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	<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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	<description>Contribution au d&#233;bat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la mati&#232;re, de la vie, de l'homme et de la soci&#233;t&#233;
Ce site est compl&#233;mentaire de https://www.matierevolution.fr/</description>
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		<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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		<title>Simon Diner : l'art et la science</title>
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		<dc:date>2025-07-16T22:17:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Physique quantique</dc:subject>
		<dc:subject>Art</dc:subject>
		<dc:subject>Sciences</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Simon Diner &lt;br class='autobr' /&gt;
Propos pr&#233;liminaires sur les Rapports entre l'Art et la Science &lt;br class='autobr' /&gt;
S'il semble logique et vraisemblable que l'Art et la Science entretiennent des rapports &#233;troits comme constituants d'une m&#234;me culture, la mise en &#233;vidence de ces rapports est en g&#233;n&#233;ral d&#233;licate, ce qui entra&#238;ne m&#234;me souvent la n&#233;gation de ces rapports. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il semble pourtant que l'Art soit constamment &#224; la recherche expressive d'une vision du monde &#224; l'int&#233;rieur duquel la Science se d&#233;ploie. On a plusieurs fois (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique20" rel="directory"&gt;Atome : La r&#233;troaction de la mati&#232;re/lumi&#232;re et du vide (de la microphysique &#224; l'astrophysique) - Atom : laws of physics or the feedback of matter/light/ void (from microphysics to astrophysics)&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot62" rel="tag"&gt;Physique quantique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag"&gt;Art&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot245" rel="tag"&gt;Sciences&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3700&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Simon Diner&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Propos pr&#233;liminaires sur les Rapports entre l'Art et la Science&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;S'il semble logique et vraisemblable que l'Art et la Science entretiennent des rapports &#233;troits comme constituants d'une m&#234;me culture, la mise en &#233;vidence de ces rapports est en g&#233;n&#233;ral d&#233;licate, ce qui entra&#238;ne m&#234;me souvent la n&#233;gation de ces rapports.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble pourtant que l'Art soit constamment &#224; la recherche expressive d'une vision du monde &#224; l'int&#233;rieur duquel la Science se d&#233;ploie. On a plusieurs fois cru discerner le r&#244;le pionnier des artistes dans la sensibilisation &#224; une forme de pens&#233;e particuli&#232;re qui se met &#224; l'oeuvre &#224; l'int&#233;rieur de la cr&#233;ation scientifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce point de vue il est particuli&#232;rement instructif d'&#233;tudier l'art de la Renaissance et l'art moderne abstrait, en cherchant plut&#244;t des correspondances globales que des correspondances locales point par point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'image commun&#233;ment r&#233;pandue de la science est probablement tout aussi fausse et mutil&#233;e que l'image commun&#233;ment r&#233;pandue de l'art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la science on attribue rigueur, respect des faits, pr&#233;cision de la pens&#233;e, puissance de l'analyse, bref &#8220;objectivit&#233;&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'art, indiff&#233;rence &#224; la logique, incontr&#244;lable subjectivit&#233;, &#8220;flou artistique&#8221;, mais puissance de la synth&#232;se et force de l'expression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant les relations entre les arts et les savoirs scientifiques ou techniques passent par bien des voies diverses, et dans les deux sens. On sait vaguement qu'il y a des liaisons, des influences, des homologies, mais on ne les a jamais &#233;tudi&#233;es de pr&#232;s, notamment au niveau de la cr&#233;ation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre interrogation majeure qui justifie une r&#233;flexion, porte sur le clivage traditionnel entre arts et sciences, dont les effets dans la vie sociale et culturelle, dans les repr&#233;sentations comme dans les institutions, sont nombreux et puissants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une r&#233;flexion sur ce partage parfois consid&#233;r&#233; comme d&#233;finitif, semble indispensable aujourd'hui : il importe qu'une telle r&#233;flexion, pour ne pas rester sp&#233;culative, s'&#233;taye sur les conclusions ou les indications d'une recherche m&#233;thodique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque nombreux que soient aujourd&#8221;hui les &#8220;&#233;changes&#8221; entre savants et artistes, ils restent d'abord &#224; d&#233;crire : ils se font de mani&#232;re anecdotique, sauf en de rares cas et ils n'ont encore conduit qu'&#224; peu de tentatives d'&#233;laboration th&#233;orique ou d'association institutionnelle, m&#234;me si certains secteurs sont sur ce point moins en retard que d'autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le paysage et la science comme prises de possession de la nature&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me du &#8220;paysage&#8221; est &#224; lui seul, parmi bien d'autres, r&#233;v&#233;lateur de la communaut&#233; des d&#233;marches de l'art et de la science.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de l'art comme celle de la science sont faites de changement de points de vue et d'attitudes. Y compris le changement majeur qui consiste &#224; regarder l'art comme Art et la science comme Science. L'apparition du paysage, tout comme celle de la perspective, t&#233;moigne dans l'histoire de la culture europ&#233;enne d'un renversement total de point de vue sur le monde qui se manifeste tout autant dans le d&#233;veloppement de la science. C'est l'homme qui regarde la nature et non plus la nature qui regarde l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouvelle culture qui &#233;merge de la maturation du Moyen-Age n'usurpe pas son nom d'Humanisme car elle d&#233;place le sens des rapports, entre l'homme et la nature. C'est l'homme qui regarde la nature et non pas la nature qui prend l'homme en charge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette culture, bourgeoise et capitaliste, l'individu appara&#238;t au premier plan, comme sujet, avec son pouvoir, sa sensibilit&#233; propre, son statut g&#233;n&#233;rateur de toute objectivit&#233;. Le sujet se sent au-dessus de l'objet, l'homme est d&#233;clar&#233; le roi de la nature. Ceci n'existe pas dans la culture antique. La personnalit&#233; n'y a pas cette signification colossale et absolutis&#233;e qu'elle prend dans la nouvelle culture europ&#233;enne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prise de possession de la nature &#224; travers la conception du paysage et de la peinture, comme fen&#234;tre sur le monde, participe de ce m&#234;me changement d'attitude qui va caract&#233;riser la science moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'ordre des choses succ&#232;de l'ordre impos&#233; par l'homme. La nature propose, mais l'homme dispose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux crit&#232;res de v&#233;rit&#233; correspondant &#224; la logique des choses succ&#232;dent des crit&#232;res de v&#233;rit&#233; li&#233;s &#224; l'efficacit&#233; de l'action. &#8220;C'est vrai parce que cela marche&#8221; devient la devise de la science. &#8220;C'est vrai parce que c'est expressif&#8221; devient la devise de l'art. En art comme en science, l'ontologie c&#232;de le pas au fonctionnalisme, avec une d&#233;rive incessante vers l'objet de consommation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On consomme du paysage ou de l'art contemporain comme on consomme de l'informatique et des m&#233;dicaments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Statut commun de l'Art et de la Science, qui mod&#232;le d'une mani&#232;re analogue ces deux domaines de la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Statut commun qui se manifeste dans l'entrecroisement des conceptions de l'esth&#233;tique et de celles de l'&#233;pist&#233;mologie. On voit bien que l'enjeu est le m&#234;me et exprime toujours la tension entre la repr&#233;sentation et la r&#233;alit&#233;. De fait, la plupart des concepts centraux de l'esth&#233;tique, comme ceux de r&#233;alisme ou d'image, sont les concepts essentiels de l'&#233;pist&#233;mologie. On pourrait bien concevoir un dictionnaire &#224; deux registres, o&#249; chaque entr&#233;e verrait produire un discours sur l'art et un discours sur la science. Pourquoi les cloisons sont maintenues &#233;tanches ? Il faut les briser.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mati&#232;re et Forme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des probl&#233;matiques communes &#224; l'art et &#224; la science est celle des rapports entre la mati&#232;re et la forme. Si la mati&#232;re est le support n&#233;cessaire de la forme et de l'information, la th&#233;orie esth&#233;tique classique de Kant &#224; Hegel et Cassirer, assume la disparition finale du mat&#233;riau dans la transmission du message. La beaut&#233; devient abstraite, ind&#233;pendamment du support. C'est cette voie l&#224; qui a &#233;t&#233; suivie au XX&#232;me si&#232;cle par la th&#233;orie math&#233;matique de l'information et les conceptions th&#233;oriques de l'informatique. En ramenant tout &#224; un jeu de z&#233;ros et de uns, l'informatique exprime souvent le m&#234;me id&#233;al que l'art abstrait. S'abstraire du support mat&#233;riel explicite. L'art contemporain bat en br&#232;che cette pr&#233;tention en traitant le mat&#233;riau ind&#233;pendamment de la forme. Ne peut-on &#234;tre frapp&#233; de voir de nos jours, sous l'influence des th&#233;ories quantiques, la th&#233;orie classique de l'information battre en retraite devant un slogan provocateur : &#8220;L'information est physique&#8221;. Ces r&#233;volutions parall&#232;les de l'art et de la science r&#233;v&#232;lent les rythmes profonds qui les sous-tendent en commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simon DINER (+ 2013)&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'art et l'&#233;lectricit&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me &#233;poque : l'Art et le Champ&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simon DINER (+ 2013)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;sum&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;lectricit&#233; est &#224; l'origine de la notion de champ, qui a profond&#233;ment transform&#233; la vision du monde et la technologie. A la vision atomiste, le champ substitue une vision continuiste, dont la formulation math&#233;matique a conduit &#224; un renouveau sans pr&#233;c&#233;dent de la g&#233;om&#233;trie. De la g&#233;om&#233;trisation de la physique &#224; la vision computationnelle, s'installe une vision morphologique du monde qui remplace la vision analytique. Le champ permet le transport des donn&#233;es &#224; distance, modifiant tout notre rapport &#224; l'espace et au temps. L'art sous toutes ses formes t&#233;moigne de ces r&#233;volutions, confort&#233;es par les ph&#233;nom&#232;nes de globalisation sociale et &#233;conomique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Introduction&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La science et la technologie de l'&#233;lectricit&#233; ont connu depuis le XVIIIe si&#232;cle deux &#233;poques successives, correspondant &#224; deux visions essentielles du monde. La vision atomiste et la vision continuiste. Platon et Aristote. Il est remarquable que l'&#233;lectricit&#233; ait &#233;t&#233; &#224; travers ses applications le vecteur actif de cette dualit&#233; fondamentale qui parcourt la pens&#233;e occidentale et la structure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;lectricit&#233; est &#224; l'origine de la notion de champ, qui s'impose &#224; la pens&#233;e scientifique du XXe si&#232;cle tout en faisant les beaux jours de la technique majeure du si&#232;cle, la TSF. De la t&#233;l&#233;vision au laser, du radar aux communications &#224; longue distance, du transistor aux fibres optiques, le champ &#233;lectromagn&#233;tique remplace le simple courant &#233;lectrique. L'id&#233;ologie du champ d&#233;loge l'id&#233;ologie atomistique (1).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art plastique (2) en particulier est le t&#233;moin de cette transformation. Si l'Impressionnisme, l'Art Abstrait constructiviste ou le Bauhaus sont inf&#233;od&#233;s &#224; un atomisme visuel, qui recherche pour les utiliser les &#233;l&#233;ments constitutifs de la mat&#233;rialit&#233; visuelle, l'Art non figuratif et l'Art Contemporain, Art Electronique compris, s'orientent d&#233;lib&#233;r&#233;ment vers un discours sur l'espace et l'information, dans un esprit d'immat&#233;rialit&#233;, dont le champ &#233;lectromagn&#233;tique classique est le paradigme fondateur. Imitant d'ailleurs en cela une Science qui multiplie les th&#233;ories g&#233;n&#233;rales o&#249; les signes sont favoris&#233;s au d&#233;pens de la mati&#232;re et des objets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de l'immat&#233;rialit&#233; apparente se manifeste la v&#233;ritable r&#233;volution conceptuelle apport&#233;e par l'introduction de la notion de champ. Le champ est une description des relations qui s'&#233;tablissent entre les ph&#233;nom&#232;nes dans l'espace et le temps. Il traduit la solidarit&#233; profonde entre les ph&#233;nom&#232;nes, jusque et y compris entre le ph&#233;nom&#232;ne et l'observateur. La description math&#233;matique de cette solidarit&#233; d&#233;bouche sur des repr&#233;sentations g&#233;om&#233;triques globales qui font les succ&#232;s des th&#233;ories de la relativit&#233; et des th&#233;ories de champ de jauge pour les forces d'interaction dans la nature. Les th&#233;ories de champ sont &#224; l'origine d'une g&#233;om&#233;trisation de la physique qui remet au premier plan, apr&#232;s une certaine &#233;clipse, la g&#233;om&#233;trie comme langage universel. Parall&#232;lement, nos conceptions et notre v&#233;cu de l'espace s'&#233;largissent consid&#233;rablement jusqu'&#224; la pratique quotidienne de la virtualit&#233;. Ce renouveau de la g&#233;om&#233;trie et cet &#233;clatement de l'espace ne sont pas sans influence sur les expressions artistiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en r&#233;volte contre ce structuralisme abstrait, l'art de la seconde moiti&#233; de notre si&#232;cle, se veut bien souvent r&#233;habilitation constante de la mati&#232;re, non pas dans le cadre d'une ontologie de la chose mais dans celui d'une ontologie de l'action. La mati&#232;re d'Aristote contre la mati&#232;re de Platon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est frappant de constater que les n&#233;cessit&#233;s d'une description quantique du champ &#233;lectromagn&#233;tique redonnent corps &#224; une nouvelle mat&#233;rialit&#233; de l'espace ainsi qu'&#224; une remat&#233;rialisation de la notion d'information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;veloppements de la physique du champ accompagnent les flux et les reflux de la pens&#233;e et de la cr&#233;ation. L'Art et la Science s'entrecroisent dans le champ de la culture de chaque &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les rapports entre l'art au XXe si&#232;cle et les math&#233;matiques font l'objet de nombreuse publications, en particulier dans le cadre du probl&#232;me des g&#233;om&#233;tries non euclidiennes et pluridimensionnelles ainsi que dans celui de la sym&#233;trie (L.D. Henderson. 1983 ; I. Hargittai. 1986 ; M. Emmer. 1993 ; M. Loi.1995), ceux entre l'art et la physique ont rarement &#233;t&#233; l'objet d'&#233;tudes syst&#233;matiques (L. Shlain. 1991) (3)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant les artistes et les physiciens de la fin du XIXe si&#232;cle et du d&#233;but du XXe participent &#224; un m&#234;me retrait face &#224; l'objectivit&#233; du r&#233;el. L'art et la physique abandonnent ensemble l'id&#233;al de Mim&#233;sis pour s'engager dans l'aventure du non figuratif et du formalisme abstrait. Le concept de champ joue un grand r&#244;le souvent cach&#233; dans cette d&#233;marche commune qui marque le si&#232;cle au sceau d'une nouvelle objectivit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'atomisme. Une r&#233;alit&#233; et une id&#233;ologie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'atomisme est une vision particuli&#232;re de la Nature et constitue en tant que telle, un des plus anciens programmes scientifiques. Programme qui en toutes &#233;poques et dans diverses cultures a pu sembler le programme le plus naturel, sinon le seul rendant compte fid&#232;lement de la nature du monde. On a m&#234;me pu consid&#233;rer l'atomisme comme une caract&#233;ristique de la pens&#233;e et de la science occidentales (4). Il existe effectivement une approche typiquement occidentale de la description de la nature, d&#233;riv&#233;e des traditions jud&#233;o-chr&#233;tiennes et de la pens&#233;e grecque. La science occidentale est avant tout un moyen d'atteindre le savoir par d&#233;composition et recomposition. On acc&#232;de &#224; la compr&#233;hension de la r&#233;alit&#233; par d&#233;composition des objets naturels en &#233;l&#233;ments que l'on tente de r&#233;assembler pour reconstituer les parties du monde. L'atomisme est au coeur de cette d&#233;marche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au programme atomiste s'oppose le programme continualiste. Il y a de fait un va et vient constant entre deux d&#233;marches cognitives, selon que l'on privil&#233;gie des consid&#233;rations locales ou des consid&#233;rations globales, selon que l'on se livre au r&#233;ductionnisme ou au holisme et &#224; l'organicisme, selon que l'on a recours au Nombre ou &#224; la G&#233;om&#233;trie. Il est tentant de rapprocher cette polarit&#233; des activit&#233;s cognitives de l'opposition entre les fonctionnements de l'h&#233;misph&#232;re gauche et de l'h&#233;misph&#232;re droit du cerveau. Si tant est que le traitement de l'information y corresponde &#224; des d&#233;marches oppos&#233;es, locales et globales (S. Kosslyn, O. Koenig. 1992, P. 430).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le XVII&#232;me si&#232;cle, le programme atomiste a accumul&#233; les succ&#232;s, laissant esp&#233;rer en une r&#233;duction d&#233;finitive de la compr&#233;hension de la r&#233;alit&#233; en terme d'&#233;l&#233;ments de base : les particules subatomiques, les atomes, les mol&#233;cules et les macromol&#233;cules, les g&#232;nes. Une id&#233;ologie que le XX&#232;me si&#232;cle exacerbe &#224; travers les d&#233;veloppements de la Cybern&#233;tique et de l'Informatique, en mettant au premier plan la repr&#233;sentation atomistique (discr&#232;te et digitale) de l'Information (5). Les dispositifs &#233;lectroniques, la mod&#233;lisation du psychisme &#224; l'aide de r&#233;seaux de neurones math&#233;matiques, laissant penser &#224; une modularit&#233; de l'esprit, ou l'hyperstockage de l'information sur les disques CD-ROM, c'est le triomphe de l'atomisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la vision atomiste trouve un profond accord avec les r&#233;alit&#233;s naturelles, elle n'en est pas moins marqu&#233;e au sceau de nombreux &#233;l&#233;ments de la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le linguiste Benjamin Whorf a insist&#233; sur le fait que la structure grammaticale d'une langue r&#233;v&#232;le la mani&#232;re dont on diss&#232;que la nature et analyse les exp&#233;riences en terme d'objets et de concepts. Il a sugg&#233;r&#233; que la structure profonde des langues indo-europ&#233;ennes contient comme caract&#233;ristiques fondamentales : la s&#233;paration entre le sujet et l'objet, la persistance de l'objet individuel et l'&#233;coulement uniforme unidirectionnel du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'atomisme occidental ne s'abreuve pas que de la structure de la langue, il est aussi profond&#233;ment li&#233; &#224; la structure socio-&#233;conomique. Le sentiment que l'Homme a de son rapport au Corps Social influence profond&#233;ment l'image qu'il se fait de la Nature. Tout comme le sentiment qu'il a de son rapport &#224; son propre corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi l'essor de l'id&#233;ologie individualiste est li&#233; &#224; l'essor du monde marchand capitaliste et des villes, o&#249; l'id&#233;ologie de l'individu se d&#233;veloppe parall&#232;lement &#224; une id&#233;ologie de la marchandise. Individus comme marchandises sont des objets mobiles, interchangeables, discernables, susceptibles d'&#234;tre manipul&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; L'atomisation des relations sociales qui &#233;tait le corollaire n&#233;cessaire de l'atomisation des relations &#233;conomiques, produit cette entit&#233; impossible et imaginaire : l'individu bourgeois. Le mouvement des sciences physiques s'&#233;loignant du point de vue &#8221; organique &#8221; (Aritot&#233;licien) pour aller vers un point de vue &#8221; g&#233;om&#233;trique &#8221; et &#8221; technologique &#8221; (Archim&#233;dien) ou vers un point de vue &#8220;m&#233;caniste &#8221; (Descartes et Newton), fut un produit n&#233;cessaire de l'introduction de techniques de plus en plus d&#233;velopp&#233;es pour l'organisation de tous les niveaux de la production, y compris celui des id&#233;es. La nature de l'organisation sociale exig&#233;e par une soci&#233;t&#233; technologique au sens moderne est telle que l'efficacit&#233; des parties interchangeables de la machine devienne un principe de relations sociales. Il n'y a qu'un pas du &#8221; Je &#8221; de Montaigne au &#8221; cogito &#8221; de Descartes et de l&#224; au &#8221; clair et distinct &#8220;. Le &#8221; clair et distinct &#8221; est une m&#233;taphore repr&#233;sentative d'une id&#233;ologie de l'entit&#233;, produit n&#233;cessaire de l'avanc&#233;e de la physique au XVI&#232;me si&#232;cle engendr&#233;e par la technologie, id&#233;ologie cherchant &#224; justifier un programme int&#233;ress&#233; non par &#8221; le gouvernement des hommes &#8221; (th&#233;ologie) mais par &#8221; l'administration des choses &#8221; (science de la nature). &#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; A. Wilden. System and structure. 1980&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les concepts de la physique classique, M&#233;canisme et Atomisme, s'inscrivent dans cette perspective de l'Individualisme triomphant. L'identit&#233; des objets physiques n'y fait point de doute ; la possibilit&#233; d'isoler, de s&#233;parer, de fragmenter s'exerce souverainement. Le syst&#232;me physique isol&#233;, la trajectoire de la particule, la mati&#232;re isol&#233;e dans l'espace vide, le rayon lumineux, les atomes, les &#8221; particules &#233;l&#233;mentaires &#8220;, les &#233;v&#232;nements isolables du calcul des probabilit&#233;s, participent tous d'une id&#233;ologie de l'individualisme physique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rapports de l'objet physique &#224; l'environnement sont con&#231;us comme des perturbations qui n'affectent pas le coeur dur de l'objet primaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'individualisation constitue le mythe fondateur de la physique moderne, qui s'instaure dans un coup de force : la formulation d'une dynamique dont le frottement est exclu et qui ne s'applique en v&#233;rit&#233; qu'au mouvement des astres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudra attendre le vingti&#232;me si&#232;cle pour que ces conceptions physiques individualistes soient battues en br&#232;che par le d&#233;veloppement de la physique elle-m&#234;me. Et cela pr&#233;cis&#233;ment au moment o&#249; l'id&#233;ologie de l'individualisme, et l'individualisme tout court, reculent devant les formidables machines sociales engendr&#233;es par une technologie triomphante et mal ma&#238;tris&#233;e socialement. C'est sur un fond d'id&#233;ologie structuraliste et syst&#233;mique, sur une renaissance des conceptions organicistes stimul&#233;es par le bond en avant de la Biologie (6), que se r&#233;introduisent les probl&#232;mes de liaison &#8220;organique&#8221; entre les &#233;l&#233;ments de la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'espace et le temps semblent se recoller dans la Relativit&#233; Restreinte, la mati&#232;re et l'espace ne sont plus des objets ind&#233;pendants en Relativit&#233; G&#233;n&#233;rale, le Vide, si essentiel &#224; l'atomisme, n'est plus tout &#224; fait vide en Electrodynamique Quantique et en Th&#233;orie Quantique des Champs. La notion de particule &#233;l&#233;mentaire recule jusque dans le mar&#233;cage math&#233;matique o&#249; coassent les quarks, les ph&#233;nom&#232;nes de frottement apparaissent essentiels et la M&#233;canique Quantique r&#233;v&#232;le entre les &#8221; objets &#8221; de la microphysique des corr&#233;lations dont le statut trouble les physiciens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La M&#233;canique Quantique marque &#224; la fois l'apog&#233;e et le d&#233;clin de l'atomisme universel. Crise d'identit&#233; de la particule menant &#224; la fin d'un certain type de r&#233;ductionnisme primaire. &#8221; Les particules ont les propri&#233;t&#233;s du syst&#232;me, bien plus que le syst&#232;me n'a les propri&#233;t&#233;s des particules &#8221; comme le dit joliment Edgard Morin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le succ&#232;s initial de la physique occidentale a &#233;t&#233; fond&#233; sur la r&#233;ussite dans la d&#233;finition d'objets individuels isol&#233;s (ou ce qui revient au m&#234;me d'exp&#233;riences reproductibles o&#249; la r&#233;p&#233;tition est garantie par la stabilit&#233; vis &#224; vis des perturbations ext&#233;rieures). Cette physique est n&#233;e dans un monde domin&#233; par une id&#233;ologie de l'individualisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce triomphe de l'individualisme s'incarne aussi dans le langage de l'Analyse Math&#233;matique Classique qui privil&#233;gie les consid&#233;rations locales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation s'est retourn&#233;e, et l'on assiste aujourd'hui &#224; un passage du Local au Global refl&#233;t&#233; par la G&#233;om&#233;trisation de la Physique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il s'en &#233;tonner dans un monde o&#249; le citoyen p&#232;se de moins en moins face &#224; l'Etat ou aux organisations &#233;conomiques internationales ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'oppos&#233; de la conception atomistique du monde, dont l'image de l'horloge, si pris&#233;e au XVIII&#232;me si&#232;cle, n'est qu'un avatar, on voit se d&#233;velopper une conception continualiste, illustr&#233;e d&#232;s l'Antiquit&#233; par Aristote, d&#233;fendue par Leibniz et pr&#233;gnante dans l'image du monde comme un organisme, ch&#232;re aux Romantiques du XIX&#232;me si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'atomisme est battu en br&#232;che par la doctrine selon laquelle, le tout n'est pas vraiment la somme des parties. C'est la reconnaissance de l'importance du Non-Lin&#233;aire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'atomisme c&#232;de aussi le pas au continualisme dans une d&#233;marche o&#249; se modifie le rapport du sujet &#224; l'objet. Dans l'atomisme se r&#233;alise une stricte s&#233;paration entre le sujet et l'objet, une ext&#233;riorit&#233; de l'observateur par rapport au monde, une ind&#233;pendance entre le langage et la r&#233;alit&#233; qu'il d&#233;crit. L'atomisme participe &#224; la vision du monde des peintres occidentaux de la Renaissance pour lesquels le tableau est une fen&#234;tre ouverte sur le monde. A l'oppos&#233; de la conception des peintres d'ic&#244;nes pour lesquels l'ic&#244;ne est Dieu, donc le Monde, qui regarde l'Homme en l'englobant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les difficult&#233;s de l'atomisme proviennent de ce qu'il exprime les interactions comme ext&#233;rieures aux objets. Il y a d'abord les objets (atomes) puis les interactions (7). Dans une telle conception, il ne peut y avoir que des interactions &#224; distance. C'est l&#224; o&#249; le b&#226;t blesse, et o&#249; la conception newtonienne de l'action &#224; distance va se trouver remplac&#233;e au XIX&#232;me si&#232;cle par la notion d'action de proche en proche, qui va faire &#233;clore le concept de champ.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'art occidental et la vision atomistique du monde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la question essentielle de savoir si le constituant fondamental du monde est la substance, le processus ou l'&#233;v&#233;nement, la conception dominante a toujours &#233;t&#233; en faveur de la substance, depuis Aristote et Platon. Descartes a m&#234;me &#233;t&#233; jusqu'&#224; consid&#233;rer l'&#233;tendue comme une substance. On a pu consid&#233;rer l'&#233;nergie comme une substance. Les conceptions atomistiques marquent l'apog&#233;e de cette vision du monde substantialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art occidental, en particulier depuis l'&#233;poque m&#233;di&#233;vale, au moment o&#249; s'est constitu&#233; le parti pris de l'art comme &#8221; fen&#234;tre sur le monde &#8220;, a exacerb&#233; son int&#233;r&#234;t pour les objets qui constituent le monde. Selon Alois Riegl, les civilisations et les cultures oscillent entre deux conceptions de l'espace, une conception &#8221; haptique &#8221; qui isole les objets et une conception &#8221; optique &#8221; qui les fond dans un continuum spatial. L'art occidental a &#233;t&#233; model&#233; par la conception &#8221; haptique &#8221; qui pr&#233;vaut dans l'id&#233;ologie atomiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toutes les interpr&#233;tations de la perspective, la plus naturelle est d'y voir des proc&#233;dures pour donner une repr&#233;sentation atomiste &#8221; vrai-semblable &#8221; de la composition du monde. Il faut ranger et ordonner les objets en marquant leur position dans l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apparition de la perspective tout comme d'ailleurs celle du paysage, t&#233;moigne dans l'histoire de la culture europ&#233;enne d'un renversement total de point de vue sur le monde qui se manifeste tout autant dans le d&#233;veloppement de la science.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; la conception de l'Antiquit&#233;, c'est l'homme qui regarde la nature et non plus la nature qui regarde l'homme. Mais ce regard est une prise de possession, tout comme c'est le cas pour la science. A l'ordre des choses succ&#232;de l'ordre impos&#233; par l'homme. L'atomisme sert ce projet en cataloguant les objets de la nature, pr&#234;ts &#224; &#234;tre conquis, utilis&#233;s, asservis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'atomisme sert les strat&#233;gies de la vision. C'est ce qui a &#233;t&#233; bien expos&#233; par Lev Manovich dans sa th&#232;se &#8221; The Engineering of Vision from Constructivism to Computers &#8221; (MIT. 1993).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s la fin du XIX&#232;me si&#232;cle, puis au XX&#232;me si&#232;cle &#8221; la vision va acqu&#233;rir de nouveaux r&#244;les comme moyen de communication de masse et instrument de travail et de ce fait sera, comme tout instrument de production, soumise &#224; ing&#233;nierie, rationalisation et automation &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;marches atomistiques sont au coeur de cette instrumentalisation de la vision qui s'exprime pleinement dans l'art de cette &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une instrumentalisation clairement pr&#244;n&#233;e par les &#233;crits de Charles Henry (1859-1926) qui eurent tant d'influence sur Seurat et Signac, et ceux de Lazlo Moholy Nagy (1895-1946) repr&#233;sentatifs de l'esprit des avant-gardes du d&#233;but du XX&#232;me si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; Les recherches sur les effets psychologiques des couleurs de base et des formes &#233;l&#233;mentaires conduites par les psychologues dans la seconde moiti&#233; du XIX&#232;me si&#232;cle (Wundt, Fechner) rendaient possible l'id&#233;e d'un langage visuel rationnel compos&#233; d'&#233;l&#233;ments simples &#8211; les &#8221; atomes &#8221; de la communication visuelle. Cette id&#233;e fut poursuivie au XIX&#232;me si&#232;cle par des artistes comme Seurat et des th&#233;oriciens comme Henry. Lorsque dans les ann&#233;es 20 les artistes se retrouv&#232;rent &#224; jouer le r&#244;le de designers de la communication de masse, l'id&#233;e d'un langage visuel atomistique acquit une nouvelle importance et une nouvelle urgence &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les recherches psychologiques sur les formes simples influenc&#232;rent Seurat, Signac, Kandinsky, Klee, Mondrian.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les artistes modernistes r&#233;clamant le statut de designers de la propagande de masse dans la Russie Sovi&#233;tique des ann&#233;es 20, firent converger les deux voies de recherche &#8211; l'exploration artistique des &#233;l&#233;ments visuels et les d&#233;couvertes de la psychologie exp&#233;rimentale, en particulier celles de la psychologie de la Gestalt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8221; Dans de nombreux instituts d'art sovi&#233;tiques des ann&#233;es 20, El Lissitsky, Alexandre Rodchenko, Osip Brik et d'autres collabor&#232;rent avec des psychologues exp&#233;rimentaux pour &#233;tudier l'efficacit&#233; des &#233;l&#233;ments visuels et leurs combinaisons &#8220;. L'atomisme visuel au service de la communication de masse, permet de constituer des codes, mais ne va pas jusqu'&#224; une articulation qui deviendrait un langage. Malgr&#233; la &#8221; Grammaire des arts du dessin &#8221; de Charles Blanc (1880), l'esth&#233;tique atomistique ne se constitue pas en langage. L'activit&#233; des formalistes russes &#224; laquelle participe Osip Brik n'est pas suffisante pour constituer un pont entre les arts plastiques et la s&#233;miotique naissante. Il faudra attendre les ann&#233;es 60 pour voir se constituer une s&#233;miotique visuelle, grammaire des &#233;l&#233;ments visuels, dont l'influence sur l'expression artistique semble pour le moment n&#233;gligeable. On ne peut pas dire que les travaux de U. Eco, du Groupe &#181; ou de Boris Ouspensky sortent d'un milieu restreint et f&#233;condent la cr&#233;ation artistique, arts m&#233;diatiques inclus.&lt;br class='autobr' /&gt;
La pens&#233;e du continu&lt;br class='autobr' /&gt;
D'une physique des images &#224; une physique du simulacre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La culture occidentale a toujours &#233;t&#233; domin&#233;e par une vision du monde substantialiste, atomiste, r&#233;ductionniste, pythagonico-platonicienne. Le programme platonicien de connaissance math&#233;matique dont le fondement est une th&#233;orie g&#233;om&#233;trique de la mati&#232;re et de ses transformations est un r&#233;ductionnisme particulier : la diversit&#233; du monde provient de l'assemblage et de transformations r&#233;ciproques de figures. L'atomisme est aussi un r&#233;ductionnisme : les qualit&#233;s physiques sont ramen&#233;es &#224; des positions et &#224; des figures d'atomes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans le refus critique d'Aristote d'adh&#233;rer au programme platonicien et &#224; l'atomisme que se trouve la source la plus importante de la formation d'un programme scientifique diff&#233;rent que l'on peut qualifier de programme continualiste. Programme qualitativiste qui voit la diff&#233;rence fondamentale entre les corps dans la diff&#233;rence entre les qualit&#233;s et leurs actions. Programme dynamique o&#249; la mati&#232;re informe et le mouvement se conjuguent pour cr&#233;er les formes. Une attitude &#233;mergentiste oppos&#233;e au r&#233;ductionnisme (8).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une pens&#233;e du continu, difficile &#224; d&#233;velopper en l'absence de moyens math&#233;matiques ad&#233;quats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le grand math&#233;maticien Ren&#233; Thom a bien compris le d&#233;fi aristot&#233;licien :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; Aristote avait tent&#233;, dans sa Physique, de construire une th&#233;orie du monde fond&#233;e non sur le nombre, mais sur le continu. Il avait ainsi r&#233;alis&#233; (au moins partiellement) le r&#234;ve que j'ai toujours entretenu de d&#233;velopper une &#8221; Math&#233;matique du continu &#8221; qui prenne le continu comme notion de d&#233;part, sans aucun appel (si possible) &#224; la g&#233;n&#233;rativit&#233; intrins&#232;que du nombre. Aristote a &#233;t&#233; pendant des si&#232;cles (peut &#234;tre des mill&#233;naires) le seul penseur du continu ; c'est l&#224; &#224; mes yeux son m&#233;rite essentiel &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; (Esquisse d'une s&#233;miophysique)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la philosophie naturelle occidentale jusqu'aujourd'hui ne veut voir dans le monde que les objets, et veut derri&#232;re chaque manifestation trouver un objet qui en est la cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pens&#233;e du continu d&#233;soriente en cherchant &#224; dire un monde sans objets, un monde o&#249; l'on ne sait rien isoler, un monde de l'informe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me la pens&#233;e math&#233;matique du continu a du mal &#224; renoncer &#224; la notion de point, et accumule les points pour cr&#233;er un continuum par l'infini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudra attendre le dernier tiers du XIXe si&#232;cle pour voir appara&#238;tre une v&#233;ritable pens&#233;e du sans objet et de l'informe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une culture qui se voulait massivement r&#233;aliste vont se manifester des interrogations scientifiques li&#233;es &#224; des ph&#233;nom&#232;nes dont on n'arrive pas &#224; identifier le support objet. Situation d'autant plus dramatique qu'&#224; la m&#234;me &#233;poque on finit par concr&#233;tiser la longue aventure de l'atomisme en &#8221; d&#233;voilant les atomes &#8220;. C'est &#224; ce moment l&#224; que se concr&#233;tise la notion de champ &#233;lectromagn&#233;tique (1873) qui va d&#233;truire tout ce que l'on pouvait imaginer d'un &#233;ther substantiel sous-jacent, et que parall&#232;lement l'explication de nombreux ph&#233;nom&#232;nes psychologiques fait recours &#224; un inconscient informe dont la structure &#233;nerg&#233;tiste cache mal la d&#233;ception atomiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux visions de l'homme et du monde qui m&#232;nent le m&#234;me combat face &#224; la disparition des rep&#232;res mat&#233;riels et vont s'engouffrer dans la symbolique. L&#224; o&#249; il n'y a plus d'objets il ne reste plus que les signes. Ce conflit entre le mat&#233;riel et l'immat&#233;riel va laisser des traces profondes dans l'art du XXe si&#232;cle (9). C'est le champ &#233;lectromagn&#233;tique qui cr&#233;e le premier les conditions culturelles de la d&#233;mat&#233;rialisation. Effet paradoxal d'une histoire de l'&#233;lectricit&#233; qui affirme au m&#234;me moment son atomicit&#233; granulaire, en r&#233;v&#233;lant l'existence de l'&#233;lectron et d&#233;couvre l'&#233;tonnant ph&#233;nom&#232;ne de la propagation des ondes &#233;lectromagn&#233;tiques. L'&#233;nergie existe encore, d&#233;tach&#233;e de tout support mat&#233;riel identifiable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la th&#233;orie &#233;lectromagn&#233;tique de Maxwell, le champ &#233;lectromagn&#233;tique n'est pas encore une entit&#233; autonome. Il est profond&#233;ment li&#233; &#224; l'existence des corps &#233;lectris&#233;s au repos ou en mouvement. Mais les &#233;l&#233;ments de son autonomie apparaissent dans la formulation math&#233;matique de la th&#233;orie. Le champ &#233;lectromagn&#233;tique, ce sont les &#233;quations de Maxwell. Une v&#233;ritable pens&#233;e du continu s'introduit l&#224; par l'usage d'&#233;quations aux d&#233;riv&#233;es partielles. Einstein, dans un essai &#233;crit pour le centenaire de Maxwell dit justement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; Avant Maxwell les gens concevaient la r&#233;alit&#233; physique, pour autant que l'on suppose qu'elle repr&#233;sente des &#233;v&#233;nements de la nature, comme des points mat&#233;riels, dont les modifications consistent exclusivement en des mouvements qui sont soumis &#224; des &#233;quations diff&#233;rentes ordinaires. Apr&#232;s Maxwell ils ont consid&#233;r&#233; la r&#233;alit&#233; physique comme repr&#233;sent&#233;e par des champs continus soumis &#224; des &#233;quations aux d&#233;riv&#233;es partielles &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; A. Einstein &#8211; Maxwell's Influence on the Evolution of the Idea of Physical Reality.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ideas and opinions N.Y. Dell 1984.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce faisant la vision du monde la physique bascule d'une physique des images &#224; une physique du simulacre, entra&#238;nant un d&#233;bat intense sur la nature de la connaissance. D&#233;bat aux immenses retentissements culturels dont l'art du XXe si&#232;cle va se faire l'&#233;cho.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les grands savants de la fin du XIXe si&#232;cle, Helmholtz, Hertz, Poincar&#233; ont fortement marqu&#233; leur &#233;poque et tirant de leurs travaux une nouvelle philosophie de la nature, marquant un net retrait face &#224; toutes les tentations de r&#233;alisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heinrich Hertz, le physicien des ondes hertziennes, occupe au tournant du si&#232;cle une position privil&#233;gi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans chercher &#224; prouver la th&#233;orie de Maxwell (l'homme de Cambridge), Hertz (l'homme de l'&#233;cole allemande de Helmholtz), va produire des faits exp&#233;rimentaux qui prouvent la justesse des conceptions de Maxwell.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va montrer l'existence des ondes &#233;lectromagn&#233;tiques (1888).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, s'il avait vraiment observ&#233; ces ondes comme vous observez les ondes sur l'eau d'un bassin o&#249; vous venez de jeter une pierre. Mais il n'a observ&#233; que des ph&#233;nom&#232;nes qui accompagnent habituellement les ondes, et donc tout se passe comme s'il existait des ondes &#233;lectromagn&#233;tiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment, direz-vous, les ondes &#233;lectromagn&#233;tiques existent puisque l'on sait les &#233;mettre et les recevoir (la radiodiffusion, la t&#233;l&#233;vision, les relais par satellite). On sait effectivement, en utilisant la th&#233;orie &#233;lectromagn&#233;tique, transmettre des signaux &#224; des distances &#233;normes et recevoir des signaux qui nous viennent du cosmos. Mais personne n'a jamais pu v&#233;rifier que cela a r&#233;ellement lieu &#224; l'aide des ondes &#233;lectromagn&#233;tiques de la th&#233;orie de Maxwell, car on ne voit pas ces ondes directement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hertz a produit des exp&#233;riences qui sont en accord avec les cons&#233;quences de la th&#233;orie de Maxwell, mais qui laissent la notion de champ &#233;lectromagn&#233;tique flottante et d&#233;racin&#233;e. Le champ des &#233;quations de Maxwell est un admirable outil descriptif, mais sa mat&#233;rialit&#233; nous &#233;chappe, d'autant plus que l'on ne saura concevoir un &#233;ther convenable pour le recevoir. Mais si l'on ne voit pas les ondes, pourquoi s'acharner donc &#224; leur trouver un support ? Que se passe-t-il donc puisque les t&#233;l&#233;communications fonctionnement admirablement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Confront&#233; &#224; ce myst&#232;re du Vide et de l'Ether, Hertz, dans le sillage de Helmholtz, d&#233;veloppe une attitude conventionnaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Hertz, la r&#233;alit&#233; se pr&#234;te &#224; diff&#233;rentes repr&#233;sentations imag&#233;es empiriquement &#233;quivalentes. La question de savoir laquelle de ces repr&#233;sentations est la plus appropri&#233;e, ne d&#233;pend pas seulement d'exigences de correspondance avec les ph&#233;nom&#232;nes, mais aussi de crit&#232;res de simplicit&#233; ou d'efficacit&#233;. Le choix d'une repr&#233;sentation est purement conventionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que Maxwell avait &#233;prouv&#233; le besoin de donner une interpr&#233;tation et une pr&#233;sentation m&#233;canistes de sa th&#233;orie, et pour ce faire avait construit diff&#233;rents mod&#232;les d'&#233;ther, Hertz ne cherche pas &#224; savoir lequel de ces mod&#232;les est &#8221; le vrai &#8220;. Il d&#233;clare en effet que la th&#233;orie &#233;lectromagn&#233;tique de Maxwell n'est rien d'autre que son syst&#232;me d'&#233;quations diff&#233;rentielles ; il est donc inutile de cherche &#224; cette th&#233;orie une teneur objective autre que celle exprim&#233;e dans ces &#233;quations. Il ouvre ainsi la voie &#224; cette affirmation c&#233;l&#232;bre du XX&#232;me si&#232;cle : &#8221; L'atome d'hydrog&#232;ne c'est l'&#233;quation de Schr&#246;dinger de l'atome d'hydrog&#232;ne &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la fin de sa vie, Hertz entreprend un expos&#233; des &#8221; Principes de la M&#233;canique &#8220;, ultime tentative grandiose, selon Planck, de ramener tous les ph&#233;nom&#232;nes de la nature au mouvement. Planck ajoute que la tendance de la vision m&#233;caniste du monde vers une forme unifi&#233;e de l'univers trouve l&#224; un accomplissement id&#233;al. Ce livre est un peu comme le chant du cygne du m&#233;canisme et L&#233;nine a &#224; juste titre, dans &#8221; Mat&#233;rialisme &#8221; et empiriocriticisme &#8221; (1908), soulign&#233; les oscillations de Hertz entre mat&#233;rialisme et kantisme. Dans la pr&#233;face, on y trouve effectivement des d&#233;clarations dans l'esprit de Kant et de Helmholtz, qui ont eu un grand retentissement &#224; travers des philosophes comme Ludwig Wittgenstein ou Ernst Cassirer. On conna&#238;t les liens entre ces philosophes et le monde de l'art, en particulier l'influence de Cassirer sur l'historien d'art E. Panofsky. L&#233;nine d&#233;non&#231;ait d&#233;j&#224; la r&#233;cup&#233;ration de Hertz par les id&#233;alistes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la &#8221; Philosophie des formes symboliques &#8221; (1927), Cassirer n'h&#233;site pas &#224; expliquer comment la connaissance physico-chimique promeut un nouveau id&#233;al de connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; Le nouvel id&#233;al de connaissance qui ressort de toute cette &#233;volution se trouve exprim&#233; de la mani&#232;re la plus frappante dans les consid&#233;rations pr&#233;liminaires aux Principes de m&#233;canique de Heinrich Hertz. Celui-ci requiert de notre connaissance de la nature, comme la t&#226;che urgente et primordiale entre toutes, qu'elle nous permette de pr&#233;voir nos exp&#233;riences futures ; son proc&#233;d&#233; pour inf&#233;rer ainsi du pass&#233; &#224; l'avenir devra consister &#224; forger des &#8221; symboles, ou des simulacres internes &#8221; des objets ext&#233;rieurs, d'une nature telle que les cons&#233;quences logiques de ces symboles soient elles-m&#234;mes les images des&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; cons&#233;quences n&#233;cessaires des objets naturels qu'ils reproduisent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; &#8221; &#8221; &#8221; Une fois que l'exp&#233;rience accumul&#233;e nous a fourni des images pr&#233;sentant les caract&#232;res requis, nous pouvons nous servir de ces images comme de mod&#232;les et ainsi d&#233;duire rapidement des cons&#233;quences qui n'appara&#238;tront dans le monde ext&#233;rieur que beaucoup plus tard, ou qui r&#233;sulteront de notre propre intervention&#8230; Ces images dont nous parlons sont nos repr&#233;sentations des choses, et s'accordent avec elles par leur propri&#233;t&#233; essentielle, qui est de satisfaire &#224; la condition susdite ; mais elles n'ont besoin pour remplir leur tache d'aucune esp&#232;ce de conformit&#233; avec les choses. De fait nous ignorons si nos repr&#233;sentations ont quoi que ce soit de commun avec les choses en dehors de cette relation fondamentale, et nous n'avons aucun moyen de le savoir &#8221; &#8221; &#8221; &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Hertz. Principes de la m&#233;canique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le syst&#232;me conceptuel de la physique devra rendre compte de l'ensemble des relations qui existent entre les objets r&#233;els et comprendre comment ils d&#233;pendent les uns des autres ; mais il faut pour cela que tous les concepts utilis&#233;s se situent d'embl&#233;e dans une perspective th&#233;orique qui les unifie. L'objet r&#233;siste &#224; qui veut le poser comme un pur en soi, ind&#233;pendant des cat&#233;gories essentielles de la connaissance de la nature ; il ne se pr&#234;te &#224; la repr&#233;sentation qu'&#224; l'int&#233;rieur de ces cat&#233;gories, hors desquelles il n'aurait pas de forme constitu&#233;e. C'est en ce sens que chez Hertz les concepts centraux de la m&#233;canique, notamment ceux de masse et de force, deviennent des &#8221; simulacres &#8221; qui, cr&#233;&#233;s par la logique propre &#224; la connaissance de la nature, ne peuvent que se plier &#224; ses exigences g&#233;n&#233;rales et tout d'abord &#224; l'exigence &#224; priori qui veut qu'une description soit claire, non contradictoire et libre de toute &#233;quivoque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La retraite des physiciens accompagn&#233;e de combats (d'arri&#232;re garde ?) qui vont durer tout le XX&#232;me si&#232;cle, ouvre la voie au monde du sans objet et cautionne toutes les r&#233;volutions esth&#233;tiques (l'esth&#233;tique est une vision du monde) qui vont se succ&#233;der.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le champ. Mais qu'est-ce que c'est donc ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire du concept de champ est comme celui d'un figurant qui devient un premier r&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apparu pour combler le vide cr&#233;&#233; par le scandale de l'action &#224; distance il devient l'&#233;l&#233;ment premier dont tout proc&#232;de et o&#249; tout s'an&#233;antit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela avait pourtant bien commenc&#233; lorsque la physique occidentale, et Newton en particulier, avaient proclam&#233; leur refus de l'action &#224; distance, consid&#233;r&#233;e comme une magie inacceptable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; Le fait qu'un corps puisse agir sur un autre &#224; distance &#224; travers le vide, sans aucune m&#233;diation de quoique ce soit d'autre&#8230; est pour moi une si grande absurdit&#233;, que je pense qu'aucun homme pensant philosophiquement avec comp&#233;tence puisse y &#233;choir. &#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Newton. Principia Mathematica&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne restait plus &#224; Faraday et &#224; Maxwell qu'&#224; paver l'espace entre les corps de propri&#233;t&#233;s qui se r&#233;v&#232;leraient par le test d'un corps d'&#233;preuve en chaque point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le champ est le concept d'un espace (de l'espace) muni de propri&#233;t&#233;s en chacun de ses points.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e essentielle du champ est l'existence de r&#233;gions de l'espace poss&#233;dant d'une mani&#232;re latente la possibilit&#233; de manifester en chaque point une force sur un corps d'&#233;preuve que l'on y introduit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'espace est ainsi lui-m&#234;me pris pour une chose sans n&#233;cessairement &#234;tre empli de quelque chose. Une th&#233;orie de champ formule les lois qui tiennent entre elles les propri&#233;t&#233;s aux diff&#233;rents points. Une formulation physique en terme de th&#233;orie de champ &#233;limine le probl&#232;me de l'action &#224; distance en le rempla&#231;ant par celui de la propagation de l'action de proche en proche. Le champ est comme un milieu (&#233;ther) d&#233;mat&#233;rialis&#233;, ce qui n'exclut pas la pr&#233;sence d'un v&#233;ritable milieu (&#233;ther).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie du champ &#233;lectromagn&#233;tique d&#233;finit en chaque point de l'espace les forces &#233;lectriques et magn&#233;tiques que l'on peut &#233;prouver &#224; l'aide d'une charge &#233;lectrique ou d'un courant &#233;lectrique tests. Les valeurs de ces forces aux diff&#233;rents points sont li&#233;es entre elles par les &#233;quations de Maxwell. Dans la relativit&#233; g&#233;n&#233;rale c'est la courbure de l'espace-temps qui est consid&#233;r&#233;e comme une propri&#233;t&#233; de champs, et les &#233;quations d'Einstein &#233;tablissent les relations entre les courbures aux diff&#233;rents points.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le champ est donc une description des relations qui s'&#233;tablissent entre les ph&#233;nom&#232;nes dans l'espace et le temps. La description math&#233;matique de cette solidarit&#233; des points entre eux d&#233;bouche sur des repr&#233;sentations g&#233;om&#233;triques et globales qui feront le succ&#232;s des Th&#233;ories de Relativit&#233;. Le champ est donc une manifestation globale d'un ensemble de propri&#233;t&#233;s locales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conception du champ comme conception d'un espace continu muni de propri&#233;t&#233;s constitue la grande r&#233;volution conceptuelle de la fin du XIX e si&#232;cle et va dominer le XXe si&#232;cle . Tous les probl&#232;mes de la physique vont se formuler au moyen d'espaces continus r&#233;els ou abstraits. Ce pourra &#234;tre l'espace tri dimensionnel, l'espace-temps quadridimensionnel, l'espace de phase de la m&#233;canique classique, l'espace de Hilbert de la m&#233;canique quantique, l'espace des &#233;tats d'&#233;quilibre thermodynamique ou des espaces encore plus abstraits. Tous ces espaces ont des propri&#233;t&#233;s g&#233;om&#233;triques diff&#233;rentes mais ont quelque chose en commun du fait d'&#234;tre des espaces continus, plut&#244;t que des r&#233;seaux de points discrets. Les propri&#233;t&#233;s communes &#224; tous ces espaces sont en fait l'objet du discours de la g&#233;om&#233;trie diff&#233;rentielle, qui devient de ce fait un des langages essentiels de la physique contemporaine. La plus fondamentale de ces propri&#233;t&#233;s se coule dans la d&#233;finition d'une &#8221; vari&#233;t&#233; diff&#233;rentielle &#8221; qui devient le substitut math&#233;matique du mot &#8221; espace &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont les th&#233;ories de champ qui en &#233;laborant des conceptions physiques de la g&#233;om&#233;trie ont jou&#233; un r&#244;le fondamental dans l'&#233;laboration du langage g&#233;om&#233;trique moderne, langage universel de presque toutes les th&#233;ories physiques actuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, l'absence de toute preuve de l'existence d'un &#233;ther et l'&#233;chec de tous les mod&#232;les d'&#233;ther, ont r&#233;duit le champ &#233;lectromagn&#233;tique &#224; n'&#234;tre qu'une ph&#233;nom&#233;nologie g&#233;om&#233;trique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'introduction de son admirable Cours d'Electricit&#233; et d'Optique profess&#233; &#224; la Sorbonne &#224; la fin du XIX&#232;me si&#232;cle, Henri Poincar&#233;, d&#233;crit les &#233;tats d'&#226;me de l'imp&#233;trant physicien devant la th&#233;orie du champ &#233;lectromagn&#233;tique de Maxwell.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; La premi&#232;re fois qu'un lecteur fran&#231;ais ouvre le livre de Maxwell, un sentiment de malaise, et souvent m&#234;me de d&#233;fiance se m&#234;le d'abord &#224; son admiration. Ce n'est qu'apr&#232;s un commerce prolong&#233; et au prix de beaucoup d'efforts que ce sentiment se dissipe. Quelques esprits &#233;minents le conservent m&#234;me toujours .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce n'est pas tout, il aura encore d'autres exigences qui me paraissent moins raisonnables. Derri&#232;re la mati&#232;re qu'atteignent nos sens et que l'exp&#233;rience nous fait conna&#238;tre, il voudra voir une autre mati&#232;re, la seule v&#233;ritable &#224; ses yeux, qui n'aura plus que des qualit&#233;s purement g&#233;om&#233;triques et dont les atomes ne seront plus que des points math&#233;matiques soumis aux seules lois de la Dynamique. Et pourtant ces atomes indivisibles et sans couleur, il cherchera, par une inconsciente contradiction, &#224; se les repr&#233;senter et par cons&#233;quent &#224; les rapprocher le plus possible de la mati&#232;re vulgaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est alors seulement qu'il sera pleinement satisfait et s'imaginera avoir p&#233;n&#233;tr&#233; le secret de l'Univers. Si cette satisfaction est trompeuse, il n'en est pas moins p&#233;nible d'y renoncer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ainsi, en ouvrant Maxwell, un Fran&#231;ais s'attend &#224; y trouver un ensemble th&#233;orique aussi logique et aussi pr&#233;cis que l'Optique physique fond&#233;e sur l'hypoth&#232;se de l'&#233;ther ; il se pr&#233;pare ainsi une d&#233;ception que je voudrais &#233;viter au lecteur en l'avertissant tout de suite de ce qu'il doit chercher dans Maxwell et de ce qu'il n'y saurait trouver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Maxwell ne donne pas une explication m&#233;canique de l'&#233;lectricit&#233; et du magn&#233;tisme ; il se borne &#224; d&#233;montrer que cette explication est possible. &#8220;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le M&#233;canisme ne fonctionne plus et que l'Atomisme se d&#233;robe, il reste la G&#233;om&#233;trie. C'est la grande le&#231;on des Th&#233;ories Relativistes. A quoi se raccrocher quand tous les rep&#232;res font faillite ? A des invariants qui se jouent de tous les points de vue partiels et particuliers. C'est l&#224; que la Th&#233;orie des Groupes de Sym&#233;trie entre en sc&#232;ne dans la physique du XX&#232;me si&#232;cle pour ne plus la quitter. Dis-moi ce qui ne varie pas et je te dirai quel est ton champ. Dis-moi ce qui ne varie pas et je te dirai &#224; quelle g&#233;om&#233;trie tu appartiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Champs et g&#233;om&#233;tries. Un vaste programme pour la reconqu&#234;te active des identit&#233;s, pour la construction des identit&#233;s. L'Atomisme se fondait sur des identit&#233;s donn&#233;es &#224; priori, les th&#233;ories continuistes comme celles du champ fondent l'identit&#233; sur les invariances, les singularit&#233;s, la dynamique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; La sym&#233;trie est fondamentale pour une th&#233;orie de champ car c'est &#224; travers les propri&#233;t&#233;s de sym&#233;trie que le champ est d&#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lorsque le monde est con&#231;u d'une mani&#232;re atomistique, comme une assembl&#233;e de points mat&#233;riels dispos&#233;s dans l'espace, la sym&#233;trie d'une configuration est une propri&#233;t&#233; accidentelle du syst&#232;me. Mais avec le d&#233;placement (conceptuel) qui fait du champ &#8221; la seule r&#233;alit&#233; &#8220;, les sym&#233;tries du champ sous-jacent deviennent les moyens principaux de compr&#233;hension et de pr&#233;diction des interactions entre particules. Ce d&#233;placement de l'accent du concept atomistique &#224; un concept de champ transforme ainsi la sym&#233;trie d'une propri&#233;t&#233; accidentelle &#224; une propri&#233;t&#233; intrins&#232;que, et place de ce fait les consid&#233;rations de sym&#233;trie au coeur de la physique moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Werner Heisenberg d&#233;crit dans ses m&#233;moires comment lui et son coll&#232;gue Wolgan Pauli en sont venu &#224; consid&#233;rer la sym&#233;trie, comme la clef d'une th&#233;orie de champ unifi&#233;e. Heisenberg affirme &#8221; Au d&#233;but &#233;tait la sym&#233;trie &#8221; est certainement une meilleure expression que celle de D&#233;mocrite &#8221; Au d&#233;but &#233;tait la particule . &#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; K. Hayles. The cosmic web. p.112&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raum-Zeit als Materie &#8221; Espace-temps comme Mati&#232;re &#8220;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Poursuivant cette id&#233;e, la physique du champ s'appuie sur une v&#233;ritable &#8221; ontologie de la sym&#233;trie &#8220;. Ecoutons Aage Bohr, le fils de Niels Bohr, l'auteur du mod&#232;le plan&#233;taire de l'atome et de l'id&#233;ologue de la r&#233;volution quantique. Aage, est lui aussi prix Nobel, pour sa th&#233;orie de la structure du noyau de l'atome. L'atome chez les Bohr est une affaire de famille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il propose de consid&#233;rer comme quantit&#233;s (variables) de base, les transformations de sym&#233;trie de l'espace du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la substance sans forme selon Aristote, &#224; la forme sans substance selon la Th&#233;orie Quantique des Champs, on en (re) vient &#224; la forme comme substance. Aage Bohr propose malicieusement qu'une nouvelle &#233;dition du tr&#232;s c&#233;l&#232;bre livre d'Hermann Weyl : &#8221; Espace, Temps, Mati&#232;re &#8221; (1923), porte le titre : &#8221; Espace-temps comme Mati&#232;re &#8220;. L'espace-temps, le vide deviennent mati&#232;re Le pneuma des Sto&#239;ciens manifestant la primaut&#233; du Logos, ne pla&#231;ait-il pas la forme pure au fondement du Monde ? Une id&#233;e que Jean exprime dan son Evangile : &#8221; Au d&#233;but &#233;tait le Verbe &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; Dans sa manifestation primaire, la sym&#233;trie, qui d&#233;crit traditionnellement les formes des configurations de la mati&#232;re, acquiert une existence propre et constitue la substance &#233;l&#233;mentaire (mati&#232;re et rayonnement). Cette nouvelle perspective pour la vision de la physique quantique peut-&#234;tre &#233;clair&#233;e en faisant r&#233;f&#233;rence au r&#244;le de l'&#233;ther dans la mise en &#233;vidence de la sym&#233;trie de l'espace-temps, dont le moment culminant est la constitution de la Relativit&#233; Restreinte. Ainsi les &#233;quations de Maxwell ont &#233;t&#233; con&#231;ues comme d&#233;crivant les vibrations de l'&#233;ther, mais la notion d'&#233;ther a &#233;t&#233; &#233;limin&#233;e, comme superflue, lorsque les &#233;quations du champ &#233;lectromagn&#233;tique apparurent dans une perspective nouvelle, o&#249; elles expriment l'invariance de l'espace-temps (&#233;quivalence des rep&#232;res en relativit&#233; restreinte) et l'invariance de jauge. Dans ces d&#233;veloppements, la physique relativiste classique peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme concernant une substance porteuse des sym&#233;tries de l'espace-temps et de jauge, la particule et le champ &#233;tant des degr&#233;s de libert&#233; &#233;l&#233;mentaires, quant &#224; la physique, elle a &#233;t&#233; cr&#233;&#233;e dans ce moule par l'introduction de conditions de quantification agr&#233;ment&#233;es d'une interpr&#233;tation du formalisme symbolique. Cependant, la notion de substance &#224; quantifier devient superflue lorsque la sym&#233;trie est reconnue dans sa manifestation premi&#232;re et qu'elle devient elle-m&#234;me la substance &#233;l&#233;mentaire, dou&#233;e de compl&#233;mentarit&#233; cong&#233;niale. &#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; A. Bohr and O. Ulfbeck. Reviews of Modern Physics. Vol. 67, p. 1-35, janvier 1995. Primary manifestation of symmetry. Origin of quantal indeterminacy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le champ met l'interaction au devant de la sc&#232;ne. L'identit&#233; des corps eux-m&#234;mes d&#233;coule des propri&#233;t&#233;s du champ. Le champ n'est pas ce que cr&#233;e la particule, c'est la particule qui devient la cr&#233;ation du champ. Selon le mot de Ren&#233; Thom la mati&#232;re appara&#238;t alors comme une maladie de l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce r&#244;le central du champ appara&#238;t encore plus marqu&#233; dans la Th&#233;orie Quantique des Champs. Les particules y apparaissent comme des excitations quantifi&#233;es des champs. Cr&#233;ation et annihilation de particules sont les &#233;v&#233;nements qui constituent la vie des champs. En l'absence de particule tout champ se trouve dans un &#233;tat dit &#8221; &#233;tat de vide &#8221; du champ.