />
pour exiger que les portes aux verrous de fusillades <br class='autobr' />
soient ouvertes comme la mer à l'horizon qui s'allume <br class='autobr' />
pour une fête d'égaux</p>
<p>Parti du cœur broyé par une angoisse sans aube imaginable <br class='autobr' />
elle s'éloigne en avalanche qui fait palpiter jusqu'aux <br class='autobr' />
veines du marbre et rebondit en tonnerre remplissant les <br class='autobr' />
vallées soudain étonnées que leur paix soit celle des os <br class='autobr' />
décapés</p>
<p>Les forêts de têtes penchées se redressent et s'illuminent de <br class='autobr' />
regards qui explosent en justice sommaire et toutes les <br class='autobr' />
huttes de misère séchée abritent un être qui se condense <br class='autobr' />
en homme</p>
<p>La vie ne peut plus être une reptation bénie des providences <br class='autobr' />
complices du sillon de chiourme assommée au squelette <br class='autobr' />
privé de revenant puisque de chaque sillon pareil à un <br class='autobr' />
sou neuf Zapata fait lever la moisson à jamais mûre des <br class='autobr' />
chants déshérités</p>
<p>Hélas rien qu'un épars</p>
<p>Demain la foudre</p>
<p>Les Voilà qui reviennent les ombres barbares à face de dollar <br class='autobr' />
numéroté Regardez-les ronger les pierres qui portent la <br class='autobr' />
honte au front ronger la terre qui les voudrait dissoudre <br class='autobr' />
ronger les hommes jusqu'au cœur qu'elles empestent</p>
<p>Source : <a href="http://melusine-surrealisme.fr/site/Peret/Air%20mexicain.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://melusine-surrealisme.fr/site/Peret/Air%20mexicain.htm</a></p></div>
Poésies de Vladimir Maïakovski
http://www.matierevolution.org/spip.php?article7896
http://www.matierevolution.org/spip.php?article78962024-02-04T23:59:00Ztext/htmlfrRobert ParisArt
<p>Le suicide de Maïakovski, par Léon Trotsky <br class='autobr' />
https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/litterature/maiakovski.htm <br class='autobr' />
Maïakovski : <br class='autobr' />
Nous venons, <br class='autobr' /> des millions <br class='autobr' /> de sans-dieu, <br class='autobr' /> de païens <br class='autobr' /> et d'athées – <br class='autobr' />
et par <br class='autobr' /> le front, <br class='autobr' /> le fer rouillé, <br class='autobr' /> les champs – <br class='autobr' /> tous <br class='autobr' />
avec ferveur <br class='autobr' />
faire prière à (…)</p>
-
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory">13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION</a>
/
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag">Art</a>
<div class='rss_texte'><p>Le suicide de Maïakovski, par Léon Trotsky</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/litterature/maiakovski.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/litterature/maiakovski.htm</a></p>
<div class='spip_document_15929 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L321xH464/maiakovski_flute_nrf_4-b6ec0.jpg?1792966133' width='321' height='464' alt='' />
</figure>
</div>
<p>Maïakovski :</p>
<p>Nous venons,</p>
<p> des millions</p>
<p> de sans-dieu,</p>
<p> de païens</p>
<p> et d'athées –</p>
<p>et par</p>
<p> le front,</p>
<p> le fer rouillé,</p>
<p> les champs –</p>
<p> tous</p>
<p>avec ferveur</p>
<p>faire prière à Dieu.</p>
<p>Sors,</p>
<p> non d'une douce</p>
<p> couche étoilée,</p>
<p>Dieu de fer,</p>
<p> Dieu de feu</p>
<p>Dieu, ni Mars</p>
<p> ni Neptune, ni Véga,</p>
<p>Dieu de chair –</p>
<p> Dieu homme !</p>
<p>[…]</p>
<p>À présent</p>
<p>sous les yeux de tous,</p>
<p>nous ferons</p>
<p> nous-mêmes</p>
<p> nos</p>
<p> miracles.</p>
<h2 class="spip">Lettre ouverte de Maïakovski au CC du PCR</h2>
<p>Secouant les têtes par les explosions de la pensée,</p>
<p>dans le fracas de l'artillerie des cœurs,</p>
<p>se lève hors des temps</p>
<p>une révolution autre,</p>
<p>la troisième révolution,</p>
<p>de l'esprit.</p>
<h2 class="spip">Sur quoi ?</h2>
<p>Dans ce thème,</p>
<p>personnel, à la fois personnel</p>
<p>domestique, et petit,</p>
<p>chansonné par mille rechanté pas une fois</p>
<p>et mille voix, et pas cinq,</p>
<p>j'ai tourné, écureuil poétique, j'ai tourné, écureuil poétique,</p>
<p>et veux tourner encore une fois. et je veux tourner encore.</p>
<h2 class="spip">Le nuage</h2>
<p>Mais moi parmi vous je suis son précurseur ;</p>
<p>je suis là où est la douleur, partout ;</p>
<p>sur chaque goutte du flot de larmes</p>
<p>je me suis crucifié sur la croix.</p>
<p>Dans la Flûte des vertèbres :</p>
<p>Je porterai mon amour,</p>
<p>comme l'apôtre des temps anciens,</p>
<p>par des milliers et des milliers de chemins.</p>
<p>…<br class='autobr' />
La fête et ses couleurs, pour le jour d'aujourd'hui.</p>
<p>Que la magie</p>
<p>naisse, pareille à la mise en croix.</p>
<p>Voyez,</p>
<p>je suis rivé au papier</p>
<p>par les clous des mots.</p>
<h2 class="spip">A pleine voix]</h2>
<p>Écoutez !</p>
<p>Puisqu'on allume les étoiles,</p>
<p>c'est qu'elles sont à</p>
<p>quelqu'un nécessaires ?</p>
<p>C'est que quelqu'un désire</p>
<p>qu'elles soient ?</p>
<p>C'est que quelqu'un dit perles</p>
<p>ces crachats ?</p>
<p>Et, forçant la bourrasque à midi des poussières,</p>
<p>il fonce jusqu'à Dieu,</p>
<p>craint d'arriver trop tard, pleure,</p>
<p>baise sa main noueuse, implore</p>
<p>il lui faut une étoile !</p>
<p>jure qu'il ne peut supporter</p>
<p>son martyre sans étoiles.</p>
<p>Ensuite,</p>
<p>il promène son angoisse,</p>
<p>il fait semblant d'être calme.</p>
<p>Il dit à quelqu'un :</p>
<p> » Maintenant, tu vas mieux,</p>
<p>n'est-ce pas ? T'as plus peur ? Dis ? »</p>
<p>Écoutez !</p>
<p>Puisqu'on allume les étoiles,</p>
<p>c'est qu'elles sont à quelqu'un nécessaires ?</p>
<p>c'est qu'il est indispensable,</p>
<p>que tous les soirs</p>
<p>au-dessus des toits</p>
<p>se mette à luire seule au moins</p>
<p>une étoile ?</p>
<h2 class="spip">Il fait bon</h2>
<p>J'aime</p>
<p>cette terre</p>
<p>on peut</p>
<p>oublier</p>
<p>où et quand</p>
<p>on prit du ventre</p>
<p>et un triple menton</p>
<p>Mais</p>
<p>la terre</p>
<p>avec laquelle on a su</p>
<p>ce que c'est que la faim</p>
<p>on ne peut</p>
<p>jamais</p>
<p>l'oublier.</p>
<h2 class="spip">Océan Atlantique</h2>
<p>Tantôt, il se glace</p>
<p>dans l'éclat de laque de lune,</p>
<p>tantôt il gémit,</p>
<p>éclaboussé</p>
<p>de blessures d'écume.</p>
<p>Je regarde,</p>
<p>je regarde...</p>
<p>et toujours semblable,</p>
<p>cher</p>
<p>et proche m'est l'océan.</p>
<p>À jamais,</p>
<p>mon oreille gardera</p>
<p>ton fracas.</p>
<p>Te verser</p>
<p>dans mes yeux</p>
<p>sera toujours une joie.</p>
<p>Par la grandeur,</p>
<p>l'énergie,</p>
<p>le sang,</p>
<p>le souffle,</p>
<p>Tu es le frère aîné</p>
<p>de ma révolution.</p>
<h2 class="spip">La flûte des vertèbres</h2>
<p>Mais peut être</p>
<p>Ne reste-t-il</p>
<p>Au temps caméléon</p>
<p>Plus de couleurs ?</p>
<p>Encore un sursaut</p>
<p>Et il retombera,</p>
<p>Sans souffle et rigide.</p>
<p>Peut – être,</p>
<p>Enivrée de fumées et de combats,</p>
<p>La terre ne relèvera-t-elle jamais la tête ?</p>
<p>Peut être,</p>
<p>Un jour ou l'autre,</p>
<p>Le marais des pensées se fera cristal</p>
<p>Un jour ou l'autre,</p>
<p>La terre verra le pourpre qui jaillit des corps,</p>
<p>Au-dessus des cheveux cabrés d'épouvante</p>
<p>Elle tordra ses bras, gémissante</p>
<p>Peut être…</p>
<p>Écoutez !</p>
<p>Puisqu'on allume les étoiles,</p>
<p>c'est qu'elles sont à<br class='autobr' />
quelqu'un nécessaires ?<br class='autobr' />
C'est que quelqu'un désire<br class='autobr' />
qu'elles soient ?<br class='autobr' />
C'est que quelqu'un dit perles<br class='autobr' />
ces crachats ?<br class='autobr' />
Et, forçant la bourrasque à midi des poussières,<br class='autobr' />
il fonce jusqu'à Dieu,<br class='autobr' />
craint d'arriver trop tard, pleure,<br class='autobr' />
baise sa main noueuse, implore<br class='autobr' />
il lui faut une étoile !<br class='autobr' />
jure qu'il ne peut supporter<br class='autobr' />
son martyre sans étoiles.</p>
<p>Ensuite,<br class='autobr' />
il promène son angoisse,<br class='autobr' />
il fait semblant d'être calme.<br class='autobr' />
Il dit à quelqu'un :<br class='autobr' /> » Maintenant, tu vas mieux,<br class='autobr' />
n'est-ce pas ? T'as plus peur ? Dis ? « </p>
<p>Écoutez !<br class='autobr' />
Puisqu'on allume les étoiles,<br class='autobr' />
c'est qu'elles sont à quelqu'un nécessaires ?<br class='autobr' />
c'est qu'il est indispensable,<br class='autobr' />
que tous les soirs<br class='autobr' />
au-dessus des toits<br class='autobr' />
se mette à luire seule au moins</p>
<p>une étoile ?</p>
<p>À vous toutes</p>
<p>que l'on aima et que l'on aime</p>
<p>icône à l'abri dans la grotte de l'âme</p>
<p>comme une coupe de vin</p>
<p>à la table d'un festin</p>
<p>je lève mon crâne rempli de poèmes</p>
<p>Souvent je me dis et si je mettais</p>
<p>le point d'une balle à ma propre fin</p>
<p>Aujourd'hui à tout hasard je donne</p>
<p>mon concert d'adieu</p>
<p>Mémoire !</p>
<p>Rassemble dans la salle du cerveau</p>
<p>les rangs innombrables des biens-aimées</p>
<p>verse le rire d'yeux en yeux</p>
<p>que de noces passées la nuit se pare</p>
<p>de corps et corps versez la joie</p>
<p>que nul ne puisse oublier cette nuit</p>
<p>Aujourd'hui je jouerai de la flûte sur</p>
<p>ma propre colonne vertébrale</p>
<h2 class="spip">Cela</h2>
<p>Est-ce vous</p>
<p>Qui comprendrez pourquoi,</p>
<p>Serein,</p>
<p>Sous une tempête de sarcasmes,</p>
<p>Au dîner des années futures</p>
<p>J'apporte mon âme sur un plateau ?</p>
<p>Larme inutile coulant</p>
<p>De la joue mal rasée des places,</p>
<p>Je suis peut-être</p>
<p>Le dernier poète.</p>
<p>Vous avez vu</p>
<p>Comme se balance</p>
<p>Entre les allées de briques</p>
<p>Le visage strié de l'ennui pendu,</p>
<p>Tandis que sur le cou écumeux</p>
<p>Des rivières bondissantes,</p>
<p>Les ponts tordent leurs bras de pierre.</p>
<p>Le ciel pleure</p>
<p>Avec bruit,</p>
<p>Sans retenue,</p>
<p>Et le petit nuage</p>
<p>À au coin de la bouche,</p>
<p>Une grimace fripée,</p>
<p>Comme une femme dans l'attente d'un enfant</p>
<p>À qui dieu aurait jeté un idiot bancroche.</p>
<p>De ses doigts enflés couverts de poils roux, le soleil vous a épuisé de caresses, importun comme un bourdon.</p>
<p>Vos âmes sont asservies de baisers.</p>
<p>Moi, intrépide,</p>
<p>je porte aux siècles ma haine des rayons du jour ;</p>
<p>l'âme tendue comme un nerf de cuivre,</p>
<p>je suis l'empereur des lampes.</p>
<p>Venez à moi, vous tous qui avez déchiré le silence,</p>
<p>Qui hurlez,</p>
<p>Le cou serré dans les nœuds coulants de midi.</p>
<p>Mes paroles,</p>
<p>Simples comme un mugissement,</p>
<p>Vous révèleront</p>
<p>Nos âmes nouvelles,</p>
<p>Bourdonnantes</p>
<p>Comme l'arc électrique.</p>
<p>De mes doigts je n'ai qu'à toucher vos têtes,</p>
<p>Et il vous poussera</p>
<p>Des lèvres</p>
<p>Faites pour d'énormes baisers</p>
<p>Et une langue</p>
<p>Que tous les peuples comprendront.</p>
<p>Mais moi, avec mon âme boitillante,</p>
<p>Je m'en irai vers mon trône</p>
<p>Sous les voûtes usées, trouées d'étoiles.</p>
<p>Je m'allongerai,</p>
<p>Lumineux,</p>
<p>Revêtu de paresse,</p>
<p>Sur une couche moelleuse de vrai fumier,</p>
<p>Et doucement,</p>
<p>Baisant les genoux des traverses,</p>
<p>La roue d'une locomotive étreindra ton cou.</p>
<p>Si je croyais à l'outre-tombe…</p>
<p>Une promenade est facile.</p>
<p>Il suffit d'allonger le bras, –</p>
<p>la balle aussitôt</p>
<p>dans l'autre vie</p>
<p>tracera un chemin retentissant.</p>
<p>Que puis-je faire</p>
<p> si moi</p>
<p> de toutes mes forces</p>
<p> de tout mon cœur</p>
<p>en cette vie</p>
<p> en cet</p>
<p> univers</p>
<p> ai cru</p>
<p> crois.</p></div>
Au carrefour de l'amour, la poésie, la science et la révolution, de René Crevel
http://www.matierevolution.org/spip.php?article7625
http://www.matierevolution.org/spip.php?article76252022-10-07T22:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisArt
<p>Au carrefour de l'amour, la poésie, la science et la révolution, de René Crevel <br class='autobr' />
Une seule goutte de peur et c'est tout un océan de férocité. Nous savons à quel crime ne craignent point de recourir les bénéficiaires de l'iniquité sociale. Ils ne songent qu'à réprimer, opprimer, comprimer, figer par la menace, glacer par l'épouvante, paralyser par les sévices, aveugler sous les coups d'un obscurantisme plus ou moins officiel ce qui, déjà, s'agite, brûle, court, comprend. La religion, durant (…)</p>
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<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Au carrefour de l'amour, la poésie, la science et la révolution, de René Crevel</h2>
<p>Une seule goutte de peur et c'est tout un océan de férocité. Nous savons à quel crime ne craignent point de recourir les bénéficiaires de l'iniquité sociale. Ils ne songent qu'à réprimer, opprimer, comprimer, figer par la menace, glacer par l'épouvante, paralyser par les sévices, aveugler sous les coups d'un obscurantisme plus ou moins officiel ce qui, déjà, s'agite, brûle, court, comprend. La religion, durant des siècles et des siècles, a été déléguée à ce joli travail. Par des simulacres et tout un appareil sacramental, elle forçait l'homme à des replis autopunitifs. « Inclinez la machine », conseillait Pascal dans l'une de ses recettes de cuisine janséniste. L'agenouillement, les pratiques expiatoires, même hors des lieux et du temps de l'Inquisition, toujours, perpétuent la mémoire des meurtres rituels et organisent l'effroi pour dominer. La mort se trouve exaltée aux dépens de la vie. Pour le masochisme chrétien il n'y a jamais eu de progrès qui ne fût un péché. À tout seigneur tout honneur. Dès l'aube de la Révolution française, le pape condamna la Déclaration des droits de l'homme. Aujourd'hui, dans un monde en trop lente voie de laïcisation, les grands prêtres du capital, comme jadis les Pères des plus sanguinaires Églises, exaltent des abstractions meurtrières et célèbrent leur culte. Pour que leurs victimes demeurent asservies, d'un moyen de libération concrète, ces messieurs feront une fin en soi. Ainsi exaltent-ils le courage pour le courage, comme si le courage de l'homme pouvait avoir d'autre but que l'amélioration matérielle et morale de son sort, comme si les mouvements qui expriment ce courage devaient être contre le corps, contre l'esprit, comme si la vision des choses devait être séparée de l'œil qui les perçoit et les notions désintégrées du cerveau qui les pense.</p>
<p>Rien que du macabre dans les uniformes dont les dictateurs affublent les mercenaires plus ou moins conscients des puissances d'argent : chemises noires en Italie, chemises couleur de scories intestinales en Allemagne, tête de mort au brassard des francistes. Voilà trois coquets aspects de la réaction.</p>
<p>Ce n'est pas un simple symbole des efforts que l'infime minorité des exploiteurs exige de l'immense majorité des exploités. Les agents de cette basse police dont les ordonnances constituent la morale réactionnaire ne reculent jamais devant le meurtre. De toute leur férocité, la hargne et l'avarice osent se réclamer du passé pour en faire échec, obstacle au devenir.</p>
<p>Derrière le monceau de conflits que ne cesse d'accumuler le désordre économique, sur les décombres d'une société à son déclin, quand même, plus loin que l'horizon et l'habitude, éclate un soleil de soufre et d'ardeur. Le suaire des temps révolus ne saurait ensevelir l'astre révolutionnaire, pas plus que la nuit empêcher le jour de poindre ni le froid minéral arrêter le feu qui jaillit d'entre deux cailloux frottés l'un contre l'autre.</p>
<p>Ainsi, tout le sang qui se répand, qui se fige pour paver l'apocalypse impérialiste, doit se résorber en son contraire. Après tant de pourriture, d'assassinats, la décomposition, toujours, se recompose, le confus se clarifie. Ainsi naîtra, vivra, prisme à la fois unique et innombrable, la société sans classes, sans Églises, sans frontières, dont l'aube, à notre Orient sur un sixième du globe, a déjà recouvert de sa jeunesse la marqueterie disloquée, décolorée, des impuissances, des vieilleries, de l'insensibilité.</p>
<p>Sur les cinq autres sixièmes, l'action intellectuelle se définit comme une réaction à la réaction et contre la réaction. L'homme, pour s'affirmer, nie ce qui le nie, lui et sa pensée. En ce sens, rien de plus positif que les contestations, les désaveux, les reniements de Dada, mouvement international au lendemain de la guerre. C'est alors que, venu de Zurich à Paris, Tristan Tzara affirmait : « Il n'y a que deux genres, le poème et le pamphlet. » Depuis quinze ans, la production artistique et littéraire s'est chargée d'illustrer et de démontrer plus d'un théorème à partir de cet axiome. L'auteur de M. Aa, l'antiphilosophe avait très opportunément quitté la Suisse neutre pour la France triomphante. « Mais l'absence de système est encore un système », notait M. Aa, l'antiphilosophe lui-même. Aussi, quelques années plus tard, les recherches, l'expérimentation, les découvertes surréalistes firent-elles suite au refus de Dada.</p>
<p>Après le « non » qui avait visé, atteint, réduit en poudre les prétentions et les connivences des petits et grands maîtres de la fioriture, voilà que, d'un sol naguère encore habillé des plus lourdes pierres, soudain s'élançaient d'implacables transparences dont les fleurs n'allaient se refuser à personne. Au carrefour de la poésie et de la révolution, Paul Éluard eut le mérite d'être le premier à citer la phrase de Lautréamont, depuis si souvent reprise : « La poésie doit être faite par tous, non par un. » Marx avait constaté : « Le capitalisme ne se suicide pas, on le suicide. »</p>
<p>Et certes, jamais, de gaieté de cœur, le fouillis caduc, les grimaces traditionnelles n'accepteront de disparaître sous une bouche à lèvres d'arc-en-ciel. Que l'ombre, aujourd'hui, ici, festonne une lumière encore lointaine et déjà proche dans le temps et l'espace, il ne s'ensuit pas, bien au contraire, qu'il faille lâchement se résigner à perpétuer la sinistre gloire des laves refroidies. Pour l'esprit, la vie c'est, d'abord et toujours, cette colère qui, de son phosphore, ressuscite, unique espoir de l'homme, ce fleuve jamais le même où Héraclite, en pleine harmonie grecque, découvrit que nul ne pouvait se vanter de s'y être baigné deux fois de suite.</p>
<p>À l'immortelle jeunesse des eaux, les rives répondent par ces torrents d'invisibles mais non moins réelles énergies dont la science moderne s'emploie à percer les mystères physico-chimiques pour en connaître, dominer, utiliser les élans tout comme la psychologie contemporaine décèle, explore, conquiert les montagnes de mouvants désirs, cueille les geysers inavoués, les coraux de l'inconscient que, dans son hypocrite immobilité, la surface ne laissait guère prévoir au sein des profondeurs.</p>
<p>Rimbaud, le premier, sut, en se faisant voyant, trouver le salon au fond du lac. Ce salon n'a pas voulu se limiter à ses seuls murs, à son propre apparat. Il s'est élargi, creusé, multiplié jusqu'à devenir une ville où le secret cesse d'être un masque, pour offrir les traits de la révélation. Capitale de la douleur. Paul Éluard a ouvert toutes grandes les portes de la plus intime cité à même l'amour, la poésie.</p>
<p>Ainsi, à la trop classique fable de Psyché qui perdit l'amour pour l'avoir voulu connaître, s'oppose la réalité de la créature aimée. Un visage, « visage perceur de murailles », se révèle et triomphe « au défaut du silence. À moudre le chemin au carrefour des regards », le poète découvre une femme toujours nouvelle. « Elle est future. » Rencontre du présent et du lointain. Rencontre de l'espace et du temps. C'est bien là, c'est bien alors que, selon la rigueur inspirée d'André Breton, « la beauté sera convulsive ou ne sera pas ».</p>
<p>Espace-temps, temps-espace, quatre points cardinaux ne sauraient les retenir, les clouer, les écarteler au sol, non plus que douze chiffres obstinément romains au cadran d'une horloge.</p>
<p>La veille cesse de bafouer le sommeil. Conscient et inconscient ne se regardent plus comme chiens de faïence avec des yeux d'antinomie. Nul maître chanteur n'ose menacer l'explorateur des deux rives ni le mettre en demeure de choisir entre optimisme et pessimisme. Si les plus noirs rochers soudain fleurissent de clarté, ce n'est certes point pour que leur trouée se laisse obstruer par des cortèges d'œdèmes bénisseurs ou des catafalques drapés à larges plis de renoncement. Les grands airs nietzschéens sont à jamais passés de mode. L'amour a fini de se prétendre par-delà le bien et le mal, mais, très simplement, l'amour fait de tout mal un bien et du moins un plus. Prisonnières de leur jupe d'ataxie, les vieilles morales crèvent sur place.</p>
<p>Pour l'esprit, comme le proclamait André Breton, dès le Premier Manifeste du surréalisme, la « possibilité d'errer est encore la contingence du bien ».</p>
<p>L'inspiré, dont Éluard nous offre le portrait, est<br class='autobr' />
Un homme qui s'est trompé d'étage de porte de clef<br class='autobr' />
Pour mieux connaître pour mieux aimer.</p>
<p>Poésie : moyen de connaissance. La vérité mène un troupeau de buissons ardents. Les états d'âme n'ont rien à voir avec des paysages figés. Au lieu d'épaves, la marée affective apporte les fruits vivaces du désir. L'intuition rayonne. La science n'est point dupe des apparences mécaniques. Le monde moderne ne se résume pas dans son acier : « Espace-mollusque », déclare Einstein.</p>
<p>Là où se fanaient un décor transcendantal, un esthétisme a priori, là où des cadres absolus prétendaient s'imposer et limiter les battements du cœur et les oscillations des forces, un rythme ondule de surprise en surprise :</p>
<p>Où commence le paysage<br class='autobr' />
À quelle heure<br class='autobr' />
Où donc se termine la femme<br class='autobr' />
Le soir se pose sur la ville<br class='autobr' />
Le soir rejoint le promeneur dans son lit<br class='autobr' />
Le promeneur nu<br class='autobr' />
Moins gourmand d'un sein vierge<br class='autobr' />
Que de l'étoile informe qui nourrit la nuit</p>
<p>À la fois quotidiennes et éternelles, telles apparaissent les rencontres qui jalonnent la courbe dialectique dont l'élan charnel ne se laisse ni arrêter ni entamer par les bistouris de l'analyse.</p>
<p>Socialisme scientifique. Le socialisme par et pour la science. La science par et pour le socialisme.</p>
<p>Le calcul des probabilités sentimentales, l'algèbre des nuances, le hasard objectif ignorent les propriétés abusivement individuelles, dédaignent les injonctions et les pièges à loup qui ont, pour amorce, le très célèbre cheveu coupé en quatre ou sa rusée femelle la poire coupée en deux. Hegel se refusait à voir dans l'esprit un « sac à facultés ». En titre au second de ses livres, Éluard affirma : « Les nécessités de la vie et les conséquences des rêves. »</p>
<p>Dix mots très simples, les dix doigts de l'évidence poétique révélaient, de la part du sourcier aux mains de lumière, la volonté de tordre le cou au veto bicéphale dont, tour à tour, l'une et l'autre gueules se hérissaient d'aboiements et, tous crocs dehors, défendaient à l'homme soit de sortir de lui-même, soit d'y rentrer.</p>
<p>Le surréalisme a brisé les cloisons étanches.</p>
<p>André Breton a montré quelle réciprocité existe entre les vases communicants. Et certes, de la surface des choses au secret de la créature, jamais ne cesse de se tresser un pont de reflets, à la fois mouvement et chemin du mouvement, route qui s'anime, s'ouvre aux plus légitimes tentations de voir et de savoir. Les brouillards sanglants du racisme, les sauterelles en pluie de la superstition s'obstinent contre cette liane, cherchent à lui cacher, sinon les deux, au moins l'un des bords qu'elle se propose de joindre. Jamais la pensée, son expression dans l'art et dans la science ne furent en butte à de tels coups. Que d'effondrements, de livres brûlés, d'os rompus, de squelettes dispersés ! Du scepticisme aux boues agnostiques, ce qu'il y a de plus bas a eu de quoi se vautrer.</p>
<p>Après avoir bien grignoté, castré, ravagé, assassiné, le Phénix à cri de craie sur tableau noir, à dents de rat de bibliothèque, ailes en papier buvard, yeux en trous de mitrailleuse, s'acharne à vouloir renaître des préjugés qui lui servent de cendres. Son vieil aveuglement serti de lambris classiques se déclare miroir du monde. Des petites paralysies particulières lui tiennent lieu de pantoufles. Il est assis dans un fauteuil à housse d'inquiétude trop justificatrice pour être honnête. Il a répandu un parfum de modernisme sur sa puanteur de cadavre empoisonné, empoisonneur. Il promet le socialisme, mais asperge le monde de venin nationaliste. Il fait le philosophe. Il annonce une phénoménologie : Phénoménologie de l'angoisse, feint-il de préciser, et, dans l'espoir de jeter les intelligences au plus noir du masochisme, il leur offre le néant, le néant devenu noumène, divinisé.</p>
<p>Le pont des reflets est le contraire même de cette lourde escroquerie qui, de l'expérience, prétend remonter à la métaphysique. Aussi les plus actuels des philosophes scientifiques se sont-ils élevés contre une telle malhonnêteté. Parmi eux, tout particulièrement, Rudolf Carnap, de l'école de Vienne, a étudié la Science et la Métaphysique devant l'analyse logique du langage. Il n'attendit point l'avènement de Hitler pour régler leur compte au futur nazi Martin Heidegger et à son « néant qui néante. » (du verbe néanter, en allemand : nichten).</p>
<p>Du primat de la matière formulé par les plus grands esprits du XIXe siècle se déduit la nécessité pour l'homme de confronter et de reconfronter sans cesse ses idées à son univers. Selon Marx et Engels, les notions étaient les reflets des choses en nous. Cette définition n'a rien perdu de sa valeur, de son actualité et c'est avec on ne peut plus d'à-propos que, naguère, Jean Perrin énonçait cette vérité qui ne vaut pas seulement pour la science particulière dont il est un des maîtres incontestés : « Tout concept, écrivait-il, finit par perdre son utilité, sa signification même, quand il s'écarte de plus en plus des conditions expérimentales où il a été formulé. »</p>
<p>Un individu vaut ce que vaut son expérience, j'entends une expérience dont les plus lointains échos développent, approfondissent les bruits immédiats, à la fois leur prétexte et leur preuve. Qu'il n'y ait plus accord, réciprocité entre ces échos et ces bruits, dans le déchirement de son intelligence, dans les dilemmes qui lui interdisent d'agir, l'homme devra reconnaître les termes de ses plus intimes contradictions. Et ces contradictions, il importe qu'il s'en dégage, non certes pour aller s'oublier dans les bosquets des romances trop parfumées, s'égarer dans les glaces de l'abstraction ou bien encore abdiquer, s'abdiquer lui-même, se renier en faveur de l'objet, obstacle qui doit devenir une chance nouvelle, servir de tremplin pour un bond en avant.</p>
<p>Si les grands dialecticiens du matérialisme ont su ouvrir à même la vie le cul-de-sac analytique dont l'utopie avait barbouillé les murs d'un trompe-l'œil réformiste, il semble que, du point de vue de l'expression psychologique, leur leçon n'ait pas toujours été entendue. Reconnaître la loi du devenir, c'est condamner et le photographique et le décoratif, c'est chercher, sinon trouver, une synthèse à ne point confondre avec l'hésitation, avec l'aller et retour entre certaine démagogie (injurieuse pour ceux dont elle sous-estime les possibilités culturelles) et une tendance à considérer l'œuvre d'art comme une chose en soi, alors qu'il faut de toute chose en soi faire une chose pour les autres. Historiquement, Proust fut le dernier grand cap de la littérature analytique. D'où la préface de Lounatcharsky à la traduction russe de ses livres. Mais après ce promontoire que fleurissent les fossiles du snobisme, les paillettes de mémoire, les micas de l'agacerie et parfois même un aveu à la paradoxale et réconfortante odeur de semence humaine parmi tant de duvets artificiellement blondis et impondérables, bichonnés, frisés, arrosés par la pluie des vaporisateurs, après ce promontoire, dis-je, combien de soi-disant falaises invisibles à l'œil nu prétendirent nous imposer leurs dentelles microscopiques, leur byzantinisme. Tant de menues complications se faisaient vite transparentes aux manques, aux carences qu'elles voulaient voiler. Nous savons, par ailleurs, quels effrois claquaient des dents sous les chansons des départs. L'encre salissait de sa moiteur le rêve mallarméen :</p>
<p>Fuir ! là-bas fuir !</p>
<p>Avec ou sans épigraphe, l'on a beaucoup voyagé depuis la guerre. Des tonnes de livres n'excusent point ces déplacements. L'appel de l'ailleurs, la sanctification du pittoresque aidèrent un trop grand nombre à déserter les lieux où des responsabilités allaient s'imposer. Ainsi, en des temps plus sédentaires, le genre historique offrait une ressource à ne point dédaigner pour qui ne se sentait guère à la hauteur de son époque.</p>
<p>Le simple n'est jamais que le simplifié.</p>
<p>Et pourtant, le poète de la Vie immédiate a cueilli la fleur quotidienne et rare, générale et particulière.</p>
<p>Le livre que Paul Éluard nous offre aujourd'hui s'appelle la Rose publique.</p>
<p>La rose est le symbole du sexe féminin. La femme se trouve donc rendue à la liberté, au regard, à la ferveur de l'homme, de tous les hommes, par le poète dont la critique très justement s'accorde à reconnaître que, depuis Baudelaire, il a écrit les plus beaux vers d'amour de la langue française.</p>
<p>Mais, pour Baudelaire, la rencontre la plus magnifique ne pouvait être qu'une défense faite marbre :</p>
<p>Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,<br class='autobr' />
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,<br class='autobr' />
Est fait pour inspirer au poète un amour<br class='autobr' />
Éternel et muet ainsi que la matière.</p>
<p>Si nulle porte ne s'ouvre dans les vieux remparts, les têtes n'ont qu'à venir s'y fracasser, les désirs s'y briser. Une infâme odeur de sacristie et de prison pour dettes enveloppe le dix-neuvième siècle. La grandeur de ses poètes fut de ne savoir ni ne vouloir s'en accommoder. La grandeur des poètes du vingtième siècle sera de faire en sorte que se dissipent tous les relents de la décomposition. Et c'est pourquoi le surréalisme a lié son sort à celui de la révolution prolétarienne qui, libérant l'homme, libérera l'esprit.</p>
<p>Au confluent de la clarté et de la pudeur, sans ordre d'humiliation ni de forfanterie, Éluard cueille une nageuse digne du fleuve d'Héraclite, « rires peur de la peur. »</p>
<p>« Son avidité n'a d'égale que moi », constate-t-il. Le poète et celle qu'il aime se sourient, se reflètent l'un l'autre, vivent l'un de l'autre, l'un en face de l'autre « comme deux gouttes d'eau ». Au lieu d'un égoïsme en broussaille, voici de hautes forêts charnelles. Nous sommes à l'antipode du ruisseau dont Narcisse voulut arrêter le cours, immuable tombeau digne de lui, car ne savoir imaginer c'est se perdre en soi-même. Le rêveur, au contraire, en d'autres se trouve. Les écluses arithmétiques n'arrêtent point le torrent de ses métamorphoses. Hermaphrodite n'est plus l'addition de deux sexes divisés, de désirs soustraits d'eux-mêmes. Hermaphrodite redevient le couple, Hermès et Aphrodite, tels que les unit à jamais la statuaire grecque de l'amour. Aphrodite a la force d'Hermès, Hermès, sur ses muscles, son agilité, porte une peau tissée des baisers d'Aphrodite. L'homme dit à la femme :</p>
<p>Donneuse monde en mouvement<br class='autobr' />
Cernée de plaisirs comme un feu<br class='autobr' />
Dans l'ombre tu te diriges mieux qu'une ombre<br class='autobr' />
Tête accordée<br class='autobr' />
Mon cœur bat dans tout ton corps.</p>
<p>Rose publique, rose au sang frais, rose Carmagnole à qui nul n'osera faire l'injure de la traiter de reine des fleurs, aube des plus beaux fruits sur l'arbre de la subversion, rose des faubourgs, rose soeur de Mondal, car :</p>
<p>Mondal est parisien<br class='autobr' />
Il est de la vieille race des bâtards.</p>
<p>Rose publique :</p>
<p>... promesses de soleil frais<br class='autobr' />
Au pied des derniers remparts<br class='autobr' />
Qui vont se mêler au jour<br class='autobr' />
Inexplicablement<br class='autobr' />
Puisque Mondal fils de tout et de peu<br class='autobr' />
Est seul n'a rien et ne veut rien</p>
<p>Mais l'inexplicable de maintenant, tout à l'heure, s'expliquera. Le poète regarde le frère désespéré de la rose publique « pour qui le sommeil ni l'été ne sont plus d'aucun secours ». Il comprend sa lassitude sans cesse accrue par le capitalisme, oui, très exactement le capitalisme contemporain acharné à réduire les exploités des villes et des campagnes. Ce diagnostic d'une misère morale, elle-même effet de la misère matérielle présente et peut-être pour quelque temps encore, jusqu'au sursaut libérateur, cause d'une misère matérielle toujours plus grande, cette clairvoyance ne sont pas à confondre avec la compassion passive, le pessimisme délibéré, l'assentiment aux tentations d'abdiquer ou de se suicider. Bien au contraire. « Il ne pense pas à mourir », ce Mondal rencontré à tous les coins de rues, personnage réel qu'un œil sincère ne peut réduire à l'état de marionnette symbolique. Demain, il n'acceptera plus de ruminer en rond sa détresse. Là où était le centre du cercle vicieux, sa prison, doivent se rencontrer les rayons dont l'intersection déterminera le point où, selon André Breton (Second Manifeste du surréalisme), « la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement ».</p>
<p>Rose publique, rose de l'esprit qui souffle, rose des vents, rose qui préfère sa nudité aux perles vaines des secrets, aux cuirasses du déterminisme implacable, rose animée, animatrice, si le mouvement transforme les choses, les choses elles aussi transforment le mouvement. À l'aplatissement du globe terrestre correspond la perturbation des trajectoires astrales. La science dont le professeur Lalande déclare qu'elle « ne vise pas seulement à l'assimilation des choses entre elles mais, avant tout, à l'assimilation des esprits entre eux », la science moderne a corrigé les vues de l'astronomie newtonienne qui, selon Gaston Bachelard (le Nouvel Esprit Scientifique), donna sa rigueur à la doctrine des catégories kantiennes et son absolu aux formes a priori de l'espace et du temps.</p>
<p>La rose d'Éluard est aussi différente de la rose de Condillac que le matérialisme dialectique du vingtième siècle l'est du matérialisme mécanique du dix-huitième.</p>
<p>Dans sa hâte à retrouver l'intimité avec tout ce dont le siècle de Louis XIV avait frustré ses pères, le philosophe sensualiste consentait à être odeur de rose, à n'être qu'odeur de rose. Il oubliait que la rose devenait odeur de Condillac du moment que Condillac se faisait odeur de rose.</p>
<p>La rose publique est odeur d'un monde où :</p>
<p>C'en est fini de voler au secours infâme des images d'hier...</p>
<p>Les Animaux et leurs hommes, ainsi s'appelait le premier livre d'Éluard, car l'homme appartient autant aux animaux que les animaux à l'homme. Rien de plus légitime, de plus salubre que de le signifier à un anthropocentrisme primaire.</p>
<p>Comment, pourquoi opposer encore science et poésie, dès l'instant que poètes et savants aussi bien par les éclairs d'une pensée non dirigée que par les déductions expérimentales et logiques d'une pensée dirigée, illustrent, affirment, prouvent la loi d'universelle réciprocité, son action sur la vie de l'âme et du corps et la nécessité de son triomphe.</p>
<p>Les bêtes, les pierres suivaient Orphée ou, plutôt, Orphée croyait que les bêtes et les pierres le suivaient. Aux Enfers, la première fois qu'il se retourna pour regarder en face le soleil de son amour, couleur d'Eurydice, il vit qu'il était seul.</p>
<p>Au vieux mythe d'Orphée qui veut toujours aller le premier, loin devant les autres, loin des autres, victorieusement répond la très moderne réalité du poète, car, nous dit Éluard, « le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré ».</p></div>
Quelques écrits du surréaliste René Crevel
http://www.matierevolution.org/spip.php?article7626
http://www.matierevolution.org/spip.php?article76262022-09-25T22:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisArt
<p>DE LA GUERRE PRÉVENTIVE AUX AVEUGLES POUR RIRE <br class='autobr' />
En scène pour la répétition générale. <br class='autobr' />
Alerte au gaz. <br class='autobr' />
Le professeur Langevin, le docteur Rivet et, avec eux, les hommes de science les mieux autorisés ont démontré, preuves à l'appui, l'inefficacité des moyens individuels et des mesures générales de protection proposés au peuple de Paris, contre le bombardement aérien, par les officiels et les officieux de la République bourgeoise. <br class='autobr' />
En réponse, tel grand prêtre de la flicaille a traité de (…)</p>
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</div> <p>DE LA GUERRE PRÉVENTIVE AUX AVEUGLES POUR RIRE</p>
<p>En scène pour la répétition générale.</p>
<p>Alerte au gaz.</p>
<p>Le professeur Langevin, le docteur Rivet et, avec eux, les hommes de science les mieux autorisés ont démontré, preuves à l'appui, l'inefficacité des moyens individuels et des mesures générales de protection proposés au peuple de Paris, contre le bombardement aérien, par les officiels et les officieux de la République bourgeoise.</p>
<p>En réponse, tel grand prêtre de la flicaille a traité de faux intellectuels ceux à qui ni la police ni l'armée ne sauraient pardonner de s'opposer aux tentatives de militariser les civils.</p>
<p>L'année dernière le colonel de la Rocque présidait l'Union de défense passive de France, avec gaz, asphyxie et coquets bénéfices à tous les étages. Pour assister ce cher Casimir, M. Schneider avait bien voulu distraire un peu d'un temps précieux, précieusement consacré à la vente de l'artillerie lourde et aux séances de l'Académie des sciences morales, politiques et canonnières. De gros industriels, marchands d'ustensiles à donner l'illusion de la sécurité, tout le contraire des petits sauteurs ou des faux intellectuels, complétaient l'assemblée.</p>
<p>Et dire que, malgré le respect dû à ces messieurs, un chimiste muni du meilleur des masques eut encore le mauvais esprit de mourir, après un court passage dans la chambre à expériences.</p>
<p>La fumée d'une cigarette traverse telle substance dont l'imperméabilité a pourtant été louée en style publicitaire, parmi les réclames pour les maisons de massage, les pilules qui remontent jusqu'au ciel les poitrines un peu fatiguées, les sirops qui font descendre les rhumatismes en terre et les fakirs prêts à offrir le moyen de gagner à la loterie, en échange d'un timbre de cinquante centimes.</p>
<p>Dans nombre de magasins, l'on peut acheter des masques faits sur mesure, voire d'une certaine élégance, affirme un journal du soir. Mais, est-il forcé d'ajouter, ils sont d'un prix élevé. Que faire ?</p>
<p>Il faut dépenser au moins quatre-vingts francs, même si l'on ne tient pas à cette « certaine élégance » dont le souci décide les godelureaux et pimbêches à choisir un modèle à cent quarante francs qui, d'ailleurs, risque de ne pas mieux les protéger.</p>