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce vide qui n'est pas rien constitue un profond myst&#232;re, car &#224; son propos se pose &#224; nouveau la question de la r&#233;alit&#233; physique du champ.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet &#233;ther fuyant comme le mercure allait-on enfin se trouver en face de lui avec le vide quantique ? Ne faisant pas confiance aux &#233;pist&#233;mologues qui r&#233;p&#232;tent sans cesse qu'il n'y a pas d'exp&#233;rience cruciale, on a voulu voir l'effet du vide derri&#232;re l'&#233;mission spontan&#233;e de la lumi&#232;re, derri&#232;re l'effet Casimir ou la constante cosmologique. Mais les explications ne sont jamais uniques et l'identification de grandeurs physiques rarement &#233;quivoque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste alors au physicien du champ &#224; renoncer au r&#233;alisme (pour le moment du moins), &#224; se mortifier de la nature math&#233;matique du champ, du vide quantique en particulier qui n'est pas d&#233;fini dans l'espace physique mais dans un espace math&#233;matique abstrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'il regarde l'Art du XXe si&#232;cle ce physicien s'&#233;tonne de voir tant de r&#233;sonances entre l'univers de ses pens&#233;es et les langages des artistes. Comme lui, les artistes ont renonc&#233; au r&#233;f&#233;rent pour se consacrer au langage. Le monde du sans objet a envahi l'art contemporain a la stup&#233;faction des foules qui n'en voit pas la raison ou la signification. A d&#233;faut de pouvoir percevoir des objets identifiables les critiques d'art parlent des oeuvres comme de champs. Champs de force pour Y. Michaud parlant de Pollock.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Champs de couleurs (color field) pour C. Greenberg parlant de Rothko ou de Barnett Newman. A l'absence d'objets dans le tableau (art informel) r&#233;pond l'absence de limite du tableau qui en aurait fait un objet lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; &#8230; Ils (les tableaux de Newman) ne se d&#233;gagent pas non plus de l'espace comme objets isol&#233;s ; en bref ce ne sont pratiquement pas des peintures de chevalet et pour cette raison, ils &#233;chappent &#224; la notion d' &#8221; objet &#8221; (et d'objet de luxe) qui s'attache de plus en plus au tableau de chevalet. En d&#233;finitive, les tableaux de Newman doivent &#234;tre vus comme &#8221; champs &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C. Greenberg ( 1946)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le physicien constate comme une connivence entre l'art contemporain et ses propres interrogations. Partout s'exprime le r&#244;le du continu, la dialectique entre le mat&#233;riel et l'immat&#233;riel, le r&#232;gne du formalisme, l'exploitation de la g&#233;om&#233;trie, le jeu subtil des corr&#233;lations, le triomphe du global au d&#233;pens du local.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le concept de champ et la culture du XXe si&#232;cle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire des expressions artistiques montre que l'on peut rarement prendre en flagrant d&#233;lit un concept scientifique influen&#231;ant ou inspirant directement le travail d'un artiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les artistes n'illustrent pas la Science et s'en d&#233;fendent, alors qu'ils ont abondamment illustr&#233; les mythologies ou les r&#233;cits des religions. Mais la Science produit une vision du monde et un imaginaire scientifique propre qui n'ont jamais manqu&#233; de jouer un r&#244;le dans la cr&#233;ation artistique. Ceci appara&#238;t dans les parall&#232;les ou les affinit&#233;s entre l'image du monde construite par les savants et les philosophes, &#224; une &#233;poque donn&#233;e et la repr&#233;sentation du monde fournie par les &#233;crivains et les artistes. Sans parler de la place que la Science ou l'Art attribuent &#224; l'Homme dans la Nature. Sans parler d'une pratique de l'esth&#233;tique bien souvent commune aux artistes et aux savants. Bref Art et Science sont bien souvent comme &#8221; les deux yeux d'une m&#234;me culture &#8221; et refl&#232;tent les grands caract&#232;res de cette culture (10).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le philosophe russe A.F. Losev (1893-1988) historien de l'esth&#233;tique antique, a ainsi par exemple bien marqu&#233; ce qui distingue la culture antique de la nouvelle culture europ&#233;enne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La culture antique est une culture du cosmos sensible et mat&#233;riel d'une soci&#233;t&#233; esclavagiste. Un cosmos visible consid&#233;r&#233; comme l'&#233;norme corps d'un &#234;tre vivant, humain dans sa totalit&#233; comme dans ses parties. Un cosmos anim&#233; et intelligent. L'Homme n'est qu'un &#233;l&#233;ment de ce cosmos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouvelle culture europ&#233;enne est la culture bourgeoise fond&#233;e sur l'&#233;conomie de la production des marchandises. L'individu appara&#238;t ici au premier plan comme sujet, avec sa sensibilit&#233; propre et son pouvoir d'engendrement de toute objectivit&#233;. L'Homme est d&#233;clar&#233; le roi de la Nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Science et Art ont parall&#232;lement bascul&#233; d'une conception organique (hylozo&#239;que) de la nature &#224; une conception m&#233;caniste. Du mouvement consid&#233;r&#233; comme un d&#233;sir chez Aristote au mouvement exprimant l'action d'une force chez Newton. D'une vision du monde privil&#233;giant la Puissance (Potentia) &#224; une vision centr&#233;e autour de l'Acte. La science moderne a voulu se constituer comme une science de l'Acte et non pas comme une science du Possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'origine, dans la doctrine aristot&#233;licienne, la puissance d&#233;signe une modalit&#233; de l'&#234;tre, exprimant qu'une autre modalit&#233;, l'existence r&#233;alis&#233;e (l'acte), est pr&#233;c&#233;d&#233;e d'une possibilit&#233; d'&#234;tre. La gen&#232;se de l'&#234;tre est alors consid&#233;r&#233;e comme un passage de la puissance &#224; l'acte. Entre la doctrine de l'acte et de la puissance et celle de la mati&#232;re et de la forme (hyl&#233;morphisme) il y a une relation profonde, puisque la mati&#232;re serait puissance pure qui ne deviendrait acte que par l' &#8221; acquisition &#8221; d'une forme. Introduite pour justifier le mouvement, cette conception restera essentielle dans toutes les d&#233;marches ult&#233;rieures de la physique, physique moderne et physique contemporaine comprise. On peut m&#234;me dire que c'est la manipulation du concept de puissance qui fait la force de la Physique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La physique post-m&#233;di&#233;vale dans sa volont&#233; anti-aristot&#233;licienne, s'est longtemps voulue une physique des grandeurs actuelles, r&#233;alis&#233;es en acte. Mais &#224; leur coup d&#233;fendant les physiciens ont &#233;t&#233; amen&#233;s &#224; r&#233;introduire des grandeurs potentielles (sinon m&#234;me virtuelles) et &#224; les consid&#233;rer au m&#234;me titre que les grandeurs actuelles. L'introduction du concept de champ motiv&#233;e par la volont&#233; de rendre compte des interactions par propagation de proche en proche, aboutit en fait &#224; une r&#233;volution conceptuelle majeure fruit de plusieurs si&#232;cles d'&#233;volution op&#233;rant le retour &#224; une physique aristot&#233;licienne de la puissance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le champ &#233;lectromagn&#233;tique, le champ de gravitation, les champs des interactions faibles et fortes, les champs de jauge sont les fleurons de la physique contemporaine. La m&#233;canique quantique elle-m&#234;me introduit sans les nommer des champs du possible. Ne va-t-elle pas jusqu'&#224; consid&#233;rer ce champ du vide qui loin d'&#234;tre rien est le champ de tous les possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept de champ qui peut para&#238;tre au d&#233;part un concept &#233;cran, &#8221; recours universel &#8221; ou &#8221; bouc &#233;missaire &#8221; a trouv&#233; dans la physique math&#233;matique un statut op&#233;ratoire par la rencontre entre le r&#244;le &#8221; physique &#8221; d&#233;volu au champ et la nature des math&#233;matiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut effectivement se demander si la math&#233;matique n'est pas pr&#233;cis&#233;ment un langage qui permet de manipuler et de mod&#233;liser les &#8221; espaces de libert&#233; &#8221; o&#249; s'incarne le possible des choses. La math&#233;matique dans son autonomie est une exploration des possibles. Le probl&#232;me de la physique est d'extraire l'acte unique de cet univers en puissance. Tout syst&#232;me physique r&#233;el peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme issu de la &#8221; r&#233;duction &#8221; des syst&#232;mes physiques possibles. Tout le probl&#232;me est de savoir si cette &#8221; r&#233;duction &#8221; rel&#232;ve seulement d'un mod&#232;le math&#233;matique ou constitue un processus physique r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kant avait tenu &#224; distinguer la math&#233;matique et la physique, le domaine des essences ou des possibles et le domaine de la nature et de l'existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apparition du concept de champ dans la seconde moiti&#233; du XIXe si&#232;cle introduit un concept m&#233;diateur entre l'essence et la nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la culture du XXe si&#232;cle en sera affect&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut pas ne pas remarquer que le concept de champ s'affirme dans la physique au m&#234;me moment le concept d'inconscient commence &#224; jouer un r&#244;le essentiel dans la psychanalyse freudienne. On a souvent insist&#233; sur le r&#244;le que l'&#233;nergie joue dans les conceptions freudiennes. Mais il faut bien remarquer l&#224; que l'&#233;nergie, utilis&#233;e m&#233;taphoriquement ou non, est une &#233;nergie d&#233;sincarn&#233;e. Ce n'est plus l'&#233;nergie thermodynamique mais une &#233;nergie en soi, assez proche de l'id&#233;e d'&#233;nergie dans le champ &#233;lectromagn&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Freud parle d'&#233;nergie psychique, utilis&#233;e pour le refoulement cr&#233;ateur de conflits et susceptible d'&#234;tre lib&#233;r&#233;e quand le patient est gu&#233;ri de ses sympt&#244;mes. L'&#233;nergie est une caract&#233;ristique de l'inconscient per&#231;u comme champ informe. Une image sans cesse pr&#233;sente &#224; l'arri&#232;re plan des discours psychanalytiques et rendue possible par l'existence du concept de champ &#233;lectromagn&#233;tique dans la culture du XXe si&#232;cle. Au point m&#234;me que l'id&#233;e de champ s'&#233;tend aux &#233;v&#233;nements per&#231;us par la conscience et impr&#232;gne la formulation des corr&#233;lations entre &#233;v&#233;nements consid&#233;r&#233;es comme &#8221; interactions acausales &#8221; relevant de la conscience (ou de consciences). C'est le th&#232;me de la synchronicit&#233; jungienne. Que l'on ait pu rapprocher, au fameux colloque de Cordoue, les psychanalystes jungiens arborant la synchronicit&#233; et les physiciens en mal de corr&#233;lations EPR (Einstein Podolsy-Rosen), montre &#224; soi seul la pr&#233;gnance de l'id&#233;e de champ dans notre culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre le champ et la psych&#233;, comme un m&#234;me cadre conceptuel, ce qui a &#233;t&#233; remarqu&#233; depuis longtemps par des physiciens et des psychologues. Citons l&#224; pour concr&#233;tiser nos propos ce remarquable texte de W. Pauli, &#233;crit &#224; l'occasion des 80 ans de C.G. Jung, et o&#249; le physicien cite lui-m&#234;me le grand psychologue W. James.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; Au moment m&#234;me o&#249;, au si&#232;cle dernier, se d&#233;veloppait chez Carl Gustav Carus et Eduard von Hartmann, &#224; partir d'indications esquiss&#233;es par Kant et &#224; travers le relais de Schelling, une philosophie de l'inconscient, on voyait na&#238;tre en physique l'id&#233;e de champ, depuis les images concr&#232;tes de Faraday jusqu'aux lois du champ &#233;lectromagn&#233;tique formul&#233;es par Maxwell. De m&#234;me que la pens&#233;e th&#233;orique attribuait une r&#233;alit&#233; au champ &#233;lectromagn&#233;tique, ind&#233;pendamment de sa manifestation visible provoqu&#233;e par des moyens appropri&#233;s (corps porteurs d'une charge &#233;lectrique, limaille de fer, aiguille aimant&#233;e, etc.), de m&#234;me l'inconscient &#233;tait cr&#233;dit&#233; d'une r&#233;alit&#233;, celle d'une couche marginale de &#8221; contenus &#8221; du psychisme qui, pour &#234;tre subliminaux, n'en &#233;taient pas moins susceptibles d'exercer dans certaines circonstances une influence consid&#233;rable sur les processus per&#231;us par la conscience. Cette comparaison entre un champ physique, un champ magn&#233;tique en particulier, et une couche psychique environnant la conscience mais &#233;chappant &#224; toute saisie directe, fut effectivement d&#233;velopp&#233;e d&#232;s 1902 par William James :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; Le fait important que rappelle cette formulation : &#8220;le champ&#8221;, c'est l'ind&#233;termination de la marge. Pour n'&#234;tre pas nettement per&#231;u par l'attention consciente, son contenu n'en est pas moins l&#224;, et contribue &#224; la fois &#224; guider notre comportement et &#224; d&#233;terminer le prochain d&#233;placement de notre attention. Il s'&#233;tend autour de nous comme un &#8220;un champ magn&#233;tique&#8221;, &#224; l'int&#233;rieur duquel notre centre &#233;nerg&#233;tique tourne comme l'aiguille d'une boussole, quand la phase pr&#233;sente de la conscience &#233;volue vers la phase suivante. Toute la r&#233;serve des souvenirs de notre pass&#233; est l&#224;, en suspension derri&#232;re la marge, pr&#234;te au moindre contact &#224; la franchir ; et la masse enti&#232;re des facult&#233;s, des impulsions et des connaissances qui constituent notre personnalit&#233; empirique reste d&#233;ploy&#233;e en permanence derri&#232;re elle. A tous les instants de notre vie consciente, la ligne de d&#233;marcation entre ce qui est actualis&#233; et ce qui reste seulement potentiel est d'un trac&#233; si vague qu'il est toujours difficile de dire de certains contenus mentaux si nous en avons conscience ou non &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept de champ et l'art du XXe si&#232;cle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le foisonnement de la cr&#233;ation artistique au XXe si&#232;cle, en particulier dans son premier tiers, comporte de la part des artistes la reconnaissance unanime des grands changements qui intervenaient dans la fa&#231;on de voir le monde sous l'effet de la vulgarisation des concepts scientifiques nouveaux et de l'essor de nouvelles technologies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'instar de physiciens qui, nous l'avons vu, abandonnent progressivement l'usage des images au profit d'un discours math&#233;matique abstrait, les artistes sans avoir n&#233;cessairement assimil&#233; les nouveaut&#233;s scientifiques, la relativit&#233; en particulier, ne se satisfont plus d'un univers newtonien strictement m&#233;canique. Un artiste comme Kandinsky suivait avec grand int&#233;r&#234;t les transformations r&#233;volutionnaires de la conception physique du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le renoncement &#224; la r&#233;v&#233;lation d'un &#233;ther m&#233;canique et substantiel et son remplacement par une abstraction (immat&#233;rielle), le champ, participe &#224; la mise en place d'une vision immat&#233;rielle de l'univers, o&#249; viennent se couler bien des conceptions de l'univers psychique. Par del&#224; le monde mat&#233;riel toute une activit&#233; immat&#233;rielle est manifeste, une activit&#233; qui p&#233;n&#232;tre et impr&#232;gne le monde mat&#233;riel lui-m&#234;me. Les champs magn&#233;tiques, les rayons X, les ondes radio se jouent de la mati&#232;re et s'y faufilent. Un &#233;nerg&#233;tisme d&#233;tach&#233; de la mati&#232;re envahit le monde physique tout comme il s'installe dans la consid&#233;ration des ph&#233;nom&#232;nes psychiques. Les milieux artistiques sont sensibles &#224; cet air du temps qui se retrouve chez le tr&#232;s populaire H. Bergson, avec son &#8221; &#233;lan vital &#8221; ou dans les conceptions th&#233;osophiques fort &#224; la mode au d&#233;but du si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les artistes &#233;taient pr&#234;ts pour une expression faite de signes et de symboles, d'autant plus que les d&#233;veloppements de la linguistique, de la s&#233;miotique et de l'anthropologie du mythe portaient en eux les germes d'un d&#233;placement d'int&#233;r&#234;t de l'objet vers la signification du signifiant vers le signifi&#233;, marquant ainsi une crise morale profonde que la premi&#232;re guerre mondiale propulsera &#224; l'avant sc&#232;ne de la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son ouvrage, &#8221; la Po&#233;tique du Mythe &#8220;, E. M&#233;letinski a analys&#233; le r&#244;le central que le mythe joue dans la culture du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; On ne dira jamais assez quel s&#233;isme moral a suivi la guerre de 1914&amp;endash;1918. La premi&#232;re guerre totale dans l'histoire de l'humanit&#233;. Une guerre extr&#234;me o&#249; l'on a cherch&#233; &#224; s'exterminer mutuellement. L'&#233;branlement qui en est r&#233;sult&#233; n'a pas &#233;t&#233; seulement politique, mais aussi intellectuel et spirituel. Une vision du monde s'est effondr&#233;e. La vision du monde issue du XVIIIe si&#232;cle, le si&#232;cle des Lumi&#232;res, et du XIXe si&#232;cle, le si&#232;cle du R&#233;alisme. Deux si&#232;cles qui peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme des si&#232;cles de &#8221; d&#233;mythologisation de la culture &#8220;. Le XXe si&#232;cle va &#234;tre un si&#232;cle de &#8221; remythologisation &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise historique engendr&#233;e par la guerre de 14, &#224; moins que ce ne soit la crise, tout court, d'un certain capitalisme, va transformer le r&#233;alisme du XIXe si&#232;cle en un modernisme dont la composante essentielle sera la tendance &#224; sortir des cadres sociaux-historiques et spatio-temporels. La mythologie, de par son caract&#232;re symbolique, se trouve &#234;tre un langage naturel et commode pour traduire cette &#233;vasion hors du &#8221; R&#233;el &#8220;. Evasion provoqu&#233;e par la prise de conscience de la crise de la culture bourgeoise comme crise de la civilisation tout enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Nietzsche &#224; Freud et Jung, de L&#233;vi-Bruhl &#224; Cassirer, Eliade, Dum&#233;zil et L&#233;vi-Strauss, l'anthropologie du XXe si&#232;cle se pr&#233;sente comme une mythologie . &#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le champ est un des grands Mythes du XXe si&#232;cle, avec son cort&#232;ge d'analyses et m&#233;taphores, sa dialectique du r&#233;el et de l'irr&#233;el, sa contraposition du mat&#233;riel et de l'immat&#233;riel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Promu au rang de &#8221; mati&#232;re premi&#232;re &#8221; le champ entra&#238;ne une vision holistique du monde qui impr&#232;gne de plus en plus toutes nos d&#233;marches intellectuelles avec comme correspondant social la globalisation historique entra&#238;n&#233;e par l'explosion des moyens de communication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le champ reste myst&#233;rieux pour le grand public souvent mal inform&#233; par une vulgarisation tout aussi mal &#224; l'aise &#224; son &#233;gard que le sont les physiciens eux-m&#234;mes. Ce qui rend difficile une &#233;valuation du r&#244;le du concept de champ dans la cr&#233;ation artistique, et revient souvent &#224; une &#233;valuation &#224; posteriori par le critique, au gr&#233; de sa propre culture scientifique. K. Hayles a cherch&#233; &#224; montrer comment les principaux concepts li&#233;s &#224; la notion de champ ont qu'influenc&#233;es les strat&#233;gies litt&#233;raires de certains &#233;crivains du XXe si&#232;cle. Au titre de ces concepts, elle retient, l'inextricable liaison entre les choses, les &#233;v&#233;nements et l'observateur qui appartiennent tous au m&#234;me champ, ainsi que l'autor&#233;f&#233;rence du langage, qui ne peut assigner aux &#233;v&#233;nements individuels qu'une autonomie illusoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au coeur de la r&#233;volution implicite dans une conception par champ de la r&#233;alit&#233;, elle voit la reconnaissance des limites inh&#233;rentes au langage, du fait que celui-ci fait partie du champ qui est d&#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle remarque que le Cours de Linguistique G&#233;n&#233;rale de Ferdinand de Saussure (publication posthume en 1916) tout en faisant des propositions pour la langue semblables en esprit aux d&#233;marches de la physique et des math&#233;matiques &#224; la m&#234;me &#233;poque, ne signifie pas que Saussure connut les articles d'Einstein de 1905 ou ait lu les Principia Mathematica de Russel. Elle constate simplement un &#8220;climat d'opinion&#8221; (11).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, elle ne pr&#233;tend pas que les auteurs qu'elle &#233;tudie sont directement influenc&#233;s par des connaissances scientifiques D.H. Lawrence ou Nabokov savaient tr&#232;s peu de science, alors que Pynchon en conna&#238;t sait beaucoup ou que Borges se r&#233;galait de th&#233;orie des ensembles. De la m&#234;me mani&#232;re le livre de Robert Pirsig, Trait&#233; du Zen et de l'entretien des motocyclettes, tire son inspiration beaucoup plus d'une r&#233;alit&#233; fluide et dynamique tir&#233;e du Zen que de la science moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais K. Hayles se livre &#224; une relecture de tous ces auteurs et y d&#233;busque des strat&#233;gies d'&#233;criture li&#233;es au concept de champ, t&#233;moignage de l'air du temps. De la m&#234;me mani&#232;re, Andrei Nakov cherchant &#224; replacer les d&#233;marches du peintre K. Mal&#233;vitch dans l'atmosph&#232;re de son &#233;poque, commence par rappeler le r&#244;le des id&#233;es li&#233;es &#224; la &#8221; quatri&#232;me dimension &#8220;, et &#8216;l'influence de P.D. Ouspenski sur Malevitch.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il note avec justesse la convergence d'un certain nombre d'id&#233;es pour constituer un esprit de l'&#233;poque, qui valorise signes et symboles au d&#233;pens de l'image r&#233;aliste. Une d&#233;marche qui nous l'avons vu s'installe dans la physique th&#233;orique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; La m&#233;taphore de la surface, utilis&#233;e en tant qu'image et symbole, est symptomatique d'un certain type de pens&#233;e qui, depuis le milieu du XIXe si&#232;cle, se fraye un chemin dans la r&#233;flexion scientifique. On trouve &#233;galement ce type d'image dans la philosophie orientale, celle de l'Inde, en particulier, ainsi que chez les penseurs europ&#233;ens qui s'inspirent de cette philosophie. La surface &#233;voque le d&#233;passement physique du corps, sa r&#233;duction au concept non descriptif. Il s'agit d'une d&#233;marche cognitive qui se d&#233;sint&#233;resse de la mat&#233;rialit&#233; du corps pour se contenter d'un symbole plastique &#224; deux dimensions. L'apparence la plus synth&#233;tique du monde se trouve r&#233;duite &#224; un signe quasi g&#233;om&#233;trique. Pour reprendre les paroles de Gauguin, ce n'est plus la figure qui est l'objet de la peinture, mais le &#8220;figur&#233;&#8221;. &#8220;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouverait facilement des correspondances &#224; cette attitude dans la nouvelle cat&#233;gorisation analytique &#224; laquelle proc&#232;dent vers le milieu des ann&#233;es dix les linguistes formalistes : ne sont-ils pas alors en train de diff&#233;rencier &#224; ce m&#234;me moment le signifiant du signifi&#233;, la forme phonique ou graphique du mot de son sens ? La surface en tant que raccourci conceptuel marquera la pens&#233; du XXe si&#232;cle aussi bien dans l'art que dans la science mol&#233;culaire et atomique. Ce concept d'une modernit&#233; dynamique par excellence est promu &#224; un avenir (informatique, communication par l'image) dont nous sommes encore loin de mesurer l'impact sur notre syst&#232;me de perception, sur le mode de fonctionnement de notre logique dont il a chang&#233; les fondements m&#234;mes .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se d&#233;sint&#233;resser de la mat&#233;rialit&#233; du corps pour se contenter d'un symbole, se d&#233;sint&#233;resser du signifiant pour privil&#233;gier le signifi&#233;, oublier l'&#233;ther pour s'int&#233;resser aux &#233;quations du champ, voil&#224; une d&#233;marche commune aux peintres, aux linguistes et aux physiciens en ce d&#233;but du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. Nakov n'h&#233;site pas alors &#224; parler de champ &#224; propos du Supr&#233;matisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; &#8230; car l'espace supr&#233;matiste n'est pas le m&#234;me que celui &#233;labor&#233; par la perspective traditionnelle de la Renaissance. Dans l'espace supr&#233;matiste de Malevitch, tel qu'il est d&#233;fini entre 1915 et 1916 et &#233;largi en 1918 par l'insistance sur sa qualit&#233; &#8221; infinie &#8220;, nous retrouvons la d&#233;finition vectorielle qui est celle de la nouvelle conception physique du champ, &#8221; concept sans lequel il serait impossible de formuler la relativit&#233; g&#233;n&#233;rale &#8220;. (Einstein)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le parall&#232;le entre la conception du &#8221; champ &#8221; et celle de l'espace supr&#233;matiste est frappant. Elabor&#233; de fa&#231;on d&#233;ductive (principe qui est aussi &#224; la base du syst&#232;me conceptuel de Hinton-Ouspenski), le concept de champ se fraye lentement un chemin dans le domaine des recherches &#233;lectromagn&#233;tiques conduites par Faraday et Maxwell dans la deuxi&#232;me moiti&#233; du XIXe si&#232;cle. Maxwell en fournit en 1873 une clarification th&#233;orique dans le Trait&#233; d'&#233;lectricit&#233; et de magn&#233;tisme. Gr&#226;ce &#224; sa conception d'une nouvelle forme d'existence de la mati&#232;re, Minkowski et Lorentz peuvent &#233;laborer leurs id&#233;es du continuum spatio-temporel, id&#233;es qui permettent la r&#233;volution scientifique de notre si&#232;cle et ouvrent le chemin &#224; Einstein, dont l'ouvrage le plus c&#233;l&#232;bre reste Le fondement de la th&#233;orie de la relativit&#233; restreinte et g&#233;n&#233;ralis&#233;e. Cette th&#233;orie, &#233;nonc&#233;e pour la premi&#232;re fois dans sa forme &#8221; restreinte &#8221; en 1905 (notons au passage que cette date marque &#233;galement le d&#233;but du fauvisme), re&#231;ut sa formulation &#8221; g&#233;n&#233;ralis&#233;e &#8221; en 1915 et l'ouvrage fut publi&#233; en 1916, dates qui co&#239;ncident justement avec l'apparition du supr&#233;matisme. Les qualit&#233;s qui d&#233;finissent le chemin de cette nouvelle pens&#233;e scientifique se rapprochent singuli&#232;rement des postulats philosophiques d'Ouspenski qu'on peut consid&#233;rer, dans cette lumi&#232;re comparative, comme le commentateur inspir&#233; de cette nouvelle conception de la mati&#232;re. Anticip&#233; chez les anciens philosophes physiciens sto&#239;ciens, le concept du pneuma, qui pose l'existence d'une continuit&#233; de la mati&#232;re, et du m&#234;me coup implique la notion d'infini, conduit Faraday &#224; envisager l'existence du champ &#233;lectromagn&#233;tique comme une des formes de manifestation de la mati&#232;re. Ce champ n'est pas d&#233;fini par l'observation mais d&#233;duit, de m&#234;me que ses &#8221; lignes de force &#8221; et ses &#8221; surfaces &#233;quipotentielles &#8220;, dont Maxwell (1831-1879) repr&#233;sente l'existence dynamique par des vecteurs. A l'ancienne conception atomiste du monde, bas&#233;e sur le principe du vide n&#233;gatif, est oppos&#233;e une nouvelle vision dynamique appuy&#233;e sur le principe d'infinies transformations &#233;nerg&#233;tiques (le vide cr&#233;ateur). Gr&#226;ce au concept du champ, &#8221; le plus grand succ&#232;s de l'homme dans la science &#8220;, Einstein sera &#224; m&#234;me d'abolir en 1916 la fronti&#232;re qui s&#233;pare l'espace du temps en les rapportant &#224; un d&#233;nominateur commun et en envisageant une logique transformationnelle qu'Ouspenski essayait au m&#234;me moment de cerner sur le plan philosophique. Le fameux r&#234;ve de la quatri&#232;me dimension (logique) aboutissait en 1916 &#224; une formule lapidaire qui ouvrait un nouvel &#226;ge mental dans l'histoire de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'espace mal&#233;vitch&#233;en, qui se d&#233;clare &#224; cette m&#234;me &#233;poque, semble profond&#233;ment marqu&#233; par le discours ouspenskien : on y trouve une nouvelle forme d'existence (non-objective) de l'espace vectoriel qui abolit l'ancienne perspective monoculaire bas&#233;e sur l'observatoire directe. L'espace de Malevitch est d&#233;ductible, c'est un espace qui n'implique pas une orientation autoritaire (le point de fuite), mais suppose une &#8221; libre navigation &#8221; offrant la possibilit&#233; de plusieurs choix de &#8221; tenseurs &#8221; (Maxwell) qui coexistent sans se contredire et qui, gr&#226;ce &#224; leur libre tension dynamique, d&#233;finissent l'existence spatiale (mat&#233;rielle) du champ. De m&#234;me que le champ des sciences exactes, cet espace n'est pas pos&#233; avant la mati&#232;re, mais existe de fa&#231;on dynamique en tant que rapport spatio-temporel. Son existence n'est possible qu'&#224; partir de formes non-objectives en mouvement. Dans le syst&#232;me supr&#233;matiste, la surface-plan est l'unit&#233; qui d&#233;finit l'existence de l'espace, contrairement au syst&#232;me &#233;tabli sous la Renaissance, o&#249; la construction de la bo&#238;te perspectivique pr&#233;c&#232;de l'existence des &#233;l&#233;ments picturaux qui doivent obligatoirement se placer dans les limites que la construction perspectivique leur assigne. Le syst&#232;me de connaissance subjective de Malevitch (parall&#232;le aux postulats philosophiques d'Ouspenski) est &#224; l'oppos&#233; de la connaissance objective pr&#244;n&#233;e par la perspective monoculaire qui proscrit par avance toute conception &#8221; personnelle &#8221; (anamorphoses) de l'espace. Les anamorphoses furent de tout temps rel&#233;gu&#233;es dans la cat&#233;gorie pathologique des &#8221; anomalies &#8221; auxquelles une certaine critique aurait &#233;galement voulu r&#233;duire les &#8221; anamorphoses &#8221; supr&#233;matistes. Le supr&#233;matisme suppose l'existence permanente d'un nouvel &#233;tat dynamique de la mati&#232;re et aboutit obligatoirement au concept de continuit&#233; (l'infini) qui implique en toutes lettres la notion du champ. Abolissant l'ancien pragmatisme de l'exp&#233;rience physique, dont l'anecdote de &#8221; l'oeuf de Colomb &#8221; offre le meilleur exemple, Malevitch cr&#233;e dans le domaine de la peinture un syst&#232;me de repr&#233;sentation plastique de cette quatri&#232;me dimension de la logique conceptuelle. Le refus de l'observation mat&#233;rielle (convention repr&#233;sentative dans l'art) devient la condition obligatoire pour franchir le pas du stade sup&#233;rieur de l'existence de la mati&#232;re . &#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mal&#233;vitch. Ecrits&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nakov a du mal &#224; exprimer clairement le rapport entre Supr&#233;matisme et concept de champ.. Mais l'essentiel est qu'il sent bien la complicit&#233; culturelle &#224; l'oeuvre ici. Il reprendra cette argumentation en cherchant &#224; la rendre encore plus suggestive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; &#8230; en partant d'une logique de la mat&#233;rialit&#233; des couleurs, Exter d&#233;veloppait dans ses peintures des ann&#233;es 1916-1917 un syst&#232;me de rapports dynamiques entre les formes, imbriqu&#233;es dans une causalit&#233; &#233;nerg&#233;tique, source du mouvement. Les lois de cette nouvelle peinture, mue par la dynamique de la couleur &#8211; facteur d&#233;terminant sur le plan des formes qui en sont la cons&#233;quence &#8211; sont au mieux refl&#233;t&#233;es dans un recueil de &#8221; constructions &#8221; de l'ann&#233;e 1916 au titre &#233;loquent : Explosion, mouvement, poids.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En exploitant cette nouvelle m&#233;taphysique de la couleur, les peintres non-objectifs russes r&#233;alisent dans le domaine de l'art la contrepartie d'une r&#233;volution conceptuelle qui depuis plus d'un demi-si&#232;cle avait aliment&#233; les innovations de la technique et celles de l'&#233;lectrodynamique, en particulier en produisant le concept de champ &#233;lectromagn&#233;tique. Sans s'appliquer &#224; illustrer un concept scientifique, les peintres non-objectifs arrivaient de par la seule force de la nouvelle logique des virtualit&#233;s dynamiques du mat&#233;riau &#224; cette nouvelle conception du monde qu'illustrent, dans le domaine de la science les inventions de Maxwell, Minkowski ou Einstein. Il n'est par ailleurs pas &#233;tonnant qu'au moment o&#249; les d&#233;couvertes de la science entrent dans la vie de tous les jours (radio, lumi&#232;re &#233;lectrique, moteur &#224; explosion), la r&#233;alit&#233; de leur principe soit prise au s&#233;rieux par l'art dont les fondements se trouvent &#224; leur tour boulevers&#233; par ce nouvel &#233;tat de rapports entre les &#233;l&#233;ments. Et ce n'est certainement pas un hasard si en 1918, quand la peinture non-objective atteint le climat de sa deuxi&#232;me phase, le sujet central de ses exp&#233;riences est aliment&#233; par la r&#233;flexion sur la force &#233;nerg&#233;tique de la lumi&#232;re. A ce moment, la peinture non-objective n'utilise plus la lumi&#232;re comme une sorte de catalyseur de la repr&#233;sentation destin&#233; &#224; r&#233;v&#233;ler les qualit&#233;s d'un (autre) sujet &#224; l'int&#233;rieur du tableau (nature morte, paysage, portrait, etc.) ; c'est la lumi&#232;re en tant qu'objet, mat&#233;riau formo-cr&#233;ateur, qui devient le sujet de la repr&#233;sentation picturale. A ce moment, les plans picturaux perdent leur valeur de mol&#233;cules pr&#233;cises, ils cessent d'&#234;tre les briques d'une construction, la couleur quitte les limites d'une forme g&#233;om&#233;triquement d&#233;finie pour se transformer en flots de lumi&#232;re. Tels des rayons cosmiques, ils traversent la composition picturale en impliquant en m&#234;me temps la notion d'un espace infini et qui s'&#233;tend bien au-del&#224; du champ du tableau. Ainsi ce champ devient ouvert. L'on remarquera les premiers pas dans cette direction dans certaines compositions futuristes de Ball&#224; et Larionov, quand ces artistes &#233;tendent d&#233;lib&#233;r&#233;ment le champ du tableau sur son cadre (le cadre constitue ainsi le prolongement de la toile et non sa limite).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cette tendance vers la d&#233;mat&#233;rialisation du plan pictural marque aussi bien l'&#233;volution de Mal&#233;vitch que celle d'Exter, Popova et Rozanova, chez lesquels la notion de champ commence &#224; pr&#233;dominer sur celle de l'unit&#233; formelle pr&#233;cise (la forme non-objective). En utilisant toujours un langage m&#233;taphorique, -mais combien pr&#233;cis en m&#234;me temps !- Malevitch dira dans son manifeste supr&#233;matiste de 1919 qu' &#8221; en ce moment le chemin de l'homme passe par l'espace. Le supr&#233;matisme, s&#233;maphore de la couleur, se situe dans son ab&#238;me infini &#8220;. Et il insistera sur le &#8221; caract&#232;re philosophique &#8221; de ce &#8221; syst&#232;me de la couleur &#8220;. Si l'ambition de Malevitch &#233;tait d'orienter la peinture &#224; s'interroger sur les limites ontologiques, sur les fronti&#232;res (philosophiques et existentielles) de son &#234;tre, d'autres peintres &#224; l'esprit beaucoup plus pragmatique se lancent &#224; traiter les probl&#232;mes formels de la peinture non-objective avec une sorte de virtuosit&#233; illusionniste. Tel est le cas d'Alexandre Rodtchenko (1891-1956) qui, au cours de la seule ann&#233;e 1918, produit divers types de compositions non-objectives dont la diff&#233;renciation stylistique r&#233;sulte de l' &#8221; &#233;clairage &#8220;, de l' &#8221; illumination &#8220;, de l' &#8221; effervescence &#8221; ou de l' &#8221; &#233;vanescence &#8221; de la lumi&#232;re. Si, dans le cas de Rodtchenko, cette probl&#233;matique s'apparente quelque peu &#224; l'identification du droguiste, pour les descendants directs du supr&#233;matisme le rapport des plans picturaux &#8211; dont la rencontre dynamique devait au d&#233;part constituer une sorte d'ossature ou de grammaire des unit&#233;s formelles du discours pictural &#8211; se transforme en 1918 en confrontation de champs &#233;nerg&#233;tiques, en une sorte de brasier de rayons cosmiques dans lesquels la mat&#233;rialit&#233; pr&#233;cise des plans dispara&#238;t au profit d'une mutation qualitative de la mati&#232;re . &#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; A. Nakov, L'Avant garde russe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que la notion de champ, en envahissant l'espace ait boulevers&#233; les conceptions de celui-ci &#233;tablies depuis la Renaissance, voil&#224; qui ne fait pas de doute. Mais elle a en m&#234;me temps boulevers&#233; la notion de vide, affirmant une pr&#233;sence l&#224; o&#249; l'on n'avait jusqu'&#224; pr&#233;sent seulement constat&#233; l'absence. Nous avons vu que sur les d&#233;combres de l'&#233;ther, la th&#233;orie quantique des champs &#224; introduit le concept de &#8221; champ du vide &#8220;. Que le vide ne soit pas rien, est un des messages les plus forts de la th&#233;orie du champ. L'Occident avait d&#233;j&#224; connu la notion de &#8221; vide plein &#8221; &#224; travers la th&#233;ologie n&#233;gative de Plotin &#224; Ma&#238;tre Eckhart, et la conception m&#233;taphysique du vide qui r&#232;gne dans l'art des ic&#244;nes (12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nouveau Malevitch va se trouver porteur d'une culture du champ sans son rapport au vide et au rien. Un rapport largement tributaire de sa perception de l'Ic&#244;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un physicien aujourd'hui ne peut pas ne pas sentir des analogies profondes entre des d&#233;marches d'apparence si diverses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les propos qu'il utilise pour caract&#233;riser la pens&#233;e de Malevitch, Bruno Duborgel, rend ces analogies frappantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8221; Dans le miroir supr&#233;matiste (1923), par exemple, Malevitch liste la diversit&#233; &#8221; du Monde &#8221; et, d'une grande accolade, la rapporte &#224; &#8221; &#233;gale z&#233;ro &#8220;, lui opposant l'&#233;nonc&#233; de la seule R&#233;alit&#233;, c'est-&#224;-dire le Monde sans-objet d&#233;sign&#233; comme &#8221; essence des diversit&#233;s. Le monde comme non-figuration &#8220;. Cette unique R&#233;alit&#233; vivant est encore formul&#233;e en termes d' &#8221; excitation sans cause de l'Univers &#8221; et de &#8221; rythme &#8220;, d'excitation qui &#8221; est une flamme cosmique qui vit du non-figuratif &#8220;. &#8221; Ce que nous appelons la R&#233;alit&#233; &#8220;, propose encore Malevitch, est l'infini qui n'a ni poids ni mesure, ni temps, ni espace, ni infini, ni relatif, et n'est jamais trac&#233; pour devenir une forme. Elle ne peut &#234;tre ni repr&#233;sent&#233;e ni connaissable. Il n'y a pas de connaissable et en m&#234;me temps il existe ce &#8221; rien &#8221; &#233;ternel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Rappelons, enfin, que ce monde sans objet, ce rien, v&#233;rit&#233; de l'&#234;tre pour Malevitch, loin de correspondre au vide du n&#233;ant selon la conception d'un pur nihilisme n&#233;gatif, d&#233;signe l'absence d'objet comme pl&#233;nitude d'une pr&#233;sence supra essentielle, comme &#8221; essence des diversit&#233;s &#8221; et seule r&#233;alit&#233; vivante, comme n&#233;ant positif et puissance d'engendrement de tout. Cette exp&#233;rience mal&#233;vitch&#233;enne du d&#233;pouillement extr&#234;me de l'&#234;tre, du n&#233;ant ainsi entendu, de l'&#234;tre abyssal, n'est pas sans pr&#233;senter certaines correspondances avec d'autres exemples, tant occidentaux qu'orientaux, de l'exp&#233;rience mystique. Et, avec la plupart des commentateurs, on en vient naturellement &#224; sugg&#233;rer des &#233;chos entre l'ontologie supr&#233;matiste de Malevitch et tels &#233;nonc&#233;s aff&#233;rents au nihilisme russe, &#224; la mystique de Lao-Tseu, &#224; la relation de la &#8221; vacuit&#233; &#8221; et de l'&#234;tre chez Ma&#238;tre Eckhart, &#224; la pens&#233;e de Jacob Boehme, de Ruysbroeck, ou de Denys l'Ar&#233;opagite, de la th&#233;ologie apophatique, de l'H&#233;sychasme, etc. &#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; B. Duborgel, Malevitch. La question de l'ic&#244;ne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le passage que je souligne pourrait valablement figurer comme caract&#233;risation du vide quantique dans un dictionnaire de philosophie&#8230; Mais le critique d'art se borne ici &#224; renvoyer aux classiques de l'apophatisme. Et pourtant des artistes comme Mal&#233;vitch, ou plus encore son ami Filonov, expriment dans la peinture les m&#234;mes d&#233;marches qui, tr&#232;s peu de temps apr&#232;s, vont appara&#238;tre en th&#233;orie quantique des champs. Comme si le XX&#232;me si&#232;cle &#233;tait travaill&#233; par l'id&#233;e profonde d'exprimer l'engendrement. L'engendrement du Tout, y compris l'Univers. N'est-il pas le si&#232;cle o&#249; appara&#238;t une nouvelle science, la cosmologie, qui cherche &#224; restituer un sc&#233;nario de la naissance de l'univers, o&#249; le champ est un acteur omnipr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour terminer donnons l'illustration du basculement de la notion de sym&#233;trie dans l'art moderne, parall&#232;le au basculement effectu&#233; en th&#233;orie des champs o&#249; la sym&#233;trie nous l'avons vu devient essentielle et non pas accidentelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sym&#233;trie est pr&#233;sent&#233;e pour elle-m&#234;me et constitue le seul discours chez de nombreux peintres non-figuratifs. Il en va de m&#234;me pour l'ordre ou le d&#233;sordre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La liste est longue des peintres qui cherchent, hors de toute figuration, &#224; repr&#233;senter des sym&#233;tries pures, des rythmes purs, des topologies exemplaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Piet Mondrian (1872-1944) et Theo Van Doesburg (1883-1931) &#224; Richard Paul Lohse (1902-1989), Josef Albers (1888-1976), Max Bill (1908- ), Laszlo Moholy-Nagy (1895-1946) ou Victor Vasarely (1908 &#8211; ) et Vera Molnar (1924 &#8211; &#8230;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ceci en dehors de tout esprit d'ornementation et de d&#233;coration, ce qui distingue en principe cette pratique de la g&#233;om&#233;trie picturale de celle en usage dans le monde musulman. Ces oeuvres &#233;voquent plut&#244;t une fonctionnalit&#233; sous jacente &#224; tel point qu'on a pu les rapprocher des sch&#233;mas de positionnement des transistors sur une puce &#233;lectronique. Ainsi en 1990 le Museum of Modern Art de New York a pr&#233;sent&#233; une exposition &#8221; Information Art-Diagramming microchips &#8221; au m&#234;me moment o&#249; &#224; Br&#234;me se d&#233;roulait une exposition analogue : &#8221; Mathematics, Reality and Aesthetics. A picture set on VLSI-Chip. Design &#8220;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est n&#233; de l'&#233;lectricit&#233; retourne &#224; l'&#233;lectricit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouvrages cit&#233;s dans le texte&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E. Cassirer &#8211; Philosophie des formes symboliques. Editions de Minuit, 1972.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F. de M&#232;redieu. Histoire mat&#233;rielle et immat&#233;rielle de l'art moderne. Bordas, 1994.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. Duborgel &#8211; Malevitch. La question de l'ic&#244;ne. Universit&#233; de Saint-Etienne, 1997.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M. Emmer, ed. The visual mind. Art and mathematics. MIT Press, 1993.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B. Greenberg. Peinture &#224; l'am&#233;ricaine. Dans &#8221; Art et Culture &#8220;. Macula,1988.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. Hargittai, ed. Symmetry. Unifying human understanding. Pergamon Press, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K. Hayles. The Cosmic Web. Scientific field models and literary strategies in the 20th century. Cornell University Press. 1984.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L.D. Henderson. The Fourth Dimension and non-Geometry in Modern Art. Princeton University Press, 1983.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L.D. Henderson. Duchamp in context. Science and technology in the large glass and related works. Princeton University Press, 1998.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S.M. Kosslyn and O. Koenig. Wet mind. The new cognitive neuroscience. The Free Press. 1992.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S. Leduc. La Biologie synth&#233;tique. (L'ouvrage de S. Leduc est disponible sur le web, dans le cadre d'une exposition sur &#8221; L'Origine des formes &#8220;. &lt;a href=&#034;http://www.peiresc.org&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.peiresc.org&lt;/a&gt; )&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M. Loi, ed. Math&#233;matiques et art. Hermann, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K. Malevitch &#8211; Ecrits, pr&#233;sent&#233;s par A. Nakov. Paris. Editions Ivrea, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. Manovich &#8211; The Engineering of Vision from Constructivism to Computers. Thesis. MIT 1993.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E. Meletinski &#8211; La po&#233;tique du mythe. Moscou, 1976.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. Nakov &#8211; L'avant-garde russe. F. Hazan, 1984.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E. Panofsky. Architecture gothique et pens&#233;e scolastique. Editions de Minuit, 1967.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E. Panofsky. La perspective comme forme symbolique. Editions de Minuit, 1975.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;W. Pauli &#8211; Physique moderne et philosophie. Albin Michel, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L. Shlain &#8211; Art and Physics. New York. William Morrow and Co., 1991. (&lt;a href=&#034;http://www.artandphysics.com&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.artandphysics.com&lt;/a&gt; )&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R. Thom &#8211; Esquisse d'une s&#233;miophysique. Paris, Inter &#201;ditions, 1998.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. Wilden &#8211; System and Structure. Tavistock Publications, 1980.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;NOTES :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Si le courant &#233;lectrique peut sembler un ph&#233;nom&#232;ne continu, il a toujours &#233;t&#233; interpr&#233;t&#233; comme une mise en mouvement de charges &#233;lectriques discr&#232;tes, image confort&#233;e par la d&#233;couverte de l'&#233;lectron ( 1897 ).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Nous nous limiterons dans cette &#233;tude &#224; l'examen des arts plastiques et n'envisagerons pas le cas de la musique. En fait la musique au XX&#232;me si&#232;cle va &#234;tre profond&#233;ment concern&#233;e par la r&#233;volution technique et conceptuelle introduite par la notion g&#233;n&#233;rale de champ. Le passage de la note au son, de l'atomisme musical &#224; la musique spectrale, traduit le passage &#224; une description des ph&#233;nom&#232;nes physiques, ici les ph&#233;nom&#232;nes acoustiques ou &#233;lectroacoustiques, &#224; l'aide d'outils math&#233;matiques caract&#233;ristiques des champs. Traitement conceptuel d'une information continue, m&#234;me si cela aboutit en fin de compte &#224; une discr&#233;tisation forc&#233;e par digitalisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) Dans son ouvrage r&#233;cent (1998) L.D. Henderson pr&#233;sente un tableau richement document&#233; de l'environnement scientifique et technologique d'avant la guerre de 1914. Les ondes &#233;lectromagn&#233;tiques ( avec la Tour Eiffel comme symbole), les rayons X, la r&#233;alit&#233; atomique, constituent les &#233;l&#233;ments de la d&#233;couverte d'un monde invisible qui vient pr&#234;ter main forte &#224; une atmosph&#232;re occultiste largement r&#233;pandue. Mais que des artistes comme Marcel Duchamp ou Alfred Jarry r&#233;agissent fortement &#224; cet environnement pr&#233;sente un caract&#232;re plus anecdotique que fondamental, et ne manifeste pas en soi un v&#233;ritable changement dans la vision du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4) Ceci doit &#234;tre nuanc&#233; par l'examen des doctrines atomistiques de la pens&#233;e indienne et de la pens&#233;e chinoise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve des doctrines atomistiques dans le Jainisme et le Bouddhisme. Mais l'atomisme qui e&#251;t le plus d'influence sur la pens&#233;e indienne est celui du syst&#232;me philosophique hindouiste du Vaisesika, aussi ancien sans doute que l'atomisme grec. On y trouve une doctrine de quatre classes d'atomes ayant des propri&#233;t&#233;s sp&#233;cifiques correspondant &#224; la terre, le feu, l'eau et l'air. Il existe un cinqui&#232;me &#233;l&#233;ment, consid&#233;r&#233; comme non mat&#233;riel et envahissant tout l'univers : l'&#233;ther (akasa). L'&#233;ther, quoique non mat&#233;riel, joue un r&#244;le dans la formation des corps macroscopiques &#224; partir des atomes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; la pens&#233;e chinoise, elle n'a pas connu de v&#233;ritable atomisme, quoique le syst&#232;me du I Ching taoiste soit une forme chinoise d'atomisme, une combinatoire savante que J. Needham consid&#232;re comme une image miroir de la soci&#233;t&#233; bureaucratique chinoise. La soci&#233;t&#233; humaine comme l'image de la nature se pr&#233;sentent sous forme d'un tableau o&#249; toute chose a sa position et se trouve reli&#233;e aux autres choses par des canaux appropri&#233;s. Il n'y a pas plus id&#233;ologique, dans ses fondements comme dans son emploi, que l'atomisme !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(5) Il s'y exprime un Atomisme Logique formul&#233; au d&#233;but du si&#232;cle par Russel et Wittgenstein. Dans le Tractatus Logico-Philosophicus, ce dernier exprime ainsi la th&#232;se d'atomicit&#233; : &#8221; Toute affirmation sur des complexes peut &#234;tre r&#233;solue en affirmations portant sur les parties composantes, et en &#233;nonc&#233;s qui d&#233;crivent compl&#232;tement les complexes. &#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(6) Malgr&#233; sa dangereuse soumission au dogme atomiste o&#249; l'entra&#238;ne la Biologie Mol&#233;culaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(7) Cette insuffisance de l'Atomisme est clairement analys&#233;e par E. Cassirer dans la &#8221; Philosophie des formes symboliques &#8221; (T. 3, p. 500 ) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois grands noms, ceux d'Aristote, de Descartes et de Leibniz peuvent r&#233;sumer le progr&#232;s de la th&#233;orie g&#233;n&#233;rale de la nature et de sa forme logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La physique aristot&#233;licienne est le premier exemple d'une science authentique de la nature. Sans doute pourrait-on penser que ce titre de gloire revient avec plus de droit aux fondateurs de l'atomisme qu'&#224; lui. Mais quoique la th&#233;orie atomique ait cr&#233;&#233; avec les concepts d'atome et &#8221; d'espace vide &#8221; une conception absolument fondamentale et un cadre m&#233;thodologique pour toute explication future de la nature, remplir ce cadre lui demeurait interdit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car, sous sa forme antique, elle ne pouvait pas ma&#238;triser le probl&#232;me v&#233;ritable et fondamental de la nature, celui du devenir. L'atomisme r&#233;sout le probl&#232;me du corps, en ramenant toutes les &#8221; propri&#233;t&#233;s &#8221; sensibles &#224; des d&#233;terminations purement g&#233;om&#233;triques, &#224; la forme, &#224; la position et &#224; l'ordre des atomes. Mais il ne poss&#232;de pas d'instrument g&#233;n&#233;ral de pens&#233;e pour repr&#233;senter le changement- de principe &#224; partir duquel expliquer et d&#233;terminer l&#233;galement l'action r&#233;ciproque des atomes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(8) La pens&#233;e du continu chez Aristote va de pair avec une conception dynamique du monde qui s'oppose &#224; la conception atomistique sur le sujet des formes. A la donn&#233;e des formes a priori comme constituants &#233;l&#233;mentaires du monde, Aristote oppose une conception de la cr&#233;ation des formes par le mouvement. Conception qui a connu au XX &#232;me si&#232;cle des d&#233;veloppements scientifiques majeurs dans le cadre de la th&#233;orie des syst&#232;mes dynamiques (m&#233;canique) qui a mis en &#233;vidence des m&#233;canisme d'apparition des formes. Alors que ces progr&#232;s datent des ann&#233;es 50, il est curieux de constater l'existence de pr&#233;curseurs dans les ann&#233;es 10. C'est le cas de St&#233;phane Leduc dans &#8221; La Biologie Synth&#233;tique &#8221; (1917). Mais c'est aussi le cas du g&#233;nial peintre de l'avant garde russe Pavel Filonov (1883-1941). Ce fait ne semble pas avoir &#233;t&#233; appr&#233;ci&#233; jusqu'&#224; pr&#233;sent. L'originalit&#233; de Filonov est de pr&#244;ner et mettre en oeuvre une strat&#233;gie d'apparition des formes par un travail atomistique intense. Il reproche aux cubistes de se satisfaire de formes connues d'avance, quitte &#224; les d&#233;former. Opposant la loi d'&#233;volution au canon g&#233;om&#233;trique, il consid&#232;re, avec N. Berdiaev, que de ce point de vue Picasso marque non pas une nouvelle &#233;tape de l'esth&#233;tique occidentale mais en quelque sorte une apog&#233;e finale !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(9) Cf ; &#224; ce sujet le livre de Florence de M&#232;redieu (1994 ).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(10) De ce point de vue les d&#233;monstrations d' E. Panofsky tentant de relier l'architecture gothique et la pens&#233;e scholastique, ou de pr&#233;senter la perspective comme une manifestation symbolique, sont exemplaires. ( Panofsky. 1968, 1975 ).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(11) Climat d'opinion, esprit du temps (Zeitgeist), habitudes mentales (Panofsky ), constituent autant d'expressions de la croyance en une unit&#233; des mentalit&#233;s &#224; une &#233;poque donn&#233;e. Unit&#233; difficile &#224; &#233;tablir, mais constituant l'hypoth&#232;se essentielle de toutes les grandes cat&#233;gorisation de l'histoire culturelle. La renaissance, le baroque, le clacissisme, le romantisme, le r&#233;alisme sont des cat&#233;gories fond&#233;es sur l'id&#233;e de mentalit&#233;s communes. Conception contest&#233;e par les points de vue post modernistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(12) Sur le site web d'Albert Ribas (&lt;a href=&#034;http://inicia.asp/de/aribas/home.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://inicia.asp/de/aribas/home.html&lt;/a&gt;) auteur d'un ouvrage d'histoire du concept de vide de l'antiquit&#233; &#224; l'&#233;poque moderne, une rubrique est consacr&#233;e &#224; l'art et le vide. Elle renvoie essentiellement &#224; des peintres du XX &#232;me si&#232;cle. Mal&#233;vich, Rothko, Newman, Soulages, Pollock, Mondrian.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.peiresc.org/lart-et-le-champ/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.peiresc.org/lart-et-le-champ/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.peiresc.org/lart-et-la-science/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.peiresc.org/lart-et-la-science/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>En cette fin d'ann&#233;e, &#233;couter des interpr&#233;tations historiques de grands morceaux de musique classique...</title>
		<link>http://www.matierevolution.org/spip.php?article9071</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.matierevolution.org/spip.php?article9071</guid>
		<dc:date>2024-12-22T23:52:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Art</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Interpr&#233;tations historiques de grands morceaux de musique classique &lt;br class='autobr' /&gt;
Avertissement : ce choix est tout &#224; fait arbitraire et on n'y trouve qu'une seule &#339;uvre par auteur. Ce sont des interpr&#233;tations anciennes pour la plupart et certains compositeurs actuels ne jouent pas forc&#233;ment ainsi&#8230; Par contre, la vari&#233;t&#233; d'auteurs et d'interpr&#232;tes est suffisante pour avoir une petite id&#233;e de ce qu'est la musique dite &#171; classique &#187;. Certains diront &#171; quel rapport avec la r&#233;volution &#187; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelle erreur ! (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory"&gt;13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag"&gt;Art&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Interpr&#233;tations historiques de grands morceaux de musique classique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Avertissement : ce choix est tout &#224; fait arbitraire et on n'y trouve qu'une seule &#339;uvre par auteur. Ce sont des interpr&#233;tations anciennes pour la plupart et certains compositeurs actuels ne jouent pas forc&#233;ment ainsi&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Par contre, la vari&#233;t&#233; d'auteurs et d'interpr&#232;tes est suffisante pour avoir une petite id&#233;e de ce qu'est la musique dite &#171; classique &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Certains diront &#171; quel rapport avec la r&#233;volution &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle erreur ! L'art est tout &#224; fait en relation avec la r&#233;volution sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la musique aussi&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &#171; classique &#187; est n&#233; d'une r&#233;volution et a toujours &#233;t&#233; &#171; en r&#233;volution &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1617&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1617&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article443&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article443&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4512&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4512&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4337&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4337&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6448&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6448&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bach&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=DJh6i-t_I1Q&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=DJh6i-t_I1Q&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Haendel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=bRfWGujoCf8&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=bRfWGujoCf8&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Haydn&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=ALDTuxiw9RE&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=ALDTuxiw9RE&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mozart&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=Is1iKnLnRK0&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=Is1iKnLnRK0&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tcha&#239;kovsky&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=fNCeYKfAOZI&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=fNCeYKfAOZI&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beethoven&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=47yh9vDmBdA&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=47yh9vDmBdA&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mendelssohn&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=5R2Tg_7OpAA&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=5R2Tg_7OpAA&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Schubert&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=FxhbAGwEYGQ&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=FxhbAGwEYGQ&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Brahms&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=RFkSiNp4CRQ&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=RFkSiNp4CRQ&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prokofiev&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=bBsKplb2E6Q&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=bBsKplb2E6Q&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rachmaninoff&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=wXQCPAR0EHo&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=wXQCPAR0EHo&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bruch&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=sCNHM7TCcPs&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=sCNHM7TCcPs&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Schumann&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=YvTVHbYKsRQ&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=YvTVHbYKsRQ&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chopin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=9E6b3swbnWg&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=9E6b3swbnWg&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Wagner&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=pnUUk7pBTP8&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=pnUUk7pBTP8&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dvorak&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=bw5Vsg9vRNs&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=bw5Vsg9vRNs&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Debussy&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=SKd0VII-l3A&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=SKd0VII-l3A&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Satie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=y7kvGqiJC4g&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=y7kvGqiJC4g&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ravel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=HW_rwpAqWjo&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=HW_rwpAqWjo&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malher&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=75YmlDR92UQ&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=75YmlDR92UQ&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sibelius&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=06OajNL1xeo&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=06OajNL1xeo&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vivaldi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=BTazrK7d5BU&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=BTazrK7d5BU&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Grieg&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=Q-XgH6TEdxM&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=Q-XgH6TEdxM&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Glinka&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=y7kvGqiJC4g&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=y7kvGqiJC4g&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Saint Saens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=H76lI511lM8&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=H76lI511lM8&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les musiques classiques les plus connues&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://guideclassique.com/musique-classique-connue/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://guideclassique.com/musique-classique-connue/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Morceaux &#233;ternels&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://linkaband.com/blog-musique/culture/musique-classique&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://linkaband.com/blog-musique/culture/musique-classique&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Morceaux d'op&#233;ra&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://classiques-essentiels.fr/les-7-plus-beaux-morceaux-dopera/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://classiques-essentiels.fr/les-7-plus-beaux-morceaux-dopera/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Verdi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=aeYWxUsDr-M&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=aeYWxUsDr-M&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puccini&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=NLR3lSrqlww&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=NLR3lSrqlww&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Benjamin P&#233;ret au Mexique</title>
		<link>http://www.matierevolution.org/spip.php?article8063</link>
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		<dc:date>2024-07-15T22:35:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Mexique</dc:subject>
		<dc:subject>1943-1947</dc:subject>
		<dc:subject>Art</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;En 1941, Benjamin P&#233;ret et Remedios Varo obtiennent un visa et partent pour le Mexique. Ils y restent jusqu'en 1948. fascin&#233; par l'art maya, ses mythes et l&#233;gendes, il commence une anthologie qu'il ach&#232;ve peu de temps avant sa mort. En 1945, il &#233;crit le pamphlet Le D&#233;shonneur des po&#232;tes en r&#233;action &#224; l'ouvrage de Pierre Seghers &#034;L'Honneur des po&#232;tes&#034;, pamphlet d'abord publi&#233; clandestinement en 1943. Il y attaque notamment Paul &#201;luard et Louis Aragon. &#034;Le d&#233;shonneur des po&#232;tes&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
P&#233;ret et le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory"&gt;13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot128" rel="tag"&gt;Mexique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot129" rel="tag"&gt;1943-1947&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag"&gt;Art&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En 1941, Benjamin P&#233;ret et Remedios Varo obtiennent un visa et partent pour le Mexique. Ils y restent jusqu'en 1948. fascin&#233; par l'art maya, ses mythes et l&#233;gendes, il commence une anthologie qu'il ach&#232;ve peu de temps avant sa mort. En 1945, il &#233;crit le pamphlet Le D&#233;shonneur des po&#232;tes en r&#233;action &#224; l'ouvrage de Pierre Seghers &#034;L'Honneur des po&#232;tes&#034;, pamphlet d'abord publi&#233; clandestinement en 1943. Il y attaque notamment Paul &#201;luard et Louis Aragon. &lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/peret/works/1945/02/poetes.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#034;Le d&#233;shonneur des po&#232;tes&#034;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16081 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L268xH409/HR_56600100253741_1_watermarked_medium_size-686e5.png?1779791129' width='268' height='409' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_16080 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH321/lib-3-640x411-8e06c.jpg?1779791129' width='500' height='321' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div class='spip_document_16079 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L400xH410/Anthologie-des-mythes-legendes-et-contes-populaires-d-Amerique-53431.jpg?1779791129' width='400' height='410' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;P&#233;ret et le Mexique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://melusine-surrealisme.fr/henribehar/wp/wp-content/uploads/2014/07/Benjamin-PERET-NB-_3.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://melusine-surrealisme.fr/henribehar/wp/wp-content/uploads/2014/07/Benjamin-PERET-NB-_3.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La parole est &#224; P&#233;ret :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/peret/works/1943/00/parole.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/peret/works/1943/00/parole.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sept ans d'exil au Mexique
&lt;p&gt;1941-1948&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Gr&#226;ce au secours financier de Peggy Guggenheim, Benjamin P&#233;ret et Remedios Varo arrivent le 21 d&#233;cembre 1941 &#224; Mexico o&#249; ils vivent isol&#233;s, tr&#232;s modestement, Gabino Barreda 8, casa 5. Breton et lui ne cesseront de s'&#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1942 il commence &#224; travailler sur les mythes et l&#233;gendes d'Am&#233;rique &#171; du point de vue du merveilleux &#187;. Une vente de &#171; gouaches et dessins &#187; organis&#233;e par Breton &#224; New York leur permet de vivre un peu moins mal. P&#233;ret envoie quelques &#171; contes &#187; et po&#232;mes &#224; la revue de Breton, VVV, et &#224; View. Sous le pseudonyme de Peralta, il publie des articles politiques pour le &#171; Groupe trotskyste espagnol du Mexique &#187; o&#249; il a rejoint Grandizio Munis et Natalia Sedova Trotsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1943, Breton s'enthousiasme pour sa pr&#233;face, &#171; de toute importance &#187;, &#224; sa future Anthologie des contes et l&#233;gendes d'Am&#233;rique et la publie sous le titre La Parole est &#224; P&#233;ret. En 1945 Le D&#233;shonneur des po&#232;tes est publi&#233; &#171; &#224; Mexico &#187;. Cette critique de la &#171; po&#233;sie de r&#233;sistance &#187; d'Aragon et &#201;luard fait scandale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans Le Manifeste des ex&#233;g&#232;tes, paru en 1946, &#171; Peralta &#187; prend ses distances avec la Quatri&#232;me Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, le regain d'int&#233;r&#234;t pour le surr&#233;alisme suscite la publication d'un choix de ses &#171; contes &#187; illustr&#233; par Victor Brauner, Main forte. En 1947, K &#233;diteur rassemble ses po&#232;mes illustr&#233;s par Tanguy sous le titre de Feu central.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;but 1948, le produit d'une vente d'&#339;uvres d'art organis&#233;e par Breton permet son retour en France. Sans Remedios.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;https://bm.nantes.fr/home/espaces-dedies/patrimoine/les-collections-a-la-loupe-2/exposition-benjamin-peret/page-1.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://bm.nantes.fr/home/espaces-dedies/patrimoine/les-collections-a-la-loupe-2/exposition-benjamin-peret/page-1.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LE &#8220;MANIFESTE&#8221; DES EX&#201;G&#200;TES, par Peralta (Benjamin P&#233;ret) &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Danton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voudrait pouvoir traiter sans passion le &#171; manifeste &#187; de la pr&#233;conf&#233;rence de la IVe Internationale d'avril dernier. Mais on est oblig&#233; de constater qu'il n'apporte pas de solution r&#233;elle aux probl&#232;mes actuels du mouvement ouvrier et de la r&#233;volution socialiste &#224; laquelle tend ce dernier parce qu'&#224; ces probl&#232;mes, ce texte oppose une analyse bas&#233;e sur des postulats qu'une critique attentive r&#233;duirait &#224; n&#233;ant, provoquant l'&#233;croulement de tout l'&#233;difice th&#233;orique, l&#233;zard&#233; au fur et &#224; mesure de sa construction. On remarquera tout d'abord que ce &#171; manifeste &#187; n'a de manifeste que le nom. C'est le document de la vanit&#233; b&#233;ate, un interminable dipl&#244;me d'auto-satisfaction que se d&#233;cernent ses r&#233;dacteurs au nom de notre Internationale : Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes trotskistes car tout ce que nous avions dit s'est v&#233;rifi&#233;, et si, d'aventure, la r&#233;alit&#233; se bat en duel avec quelqu'une de nos pr&#233;visions ant&#233;rieures, on jette un voile pudique sur cette f&#226;cheuse r&#233;alit&#233; qui s'obstine &#224; nous contredire dans l'espoir qu'elle reviendra bient&#244;t &#224; de meilleurs sentiments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce l&#224; une m&#233;thode r&#233;volutionnaire ? Peut-on esp&#233;rer &#233;duquer les masses ainsi ? Se pr&#233;pare-t-on &#224; devenir r&#233;ellement le parti mondial de la r&#233;volution socialiste ? Disons tout de suite que non et que, par cette voie, nous n'y arriverons jamais. Au contraire, c'est ainsi que nous passerons, impuissants, &#224; c&#244;t&#233; de situations r&#233;volutionnaires sans pouvoir nous faire entendre des travailleurs, ind&#233;finiment condamn&#233;s &#224; notre rachitisme actuel. Avoir eu raison de a jusqu'&#224; z (et ce n'est pas le cas) sans que la classe ouvri&#232;re s'en soit aper&#231;u pendant sept ans, c'est &#233;videmment avoir eu tort &#224; moins que la classe ouvri&#232;re ne soit rest&#233;e si loin derri&#232;re nous que nous fassions figure d'&#233;nergum&#232;nes ultra-gauchistes qu'elle ne comprend pas, et ce serait encore avoir eu tort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mai si la classe ouvri&#232;re n'est pas venue &#224; nous, en Europe par exemple (compte tenu des difficult&#233;s mat&#233;rielles pour un petit parti de se faire entendre dans les conditions d'ill&#233;galit&#233; qui ont pr&#233;valu pendant toute la guerre) c'est tout simplement parce que la fausset&#233; des points de vue que nous soutenions au d&#233;but de la guerre &#233;tait devenue sensible pour la g&#233;n&#233;ralit&#233; des travailleurs qui ne voyaient plus aucune raison de d&#233;fendre l'URSS simple alli&#233;e de Hitler ou de l'imp&#233;rialisme anglo-saxon. En outre, le maintien, de la part de notre organisation, de positions p&#233;rim&#233;es, a eu comme cons&#233;quence une pusillanimit&#233; des dirigeants qui n'ont pas su profiter des circonstances diverses qui se sont offertes depuis le d&#233;but de la guerre car dans tous les cas, limit&#233;s par des mots d'ordre d&#233;pass&#233;s, ils ont manqu&#233; d'audace, &#224; la fois pour caract&#233;riser la situation et pour en tirer parti. C'est donc que nous avons eu tort et notre devoir imm&#233;diat et imprescriptible, en tant que r&#233;volutionnaires, est de rechercher la ou les sources de notre erreur sans tenter de nous leurrer en supposant qu'il [s']agit peut-&#234;tre d'erreurs secondaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, au lieu de se livrer &#224; un travail critique, les r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187; ont pieusement recueilli les textes sacr&#233;s qu'ils ont soumis &#224; une ex&#233;g&#232;se d&#233;taill&#233;e car ils d&#233;clarent froidement, bien qu'implicitement, que nos th&#232;ses d'avant la guerre et du d&#233;but, ont, dans l'ensemble, r&#233;sist&#233; &#224; l'&#233;preuve des faits, ce qui est une contre-v&#233;rit&#233; criante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; o&#249; le &#171; manifeste &#187; a le plus gravement manqu&#233; son objet. Mais ce n'est pas tout. Un manifeste doit avant tout avoir une valeur d'agitation, &#234;tre court et r&#233;sumer en phrases frappantes la situation du moment pour en extraire des mots d'ordre d'agitation. Il saute aux yeux que ce &#171; manifeste &#187;, au lieu d'agiter, se borne &#224; plonger le lecteur dans un profond sommeil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LE PACTE STALINE-HITLER&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, ce &#171; manifeste &#187; part de l'id&#233;e pr&#233;con&#231;ue, bien que non exprim&#233;e, qu'il ne s'est rien pass&#233; depuis 1939, que la guerre n'a &#233;t&#233; qu'un cauchemar au r&#233;veil duquel on se retrouve au m&#234;me point qu'autrefois ; un &#171; &#201;tat ouvrier d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; &#187; en face des imp&#233;rialismes acharn&#233;s &#224; sa perte. De cette position d&#233;coule forc&#233;ment une tactique erron&#233;e puisqu'elle repose, par ailleurs, sur l'id&#233;e qu'une &#233;ducation incessante des travailleurs est n&#233;cessaire. Or la question n'est plus de montrer aux travailleurs la n&#233;cessit&#233; de renverser le capitalisme pour instituer un pouvoir ouvrier qui conduira la soci&#233;t&#233; vers le socialisme. Tout travailleur europ&#233;en, d&#232;s qu'on gratte le vernis petit-bourgeois que le capitalisme a parfois su lui appliquer avec la complicit&#233;, jadis des r&#233;formistes et, aujourd'hui des staliniens, d&#233;montre savoir qu'aucune autre issue de la crise n'est possible. Il s'ensuit que notre tactique du front unique par exemple, a de ce seul fait, perdu toute signification car les millions de travailleurs qui suivent les r&#233;formistes et staliniens n'ob&#233;issent en cela qu'&#224; la loi du moindre effort inh&#233;rente &#224; tout homme et les partis &#171; ouvriers &#187; savent en profiter en cultivant cette paresse m&#234;me. C'est donc d'un c&#244;t&#233;, par une passivit&#233; que nous n'avons pas su secouer que les travailleurs suivent en si grand nombre les tra&#238;tres &#171; ouvriers &#187;, d'autre part &#224; cause de notre insignifiance num&#233;rique, cons&#233;quence de l'inad&#233;quat de notre propagande, et enfin, ces deux causes unies emp&#234;chent les ouvriers de se diriger vers nous car ils estiment &#224; juste titre que nous repr&#233;sentons tout juste actuellement une gauche du stalinisme insuffisamment diff&#233;renci&#233;e de celui-ci et ne justifiant pas leur rupture avec lui. Par ailleurs, ces positions maintenues malgr&#233; toute &#233;vidence, sans analyse pr&#233;alable qui les soutienne &#8212; et elle ne peut exister &#8212; entra&#238;ne les r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187; &#224; une tol&#233;rance, vis-&#224;-vis du stalinisme, qui frise parfois la capitulation car elle les pousse &#224; masquer les faits les plus criants, ceux contre lesquels leur devoir le plus urgent est de s'&#233;lever avec &#233;nergie et d'en tirer les conclusions n&#233;cessaires. C'est ainsi que, dans le passage relatif &#224; la &#171; mont&#233;e et chute de l'imp&#233;rialisme nazi &#187;, on passe pudiquement sous silence le pacte Staline-Hitler, mentionn&#233; &#233;pisodiquement par ailleurs. Pourquoi ? Simplement parce que s'il est vrai que &#171; l'&#201;tat nazi avait pour t&#226;che de briser la classe ouvri&#232;re en Allemagne, de dominer l'Europe capitaliste &#187;, il est faux que sa t&#226;che ait &#233;t&#233; &#171; d'&#233;craser l'URSS &#187; en tant qu'h&#233;riti&#232;re de la r&#233;volution d'Octobre. En s'alliant &#224; Hitler, Staline l'a puissamment aid&#233; &#224; &#233;craser la classe ouvri&#232;re allemande et &#224; l'entra&#238;ner au massacre. En effet, que pouvaient penser les travailleurs allemands, pour qui la Russie incarnait la tradition r&#233;volutionnaire de 1917, plac&#233;s soudainement en face du pacte de leur oppresseur nazi avec le &#171; p&#232;re des peuples &#187;, sinon qu'il &#233;tait de la classe ouvri&#232;re allemande de se battre contre les &#171; ploutocraties &#187; occidentales puisque Staline se dressait contre elles ? Ce ne pouvait &#234;tre qu'une &#171; g&#233;niale &#187; man&#339;uvre tactique rapprochant l'heure de la r&#233;volution socialiste. Enfin, valait-il mieux passer ce pacte sous silence et ne pas le commenter ou en d&#233;noncer le caract&#232;re imp&#233;rialiste que toute l'attitude post&#233;rieure de Moscou a mis en &#233;vidence ? En effet, si en 1939, ce pacte pouvait encore appara&#238;tre comme une de ces r&#233;pugnantes man&#339;uvres dont le stalinisme a le secret, il n'a plus aujourd'hui que la signification d'un nouveau tournant &#224; droite, situant d&#233;finitivement le stalinisme sur le plan imp&#233;rialiste. Le partage de la Pologne avec Hitler, suivi de l'absorption des &#201;tats baltes, puis de la Bessarabie, n'&#233;tait, on l'a bien vu, qu'une mani&#232;re pour Staline de se faire la main, puisqu'il domine aujourd'hui, directement ou par l'entremise de ses pantins g&#233;n&#233;ralement alli&#233;s de la racaille r&#233;actionnaire, toute l'Europe orientale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y avait entre l'Allemagne hitl&#233;rienne et la Russie stalinienne aucune contradiction inh&#233;rente au r&#233;gime de propri&#233;t&#233; r&#233;gnant dans l'un et l'autre pays. Autrement ce pacte eut &#233;t&#233; impossible. Essayez d'imaginer &#8212; ce qui est &#233;videmment insens&#233; &#8212; un pacte L&#233;nine-Hitler. Le seul accouplement de ces deux noms fait rejeter cette hypoth&#232;se sans aucun examen. Mais si une telle hypoth&#232;se est insens&#233;e et si le pacte Staline-Hitler a &#233;t&#233; une r&#233;alit&#233;, c'est qu'entre l'&#233;poque de L&#233;nine et celle de Staline il s'est produit des modifications telles qu'elles ne peuvent plus &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme quantitatives mais bel et bien comme qualitatives. Le devoir des r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187; &#233;tait-il de les escamoter ou de les &#233;taler au grand jour afin que l'Internationale puisse en discuter et prendre les r&#233;solutions qu'elles comportent ? Ils devaient, de toute &#233;vidence, les exposer avec le maximum de d&#233;tails, non dans un manifeste dont le but est tout autre, mais dans une &#233;tude pr&#233;cise et fond&#233;e dont ils devaient demander &#224; l'Internationale de discuter les conclusions et non pas placer celle-ci en face d'une position intangible, car d&#233;clarer comme ils le font que &#171; l'URSS, ce vaste secteur du march&#233; mondial enlev&#233; &#224; l'exploitation capitaliste en 1917, est toujours debout &#187;, c'est ressusciter une contradiction aujourd'hui abolie et dire que la guerre n'a eu aucune influence sur l'URSS et celle-ci reste &#171; &#201;tat ouvrier d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; &#187; comme devant, comme si cette d&#233;g&#233;n&#233;rescence, ob&#233;issant aux d&#233;sirs des r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187;, pouvait s'en tenir au niveau atteint avant la guerre, demeurer immuable, au lieu d'&#233;voluer comme elle l'aurait fait de toute fa&#231;on, m&#234;me sans guerre. Et si l'on ajoute que l'URSS &#171; menace m&#234;me d'engloutir beaucoup d'autres pays situ&#233;s sur ses fronti&#232;res &#187;, on ne fait en r&#233;alit&#233; et sans s'en douter que d&#233;noncer la tendance expansionniste du Kremlin sans oser ni se l'avouer franchement ni rappeler que tout pays imp&#233;rialiste agit de m&#234;me s'il en a la possibilit&#233;. L'oppression russe a simplement succ&#233;d&#233;, dans ces territoires, &#224; l'oppression nazie, le parti stalinien au parti hitl&#233;rien, la Gu&#233;p&#233;ou &#224; la Gestapo, sans que les masses en aient eu le moindre b&#233;n&#233;fice. Elles restent les victimes su stalinisme comme elles l'avaient &#233;t&#233; du nazisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, revenons au pacte Staline-Hitler. Pour justifier leur attitude de derviches, les r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187; nous citent les th&#232;ses de la IVe Internationale au d&#233;but de la guerre o&#249; il &#233;tait dit que la contradiction entre l'URSS et les &#201;tats imp&#233;rialistes &#233;tait &#171; infiniment plus profondes &#187; qu'entre ces derniers eux-m&#234;mes, d'o&#249; ils concluent que &#171; c'est seulement sur la base de cette estimation qu'on peut expliquer le d&#233;cha&#238;nement de la guerre d'Hitler contre l'URSS apr&#232;s le pacte Hitler-Staline &#187;. C'est seulement ainsi ! Mais Hitler et Mussolini dans leur correspondance ne font pas un instant allusion &#224; cette fameuse contradiction, &#224; vrai dire exactement semblable &#224; celle opposant l'imp&#233;rialisme allemand &#224; son complice et rival anglo-saxon. Y avait-il contradiction entre deux syst&#232;mes de propri&#233;t&#233; lorsque Mussolini attaqua l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais en juin 1940 ? &#201;videmment pas plus que lorsque Staline attaqua le Mikado en 1945. En fait, les deux complices n'avaient alors en vue, pour justifier leur agression, que des buts strat&#233;giques : les ressources agricoles de l'Ukraine n&#233;cessaires pour la continuation de la guerre, de m&#234;me que Staline, aujourd'hui se pr&#233;pare au prochain massacre en soumettant la moiti&#233; de l'Europe &#224; son joug, en absorbant les p&#233;troles du nord de l'Iran, en essayant de dominer la Chine, les Dardanelles, la Gr&#232;ce, etc. En outre, les r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187; n'imaginent pas un instant que la IVe Internationale ait pu se tromper alors que la bureaucratie stalinienne essayait encore de dissimuler le sens de son &#233;volution en couvrant ses entreprises d'un masque s'est si bien us&#233; avec le temps qu'il est devenu une toile d'araign&#233;e ne cachant plus rien du tout. Qu'importe pour les r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187; qui, avec les yeux de la foi, reconstituent le masque en partant de la toile d'araign&#233;e ! Maintenir aujourd'hui une telle position c'est se lier les mains devant le stalinisme qu'on ne peut plus combattre efficacement tout en d&#233;fendant la Russie car l'un ayant model&#233; l'autre, ils ne forment plus qu'un tout contre-r&#233;volutionnaire coh&#233;rent dans l'esprit des masses d'Europe orientale et d'une partie de l'Asie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pacte Hitler-Staline marque un tournant d&#233;cisif dans l'histoire de la contre-r&#233;volution russe, cons&#233;quence de ses victoires sur le prol&#233;tariat russe et mondial, et son passage sur le plan de la rivalit&#233; inter-imp&#233;rialiste. Il signifie que rien ne reste plus de la r&#233;volution d'Octobre, que la bureaucratie a acquis des positions &#233;conomiques et politiques uniquement destructibles par la voie d'une nouvelle r&#233;volution prol&#233;tarienne en Russie et s'en tenir aujourd'hui &#224; une position d&#233;fensiste [sic] dont tous les &#233;v&#233;nements des derni&#232;res ann&#233;es d&#233;montrent la fausset&#233;, c'est se rendre incapable de lutter pour la r&#233;volution socialiste, c'est en fait s'incliner devant la contre-r&#233;volution stalinienne et lui laisser le champ libre pour tromper, opprimer et encha&#238;ner les masses, c'est s'orienter vers la capitulation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LA D&#201;FENSE DE L'URSS, L'OCCUPATION DE L'EUROPE ORIENTALE ET LE R&#212;LE DU STALINISME&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La d&#233;fense de l'URSS co&#239;ncide en principe avec la pr&#233;paration de la r&#233;volution prol&#233;tarienne&#8230; Seule la r&#233;volution mondiale peut sauver l'URSS par le socialisme. Mais la r&#233;volution mondiale entra&#238;ne in&#233;vitablement l'&#233;viction de l'oligarchie du Kremlin. &#187; Ces paroles qui eurent un sens jadis en sont aujourd'hui totalement d&#233;nu&#233;es et les r&#233;p&#233;ter jusqu'&#224; sati&#233;t&#233; sous une forme ou sous une autre &#233;quivaut exactement &#224; d&#233;biter une litanie pieuse. Les r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187; en sont l&#224; car &#171; la bureaucratie chercha &#224; s'assurer une position privil&#233;gi&#233;e aux d&#233;pens des masses &#187;. Chercha, c'est-&#224;-dire qu'elle n'y r&#233;ussit pas ; mais alors, ces millionnaires &#171; sovi&#233;tiques &#187;, que la presse staliniste des deux mondes a vant&#233;s &#224; grand tapage, sont donc un mythe et un mythe aussi les millions de travailleurs-esclaves que la bureaucratie stalinienne d&#233;place, comme des troupeaux de b&#339;ufs, d'un point &#224; l'autre de la Russie ; mais si ce ne sont pas des mythes, il faut admettre que la bureaucratie stalinienne non seulement &#171; chercha &#224; s'assurer une position privil&#233;gi&#233;e aux d&#233;pens des masses &#187; mais qu'elle y r&#233;ussit en s'appropriant toute la plus-value, sans quoi d'o&#249; ces millionnaires sovi&#233;tiques auraient-ils extrait leurs millions ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons encore que ces positions des bureaucrates staliniens ont depuis longtemps d&#233;pass&#233; le stade des privil&#232;ges car ils se sont pr&#233;cis&#233;ment servi des privil&#232;ges qu'ils avaient usurp&#233;s au d&#233;but de leur &#233;volution contre-r&#233;volutionnaire pour se hisser au-dessus des masses comme une v&#233;ritable classe dont la structure d&#233;finitive est encore en voie de formation. Mais peut-&#234;tre pr&#233;f&#232;re-t-on maintenir que la contre-r&#233;volution russe a constitu&#233; une caste et n'est pas en train de cr&#233;er une classe. C'est &#233;galement possible, mais cela ne change rien au probl&#232;me. En effet, la diff&#233;rence essentielle entre une classe et une caste r&#233;side en ce que la classe a pour mission historique de d&#233;velopper le syst&#232;me de propri&#233;t&#233; qui l'a engendr&#233;e. Elle a donc, au d&#233;but de son r&#232;gne une trajectoire progressive &#224; parcourir. Ce fut le cas de la classe bourgeoise aujourd'hui en d&#233;cadence, et vue sous cet angle, la couche dominante de la soci&#233;t&#233; russe ne peut pr&#233;tendre au nom de classe que si l'on adopte la th&#233;orie du collectivisme bureaucratique. Cette d&#233;cadence de la classe dominante entra&#238;ne, en l'absence d'une r&#233;volution sociale bouleversant de fond en comble les rapports de propri&#233;t&#233;, la d&#233;cadence de tout le corps social. C'est sur ce terrain que surgissent les castes, v&#233;ritables produits de la pourriture g&#233;n&#233;rale. Le type classique en est celle des brahmanes hindous qui provient de la d&#233;cadence prolong&#233;e de la civilisation de l'Inde. Cette caste de brahmanes a un caract&#232;re religieux qui, &#224; premi&#232;re vue, semble la diff&#233;rencier suffisamment des stratifications sociales en formation en Russie stalinienne ; cependant on voit, &#224; y regarder de plus pr&#232;s, que ce caract&#232;re religieux est en voie d'&#233;laboration en Russie. Les honneurs fantastiques dont est entour&#233;e la personne de Staline tendent &#233;videmment &#224; en faire le chef d'un nouveau rite, une sorte de proph&#232;te. L'existence des cr&#233;ateurs de religions a &#233;t&#233; entour&#233;e de fables de m&#234;me nature que celles dont Staline est envelopp&#233;. L'inca &#233;tait &#171; fils du soleil &#187;, l'empereur de Chine, &#171; fils du ciel &#187;, Staline est le &#171; soleil des peuples &#187;, le &#171; p&#232;re des peuples &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut remarquer une autre diff&#233;rence entre la caste et la classe ; cette derni&#232;re, produit d'une r&#233;volution sociale, a acquis peu &#224; peu des &#171; droits &#187; qui &#224; ses yeux, constituent la justification de sa domination. En &#233;change, la caste, n&#233;e de la d&#233;cadence de la soci&#233;t&#233;, alors que tout, les id&#233;es comme les classes et la propri&#233;t&#233;, y subit un lent processus de refonte, n'a rien, dans le pass&#233; qui justifie, m&#234;me &#224; ses yeux, sa domination. N'ayant aucun r&#233;pondant sur terre, elle doit n&#233;cessairement le trouver au ciel d'o&#249; elle extrait son mythe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; notre avis la situation int&#233;rieure russe rec&#232;le autant la possibilit&#233; de cr&#233;ation d'une classe sur la base du capitalisme d'&#201;tat existant aujourd'hui en Russie (par cons&#233;quent, pas tr&#232;s diff&#233;rente de la classe bourgeoise que nous connaissons dans le reste du monde) que d'une caste &#224; caract&#232;re religieux. En r&#233;alit&#233;, la bureaucratie stalinienne combine aujourd'hui ces deux formes sociales. Elle est encore indiff&#233;renci&#233;e par rapport &#224; elles et c'est seulement le d&#233;veloppement de la situation ult&#233;rieure, tant en Russie que dans le reste du monde, qui lui permettra d'affirmer une tendance ou l'autre. Mais si la bureaucratie stalinienne arrive &#224; former une classe, elle ne pourra en tout cas jamais jouer le r&#244;le progressif de toute classe dans sa p&#233;riode ascendante puisque celle-ci &#8212; nuance de la classe bourgeoise, r&#233;p&#233;tons-le &#8212; viendra forc&#233;ment s'ins&#233;rer dans la bourgeoisie mondialement consid&#233;r&#233;e et ne pourra servir qu'&#224; pr&#233;cipiter sa d&#233;cadence. &#192; moins qu'on admette la th&#233;orie du collectivisme bureaucratique que, pour notre part, nous rejetons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, tout ceci ne vaut, bien entendu, qu'en l'absence d'une r&#233;volution prol&#233;tarienne triomphante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce qui pr&#233;c&#232;de d&#233;coule que la r&#233;volution socialiste, &#224; laquelle tendent spontan&#233;ment tous les peuples d'Europe, soit pour la bureaucratie russe un v&#233;ritable cauchemar qu'elle doit dissiper co&#251;te que co&#251;te pour se survivre et prosp&#233;rer et de l&#224; vient la n&#233;cessit&#233; pour elle d'abattre la r&#233;volution socialiste partout o&#249; elle pointe, sous peine de succomber elle-m&#234;me. L'exemple de la r&#233;volution espagnole est, &#224; cet &#233;gard, particuli&#232;rement &#233;difiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En juillet 1936, les travailleurs espagnols s'emparent de tout l'appareil &#233;conomique du pays, dissolvent toutes les institutions bourgeoises y compris la justice, la police et l'arm&#233;e, s'emparent des armes et constituent leurs comit&#233;s et leur milice. L'&#201;tat bourgeois dispara&#238;t alors comme un fant&#244;me aux premi&#232;res lueurs de l'aube. Ce qui en subsiste, &#224; Madrid, ne gouverne que par la permission des comit&#233;s de travailleurs. Mais le stalinisme est l&#224; qui veille et vient d'&#233;touffer dans l'&#339;uf le mouvement r&#233;volutionnaire des masses fran&#231;aises (juin 1936). Il se dresse contre les milices ouvri&#232;res en faveur de l'arm&#233;e bourgeoise, contre les comit&#233;s en faveur de l'&#201;tat bourgeois, travaille infatigablement &#224; cr&#233;er, sous son contr&#244;le, u gouvernement d'union nationale (gouvernement Negrin) sous le couvert duquel il assassine et emprisonne les r&#233;volutionnaires avant de livrer la r&#233;volution &#224; Franco qui ach&#232;vera son &#339;uvre, lui permettant de garder vaguement les apparences et laissant libre cours &#224; la guerre imp&#233;rialiste qu'il aide &#224; d&#233;clencher par le pacte Staline-Hitler et qu'une r&#233;volution socialiste triomphante en Espagne e&#251;t emp&#234;ch&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons aussi que les proc&#232;s de Moscou commencent avec la r&#233;volution espagnole et donnent tout son sens &#224; l'action que le stalinisme va entreprendre dans la p&#233;ninsule. Ils constituent une v&#233;ritable offre de services adress&#233;e &#224; la bourgeoisie mondiale. Par eux, la bureaucratie stalinienne dit : &#171; Voyez, la r&#233;volution est finie ; nous avons assassin&#233; ceux qui l'avaient men&#233;e &#224; la victoire. Nous sommes puissamment organis&#233;s dans le monde entier et en mesure d'en faire autant partout o&#249; ce sera n&#233;cessaire. Faites-nous confiance, nous sommes tout autant int&#233;ress&#233;s que vous au maintien de l'ordre capitaliste. Il n'y a m&#234;me que nous qui puissions le sauver &#187;. Et ils le prouvent derechef en Espagne comme ils le prouveront plus tard en Europe, au moment de la &#171; lib&#233;ration &#187;, dans les territoires qu'ils occupent et partant o&#249; dominent les partis staliniens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le de la bureaucratie stalinienne n'a donc pas &#233;t&#233; de &#171; ruiner toute une s&#233;rie de possibilit&#233;s r&#233;volutionnaires &#187; mais bien d'aider &#224; &#233;craser ou d'&#233;craser sciemment tout mouvement r&#233;volutionnaire d&#232;s qu'il pr&#233;sentait quelque danger pour la bourgeoisie et par suite pour la bureaucratie m&#234;me. C'est tellement vrai que &#171; l'Arm&#233;e rouge, sous les ordres de Staline, a pour mission de ravager, de piller l'industrie et les foyers en Allemagne, en Autriche et dans toutes les parties de l'Europe orientale conquises &#187;, ce qui am&#232;ne les camarades du nouveau C. E. &#224; constater dans leur premier plenum (deux mois apr&#232;s la Pr&#233;conf&#233;rence et le &#171; manifeste &#187;), que &#171; le libre d&#233;veloppement du mouvement des masses est entrav&#233; aussi bien par l'appareil militaire r&#233;actionnaire des imp&#233;rialistes que par la bureaucratie stalinienne &#187;. &#171; Entrave &#187; est peu dire et &#171; aussi bien &#187; est faux, car, &#224; l'exception de la Gr&#232;ce qui sert de champ de bataille aux imp&#233;rialistes occidentaux contre la bureaucratie stalinienne, la r&#233;pression contre le mouvement ouvrier n'a atteint nulle part la perfidie et l'acharnement qu'elle rev&#234;t dans l'Europe orientale domin&#233;e par les Russes. C'est encore l&#224; une mani&#232;re indulgente de consid&#233;rer l'action de la bureaucratie stalinienne dans les territoires qu'elle occupe, destin&#233;e &#224; masquer le divorce criant qui existe entre l'appr&#233;ciation officielle de notre Internationale et la r&#233;alit&#233; contre-r&#233;volutionnaire impos&#233;e par la bureaucratie stalinienne. Cependant, cet &#233;tat de choses am&#232;ne le C. E. &#224; combattre par la bande le &#171; manifeste &#187; d&#232;s son premier plenum et &#224; r&#233;clamer ce qu'exigeait le Groupe Espagnol de la IVe Internationale au Mexique, il y a deux ans, d&#232;s le d&#233;but de l'occupation : le retrait imm&#233;diat des troupes d'occupation, y compris celles de la contre-r&#233;volution stalinienne. En effet, le &#171; manifeste &#187; se limitait &#224; r&#233;clamer le retrait des troupes d'occupation en Allemagne, au Japon et en Italie. L'Autriche, toute l'Europe orientale, la Mandchourie et la Cor&#233;e n'&#233;taient pas occup&#233;es aux yeux des r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187; mais il est hors de doute que les populations de ces derniers pays sont d'un avis diam&#233;tralement oppos&#233; et n'ont pas d&#251; voir sans col&#232;re l'oubli dont elles &#233;taient l'objet. Il en a &#233;t&#233; &#233;videmment de m&#234;me pour les populations de la zone d'occupation russe en Allemagne et ailleurs, car le manifeste les oublie aussi en incitant &#171; les ouvriers am&#233;ricains, anglais et europ&#233;ens &#224; manifester leur solidarit&#233; de classe envers les travailleurs des pays vaincus &#187;. Pas un mot sur les Russes qui n'ont &#233;videmment, d&#233;pendant de la sainte bureaucratie stalinienne, &#224; manifester cette solidarit&#233; que par le moyen du pillage des populations des pays occup&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est d'ailleurs pas sans r&#233;serves que le C. E. adopte cette attitude &#224; l'&#233;gard de la Russie, ni parce qu'il a d&#233;cid&#233; de modifier sa position envers la contre-r&#233;volution stalinienne ! En effet, dans la m&#234;me r&#233;solution le C. E. d&#233;clare que la IVe Internationale est &#171; pour la d&#233;fense des mesures &#233;conomiques progressives qui ont &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;es dans les territoires occup&#233;s par l'Arm&#233;e rouge &#187;. Il faudrait s'entendre, camarades du C. E. : votre chien est-il enrag&#233; ou non ? La bureaucratie stalinienne a-t-elle envoy&#233; son arm&#233;e pour &#171; ravager et piller l'industrie et le foyers en Allemagne, en Autriche et dans toutes les parties de l'Europe orientale conquises &#187; ou bien pour apporter des &#171; mesures &#233;conomiques progressives &#187;. Autrement que sont ces &#171; mesures &#233;conomiques progressives &#187; que le pillage pr&#233;c&#232;de, accompagne et suit ? Peut-on douter un instant que les masses des pays occup&#233;s ressentent plus durement les pillages qu'elles n'appr&#233;cient des mesures d'une progressivit&#233; &#224; laquelle ces pillages m&#234;mes donnent tout leur sens ; car toute mesure progressive, c'est-&#224;-dire opprimer les masses, et &#233;lever leur niveau r&#233;volutionnaire et leur niveau de conscience pour accro&#238;tre une combativit&#233; dont ses pillages en feraient la premi&#232;re victime. Autant dire que le noir est en m&#234;me temps blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons, entre parenth&#232;ses, qu'en Allemagne orientale aussi bien qu'en Allemagne occidentale, les arm&#233;es russes d'une part et alli&#233;es d'autre part, ont trouv&#233; la plus grande partie des usines confisqu&#233;es par les travailleurs. Tandis que les alli&#233;s restituaient ces usines aux capitalistes allemands, les Russes les nationalisaient, c'est-&#224;-dire cr&#233;aient les bases &#233;conomiques d'un capitalisme d'&#201;tat similaire &#224; celui qui existe en Russie. Il s'agit donc, dans un cas comme dans l'autre, d'une spoliation du prol&#233;tariat puisque la propri&#233;t&#233; des instruments de production lui est arrach&#233;e. C'est &#224; cela et &#224; rien autre que se r&#233;duisent les &#171; mesures progressives &#187; apport&#233;es par l'arm&#233;e russe en Europe orientale. Et c'est devant cette situation que le C. E. d&#233;clare en substance : &#171; Bureaucratie stalinienne vous avez apport&#233; en Europe orientale des mesures tellement progressives qu'il vaut mieux que vous vous en alliez. C'est assez comme cela ! &#187; Et c'est ainsi que la IVe Internationale se pr&#233;pare &#224; devenir la direction r&#233;volutionnaire qui manque &#224; l'humanit&#233;, par des pitreries verbales dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'elles r&#233;v&#232;lent la crainte de regarder les faits en face pour prendre les d&#233;cisions qu'ils imposent depuis longtemps ! Proposez donc aux masses des pays occup&#233;s par l'arm&#233;e staliniste de s'unir &#224; celle-ci pour d&#233;fendre la Russie et vous verrez quelle sera la r&#233;action de ces masses. Il est &#233;vident que partout o&#249; passent les troupes de la contre-r&#233;volution russe, il n'y a plus de place pour la position d&#233;fensiste, et ce qui est plus grave encore, les id&#233;es socialistes y ont perdu du terrain, puisque partout o&#249; des &#233;lections ont pu avoir lieu avec un minimum de garanties, les partis r&#233;actionnaires ont triomph&#233;, canalisant l'opposition &#224; l'occupation staliniste. Cette situation exprime &#233;videmment la haine des peuples occup&#233;s pour la bureaucratie staliniste et ses valets nationaux. Elle montre en m&#234;me temps que nos camarades dans ces pays, rejet&#233;s dans l'ill&#233;galit&#233;, traqu&#233;s, assassin&#233;s, n'ont pas &#233;t&#233; en mesure d'orienter le m&#233;contentement des masses. Il est vrai que s'ils maintenaient une position d&#233;fensiste, et ob&#233;issaient aux mots d'ordre de l'actuelle direction de notre Internationale, les travailleurs ne pouvaient que les consid&#233;rer comme des auxiliaires de leurs oppresseurs et se d&#233;tourner d'eux avec horreur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais l&#224; o&#249; surgiraient des mouvements r&#233;actionnaires qui, avec l'appui des imp&#233;rialistes, tenteraient de renverser l'&#233;conomie plus ou moins &#233;tatis&#233;e et de r&#233;tablir la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re afin de cr&#233;er une base d'attaque contre l'Union sovi&#233;tique, nous nous opposerions &#224; ces man&#339;uvres et combattrions aux c&#244;t&#233;s de l'Arm&#233;e rouge pour la d&#233;faite des imp&#233;rialistes et de leurs agents jusqu'&#224; ce que les travailleurs de ces pays soient capables de faire face seuls &#224; la contre-r&#233;volution. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans leur amour pour la Russie, les camarades du C. E. ne voient aucun moyen de diriger le mouvement r&#233;volutionnaire des masses opprim&#233;es par la contre-r&#233;volution russe en Europe orientale et ne peuvent envisager qu'une situation o&#249; : a) des mouvements r&#233;actionnaires surgiraient appuy&#233;s par l'imp&#233;rialisme &#233;tranger ; b) ces mouvements s'opposeraient &#224; &#171; l'&#201;tat ouvrier d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; &#187;. Ils n'envisagent pas un instant que des mouvements r&#233;volutionnaires pourraient &#233;clater dans ces pays. Pourquoi ? Parce que la classe ouvri&#232;re y est opprim&#233;e d'une mani&#232;re si f&#233;roce qu'elle est dans l'impossibilit&#233; de r&#233;agir ? Parce que les masses soutiennent l'arm&#233;e et la bureaucratie stalinienne ? Si les masses soutiennent l'arm&#233;e occupante te la bureaucratie du Kremlin, pourquoi alors r&#233;clamer l'&#233;vacuation de ces territoires par l'arm&#233;e russe et que signifient ces pillages dont il a &#233;t&#233; question plus haut ? Nous pensons au contraire que l'arm&#233;e russe a suscit&#233; une telle haine au sein des masses que celles-ci risquent de se laisser entra&#238;ner par n'importe quel mouvement de &#171; lib&#233;ration &#187; appuy&#233; ou non par l'imp&#233;rialisme &#233;tranger. Par ailleurs, si un mouvement r&#233;volutionnaire &#233;clatait dans un pays occup&#233; par l'arm&#233;e russe, contre qui serait-il dirig&#233; directement ? Contre un imp&#233;rialisme occidental avec qui ces masses n'ont aucun contact direct ou contre &#171; l'&#201;tat ouvrier d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; &#187; qui les opprime f&#233;rocement &#171; pille les foyers &#187; et &#171; ravage l'&#233;conomie &#187; du pays tout en apportant des &#171; mesures progressives &#187; qui n'emp&#234;chent pas les camarades du C. E. de r&#233;clamer le retrait imm&#233;diat des troupes russes d'occupation ? Allons, camarades du C. E., sortez de ces contradictions grotesques et proclamez clairement que l'occupation russe a apport&#233; en Europe orientale les m&#234;mes maux que l'occupation nazie en Europe occidentale, que les &#171; nationalisations &#187; et la r&#233;forme agraire ne sont que de la poudre jet&#233;e aux yeux des r&#233;volutionnaires pour leur cacher la r&#233;alit&#233; des pillages et des exactions de toutes sortes commis par les sbires de Staline. C'est seulement ainsi que nos camarades de ces pays seront en mesure de se faire entendre des masses qui sans cela suivront le premier aventurier petit-bourgeois venu qui leur promettra la &#171; lib&#233;ration &#187; du joug russe. Et m&#234;me ainsi, il n'est pas certain que cet aventurier n'apporterait pas des mesures plus progressives que l'occupation russe, m&#234;me s'il &#233;tait l'agent des imp&#233;rialismes occidentaux. En effet, pour se faire entendre des masses, il devrait apporter dans ses bagages les libert&#233;s d&#233;mocratiques essentielles, c'est-&#224;-dire donner aux masses, au moins momentan&#233;ment un minimum de possibilit&#233;s d'action autonome, ce que le stalinisme ne peut pas tol&#233;rer un instant. Est-ce &#224; dire que nos camarades, dans ces r&#233;gions, doivent faire cause commune avec n'importe quel mouvement de &#171; lib&#233;ration &#187; ? &#201;videmment non, mais ils doivent lutter contre l'occupation russe comme ils ont lutt&#233; contre l'occupation nazie, en montrant aux masses le leurre de la &#171; lib&#233;ration &#187; qu'on leur propose, que l'imp&#233;rialisme &#233;tranger soit dans la coulisse ou non. Ils doivent expliquer patiemment aux masses que le salut ne peut pas venir des classes poss&#233;dantes, m&#234;me si leurs int&#233;r&#234;ts les opposent &#224; la bureaucratie russe. Le salut, pour les masses, ne peut venir que d'elles-m&#234;mes et leur arme principale dans cette lutte lib&#233;ratrice, celle que le C. E. recommande &#224; juste titre, c'est la fraternisation avec les troupes de la bureaucratie stalinienne. Mais pour pratiquer la fraternisation entre occup&#233;s et occupants, il faut d'abord abandonner tout vestige d&#233;fensiste. En effet, quelle fraternisation est possible &#224; partir du moment o&#249; l'occup&#233;, en admettant qu'il soit assez insens&#233; pour le faire, s'adresse &#224; l'occupant en ces termes : &#171; Je suis avec toi pour d&#233;fendre l'URSS contre Staline &#187; ? L'URSS, pour le soldat russe, c'est Staline avec ses bureaucrates, ses officiers et sa Gu&#233;p&#233;ou. Il est clair qu'il n'en veut pas, qu'il ne souhaite que secouer son joug. Non, le travailleur des pays occup&#233;s par l'arm&#233;e stalinienne doit s'adresser au soldat russe ainsi : &#171; Nous sommes fr&#232;res, unissons-nous contre nos ennemis communs &#8212; Staline et notre bourgeoisie &#8212; comme ils se sont unis contre nous. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette m&#234;me r&#233;solution le C. E. nous parle &#233;galement d'une &#233;conomie &#171; plus ou moins &#233;tatis&#233;e &#187; qu'il s'agit de d&#233;fendre contre la bourgeoisie nationale et ses alli&#233;s imp&#233;rialistes. &#171; Plus ou moins &#233;tatis&#233;e &#187; est d&#233;j&#224; un chef-d'&#339;uvre, mais une premi&#232;re remarque s'impose : quel est l'&#201;tat qui a &#171; plus ou moins &#233;tatis&#233; &#187; (nationalis&#233;) cette &#233;conomie ? Les camarades du C. E. vont-ils nous affirmer que cet &#201;tat, parce qu'il est esclave et complice de la bureaucratie russe, est un &#171; &#201;tat ouvrier d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; &#187; ? Cette absurdit&#233; nous conduirait alors &#224; conclure que cet &#201;tat est plus &#171; d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; &#187; que l'&#201;tat russe. On voit &#224; quelles insanit&#233;s on aboutit en suivant le raisonnement des camarades du C. E. En r&#233;alit&#233;, cet &#201;tat est tellement &#171; d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; &#187; qu'il n'a rien d'ouvrier, malgr&#233; le &#171; contr&#244;le ouvrier &#187; et autres mesures du m&#234;me ordre, car il s'agit d'un &#201;tat bourgeois totalement d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; et encha&#238;n&#233; aux int&#233;r&#234;ts imp&#233;rialistes russes, d'un &#201;tat issu de la d&#233;cadence du capitalisme engendr&#233;e &#224; son tour par une situation o&#249; toutes les conditions objectives de la r&#233;volution socialiste sont donn&#233;es, dans les principaux pays d'Europe au moins, cependant que le facteur subjectif (la direction r&#233;volutionnaire) n'a pas r&#233;ussi &#224; jouer son r&#244;le, en grande partie &#224; cause de l'attitude timor&#233;e et complaisante qu'elle observe &#224; l'&#233;gard de la contre-r&#233;volution stalinienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, la nationalisation de tout ou partie de l'&#233;conomie d'un pays ne change rien &#224; la nature de l'&#201;tat puisque c'est la m&#234;me classe, mais infest&#233;e des parasites staliniens, qui le contr&#244;le. D'abord, pourquoi une partie de l'&#233;conomie a-t-elle &#233;t&#233; nationalis&#233;e et pas l'autre ? Pour deux raisons : 1. parce qu'une partie de l'outillage &#233;conomique a &#233;t&#233; vol&#233;e par la bureaucratie stalinienne ; 2. parce que, de ce qui reste, on a nationalis&#233; les usines appartenant aux ennemis de la bureaucratie russe, aux capitalistes qui ne reconnaissent pas la suzerainet&#233; de Moscou. En &#233;change, celles appartenant &#224; des individus ou des groupes qui voient dans le kremlin le Messie du jour, passent sous la protection de celui-ci. La nationalisation stalinienne, dans les territoires qu'elle occupe, appara&#238;t donc exactement semblable au racket des gangsters am&#233;ricains prot&#232;gent les victimes qui paient tribut et attaquant ceux qui leur r&#233;sistent. Elle n'a aucun caract&#232;re social. C'est tout simplement une mesure de repr&#233;sailles militaires s'ajoutant &#224; l'occupation et aux r&#233;parations exig&#233;es par Moscou. On le voit plus clairement encore lorsqu'on examine d'un peu pr&#232;s la &#171; r&#233;forme agraire &#187; implant&#233;e par la contre-r&#233;voution russe en Europe orientale, r&#233;forme dont, par exemple, l'&#201;glise ainsi que les propri&#233;taires fonciers reconnaissant l'autorit&#233; des agents nationaux du Kremlin sont exclus. L&#224;, il ne s'agit nullement de confiscation de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re distribu&#233;e entre les paysans sans terres, mais bel et bien de vendre les terres saisies aux capitalistes ennemis de la bureaucratie russe. M&#234;me si ces terres ne donnent lieu au versement d'aucune indemnit&#233; aux propri&#233;taires d&#233;chus, qui encaisse le produit de leur vente ? &#201;videmment l'&#201;tat bourgeois auquel participent, directement ou indirectement, les propri&#233;taires d&#233;poss&#233;d&#233;s et derri&#232;re qui se tient la plupart du temps le Shylock moscovite qui r&#233;clame des r&#233;parations. Qu'y a-t-il de commun entre cette r&#233;forme agraire et celle des bolcheviks de 1917 ? Rien, absolument rien. Quant &#224; l'ampleur de cette &#171; r&#233;forme agraire &#187;, faisons les plus expresses r&#233;serves. New International de septembre 1946 (A. Rudzienski : Russian Imperialism in Poland), citant la presse bourgeoise, nous apprend qu'en Pologne, fief ch&#233;ri de la bureaucratie stalinienne, 1 300 000 hectares de terres ont &#233;t&#233; mis en vente au profit des paysans qui en sont d&#233;pourvus. Th&#233;oriquement du moins, car il est peu probable que ces paysans puissent en profiter apr&#232;s avoir &#233;t&#233; pill&#233;s par les nazis et par les Russes. Mais le m&#234;me organe nous apprend que 1 500 000 hectares de terres ont &#233;t&#233; attribu&#233;s &#224; l'arm&#233;e &#171; rouge &#187; : la part du lion ! Rappelons entre parenth&#232;ses que les nazis agissaient de m&#234;me et donnaient &#224; leurs fid&#232;les des terres saisies dans les pays conquis ; encore &#233;tait-ce sous forme d'exploitations agricoles hautement industrialis&#233;es, tandis que la bureaucratie russe, en favorisant l'exploitation parcellaire, perp&#233;tue un type d'exploitation retardataire. Son but, en multipliant les exploitations parcellaires, est simplement de cr&#233;er des groupes de paysans satisfaits pr&#234;ts &#224; la soutenir dans son action contre les travailleurs des villes qui restent ses principaux ennemis. Mais, pour en finir avec la Pologne, rappelons que Pilsudski, au lendemain de la premi&#232;re guerre mondiale, avait accompli, &#233;videmment sous la pression des masses, une &#171; r&#233;forme agraire &#187; beaucoup plus vaste puisqu'elle embrassait 3 000 000 d'hectares de terres. La bureaucratie russe se r&#233;v&#232;le donc incapable d'&#233;galer Pilsudski. Il est vrai qu'ayant &#233;cras&#233; les masses &#224; l'aide de ses valets, elle n'a plus besoin de leur donner un semblant de satisfaction pour apaiser leur col&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CONTRE LE GOUVERNEMENT PS-PC-CGT&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons au &#171; manifeste &#187;. Ses r&#233;dacteurs nous affirment que la bourgeoisie ne pourra pas suivre la tactique qu'elle avait adopt&#233;e apr&#232;s la premi&#232;re guerre mondiale, consistant &#224; c&#233;der momentan&#233;ment le pouvoir aux partis &#171; ouvriers &#187; qui avaient apport&#233; des am&#233;liorations aux conditions de vie des travailleurs, parce qu'elle se trouve aujourd'hui dans une situation catastrophique. Autrement dit, nos camarades pr&#233;voient une aggravation du sort de la classe ouvri&#232;re &#8212; ce qui est &#233;vident &#8212; mais ils ne se demandent pas un instant quels partis peuvent faire accepter aux travailleurs cette aggravation de leur sort. Seront-ce les partis classiques de la r&#233;action bourgeoise, le fascisme, ou les partis &#171; ouvriers &#187; ? R&#233;pondons sans h&#233;siter que seuls, absolument seuls les r&#233;formistes et staliniens sont en mesure de faire accepter &#224; la classe ouvri&#232;re les terribles conditions d'existence qu'elle conna&#238;t aujourd'hui dans presque toute l'Europe et encore les premiers seraient-ils impuissants sans les seconds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, les masses europ&#233;ennes ont tellement souffert du fascisme que son retour au pouvoir est inconcevable pour le moment, les partis bourgeois r&#233;actionnaires dont certains membres ont collabor&#233; avec l'envahisseur nazi, ne jouissent plus que d'un prestige r&#233;duit m&#234;me dans la paysannerie. En &#233;change, les partis stalinien et r&#233;formiste b&#233;n&#233;ficient de la confiance actuelle des masses parce qu'ils ont, l'un, usurp&#233; la tradition r&#233;volutionnaire d'Octobre, et l'autre apport&#233; jadis aux masses des avantages &#233;conomiques qu'ils &#233;taient alors seuls capables de leur donner dans le cadre de la soci&#233;t&#233; capitaliste. Ceci, en l'absence d'un parti r&#233;volutionnaire en conditions de se faire entendre des masses avec un programme de lutte clair et pr&#233;cis. Mais si les r&#233;formistes ont pu, jadis, am&#233;liorer le sort des masses, il n'en est plus de m&#234;me &#224; pr&#233;sent, sans cependant que leur r&#244;le de pare-choc au b&#233;n&#233;fice de la bourgeoisie ait chang&#233;. On l'a vu, en France, en juin 1936, o&#249; Blum affirmait que &#171; tout n'&#233;tait pas possible &#187;, cependant que Thorez d&#233;clarait qu'il fallait &#171; savoir terminer une gr&#232;ve &#187;. En ce sens, leur r&#244;le contre-r&#233;volutionnaire reste identique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, une diff&#233;rence importante est &#224; noter. &#192; l'&#233;poque pass&#233;e &#8212; dont on peut marquer la fin avec l'explosion r&#233;volutionnaire d'Espagne &#8212; l'arriv&#233;e au pouvoir des r&#233;formistes signifiait un surcro&#238;t de libert&#233; pour les masses, surtout pour l'avant-garde qui voyait ses moyens d'action multipli&#233;s. C'&#233;tait, par suite, la possibilit&#233; d'un &#233;largissement de la lutte de classes, les masses passant par dessus la t&#234;te de leurs dirigeants apr&#232;s en avoir estim&#233; le r&#244;le contre-r&#233;volutionnaire. Mais, peut-on dire que la premi&#232;re r&#233;alisation d'un gouvernement r&#233;formiste-stalinien (ce fut pendant la guerre civile espagnole) ait valu aux masses un accroissement de libert&#233; ? Tout au contraire, l'arriv&#233;e au pouvoir du gouvernement Negrin que dominaient les staliniens &#8212; marque le d&#233;but d'une r&#233;pression f&#233;roce du mouvement r&#233;volutionnaire (r&#233;pression du mouvement de mai 1937 &#224; Barcelone, assassinat de Nin, Bernieri [sic pour Camillo Berneri, anarchiste assassin&#233; par les staliniens en mai 1937.], Moulin, etc., suppression des libert&#233;s d&#233;mocratiques bourgeoises de parole, presse, etc.), et le r&#233;tablissement complet du pouvoir bourgeois. En un mot, ce fut la fin de la r&#233;volution espagnole, de m&#234;me que dans l'Europe orientale, la venue au pouvoir des coalitions de staliniens et r&#233;formistes en combinaison avec toute sorte de racaille r&#233;actionnaire a signifi&#233; l'arr&#234;t complet du mouvement r&#233;volutionnaire des masses travailleuses de ces pays, en m&#234;me temps que l'emprisonnement ou l'assassinat des militants r&#233;volutionnaires oppos&#233;s au stalinisme, de m&#234;me encore que leur ascension au pouvoir en compagnie des partis bourgeois, en Europe occidentale, a signifi&#233; un recul rapide du mouvement r&#233;volutionnaire des masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me en France, quel insens&#233; peut croire que la venue au pouvoir d'un gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. signifierait plus de libert&#233; pour notre section fran&#231;aise ? Il est au contraire &#233;vident qu'un tel gouvernement marquerait le d&#233;but d'une &#232;re de r&#233;pression &#233;gale ou pire &#224; celle que le mouvement ouvrier a connue pendant l'occupation nazie et dirig&#233;e cette fois exclusivement contre l'avant-garde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accession au pouvoir d'une coalition &#171; ouvri&#232;re &#187; compos&#233;e de staliniens et r&#233;formistes ne peut donc plus apporter aujourd'hui aucune impulsion au mouvement r&#233;volutionnaire des masses mais signifie au contraire son &#233;crasement par les partis &#171; ouvriers &#187; au nom de la bourgeoisie, de m&#234;me que le fascisme du pass&#233;. L'Espagne d'hier et l'Europe orientale aujourd'hui le prouvent sans la moindre &#233;quivoque. Dans ces conditions, le mot d'ordre, en France par exemple, de gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. perd toute signification r&#233;volu-tionnaire car la pr&#233;sence des ministres capitalistes dans un gouvernement &#224; participation &#171; ouvri&#232;re &#187; sert simplement d'alibi aux ministres &#171; ouvriers &#187;. Elle leur permet de faire la politique de la bourgeoisie tout en rejetant la responsabilit&#233; de cette politique sur les ministres capitalistes. Mais l'&#233;viction du gouvernement des ministres capitalistes, si elle peut signifier que les masses ne les peuvent plus tol&#233;rer et que par cons&#233;quent une crise r&#233;volutionnaire est ouverte n'est d'aucun b&#233;n&#233;fice, aujourd'hui, pour les masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ouverture de cette crise contraint le capitalisme &#224; s'effacer, &#224; c&#233;der le pouvoir aux partis &#171; ouvriers &#187;, seuls capables de la dominer. Le r&#244;le des ministres &#171; ouvriers &#187; n'est nullement chang&#233;. Ils restent, comme devant, les ex&#233;cutants de la bourgeoisie mais sont alors oblig&#233;s d'adopter d'autres m&#233;thodes pour remplir leur r&#244;le de sauveteurs du capitalisme. Ces m&#233;thodes ne peuvent plus aujourd'hui &#234;tre que des m&#233;thodes fascistes. Le fascisme, tel que nous l'avons vu &#224; l'&#339;uvre en Italie et en Allemagne repr&#233;sente le dernier sursaut du capi-talisme pour se sauver par ses propres m&#233;thodes. Sous cette forme, le fascisme a &#233;chou&#233;. Son opposition au mouvement ouvrier dans son ensemble &#8212; des r&#233;formistes aux r&#233;volutionnaires &#8212; le pla&#231;ait dans l'impossibilit&#233; de faire accepter aux masses les mesures r&#233;actionnaires qu'il &#233;tait tenu de prendre. Un gouvernement &#171; ouvrier &#187;, au contraire, n'arrive au pouvoir que par la volont&#233; des masses dont il se pr&#233;tend l'interpr&#232;te. Mais ce gouvernement &#171; ouvrier &#187; doit in&#233;vitablement, pour sauver le capitalisme, reprendre &#224; son compte les mesures adopt&#233;es par les fascistes d'antan que son cr&#233;dit initial aupr&#232;s des masses lui permet d'imposer, pour cr&#233;er ainsi une situation telle que les masses, priv&#233;es de tout moyen d'action, sont plac&#233;es dans l'impossibilit&#233; de r&#233;agir ult&#233;rieurement. Certes, les ministres &#171; ouvriers &#187; sont alors contraints de se d&#233;masquer, de d&#233;voiler aux masses la mission contre-r&#233;volutionnaire qu'ils ont re&#231;ue de la bourgeoisie, mais les m&#233;thodes fascistes qu'ils emploient alors contre l'avant-garde ferment aux masses la voie de la r&#233;volution ; leur &#233;lan est stopp&#233; net.