<p>L'ouvrier et, à plus forte raison, le chômeur que son indemnité aide juste à ne point crever de faim, peuvent donc s'apprêter à perdre sinon la vie, du moins les poumons ou les yeux, car les aveugles ne seront pas toujours « des aveugles pour rire » qui réjouissaient les rombières déguisées, non plus en simples dames de la Croix-Rouge, mais en scaphandrières, lors de l'attaque aux alentours de Notre-Dame-des-Champs. Ici ouvrons une parenthèse pour noter que le conseiller municipal de ce quartier a tenu sa promesse. Oui, nous voilà bel et bien au seuil des luttes futures si chères à celui dont la naine personne condense les genres et les styles les plus divers de la provocation.</p>
<p>Il en est des exercices de défense passive comme des omelettes qui, chacun le sait, ne se font pas sans casser d'œufs. Il y a eu bon nombre de bonnes chutes dans l'obscurité. Si le médecin avait le droit de circuler en auto, mais au ralenti, phares éteints (tant pis pour la femme qui accouche, le blessé, le malade à opérer d'urgence), les particuliers devaient aller le chercher à pied.</p>
<p>Quand, au lieu de troubler le sommeil des Parisiens, les sirènes se contentent d'arrêter leur travail, MM. Guichard et Langeron en profitent pour soigner leur publicité. D'où photo de l'un et l'autre, avec, entre eux, promu au grade d'agent sauveteur, l'un de ces braves gens qui font métier de matraquer et d'assassiner les prolétaires.</p>
<p>Comme la gauloiserie ne perd jamais ses droits, afin de donner un petit air bon enfant et gentiment cochon aux jeux de la guerre, un abri a été installé rue de Provence, dans une maison hospitalière.</p>
<p>L'amour masqué, comme disait l'autre !</p>
<p>Il est question d'aménager des casernes où pourraient être entassés huit cent mille êtres humains. Or, la ville et sa banlieue comptent plusieurs millions d'habitants. D'autre part, tout le monde n'a pas une limousine à sa disposition, pour fuir et gagner les casernes. À supposer qu'il n'y ait pas d'embouteillage à la sortie de Paris, les avions ennemis auraient vite rejoint la caravane éperdue.</p>
<p>Alors ?</p>
<p>Alors, aujourd'hui plus que jamais, contre le fascisme et la guerre, le pouvoir au peuple.</p>
<p>UN CAS SOCIAL À SAINTE-ANNE</p>
<p>Depuis de longs mois déjà, elle se trouve recluse à Sainte-Anne, parmi les aliénés, cette jeune fille de vingt ans, dont tout le monde s'accorde à reconnaître l'intelligence et la raison. Mais voilà, c'est une enfant naturelle. Ses premières années ont été sans histoire, jusqu'au jour où sa mère a trouvé un mari. La femme a-t-elle alors soudain redouté une future rivale dans sa bâtarde ? Ou bien, par jalousie rétroactive, l'homme a-t-il refusé de garder au foyer celle dont il n'était pas le père ? Quoi qu'il en soit, la malheureuse a été enfermée chez les sœurs, sous prétexte qu'elle avait mauvais caractère.</p>
<p>Le fait est qu'elle n'a pas été d'humeur à supporter la séquestration parmi les vestales de l'ignorance crasse et de la crasse ignorantine. Elle faussa compagnie aux femmes-curés.</p>
<p>Domestique dans une famille bourgeoise, elle commet le crime de ne pas accepter sans y répondre les observations et les caprices de sa patronne. On la renvoie. Bientôt, à bout de ressource et faute de quelqu'un sur qui compter, elle décide de se tuer. Avec ses derniers sous, elle achète plusieurs tubes de somnifère, les avale d'un trait, tombe endormie, est transportée à l'hôpital où, après des heures et des heures, elle finit par se réveiller à cette vie dont elle ne voulait plus.</p>
<p>Elle se remet très vite. Saine de corps et d'esprit, fraîche et jeune, elle n'en a pas moins les meilleures raisons de détester l'existence. Elle n'a rien de bon à attendre. Aussi, son psychisme (comme disent les gens du métier) ne s'améliore-t-il guère. Le suicide lui semble la seule solution. Elle ne saurait mettre ailleurs son espérance.</p>
<p>Où, quand, comment, pourquoi, en régime capitaliste, cette malheureuse reprendrait-elle goût à la vie ?</p>
<p>Il s'agit de la caser, c'est-à-dire de l'enterrer vive soit dans un asile, soit dans une maison de correction. Elle a encore la chance de voir tomber sur l'asile le choix des bonnes âmes qui ont à décider de son sort. À sa majorité, elle sera libre. Libre d'aller se prostituer, se jeter à l'eau, s'empiffrer de cyanure de potassium, se saouler de vitriol. En attendant, que la compagnie des démentes l'aide à passer le temps.</p>
<p>Lors de la présentation des malades aux étudiants, le professeur Claude lui demande :</p>
<p>— Qu'avez-vous pris pour vous tuer ?</p>
<p>— Un peu de tout, répond-elle, avec un sourire où, malgré la macabre gourmandise, pétille l'espièglerie d'une très peu lointaine enfance.</p>
<p>Le professeur doit en convenir : elle n'est pas folle. Son cas est un cas social et non un cas médical. Que faire ?</p>
<p>Et d'abord, monsieur le professeur, messieurs les médecins, messieurs les juges, ces messieurs et dames de la famille, de toutes les familles, prière de ne pas empoisonner la victime particulière d'un ordre ou plutôt d'un désordre général.</p>
<p>De tous ses bagnes, l'État bourgeois nie la personne humaine, l'individu dont il se réclame. Ses asiles valent ses casernes, ses usines et autres geôles.</p>
<p>Une fille de vingt ans saine de corps et d'esprit à Sainte-Anne, comment ne pas évoquer la Bastille, les lettres de cachet ?</p>
<p>DISCOURS<br class='autobr' />
AUX OUVRIERS DE BOULOGNE[1]</p>
<p>Camarades,</p>
<p>Au nom de l'Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires, ce n'est pas seulement le salut des travailleurs intellectuels que je viens apporter aux travailleurs manuels. L'heure est trop grave pour que nous nous contentions d'échanger des petits sourires ou des grandes politesses. Le Premier Mai, journée prolétarienne, est le jour des plus belles promesses, pour nous dont le travail consiste à donner une expression de l'homme contemporain et à chercher, pour l'homme futur, de meilleures chances.</p>
<p>Or, nous savons par expérience, camarades ouvriers, que, de vos luttes, des batailles que vous livrerez, des batailles que vous gagnerez, dépend l'avenir de la pensée, l'avenir de la science, de la littérature, de l'art.</p>
<p>Aussi, estimons-nous qu'il n'est point pour nous de plus pressant devoir, de meilleure justification, de plus grand honneur que de venir nous ranger parmi vous, nous fondre dans vos masses, pour ces luttes et ces batailles.</p>
<p>Vous savez comment, face aux menaces de fascisme et de guerre, à vos côtés se sont dressés des savants tels que les professeurs Prenant, Rivet, Langevin, des écrivains tels que Romain Rolland, Henri Barbusse, André Gide, André Malraux, des peintres tels que Signac, des architectes, des médecins, des étudiants.</p>
<p>En effet, dans leur laboratoire, dans leurs bibliothèques, dans leurs ateliers, les plus clairvoyants de ceux qui ont pour métier de faire des expériences, de faire des livres ou des tableaux, ont compris que pour eux, pour leurs recherches, la partie allait se jouer dans la rue.</p>
<p>L'essor culturel en Union Soviétique, d'une part, et, d'autre part, les persécutions contre tous ceux qui, malgré les Hitler, les Gœring, les Mussolini, les Gil Robles, les Lerroux, n'ont pas accepté de renoncer au droit de penser, n'en était-ce point assez, camarades, pour prouver aux intellectuels que leur sort est lié au vôtre ?</p>
<p>Indissolublement lié.</p>
<p>Aujourd'hui 1er mai 1935, le gouvernement du grand Flandin a osé ce dont, l'année dernière, cette vieille ordure de Tournesuez n'aurait pas eu l'audace.</p>
<p>Toute manifestation ouvrière a été interdite. La peur rend féroce. L'unité d'action effraie ces messieurs de la bourgeoisie et les ministres qui leur servent de valets. Leurs petits cœurs de gros actionnaires et de présidents de conseils d'administration peuvent trembler sous leurs portefeuilles, puisque les organisations unitaires et confédérées participeront en commun à deux grands meetings centraux à Paris (à Huyghens et à Japy), à cinquante réunions en banlieue et à soixante-six meetings en province.</p>
<p>La garde mobile, la flicaille chiappiste peuvent se répandre par les places, les boulevards, les avenues, interdits aux cortèges des travailleurs. Le bloc des travailleurs ne manquera point de riposter, de mettre un terme aux méfaits, aux crimes dont le capitalisme, jamais, n'hésite à se rendre coupable pour prolonger un désordre dont il est le fauteur et le profiteur.</p>
<p>Un intellectuel qui a conscience de lui-même, du monde où il vit, aujourd'hui, doit forcément aller, coude à coude, avec les exploités qui ont pris la plus claire conscience de classe.</p>
<p>Ce sont toujours les mêmes, c'est toujours la même minorité d'exploiteurs, d'affameurs, qui jette le lait au ruisseau, le blé à la mer, brûle le café, brûle les livres et organise la terreur blanche, la peste brune, la répression tricolore sur les cinq sixièmes du globe.</p>
<p>Là où sévit encore la bourgeoisie, des milliers et des milliers d'hommes meurent de faim et se voient refuser par les pouvoirs constitués, les chances de s'instruire, le droit d'apprendre.</p>
<p>Notre solidarité, camarades, n'est pas un mot. Elle est un fait. Des persécutions collectives l'ont prouvé. L'union, l'unité dans la lutte ne cessera d'en témoigner.</p>
<p>Front uni, unité d'action contre le fascisme et la guerre, oui, mais aussi front uni, unité d'action pour l'avènement du socialisme mondial, pour l'édification d'une société sans classe, où le profit sera définitivement aboli, où s'effondreront à jamais les frontières entre les hommes, ces frontières qui s'opposent à la circulation, à l'échange des produits du travail humain et sont aussi des frontières contre les idées, contre le progrès.</p>
<p>Certes, l'État capitaliste se montre de plus en plus autoritaire. Mais là, camarades, est le signe même de sa faiblesse.</p>
<p>Rappelez-vous cette définition de l'État, que Lénine a donnée, dans L'État et la Révolution, admirable livre, écrit à la veille d'Octobre, au seuil même de la première révolution prolétarienne triomphante qui devait permettre la naissance, la construction d'un monde nouveau.</p>
<p>Selon Lénine, « l'État est le produit et la manifestation de l'antagonisme inconciliable des classes. L'État apparaît là où les contradictions ne peuvent être objectivement conciliées et dans la mesure où elles ne peuvent l'être. »</p>
<p>Parce que les contradictions ne peuvent être conciliées, l'État se fascise. Et quand l'État se fascise, c'est-à-dire quand il frustre l'ouvrier de ses libertés syndicales, de son droit de grève et de tous les droits qu'il a conquis au cours des siècles, par la lutte révolutionnaire, alors, les écrivains, les artistes se voient retirer la liberté de s'exprimer, l'indépendance nécessaire à leur production, donc à leur vie, à leur vie matérielle aussi bien qu'à leur vie morale. Et c'est bientôt, pour les uns et pour les autres, l'exil, le camp de concentration.</p>
<p>Dans le bagne même, en dépit de ce bagne, envers et contre ce bagne, la solidarité entre ouvriers et intellectuels encore s'affirme.</p>
<p>En Espagne, ces jours derniers, un professeur, membre du Parti communiste, m'a dit comment à Oviedo, dans le cachot où lui et d'héroïques mineurs de l'Octobre asturien se trouvaient incarcérés, ils réussirent à publier un journal. Et dans la prison de Madrid, où j'ai pu lui parler au travers des barreaux, Largo Caballero, le leader du Parti socialiste espagnol, et d'autres détenus, militants de base et théoriciens, m'ont dit comment ils avaient réussi à organiser une université ouvrière.</p>
<p>Avec quelle force, avec quel éclat péremptoire, ces magnifiques exemples, cette faim de savoir, ce besoin de collaborer pour apprendre, toujours apprendre, ces élans s'opposent à l'obscurantisme, au gâchis des valeurs, à la négation des forces vives, dont la réaction et ses agents prétendent faire une loi.</p>
<p>Mais notre solidarité, camarades, il ne faut pas qu'elle s'affirme seulement dans les bagnes, dans les camps de concentration.</p>
<p>Travailleurs manuels et intellectuels, communistes, socialistes, inorganisés, contre la répression en France, contre les assassinats d'ouvriers, contre le fascisme d'Union nationale, contre le gouvernement de trêve, contre les Jeunesses patriotes, les Briscards, les Croix de Feu, les godelureaux francistes et autres asticots de la décomposition bourgeoise, nous devons nous ranger sur un même front, sans cesser jamais de travailler à l'unité des forces antifascistes, unité qui peut, seule, permettre la déroute définitive des bandes d'exploiteurs et de massacreurs dont les bottes martèlent les pavés ensanglantés du capitalisme.</p>
<p>Et si, camarades, le triomphe du socialisme en U. R. S. S. nous est une raison chaque jour plus péremptoire de dire et de redire l'admirable mot d'ordre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », les dangers qui menacent la culture dans la société capitaliste pourrissante nous décident aujourd'hui à crier :</p>
<p>Intellectuels de tous les pays, unissez-vous aux prolétaires de tous les pays.<br class='autobr' />
René CREVEL.</p>
<p> Ce discours, prononcé le 1er mai 1935 par notre camarade Crevel, a été lu au Congrès International des Écrivains pour la Défense de la Culture, le samedi 22 juin, par Aragon, au moment où, dans le débat sur le « Rôle de l'Écrivain dans la Société », René Crevel aurait dû prendre la parole. Le Congrès en se levant tout entier à la fin de cette lecture, rendit hommage à la position prise par Crevel, que définit par ailleurs le discours retrouvé écrit pour le Congrès, que nous avons publié dans notre précédent numéro.</p>
<p>L'ART DANS L'OMBRE<br class='autobr' />
DE LA MAISON BRUNE</p>
<p>Engels a dénoncé les méfaits de l'analyse, lorsque, des sciences dont elle avait permis les immenses progrès, elle fut passée à la philosophie. Ainsi par la faute d'une méthode féconde à l'origine, les objets et les idées qui en naissent chez l'homme furent considérés non dans leurs rapports mais dans leur isolement, non dans leur mouvement mais dans leur repos.</p>
<p>D'où l'étroitesse métaphysique avec, entre autres formes et formules, la théorie nouménale de l'art pour l'art. Or, pas plus que la chose à peindre, la chose peinte n'est chose en soi. Intermédiaire entre les hommes, elle leur permet de communiquer à travers le temps et l'espace. Et même alors que l'exhibitionnisme n'est si souvent qu'un simulacre, la manière de s'effacer (et non moins du reste celle de simuler) constitue un aveu. Il n'y a point d'œuvre abstraite qui d'un trait concret ne définisse son auteur.</p>
<p>Conscience est à prendre de ce qu'affirme la négation. Par exemple, la tendance à tout égarer (donc à tout refuser, à tout nier) permet de diagnostiquer le narcissisme et ses suites. Suites mortelles. Voilà déjà Narcisse à l'état de cadavre, faute d'avoir pris notion de ce et ceux qui l'entourent, faute d'avoir su imaginer des rapports vivants de lui à eux. Il croyait arrêter à son profit, à sa gloire, le cours du ruisseau. Il s'en est fait un tombeau définitif. Sans insister sur ce cas limite, rappelons pour mémoire l'immobilité des littérateurs d'avant crise occupés à rafistoler le mal du siècle. Bien assis dans des fauteuils de style N. R. F., à housses d'inquiétude, ils se regardaient le nombril sans cesser de pontifier, béatifier, bêtifier sur l'objet perdu.</p>
<p>Du point de vue de la phénoménologie de l'esprit, il importait de réduire à la transparence ces paravents dont l'ombre propice aux vêpres introspectives abritait l'individualisme et ses chapelets de contradictions.</p>
<p>Quand il donne poids et corps à ses plus impondérables particularités, l'artiste affirme sa volonté d'agir sur l'univers, en riposte à l'action de l'univers sur lui. Sa pensée ne saurait se limiter aux contours, aux couleurs qui l'habillent. Elle est fonction de l'heure, du lieu, des problèmes qui les agitent. Se prétendre neutre équivaut à tolérer, donc, dans l'état présent des choses, à se faire complice des exploiteurs contre les exploités.</p>
<p>Dans l'antagonique et double fait de momifier ses minuscules secrets ou d'asservir ses yeux à quelque déchet de paysage, se trahit une opposition au devenir commun du monde extérieur et du monde intérieur, entre lesquels il y a non à choisir mais à établir des rapports.</p>
<p>Une photographie qui serait pure passivité n'est pas concevable. Décrire c'est fatalement s'exprimer entre le décrit et la description. Qui s'exprime se transforme du fait même qu'il s'exprime. L'élan de sa métamorphose le porte vers un horizon neuf. Il veut dépasser telle forêt qui ne se contente pas d'être métaphorique. De par tout le monde capitaliste, de vrais arbres en vrai bois de vraie potence répandent une ombre dont les profondeurs sont à sonder, non pour s'y perdre ou s'y complaire, mais afin d'y porter le jour. Par-delà l'obscurité patibulaire s'allume un libre soleil. Que l'imagination cependant n'aille point prétendre à l'exercice d'un pouvoir absolu. L'esprit dont elle est l'une des parties intégrantes a pour tremplin la matière. Par un bond en avant, l'hypothèse du poète aussi bien que celle du savant se proposent de rejoindre et d'éclairer la nécessité aveugle tant qu'elle n'est pas connue. Or, de nécessité aveugle en nécessité connue, de fil noir en aiguille de feu, il ne semble pas que la culture puisse atteindre jamais le terme de sa course. L'ordre, la lumière ont-ils été mis dans un paysage, celui-ci aussitôt se repeuple de points d'interrogation plus prompts à éclater que crocus à la fonte des neiges. Ici, aujourd'hui, que cette image florale ne donne point l'illusion de quelque idylle. La connaissance ne saurait aller sans combat. Depuis plus de vingt ans, la pensée, son expression dans l'art et dans la science ont été en butte à tous les coups. Que de têtes fracassées, d'yeux crevés, de membres arrachés, que d'effondrements, de livres brûlés, de tableaux condamnés, de sculptures brisées. Plus que jamais la grandeur d'une œuvre apparaît fonction du pouvoir de lutte de son auteur. Dans les remous d'un talent, d'une technique, d'un style en face de la vie que propose aux uns et aux autres l'économie d'une société, se jugent non seulement tels manieurs de plume ou de pinceau mais encore, grâce au jeu réciproque d'action et de réaction, toute une époque, tout un monde au travers des heures, des lieux, des objets, des êtres et des secousses qu'auront fixés plume et pinceau sur un papier et sur une toile au filigrane de qui les tient.</p>
<p>Dans un temps de décomposition violente, la mesure à elle-même complaisante, l'extrême bon goût, l'opportunisme de la mignardise, feront figure d'agents provocateurs. Signalons pour mémoire le défi de Trianon, l'infamie d'une mauvaise conscience qui singe en robe d'exploiteuse ceux qu'elle exploite. Tout près de nous, l'hitlérisme a voulu imposer le retour au folklore édulcoré. En fait de théâtre, par exemple, il ne fallait plus que des pastorales. Ordre fut donné aux auteurs, aux décorateurs et aux acteurs de prendre une encre, une palette, un fond de teint bucoliques. Devant le résultat, le ministre de l'Agriculture a dû interdire ces bergeries.</p>
<p>De cette démonstration par l'absurde, une conclusion est à tirer pour la théorie et la pratique : dans la cascade des mots, des formes et des couleurs, les dansantes flammes de la colère sont les seuls miroirs où la vie puisse encore frémir et tresser, de la surface des choses au secret de l'homme, un pont de reflets à la fois mouvement et chemin du mouvement, route qui s'anime, s'ouvre aux plus légitimes tentations de voir et de savoir. Les brouillards sanglants du racisme, les sauterelles en pluie de la superstition s'obstinent contre cette liane, veulent la couper des bords que son élan s'est proposé de joindre. L'obscurantisme, rideau de gluantes ténèbres, a pour chambranle la raison d'État. Et l'État, comme l'a constaté Lénine dans l'État et la Révolution, « l'État est le produit et la manifestation de l'antagonisme des classes. L'État apparaît là où les contradictions ne peuvent être objectivement conciliées et dans la mesure où elles ne peuvent l'être ».</p>
<p>Au nom de l'État hitlérien, Johst a osé écrire : « Quand j'entends le mot de culture je tire mon revolver. » En contrepartie, un vieux de la vieille garde nazie, Ewald Banse, professeur de géopolitique à l'école polytechnique de Brunswick, a inventé une science nouvelle, la science militaire qui prévoit et systématise l'utilisation soldatesque de toutes les sciences et de tous les arts. Mais défense d'imaginer. Dans Propagande et Puissance nationales, un certain Eugen Hadanovsky déclare : « Après des siècles de liberté artistique et d'absence de contrainte, nous exigeons aujourd'hui de l'intelligence artistique qu'elle soit conforme aux tendances de la volonté nationale. En art, l'ère de l'indiscipline est révolue. »</p>
<p>Parce que l'intelligence artistique doit être conforme aux tendances de la volonté nationale, c'est en grande pompe, avec un luxe inouï de discours que fut inaugurée, à Berlin, l'exposition du professeur Vollbehn, un grand génie doublé d'un grand héros, puisqu'il n'avait pas craint de monter en ballon (et captif, s'il vous plaît) pour exécuter, entre 1914 et 1918, d'exquises peintures du front allemand et du front français. Parce que l'ère de l'indiscipline est révolue, Klee, Kokoschka et bien d'autres n'ont eu qu'à plier bagage.</p>
<p>Dans l'Allemagne d'avant le Troisième Reich, un tout petit bourgeois, au lieu d'acheter à sa femme un faux diamant ou un buffet Henri II, lui donnait de belles reproductions de Van Gogh. Au contraire de ceux de France les musées offraient un admirable choix de peintures contemporaines. Impossible, dès lors, de ne pas opposer des œuvres spécifiquement nationales-socialistes aux formes les plus récentes de l'expression humaine que, dans Mein Kampf, le Führer a condamnées comme produits marxistes. Et voilà pourquoi, de juin à octobre 1934, la Nouvelle Pinacothèque a été vidée et mise à la disposition des peintres et sculpteurs qui n'avaient pas été priés de faire un petit tour à l'étranger. Pour être justes, rappelons que Paris venait d'avoir son Salon des artistes anciens combattants. Réponse du berger à la bergère : à Munich il semblait plutôt que l'on eût affaire à des futurs combattants.</p>
<p>Dès l'entrée, la plus agressive niaiserie triomphait, sous l'aspect d'un grand saint Michel terrassant le démon qui ressemblait à saint Georges terrassant le dragon, comme un œuf pourri à un autre œuf pourri. Pas un des maîtres de l'heure qui n'eût son portrait. De face, bien entendu. Ces messieurs portent en effet sur leurs chemises brunes de jolis petits minois en pomme de terre bouillie. Par système de compensation, Mussolini travaillait du profil. Après l'assassinat de Dollfus et la mobilisation italienne au Brenner il fut sans doute décroché et prié de se reposer. Entre impérialismes complices, naissent de ces soudains conflits que la propagande par le barbouillage ne saurait prévoir, ni résoudre. Pour faire contrepoids à ces petites zizanies internationales, la réaction avait réussi son accord national malgré les polémiques de nazis à curés et de curés à nazis. De par toute la Bavière, les plus riants paysages étaient pollués de machinisme chrétien. Cet hiver, après la trahison des catholiques sur l'injonction de l'évêque de Trêves (quelque horreur que puisse inspirer toute prophétie a posteriori), il fallut bien se rappeler ces banderoles, le long des routes, qui ordonnaient aux Allemands de penser à la Sarre, sans craindre le voisinage des panneaux-réclames pour la guignolesque passion d'Oberamergau. Sur ces affiches, par un jeu d'images à donner la mort, sabre et croix se confondaient. L'instrument de supplice divinisé se faisait épée de feu, à même le ciel, au-dessus de ce pays où la superstition est entretenue aux plus basses fins commerciales et contraint les montagnards à la misérable folie de se croire Jésus, saint Jean-Baptiste, Dieu le Père, la Sainte Vierge, Marie-Madeleine et autres godelureaux et pimbêches de la même farine. Mais le voyageur n'avait même pas à prendre l'autocar pour tomber en pleine bondieuserie. À la Nouvelle Pinacothèque ce n'était que crucifixions et descentes de croix. Pour l'éclaircissement du peuple et la propagande, le Reich s'était dépêché d'acheter une bonne douzaine d'apôtres. L'un des pèlerins d'Emmaüs profitait de l'aurore pour envoyer un de ces coups de pied de vache au soleil à peine éveillé. Symbole ou pas symbole, le fait y était. Après un saint François tout à sa nigauderie, c'était un saint Sébastien venu se faire un peu entrelarder dans la capitale. La manière que son caleçon de bain avait de ne pas lui tenir aux hanches et tout dans sa contenance (non moins d'ailleurs que les bouffissures trop roses de nombre de jeunes hitlériens gloutonnement portraiturés) prouvaient qu'il ne suffit pas de brûler les documents du juif Hirschfeld pour résoudre les questions sexuelles. Libre à certain docteur Erick d'écrire dans une étude sur l'éducation artistique : « Nous ne voulons plus rien de tout ce qui appartient au domaine de la pathologie. » Une toile intitulée « Plongée mystique » prouve que ce docteur aurait bien tort de prendre ses désirs pour des réalités : une malheureuse, l'une de celles que l'idéologie du régime condamne aux trois K (Küche, Kinder, Kirche) tend vers le néant ses mains en racine de ménopause. Les yeux se révulsent. Une boule d'hystérie, un œuf sur un jet d'eau, saute de la clavicule au menton. Et voilà pour la femme. Quant aux enfants, malgré le délire raciste, ils ne promettent guère. Le ciseau d'un sculpteur n'a pas eu de chance avec deux petits crétins qui s'empoignent.</p>
<p>La Vieille Pinacothèque n'est pas loin de la Nouvelle. Une famille du xve siècle a donc été invitée à se rendre de l'une à l'autre. Chemin faisant, elle s'est arrêtée au magasin de confection. Et maintenant, une petite fleur d'idiotie dans la main du garçonnet, le garçonnet entre Papa et Maman, et il n'y a plus qu'à s'attendrir sur un trio de demeurés.</p>
<p>La couverture du catalogue et les affiches de l'exposition présentaient une colonne par trop dépourvue de chapiteau, à même un fond aussi noir que l'uniforme des S. S. Un casque de légionnaire y mettait une tache de cette couleur de scorie intestinale choisie pour la tenue des S. S. C'est dans le passé que le fascisme va toujours chercher les accessoires de son cotillon sinistre. Obsession antisémite qui ramène à la vieille Judée, délire spartiate, rêve d'impérialisme colonisateur, goût de la superstition médiévale. Pour ranimer les thèmes les plus déteints, quels bouquets de déchets ! Tel tableau représente un laboureur bel et bien attelé à sa charrue. Relativité du temps, malgré l'exil d'Einstein : le plus biblique des arcs-en-ciel couronne les bœufs d'un roi fainéant, un instrument aratoire lacédémonien et une recrue pour le service militaire obligatoire, le tout traité selon la recette du plus plat académisme.</p>
<p>En face de ce qui se crispe, argue de traditions pour mieux se défendre d'inventer et se retenir aux branches mortes, comment ne pas répéter la phrase si souvent et jamais assez citée d'Héraclite : « L'on ne se baigne jamais deux fois de suite dans le même fleuve… » Et le fleuve ne baigne jamais deux fois de suite le même « on ». Voilà pourquoi les baigneurs qui se sentent fondre et tomber en morceaux recherchent les fontaines pétrifiantes. Ils font en sorte qu'un caillou leur tienne lieu de cervelle. Ils ne veulent que bornes frontières et cloisons étanches. Et quoi de plus abominablement imperméable que cette suffisance calcaire qui servit de méninges à la France victorieuse. La démocratie bourgeoise au cœur de silex sut unir à ses vieillards les mieux endurcis d'autres menhirs d'une granitique souplesse. Et ces antiquailles de piétiner, tailler, rogner à vif, à même l'Europe du Centre et de l'Est, pour y organiser la misère intellectuelle. Si l'hitlérisme est l'enfant maudit du traité de Versailles, jamais père n'apparut à ce point responsable des méfaits de son fils.</p>
<p>Brouet de peste brune, sauce de terreur blanche ou potage tricolore au fond de l'assiette réactionnaire, c'est toujours le même os de seiche. Et s'il pouvait parler ce rebut des marées, il ne tiendrait pas un autre langage que cette vieille carcasse de Charles X qui, de 1789 à 1815, se vantait de ne rien avoir appris. Et encore ce manque de vergogne dans l'imbécillité vaut-il mieux que toutes les hypocrisies classiques et néoclassiques. Si, un siècle et demi après la mort d'André Chénier, Charles Maurras s'acharne à en célébrer le culte, c'est que l'homme aux alcyons demeure celui d'un vers.</p>
<p>« Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. »</p>
<p>Jugez plutôt du penser nouveau. Le lendemain même de l'assassinat de Marat, le fabricant d'Oarystis, le ci-devant cadet gentilhomme au régiment d'Angoumois et attaché d'ambassade à Londres, l'élégiaque, publiait une ode à la gloire de Charlotte Corday comme si la mégère poignardeuse avait été colombe poignardée. De ce fait, la jeune Tarentine prenait figure de harpie. Elle et son chromo de mer Ionienne s'en allaient rejoindre, dans le cul-de-sac des sanglants « et ron et ron petit patapon » artistiques, Mme Veto née Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine, son Trianon et ses félonies. Un penser nouveau ne saurait se vêtir à l'antique. Son premier élan crève la baudruche mythique. Sinon ce sera la même mascarade autour de la même vieille poire tapée de feinte, de la même vieille noix d'hypocrisie. Pour mettre un terme au distinguo des cuistres entre fond et forme, il est temps de remplacer le fameux « Dis-moi qui tu hantes… » par certain petit « Dis-moi comment tu contiens, je te dirai ce que tu contiens ». Nous savons tous que les ascenseurs mérovingiens de la plaine Monceau n'ont pas été faits pour hisser les fines fleurs de l'audace. Dans les quartiers de résidence, ces immeubles, dont les façades s'ornent de guirlandes Louis XVI, comme d'une veine trop saillante le front de l'artério-sclérosé, ne sont-ils pas les dignes écrins des rêves que peuvent faire ces petits bijoux d'actionnaires de Suez.</p>
<p>À Munich, une publicité monstre force à visiter certain « Siedlung », colonie d'habitations à bon marché, aux abords de la ville. Or ces suites de maisons en série se trouvent uniformément coiffées de toits pointus, monotone sottise d'autant moins excusable que les vieux pignons de Rothenburg, par exemple, auront permis de mieux comprendre et de mieux aimer une poétique Allemagne et sa manière architecturale de s'exprimer. Mais à quoi bon, en 1935, ce grenier où la dactylo, l'employé de bureau, de magasin, le petit boutiquier n'auront rien à ranger. Toute cette place perdue quand tant et tant n'ont pas où s'abriter, tout ce vide en robe d'ardoise, quel symbole !</p>
<p>C'est un mal foncier que révèlent et prolongent l'idolâtrie du motif périmé, la vénération des cadavres formels et la rage à les ressusciter. Il ne veut certes point la transformation du monde celui qui replâtre le vieux gâchis, consolide les façades écaillées et rafistole les ruines qui s'opposent au libre jeu des choses et de leur reflet dans l'homme. Derrière les murs sempiternellement rabâchés, il y a un désordre dont il s'agit de prendre conscience en vue d'un ordre nouveau. Si la censure vise l'art dans ses plus originales expressions, c'est que l'art, c'est que les artistes ont encore et toujours beaucoup à dire, beaucoup trop à dire au gré de la réaction.</p>
<p>LA RÉVOLUTION D'ABORD ET TOUJOURS !</p>
<p>Le monde est un entre-croisement de conflits qui, aux yeux de tout homme un peu averti, dépassent le cadre d'un simple débat politique ou social. Notre époque manque singulièrement de voyants. Mais il est impossible à qui n'est pas dépourvu de toute perspicacité de n'être pas tenté de supputer les conséquences humaines d'un état de choses ABSOLUMENT BOULEVERSANT.</p>
<p>Plus loin que le réveil de l'amour-propre de peuples longtemps asservis et qui sembleraient ne pas désirer autre chose que de reconquérir leur indépendance, ou que le conflit inapaisable des revendications ouvrières et sociales au sein des états qui tiennent encore en Europe, nous croyons à la fatalité d'une délivrance totale. Sous les coups de plus en plus durs qui lui sont assénés, il faudra bien que l'homme finisse par changer ses rapports.</p>
<p>Bien conscients de la nature des forces qui troublent actuellement le monde, nous voulons, avant même de nous compter et de nous mettre à l'œuvre, proclamer notre détachement absolu, et en quelque sorte notre purification, des idées qui sont à la base de la civilisation européenne encore toute proche et même de toute civilisation basée sur les insupportables principes de nécessité et de devoir.</p>
<p>Plus encore que le patriotisme qui est une hystérie comme une autre, mais plus creuse et plus mortelle qu'une autre, ce qui nous répugne c'est l'idée de Patrie qui est vraiment le concept le plus bestial, le moins philosophique dans lequel on essaie de faire entrer notre esprit [1].</p>
<p>Nous sommes certainement des Barbares puisqu'une certaine forme de civilisation nous écœure.</p>
<p>Partout où règne la civilisation occidentale toutes attaches humaines ont cessé à l'exception de celles qui avaient pour raison d'être l'intérêt, « le dur paiement au comptant ». Depuis plus d'un siècle la dignité humaine est ravalée au rang de valeur d'échange. Il est déjà injuste, il est monstrueux que qui ne possède pas soit asservi par qui possède, mais lorsque cette oppression dépasse le cadre d'un simple salaire à payer, et prend par exemple la forme de l'esclavage que la haute finance internationale fait peser sur les peuples, c'est une iniquité qu'aucun massacre ne parviendra à expier. Nous n'acceptons pas les lois de l'Économie ou de l'Échange, nous n'acceptons pas l'Esclavage du Travail, et dans un domaine encore plus large nous nous déclarons en insurrection contre l'Histoire. L'Histoire est régie par des lois que la lâcheté des individus conditionne et nous ne sommes certes pas des humanitaires, à quelque degré que ce soit.</p>
<p>C'est notre rejet de toute loi consentie, notre espoir en des forces neuves, souterraines et capables de bousculer l'Histoire, de rompre l'enchaînement dérisoire des faits, qui nous fait tourner les yeux vers l'Asie [2]. Car en définitive, nous avons besoin de la Liberté, mais d'une Liberté calquée sur nos nécessités spirituelles les plus profondes, sur les exigences les plus strictes et les plus humaines de nos chairs (en vérité ce sont toujours les autres qui auront peur). L'époque moderne a fait son temps. La stéréotypie des gestes, des actes, des mensonges de l'Europe a accompli le cycle du dégoût [3]. C'est au tour des Mongols de camper sur nos places. La violence à quoi nous nous engageons ici, il ne faut craindre à aucun moment qu'elle nous prenne au dépourvu, qu'elle nous dépasse. Pourtant, à notre gré, cela n'est pas suffisant encore, quoi qu'il puisse arriver. Il importe de ne voir dans notre démarche que la confiance absolue que nous faisons à tel sentiment qui nous est commun, et proprement au sentiment de la révolte, sur quoi se fondent les seules choses valables.</p>
<p>Plaçant au devant de toutes différences notre amour de la Révolution et notre décision d'efficace, dans le domaine encore tout restreint qui est pour l'instant le nôtre, nous : CLARTE, CORRESPONDANCE, PHILOSOPHIES, LA RÉVOLUTION SURRÉALISTE, etc., déclarons ce qui suit :</p>
<p>1° Le magnifique exemple d'un désarmement immédiat, intégral et sans contre-partie qui a été donné au monde en 1917 par LÉNINE à Brest-Litovsk, désarmement dont la valeur révolutionnaire est infinie, nous ne croyons pas votre France capable de le suivre jamais.<br class='autobr' />
2° En tant que, pour la plupart, mobilisables et destinés officiellement à revêtir l'abjecte capote bleu-horizon, nous repoussons énergiquement et de toutes manières pour l'avenir l'idée d'un assujettissement de cet ordre, étant donné que pour nous la France n'existe pas.<br class='autobr' />
3° Il va sans dire que, dans ces conditions, nous approuvons pleinement et contresignons le manifeste lancé par le Comité d'action contre la guerre du Maroc, et cela d'autant plus que ses auteurs sont sous le coup de poursuites judiciaires.<br class='autobr' />
4° Prêtres, médecins, professeurs, littérateurs, poètes, philosophes, journalistes, juges avocats, policiers, académiciens de toutes sortes, vous tous, signataires de ce papier imbécile : "Les intellectuels aux côtés de la Patrie", nous vous dénoncerons et vous confondrons en toute occasion. Chiens dressés à bien profiter de la Patrie, la seule pensée de cet os à ronger vous anime.</p>
<p>5° Nous sommes la révolte de l'esprit ; nous considérons la Révolution sanglante comme la vengeance inéluctable de l'esprit humilié par vos œuvres. Nous ne sommes pas des utopistes : cette Révolution nous ne la concevons que sous sa forme sociale. S'il existe quelque part des hommes qui aient vu se dresser contre eux une coalition telle qu'il n'y ait personne qui ne les réprouve (traîtres à tout ce qui n'est pas la liberté, insoumis de toutes sortes, prisonniers de droit commun), qu'ils n'oublient pas que l'idée de Révolution est la sauvegarde la meilleure et la plus efficace de l'individu.</p>
<p>Georges AUCOUTURIER, Jean BERNIER, Victor CRASTRE, Camille FÉGY, Marcel FOURRIER, Paul GUITARD.<br class='autobr' />
Camille GOEMANS, Paul NOUGÉ.<br class='autobr' />
André BARSALOU, Gabriel BEAUROY, Émile BENVENISTE, Norbert GUTERMANN, Henri JOURDAN, Henri LEFEBVRE, Pierre MORHANGE, Maurice MULLER, Georges POLITZER, Paul ZIMMERMANN.<br class='autobr' />
Maxime ALEXANDRE, Louis ARAGON, Antonin ARTAUD, Georges BESSIÈRE, Monny de BOULLY, Joe BOUSQUET, André BRETON, Jean CARRIVE, René CREVEL, Robert DESNOS, Paul ÉLUARD, Max ERNST, Théodore FRÆNKEL, Michel LEIRIS, Georges LIMBOUR, Mathias LÜBECK, Georges MALKINE, André MASSON, Douchan MATITCH, Max MORISE, Georges NEVEUX, Marcel NOLL, Benjamin PÉRET, Philippe SOUPAULT, Dédé SUNBEAM, Roland TUAL, Jacques VIOT.<br class='autobr' />
Hermann CLOSSON.<br class='autobr' />
Henri JEANSON.<br class='autobr' />
Pierre de MASSOT.<br class='autobr' />
Raymond QUENEAU.<br class='autobr' />
Georges RIBEMONT-DESSAIGNES.</p>
<p>1- Ceux mêmes qui reprochaient aux socialistes allemands de n'avoir pas « fraternisé » en 1914 s'indignent si quelqu'un engage ici les soldats à lâcher pied. L'appel à la désertion, simple délit d'opinion, est tenu à crime : « Nos soldats » ont le droit qu'on ne leur tire pas dans le dos. (Ils ont le droit aussi qu'on ne leur tire pas dans la poitrine).</p>
<p>2- Faisons justice de cette image. L'orient est partout. Il représente le conflit de la métaphysique et de ses ennemis, lesquels sont les ennemis de la liberté et de la contemplation. En Europe même qui peut dire où n'est pas l'Orient ? Dans la rue, l'homme que vous croisez le porte en lui : l'Orient est dans sa conscience.</p>