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'on examine la situation que le stalinisme a cr&#233;&#233;e en Europe orientale et l'on aura l'image de celle r&#233;serv&#233;e &#224; l'Europe occidentale en cas de triomphe staliniste, en cas de gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T., en France. Le stalinisme au pouvoir a-t-il signifi&#233; plus de libert&#233; pour les masses des pays occup&#233;s, bien qu'il ait d&#233;voil&#233; sans &#233;quivoque sa nature contre-r&#233;volutionnaire ? &#201;videmment non, sans quoi les camarades du C. E. ne r&#233;clameraient pas l'&#233;vacuation de ces territoires par l'arm&#233;e &#171; rouge &#187;. Les conditions de la lutte ont &#233;videmment chang&#233; et appellent imp&#233;rieusement l'abandon de ce mot d'ordre au profit d'une lutte implacable contre ces ministres &#171; ouvriers &#187; et d'un travail patient et difficile pour montrer aux masses que staliniens et r&#233;formistes sont indispensables au sauvetage de la bourgeoisie d&#233;cadente et la condition m&#234;me de sa survivance &#224; l'&#233;tat s&#233;nile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre tactique repose, en effet enti&#232;rement sur les partis tra&#238;tres dont l'existence obstrue tout l'horizon r&#233;volutionnaire des camarades de la direction. Ne serait-il pas plus profitable de s'adresser &#224; toutes les organisations ouvri&#232;res minoritaires avec un programme de lutte clair et pr&#233;cis contre le capitalisme et les partis tra&#238;tres, en abandonnant le d&#233;fensisme, le gouverne-ment P.S.-P.C.-C.G.T., les nationalisations, etc., pour leur proposer un front unique r&#233;volutionnaire ayant pour objectif la subversion de la soci&#233;t&#233; capitaliste ? Un bloc ainsi compos&#233; s'opposant aux trahisons journali&#232;res des staliniens et r&#233;formistes, d&#233;non&#231;ant leur collusion avec la bourgeoisie contre les masses ouvri&#232;res constituerait un centre d'attraction qui permettrait &#224; la classe ouvri&#232;re de voir plus clairement l'issue r&#233;volutionnaire de la crise actuelle et faciliterait son d&#233;tachement des partis stalinien et r&#233;formiste. Il constituerait une force s'opposant &#224; la trahison des partis &#171; ouvriers &#187; tandis que, seuls, nos sections et groupes, par leur insignifiance num&#233;rique ne peuvent pas appara&#238;tre aux masses comme un &#233;l&#233;ment de lutte suffisant contre ces partis dont, par ailleurs, ils ne se diff&#233;rencient pas assez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question se pose &#233;videmment de savoir ce qui est pr&#233;f&#233;rable, de l'&#233;ducation des masses &#224; travers l'exp&#233;rience tragique d'une r&#233;volution &#233;touff&#233;e dans l'&#339;uf par les staliniens et r&#233;formistes et laissant place &#224; un r&#233;gime totalitaire pour toute une p&#233;riode historique, ou de la d&#233;nonciation claire et pr&#233;cise, &#224; propos de tous les incidents de la lutte quotidienne, du r&#244;le politique exact du stalinisme et du r&#233;formisme dans l'&#233;poque pr&#233;sente. Dans le premier cas, le sort de la r&#233;volution est r&#233;gl&#233; d'avance et l'avant-garde assassin&#233;e ou r&#233;duite &#224; l'impuissance. Dans le second cas et dans la pire hypoth&#232;se, on risque de n'avoir pas le temps de d&#233;tromper les masses et de laisser &#233;chapper une occasion r&#233;volutionnaire ; mais en tout cas l'avant-garde sera id&#233;ologiquement et organiquement plus forte pour r&#233;sister &#224; la r&#233;pression qui s'ensuivra et pr&#233;parer l'offensive future en vue de la vague r&#233;volutionnaire suivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LE FRONT UNIQUE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est un point que le manifeste passe sous silence : le front unique. Notre parti fran&#231;ais, par exemple, l'a propos&#233; &#224; diverses reprises aux partis stalinien et r&#233;formiste. C'est encore l&#224; un exemple d'une application m&#233;canique d'une tactique qui n'a plus de raison d'&#234;tre dans les circonstances actuelles. Le front unique, tel qu'il est d&#233;fini par L&#233;nine et Trotzky, tenait compte de la n&#233;cessit&#233; pour les masses de mettre &#224; l'&#233;preuve leurs dirigeants dont l'avant-garde affirmait qu'ils les trahissaient. Mais ces dirigeants tra&#238;tres &#233;taient amen&#233;s &#224; accepter le front unique propos&#233; par l'avant-garde &#224; cause de leur position de bureaucrates r&#233;formistes dans le mouvement ouvrier car les partis r&#233;formistes n'&#233;taient pas encore int&#233;gr&#233;s &#224; l'&#201;tat capitaliste. Ils repr&#233;sentaient encore une tendance, droiti&#232;re il est vrai, du mouvement ouvrier, bien qu'il f&#251;t et soit encore n&#233;cessaire de distinguer le stalinisme, avant-garde de la contre-r&#233;volution mondiale, des partis &#171; socialistes &#187; o&#249; l'aile gauche est susceptible de passer sur des positions r&#233;volutionnaires, ce qui est impossible dans les partis staliniens &#224; structure monolithique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallait jadis que les dirigeants tra&#238;tres, ou bien acceptassent le front unique et tous les risques qu'il comportait ou bien qu'ils d&#233;couvrissent leur transformation en aile gauche de la bourgeoisie oppos&#233;e aux revendications des masses. Il n'en est plus de m&#234;me aujourd'hui. Peut-on dire, en effet, que le parti &#171; socialiste &#187; dans son ensemble, malgr&#233; les courants divers qu'il canalise, repr&#233;sente quelque part au monde une tendance m&#234;me droiti&#232;re du mouvement ouvrier, alors qu'unis au stalinisme, les r&#233;formistes ont &#233;t&#233; seuls en mesure de faire accepter aux masses les souffrances inou&#239;es de la guerre et les terribles conditions de vie que le capitalisme leur impose aujourd'hui ? Le parti &#171; socialiste &#187; est &#233;videmment int&#233;gr&#233; &#224; l'&#201;tat capitaliste qui ne peut plus se passer de lui. Par ailleurs, la survivance de l'&#201;tat capitaliste sous leur contr&#244;le est pour eux une question de vie ou de mort car les bureaucrates r&#233;formistes savent admirablement que la r&#233;volution prol&#233;tarienne les balaierait net, tandis qu'autrefois ils pouvaient esp&#233;rer se laisser porter par le flot r&#233;volutionnaire pour ramener ensuite la soci&#233;t&#233; dans son lit bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas plus possible de dire que le stalinisme repr&#233;sente une tendance droiti&#232;re du mouvement ouvrier. C'est en effet &#8212; et personne ne le niera &#8212; l'agent d'ex&#233;cution de la contre-r&#233;volution russe dans tous les pays. La politique du Kremlin &#8212; personne ne le niera non plus &#8212; est caract&#233;ris&#233;e par un m&#233;pris absolu des aspirations des masses. Une seule chose compte pour les bureaucrates staliniens dans quelque pays que ce soit : servir aveugl&#233;ment le ma&#238;tre du Kremlin. En outre, le maintien de la dictature stalinienne en Russie d&#233;pend du sort de la r&#233;volution socialiste, tant en Russie qu'en Europe et dans le monde entier. De l&#224; vient que le plus farouche ennemi de la r&#233;volution prol&#233;tarienne soit le stalinisme et de l&#224; vient aussi que le stalinisme soit le meilleur et le plus farouche d&#233;fenseur de l'&#201;tat capitaliste. En d'autres termes, si la classe ouvri&#232;re a assimil&#233; l'exp&#233;rience r&#233;volutionnaire des trente derni&#232;res ann&#233;es, la bourgeoisie et surtout ses d&#233;fenseurs staliniens et r&#233;formistes l'a encore mieux assimil&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conclusion, si jadis, les dirigeants r&#233;formistes &#233;taient tenus de composer avec les travailleurs qui leur accordaient leur confiance &#224; cause de l'instabilit&#233; de leur situation, celle-ci s'&#233;tant affermie, leurs liens avec la bourgeoisie s'&#233;tant resserr&#233;s, ils sont d&#233;sormais en mesure d'imposer leur politique r&#233;actionnaire aux travailleurs qui les suivent. Quant au stalinisme, prot&#233;g&#233; par l'aur&#233;ole qu'il a usurp&#233;e &#224; la r&#233;volution d'Octobre, il trahit sciemment les travailleurs au profit de la contre-r&#233;volution russe. Dans ces conditions, toute proposition de front unique de notre part aux partis r&#233;formiste et stalinien est vou&#233;e &#224; l'&#233;chec et ne sert en outre qu'&#224; nous couvrir de ridicule si l'on consid&#232;re sereinement le rapport des forces, en France par exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pratique du front unique est indispensable pour arriver &#224; la constitution des conseils ouvriers : c'est un fait aussi &#233;vident que ces conseils ouvriers n'ont jamais &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s &#224; la suite d'un accord entre les dirigeants des organisations ouvri&#232;res, bien que dans le pass&#233; et surtout dans la r&#233;volution russe, celles-ci les aient soutenus. C'est d'ailleurs l&#224; une situation qu'on ne reverra plus. D&#233;j&#224;, dans la guerre civile espagnole, on peut constater que les partis &#171; ouvriers &#187;, d&#232;s qu'ils ont form&#233; un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie, n'ont rien de plus press&#233; que de supprimer les comit&#233;s ouvriers ou de les int&#233;grer &#224; l'&#201;tat capitaliste reconstitu&#233; pour leur retirer toute efficacit&#233; r&#233;volutionnaire. On peut affirmer qu'aujourd'hui le stalinisme est incompatible avec le pouvoir ouvrier. Par suite, la d&#233;fense de ce dernier implique la lutte &#224; mort contre le stalinisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la r&#233;volution russe, les mencheviks et les socialistes-r&#233;volutionnaires conservaient la dualit&#233; de pouvoir et, par suite, soutenaient les soviets afin d'&#233;viter de se prononcer sur le pouvoir qui devait balayer l'autre, car ce pouvoir bourgeois agonisant leur servait de contrepoids aux exigences des masses. Mais dans la r&#233;volution espagnole on voit les partis &#171; ouvriers &#187; choisir r&#233;solument le pouvoir bourgeois en attaquant les comit&#233;s ouvriers qui d&#233;tenaient tout le pouvoir, pour ainsi dire sans le savoir, et les plier au pouvoir bourgeois restaur&#233;. Aussi, dor&#233;navant, peut-on &#234;tre assur&#233; que les conseils ouvriers n'arriveront &#224; se constituer que contre la volont&#233; des partis r&#233;formiste et stalinien et devront aussit&#244;t entrer en lutte avec eux. Or ces comit&#233;s sont l'expression de la volont&#233; de combat des ouvriers sur le plan de l'usine ou de la localit&#233;. C'est donc le front unique &#224; l'usine, dans la localit&#233;, voire dans la r&#233;gion qui doit &#234;tre recherch&#233; &#224; l'occasion d'actions nettement limit&#233;es (gr&#232;ve, protection de r&#233;unions ouvri&#232;res contre les fascistes, dissolution de r&#233;unions fascistes, etc.). C'est ainsi que les travailleurs qui suivent les r&#233;formistes et staliniens apprendront &#224; conna&#238;tre nos militants, &#224; appr&#233;cier leur d&#233;vouement &#224; la cause ouvri&#232;re et se d&#233;tacheront de leurs dirigeants, et non parce que ceux-ci se seront une, dix ou cent fois refus&#233; au front unique que notre organisation leur avait propos&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rejetons aussi et cat&#233;goriquement le mot d'ordre de &#171; gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. &#187; pour la France ainsi que tout mot d'ordre de m&#234;me contenu pour quelque pays que ce soit. Un tel mot d'ordre ne peut que nous faire appara&#238;tre comme la queue du stalinisme, semer des illusions dans les masses et entraver notre lutte contre les partis tra&#238;tres &#224; commencer par le stalinisme. Il d&#233;coule d'une conception p&#233;rim&#233;e du r&#244;le des partis &#171; socialiste &#187; et staliniste qui ont aujourd'hui l'audience des masses, uniquement parce que la IVe Internationale n'a pas encore pu et su se faire entendre avec un programme de lutte clair et pr&#233;cis. Or l'axe de notre lutte doit &#234;tre le stalinisme qu'il s'agit de d&#233;masquer et d'abattre &#224; tout prix, &#224; peine d'assister impuissants &#224; l'&#233;tranglement de la r&#233;volution socialiste. Le dilemme se pr&#233;sente ainsi : Ou nous &#233;craserons le stalinisme ou il nous &#233;crasera. Le probl&#232;me consiste donc dans la tactique &#224; suivre pour l'&#233;craser &#224; jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CONSTITUANTE OU CONSEILS OUVRIERS ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cet &#233;gard, le &#171; manifeste &#187;, avec son analyse d&#233;su&#232;te et ses mots d'ordre contradictoires conduit tout droit &#224; la d&#233;faite. C'est ainsi qu'il y est dit, dans un m&#234;me paragraphe : &#171; Formez vos propres comit&#233;s d'ouvriers et de paysans pour diriger la lutte ! &#187; et quatre lignes plus loin : &#171; Exigez la convocation imm&#233;diate d'une Assembl&#233;e Constituante o&#249; s'exprimeront librement la volont&#233; du peuple et son droit &#224; se gouverner &#224; sa guise ! &#187; Il faudrait s'entendre : si les masses cr&#233;ent des comit&#233;s d'ouvriers et de paysans, c'est-&#224;-dire si elles jettent les bases du pouvoir prol&#233;tarien, qu'a-t-on besoin d'une Constituante, m&#234;me souveraine, c'est-&#224;-dire du pouvoir bourgeois ? &#192; moins que les r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187; veuillent &#224; tout prix se donner pour t&#226;che la cr&#233;ation d'une situation de double pouvoir pour avoir le plaisir de la r&#233;soudre ensuite en faisant dissoudre cette Constituante par les milices contr&#244;l&#233;es par les comit&#233;s d'ouvriers et de paysans. Cela r&#233;v&#232;le simplement qu'on est tout juste capable de prendre le sch&#233;ma de la r&#233;volution russe et de le plaquer sur une situation sans aucun rapport avec celle de 1917 en Russie et 39 ans plus tard, comme si rien dans le monde n'avait chang&#233; depuis cette date ! Est-ce la &#171; propagande claire &#187; que la &#171; direction ferme de l'avant-garde &#187; doit proposer aux masses ? Non, c'est de la bouillie pour les chats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais peut-&#234;tre veut-on sugg&#233;rer ainsi une position similaire &#224; celle envisag&#233;e par le POUM pr&#244;nant, en 1936, une Constituante soutenue par les comit&#233;s d'ouvriers, de paysans et de soldats, c'est-&#224;-dire la collaboration des classes pour r&#233;soudre la crise sociale, ce qui ne serait pas &#233;tonnant car notre section fran&#231;aise a d&#233;j&#224; donn&#233;, il y a quelque temps, le mot d'ordre de constitution de comit&#233;s ouvriers pour contr&#244;ler la Constituante. C'est alors une attitude de conciliation ou, dans le meilleur des cas, de louvoiement entre deux solutions (la solution bourgeoise et la solution r&#233;volutionnaire) qui n'a rien &#224; voir avec la IVe Internationale, car c'est une attitude purement centriste qui doit &#234;tre r&#233;pudi&#233;e cat&#233;goriquement et d'urgence sous peine de compromettre gravement l'avenir de notre mouvement et par suite celui de la r&#233;volution socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Retour &#224; L&#233;nine &#187; ! proclament les r&#233;dacteurs du &#171; manifeste &#187;, mais prisonniers des parties p&#233;rim&#233;es du programme de transition de la IVe Internationale, ils reviennent simplement aux conciliateurs que L&#233;nine combattait. En effet, pour eux, il s'agit avant tout de &#171; d&#233;fense de l'URSS &#187;, de &#171; nationalisations sans indemnit&#233;s ni rachat &#187;, de &#171; Constituante &#187;, d'&#233;lections libres &#187;. Pour nous, il s'agit de lutte sans merci contre le stalinisme et l'imp&#233;rialisme moscovite, de comit&#233;s d'ouvriers, de paysans et de soldats d&#233;mocratiquement &#233;lus sur les lieux de travail, de confiscation du grand capital par la classe ouvri&#232;re organis&#233;e. Le Groupe Espagnol de la IVe Internationale au Mexique, dans un manifeste dat&#233; du 31 octobre 1944, concluait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; &#171; 1&#8212; L'armement du prol&#233;tariat doit s'&#233;tendre &#224; toute la classe prol&#233;tarienne et aux paysans pauvres. Parall&#232;lement, on doit exiger le d&#233;sarmement et la dissolution des forces arm&#233;es de la bourgeoisie (arm&#233;e, police, etc.) et l'ex&#233;cuter aussit&#244;t que l'occasion s'en pr&#233;sente. Le prol&#233;tariat et les paysans pauvres arm&#233;s n'ob&#233;iront pas &#224; d'autres ordres qu'&#224; ceux &#233;manant des comit&#233;s d'ouvriers et de paysans d&#233;mocratiquement &#233;lus sur les lieux de travail et n'accepteront pas d'autre discipline que celle &#233;manant de ces comit&#233;s&#8230; Les armes du prol&#233;tariat sont pour d&#233;fendre la r&#233;volution sociale et, le triomphe acquis, il les opposera &#224; tout ennemi ext&#233;rieur qui l'attaquera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; 2&#8212; Le grand capital industriel et financier (usines et banques) doit &#234;tre confisqu&#233; par la classe ouvri&#232;re. Il en est de m&#234;me de la propri&#233;t&#233; agraire, f&#233;odale ou capitaliste, qui doit &#234;tre distribu&#233;e entre les paysans pauvres ou exploit&#233;e par des collectivit&#233;s, d'apr&#232;s ce qu'ils d&#233;cideront. La nationalisation des industries, du capital financier ou de la terre par l'&#201;tat capitaliste ne doit pas tromper les masses. Ce sera un tour de passe-passe des coalitions bourgeoises, stalinistes et r&#233;formistes pour conserver la propri&#233;t&#233; capitaliste. Aucune propri&#233;t&#233; saisie ne doit &#234;tre livr&#233;e &#224; l'&#201;tat bourgeois. Le prol&#233;tariat doit administrer l'&#233;conomie par lui-m&#234;me et &#233;tablir un seul plan de production pour tous les pays dans la mesure o&#249; le permet le contact international entre les exploit&#233;s. Il est d&#233;j&#224; possible d'&#233;laborer un projet de production unifi&#233;e entre le prol&#233;tariat fran&#231;ais, italien et belge ; demain ce sera avec les travailleurs allemands, espagnols, grecs, russes, etc. Bien que les coalitions entre bourgeois, stalinistes et &#171; socialistes &#187;, appuy&#233;es par les ba&#239;onnettes de Wall-Street, de la City et du Kremlin, emp&#234;chent pour l'instant la mise en pratique de la planification socialiste de l'Europe, le projet doit en &#234;tre &#233;tabli et d&#233;fendu par les r&#233;volutionnaires de tous les pays. Il aura en face des desseins r&#233;actionnaires des coalitions gouvernantes, une &#233;norme force de propagande, de conviction et d'agitation socialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; 3.&#8212;Les comit&#233;s d'ouvriers dans les usines, de paysans pauvres et des forces arm&#233;es &#8212; que ces derniers soient inclus dans les forces arm&#233;es de la bourgeoisie ou dans les unit&#233;s de d&#233;fense du prol&#233;tariat &#8212; sont la base du pouvoir politique de la r&#233;volution&#8230; Mais ces comit&#233;s, s'ils se limitent &#224; &#234;tre l'expression bureaucratique d'organisations politiques ou syndicales, seront d&#233;tourn&#233;s de leur but par le caract&#232;re antir&#233;volutionnaire de ces organisations. La meilleure mani&#232;re d'emp&#234;cher cette d&#233;viation est l'&#233;lection d&#233;mocratique sur les lieux de travail et la r&#233;vocabilit&#233; &#224; tout moment. Cette &#233;ligibilit&#233; et r&#233;vocabilit&#233; des comit&#233;s, si elle les am&#232;ne &#224; l'armement du prol&#233;tariat, au d&#233;sarmement de la bourgeoisie et &#224; la prise du pouvoir politique par eux-m&#234;mes, rendront possible la d&#233;mocratie ouvri&#232;re qui se maintiendra uniquement par les m&#234;mes m&#233;thodes. L&#224; o&#249; ces comit&#233;s n'existent pas, l'objectif imm&#233;diat des masses doit &#234;tre leur constitution. L&#224; o&#249; ils existent, ils doivent s'unir &#224; l'&#233;chelle nationale par le moyen de Congr&#232;s des Comit&#233;s qui &#233;tudieront et r&#233;soudront les probl&#232;mes des masses et de la r&#233;volution sociale. Les comit&#233;s d'ouvriers de paysans et de soldats de diverses nationalit&#233;s doivent prendre contact entre eux &#224; la premi&#232;re occasion et cr&#233;er un Conseil Supr&#234;me des Comit&#233;s Europ&#233;ens&#8230; Le but des Comit&#233;s d'ouvriers, de Paysans et de Soldats de tous les pays doit &#234;tre le suivant : a) exproprier le capitalisme et remettre en marche l'&#233;conomie conform&#233;ment &#224; un plan extensible &#224; l'&#233;chelle europ&#233;enne et mondiale ; b) organiser et armer le prol&#233;tariat et les paysans en corps r&#233;guliers uniquement li&#233;s aux comit&#233;s ; c) d&#233;sarmer et dissoudre tous les corps de nature bourgeoise sans exception ; d) d&#233;truire l'&#201;tat capitaliste r&#233;actionnaire et ses institutions judiciaires, politiques, administratives, outre les organismes militaires et se constituer en pouvoir l&#233;gislatif et ex&#233;cutif de la future organisation sociale ; e) fondre l'action et l'organisation des travailleurs de chaque pays en un seul syst&#232;me du prol&#233;tariat europ&#233;en. Ce qui pr&#233;c&#232;de se r&#233;sume donc dans cette revendication : Tout le pouvoir politique aux Comit&#233;s d'Ouvriers, de Paysans et de Soldats et, pour les masses en g&#233;n&#233;ral : &#201;tats-Unis socialistes d'Europe &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces conclusions restent d'actualit&#233; malgr&#233; le recul momentan&#233; des masses. Ce n'est pas le camarade Germain (La premi&#232;re phase de la r&#233;volution europ&#233;enne, dans IVe Internationale, juin-juillet 1946) qui pourra nous contredire, alors qu'il constate qu'il y a deux ans, &#224; l'&#233;poque o&#249; a &#233;t&#233; &#233;crit le manifeste du Groupe Espagnol, &#171; les formes les plus m&#251;res de la lutte de classes du pass&#233; ne constituent pas l'aboutissement mais le point de d&#233;part des actions de masses dans la p&#233;riode actuelle. Cela s'est montr&#233; de la fa&#231;on la plus &#233;vidente en Italie o&#249; la lutte d&#233;buta (soulign&#233; par le camarade Germain) par la constitution de soviets et de conseils de soldats et par l'armement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est &#224; une offensive des masses qui a pris des formes aussi m&#251;res &#8212; et s'appr&#234;te &#224; les reprendre &#8212; qu'on offre des mots d'ordre transitoires tendant, non &#224; la fortifier et &#224; la pousser en avant, mais &#224; la ramener en arri&#232;re ! En effet, parler de nationalisations aux masses qui ont saisi les usines, de Constituante &#224; une classe ouvri&#232;re qui a form&#233; des conseils d'ouvriers, c'est en r&#233;alit&#233; leur dire, tel Blum en 1936 aux travailleurs fran&#231;ais &#171; Vous allez trop vite, tout n'est pas possible, attendez que nous ayons r&#233;alis&#233; notre programme transitoire. &#187; Cela ne veut pas dire qu'on doive abandonner un seul instant la d&#233;fense des libert&#233;s d&#233;mocratiques essentielles (libert&#233; de parole, de presse, de r&#233;union, d'association, de gr&#232;ve, etc.) mais que la d&#233;fense de ces libert&#233;s doit &#234;tre li&#233;e, non &#224; des mots d'ordre progressifs tendant &#224; les affermir peu &#224; peu dans le cadre de la soci&#233;t&#233; capitaliste, mais &#224; des mots d'ordre d&#233;cisifs tendant &#224; la subversion de l'&#201;tat capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ILLUSIONS D&#201;MOCRATIQUES-BOURGEOISES ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nous objectera certainement les fameuses illusions d&#233;mocratiques-bourgeoises des masses qui se traduisent par le soutien qu'elles apportent aux partis tra&#238;tres. D'abord, ces illusions d&#233;mocratiques-bourgeoises des masses sont en contradiction avec le tableau de l'offensive ouvri&#232;re que le camarade Germain trace dans l'article pr&#233;cit&#233;. En effet, on con&#231;oit mal des masses imbues d'illusions d&#233;mocratiques-bourgeoises qui constituent des comit&#233;s d'ouvriers et de soldats et s'arment contre la bourgeoisie qui a su leur inculquer ces illusions. La r&#233;alit&#233; est tout autre : les masses ont pris l'offensive spontan&#233;ment, mais en ordre dispers&#233;, faute d'une direction r&#233;volutionnaire. Aucun parti n'a donc pu leur donner les mots d'ordre qui les auraient &#233;clair&#233;es et leur auraient permis de poursuivre leur action jusqu'&#224; la victoire, nos sections parce qu'elles n'ont pas su se faire entendre &#224; cause de leur faiblesse num&#233;rique, de leur absence de moyens d'action et, en partie aussi, &#224; cause des d&#233;ficiences de notre programme ; les autres partis &#171; ouvriers &#187; parce qu'ils ne songeaient qu'&#224; dominer cette offensive et &#224; rendre aux masses ces illusions d&#233;mocratiques-bourgeoises qu'elles avaient pr&#233;cis&#233;ment perdues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les masses sont donc revenues en arri&#232;re et, en Europe occidentale, dans toutes les &#233;lections o&#249; elles ont la possibilit&#233; de s'exprimer librement, elles votent pour les staliniens et les &#171; socialistes &#187;, non parce qu'elles ont confiance en eux mais parce que n'existe aucun parti ayant &#171; une propagande claire et pr&#233;cise &#187;, le n&#244;tre devant leur appara&#238;tre, dans de nombreux cas (La V&#233;rit&#233; en a r&#233;v&#233;l&#233; un cet &#233;t&#233; qui ne doit pas &#234;tre unique), comme un appendice gau-chiste du stalinisme dont elles comprennent difficilement le besoin. Ces votes massifs expriment donc justement le manque d'illusions d&#233;mocratiques-bourgeoises des masses que notre organisation n'a pas encore su capitaliser &#224; cause de l'&#233;clectisme de son programme actuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce manque d'illusions d&#233;mocratiques-bourgeoises des masses provient &#233;videmment aussi de la d&#233;cadence g&#233;n&#233;rale du capitalisme qui entra&#238;ne d&#233;j&#224; une certaine d&#233;g&#233;n&#233;rescence des masses que notre devoir est de combattre, non en bavardant sur les illusions d&#233;mocratiques-bourgeoises des masses, mais en prenant conscience du fait que les masses ne peuvent plus avoir d'illusions de ce genre apr&#232;s avoir vu, en 7 ans, l'appareil de l'&#201;tat capitaliste passer, en France par exemple, de la semi-dictature de Daladier-Reynaud, &#224; la dictature de P&#233;tain-Hitler puis au Christ de Gaulle flanqu&#233; de ses deux larrons Gouin et Thorez, cependant que la m&#234;me police qui les opprimait sous les premiers continue &#224; les opprimer aujourd'hui. N'est-il pas clair, dans ces conditions, que les masses sont pr&#234;tes &#224; entendre et &#224; comprendre les arguments r&#233;volutionnaires plut&#244;t que les arguments d&#233;mocratiques-bourgeois ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un r&#233;volutionnaire n'a plus le droit de bavarder aujourd'hui sur les illusions d&#233;mocratiques-bourgeoises des masses en Europe. Cet argument r&#233;v&#232;le, chez celui qui l'emploie, une h&#233;sitation et une pusillanimit&#233; incompatibles avec une action r&#233;volutionnaire cons&#233;quente, ainsi qu'un doute sur la mission r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat. Cet argument doit donc &#234;tre combattu sans merci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne signifie pas que notre programme transitoire soit tout entier &#224; jeter au panier, mais tous les mots d'ordre d&#233;coulant d'une conception &#233;volutive de la lutte &#224; l'&#233;tape actuelle, doivent &#234;tre abandonn&#233;s. Ils ont &#233;t&#233; con&#231;us dans une &#233;tape de d&#233;route du mouvement ouvrier tandis que, malgr&#233; une accalmie relative, personne n'osera affirmer qu'aujourd'hui les masses ne sont pas dans une phase offensive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mots d'ordre reposant sur une conception &#233;volutive de la lutte actuelle sont d'ailleurs en contradiction avec les consid&#233;rations du &#171; manifeste &#187; sur le caract&#232;re r&#233;volutionnaire de l'&#233;poque pr&#233;sente. Il serait faux de supposer que la IVe Internationale dispose de nombreuses ann&#233;es pour &#233;duquer le prol&#233;tariat en vue de la r&#233;volution socialiste. Non, le prol&#233;tariat &#224; la fin de la deuxi&#232;me guerre mondiale et dans l'&#233;poque pr&#233;sente a montr&#233; qu'il &#233;tait pr&#234;t au combat, mais il n'a pas trouv&#233; la direction ferme, &#233;clair&#233;e et vigilante sans qui la victoire ne pourra pas &#234;tre obtenue, en tout cas, pas &#234;tre conserv&#233;e. Le prol&#233;tariat sait intuitivement mais clairement ce qu'il veut, mais il ne peut pas atteindre son but sans direction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut se p&#233;n&#233;trer de l'id&#233;e que les masses sont m&#251;res pour donner l'assaut d&#233;finitif et qu'elles attendent seulement une occasion de le donner sous la conduite d'un guide s&#251;r et &#233;clair&#233;. La IVe Internationale ne saura capter la confiance des masses et ne deviendra ce guide que si elle donne des mots d'ordre rompant avec la conception progressive selon laquelle le parti r&#233;volu-tionnaire ne saurait arriver au pouvoir qu'&#224; travers le front unique avec les partis &#171; ouvriers &#187; et en poussant ceux-ci au pouvoir pour les d&#233;masquer devant les masses. Il ne s'agit plus de progr&#232;s, mais de saut en avant. C'est pourquoi le &#171; non &#187; du pl&#233;biscite fran&#231;ais, ou du moins l'abstention pour se distinguer de la r&#233;action, &#233;tait juste, tandis que le &#171; oui &#187; repose sur l'id&#233;e que les masses ne sont pas m&#251;res et doivent faire une nouvelle exp&#233;rience d&#233;mocratique-bour-geoise, alors qu'elles sont plus m&#251;res que notre parti fran&#231;ais, bien qu'elles suivent les &#171; socialistes &#187; et les staliniens. La revendication de la convocation d'une assembl&#233;e constituante doit donc c&#233;der le pas &#224; &#171; &#192; bas la Constituante ! &#187;, en France particuli&#232;rement et &#224; une incitation claire &#224; former des conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats d&#233;mocratiquement &#233;lus sur les lieux de travail. En effet, de quel prestige peut, parmi les masses fran&#231;aises, jouir une Constituante qui s'est montr&#233;e, une premi&#232;re fois, incapable de r&#233;diger une constitution qui satisfasse les masses ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SUR LE PROGRAMME TRANSITOIRE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ouverture des usines ferm&#233;es &#187;, r&#233;clame le &#171; manifeste &#187;. Fort bien ! mais, qui les remettra en marche ? Les capitalistes pr&#233;tendront manquer de mati&#232;res premi&#232;res, de consommateurs, etc. &#192; cela, les ouvriers r&#233;pondront : &#171; Vous ne pouvez pas les ouvrir, faute de pouvoir en tirer un b&#233;n&#233;fice, mais nous qui travaillerons pour satisfaire les besoins de la population, nous le pouvons. &#187; Et ils remettront en marche, sous leur propre direction, les usines ferm&#233;es par les capitalistes. Face au mot d'ordre d'ouverture des usines ferm&#233;es, pr&#233;sentons donc celui de remise en marche par les travailleurs des usines ferm&#233;es par les capitalistes, ce qui s'oppose &#224; la nationalisation en r&#233;gime capitaliste. L'exp&#233;rience que la classe ouvri&#232;re fera ainsi lui montrera toute l'inanit&#233; du mot d'ordre de nationalisation, m&#234;me sans indemnit&#233; ni rachat, car il ne pose pas la question de savoir qui nationalise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons ici que Mussolini dans sa r&#233;publique fasciste avait chass&#233; les capitalistes des usines du nord de l'Italie et institu&#233; le contr&#244;le ouvrier de celles-ci, mesure g&#233;n&#233;rale que les Russes n'ont pas prise en Europe orientale. Eh bien ! Cette expulsion des capitalistes et ce contr&#244;le ouvrier ont-ils chang&#233; quelque chose &#224; la nature capitaliste de l'&#201;tat fasciste de Mussolini ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En &#233;change, le prol&#233;tariat, en remettant en marche les usines ferm&#233;es par les capitalistes, sentira alors toute ta port&#233;e du mot d'ordre de saisie des usines par les travailleurs eux-m&#234;mes organis&#233;s dans leurs comit&#233;s et n'aura plus besoin d'ouvrir les livres de comptes des capitalistes. Il se contentera de les jeter au panier et c'est alors que le &#171; taxez les riches ! &#187; inapplicable par la bourgeoisie qui ferait payer ces taxes au centuple aux travailleurs en &#233;le&#172;vant la co&#251;t de la vie (les loups ne se mangent pas entre eux), deviendra : &#171; Confisquez tous les avoirs des capitalistes ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On objectera cependant que tous ces mots d'ordre supposent la lutte clairement et vigoureusement engag&#233;e et qu'un mot d'ordre est n&#233;cessaire pour conduire &#224; cette situation. C'est vrai et ce mot d'ordre de mobilisation ne peut &#234;tre que la revendication de l'&#233;chelle mobile des salaires li&#233;e &#224; l'&#233;chelle mobile des heures de travail sans r&#233;duction du salaire hebdomadaire. C'est en effet son application, m&#234;me limit&#233;e &#224; une r&#233;gion ou &#224; une branche d'industrie sur le plan r&#233;gional qui am&#232;nera les travailleurs &#224; remettre en marche les usines ferm&#233;es pour accro&#238;tre le volume de la production, &#224; moins qu'il n'oblige les Capitalistes eux-m&#234;mes &#224; rouvrir ces usines pour r&#233;duire leurs frais. Il est toutefois probable que les capitalistes refuseront d'accepter l'&#233;chelle mobile des heures de travail sans r&#233;duction de salaire en all&#233;guant qu'ils y perdraient. Les ouvriers s'empareront alors des usines et reprendront la production, non en vue du profit, mais en vue de satisfaire les besoins de la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On notera que ce qui pr&#233;c&#232;de est li&#233; &#224; l'existence de comit&#233;s, ouvriers d&#233;mocratiquement &#233;lus sur les lieux de travail ; autrement, qui remettrait les usines en marche, qui les saisirait, qui confisquerait les profits des capitalistes ? Toute notre agitation doit donc porter, &#224; l'&#233;poque pr&#233;sente, et pour toute l'Europe au moins, sur la d&#233;fense des libert&#233;s d&#233;mocratiques essentielles (parole, presse, r&#233;union, association, etc.) li&#233;e aux mots d'ordre d&#233;cisifs de formation de conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats d&#233;mocratiquement &#233;lus sur les lieux de travail et dans les unit&#233;s, ainsi que sur l'&#233;chelle mobile des. salaires accompagn&#233;e de l'&#233;chelle mobile des heures de travail sans r&#233;duction du salaire. Il importe de les diffuser dans les masses, de montrer le lien qui les unit, d'en d&#233;voiler le contenu et la port&#233;e. Ce sont en effet, ces conseils qui, par ailleurs, proc&#233;deront &#224; l'armement du peuple par la constitution des milices ouvri&#232;res &#224; eux soumises et au d&#233;sarmement de la bourgeoisie, puis cr&#233;eront le nouveau pouvoir apr&#232;s avoir dissout toutes les institutions de la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CONCLUSIONS&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;sum&#233; et pour conclure, la IVe Internationale ne sera capable de remplir sa mission r&#233;volutionnaire que si elle abandonne sans arri&#232;re-pens&#233;e la d&#233;fense de l'URSS au profit d'une politique de lutte sans merci contre le capitalisme et contre le stalinisme son complice. Pour mener victorieusement cette lutte, il faut d&#233;voiler &#224; chaque pas et concr&#232;tement le caract&#232;re contre-r&#233;volutionnaire de la bureaucratie russe se dressant, &#224; l'int&#233;rieur comme une classe en voie de formation et opprimant l'Europe orientale et l'Asie. Il faut d&#233;masquer le mensonge de ses &#171; nationalisations &#187; et &#171; r&#233;formes &#187; agraires, d&#233;velopper la fraternisation entre occupants et occup&#233;s en d&#233;clarant clairement que ni les uns ni les autres n'ont plus rien &#224; d&#233;fendre en Russie mais au contraire ont tout &#224; y d&#233;truire au m&#234;me titre que dans n'importe quel &#201;tat ca-pitaliste, que les agents du Kremlin participent ou non au gouvernement. La fraternisation entre occupants et occup&#233;s doit &#234;tre le th&#232;me central de notre agitation dans les territoires occup&#233;s quelle que soit la puissance occupante. C'est le seul moyen de combattre le chauvinisme chez les vaincus comme chez les vainqueurs et de pr&#233;parer le front international des exploit&#233;s contre leurs oppresseurs. En m&#234;me temps, l'&#233;vacuation de tous les territoires occup&#233;s, y compris ceux occup&#233;s par les Russes, doit &#234;tre exig&#233;e avec une insistance croissante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le reste du monde, il nous faut montrer en chaque occasion que le stalinisme n'est que l'agent national de la politique ext&#233;rieure du Kremlin dont les int&#233;r&#234;ts sont, dans tous les cas, oppos&#233;s &#224; la r&#233;volution socialiste qui serait sa ruine d&#233;finitive ; que le sort des travailleurs lui est totalement indiff&#233;rent ; qu'il est le meilleur d&#233;fenseur de la bourgeoisie nationale pour qui il n'envisage d'avenir que li&#233;e au sort de la contre-r&#233;volution russe. Par suite, le mot d'ordre de gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. pour la France, et tout mot d'ordre similaire pour quelque pays que ce soit, doit &#234;tre abandonn&#233; car il revient &#224; briser net l'essor r&#233;volutionnaire des masses en livrant l'avant-garde au Gu&#233;p&#233;ou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique de front unique d'organisation &#224; organisation &#224; l'&#233;tape pr&#233;sente, doit &#234;tre abandonn&#233;e en ce qui concerne les partis &#171; ouvriers &#187; traditionnels. Elle doit &#234;tre substitu&#233;e, d&#232;s maintenant, par des propositions de front unique aux organisations ouvri&#232;res minoritaires qui sont susceptibles de donner des r&#233;sultats imm&#233;diats, aux anarchistes par exemple. Cepen-dant, le front unique en vue d'une t&#226;che pr&#233;cise et imm&#233;diate doit doit &#234;tre pr&#233;conis&#233; sans rel&#226;che &#224; l'usine, dans la localit&#233; et, si possible dans la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre programme transitoire doit &#233;galement &#234;tre &#233;mond&#233;. Doivent en dispara&#238;tre pour le moment, la revendication relative &#224; la Constituante, ainsi que tous les mots d'ordre reposant sur la conception d'une compr&#233;hension progressive de notre programme par les masses dans l'&#233;tape pr&#233;sente. Le monde traverse aujourd'hui une crise r&#233;volutionnaire aigu&#235; et notre organisation doit s'orienter vers les luttes d&#233;cisives qui se pr&#233;parent pour un proche avenir, car aucun d&#233;veloppement du capitalisme, paisible ou non, ne peut &#234;tre envisag&#233;. C'est donc le mot d'ordre de formation des conseils de travailleurs d&#233;mocratiquement &#233;lus sur les lieux de travail qui doit &#234;tre mis en avant, popularis&#233;, expliqu&#233; sans rel&#226;che afin qu'il trouve son application &#224; la premi&#232;re occasion. &#192; ce mot d'ordre, doivent &#234;tre joints tous les d&#233;veloppe&#172;ments qu'il comporte : formation des milices ouvri&#232;res ob&#233;issant uniquement aux comit&#233;s &#233;lus par les masses, d&#233;sarmement des forces bourgeoises, congr&#232;s des comit&#233;s ouvriers, dissolution de l'&#201;tat bourgeois et cr&#233;ation de l'&#201;tat ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, sur le plan &#233;conomique, l'agitation doit porter essentiellement sur l'&#233;chelle mobile des salaires unie &#224; l'&#233;chelle mobile des heures de travail sans diminution de salaire et sur tous ses prolongements : remise en marche par les ouvriers des usines ferm&#233;es par les capitalistes, saisie par les ouvriers des avoirs des capitalistes en commen&#231;ant par les b&#233;n&#233;fices de guerre et du march&#233; noir et enfin confiscation des usines et des terres par l'es comit&#233;s de travailleurs d&#233;mocratiquement &#233;lus sur les lieux de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel doit &#234;tre notre programme actuel. C'est ainsi seulement que les travailleurs comprendront qu'il &#171; n'y a pas d'autre issue que de s'unir sous le drapeau de la IVe Internationale &#187; ; car il faut qu'ils le comprennent pour venir grossir nos rangs et il ne sert de rien de le leur affirmer sur le ton ultimatiste du &#171; manifeste &#187;. Le moment est venu o&#249; les mots d'ordre de propagande qui venaient jadis en conclusion de nos manifestes, se transforment en mots d'ordre d'agitation imm&#233;diate. Ce qui pr&#233;c&#232;de constitue la politique claire et pr&#233;cise d'une avant-garde qui s'oriente r&#233;solument vers l'accomplissement de ses t&#226;ches r&#233;volutionnaires et s'appr&#234;te &#224; guider le prol&#233;tariat vers la prise du pouvoir dans chaque pays, d'o&#249; d&#233;coulera la constitution des &#201;tats-Unis socialistes d'Europe et du monde, mot d'ordre final de la IVe Internationale. Cependant ce mot d'ordre ne doit pas rester dans le vague, telle une t&#226;che lointaine dont l'accomplissement viendra en son temps. D&#232;s maintenant, un plan de production en vue des besoins des masses doit &#234;tre pr&#233;par&#233; dans la mesure o&#249; les contacts internationaux le permettent, par exemple entre le prol&#233;tariat des pays de l'Europe occidentale. C'est &#224; nos groupes et partis de prendre cette initiative. Un tel plan, oppos&#233; aux projets de mis&#232;re et d'oppression de la bourgeoisie aurait un pouvoir d'attraction consid&#233;rable pour tous les travailleurs car il leur montrerait concr&#232;tement les possibilit&#233;s qui d&#233;coulent de la destruction du pouvoir bourgeois et de l'&#233;tablissement des &#201;tats-Unis socialistes d'Europe et du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mexico, septembre 1946&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;https://lignesdeforce.wordpress.com/2014/11/17/le-manifeste-des-exegetes-par-peralta-benjamin-peret/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://lignesdeforce.wordpress.com/2014/11/17/le-manifeste-des-exegetes-par-peralta-benjamin-peret/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Air mexicain, 1952 &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le feu v&#234;tu de deuil jaillit par tous ses pores&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La poussi&#232;re de sperme et de sang voile sa face tatou&#233;e de &lt;br class='autobr' /&gt;
lave&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son cri retentit dans la nuit comme l'annonce de la fin des &lt;br class='autobr' /&gt;
temps&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le frisson qui se h&#226;te sur sa peau d'&#233;pines court depuis que &lt;br class='autobr' /&gt;
le ma&#239;s se lisse dans le vent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son geste de c&#339;ur brandi &#224; bout de bras s'ach&#232;ve en &lt;br class='autobr' /&gt;
cinquante-deux ans dans un brasier d'all&#233;gresse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'il parle la pluie d'orage excite les r&#233;flexes des lueurs &lt;br class='autobr' /&gt;
enfouies sous la cendre des anciens rugissements que les &lt;br class='autobr' /&gt;
lions de feu lancent en s'&#233;brouant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;coute et n'entend couler que le torrent de sa sueur d'or &lt;br class='autobr' /&gt;
aval&#233;e par le Nord noir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il chante comme une for&#234;t p&#233;trifi&#233;e avec ses oiseaux sacrifi&#233;s &lt;br class='autobr' /&gt;
en plein vol dont l'&#233;cho &#233;puis&#233; tra&#238;ne le ramage qui va &lt;br class='autobr' /&gt;
mourir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il respire et dort comme une mine cachant sous des douleurs &lt;br class='autobr' /&gt;
inou&#239;es ses joyaux de catastrophe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand l'aile chatoyante de l'aube se perdait dans les gouffres &lt;br class='autobr' /&gt;
du cr&#233;puscule habit&#233; de gestes mous &lt;br class='autobr' /&gt;
quand les larmes du sol &#233;clataient en gerbes infernales &lt;br class='autobr' /&gt;
d'ann&#233;es sans nuits &lt;br class='autobr' /&gt;
les cierges s'allumaient de toutes leurs griffes &#224; futur sang &lt;br class='autobr' /&gt;
fid&#232;le &lt;br class='autobr' /&gt;
pour que plonge dans un sommeil vid&#233; de r&#234;ves d'anc&#234;tres &lt;br class='autobr' /&gt;
exigeants &lt;br class='autobr' /&gt;
le ma&#238;tre de la vie qui jette des injures aux gueules bavant &lt;br class='autobr' /&gt;
la flamme qui l'anime &lt;br class='autobr' /&gt;
pour que l'homme trouve l&#224;-haut la route des grands miroirs &lt;br class='autobr' /&gt;
d'eau bruissants de lances de lune &lt;br class='autobr' /&gt;
et l&#224;-bas des ciels de lit qui chantent un air de jeune fille &lt;br class='autobr' /&gt;
revenant de la fontaine mouchet&#233;e de vols paresseux et &lt;br class='autobr' /&gt;
flasques o&#249; deux yeux luisent comme la paroi suintante &lt;br class='autobr' /&gt;
d'une caverne qui attend la vie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul n'aurait pu dire o&#249; commen&#231;ait la mer puisque les &lt;br class='autobr' /&gt;
fleuves rentraient dans l'&#339;uf que Tlaloc ros&#233;e qui ne &lt;br class='autobr' /&gt;
s'&#233;tait pas fait reconna&#238;tre ne cachait pas encore dans &lt;br class='autobr' /&gt;
sa gueule de tigre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant dans la nuit vagissante le regard du nouvel an &lt;br class='autobr' /&gt;
vient de s'allumer &#224; celui de l'aigle qui pique vers le sol&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nouvel an &#224; facettes de cristal o&#249; le profane ne d&#233;couvre &lt;br class='autobr' /&gt;
qu'une trombe de poussi&#232;re aspirant des &#233;chos calcin&#233;s &lt;br class='autobr' /&gt;
par un dieu toujours vainqueur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et des paroles noy&#233;es dont le corps momifi&#233; flotte flotte et &lt;br class='autobr' /&gt;
s'envole d'un coup d'aile dans un rai de lumi&#232;re qui &lt;br class='autobr' /&gt;
s'&#233;teignant les rejettera sur la terre pour qu'elles &lt;br class='autobr' /&gt;
donnent des fruits d'obsidienne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hommes jaillissaient de l'ombre comprim&#233;e &#224; l'ouest du &lt;br class='autobr' /&gt;
rayon vert une graine &#224; la main comme un fant&#244;me aux &lt;br class='autobr' /&gt;
yeux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est temps disaient-ils que la terre secoue sa chevelure &lt;br class='autobr' /&gt;
vivante selon le rythme des airs du jour en pyjama &lt;br class='autobr' /&gt;
que nous descendions cajoler la grenouille retrouv&#233;e apr&#232;s &lt;br class='autobr' /&gt;
tant de soleils d'oubli ch&#226;ti&#233;s par les quatre &#233;l&#233;ments &lt;br class='autobr' /&gt;
que l'or et l'argent du ciel la parent d'un collier de plumes &lt;br class='autobr' /&gt;
&#224; &#233;tancher les soifs rebelles comme les paupi&#232;res &lt;br class='autobr' /&gt;
entr'ouvertes d'un ruisseau racontant les r&#234;ves de sa &lt;br class='autobr' /&gt;
source &lt;br class='autobr' /&gt;
que de la chrysalide du limon s'&#233;chappe le papillon qui &lt;br class='autobr' /&gt;
contient et emporte notre cri automnal &#224; reflets de &lt;br class='autobr' /&gt;
lendemains d&#233;guis&#233;s en monstres &lt;br class='autobr' /&gt;
que la poussi&#232;re de la voie lact&#233;e n'ait plus &#224; tomber d'aussi &lt;br class='autobr' /&gt;
haut puisque les mille doigts de notre m&#232;re la recueillent &lt;br class='autobr' /&gt;
au passage &lt;br class='autobr' /&gt;
que la griffe de mortification r&#233;pande son lait aigre de b&#234;te &lt;br class='autobr' /&gt;
dissimul&#233;e sous des pierres d'avalanche dont sa vie de &lt;br class='autobr' /&gt;
fant&#244;me exalt&#233; f&#233;condera la n&#244;tre quatre &#224; quatre &lt;br class='autobr' /&gt;
que la montagne &#224; chevelure d'astre vengeur reconnaisse &lt;br class='autobr' /&gt;
l'enfant que nous &#233;difierons au bord du lac o&#249; nous a &lt;br class='autobr' /&gt;
chass&#233; la grande mar&#233;e de son ennemi tant&#244;t vainqueur &lt;br class='autobr' /&gt;
tant&#244;t vaincu &lt;br class='autobr' /&gt;
que le jour soit comme le visage du voisin et r&#233;ponde &#224; &lt;br class='autobr' /&gt;
l'appel de son nom d&#233;couvert par les savants de la &lt;br class='autobr' /&gt;
gomme &lt;br class='autobr' /&gt;
que la pierre brille d'un &#233;clat d'eau dont les lourdes &lt;br class='autobr' /&gt;
paupi&#232;res se ferment &#224; cause du regard insoutenable &lt;br class='autobr' /&gt;
d'un ciel que n'ose violer aucun oiseau &lt;br class='autobr' /&gt;
qu'elle fredonne l'air miraculeux des quatre points &lt;br class='autobr' /&gt;
cardinaux qui nous prot&#233;geront contre l'&#233;garement &lt;br class='autobr' /&gt;
du chien poursuivant &#233;ternellement sa queue &lt;br class='autobr' /&gt;
qu'elle supplie les g&#233;ants tapis sous la terre les eaux le feu &lt;br class='autobr' /&gt;
et nos gestes qui les cr&#233;ent comme un plat succulent &lt;br class='autobr' /&gt;
qu'elle menace en leur nom les fourbes tyrans des d&#233;serts &lt;br class='autobr' /&gt;
et de l'ombre qui &#233;trangle avec le d&#233;lire de ses vols &lt;br class='autobr' /&gt;
noirs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; vient le cri qui ne chasse pas encore les b&#234;tes des for&#234;ts &lt;br class='autobr' /&gt;
poudr&#233;es par des ondes magn&#233;tiques&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel songe de p&#232;re assassin&#233; l'a fait ricocher d'&#238;le en rocher &lt;br class='autobr' /&gt;
oubli&#233; par une terre exil&#233;e dans la nuit qu'elle hypnotise&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul ne savait si la lueur d'accouchement qu'il poursuivait &lt;br class='autobr' /&gt;
jusqu'&#224; l'horizon terrifi&#233; par son audace s'envolerait &lt;br class='autobr' /&gt;
au-dessus de lui ou plongerait dans la rainure zigzagante &lt;br class='autobr' /&gt;
d'un plancher gel&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul ne savait qu'au raide et muet cadavre du blanc &lt;br class='autobr' /&gt;
succ&#233;derait le refrain du vert qui s'&#233;veille en se frottant &lt;br class='autobr' /&gt;
les yeux de tous ses oiseaux &lt;br class='autobr' /&gt;
mais l'horreur du toit qui s'&#233;croule et s'&#233;miette sans mot &lt;br class='autobr' /&gt;
dire les poussait vers les poissons acharn&#233;s &#224; p&#233;n&#233;trer &lt;br class='autobr' /&gt;
le myst&#232;re des sources houspill&#233;es par des clart&#233;s &lt;br class='autobr' /&gt;
inconnues &lt;br class='autobr' /&gt;
vers les &#233;tendues de viande bouillonnante dont l'effarement &lt;br class='autobr' /&gt;
imite le galop de l'ombre s'avan&#231;ant l'&#233;clair &#224; la main &lt;br class='autobr' /&gt;
vers le d&#233;lire des branches tressant des prisons pour leurs &lt;br class='autobr' /&gt;
folies &#224; l'abri des esprits des profondeurs soulev&#233;s &lt;br class='autobr' /&gt;
contre l'air pur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et de tendre les bras vers les nuages qui d&#233;filent au pas de &lt;br class='autobr' /&gt;
parade avec leur sourire provocant de demains lumineux &lt;br class='autobr' /&gt;
comme un cristal &#224; visage de fleurs &#233;closes sous la ros&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et de reconna&#238;tre le s&#233;jour de l'aube derri&#232;re la montagne &lt;br class='autobr' /&gt;
fumante aux ailes insouciantes qui scintillent dans un &lt;br class='autobr' /&gt;
soleil de vierge &lt;br class='autobr' /&gt;
les sept cavernes &#224; t&#233;n&#232;bres de si&#232;cles couverts de mousse &lt;br class='autobr' /&gt;
o&#249; le chef de la dualit&#233; installa sa poussi&#232;re de &lt;br class='autobr' /&gt;
multiplication&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour disaient-ils se dressera en hommage &#224; lente spirale &lt;br class='autobr' /&gt;
de larme v&#233;g&#233;tale la pyramide que caressera le soleil &lt;br class='autobr' /&gt;
arr&#234;t&#233; pour ronronner au-dessus de nous &lt;br class='autobr' /&gt;
et s'attardant &#224; incendier les all&#233;es de mica qui prolongent &lt;br class='autobr' /&gt;
l'eau mourant de soif o&#249; il ira songer &#224; la ros&#233;e du &lt;br class='autobr' /&gt;
matin &lt;br class='autobr' /&gt;
pendant que sa s&#339;ur toujours languissante fait le guet pour &lt;br class='autobr' /&gt;
nous pr&#233;server des hurlements &#233;pouvant&#233;s de l'ombre &lt;br class='autobr' /&gt;
qui fait trembler nos os &lt;br class='autobr' /&gt;
aussi lui dresserons-nous sa montagne pareille &#224; un chien &lt;br class='autobr' /&gt;
jappant au retour de son ma&#238;tre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque la lumi&#232;re folle de rage &#233;chappe au flot de requins &lt;br class='autobr' /&gt;
l'attaquant d'un app&#233;tit entretenu par des ripailles &lt;br class='autobr' /&gt;
d&#233;mesur&#233;es &lt;br class='autobr' /&gt;
une herbe la salue d'un papillon titubant qui la d&#233;signe pour &lt;br class='autobr' /&gt;
l'offrande convoit&#233;e par des yeux que la crampe agrandit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que la terre &#224; la toison bouillonnante d'ailes si &lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;paisse qu'&#224; peine les &#233;tincelles du bois fondant y &lt;br class='autobr' /&gt;
peuvent exploser en fus&#233;es de f&#234;te et si haute qu'aucun &lt;br class='autobr' /&gt;
chant n'en jaillit en stalagmite de joie vers le vide &lt;br class='autobr' /&gt;
toujours innocent &lt;br class='autobr' /&gt;
que la terre a oubli&#233; depuis des milliers de brasiers &lt;br class='autobr' /&gt;
reconnaissants qu'elle naquit semblable &#224; un squelette &lt;br class='autobr' /&gt;
jadis honor&#233; d'assauts de cur&#233;s crochus &lt;br class='autobr' /&gt;
qu'elle &#233;l&#232;ve l&#224; vers un guerrier toujours triomphant et &lt;br class='autobr' /&gt;
n'&#233;coutant que son d&#233;sir jamais combl&#233; ses mains &lt;br class='autobr' /&gt;
jointes &#224; fourrure de faim apais&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est jur&#233; L'&#233;clair du quetzal fuyant vers son compl&#233;ment &lt;br class='autobr' /&gt;
l'affirme comme un jour pur de toute crainte m&#234;me &lt;br class='autobr' /&gt;
d&#233;talant comme un voleur &#224; l'horizon&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien ni les bagarres f&#233;roces des monstres de la terre fondant &lt;br class='autobr' /&gt;
les pierres dans leurs mains de soleil noir dont le &lt;br class='autobr' /&gt;
sang de haute flamme d&#233;borde parfois en longs galops &lt;br class='autobr' /&gt;
criminels ni l'haleine enfi&#233;vr&#233;e des nuages &#233;crasants &lt;br class='autobr' /&gt;
ni leurs sanglots qui ne domine aucun ordre &lt;br class='autobr' /&gt;
ni les becs obscurs aux m&#226;choires de cruaut&#233; qui &#233;tincellent &lt;br class='autobr' /&gt;
dans les haleines glauques et lancent leurs l&#233;mures &#224; &lt;br class='autobr' /&gt;
r&#233;sorber parce qu'ignorants du chant de la lumi&#232;re &lt;br class='autobr' /&gt;
n'emp&#234;chera que l'herbe grandisse comme un g&#233;nie &lt;br class='autobr' /&gt;
hallucinant et d'une banderole insouciante appelle &lt;br class='autobr' /&gt;
les hommes &#224; recueillir ses pains de lumi&#232;re &#224; &#233;grener &lt;br class='autobr' /&gt;
comme les jours d'une vie &lt;br class='autobr' /&gt;
rien n'emp&#234;chera plus que l'homme aux yeux fourmillant &lt;br class='autobr' /&gt;
de mirages entrevus ne la contemple comme son amante &lt;br class='autobr' /&gt;
aux seins qui se consument en un printemps &#233;toil&#233; de &lt;br class='autobr' /&gt;
promesses in&#233;puisables &lt;br class='autobr' /&gt;
et dans un ballet d'&#226;mes &#224; peine n&#233;es et pourtant certaines &lt;br class='autobr' /&gt;
que leurs enfants peupleront le monde palpable comme &lt;br class='autobr' /&gt;
un arbre foudroy&#233; et celui qu'on devine dans les &lt;br class='autobr' /&gt;
fr&#233;missements des ombres de cris croisant le fer et de &lt;br class='autobr' /&gt;
voix aimables aux visages hant&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard les lieux ayant re&#231;u des grands tapirs de l'aube leur &lt;br class='autobr' /&gt;
face chantante ou hostile selon le sort jet&#233; par un rayon &lt;br class='autobr' /&gt;
bienveillant ou un souffle hargneux &lt;br class='autobr' /&gt;
la terre se r&#233;jouissant des &#234;tres qui &#233;mergeaient &#224; sa surface &lt;br class='autobr' /&gt;
de b&#233;b&#233; satisfait comme des bulles d'air color&#233;es par le &lt;br class='autobr' /&gt;
rapace dans sa chute &lt;br class='autobr' /&gt;
les hommes ayant appris &#224; conna&#238;tre les voix obscures comme &lt;br class='autobr' /&gt;
une subtile reptation dans la for&#234;t qui tend son oreille &lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;panouie et les rires clairs comme une goutte d'eau qui &lt;br class='autobr' /&gt;
tombe de feuille en fleur avec son paradis prisonnier &lt;br class='autobr' /&gt;
le tigre de la pluie r&#233;clamait son festin d'hosties enchant&#233;es &lt;br class='autobr' /&gt;
d'une fin glorieuse le grand-p&#232;re du feu son cadeau &lt;br class='autobr' /&gt;
de fleurs &#224; parfum de c&#339;urs palpitants et la f&#233;e du ma&#239;s &lt;br class='autobr' /&gt;
sa couronne de ros&#233;e o&#249; se miraient les montagnes &lt;br class='autobr' /&gt;
surveill&#233;es par leur g&#233;nie qui passait de la paix des &lt;br class='autobr' /&gt;