<p>3- Spinoza, Kant, Schelling, Proud'hon, Marx, Stirner, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Nietzsche : cette seule énumération est le commencement de votre désastre.</p>
<p>DU CHANTAGE A LA DEFAITE<br class='autobr' />
VIA BA-TA-CLAN</p>
<p> Sous la protection d'une flicaille toujours prête à riposter par la matraque aux regards des journalistes et photographes, son minois de naufrageur derrière l'écran des suantes petites pattes ouvertes en éventail pour le mieux cacher, M. le grand-gros-bourgeois-patriote-à-tous-crins est allé chercher quelques briques d'or. Il s'est dépêché. Il a eu bien chaud. Ouf, il peut enfin respirer. En échange de deux cent vingt billets de mille, donnant donnant, douze kilos de métal lui ont été remis au guichet de la Banque de France. Vive la banque ! Vive la France ! Rentré chez lui, après avoir caché le magot, il a troqué l'anonymat contre une vertu fort personnelle et non moins tonitruante. Alors, il a pu rêver tout haut d'un ministère à pleins pouvoirs et réclamer à cor et à cri les mesures les plus propres à exaspérer la panique, sous prétexte de l'enrayer.</p>
<p>Rien ne creuse comme les heures historiques. Il n'a donc point perdu l'appétit, ce porc trop richement nourri. Et il entend ne pas rester sur sa faim. Déjà il se lèche les babines, car même aux temps les plus infâmes de sa chère union sacrée, jamais il n'eût osé songer à ce ragoût de ministres sans portefeuille que M. Buisson n'aurait su imaginer s'il n'avait eu cette longue pratique de la cuisine parlementaire.</p>
<p>Mais oyez plutôt, bonnes gens, la recette à Fernand le barbichu : vous prenez cette grosse tripe d' Herriot bien marinée dans un jus de petites combines et de grandes hypocrisies. Vous saupoudrez de raclures maringouines et ornez le tout d'un vieux croûton de Pétain tricolore rissolé dans la graisse de fusil que vous aurez eu soin de choisir très rance.</p>
<p>Avec un tel plat, il faudrait que la France et le franc eussent bien mauvais caractère pour s'obstiner à ne point reprendre du poil de la bête. Surtout si l'on pense que deux généraux viennent s'ajouter au menu gouvernemental. Un Pétain, un Maurin, un Denain, voilà qui ne se contente pas de faire trois vieux daims pour un effet de rime. Mais, scrogneugneu, ce brelan donne à l'ensemble un de ces petits airs d'épopée ! Dommage que Lyautey soit trépassé ; l'on aurait pu lui confier l'administration de la France d'outremer dont il avait été payé (et comment !) pour savoir qu'elle est aussi la France d'outre-mort. Par compensation, les Finances sont à nouveau sous le signe de l'artério-Caillaux-sclérose. Et le grand argentier se flatte de s'être toujours dressé, à la commission sénatoriale, contre ce qu'il appelle si joliment les dépenses démagogiques. Ceux qui n'ont pas de quoi manger n'auront donc qu'à arroser leur faim d'un petit coup de vinaigre de grande pénitence.</p>
<p>Mais les plus caducs déchets de la bourgeoisie ont beau faire leur possible pour nous ramener au bon vieux temps, le monsieur à la valise pleine de lingots d'or ne se sent plus capable d'agiter le spectre de l'homme au couteau entre les dents. Les mensonges classiques, les provocations de tout repos ne prennent plus guère. Les exécuteurs des hautes et basses œuvres du capitalisme sont à bout de souffle. La Fédération nationale des contribuables elle-même en a été réduite à plaquer sur les murs de Paris un certain « Contribuables unissez-vous » incapable de faire le contrepoids au décisif « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ».</p>
<p>Les spécialistes des histoires de maffia ont eu beau tenter de se rapprocher de Paris, en passant du conseiller Prince au Dr Dupêchez, de la Côte-d'Or à l'Yonne, l'apparition soudaine du Croix-de-Feu « M. Douceur » ne saurait servir de réponse aux énigmes que posent les récits contradictoires du très vertueux et très réactionnaire maire de Sens. Les soutiens du régime capitaliste ont perdu de leur superbe. Ils sont tombés en pleine calembredaine. Ils ont tenu à nous faire vivre une semaine qui ne fut que farce et traîtrise. Voyez plutôt L. 0. Frossard au Travail, Lafont à la Santé publique et Laval inamovible aux Affaires étrangères. Comment ne pas se rappeler que l'Alexandre, assez habile pour avoir fait de « Millerand » le synonyme de renégat, lança l'idée du Bloc national voilà seize ans dans un discours dit fort à propos de Ba-ta-clan.</p>
<p>Malgré les efforts de la grande presse, qui se prétend objective, mais se contente d'être objectivement aux ordres de la bourgeoisie, la discipline du front populaire n'a pas été brisée. Aux élections municipales, aux élections du Conseil général, grâce à l'entente des forces antifascistes, ce fut la défaite de tout ce qui spécule, matraque, exploite. Rien ne put l'empêcher, pas plus les manœuvres en vue du naufrage monétaire que l'acharnement des valets de plume occupés jusqu'à ne plus savoir où donner de la pourriture qui leur sert de stylo. Qui donc eût bien pu prendre au sérieux un Kérillis osant réclamer la mise hors la loi du communisme, alors que Maurice Thorez, à la réunion des groupes de gauche, proposait d'organiser la défense des libertés démocratiques, grâce à des mesures efficaces telles que désarmement et dissolution des ligues fascistes.</p>
<p>Lettre ouverte à M. Paul Claudel<br class='autobr' />
Ambassadeur de FRANCE au JAPON</p>
<p>« Quant aux mouvements actuels, pas un seul ne peut conduire à une véritable rénovation ou création. Ni le dadaïsme, ni le surréalisme qui ont un seul sens : pédérastique.<br class='autobr' />
Plus d'un s'étonne non que je sois bon catholique, mais écrivain, diplomate, ambassadeur de France et poète. Mais moi, je ne trouve en tout cela rien d'étrange. Pendant la guerre, je suis allé en Amérique du Sud pour acheter du blé, de la viande en conserve, du lard pour les armées, et j'ai fait gagner à mon pays deux cents millions. »<br class='autobr' />
« Il Secolo », interview de Paul Claudel reproduite par « Comœdia », le 17 juin 1925.</p>
<p> Monsieur,</p>
<p>Notre activité n'a de pédérastique que la confusion qu'elle introduit dans l'esprit de ceux qui n'y participent pas.</p>
<p>Peu nous importe la création. Nous souhaitons de toutes nos forces que les révolutions, les guerres et les insurrections coloniales viennent anéantir cette civilisation occidentale dont vous défendez jusqu'en Orient la vermine et nous appelons cette destruction comme l'état de choses le moins inacceptable pour l'esprit.</p>
<p>Il ne saurait y avoir pour nous ni équilibre ni grand art. Voici déjà long-temps que l'idée de Beauté s'est rassise. Il ne reste debout qu'une idée morale, à savoir par exemple qu'on ne peut être à la fois ambassadeur de France et poète.</p>
<p>Nous saisissons cette occasion pour nous désolidariser publiquement de tout ce qui est français, en paroles et en actions. Nous déclarons trouver la trahison et tout ce qui, d'une façon ou d'une autre, peut nuire à la sûreté de l'État beaucoup plus conciliable avec la poésie que la vente de « grosses quantités de lard » pour le compte d'une nation de porcs et de chiens.</p>
<p>C'est une singulière méconnaissance des facultés propres et des possibilités de l'esprit qui fait périodiquement rechercher leur salut à des goujats de votre espèce dans une tradition catholique ou gréco-romaine. Le salut pour nous n'est nulle part. Nous tenons Rimbaud pour un homme qui a désespéré de son salut et dont l'œuvre et la vie sont de purs témoignages de perdition.</p>
<p>Catholicisme, classicisme gréco-romain, nous vous abandonnons à vos bondieuseries infâmes. Qu'elles vous profitent de toutes manières ; engraissez encore, crevez sous l'admiration et le respect de vos concitoyens. Écrivez, priez et bavez ; nous réclamons le déshonneur de vous avoir traité une fois pour toutes de cuistre et de canaille.</p>
<p> Paris, le 1er juillet 1925.</p>
<p> Maxime Alexandre, Louis Aragon, Antonin Artaud, J.-A. Boiffard, Joë Bousquet, André Breton, Jean Carrive, René Crevel, Robert Desnos, Paul Eluard, Max Ernst, T. Fraenkel, Francis Gérard, Éric de Haulleville, Michel Leiris, Georges Limbour, Mathias Lübeck, Georges Malkine, André Masson, Max Morise, Marcel Noll, Benjamin Péret, Georges Ribemont-Dessaignes, Philippe Soupault, Dédé Sunbeam, Roland Tual, Jacques Viot, Roger Vitrac.</p></div>
Poème et texte surréalistes de Raymond Queneau - Surrealist poem and text by Raymond Queneau
http://www.matierevolution.org/spip.php?article7552
http://www.matierevolution.org/spip.php?article75522022-08-20T22:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisArt
<p>Le tour de l'ivoire <br class='autobr' />
A l'abri des chênes couverts de vermine <br class='autobr' />
Des chênes couverts de la vermine des morts <br class='autobr' />
Ombre violette séparant la déchéance des horizons <br class='autobr' />
Depuis la naissance de l'homme <br class='autobr' />
A l'abri des arbres on ne rend pas la justice <br class='autobr' />
Car la justice est une orfraie <br class='autobr' />
Qui vagit la nuit pour endormir les chambres pleines d'amour <br class='autobr' />
Les chambres mortelles aux enfants nouveau-nés <br class='autobr' />
Déguisée elle tend une main insalubre <br class='autobr' />
Aux pauvres qui désespèrent de la noirceur des murs <br class='autobr' />
Les (…)</p>
-
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory">13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION</a>
/
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag">Art</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Le tour de l'ivoire</h2>
<p>A l'abri des chênes couverts de vermine</p>
<p>Des chênes couverts de la vermine des morts</p>
<p>Ombre violette séparant la déchéance des horizons</p>
<p>Depuis la naissance de l'homme</p>
<p>A l'abri des arbres on ne rend pas la justice</p>
<p>Car la justice est une orfraie</p>
<p>Qui vagit la nuit pour endormir les chambres pleines d'amour</p>
<p>Les chambres mortelles aux enfants nouveau-nés</p>
<p>Déguisée elle tend une main insalubre</p>
<p>Aux pauvres qui désespèrent de la noirceur des murs</p>
<p>Les gardes-chiourme rugissent de joie en suçant des menottes</p>
<p>Plus glacées qu'un clocher d'église</p>
<p>La foule se rue il le faut déjà prévoir vers les bals dits populaires</p>
<p>La justice la justice</p>
<p>Elle finira bien par s'étrangler en toussant</p>
<p>Chat perdu derrière un trottoir gluant</p>
<p>Fenêtre lamentable ne s'ouvrant que pour s'éteindre</p>
<p>Les lueurs qui se frôlent le long des corps imprévoyants</p>
<p>Demandent le chemin en pleurant le long des réverbères</p>
<p>Pendant que les agents deviennent chauves</p>
<p>Que les vitraux des chapelles s'anéantissent</p>
<p>Sous la pression des mains moites des femmes qui ne furent jamais vierges</p>
<p>Et qui pour tout boulevard ne fut qu'une passion</p>
<p>Demander le chemin on ne répondra pas Épaules exilées dans les nuits sans fin</p>
<p>Mines d'ombres étranglées</p>
<p>Des astres jaillissent par étincelles des vagues lointaines</p>
<p>Il pleut à perdre haleine</p>
<p>Un épervier bondit danseur désorienté</p>
<p>L'espace 6e meut avec souplesse au-dessus des forêts métalliques</p>
<p>D'où s'envolent des corbeaux musiciens aux froides destinées</p>
<p>Par-delà la palpitation rapide des landes</p>
<p>Clouées au sol par les menhirs</p>
<p>Épouvantails de nuages ébauchés ou mourants</p>
<p>Par-delà les virginités dépolies des déserts où s'endort le soleil</p>
<p>L'ennui de ce jour s'est assis</p>
<p>Couvert de secondes comme un prêtre de poux</p>
<p>La carcasse de ces monstres s'est effondrée</p>
<p>De sa poussière s'échappent des oiseaux blancs et dorés</p>
<p>Joie des plumes rapidité des ailes</p>
<p>Traîne de joyaux évadés des yeux des amoureuses</p>
<p>Flemmes exaltées nuques transparentes</p>
<p>Seins de douceur torses d'étoiles</p>
<p>Vigilants gardiens de l'aube caressante</p>
<p>L'aube cristalline l'aube perpétuelle</p>
<p>Panthère au poil bleu</p>
<p>L'amour naît des rencontres une pieuvre mange</p>
<p>Une chouette parfumée abrite de son aile</p>
<p>Les fantômes ironiques et les amis du crime</p>
<p>Les pentes noircies du devoir s'émiettent au tremblement de la fatigue</p>
<p>Encore une fois le crépuscule s'est dispersé dans la nuit</p>
<p>Après avoir écrit sur les murs : DÉFENSE DE NE PAS RÊVER</p>
<h2 class="spip">The Ivory Tower</h2>
<p>In the shelter of oaks covered in vermin</p>
<p>Oaks full of the greenery of the dead</p>
<p>Violet shadow separating the decay of horizons</p>
<p>Since the birth of man</p>
<p>In the shelter of trees justice is not rendered</p>
<p>For justice is a bird of ill omen</p>
<p>Which wails at night to lull to sleep rooms full of love</p>
<p>Rooms fatal to newborn infants</p>
<p>Disguised she offers an unhealthy hand</p>
<p>To the poor despairing of the blackness of walls</p>
<p>The prison guards growl with joy while sucking on handcuffs</p>
<p>Colder than a church's bell tower</p>
<p>The crowd rushes, it must already foresee towards so-called popular dancehalls</p>
<p>Justice justice</p>
<p>It will surely end up by choking while coughing</p>
<p>Lost cat behind a sticky sidewalk</p>
<p>Pitiful window opening only to extinguish</p>
<p>The glimmerings that brush against the length of short-sighted bodies</p>
<p>Ask the way while crying the length of the streetlights</p>
<p>While the policemen go bald</p>
<p>How the stained glass windows of the chapels are obliterated</p>
<p>Under the pressure of the damp hands of women who were never virgins</p>
<p>And for whom every boulevard was only ever a passion</p>
<p>Ask the way and they won't answer</p>
<p>Shoulders exiled to the endless nights</p>
<p>Mines of strangled shadows</p>
<p>Streetlights surge in sparks of distant waves</p>
<p>It's raining full force</p>
<p>A sparrow hawk leaps out, a disoriented dancer</p>
<p>Space moves with agility beneath metallic forests</p>
<p>From which musical crows fly to cold destinies</p>
<p>Beyond the rapid palpitation of the underbrush</p>
<p>Nailed to the ground by menhirs</p>
<p>Scarecrows of cloud sketched or dying</p>
<p>Beyond the despoiled virginities of deserts where the sun sleeps</p>
<p>Today's boredom has taken a seat</p>
<p>Covered in seconds like a priest with fleas</p>
<p>The caress of these monsters has melted</p>
<p>From its dust escape white and gold birds</p>
<p>Joy of feathers rapidity of wings</p>
<p>Train of a dress of escaped jewels of the eyes of loving women</p>
<p>Exalted flames transparent necks</p>
<p>Gentle breast torsos of stars</p>
<p>Vigilant guards of the tender dawn</p>
<p>The crystalline dawn the perpetual dawn</p>
<p>Blue-haired panther</p>
<p>Love is born of encounters an octopus eats the rainbow</p>
<p>A perfumed owl shelters with its wing</p>
<p>The ironic ghosts and the friends of crime</p>
<p>The slopes blackened with obligations crumble at the trembling of fatigue</p>
<p>Yet again dusk has dispersed into the night</p>
<p>After having written on the walls IT IS FORBIDDEN NOT TO DREAM</p>
<p>Des canons de neige bombardent les vallées du désastre permanent. Cadavres périmés, les périmètres de l'azur ne sont plus chambres pour l'amour et la peste au sourire d'argent entoure les fenêtres de cerceaux de platine. Les métaux en fusion sont filtrés sur des buvards de pigeons géants ; puis, concassés, ils sont expédiés vers les volcans et les mines. Traînées de plomb, traînées de marbre, miné- raux et carbones, monde souterrain où personne ne voyagea, n'êtes vous pas l'esprit chû aux pieds de la mort ? Limon rouge des océans, lacs métalliques, poissons aveugles, algues blanchâtres, mystères de la profondeur, insolubles reflets du ciel ! Et voilà la périphérie des météores et les orbites des comètes qui s'évanouissent dans la gloire d'un chêne plus vieux que la lune. Les astéroïdes se dispersent sur toutes les nations. Des femmes en recueillent pour orner leur piano, des hommes tendent leur chapeau, les enfants crient et les chiens pissent contre les murs tachés de cervelle.</p>
<p>Les raisins ne mûriront pas cette année ; les fleurs mourront sans fruits aux premières clameurs de la subversion des champs. La terre arable, la marne et le calcaire, l'humus et le terreau, des hommes les projettent dans l'atmosphère où l'orgueil du travail humain se disperse joyeusement. Les minerais qui déchirent si agréablement les mains, les fossiles, le granit et le feldspath, les cristaux, le mica, le sable d'or — les hommes les pétrissent de leurs doigts sanglants, ils les piétinent afin que leurs pieds même partagent leur bonheur ; ils creusent sans fin, les tunnels deviennent carrières, l'ardeur de ce monde sans vie conquiert l'humanité aux premières lueurs d'un nouvel ascétisme.</p>
<p>Araignée géante qui pétrifie au centre de notre planète les épopées et les fastes des peuples, pourquoi gardes-tu si longtemps ces fossiles dans tes coffres de dentelle ? Donne-nous ces pierres comiques, ces rhomboèdres obscènes, ces résidus de vie, ces débris de vengeances et de sang, afin que nous en riions une dernière fois. Et vous, poulpes, donnez-nous ces astres et ces passions que vous conservez dans vos cavernes de l'Océan Pacifique, sinon la terre se dispersera dans le ciel, et sur chaque aérolithe né de sa mort, un homme se dessèchera dans la pureté de l'éther.</p>
<p>Cannons of snow bombard the valleys of permanent disaster. Outdated corpses, the perimeter of the azure, are no longer rooms for love, and the silver-smiling plague encircles the window with hoops of platinum. Metals in fusion are filtered onto blotters of giant pigeons and then, pulverized, are shipped to the volcanoes and mines. Tails of lead, tails of marble, minerals and carbon, subterranean world where no one travels : are you not the spirit fallen at the feet of death ? Red silt of the ocean, metallic lakes, blind fish, white algae, mysteries of the depths, insoluble reflections of the sky ! And voila, the periphery of meteors and the orbits of comets that fade in the glory of an oak older than the moon. The asteroids disperse over all nations. Women gather them to decorate their pianos, men hold out their hats, children scream, and dogs pee against brain-stained walls.</p>
<p>The grapes will not ripen this year ; the flowers will die at the first clamor of the subversion of the fields without having borne fruit. Arable lands, the marl and the limestone, the humus and the loam : men project them into the atmosphere where the pride in human labor is joyously dispersed. The minerals that so agreeably tear hands, the fossils, the granite and the feldspar, the crystals, the mica, and the golden sand are all kneaded with bleeding hands. They trample on them so that even their feet can share in their happiness. The dig endlessly. Tunnels become quarries ; the ardor of the lifeless world conquers humanity at the first rays of a new asceticism.</p>
<p>Giant spiders who at the center of our planet petrify the epics and splendors of peoples : why have you for so long saved these fossils in your coffers of lace ? Give us these comic stones, these obscene rhombohedra, these residues of life, this debris of vengeances and blood so we can laugh at them one last time. And you, octopus, give us those stars and passions you preserve in your Pacific Ocean caves. If not, the earth shall be dispersed into the heavens and on each aerolite born of its death a man will dry out in the purity of the ether.</p></div>
Le neveu de Rameau de Diderot
http://www.matierevolution.org/spip.php?article7560
http://www.matierevolution.org/spip.php?article75602022-03-16T23:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisArtDiderot
<p>Engels dans 3socialisme scientifique et socialisme utopique" : <br class='autobr' />
"En dehors de la philosophie proprement dite, les Français du XVIIIème siècle étaient néanmoins en mesure de produire des chefs d'oeuvre de dialectique ; nous rappellerons seulement le Neveu de Rameau de Diderot..." <br class='autobr' />
Courrier entre Marx et Engels du 15 avril 1869 : <br class='autobr' />
« Aujourd'hui, j'ai découvert par hasard que nous avons chez nous deux exemplaires du « Neveu de Rameau » de Diderot et je vous en envoie donc un. Ce chef-d'œuvre (…)</p>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory">13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION</a>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag">Art</a>,
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot172" rel="tag">Diderot</a>
<div class='rss_texte'><p>Engels dans 3socialisme scientifique et socialisme utopique" :</p>
<p>"En dehors de la philosophie proprement dite, les Français du XVIIIème siècle étaient néanmoins en mesure de produire des chefs d'oeuvre de dialectique ; nous rappellerons seulement le Neveu de Rameau de Diderot..."</p>
<p>Courrier entre Marx et Engels du 15 avril 1869 :</p>
<p>« Aujourd'hui, j'ai découvert par hasard que nous avons chez nous deux exemplaires du « Neveu de Rameau » de Diderot et je vous en envoie donc un. Ce chef-d'œuvre unique vous procurera à nouveau un plaisir frais. Le vieux Hegel dit à ce sujet : « Le rire moqueur de l'existence, de la confusion du tout et de soi, c'est la conscience désintégrée, consciente d'elle-même et s'exprimant, et est en même temps le dernier écho audible de toute cette confusion. ... C'est la nature auto-désintégrante de toutes les relations et leur désintégration consciente... Dans cet aspect du retour à soi, la vanité de toutes choses est la propre vanité du soi, ou le soi est lui-même vanité... en tant que conscience indignée, elle est consciente de sa propre désintégration et, par cette connaissance, l'a immédiatement transcendée... Chaque partie de ce monde a soit exprimé son esprit ici, soit est parlée intellectuellement et déclarée pour ce qu'elle est. La conscience honnête (le rôle que Diderot s'attribue dans le dialogue) prend chaque élément pour une entité permanente et ne se rend pas compte dans sa légèreté inculte qu'il fait exactement le contraire, la conscience du renversement ; son élément dominant est le concept, qui rassemble les pensées si éloignées de la conscience honnête ; d'où l'éclat de sa langue. Ainsi, le contenu du discours de l'esprit sur lui-même consiste dans le renversement de toutes les conceptions et réalités ; la tromperie universelle de soi-même et des autres et l'impudeur de déclarer cette tromperie est donc précisément la plus grande vérité, d'une part, ce discours apparaît comme « un farrago de sagesse et de folie » » etc. (suivant un passage de Diderot). »</p>
<h2 class="spip">DIDEROT
<p>LE NEVEU DE RAMEAU</p>
</h2>
<p>Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller, sur les cinq heures du soir, me promener au Palais-Royal. C'est moi qu'on voit toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de philosophie ; j'abandonne mon esprit à tout son libertinage ; je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit, dans l'allée de Foy, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage riant, à l'œil vif, au nez retroussé ; quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là je m'amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux ce jeu ; c'est là que font assaut Légal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ; qu'on voit les coups les plus surprenants et qu'on entend les plus mauvais propos ; car si l'on peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs, comme Légal, on peut être aussi un grand joueur d'échecs et un sot comme Foubert et Mayot. Un après-dîner, j'étais là, regardant beaucoup, parlant peu et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays, où Dieu n'en a pas laissé manquer. C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison ; il faut que les notions de l'honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête ; car il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités sans ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises sans pudeur. Au reste, il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu commune. Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête pas, ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels terribles poumons ! Rien ne dissemble plus de lui que lui-même. Quelquefois il est maigre et hâve comme un malade au dernier degré de la consomption ; on compterait ses dents à travers ses joues, on dirait qu'il a passé plusieurs années sans manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier, ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins. Aujourd'hui en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe ; on serait tenté de l'appeler pour lui donner l'aumône. Demain poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre, et vous le prendriez à peu près pour un honnête homme : il vit au jour la journée, triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera ; après dîner, il pense où il ira souper. La nuit amène aussi son inquiétude : ou il regagne à pied un petit grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse, ennuyée d'attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la clef ; ou il se rabat dans une taverne du faubourg, où il attend le jour entre un morceau de pain et un pot à bière. Quand il n'a pas six sous dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours, soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d'un grand seigneur, qui lui donne un lit sur de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit le Cours[1] ou les Champs-Élysées. Il reparaît avec le jour à la ville, habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n'estime pas ces originaux-là ; d'autres en font leurs connaissances familières, même leurs amis. Ils m'arrêtent une fois l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d'usage, ont introduite. S'il en paraît un dans une compagnie, c'est un grain de levain qui fermente, et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il agite, il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité, il fait connaître les gens de bien, il démasque les coquins ; c'est alors que l'homme de bon sens écoute, et démêle son monde.</p>
<p>Je connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une fille unique ; il jurait au père et à la mère qu'il épouserait leur fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez, lui disaient qu'il était fou ; et je vis le moment que la chose était faite. Il m'empruntait quelques écus, que je lui donnais. Il s'était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons honnêtes, où il avait son couvert, mais à la condition qu'il ne parlerait pas sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait, et mangeait de rage ; il était excellent à voir dans cette contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au traité, et qu'il ouvrît la bouche, au premier mot tous les convives s'écriaient : Rameau ! alors la fureur étincelait dans ses yeux, et il se remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir le nom de l'homme, et vous le saviez. C'est Rameau, élève du célèbre qui nous a délivrés du plain-chant que nous psalmodions depuis plus de cent ans ; qui a tant écrit de visions inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la musique, où ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des bouts de chants, des idées décousues, du fracas, des vols, des triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à perdre haleine, des airs de danse qui dureront éternellement, et qui, après avoir enterré le Florentin, sera enterré par les virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre, triste, hargneux ; car personne n'a autant d'humeur, pas même une jolie femme qui se lève avec bouton sur le nez, qu'un auteur menacé de survivre à sa réputation, témoin Marivaux et Crébillon le fils.</p>
<p>Il m'aborde. « Ah ! ah ! vous voilà, monsieur le philosophe ! Et que faites-vous ici parmi ce tas de fainéants ? Est-ce que vous perdez aussi votre temps à pousser le bois ?… » (C'est ainsi qu'on appelle par mépris jouer aux échecs ou aux dames.)</p>
<p>MOI. — Non ; mais quand je n'ai rien de mieux à faire, je m'amuse à regarder un instant ceux qui le poussent bien.</p>
<p>LUI. — En ce cas, vous vous amusez rarement : excepté Légal et Philidor, le reste n'y entend rien.</p>
<p>MOI. — Et monsieur de Bussy donc ?</p>
<p>LUI. — Celui-là est en joueur d'échecs ce que mademoiselle Clairon est en actrice : ils savent de ces jeux l'un et l'autre tout ce qu'on en peut apprendre.</p>
<p>MOI. — Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce qu'aux hommes sublimes.</p>
<p>LUI. — Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en musique, et autres fadaises comme cela. À quoi bon la médiocrité dans ces genres ?</p>
<p>MOI. — À peu de choses, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent, pour faire sortir l'homme de génie : il en est un dans la multitude. Mais laissons cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne pense guère à vous quand je ne vous vois pas, mais vous me plaisez toujours à revoir. Qu'avez-vous fait ?</p>
<p>LUI. — Ce que vous, moi et tous les autres font : du bien, du mal et rien. Et puis j'ai eu faim, et j'ai mangé quand l'occasion s'en est présentée ; après avoir mangé, j'ai eu soif, et j'ai bu quelquefois. Cependant la barbe me venait, et quand elle a été venue je l'ai fait raser.</p>
<p>MOI. — Vous avez mal fait ; c'est la seule chose qui vous manque pour être sage.</p>
<p>LUI. — Oui-da. J'ai le front grand et ridé, l'œil ardent, le nez saillant, les joues larges, le sourcil noir et fourni, la bouche bien fendue, la lèvre rebordée, et la face carrée. Si ce vaste menton était couvert d'une longue barbe, savez-vous que cela figurerait très-bien en bronze ou en marbre ?</p>
<p>MOI. — À côté d'un César, d'un Marc-Aurèle, d'un Socrate.</p>
<p>LUI. — Non. Je serais mieux entre Diogène, Laïs et Phryné. Je suis effronté comme l'un, et je fréquente volontiers chez les autres.</p>
<p>MOI. — Vous portez-vous toujours bien ?</p>
<p>LUI. — Oui, ordinairement, mais pas merveilleusement aujourd'hui.</p>
<p>MOI. — Comment ! vous voilà avec un ventre de Silène et un visage de…</p>
<p>LUI. — Un visage qu'on prendrait pour un c… C'est que l'humeur qui fait sécher mon cher maître engraisse apparemment son cher… élève.</p>
<p>MOI. — À propos de ce cher maître, le voyez-vous quelque fois ?</p>
<p>LUI. — Oui, passer dans la rue.</p>
<p>MOI. — Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien ?</p>
<p>LUI. — S'il en fait à quelqu'un, c'est sans s'en douter. C'est un philosophe dans son espèce ; il ne pense qu'à lui, le reste de l'univers lui est comme d'un clou à un soufflet. Sa fille et sa femme n'ont qu'à mourir quand elles voudront ; pourvu que les cloches de la paroisse qui sonneront pour elles continuent de résonner la douzième et la dix-septième, tout sera bien. Cela est heureux pour lui, et c'est ce que je prise particulièrement dans les gens de génie. Ils ne sont bons qu'à une chose ; passé cela, rien ; ils ne savent ce que c'est que d'être citoyens, pères, mères, parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point, mais ne pas désirer que la graine en soit commune. Il faut des hommes ; mais pour des hommes de génie, point ; non ma foi, il n'en faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe ; et dans les plus petites choses la sottise est si commune et si puissante, qu'on ne la réforme pas sans charivari. Il s'établit partie de ce qu'ils ont imaginé, partie reste comme il était ; de là deux évangiles, un habit d'arlequin. La sagesse du moine de Rabelais est la vraie sagesse pour son repos et pour celui des autres. Faire son devoir tellement quellement, toujours dire du bien de monsieur le prieur, et laisser aller le monde à sa fantaisie. Il va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais l'histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-bas par quelques hommes de génie ; mais je ne sais pas l'histoire, parce que je ne sais rien. Le diable m'emporte si j'ai jamais rien appris, et si, pour n'avoir rien appris, je m'en trouve plus mal. J'étais un jour à la table d'un ministre du roi de ****, qui a de l'esprit comme quatre : eh bien ! il nous démontra, clair comme un et un font deux, que rien n'est plus utile aux peuples que le mensonge, rien de plus nuisible que la vérité. Je ne me rappelle pas bien ses preuves ; mais il s'ensuivait évidemment que les gens de génie sont détestables, et que si un enfant apportait en naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux présent de la nature, il faudrait ou l'étouffer, ou le jeter aux canards.</p>
<p>MOI. — Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie, prétendent tous en avoir.</p>
<p>LUI. — Je crois bien qu'ils le pensent au-dedans d'eux-mêmes, mais je ne crois pas qu'ils osassent l'avouer.</p>
<p>MOI. — C'est par modestie. Vous conçûtes donc là une terrible haine contre le génie ?</p>
<p>LUI. — À n'en jamais revenir.</p>
<p>MOI. — Mais j'ai vu un temps que vous vous désespériez de n'être qu'un homme commun. Vous ne serez jamais heureux si le pour et le contre vous affligent également ; il faudrait prendre son parti, et y demeurer attaché. Tout en convenant avec vous que les hommes de génie sont communément singuliers, ou, comme dit le proverbe, qu'il n'y a pas de grands esprits sans un grain de folie, on n'en reviendra pas ; on méprisera les siècles qui n'en auront point produit. Ils feront l'honneur des peuples chez lesquels ils auront existé ; tôt ou tard on leur élève des statues, et on les regarde comme les bienfaiteurs du genre humain. N'en déplaise à ce ministre sublime que vous m'avez cité, je crois que, si le mensonge peut servir un moment, il est nécessairement nuisible à la longue ; et qu'au contraire la vérité sert nécessairement à la longue, bien qu'il puisse arriver qu'elle nuise dans le moment. D'où je serais tenté de conclure que l'homme de génie qui décrie une erreur générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la victime du préjugé et des lois ; mais il y a deux sortes de lois : les unes d'une équité, d'une généralité absolues ; d'autres bizarres, qui ne doivent leur sanction qu'à l'aveuglement ou à la nécessité des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui les enfreint que d'une ignominie passagère, ignominie que le temps reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester à jamais. De Socrate ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est aujourd'hui le déshonoré ?</p>
<p>LUI. — Le voilà bien avancé ! En a-t-il été moins condamné ? en a-t-il moins été mis à mort ? en a-t-il moins été un citoyen turbulent ? par le mépris d'une mauvaise loi, en a-t-il moins encouragé les fous au mépris des bonnes ? en a-t-il moins été un particulier audacieux et bizarre ? Vous n'étiez pas éloigné tout à l'heure d'un aveu peu favorable aux hommes de génie.</p>
<p>MOI. — Écoutez-moi, cher homme. Une société ne devrait pas avoir de mauvaises lois ; et si elle n'en avait que de bonnes, elle ne serait jamais dans le cas de persécuter un homme de génie. Je ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement attaché à la méchanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot sera plus souvent méchant qu'un homme d'esprit. Quand un homme de génie serait communément d'un commerce dur, difficile, épineux, insupportable ; quand même ce serait un méchant, qu'en concluriez-vous ?</p>
<p>LUI. — Qu'il est bon à noyer.</p>
<p>MOI. — Doucement, cher homme ! Çà, dites-moi, je ne prendrai pas votre oncle Rameau pour exemple. C'est un homme dur, c'est un brutal ; il est sans humanité, il est avare, il est mauvais père, mauvais époux, mauvais oncle ; mais il n'est pas décidé que ce soit un homme de génie, qu'il ait poussé son art fort loin, et qu'il soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine ? celui-là certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme. Mais Voltaire ?…</p>
<p>LUI. — Ne me pressez pas, car je suis conséquent.</p>
<p>MOI. — Lequel des deux préféreriez-vous : ou qu'il eût été un bon homme, identifié avec son comptoir comme Briasson, ou avec son aune comme Barbier, faisant régulièrement tous les ans un enfant légitime à sa femme, bon mari, bon père, bon oncle…, bon voisin, honnête commerçant, mais rien de plus ; ou qu'il eût été fourbe, traître, ambitieux, envieux, méchant mais auteur d'Andromaque, de Britannicus, d'Iphigénie, de Phèdre, d'Athalie ?</p>
<p>LUI. — Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes il eût mieux valu qu'il eût été le premier.</p>
<p>MOI. — Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez.</p>
<p>LUI. — Oh ! vous voilà vous autres ! Si nous disons quelque chose de bien, c'est comme des fous ou des inspirés, par hasard. Il n'y a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe, je m'entends aussi bien que vous vous entendez.</p>
<p>MOI. — Voyons. Eh bien ! pourquoi lui ?</p>
<p>LUI. — C'est que toutes ces belles choses-là qu'il a faites ne lui ont pas rendu vingt mille francs, et que s'il eût été un bon marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon épicier en gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé une fortune immense, et qu'en l'amassant il n'y aurait eu sorte de plaisirs dont il n'eût joui ; qu'il aurait donné de temps en temps la pistole à un pauvre diable de bouffon comme moi qui l'aurait fait rire, qui lui aurait procuré parfois de jolies filles ; que nous aurions fait d'excellents repas chez lui, joué gros jeu, bu d'excellents vins, d'excellentes liqueurs, d'excellent café, fait des parties de campagne ; et vous voyez que je m'entendais. Vous riez ?… mais laissez-moi dire : il eût été mieux pour ses entours.</p>
<p>MOI. — Sans contredit. Pourvu qu'il n'eût pas employé d'une façon déshonnête l'opulence qu'il aurait acquise par un commerce légitime ; qu'il eût éloigné de sa maison tous ces joueurs, tous ces parasites, tous ces fades complaisants, tous ces fainéants, tous ces pervers inutiles, et qu'il eût fait assommer à coups de bâton, par ses garçons de boutique, l'homme officieux qui soulage par la variété les maris du dégoût d'une cohabitation habituelle avec leurs femmes.</p>
<p>LUI. — Assommer, monsieur, assommer ! on n'assomme personne dans une ville bien policée. C'est un état honnête ; beaucoup de gens, même titrés, s'en mêlent. Et à quoi diable voulez-vous donc qu'on emploie son argent, si ce n'est à avoir bonne table, bonne compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les couleurs, amusements de toutes les espèces ? J'aimerais autant être gueux que de posséder une grande fortune sans aucune de ces jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n'a été bon que pour des inconnus, et que pour le temps où il n'était plus.</p>