prairies et des bois apr&#232;s l'orge aux rages &#233;cumantes &lt;br class='autobr' /&gt;
d'enfer d&#233;bordant en moins de temps que le jour n'en &lt;br class='autobr' /&gt;
prend pour coiffer sa cagoule &lt;br class='autobr' /&gt;
et le puits de son regard int&#233;rieur appelait sa vierge ravie &lt;br class='autobr' /&gt;
de porter aux dieux la pri&#232;re haletante de la tribu et &lt;br class='autobr' /&gt;
lui promettait un rem&#232;de de miracle aux calamit&#233;s d'une &lt;br class='autobr' /&gt;
saison de haines imm&#233;rit&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Nord en deuil perp&#233;tuel d&#233;j&#224; rejetait ses vagues d'&#234;tres &lt;br class='autobr' /&gt;
sans visage et sans voix toujours avides d'air neuf et &lt;br class='autobr' /&gt;
les blocs &#233;croul&#233;s des demeures ch&#232;res aux ma&#238;tres des &lt;br class='autobr' /&gt;
d&#233;sirs de l'univers se redressaient pour d'autres g&#233;nies &lt;br class='autobr' /&gt;
enrag&#233;s que la plante &#224; chevelure d'&#233;pous&#233;e calmait de &lt;br class='autobr' /&gt;
son sourire sans cesse renaissant comme l'&#233;toile du &lt;br class='autobr' /&gt;
serpent &#224; plumes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le feu nouveau brillait rythmiquement Treize fois les &lt;br class='autobr' /&gt;
ann&#233;es du silex de la maison du lapin et du roseau &lt;br class='autobr' /&gt;
s'engendraient mutuellement comme le cri appelle &lt;br class='autobr' /&gt;
l'&#233;cho heureux de sa vie d'insecte suspendu au-dessus &lt;br class='autobr' /&gt;
d'un nuage liquide buvant midi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'&#339;il qui &#233;veille pour mieux endormir &#233;tait descendu le &lt;br class='autobr' /&gt;
serpent &#224; plumes blanc et barbu offrant comme jadis au &lt;br class='autobr' /&gt;
sommet des monts d'adoration &#224; la lumi&#232;re et &#224; l'ombre &lt;br class='autobr' /&gt;
valsant toute la vie les couleurs vivantes cr&#233;&#233;es par leur &lt;br class='autobr' /&gt;
souffle d'or et d'argent altern&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le miroir fumant roulant sur des c&#339;urs pr&#233;sent&#233;s aux &lt;br class='autobr' /&gt;
siens arrive d'un seul bond des cit&#233;s trop sacr&#233;es par &lt;br class='autobr' /&gt;
l'oubli pour qu'on y vive l&#224; o&#249; les deux mers saisissent &lt;br class='autobr' /&gt;
la corne d'abondance de leurs mains qui veulent se &lt;br class='autobr' /&gt;
joindre pour supplier l'&#233;corch&#233; de revenir &#224; l'heure &lt;br class='autobr' /&gt;
promise &lt;br class='autobr' /&gt;
et la vapeur de sang fi&#233;vreux qui le pr&#233;c&#232;de d'une &lt;br class='autobr' /&gt;
haleine de volcan donne un vertige exaltant comme &lt;br class='autobr' /&gt;
l'accomplissement d'un destin devin&#233; aggrav&#233; par un &lt;br class='autobr' /&gt;
lait d'&#233;toile qui p&#233;n&#232;tre d'un jet de fum&#233;e gonflant ses &lt;br class='autobr' /&gt;
voiles les t&#234;tes &#224; cervelle de m&#233;tal nouveau-n&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
Hors d'ici ombre des virgules chantantes la voix du sang &lt;br class='autobr' /&gt;
brumeux parle un langage d'arc-en-ciel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier jour je serai ton fils &#224; na&#238;tre dans quatre ans &lt;br class='autobr' /&gt;
le second l'ombre p&#226;le du ma&#239;s sortant de la grenouille &lt;br class='autobr' /&gt;
comme l'eau d'une source &lt;br class='autobr' /&gt;
le troisi&#232;me le songe de duvet verdoyant que je t'ai envoy&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
cette nuit &lt;br class='autobr' /&gt;
et le quatri&#232;me mon c&#339;ur d&#233;color&#233; ne battra plus que pour &lt;br class='autobr' /&gt;
toi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu me prendras quatre fois dans tes bras de sol qui soupire &lt;br class='autobr' /&gt;
apr&#232;s l'orage&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la premi&#232;re je te donnerai l'aube prenant son bain &lt;br class='autobr' /&gt;
&#224; la seconde le cri du printemps vainqueur au jeu de pelote &lt;br class='autobr' /&gt;
&#224; la troisi&#232;me le piment de mes l&#232;vres jamais &#233;teintes &lt;br class='autobr' /&gt;
te dira que je reste ta victoire au combat et ton prisonnier &lt;br class='autobr' /&gt;
qui la chantera jusqu'&#224; la mort &lt;br class='autobr' /&gt;
la quatri&#232;me j'aurai ton rire d'oiseau qui fuit la fl&#232;che &lt;br class='autobr' /&gt;
mais &#224; la cinqui&#232;me j'abandonnerai l'&#339;uf &#233;clos l'an pass&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
des t&#234;tes sourdes comme des champignons larmoyants &lt;br class='autobr' /&gt;
et m'envolerai chez l'aigle qui tombe en avalanche&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne p&#232;seras pas plus qu'un brouillard sans queue ni t&#234;te &lt;br class='autobr' /&gt;
et rampant pour effacer les honneurs qui me sont dus&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'insiste pas comme l'ouragan qui rebondit de val en pic &lt;br class='autobr' /&gt;
tu n'auras plus que mon souffle pour t'endormir sur les &lt;br class='autobr' /&gt;
vagues furieuses de la terre &lt;br class='autobr' /&gt;
comme une algue agonisante avec son corail captif &lt;br class='autobr' /&gt;
si bien qu'&#224; l'&#339;il s'entr'ouvrant il ne restera plus que la &lt;br class='autobr' /&gt;
coquille de ton corps&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le serpent &#224; plumes s'en retourne m&#233;diter chez lui laissant &lt;br class='autobr' /&gt;
son cri qui bondit de la neige &#224; la fum&#233;e repart du ma&#239;s &lt;br class='autobr' /&gt;
et s'arr&#234;te au signal de la m&#233;duse alors que le s&#233;jour de &lt;br class='autobr' /&gt;
toute naissance s'&#233;claire d'un vagissement de pistil &lt;br class='autobr' /&gt;
emport&#233; par le vent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les dieux sont all&#233;s hiverner au c&#339;ur des hommes et &lt;br class='autobr' /&gt;
attendent en muant que les sauvages nouveau-n&#233;s des &lt;br class='autobr' /&gt;
for&#234;ts qui les soutiennent arrivent &#224; les prendre pour les &lt;br class='autobr' /&gt;
hisser au sommet d'un nuage pyramidal&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux fois les flammes ont emplum&#233; les cimes en deuil sans &lt;br class='autobr' /&gt;
que le colibri sorcier ait encore vu celui que roussit &lt;br class='autobr' /&gt;
son ma&#238;tre d&#233;vorer un glissement venu du plus profond &lt;br class='autobr' /&gt;
d'une nuit sans seigneurs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est gu&#232;re que le fond du lac press&#233; d'&#233;couter les pas des &lt;br class='autobr' /&gt;
tribus qui d&#233;j&#224; se concentrent pour repartir aussit&#244;t &lt;br class='autobr' /&gt;
conqu&#233;rir le commencement et la fin de l'eau les sources &lt;br class='autobr' /&gt;
de l'orage et le dernier refuge de l'&#233;clair&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils arrivent du berceau des h&#233;rons d'aurore et marchent &lt;br class='autobr' /&gt;
pendant que les ann&#233;es se nouent d'elles-m&#234;mes en &lt;br class='autobr' /&gt;
deux bottes d'asperges d&#233;capit&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'oiseau sorcier n&#233; tout arm&#233; de la vierge &#224; la jupe de &lt;br class='autobr' /&gt;
serpents repousse d'une &#233;tincelle ses quatre cents &lt;br class='autobr' /&gt;
ennemis excit&#233;s par les souffles des t&#233;n&#232;bres tenaces &lt;br class='autobr' /&gt;
renaissant comme l'&#339;il s'ouvre et se ferme de leur &lt;br class='autobr' /&gt;
cadavre toujours pr&#234;t &#224; le harceler&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il les conduit avec la certitude des torrents appel&#233;s par leur &lt;br class='autobr' /&gt;
apoth&#233;ose vers la plante aux disques perfides narguant &lt;br class='autobr' /&gt;
Tlaloc sur qui se donne le spectacle proph&#233;tis&#233; d'un &lt;br class='autobr' /&gt;
mythe de monde naissant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici vivront dans leur demeure nimb&#233;e de sang les vrais chefs &lt;br class='autobr' /&gt;
du jour et de la nuit azt&#232;ques les seigneurs qui soufflent &lt;br class='autobr' /&gt;
sur la poussi&#232;re pour irriter les &#226;mes d'eau et de feu et &lt;br class='autobr' /&gt;
leur suite suant l'angoisse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ma&#238;tres d'en haut riant &#224; fleurs &#233;closes et d'en bas &lt;br class='autobr' /&gt;
plus &#233;teints qu'un foyer asphyxi&#233; par leur haleine ne &lt;br class='autobr' /&gt;
recevront jamais assez de c&#339;urs conquis de haute lutte &lt;br class='autobr' /&gt;
sur un partenaire exalt&#233; par un amour solaire &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a de quoi Le h&#233;ros tout mouill&#233; franchit d'un bond &lt;br class='autobr' /&gt;
lumineux une &#233;tendue battant des mains neigeuses &#224; &lt;br class='autobr' /&gt;
son passage et tous le saluent d'une goutte ou d'un lac &lt;br class='autobr' /&gt;
de vie jusqu'&#224; ce qu'il retourne sommeiller sur sa couche &lt;br class='autobr' /&gt;
de plumes d'aigles abattus&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais voici qu'il entra&#238;ne dans son sillage de ma&#239;s en fleur &lt;br class='autobr' /&gt;
des silhouettes vaporeuses de visages blancs &#224; barbe de &lt;br class='autobr' /&gt;
caverne abritant mille scorpions au dard dress&#233; et des &lt;br class='autobr' /&gt;
rumeurs impalpables de centaures s'&#233;brouant dans des &lt;br class='autobr' /&gt;
hennissements issus d'un sol r&#233;volt&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul doute que le grand serpent &#224; plumes las d'une migration &lt;br class='autobr' /&gt;
sans espoir ne revienne vers son peuple aux yeux de &lt;br class='autobr' /&gt;
crat&#232;re les mains pleines de fleurs &#224; chants de cristal &lt;br class='autobr' /&gt;
arrach&#233;s &#224; la nuit et de fruits qui dorent la vie cueillis &lt;br class='autobr' /&gt;
entre les deux &#233;toiles qui jalonnent le sentier o&#249; du &lt;br class='autobr' /&gt;
souvenir de Tollan sanctifi&#233; par des vagabondages guid&#233;s &lt;br class='autobr' /&gt;
par des aigles et des jaguars l'avait chass&#233; la fourberie &lt;br class='autobr' /&gt;
d'un miroir fumant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non pourtant l'abjecte croix qui supprime lance des feux &lt;br class='autobr' /&gt;
de supplice et l'hostie variol&#233;e pourrit celui qu'elle &lt;br class='autobr' /&gt;
touche&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils vont rejetant de loin les hommes chez leurs anc&#234;tres &lt;br class='autobr' /&gt;
sans que les pr&#233;c&#232;de aucun chien rouge pour les &lt;br class='autobr' /&gt;
conduire par les d&#233;serts sans jour et sans nuit les froids &lt;br class='autobr' /&gt;
qui font s'&#233;parpiller l'&#226;me et les torrents insultants que &lt;br class='autobr' /&gt;
nul ne peut asservir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;c&#233;d&#233;s d'hommes aux paroles de p&#233;ch&#233; v&#234;tus de robes &lt;br class='autobr' /&gt;
de boue grasse et qui balaient les plats avec leur nez &lt;br class='autobr' /&gt;
tous ils exigent l'or qui ne vaut pas les plumes du matin &lt;br class='autobr' /&gt;
et du soir et torturent au nom d'un monarque agenouill&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
devant deux baguettes entrecrois&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Printemps plus jamais tu ne seras &#233;corch&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
et toi ma&#239;s vert plus jamais tu ne seras honor&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un crucifix sanglant les mangeurs d'anones portant un &lt;br class='autobr' /&gt;
cercle sur la t&#234;te veulent faire un dieu qui n'est pas &lt;br class='autobr' /&gt;
n&#233;cessaire puisque tous vivent parmi les hommes &lt;br class='autobr' /&gt;
Ils d&#233;truisent pour lui les demeures des ma&#238;tres du vent et &lt;br class='autobr' /&gt;
du feu et de tout ce qui vit et meurt et les livres de toute &lt;br class='autobr' /&gt;
science&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit haletante de d&#233;sir n'a pas connu six fois de suite &lt;br class='autobr' /&gt;
l'hommage rajeunissant d'une flamme brisant sa coquille &lt;br class='autobr' /&gt;
et ne br&#251;lant que pour le serpent de lait et les siens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;trangers n'ont allum&#233; que des b&#251;chers pour ceux &lt;br class='autobr' /&gt;
que le soleil enchante de vols pouffant de rire qui &lt;br class='autobr' /&gt;
saluent la grenouille s'&#233;puisant &#224; les nourrir et craignent &lt;br class='autobr' /&gt;
que ne s'&#233;veille le g&#233;ant qui ronfle sous les montagnes &lt;br class='autobr' /&gt;
l'abritant des grands vents qui balaient la terre pour que &lt;br class='autobr' /&gt;
Tlaloc s'y repose&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'ils rentrent chevauchant des m&#226;choires multipli&#233;es au &lt;br class='autobr' /&gt;
fond des vagues o&#249; le soleil se frotte les yeux les blancs &lt;br class='autobr' /&gt;
&#224; pelage d'hostie qui avec l'eau ont fait entrer dans les &lt;br class='autobr' /&gt;
t&#234;tes la taupe de la faim et le fouet du patron nourri &lt;br class='autobr' /&gt;
d'Indiens morts &lt;br class='autobr' /&gt;
et de la femme blanche qui s'&#233;tonne de se voir dans un lac &lt;br class='autobr' /&gt;
comme des vall&#233;es form&#233;es en s'asseyant par les &lt;br class='autobr' /&gt;
seigneurs de la terre ou du ciel de chaque &#233;pi et de &lt;br class='autobr' /&gt;
chaque langue s'enfle un air de libert&#233; plus br&#251;lant que &lt;br class='autobr' /&gt;
celui des d&#233;serts calcin&#233;s par le tyran de l'&#233;t&#233; pour que &lt;br class='autobr' /&gt;
l'&#233;tranger y aiguise un app&#233;tit de vautour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un chant qui arrache les anneaux aux esclaves &#233;tonn&#233;s de &lt;br class='autobr' /&gt;
respirer la lumi&#232;re emporte la gal&#232;re comme un b&#339;uf &lt;br class='autobr' /&gt;
noy&#233; et chassant la tourbe obscure des l&#233;cheurs de &lt;br class='autobr' /&gt;
crucifix attise l'ardeur du feu qui reconna&#238;t ses cr&#233;atures &lt;br class='autobr' /&gt;
L'air sera plus clair si n'y retentissent que des voix sans &lt;br class='autobr' /&gt;
espion ni contrainte&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'eau sera plus limpide si ne s'y refl&#232;tent que des visages &lt;br class='autobr' /&gt;
sans angoisse ni p&#233;ch&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La neige des pics griffant les nuages sera plus &#233;clatante de &lt;br class='autobr' /&gt;
n'&#234;tre foul&#233;e que par des pas sans entrave&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chemins ne m&#232;neront plus au silence des tombeaux &lt;br class='autobr' /&gt;
affam&#233;s mais aux jeux des oiseaux pleuvant du soleil&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sources ne chanteront plus jamais de complaintes &lt;br class='autobr' /&gt;
d'&#233;ternels condamn&#233;s mais riront de toutes leurs dents &lt;br class='autobr' /&gt;
de printemps&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ma&#239;s s'&#233;lancera plus haut de n'avoir pas &#224; courber la t&#234;te &lt;br class='autobr' /&gt;
comme un christ ployant sous la charge&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me l'or sera plus pur de ne parer que des sourires &#224; &lt;br class='autobr' /&gt;
affoler les nuits balay&#233;es de chaudes brises &#233;toil&#233;es de &lt;br class='autobr' /&gt;
baisers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las ceux qui hument du porridge &#233;coutent dans les &lt;br class='autobr' /&gt;
montagnes qui dissimulent le sommeil de l'or d'en haut &lt;br class='autobr' /&gt;
tinter celui d'en bas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tranger &#224; face d'&#233;ponge repue a prouv&#233; aux hommes &lt;br class='autobr' /&gt;
qu'un reflet de lumi&#232;re v&#233;n&#233;neuse peut massacrer pour &lt;br class='autobr' /&gt;
peupler d'esclaves les vies &#233;ternelles des manieurs de &lt;br class='autobr' /&gt;
croix &lt;br class='autobr' /&gt;
et quelqu'un la main en mare sans feux follets malgr&#233; les &lt;br class='autobr' /&gt;
fermentations in&#233;puisables qui cr&#232;vent &#224; sa surface leur &lt;br class='autobr' /&gt;
ouvre les portes aux poignards entre deux &#233;paules&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la t&#234;te arrach&#233;e comme d'un arbre emport&#233; par une &lt;br class='autobr' /&gt;
tornade &#224; ma&#238;triser d'une camisole de force vont &lt;br class='autobr' /&gt;
s'&#233;chapper vers le Nord st&#233;rilisant les joyaux secrets &lt;br class='autobr' /&gt;
jalousement gard&#233;s par les g&#233;nies opaques des t&#233;n&#232;bres &lt;br class='autobr' /&gt;
pesantes et les fruits sans cesse renouvel&#233;s d'une union &lt;br class='autobr' /&gt;
qui appelle des torrents de larmes d'all&#233;gresse &lt;br class='autobr' /&gt;
et le corps d&#233;chir&#233; de rages de taureau d&#233;fi&#233; mais qui veut &lt;br class='autobr' /&gt;
retrouver un jour d&#233;livr&#233; des brouillards aux ventouses &lt;br class='autobr' /&gt;
suspectes attend que Juares l'&#233;pouille et disperse les &lt;br class='autobr' /&gt;
vols noirs d&#233;goulinant de latin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien n'y fait L'homme qui vit du soleil battant la charge &lt;br class='autobr' /&gt;
est devenu un champion de cave pour les rats de la terre &lt;br class='autobr' /&gt;
et la terre meurt de faim tandis qu'un crapaud enfle &lt;br class='autobr' /&gt;
jusqu'&#224; se croire g&#233;n&#233;ral de ses pustules&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais une voix d'alouette &#233;blouie s'&#233;l&#232;ve du sol b&#226;illonn&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
pour exiger que les portes aux verrous de fusillades &lt;br class='autobr' /&gt;
soient ouvertes comme la mer &#224; l'horizon qui s'allume &lt;br class='autobr' /&gt;
pour une f&#234;te d'&#233;gaux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parti du c&#339;ur broy&#233; par une angoisse sans aube imaginable &lt;br class='autobr' /&gt;
elle s'&#233;loigne en avalanche qui fait palpiter jusqu'aux &lt;br class='autobr' /&gt;
veines du marbre et rebondit en tonnerre remplissant les &lt;br class='autobr' /&gt;
vall&#233;es soudain &#233;tonn&#233;es que leur paix soit celle des os &lt;br class='autobr' /&gt;
d&#233;cap&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les for&#234;ts de t&#234;tes pench&#233;es se redressent et s'illuminent de &lt;br class='autobr' /&gt;
regards qui explosent en justice sommaire et toutes les &lt;br class='autobr' /&gt;
huttes de mis&#232;re s&#233;ch&#233;e abritent un &#234;tre qui se condense &lt;br class='autobr' /&gt;
en homme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie ne peut plus &#234;tre une reptation b&#233;nie des providences &lt;br class='autobr' /&gt;
complices du sillon de chiourme assomm&#233;e au squelette &lt;br class='autobr' /&gt;
priv&#233; de revenant puisque de chaque sillon pareil &#224; un &lt;br class='autobr' /&gt;
sou neuf Zapata fait lever la moisson &#224; jamais m&#251;re des &lt;br class='autobr' /&gt;
chants d&#233;sh&#233;rit&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las rien qu'un &#233;pars&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demain la foudre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Voil&#224; qui reviennent les ombres barbares &#224; face de dollar &lt;br class='autobr' /&gt;
num&#233;rot&#233; Regardez-les ronger les pierres qui portent la &lt;br class='autobr' /&gt;
honte au front ronger la terre qui les voudrait dissoudre &lt;br class='autobr' /&gt;
ronger les hommes jusqu'au c&#339;ur qu'elles empestent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://melusine-surrealisme.fr/site/Peret/Air%20mexicain.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://melusine-surrealisme.fr/site/Peret/Air%20mexicain.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Po&#233;sies de Vladimir Ma&#239;akovski</title>
		<link>http://www.matierevolution.org/spip.php?article7896</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.matierevolution.org/spip.php?article7896</guid>
		<dc:date>2024-02-04T23:59:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Art</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le suicide de Ma&#239;akovski, par L&#233;on Trotsky &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/litterature/maiakovski.htm &lt;br class='autobr' /&gt;
Ma&#239;akovski : &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous venons, &lt;br class='autobr' /&gt; des millions &lt;br class='autobr' /&gt; de sans-dieu, &lt;br class='autobr' /&gt; de pa&#239;ens &lt;br class='autobr' /&gt; et d'ath&#233;es &#8211; &lt;br class='autobr' /&gt;
et par &lt;br class='autobr' /&gt; le front, &lt;br class='autobr' /&gt; le fer rouill&#233;, &lt;br class='autobr' /&gt; les champs &#8211; &lt;br class='autobr' /&gt; tous &lt;br class='autobr' /&gt;
avec ferveur &lt;br class='autobr' /&gt;
faire pri&#232;re &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory"&gt;13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag"&gt;Art&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le suicide de Ma&#239;akovski, par L&#233;on Trotsky&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/litterature/maiakovski.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/litterature/maiakovski.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15929 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L321xH464/maiakovski_flute_nrf_4-b6ec0.jpg?1779791129' width='321' height='464' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ma&#239;akovski :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous venons,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; des millions&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; de sans-dieu,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; de pa&#239;ens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; et d'ath&#233;es &#8211;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et par&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; le front,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; le fer rouill&#233;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; les champs &#8211;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; tous&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;avec ferveur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;faire pri&#232;re &#224; Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sors,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; non d'une douce&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; couche &#233;toil&#233;e,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dieu de fer,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dieu de feu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dieu, ni Mars&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ni Neptune, ni V&#233;ga,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dieu de chair &#8211;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dieu homme !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; pr&#233;sent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;sous les yeux de tous,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;nous ferons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; nous-m&#234;mes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; nos&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; miracles.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Lettre ouverte de Ma&#239;akovski au CC du PCR&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Secouant les t&#234;tes par les explosions de la pens&#233;e,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans le fracas de l'artillerie des c&#339;urs,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;se l&#232;ve hors des temps&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;une r&#233;volution autre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la troisi&#232;me r&#233;volution,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sur quoi ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans ce th&#232;me,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;personnel, &#224; la fois personnel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;domestique, et petit,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;chansonn&#233; par mille rechant&#233; pas une fois&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et mille voix, et pas cinq,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;j'ai tourn&#233;, &#233;cureuil po&#233;tique, j'ai tourn&#233;, &#233;cureuil po&#233;tique,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et veux tourner encore une fois. et je veux tourner encore.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le nuage&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais moi parmi vous je suis son pr&#233;curseur ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je suis l&#224; o&#249; est la douleur, partout ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;sur chaque goutte du flot de larmes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je me suis crucifi&#233; sur la croix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la Fl&#251;te des vert&#232;bres :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je porterai mon amour,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;comme l'ap&#244;tre des temps anciens,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;par des milliers et des milliers de chemins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
La f&#234;te et ses couleurs, pour le jour d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que la magie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;naisse, pareille &#224; la mise en croix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voyez,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je suis riv&#233; au papier&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;par les clous des mots.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;A pleine voix]&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#201;coutez !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisqu'on allume les &#233;toiles,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est qu'elles sont &#224;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;quelqu'un n&#233;cessaires ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que quelqu'un d&#233;sire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;qu'elles soient ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que quelqu'un dit perles&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ces crachats ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, for&#231;ant la bourrasque &#224; midi des poussi&#232;res,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il fonce jusqu'&#224; Dieu,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;craint d'arriver trop tard, pleure,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;baise sa main noueuse, implore&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il lui faut une &#233;toile !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;jure qu'il ne peut supporter&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;son martyre sans &#233;toiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il prom&#232;ne son angoisse,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il fait semblant d'&#234;tre calme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il dit &#224; quelqu'un :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#187; Maintenant, tu vas mieux,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;n'est-ce pas ? T'as plus peur ? Dis ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;coutez !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisqu'on allume les &#233;toiles,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est qu'elles sont &#224; quelqu'un n&#233;cessaires ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est qu'il est indispensable,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;que tous les soirs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;au-dessus des toits&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;se mette &#224; luire seule au moins&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;une &#233;toile ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Il fait bon&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'aime&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;cette terre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;on peut&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;oublier&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;o&#249; et quand&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;on prit du ventre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et un triple menton&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la terre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;avec laquelle on a su&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ce que c'est que la faim&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;on ne peut&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;jamais&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'oublier.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Oc&#233;an Atlantique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Tant&#244;t, il se glace&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans l'&#233;clat de laque de lune,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tant&#244;t il g&#233;mit,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#233;clabouss&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de blessures d'&#233;cume.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regarde,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je regarde...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et toujours semblable,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;cher&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et proche m'est l'oc&#233;an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; jamais,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mon oreille gardera&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ton fracas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Te verser&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans mes yeux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;sera toujours une joie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par la grandeur,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'&#233;nergie,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le sang,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le souffle,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu es le fr&#232;re a&#238;n&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de ma r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La fl&#251;te des vert&#232;bres&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais peut &#234;tre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne reste-t-il&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au temps cam&#233;l&#233;on&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus de couleurs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore un sursaut&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il retombera,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans souffle et rigide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut &#8211; &#234;tre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enivr&#233;e de fum&#233;es et de combats,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La terre ne rel&#232;vera-t-elle jamais la t&#234;te ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut &#234;tre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour ou l'autre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le marais des pens&#233;es se fera cristal&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour ou l'autre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La terre verra le pourpre qui jaillit des corps,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-dessus des cheveux cabr&#233;s d'&#233;pouvante&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle tordra ses bras, g&#233;missante&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut &#234;tre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;coutez !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisqu'on allume les &#233;toiles,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est qu'elles sont &#224;&lt;br class='autobr' /&gt;
quelqu'un n&#233;cessaires ?&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est que quelqu'un d&#233;sire&lt;br class='autobr' /&gt;
qu'elles soient ?&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est que quelqu'un dit perles&lt;br class='autobr' /&gt;
ces crachats ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Et, for&#231;ant la bourrasque &#224; midi des poussi&#232;res,&lt;br class='autobr' /&gt;
il fonce jusqu'&#224; Dieu,&lt;br class='autobr' /&gt;
craint d'arriver trop tard, pleure,&lt;br class='autobr' /&gt;
baise sa main noueuse, implore&lt;br class='autobr' /&gt;
il lui faut une &#233;toile !&lt;br class='autobr' /&gt;
jure qu'il ne peut supporter&lt;br class='autobr' /&gt;
son martyre sans &#233;toiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite,&lt;br class='autobr' /&gt;
il prom&#232;ne son angoisse,&lt;br class='autobr' /&gt;
il fait semblant d'&#234;tre calme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il dit &#224; quelqu'un :&lt;br class='autobr' /&gt; &#187; Maintenant, tu vas mieux,&lt;br class='autobr' /&gt;
n'est-ce pas ? T'as plus peur ? Dis ? &#171; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;coutez !&lt;br class='autobr' /&gt;
Puisqu'on allume les &#233;toiles,&lt;br class='autobr' /&gt;
c'est qu'elles sont &#224; quelqu'un n&#233;cessaires ?&lt;br class='autobr' /&gt;
c'est qu'il est indispensable,&lt;br class='autobr' /&gt;
que tous les soirs&lt;br class='autobr' /&gt;
au-dessus des toits&lt;br class='autobr' /&gt;
se mette &#224; luire seule au moins&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;une &#233;toile ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vous toutes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;que l'on aima et que l'on aime&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ic&#244;ne &#224; l'abri dans la grotte de l'&#226;me&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;comme une coupe de vin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#224; la table d'un festin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je l&#232;ve mon cr&#226;ne rempli de po&#232;mes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvent je me dis et si je mettais&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le point d'une balle &#224; ma propre fin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui &#224; tout hasard je donne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mon concert d'adieu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#233;moire !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rassemble dans la salle du cerveau&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les rangs innombrables des biens-aim&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;verse le rire d'yeux en yeux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;que de noces pass&#233;es la nuit se pare&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de corps et corps versez la joie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;que nul ne puisse oublier cette nuit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui je jouerai de la fl&#251;te sur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ma propre colonne vert&#233;brale&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Cela&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Est-ce vous&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui comprendrez pourquoi,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Serein,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous une temp&#234;te de sarcasmes,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#238;ner des ann&#233;es futures&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'apporte mon &#226;me sur un plateau ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Larme inutile coulant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la joue mal ras&#233;e des places,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis peut-&#234;tre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dernier po&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous avez vu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme se balance&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre les all&#233;es de briques&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le visage stri&#233; de l'ennui pendu,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que sur le cou &#233;cumeux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des rivi&#232;res bondissantes,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ponts tordent leurs bras de pierre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ciel pleure&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec bruit,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans retenue,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le petit nuage&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; au coin de la bouche,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une grimace frip&#233;e,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme une femme dans l'attente d'un enfant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; qui dieu aurait jet&#233; un idiot bancroche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ses doigts enfl&#233;s couverts de poils roux, le soleil vous a &#233;puis&#233; de caresses, importun comme un bourdon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vos &#226;mes sont asservies de baisers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, intr&#233;pide,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je porte aux si&#232;cles ma haine des rayons du jour ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'&#226;me tendue comme un nerf de cuivre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je suis l'empereur des lampes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Venez &#224; moi, vous tous qui avez d&#233;chir&#233; le silence,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui hurlez,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cou serr&#233; dans les n&#339;uds coulants de midi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes paroles,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simples comme un mugissement,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous r&#233;v&#232;leront&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos &#226;mes nouvelles,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bourdonnantes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'arc &#233;lectrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De mes doigts je n'ai qu'&#224; toucher vos t&#234;tes,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il vous poussera&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des l&#232;vres&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faites pour d'&#233;normes baisers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et une langue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que tous les peuples comprendront.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais moi, avec mon &#226;me boitillante,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'en irai vers mon tr&#244;ne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous les vo&#251;tes us&#233;es, trou&#233;es d'&#233;toiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'allongerai,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lumineux,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rev&#234;tu de paresse,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur une couche moelleuse de vrai fumier,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et doucement,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baisant les genoux des traverses,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La roue d'une locomotive &#233;treindra ton cou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je croyais &#224; l'outre-tombe&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une promenade est facile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit d'allonger le bras, &#8211;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la balle aussit&#244;t&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans l'autre vie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tracera un chemin retentissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que puis-je faire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; si moi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; de toutes mes forces&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; de tout mon c&#339;ur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;en cette vie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; en cet&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; univers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ai cru&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; crois.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Au carrefour de l'amour, la po&#233;sie, la science et la r&#233;volution, de Ren&#233; Crevel</title>
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		<dc:date>2022-10-07T22:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Art</dc:subject>

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&lt;p&gt;Au carrefour de l'amour, la po&#233;sie, la science et la r&#233;volution, de Ren&#233; Crevel &lt;br class='autobr' /&gt;
Une seule goutte de peur et c'est tout un oc&#233;an de f&#233;rocit&#233;. Nous savons &#224; quel crime ne craignent point de recourir les b&#233;n&#233;ficiaires de l'iniquit&#233; sociale. Ils ne songent qu'&#224; r&#233;primer, opprimer, comprimer, figer par la menace, glacer par l'&#233;pouvante, paralyser par les s&#233;vices, aveugler sous les coups d'un obscurantisme plus ou moins officiel ce qui, d&#233;j&#224;, s'agite, br&#251;le, court, comprend. La religion, durant (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory"&gt;13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag"&gt;Art&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Au carrefour de l'amour, la po&#233;sie, la science et la r&#233;volution, de Ren&#233; Crevel&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une seule goutte de peur et c'est tout un oc&#233;an de f&#233;rocit&#233;. Nous savons &#224; quel crime ne craignent point de recourir les b&#233;n&#233;ficiaires de l'iniquit&#233; sociale. Ils ne songent qu'&#224; r&#233;primer, opprimer, comprimer, figer par la menace, glacer par l'&#233;pouvante, paralyser par les s&#233;vices, aveugler sous les coups d'un obscurantisme plus ou moins officiel ce qui, d&#233;j&#224;, s'agite, br&#251;le, court, comprend. La religion, durant des si&#232;cles et des si&#232;cles, a &#233;t&#233; d&#233;l&#233;gu&#233;e &#224; ce joli travail. Par des simulacres et tout un appareil sacramental, elle for&#231;ait l'homme &#224; des replis autopunitifs. &#171; Inclinez la machine &#187;, conseillait Pascal dans l'une de ses recettes de cuisine jans&#233;niste. L'agenouillement, les pratiques expiatoires, m&#234;me hors des lieux et du temps de l'Inquisition, toujours, perp&#233;tuent la m&#233;moire des meurtres rituels et organisent l'effroi pour dominer. La mort se trouve exalt&#233;e aux d&#233;pens de la vie. Pour le masochisme chr&#233;tien il n'y a jamais eu de progr&#232;s qui ne f&#251;t un p&#233;ch&#233;. &#192; tout seigneur tout honneur. D&#232;s l'aube de la R&#233;volution fran&#231;aise, le pape condamna la D&#233;claration des droits de l'homme. Aujourd'hui, dans un monde en trop lente voie de la&#239;cisation, les grands pr&#234;tres du capital, comme jadis les P&#232;res des plus sanguinaires &#201;glises, exaltent des abstractions meurtri&#232;res et c&#233;l&#232;brent leur culte. Pour que leurs victimes demeurent asservies, d'un moyen de lib&#233;ration concr&#232;te, ces messieurs feront une fin en soi. Ainsi exaltent-ils le courage pour le courage, comme si le courage de l'homme pouvait avoir d'autre but que l'am&#233;lioration mat&#233;rielle et morale de son sort, comme si les mouvements qui expriment ce courage devaient &#234;tre contre le corps, contre l'esprit, comme si la vision des choses devait &#234;tre s&#233;par&#233;e de l'&#339;il qui les per&#231;oit et les notions d&#233;sint&#233;gr&#233;es du cerveau qui les pense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien que du macabre dans les uniformes dont les dictateurs affublent les mercenaires plus ou moins conscients des puissances d'argent : chemises noires en Italie, chemises couleur de scories intestinales en Allemagne, t&#234;te de mort au brassard des francistes. Voil&#224; trois coquets aspects de la r&#233;action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas un simple symbole des efforts que l'infime minorit&#233; des exploiteurs exige de l'immense majorit&#233; des exploit&#233;s. Les agents de cette basse police dont les ordonnances constituent la morale r&#233;actionnaire ne reculent jamais devant le meurtre. De toute leur f&#233;rocit&#233;, la hargne et l'avarice osent se r&#233;clamer du pass&#233; pour en faire &#233;chec, obstacle au devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derri&#232;re le monceau de conflits que ne cesse d'accumuler le d&#233;sordre &#233;conomique, sur les d&#233;combres d'une soci&#233;t&#233; &#224; son d&#233;clin, quand m&#234;me, plus loin que l'horizon et l'habitude, &#233;clate un soleil de soufre et d'ardeur. Le suaire des temps r&#233;volus ne saurait ensevelir l'astre r&#233;volutionnaire, pas plus que la nuit emp&#234;cher le jour de poindre ni le froid min&#233;ral arr&#234;ter le feu qui jaillit d'entre deux cailloux frott&#233;s l'un contre l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, tout le sang qui se r&#233;pand, qui se fige pour paver l'apocalypse imp&#233;rialiste, doit se r&#233;sorber en son contraire. Apr&#232;s tant de pourriture, d'assassinats, la d&#233;composition, toujours, se recompose, le confus se clarifie. Ainsi na&#238;tra, vivra, prisme &#224; la fois unique et innombrable, la soci&#233;t&#233; sans classes, sans &#201;glises, sans fronti&#232;res, dont l'aube, &#224; notre Orient sur un sixi&#232;me du globe, a d&#233;j&#224; recouvert de sa jeunesse la marqueterie disloqu&#233;e, d&#233;color&#233;e, des impuissances, des vieilleries, de l'insensibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur les cinq autres sixi&#232;mes, l'action intellectuelle se d&#233;finit comme une r&#233;action &#224; la r&#233;action et contre la r&#233;action. L'homme, pour s'affirmer, nie ce qui le nie, lui et sa pens&#233;e. En ce sens, rien de plus positif que les contestations, les d&#233;saveux, les reniements de Dada, mouvement international au lendemain de la guerre. C'est alors que, venu de Zurich &#224; Paris, Tristan Tzara affirmait : &#171; Il n'y a que deux genres, le po&#232;me et le pamphlet. &#187; Depuis quinze ans, la production artistique et litt&#233;raire s'est charg&#233;e d'illustrer et de d&#233;montrer plus d'un th&#233;or&#232;me &#224; partir de cet axiome. L'auteur de M. Aa, l'antiphilosophe avait tr&#232;s opportun&#233;ment quitt&#233; la Suisse neutre pour la France triomphante. &#171; Mais l'absence de syst&#232;me est encore un syst&#232;me &#187;, notait M. Aa, l'antiphilosophe lui-m&#234;me. Aussi, quelques ann&#233;es plus tard, les recherches, l'exp&#233;rimentation, les d&#233;couvertes surr&#233;alistes firent-elles suite au refus de Dada.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le &#171; non &#187; qui avait vis&#233;, atteint, r&#233;duit en poudre les pr&#233;tentions et les connivences des petits et grands ma&#238;tres de la fioriture, voil&#224; que, d'un sol nagu&#232;re encore habill&#233; des plus lourdes pierres, soudain s'&#233;lan&#231;aient d'implacables transparences dont les fleurs n'allaient se refuser &#224; personne. Au carrefour de la po&#233;sie et de la r&#233;volution, Paul &#201;luard eut le m&#233;rite d'&#234;tre le premier &#224; citer la phrase de Lautr&#233;amont, depuis si souvent reprise : &#171; La po&#233;sie doit &#234;tre faite par tous, non par un. &#187; Marx avait constat&#233; : &#171; Le capitalisme ne se suicide pas, on le suicide. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et certes, jamais, de gaiet&#233; de c&#339;ur, le fouillis caduc, les grimaces traditionnelles n'accepteront de dispara&#238;tre sous une bouche &#224; l&#232;vres d'arc-en-ciel. Que l'ombre, aujourd'hui, ici, festonne une lumi&#232;re encore lointaine et d&#233;j&#224; proche dans le temps et l'espace, il ne s'ensuit pas, bien au contraire, qu'il faille l&#226;chement se r&#233;signer &#224; perp&#233;tuer la sinistre gloire des laves refroidies. Pour l'esprit, la vie c'est, d'abord et toujours, cette col&#232;re qui, de son phosphore, ressuscite, unique espoir de l'homme, ce fleuve jamais le m&#234;me o&#249; H&#233;raclite, en pleine harmonie grecque, d&#233;couvrit que nul ne pouvait se vanter de s'y &#234;tre baign&#233; deux fois de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'immortelle jeunesse des eaux, les rives r&#233;pondent par ces torrents d'invisibles mais non moins r&#233;elles &#233;nergies dont la science moderne s'emploie &#224; percer les myst&#232;res physico-chimiques pour en conna&#238;tre, dominer, utiliser les &#233;lans tout comme la psychologie contemporaine d&#233;c&#232;le, explore, conquiert les montagnes de mouvants d&#233;sirs, cueille les geysers inavou&#233;s, les coraux de l'inconscient que, dans son hypocrite immobilit&#233;, la surface ne laissait gu&#232;re pr&#233;voir au sein des profondeurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rimbaud, le premier, sut, en se faisant voyant, trouver le salon au fond du lac. Ce salon n'a pas voulu se limiter &#224; ses seuls murs, &#224; son propre apparat. Il s'est &#233;largi, creus&#233;, multipli&#233; jusqu'&#224; devenir une ville o&#249; le secret cesse d'&#234;tre un masque, pour offrir les traits de la r&#233;v&#233;lation. Capitale de la douleur. Paul &#201;luard a ouvert toutes grandes les portes de la plus intime cit&#233; &#224; m&#234;me l'amour, la po&#233;sie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, &#224; la trop classique fable de Psych&#233; qui perdit l'amour pour l'avoir voulu conna&#238;tre, s'oppose la r&#233;alit&#233; de la cr&#233;ature aim&#233;e. Un visage, &#171; visage perceur de murailles &#187;, se r&#233;v&#232;le et triomphe &#171; au d&#233;faut du silence. &#192; moudre le chemin au carrefour des regards &#187;, le po&#232;te d&#233;couvre une femme toujours nouvelle. &#171; Elle est future. &#187; Rencontre du pr&#233;sent et du lointain. Rencontre de l'espace et du temps. C'est bien l&#224;, c'est bien alors que, selon la rigueur inspir&#233;e d'Andr&#233; Breton, &#171; la beaut&#233; sera convulsive ou ne sera pas &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Espace-temps, temps-espace, quatre points cardinaux ne sauraient les retenir, les clouer, les &#233;carteler au sol, non plus que douze chiffres obstin&#233;ment romains au cadran d'une horloge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La veille cesse de bafouer le sommeil. Conscient et inconscient ne se regardent plus comme chiens de fa&#239;ence avec des yeux d'antinomie. Nul ma&#238;tre chanteur n'ose menacer l'explorateur des deux rives ni le mettre en demeure de choisir entre optimisme et pessimisme. Si les plus noirs rochers soudain fleurissent de clart&#233;, ce n'est certes point pour que leur trou&#233;e se laisse obstruer par des cort&#232;ges d'&#339;d&#232;mes b&#233;nisseurs ou des catafalques drap&#233;s &#224; larges plis de renoncement. Les grands airs nietzsch&#233;ens sont &#224; jamais pass&#233;s de mode. L'amour a fini de se pr&#233;tendre par-del&#224; le bien et le mal, mais, tr&#232;s simplement, l'amour fait de tout mal un bien et du moins un plus. Prisonni&#232;res de leur jupe d'ataxie, les vieilles morales cr&#232;vent sur place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'esprit, comme le proclamait Andr&#233; Breton, d&#232;s le Premier Manifeste du surr&#233;alisme, la &#171; possibilit&#233; d'errer est encore la contingence du bien &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'inspir&#233;, dont &#201;luard nous offre le portrait, est&lt;br class='autobr' /&gt;
Un homme qui s'est tromp&#233; d'&#233;tage de porte de clef&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour mieux conna&#238;tre pour mieux aimer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#233;sie : moyen de connaissance. La v&#233;rit&#233; m&#232;ne un troupeau de buissons ardents. Les &#233;tats d'&#226;me n'ont rien &#224; voir avec des paysages fig&#233;s. Au lieu d'&#233;paves, la mar&#233;e affective apporte les fruits vivaces du d&#233;sir. L'intuition rayonne. La science n'est point dupe des apparences m&#233;caniques. Le monde moderne ne se r&#233;sume pas dans son acier : &#171; Espace-mollusque &#187;, d&#233;clare Einstein.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; se fanaient un d&#233;cor transcendantal, un esth&#233;tisme a priori, l&#224; o&#249; des cadres absolus pr&#233;tendaient s'imposer et limiter les battements du c&#339;ur et les oscillations des forces, un rythme ondule de surprise en surprise :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; commence le paysage&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; quelle heure&lt;br class='autobr' /&gt;
O&#249; donc se termine la femme&lt;br class='autobr' /&gt;
Le soir se pose sur la ville&lt;br class='autobr' /&gt;
Le soir rejoint le promeneur dans son lit&lt;br class='autobr' /&gt;
Le promeneur nu&lt;br class='autobr' /&gt;
Moins gourmand d'un sein vierge&lt;br class='autobr' /&gt;
Que de l'&#233;toile informe qui nourrit la nuit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la fois quotidiennes et &#233;ternelles, telles apparaissent les rencontres qui jalonnent la courbe dialectique dont l'&#233;lan charnel ne se laisse ni arr&#234;ter ni entamer par les bistouris de l'analyse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Socialisme scientifique. Le socialisme par et pour la science. La science par et pour le socialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le calcul des probabilit&#233;s sentimentales, l'alg&#232;bre des nuances, le hasard objectif ignorent les propri&#233;t&#233;s abusivement individuelles, d&#233;daignent les injonctions et les pi&#232;ges &#224; loup qui ont, pour amorce, le tr&#232;s c&#233;l&#232;bre cheveu coup&#233; en quatre ou sa rus&#233;e femelle la poire coup&#233;e en deux. Hegel se refusait &#224; voir dans l'esprit un &#171; sac &#224; facult&#233;s &#187;. En titre au second de ses livres, &#201;luard affirma : &#171; Les n&#233;cessit&#233;s de la vie et les cons&#233;quences des r&#234;ves. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dix mots tr&#232;s simples, les dix doigts de l'&#233;vidence po&#233;tique r&#233;v&#233;laient, de la part du sourcier aux mains de lumi&#232;re, la volont&#233; de tordre le cou au veto bic&#233;phale dont, tour &#224; tour, l'une et l'autre gueules se h&#233;rissaient d'aboiements et, tous crocs dehors, d&#233;fendaient &#224; l'homme soit de sortir de lui-m&#234;me, soit d'y rentrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le surr&#233;alisme a bris&#233; les cloisons &#233;tanches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Andr&#233; Breton a montr&#233; quelle r&#233;ciprocit&#233; existe entre les vases communicants. Et certes, de la surface des choses au secret de la cr&#233;ature, jamais ne cesse de se tresser un pont de reflets, &#224; la fois mouvement et chemin du mouvement, route qui s'anime, s'ouvre aux plus l&#233;gitimes tentations de voir et de savoir. Les brouillards sanglants du racisme, les sauterelles en pluie de la superstition s'obstinent contre cette liane, cherchent &#224; lui cacher, sinon les deux, au moins l'un des bords qu'elle se propose de joindre. Jamais la pens&#233;e, son expression dans l'art et dans la science ne furent en butte &#224; de tels coups. Que d'effondrements, de livres br&#251;l&#233;s, d'os rompus, de squelettes dispers&#233;s ! Du scepticisme aux boues agnostiques, ce qu'il y a de plus bas a eu de quoi se vautrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir bien grignot&#233;, castr&#233;, ravag&#233;, assassin&#233;, le Ph&#233;nix &#224; cri de craie sur tableau noir, &#224; dents de rat de biblioth&#232;que, ailes en papier buvard, yeux en trous de mitrailleuse, s'acharne &#224; vouloir rena&#238;tre des pr&#233;jug&#233;s qui lui servent de cendres. Son vieil aveuglement serti de lambris classiques se d&#233;clare miroir du monde. Des petites paralysies particuli&#232;res lui tiennent lieu de pantoufles. Il est assis dans un fauteuil &#224; housse d'inqui&#233;tude trop justificatrice pour &#234;tre honn&#234;te. Il a r&#233;pandu un parfum de modernisme sur sa puanteur de cadavre empoisonn&#233;, empoisonneur. Il promet le socialisme, mais asperge le monde de venin nationaliste. Il fait le philosophe. Il annonce une ph&#233;nom&#233;nologie : Ph&#233;nom&#233;nologie de l'angoisse, feint-il de pr&#233;ciser, et, dans l'espoir de jeter les intelligences au plus noir du masochisme, il leur offre le n&#233;ant, le n&#233;ant devenu noum&#232;ne, divinis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pont des reflets est le contraire m&#234;me de cette lourde escroquerie qui, de l'exp&#233;rience, pr&#233;tend remonter &#224; la m&#233;taphysique. Aussi les plus actuels des philosophes scientifiques se sont-ils &#233;lev&#233;s contre une telle malhonn&#234;tet&#233;. Parmi eux, tout particuli&#232;rement, Rudolf Carnap, de l'&#233;cole de Vienne, a &#233;tudi&#233; la Science et la M&#233;taphysique devant l'analyse logique du langage. Il n'attendit point l'av&#232;nement de Hitler pour r&#233;gler leur compte au futur nazi Martin Heidegger et &#224; son &#171; n&#233;ant qui n&#233;ante. &#187; (du verbe n&#233;anter, en allemand : nichten).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du primat de la mati&#232;re formul&#233; par les plus grands esprits du XIXe si&#232;cle se d&#233;duit la n&#233;cessit&#233; pour l'homme de confronter et de reconfronter sans cesse ses id&#233;es &#224; son univers. Selon Marx et Engels, les notions &#233;taient les reflets des choses en nous. Cette d&#233;finition n'a rien perdu de sa valeur, de son actualit&#233; et c'est avec on ne peut plus d'&#224;-propos que, nagu&#232;re, Jean Perrin &#233;non&#231;ait cette v&#233;rit&#233; qui ne vaut pas seulement pour la science particuli&#232;re dont il est un des ma&#238;tres incontest&#233;s : &#171; Tout concept, &#233;crivait-il, finit par perdre son utilit&#233;, sa signification m&#234;me, quand il s'&#233;carte de plus en plus des conditions exp&#233;rimentales o&#249; il a &#233;t&#233; formul&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un individu vaut ce que vaut son exp&#233;rience, j'entends une exp&#233;rience dont les plus lointains &#233;chos d&#233;veloppent, approfondissent les bruits imm&#233;diats, &#224; la fois leur pr&#233;texte et leur preuve. Qu'il n'y ait plus accord, r&#233;ciprocit&#233; entre ces &#233;chos et ces bruits, dans le d&#233;chirement de son intelligence, dans les dilemmes qui lui interdisent d'agir, l'homme devra reconna&#238;tre les termes de ses plus intimes contradictions. Et ces contradictions, il importe qu'il s'en d&#233;gage, non certes pour aller s'oublier dans les bosquets des romances trop parfum&#233;es, s'&#233;garer dans les glaces de l'abstraction ou bien encore abdiquer, s'abdiquer lui-m&#234;me, se renier en faveur de l'objet, obstacle qui doit devenir une chance nouvelle, servir de tremplin pour un bond en avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les grands dialecticiens du mat&#233;rialisme ont su ouvrir &#224; m&#234;me la vie le cul-de-sac analytique dont l'utopie avait barbouill&#233; les murs d'un trompe-l'&#339;il r&#233;formiste, il semble que, du point de vue de l'expression psychologique, leur le&#231;on n'ait pas toujours &#233;t&#233; entendue. Reconna&#238;tre la loi du devenir, c'est condamner et le photographique et le d&#233;coratif, c'est chercher, sinon trouver, une synth&#232;se &#224; ne point confondre avec l'h&#233;sitation, avec l'aller et retour entre certaine d&#233;magogie (injurieuse pour ceux dont elle sous-estime les possibilit&#233;s culturelles) et une tendance &#224; consid&#233;rer l'&#339;uvre d'art comme une chose en soi, alors qu'il faut de toute chose en soi faire une chose pour les autres. Historiquement, Proust fut le dernier grand cap de la litt&#233;rature analytique. D'o&#249; la pr&#233;face de Lounatcharsky &#224; la traduction russe de ses livres. Mais apr&#232;s ce promontoire que fleurissent les fossiles du snobisme, les paillettes de m&#233;moire, les micas de l'agacerie et parfois m&#234;me un aveu &#224; la paradoxale et r&#233;confortante odeur de semence humaine parmi tant de duvets artificiellement blondis et impond&#233;rables, bichonn&#233;s, fris&#233;s, arros&#233;s par la pluie des vaporisateurs, apr&#232;s ce promontoire, dis-je, combien de soi-disant falaises invisibles &#224; l'&#339;il nu pr&#233;tendirent nous imposer leurs dentelles microscopiques, leur byzantinisme. Tant de menues complications se faisaient vite transparentes aux manques, aux carences qu'elles voulaient voiler. Nous savons, par ailleurs, quels effrois claquaient des dents sous les chansons des d&#233;parts. L'encre salissait de sa moiteur le r&#234;ve mallarm&#233;en :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fuir ! l&#224;-bas fuir !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ou sans &#233;pigraphe, l'on a beaucoup voyag&#233; depuis la guerre. Des tonnes de livres n'excusent point ces d&#233;placements. L'appel de l'ailleurs, la sanctification du pittoresque aid&#232;rent un trop grand nombre &#224; d&#233;serter les lieux o&#249; des responsabilit&#233;s allaient s'imposer. Ainsi, en des temps plus s&#233;dentaires, le genre historique offrait une ressource &#224; ne point d&#233;daigner pour qui ne se sentait gu&#232;re &#224; la hauteur de son &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le simple n'est jamais que le simplifi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, le po&#232;te de la Vie imm&#233;diate a cueilli la fleur quotidienne et rare, g&#233;n&#233;rale et particuli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le livre que Paul &#201;luard nous offre aujourd'hui s'appelle la Rose publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rose est le symbole du sexe f&#233;minin. La femme se trouve donc rendue &#224; la libert&#233;, au regard, &#224; la ferveur de l'homme, de tous les hommes, par le po&#232;te dont la critique tr&#232;s justement s'accorde &#224; reconna&#238;tre que, depuis Baudelaire, il a &#233;crit les plus beaux vers d'amour de la langue fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, pour Baudelaire, la rencontre la plus magnifique ne pouvait &#234;tre qu'une d&#233;fense faite marbre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis belle, &#244; mortels ! comme un r&#234;ve de pierre,&lt;br class='autobr' /&gt;