<p>MOI. — D'accord ; mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans d'ici, il fera verser des larmes ; il sera l'admiration des hommes dans toutes les contrées de la terre ; il inspirera l'humanité, la commisération, la tendresse. On demandera qui il était, de quel pays ; et on l'enviera à la France. Il a fait souffrir quelques êtres qui ne sont plus, auxquels nous ne prenons presque aucun intérêt ; nous n'avons rien à redouter ni de ses vices, ni de ses défauts. Il eût été mieux sans doute qu'il eût reçu de la nature la vertu d'un homme de bien, avec les talents d'un grand homme. C'est un arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son voisinage, qui a étouffé les plantes qui croissaient à ses pieds ; mais il a porté sa cime jusque dans la nue, ses branches se sont étendues au loin ; il a prêté son ombre à ceux qui venaient, qui viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc majestueux ; il a produit des fruits d'un goût exquis, et qui se renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que Voltaire eût encore la douceur de Duclos, l'ingénuité de l'abbé Trublet, la droiture de l'abbé d'Olivet : mais puisque cela ne se peut, regardons la chose du côté vraiment intéressant ; oublions pour un moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la durée, et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les plus éloignées, et les peuples à naître. Songeons au bien de notre espèce ; si nous ne sommes point assez généreux, pardonnons au moins à la nature d'avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de l'eau froide sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent avec sa vanité. Si vous rendez Voltaire moins sensible à la critique, il ne saura plus descendre dans l'âme de Mérope, il ne vous touchera plus.</p>
<p>LUI. — Mais si la nature était aussi puissante que sage, pourquoi ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu'elle les a faits grands ?</p>
<p>MOI. — Mais ne voyez-vous pas qu'avec un pareil raisonnement vous renversez l'ordre général ? et que si tout ici-bas était excellent, il n'y aurait rien d'excellent ?</p>
<p>LUI. — Vous avez raison ; le point important est que vous et moi nous soyons, et que nous soyons vous et moi : que tout aille d'ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon avis, est celui où je devais être ; et foin du plus parfait des mondes, si je n'en suis pas ! J'aime mieux être, et même être impertinent raisonneur, que de n'être pas.</p>
<p>MOI. — Il n'y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse le procès à l'ordre qui est, sans s'apercevoir qu'il renonce à sa propre existence.</p>
<p>LUI. — Il est vrai.</p>
<p>MOI. — Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce qu'elles nous coûtent et ce qu'elles nous rendent, et laissons là le tout, que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le blâmer, et qui n'est peut-être ni bien ni mal, s'il est nécessaire, comme beaucoup d'honnêtes gens l'imaginent.</p>
<p>LUI. — Je n'entends pas grand'chose à tout ce que vous me débitez là. C'est apparemment de la philosophie ; je vous préviens que je ne m'en mêle pas. Tout ce que je sais, c'est que je voudrais bien être un autre, au hasard d'être un homme de génie, un grand homme ; oui, il faut que j'en convienne, il y a là quelque chose qui me le dit. Je n'en ai jamais entendu louer un seul, que son éloge ne m'ait fait enrager secrètement. Je suis envieux. Lorsque j'apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je l'écoute avec plaisir ; cela nous rapproche, j'en supporte plus aisément ma médiocrité. Je me dis : Certes, tu n'aurais jamais fait Mahomet, ni l'éloge de Maupeou. J'ai donc été, je suis donc fâché d'être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes galantes, jamais entendu chanter Profonds abîmes du Ténare ; Nuit, éternelle nuit, sans me dire avec douleur : Voilà ce que tu ne feras jamais. J'étais donc jaloux de mon oncle ; et s'il y avait eu à sa mort quelques belles pièces de clavecin dans son portefeuille, je n'aurais pas balancé à rester moi et à être lui.</p>
<p>MOI. — S'il n'y a que cela qui vous chagrine, cela n'en vaut pas trop la peine.</p>
<p>LUI. — Ce n'est rien, ce sont des moments qui passent. (Puis il se remettait à chanter l'ouverture des Indes galantes et l'air Profonds abîmes, et il ajoutait :)</p>
<p>Le quelque chose qui est là et qui me parle me dit : Rameau, tu voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là ; si tu avais fait ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres ; et quand tu en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait partout. Quand tu marcherais, tu aurais la tête droite ; ta conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite ; les autres te désigneraient du doigt ; on dirait : C'est lui qui a fait les jolies gavottes (et il chantait les gavottes). Puis, avec l'air d'un homme touché qui nage dans la joie et qui en a les yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains : Tu aurais une bonne maison (il en mesurait l'étendue avec ses bras), un bon lit (et il s'y étendait nonchalamment), de bons vins (qu'il goûtait en faisant claquer sa langue contre son palais), un bon équipage et il levait le pied pour y monter), de jolies femmes (à qui il prenait déjà ****, et qu'il regardait voluptueusement) ; cent faquins me viendront encenser tous les jours (et il croyait les voir autour de lui : il voyait Palissot, Poincinet, les Fréron père et fils, la Porte ; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait, leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les rappelait ; puis il continuait :) Et c'est ainsi que l'on te dirait le matin que tu es un grand homme ; tu lirais dans l'Histoire des trois siècles[2]que tu es un grand homme, tu serais convaincu le soir que tu es un grand homme, et le grand homme Rameau s'endormirait au doux murmure de l'éloge qui retentirait dans son oreille ; même en dormant, il aurait l'air satisfait : sa poitrine se dilaterait, s'élèverait, s'abaisserait avec aisance ; il ronflerait comme un grand homme… (Et, en parlant ainsi, il se laissait aller mollement sur une banquette ; il fermait [l]es yeux, et il imitait le sommeil heureux qu'il imaginait. Après avoir goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait, étendait les bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait encore autour de lui ses adulateurs insipides.)</p>
<p>MOI. — Vous croyez donc que l'homme heureux a son sommeil ?</p>
<p>LUI. — Si je le crois ! Moi, pauvre hère, lorsque le soir j'ai regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je suis ratatiné sous ma couverture, j'ai la poitrine étroite et la respiration gênée ; c'est une espèce de plainte faible qu'on entend à peine ; au lieu qu'un financier fait retentir son appartement, et étonne toute sa rue. Mais ce qui m'afflige aujourd'hui, ce n'est pas de ronfler et de dormir mesquinement comme un misérable.</p>
<p>MOI. — Cela est pourtant triste.</p>
<p>LUI. — Ce qui m'est arrivé l'est bien davantage.</p>
<p>MOI. — Qu'est-ce donc ?</p>
<p>LUI. — Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que je suis un bon diable, que vous méprisez dans le fond, mais qui vous amuse.</p>
<p>MOI. — C'est la vérité.</p>
<p>LUI. — Et je vais vous le dire. (Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses deux mains à son front ; ensuite il reprend un air tranquille, et me dit) :</p>
<p>— Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un fieffé truand, un cochon, un gourmand.</p>
<p>MOI. — Quel panégyrique !</p>
<p>LUI. — Il est vrai de tout point, il n'y a pas un mot à rabattre ; point de contestation là-dessus, s'il vous plaît. Personne ne me connaît mieux que moi, et je ne dis pas tout.</p>
<p>MOI. — Je ne veux point vous fâcher, et je conviendrai de tout.</p>
<p>LUI. — Eh bien ! je vivais avec des gens qui m'avaient pris en gré, précisément parce que j'étais doué à un rare degré de toutes ces qualités.</p>
<p>MOI. — Cela est singulier : jusqu'à présent j'avais cru, ou qu'on se les cachait à soi-même, ou qu'on se les pardonnait, et qu'on les méprisait dans les autres.</p>
<p>LUI. — Se les cacher ! Est-ce qu'on le peut ? Soyez sûr que quand Palissot est seul et qu'il revient sur lui-même, il se dit bien d'autres choses ; soyez sûr qu'en tête-à-tête avec son collègue, ils s'avouent franchement qu'ils ne sont que deux insignes maroufles. Les mépriser dans les autres ! Mes gens étaient plus équitables, et mon caractère me réussissait merveilleusement auprès d'eux ; j'étais comme un coq en pâte : on me fêtait, on ne me perdait pas un moment sans me regretter ; j'étais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou, l'impertinent, l'ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête. Il n'y avait pas une de ces épithètes qui ne me valût un sourire, une caresse, un petit coup sur l'épaule, un soufflet, un coup de pied ; à table, un bon morceau qu'on me jetait sur mon assiette ; hors de table, une liberté que je prenais sans conséquence, car, moi, je suis sans conséquence. On fait de moi, devant moi, avec moi, tout ce qu'on veut, sans que je m'en formalise. Et les petits présents qui me pleuvaient ! Le grand chien que je suis, j'ai tout perdu ! J'ai tout perdu pour avoir eu le sens commun une fois, une seule fois en ma vie. Ah ! si cela m'arrive jamais !</p>
<p>MOI. — De quoi s'agissait-il donc ?</p>
<p>LUI. — Rameau ! Rameau ! vous avait-on pris pour cela ? La sottise d'avoir eu un peu de goût, un peu d'esprit, un peu de raison. Rameau, mon ami, cela vous apprendra ce que Dieu vous fit, et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l'on vous a pris par les épaules, on vous a conduit à la porte, on vous a dit : « Faquin, tirez, ne reparaissez plus ! Cela veut avoir du sens, de la raison, je crois ! Tirez. Nous avons de ces qualités-là de reste. » Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts ; c'est votre langue maudite qu'il fallait mordre auparavant. Pour ne vous en être pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sou, et ne sachant où donner de la tête. Vous étiez nourri à bouche que veux-tu, et vous retournerez au regrat ; bien logé, et vous serez trop heureux si l'on vous rend votre grenier ; bien couché, et la paille vous attend entre le cocher de M. de Soubise et l'ami Robbé[3] ; au lieu d'un sommeil doux et tranquille comme vous l'aviez, vous entendrez d'une oreille le hennissement et le piétinement des chevaux, de l'autre le bruit mille fois plus insupportable de vers secs, durs et barbares, malheureux, malavisé, possédé d'un million de diables !</p>
<p>MOI. — Mais n'y aurait-il pas moyen de se rapatrier ? la faute que vous avez commise est-elle si impardonnable ? À votre place, j'irais retrouver mes gens ; vous leur êtes plus nécessaire que vous ne croyez.</p>
<p>LUI. — Oh ! je suis sûr qu'à présent qu'ils ne m'ont pas pour les faire rire, ils s'ennuient comme des chiens.</p>
<p>MOI. — J'irais donc les retrouver ; je ne leur laisserais pas le temps de se passer de moi, de se tourner vers quelque amusement honnête : car qui sait ce qui peut arriver ?</p>
<p>LUI. — Ce n'est pas là ce que je crains ; cela n'arrivera pas.</p>
<p>MOI. — Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous remplacer.</p>
<p>LUI. — Difficilement.</p>
<p>MOI. — D'accord. Cependant j'irais avec ce visage défait, ces yeux égarés, ce cou débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l'état vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la divinité, et, sans me relever, je lui dirais, d'une voix basse et sanglotante : « Pardon, madame ! pardon ! je suis un indigne, un infâme. Ce fut un malheureux instant, car vous savez que je ne suis pas sujet à avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie. »</p>
<p>(Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que je lui tenais ce discours, il en exécutait la pantomime, et s'était prosterné ; il avait collé son visage contre terre, il paraissait tenir entre ses deux mains le bout d'une pantoufle, il pleurait, il sanglotait, il disait : « Oui, ma petite reine, oui, je le promets, je n'en aurai de ma vie, de ma vie… » Puis se relevant brusquement, il ajouta, d'un ton sérieux et réfléchi :)</p>
<p>LUI. — Oui, vous avez raison ; je vois que c'est le mieux. Elle est bonne ; M. Vieillard dit qu'elle est si bonne ! Moi je sais un peu qu'elle l'est : mais cependant aller s'humilier devant une g*****, crier miséricorde aux pieds d'une petite histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre ! Moi Rameau, fils de Rameau, apothicaire de Dijon, qui est un homme de bien, et qui n'a jamais fléchi le genou devant qui que ce soit ! Moi Rameau, qu'on voit se promener, droit et les bras en l'air, dans le Palais-Royal, depuis que M. Carmontel l'a dessiné, courbé et les mains sous les basques de son habit ! Moi qui ai composé des pièces de clavecin que personne ne joue, mais qui seront peut-être les seules qui passeront à la postérité, qui les jouera ; moi, moi enfin, j'irais !… Tenez, monsieur, cela ne se peut (et mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait) : je me sens là quelque chose qui s'élève, et qui me dit : Rameau, tu n'en feras rien. Il faut qu'il y ait une certaine dignité attachée à la nature de l'homme, que rien ne peut étouffer. Cela se réveille à propos de bottes, oui, à propos de bottes ; car il y a d'autres jours où il ne m'en coûterait rien pour être vil tant qu'on voudrait ; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le c.. d'une c.....</p>
<p>MOI. — Si l'expédient que je vous suggère ne vous convient pas, ayez donc le courage d'être gueux.</p>
<p>LUI. — Il est dur d'être gueux, tandis qu'il y a tant de sots opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et puis le mépris de soi, il est insupportable.</p>
<p>MOI. — Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là ?</p>
<p>LUI. — Si je le connais ! Combien de fois je me suis dit : Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris, à quinze ou vingt couverts chacune ; et de ces couverts-là il n'y en a pas un pour toi ! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pièce sur toi ! Mille petits beaux esprits sans talent, sans mérite, mille petites créatures sans charmes, mille plats intrigants sont bien vêtus, et tu irais tout nu ! et tu serais imbécile à ce point ! Est-ce que tu ne saurais pas flatter comme un autre ? est-ce que tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas te mettre à quatre pattes comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas favoriser l'intrigue de madame, et porter le billet doux de monsieur comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas encourager ce jeune homme à parler à mademoiselle, et persuader mademoiselle de l'écouter, comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas faire entendre à la fille d'un de nos bourgeois qu'elle est mal mise ; que de belles boucles d'oreilles, un peu de rouge, des dentelles, ou une robe à la polonaise, lui siéraient à ravir ? Que ces petits pieds-là ne sont pas faits pour marcher dans la rue ? Qu'il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit galonné d'or, un superbe équipage, six grands laquais, qui l'a vue en passant, qui la trouve charmante, et que depuis ce jour-là il en a perdu le boire et le manger, qu'il n'en dort plus, et qu'il en mourra ? — Mais mon papa ? — Bon, bon, votre papa ! il s'en fâchera d'abord un peu. — Et maman qui me recommande tant d'être honnête fille ; qui me dit qu'il n'y a rien dans ce monde que l'honneur ? — Vieux propos qui ne signifient rien. — Et mon confesseur ? — Vous ne le verrez plus ; ou si vous persistez dans la fantaisie d'aller lui faire l'histoire de vos amusements, il vous en coûtera quelques livres de sucre et de café. — C'est un homme sévère, qui m'a refusé l'absolution pour la chanson, Viens dans ma cellule. — C'est que vous n'aviez rien à lui donner : mais quand vous lui apparaîtrez en dentelles… — J'aurai donc des dentelles ? — Sans doute, et de toutes les sortes…, en belles boucles de diamants… — J'aurai donc de belles boucles de diamants ? — Oui. — Comme celles de cette marquise qui vient quelquefois prendre des gants dans notre boutique. — Précisément… dans un bel équipage avec des chevaux gris pommelés, deux grands laquais, un petit nègre, et le coureur en avant ; du rouge, des mouches, la queue portée. — Au bal ? — Au bal, à l'Opéra, à la Comédie… (déjà le cœur lui tressaillit de joie…) — Tu joues avec un papier entre tes doigts. Qu'est-ce cela ? — Ce n'est rien. — Il me semble que si. — C'est un billet. — Et pour qui ? — Pour vous, si vous étiez un peu curieuse. — Curieuse ? je le suis beaucoup ; voyons (elle lit). Une entrevue ! cela ne se peut. — En allant à la messe. — Maman m'accompagne toujours ; mais s'il venait ici un peu matin, je me lève la première, et je suis au comptoir avant qu'on soit levé… — Il vient, il plaît ; un beau jour, à la brune, la petite disparaît, et l'on me compte mes deux mille écus… Hé quoi ! tu possèdes ce talent-là, et tu manques de pain ! N'as-tu pas de honte, malheureux ?… Je me rappelais un tas de coquins qui ne m'allaient pas à la cheville, et qui regorgeaient de richesses. J'étais en surtout de bouracan, et ils étaient couverts de velours ; ils s'appuyaient sur la canne à pomme d'or et en bec de corbin, et ils avaient l'Aristote ou le Platon au doigt. Qu'était-ce pourtant ? de misérables croque-notes ; aujourd'hui ce sont des espèces de seigneurs. Alors je me sentais du courage, l'âme élevée, l'esprit subtil, et capable de tout ; mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas, car, jusqu'à présent, je n'ai pu faire un certain chemin. Quoi qu'il en soit, voilà le texte de mes fréquents soliloques, que vous pouvez paraphraser à votre fantaisie, pourvu que vous en concluiez que je connais le mépris de soi-même, ou ce tourment de la conscience qui naît de l'inutilité des dons que le ciel nous a départis ; c'est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant que l'homme ne fût pas né.</p>
<p>(Je l'écoutais ; et à mesure qu'il faisait la scène de la jeune fille qu'il séduisait, l'âme agitée de deux mouvements opposés, je ne savais si je m'abandonnerais à l'envie de rire, ou au transport de l'indignation. Je souffrais ; vingt fois un éclat de rire empêcha ma colère d'éclater, vingt fois la colère qui s'élevait au fond de mon cœur se termina par un éclat de rire. J'étais confondu de tant de sagacité et de tant de bassesse, d'idées si justes et alternativement si fausses, d'une perversité si générale de sentiments, d'une turpitude si complète, et d'une franchise si peu commune. Il s'aperçut du conflit qui se passait en moi :) — Qu'avez-vous ? me dit-il.</p>
<p>MOI. — Rien.</p>
<p>LUI. — Vous me paraissez troublé !</p>
<p>MOI. ― Je le suis aussi.</p>
<p>LUI. — Mais enfin que me conseillez-vous ?</p>
<p>MOI. — De changer de propos. Ah ! malheureux, dans quel état d'abjection vous êtes tombé !</p>
<p>LUI. — J'en conviens. Mais cependant que mon état ne vous touche pas trop ; mon projet, en m'ouvrant à vous, n'était point de vous affliger. Je me suis fait chez ces gens quelques épargnes ; songez que je n'avais besoin de rien, mais de rien absolument, et que l'on m'accordait tant pour mes menus plaisirs[4].</p>
<p>(Il recommença à se frapper le front avec un de ses poings, à se mordre la lèvre, et rouler au plafond ses yeux égarés, ajoutant) : — Mais c'est une affaire faite. J'ai mis quelque chose de côté ; le temps s'est écoulé, et c'est toujours autant d'amassé.</p>
<p>MOI. — Vous voulez dire de perdu ?</p>
<p>LUI. — Non, non, d'amassé. On s'enrichit à chaque instant : un jour de moins à vivre, ou un écu de plus, c'est tout un ; le point important est d'aller librement à la garde-robe. Voilà le grand résultat de la vie dans tous les états. Au dernier moment tous sont également riches ; et Samuel Bernard, qui, volant, pillant, faisant banqueroute, laisse vingt-sept millions en or, et Rameau qui ne laisse rien, et à qui la charité fournira la serpillière dont on l'enveloppera. Le mort n'entend pas sonner les cloches : c'est en vain que cent prêtres s'égosillent pour lui, qu'il est précédé et suivi d'une longue file de torches ardentes ; son âme ne marche pas à côté du maître des cérémonies. Pourrir sous du marbre ou pourrir sous la terre, c'est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les enfants rouges et les enfants bleus, ou n'avoir personne, qu'est-ce que cela fait ? Et puis vous voyez bien ce poignet, il était roide comme un diable ; les dix doigts c'étaient autant de bâtons fichés dans un métacarpe de bois, et ces tendons c'étaient de vieilles cordes à boyau, plus sèches, plus roides, plus inflexibles que celles qui ont servi à la roue d'un tourneur ; mais je vous les ai tant tourmentées, tant brisées, tant rompues ! Tu ne veux pas aller ? et moi, mordieu ! je dis que tu iras, et cela sera…</p>
<p>(Et tout en disant cela, de la main droite il s'était saisi les doigts et le poignet de la main gauche, et il les renversait en dessus, en dessous ; l'extrémité des doigts touchait au bras, les jointures en craquaient ; je craignais que les os n'en demeurassent disloqués.)</p>
<p>MOI. — Prenez garde, lui dis-je ; vous allez vous estropier.</p>
<p>LUI. — Ne craignez rien, ils y sont faits : depuis dix ans je leur en ai bien donné d'une autre façon ! Malgré qu'ils en eussent, il a bien fallu qu'ils s'y accoutumassent, et qu'ils apprissent à se placer sur les touches et à voltiger sur les cordes : aussi à présent cela va, oui, cela va…</p>
<p>(En même temps il se met dans l'attitude d'un joueur de violon ; il fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite le mouvement de l'archet, sa main gauche et ses doigts semblent se promener sur la longueur du manche : s'il fait un faux ton, il s'arrête, il remonte ou baisse la corde ; il la pince de l'ongle, pour s'assurer si elle est juste ; il reprend le morceau où il l'a laissé. Il bat la mesure du pied, il se démène de la tête, des pieds, des mains, des bras, du corps, comme vous avez vu quelquefois, au concert spirituel, Ferrari ou Chiabrau ou quelque autre virtuose dans les mêmes convulsions, m'offrant l'image du même supplice, et me causant à peu près la même peine ; car n'est-ce pas une chose pénible à voir que le tourment dans celui qui s'occupe à me peindre le plaisir ? Tirez entre cet homme et moi un rideau qui me le cache, s'il faut qu'il me montre un patient appliqué à la question. Au milieu de ces agitations et de ces cris, s'il se présentait une ténue, un de ces endroits harmonieux où l'archet se meut lentement sur plusieurs cordes à la fois, son visage prenait l'air de l'extase, sa voix s'adoucissait, il s'écoutait avec ravissement ; il est sûr que les accords résonnaient dans ses oreilles et dans les miennes ; puis remettant son instrument sous son bras gauche de la même main dont il le tenait, et laissant tomber sa main droite avec son archet) : Eh bien ! me disait-il, qu'en pensez-vous ?</p>
<p>MOI. — À merveille !</p>
<p>LUI. — Cela va, ce me semble ; cela résonne à peu près comme les autres…</p>
<p>(Et aussitôt il s'accroupit comme un musicien qui se met au clavecin.)</p>
<p>MOI. — Je vous demande grâce pour vous et pour moi.</p>
<p>LUI. — Non, non ; puisque je vous tiens, vous m'entendrez. Je ne veux point d'un suffrage qu'on m'accorde sans savoir pourquoi. Vous me louerez d'un ton plus assuré, et cela me vaudra quelque écolier.</p>
<p>MOI. — Je suis si peu répandu ! et vous allez vous fatiguer en pure perte.</p>
<p>LUI. — Je ne me fatigue jamais.</p>
<p>(Comme je vis que je voudrais inutilement avoir pitié de mon homme, car la sonate sur le violon l'avait mis tout en eau, je pris le parti de le laisser faire. Le voilà donc assis au clavecin, les jambes fléchies, la tête élevée vers le plafond, où l'on eût dit qu'il voyait une partition notée, chantant, préludant, exécutant une pièce d'Alberti ou de Galuppi ; je ne sais lequel des deux. Sa voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les touches, tantôt laissant le dessus pour prendre la basse, tantôt quittant la partie d'accompagnement pour revenir au-dessus. Les passions se succédaient sur son visage ; on y distinguait la tendresse, la colère, le plaisir, la douleur : on sentait les piano, les forte ; et je suis sûr qu'un plus habile que moi aurait reconnu le morceau au mouvement, au caractère, à ses mines, et à quelques traits de chant qui lui échappaient par intervalle. Mais ce qu'il avait de bizarre, c'est que de temps en temps il tâtonnait, se reprenait comme s'il eût manqué, et se dépitait de n'avoir plus la pièce dans les doigts.) Enfin vous voyez, dit-il en se redressant, et essuyant les gouttes de sueur qui descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un triton, une quinte superflue, et que l'enchaînement des dominantes nous est familier. Ces passages enharmoniques, dont le cher oncle fait tant de bruit, ce n'est pas la mer à boire : nous nous en tirons.</p>
<p>MOI. — Vous vous êtes donné bien de la peine pour me montrer que vous étiez fort habile ; j'étais homme à vous croire sur votre parole.</p>
<p>LUI. — Fort habile, oh ! non. Pour mon métier, je le sais à peu près, et c'est plus qu'il ne faut ; car, dans ce pays-ci, est-ce qu'on est obligé de savoir ce qu'on montre ?</p>
<p>MOI. — Pas plus que de savoir ce qu'on apprend.</p>
<p>LUI. — Cela est juste, morbleu ! et très-juste ! Là, monsieur le philosophe, la main sur la conscience, parlez net : il y eut un temps où vous n'étiez pas cossu comme aujourd'hui ?</p>
<p>MOI. — Je ne le suis pas encore trop.</p>
<p>LUI. — Mais vous n'iriez plus au Luxembourg en été… Vous vous en souvenez ?…</p>
<p>MOI. — Laissons cela : oui, je m'en souviens.</p>
<p>LUI. — En redingote de peluche grise ?</p>
<p>MOI. — Oui, oui.</p>
<p>LUI. — Éreintée par un des côtés, avec la manchette déchirée, et les bas de laine noirs et recousus par derrière avec du fil blanc.</p>
<p>MOI. — Eh ! oui, oui ; tout comme il vous plaira.</p>
<p>LUI. — Que faisiez-vous alors dans l'allée des Soupirs ?</p>
<p>MOI. — Une assez triste figure.</p>
<p>LUI. — Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.</p>
<p>MOI. — D'accord.</p>
<p>LUI. — Vous donniez des leçons de mathématiques.</p>
<p>MOI. — Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous en vouliez venir ?</p>
<p>LUI. — Justement.</p>
<p>MOI. — J'apprenais en montrant aux autres, et j'ai fait quelques bons écoliers.</p>
<p>LUI. — Cela se peut ; mais il n'en est pas de la musique comme de l'algèbre ou de la géométrie. Aujourd'hui que vous êtes un gros monsieur…</p>
<p>MOI. — Pas si gros.</p>
<p>LUI. — Que vous avez du foin dans vos bottes…</p>
<p>MOI. — Très-peu.</p>
<p>LUI. — Vous donnez des maîtres à votre fille.</p>
<p>MOI. — Pas encore ; c'est sa mère qui se mêle de son éducation ; car il faut avoir la paix chez soi.</p>
<p>LUI. — La paix chez soi ? Morbleu ! on ne l'a que quand on est le serviteur ou le maître, et c'est le maître qu'il faut être… J'ai eu une femme…, Dieu veuille avoir son âme ! mais quand il lui arrivait quelquefois de se rebéquer, je m'élevais sur mes ergots, je déployais mon tonnerre, je disais comme Dieu : « Que la lumière se fasse ! » et la lumière était faite. Aussi, en quatre années de temps, nous n'avons pas eu dix fois un mot l'un plus haut que l'autre. Quel âge a votre enfant ?</p>
<p>MOI. — Cela ne fait rien à l'affaire.</p>
<p>LUI. — Quel âge a votre enfant ?</p>
<p>MOI. — Hé que diable ! laissons là mon enfant et son âge, et revenons aux maîtres qu'elle aura.</p>
<p>LUI. — Pardieu ! je ne sache rien de si têtu qu'un philosophe. En vous suppliant très-humblement, ne pourrait-on savoir de monseigneur le philosophe quel âge à peu près peut avoir mademoiselle sa fille ?</p>
<p>MOI. — Supposez-lui huit ans.</p>
<p>LUI. — Huit ans ! il y a quatre ans que cela devrait avoir les doigts sur les touches.</p>
<p>MOI. — Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer dans le plan de son éducation une étude qui occupe si longtemps et qui sert si peu.</p>
<p>LUI. — Et que lui apprendrez-vous donc, s'il vous plaît ?</p>
<p>MOI. — À raisonner juste, si je puis ; chose si peu commune parmi les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.</p>
<p>LUI. — Eh ! laissez-la déraisonner tant qu'elle voudra, pourvu qu'elle soit jolie, amusante et coquette.</p>
<p>MOI. — Puisque la nature a été assez ingrate envers elle pour lui donner une organisation délicate avec une âme sensible, et l'exposer aux mêmes peines de la vie que si elle avait une organisation forte et un cœur de bronze, je lui apprendrai, si je puis, à les supporter avec courage.</p>
<p>LUI. — Eh ! laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs agacés comme les autres, pourvu qu'elle soit jolie, amusante et coquette. Quoi ! point de danse ?</p>
<p>MOI. — Pas plus qu'il n'en faut pour faire une révérence, avoir un maintien décent, se bien présenter, et savoir marcher.</p>
<p>LUI. — Point de chant ?</p>
<p>MOI. — Pas plus qu'il n'en faut pour bien prononcer.</p>
<p>LUI. — Point de musique ?</p>
<p>MOI. — S'il y avait un bon maître d'harmonie, je la lui confierais volontiers deux heures par jour pendant un ou deux ans, pas davantage.</p>
<p>LUI. — Et à la place des choses essentielles que vous supprimez… ?</p>
<p>MOI. — Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la géographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.</p>
<p>LUI. — Combien il me serait facile de vous prouver l'inutilité de toutes ces connaissances-là dans un monde tel que le nôtre ! que dis-je, l'inutilité ! peut-être le danger ! Mais je m'en tiendrai pour ce moment à une question : Ne lui faudrait-il pas un ou deux maîtres ?</p>
<p>MOI. — Sans doute.</p>
<p>LUI. ― Ah ! nous y voilà. Et ces maîtres vous espérez qu'ils sauront la grammaire, la fable, l'histoire, la géographie, la morale dont ils lui donneront des leçons ? Chansons, mon cher maître, chansons ! s'ils possédaient ces choses assez pour les montrer, ils ne les montreraient pas.</p>
<p>MOI. — Et pourquoi ?</p>
<p>LUI. — C'est qu'ils auraient passé leur vie à les étudier. Il faut être profond dans l'art ou dans la science pour en bien posséder les éléments. Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits que par ceux qui ont blanchi sous le harnois ; c'est le milieu et la fin qui éclaircissent les ténèbres du commencement. Demandez à votre ami monsieur d'Alembert, le coryphée de la science mathématique, s'il serait trop bon pour en faire des éléments. Ce n'est qu'après trente ou quarante ans d'exercice que mon oncle a entrevu les profondeurs et les premières lumières de la théorie musicale.</p>
<p>MOI. — Ô fou, archi-fou ! m'écriai-je, comment se fait-il que dans ta mauvaise tête il se trouve des idées si justes, pêle-mêle avec tant d'extravagances ?</p>
<p>LUI. — Qui diable sait cela ? C'est le hasard qui vous les jette, et elles demeurent. Tant il y a que quand on ne sait pas tout on ne sait rien de bien ; on ignore où une chose va, d'où une autre vient, où celle-ci ou celle-là veulent être placées, laquelle doit passer la première, ou sera mieux la seconde. Montre-t-on bien sans la méthode ? et la méthode, d'où naît-elle ? Tenez, mon philosophe, j'ai dans la tête que la physique sera toujours une pauvre science, une goutte d'eau prise avec la pointe d'une aiguille dans le vaste Océan, un grain détaché de la chaîne des Alpes. Et puis chercher les raisons des phénomènes ! En vérité, il vaudrait autant ignorer que de savoir si peu et si mal. Et c'était précisément où j'en étais, lorsque je me fis maître d'accompagnement. À quoi rêvez- vous ?</p>
<p>MOI. — Je rêve que tout ce que vous venez de dire est plus spécieux que solide. Mais laissons cela ; vous avez montré, dites-vous, l'accompagnement et la composition ?</p>
<p>LUI. — Oui.</p>
<p>MOI. — Et vous n'en saviez rien du tout ?</p>
<p>LUI. — Non, ma foi ; et c'est pour cela qu'il y en avait de pires que moi, ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne gâtais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi à un bon maître, comme ils n'avaient rien appris, du moins ils n'avaient rien à désapprendre, et c'était toujours autant d'argent et de temps épargnés.</p>
<p>MOI. — Comment faisiez-vous ?</p>
<p>LUI. — Comme ils font tous. J'arrivais, je me jetais dans une chaise. « Que le temps est mauvais ! que le pavé est fatigant ! » Je bavardais quelques nouvelles : « Mlle Lemierre devait faire un rôle de Vestale dans l'opéra nouveau, mais elle est grosse pour la seconde fois ; on ne sait qui la doublera. Mlle Arnould vient de quitter son petit comte ; on dit qu'elle est en négociation avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouvé la porcelaine de M. de Montami. Il y avait au dernier concert des amateurs une Italienne qui a chanté comme un ange. C'est un rare corps que ce Préville ! il faut le voir dans le Mercure galant ; l'endroit de l'énigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil ne sait plus ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait… Allons, mademoiselle, prenez votre livre… ». Tandis que mademoiselle, qui ne se presse pas, cherche son livre qu'elle a égaré, qu'on appelle une femme de chambre, qu'on gronde, je continue : « La Clairon est vraiment incompréhensible. On parle d'un mariage fort saugrenu ; c'est celui de mademoiselle… comment l'appelez-vous ? une petite créature que… entretenait, à qui… qui avait été entretenue par tant d'autres. — Allons, Rameau, vous radotez ; cela ne se peut. — Je ne radote point ; on dit même que la chose est faite. Le bruit court que Voltaire est mort ; tant mieux. — Et pourquoi tant mieux ? — C'est qu'il va nous donner quelques bonnes folies ; c'est son usage que de mourir une quinzaine auparavant… » Que vous dirai-je encore ? Je disais quelques polissonneries que je rapportais des maisons où j'avais été, car nous sommes tous grands colporteurs. Je faisais le fou, on m'écoutait, on riait, on s'écriait : « Il est toujours charmant. » Cependant ce livre de mademoiselle s'était retrouvé sous un fauteuil, où il avait été traîné, mâchonné, déchiré par un jeune doguin, ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin ; d'abord elle y faisait du bruit toute seule, ensuite je m'approchais, après avoir fait à la mère un signe d'approbation. La mère : « Cela ne va pas mal ; on n'aurait qu'à vouloir, mais on ne veut pas ; on aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à courir, à je ne sais quoi. Vous n'êtes pas si tôt parti, que le livre est fermé pour ne le rouvrir qu'à votre retour : aussi, vous ne la grondez jamais. » Cependant, comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les mains, que je lui plaçais autrement ; je me dépitais, je criais : « Sol, sol, sol, mademoiselle ; c'est un sol. » La mère : « Mademoiselle, est-ce que vous n'avez point d'oreille ? Moi qui ne suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens qu'il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à monsieur ; je ne conçois pas sa patience ; vous ne retenez rien de ce qu'il vous dit, vous n'avancez point… » Alors je rabattais un peu les coups, et, hochant de la tête, je disais : « Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi ; cela pourrait aller mieux si mademoiselle voulait, si elle étudiait un peu : mais cela ne va pas mal. » La mère : « À votre place, je la tiendrais un an sur la même pièce. — Oh ! pour cela elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toute difficulté, et cela ne sera pas aussi long que madame le croit. — Monsieur Rameau, vous la flattez ; vous êtes trop bon. Voilà de la leçon la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle saura bien me répéter dans l'occasion… » L'heure se passait, mon écolière me présentait mon petit cachet avec la grâce du bras et la révérence qu'elle avait apprise du maître à danser : je le mettais dans ma poche, pendant que la mère disait : « Fort bien, mademoiselle ; si Favillier[5] était là, il applaudirait… » Je bavardais encore un moment par bienséance ; je disparaissais ensuite, et voilà ce qu'on appelait alors une leçon d'accompagnement.</p>
<p>MOI. — Et aujourd'hui c'est donc autre chose ?</p>
<p>LUI. — Vertudieu ! je le crois. J'arrive, je suis grave ; je me hâte d'ôter mon manchon, j'ouvre le clavecin, j'essaye les touches. Je suis toujours pressé ; si l'on me fait attendre un moment, je crie comme si l'on me volait un écu : Dans une heure d'ici il faut que je sois là, dans deux heures chez Mme la duchesse une telle ; je suis attendu à dîner chez une belle marquise, et, au sortir de là, c'est un concert chez M. le baron de B****[6].</p>
<p>MOI. — Et cependant vous n'êtes attendu nulle part ?</p>
<p>LUI. — Il est vrai.</p>
<p>MOI. — Et pourquoi employer toutes ces adresses viles, ces indignes petites ruses-là ?</p>
<p>LUI. — Viles ! et pourquoi, s'il vous plaît ? Elles sont d'usage dans mon état ; je ne m'avilis pas en faisant comme tout le monde. Ce n'est pas moi qui les ai inventées, et je serais bizarre et maladroit de ne pas m'y conformer. Vraiment, je sais bien que si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je ne sais quelle morale qu'ils ont tous à la bouche et qu'aucun d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir, et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe, il y a une conscience générale, comme il y une grammaire générale ; et puis des exceptions dans chaque langue, que vous appelez, je crois, vous autres savants, des… aidez-moi donc, des…</p>
<p>MOI. — Idiotismes.</p>
<p>LUI. — Tout juste. Eh bien ! chaque état a ses exceptions de la conscience générale, auxquelles je donnerais volontiers les noms d'idiotismes de métier.</p>
<p>MOI. — J'entends. Fontenelle parle bien, écrit bien, quoique son style fourmille d'idiotismes français.</p>
<p>LUI. — Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le procureur, le commerçant, le banquier, l'artisan, le maître à chanter, le maître à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite s'écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est ancienne, plus il y a d'idiotismes ; plus les temps sont malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme, tant vaut le métier, et réciproquement. À la fin, tant vaut le métier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le métier tant qu'on peut.</p>
<p>MOI. — Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage, c'est qu'il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu d'honnêtes gens dans leurs métiers.</p>
<p>LUI. — Bon ! il n'y en a point ; mais en revanche il y a peu de fripons hors de leur boutique : et tout irait bien sans un certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant rigoureusement leur devoir, stricts, ou, ce qui revient au même, toujours dans leur boutique, et faisant leur métier depuis le matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.</p>
<p>MOI. — À force d'idiotismes ?</p>
<p>LUI. — C'est cela ; je vois que vous m'avez compris. Or donc, un idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises communes ; un idiotisme commun est de se procurer le plus de pratiques que l'on peut ; une sottise commune est de croire que le plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la conscience générale, auxquelles il faut se plier. C'est une espèce de crédit ; ce n'est rien en soi, mais cela vaut par l'opinion. On a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée : cependant qui a bonne renommée n'a pas ceinture dorée, et je vois aujourd'hui que qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée. Il faut, autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture ; et c'est mon objet lorsque je me fais valoir par ce que vous qualifiez d'adresses viles, d'indignes petites ruses. Je donne ma leçon, et je la donne bien : voilà la règle générale ; je fais croire que j'en ai plus à donner que la journée n'a d'heures : voilà l'idiotisme.</p>
<p>MOI. — Et la leçon, vous la donnez bien ?</p>
<p>LUI. — Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher maître a bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l'argent de mon écolier, oui, je le volais, cela est sûr ; aujourd'hui, je le gagne, du moins comme les autres.</p>
<p>MOI. — Et le voliez-vous sans remords ?</p>
<p>LUI. — Oh ! sans remords. On dit que si un voleur vole l'autre, le diable s'en rit. Les parents regorgeaient d'une fortune acquise Dieu sait comment : c'étaient des gens de cour, des financiers, des gros commerçants, des banquiers, des gens d'affaires : je les aidais à restituer, moi et une foule d'autres qu'ils employaient comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice les uns des autres, sans que la loi s'en mêle. La Deschamps autrefois, aujourd'hui la Guimard, venge le prince du financier ; et c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la lingère, l'escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de tout cela il n'y a que l'imbécile ou l'oisif qui soit lésé sans avoir vexé personne, et c'est fort bien fait. D'où vous voyez que ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux dont on fait tant de bruit sous la dénomination du tour de bâton, ne sont rien, et qu'à tout prendre il n'y a que le coup d'œil qu'il faut avoir juste.</p>
<p>MOI. — J'admire le vôtre.</p>
<p>LUI. — Et puis la misère ! la voix de la conscience et de l'honneur est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles, par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.</p>
<p>MOI. — Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche.</p>
<p>LUI. — Moi, j'en ai le soupçon.</p>
<p>MOI. — Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous ?</p>
<p>LUI. — Je ferais comme tous les gens revêtus ; je serais le plus insolent maroufle qu'on eût encore vu. C'est alors que je me rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait souffrir, et je leur rendrais bien les avances qu'ils m'ont faites. J'aime à commander, et je commanderai. J'aime qu'on me loue, et on me louera. J'aurai à mes gages toute la troupe des flatteurs, des bouffons et des parasites, et je leur dirai, comme on me l'a dit : « Allons, faquins, qu'on m'amuse, » et l'on m'amusera ; « qu'on me déchire les honnêtes gens, » et on les déchirera, si on en trouve encore. Et puis nous aurons des filles ; nous nous tutoierons quand nous serons ivres ; nous nous enivrerons, nous ferons des contes, nous aurons toutes sortes de travers et de vices ; cela sera délicieux. Nous prouverons que Voltaire est sans génie ; que Buffon, toujours guindé sur ses échasses, n'est qu'un déclamateur ampoulé ; que Montesquieu n'est qu'un bel esprit : nous relèguerons d'Alembert dans ses mathématiques. Nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces petits Catons comme vous, qui nous méprisent par envie, dont la modestie est le maintien de l'orgueil, et dont la sobriété est la loi du besoin. Et de la musique ! c'est alors que nous en ferons.</p>
<p>MOI. — Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois combien c'est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là d'une manière bien honorable pour l'espèce humaine, bien utile à vos concitoyens, bien glorieuse pour vous.</p>
<p>LUI. — Mais je crois que vous vous moquez de moi, monsieur le philosophe ; vous ne savez pas à qui vous vous jouez ; vous ne vous doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les états se sont dit à eux-mêmes ou ne se sont pas dit les mêmes choses que je vous ai confiées ; mais le fait est que la vie que je mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en êtes, vous autres ; vous croyez que le même bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision ! Le vôtre suppose un certain degré d'esprit romanesque que nous n'avons pas, une âme singulière, un goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu, vous l'appelez Philosophie ; mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde ? En a qui peut, en conserve qui peut. Imaginez l'univers sage et philosophe ; convenez qu'il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie, vive la sagesse de Salomon ! boire de bons vins, se gorger de mets délicats, vivre avec de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets : excepté cela, le reste n'est que vanité.</p>
<p>MOI. — Quoi ! défendre sa patrie ?</p>
<p>LUI. — Vanité ! Il n'y a plus de patrie : je ne vois, d'un pôle à l'autre, que des tyrans et des esclaves.</p>
<p>MOI. — Servir ses amis ?</p>
<p>LUI. — Vanité ! Est-ce qu'on a des amis ? Quand on en aurait, faudrait-il en faire des ingrats ? Regardez-y bien, et vous verrez que c'est presque toujours là ce qu'on recueille des services rendus. La reconnaissance est un fardeau, et tout fardeau est fait pour être secoué.</p>
<p>MOI. — Avoir un état dans la société, et en remplir les devoirs ?</p>
<p>LUI. — Vanité ! Qu'importe qu'on ait un état ou non, pourvu qu'on soit riche, puisqu'on ne prend un état que pour le devenir ? Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il ? à la jalousie, au trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu'on s'avance ? Faire sa cour, morbleu ! voir les grands, étudier leurs goûts, se prêter à leur fantaisie, servir leurs vices, approuver leurs injustices, voilà le secret.</p>
<p>MOI. — Veiller à l'éducation de ses enfants ?</p>
<p>LUI. — Vanité ! C'est l'affaire d'un précepteur.</p>
<p>MOI. — Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige ses devoirs, qui est-ce qui en sera châtié ?</p>
<p>LUI. — Ma foi, ce ne sera pas moi, mais peut-être un jour le mari de ma fille ou la femme de mon fils.</p>
<p>MOI. — Mais si l'un et l'autre se précipitent dans la débauche et dans les vices ?</p>
<p>LUI. — Cela est de leur état.</p>
<p>MOI. — S'ils se déshonorent ?</p>
<p>LUI. — Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer quand on est riche.</p>
<p>MOI. — S'ils se ruinent ?</p>
<p>LUI. — Tant pis pour eux.</p>
<p>MOI. — Je vois que, si vous vous dispensiez de veiller à la conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous pourriez aisément négliger vos affaires.</p>
<p>LUI. — Pardonnez-moi ; il est quelquefois difficile de trouver de l'argent, et il est prudent de s'y prendre de loin.</p>
<p>MOI. — Vous donnerez peu de soin à votre femme ?</p>
<p>LUI. — Aucun, s'il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois, qu'on puisse avoir avec sa moitié, c'est de faire ce qui lui convient. À votre avis, la société ne serait-elle pas fort amusante si chacun y était à sa chose ?</p>
<p>MOI. — Pourquoi pas ? la soirée n'est jamais plus belle pour moi que quand je suis content de ma matinée.</p>
<p>LUI. — Et pour moi aussi.</p>
<p>MOI. — Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs amusements, c'est leur profonde oisiveté.</p>
<p>LUI. — Ne croyez pas cela ; ils s'agitent beaucoup.</p>
<p>MOI. — Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent jamais.</p>
<p>LUI. — Ne croyez pas cela, ils sont sans cesse excédés.</p>
<p>MOI. — Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un besoin.</p>
<p>LUI. — Tant mieux ; le besoin est toujours une peine.</p>
<p>MOI. — Ils usent tout. Leur âme s'hébète, l'ennui s'en empare. Celui qui leur ôterait la vie au milieu de leur abondance accablante les servirait : c'est qu'ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s'émousse le plus vite. Je ne méprise pas les plaisirs des sens, j'ai un palais aussi, et il est flatté d'un mets délicat ou d'un vin délicieux ; j'ai un cœur et des yeux, et j'aime à voir une jolie femme, j'aime à sentir sous ma main… à puiser la volupté dans ses regards… Quelquefois avec mes amis une partie de débauche, même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous le dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable, une promenade avec un homme ou une femme chère à mon cœur, passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon état, dit à celle que j'aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon cou. Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je possède. C'est un sublime ouvrage que Mahomet : j'aimerais mieux avoir réhabilité la mémoire de Calas. ― Une personne de ma connaissance s'était réfugiée à Carthagène ; c'était un cadet de famille, dans un pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa mère, trop faciles, de tout ce qu'ils possédaient, les avait expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient indigents dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet, qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la fortune au loin ? Il leur envoie des secours ; il se hâte d'arranger ses affaires, il revient opulent, il ramène son père et sa mère dans leur domicile, il marie ses sœurs. Ah ! mon cher Rameau, cet homme regardait cet intervalle comme le plus heureux de sa vie, c'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait ; et moi je sens en vous faisant ce récit mon cœur se troubler de joie, et le plaisir me couper la parole.</p>
<p>LUI. — Vous êtes des êtres bien singuliers !</p>
<p>MOI. — Vous êtes des êtres bien à plaindre si vous n'imaginez pas qu'on s'est élevé au-dessus du sort, et qu'il est impossible d'être malheureux à l'abri de deux belles actions telles que celles-ci.</p>
<p>LUI. — Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurais de la peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais, à votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens ?</p>
<p>MOI. — Pour être heureux, assurément.</p>
<p>LUI. — Cependant, je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne sont pas heureux, et une infinité de gens qui sont heureux sans être honnêtes.</p>
<p>MOI. — Il vous semble.</p>
<p>LUI. — Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la franchise un moment que je ne sais où aller souper ce soir ?</p>
<p>MOI. — Oh non ! c'est pour n'en avoir pas toujours eu ; c'est pour n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire une ressource indépendante de la servitude.</p>
<p>LUI. — Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au moins la plus aisée.</p>
<p>MOI. — Et la moins sûre et la moins honnête.</p>
<p>LUI. — Mais la plus conforme à mon caractère de fainéant, de sot et de vaurien.</p>
<p>MOI. — D'accord.</p>
<p>LUI. — Et puisque je puis faire mon bonheur par des vices qui me sont naturels, que j'ai acquis sans travail, que je conserve sans effort, qui cadrent avec les mœurs de ma nation, qui sont du goût de ceux qui me protègent, et plus analogues à leurs petits besoins particuliers que des vertus qui les gêneraient, en les accusant depuis le matin jusqu'au soir, il serait bien singulier que j'allasse me tourmenter comme une âme damnée pour me bistourner et me faire autre que je ne suis, pour me donner un caractère étranger au mien, des qualités très-estimables, j'y consens pour ne pas disputer, mais qui me coûteraient beaucoup à acquérir, à pratiquer, ne me mèneraient à rien, peut-être à pis que rien, par la satire continuelle des riches auprès desquels les gueux comme moi ont à chercher leur vie. On loue la vertu, mais on la hait, mais on la fuit, mais elle gèle de froid, et dans ce monde il faut avoir les pieds chauds, et puis cela me donnerait de l'humeur infailliblement ; car pourquoi voyons-nous si fréquemment les dévots si durs, si fâcheux, si insociables ? C'est qu'ils se sont imposé une tâche qui ne leur est pas naturelle ; ils souffrent, et quand on souffre on fait souffrir les autres : ce n'est pas là mon compte, ni celui de mes protecteurs ; il faut que je sois gai, souple, plaisant, bouffon, drôle. La vertu se fait respecter, et le respect est incommode ; la vertu se fait admirer, et l'admiration n'est pas amusante. J'ai affaire à des gens qui s'ennuient, et il faut que je les fasse rire. Or, c'est le ridicule et la folie qui font rire, il faut donc que je sois ridicule et fou ; et quand la nature ne m'aurait pas fait tel, le plus court serait de le paraître. Heureusement je n'ai pas besoin d'être hypocrite ; il y en a déjà tant de toutes les couleurs, sans compter ceux qui le sont avec eux-mêmes ! Ce chevalier de la Morlière, qui retape son chapeau sur son oreille, qui porte la tête au vent, qui vous regarde le passant par-dessus son épaule, qui fait battre une longue épée sur sa cuisse, qui a l'insulte toute prête pour celui qui n'en porte point, et qui semble adresser un défi à tout venant, que fait-il ? tout ce qu'il peut pour se persuader qu'il est un homme de cœur ; mais il est lâche. Offrez-lui une croquignole sur le bout du nez, et il la recevra avec douceur. Voulez-vous lui faire baisser le ton ? élevez-le, montrez-lui votre canne, et appliquez votre pied entre ses fesses. Tout étonné de se trouver un lâche, il vous demandera qui est-ce qui vous l'a appris, d'où vous le savez ? lui-même l'ignorait le moment précédent ; une longue et habituelle singerie de bravoure lui en avait imposé, il avait tant fait les mines, qu'il croyait la chose. Et cette femme qui se mortifie, qui visite les prisons, qui assiste à toutes les assemblées de charité, qui marche les yeux baissés, qui n'oserait regarder un homme en face, sans cesse en garde contre la séduction de ses sens ; tout cela empêche-t-il que son cœur ne brûle, que des soupirs ne lui échappent, que son tempérament ne s'allume, que les désirs ne l'obsèdent, et que son imagination ne lui retrace, la nuit ?… Alors que devient-elle ? qu'en pense sa femme de chambre, lorsqu'elle se lève en chemise et qu'elle vole au secours de sa maîtresse qui se meurt ? Justine, allez vous recoucher ; ce n'est pas vous que votre maîtresse appelle dans son délire. Et l'ami Rameau, s'il se mettait un jour à marquer du mépris pour la fortune, les femmes, la bonne chère, l'oisiveté, à catoniser, que serait-il ? un hypocrite. Il faut que Rameau soit ce qu'il est, un brigand heureux avec des brigands opulents, et non un fanfaron de vertu ou même un homme vertueux, mangeant sa croûte de pain seul ou à côté des gueux. Et pour le trancher net, je ne m'accommode point de votre félicité, ni du bonheur de quelques visionnaires comme vous.</p>
<p>MOI. — Je vois, mon cher, que vous ignorez ce que c'est, et que vous n'êtes pas même fait pour l'apprendre.</p>
<p>LUI. — Tant mieux, mordieu ! tant mieux : cela me ferait crever de faim, d'ennui, et de remords peut-être.</p>
<p>MOI. — D'après cela, le seul conseil que j'aie à vous donner c'est de rentrer bien vite dans la maison d'où vous vous êtes imprudemment fait chasser.</p>
<p>LUI. — Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas au simple, et qui me répugne un peu au figuré ?</p>
<p>MOI. — Quelle singularité !</p>
<p>LUI. — Il n'y a rien de singulier à cela ; je veux bien être abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien descendre de ma dignité… Vous riez ?</p>
<p>MOI. — Oui, votre dignité me fait rire.</p>
<p>LUI. — Chacun a la sienne. Je veux bien oublier la mienne, mais à ma discrétion, et non à l'ordre d'autrui. Faut-il qu'on puisse me dire : Rampe, et que je sois obligé de ramper ? C'est l'allure du ver, c'est la mienne ; nous la suivons l'un et l'autre quand on nous laisse aller, mais nous nous redressons quand on nous marche sur la queue : on m'a marché sur la queue, et je me redresserai. Et puis vous n'avez pas d'idée de la pétaudière dont il s'agit. Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de sa robe de chambre ; qui se déplaît à lui-même, à qui tout déplaît ; qu'on fait avec peine sourire en se disloquant le corps et l'esprit en cent manières diverses ; qui considère froidement les grimaces plaisantes de mon visage et celles de mon jugement, qui sont plus plaisantes encore ; car, entre nous, ce père Noël, ce vilain bénédictin si renommé pour les grimaces, malgré ses succès à la cour, n'est, sans me vanter ni lui non plus, en comparaison de moi, qu'un polichinelle de bois. J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-Maisons, rien n'y fait. Rira-t-il ? ne rira-t-il pas ? voilà ce que je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions ; et vous pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon hypocondre, la tête renfoncée dans un bonnet de nuit qui lui couvre les yeux, a l'air d'une pagode immobile à laquelle on aurait attaché un fil au menton, d'où il descendrait jusque sous son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire point : ou s'il arrive que la mâchoire s'entr'ouvre, c'est pour vous articuler un mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n'avez point été aperçu, et que toutes vos singeries sont perdues. Ce mot est la réponse à une question que vous lui aurez faite il y a quatre jours ; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend et la mâchoire se referme.</p>
<p>(Puis il se mit à contrefaire son homme. Il s'était placé dans une chaise, la tête fixe, le chapeau jusque sur ses paupières, les yeux demi-clos, les bras pendants, remuant sa mâchoire comme un automate, et disant : « Oui, vous avez raison, mademoiselle, il faut mettre de la finesse là.) » — C'est que cela décide, que cela décide toujours et sans appel, le soir, le matin, à la toilette, à dîner, au café, au jeu, au théâtre, à souper, au lit, et, Dieu me le pardonne, je crois, entre les bras de sa maîtresse. Je ne suis pas à portée d'entendre ces dernières décisions-ci, mais je suis diablement las des autres… Triste, obscur, et tranché comme le Destin, tel est notre patron.</p>
<p>Vis-à-vis, c'est une bégueule qui joue l'importance, à qui l'on se résoudrait à dire qu'elle est jolie, parce qu'elle est jolie, quoiqu'elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-là, et qu'elle coure après le volume de madame Bouvillon[7]. J'aime les chairs quand elles sont belles ; mais aussi trop est trop, et le mouvement est si essentiel à la matière ! Item, elle est plus méchante, plus fière et plus bête qu'une oie. Item, elle veut avoir de l'esprit. Item, il faut lui persuader qu'on lui en croit comme à personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item, il faut applaudir à ses décisions des pieds et des mains, sauter d'aise et transir d'admiration : « Que cela est beau, délicat, bien dit, finement vu, singulièrement senti ! Où les femmes prennent-elles cela ? Sans étude, par la seule force de l'instinct, par la seule lumière naturelle ! cela tient du prodige. Et puis, qu'on vienne nous dire que l'expérience, l'étude, la réflexion, l'éducation y font quelque chose !… » Et autres pareilles sottises, et pleurer de joie ; dix fois la journée se courber, un genou fléchi en devant, l'autre jambe tirée en arrière, les bras étendus vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu à sa lèvre, attendre son ordre, et partir comme un éclair. Qui est-ce qui veut s'assujettir à un rôle pareil, si ce n'est le misérable qui trouve là, deux ou trois fois la semaine, de quoi calmer la tribulation de ses intestins ? Que penser des autres, tels que le Palissot, le Fréron, le Mallet, le Baculard, qui ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s'excuser par le borborygme d'un estomac qui souffre ?</p>
<p>MOI. — Je ne vous aurais jamais cru si difficile.</p>
<p>LUI. — Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les autres, et je faisais comme eux, même un peu mieux, parce que je suis plus franchement impudent, meilleur comédien, plus affamé, fourni de meilleurs poumons. Je descends apparemment en droite ligne du fameux Stentor…</p>
<p>(Et, pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se mit à tousser d'une violence à ébranler les vitres du café, et à suspendre l'attention des joueurs d'échecs.)</p>
<p>MOI. — Mais à quoi bon ce talent ?</p>
<p>LUI. — Vous ne le devinez pas ?</p>
<p>MOI. — Non, je suis un peu borné.</p>
<p>LUI. — Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine ; je me lève, et, déployant mon tonnerre, je dis : « Cela est comme mademoiselle l'assure… c'est là ce qui s'appelle juger ! Je le donne en cent à tous nos beaux esprits. L'expression est de génie. » Mais il ne faut pas toujours approuver de la même manière ; on serait monotone, on aurait l'air faux, on deviendrait insipide. On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité ; il faut savoir préparer et placer ses tons majeurs et péremptoires, saisir l'occasion et le moment. Lors, par exemple, qu'il y a partage entre les sentiments, que la dispute s'est élevée à son dernier degré de violence, qu'on ne s'entend plus, que tous parlent à la fois, il faut être placé à l'écart, dans l'angle de l'appartement le plus éloigné du champ de bataille, avoir préparé son explosion par un long silence, et tomber subitement comme une Comminge[8], au milieu des contendants : personne n'a cet art comme moi. Mais où je suis surprenant, c'est dans l'opposé : j'ai des petits tons que j'accompagne d'un sourire, une variété infinie de mines approbatives ; là, le nez, la bouche, le front, les yeux, entrent en jeu ; j'ai une souplesse de reins, une manière de contourner l'épine du dos, de hausser ou de baisser les épaules, d'étendre les doigts, d'incliner la tête, de fermer les yeux, et d'être stupéfait comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix angélique et divine ; c'est là ce qui flatte. Je ne sais si vous saisissez bien toute l'énergie de cette attitude-là ; je ne l'ai point inventée, mais personne ne m'a surpassé dans l'exécution. Voyez, voyez.</p>
<p>MOI. — Il est vrai que cela est unique.</p>
<p>LUI. — Croyez-vous qu'il y ait cervelle de femme qui tienne à cela ?</p>
<p>MOI. — Non ; il faut convenir que vous avez porté le talent de faire le fou et de s'avilir aussi loin qu'il est possible.</p>
<p>LUI. — Ils auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en viendront jamais là ; le meilleur d'entre eux, Palissot, par exemple, ne sera jamais qu'un bon écolier. Mais si ce rôle amuse d'abord, et si l'on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans de la bêtise de ceux qu'on enivre, à la longue cela ne pique plus, et puis après un certain nombre de découvertes on est obligé de se répéter : l'esprit et l'art ont leurs limites ; il n'y a que Dieu et quelques génies rares pour qui la carrière s'étende à mesure qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-être : il y a de celui-ci des traits qui m'en donnent à moi, oui, à moi-même, la plus sublime idée. Le petit chien, le livre de la félicité, les flambeaux sur la route de Versailles, sont de ces choses qui me confondent et m'humilient ; ce serait capable de dégoûter du métier.</p>
<p>MOI. — Que voulez-vous dire avec votre petit chien ?</p>
<p>LUI. — D'où venez-vous donc ? Quoi ! sérieusement, vous ignorez comment cet homme rare s'y prit pour détacher de lui et attacher au garde des sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci ?</p>
<p>MOI. — Je l'ignore, je le confesse.</p>
<p>LUI. — Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait imaginées ; toute l'Europe en a été émerveillée, et il n'y a pas un courtisan dont elle n'ait excité l'envie. Vous qui ne manquez pas de sagacité ; voyons comment vous vous y seriez pris à sa place. Songez que Bouret était aimé de son chien ; songez que le vêtement bizarre du ministre effrayait le petit animal ; songez qu'il n'avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut connaître toutes les conditions du problème pour bien sentir le mérite de la solution. Eh bien ?</p>
<p>MOI. — Eh bien ! il faut que je vous avoue que dans ce genre les choses les plus faciles m'embarrasseraient.</p>
<p>LUI. — Écoutez (me dit-il en me frappant un petit coup sur l'épaule, car il est familier), écoutez et admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble au garde des sceaux ; il emprunte d'un valet de chambre sa volumineuse simarre ; il se couvre le visage du masque ; il endosse la simarre. Il appelle son chien, il le caresse, il lui donne la gimblette ; puis tout à coup changeant de décoration, ce n'est plus le garde des sceaux, c'est Bouret qui appelle son chien et le fouette. En moins de deux ou trois jours de cet exercice continu du matin au soir, le chien sait fuir Bouret le financier, et courir à Bouret garde des sceaux. Mais je suis trop bon ; vous êtes un profane qui ne méritez pas d'être instruit des miracles qui s'opèrent à côté de vous.</p>
<p>MOI. — Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux ?</p>
<p>LUI. — Non, non. Adressez-vous aux pavés, qui vous diront ces choses-là, et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés, pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.</p>
<p>MOI. — Vous avez raison.</p>
<p>LUI. — Emprunter la robe et la perruque, j'avais oublié la perruque du garde des sceaux ! se faire un masque qui lui ressemble ! le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme jouit-il de la plus haute considération ; aussi possède-t-il des millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n'ont pas de pain ; aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire échiner, et ne pas se tourner vers un état sans pareil, qui ne manque jamais sa récompense ? Voilà ce qui s'appelle aller au grand. Ces modèles-là sont décourageants ; on a pitié de soi, et l'on s'ennuie. Le masque ! le masque ! Je donnerais un de mes doigts pour avoir trouvé le masque.</p>
<p>MOI. — Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et cette facilité de génie que vous possédez, est-ce que vous n'avez rien inventé ?</p>
<p>LUI. — Pardonnez-moi : par exemple, l'attitude admirative du dos, dont je vous ai parlé ; je la regarde comme mienne, quoiqu'elle puisse peut-être m'être contestée par des envieux. Je crois bien qu'on l'a employée auparavant ; mais qui est-ce qui a senti combien elle était commode pour rire en dessous de l'impertinent qu'on admirait ? J'ai plus de cent façons d'entamer la séduction d'une jeune fille à côté de sa mère, sans que celle-ci s'en aperçoive, et même de la rendre complice. À peine entrais-je dans la carrière, que je dédaignai toutes les manières vulgaires de glisser un billet doux ; j'ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces moyens j'ose me flatter qu'il y en a de nouveaux. Je possède surtout le talent d'encourager un jeune homme timide ; j'en ai fait réussir qui n'avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit, je crois qu'on m'accorderait quelque génie.</p>
<p>MOI. — Vous feriez un homme singulier.</p>
<p>LUI. — Je n'en doute pas.</p>
<p>MOI. — À votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier. Ce serait dommage qu'elles se perdissent.</p>
<p>LUI. — Il est vrai ; mais vous ne soupçonnez pas combien je fais peu de cas de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d'un protocole n'ira jamais loin ; les génies lisent peu, pratiquent beaucoup, et se font d'eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la marquise de Tencin, son frère le cardinal, et le secrétaire de celui-ci, l'abbé Trublet et Bouret ? Qui est-ce qui a donné des leçons à Bouret ? Personne ; c'est la nature qui forme ces hommes rares-là. Croyez-vous que l'histoire du chien et du masque soit écrite quelque part ?</p>
<p>MOI. — Mais à vos heures perdues, lorsque l'angoisse de votre estomac vide, ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le sommeil…</p>
<p>LUI. — J'y penserai. Il vaut mieux écrire de grandes choses que d'en exécuter de petites. Alors l'âme s'élève, l'imagination s'échauffe, s'enflamme et s'étend, au lieu qu'elle se rétrécit à s'étonner, auprès de la petite Hus, des applaudissements que ce sot public s'obstine à prodiguer à cette minaudière de Dangeville qui joue si platement, qui marche presque courbée en deux sur la scène, qui a l'affectation de regarder sans cesse dans les yeux de celui à qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle-même ses grimaces pour de la finesse, son petit trot pour de la grâce ; à cette emphatique Clairon, qui est plus maigre, plus apprêtée, plus étudiée, plus empesée qu'on ne saurait dire. Cet imbécile parterre les claque à tout rompre, et ne s'aperçoit pas que nous sommes un peloton d'agréments. Il est vrai que le peloton grossit un peu, mais qu'importe ? que nous avons la plus belle peau, les plus beaux yeux, le plus joli bec ; peu d'entrailles à la vérité ; une démarche qui n'est pas légère, mais qui n'est pas non plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il n'en est aucune à qui nous ne damions le pion.</p>
<p>MOI. — Comment dites-vous tout cela ? est-ce ironie ou vérité ?</p>
<p>LUI. — Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans, et qu'il n'en transpire pas une lueur au dehors ; mais moi qui vous parle, je sais et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela, il faut voir, quand l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les femmes de chambre sont souffletées, comme nous menons à grands coups de pied le bon ami… pour peu qu'il… s'écarte du respect qui nous est dû. C'est un petit diable, vous dis-je, tout plein de sentiment et de dignité… Or çà, vous ne savez où vous en êtes, n'est-ce pas ?</p>
<p>MOI. — J'avoue que je ne saurais démêler si c'est de bonne foi ou méchamment que vous parlez. Je suis un bonhomme ; ayez la bonté d'en user avec moi plus rudement, et de laisser là votre art.</p>
<p>LUI. — Cela, c'est ce que nous débitons de la petite Hus…, de la Dangeville et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots qui vous donnent l'éveil. Je consens que vous me preniez pour un vaurien, mais non pour un sot ; et il n'y aurait qu'un sot ou un homme perdu d'amour qui pût dire sérieusement tant d'impertinences.</p>
<p>MOI. — Mais comment se résout-on à le dire ?</p>
<p>LUI. — Cela ne se fait pas tout d'un coup ; mais petit à petit on y vient. Ingenii largitor venter.</p>
<p>MOI. — Il faut être pressé de faim.</p>
<p>LUI. — Cela se peut. Cependant, quelque fortes qu'elles vous paraissent, croyez que ceux à qui elles s'adressent sont plutôt accoutumés à les entendre que nous à les hasarder.</p>
<p>MOI. — Est-ce qu'il y a quelqu'un qui ait le courage d'être de votre avis ?</p>
<p>LUI. — Qu'appelez-vous quelqu'un ? C'est le sentiment et le langage de toute la société.</p>
<p>MOI. — Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens, doivent être de grands sots.</p>
<p>LUI. — Des sots, là ? Je vous jure qu'il n'y en a qu'un, c'est celui qui nous fête pour lui en imposer.</p>
<p>MOI. — Mais comment s'en laisse-t-on si grossièrement imposer ? Car enfin la supériorité en talents de la Dangeville et de la Clairon est décidée.</p>
<p>LUI. — On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte, et l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis nous avons l'air si pénétré, si vrai !</p>
<p>MOI. — Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les principes de l'art, et qu'il vous soit échappé par mégarde quelques-unes de ces vérités amères qui blessent ; car, en dépit du rôle misérable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois qu'au fond vous avez l'âme délicate.</p>
<p>LUI. — Moi ? point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au fond ce que je suis ! En général, j'ai l'esprit rond comme une boule, et le caractère franc comme l'osier. Jamais faux, pour peu que j'aie d'intérêt d'être vrai ; jamais vrai, pour peu que j'aie d'intérêt d'être faux. Je dis les choses comme elles me viennent ; sensées, tant mieux ; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use en plein de mon franc-parler. Je n'ai pensé de ma vie, ni avant que de dire, ni en disant, ni après avoir dit : aussi je n'offense personne.</p>
<p>MOI. — Mais cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés.</p>
<p>LUI. — Que voulez-vous ? c'est un malheur, un mauvais moment comme il y en a dans la vie ; point de félicité continue : j'étais trop bien, cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une école d'humanité, le renouvellement de l'antique hospitalité : tous les poëtes qui tombent, nous les ramassons ; nous eûmes Palissot après sa Zarès, Bret après le Faux généreux : tous les musiciens décriés, tous les auteurs qu'on ne lit point, toutes les actrices sifflées, tous les acteurs hués, un tas de pauvres honteux, plats, parasites, à la tête desquels j'ai l'honneur d'être, brave chef d'une troupe timide. C'est moi qui les exhorte à manger la première fois qu'ils viennent, c'est moi qui demande à boire pour eux : ils tiennent si peu de place ! Quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où donner de la tête, mais qui ont de la figure ; d'autres scélérats qui cajolent le patron et qui l'endorment, afin de glaner après lui sur la patronne. Nous paraissons gais, mais au fond nous avons de l'humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus affamés, des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons comme des loups lorsque la terre a été longtemps couverte de neige, nous déchirons comme des tigres tout ce qui réussit. Quelquefois les cohues Bertin, Mésenge et Villemorin se réunissent : c'est alors qu'il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne vit tant de bêtes tristes, acariâtres, malfaisantes, courroucées. On n'entend que les noms de Buffon, de Duclos, de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de d'Alembert, de Diderot. Et Dieu sait de quelles épithètes ils sont accompagnés ! Nul n'aura de l'esprit s'il n'est aussi sot que nous. C'est là que le plan de la comédie des Philosophes a été conçu : la scène du colporteur, c'est moi qui l'ai fournie, d'après la Théologie en quenouille ; vous n'êtes pas épargné là plus qu'un autre.</p>
<p>MOI. — Tant mieux ! peut-être me fait-on plus d'honneur que je n'en mérite. Je serais humilié si ceux qui disent du mal de tant d'habiles et honnêtes gens s'avisaient de dire du bien de moi.</p>
<p>LUI. — Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot ; après le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.</p>
<p>MOI. — Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain bien cher !</p>
<p>LUI. — Je vous l'ai déjà dit, nous sommes sans conséquence ; nous injurions tout le monde, et nous n'affligeons personne. Nous avons quelquefois le pesant abbé d'Olivet, le gros abbé le Blanc, l'hypocrite Batteux. Le gros abbé n'est méchant qu'avant dîner ; son café pris, il se jette dans un fauteuil, les pieds appuyés contre la tablette de la cheminée, et s'endort comme un vieux perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il bâille, étend ses bras, il frotte ses yeux et dit : « Eh bien, qu'est-ce, qu'est-ce ? — Il s'agit de savoir si Piron a plus d'esprit que Voltaire. — Entendons-nous : c'est de l'esprit que vous dites ? il ne s'agit pas de goût ? car du goût, votre Piron ne s'en doute pas. — Ne s'en doute pas ? — Non… ». Et puis nous voilà embarqués dans une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la main qu'on l'écoute, car c'est surtout de goût qu'il se pique. « Le goût, dit-il… le goût est une chose… » Ma foi je ne sais quelle chose il disait que c'était, ni lui non plus.</p>
<p>Nous avons quelquefois l'ami Robbé ; il nous régale de ses contes équivoques, des miracles des convulsionnaires, dont il a été le témoin oculaire, et de quelques chants de son poëme sur un sujet qu'il connaît à fond. Je hais ses vers, mais j'aime à l'entendre réciter ; il a l'air d'un énergumène. Tous s'écrient autour de lui : « Voilà ce qu'on appelle un poëte !… » Entre nous, cette poésie-là n'est qu'un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage barbare des habitants de la tour de Babel.</p>
<p>Il nous vient aussi un certain niais, qui a l'air plat et bête, mais qui a de l'esprit comme un démon, et qui est plus malin qu'un vieux singe. C'est une de ces figures qui appellent la plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû apprendre qu'il est aussi aisé d'être un homme d'esprit et d'avoir l'air d'un sot, que de cacher un sot sous une physionomie spirituelle. C'est une lâcheté bien commune que celle d'immoler un bon homme à l'amusement des autres ; on ne manque jamais de s'adresser à celui-là. C'est un piége que nous tendons aux nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y donnât…</p>
<p>(J'étais quelquefois surpris de la justesse des observations du fou sur les hommes et sur les caractères, et je le lui témoignai.) C'est, me répondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie comme du libertinage : on est dédommagé de la perte de son innocence par celle de ses préjugés : dans la société des méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les connaître ; et puis j'ai un peu lu.</p>
<p>MOI. — Qu'avez-vous lu ?</p>
<p>LUI. — J'ai lu et je lis et relis sans cesse Théophraste, La Bruyère et Molière.</p>
<p>MOI. — Ce sont d'excellents livres.</p>
<p>LUI. — Ils sont bien meilleurs qu'on ne pense ; mais qui est-ce qui sait les lire ?</p>
<p>MOI. — Tout le monde, selon la mesure de son esprit.</p>
<p>LUI. — Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu'on y cherche ?</p>
<p>MOI. — L'amusement et l'instruction.</p>
<p>LUI. — Mais quelle instruction ? car c'est là le point.</p>
<p>MOI. — La connaissance de ses devoirs, l'amour de la vertu, la haine du vice.</p>
<p>LUI. — Moi j'y recueille tout ce qu'il faut faire et tout ce qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l'Avare, je me dis : sois avare si tu veux, mais garde-toi de parler comme l'Avare. Quand je lis le Tartufe, je me dis : sois hypocrite si tu veux, mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde tes vices qui te sont utiles, mais n'en aie ni le ton ni les apparences, qui te rendraient ridicule. Pour te garantir de ce ton, de ces apparences, il faut les connaître ; or, ces auteurs en ont fait des peintures excellentes. Je suis moi, et je reste ce que je suis ; mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces gens qui méprisent les moralistes ; il y a beaucoup à profiter, surtout avec ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse les hommes que par intervalle ; les caractères du vice les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un insolent que d'en avoir la physionomie ; l'insolent de caractère n'insulte que de temps en temps, l'insolent de physionomie insulte toujours. Au reste, n'allez pas imaginer que je sois le seul lecteur de mon espèce ; je n'ai d'autre mérite ici que d'avoir fait par système, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi, mais qu'ils restent ridicules en dépit d'eux ; au lieu que je ne le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin derrière moi ; car le même art qui m'apprend à me sauver du ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres à l'attraper supérieurement. Je me rappelle alors tout ce que les autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui sort de mon fonds, qui est en ce genre d'une fécondité surprenante.</p>