Et mon sein, o&#249; chacun s'est meurtri tour &#224; tour,&lt;br class='autobr' /&gt;
Est fait pour inspirer au po&#232;te un amour&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;ternel et muet ainsi que la mati&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nulle porte ne s'ouvre dans les vieux remparts, les t&#234;tes n'ont qu'&#224; venir s'y fracasser, les d&#233;sirs s'y briser. Une inf&#226;me odeur de sacristie et de prison pour dettes enveloppe le dix-neuvi&#232;me si&#232;cle. La grandeur de ses po&#232;tes fut de ne savoir ni ne vouloir s'en accommoder. La grandeur des po&#232;tes du vingti&#232;me si&#232;cle sera de faire en sorte que se dissipent tous les relents de la d&#233;composition. Et c'est pourquoi le surr&#233;alisme a li&#233; son sort &#224; celui de la r&#233;volution prol&#233;tarienne qui, lib&#233;rant l'homme, lib&#233;rera l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au confluent de la clart&#233; et de la pudeur, sans ordre d'humiliation ni de forfanterie, &#201;luard cueille une nageuse digne du fleuve d'H&#233;raclite, &#171; rires peur de la peur. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Son avidit&#233; n'a d'&#233;gale que moi &#187;, constate-t-il. Le po&#232;te et celle qu'il aime se sourient, se refl&#232;tent l'un l'autre, vivent l'un de l'autre, l'un en face de l'autre &#171; comme deux gouttes d'eau &#187;. Au lieu d'un &#233;go&#239;sme en broussaille, voici de hautes for&#234;ts charnelles. Nous sommes &#224; l'antipode du ruisseau dont Narcisse voulut arr&#234;ter le cours, immuable tombeau digne de lui, car ne savoir imaginer c'est se perdre en soi-m&#234;me. Le r&#234;veur, au contraire, en d'autres se trouve. Les &#233;cluses arithm&#233;tiques n'arr&#234;tent point le torrent de ses m&#233;tamorphoses. Hermaphrodite n'est plus l'addition de deux sexes divis&#233;s, de d&#233;sirs soustraits d'eux-m&#234;mes. Hermaphrodite redevient le couple, Herm&#232;s et Aphrodite, tels que les unit &#224; jamais la statuaire grecque de l'amour. Aphrodite a la force d'Herm&#232;s, Herm&#232;s, sur ses muscles, son agilit&#233;, porte une peau tiss&#233;e des baisers d'Aphrodite. L'homme dit &#224; la femme :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donneuse monde en mouvement&lt;br class='autobr' /&gt;
Cern&#233;e de plaisirs comme un feu&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans l'ombre tu te diriges mieux qu'une ombre&lt;br class='autobr' /&gt;
T&#234;te accord&#233;e&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon c&#339;ur bat dans tout ton corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rose publique, rose au sang frais, rose Carmagnole &#224; qui nul n'osera faire l'injure de la traiter de reine des fleurs, aube des plus beaux fruits sur l'arbre de la subversion, rose des faubourgs, rose soeur de Mondal, car :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mondal est parisien&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est de la vieille race des b&#226;tards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rose publique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... promesses de soleil frais&lt;br class='autobr' /&gt;
Au pied des derniers remparts&lt;br class='autobr' /&gt;
Qui vont se m&#234;ler au jour&lt;br class='autobr' /&gt;
Inexplicablement&lt;br class='autobr' /&gt;
Puisque Mondal fils de tout et de peu&lt;br class='autobr' /&gt;
Est seul n'a rien et ne veut rien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'inexplicable de maintenant, tout &#224; l'heure, s'expliquera. Le po&#232;te regarde le fr&#232;re d&#233;sesp&#233;r&#233; de la rose publique &#171; pour qui le sommeil ni l'&#233;t&#233; ne sont plus d'aucun secours &#187;. Il comprend sa lassitude sans cesse accrue par le capitalisme, oui, tr&#232;s exactement le capitalisme contemporain acharn&#233; &#224; r&#233;duire les exploit&#233;s des villes et des campagnes. Ce diagnostic d'une mis&#232;re morale, elle-m&#234;me effet de la mis&#232;re mat&#233;rielle pr&#233;sente et peut-&#234;tre pour quelque temps encore, jusqu'au sursaut lib&#233;rateur, cause d'une mis&#232;re mat&#233;rielle toujours plus grande, cette clairvoyance ne sont pas &#224; confondre avec la compassion passive, le pessimisme d&#233;lib&#233;r&#233;, l'assentiment aux tentations d'abdiquer ou de se suicider. Bien au contraire. &#171; Il ne pense pas &#224; mourir &#187;, ce Mondal rencontr&#233; &#224; tous les coins de rues, personnage r&#233;el qu'un &#339;il sinc&#232;re ne peut r&#233;duire &#224; l'&#233;tat de marionnette symbolique. Demain, il n'acceptera plus de ruminer en rond sa d&#233;tresse. L&#224; o&#249; &#233;tait le centre du cercle vicieux, sa prison, doivent se rencontrer les rayons dont l'intersection d&#233;terminera le point o&#249;, selon Andr&#233; Breton (Second Manifeste du surr&#233;alisme), &#171; la vie et la mort, le r&#233;el et l'imaginaire, le pass&#233; et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'&#234;tre per&#231;us contradictoirement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rose publique, rose de l'esprit qui souffle, rose des vents, rose qui pr&#233;f&#232;re sa nudit&#233; aux perles vaines des secrets, aux cuirasses du d&#233;terminisme implacable, rose anim&#233;e, animatrice, si le mouvement transforme les choses, les choses elles aussi transforment le mouvement. &#192; l'aplatissement du globe terrestre correspond la perturbation des trajectoires astrales. La science dont le professeur Lalande d&#233;clare qu'elle &#171; ne vise pas seulement &#224; l'assimilation des choses entre elles mais, avant tout, &#224; l'assimilation des esprits entre eux &#187;, la science moderne a corrig&#233; les vues de l'astronomie newtonienne qui, selon Gaston Bachelard (le Nouvel Esprit Scientifique), donna sa rigueur &#224; la doctrine des cat&#233;gories kantiennes et son absolu aux formes a priori de l'espace et du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rose d'&#201;luard est aussi diff&#233;rente de la rose de Condillac que le mat&#233;rialisme dialectique du vingti&#232;me si&#232;cle l'est du mat&#233;rialisme m&#233;canique du dix-huiti&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa h&#226;te &#224; retrouver l'intimit&#233; avec tout ce dont le si&#232;cle de Louis XIV avait frustr&#233; ses p&#232;res, le philosophe sensualiste consentait &#224; &#234;tre odeur de rose, &#224; n'&#234;tre qu'odeur de rose. Il oubliait que la rose devenait odeur de Condillac du moment que Condillac se faisait odeur de rose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rose publique est odeur d'un monde o&#249; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'en est fini de voler au secours inf&#226;me des images d'hier...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Animaux et leurs hommes, ainsi s'appelait le premier livre d'&#201;luard, car l'homme appartient autant aux animaux que les animaux &#224; l'homme. Rien de plus l&#233;gitime, de plus salubre que de le signifier &#224; un anthropocentrisme primaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment, pourquoi opposer encore science et po&#233;sie, d&#232;s l'instant que po&#232;tes et savants aussi bien par les &#233;clairs d'une pens&#233;e non dirig&#233;e que par les d&#233;ductions exp&#233;rimentales et logiques d'une pens&#233;e dirig&#233;e, illustrent, affirment, prouvent la loi d'universelle r&#233;ciprocit&#233;, son action sur la vie de l'&#226;me et du corps et la n&#233;cessit&#233; de son triomphe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les b&#234;tes, les pierres suivaient Orph&#233;e ou, plut&#244;t, Orph&#233;e croyait que les b&#234;tes et les pierres le suivaient. Aux Enfers, la premi&#232;re fois qu'il se retourna pour regarder en face le soleil de son amour, couleur d'Eurydice, il vit qu'il &#233;tait seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au vieux mythe d'Orph&#233;e qui veut toujours aller le premier, loin devant les autres, loin des autres, victorieusement r&#233;pond la tr&#232;s moderne r&#233;alit&#233; du po&#232;te, car, nous dit &#201;luard, &#171; le po&#232;te est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspir&#233; &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Quelques &#233;crits du surr&#233;aliste Ren&#233; Crevel</title>
		<link>http://www.matierevolution.org/spip.php?article7626</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.matierevolution.org/spip.php?article7626</guid>
		<dc:date>2022-09-25T22:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Art</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;DE LA GUERRE PR&#201;VENTIVE AUX AVEUGLES POUR RIRE &lt;br class='autobr' /&gt;
En sc&#232;ne pour la r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Alerte au gaz. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le professeur Langevin, le docteur Rivet et, avec eux, les hommes de science les mieux autoris&#233;s ont d&#233;montr&#233;, preuves &#224; l'appui, l'inefficacit&#233; des moyens individuels et des mesures g&#233;n&#233;rales de protection propos&#233;s au peuple de Paris, contre le bombardement a&#233;rien, par les officiels et les officieux de la R&#233;publique bourgeoise. &lt;br class='autobr' /&gt;
En r&#233;ponse, tel grand pr&#234;tre de la flicaille a trait&#233; de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory"&gt;13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag"&gt;Art&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_15719 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L300xH300/rene_crevel-524a9.jpg?1779791129' width='300' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;DE LA GUERRE PR&#201;VENTIVE AUX AVEUGLES POUR RIRE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sc&#232;ne pour la r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alerte au gaz.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le professeur Langevin, le docteur Rivet et, avec eux, les hommes de science les mieux autoris&#233;s ont d&#233;montr&#233;, preuves &#224; l'appui, l'inefficacit&#233; des moyens individuels et des mesures g&#233;n&#233;rales de protection propos&#233;s au peuple de Paris, contre le bombardement a&#233;rien, par les officiels et les officieux de la R&#233;publique bourgeoise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;ponse, tel grand pr&#234;tre de la flicaille a trait&#233; de faux intellectuels ceux &#224; qui ni la police ni l'arm&#233;e ne sauraient pardonner de s'opposer aux tentatives de militariser les civils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e derni&#232;re le colonel de la Rocque pr&#233;sidait l'Union de d&#233;fense passive de France, avec gaz, asphyxie et coquets b&#233;n&#233;fices &#224; tous les &#233;tages. Pour assister ce cher Casimir, M. Schneider avait bien voulu distraire un peu d'un temps pr&#233;cieux, pr&#233;cieusement consacr&#233; &#224; la vente de l'artillerie lourde et aux s&#233;ances de l'Acad&#233;mie des sciences morales, politiques et canonni&#232;res. De gros industriels, marchands d'ustensiles &#224; donner l'illusion de la s&#233;curit&#233;, tout le contraire des petits sauteurs ou des faux intellectuels, compl&#233;taient l'assembl&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et dire que, malgr&#233; le respect d&#251; &#224; ces messieurs, un chimiste muni du meilleur des masques eut encore le mauvais esprit de mourir, apr&#232;s un court passage dans la chambre &#224; exp&#233;riences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fum&#233;e d'une cigarette traverse telle substance dont l'imperm&#233;abilit&#233; a pourtant &#233;t&#233; lou&#233;e en style publicitaire, parmi les r&#233;clames pour les maisons de massage, les pilules qui remontent jusqu'au ciel les poitrines un peu fatigu&#233;es, les sirops qui font descendre les rhumatismes en terre et les fakirs pr&#234;ts &#224; offrir le moyen de gagner &#224; la loterie, en &#233;change d'un timbre de cinquante centimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans nombre de magasins, l'on peut acheter des masques faits sur mesure, voire d'une certaine &#233;l&#233;gance, affirme un journal du soir. Mais, est-il forc&#233; d'ajouter, ils sont d'un prix &#233;lev&#233;. Que faire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut d&#233;penser au moins quatre-vingts francs, m&#234;me si l'on ne tient pas &#224; cette &#171; certaine &#233;l&#233;gance &#187; dont le souci d&#233;cide les godelureaux et pimb&#234;ches &#224; choisir un mod&#232;le &#224; cent quarante francs qui, d'ailleurs, risque de ne pas mieux les prot&#233;ger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ouvrier et, &#224; plus forte raison, le ch&#244;meur que son indemnit&#233; aide juste &#224; ne point crever de faim, peuvent donc s'appr&#234;ter &#224; perdre sinon la vie, du moins les poumons ou les yeux, car les aveugles ne seront pas toujours &#171; des aveugles pour rire &#187; qui r&#233;jouissaient les rombi&#232;res d&#233;guis&#233;es, non plus en simples dames de la Croix-Rouge, mais en scaphandri&#232;res, lors de l'attaque aux alentours de Notre-Dame-des-Champs. Ici ouvrons une parenth&#232;se pour noter que le conseiller municipal de ce quartier a tenu sa promesse. Oui, nous voil&#224; bel et bien au seuil des luttes futures si ch&#232;res &#224; celui dont la naine personne condense les genres et les styles les plus divers de la provocation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en est des exercices de d&#233;fense passive comme des omelettes qui, chacun le sait, ne se font pas sans casser d'&#339;ufs. Il y a eu bon nombre de bonnes chutes dans l'obscurit&#233;. Si le m&#233;decin avait le droit de circuler en auto, mais au ralenti, phares &#233;teints (tant pis pour la femme qui accouche, le bless&#233;, le malade &#224; op&#233;rer d'urgence), les particuliers devaient aller le chercher &#224; pied.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand, au lieu de troubler le sommeil des Parisiens, les sir&#232;nes se contentent d'arr&#234;ter leur travail, MM. Guichard et Langeron en profitent pour soigner leur publicit&#233;. D'o&#249; photo de l'un et l'autre, avec, entre eux, promu au grade d'agent sauveteur, l'un de ces braves gens qui font m&#233;tier de matraquer et d'assassiner les prol&#233;taires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme la gauloiserie ne perd jamais ses droits, afin de donner un petit air bon enfant et gentiment cochon aux jeux de la guerre, un abri a &#233;t&#233; install&#233; rue de Provence, dans une maison hospitali&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'amour masqu&#233;, comme disait l'autre !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est question d'am&#233;nager des casernes o&#249; pourraient &#234;tre entass&#233;s huit cent mille &#234;tres humains. Or, la ville et sa banlieue comptent plusieurs millions d'habitants. D'autre part, tout le monde n'a pas une limousine &#224; sa disposition, pour fuir et gagner les casernes. &#192; supposer qu'il n'y ait pas d'embouteillage &#224; la sortie de Paris, les avions ennemis auraient vite rejoint la caravane &#233;perdue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, aujourd'hui plus que jamais, contre le fascisme et la guerre, le pouvoir au peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;UN CAS SOCIAL &#192; SAINTE-ANNE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis de longs mois d&#233;j&#224;, elle se trouve recluse &#224; Sainte-Anne, parmi les ali&#233;n&#233;s, cette jeune fille de vingt ans, dont tout le monde s'accorde &#224; reconna&#238;tre l'intelligence et la raison. Mais voil&#224;, c'est une enfant naturelle. Ses premi&#232;res ann&#233;es ont &#233;t&#233; sans histoire, jusqu'au jour o&#249; sa m&#232;re a trouv&#233; un mari. La femme a-t-elle alors soudain redout&#233; une future rivale dans sa b&#226;tarde ? Ou bien, par jalousie r&#233;troactive, l'homme a-t-il refus&#233; de garder au foyer celle dont il n'&#233;tait pas le p&#232;re ? Quoi qu'il en soit, la malheureuse a &#233;t&#233; enferm&#233;e chez les s&#339;urs, sous pr&#233;texte qu'elle avait mauvais caract&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait est qu'elle n'a pas &#233;t&#233; d'humeur &#224; supporter la s&#233;questration parmi les vestales de l'ignorance crasse et de la crasse ignorantine. Elle faussa compagnie aux femmes-cur&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Domestique dans une famille bourgeoise, elle commet le crime de ne pas accepter sans y r&#233;pondre les observations et les caprices de sa patronne. On la renvoie. Bient&#244;t, &#224; bout de ressource et faute de quelqu'un sur qui compter, elle d&#233;cide de se tuer. Avec ses derniers sous, elle ach&#232;te plusieurs tubes de somnif&#232;re, les avale d'un trait, tombe endormie, est transport&#233;e &#224; l'h&#244;pital o&#249;, apr&#232;s des heures et des heures, elle finit par se r&#233;veiller &#224; cette vie dont elle ne voulait plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se remet tr&#232;s vite. Saine de corps et d'esprit, fra&#238;che et jeune, elle n'en a pas moins les meilleures raisons de d&#233;tester l'existence. Elle n'a rien de bon &#224; attendre. Aussi, son psychisme (comme disent les gens du m&#233;tier) ne s'am&#233;liore-t-il gu&#232;re. Le suicide lui semble la seule solution. Elle ne saurait mettre ailleurs son esp&#233;rance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249;, quand, comment, pourquoi, en r&#233;gime capitaliste, cette malheureuse reprendrait-elle go&#251;t &#224; la vie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit de la caser, c'est-&#224;-dire de l'enterrer vive soit dans un asile, soit dans une maison de correction. Elle a encore la chance de voir tomber sur l'asile le choix des bonnes &#226;mes qui ont &#224; d&#233;cider de son sort. &#192; sa majorit&#233;, elle sera libre. Libre d'aller se prostituer, se jeter &#224; l'eau, s'empiffrer de cyanure de potassium, se saouler de vitriol. En attendant, que la compagnie des d&#233;mentes l'aide &#224; passer le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de la pr&#233;sentation des malades aux &#233;tudiants, le professeur Claude lui demande :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Qu'avez-vous pris pour vous tuer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Un peu de tout, r&#233;pond-elle, avec un sourire o&#249;, malgr&#233; la macabre gourmandise, p&#233;tille l'espi&#232;glerie d'une tr&#232;s peu lointaine enfance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le professeur doit en convenir : elle n'est pas folle. Son cas est un cas social et non un cas m&#233;dical. Que faire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et d'abord, monsieur le professeur, messieurs les m&#233;decins, messieurs les juges, ces messieurs et dames de la famille, de toutes les familles, pri&#232;re de ne pas empoisonner la victime particuli&#232;re d'un ordre ou plut&#244;t d'un d&#233;sordre g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De tous ses bagnes, l'&#201;tat bourgeois nie la personne humaine, l'individu dont il se r&#233;clame. Ses asiles valent ses casernes, ses usines et autres ge&#244;les.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fille de vingt ans saine de corps et d'esprit &#224; Sainte-Anne, comment ne pas &#233;voquer la Bastille, les lettres de cachet ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DISCOURS&lt;br class='autobr' /&gt;
AUX OUVRIERS DE BOULOGNE[1]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Camarades,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au nom de l'Association des &#201;crivains et Artistes R&#233;volutionnaires, ce n'est pas seulement le salut des travailleurs intellectuels que je viens apporter aux travailleurs manuels. L'heure est trop grave pour que nous nous contentions d'&#233;changer des petits sourires ou des grandes politesses. Le Premier Mai, journ&#233;e prol&#233;tarienne, est le jour des plus belles promesses, pour nous dont le travail consiste &#224; donner une expression de l'homme contemporain et &#224; chercher, pour l'homme futur, de meilleures chances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, nous savons par exp&#233;rience, camarades ouvriers, que, de vos luttes, des batailles que vous livrerez, des batailles que vous gagnerez, d&#233;pend l'avenir de la pens&#233;e, l'avenir de la science, de la litt&#233;rature, de l'art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, estimons-nous qu'il n'est point pour nous de plus pressant devoir, de meilleure justification, de plus grand honneur que de venir nous ranger parmi vous, nous fondre dans vos masses, pour ces luttes et ces batailles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous savez comment, face aux menaces de fascisme et de guerre, &#224; vos c&#244;t&#233;s se sont dress&#233;s des savants tels que les professeurs Prenant, Rivet, Langevin, des &#233;crivains tels que Romain Rolland, Henri Barbusse, Andr&#233; Gide, Andr&#233; Malraux, des peintres tels que Signac, des architectes, des m&#233;decins, des &#233;tudiants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, dans leur laboratoire, dans leurs biblioth&#232;ques, dans leurs ateliers, les plus clairvoyants de ceux qui ont pour m&#233;tier de faire des exp&#233;riences, de faire des livres ou des tableaux, ont compris que pour eux, pour leurs recherches, la partie allait se jouer dans la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essor culturel en Union Sovi&#233;tique, d'une part, et, d'autre part, les pers&#233;cutions contre tous ceux qui, malgr&#233; les Hitler, les G&#339;ring, les Mussolini, les Gil Robles, les Lerroux, n'ont pas accept&#233; de renoncer au droit de penser, n'en &#233;tait-ce point assez, camarades, pour prouver aux intellectuels que leur sort est li&#233; au v&#244;tre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Indissolublement li&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui 1er mai 1935, le gouvernement du grand Flandin a os&#233; ce dont, l'ann&#233;e derni&#232;re, cette vieille ordure de Tournesuez n'aurait pas eu l'audace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute manifestation ouvri&#232;re a &#233;t&#233; interdite. La peur rend f&#233;roce. L'unit&#233; d'action effraie ces messieurs de la bourgeoisie et les ministres qui leur servent de valets. Leurs petits c&#339;urs de gros actionnaires et de pr&#233;sidents de conseils d'administration peuvent trembler sous leurs portefeuilles, puisque les organisations unitaires et conf&#233;d&#233;r&#233;es participeront en commun &#224; deux grands meetings centraux &#224; Paris (&#224; Huyghens et &#224; Japy), &#224; cinquante r&#233;unions en banlieue et &#224; soixante-six meetings en province.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La garde mobile, la flicaille chiappiste peuvent se r&#233;pandre par les places, les boulevards, les avenues, interdits aux cort&#232;ges des travailleurs. Le bloc des travailleurs ne manquera point de riposter, de mettre un terme aux m&#233;faits, aux crimes dont le capitalisme, jamais, n'h&#233;site &#224; se rendre coupable pour prolonger un d&#233;sordre dont il est le fauteur et le profiteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un intellectuel qui a conscience de lui-m&#234;me, du monde o&#249; il vit, aujourd'hui, doit forc&#233;ment aller, coude &#224; coude, avec les exploit&#233;s qui ont pris la plus claire conscience de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont toujours les m&#234;mes, c'est toujours la m&#234;me minorit&#233; d'exploiteurs, d'affameurs, qui jette le lait au ruisseau, le bl&#233; &#224; la mer, br&#251;le le caf&#233;, br&#251;le les livres et organise la terreur blanche, la peste brune, la r&#233;pression tricolore sur les cinq sixi&#232;mes du globe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; s&#233;vit encore la bourgeoisie, des milliers et des milliers d'hommes meurent de faim et se voient refuser par les pouvoirs constitu&#233;s, les chances de s'instruire, le droit d'apprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre solidarit&#233;, camarades, n'est pas un mot. Elle est un fait. Des pers&#233;cutions collectives l'ont prouv&#233;. L'union, l'unit&#233; dans la lutte ne cessera d'en t&#233;moigner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Front uni, unit&#233; d'action contre le fascisme et la guerre, oui, mais aussi front uni, unit&#233; d'action pour l'av&#232;nement du socialisme mondial, pour l'&#233;dification d'une soci&#233;t&#233; sans classe, o&#249; le profit sera d&#233;finitivement aboli, o&#249; s'effondreront &#224; jamais les fronti&#232;res entre les hommes, ces fronti&#232;res qui s'opposent &#224; la circulation, &#224; l'&#233;change des produits du travail humain et sont aussi des fronti&#232;res contre les id&#233;es, contre le progr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, l'&#201;tat capitaliste se montre de plus en plus autoritaire. Mais l&#224;, camarades, est le signe m&#234;me de sa faiblesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelez-vous cette d&#233;finition de l'&#201;tat, que L&#233;nine a donn&#233;e, dans L'&#201;tat et la R&#233;volution, admirable livre, &#233;crit &#224; la veille d'Octobre, au seuil m&#234;me de la premi&#232;re r&#233;volution prol&#233;tarienne triomphante qui devait permettre la naissance, la construction d'un monde nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon L&#233;nine, &#171; l'&#201;tat est le produit et la manifestation de l'antagonisme inconciliable des classes. L'&#201;tat appara&#238;t l&#224; o&#249; les contradictions ne peuvent &#234;tre objectivement concili&#233;es et dans la mesure o&#249; elles ne peuvent l'&#234;tre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que les contradictions ne peuvent &#234;tre concili&#233;es, l'&#201;tat se fascise. Et quand l'&#201;tat se fascise, c'est-&#224;-dire quand il frustre l'ouvrier de ses libert&#233;s syndicales, de son droit de gr&#232;ve et de tous les droits qu'il a conquis au cours des si&#232;cles, par la lutte r&#233;volutionnaire, alors, les &#233;crivains, les artistes se voient retirer la libert&#233; de s'exprimer, l'ind&#233;pendance n&#233;cessaire &#224; leur production, donc &#224; leur vie, &#224; leur vie mat&#233;rielle aussi bien qu'&#224; leur vie morale. Et c'est bient&#244;t, pour les uns et pour les autres, l'exil, le camp de concentration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le bagne m&#234;me, en d&#233;pit de ce bagne, envers et contre ce bagne, la solidarit&#233; entre ouvriers et intellectuels encore s'affirme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Espagne, ces jours derniers, un professeur, membre du Parti communiste, m'a dit comment &#224; Oviedo, dans le cachot o&#249; lui et d'h&#233;ro&#239;ques mineurs de l'Octobre asturien se trouvaient incarc&#233;r&#233;s, ils r&#233;ussirent &#224; publier un journal. Et dans la prison de Madrid, o&#249; j'ai pu lui parler au travers des barreaux, Largo Caballero, le leader du Parti socialiste espagnol, et d'autres d&#233;tenus, militants de base et th&#233;oriciens, m'ont dit comment ils avaient r&#233;ussi &#224; organiser une universit&#233; ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec quelle force, avec quel &#233;clat p&#233;remptoire, ces magnifiques exemples, cette faim de savoir, ce besoin de collaborer pour apprendre, toujours apprendre, ces &#233;lans s'opposent &#224; l'obscurantisme, au g&#226;chis des valeurs, &#224; la n&#233;gation des forces vives, dont la r&#233;action et ses agents pr&#233;tendent faire une loi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais notre solidarit&#233;, camarades, il ne faut pas qu'elle s'affirme seulement dans les bagnes, dans les camps de concentration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Travailleurs manuels et intellectuels, communistes, socialistes, inorganis&#233;s, contre la r&#233;pression en France, contre les assassinats d'ouvriers, contre le fascisme d'Union nationale, contre le gouvernement de tr&#234;ve, contre les Jeunesses patriotes, les Briscards, les Croix de Feu, les godelureaux francistes et autres asticots de la d&#233;composition bourgeoise, nous devons nous ranger sur un m&#234;me front, sans cesser jamais de travailler &#224; l'unit&#233; des forces antifascistes, unit&#233; qui peut, seule, permettre la d&#233;route d&#233;finitive des bandes d'exploiteurs et de massacreurs dont les bottes mart&#232;lent les pav&#233;s ensanglant&#233;s du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si, camarades, le triomphe du socialisme en U. R. S. S. nous est une raison chaque jour plus p&#233;remptoire de dire et de redire l'admirable mot d'ordre : &#171; Prol&#233;taires de tous les pays, unissez-vous ! &#187;, les dangers qui menacent la culture dans la soci&#233;t&#233; capitaliste pourrissante nous d&#233;cident aujourd'hui &#224; crier :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Intellectuels de tous les pays, unissez-vous aux prol&#233;taires de tous les pays.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ren&#233; CREVEL.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce discours, prononc&#233; le 1er mai 1935 par notre camarade Crevel, a &#233;t&#233; lu au Congr&#232;s International des &#201;crivains pour la D&#233;fense de la Culture, le samedi 22 juin, par Aragon, au moment o&#249;, dans le d&#233;bat sur le &#171; R&#244;le de l'&#201;crivain dans la Soci&#233;t&#233; &#187;, Ren&#233; Crevel aurait d&#251; prendre la parole. Le Congr&#232;s en se levant tout entier &#224; la fin de cette lecture, rendit hommage &#224; la position prise par Crevel, que d&#233;finit par ailleurs le discours retrouv&#233; &#233;crit pour le Congr&#232;s, que nous avons publi&#233; dans notre pr&#233;c&#233;dent num&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ART DANS L'OMBRE&lt;br class='autobr' /&gt;
DE LA MAISON BRUNE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Engels a d&#233;nonc&#233; les m&#233;faits de l'analyse, lorsque, des sciences dont elle avait permis les immenses progr&#232;s, elle fut pass&#233;e &#224; la philosophie. Ainsi par la faute d'une m&#233;thode f&#233;conde &#224; l'origine, les objets et les id&#233;es qui en naissent chez l'homme furent consid&#233;r&#233;s non dans leurs rapports mais dans leur isolement, non dans leur mouvement mais dans leur repos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; l'&#233;troitesse m&#233;taphysique avec, entre autres formes et formules, la th&#233;orie noum&#233;nale de l'art pour l'art. Or, pas plus que la chose &#224; peindre, la chose peinte n'est chose en soi. Interm&#233;diaire entre les hommes, elle leur permet de communiquer &#224; travers le temps et l'espace. Et m&#234;me alors que l'exhibitionnisme n'est si souvent qu'un simulacre, la mani&#232;re de s'effacer (et non moins du reste celle de simuler) constitue un aveu. Il n'y a point d'&#339;uvre abstraite qui d'un trait concret ne d&#233;finisse son auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conscience est &#224; prendre de ce qu'affirme la n&#233;gation. Par exemple, la tendance &#224; tout &#233;garer (donc &#224; tout refuser, &#224; tout nier) permet de diagnostiquer le narcissisme et ses suites. Suites mortelles. Voil&#224; d&#233;j&#224; Narcisse &#224; l'&#233;tat de cadavre, faute d'avoir pris notion de ce et ceux qui l'entourent, faute d'avoir su imaginer des rapports vivants de lui &#224; eux. Il croyait arr&#234;ter &#224; son profit, &#224; sa gloire, le cours du ruisseau. Il s'en est fait un tombeau d&#233;finitif. Sans insister sur ce cas limite, rappelons pour m&#233;moire l'immobilit&#233; des litt&#233;rateurs d'avant crise occup&#233;s &#224; rafistoler le mal du si&#232;cle. Bien assis dans des fauteuils de style N. R. F., &#224; housses d'inqui&#233;tude, ils se regardaient le nombril sans cesser de pontifier, b&#233;atifier, b&#234;tifier sur l'objet perdu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue de la ph&#233;nom&#233;nologie de l'esprit, il importait de r&#233;duire &#224; la transparence ces paravents dont l'ombre propice aux v&#234;pres introspectives abritait l'individualisme et ses chapelets de contradictions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il donne poids et corps &#224; ses plus impond&#233;rables particularit&#233;s, l'artiste affirme sa volont&#233; d'agir sur l'univers, en riposte &#224; l'action de l'univers sur lui. Sa pens&#233;e ne saurait se limiter aux contours, aux couleurs qui l'habillent. Elle est fonction de l'heure, du lieu, des probl&#232;mes qui les agitent. Se pr&#233;tendre neutre &#233;quivaut &#224; tol&#233;rer, donc, dans l'&#233;tat pr&#233;sent des choses, &#224; se faire complice des exploiteurs contre les exploit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'antagonique et double fait de momifier ses minuscules secrets ou d'asservir ses yeux &#224; quelque d&#233;chet de paysage, se trahit une opposition au devenir commun du monde ext&#233;rieur et du monde int&#233;rieur, entre lesquels il y a non &#224; choisir mais &#224; &#233;tablir des rapports.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une photographie qui serait pure passivit&#233; n'est pas concevable. D&#233;crire c'est fatalement s'exprimer entre le d&#233;crit et la description. Qui s'exprime se transforme du fait m&#234;me qu'il s'exprime. L'&#233;lan de sa m&#233;tamorphose le porte vers un horizon neuf. Il veut d&#233;passer telle for&#234;t qui ne se contente pas d'&#234;tre m&#233;taphorique. De par tout le monde capitaliste, de vrais arbres en vrai bois de vraie potence r&#233;pandent une ombre dont les profondeurs sont &#224; sonder, non pour s'y perdre ou s'y complaire, mais afin d'y porter le jour. Par-del&#224; l'obscurit&#233; patibulaire s'allume un libre soleil. Que l'imagination cependant n'aille point pr&#233;tendre &#224; l'exercice d'un pouvoir absolu. L'esprit dont elle est l'une des parties int&#233;grantes a pour tremplin la mati&#232;re. Par un bond en avant, l'hypoth&#232;se du po&#232;te aussi bien que celle du savant se proposent de rejoindre et d'&#233;clairer la n&#233;cessit&#233; aveugle tant qu'elle n'est pas connue. Or, de n&#233;cessit&#233; aveugle en n&#233;cessit&#233; connue, de fil noir en aiguille de feu, il ne semble pas que la culture puisse atteindre jamais le terme de sa course. L'ordre, la lumi&#232;re ont-ils &#233;t&#233; mis dans un paysage, celui-ci aussit&#244;t se repeuple de points d'interrogation plus prompts &#224; &#233;clater que crocus &#224; la fonte des neiges. Ici, aujourd'hui, que cette image florale ne donne point l'illusion de quelque idylle. La connaissance ne saurait aller sans combat. Depuis plus de vingt ans, la pens&#233;e, son expression dans l'art et dans la science ont &#233;t&#233; en butte &#224; tous les coups. Que de t&#234;tes fracass&#233;es, d'yeux crev&#233;s, de membres arrach&#233;s, que d'effondrements, de livres br&#251;l&#233;s, de tableaux condamn&#233;s, de sculptures bris&#233;es. Plus que jamais la grandeur d'une &#339;uvre appara&#238;t fonction du pouvoir de lutte de son auteur. Dans les remous d'un talent, d'une technique, d'un style en face de la vie que propose aux uns et aux autres l'&#233;conomie d'une soci&#233;t&#233;, se jugent non seulement tels manieurs de plume ou de pinceau mais encore, gr&#226;ce au jeu r&#233;ciproque d'action et de r&#233;action, toute une &#233;poque, tout un monde au travers des heures, des lieux, des objets, des &#234;tres et des secousses qu'auront fix&#233;s plume et pinceau sur un papier et sur une toile au filigrane de qui les tient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un temps de d&#233;composition violente, la mesure &#224; elle-m&#234;me complaisante, l'extr&#234;me bon go&#251;t, l'opportunisme de la mignardise, feront figure d'agents provocateurs. Signalons pour m&#233;moire le d&#233;fi de Trianon, l'infamie d'une mauvaise conscience qui singe en robe d'exploiteuse ceux qu'elle exploite. Tout pr&#232;s de nous, l'hitl&#233;risme a voulu imposer le retour au folklore &#233;dulcor&#233;. En fait de th&#233;&#226;tre, par exemple, il ne fallait plus que des pastorales. Ordre fut donn&#233; aux auteurs, aux d&#233;corateurs et aux acteurs de prendre une encre, une palette, un fond de teint bucoliques. Devant le r&#233;sultat, le ministre de l'Agriculture a d&#251; interdire ces bergeries.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cette d&#233;monstration par l'absurde, une conclusion est &#224; tirer pour la th&#233;orie et la pratique : dans la cascade des mots, des formes et des couleurs, les dansantes flammes de la col&#232;re sont les seuls miroirs o&#249; la vie puisse encore fr&#233;mir et tresser, de la surface des choses au secret de l'homme, un pont de reflets &#224; la fois mouvement et chemin du mouvement, route qui s'anime, s'ouvre aux plus l&#233;gitimes tentations de voir et de savoir. Les brouillards sanglants du racisme, les sauterelles en pluie de la superstition s'obstinent contre cette liane, veulent la couper des bords que son &#233;lan s'est propos&#233; de joindre. L'obscurantisme, rideau de gluantes t&#233;n&#232;bres, a pour chambranle la raison d'&#201;tat. Et l'&#201;tat, comme l'a constat&#233; L&#233;nine dans l'&#201;tat et la R&#233;volution, &#171; l'&#201;tat est le produit et la manifestation de l'antagonisme des classes. L'&#201;tat appara&#238;t l&#224; o&#249; les contradictions ne peuvent &#234;tre objectivement concili&#233;es et dans la mesure o&#249; elles ne peuvent l'&#234;tre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au nom de l'&#201;tat hitl&#233;rien, Johst a os&#233; &#233;crire : &#171; Quand j'entends le mot de culture je tire mon revolver. &#187; En contrepartie, un vieux de la vieille garde nazie, Ewald Banse, professeur de g&#233;opolitique &#224; l'&#233;cole polytechnique de Brunswick, a invent&#233; une science nouvelle, la science militaire qui pr&#233;voit et syst&#233;matise l'utilisation soldatesque de toutes les sciences et de tous les arts. Mais d&#233;fense d'imaginer. Dans Propagande et Puissance nationales, un certain Eugen Hadanovsky d&#233;clare : &#171; Apr&#232;s des si&#232;cles de libert&#233; artistique et d'absence de contrainte, nous exigeons aujourd'hui de l'intelligence artistique qu'elle soit conforme aux tendances de la volont&#233; nationale. En art, l'&#232;re de l'indiscipline est r&#233;volue. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que l'intelligence artistique doit &#234;tre conforme aux tendances de la volont&#233; nationale, c'est en grande pompe, avec un luxe inou&#239; de discours que fut inaugur&#233;e, &#224; Berlin, l'exposition du professeur Vollbehn, un grand g&#233;nie doubl&#233; d'un grand h&#233;ros, puisqu'il n'avait pas craint de monter en ballon (et captif, s'il vous pla&#238;t) pour ex&#233;cuter, entre 1914 et 1918, d'exquises peintures du front allemand et du front fran&#231;ais. Parce que l'&#232;re de l'indiscipline est r&#233;volue, Klee, Kokoschka et bien d'autres n'ont eu qu'&#224; plier bagage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'Allemagne d'avant le Troisi&#232;me Reich, un tout petit bourgeois, au lieu d'acheter &#224; sa femme un faux diamant ou un buffet Henri II, lui donnait de belles reproductions de Van Gogh. Au contraire de ceux de France les mus&#233;es offraient un admirable choix de peintures contemporaines. Impossible, d&#232;s lors, de ne pas opposer des &#339;uvres sp&#233;cifiquement nationales-socialistes aux formes les plus r&#233;centes de l'expression humaine que, dans Mein Kampf, le F&#252;hrer a condamn&#233;es comme produits marxistes. Et voil&#224; pourquoi, de juin &#224; octobre 1934, la Nouvelle Pinacoth&#232;que a &#233;t&#233; vid&#233;e et mise &#224; la disposition des peintres et sculpteurs qui n'avaient pas &#233;t&#233; pri&#233;s de faire un petit tour &#224; l'&#233;tranger. Pour &#234;tre justes, rappelons que Paris venait d'avoir son Salon des artistes anciens combattants. R&#233;ponse du berger &#224; la berg&#232;re : &#224; Munich il semblait plut&#244;t que l'on e&#251;t affaire &#224; des futurs combattants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s l'entr&#233;e, la plus agressive niaiserie triomphait, sous l'aspect d'un grand saint Michel terrassant le d&#233;mon qui ressemblait &#224; saint Georges terrassant le dragon, comme un &#339;uf pourri &#224; un autre &#339;uf pourri. Pas un des ma&#238;tres de l'heure qui n'e&#251;t son portrait. De face, bien entendu. Ces messieurs portent en effet sur leurs chemises brunes de jolis petits minois en pomme de terre bouillie. Par syst&#232;me de compensation, Mussolini travaillait du profil. Apr&#232;s l'assassinat de Dollfus et la mobilisation italienne au Brenner il fut sans doute d&#233;croch&#233; et pri&#233; de se reposer. Entre imp&#233;rialismes complices, naissent de ces soudains conflits que la propagande par le barbouillage ne saurait pr&#233;voir, ni r&#233;soudre. Pour faire contrepoids &#224; ces petites zizanies internationales, la r&#233;action avait r&#233;ussi son accord national malgr&#233; les pol&#233;miques de nazis &#224; cur&#233;s et de cur&#233;s &#224; nazis. De par toute la Bavi&#232;re, les plus riants paysages &#233;taient pollu&#233;s de machinisme chr&#233;tien. Cet hiver, apr&#232;s la trahison des catholiques sur l'injonction de l'&#233;v&#234;que de Tr&#234;ves (quelque horreur que puisse inspirer toute proph&#233;tie a posteriori), il fallut bien se rappeler ces banderoles, le long des routes, qui ordonnaient aux Allemands de penser &#224; la Sarre, sans craindre le voisinage des panneaux-r&#233;clames pour la guignolesque passion d'Oberamergau. Sur ces affiches, par un jeu d'images &#224; donner la mort, sabre et croix se confondaient. L'instrument de supplice divinis&#233; se faisait &#233;p&#233;e de feu, &#224; m&#234;me le ciel, au-dessus de ce pays o&#249; la superstition est entretenue aux plus basses fins commerciales et contraint les montagnards &#224; la mis&#233;rable folie de se croire J&#233;sus, saint Jean-Baptiste, Dieu le P&#232;re, la Sainte Vierge, Marie-Madeleine et autres godelureaux et pimb&#234;ches de la m&#234;me farine. Mais le voyageur n'avait m&#234;me pas &#224; prendre l'autocar pour tomber en pleine bondieuserie. &#192; la Nouvelle Pinacoth&#232;que ce n'&#233;tait que crucifixions et descentes de croix. Pour l'&#233;claircissement du peuple et la propagande, le Reich s'&#233;tait d&#233;p&#234;ch&#233; d'acheter une bonne douzaine d'ap&#244;tres. L'un des p&#232;lerins d'Emma&#252;s profitait de l'aurore pour envoyer un de ces coups de pied de vache au soleil &#224; peine &#233;veill&#233;. Symbole ou pas symbole, le fait y &#233;tait. Apr&#232;s un saint Fran&#231;ois tout &#224; sa nigauderie, c'&#233;tait un saint S&#233;bastien venu se faire un peu entrelarder dans la capitale. La mani&#232;re que son cale&#231;on de bain avait de ne pas lui tenir aux hanches et tout dans sa contenance (non moins d'ailleurs que les bouffissures trop roses de nombre de jeunes hitl&#233;riens gloutonnement portraitur&#233;s) prouvaient qu'il ne suffit pas de br&#251;ler les documents du juif Hirschfeld pour r&#233;soudre les questions sexuelles. Libre &#224; certain docteur Erick d'&#233;crire dans une &#233;tude sur l'&#233;ducation artistique : &#171; Nous ne voulons plus rien de tout ce qui appartient au domaine de la pathologie. &#187; Une toile intitul&#233;e &#171; Plong&#233;e mystique &#187; prouve que ce docteur aurait bien tort de prendre ses d&#233;sirs pour des r&#233;alit&#233;s : une malheureuse, l'une de celles que l'id&#233;ologie du r&#233;gime condamne aux trois K (K&#252;che, Kinder, Kirche) tend vers le n&#233;ant ses mains en racine de m&#233;nopause. Les yeux se r&#233;vulsent. Une boule d'hyst&#233;rie, un &#339;uf sur un jet d'eau, saute de la clavicule au menton. Et voil&#224; pour la femme. Quant aux enfants, malgr&#233; le d&#233;lire raciste, ils ne promettent gu&#232;re. Le ciseau d'un sculpteur n'a pas eu de chance avec deux petits cr&#233;tins qui s'empoignent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Vieille Pinacoth&#232;que n'est pas loin de la Nouvelle. Une famille du xve si&#232;cle a donc &#233;t&#233; invit&#233;e &#224; se rendre de l'une &#224; l'autre. Chemin faisant, elle s'est arr&#234;t&#233;e au magasin de confection. Et maintenant, une petite fleur d'idiotie dans la main du gar&#231;onnet, le gar&#231;onnet entre Papa et Maman, et il n'y a plus qu'&#224; s'attendrir sur un trio de demeur&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La couverture du catalogue et les affiches de l'exposition pr&#233;sentaient une colonne par trop d&#233;pourvue de chapiteau, &#224; m&#234;me un fond aussi noir que l'uniforme des S. S. Un casque de l&#233;gionnaire y mettait une tache de cette couleur de scorie intestinale choisie pour la tenue des S. S. C'est dans le pass&#233; que le fascisme va toujours chercher les accessoires de son cotillon sinistre. Obsession antis&#233;mite qui ram&#232;ne &#224; la vieille Jud&#233;e, d&#233;lire spartiate, r&#234;ve d'imp&#233;rialisme colonisateur, go&#251;t de la superstition m&#233;di&#233;vale. Pour ranimer les th&#232;mes les plus d&#233;teints, quels bouquets de d&#233;chets ! Tel tableau repr&#233;sente un laboureur bel et bien attel&#233; &#224; sa charrue. Relativit&#233; du temps, malgr&#233; l'exil d'Einstein : le plus biblique des arcs-en-ciel couronne les b&#339;ufs d'un roi fain&#233;ant, un instrument aratoire lac&#233;d&#233;monien et une recrue pour le service militaire obligatoire, le tout trait&#233; selon la recette du plus plat acad&#233;misme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En face de ce qui se crispe, argue de traditions pour mieux se d&#233;fendre d'inventer et se retenir aux branches mortes, comment ne pas r&#233;p&#233;ter la phrase si souvent et jamais assez cit&#233;e d'H&#233;raclite : &#171; L'on ne se baigne jamais deux fois de suite dans le m&#234;me fleuve&#8230; &#187; Et le fleuve ne baigne jamais deux fois de suite le m&#234;me &#171; on &#187;. Voil&#224; pourquoi les baigneurs qui se sentent fondre et tomber en morceaux recherchent les fontaines p&#233;trifiantes. Ils font en sorte qu'un caillou leur tienne lieu de cervelle. Ils ne veulent que bornes fronti&#232;res et cloisons &#233;tanches. Et quoi de plus abominablement imperm&#233;able que cette suffisance calcaire qui servit de m&#233;ninges &#224; la France victorieuse. La d&#233;mocratie bourgeoise au c&#339;ur de silex sut unir &#224; ses vieillards les mieux endurcis d'autres menhirs d'une granitique souplesse. Et ces antiquailles de pi&#233;tiner, tailler, rogner &#224; vif, &#224; m&#234;me l'Europe du Centre et de l'Est, pour y organiser la mis&#232;re intellectuelle. Si l'hitl&#233;risme est l'enfant maudit du trait&#233; de Versailles, jamais p&#232;re n'apparut &#224; ce point responsable des m&#233;faits de son fils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Brouet de peste brune, sauce de terreur blanche ou potage tricolore au fond de l'assiette r&#233;actionnaire, c'est toujours le m&#234;me os de seiche. Et s'il pouvait parler ce rebut des mar&#233;es, il ne tiendrait pas un autre langage que cette vieille carcasse de Charles X qui, de 1789 &#224; 1815, se vantait de ne rien avoir appris. Et encore ce manque de vergogne dans l'imb&#233;cillit&#233; vaut-il mieux que toutes les hypocrisies classiques et n&#233;oclassiques. Si, un si&#232;cle et demi apr&#232;s la mort d'Andr&#233; Ch&#233;nier, Charles Maurras s'acharne &#224; en c&#233;l&#233;brer le culte, c'est que l'homme aux alcyons demeure celui d'un vers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jugez plut&#244;t du penser nouveau. Le lendemain m&#234;me de l'assassinat de Marat, le fabricant d'Oarystis, le ci-devant cadet gentilhomme au r&#233;giment d'Angoumois et attach&#233; d'ambassade &#224; Londres, l'&#233;l&#233;giaque, publiait une ode &#224; la gloire de Charlotte Corday comme si la m&#233;g&#232;re poignardeuse avait &#233;t&#233; colombe poignard&#233;e. De ce fait, la jeune Tarentine prenait figure de harpie. Elle et son chromo de mer Ionienne s'en allaient rejoindre, dans le cul-de-sac des sanglants &#171; et ron et ron petit patapon &#187; artistiques, Mme Veto n&#233;e Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine, son Trianon et ses f&#233;lonies. Un penser nouveau ne saurait se v&#234;tir &#224; l'antique. Son premier &#233;lan cr&#232;ve la baudruche mythique. Sinon ce sera la m&#234;me mascarade autour de la m&#234;me vieille poire tap&#233;e de feinte, de la m&#234;me vieille noix d'hypocrisie. Pour mettre un terme au distinguo des cuistres entre fond et forme, il est temps de remplacer le fameux &#171; Dis-moi qui tu hantes&#8230; &#187; par certain petit &#171; Dis-moi comment tu contiens, je te dirai ce que tu contiens &#187;. Nous savons tous que les ascenseurs m&#233;rovingiens de la plaine Monceau n'ont pas &#233;t&#233; faits pour hisser les fines fleurs de l'audace. Dans les quartiers de r&#233;sidence, ces immeubles, dont les fa&#231;ades s'ornent de guirlandes Louis XVI, comme d'une veine trop saillante le front de l'art&#233;rio-scl&#233;ros&#233;, ne sont-ils pas les dignes &#233;crins des r&#234;ves que peuvent faire ces petits bijoux d'actionnaires de Suez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Munich, une publicit&#233; monstre force &#224; visiter certain &#171; Siedlung &#187;, colonie d'habitations &#224; bon march&#233;, aux abords de la ville. Or ces suites de maisons en s&#233;rie se trouvent uniform&#233;ment coiff&#233;es de toits pointus, monotone sottise d'autant moins excusable que les vieux pignons de Rothenburg, par exemple, auront permis de mieux comprendre et de mieux aimer une po&#233;tique Allemagne et sa mani&#232;re architecturale de s'exprimer. Mais &#224; quoi bon, en 1935, ce grenier o&#249; la dactylo, l'employ&#233; de bureau, de magasin, le petit boutiquier n'auront rien &#224; ranger. Toute cette place perdue quand tant et tant n'ont pas o&#249; s'abriter, tout ce vide en robe d'ardoise, quel symbole !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un mal foncier que r&#233;v&#232;lent et prolongent l'idol&#226;trie du motif p&#233;rim&#233;, la v&#233;n&#233;ration des cadavres formels et la rage &#224; les ressusciter. Il ne veut certes point la transformation du monde celui qui repl&#226;tre le vieux g&#226;chis, consolide les fa&#231;ades &#233;caill&#233;es et rafistole les ruines qui s'opposent au libre jeu des choses et de leur reflet dans l'homme. Derri&#232;re les murs sempiternellement rab&#226;ch&#233;s, il y a un d&#233;sordre dont il s'agit de prendre conscience en vue d'un ordre nouveau. Si la censure vise l'art dans ses plus originales expressions, c'est que l'art, c'est que les artistes ont encore et toujours beaucoup &#224; dire, beaucoup trop &#224; dire au gr&#233; de la r&#233;action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LA R&#201;VOLUTION D'ABORD ET TOUJOURS !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monde est un entre-croisement de conflits qui, aux yeux de tout homme un peu averti, d&#233;passent le cadre d'un simple d&#233;bat politique ou social. Notre &#233;poque manque singuli&#232;rement de voyants. Mais il est impossible &#224; qui n'est pas d&#233;pourvu de toute perspicacit&#233; de n'&#234;tre pas tent&#233; de supputer les cons&#233;quences humaines d'un &#233;tat de choses ABSOLUMENT BOULEVERSANT.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus loin que le r&#233;veil de l'amour-propre de peuples longtemps asservis et qui sembleraient ne pas d&#233;sirer autre chose que de reconqu&#233;rir leur ind&#233;pendance, ou que le conflit inapaisable des revendications ouvri&#232;res et sociales au sein des &#233;tats qui tiennent encore en Europe, nous croyons &#224; la fatalit&#233; d'une d&#233;livrance totale. Sous les coups de plus en plus durs qui lui sont ass&#233;n&#233;s, il faudra bien que l'homme finisse par changer ses rapports.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien conscients de la nature des forces qui troublent actuellement le monde, nous voulons, avant m&#234;me de nous compter et de nous mettre &#224; l'&#339;uvre, proclamer notre d&#233;tachement absolu, et en quelque sorte notre purification, des id&#233;es qui sont &#224; la base de la civilisation europ&#233;enne encore toute proche et m&#234;me de toute civilisation bas&#233;e sur les insupportables principes de n&#233;cessit&#233; et de devoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus encore que le patriotisme qui est une hyst&#233;rie comme une autre, mais plus creuse et plus mortelle qu'une autre, ce qui nous r&#233;pugne c'est l'id&#233;e de Patrie qui est vraiment le concept le plus bestial, le moins philosophique dans lequel on essaie de faire entrer notre esprit [1].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes certainement des Barbares puisqu'une certaine forme de civilisation nous &#233;c&#339;ure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partout o&#249; r&#232;gne la civilisation occidentale toutes attaches humaines ont cess&#233; &#224; l'exception de celles qui avaient pour raison d'&#234;tre l'int&#233;r&#234;t, &#171; le dur paiement au comptant &#187;. Depuis plus d'un si&#232;cle la dignit&#233; humaine est raval&#233;e au rang de valeur d'&#233;change. Il est d&#233;j&#224; injuste, il est monstrueux que qui ne poss&#232;de pas soit asservi par qui poss&#232;de, mais lorsque cette oppression d&#233;passe le cadre d'un simple salaire &#224; payer, et prend par exemple la forme de l'esclavage que la haute finance internationale fait peser sur les peuples, c'est une iniquit&#233; qu'aucun massacre ne parviendra &#224; expier. Nous n'acceptons pas les lois de l'&#201;conomie ou de l'&#201;change, nous n'acceptons pas l'Esclavage du Travail, et dans un domaine encore plus large nous nous d&#233;clarons en insurrection contre l'Histoire. L'Histoire est r&#233;gie par des lois que la l&#226;chet&#233; des individus conditionne et nous ne sommes certes pas des humanitaires, &#224; quelque degr&#233; que ce soit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est notre rejet de toute loi consentie, notre espoir en des forces neuves, souterraines et capables de bousculer l'Histoire, de rompre l'encha&#238;nement d&#233;risoire des faits, qui nous fait tourner les yeux vers l'Asie [2]. Car en d&#233;finitive, nous avons besoin de la Libert&#233;, mais d'une Libert&#233; calqu&#233;e sur nos n&#233;cessit&#233;s spirituelles les plus profondes, sur les exigences les plus strictes et les plus humaines de nos chairs (en v&#233;rit&#233; ce sont toujours les autres qui auront peur). L'&#233;poque moderne a fait son temps. La st&#233;r&#233;otypie des gestes, des actes, des mensonges de l'Europe a accompli le cycle du d&#233;go&#251;t [3]. C'est au tour des Mongols de camper sur nos places. La violence &#224; quoi nous nous engageons ici, il ne faut craindre &#224; aucun moment qu'elle nous prenne au d&#233;pourvu, qu'elle nous d&#233;passe. Pourtant, &#224; notre gr&#233;, cela n'est pas suffisant encore, quoi qu'il puisse arriver. Il importe de ne voir dans notre d&#233;marche que la confiance absolue que nous faisons &#224; tel sentiment qui nous est commun, et proprement au sentiment de la r&#233;volte, sur quoi se fondent les seules choses valables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pla&#231;ant au devant de toutes diff&#233;rences notre amour de la R&#233;volution et notre d&#233;cision d'efficace, dans le domaine encore tout restreint qui est pour l'instant le n&#244;tre, nous : CLARTE, CORRESPONDANCE, PHILOSOPHIES, LA R&#201;VOLUTION SURR&#201;ALISTE, etc., d&#233;clarons ce qui suit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1&#176; Le magnifique exemple d'un d&#233;sarmement imm&#233;diat, int&#233;gral et sans contre-partie qui a &#233;t&#233; donn&#233; au monde en 1917 par L&#201;NINE &#224; Brest-Litovsk, d&#233;sarmement dont la valeur r&#233;volutionnaire est infinie, nous ne croyons pas votre France capable de le suivre jamais.&lt;br class='autobr' /&gt;
2&#176; En tant que, pour la plupart, mobilisables et destin&#233;s officiellement &#224; rev&#234;tir l'abjecte capote bleu-horizon, nous repoussons &#233;nergiquement et de toutes mani&#232;res pour l'avenir l'id&#233;e d'un assujettissement de cet ordre, &#233;tant donn&#233; que pour nous la France n'existe pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
3&#176; Il va sans dire que, dans ces conditions, nous approuvons pleinement et contresignons le manifeste lanc&#233; par le Comit&#233; d'action contre la guerre du Maroc, et cela d'autant plus que ses auteurs sont sous le coup de poursuites judiciaires.&lt;br class='autobr' /&gt;
4&#176; Pr&#234;tres, m&#233;decins, professeurs, litt&#233;rateurs, po&#232;tes, philosophes, journalistes, juges avocats, policiers, acad&#233;miciens de toutes sortes, vous tous, signataires de ce papier imb&#233;cile : &#034;Les intellectuels aux c&#244;t&#233;s de la Patrie&#034;, nous vous d&#233;noncerons et vous confondrons en toute occasion. Chiens dress&#233;s &#224; bien profiter de la Patrie, la seule pens&#233;e de cet os &#224; ronger vous anime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5&#176; Nous sommes la r&#233;volte de l'esprit ; nous consid&#233;rons la R&#233;volution sanglante comme la vengeance in&#233;luctable de l'esprit humili&#233; par vos &#339;uvres. Nous ne sommes pas des utopistes : cette R&#233;volution nous ne la concevons que sous sa forme sociale. S'il existe quelque part des hommes qui aient vu se dresser contre eux une coalition telle qu'il n'y ait personne qui ne les r&#233;prouve (tra&#238;tres &#224; tout ce qui n'est pas la libert&#233;, insoumis de toutes sortes, prisonniers de droit commun), qu'ils n'oublient pas que l'id&#233;e de R&#233;volution est la sauvegarde la meilleure et la plus efficace de l'individu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Georges AUCOUTURIER, Jean BERNIER, Victor CRASTRE, Camille F&#201;GY, Marcel FOURRIER, Paul GUITARD.&lt;br class='autobr' /&gt;
Camille GOEMANS, Paul NOUG&#201;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Andr&#233; BARSALOU, Gabriel BEAUROY, &#201;mile BENVENISTE, Norbert GUTERMANN, Henri JOURDAN, Henri LEFEBVRE, Pierre MORHANGE, Maurice MULLER, Georges POLITZER, Paul ZIMMERMANN.&lt;br class='autobr' /&gt;
Maxime ALEXANDRE, Louis ARAGON, Antonin ARTAUD, Georges BESSI&#200;RE, Monny de BOULLY, Joe BOUSQUET, Andr&#233; BRETON, Jean CARRIVE, Ren&#233; CREVEL, Robert DESNOS, Paul &#201;LUARD, Max ERNST, Th&#233;odore FR&#198;NKEL, Michel LEIRIS, Georges LIMBOUR, Mathias L&#220;BECK, Georges MALKINE, Andr&#233; MASSON, Douchan MATITCH, Max MORISE, Georges NEVEUX, Marcel NOLL, Benjamin P&#201;RET, Philippe SOUPAULT, D&#233;d&#233; SUNBEAM, Roland TUAL, Jacques VIOT.&lt;br class='autobr' /&gt;
Hermann CLOSSON.&lt;br class='autobr' /&gt;
Henri JEANSON.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre de MASSOT.&lt;br class='autobr' /&gt;
Raymond QUENEAU.&lt;br class='autobr' /&gt;
Georges RIBEMONT-DESSAIGNES.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1- Ceux m&#234;mes qui reprochaient aux socialistes allemands de n'avoir pas &#171; fraternis&#233; &#187; en 1914 s'indignent si quelqu'un engage ici les soldats &#224; l&#226;cher pied. L'appel &#224; la d&#233;sertion, simple d&#233;lit d'opinion, est tenu &#224; crime : &#171; Nos soldats &#187; ont le droit qu'on ne leur tire pas dans le dos. (Ils ont le droit aussi qu'on ne leur tire pas dans la poitrine).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2- Faisons justice de cette image. L'orient est partout. Il repr&#233;sente le conflit de la m&#233;taphysique et de ses ennemis, lesquels sont les ennemis de la libert&#233; et de la contemplation. En Europe m&#234;me qui peut dire o&#249; n'est pas l'Orient ? Dans la rue, l'homme que vous croisez le porte en lui : l'Orient est dans sa conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3- Spinoza, Kant, Schelling, Proud'hon, Marx, Stirner, Baudelaire, Lautr&#233;amont, Rimbaud, Nietzsche : cette seule &#233;num&#233;ration est le commencement de votre d&#233;sastre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DU CHANTAGE A LA DEFAITE&lt;br class='autobr' /&gt;
VIA BA-TA-CLAN&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sous la protection d'une flicaille toujours pr&#234;te &#224; riposter par la matraque aux regards des journalistes et photographes, son minois de naufrageur derri&#232;re l'&#233;cran des suantes petites pattes ouvertes en &#233;ventail pour le mieux cacher, M. le grand-gros-bourgeois-patriote-&#224;-tous-crins est all&#233; chercher quelques briques d'or. Il s'est d&#233;p&#234;ch&#233;. Il a eu bien chaud. Ouf, il peut enfin respirer. En &#233;change de deux cent vingt billets de mille, donnant donnant, douze kilos de m&#233;tal lui ont &#233;t&#233; remis au guichet de la Banque de France. Vive la banque ! Vive la France ! Rentr&#233; chez lui, apr&#232;s avoir cach&#233; le magot, il a troqu&#233; l'anonymat contre une vertu fort personnelle et non moins tonitruante. Alors, il a pu r&#234;ver tout haut d'un minist&#232;re &#224; pleins pouvoirs et r&#233;clamer &#224; cor et &#224; cri les mesures les plus propres &#224; exasp&#233;rer la panique, sous pr&#233;texte de l'enrayer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien ne creuse comme les heures historiques. Il n'a donc point perdu l'app&#233;tit, ce porc trop richement nourri. Et il entend ne pas rester sur sa faim. D&#233;j&#224; il se l&#232;che les babines, car m&#234;me aux temps les plus inf&#226;mes de sa ch&#232;re union sacr&#233;e, jamais il n'e&#251;t os&#233; songer &#224; ce rago&#251;t de ministres sans portefeuille que M. Buisson n'aurait su imaginer s'il n'avait eu cette longue pratique de la cuisine parlementaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais oyez plut&#244;t, bonnes gens, la recette &#224; Fernand le barbichu : vous prenez cette grosse tripe d' Herriot bien marin&#233;e dans un jus de petites combines et de grandes hypocrisies. Vous saupoudrez de raclures maringouines et ornez le tout d'un vieux cro&#251;ton de P&#233;tain tricolore rissol&#233; dans la graisse de fusil que vous aurez eu soin de choisir tr&#232;s rance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec un tel plat, il faudrait que la France et le franc eussent bien mauvais caract&#232;re pour s'obstiner &#224; ne point reprendre du poil de la b&#234;te. Surtout si l'on pense que deux g&#233;n&#233;raux viennent s'ajouter au menu gouvernemental. Un P&#233;tain, un Maurin, un Denain, voil&#224; qui ne se contente pas de faire trois vieux daims pour un effet de rime. Mais, scrogneugneu, ce brelan donne &#224; l'ensemble un de ces petits airs d'&#233;pop&#233;e ! Dommage que Lyautey soit tr&#233;pass&#233; ; l'on aurait pu lui confier l'administration de la France d'outremer dont il avait &#233;t&#233; pay&#233; (et comment !) pour savoir qu'elle est aussi la France d'outre-mort. Par compensation, les Finances sont &#224; nouveau sous le signe de l'art&#233;rio-Caillaux-scl&#233;rose. Et le grand argentier se flatte de s'&#234;tre toujours dress&#233;, &#224; la commission s&#233;natoriale, contre ce qu'il appelle si joliment les d&#233;penses d&#233;magogiques. Ceux qui n'ont pas de quoi manger n'auront donc qu'&#224; arroser leur faim d'un petit coup de vinaigre de grande p&#233;nitence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les plus caducs d&#233;chets de la bourgeoisie ont beau faire leur possible pour nous ramener au bon vieux temps, le monsieur &#224; la valise pleine de lingots d'or ne se sent plus capable d'agiter le spectre de l'homme au couteau entre les dents. Les mensonges classiques, les provocations de tout repos ne prennent plus gu&#232;re. Les ex&#233;cuteurs des hautes et basses &#339;uvres du capitalisme sont &#224; bout de souffle. La F&#233;d&#233;ration nationale des contribuables elle-m&#234;me en a &#233;t&#233; r&#233;duite &#224; plaquer sur les murs de Paris un certain &#171; Contribuables unissez-vous &#187; incapable de faire le contrepoids au d&#233;cisif &#171; Prol&#233;taires de tous les pays, unissez-vous &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sp&#233;cialistes des histoires de maffia ont eu beau tenter de se rapprocher de Paris, en passant du conseiller Prince au Dr Dup&#234;chez, de la C&#244;te-d'Or &#224; l'Yonne, l'apparition soudaine du Croix-de-Feu &#171; M. Douceur &#187; ne saurait servir de r&#233;ponse aux &#233;nigmes que posent les r&#233;cits contradictoires du tr&#232;s vertueux et tr&#232;s r&#233;actionnaire maire de Sens. Les soutiens du r&#233;gime capitaliste ont perdu de leur superbe. Ils sont tomb&#233;s en pleine calembredaine. Ils ont tenu &#224; nous faire vivre une semaine qui ne fut que farce et tra&#238;trise. Voyez plut&#244;t L. 0. Frossard au Travail, Lafont &#224; la Sant&#233; publique et Laval inamovible aux Affaires &#233;trang&#232;res. Comment ne pas se rappeler que l'Alexandre, assez habile pour avoir fait de &#171; Millerand &#187; le synonyme de ren&#233;gat, lan&#231;a l'id&#233;e du Bloc national voil&#224; seize ans dans un discours dit fort &#224; propos de Ba-ta-clan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; les efforts de la grande presse, qui se pr&#233;tend objective, mais se contente d'&#234;tre objectivement aux ordres de la bourgeoisie, la discipline du front populaire n'a pas &#233;t&#233; bris&#233;e. Aux &#233;lections municipales, aux &#233;lections du Conseil g&#233;n&#233;ral, gr&#226;ce &#224; l'entente des forces antifascistes, ce fut la d&#233;faite de tout ce qui sp&#233;cule, matraque, exploite. Rien ne put l'emp&#234;cher, pas plus les man&#339;uvres en vue du naufrage mon&#233;taire que l'acharnement des valets de plume occup&#233;s jusqu'&#224; ne plus savoir o&#249; donner de la pourriture qui leur sert de stylo. Qui donc e&#251;t bien pu prendre au s&#233;rieux un K&#233;rillis osant r&#233;clamer la mise hors la loi du communisme, alors que Maurice Thorez, &#224; la r&#233;union des groupes de gauche, proposait d'organiser la d&#233;fense des libert&#233;s d&#233;mocratiques, gr&#226;ce &#224; des mesures efficaces telles que d&#233;sarmement et dissolution des ligues fascistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lettre ouverte &#224; M. Paul Claudel&lt;br class='autobr' /&gt;
Ambassadeur de FRANCE au JAPON&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quant aux mouvements actuels, pas un seul ne peut conduire &#224; une v&#233;ritable r&#233;novation ou cr&#233;ation. Ni le dada&#239;sme, ni le surr&#233;alisme qui ont un seul sens : p&#233;d&#233;rastique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus d'un s'&#233;tonne non que je sois bon catholique, mais &#233;crivain, diplomate, ambassadeur de France et po&#232;te. Mais moi, je ne trouve en tout cela rien d'&#233;trange. Pendant la guerre, je suis all&#233; en Am&#233;rique du Sud pour acheter du bl&#233;, de la viande en conserve, du lard pour les arm&#233;es, et j'ai fait gagner &#224; mon pays deux cents millions. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il Secolo &#187;, interview de Paul Claudel reproduite par &#171; Com&#339;dia &#187;, le 17 juin 1925.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Monsieur,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre activit&#233; n'a de p&#233;d&#233;rastique que la confusion qu'elle introduit dans l'esprit de ceux qui n'y participent pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu nous importe la cr&#233;ation. Nous souhaitons de toutes nos forces que les r&#233;volutions, les guerres et les insurrections coloniales viennent an&#233;antir cette civilisation occidentale dont vous d&#233;fendez jusqu'en Orient la vermine et nous appelons cette destruction comme l'&#233;tat de choses le moins inacceptable pour l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne saurait y avoir pour nous ni &#233;quilibre ni grand art. Voici d&#233;j&#224; long-temps que l'id&#233;e de Beaut&#233; s'est rassise. Il ne reste debout qu'une id&#233;e morale, &#224; savoir par exemple qu'on ne peut &#234;tre &#224; la fois ambassadeur de France et po&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous saisissons cette occasion pour nous d&#233;solidariser publiquement de tout ce qui est fran&#231;ais, en paroles et en actions. Nous d&#233;clarons trouver la trahison et tout ce qui, d'une fa&#231;on ou d'une autre, peut nuire &#224; la s&#251;ret&#233; de l'&#201;tat beaucoup plus conciliable avec la po&#233;sie que la vente de &#171; grosses quantit&#233;s de lard &#187; pour le compte d'une nation de porcs et de chiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une singuli&#232;re m&#233;connaissance des facult&#233;s propres et des possibilit&#233;s de l'esprit qui fait p&#233;riodiquement rechercher leur salut &#224; des goujats de votre esp&#232;ce dans une tradition catholique ou gr&#233;co-romaine. Le salut pour nous n'est nulle part. Nous tenons Rimbaud pour un homme qui a d&#233;sesp&#233;r&#233; de son salut et dont l'&#339;uvre et la vie sont de purs t&#233;moignages de perdition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Catholicisme, classicisme gr&#233;co-romain, nous vous abandonnons &#224; vos bondieuseries inf&#226;mes. Qu'elles vous profitent de toutes mani&#232;res ; engraissez encore, crevez sous l'admiration et le respect de vos concitoyens. &#201;crivez, priez et bavez ; nous r&#233;clamons le d&#233;shonneur de vous avoir trait&#233; une fois pour toutes de cuistre et de canaille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Paris, le 1er juillet 1925.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Maxime Alexandre, Louis Aragon, Antonin Artaud, J.-A. Boiffard, Jo&#235; Bousquet, Andr&#233; Breton, Jean Carrive, Ren&#233; Crevel, Robert Desnos, Paul Eluard, Max Ernst, T. Fraenkel, Francis G&#233;rard, &#201;ric de Haulleville, Michel Leiris, Georges Limbour, Mathias L&#252;beck, Georges Malkine, Andr&#233; Masson, Max Morise, Marcel Noll, Benjamin P&#233;ret, Georges Ribemont-Dessaignes, Philippe Soupault, D&#233;d&#233; Sunbeam, Roland Tual, Jacques Viot, Roger Vitrac.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Po&#232;me et texte surr&#233;alistes de Raymond Queneau - Surrealist poem and text by Raymond Queneau</title>
		<link>http://www.matierevolution.org/spip.php?article7552</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.matierevolution.org/spip.php?article7552</guid>
		<dc:date>2022-08-20T22:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Art</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le tour de l'ivoire &lt;br class='autobr' /&gt;
A l'abri des ch&#234;nes couverts de vermine &lt;br class='autobr' /&gt;
Des ch&#234;nes couverts de la vermine des morts &lt;br class='autobr' /&gt;
Ombre violette s&#233;parant la d&#233;ch&#233;ance des horizons &lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis la naissance de l'homme &lt;br class='autobr' /&gt;
A l'abri des arbres on ne rend pas la justice &lt;br class='autobr' /&gt;
Car la justice est une orfraie &lt;br class='autobr' /&gt;
Qui vagit la nuit pour endormir les chambres pleines d'amour &lt;br class='autobr' /&gt;
Les chambres mortelles aux enfants nouveau-n&#233;s &lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;guis&#233;e elle tend une main insalubre &lt;br class='autobr' /&gt;
Aux pauvres qui d&#233;sesp&#232;rent de la noirceur des murs &lt;br class='autobr' /&gt;
Les (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory"&gt;13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag"&gt;Art&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le tour de l'ivoire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A l'abri des ch&#234;nes couverts de vermine&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des ch&#234;nes couverts de la vermine des morts&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ombre violette s&#233;parant la d&#233;ch&#233;ance des horizons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la naissance de l'homme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'abri des arbres on ne rend pas la justice&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car la justice est une orfraie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui vagit la nuit pour endormir les chambres pleines d'amour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chambres mortelles aux enfants nouveau-n&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;guis&#233;e elle tend une main insalubre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux pauvres qui d&#233;sesp&#232;rent de la noirceur des murs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gardes-chiourme rugissent de joie en su&#231;ant des menottes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus glac&#233;es qu'un clocher d'&#233;glise&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La foule se rue il le faut d&#233;j&#224; pr&#233;voir vers les bals dits populaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La justice la justice&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle finira bien par s'&#233;trangler en toussant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chat perdu derri&#232;re un trottoir gluant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fen&#234;tre lamentable ne s'ouvrant que pour s'&#233;teindre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les lueurs qui se fr&#244;lent le long des corps impr&#233;voyants&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demandent le chemin en pleurant le long des r&#233;verb&#232;res&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant que les agents deviennent chauves&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que les vitraux des chapelles s'an&#233;antissent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous la pression des mains moites des femmes qui ne furent jamais vierges&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et qui pour tout boulevard ne fut qu'une passion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demander le chemin on ne r&#233;pondra pas &#201;paules exil&#233;es dans les nuits sans fin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mines d'ombres &#233;trangl&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des astres jaillissent par &#233;tincelles des vagues lointaines&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pleut &#224; perdre haleine&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#233;pervier bondit danseur d&#233;sorient&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'espace 6e meut avec souplesse au-dessus des for&#234;ts m&#233;talliques&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; s'envolent des corbeaux musiciens aux froides destin&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par-del&#224; la palpitation rapide des landes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Clou&#233;es au sol par les menhirs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;pouvantails de nuages &#233;bauch&#233;s ou mourants&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par-del&#224; les virginit&#233;s d&#233;polies des d&#233;serts o&#249; s'endort le soleil&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ennui de ce jour s'est assis&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Couvert de secondes comme un pr&#234;tre de poux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La carcasse de ces monstres s'est effondr&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De sa poussi&#232;re s'&#233;chappent des oiseaux blancs et dor&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Joie des plumes rapidit&#233; des ailes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tra&#238;ne de joyaux &#233;vad&#233;s des yeux des amoureuses&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Flemmes exalt&#233;es nuques transparentes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seins de douceur torses d'&#233;toiles&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vigilants gardiens de l'aube caressante&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'aube cristalline l'aube perp&#233;tuelle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Panth&#232;re au poil bleu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'amour na&#238;t des rencontres une pieuvre mange&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une chouette parfum&#233;e abrite de son aile&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les fant&#244;mes ironiques et les amis du crime&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pentes noircies du devoir s'&#233;miettent au tremblement de la fatigue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une fois le cr&#233;puscule s'est dispers&#233; dans la nuit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir &#233;crit sur les murs : D&#201;FENSE DE NE PAS R&#202;VER&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;The Ivory Tower&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;In the shelter of oaks covered in vermin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oaks full of the greenery of the dead&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Violet shadow separating the decay of horizons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Since the birth of man&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In the shelter of trees justice is not rendered&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;For justice is a bird of ill omen&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Which wails at night to lull to sleep rooms full of love&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rooms fatal to newborn infants&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disguised she offers an unhealthy hand&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;To the poor despairing of the blackness of walls&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The prison guards growl with joy while sucking on handcuffs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Colder than a church's bell tower&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The crowd rushes, it must already foresee towards so-called popular dancehalls&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Justice justice&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It will surely end up by choking while coughing&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lost cat behind a sticky sidewalk&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pitiful window opening only to extinguish&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The glimmerings that brush against the length of short-sighted bodies&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ask the way while crying the length of the streetlights&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;While the policemen go bald&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;How the stained glass windows of the chapels are obliterated&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Under the pressure of the damp hands of women who were never virgins&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;And for whom every boulevard was only ever a passion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ask the way and they won't answer&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Shoulders exiled to the endless nights&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mines of strangled shadows&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Streetlights surge in sparks of distant waves&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It's raining full force&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A sparrow hawk leaps out, a disoriented dancer&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Space moves with agility beneath metallic forests&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;From which musical crows fly to cold destinies&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beyond the rapid palpitation of the underbrush&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nailed to the ground by menhirs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Scarecrows of cloud sketched or dying&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beyond the despoiled virginities of deserts where the sun sleeps&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Today's boredom has taken a seat&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Covered in seconds like a priest with fleas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The caress of these monsters has melted&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;From its dust escape white and gold birds&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Joy of feathers rapidity of wings&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Train of a dress of escaped jewels of the eyes of loving women&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exalted flames transparent necks&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gentle breast torsos of stars&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vigilant guards of the tender dawn&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The crystalline dawn the perpetual dawn&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Blue-haired panther&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Love is born of encounters an octopus eats the rainbow&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A perfumed owl shelters with its wing&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The ironic ghosts and the friends of crime&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The slopes blackened with obligations crumble at the trembling of fatigue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yet again dusk has dispersed into the night&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;After having written on the walls IT IS FORBIDDEN NOT TO DREAM&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des canons de neige bombardent les vall&#233;es du d&#233;sastre permanent. Cadavres p&#233;rim&#233;s, les p&#233;rim&#232;tres de l'azur ne sont plus chambres pour l'amour et la peste au sourire d'argent entoure les fen&#234;tres de cerceaux de platine. Les m&#233;taux en fusion sont filtr&#233;s sur des buvards de pigeons g&#233;ants ; puis, concass&#233;s, ils sont exp&#233;di&#233;s vers les volcans et les mines. Tra&#238;n&#233;es de plomb, tra&#238;n&#233;es de marbre, min&#233;- raux et carbones, monde souterrain o&#249; personne ne voyagea, n'&#234;tes vous pas l'esprit ch&#251; aux pieds de la mort ? Limon rouge des oc&#233;ans, lacs m&#233;talliques, poissons aveugles, algues blanch&#226;tres, myst&#232;res de la profondeur, insolubles reflets du ciel ! Et voil&#224; la p&#233;riph&#233;rie des m&#233;t&#233;ores et les orbites des com&#232;tes qui s'&#233;vanouissent dans la gloire d'un ch&#234;ne plus vieux que la lune. Les ast&#233;ro&#239;des se dispersent sur toutes les nations. Des femmes en recueillent pour orner leur piano, des hommes tendent leur chapeau, les enfants crient et les chiens pissent contre les murs tach&#233;s de cervelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les raisins ne m&#251;riront pas cette ann&#233;e ; les fleurs mourront sans fruits aux premi&#232;res clameurs de la subversion des champs. La terre arable, la marne et le calcaire, l'humus et le terreau, des hommes les projettent dans l'atmosph&#232;re o&#249; l'orgueil du travail humain se disperse joyeusement. Les minerais qui d&#233;chirent si agr&#233;ablement les mains, les fossiles, le granit et le feldspath, les cristaux, le mica, le sable d'or &#8212; les hommes les p&#233;trissent de leurs doigts sanglants, ils les pi&#233;tinent afin que leurs pieds m&#234;me partagent leur bonheur ; ils creusent sans fin, les tunnels deviennent carri&#232;res, l'ardeur de ce monde sans vie conquiert l'humanit&#233; aux premi&#232;res lueurs d'un nouvel asc&#233;tisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Araign&#233;e g&#233;ante qui p&#233;trifie au centre de notre plan&#232;te les &#233;pop&#233;es et les fastes des peuples, pourquoi gardes-tu si longtemps ces fossiles dans tes coffres de dentelle ? Donne-nous ces pierres comiques, ces rhombo&#232;dres obsc&#232;nes, ces r&#233;sidus de vie, ces d&#233;bris de vengeances et de sang, afin que nous en riions une derni&#232;re fois. Et vous, poulpes, donnez-nous ces astres et ces passions que vous conservez dans vos cavernes de l'Oc&#233;an Pacifique, sinon la terre se dispersera dans le ciel, et sur chaque a&#233;rolithe n&#233; de sa mort, un homme se dess&#232;chera dans la puret&#233; de l'&#233;ther.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cannons of snow bombard the valleys of permanent disaster. Outdated corpses, the perimeter of the azure, are no longer rooms for love, and the silver-smiling plague encircles the window with hoops of platinum. Metals in fusion are filtered onto blotters of giant pigeons and then, pulverized, are shipped to the volcanoes and mines. Tails of lead, tails of marble, minerals and carbon, subterranean world where no one travels : are you not the spirit fallen at the feet of death ? Red silt of the ocean, metallic lakes, blind fish, white algae, mysteries of the depths, insoluble reflections of the sky ! And voila, the periphery of meteors and the orbits of comets that fade in the glory of an oak older than the moon. The asteroids disperse over all nations. Women gather them to decorate their pianos, men hold out their hats, children scream, and dogs pee against brain-stained walls.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The grapes will not ripen this year ; the flowers will die at the first clamor of the subversion of the fields without having borne fruit. Arable lands, the marl and the limestone, the humus and the loam : men project them into the atmosphere where the pride in human labor is joyously dispersed. The minerals that so agreeably tear hands, the fossils, the granite and the feldspar, the crystals, the mica, and the golden sand are all kneaded with bleeding hands. They trample on them so that even their feet can share in their happiness. The dig endlessly. Tunnels become quarries ; the ardor of the lifeless world conquers humanity at the first rays of a new asceticism.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Giant spiders who at the center of our planet petrify the epics and splendors of peoples : why have you for so long saved these fossils in your coffers of lace ? Give us these comic stones, these obscene rhombohedra, these residues of life, this debris of vengeances and blood so we can laugh at them one last time. And you, octopus, give us those stars and passions you preserve in your Pacific Ocean caves. If not, the earth shall be dispersed into the heavens and on each aerolite born of its death a man will dry out in the purity of the ether.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le neveu de Rameau de Diderot</title>
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		<dc:date>2022-03-16T23:05:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Art</dc:subject>
		<dc:subject>Diderot</dc:subject>

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&lt;p&gt;Engels dans 3socialisme scientifique et socialisme utopique&#034; : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#034;En dehors de la philosophie proprement dite, les Fran&#231;ais du XVIII&#232;me si&#232;cle &#233;taient n&#233;anmoins en mesure de produire des chefs d'oeuvre de dialectique ; nous rappellerons seulement le Neveu de Rameau de Diderot...&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
Courrier entre Marx et Engels du 15 avril 1869 : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Aujourd'hui, j'ai d&#233;couvert par hasard que nous avons chez nous deux exemplaires du &#171; Neveu de Rameau &#187; de Diderot et je vous en envoie donc un. Ce chef-d'&#339;uvre (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique114" rel="directory"&gt;13- ART ET REVOLUTION - ART AND REVOLUTION&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag"&gt;Art&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot172" rel="tag"&gt;Diderot&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Engels dans 3socialisme scientifique et socialisme utopique&#034; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;En dehors de la philosophie proprement dite, les Fran&#231;ais du XVIII&#232;me si&#232;cle &#233;taient n&#233;anmoins en mesure de produire des chefs d'oeuvre de dialectique ; nous rappellerons seulement le Neveu de Rameau de Diderot...&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Courrier entre Marx et Engels du 15 avril 1869 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Aujourd'hui, j'ai d&#233;couvert par hasard que nous avons chez nous deux exemplaires du &#171; Neveu de Rameau &#187; de Diderot et je vous en envoie donc un. Ce chef-d'&#339;uvre unique vous procurera &#224; nouveau un plaisir frais. Le vieux Hegel dit &#224; ce sujet : &#171; Le rire moqueur de l'existence, de la confusion du tout et de soi, c'est la conscience d&#233;sint&#233;gr&#233;e, consciente d'elle-m&#234;me et s'exprimant, et est en m&#234;me temps le dernier &#233;cho audible de toute cette confusion. ... C'est la nature auto-d&#233;sint&#233;grante de toutes les relations et leur d&#233;sint&#233;gration consciente... Dans cet aspect du retour &#224; soi, la vanit&#233; de toutes choses est la propre vanit&#233; du soi, ou le soi est lui-m&#234;me vanit&#233;... en tant que conscience indign&#233;e, elle est consciente de sa propre d&#233;sint&#233;gration et, par cette connaissance, l'a imm&#233;diatement transcend&#233;e... Chaque partie de ce monde a soit exprim&#233; son esprit ici, soit est parl&#233;e intellectuellement et d&#233;clar&#233;e pour ce qu'elle est. La conscience honn&#234;te (le r&#244;le que Diderot s'attribue dans le dialogue) prend chaque &#233;l&#233;ment pour une entit&#233; permanente et ne se rend pas compte dans sa l&#233;g&#232;ret&#233; inculte qu'il fait exactement le contraire, la conscience du renversement ; son &#233;l&#233;ment dominant est le concept, qui rassemble les pens&#233;es si &#233;loign&#233;es de la conscience honn&#234;te ; d'o&#249; l'&#233;clat de sa langue. Ainsi, le contenu du discours de l'esprit sur lui-m&#234;me consiste dans le renversement de toutes les conceptions et r&#233;alit&#233;s ; la tromperie universelle de soi-m&#234;me et des autres et l'impudeur de d&#233;clarer cette tromperie est donc pr&#233;cis&#233;ment la plus grande v&#233;rit&#233;, d'une part, ce discours appara&#238;t comme &#171; un farrago de sagesse et de folie &#187; &#187; etc. (suivant un passage de Diderot). &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;DIDEROT
&lt;p&gt;LE NEVEU DE RAMEAU&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller, sur les cinq heures du soir, me promener au Palais-Royal. C'est moi qu'on voit toujours seul, r&#234;vant sur le banc d'Argenson. Je m'entretiens avec moi-m&#234;me de politique, d'amour, de go&#251;t ou de philosophie ; j'abandonne mon esprit &#224; tout son libertinage ; je le laisse ma&#238;tre de suivre la premi&#232;re id&#233;e sage ou folle qui se pr&#233;sente, comme on voit, dans l'all&#233;e de Foy, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane &#224; l'air &#233;vent&#233;, au visage riant, &#224; l'&#339;il vif, au nez retrouss&#233; ; quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s'attachant &#224; aucune. Mes pens&#233;es, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me r&#233;fugie au caf&#233; de la R&#233;gence. L&#224; je m'amuse &#224; voir jouer aux &#233;checs. Paris est l'endroit du monde, et le caf&#233; de la R&#233;gence est l'endroit de Paris o&#249; l'on joue le mieux ce jeu ; c'est l&#224; que font assaut L&#233;gal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ; qu'on voit les coups les plus surprenants et qu'on entend les plus mauvais propos ; car si l'on peut &#234;tre homme d'esprit et grand joueur d'&#233;checs, comme L&#233;gal, on peut &#234;tre aussi un grand joueur d'&#233;checs et un sot comme Foubert et Mayot. Un apr&#232;s-d&#238;ner, j'&#233;tais l&#224;, regardant beaucoup, parlant peu et &#233;coutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abord&#233; par un des plus bizarres personnages de ce pays, o&#249; Dieu n'en a pas laiss&#233; manquer. C'est un compos&#233; de hauteur et de bassesse, de bon sens et de d&#233;raison ; il faut que les notions de l'honn&#234;te et du d&#233;shonn&#234;te soient bien &#233;trangement brouill&#233;es dans sa t&#234;te ; car il montre ce que la nature lui a donn&#233; de bonnes qualit&#233;s sans ostentation, et ce qu'il en a re&#231;u de mauvaises sans pudeur. Au reste, il est dou&#233; d'une organisation forte, d'une chaleur d'imagination singuli&#232;re, et d'une vigueur de poumons peu commune. Si vous le rencontrez jamais et que son originalit&#233; ne vous arr&#234;te pas, ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels terribles poumons ! Rien ne dissemble plus de lui que lui-m&#234;me. Quelquefois il est maigre et h&#226;ve comme un malade au dernier degr&#233; de la consomption ; on compterait ses dents &#224; travers ses joues, on dirait qu'il a pass&#233; plusieurs ann&#233;es sans manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet comme s'il n'avait pas quitt&#233; la table d'un financier, ou qu'il e&#251;t &#233;t&#233; renferm&#233; dans un couvent de Bernardins. Aujourd'hui en linge sale, en culotte d&#233;chir&#233;e, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la t&#234;te basse, il se d&#233;robe ; on serait tent&#233; de l'appeler pour lui donner l'aum&#244;ne. Demain poudr&#233;, chauss&#233;, fris&#233;, bien v&#234;tu, il marche la t&#234;te haute, il se montre, et vous le prendriez &#224; peu pr&#232;s pour un honn&#234;te homme : il vit au jour la journ&#233;e, triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin le matin, quand il est lev&#233;, est de savoir o&#249; il d&#238;nera ; apr&#232;s d&#238;ner, il pense o&#249; il ira souper. La nuit am&#232;ne aussi son inqui&#233;tude : ou il regagne &#224; pied un petit grenier qu'il habite, &#224; moins que l'h&#244;tesse, ennuy&#233;e d'attendre son loyer, ne lui en ait redemand&#233; la clef ; ou il se rabat dans une taverne du faubourg, o&#249; il attend le jour entre un morceau de pain et un pot &#224; bi&#232;re. Quand il n'a pas six sous dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours, soit &#224; un fiacre de ses amis, soit au cocher d'un grand seigneur, qui lui donne un lit sur de la paille, &#224; c&#244;t&#233; de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit le Cours[1] ou les Champs-&#201;lys&#233;es. Il repara&#238;t avec le jour &#224; la ville, habill&#233; de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n'estime pas ces originaux-l&#224; ; d'autres en font leurs connaissances famili&#232;res, m&#234;me leurs amis. Ils m'arr&#234;tent une fois l'an, quand je les rencontre, parce que leur caract&#232;re tranche avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse uniformit&#233; que notre &#233;ducation, nos conventions de soci&#233;t&#233;, nos biens&#233;ances d'usage, ont introduite. S'il en para&#238;t un dans une compagnie, c'est un grain de levain qui fermente, et qui restitue &#224; chacun une portion de son individualit&#233; naturelle. Il secoue, il agite, il fait approuver ou bl&#226;mer ; il fait sortir la v&#233;rit&#233;, il fait conna&#238;tre les gens de bien, il d&#233;masque les coquins ; c'est alors que l'homme de bon sens &#233;coute, et d&#233;m&#234;le son monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je connaissais celui-ci de longue main. Il fr&#233;quentait dans une maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une fille unique ; il jurait au p&#232;re et &#224; la m&#232;re qu'il &#233;pouserait leur fille. Ceux-ci haussaient les &#233;paules, lui riaient au nez, lui disaient qu'il &#233;tait fou ; et je vis le moment que la chose &#233;tait faite. Il m'empruntait quelques &#233;cus, que je lui donnais. Il s'&#233;tait introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons honn&#234;tes, o&#249; il avait son couvert, mais &#224; la condition qu'il ne parlerait pas sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait, et mangeait de rage ; il &#233;tait excellent &#224; voir dans cette contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au trait&#233;, et qu'il ouvr&#238;t la bouche, au premier mot tous les convives s'&#233;criaient : Rameau ! alors la fureur &#233;tincelait dans ses yeux, et il se remettait &#224; manger avec plus de rage. Vous &#233;tiez curieux de savoir le nom de l'homme, et vous le saviez. C'est Rameau, &#233;l&#232;ve du c&#233;l&#232;bre qui nous a d&#233;livr&#233;s du plain-chant que nous psalmodions depuis plus de cent ans ; qui a tant &#233;crit de visions inintelligibles et de v&#233;rit&#233;s apocalyptiques sur la th&#233;orie de la musique, o&#249; ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui nous avons un certain nombre d'op&#233;ras o&#249; il y a de l'harmonie, des bouts de chants, des id&#233;es d&#233;cousues, du fracas, des vols, des triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires &#224; perdre haleine, des airs de danse qui dureront &#233;ternellement, et qui, apr&#232;s avoir enterr&#233; le Florentin, sera enterr&#233; par les virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre, triste, hargneux ; car personne n'a autant d'humeur, pas m&#234;me une jolie femme qui se l&#232;ve avec bouton sur le nez, qu'un auteur menac&#233; de survivre &#224; sa r&#233;putation, t&#233;moin Marivaux et Cr&#233;billon le fils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'aborde. &#171; Ah ! ah ! vous voil&#224;, monsieur le philosophe ! Et que faites-vous ici parmi ce tas de fain&#233;ants ? Est-ce que vous perdez aussi votre temps &#224; pousser le bois ?&#8230; &#187; (C'est ainsi qu'on appelle par m&#233;pris jouer aux &#233;checs ou aux dames.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Non ; mais quand je n'ai rien de mieux &#224; faire, je m'amuse &#224; regarder un instant ceux qui le poussent bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; En ce cas, vous vous amusez rarement : except&#233; L&#233;gal et Philidor, le reste n'y entend rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et monsieur de Bussy donc ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Celui-l&#224; est en joueur d'&#233;checs ce que mademoiselle Clairon est en actrice : ils savent de ces jeux l'un et l'autre tout ce qu'on en peut apprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous &#234;tes difficile, et je vois que vous ne faites gr&#226;ce qu'aux hommes sublimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oui, aux &#233;checs, aux dames, en po&#233;sie, en &#233;loquence, en musique, et autres fadaises comme cela. &#192; quoi bon la m&#233;diocrit&#233; dans ces genres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#192; peu de choses, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent, pour faire sortir l'homme de g&#233;nie : il en est un dans la multitude. Mais laissons cela. Il y a une &#233;ternit&#233; que je ne vous ai vu. Je ne pense gu&#232;re &#224; vous quand je ne vous vois pas, mais vous me plaisez toujours &#224; revoir. Qu'avez-vous fait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ce que vous, moi et tous les autres font : du bien, du mal et rien. Et puis j'ai eu faim, et j'ai mang&#233; quand l'occasion s'en est pr&#233;sent&#233;e ; apr&#232;s avoir mang&#233;, j'ai eu soif, et j'ai bu quelquefois. Cependant la barbe me venait, et quand elle a &#233;t&#233; venue je l'ai fait raser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous avez mal fait ; c'est la seule chose qui vous manque pour &#234;tre sage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oui-da. J'ai le front grand et rid&#233;, l'&#339;il ardent, le nez saillant, les joues larges, le sourcil noir et fourni, la bouche bien fendue, la l&#232;vre rebord&#233;e, et la face carr&#233;e. Si ce vaste menton &#233;tait couvert d'une longue barbe, savez-vous que cela figurerait tr&#232;s-bien en bronze ou en marbre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#192; c&#244;t&#233; d'un C&#233;sar, d'un Marc-Aur&#232;le, d'un Socrate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Non. Je serais mieux entre Diog&#232;ne, La&#239;s et Phryn&#233;. Je suis effront&#233; comme l'un, et je fr&#233;quente volontiers chez les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous portez-vous toujours bien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oui, ordinairement, mais pas merveilleusement aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Comment ! vous voil&#224; avec un ventre de Sil&#232;ne et un visage de&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Un visage qu'on prendrait pour un c&#8230; C'est que l'humeur qui fait s&#233;cher mon cher ma&#238;tre engraisse apparemment son cher&#8230; &#233;l&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#192; propos de ce cher ma&#238;tre, le voyez-vous quelque fois ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oui, passer dans la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; S'il en fait &#224; quelqu'un, c'est sans s'en douter. C'est un philosophe dans son esp&#232;ce ; il ne pense qu'&#224; lui, le reste de l'univers lui est comme d'un clou &#224; un soufflet. Sa fille et sa femme n'ont qu'&#224; mourir quand elles voudront ; pourvu que les cloches de la paroisse qui sonneront pour elles continuent de r&#233;sonner la douzi&#232;me et la dix-septi&#232;me, tout sera bien. Cela est heureux pour lui, et c'est ce que je prise particuli&#232;rement dans les gens de g&#233;nie. Ils ne sont bons qu'&#224; une chose ; pass&#233; cela, rien ; ils ne savent ce que c'est que d'&#234;tre citoyens, p&#232;res, m&#232;res, parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point, mais ne pas d&#233;sirer que la graine en soit commune. Il faut des hommes ; mais pour des hommes de g&#233;nie, point ; non ma foi, il n'en faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe ; et dans les plus petites choses la sottise est si commune et si puissante, qu'on ne la r&#233;forme pas sans charivari. Il s'&#233;tablit partie de ce qu'ils ont imagin&#233;, partie reste comme il &#233;tait ; de l&#224; deux &#233;vangiles, un habit d'arlequin. La sagesse du moine de Rabelais est la vraie sagesse pour son repos et pour celui des autres. Faire son devoir tellement quellement, toujours dire du bien de monsieur le prieur, et laisser aller le monde &#224; sa fantaisie. Il va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais l'histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-bas par quelques hommes de g&#233;nie ; mais je ne sais pas l'histoire, parce que je ne sais rien. Le diable m'emporte si j'ai jamais rien appris, et si, pour n'avoir rien appris, je m'en trouve plus mal. J'&#233;tais un jour &#224; la table d'un ministre du roi de ****, qui a de l'esprit comme quatre : eh bien ! il nous d&#233;montra, clair comme un et un font deux, que rien n'est plus utile aux peuples que le mensonge, rien de plus nuisible que la v&#233;rit&#233;. Je ne me rappelle pas bien ses preuves ; mais il s'ensuivait &#233;videmment que les gens de g&#233;nie sont d&#233;testables, et que si un enfant apportait en naissant, sur son front, la caract&#233;ristique de ce dangereux pr&#233;sent de la nature, il faudrait ou l'&#233;touffer, ou le jeter aux canards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Cependant ces personnages-l&#224;, si ennemis du g&#233;nie, pr&#233;tendent tous en avoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je crois bien qu'ils le pensent au-dedans d'eux-m&#234;mes, mais je ne crois pas qu'ils osassent l'avouer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; C'est par modestie. Vous con&#231;&#251;tes donc l&#224; une terrible haine contre le g&#233;nie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; &#192; n'en jamais revenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais j'ai vu un temps que vous vous d&#233;sesp&#233;riez de n'&#234;tre qu'un homme commun. Vous ne serez jamais heureux si le pour et le contre vous affligent &#233;galement ; il faudrait prendre son parti, et y demeurer attach&#233;. Tout en convenant avec vous que les hommes de g&#233;nie sont commun&#233;ment singuliers, ou, comme dit le proverbe, qu'il n'y a pas de grands esprits sans un grain de folie, on n'en reviendra pas ; on m&#233;prisera les si&#232;cles qui n'en auront point produit. Ils feront l'honneur des peuples chez lesquels ils auront exist&#233; ; t&#244;t ou tard on leur &#233;l&#232;ve des statues, et on les regarde comme les bienfaiteurs du genre humain. N'en d&#233;plaise &#224; ce ministre sublime que vous m'avez cit&#233;, je crois que, si le mensonge peut servir un moment, il est n&#233;cessairement nuisible &#224; la longue ; et qu'au contraire la v&#233;rit&#233; sert n&#233;cessairement &#224; la longue, bien qu'il puisse arriver qu'elle nuise dans le moment. D'o&#249; je serais tent&#233; de conclure que l'homme de g&#233;nie qui d&#233;crie une erreur g&#233;n&#233;rale, ou qui accr&#233;dite une grande v&#233;rit&#233;, est toujours un &#234;tre digne de notre v&#233;n&#233;ration. Il peut arriver que cet &#234;tre soit la victime du pr&#233;jug&#233; et des lois ; mais il y a deux sortes de lois : les unes d'une &#233;quit&#233;, d'une g&#233;n&#233;ralit&#233; absolues ; d'autres bizarres, qui ne doivent leur sanction qu'&#224; l'aveuglement ou &#224; la n&#233;cessit&#233; des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui les enfreint que d'une ignominie passag&#232;re, ignominie que le temps reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester &#224; jamais. De Socrate ou du magistrat qui lui fit boire la cigu&#235;, quel est aujourd'hui le d&#233;shonor&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Le voil&#224; bien avanc&#233; ! En a-t-il &#233;t&#233; moins condamn&#233; ? en a-t-il moins &#233;t&#233; mis &#224; mort ? en a-t-il moins &#233;t&#233; un citoyen turbulent ? par le m&#233;pris d'une mauvaise loi, en a-t-il moins encourag&#233; les fous au m&#233;pris des bonnes ? en a-t-il moins &#233;t&#233; un particulier audacieux et bizarre ? Vous n'&#233;tiez pas &#233;loign&#233; tout &#224; l'heure d'un aveu peu favorable aux hommes de g&#233;nie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#201;coutez-moi, cher homme. Une soci&#233;t&#233; ne devrait pas avoir de mauvaises lois ; et si elle n'en avait que de bonnes, elle ne serait jamais dans le cas de pers&#233;cuter un homme de g&#233;nie. Je ne vous ai pas dit que le g&#233;nie f&#251;t indivisiblement attach&#233; &#224; la m&#233;chancet&#233;, ni la m&#233;chancet&#233; au g&#233;nie. Un sot sera plus souvent m&#233;chant qu'un homme d'esprit. Quand un homme de g&#233;nie serait commun&#233;ment d'un commerce dur, difficile, &#233;pineux, insupportable ; quand m&#234;me ce serait un m&#233;chant, qu'en concluriez-vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Qu'il est bon &#224; noyer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Doucement, cher homme ! &#199;&#224;, dites-moi, je ne prendrai pas votre oncle Rameau pour exemple. C'est un homme dur, c'est un brutal ; il est sans humanit&#233;, il est avare, il est mauvais p&#232;re, mauvais &#233;poux, mauvais oncle ; mais il n'est pas d&#233;cid&#233; que ce soit un homme de g&#233;nie, qu'il ait pouss&#233; son art fort loin, et qu'il soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine ? celui-l&#224; certes avait du g&#233;nie, et ne passait pas pour un trop bon homme. Mais Voltaire ?&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ne me pressez pas, car je suis cons&#233;quent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Lequel des deux pr&#233;f&#233;reriez-vous : ou qu'il e&#251;t &#233;t&#233; un bon homme, identifi&#233; avec son comptoir comme Briasson, ou avec son aune comme Barbier, faisant r&#233;guli&#232;rement tous les ans un enfant l&#233;gitime &#224; sa femme, bon mari, bon p&#232;re, bon oncle&#8230;, bon voisin, honn&#234;te commer&#231;ant, mais rien de plus ; ou qu'il e&#251;t &#233;t&#233; fourbe, tra&#238;tre, ambitieux, envieux, m&#233;chant mais auteur d'Andromaque, de Britannicus, d'Iphig&#233;nie, de Ph&#232;dre, d'Athalie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Pour lui, ma foi, peut-&#234;tre que de ces deux hommes il e&#251;t mieux valu qu'il e&#251;t &#233;t&#233; le premier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Cela est m&#234;me infiniment plus vrai que vous ne le sentez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oh ! vous voil&#224; vous autres ! Si nous disons quelque chose de bien, c'est comme des fous ou des inspir&#233;s, par hasard. Il n'y a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe, je m'entends aussi bien que vous vous entendez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Voyons. Eh bien ! pourquoi lui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; C'est que toutes ces belles choses-l&#224; qu'il a faites ne lui ont pas rendu vingt mille francs, et que s'il e&#251;t &#233;t&#233; un bon marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honor&#233;, un bon &#233;picier en gros, un apothicaire bien achaland&#233;, il e&#251;t amass&#233; une fortune immense, et qu'en l'amassant il n'y aurait eu sorte de plaisirs dont il n'e&#251;t joui ; qu'il aurait donn&#233; de temps en temps la pistole &#224; un pauvre diable de bouffon comme moi qui l'aurait fait rire, qui lui aurait procur&#233; parfois de jolies filles ; que nous aurions fait d'excellents repas chez lui, jou&#233; gros jeu, bu d'excellents vins, d'excellentes liqueurs, d'excellent caf&#233;, fait des parties de campagne ; et vous voyez que je m'entendais. Vous riez ?&#8230; mais laissez-moi dire : il e&#251;t &#233;t&#233; mieux pour ses entours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Sans contredit. Pourvu qu'il n'e&#251;t pas employ&#233; d'une fa&#231;on d&#233;shonn&#234;te l'opulence qu'il aurait acquise par un commerce l&#233;gitime ; qu'il e&#251;t &#233;loign&#233; de sa maison tous ces joueurs, tous ces parasites, tous ces fades complaisants, tous ces fain&#233;ants, tous ces pervers inutiles, et qu'il e&#251;t fait assommer &#224; coups de b&#226;ton, par ses gar&#231;ons de boutique, l'homme officieux qui soulage par la vari&#233;t&#233; les maris du d&#233;go&#251;t d'une cohabitation habituelle avec leurs femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Assommer, monsieur, assommer ! on n'assomme personne dans une ville bien polic&#233;e. C'est un &#233;tat honn&#234;te ; beaucoup de gens, m&#234;me titr&#233;s, s'en m&#234;lent. Et &#224; quoi diable voulez-vous donc qu'on emploie son argent, si ce n'est &#224; avoir bonne table, bonne compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les couleurs, amusements de toutes les esp&#232;ces ? J'aimerais autant &#234;tre gueux que de poss&#233;der une grande fortune sans aucune de ces jouissances. Mais revenons &#224; Racine. Cet homme n'a &#233;t&#233; bon que pour des inconnus, et que pour le temps o&#249; il n'&#233;tait plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; D'accord ; mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans d'ici, il fera verser des larmes ; il sera l'admiration des hommes dans toutes les contr&#233;es de la terre ; il inspirera l'humanit&#233;, la commis&#233;ration, la tendresse. On demandera qui il &#233;tait, de quel pays ; et on l'enviera &#224; la France. Il a fait souffrir quelques &#234;tres qui ne sont plus, auxquels nous ne prenons presque aucun int&#233;r&#234;t ; nous n'avons rien &#224; redouter ni de ses vices, ni de ses d&#233;fauts. Il e&#251;t &#233;t&#233; mieux sans doute qu'il e&#251;t re&#231;u de la nature la vertu d'un homme de bien, avec les talents d'un grand homme. C'est un arbre qui a fait s&#233;cher quelques arbres plant&#233;s dans son voisinage, qui a &#233;touff&#233; les plantes qui croissaient &#224; ses pieds ; mais il a port&#233; sa cime jusque dans la nue, ses branches se sont &#233;tendues au loin ; il a pr&#234;t&#233; son ombre &#224; ceux qui venaient, qui viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc majestueux ; il a produit des fruits d'un go&#251;t exquis, et qui se renouvellent sans cesse. Il serait &#224; souhaiter que Voltaire e&#251;t encore la douceur de Duclos, l'ing&#233;nuit&#233; de l'abb&#233; Trublet, la droiture de l'abb&#233; d'Olivet : mais puisque cela ne se peut, regardons la chose du c&#244;t&#233; vraiment int&#233;ressant ; oublions pour un moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la dur&#233;e, et &#233;tendons notre vue sur les si&#232;cles &#224; venir, les r&#233;gions les plus &#233;loign&#233;es, et les peuples &#224; na&#238;tre. Songeons au bien de notre esp&#232;ce ; si nous ne sommes point assez g&#233;n&#233;reux, pardonnons au moins &#224; la nature d'avoir &#233;t&#233; plus sage que nous. Si vous jetez de l'eau froide sur la t&#234;te de Greuze, vous &#233;teindrez peut-&#234;tre son talent avec sa vanit&#233;. Si vous rendez Voltaire moins sensible &#224; la critique, il ne saura plus descendre dans l'&#226;me de M&#233;rope, il ne vous touchera plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais si la nature &#233;tait aussi puissante que sage, pourquoi ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu'elle les a faits grands ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais ne voyez-vous pas qu'avec un pareil raisonnement vous renversez l'ordre g&#233;n&#233;ral ? et que si tout ici-bas &#233;tait excellent, il n'y aurait rien d'excellent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vous avez raison ; le point important est que vous et moi nous soyons, et que nous soyons vous et moi : que tout aille d'ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, &#224; mon avis, est celui o&#249; je devais &#234;tre ; et foin du plus parfait des mondes, si je n'en suis pas ! J'aime mieux &#234;tre, et m&#234;me &#234;tre impertinent raisonneur, que de n'&#234;tre pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Il n'y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse le proc&#232;s &#224; l'ordre qui est, sans s'apercevoir qu'il renonce &#224; sa propre existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Il est vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce qu'elles nous co&#251;tent et ce qu'elles nous rendent, et laissons l&#224; le tout, que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le bl&#226;mer, et qui n'est peut-&#234;tre ni bien ni mal, s'il est n&#233;cessaire, comme beaucoup d'honn&#234;tes gens l'imaginent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je n'entends pas grand'chose &#224; tout ce que vous me d&#233;bitez l&#224;. C'est apparemment de la philosophie ; je vous pr&#233;viens que je ne m'en m&#234;le pas. Tout ce que je sais, c'est que je voudrais bien &#234;tre un autre, au hasard d'&#234;tre un homme de g&#233;nie, un grand homme ; oui, il faut que j'en convienne, il y a l&#224; quelque chose qui me le dit. Je n'en ai jamais entendu louer un seul, que son &#233;loge ne m'ait fait enrager secr&#232;tement. Je suis envieux. Lorsque j'apprends de leur vie priv&#233;e quelque trait qui les d&#233;grade, je l'&#233;coute avec plaisir ; cela nous rapproche, j'en supporte plus ais&#233;ment ma m&#233;diocrit&#233;. Je me dis : Certes, tu n'aurais jamais fait Mahomet, ni l'&#233;loge de Maupeou. J'ai donc &#233;t&#233;, je suis donc f&#226;ch&#233; d'&#234;tre m&#233;diocre. Oui, oui, je suis m&#233;diocre et f&#226;ch&#233;. Je n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes galantes, jamais entendu chanter Profonds ab&#238;mes du T&#233;nare ; Nuit, &#233;ternelle nuit, sans me dire avec douleur : Voil&#224; ce que tu ne feras jamais. J'&#233;tais donc jaloux de mon oncle ; et s'il y avait eu &#224; sa mort quelques belles pi&#232;ces de clavecin dans son portefeuille, je n'aurais pas balanc&#233; &#224; rester moi et &#224; &#234;tre lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; S'il n'y a que cela qui vous chagrine, cela n'en vaut pas trop la peine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ce n'est rien, ce sont des moments qui passent. (Puis il se remettait &#224; chanter l'ouverture des Indes galantes et l'air Profonds ab&#238;mes, et il ajoutait :)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le quelque chose qui est l&#224; et qui me parle me dit : Rameau, tu voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-l&#224; ; si tu avais fait ces deux morceaux-l&#224;, tu en ferais bien deux autres ; et quand tu en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait partout. Quand tu marcherais, tu aurais la t&#234;te droite ; ta conscience te rendrait t&#233;moignage &#224; toi-m&#234;me de ton propre m&#233;rite ; les autres te d&#233;signeraient du doigt ; on dirait : C'est lui qui a fait les jolies gavottes (et il chantait les gavottes). Puis, avec l'air d'un homme touch&#233; qui nage dans la joie et qui en a les yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains : Tu aurais une bonne maison (il en mesurait l'&#233;tendue avec ses bras), un bon lit (et il s'y &#233;tendait nonchalamment), de bons vins (qu'il go&#251;tait en faisant claquer sa langue contre son palais), un bon &#233;quipage et il levait le pied pour y monter), de jolies femmes (&#224; qui il prenait d&#233;j&#224; ****, et qu'il regardait voluptueusement) ; cent faquins me viendront encenser tous les jours (et il croyait les voir autour de lui : il voyait Palissot, Poincinet, les Fr&#233;ron p&#232;re et fils, la Porte ; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait, leur souriait, les d&#233;daignait, les m&#233;prisait, les chassait, les rappelait ; puis il continuait :) Et c'est ainsi que l'on te dirait le matin que tu es un grand homme ; tu lirais dans l'Histoire des trois si&#232;cles[2]que tu es un grand homme, tu serais convaincu le soir que tu es un grand homme, et le grand homme Rameau s'endormirait au doux murmure de l'&#233;loge qui retentirait dans son oreille ; m&#234;me en dormant, il aurait l'air satisfait : sa poitrine se dilaterait, s'&#233;l&#232;verait, s'abaisserait avec aisance ; il ronflerait comme un grand homme&#8230; (Et, en parlant ainsi, il se laissait aller mollement sur une banquette ; il fermait [l]es yeux, et il imitait le sommeil heureux qu'il imaginait. Apr&#232;s avoir go&#251;t&#233; quelques instants la douceur de ce repos, il se r&#233;veillait, &#233;tendait les bras, b&#226;illait, se frottait les yeux, et cherchait encore autour de lui ses adulateurs insipides.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous croyez donc que l'homme heureux a son sommeil ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Si je le crois ! Moi, pauvre h&#232;re, lorsque le soir j'ai regagn&#233; mon grenier et que je me suis fourr&#233; dans mon grabat, je suis ratatin&#233; sous ma couverture, j'ai la poitrine &#233;troite et la respiration g&#234;n&#233;e ; c'est une esp&#232;ce de plainte faible qu'on entend &#224; peine ; au lieu qu'un financier fait retentir son appartement, et &#233;tonne toute sa rue. Mais ce qui m'afflige aujourd'hui, ce n'est pas de ronfler et de dormir mesquinement comme un mis&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Cela est pourtant triste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ce qui m'est arriv&#233; l'est bien davantage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Qu'est-ce donc ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vous avez toujours pris quelque int&#233;r&#234;t &#224; moi, parce que je suis un bon diable, que vous m&#233;prisez dans le fond, mais qui vous amuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; C'est la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et je vais vous le dire. (Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses deux mains &#224; son front ; ensuite il reprend un air tranquille, et me dit) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un fieff&#233; truand, un cochon, un gourmand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Quel pan&#233;gyrique !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Il est vrai de tout point, il n'y a pas un mot &#224; rabattre ; point de contestation l&#224;-dessus, s'il vous pla&#238;t. Personne ne me conna&#238;t mieux que moi, et je ne dis pas tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je ne veux point vous f&#226;cher, et je conviendrai de tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Eh bien ! je vivais avec des gens qui m'avaient pris en gr&#233;, pr&#233;cis&#233;ment parce que j'&#233;tais dou&#233; &#224; un rare degr&#233; de toutes ces qualit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Cela est singulier : jusqu'&#224; pr&#233;sent j'avais cru, ou qu'on se les cachait &#224; soi-m&#234;me, ou qu'on se les pardonnait, et qu'on les m&#233;prisait dans les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Se les cacher ! Est-ce qu'on le peut ? Soyez s&#251;r que quand Palissot est seul et qu'il revient sur lui-m&#234;me, il se dit bien d'autres choses ; soyez s&#251;r qu'en t&#234;te-&#224;-t&#234;te avec son coll&#232;gue, ils s'avouent franchement qu'ils ne sont que deux insignes maroufles. Les m&#233;priser dans les autres ! Mes gens &#233;taient plus &#233;quitables, et mon caract&#232;re me r&#233;ussissait merveilleusement aupr&#232;s d'eux ; j'&#233;tais comme un coq en p&#226;te : on me f&#234;tait, on ne me perdait pas un moment sans me regretter ; j'&#233;tais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou, l'impertinent, l'ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse b&#234;te. Il n'y avait pas une de ces &#233;pith&#232;tes qui ne me val&#251;t un sourire, une caresse, un petit coup sur l'&#233;paule, un soufflet, un coup de pied ; &#224; table, un bon morceau qu'on me jetait sur mon assiette ; hors de table, une libert&#233; que je prenais sans cons&#233;quence, car, moi, je suis sans cons&#233;quence. On fait de moi, devant moi, avec moi, tout ce qu'on veut, sans que je m'en formalise. Et les petits pr&#233;sents qui me pleuvaient ! Le grand chien que je suis, j'ai tout perdu ! J'ai tout perdu pour avoir eu le sens commun une fois, une seule fois en ma vie. Ah ! si cela m'arrive jamais !