<p>MOI. — Vous avez bien fait de me révéler ces mystères, sans quoi je vous aurais cru en contradiction.</p>
<p>LUI. — Je n'y suis point ; car pour une fois où il faut éviter le ridicule, heureusement il y en a cent où il faut s'en donner. Il n'y a pas de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou. Longtemps il y a eu le fou du roi en titre, en aucun il n'y a eu en titre le sage du roi. Moi, je suis le fou de Bertin et de beaucoup d'autres, le vôtre peut-être dans ce moment, ou peut-être vous le mien : celui qui serait sage n'aurait point de fou ; celui donc qui a un fou n'est pas sage ; s'il n'est pas sage il est fou, et peut-être, fût-il le roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-vous que, dans un sujet aussi variable que les mœurs, il n'y a rien d'absolument, d'essentiellement, de généralement vrai ou faux ; sinon, qu'il faut être ce que l'intérêt veut qu'on soit, bon ou mauvais, sage ou fou, décent ou ridicule, honnête ou vicieux. Si par hasard la vertu avait conduit à la fortune, ou j'aurais été vertueux, ou j'aurais simulé la vertu comme un autre ; on m'a voulu ridicule, et je me le suis fait ; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler votre langue ; car si nous venions à nous expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que j'appelle vertu, et vertu ce que j'appelle vice.</p>
<p>Nous avons aussi les auteurs de l'Opéra-Comique, leurs acteurs et leurs actrices, et plus souvent leurs entrepreneurs Corbie, Moeth, tous gens de ressource et d'un mérite supérieur.</p>
<p>Et j'oubliais les grands critiques de la littérature, l'Avant-Coureur, les Petites Affiches, l'Année littéraire, l'Observateur littéraire, le Censeur hebdomadaire, toute la clique des feuillistes[9].</p>
<p>MOI. — L'Année littéraire ! l'Observateur littéraire ! Cela ne se peut ; ils se détestent.</p>
<p>LUI. — Il est vrai ; mais tous les gueux se réconcilient à la gamelle. Ce maudit Observateur littéraire, que le diable l'eût emporté lui et ses feuilles ! C'est ce chien de petit prêtre avare, puant et usurier, qui est la cause de mon désastre. Il parut sur notre horizon hier pour la première fois ; il arriva à l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, l'heure du dîner. Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la pièce de vingt-quatre sols dans sa poche ! Tel s'est moqué de son confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu'à l'échine et mouillé jusqu'aux os, qui le soir rentre chez lui dans le même état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s'est établi à notre porte ; ils étaient en compte courant : le créancier voulait que son débiteur se liquidât, et celui-ci n'était pas en fonds. On sert, on fait les honneurs de la table à l'abbé, on le place au haut bout. J'entre ; je l'aperçois. « Comment, l'abbé, lui dis-je, vous présidez ? voilà qui est fort bien pour aujourd'hui ; mais demain vous descendrez, s'il vous plaît, d'une assiette, après demain, d'une autre assiette, et ainsi d'assiette en assiette, soit à droite, soit à gauche, jusqu'à ce que de la place que j'ai occupée une fois avant vous ; Fréron, une fois après moi ; Dorat, une fois après moi ; Fréron, Palissot, une fois après Dorat ; vous deveniez stationnaire auprès de moi, pauvre plat…, comme vous, qui siedo sempre come un maestoso carro fra duoi coglioni. » L'abbé, qui est un bon diable, et qui prend tout bien, se mit à rire ; mademoiselle, pénétrée de mon observation et de la justesse de ma comparaison, se mit à rire ; tous ceux qui siégeaient à droite et à gauche de l'abbé, ou qu'il avait reculés d'un cran, se mirent à rire ; tout le monde rit, excepté monsieur, qui se fâche, et me tient des propos qui n'auraient rien signifié si nous avions été seuls… « Vous êtes un impertinent. — Je le sais bien, et c'est à cette condition que vous m'avez reçu. — Un faquin. — Comme un autre. — Un gueux. — Est-ce que je serais ici sans cela ? — Je vous ferai chasser. — Après dîner, je m'en irai de moi-même… — Je vous le conseille… » On dîna ; je n'en perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement (car après tout il n'en aurait été ni plus ni moins, messire Gaster est un personnage contre lequel je n'ai jamais boudé), je pris mon parti, et je me disposai à m'en aller ; j'avais engagé ma parole en présence de tant de monde, qu'il fallait bien la tenir. Je fus un temps considérable à rôder dans l'appartement, cherchant ma canne et mon chapeau où ils n'étaient pas, et comptant toujours que le patron se répandrait dans un nouveau torrent d'injures, que quelqu'un s'interposerait, et que nous finirions par nous raccommoder à force de nous fâcher. Je tournais, car moi je n'avais rien sur le cœur ; mais le patron, lui, plus sombre et plus noir que l'Apollon d'Homère lorsqu'il décoche ses traits sur l'armée des Grecs, son bonnet une fois plus renfoncé que de coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le menton. Mademoiselle s'approche de moi : « Mais, mademoiselle, qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire ? ai-je été différent aujourd'hui de moi-même ? — Je veux qu'il sorte. — Je sortirai. Je ne lui ai pas manqué. — Pardonnez-moi ; on invite monsieur l'abbé, et… — C'est lui qui s'est manqué à lui-même en invitant l'abbé, en me recevant, et avec moi tant d'autres bélîtres. Moi… — Allons, mon petit…, il faut demander pardon à monsieur l'abbé. ― Je n'ai que faire de son pardon. — Allons, allons, tout cela s'apaisera… » On me prend par la main ; on m'entraîne vers le fauteuil de l'abbé ; j'étends les bras, je contemple l'abbé avec une espèce d'admiration, car qui est-ce qui a jamais demandé pardon à l'abbé ? « L'abbé, lui dis-je, l'abbé, tout ceci est bien ridicule, n'est-il pas vrai ? » Et puis je me mets à rire, et l'abbé aussi. Me voilà donc excusé de ce côté-là ; mais il fallait aborder l'autre, et ce que j'avais à lui dire était une autre paire de manches. Je ne sais plus trop comment je lui tournai mon excuse : « Monsieur, voilà ce fou… — Il y a trop longtemps qu'il me fait souffrir ; je ne veux plus en entendre parler. — Il est fâché. — Oui, je suis fâché. — Cela ne lui arrivera plus. — Qu'au premier faquin… ». Je ne sais s'il était dans ces jours d'humeur où mademoiselle craint d'en approcher, et n'ose le toucher qu'avec ses mitaines de velours, ou s'il entendit mal ce que je disais, ou si je dis mal ; ce fut pis qu'auparavant. — Que diable ! est-ce qu'il ne me connaît pas ? est-ce qu'il ne sait pas que je suis comme les enfants, et qu'il y a des circonstances où je… ? Et puis je crois, Dieu me pardonne, que je n'aurais pas un moment de relâche. On userait un pantin d'acier à tirer la ficelle du matin au soir, et du soir au matin. Il faut que je les désennuie, c'est la condition ; mais il faut que je m'amuse quelquefois. Au milieu de ces imbroglio il me passa par la tête une pensée funeste, une pensée qui me donna de la morgue, une pensée qui m'inspira de la fierté et de l'insolence : c'est qu'on ne pouvait se passer de moi, que j'étais un homme essentiel.</p>
<p>MOI. — Oui, je crois que vous leur êtes très-utile, mais qu'ils vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous voudrez, une aussi bonne maison ; mais eux, pour un fou qui leur manque, ils en retrouveront cent.</p>
<p>LUI. — Cent fous comme moi ! monsieur le philosophe, ils ne sont pas si communs. Oui, des plats fous. On est plus difficile en sottise qu'en talent ou en vertu. Je suis rare dans mon espèce, oui, très-rare. À présent qu'ils ne m'ont plus, que font-ils ? Ils s'ennuient comme des chiens. Je suis un sac inépuisable d'impertinences. J'avais à chaque instant une boutade qui les faisait rire aux larmes : j'étais pour eux les Petites-Maisons entières.</p>
<p>MOI. — Aussi vous aviez la table, le lit, l'habit, veste et culotte, les souliers, et la pistole par mois.</p>
<p>LUI. — Voilà le beau côté, voilà le bénéfice ; mais des charges, vous n'en dites mot. D'abord, s'il était bruit d'une pièce nouvelle, quelque temps qu'il fît, il fallait fureter dans tous les greniers de Paris, jusqu'à ce que j'en eusse trouvé l'auteur ; que je me procurasse la lecture de l'ouvrage, et que j'insinuasse adroitement qu'il y avait un rôle qui serait supérieurement rendu par quelqu'un de ma connaissance. « Et par qui, s'il vous plaît ? — Par qui ? belle question ! ce sont les grâces, la gentillesse, la finesse. — Vous voulez dire mademoiselle Dangeville ? Par hasard la connaîtriez-vous ? — Oui, un peu ; mais ce n'est pas elle. — Et qui donc ? » Je nommais tout bas… « Elle ! — Oui, elle, » répétais-je un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur ; et à ce nom il fallait voir comme la physionomie du poëte s'allongeait, et d'autres fois comme on m'éclatait au nez. Cependant, bon gré mal gré qu'il en eût, il fallait que j'emmenasse mon homme à dîner ; et lui, qui craignait de s'engager, rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'étais traité quand je ne réussissais pas dans ma négociation ! j'étais un butor, un sot, un balourd ; je n'étais bon à rien ; je ne valais pas le verre d'eau qu'on me donnait à boire. C'était bien pis lorsqu'on jouait, et qu'il fallait aller intrépidement, au milieu des huées d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes claquements de mains isolés, attacher les regards sur moi, quelquefois dérober les sifflets à l'actrice, et ouïr chuchoter à côté de soi : « C'est un des valets déguisés de celui qui… Ce maraud-là se taira-t-il !… » On ignore ce qui peut déterminer à cela ; on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse tout.</p>
<p>MOI. — Jusqu'à l'infraction des lois civiles ?</p>
<p>LUI. — À la fin cependant j'étais connu, et l'on disait : « Oh ! c'est… » Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu'on interprétait à contre-sens. Convenez qu'il faut un puissant intérêt pour braver ainsi le public assemblé, et que chacune de ces corvées valait mieux qu'un petit écu ?</p>
<p>MOI. — Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte ?</p>
<p>LUI. — Cela m'arrivait aussi, je glanais un peu là-dessus. Avant que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la mémoire des endroits brillants où il importait de donner le ton. S'il m'arrivait de les oublier et de me méprendre, j'en avais le tremblement à mon retour ; c'était un vacarme dont vous n'avez pas l'idée. Et puis à la maison une meute de chiens à soigner ; il est vrai que je m'étais sottement imposé cette tâche ; des chats dont j'avais la surintendance. J'étais trop heureux si Micou me favorisait d'un coup de griffe qui déchirât ma manchette ou ma main. Criquette est sujette à la colique ; c'est moi qui lui frotte le ventre. Autrefois mademoiselle avait des vapeurs, ce sont aujourd'hui des nerfs. Je ne parle pas d'une indisposition légère dont on ne se gêne point devant moi. Pour ceci, passe, je n'ai jamais prétendu contraindre ; j'ai lu… On en use à son aise avec ses familiers, et j'en étais ces jours-là plus que personne. Je suis l'apôtre de la familiarité et de l'aisance ; je les prêchais là d'exemple, sans qu'on s'en formalisât ; il n'y avait qu'à me laisser aller. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence à devenir pesante, il faut entendre les bons contes qu'ils en font.</p>
<p>MOI. — Vous n'êtes pas de ces gens-là ?</p>
<p>LUI. — Pourquoi non ?</p>
<p>MOI. — C'est qu'il est au moins indécent de donner du ridicule à ses bienfaiteurs.</p>
<p>LUI. — Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses bienfaits pour avilir son protégé ?</p>
<p>MOI. — Mais si le protégé n'était pas vil par lui-même, rien ne donnerait au protecteur cette autorité.</p>
<p>LUI. — Mais si les personnages n'étaient pas ridicules par eux-mêmes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute s'ils s'encanaillent ? est-ce ma faute, lorsqu'ils sont encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue ? Quand on se résout à vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides ? Si l'on nous connaît, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu'on nous fera du bien, et que tôt ou tard nous rendrons le mal pour le bien qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre l'homme et son singe et son perroquet ? Le Brun jette les hauts cris que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre lui. Palissot a dû faire les couplets, et c'est le Brun qui a tort. Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte les couplets qu'il avait faits contre le Brun. Palissot a dû mettre sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il avait faits contre le Brun, et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey… jette les hauts cris de ce que son ami Palissot lui a soufflé sa maîtresse, auprès de laquelle il l'avait introduit : c'est qu'il ne fallait point introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se résoudre à la perdre ; Palissot a fait son devoir, et c'est l'abbé Rey… qui a tort. Le libraire D*** jette les hauts cris de ce que son associé B*** a pu laisser croire ce qui n'était pas : quoi qu'il en soit, B*** a fait son rôle, et c'est D*** et sa femme qui ont tort. Qu'Helvétius jette les hauts cris, que Palissot le traduise sur la scène comme un malhonnête homme, lui à qui il doit encore l'argent qu'il lui prête pour se faire traiter de sa mauvaise santé, se nourrir et se vêtir ; a-t-il dû se promettre un autre procédé de la part d'un homme souillé de toutes sortes d'infamies, qui par passe-temps fait abjurer la religion à son ami ; qui s'empare du bien de ses associés ; qui n'a ni foi, ni loi, ni sentiment ; qui court à la fortune per fas et nefas, qui compte ses jours par ses scélératesses, et qui s'est traduit lui-même sur la scène comme un des plus dangereux coquins ; impudence dont je ne crois pas qu'il y eût dans le passé un premier exemple, ni qu'il y en ait un second dans l'avenir ? Non. Ce n'est donc pas Palissot, mais c'est Helvétius qui a tort. Si l'on mène un jeune provincial à la ménagerie de Versailles, et qu'il s'avise par sottise de passer la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la panthère ; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de l'animal féroce, qui est-ce qui a tort ? Tout cela est écrit dans le pacte tacite ; tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie. Combien je justifierais, par ce pacte universel et sacré, de gens qu'on accuse de méchanceté, tandis que c'est soi qu'on devrait accuser de sottise ! Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez tort, lorsque vous rassemblez autour de vous ce qu'on appelle parmi les gens de votre sorte des espèces, et que ces espèces vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu'ils doivent, les espèces aussi ; et c'est vous qui avez tort de les accueillir. Si Bertin vivait doucement, paisiblement avec sa maîtresse ; si par l'honnêteté de leurs caractères ils s'étaient fait des connaissances honnêtes ; s'ils avaient appelé autour d'eux des hommes à talent, des gens connus dans la société par leur vertu ; s'ils avaient réservé pour une petite compagnie éclairée et choisie les heures de distraction qu'ils auraient dérobées à la douceur d'être ensemble, de s'aimer, de se le dire dans le silence de la retraite, croyez-vous qu'on en eût fait ni bons ni mauvais contes ? Que leur est-il donc arrivé ? ce qu'ils méritaient ; ils ont été punis de leur imprudence, et c'est nous que la Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle a destinés à faire justice des M*** et des B*** à venir. Mais, tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise, vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses justes décrets sur nous. Que penseriez-vous de nous si nous prétendions avec des mœurs honteuses jouir de la considération publique ? Que nous sommes des insensés. Et ceux qui s'attendent à des procédés honnêtes de la part des gens nés vicieux, des caractères vils et bas, sont-ils sages ? Tout a son vrai loyer dans ce monde. Il y a deux procureurs généraux, l'un à votre porte, qui châtie les délits contre la société ; la nature est l'autre. Celle-ci connaît tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous livrez à la débauche des femmes, vous serez hydropique ; vous êtes crapuleux, vous serez pulmonique ; vous ouvrez votre porte à des marauds et vous vivez avec eux, vous serez trahi, persiflé, méprisé : le plus court est de se résigner à l'équité de ces jugements, et de se dire à soi-même : c'est bien fait ; de secouer ses oreilles et de s'amender, ou de rester ce qu'on est, mais aux conditions susdites.</p>
<p>MOI. — Vous avez raison.</p>
<p>LUI. — Au demeurant, de ces mauvais contes, moi je n'en invente aucun, je m'en tiens au rôle de colporteur. Ils disent qu'il y a quelques jours, sur les cinq heures du matin, on…</p>
<p>MOI. — Vous êtes un polisson. Parlons d'autre chose. Depuis que nous causons, j'ai une question sur la lèvre.</p>
<p>LUI. — Pourquoi l'avoir arrêtée là si longtemps ?</p>
<p>MOI. — C'est que j'ai craint qu'elle ne soit indiscréte.</p>
<p>LUI. — Après ce que je viens de vous révéler, j'ignore quel secret je puis avoir pour vous.</p>
<p>MOI. — Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre caractère ?</p>
<p>LUI. — Nullement ; je suis à vos yeux un être très-abject ; très-méprisable ; je le suis quelquefois aux miens, mais rarement ; je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m'en blâme : vous êtes plus constant dans votre mépris.</p>
<p>MOI. — Il est vrai ; mais pourquoi me montrer toute votre turpitude ?</p>
<p>LUI. — D'abord, c'est que vous en connaissez une bonne partie, et que je voyais plus à gagner qu'à perdre à vous avouer le reste.</p>
<p>MOI. — Comment cela, s'il vous plaît ?</p>
<p>LUI. — S'il importe d'être sublime en quelques genres, c'est surtout en mal. On crache sur un petit filou, mais on ne peut refuser une sorte de considération à un grand criminel ; son courage vous étonne, son atrocité vous fait frémir. On prise en tout l'unité de caractère.</p>
<p>MOI. — Mais cette estimable unité de caractère vous ne l'avez pas encore ; je vous trouve de temps en temps vacillant dans vos principes ; il est incertain si vous tenez votre méchanceté de la nature ou de l'étude, et si l'étude vous a porté aussi loin qu'il est possible.</p>
<p>LUI. — J'en conviens ; mais j'y ai fait de mon mieux. N'ai-je pas eu la modestie de reconnaître des êtres plus parfaits que moi ? ne vous ai-je pas parlé de Bouret avec l'admiration la plus profonde ? Bouret est le premier homme du monde, dans mon esprit.</p>
<p>MOI. — Mais immédiatement après Bouret, c'est vous ?</p>
<p>LUI. — Non.</p>
<p>MOI. — C'est donc Palissot ?</p>
<p>LUI. — C'est Palissot ; mais ce n'est pas Palissot seul.</p>
<p>MOI. — Et qui peut être digne de partager le second rang avec lui ?</p>
<p>LUI. — Le renégat d'Avignon.</p>
<p>MOI. — Je n'ai jamais entendu parler de ce renégat d'Avignon ; mais ce doit être un homme bien étonnant.</p>
<p>LUI. — Aussi l'est-il.</p>
<p>MOI. — L'histoire des grands personnages m'a toujours intéressé.</p>
<p>LUI. — Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête de ces descendants d'Abraham, promis au père des croyants en nombre égal à celui des étoiles.</p>
<p>MOI. — Chez un juif ?</p>
<p>LUI. — Chez un juif. Il avait d'abord surpris la commisération, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la plus entière ; car voilà comme on arrive toujours : nous comptons tellement sur nos bienfaits, qu'il est rare que nous cachions notre secret à celui que nous avons comblé de nos bontés ; le moyen qu'il n'y ait pas d'ingrats, quand nous exposons l'homme à la tentation de l'être impunément ? C'est une réflexion juste que notre juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu'il ne pouvait en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti qu'un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d'attention ; quand il crut son juif bien touché, bien captivé, bien convaincu par ses soins qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les tribus d'Israël… Admirez la circonscription de cet homme ! il ne se hâte pas, il laisse mûrir la poire avant que de secouer la branche : trop d'ardeur pouvait faire échouer ce projet. C'est qu'ordinairement la grandeur de caractère résulte de la balance naturelle de plusieurs qualités opposées.</p>
<p>MOI. — Eh ! laissez là vos réflexions, et continuez-moi votre histoire.</p>
<p>LUI. — Cela ne se peut, il y a des jours où il faut que je réfléchisse ; c'est une maladie, qu'il faut abandonner à son cours. Où en étais-je ?</p>
<p>MOI. — À l'intimité bien établie entre le juif et le renégat.</p>
<p>LUI. — Alors la poire était mûre… Mais vous ne m'écoutez pas, à quoi rêvez-vous ?</p>
<p>MOI. — Je rêve à l'inégalité de votre ton, tantôt haut, tantôt bas.</p>
<p>LUI. — Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut être un ?… Il arrive un soir chez son bon ami, l'air effaré, la voix entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres. « Qu'avez-vous ? — Nous sommes perdus. — Perdus ! et comment ? — Perdus ! vous dis-je, sans ressources. — Expliquez-vous. — Un moment, que je me remette de mon effroi. — Allons, remettons-nous, » lui dit le juif, au lieu de lui dire : Tu es un fieffé fripon ; je ne sais ce que tu as à m'apprendre, mais tu es un fieffé fripon, tu joues la terreur.</p>
<p>MOI. — Et pourquoi devait-il lui parler ainsi ?</p>
<p>LUI. — C'est qu'il était faux, et qu'il avait passé la mesure ; cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. « Nous sommes perdus,… perdus !… sans ressource !… » Est-ce que vous ne sentez pas l'affectation de ces perdus répétés ? « Un traître nous a déférés à la Sainte Inquisition, vous comme juif, moi comme un renégat, comme un infâme renégat… » Voyez comme le traître ne rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom ; vous ne savez pas ce qu'il en coûte pour en venir là.</p>
<p>MOI. — Non, certes. Mais cet infâme renégat…</p>
<p>LUI. — Est faux, mais c'est une fausseté bien adroite. Le juif s'effraye, il s'arrache la barbe, il voit les sbires à sa porte, il se voit affublé du san-benito, il voit son auto-da-fé préparé. « Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel parti prendre ? — Quel parti ? De se montrer, d'affecter la plus grande sécurité, de se conduire comme à l'ordinaire. La procédure de ce tribunal est secrète, mais lente ; il faut user de ces délais pour tout vendre. J'irai louer ou je ferai louer un bâtiment par un tiers, oui, par un tiers, ce sera le mieux ; nous y déposerons votre fortune, car c'est à votre fortune principalement qu'ils en veulent ; et nous irons vous et moi, chercher sous un autre ciel la liberté de servir notre Dieu, et de suivre en sûreté la loi d'Abraham et de notre conscience. Le point important, dans la circonstance périlleuse où nous nous trouvons, est de ne point faire d'imprudence… »</p>
<p>Fait et dit. Le bâtiment est loué, et pourvu de vivres et de matelots ; la fortune du juif est à bord ; demain, à la pointe du jour, ils mettent à la voile, ils peuvent souper gaiement et dormir en sûreté ; demain ils échappent à leurs persécuteurs. Pendant la nuit le renégat se lève, dépouille le juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux, se rend à bord, et le voilà parti. Et vous croyez que c'est là tout ? bon ! vous n'y êtes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire, moi je devinai ce que je vous ai tû pour essayer votre sagacité. Vous avez bien fait d'être un honnête homme, vous n'auriez été qu'un friponneau. Jusqu'ici le renégat n'est que cela, c'est un coquin méprisable à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de la méchanceté, c'est d'avoir été lui-même le délateur de son bon ami l'israélite, et dont la Sainte Inquisition s'empara à son réveil, et dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre Seigneur.</p>
<p>MOI. — Je ne sais lequel des deux me fait le plus d'horreur, ou de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en parlez.</p>
<p>LUI. — Et voilà ce que je vous disais : l'atrocité de l'action vous porte au delà du mépris, et c'est la raison de ma sincérité. J'ai voulu que vous connussiez jusqu'où j'excellais dans mon art, vous arracher l'aveu que j'étais au moins original dans mon avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands vauriens, et m'écrier ensuite : Vivat Mascarillus, fourborum imperator ! Allons, gai ! monsieur le philosophe, chorus ! Vivat Mascarillus, fourborum imperator !</p>
<p>Et là dessus il se mit à faire un chant en fugue tout à fait singulier ; tantôt la mélodie était grave et pleine de majesté, tantôt légère et folâtre ; dans un instant il imitait la basse, dans un autre une partie du dessus, il m'indiquait de ses bras et de son cou allongé les endroits des tenues, et s'exécutait, se composait à lui-même un chant de triomphe, où l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique qu'en bonnes mœurs.</p>
<p>Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou m'indigner ; je restai, dans le dessein de tourner la conversation sur quelque sujet qui chassât de mon âme l'horreur dont elle était remplie. Je commençais à supporter avec peine la présence d'un homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait, comme un connaisseur en peinture ou en poésie examine les beautés d'un ouvrage de goût, ou comme un moraliste ou un historien relève et fait éclater les circonstances d'une action héroïque. Je devins sombre malgré moi ; il s'en aperçut, et me dit :</p>
<p>— Qu'avez-vous ? Est-ce que vous vous trouvez mal ?</p>
<p>MOI. — Un peu, mais cela passera.</p>
<p>LUI. — Vous avez l'air soucieux d'un homme tracassé de quelque idée soucieuse.</p>
<p>MOI. — C'est cela…</p>
<p>Après un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant lequel il se promenait en sifflant et en chantant, pour le ramener à son talent je lui dis : Que faites-vous à présent ?</p>
<p>LUI. — Rien.</p>
<p>MOI. — Cela est très-fatigant.</p>
<p>LUI. — J'étais déjà suffisamment bête ; j'ai été entendre cette musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs, qui m'a achevé.</p>
<p>MOI. — Vous approuvez donc ce genre ?</p>
<p>LUI. — Sans doute.</p>
<p>MOI. — Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants ?</p>
<p>LUI. — Si j'y en trouve ! pardieu, je vous en réponds. Comme cela est déclamé ! quelle vérité ! quelle expression !</p>
<p>MOI. — Tout art d'imitation a son modèle dans la nature. Quel est le modèle du musicien quand il fait un chant ?</p>
<p>LUI. — Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut ? Qu'est-ce qu'un chant ?</p>
<p>MOI. — Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes forces. Voilà comme nous sommes tous : nous n'avons dans la mémoire que des mots, que nous croyons entendre par l'usage fréquent et l'application même juste que nous en faisons ; dans l'esprit que de notions vagues ! Quand je prononce le mot chant, je n'ai pas des notions plus nettes que vous et la plupart de vos semblables, quand ils disent : réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur, décence, honte, ridicule.</p>
<p>LUI. — Le chant est une imitation, par les sons, d'une échelle inventée par l'art ou inspirée par la nature, comme il vous plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques ou des accents de la passion, et vous voyez qu'en changeant là-dedans les choses à changer, la définition conviendrait exactement à la peinture, à l'éloquence, à la sculpture et à la poésie. Maintenant, pour en venir à votre question, quel est le modèle du musicien ou du chant ? C'est la déclamation, si le modèle est vivant et puissant ; c'est le bruit, si le modèle est inanimé. Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le chant comme une autre ligne qui serpenterait sur la première. Plus cette déclamation, type du chant, sera forte et vraie, plus le chant qui s'y conforme la coupera en plus grand nombre de points ; plus le chant sera vrai, et plus il sera beau ; et c'est ce qu'ont très-bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d'un avare ; s'il ne chantait pas, c'est sur les mêmes tons qu'il parlerait à la terre quand il lui confie son or, et qu'il lui dit : Ô terre, reçois mon trésor. Et cette petite fille qui sent palpiter son cœur, qui rougit, qui se trouble, et qui supplie monseigneur de la laisser partir, s'exprimerait-elle autrement ? Il y a dans ces ouvrages toutes sortes de caractères, une variété infinie de déclamations : cela est sublime, c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre le morceau où le jeune homme qui se sent mourir s'écrie : Mon cœur s'en va ! Écoutez le chant, écoutez la symphonie, et vous me direz après quelle différence il y a entre les vraies voix d'un moribond et le tour de ce chant ; vous verrez si la ligne de la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la déclamation. Je ne vous parle pas de la mesure, qui est encore une des conditions du chant ; je m'en tiens à l'expression, et il n'y a rien de plus évident que le passage suivant que j'ai lu quelque part : Musices seminarium accentus, l'accent est la pépinière de la mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance il est de savoir bien faire le récitatif ! Il n'y a point de bel air dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de beau récitatif dont un habile homme ne puisse faire un bel air. Je ne voudrais pas assurer que celui qui récite bien chantera bien ; mais je serais surpris que celui qui chante bien ne sût pas bien réciter. Et croyez tout ce que je vous dis là, car c'est le vrai.</p>
<p>MOI. — Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je n'étais arrêté par un petit inconvénient.</p>
<p>LUI. — Et cet inconvénient ?</p>
<p>MOI. — C'est que si cette musique est sublime, il faut que celle du divin Lulli, de Campra, de Destouche, de Mouret, et même, soit dit entre nous, celle du cher maître, soit un peu plate.</p>
<p>LUI, s'approchant de mon oreille, me répondit : — Je ne voudrais pas être entendu, car il y a ici beaucoup de gens qui me connaissent : c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me soucie du cher maître, puisque cher il y a ; c'est une pierre, il me verrait tirer la langue d'un pied qu'il ne me donnerait pas un verre d'eau. Mais il a beau faire, à l'octave, à la septième : Hon, hon ; hin, hin ; tu, tu, tu, turlututu, avec un charivari de diable ; ceux qui commencent à s'y connaître, et qui ne prennent plus du tintamarre pour de la musique, ne s'accommoderont jamais de cela. On devait défendre par une ordonnance de police, à toute personne, de quelque qualité ou condition qu'elle fût, de faire chanter le Stabat de Pergolèse. Ce Stabat, il fallait le faire brûler par la main du bourreau ! Ma foi, ces maudits bouffons, avec leur Servante maîtresse, leur Tracallo, nous en ont donné rudement… Autrefois, un Tancrède, une Issé[10], une Europe galante, les Indes, Castor, les Talents lyriques[11], allaient à quatre, cinq, six mois ; on ne voyait point la fin des représentations d'une Armide[12]. À présent, tout cela vous tombe les uns sur les autres comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et Francœur[13] en jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est perdu, qu'ils sont ruinés, et que si l'on tolère plus longtemps cette canaille chantante de la foire, la musique nationale est au diable, et que, l'Académie royale du cul-de-sac n'a qu'à fermer boutique. Il y a bien quelque chose de vrai là-dedans. Les vieilles perruques qui viennent là, depuis trente à quarante ans, tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le passé, s'ennuient et bâillent sans trop savoir pourquoi ; ils se le demandent et ne sauraient se répondre. Que ne s'adressent-ils à moi ? La prédiction de Duni s'accomplira ; et, du train que cela prend, je veux mourir si dans quatre ou cinq ans, à dater du Peintre amoureux de son modèle, il y a un chat à ferrer dans la célèbre impasse. Les bonnes gens ! ils ont renoncé à leurs symphonies pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru qu'ils feraient leurs oreilles à celle-ci, sans conséquence pour leur musique vocale ; comme si la symphonie n'était pas au chant, à un peu de libertinage près inspiré par l'étendue de l'instrument et la mobilité des doigts, ce que le chant est à la déclamation réelle ; comme si le violon n'était pas le singe du chanteur, qui deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau, le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli fut l'apôtre de la nouvelle musique. À d'autres, à d'autres ! on nous accoutumera à l'imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la nature par le chant et la voix, par l'instrument, car voilà toute l'étendue de l'objet de la musique ; et nous conserverons notre goût pour les vols, les lancés, les gloires, les triomphes, les victoires ? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imaginé qu'ils pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de comédie musiquées ; qu'on porterait à leurs oreilles les accents de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de l'amour, les ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou français, et qu'ils resteraient admirateurs de Ragonde[14] ou de Platée[15] (je t'en réponds, Tarare, pompon) ; qu'ils éprouveraient sans cesse avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle mollesse, l'harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de la langue italienne se prêtaient à l'art, au mouvement, à l'expression, aux tours et à la valeur mesurée du chant, et qu'ils continueraient d'ignorer combien la leur est roide, sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh ! oui, oui ; ils se sont persuadé qu'après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d'une mère qui se désole sur la mort de son fils, après avoir frémi de l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre, ils ne s'ennuieraient pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs petits madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais goût du poëte que la misère de l'art qui s'en accommode. Les bonnes gens ! cela n'est pas et ne peut être ; le vrai, le bon et le beau ont leurs droits : on les conteste, mais on finit par admirer ; ce qui n'est pas marqué à ce coin, on l'admire un temps, mais on finit par bâiller. Bâillez donc, messieurs, bâillez à votre aise, ne vous gênez pas. L'empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront jamais, le vrai qui est le Père, et qui engendre le bon qui est le Fils, d'où procède le beau qui est le Saint-Esprit, s'établit doucement. Le dieu étranger se place humblement sur l'autel à côté de l'idole du pays ; peu à peu il s'y affermit ; un beau jour il pousse du coude son camarade, et patatras ! voilà l'idole en bas. C'est comme cela qu'on dit que les Jésuites ont planté le christianisme à la Chine et aux Indes ; et nos Jansénistes ont beau dire, cette méthode politique qui marche à son but sans bruit, sans effusion de sang, sans martyres, sans un toupet de cheveux arraché, me semble la meilleure.</p>
<p>MOI. — Il y a de la raison à peu près dans tout ce que vous venez de dire.</p>
<p>LUI. — De la raison ! tant mieux. Je veux que le diable m'emporte si j'y tâche. Cela va comme je te pousse. Je suis comme les musiciens de l'impasse quand mon maître parut. Si j'adresse, à la bonne heure. C'est qu'un garçon charbonnier parlera toujours mieux de son métier que toute une académie, que tous les Duhamel du monde[16]…</p>
<p>(Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son gosier quelques-uns des airs de l'Ile des fous, du Peintre amoureux de son modèle, du Maréchal-ferrant, de la Plaideuse[17] ; et de temps en temps il s'écriait, en levant les mains et les yeux au ciel : « Si cela est beau, mordieu ! si cela est beau ! Comment peut-on porter à sa tête une paire d'oreilles, et faire une pareille question ? » Il commençait à entrer en passion et à chanter tout bas, il élevait le ton à mesure qu'il se passionnait davantage ; vinrent ensuite les gestes, les grimaces du visage et les contorsions du corps ; et je dis : « Bon ! voilà la tête qui se perd, et quelque scène nouvelle qui se prépare… » En effet, il part d'un éclat de voix : « Je suis un pauvre misérable… Monseigneur, monseigneur, laissez-moi partir… Ô terre, reçois mon or, conserve mon trésor, mon âme, mon âme, ma vie ! Ô terre !… Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami ! Aspettar si non venire… A Zerbina penserete… Sempre in contrasti con te si sta… » Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères. Tantôt avec une voix de basse-taille il descendait jusqu'aux enfers, tantôt, s'égosillant et contrefaisant le fausset, il déchirait le haut des airs ; imitant, de la démarche, du maintien, du geste, les différents personnages chantants ; successivement furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici c'est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie ; là il est prêtre, il est roi, il est tyran ; il menace, il commande, il s'emporte ; il est esclave, il obéit ; il s'apaise, il se désole, il se plaint, il rit ; jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles ni du caractère de l'air. Tous les pousse-bois avaient quitté leurs échiquiers et s'étaient rassemblés autour de lui ; les fenêtres du café étaient occupées en dehors par les passants qui s'étaient arrêtés au bruit. On faisait des éclats de rire à entr'ouvrir le plafond. Lui n'apercevait rien ; il continuait, saisi d'une aliénation d'esprit, d'un enthousiasme si voisin de la folie, qu'il est incertain qu'il en revienne et s'il ne faudra pas le jeter dans un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un lambeau des Lamentations de Jomelli, il répétait avec une précision, une vérité et une chaleur incroyables les plus beaux endroits de chaque morceau : ce beau récitatif obligé où le prophète peint la désolation de Jérusalem, il l'arrosa d'un torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les yeux. Tout y était, et la délicatesse du chant, et la force de l'expression, et la douleur. Il insistait sur les endroits où le musicien s'était particulièrement montré un grand maître. S'il quittait la partie du chant, c'était pour prendre celle des instruments, qu'il laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l'une à l'autre de manière à conserver les liaisons et l'unité du tout, s'emparant de nos âmes, et les tenant suspendues dans la situation la plus singulière que j'aie jamais éprouvée. Admirais-je ? oui, j'admirais. Étais-je touché de pitié ? j'étais touché de pitié ; mais une teinte de ridicule était fondue dans ces sentiments, et les dénaturait.</p>
<p>Mais vous vous seriez échappé en éclats de rire à la manière dont il contrefaisait les différents instruments ; avec des joues renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les cors et les bassons ; il prenait un son éclatant et nasillard pour les hautbois, précipitant sa voix avec une rapidité incroyable pour les instruments à cordes, dont il cherchait les sons les plus approchés ; il sifflait les petites flûtes, il roucoulait les traversières ; criant, chantant, se dèmenant comme un forcené, faisant à lui seul les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre lyrique, et se divisant en vingt rôles divers ; courant, s'arrêtant avec l'air d'un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche. Il faisait une chaleur à périr, et la sueur qui suivait les plis de son front et la longueur de ses joues se mêlait à la poudre de ses cheveux, ruisselait et sillonnait le haut de son habit. Que ne lui vis-je pas faire ? Il pleurait, il riait, il soupirait, il regardait ou attendri, ou tranquille, ou furieux : c'était une femme qui se pâme de douleur, c'était un malheureux livré à tout son désespoir ; un temple qui s'élève ; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant ; des eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes ; un orage, une tempête, la plainte de ceux qui vont périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre. C'était la nuit avec ses ténèbres, c'était l'ombre et le silence, car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à fait perdue. Épuisé de fatigue, tel qu'un homme qui sort d'un profond sommeil ou d'une longue distraction, il resta immobile, stupide, étonné ; il tournait ses regards autour de lui comme un homme égaré qui cherche à reconnaître le lieu où il se trouve ; il attendait le retour de ses forces et de ses esprits ; il essuyait machinalement son visage. Semblable à celui qui verrait à son réveil son lit environné d'un grand nombre de personnes, dans un entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu'il a fait, il s'écria dans le premier moment : « Eh bien ! messieurs, qu'est-ce qu'il y a ?… D'où viennent vos ris et votre surprise ? Qu'est-ce qu'il y a ?… » Ensuite il ajouta : « Voilà ce qu'on doit appeler de la musique et un musicien ! Cependant, messieurs, il ne faut pas mépriser certains airs de Lulli. Qu'on fasse mieux la scène de J'attendrai l'aurore…, sans changer les paroles, j'en défie. Il ne faut pas mépriser quelques endroits de Campra, les airs de violon de mon maître, ses gavottes, ses entrées de soldats, de prêtres, de sacrificateurs ; Pâles flambeaux, Nuit plus affreuse que les ténèbres…, Dieu du Tartare, dieu de l'oubli… » Là il enflait sa voix, il soutenait ses sons ; les voisins se mettaient aux fenêtres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait : « C'est qu'ici il faut des poumons, un grand organe, un volume d'air. Mais, avant peu, serviteur à l'Assomption ! le Carême et les Rois sont passés. Ils ne savent pas encore ce qu'il faut mettre en musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie lyrique est encore à naître ; mais ils y viendront à force d'entendre Pergolèse, le Saxon, Terradeglias, Traetta et les autres ; à force de lire Métastase, il faudra bien qu'ils y viennent.</p>
<p>MOI. — Quoi donc ! est-ce que Quinault, Lamotte, Fontenelle, n'y ont rien entendu ?</p>
<p>LUI. — Non, pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite, dans tous leurs charmants poëmes, qu'on puisse musiquer. Ce sont des sentences ingénieuses, des madrigaux légers, tendres et délicats. Mais pour savoir combien cela est vide de ressources pour notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de Démosthènes, faites-vous réciter ces morceaux : ils vous paraîtront froids, languissants, monotones. C'est qu'il n'y a rien là qui puisse servir de modèle au chant ; j'aimerais autant avoir à musiquer les Maximes de La Rochefoucauld ou les Pensées de Pascal. C'est au cri animal de la passion à dicter la ligne qui nous convient ; il faut que ses expressions soient pressées les unes sur les autres ; il faut que la phrase soit courte, que le sens en soit coupé, suspendu ; que le musicien puisse disposer de tout et de chacune de ses parties, en omettre un mot ou le répéter, y en ajouter une qui lui manque, la tailler et retailler comme un polype, sans la détruire ; ce qui rend la poésie lyrique française beaucoup plus difficile que dans les langues à inversions, qui présentent d'elles-mêmes tous ces avantages… Barbare, cruel, plonge ton poignard dans mon sein ; me voilà prête à recevoir le coup fatal ; frappe, ose… Ah ! je languis, je meurs… un feu secret s'allume dans mes sens… Cruel Amour, que veux-tu de moi ?… Laisse-moi la douce paix dont j'ai joui… rends-moi la raison… Il faut que les passions soient fortes ; la tendresse du musicien et du poëte lyrique doit être extrême ; l'air est presque toujours la péroraison de la scène. Il nous faut des exclamations, des interjections, des suspensions, des interruptions, des affirmations, des négations ; nous appelons, nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous rions franchement. Point d'esprit, point d'épigrammes, point de ces jolies pensées ; cela est trop loin de la simple nature. Et n'allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur déclamation puissent nous servir de modèles. Fi donc ! il nous le faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai ; les discours simples, les voix communes de la passion nous sont d'autant plus nécessaires que la langue sera plus monotone, n'aura point d'accents ; le cri animal ou de l'homme passionné leur en donne.</p>
<p>Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou n'entendant rien, ou prenant peu d'intérêt à ce qu'il disait, parce qu'en général l'enfant comme l'homme, et l'homme comme l'enfant, aime mieux s'amuser que s'instruire, s'était retirée ; chacun était à son jeu, et nous étions restés seuls dans notre coin. Assis sur une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants, les yeux à demi-fermés, il me dit :</p>
<p>— Je ne sais ce que j'ai : quand je suis venu ici, j'étais frais et dispos, et me voilà roué, brisé, comme si j'avais fait dix lieues ; cela m'a pris subitement.</p>
<p>MOI. — Voulez-vous vous rafraîchir ?</p>
<p>LUI. — Volontiers. Je me sens enroué, les forces me manquent, et je souffre un peu de la poitrine. Cela m'arrive presque tous les jours comme cela, sans que je sache le pourquoi.</p>
<p>MOI. — Que voulez-vous ?</p>
<p>LUI. — Ce qui vous plaira ; je ne suis pas difficile : l'indigence m'a appris à m'accommoder de tout.</p>
<p>On nous servit de la bière, de la limonade ; il en remplit un grand verre qu'il vide deux ou trois fois ; puis, comme un homme ranimé, il tousse fortement, il se démène, il reprend :</p>
<p>— Mais à votre avis, seigneur philosophe, n'est-ce pas une bizarrerie bien étrange qu'un étranger, un italien, un Duni, vienne nous apprendre à donner l'accent à notre musique, et assujettir notre chant à tous les mouvements, à toutes les mesures, à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la prosodie ? Ce n'était pas pourtant la mer à boire. Quiconque avait écouté un gueux lui demander l'aumône dans la rue, un homme dans le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant désespéré, un flatteur, oui, un flatteur, radoucissant son ton, traînant ses syllabes d'une voix mielleuse, en un mot une passion, n'importe laquelle, pourvu que par son énergie elle méritât de servir de modèle au musicien, aurait dû s'apercevoir de deux choses : l'une, que les syllabes longues ou brèves n'ont aucune durée fixe, pas même de rapport déterminé entre leurs durées ; que la passion dispose de la prosodie presque comme il lui plaît, qu'elle exécute les plus grands intervalles, et que celui qui s'écrie dans le fort de sa douleur : Ah ! malheureux que je suis ! monte la syllabe d'exclamation au ton le plus élevé et le plus aigu, et descend les autres au ton le plus grave et le plus bas, faisant l'octave ou même un plus grand intervalle, et donnant à chaque passion la quantité qui convient au tour de la mélodie, sans que l'oreille soit offensée, sans que ni la syllabe longue ni la syllabe brève aient conservé la longueur ou la brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait depuis le temps où nous citions la parenthèse d'Armide : le Vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, l'Obéissons sans balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de déclamation musicale ! À présent ces prodiges-là me font hausser les épaules de pitié. Du train dont l'art s'avance, je ne sais où il aboutira. En attendant, buvons un coup.</p>
<p>Il en but deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il allait se noyer comme il s'était épuisé, sans s'en apercevoir, si je n'avais déplacé la bouteille qu'il cherchait, de distraction. Alors je lui dis :</p>
<p>— Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si grande sensibilité pour les beautés de l'art musical, vous soyez aussi aveugle en morale, aussi insensible aux charmes de la vertu ?</p>
<p>LUI. — C'est apparemment qu'il y a pour cela un sens que je n'ai pas, une fibre qui ne m'a point été donnée, une fibre lâche qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas ; ou peut-être que j'ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens, d'où il est arrivé que mon oreille est devenue très-fine et que mon cœur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque chose de vrai… le sang… Mon sang est le même que celui de mon père ; la molécule paternelle était dure et obtuse, et cette maudite molécule première s'est assimilé tout le reste.</p>
<p>MOI. — Aimez-vous votre enfant ?</p>
<p>LUI. — Si je l'aime, le petit sauvage ! j'en suis fou.</p>
<p>MOI. — Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement d'arrêter en lui l'effet de la maudite molécule paternelle ?</p>
<p>LUI. — J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est destiné à devenir un homme de bien, je n'y nuirai pas ; mais si la molécule voulait qu'il fût un vaurien comme son père, les peines que j'aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient très-nuisibles. L'éducation croisant sans cesse la pente de la molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires, et marcherait de guingois dans le chemin de la vie, comme j'en vois une infinité également gauches dans le bien et dans le mal.</p>
<p>C'est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la plus redoutable, parce qu'elle marque la médiocrité et le dernier degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est point une espèce. Avant que la molécule paternelle n'eût repris le dessus, et ne l'eût amené à la parfaite abjection où j'en suis, il lui faudrait un temps infini ; il perdrait ses plus belles années. Je n'y fais rien à présent, je le laisse venir, je l'examine. Il est déjà gourmand, patelin, fourbe, paresseux, menteur ; je crains bien qu'il ne chasse de race.</p>
<p>MOI. — Et vous en ferez un musicien, afin qu'il ne manque rien à la ressemblance ?</p>
<p>LUI. — Un musicien ! un musicien ! Quelquefois je le regarde en grinçant les dents, et je dis : Si tu devais savoir une note, je crois que je te tordrais le cou.</p>
<p>MOI. — Et pourquoi cela, s'il vous plaît ?</p>
<p>LUI. — Cela ne mène à rien.</p>
<p>MOI. — Cela mène à tout.</p>
<p>LUI. — Oui, quand on excelle ; mais qu'est-ce qui peut se promettre de son enfant qu'il excellera ? Il y a dix mille à parier contre un qu'il ne sera qu'un misérable racleur de cordes comme moi. Savez-vous qu'il serait peut-être plus aisé de trouver un enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi, qu'un grand violon ?</p>
<p>MOI. — Il me semble que les talents agréables, même médiocres, chez un peuple sans mœurs, perdu de débauche et de luxe, avancent rapidement un homme dans le chemin de la fortune.</p>
<p>LUI. — Sans doute, de l'or, de l'or ; l'or est tout, et le reste sans or n'est rien. Aussi, au lieu de lui farcir la tête de belles maximes qu'il faudrait qu'il oubliât, sous peine de n'être qu'un gueux, lorsque je possède un louis, ce qui ne m'arrive pas souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche, je le lui montre avec admiration, je lève les yeux au ciel, je baise le louis devant lui ; et, pour lui faire entendre mieux encore l'importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix, je lui désigne du doigt tout ce qu'on en peut acquérir : un beau fourreau, un beau toquet, un bon biscuit ; ensuite je mets le louis dans ma poche, je me promène avec fierté, je relève la basque de ma veste, je frappe de la main sur mon gousset ; et c'est ainsi que je lui fais concevoir que c'est du louis qui est là que naît l'assurance qu'il me voit.</p>
<p>MOI. — On ne peut rien de mieux ; mais s'il arrivait que, profondément pénétré de la valeur du louis, un jour…</p>
<p>LUI. — Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-dessus, il n'y a point de principe de morale qui n'ait son inconvénient. Au pis aller, c'est un mauvais quart d'heure, et tout est fini.</p>
<p>MOI. — Même d'après des vues si courageuses et si sages, je persiste à croire qu'il serait bon d'en faire un musicien. Je ne connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de mieux servir leurs vices et de mettre à profit les siens.</p>
<p>LUI. — Il est vrai ; mais j'ai des projets d'un succès plus prompt et plus sûr. Ah ! si c'était aussi bien une fille ! Mais, comme on ne fait pas ce qu'on veut, il faut prendre ce qui vient, en tirer le meilleur parti, et pour cela ne pas donner bêtement, comme la plupart des pères qui ne feraient rien de pis quand ils auraient médité le malheur de leurs enfants, l'éducation de Lacédémone à un enfant destiné à vivre à Paris. Si elle est mauvaise, c'est la faute des mœurs de ma nation, et non la mienne ; en répondra qui pourra. Je veux que mon fils soit heureux, ou, ce qui revient au même, honoré, riche et puissant. Je connais un peu les voies les plus faciles d'arriver à ce but, et je les lui enseignerai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sages, la multitude et le succès m'absoudront. Il aura de l'or, c'est moi qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas même votre estime et votre respect.</p>
<p>MOI. — Vous pourriez vous tromper.</p>
<p>LUI. — Ou il s'en passera, comme bien d'autres…</p>
<p>Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu'on pense, d'après lesquelles on se conduit, mais qu'on ne dit pas. Voilà, en vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la plupart de nos entours : il avouait les vices qu'il avait, que les autres ont ; mais il n'était pas hypocrite. Il n'était ni plus ni moins abominable qu'eux ; il était seulement plus franc et plus conséquent, et quelquefois profond dans la dépravation. Je tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil maître. Il est certain que, d'après des idées d'institution aussi strictement calquées sur nos mœurs, il devait aller loin, à moins qu'il ne fût prématurément arrêté en chemin.</p>
<p>LUI. — Oh ! ne craignez rien : le point important, le point difficile auquel un bon père doit s'attacher, ce n'est pas de donner à son enfant des vices qui l'enrichissent, des ridicules qui le rendent précieux aux grands : tout le monde le fait, sinon de système comme moi, au moins d'exemple et de leçon ; mais de lui marquer la juste mesure, l'art d'esquiver à la honte, au déshonneur et aux lois : ce sont des dissonances dans l'harmonie sociale qu'il faut savoir placer, préparer et sauver. Rien de si plat qu'une suite d'accords parfaits ; il faut quelque chose qui pique, qui sépare le faisceau et qui en éparpille les rayons.</p>
<p>MOI. — Fort bien ; par cette comparaison vous me ramenez des mœurs à la musique, dont je m'étais écarté malgré moi, et je vous en remercie ; car, à ne vous rien celer, je vous aime mieux musicien que moraliste.</p>
<p>LUI. — Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien supérieur en morale.</p>
<p>MOI. — J'en doute ; mais quand cela serait, je suis un bon homme, et vos principes ne sont pas les miens.</p>
<p>LUI. — Tant pis pour vous. Ah ! si j'avais vos talents !…</p>
<p>MOI. — Laissons là mes talents, et revenons aux vôtres.</p>
<p>LUI. — Si je savais m'énoncer comme vous !… Mais j'ai un diable de ramage saugrenu, moitié des gens du monde et des lettres, moitié de la halle.</p>
<p>MOI. — Je parle mal ; je ne sais que dire la vérité, et cela ne prend pas toujours, comme vous savez.</p>
<p>LUI. — Mais ce n'est pas pour dire la vérité ; au contraire, c'est pour bien dire le mensonge que j'ambitionne votre talent. Si je savais écrire, fagoter un livre, tourner une épître dédicatoire, bien enivrer un sot de son mérite, m'insinuer auprès des femmes !…</p>
<p>MOI. — Et tout cela vous le savez mille fois mieux que moi ; je ne serais pas même digne d'être votre écolier.</p>
<p>LUI. — Combien de grandes qualités perdues, et dont vous ignorez le prix !</p>
<p>MOI. — Je recueille tout celui que j'y mets.</p>
<p>LUI. — Si cela était, vous n'auriez pas cet habit grossier, cette veste d'étamine, ces bas de laine, ces souliers épais, et cette antique perruque.</p>
<p>MOI. — D'accord ; il faut être bien maladroit quand on n'est pas riche, et que l'on se permet tout pour le devenir ; mais c'est qu'il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse comme la chose du monde la plus précieuse : gens bizarres.</p>
<p>LUI. — Très-bizarres : on ne naît point avec cette tournure d'esprit-là ; on se la donne, car elle n'est pas dans la nature…</p>
<p>MOI. — De l'homme ?</p>
<p>LUI. — De l'homme : tout ce qui vit, sans l'en excepter, cherche son bien-être aux dépens de qui il appartiendra ; et je suis sûr que si je laissais venir le petit sauvage sans lui parler de rien, il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les bonheurs de la vie.</p>
<p>MOI. — Si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu'il conservât toute son imbécillité, et qu'il réunît au peu de raison de l'enfant au berceau la violence des passions de l'homme de trente ans, il tordrait le cou à son père, et coucherait avec sa mère.</p>
<p>LUI. — Cela prouve la nécessité d'une bonne éducation. Et qui est-ce qui l'a contestée ? Et qu'est-ce qu'une bonne éducation, sinon celle qui conduit à toutes sortes de jouissances sans péril et sans inconvénient ?</p>
<p>MOI. — Peu s'en faut que je ne sois de votre avis ; mais gardons-nous de nous expliquer.</p>
<p>LUI. — Pourquoi ?</p>
<p>MOI. — C'est que je crains que nous ne soyons d'accord qu'en apparence, et que si nous entrons une fois dans la discussion des périls et des inconvénients à éviter, nous ne nous entendions plus.</p>
<p>LUI. — Et qu'est-ce que cela fait ?</p>
<p>MOI. — Laissons cela, vous dis-je ; ce que je sais là-dessus, je ne vous l'apprendrais pas ; et vous m'instruirez plus aisément de ce que j'ignore et de ce que vous savez en musique. Cher musicien, parlons musique, et dites-moi comment il est arrivé qu'avec la facilité de sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands maîtres, avec l'enthousiasme qu'ils vous inspirent et que vous transmettez aux autres, vous n'ayez rien fait qui vaille…</p>
<p>Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de la tête, et, levant le doigt au ciel, il s'écria : « Et l'astre ! l'astre ! Quand la nature fit Leo, Vinci, Pergolèse, Duni, elle sourit ; elle prit un air imposant et grave en formant le cher maître… qu'on aura appelé pendant une dizaine d'années le grand maître…, et dont bientôt on ne parlera plus. Quand elle fagota son élève, elle fit la grimace, et puis la grimace encore… » Et en disant ces mots il faisait toutes sortes de grimaces du visage : c'était le mépris, le dédain, l'ironie ; et il semblait pétrir entre ses doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes ridicules qu'il lui donnait ; cela fait, il jeta la pagode hétéroclite loin de lui et il dit : « C'est ainsi qu'elle me fit, et qu'elle me jeta à côté d'autres pagodes, les unes à gros ventres ratatinés, à cous courts, à gros yeux hors de la tête, apoplectiques ; d'autres à cous obliques ; il y en avait de sèches, à l'œil vif, au nez crochu. Toutes se mirent à crever de rire en me voyant ; et moi de mettre mes deux poings sur mes côtés et à crever de rire en les voyant, car les sots et les fous s'amusent les uns des autres ; ils se cherchent, ils s'attirent. Si en arrivant là je n'avais pas trouvé tout fait le proverbe qui dit que l'argent des sots est le patrimoine des gens d'esprit, on me le devrait. Je sentis que nature avait mis ma légitime dans la bourse des pagodes, et j'inventai mille moyens de m'en ressaisir. »</p>
<p>MOI. — Je sais ces moyens, vous m'en avez parlé, et je les ai fort admirés ; mais, entre tant de ressources, pourquoi n'avoir pas tenté celle d'un bel ouvrage ?</p>
<p>LUI. — Ce propos est celui d'un homme du monde à l'abbé Le Blanc. L'abbé disait : « La marquise de Pompadour me prend par la main ; me porte jusque sur le seuil de l'Académie ; là elle retire sa main, je tombe, et je me casse les deux jambes. » L'homme du monde lui répondait « Eh bien ! l'abbé, il faut se relever, et enfoncer la porte d'un coup de tête. » L'abbé lui répliquait : « C'est ce que j'ai tenté ; et savez-vous ce qui m'en est revenu ? une bosse au front… »</p>
<p>Après cette historiette, mon homme se mit à marcher la tête baissée, l'air pensif et abattu ; il soupirait, il pleurait, se désolait, levait au ciel les mains et les yeux, se frappait la tête du poing à se briser le front ou les doigts, et il ajoutait : « Il me semble qu'il y a pourtant là quelque chose ; mais j'ai beau frapper, secouer, il ne sort rien… » Puis il recommençait à secouer sa tête et à se frapper le front de plus belle, et il disait : « Ou il n'y a personne là, ou l'on ne veut pas répondre. »</p>
<p>Un instant après, il prenait un air fier, il relevait sa tête, il s'appliquait la main droite sur le cœur, il marchait, et disait : « Je sens, oui, je sens… » Il contrefaisait l'homme qui s'irrite, qui s'indigne, qui s'attendrit, qui commande, qui supplie, et prononçait sans préparation des discours de colère, de commisération, de haine, d'amour ; il esquissait les caractères des passions avec une finesse et une vérité surprenantes ; puis il ajoutait : « C'est cela, je crois ? voilà que cela vient ; voilà ce que c'est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, précipiter les douleurs, et faire sortir l'enfant. Seul, je prends la plume, je veux écrire ; je me ronge les ongles, je m'use le front : serviteur, bonsoir, le dieu est absent ! Je m'étais persuadé que j'avais du génie ; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot, un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s'élever, de penser, de peindre fortement, en fréquentant avec des gens tels que ceux qu'il faut voir pour vivre ; au milieu des propos qu'on tient et de ceux qu'on entend, et de ce commérage : Aujourd'hui le boulevard était charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte ? elle joue à ravir. M. un tel avait le plus bel attelage gris pommelé qu'il soit possible d'imaginer. La belle madame celle-ci commence à passer. Est-ce qu'à l'âge de quarante-cinq ans on porte une coiffure comme celle-là ? La jeune une telle est couverte de diamants qui ne lui coûtent guère. Vous voulez dire qui lui coûtent… cher ? Mais non. — Où l'avez-vous vue ? — À l'enfant d'Arlequin perdu et retrouvé. La scène du désespoir a été jouée comme elle ne l'avait pas encore été. Le Polichinelle de la foire a du gosier, mais point de finesse, point d'âme. Madame une telle est accouchée de deux enfants à la fois ; chaque père aura le sien… Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les jours, échauffe et conduit aux grandes choses ?</p>
<p>MOI. — Non ; il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier, boire de l'eau, manger du pain sec, et se chercher soi-même.</p>
<p>LUI. — Peut-être ; mais je n'en ai pas le courage. Et puis sacrifier son bonheur à un succès incertain ! Et le nom que je porte donc ?… s'appeler Rameau ! cela est gênant. Il n'en est pas des talents comme de la noblesse, qui se transmet, et dont l'illustration s'accroît en passant du grand-père au père et du père au fils, et du fils à son petit-fils, sans que l'aïeul impose quelque mérite à son descendant ; la vieille souche se ramifie en une énorme tige de sots, mais qu'importe ? Il n'en est pas ainsi du talent. Pour n'obtenir que la renommée de son père, il faut être plus habile que lui ; il faut avoir hérité de sa fibre… La fibre m'a manqué, mais le poignet s'est dégourdi ; l'archet marche, et le pot bout : si ce n'est pas de la gloire, c'est du bouillon.</p>
<p>MOI. — À votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit, j'essayerais.</p>
<p>LUI. — Et vous croyez que je n'ai pas essayé ? Je n'avais pas quinze ans, lorsque je me dis pour la première fois : Qu'as-tu ?… tu rêves ; et à quoi rêves-tu ? Que tu voudrais bien avoir fait ou faire quelque chose qui excitât l'admiration de l'univers… Eh bien, il n'y a qu'à souffler et remuer les doigts, il n'y a qu'à prendre un roseau et s'en faire une flûte. Dans un âge plus avancé, j'ai répété le propos de mon enfance ; aujourd'hui je le répète encore, et je reste autour de la statue de Memnon.</p>
<p>MOI. — Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon ?</p>
<p>LUI. — Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de Memnon, il y en avait une infinité d'autres, également frappées des rayons du soleil ; mais la sienne était la seule qui résonnât. Un poëte, c'est Voltaire, et puis qui encore ? Voltaire ; et le troisième ? Voltaire ; et le quatrième ? Voltaire. Un musicien, c'est Rinaldo de Capoua ; c'est Hasse ; c'est Pergolèse ; c'est Alberti ; c'est Tartini ; c'est Locatelli ; c'est Terradeglias ; c'est mon maître, c'est ce petit Duni, qui n'a ni mine, ni figure, mais qui sonne, mordieu ! qui a du chant et de l'expression. Le reste, auprès de ce petit nombre de Memnons, autant de paires d'oreilles fichées au bout d'un bâton : aussi sommes-nous gueux, si gueux, que c'est une bénédiction. Ah ! monsieur le philosophe, la misère est une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante, pour recevoir quelques gouttes d'eau glacée qui s'échappent du tonneau des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise l'esprit du philosophe, mais elle refroidit diablement la tête du poëte ; on ne chante pas bien sous ce tonneau. Trop heureux encore celui qui peut s'y placer ! J'y étais, et je n'ai pas su m'y tenir. J'avais déjà fait cette sottise une fois. J'ai voyagé en Bohême, en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre, au diable au vert !</p>
<p>MOI. — Sous le tonneau percé ?</p>
<p>LUI. — Sous le tonneau percé. C'était un juif opulent et dissipateur, qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais comme il plaît à Dieu, je faisais le fou : je ne manquais de rien. Mon juif était un homme qui savait sa loi, et qui l'observait roide comme une barre, quelquefois avec l'ami, toujours avec l'étranger. Il se fit une mauvaise affaire qu'il faut que je vous raconte, car elle est plaisante.</p>
<p>Il y avait à Utrecht une courtisane charmante. Il fut tenté de la chrétienne ; il lui dépêcha un grison, avec une lettre de change assez forte. La bizarre créature rejetta son offre. Le juif en fut désespéré. Le grison lui dit : « Pourquoi vous affliger ainsi ? si vous voulez coucher avec une jolie femme, rien n'est plus aisé, et même de coucher avec une plus jolie que celle que vous poursuivez ; c'est la mienne, que je vous céderai au même prix. » Fait et dit ; le grison garde la lettre de change, et mon juif couche avec la femme du grison. L'échéance de la lettre de change arrive ; le juif la laisse protester, et s'inscrit en faux. Procès. Le juif disait : Jamais cet homme n'osera dire à quel prix il possède ma lettre, et je ne la payerai pas. À l'audience, il interpelle le grison. « Cette lettre de change, de qui la tenez-vous ? — De vous. — Est-ce pour de l'argent prêté ? — Non. — Est-ce pour fourniture de marchandises ? — Non. — Est-ce pour services rendus ? — Non ; mais il ne s'agit point de cela : j'en suis possesseur, vous l'avez signée, et vous l'acquitterez. — Je ne l'ai pas signée. — Je suis donc un faussaire ? — Vous ou un autre dont vous êtes l'agent. — Je suis un lâche, mais vous êtes un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas à bout, je dirai tout ; je me déshonorerai, mais je vous perdrai… » Le juif ne tint compte de la menace, et le grison révéla toute l'affaire à la séance qui suivit. Ils furent blâmés tous les deux, et le juif condamné à payer la lettre de change, dont la valeur fut appliquée au soulagement des pauvres. Alors je me séparai de lui ; je revins ici[18].</p>
<p>Quoi faire ? car il fallait périr de misère, ou faire quelque chose. Il me passa toutes sortes de projets par la tête. Un jour, je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province, également bon ou mauvais pour le théâtre et pour l'orchestre. Le lendemain, je songeais à me faire peindre un de ces tableaux attachés à une perche qu'on plante dans un carrefour, et où j'aurais crié à tue-tête : « Voilà la ville où il est né, et le voilà qui prend congé de son père l'apothicaire ; le voilà qui arrive dans la capitale, cherchant la demeure de son maître… Le voilà aux genoux de son maître…, qui le chasse. Le voilà avec un juif, etc., etc. » Le jour suivant, je me levais bien résolu de m'associer aux chanteurs des rues. Ce n'est pas ce que j'aurais fait de plus mal ; nous serions allés concerter sous les fenêtres de mon cher maître, qui en serait crevé de rage. Je pris un autre parti…</p>
<p>(Là, il s'arrêta, passant successivement de l'attitude d'un homme qui tient un violon, serrant des cordes à tour de bras, à celle d'un pauvre diable exténué de fatigue, à qui les forces manquent, à qui les jambes fléchissent, prêt à expirer, si on ne lui jette un morceau de pain ; il désignait son extrême besoin par le geste d'un doigt dirigé vers sa bouche entr'ouverte ; puis il ajouta : )</p>
<p>Cela s'entend. On me jetait le lopin ; nous nous le disputions à trois ou quatre affamés que nous étions… Et puis pensez grandement, faites de belles choses au milieu d'une pareille détresse !</p>
<p>MOI. — Cela est difficile.</p>
<p>LUI. — De cascade en cascade, j'étais tombé là ; j'y étais comme un coq en pâte. J'en suis sorti. Il faudra derechef scier le boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche béante. Rien de stable dans ce monde ; aujourd'hui au sommet, demain au bas de la roue. De maudites circonstances nous mènent, et nous mènent fort mal…</p>
<p>(Puis, buvant un coup qui restait au fond de la bouteille, et s'adressant à son voisin : )</p>
<p>Monsieur, par charité, une petite prise. Vous avez là une belle boîte. Vous n'êtes pas musicien ? — Non. — Tant mieux pour vous, car ce sont de pauvres diables… bien à plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi, tandis qu'il y a à Montmartre peut-être, dans un moulin, un meunier, un valet de meunier qui n'entendra jamais que le bruit du cliquet, et qui aurait trouvé les plus beaux chants… Au moulin, au moulin ! c'est là ta place.</p>
<p>MOI. — À quoi que ce soit que l'homme s'applique, la nature l'y destinait.</p>
<p>LUI. — Elle fait d'étranges bévues. Pour moi, je ne vois pas de cette hauteur, où tout se confond, l'homme qui émonde un arbre avec des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'où l'on ne voit que deux insectes différents, chacun à son devoir. Perchez-vous sur l'épicycle de Mercure, et de là distribuez, si cela vous convient, et à l'imitation de Réaumur, lui, la classe des mouches en couturières, arpenteuses, faucheuses ; vous, l'espèce des hommes en menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs, chanteurs, c'est votre affaire ; je ne m'en mêle pas. Je suis dans ce monde, et j'y reste. Mais s'il est dans la nature d'avoir appétit, car c'est toujours à l'appétit que j'en reviens, à la sensation qui m'est toujours présente, je trouve qu'il n'est pas du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Quelle diable d'économie ! des hommes qui regorgent de tout, tandis que d'autres, qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme eux, n'ont pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c'est la posture contrainte où nous tient le besoin. L'homme nécessiteux ne marche pas comme un autre, il saute, il rampe, il se tortille, il se traîne, il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions.</p>
<p>MOI. — Qu'est-ce que des positions ?</p>
<p>LUI. — Allez le demander à Noverre. Le monde en offre bien plus que son art n'en peut imiter.</p>
<p>MOI. — Et vous voilà aussi, pour me servir de votre expression, ou de celle de Montaigne, perché sur l'épicycle de Mercure, et considérant les différentes pantomimes de l'espèce humaine.</p>
<p>LUI. — Non, non, vous dis-je ; je suis trop lourd pour m'élever si haut. J'abandonne aux grues le séjour des brouillards, je vais terre à terre. Je regarde autour de moi, et je prends mes positions, ou je m'amuse des positions que je vois prendre aux autres ! je suis excellent pantomime, comme vous en allez juger.</p>
<p>(Puis il se mit à sourire, à contrefaire l'homme admirateur, l'homme suppliant, l'homme complaisant ; il a le pied droit en avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le regard comme attaché sur d'autres yeux, la bouche béante, les bras portés vers quelque objet ; il attend un ordre, il le reçoit ; il part comme un trait, il revient ; il est exécuté, il en rend compte, il est attentif à tout ; il ramasse ce qui tombe, il place un oreiller ou un tabouret sous les pieds ; il tient une soucoupe, il approche une chaise ; il ouvre une porte, il ferme une fenêtre, il tire des rideaux ; il observe le maître et la maîtresse ; il est immobile, les bras pendants, les jambes parallèles ; il écoute, il cherche à lire sur les visages, et il ajoute : ) Voilà ma pantomime, à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux.</p>
<p>Les folies de cet homme, les contes de l'abbé Galiani, les extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois fait rêver profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de masques ridicules que je place sur les visages des plus graves personnages, et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un ministre, une oie dans son premier commis. — Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des gueux dans ce monde-ci, et je ne connais personne qui ne sache quelques pas de votre danse.</p>
<p>LUI. — Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un homme qui marche, c'est le souverain ; tout le reste prend des positions.</p>
<p>MOI. — Le souverain ? Encore y a-t-il quelque chose à dire. Et croyez-vous qu'il ne se trouve pas de temps en temps à côté de lui un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse faire un peu de pantomime ? Quiconque a besoin d'un autre est indigent, et prend une position. Le roi prend une position devant sa maîtresse, et devant Dieu il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet et de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse nos positions, en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le ministre ; l'abbé de condition, en rabat et en manteau long, au moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux est le grand branle de la terre : chacun a sa petite Hus et son Bertin.</p>
<p>LUI. — Cela me console.</p>
<p>(Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire les positions des personnages que je nommais. Par exemple, pour le petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras et son bréviaire de la main gauche ; de la droite il relevait la queue de son manteau, il s'avançait la tête un peu penchée sur l'épaule, les yeux baissés, imitant si parfaitement l'hypocrite, que je crus voir l'auteur des Réfutations devant l'évêque d'Orléans. Aux flatteurs, aux ambitieux, il était ventre à terre ; c'était Bouret au Contrôle général.)</p>
<p>MOI. — Cela est supérieurement exécuté : mais il y a pourtant un être dispensé de la pantomime : c'est le philosophe qui n'a rien, et qui ne demande rien.</p>
<p>LUI. — Et où est cet animal-là ? S'il n'a rien, il souffre ; s'il ne sollicite rien, il n'obtiendra rien et souffrira toujours.</p>
<p>MOI. — Non : Diogène se moquait des besoins.</p>
<p>LUI. — Mais il faut être vêtu.</p>
<p>MOI. — Non ; il allait tout nu.</p>
<p>LUI. — Quelquefois il faisait froid dans Athènes.</p>
<p>MOI. — Moins qu'ici.</p>
<p>LUI. — On y mangeait.</p>
<p>MOI. — Sans doute.</p>
<p>LUI. — Aux dépens de qui ?</p>
<p>MOI. — De la nature. À qui s'adresse le sauvage ? à la terre, aux animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux ruisseaux.</p>
<p>LUI. — Mauvaise table.</p>
<p>MOI. — Elle est grande.</p>
<p>LUI. — Mais mal servie.</p>
<p>MOI. — C'est pourtant celle qu'on dessert pour couvrir les autres.</p>
<p>LUI. — Mais vous conviendrez que l'industrie de nos cuisiniers, pâtissiers, rôtisseurs, traiteurs, confiseurs, y met un peu du sien. Avec la diète austère de votre Diogène, il ne devait pas avoir des organes fort indociles.</p>
<p>MOI. — Vous vous trompez. L'habit du cynique était autrefois notre habit monastique, avec la même vertu : les cyniques étaient les Carmes et les Cordeliers d'Athènes.</p>
<p>LUI. — Je vous y prends ! Diogène a donc aussi dansé la pantomime, si ce n'est devant Périclès, du moins devant Laïs ou Phryné ?</p>
<p>MOI. — Vous vous trompez encore : les autres achetaient bien cher la courtisane qui se livrait à lui.</p>
<p>LUI. — Mais il faut un bon lit, une bonne table, un vêtement chaud en hiver, un vêtement frais en été, du repos, de l'argent, et beaucoup d'autres choses, que je préfère devoir à la bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail.</p>
<p>MOI. — C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche, une âme de boue.</p>
<p>LUI. — Je crois vous l'avoir dit.</p>
<p>MOI. — Les choses de la vie ont un prix sans doute ; mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous dansez, vous avez dansé et vous continuerez de danser la vile pantomime.</p>
<p>LUI. — Il est vrai ; mais il m'en a peu coûté, et il ne m'en coûtera plus rien pour cela ; et c'est par cette raison que je ferais mal de prendre une autre allure qui me peinerait et que je ne garderais pas. Mais je vois, à ce que vous me dites là, que ma pauvre petite femme était une espèce de philosophe ; elle avait du courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous étions sans le sou ; nous avions vendu presque toutes nos nippes. Je m'étais jeté sur le pied de notre lit ; là je me creusais à chercher quelqu'un qui me prêtât un écu que je ne lui rendrais pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait à son clavecin, chantait et s'accompagnait ; c'était un gosier de rossignol, je regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand j'étais de quelque concert, je l'emmenais avec moi ; chemin faisant, je lui disais : « Allons, madame, faites-vous admirer, déployez votre talent et vos charmes, enlevez, renversez… » Nous arrivions ; elle chantait, elle enlevait, elle renversait. Hélas ! je l'ai perdue, la pauvre petite ! Outre son talent, c'est qu'elle avait une bouche à recevoir à peine le petit doigt ; des dents, une rangée de perles ; des yeux, des pieds, une peau, des joues, des jambes de cerf, des mains et des bras à modeler. Elle aurait eu tôt ou tard le fermier général au moins. C'était une démarche, une croupe ! ah ! Dieu, quelle croupe !</p>
<p>(Puis le voilà qui se met à contrefaire la démarche de sa femme. Il allait à petits pas, il portait sa tête au vent, il jouait de l'éventail, il se démenait de la croupe ; c'était la charge de nos petites coquettes, la plus plaisante et la plus ridicule.</p>
<p>Puis reprenant la suite de son discours, il ajoutait : ) Je la promenais partout, aux Tuileries, au Palais-Royal, aux boulevards. Il était impossible qu'elle me demeurât. Quand elle traversait la rue, le matin, en cheveux et en pet-en-l'air, vous vous seriez arrêté pour la voir, et vous l'auriez embrassée entre quatre doigts sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient trotter avec ses petits pieds, et qui mesuraient cette large croupe dont les jupons légers dessinaient la forme, doublaient le pas ; elle les laissait arriver, puis elle détournait prestement sur eux ses deux grands yeux noirs et brillants, qui les arrêtaient tout court : c'est que… Mais, hélas ! je l'ai perdue, et toutes mes espérances de fortune se sont évanouies avec elle. Je ne l'avais prise que pour cela, je lui avais confié mes projets, et elle avait trop de sagacité pour n'en pas concevoir la certitude et trop de jugement pour ne les pas approuver…</p>
<p>(Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure, en disant : ) Non, non, je ne m'en consolerai jamais. Depuis, j'ai pris le rabat et la calotte.</p>
<p>MOI. — De douleur ?</p>
<p>LUI. — Si vous voulez. Mais le vrai, pour avoir mon écuelle sur ma tête… Mais voyez un peu l'heure qu'il est, car il faut que j'aille à l'Opéra.</p>
<p>MOI. — Qu'est-ce qu'on donne ?</p>
<p>LUI. — Le Dauvergne[19]. Il y a d'assez belles choses dans sa musique ; c'est dommage qu'il ne les ait pas dites le premier. Parmi ces morts, il y en a toujours qui désolent les vivants. Que voulez-vous ? Quisque suos patimur manes. Mais il est cinq heures et demie, j'entends la cloche qui sonne les vêpres de l'abbé de Cannaye[20] et les miennes. Adieu, monsieur le philosophe : n'est-il pas vrai que je suis toujours le même ?</p>
<p>MOI. — Hélas ! oui, malheureusement.</p>
<p>LUI. — Que j'aie ce malheur-là encore seulement une quarantaine d'années : rira bien qui rira le dernier !</p>
<p>— </p>
<p>« Il me semble que les talents d'agrément, fussent-ils même médiocres, chez un peuple dépravé et précipité dans le libertinage, et dans le luxe, peuvent rapidement avancer un homme dans le chemin de la fortune. J'ai entendu de mes propres oreilles un entretien entre un protecteur et son protégé. Celui-ci avait été recommandé à celui-là, comme à un homme obligeant et capable de le servir. — Monsieur, à quoi vous entendez-vous ? — Je m'entends passablement aux mathématiques. — Eh bien ! donnez des leçons de mathématiques, et quand vous aurez, pendant dix ou douze ans essuyé la crotte du pavé de Paris, vous aurez peut-être amassé trois ou quatre cents livres de rente. — J'ai étudié le Droit et j'y suis assez versé. — Si Puffendorf et Grotius revenaient au monde, ils mourraient de faim au coin d'une borne. — Je sais à fond l'Histoire et la Géographie. — S'il y avait encore des parents qui prissent à cœur l'éducation de leurs enfants, votre fortune serait assurée ; mais il n'y en a plus. — Je suis bon musicien ! — Et que ne le disiez-vous d'abord ? pour vous montrer quel parti un homme peut tirer de ce talent, j'ai une fille ; venez tous les soirs lui donner la leçon de six heures et demie à neuf heures, et je vous donne vingt-cinq louis par an ; vous déjeunerez, dînerez, goûterez et souperez avec nous. Le reste du temps vous appartiendra et vous l'emploierez à votre profit. »</p>
<p>LUI. — Et cet homme, qu'est-il devenu ?</p>
<p>MOI. — S'il eût été sage, sa fortune était faite, et c'est la seule chose importante à vos yeux.</p>
<p>LUI. — Oui, de l'or ! de l'or ! T…</p>
<p>1-Le Cours-la-Reine.</p>
<p>2-Les trois siècles de la littérature française, ouvrage critique de l'abbé Sabatier de Castres 1779, 3 v. in-8.</p>
<p>3-Robbé de Beauves et, poëte médiocre et cynique, mort en 1794. Il avait fait un poëme sur la vérole, dont Piron lui disait qu'il était plein de son sujet.</p>
<p>4-Toutes les éditions parlent en note après ce passage que le lieu de la scène est changé et que l'on doit supposer que les interlocuteurs sont entrés dans un café où il y a un clavecin. Gœthe et le traducteur de sa traduction ne parlent pas de clavecin et indiquent seulement que Diderot et son compagnon sont entrés dans une maison proche du Palais-Royal. Nous avons cherché à nous rendre compte de ce changement de scène, qui ne nous a paru nullement motivé. Qu'il y ait une lacune, un blanc dans les manuscrits à cet endroit, cela est possible ; mais il est bien certain, et par mille preuves, que du commencement de la conversation jusqu'à la fin les interlocuteurs n'ont point quitté le Café de la Régence, ni même la salle de jeu où ils se sont rencontrés à la seconde page. Quant à la circonstance aggravante du clavecin, elle ne peut s'expliquer que par une erreur de lecture qui aura fait croire à l'éditeur que Rameau se mettait réellement au clavecin, quand Diderot nous dit, quelques lignes plus bas : Le voilà donc assis, etc. Il est évident que Rameau mime son morceau de clavecin comme il a déjà mimé son air de violon. Nous croyons donc que cette indication immotivée, et d'ailleurs incertaine, peut et doit être supprimée.</p>
<p>5- On lit M. Abraham, dans la clé donnée par M. de Saur.</p>
<p>6- La même clé indique le baron de Bagge, gentilhomme allemand, un Hollandais fanatique de la musique et que son enthousiasme et ses concerts avaient rendu ridicule.</p>
<p>7- Personnage du Roman comique de Scaron ; femme énorme et ridicule.</p>
<p>8- Bombes de siége ainsi nommées du nom du comte de Comminges, aide de camp de Louis XIV au siége de Namur.</p>
<p>9- L'Avant-Coureur, qui parut de 1760 à 1773, avait pour rédacteurs Meusnier de Querlon, Lacombe et la Digmérie ; les Petites affiches étaient rédigées par de Querlon et l'abbé Aubert, l'Année littéraire, par Fréron, l'Observateur, par l'abbé de la Porte, et le Censeur hebdomadaire, par Chaumery et d'Aquin. Voir sur ces journaux, l'Histoire de la Presse, de M. Eugène Hatin, tomes II et III.</p>
<p>10- Opéras de Destouches.</p>
<p>11- Opéras et Ballet de Rameau.</p>
<p>12- De Lulli.</p>
<p>13- Directeurs de l'orchestre de l'Opéra.</p>
<p>14- Opéra de Mouret.</p>
<p>15- Opéra de Rameau</p>
<p>16- Membre de l'Académie des sciences. Un des plus grands savants du dix-huitième siècle ; né en 1700, mort en 1782.</p>
<p>17-Opéras de Duni.</p>
<p>18- Diderot a raconté cette aventure avec quelques changements dans son Voyage de Hollande. (Chapitre de La Police) :<br class='autobr' />
« Il y avait à la Haye une fort belle courtisane, la fille d'un médecin de Cologne, appelée la Sleenhausen. Un particulier, nommé Vanderveld, en devint amoureux, et lui fit proposer pour une nuit une lettre de change de 1,000 florins. La courtisane, alors entretenue par un chambellan du prince, le baron de Zul, refuse l'argent. L'émissaire de Vanderveld avait une très-jolie femme ; il propose à celui-ci de passer la lettre de change à son profit, et d'accepter sa femme. Vanderveld y consent, le traité s'accomplit ; l'échéance de la lettre de change arrive ; on la présente à Vanderveld, qui méconnaît sa signature. Grand procès, où plusieurs grands coquins se trouvent impliqués, entre autres un notaire chez qui toute cette infamie s'était arrangée ; ce notaire est emprisonné, et se pend. Vanderveld et son agent sont confrontés ; Vanderveld lui demande comment il se trouve nanti de cet effet, quelle sorte de marchandise il a donné en échange, comment il a acquis cette créance sur lui. L'autre ne lui répond autre chose que : « Monsieur Vanderveld, ne me pressez pas, je dirai tout… » Seconde confrontation, même interpellation de l'accusateur, même réponse de l'accusé. À la troisième, lorsque l'agent vit qu'il n'y avait plus de ressource que dans la révélation du mystère d'iniquité, il dit à Vanderveld : « Eh bien ! monsieur, puisqu'il faut que je parle, la lettre de change dont j'exige le payement, vous l'avez signée pour la Sleenhausen, qu'on peut interroger ; elle m'est restée à son refus, et au même prix ; car vous avez accepté ma femme au lieu de la courtisane. » Vanderveld a été condamné à payer, et ils ont été tous deux amendés et infamés. »</p>
<p>19- Auteur des Troqueurs, le premier opéra-comique français écrit dans les conditions du genre.</p>
<p>20- Oratorien, membre de l'Académie des inscriptions, ami de d'Alembert, mort en 1782.</p></div>
Quelques poésies de Prévert
http://www.matierevolution.org/spip.php?article7224
http://www.matierevolution.org/spip.php?article72242021-11-03T23:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisArt
<p>Jacques Prévert : <br class='autobr' />
« Les rêves, la vie, c'est pareil ! ou c'est pas la peine de vivre ! » <br class='autobr' />
« La poésie, c'est le plus joli surnom que l'on donne à la vie. » <br class='autobr' /> Quelques poésies de Prévert <br class='autobr' />
14 juillet <br class='autobr' />
Amusez vous... <br class='autobr' />
Faites les fous <br class='autobr' />
La vie passera comme un rêve... <br class='autobr' />
CAMARADES écoutez-nous ! <br class='autobr' />
Aujourd'hui c'est le 14 juillet <br class='autobr' />
Aujourd'hui vous avez le droit de danser <br class='autobr' />
Demain c'est le 15 juillet le terme des loyers <br class='autobr' />
c'est la fête nationale ...pour les propriétaires !!! <br class='autobr' />
Passez la (…)</p>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag">Art</a>
<div class='rss_texte'><p>Jacques Prévert :</p>
<p>« Les rêves, la vie, c'est pareil ! ou c'est pas la peine de vivre ! »</p>
<div class='spip_document_15034 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L162xH239/-99-12983-bad36.jpg?1792966134' width='162' height='239' alt='' />
</figure>
</div><div class='spip_document_15035 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L202xH249/index-70-6204d.jpg?1792966134' width='202' height='249' alt='' />
</figure>
</div><div class='spip_document_15020 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L338xH492/07ca658009bdba2090e6c01b32669edc-338x492x1-60392.jpg?1792966134' width='338' height='492' alt='' />
</figure>
</div>
<p>« La poésie, c'est le plus joli surnom que l'on donne à la vie. »</p>
<div class='spip_document_15021 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <a href='http://www.matierevolution.org/IMG/jpg/ob_722885_prevert2.jpg' class="spip_doc_lien mediabox" type="image/jpeg"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH414/ob_722885_prevert2-b16f7.jpg?1792966134' width='500' height='414' alt='' /></a>
</figure>
</div><h2 class="spip">Quelques poésies de Prévert</h2><h2 class="spip">14 juillet </h2>
<p>Amusez vous...</p>
<p>Faites les fous</p>
<p>La vie passera comme un rêve...</p>
<p>CAMARADES écoutez-nous !</p>
<p>Aujourd'hui c'est le 14 juillet</p>
<p>Aujourd'hui vous avez le droit de danser</p>
<p>Demain c'est le 15 juillet le terme des loyers</p>
<p>c'est la fête nationale ...pour les propriétaires !!!</p>
<p>Passez la monnaie</p>
<p>On ne danse pas souvent mais on paie tout le temps</p>
<p>Chaque jour les salaires baissent</p>
<p>Et le coût de la vie augmente</p>
<p>Les impôts si lourds pour les petits</p>
<p>Les impôts si légers pour les gros</p>
<p>Nous danserons devant le buffet</p>
<p>Les huissiers emportent les buffets</p>
<p>On ne sait plus sur quel pied danser</p>
<p>Nous danserons sur le pied de guerre</p>
<p>Puisque les crédits sont votés 10 milliards, 10 000 millions de francs en plus pour la guerre !!</p>
<p>Nous danserons aux pas cadencés</p>
<p>La valse bleu horizon</p>
<p>Nous danserons sur nos moignons</p>
<p>Pour les marchands de canons</p>
<p>Et puis quand on sera sous terre</p>
<p>Ce sera le moment de se taire...</p>
<p>Disparus, ni vus ni connus</p>
<p>À qui le tour d'être le poilu inconnu ?</p>
<p>Demain les lampions seront éteints...</p>
<p>Et l'année prochaine ce sera la même rengaine</p>
<p>Amusez-vous faites les fous</p>
<p>Mais l'année prochaine ...</p>
<p>ce sera peut-être l'année de la prochaine...?</p>
<p>L'année prochaine ?</p>
<p>Où serez-vous ?</p>
<p>Morts peut-être !!</p>
<p>Le voulez-vous,</p>
<p>Non ! Et ben alors ! défendez-vous !!</p>
<div class='spip_document_15022 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <a href='http://www.matierevolution.org/IMG/jpg/Jacques-Prevert-1.jpg' class="spip_doc_lien mediabox" type="image/jpeg"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH673/Jacques-Prevert-1-14565.jpg?1792966134' width='500' height='673' alt='' /></a>
</figure>
</div><h2 class="spip">Étranges étrangers</h2>
<p>Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel</p>
<p>Hommes de pays loin</p>
<p>Cobayes des colonies</p>
<p>Doux petits musiciens</p>
<p>Soleils adolescents de la porte d'Italie</p>
<p>Boumians de la porte de Saint-Ouen</p>
<p>Apatrides d'Aubervilliers</p>
<p>Brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris</p>
<p>Ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied</p>
<p>Au beau milieu des rues</p>
<p>Tunisiens de Grenelle</p>
<p>Embauchés débauchés</p>
<p>Manœuvres désœuvrés</p>
<p>Polacks du Marais du Temple des Rosiers</p>
<p>Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone</p>
<p>Pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère</p>
<p>Rescapés de Franco</p>
<p>Et déportés de France et de Navarre</p>
<p>Pour avoir défendu en souvenir de la vôtre</p>
<p>La liberté des autres.</p>
<p>Esclaves noirs de Fréjus</p>
<p>Tiraillés et parqués</p>
<p>Au bord d'une petite mer</p>
<p>Où peu vous vous baignez</p>
<p>Esclaves noirs de Fréjus</p>
<p>Qui évoquez chaque soir</p>
<p>Dans les locaux disciplinaires</p>
<p>Avec une vieille boîte à cigares</p>
<p>Et quelques bouts de fil de fer</p>
<p>Tous les échos de vos villages</p>
<p>Tous les oiseaux de vos forêts</p>
<p>Et ne venez dans la capitale</p>
<p>Que pour fêter au pas cadencé</p>
<p>La prise de la Bastille le quatorze juillet.</p>
<p>Enfants du Sénégal</p>
<p>Dépatriés expatriés et naturalisés.</p>
<p>Enfants indochinois</p>
<p>Jongleurs aux innocents couteaux</p>
<p>Qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés</p>
<p>De jolis dragons d'or faits de papier plié</p>
<p>Enfants trop tôt grandis et si vite en allés</p>
<p>Qui dormez aujourd'hui de retour au pays</p>
<p>Le visage dans la terre</p>
<p>Et des hommes incendiaires labourant vos rizières.</p>
<p>On vous a renvoyé</p>
<p>La monnaie de vos papiers dorés</p>
<p>On vous a retourné</p>
<p>Vos petits couteaux dans le dos.</p>
<p>Étranges étrangers</p>
<p>Vous êtes de la ville</p>
<p>Vous êtes de sa vie</p>
<p>Même si mal en vivez</p>
<p>Même si vous en mourez.</p>
<div class='spip_document_15023 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L270xH187/fg-2-86c7c.jpg?1792966134' width='270' height='187' alt='' />
</figure>
</div><h2 class="spip">Citroën </h2>
<p>À la porte des maisons closes,</p>
<p>C'est une petite lueur qui luit…</p>
<p>Quelque chose de faiblard, de discret,</p>
<p>Une petite lanterne, un quinquet.</p>
<p>Mais sur Paris endormi, une grande lueur s'étale :</p>
<p>Une grande lueur grimpe sur la tour,</p>
<p>Une lumière toute crue.</p>
<p>C'est la lanterne du bordel capitaliste,</p>
<p>Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit.</p>
<p>Citroën ! Citroën !</p>
<p>C'est le nom d'un petit homme,</p>
<p>Un petit homme avec des chiffres dans la tête,</p>
<p>Un petit homme avec un drôle de regard derrière son lorgnon,</p>
<p>Un petit homme qui ne connaît qu'une seule chanson,</p>
<p>Toujours la même.</p>
<p>Bénéfices nets…</p>
<p>Une chanson avec des chiffres qui tournent en rond,</p>
<p>300 voitures, 600 voitures par jour.</p>
<p>Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions…</p>
<p>Bénéfices nets…</p>
<p>Millions, millions, millions, millions,</p>
<p>Citroën, Citroën,</p>
<p>Même en rêve, on entend son nom.</p>
<p>500, 600, 700 voitures</p>
<p>800 autos camions, 800 tanks par jour,</p>
<p>200 corbillards par jour,</p>
<p>200 corbillards,</p>
<p>Et que ça roule</p>
<p>Il sourit, il continue sa chanson,</p>
<p>Il n'entend pas la voix des hommes qui fabriquent,</p>
<p>Il n'entend pas la voix des ouvriers,</p>
<p>Il s'en fout des ouvriers.</p>
<p>Un ouvrier c'est comme un vieux pneu,</p>
<p>Quand y'en a un qui crève,</p>
<p>On l'entend même pas crever.</p>
<p>Citroën n'écoute pas, Citroën n'entend pas.</p>
<p>Il est dur de la feuille pour ce qui est des ouvriers.</p>
<p>Pourtant au casino, il entend bien la voix du croupier.</p>
<p>Un million Monsieur Citroën, un million.</p>
<p>S'il gagne c'est tant mieux, c'est gagné.</p>
<p>Mais s'il perd c'est pas lui qui perd,</p>
<p>C'est ses ouvriers.</p>
<p>C'est toujours ceux qui fabriquent</p>
<p>Qui en fin de compte sont fabriqués.</p>
<p>Et le voilà qui se promène à Deauville,</p>
<p>Le voilà à Cannes qui sort du Casino</p>
<p>Le voilà à Nice qui fait le beau</p>
<p>Sur la promenade des Anglais avec un petit veston clair,</p>
<p>Beau temps aujourd'hui !</p>
<p>Le voilà qui se promène qui prend l'air,</p>
<p>A Paris aussi il prend l'air,</p>
<p>Il prend l'air des ouvriers, il leur prend l'air, le temps, la vie</p>
<p>Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l'atelier,</p>
<p>Ses poumons abîmés par le sable et les acides,</p>
<p>Il lui refuse une bouteille de lait.</p>
<p>Qu'est-ce que ça peut lui foutre, une bouteille de lait ?</p>
<p>Il n'est pas laitier…Il est Citroën.</p>
<p>Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres.</p>
<p>Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions.</p>
<p>Des journalistes mangent dans sa main.</p>
<p>Le préfet de police rampe sur son paillasson.</p>
<p>Citron … Citron …Bénéfices nets… Millions… Millions…</p>
<p>Oh si le chiffre d'affaires vient à baisser,</p>
<p>Pour que malgré tout, les bénéfices ne diminuent pas,</p>
<p>Il suffit d'augmenter la cadence et de baisser les salaires</p>
<p>Baisser les salaires</p>
<p>Mais ceux qu'on a trop longtemps tondus en caniches,</p>
<p>Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup</p>
<p>Pour mordre, pour se défendre, pour attaquer,</p>
<p>Pour faire la grève…</p>
<p>La grève…</p>
<p>Vive la grève !</p>
<div class='spip_document_15024 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L116xH198/prevert-p67-38a33.jpg?1792966134' width='116' height='198' alt='' />
</figure>
</div><h2 class="spip">Lumières d'Hommes</h2>
<p>Somnambule en plein midi</p>
<p>même la viande sur la fourchette</p>
<p>même la fourchette à la main</p>
<p>toujours très près des camarades</p>
<p>mais si loin tout de même si loin</p>
<p>et donner la pâtée au chien</p>
<p>mais je voyais la pâtée s'enfuir</p>
<p>le chien courir le long du mur</p>
<p>et j'entendais ses soupirs</p>
<p>et le chien voyait ma lumière</p>
<p>mon astre</p>
<p>et laissait la pâtée courir</p>
<p>j'avais cette lumière là sur moi</p>
<p>comme ça</p>
<p>mais ce n'était pas</p>
<p>ma lumière</p>
<p>elle était là comme ça</p>
<p>j'aurais voulu</p>
<p>j'ai tout essayé</p>
<p>j'aurais voulu m'en débarrasser… partager</p>
<p>mais elle brûlait tout le monde</p>
<p>personne n'en voulait</p>
<p>mais</p>
<p>si je la mettais en veilleuse</p>
<p>tout le monde applaudissait</p>
<p>lumière couleur de lanterne sourde</p>
<p>petite lampe sans danger</p>
<p>elle plaisait</p>
<p>mais la grande lueur de l'indifférence avouée</p>
<p>le vrai lampadaire</p>
<p>le bec de gaz saignant</p>
<p>contre lequel l'amour saignant se cogne</p>
<p>se blesse</p>
<p>se tue</p>
<p>sans vraiment mourir</p>
<p>la comète</p>
<p>le grand rat de cave que chacun porte dans sa poitrine</p>
<p>l'inquiétante et magnifique lueur</p>
<p>cette braise</p>
<p>personne presque personne n'en veut</p>
<p>petits mensonges lumineux couleur de vérité lumineuse</p>
<p>vérités verroteries</p>
<p>lumière béate de l'homme franc qui vous regarde bien en face</p>
<p>salamandre installée dans le front du penseur</p>
<p>bois et charbons</p>
<p>petits briquets de l'amitié</p>
<p>feux de paille</p>
<p>feux de poutres</p>
<p>feux de joies</p>
<p>de Bengale et de tous bois</p>
<p>allumettes</p>
<p>brindilles</p>
<p>boulets bernots</p>
<p>comme vous plaisez !</p>
<p>ne croyez pas que je pousse le cri du ver luisant qui s'excuse de briller</p>
<p>ou la plainte déchirante du cul-de-jatte qui voudrait patiner</p>
<p>non…</p>
<p>je hurle à la lumière avec de l'encre et du papier</p>
<p>le soir tard</p>
<p>et je crie</p>
<p>tout de même</p>
<p>il y a la lumière</p>
<p>chacun a sa lumière</p>
<p>et le monde crève de froid</p>
<p>le monde a peur de se brûler les doigts</p>
<p>évidemment</p>
<p>c'est la lumière qui brille qui brûle qui fait cuire</p>
<p>et qui glace le sang</p>
<p>c'est la grande omelette surprise</p>
<p>le soleil avec des caillots de sang</p>
<p>lueur du cœur</p>
<p>lueur de l'amour</p>
<p>lueur</p>
<p>oh il faut la poursuivre cette lueur aveuglante</p>
<p>elle existe</p>
<p>elle crève les yeux</p>
<p>mais s'ils faut que les yeux crèvent pour tout voir</p>
<p>crevez les yeux</p>
<p>c'est la lumière vivante que chacun porte en soi</p>
<p>et que tout le monde étouffe pour faire comme tout le monde</p>
<p>lumière défendue</p>
<p>tu grilles ceux qui t'approchent</p>
<p>ceux qui veulent te prendre</p>
<p>mais tu les aimes</p>
<p>lumière vivante</p>
<p>la vie c'est toi</p>
<p>la vie vivante qui marche en avant</p>
<p>en revenant sur ses pas</p>
<p>qui marche tout droit qui fait des détours et qui n'en fait pas</p>
<p>soleil de nuit</p>
<p>lune de jour</p>
<p>étoiles de l'après-midi</p>
<p>battements de coeur avant l'amour</p>
<p>pendant l'amour</p>
<p>après l'amour</p>
<p>grande lumière dans l'oeil du porc qui fait l'amour<br class='autobr' />
lumière telle que sans abat-jour</p>
<p>lumière brute lumière rouge</p>
<p>lumière crépusculaire</p>
<p>indifférente avide passionnée</p>
<p>lumière de printemps si douce</p>
<p>lumière d'enfant</p>
<p>toujours la même lumière cruelle et lucide</p>
<p>mais parfois si belle</p>
<p>visages qui vous approchez</p>
<p>yeux fermés</p>
<p>bouches ouvertes</p>
<p>tout tourne et tout flambe</p>
<p>vos deux têtes</p>
<p>tête de garçon</p>
<p>tête de fille</p>
<p>vos deux têtes tournent et oublient…</p>
<p>c'est un astre</p>
<p>un instant</p>
<p>une victoire</p>
<p>une prise</p>
<p>éclair obscur du mauvais temps</p>
<p>feux follets de la morale</p>
<p>croix de feu</p>
<p>pétards mouillés</p>
<p>ciboires bien astiqués</p>
<p>malheureux petits soleils de cuivre</p>
<p>hostensoirs</p>
<p>comme ils sont ridicules et blêmes vos rayons</p>
<p>lorsque la lumière de celle qui aime l'amour</p>
<p>rencontre la lumière de celui qui aime l'amour</p>
<p>drôle d'incendie</p>
<p>peu importe sa durée</p>
<p>toujours hier demain bonjour bonsoir autrefois jamais toujours et vous-mêmes</p>
<p>qu'est-ce que ça fout pourvu que ça flambe.</p>
<div class='spip_document_15025 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L188xH267/indexu-e91bf.jpg?1792966134' width='188' height='267' alt='' />
</figure>
</div><h2 class="spip">L'effort humain </h2>
<p>L'effort humain</p>
<p>n'est pas ce beau jeune homme souriant</p>
<p>debout sur sa jambe de plâtre</p>
<p>ou de pierre</p>
<p>et donnant grâce aux puérils artifices du statuaire</p>
<p>l'imbécile illusion</p>
<p>de la joie de la danse et de la jubilation</p>
<p>évoquant avec l'autre jambe en l'air</p>
<p>la douceur du retour à la maison</p>
<p>Non</p>
<p>l'effort humain ne porte pas un petit enfant sur l'épaule droite</p>
<p>un autre sur la tête</p>
<p>et un troisième sur l'épaule gauche</p>
<p>avec les outils en bandoulière</p>
<p>et la jeune femme heureuse accrochée à son bras</p>
<p>L'effort humain porte un bandage herniaire</p>
<p>et les cicatrices des combats</p>
<p>livrés par la classe ouvrière</p>
<p>contre un monde absurde et sans lois</p>
<p>L'effort humain n'a pas de vraie maison</p>
<p>il sent l'odeur de son travail</p>
<p>et il est touché aux poumons</p>
<p>son salaire est maigre</p>
<p>ses enfants aussi</p>
<p>il travaille comme un nègre</p>
<p>et le nègre travaille comme lui</p>
<p>L'effort humain n'a pas de savoir-vivre</p>
<p>l'effort humain n'a pas l'âge de raison</p>
<p>l'effort humain a l'âge des casernes</p>
<p>l'âge des bagnes et des prisons</p>
<p>l'âge des églises et des usines</p>
<p>l'âge des canons</p>
<p>et lui qui a planté partout toutes les vignes</p>
<p>et accordé tous les violons</p>
<p>il se nourrit de mauvais rêves</p>
<p>et il se saoule avec le mauvais vin de la résignation</p>
<p>et comme un grand écureuil ivre</p>
<p>sans arrêt il tourne en rond</p>
<p>dans un univers hostile</p>
<p>poussiéreux et bas de plafond</p>
<p>et il forge sans cesse la chaîne</p>
<p>la terrifiante chaîne où tout s'enchaîne</p>
<p>la misère le profit le travail la tuerie</p>
<p>la tristesse le malheur l'insomnie et l'ennui</p>
<p>la terrifiante chaîne d'or</p>
<p>de charbon de fer et d'acier</p>
<p>de mâchefer et de poussier</p>
<p>passée autour du cou</p>
<p>d'un monde désemparé</p>
<p>la misérable chaîne</p>
<p>où viennent s'accrocher</p>
<p>les breloques divines</p>
<p>les reliques sacrées</p>
<p>les croix d'honneur les croix gammées</p>
<p>les ouistitis porte-bonheur</p>
<p>les médailles des vieux serviteurs</p>
<p>les colifichets du malheur</p>
<p>et la grande pièce de musée</p>
<p>le grand portrait équestre</p>
<p>le grand portrait en pied</p>
<p>le grand portrait de face de profil à cloche-pied</p>
<p>le grand portrait doré</p>
<p>le grand portrait du grand divinateur</p>
<p>le grand portrait du grand empereur</p>
<p>le grand portrait du grand penseur</p>
<p>du grand sauteur</p>
<p>du grand moralisateur</p>
<p>du digne et triste farceur</p>
<p>la tête du grand emmerdeur</p>
<p>la tête de l'agressif pacificateur</p>
<p>la tête policière du grand libérateur</p>
<p>la tête d'Adolf Hitler</p>
<p>la tête de monsieur Thiers</p>
<p>la tête du dictateur</p>
<p>la tête du fusilleur</p>
<p>de n'importe quel pays</p>
<p>de n'importe quelle couleur</p>
<p>la tête odieuse</p>
<p>la tête malheureuse</p>
<p>la tête à claques</p>
<p>la tête à massacre</p>
<p>la tête de la peur</p>
<div class='spip_document_15026 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH400/838_prevert_grimault-b6f56-9f7a4.jpg?1792966134' width='500' height='400' alt='' />
</figure>
</div><h2 class="spip">Familiale</h2>
<p>La mère fait du tricot</p>
<p>Le fils fait la guerre</p>
<p>Elle trouve ça tout naturel la mère</p>
<p>Et le père qu'est-ce qu'il fait le père ?</p>
<p>Il fait des affaires</p>
<p>Sa femme fait du tricot</p>
<p>Son fils la guerre</p>
<p>Lui des affaires</p>
<p>Il trouve ça tout naturel le père</p>
<p>Et le fils et le fils</p>
<p>Qu'est-ce qu'il trouve le fils ?</p>
<p>Il ne trouve rien absolument rien le fils</p>
<p>Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui la guerre</p>
<p>Quand il aura fini la guerre</p>
<p>Il fera des affaires avec son père</p>
<p>La guerre continue la mère continue elle tricote</p>
<p>Le père continue il fait des affaires</p>
<p>Le fils est tué il ne continue plus</p>
<p>Le père et la mère vont au cimetière</p>
<p>Ils trouvent ça naturel le père et la mère</p>
<p>La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires</p>
<p>Les affaires la guerre le tricot la guerre</p>
<p>Les affaires les affaires et les affaires</p>
<p>La vie avec le cimetière.</p>
<div class='spip_document_15027 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH500/-101-f85fd-0af0b.jpg?1792966134' width='500' height='500' alt='' />
</figure>
</div><h2 class="spip">Le désespoir est assis sur un banc</h2>
<p>Dans un square sur un banc</p>
<p>Il y a un homme qui vous appelle quand on passe</p>
<p>Il a des binocles un vieux costume gris</p>
<p>Il fume un petit ninas il est assis</p>
<p>Et il vous appelle quand on passe</p>
<p>Ou simplement il vous fait signe</p>
<p>Il ne faut pas le regarder</p>
<p>Il ne faut pas l'écouter</p>
<p>Il faut passer</p>
<p>Faire comme si on ne le voyait pas</p>
<p>Comme si on ne l'entendait pas</p>
<p>Il faut passer et presser le pas</p>
<p>Si vous le regardez</p>
<p>Si vous l'écoutez</p>
<p>Il vous fait signe et rien personne</p>
<p>Ne peut vous empêcher d'aller vous asseoir près de lui</p>
<p>Alors il vous regarde et sourit</p>
<p>Et vous souffrez atrocement</p>
<p>Et l'homme continue de sourire</p>
<p>Et vous souriez du même sourire</p>
<p>Exactement</p>
<p>Plus vous souriez plus vous souffrez</p>
<p>Atrocement</p>
<p>Plus vous souffrez plus vous souriez</p>
<p>Irrémédiablement</p>
<p>Et vous restez là</p>
<p>Assis figé</p>
<p>Souriant sur le banc</p>
<p>Des enfants jouent tout près de vous</p>
<p>Des passants passent</p>
<p>Tranquillement</p>
<p>Des oiseaux s'envolent</p>
<p>Quittant un arbre</p>
<p>Pour un autre</p>
<p>Et vous restez là</p>
<p>Sur le banc</p>
<p>Et vous savez vous savez</p>
<p>Que jamais plus vous ne jouerez</p>
<p>Comme ces enfants</p>
<p>Vous savez que jamais plus vous ne passerez</p>
<p>Tranquillement</p>
<p>Comme ces passants</p>
<p>Que jamais plus vous ne vous envolerez</p>
<p>Quittant un arbre pour un autre</p>
<p>Comme ces oiseaux.</p>
<div class='spip_document_15028 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L293xH300/-97-d7884-873a9.jpg?1792966134' width='293' height='300' alt='' />
</figure>
</div><h2 class="spip">Il ne faut pas rire avec ces gens-là</h2>
<p>Camarades,</p>
<p>Vous avez l'oubli trop facile</p>
<p>Et votre colère tombe vite.</p>
<p>Vous êtes vivants… vous aimez rire</p>
<p>Le bourgeois raconte qu'il aime rire</p>
<p>Alors vous riez avec lui.</p>
<p>Pourtant son rire n'est pas le même que le vôtre</p>
<p>Ce n'est pas un véritable rire</p>
<p>L'homme rit</p>
<p>Le bourgeois ricane.</p>
<p>Ecoute</p>
<p>En 1871, les communards sont tombés par milliers</p>
<p>Monsieur Thiers souriait</p>
<p>Les femmes du monde souriaient</p>
<p>Elles se payaient une pinte de bon sang</p>
<p>Pendant la fameuse glorieuse dernière avant-dernière grande guerre</p>
<p>Le président Poincaré rigolait dans les cimetières</p>
<p>Oh ! Pas aux éclats naturellement</p>
<p>Un petit rire discret</p>
<p>Un petit gloussement</p>
<p>Un rire d'homme du monde</p>
<p>Un joyeux rire d'outre-tombe.</p>
<p>Depuis le mois de février</p>
<p>On a tué en France beaucoup d'ouvriers</p>
<p>Et le président Doumergue n'a pas cessé de sourire</p>
<p>C'est une habitude… un tic…</p>
<p>Deibler aussi quelques fois sourit…</p>
<p>Tardieu sourit…</p>
<p>Hitler aussi…</p>
<p>C'est le sourire du capital</p>
<p>le sourire de la bourgeoisie</p>
<p>C'est le rire de la « Vache qui rit »</p>
<p>Un rire aimable… un sourire impitoyable.</p>
<p>« Excusez-moi, je regrette. Dans le fond, je vous aime bien</p>
<p>Et si je donne l'ordre de vous abattre comme des chiens</p>
<p>C'est parce que c'est la coutume, je suis là pour ça</p>
<p>Je n'y suis pour rien…</p>
<p>C'est la coutume</p>
<p>Il y a trop de travailleurs dans le monde</p>
<p>Il faut les expédier dans l'autre</p>
<p>Trop de travailleurs, trop de café, trop de sardines</p>
<p>Trop de betteraves, trop de fraises des bois,</p>
<p>Trop d'instituteurs…</p>
<p>…<br class='autobr' />
Et le sourire de la bourgeoisie s'est figé</p>
<p>La prochaine guerre va commencer.</p>
<p>…<br class='autobr' />
Souriez, jeunes gens</p>
<p>Votre fosse est fraîchement creusée</p>
<p>L'union de tous contre les exploiteurs peut faire sourire.</p>
<p>Les exploiteurs ne souriront pas toujours.</p>
<div class='spip_document_15029 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L298xH340/-105-3519c-3f88a.jpg?1792966134' width='298' height='340' alt='' />
</figure>
</div><h2 class="spip">La crosse en l'air</h2>
<p>Rassurez-vous braves gens</p>
<p>ce n'est pas un appel à la révolte</p>
<p>c'est un évêque qui est saoul et qui met sa crosse en</p>
<p>l'air</p>
<p>comme ça... en titubant...</p>
<p>il est saoul</p>
<p>il a sur la tête cette coiffure qu'on appelle mitre</p>
<p>et tous ses vêtements sont brodés richement</p>
<p>il est saoul</p>
<p>il roule dans le ruisseau</p>
<p>sa mitre tombe</p>
<p>c'est le soir</p>
<p>ça se passe rue de Rome près de la gare Saint-Lazare</p>
<p>sur le trottoir il y a un chien</p>
<p>il est assis sur son cul</p>
<p>il regarde l'évêque</p>
<p>l'évêque regarde le chien</p>
<p>ils se regardent en chiens de faïence</p>
<p>mais voilà l'évêque fermant les yeux</p>
<p>l'évêque secoué par le hoquet</p>
<p>le chien reste immobile</p>
<p>et seul</p>
<p>mais l'évêque voit deux chiens</p>
<p>dégueulis... dégueulis... dégueulis...</p>
<p>voilà l'évêque qui vomit</p>
<p>dans le ruisseau passent des cheveux...</p>
<p>... des vieux peignes...</p>
<p>... des tickets de métro...</p>
<p>des morceaux d'ouate thermogène...</p>
<p>des préservatifs... des bouchons de liège... des mégots</p>
<p>l'évêque pense tristement</p>
<p>Est-il possible que j'aie mangé tout ça</p>
<p>le chien hausse les épaules</p>
<p>et s'enfuit avec la mitre</p>
<p>l'évêque reste seul devant la pharmacie</p>
<p>ça se passe rue de Rome</p>
<p>rue de Rome il y a une pharmacie</p>
<p>l'évêque crie</p>
<p>le pharmacien sort de sa pharmacie</p>
<p>il voit l'évêque</p>
<p>il fait le signe de la croix</p>
<p>puis</p>
<p>plaçant ensuite deux doigts dans la bouche de l'évêque</p>
<p>il l'aide...</p>
<p>... il aide l'évêque à vomir...</p>
<p>l'autre l'appelle son fils fait le signe de la croix</p>
<p>puis recommence à vomir</p>
<p>le pharmacien avec les doigts qui ont fait le signe de la</p>
<p>croix</p>
<p>aide encore l'évêque à vomir</p>
<p>puis fait le signe de la croix</p>
<p>et ainsi de suite</p>
<p>alternativement</p>
<p>signe de la croix et vomissement</p>
<p>plus loin</p>
<p>derrière une palissade</p>
<p>dans une maison en construction</p>
<p>ou en démolition</p>
<p>enfin dans une maison pour les humains</p>
<p>il y a une grande réception</p>
<p>c'est la grande réception</p>
<p>chez les chiens de cirque</p>
<p>la grande rigolade</p>
<p>il y en a qui ont apporté des os</p>
<p>d'autres des escalopes</p>
<p>beaucoup de choses</p>
<p>ceux qui ont la queue en trompette font l'orchestre</p>
<p>c'est le grand cirque des chiens</p>
<p>celui qui a lieu le premier vendredi de chaque mois</p>
<p>mais seuls les chiens savent ça</p>
<p>devant tous les chiens assis</p>
<p>les autres chiens font leur numéro</p>
<p>le chien d'aveugle</p>
<p>le chien de fusil</p>
<p>le chien de garde</p>
<p>le chien de berger</p>
<p>mais voilà le grand délire</p>
<p>et les spectateurs aboient du vrai grand rire</p>
<p>le chien de la rue de Rome vient d'arriver</p>
<p>il a sur la tête la mitre et il fait le pitre</p>
<p>le pitre</p>
<p>avec tous les gestes saints</p>
<p>le clown chien aboie en latin</p>
<p>il aboie au christ</p>
<p>il aboie au vendredi saint</p>
<p>il dit la messe avec sa queue</p>
<p>et tous les chiens se tordent à qui mieux mieux</p>
<p>Notre père chien qui êtes aux cieux...</p>
<p>mais le veilleur de nuit se réveille</p>
<p>et le monde des chiens s'enfuit</p>
<p>le veilleur de nuit se rendort</p>
<p>le veilleur de nuit est pris par le rêve</p>
<p>rêve de silence</p>
<p>rêve de bruits</p>
<p>rêve...</p>
<p>rue de Rome le ruisseau coule doucement</p>
<p>dans son rêve le veilleur de nuit l'entend</p>
<p>rêve de ruisseau</p>
<p>rêve d'eau</p>
<p>rêve de rue</p>
<p>rêve de Rome</p>
<p>rêve d'homme</p>
<p>rêve du pape... rêve de Rome... rêve du Vatican</p>
<p>rêve de souvenir</p>
<p>rêve d'enfant</p>
<p>Rome l'unique objet de mon ressentiment</p>
<p>le veilleur de nuit se réveille</p>
<p>se réveille en répétant</p>
<p>Parfaitement</p>
<p>parfaitement</p>
<p>Rome l'unique objet de mon ressentiment</p>
<p>il se réveille</p>
<p>il se lève</p>
<p>il se lave les dents</p>
<p>répétant</p>
<p>répétant</p>
<p>Rome l'unique objet de mon ressentiment</p>
<p>et le voilà la lanterne à la main</p>
<p>le voilà qui suit son petit bonhomme de chemin</p>
<p>son petit bonhomme de chemin le mène à Rome</p>
<p>comme tous les autres chemins</p>
<p>parfaitement</p>
<p>parfaitement</p>
<p>à Rome devant le Vatican</p>
<p>parfaitement</p>
<p>pauvre veilleur de nuit le voilà perdu en plein jour</p>
<p>au beau milieu d'une ville peuplée de gens qui ne</p>
<p>parlent pas la même langue que lui</p>
<p>triste voyage</p>
<p>soudain il voit une petite fumée qui monte dans le ciel au-dessus des maisons</p>
<p>alors il crie au feu</p>
<p>mais un Italien lui explique en italien que toujours il y a une petite fumée qui monte dans le ciel quand un nouveau pape est élu le veilleur de nuit n'y comprend rien il hoche la tête</p>
<p>et le soir tombe sur la campagne électorale à Rome le pape est élu</p>
<p>aux quatre coins cardinaux il y a des cardinaux qui font la gueule en coin ils ne seront pas pape tout est foutu c'est alors qu'au balcon sérieux comme un pape paraît le pape entouré de ses sous-papes</p>
<p>il a sur la tête la coiffure à trois cornes appelée tiare et il étend la main la foule se prosterne la foule cherche sa salive la foule trouve sa salive la foule crache par terre la foule se roule dans son crachat le pape fait avec sa main de pape un geste de pape on ferme la fenêtre et la foule s'en va s'en va par la ville en répétant Ça y est nous l'avons vu nous l'avons touché du regard</p>
<div class='spip_document_15030 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L480xH566/-104-283e3-a185f.jpg?1792966134' width='480' height='566' alt='' />
</figure>
</div>
<p><a href="https://www.google.fr/search?hl=fr&q=pr%C3%A9vert+site%3Ahttp%3A%2F%2Fwww.matierevolution.fr+OR+site%3Ahttp%3A%2F%2Fwww.matierevolution.org&btnG=Recherche&meta=" class="spip_out" rel="external">Lire encore de Prévert</a></p>
<div class='spip_document_15031 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L280xH420/-92-f4dd1-351d2.jpg?1792966134' width='280' height='420' alt='' />
</figure>
</div>
<p>« Il y a de grandes flaques de sang sur le monde où s'en va-t-il tout ce sang répandu est-ce la terre qui le boit et qui se saoule drôle de soûlographie alors si sage... si monotone... »</p>
<p>« La guerre serait un bienfait des dieux si elle ne tuait que les professionnels. »</p>
<p>« Quand les éboueurs font grève, les orduriers sont indignés. »</p>
<p>« Il est terrible le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain ; il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim. »</p>
<p>« L'homme croit vivre et pourtant il est déjà presque mort et depuis très longtemps il va et il vient dans un triste décor couleur de vie de famille... »</p>
<p>Jacques Prévert</p>
<div class='spip_document_15032 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L308xH344/-88-85bfe-d045a.jpg?1792966134' width='308' height='344' alt='' />
</figure>
</div><h2 class="spip">Le temps perdu</h2>
<p>Devant la porte de l'usine</p>
<p>le travailleur soudain s'arrête</p>
<p>le beau temps l'a tiré par la veste</p>
<p>et comme il se retourne</p>
<p>et regarde le soleil</p>
<p>tout rouge tout rond</p>
<p>souriant dans son ciel de plomb</p>
<p>il cligne de l'œil</p>
<p>familièrement</p>
<p>Dis donc camarade Soleil</p>
<p>tu ne trouves pas</p>
<p>que c'est plutôt con</p>
<p>de donner une journée pareille</p>
<p>à un patron ?</p>
<div class='spip_document_15033 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH671/-98-50fcc-a346d.jpg?1792966134' width='500' height='671' alt='' />
</figure>
</div></div>