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; De quoi s'agissait-il donc ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Rameau ! Rameau ! vous avait-on pris pour cela ? La sottise d'avoir eu un peu de go&#251;t, un peu d'esprit, un peu de raison. Rameau, mon ami, cela vous apprendra ce que Dieu vous fit, et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l'on vous a pris par les &#233;paules, on vous a conduit &#224; la porte, on vous a dit : &#171; Faquin, tirez, ne reparaissez plus ! Cela veut avoir du sens, de la raison, je crois ! Tirez. Nous avons de ces qualit&#233;s-l&#224; de reste. &#187; Vous vous en &#234;tes all&#233; en vous mordant les doigts ; c'est votre langue maudite qu'il fallait mordre auparavant. Pour ne vous en &#234;tre pas avis&#233;, vous voil&#224; sur le pav&#233;, sans le sou, et ne sachant o&#249; donner de la t&#234;te. Vous &#233;tiez nourri &#224; bouche que veux-tu, et vous retournerez au regrat ; bien log&#233;, et vous serez trop heureux si l'on vous rend votre grenier ; bien couch&#233;, et la paille vous attend entre le cocher de M. de Soubise et l'ami Robb&#233;[3] ; au lieu d'un sommeil doux et tranquille comme vous l'aviez, vous entendrez d'une oreille le hennissement et le pi&#233;tinement des chevaux, de l'autre le bruit mille fois plus insupportable de vers secs, durs et barbares, malheureux, malavis&#233;, poss&#233;d&#233; d'un million de diables !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais n'y aurait-il pas moyen de se rapatrier ? la faute que vous avez commise est-elle si impardonnable ? &#192; votre place, j'irais retrouver mes gens ; vous leur &#234;tes plus n&#233;cessaire que vous ne croyez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oh ! je suis s&#251;r qu'&#224; pr&#233;sent qu'ils ne m'ont pas pour les faire rire, ils s'ennuient comme des chiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; J'irais donc les retrouver ; je ne leur laisserais pas le temps de se passer de moi, de se tourner vers quelque amusement honn&#234;te : car qui sait ce qui peut arriver ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ce n'est pas l&#224; ce que je crains ; cela n'arrivera pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous remplacer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Difficilement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; D'accord. Cependant j'irais avec ce visage d&#233;fait, ces yeux &#233;gar&#233;s, ce cou d&#233;braill&#233;, ces cheveux &#233;bouriff&#233;s, dans l'&#233;tat vraiment tragique o&#249; vous voil&#224;. Je me jetterais aux pieds de la divinit&#233;, et, sans me relever, je lui dirais, d'une voix basse et sanglotante : &#171; Pardon, madame ! pardon ! je suis un indigne, un inf&#226;me. Ce fut un malheureux instant, car vous savez que je ne suis pas sujet &#224; avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que je lui tenais ce discours, il en ex&#233;cutait la pantomime, et s'&#233;tait prostern&#233; ; il avait coll&#233; son visage contre terre, il paraissait tenir entre ses deux mains le bout d'une pantoufle, il pleurait, il sanglotait, il disait : &#171; Oui, ma petite reine, oui, je le promets, je n'en aurai de ma vie, de ma vie&#8230; &#187; Puis se relevant brusquement, il ajouta, d'un ton s&#233;rieux et r&#233;fl&#233;chi :)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oui, vous avez raison ; je vois que c'est le mieux. Elle est bonne ; M. Vieillard dit qu'elle est si bonne ! Moi je sais un peu qu'elle l'est : mais cependant aller s'humilier devant une g*****, crier mis&#233;ricorde aux pieds d'une petite histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre ! Moi Rameau, fils de Rameau, apothicaire de Dijon, qui est un homme de bien, et qui n'a jamais fl&#233;chi le genou devant qui que ce soit ! Moi Rameau, qu'on voit se promener, droit et les bras en l'air, dans le Palais-Royal, depuis que M. Carmontel l'a dessin&#233;, courb&#233; et les mains sous les basques de son habit ! Moi qui ai compos&#233; des pi&#232;ces de clavecin que personne ne joue, mais qui seront peut-&#234;tre les seules qui passeront &#224; la post&#233;rit&#233;, qui les jouera ; moi, moi enfin, j'irais !&#8230; Tenez, monsieur, cela ne se peut (et mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait) : je me sens l&#224; quelque chose qui s'&#233;l&#232;ve, et qui me dit : Rameau, tu n'en feras rien. Il faut qu'il y ait une certaine dignit&#233; attach&#233;e &#224; la nature de l'homme, que rien ne peut &#233;touffer. Cela se r&#233;veille &#224; propos de bottes, oui, &#224; propos de bottes ; car il y a d'autres jours o&#249; il ne m'en co&#251;terait rien pour &#234;tre vil tant qu'on voudrait ; ces jours-l&#224;, pour un liard, je baiserais le c.. d'une c.....&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Si l'exp&#233;dient que je vous sugg&#232;re ne vous convient pas, ayez donc le courage d'&#234;tre gueux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Il est dur d'&#234;tre gueux, tandis qu'il y a tant de sots opulents aux d&#233;pens desquels on peut vivre. Et puis le m&#233;pris de soi, il est insupportable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Est-ce que vous connaissez ce sentiment-l&#224; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Si je le connais ! Combien de fois je me suis dit : Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables &#224; Paris, &#224; quinze ou vingt couverts chacune ; et de ces couverts-l&#224; il n'y en a pas un pour toi ! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pi&#232;ce sur toi ! Mille petits beaux esprits sans talent, sans m&#233;rite, mille petites cr&#233;atures sans charmes, mille plats intrigants sont bien v&#234;tus, et tu irais tout nu ! et tu serais imb&#233;cile &#224; ce point ! Est-ce que tu ne saurais pas flatter comme un autre ? est-ce que tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas te mettre &#224; quatre pattes comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas favoriser l'intrigue de madame, et porter le billet doux de monsieur comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas encourager ce jeune homme &#224; parler &#224; mademoiselle, et persuader mademoiselle de l'&#233;couter, comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas faire entendre &#224; la fille d'un de nos bourgeois qu'elle est mal mise ; que de belles boucles d'oreilles, un peu de rouge, des dentelles, ou une robe &#224; la polonaise, lui si&#233;raient &#224; ravir ? Que ces petits pieds-l&#224; ne sont pas faits pour marcher dans la rue ? Qu'il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit galonn&#233; d'or, un superbe &#233;quipage, six grands laquais, qui l'a vue en passant, qui la trouve charmante, et que depuis ce jour-l&#224; il en a perdu le boire et le manger, qu'il n'en dort plus, et qu'il en mourra ? &#8212; Mais mon papa ? &#8212; Bon, bon, votre papa ! il s'en f&#226;chera d'abord un peu. &#8212; Et maman qui me recommande tant d'&#234;tre honn&#234;te fille ; qui me dit qu'il n'y a rien dans ce monde que l'honneur ? &#8212; Vieux propos qui ne signifient rien. &#8212; Et mon confesseur ? &#8212; Vous ne le verrez plus ; ou si vous persistez dans la fantaisie d'aller lui faire l'histoire de vos amusements, il vous en co&#251;tera quelques livres de sucre et de caf&#233;. &#8212; C'est un homme s&#233;v&#232;re, qui m'a refus&#233; l'absolution pour la chanson, Viens dans ma cellule. &#8212; C'est que vous n'aviez rien &#224; lui donner : mais quand vous lui appara&#238;trez en dentelles&#8230; &#8212; J'aurai donc des dentelles ? &#8212; Sans doute, et de toutes les sortes&#8230;, en belles boucles de diamants&#8230; &#8212; J'aurai donc de belles boucles de diamants ? &#8212; Oui. &#8212; Comme celles de cette marquise qui vient quelquefois prendre des gants dans notre boutique. &#8212; Pr&#233;cis&#233;ment&#8230; dans un bel &#233;quipage avec des chevaux gris pommel&#233;s, deux grands laquais, un petit n&#232;gre, et le coureur en avant ; du rouge, des mouches, la queue port&#233;e. &#8212; Au bal ? &#8212; Au bal, &#224; l'Op&#233;ra, &#224; la Com&#233;die&#8230; (d&#233;j&#224; le c&#339;ur lui tressaillit de joie&#8230;) &#8212; Tu joues avec un papier entre tes doigts. Qu'est-ce cela ? &#8212; Ce n'est rien. &#8212; Il me semble que si. &#8212; C'est un billet. &#8212; Et pour qui ? &#8212; Pour vous, si vous &#233;tiez un peu curieuse. &#8212; Curieuse ? je le suis beaucoup ; voyons (elle lit). Une entrevue ! cela ne se peut. &#8212; En allant &#224; la messe. &#8212; Maman m'accompagne toujours ; mais s'il venait ici un peu matin, je me l&#232;ve la premi&#232;re, et je suis au comptoir avant qu'on soit lev&#233;&#8230; &#8212; Il vient, il pla&#238;t ; un beau jour, &#224; la brune, la petite dispara&#238;t, et l'on me compte mes deux mille &#233;cus&#8230; H&#233; quoi ! tu poss&#232;des ce talent-l&#224;, et tu manques de pain ! N'as-tu pas de honte, malheureux ?&#8230; Je me rappelais un tas de coquins qui ne m'allaient pas &#224; la cheville, et qui regorgeaient de richesses. J'&#233;tais en surtout de bouracan, et ils &#233;taient couverts de velours ; ils s'appuyaient sur la canne &#224; pomme d'or et en bec de corbin, et ils avaient l'Aristote ou le Platon au doigt. Qu'&#233;tait-ce pourtant ? de mis&#233;rables croque-notes ; aujourd'hui ce sont des esp&#232;ces de seigneurs. Alors je me sentais du courage, l'&#226;me &#233;lev&#233;e, l'esprit subtil, et capable de tout ; mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas, car, jusqu'&#224; pr&#233;sent, je n'ai pu faire un certain chemin. Quoi qu'il en soit, voil&#224; le texte de mes fr&#233;quents soliloques, que vous pouvez paraphraser &#224; votre fantaisie, pourvu que vous en concluiez que je connais le m&#233;pris de soi-m&#234;me, ou ce tourment de la conscience qui na&#238;t de l'inutilit&#233; des dons que le ciel nous a d&#233;partis ; c'est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant que l'homme ne f&#251;t pas n&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Je l'&#233;coutais ; et &#224; mesure qu'il faisait la sc&#232;ne de la jeune fille qu'il s&#233;duisait, l'&#226;me agit&#233;e de deux mouvements oppos&#233;s, je ne savais si je m'abandonnerais &#224; l'envie de rire, ou au transport de l'indignation. Je souffrais ; vingt fois un &#233;clat de rire emp&#234;cha ma col&#232;re d'&#233;clater, vingt fois la col&#232;re qui s'&#233;levait au fond de mon c&#339;ur se termina par un &#233;clat de rire. J'&#233;tais confondu de tant de sagacit&#233; et de tant de bassesse, d'id&#233;es si justes et alternativement si fausses, d'une perversit&#233; si g&#233;n&#233;rale de sentiments, d'une turpitude si compl&#232;te, et d'une franchise si peu commune. Il s'aper&#231;ut du conflit qui se passait en moi :) &#8212; Qu'avez-vous ? me dit-il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vous me paraissez troubl&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8213; Je le suis aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais enfin que me conseillez-vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; De changer de propos. Ah ! malheureux, dans quel &#233;tat d'abjection vous &#234;tes tomb&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; J'en conviens. Mais cependant que mon &#233;tat ne vous touche pas trop ; mon projet, en m'ouvrant &#224; vous, n'&#233;tait point de vous affliger. Je me suis fait chez ces gens quelques &#233;pargnes ; songez que je n'avais besoin de rien, mais de rien absolument, et que l'on m'accordait tant pour mes menus plaisirs[4].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Il recommen&#231;a &#224; se frapper le front avec un de ses poings, &#224; se mordre la l&#232;vre, et rouler au plafond ses yeux &#233;gar&#233;s, ajoutant) : &#8212; Mais c'est une affaire faite. J'ai mis quelque chose de c&#244;t&#233; ; le temps s'est &#233;coul&#233;, et c'est toujours autant d'amass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous voulez dire de perdu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Non, non, d'amass&#233;. On s'enrichit &#224; chaque instant : un jour de moins &#224; vivre, ou un &#233;cu de plus, c'est tout un ; le point important est d'aller librement &#224; la garde-robe. Voil&#224; le grand r&#233;sultat de la vie dans tous les &#233;tats. Au dernier moment tous sont &#233;galement riches ; et Samuel Bernard, qui, volant, pillant, faisant banqueroute, laisse vingt-sept millions en or, et Rameau qui ne laisse rien, et &#224; qui la charit&#233; fournira la serpilli&#232;re dont on l'enveloppera. Le mort n'entend pas sonner les cloches : c'est en vain que cent pr&#234;tres s'&#233;gosillent pour lui, qu'il est pr&#233;c&#233;d&#233; et suivi d'une longue file de torches ardentes ; son &#226;me ne marche pas &#224; c&#244;t&#233; du ma&#238;tre des c&#233;r&#233;monies. Pourrir sous du marbre ou pourrir sous la terre, c'est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les enfants rouges et les enfants bleus, ou n'avoir personne, qu'est-ce que cela fait ? Et puis vous voyez bien ce poignet, il &#233;tait roide comme un diable ; les dix doigts c'&#233;taient autant de b&#226;tons fich&#233;s dans un m&#233;tacarpe de bois, et ces tendons c'&#233;taient de vieilles cordes &#224; boyau, plus s&#232;ches, plus roides, plus inflexibles que celles qui ont servi &#224; la roue d'un tourneur ; mais je vous les ai tant tourment&#233;es, tant bris&#233;es, tant rompues ! Tu ne veux pas aller ? et moi, mordieu ! je dis que tu iras, et cela sera&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Et tout en disant cela, de la main droite il s'&#233;tait saisi les doigts et le poignet de la main gauche, et il les renversait en dessus, en dessous ; l'extr&#233;mit&#233; des doigts touchait au bras, les jointures en craquaient ; je craignais que les os n'en demeurassent disloqu&#233;s.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Prenez garde, lui dis-je ; vous allez vous estropier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ne craignez rien, ils y sont faits : depuis dix ans je leur en ai bien donn&#233; d'une autre fa&#231;on ! Malgr&#233; qu'ils en eussent, il a bien fallu qu'ils s'y accoutumassent, et qu'ils apprissent &#224; se placer sur les touches et &#224; voltiger sur les cordes : aussi &#224; pr&#233;sent cela va, oui, cela va&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(En m&#234;me temps il se met dans l'attitude d'un joueur de violon ; il fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite le mouvement de l'archet, sa main gauche et ses doigts semblent se promener sur la longueur du manche : s'il fait un faux ton, il s'arr&#234;te, il remonte ou baisse la corde ; il la pince de l'ongle, pour s'assurer si elle est juste ; il reprend le morceau o&#249; il l'a laiss&#233;. Il bat la mesure du pied, il se d&#233;m&#232;ne de la t&#234;te, des pieds, des mains, des bras, du corps, comme vous avez vu quelquefois, au concert spirituel, Ferrari ou Chiabrau ou quelque autre virtuose dans les m&#234;mes convulsions, m'offrant l'image du m&#234;me supplice, et me causant &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me peine ; car n'est-ce pas une chose p&#233;nible &#224; voir que le tourment dans celui qui s'occupe &#224; me peindre le plaisir ? Tirez entre cet homme et moi un rideau qui me le cache, s'il faut qu'il me montre un patient appliqu&#233; &#224; la question. Au milieu de ces agitations et de ces cris, s'il se pr&#233;sentait une t&#233;nue, un de ces endroits harmonieux o&#249; l'archet se meut lentement sur plusieurs cordes &#224; la fois, son visage prenait l'air de l'extase, sa voix s'adoucissait, il s'&#233;coutait avec ravissement ; il est s&#251;r que les accords r&#233;sonnaient dans ses oreilles et dans les miennes ; puis remettant son instrument sous son bras gauche de la m&#234;me main dont il le tenait, et laissant tomber sa main droite avec son archet) : Eh bien ! me disait-il, qu'en pensez-vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#192; merveille !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela va, ce me semble ; cela r&#233;sonne &#224; peu pr&#232;s comme les autres&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Et aussit&#244;t il s'accroupit comme un musicien qui se met au clavecin.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je vous demande gr&#226;ce pour vous et pour moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Non, non ; puisque je vous tiens, vous m'entendrez. Je ne veux point d'un suffrage qu'on m'accorde sans savoir pourquoi. Vous me louerez d'un ton plus assur&#233;, et cela me vaudra quelque &#233;colier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je suis si peu r&#233;pandu ! et vous allez vous fatiguer en pure perte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je ne me fatigue jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Comme je vis que je voudrais inutilement avoir piti&#233; de mon homme, car la sonate sur le violon l'avait mis tout en eau, je pris le parti de le laisser faire. Le voil&#224; donc assis au clavecin, les jambes fl&#233;chies, la t&#234;te &#233;lev&#233;e vers le plafond, o&#249; l'on e&#251;t dit qu'il voyait une partition not&#233;e, chantant, pr&#233;ludant, ex&#233;cutant une pi&#232;ce d'Alberti ou de Galuppi ; je ne sais lequel des deux. Sa voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les touches, tant&#244;t laissant le dessus pour prendre la basse, tant&#244;t quittant la partie d'accompagnement pour revenir au-dessus. Les passions se succ&#233;daient sur son visage ; on y distinguait la tendresse, la col&#232;re, le plaisir, la douleur : on sentait les piano, les forte ; et je suis s&#251;r qu'un plus habile que moi aurait reconnu le morceau au mouvement, au caract&#232;re, &#224; ses mines, et &#224; quelques traits de chant qui lui &#233;chappaient par intervalle. Mais ce qu'il avait de bizarre, c'est que de temps en temps il t&#226;tonnait, se reprenait comme s'il e&#251;t manqu&#233;, et se d&#233;pitait de n'avoir plus la pi&#232;ce dans les doigts.) Enfin vous voyez, dit-il en se redressant, et essuyant les gouttes de sueur qui descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un triton, une quinte superflue, et que l'encha&#238;nement des dominantes nous est familier. Ces passages enharmoniques, dont le cher oncle fait tant de bruit, ce n'est pas la mer &#224; boire : nous nous en tirons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous vous &#234;tes donn&#233; bien de la peine pour me montrer que vous &#233;tiez fort habile ; j'&#233;tais homme &#224; vous croire sur votre parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Fort habile, oh ! non. Pour mon m&#233;tier, je le sais &#224; peu pr&#232;s, et c'est plus qu'il ne faut ; car, dans ce pays-ci, est-ce qu'on est oblig&#233; de savoir ce qu'on montre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Pas plus que de savoir ce qu'on apprend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela est juste, morbleu ! et tr&#232;s-juste ! L&#224;, monsieur le philosophe, la main sur la conscience, parlez net : il y eut un temps o&#249; vous n'&#233;tiez pas cossu comme aujourd'hui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je ne le suis pas encore trop.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais vous n'iriez plus au Luxembourg en &#233;t&#233;&#8230; Vous vous en souvenez ?&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Laissons cela : oui, je m'en souviens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; En redingote de peluche grise ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Oui, oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; &#201;reint&#233;e par un des c&#244;t&#233;s, avec la manchette d&#233;chir&#233;e, et les bas de laine noirs et recousus par derri&#232;re avec du fil blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Eh ! oui, oui ; tout comme il vous plaira.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Que faisiez-vous alors dans l'all&#233;e des Soupirs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Une assez triste figure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Au sortir de l&#224;, vous trottiez sur le pav&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; D'accord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vous donniez des le&#231;ons de math&#233;matiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Sans en savoir un mot. N'est-ce pas l&#224; que vous en vouliez venir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Justement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; J'apprenais en montrant aux autres, et j'ai fait quelques bons &#233;coliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela se peut ; mais il n'en est pas de la musique comme de l'alg&#232;bre ou de la g&#233;om&#233;trie. Aujourd'hui que vous &#234;tes un gros monsieur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Pas si gros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Que vous avez du foin dans vos bottes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Tr&#232;s-peu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vous donnez des ma&#238;tres &#224; votre fille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Pas encore ; c'est sa m&#232;re qui se m&#234;le de son &#233;ducation ; car il faut avoir la paix chez soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; La paix chez soi ? Morbleu ! on ne l'a que quand on est le serviteur ou le ma&#238;tre, et c'est le ma&#238;tre qu'il faut &#234;tre&#8230; J'ai eu une femme&#8230;, Dieu veuille avoir son &#226;me ! mais quand il lui arrivait quelquefois de se reb&#233;quer, je m'&#233;levais sur mes ergots, je d&#233;ployais mon tonnerre, je disais comme Dieu : &#171; Que la lumi&#232;re se fasse ! &#187; et la lumi&#232;re &#233;tait faite. Aussi, en quatre ann&#233;es de temps, nous n'avons pas eu dix fois un mot l'un plus haut que l'autre. Quel &#226;ge a votre enfant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Cela ne fait rien &#224; l'affaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Quel &#226;ge a votre enfant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; H&#233; que diable ! laissons l&#224; mon enfant et son &#226;ge, et revenons aux ma&#238;tres qu'elle aura.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Pardieu ! je ne sache rien de si t&#234;tu qu'un philosophe. En vous suppliant tr&#232;s-humblement, ne pourrait-on savoir de monseigneur le philosophe quel &#226;ge &#224; peu pr&#232;s peut avoir mademoiselle sa fille ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Supposez-lui huit ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Huit ans ! il y a quatre ans que cela devrait avoir les doigts sur les touches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais peut-&#234;tre ne me souci&#233;-je pas trop de faire entrer dans le plan de son &#233;ducation une &#233;tude qui occupe si longtemps et qui sert si peu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et que lui apprendrez-vous donc, s'il vous pla&#238;t ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#192; raisonner juste, si je puis ; chose si peu commune parmi les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Eh ! laissez-la d&#233;raisonner tant qu'elle voudra, pourvu qu'elle soit jolie, amusante et coquette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Puisque la nature a &#233;t&#233; assez ingrate envers elle pour lui donner une organisation d&#233;licate avec une &#226;me sensible, et l'exposer aux m&#234;mes peines de la vie que si elle avait une organisation forte et un c&#339;ur de bronze, je lui apprendrai, si je puis, &#224; les supporter avec courage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Eh ! laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs agac&#233;s comme les autres, pourvu qu'elle soit jolie, amusante et coquette. Quoi ! point de danse ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Pas plus qu'il n'en faut pour faire une r&#233;v&#233;rence, avoir un maintien d&#233;cent, se bien pr&#233;senter, et savoir marcher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Point de chant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Pas plus qu'il n'en faut pour bien prononcer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Point de musique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; S'il y avait un bon ma&#238;tre d'harmonie, je la lui confierais volontiers deux heures par jour pendant un ou deux ans, pas davantage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et &#224; la place des choses essentielles que vous supprimez&#8230; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la g&#233;ographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Combien il me serait facile de vous prouver l'inutilit&#233; de toutes ces connaissances-l&#224; dans un monde tel que le n&#244;tre ! que dis-je, l'inutilit&#233; ! peut-&#234;tre le danger ! Mais je m'en tiendrai pour ce moment &#224; une question : Ne lui faudrait-il pas un ou deux ma&#238;tres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Sans doute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8213; Ah ! nous y voil&#224;. Et ces ma&#238;tres vous esp&#233;rez qu'ils sauront la grammaire, la fable, l'histoire, la g&#233;ographie, la morale dont ils lui donneront des le&#231;ons ? Chansons, mon cher ma&#238;tre, chansons ! s'ils poss&#233;daient ces choses assez pour les montrer, ils ne les montreraient pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et pourquoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; C'est qu'ils auraient pass&#233; leur vie &#224; les &#233;tudier. Il faut &#234;tre profond dans l'art ou dans la science pour en bien poss&#233;der les &#233;l&#233;ments. Les ouvrages classiques ne peuvent &#234;tre bien faits que par ceux qui ont blanchi sous le harnois ; c'est le milieu et la fin qui &#233;claircissent les t&#233;n&#232;bres du commencement. Demandez &#224; votre ami monsieur d'Alembert, le coryph&#233;e de la science math&#233;matique, s'il serait trop bon pour en faire des &#233;l&#233;ments. Ce n'est qu'apr&#232;s trente ou quarante ans d'exercice que mon oncle a entrevu les profondeurs et les premi&#232;res lumi&#232;res de la th&#233;orie musicale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#212; fou, archi-fou ! m'&#233;criai-je, comment se fait-il que dans ta mauvaise t&#234;te il se trouve des id&#233;es si justes, p&#234;le-m&#234;le avec tant d'extravagances ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Qui diable sait cela ? C'est le hasard qui vous les jette, et elles demeurent. Tant il y a que quand on ne sait pas tout on ne sait rien de bien ; on ignore o&#249; une chose va, d'o&#249; une autre vient, o&#249; celle-ci ou celle-l&#224; veulent &#234;tre plac&#233;es, laquelle doit passer la premi&#232;re, ou sera mieux la seconde. Montre-t-on bien sans la m&#233;thode ? et la m&#233;thode, d'o&#249; na&#238;t-elle ? Tenez, mon philosophe, j'ai dans la t&#234;te que la physique sera toujours une pauvre science, une goutte d'eau prise avec la pointe d'une aiguille dans le vaste Oc&#233;an, un grain d&#233;tach&#233; de la cha&#238;ne des Alpes. Et puis chercher les raisons des ph&#233;nom&#232;nes ! En v&#233;rit&#233;, il vaudrait autant ignorer que de savoir si peu et si mal. Et c'&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment o&#249; j'en &#233;tais, lorsque je me fis ma&#238;tre d'accompagnement. &#192; quoi r&#234;vez- vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je r&#234;ve que tout ce que vous venez de dire est plus sp&#233;cieux que solide. Mais laissons cela ; vous avez montr&#233;, dites-vous, l'accompagnement et la composition ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et vous n'en saviez rien du tout ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Non, ma foi ; et c'est pour cela qu'il y en avait de pires que moi, ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne g&#226;tais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi &#224; un bon ma&#238;tre, comme ils n'avaient rien appris, du moins ils n'avaient rien &#224; d&#233;sapprendre, et c'&#233;tait toujours autant d'argent et de temps &#233;pargn&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Comment faisiez-vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Comme ils font tous. J'arrivais, je me jetais dans une chaise. &#171; Que le temps est mauvais ! que le pav&#233; est fatigant ! &#187; Je bavardais quelques nouvelles : &#171; Mlle Lemierre devait faire un r&#244;le de Vestale dans l'op&#233;ra nouveau, mais elle est grosse pour la seconde fois ; on ne sait qui la doublera. Mlle Arnould vient de quitter son petit comte ; on dit qu'elle est en n&#233;gociation avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouv&#233; la porcelaine de M. de Montami. Il y avait au dernier concert des amateurs une Italienne qui a chant&#233; comme un ange. C'est un rare corps que ce Pr&#233;ville ! il faut le voir dans le Mercure galant ; l'endroit de l'&#233;nigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil ne sait plus ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait&#8230; Allons, mademoiselle, prenez votre livre&#8230; &#187;. Tandis que mademoiselle, qui ne se presse pas, cherche son livre qu'elle a &#233;gar&#233;, qu'on appelle une femme de chambre, qu'on gronde, je continue : &#171; La Clairon est vraiment incompr&#233;hensible. On parle d'un mariage fort saugrenu ; c'est celui de mademoiselle&#8230; comment l'appelez-vous ? une petite cr&#233;ature que&#8230; entretenait, &#224; qui&#8230; qui avait &#233;t&#233; entretenue par tant d'autres. &#8212; Allons, Rameau, vous radotez ; cela ne se peut. &#8212; Je ne radote point ; on dit m&#234;me que la chose est faite. Le bruit court que Voltaire est mort ; tant mieux. &#8212; Et pourquoi tant mieux ? &#8212; C'est qu'il va nous donner quelques bonnes folies ; c'est son usage que de mourir une quinzaine auparavant&#8230; &#187; Que vous dirai-je encore ? Je disais quelques polissonneries que je rapportais des maisons o&#249; j'avais &#233;t&#233;, car nous sommes tous grands colporteurs. Je faisais le fou, on m'&#233;coutait, on riait, on s'&#233;criait : &#171; Il est toujours charmant. &#187; Cependant ce livre de mademoiselle s'&#233;tait retrouv&#233; sous un fauteuil, o&#249; il avait &#233;t&#233; tra&#238;n&#233;, m&#226;chonn&#233;, d&#233;chir&#233; par un jeune doguin, ou par un petit chat. Elle se mettait &#224; son clavecin ; d'abord elle y faisait du bruit toute seule, ensuite je m'approchais, apr&#232;s avoir fait &#224; la m&#232;re un signe d'approbation. La m&#232;re : &#171; Cela ne va pas mal ; on n'aurait qu'&#224; vouloir, mais on ne veut pas ; on aime mieux perdre son temps &#224; jaser, &#224; chiffonner, &#224; courir, &#224; je ne sais quoi. Vous n'&#234;tes pas si t&#244;t parti, que le livre est ferm&#233; pour ne le rouvrir qu'&#224; votre retour : aussi, vous ne la grondez jamais. &#187; Cependant, comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les mains, que je lui pla&#231;ais autrement ; je me d&#233;pitais, je criais : &#171; Sol, sol, sol, mademoiselle ; c'est un sol. &#187; La m&#232;re : &#171; Mademoiselle, est-ce que vous n'avez point d'oreille ? Moi qui ne suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens qu'il faut un sol. Vous donnez une peine infinie &#224; monsieur ; je ne con&#231;ois pas sa patience ; vous ne retenez rien de ce qu'il vous dit, vous n'avancez point&#8230; &#187; Alors je rabattais un peu les coups, et, hochant de la t&#234;te, je disais : &#171; Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi ; cela pourrait aller mieux si mademoiselle voulait, si elle &#233;tudiait un peu : mais cela ne va pas mal. &#187; La m&#232;re : &#171; &#192; votre place, je la tiendrais un an sur la m&#234;me pi&#232;ce. &#8212; Oh ! pour cela elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toute difficult&#233;, et cela ne sera pas aussi long que madame le croit. &#8212; Monsieur Rameau, vous la flattez ; vous &#234;tes trop bon. Voil&#224; de la le&#231;on la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle saura bien me r&#233;p&#233;ter dans l'occasion&#8230; &#187; L'heure se passait, mon &#233;coli&#232;re me pr&#233;sentait mon petit cachet avec la gr&#226;ce du bras et la r&#233;v&#233;rence qu'elle avait apprise du ma&#238;tre &#224; danser : je le mettais dans ma poche, pendant que la m&#232;re disait : &#171; Fort bien, mademoiselle ; si Favillier[5] &#233;tait l&#224;, il applaudirait&#8230; &#187; Je bavardais encore un moment par biens&#233;ance ; je disparaissais ensuite, et voil&#224; ce qu'on appelait alors une le&#231;on d'accompagnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et aujourd'hui c'est donc autre chose ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vertudieu ! je le crois. J'arrive, je suis grave ; je me h&#226;te d'&#244;ter mon manchon, j'ouvre le clavecin, j'essaye les touches. Je suis toujours press&#233; ; si l'on me fait attendre un moment, je crie comme si l'on me volait un &#233;cu : Dans une heure d'ici il faut que je sois l&#224;, dans deux heures chez Mme la duchesse une telle ; je suis attendu &#224; d&#238;ner chez une belle marquise, et, au sortir de l&#224;, c'est un concert chez M. le baron de B****[6].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et cependant vous n'&#234;tes attendu nulle part ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Il est vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et pourquoi employer toutes ces adresses viles, ces indignes petites ruses-l&#224; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Viles ! et pourquoi, s'il vous pla&#238;t ? Elles sont d'usage dans mon &#233;tat ; je ne m'avilis pas en faisant comme tout le monde. Ce n'est pas moi qui les ai invent&#233;es, et je serais bizarre et maladroit de ne pas m'y conformer. Vraiment, je sais bien que si vous allez appliquer &#224; cela certains principes g&#233;n&#233;raux de je ne sais quelle morale qu'ils ont tous &#224; la bouche et qu'aucun d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir, et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe, il y a une conscience g&#233;n&#233;rale, comme il y une grammaire g&#233;n&#233;rale ; et puis des exceptions dans chaque langue, que vous appelez, je crois, vous autres savants, des&#8230; aidez-moi donc, des&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Idiotismes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Tout juste. Eh bien ! chaque &#233;tat a ses exceptions de la conscience g&#233;n&#233;rale, auxquelles je donnerais volontiers les noms d'idiotismes de m&#233;tier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; J'entends. Fontenelle parle bien, &#233;crit bien, quoique son style fourmille d'idiotismes fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le procureur, le commer&#231;ant, le banquier, l'artisan, le ma&#238;tre &#224; chanter, le ma&#238;tre &#224; danser, sont de fort honn&#234;tes gens, quoique leur conduite s'&#233;carte en plusieurs points de la conscience g&#233;n&#233;rale, et soit remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est ancienne, plus il y a d'idiotismes ; plus les temps sont malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme, tant vaut le m&#233;tier, et r&#233;ciproquement. &#192; la fin, tant vaut le m&#233;tier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le m&#233;tier tant qu'on peut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Ce que je con&#231;ois clairement &#224; tout cet entortillage, c'est qu'il y a peu de m&#233;tiers honn&#234;tement exerc&#233;s, ou peu d'honn&#234;tes gens dans leurs m&#233;tiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Bon ! il n'y en a point ; mais en revanche il y a peu de fripons hors de leur boutique : et tout irait bien sans un certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant rigoureusement leur devoir, stricts, ou, ce qui revient au m&#234;me, toujours dans leur boutique, et faisant leur m&#233;tier depuis le matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estim&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#192; force d'idiotismes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; C'est cela ; je vois que vous m'avez compris. Or donc, un idiotisme de presque tous les &#233;tats, car il y en a de communs &#224; tous les pays, &#224; tous les temps, comme il y a des sottises communes ; un idiotisme commun est de se procurer le plus de pratiques que l'on peut ; une sottise commune est de croire que le plus habile est celui qui en a le plus. Voil&#224; deux exceptions &#224; la conscience g&#233;n&#233;rale, auxquelles il faut se plier. C'est une esp&#232;ce de cr&#233;dit ; ce n'est rien en soi, mais cela vaut par l'opinion. On a dit que bonne renomm&#233;e valait mieux que ceinture dor&#233;e : cependant qui a bonne renomm&#233;e n'a pas ceinture dor&#233;e, et je vois aujourd'hui que qui a ceinture dor&#233;e ne manque gu&#232;re de renomm&#233;e. Il faut, autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture ; et c'est mon objet lorsque je me fais valoir par ce que vous qualifiez d'adresses viles, d'indignes petites ruses. Je donne ma le&#231;on, et je la donne bien : voil&#224; la r&#232;gle g&#233;n&#233;rale ; je fais croire que j'en ai plus &#224; donner que la journ&#233;e n'a d'heures : voil&#224; l'idiotisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et la le&#231;on, vous la donnez bien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher ma&#238;tre a bien simplifi&#233; tout cela. Autrefois je volais l'argent de mon &#233;colier, oui, je le volais, cela est s&#251;r ; aujourd'hui, je le gagne, du moins comme les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et le voliez-vous sans remords ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oh ! sans remords. On dit que si un voleur vole l'autre, le diable s'en rit. Les parents regorgeaient d'une fortune acquise Dieu sait comment : c'&#233;taient des gens de cour, des financiers, des gros commer&#231;ants, des banquiers, des gens d'affaires : je les aidais &#224; restituer, moi et une foule d'autres qu'ils employaient comme moi. Dans la nature, toutes les esp&#232;ces se d&#233;vorent ; toutes les conditions se d&#233;vorent dans la soci&#233;t&#233;. Nous faisons justice les uns des autres, sans que la loi s'en m&#234;le. La Deschamps autrefois, aujourd'hui la Guimard, venge le prince du financier ; et c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la ling&#232;re, l'escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de tout cela il n'y a que l'imb&#233;cile ou l'oisif qui soit l&#233;s&#233; sans avoir vex&#233; personne, et c'est fort bien fait. D'o&#249; vous voyez que ces exceptions &#224; la conscience g&#233;n&#233;rale, ou ces idiotismes moraux dont on fait tant de bruit sous la d&#233;nomination du tour de b&#226;ton, ne sont rien, et qu'&#224; tout prendre il n'y a que le coup d'&#339;il qu'il faut avoir juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; J'admire le v&#244;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et puis la mis&#232;re ! la voix de la conscience et de l'honneur est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que je suis bien r&#233;solu &#224; restituer de toutes les mani&#232;res possibles, par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Moi, j'en ai le soup&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je ferais comme tous les gens rev&#234;tus ; je serais le plus insolent maroufle qu'on e&#251;t encore vu. C'est alors que je me rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait souffrir, et je leur rendrais bien les avances qu'ils m'ont faites. J'aime &#224; commander, et je commanderai. J'aime qu'on me loue, et on me louera. J'aurai &#224; mes gages toute la troupe des flatteurs, des bouffons et des parasites, et je leur dirai, comme on me l'a dit : &#171; Allons, faquins, qu'on m'amuse, &#187; et l'on m'amusera ; &#171; qu'on me d&#233;chire les honn&#234;tes gens, &#187; et on les d&#233;chirera, si on en trouve encore. Et puis nous aurons des filles ; nous nous tutoierons quand nous serons ivres ; nous nous enivrerons, nous ferons des contes, nous aurons toutes sortes de travers et de vices ; cela sera d&#233;licieux. Nous prouverons que Voltaire est sans g&#233;nie ; que Buffon, toujours guind&#233; sur ses &#233;chasses, n'est qu'un d&#233;clamateur ampoul&#233; ; que Montesquieu n'est qu'un bel esprit : nous rel&#232;guerons d'Alembert dans ses math&#233;matiques. Nous en donnerons sur dos et ventre &#224; tous ces petits Catons comme vous, qui nous m&#233;prisent par envie, dont la modestie est le maintien de l'orgueil, et dont la sobri&#233;t&#233; est la loi du besoin. Et de la musique ! c'est alors que nous en ferons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois combien c'est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez l&#224; d'une mani&#232;re bien honorable pour l'esp&#232;ce humaine, bien utile &#224; vos concitoyens, bien glorieuse pour vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais je crois que vous vous moquez de moi, monsieur le philosophe ; vous ne savez pas &#224; qui vous vous jouez ; vous ne vous doutez pas que dans ce moment je repr&#233;sente la partie la plus importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les &#233;tats se sont dit &#224; eux-m&#234;mes ou ne se sont pas dit les m&#234;mes choses que je vous ai confi&#233;es ; mais le fait est que la vie que je m&#232;nerais &#224; leur place est exactement la leur. Voil&#224; o&#249; vous en &#234;tes, vous autres ; vous croyez que le m&#234;me bonheur est fait pour tous. Quelle &#233;trange vision ! Le v&#244;tre suppose un certain degr&#233; d'esprit romanesque que nous n'avons pas, une &#226;me singuli&#232;re, un go&#251;t particulier. Vous d&#233;corez cette bizarrerie du nom de vertu, vous l'appelez Philosophie ; mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde ? En a qui peut, en conserve qui peut. Imaginez l'univers sage et philosophe ; convenez qu'il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie, vive la sagesse de Salomon ! boire de bons vins, se gorger de mets d&#233;licats, vivre avec de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets : except&#233; cela, le reste n'est que vanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Quoi ! d&#233;fendre sa patrie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vanit&#233; ! Il n'y a plus de patrie : je ne vois, d'un p&#244;le &#224; l'autre, que des tyrans et des esclaves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Servir ses amis ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vanit&#233; ! Est-ce qu'on a des amis ? Quand on en aurait, faudrait-il en faire des ingrats ? Regardez-y bien, et vous verrez que c'est presque toujours l&#224; ce qu'on recueille des services rendus. La reconnaissance est un fardeau, et tout fardeau est fait pour &#234;tre secou&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Avoir un &#233;tat dans la soci&#233;t&#233;, et en remplir les devoirs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vanit&#233; ! Qu'importe qu'on ait un &#233;tat ou non, pourvu qu'on soit riche, puisqu'on ne prend un &#233;tat que pour le devenir ? Remplir ses devoirs, &#224; quoi cela m&#232;ne-t-il ? &#224; la jalousie, au trouble, &#224; la pers&#233;cution. Est-ce ainsi qu'on s'avance ? Faire sa cour, morbleu ! voir les grands, &#233;tudier leurs go&#251;ts, se pr&#234;ter &#224; leur fantaisie, servir leurs vices, approuver leurs injustices, voil&#224; le secret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Veiller &#224; l'&#233;ducation de ses enfants ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vanit&#233; ! C'est l'affaire d'un pr&#233;cepteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais si ce pr&#233;cepteur, p&#233;n&#233;tr&#233; de vos principes, n&#233;glige ses devoirs, qui est-ce qui en sera ch&#226;ti&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ma foi, ce ne sera pas moi, mais peut-&#234;tre un jour le mari de ma fille ou la femme de mon fils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais si l'un et l'autre se pr&#233;cipitent dans la d&#233;bauche et dans les vices ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela est de leur &#233;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; S'ils se d&#233;shonorent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Quoi qu'on fasse, on ne peut se d&#233;shonorer quand on est riche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; S'ils se ruinent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Tant pis pour eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je vois que, si vous vous dispensiez de veiller &#224; la conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous pourriez ais&#233;ment n&#233;gliger vos affaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Pardonnez-moi ; il est quelquefois difficile de trouver de l'argent, et il est prudent de s'y prendre de loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous donnerez peu de soin &#224; votre femme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Aucun, s'il vous pla&#238;t. Le meilleur proc&#233;d&#233;, je crois, qu'on puisse avoir avec sa moiti&#233;, c'est de faire ce qui lui convient. &#192; votre avis, la soci&#233;t&#233; ne serait-elle pas fort amusante si chacun y &#233;tait &#224; sa chose ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Pourquoi pas ? la soir&#233;e n'est jamais plus belle pour moi que quand je suis content de ma matin&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et pour moi aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Ce qui rend les gens du monde si d&#233;licats sur leurs amusements, c'est leur profonde oisivet&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ne croyez pas cela ; ils s'agitent beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se d&#233;lassent jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ne croyez pas cela, ils sont sans cesse exc&#233;d&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Tant mieux ; le besoin est toujours une peine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Ils usent tout. Leur &#226;me s'h&#233;b&#232;te, l'ennui s'en empare. Celui qui leur &#244;terait la vie au milieu de leur abondance accablante les servirait : c'est qu'ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s'&#233;mousse le plus vite. Je ne m&#233;prise pas les plaisirs des sens, j'ai un palais aussi, et il est flatt&#233; d'un mets d&#233;licat ou d'un vin d&#233;licieux ; j'ai un c&#339;ur et des yeux, et j'aime &#224; voir une jolie femme, j'aime &#224; sentir sous ma main&#8230; &#224; puiser la volupt&#233; dans ses regards&#8230; Quelquefois avec mes amis une partie de d&#233;bauche, m&#234;me un peu tumultueuse, ne me d&#233;pla&#238;t pas. Mais je ne vous le dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir secouru le malheureux, d'avoir termin&#233; une affaire &#233;pineuse, donn&#233; un conseil salutaire, fait une lecture agr&#233;able, une promenade avec un homme ou une femme ch&#232;re &#224; mon c&#339;ur, pass&#233; quelques heures instructives avec mes enfants, &#233;crit une bonne page, rempli les devoirs de mon &#233;tat, dit &#224; celle que j'aime quelques choses tendres et douces qui am&#232;nent ses bras autour de mon cou. Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je poss&#232;de. C'est un sublime ouvrage que Mahomet : j'aimerais mieux avoir r&#233;habilit&#233; la m&#233;moire de Calas. &#8213; Une personne de ma connaissance s'&#233;tait r&#233;fugi&#233;e &#224; Carthag&#232;ne ; c'&#233;tait un cadet de famille, dans un pays o&#249; la coutume transf&#232;re tout le bien aux a&#238;n&#233;s. L&#224; il apprend que son a&#238;n&#233;, enfant g&#226;t&#233;, apr&#232;s avoir d&#233;pouill&#233; son p&#232;re et sa m&#232;re, trop faciles, de tout ce qu'ils poss&#233;daient, les avait expuls&#233;s de leur ch&#226;teau, et que les bons vieillards languissaient indigents dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet, qui, trait&#233; durement par ses parents, &#233;tait all&#233; tenter la fortune au loin ? Il leur envoie des secours ; il se h&#226;te d'arranger ses affaires, il revient opulent, il ram&#232;ne son p&#232;re et sa m&#232;re dans leur domicile, il marie ses s&#339;urs. Ah ! mon cher Rameau, cet homme regardait cet intervalle comme le plus heureux de sa vie, c'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait ; et moi je sens en vous faisant ce r&#233;cit mon c&#339;ur se troubler de joie, et le plaisir me couper la parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vous &#234;tes des &#234;tres bien singuliers !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous &#234;tes des &#234;tres bien &#224; plaindre si vous n'imaginez pas qu'on s'est &#233;lev&#233; au-dessus du sort, et qu'il est impossible d'&#234;tre malheureux &#224; l'abri de deux belles actions telles que celles-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Voil&#224; une esp&#232;ce de f&#233;licit&#233; avec laquelle j'aurais de la peine &#224; me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais, &#224; votre compte, il faudrait donc &#234;tre d'honn&#234;tes gens ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Pour &#234;tre heureux, assur&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cependant, je vois une infinit&#233; d'honn&#234;tes gens qui ne sont pas heureux, et une infinit&#233; de gens qui sont heureux sans &#234;tre honn&#234;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Il vous semble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la franchise un moment que je ne sais o&#249; aller souper ce soir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Oh non ! c'est pour n'en avoir pas toujours eu ; c'est pour n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire une ressource ind&#233;pendante de la servitude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ind&#233;pendante ou non, celle que je me suis faite est au moins la plus ais&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et la moins s&#251;re et la moins honn&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais la plus conforme &#224; mon caract&#232;re de fain&#233;ant, de sot et de vaurien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; D'accord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et puisque je puis faire mon bonheur par des vices qui me sont naturels, que j'ai acquis sans travail, que je conserve sans effort, qui cadrent avec les m&#339;urs de ma nation, qui sont du go&#251;t de ceux qui me prot&#232;gent, et plus analogues &#224; leurs petits besoins particuliers que des vertus qui les g&#234;neraient, en les accusant depuis le matin jusqu'au soir, il serait bien singulier que j'allasse me tourmenter comme une &#226;me damn&#233;e pour me bistourner et me faire autre que je ne suis, pour me donner un caract&#232;re &#233;tranger au mien, des qualit&#233;s tr&#232;s-estimables, j'y consens pour ne pas disputer, mais qui me co&#251;teraient beaucoup &#224; acqu&#233;rir, &#224; pratiquer, ne me m&#232;neraient &#224; rien, peut-&#234;tre &#224; pis que rien, par la satire continuelle des riches aupr&#232;s desquels les gueux comme moi ont &#224; chercher leur vie. On loue la vertu, mais on la hait, mais on la fuit, mais elle g&#232;le de froid, et dans ce monde il faut avoir les pieds chauds, et puis cela me donnerait de l'humeur infailliblement ; car pourquoi voyons-nous si fr&#233;quemment les d&#233;vots si durs, si f&#226;cheux, si insociables ? C'est qu'ils se sont impos&#233; une t&#226;che qui ne leur est pas naturelle ; ils souffrent, et quand on souffre on fait souffrir les autres : ce n'est pas l&#224; mon compte, ni celui de mes protecteurs ; il faut que je sois gai, souple, plaisant, bouffon, dr&#244;le. La vertu se fait respecter, et le respect est incommode ; la vertu se fait admirer, et l'admiration n'est pas amusante. J'ai affaire &#224; des gens qui s'ennuient, et il faut que je les fasse rire. Or, c'est le ridicule et la folie qui font rire, il faut donc que je sois ridicule et fou ; et quand la nature ne m'aurait pas fait tel, le plus court serait de le para&#238;tre. Heureusement je n'ai pas besoin d'&#234;tre hypocrite ; il y en a d&#233;j&#224; tant de toutes les couleurs, sans compter ceux qui le sont avec eux-m&#234;mes ! Ce chevalier de la Morli&#232;re, qui retape son chapeau sur son oreille, qui porte la t&#234;te au vent, qui vous regarde le passant par-dessus son &#233;paule, qui fait battre une longue &#233;p&#233;e sur sa cuisse, qui a l'insulte toute pr&#234;te pour celui qui n'en porte point, et qui semble adresser un d&#233;fi &#224; tout venant, que fait-il ? tout ce qu'il peut pour se persuader qu'il est un homme de c&#339;ur ; mais il est l&#226;che. Offrez-lui une croquignole sur le bout du nez, et il la recevra avec douceur. Voulez-vous lui faire baisser le ton ? &#233;levez-le, montrez-lui votre canne, et appliquez votre pied entre ses fesses. Tout &#233;tonn&#233; de se trouver un l&#226;che, il vous demandera qui est-ce qui vous l'a appris, d'o&#249; vous le savez ? lui-m&#234;me l'ignorait le moment pr&#233;c&#233;dent ; une longue et habituelle singerie de bravoure lui en avait impos&#233;, il avait tant fait les mines, qu'il croyait la chose. Et cette femme qui se mortifie, qui visite les prisons, qui assiste &#224; toutes les assembl&#233;es de charit&#233;, qui marche les yeux baiss&#233;s, qui n'oserait regarder un homme en face, sans cesse en garde contre la s&#233;duction de ses sens ; tout cela emp&#234;che-t-il que son c&#339;ur ne br&#251;le, que des soupirs ne lui &#233;chappent, que son temp&#233;rament ne s'allume, que les d&#233;sirs ne l'obs&#232;dent, et que son imagination ne lui retrace, la nuit ?&#8230; Alors que devient-elle ? qu'en pense sa femme de chambre, lorsqu'elle se l&#232;ve en chemise et qu'elle vole au secours de sa ma&#238;tresse qui se meurt ? Justine, allez vous recoucher ; ce n'est pas vous que votre ma&#238;tresse appelle dans son d&#233;lire. Et l'ami Rameau, s'il se mettait un jour &#224; marquer du m&#233;pris pour la fortune, les femmes, la bonne ch&#232;re, l'oisivet&#233;, &#224; catoniser, que serait-il ? un hypocrite. Il faut que Rameau soit ce qu'il est, un brigand heureux avec des brigands opulents, et non un fanfaron de vertu ou m&#234;me un homme vertueux, mangeant sa cro&#251;te de pain seul ou &#224; c&#244;t&#233; des gueux. Et pour le trancher net, je ne m'accommode point de votre f&#233;licit&#233;, ni du bonheur de quelques visionnaires comme vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je vois, mon cher, que vous ignorez ce que c'est, et que vous n'&#234;tes pas m&#234;me fait pour l'apprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Tant mieux, mordieu ! tant mieux : cela me ferait crever de faim, d'ennui, et de remords peut-&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; D'apr&#232;s cela, le seul conseil que j'aie &#224; vous donner c'est de rentrer bien vite dans la maison d'o&#249; vous vous &#234;tes imprudemment fait chasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et de faire ce que vous ne d&#233;sapprouvez pas au simple, et qui me r&#233;pugne un peu au figur&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Quelle singularit&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Il n'y a rien de singulier &#224; cela ; je veux bien &#234;tre abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien descendre de ma dignit&#233;&#8230; Vous riez ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Oui, votre dignit&#233; me fait rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Chacun a la sienne. Je veux bien oublier la mienne, mais &#224; ma discr&#233;tion, et non &#224; l'ordre d'autrui. Faut-il qu'on puisse me dire : Rampe, et que je sois oblig&#233; de ramper ? C'est l'allure du ver, c'est la mienne ; nous la suivons l'un et l'autre quand on nous laisse aller, mais nous nous redressons quand on nous marche sur la queue : on m'a march&#233; sur la queue, et je me redresserai. Et puis vous n'avez pas d'id&#233;e de la p&#233;taudi&#232;re dont il s'agit. Imaginez un m&#233;lancolique et maussade personnage, d&#233;vor&#233; de vapeurs, envelopp&#233; dans deux ou trois tours de sa robe de chambre ; qui se d&#233;pla&#238;t &#224; lui-m&#234;me, &#224; qui tout d&#233;pla&#238;t ; qu'on fait avec peine sourire en se disloquant le corps et l'esprit en cent mani&#232;res diverses ; qui consid&#232;re froidement les grimaces plaisantes de mon visage et celles de mon jugement, qui sont plus plaisantes encore ; car, entre nous, ce p&#232;re No&#235;l, ce vilain b&#233;n&#233;dictin si renomm&#233; pour les grimaces, malgr&#233; ses succ&#232;s &#224; la cour, n'est, sans me vanter ni lui non plus, en comparaison de moi, qu'un polichinelle de bois. J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-Maisons, rien n'y fait. Rira-t-il ? ne rira-t-il pas ? voil&#224; ce que je suis forc&#233; de me dire au milieu de mes contorsions ; et vous pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon hypocondre, la t&#234;te renfonc&#233;e dans un bonnet de nuit qui lui couvre les yeux, a l'air d'une pagode immobile &#224; laquelle on aurait attach&#233; un fil au menton, d'o&#249; il descendrait jusque sous son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire point : ou s'il arrive que la m&#226;choire s'entr'ouvre, c'est pour vous articuler un mot d&#233;solant, un mot qui vous apprend que vous n'avez point &#233;t&#233; aper&#231;u, et que toutes vos singeries sont perdues. Ce mot est la r&#233;ponse &#224; une question que vous lui aurez faite il y a quatre jours ; ce mot dit, le ressort masto&#239;de se d&#233;tend et la m&#226;choire se referme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Puis il se mit &#224; contrefaire son homme. Il s'&#233;tait plac&#233; dans une chaise, la t&#234;te fixe, le chapeau jusque sur ses paupi&#232;res, les yeux demi-clos, les bras pendants, remuant sa m&#226;choire comme un automate, et disant : &#171; Oui, vous avez raison, mademoiselle, il faut mettre de la finesse l&#224;.) &#187; &#8212; C'est que cela d&#233;cide, que cela d&#233;cide toujours et sans appel, le soir, le matin, &#224; la toilette, &#224; d&#238;ner, au caf&#233;, au jeu, au th&#233;&#226;tre, &#224; souper, au lit, et, Dieu me le pardonne, je crois, entre les bras de sa ma&#238;tresse. Je ne suis pas &#224; port&#233;e d'entendre ces derni&#232;res d&#233;cisions-ci, mais je suis diablement las des autres&#8230; Triste, obscur, et tranch&#233; comme le Destin, tel est notre patron.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vis-&#224;-vis, c'est une b&#233;gueule qui joue l'importance, &#224; qui l'on se r&#233;soudrait &#224; dire qu'elle est jolie, parce qu'elle est jolie, quoiqu'elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-l&#224;, et qu'elle coure apr&#232;s le volume de madame Bouvillon[7]. J'aime les chairs quand elles sont belles ; mais aussi trop est trop, et le mouvement est si essentiel &#224; la mati&#232;re ! Item, elle est plus m&#233;chante, plus fi&#232;re et plus b&#234;te qu'une oie. Item, elle veut avoir de l'esprit. Item, il faut lui persuader qu'on lui en croit comme &#224; personne. Item, cela ne sait rien, et cela d&#233;cide aussi. Item, il faut applaudir &#224; ses d&#233;cisions des pieds et des mains, sauter d'aise et transir d'admiration : &#171; Que cela est beau, d&#233;licat, bien dit, finement vu, singuli&#232;rement senti ! O&#249; les femmes prennent-elles cela ? Sans &#233;tude, par la seule force de l'instinct, par la seule lumi&#232;re naturelle ! cela tient du prodige. Et puis, qu'on vienne nous dire que l'exp&#233;rience, l'&#233;tude, la r&#233;flexion, l'&#233;ducation y font quelque chose !&#8230; &#187; Et autres pareilles sottises, et pleurer de joie ; dix fois la journ&#233;e se courber, un genou fl&#233;chi en devant, l'autre jambe tir&#233;e en arri&#232;re, les bras &#233;tendus vers la d&#233;esse, chercher son d&#233;sir dans ses yeux, rester suspendu &#224; sa l&#232;vre, attendre son ordre, et partir comme un &#233;clair. Qui est-ce qui veut s'assujettir &#224; un r&#244;le pareil, si ce n'est le mis&#233;rable qui trouve l&#224;, deux ou trois fois la semaine, de quoi calmer la tribulation de ses intestins ? Que penser des autres, tels que le Palissot, le Fr&#233;ron, le Mallet, le Baculard, qui ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s'excuser par le borborygme d'un estomac qui souffre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je ne vous aurais jamais cru si difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les autres, et je faisais comme eux, m&#234;me un peu mieux, parce que je suis plus franchement impudent, meilleur com&#233;dien, plus affam&#233;, fourni de meilleurs poumons. Je descends apparemment en droite ligne du fameux Stentor&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Et, pour me donner une juste id&#233;e de la force de ce visc&#232;re, il se mit &#224; tousser d'une violence &#224; &#233;branler les vitres du caf&#233;, et &#224; suspendre l'attention des joueurs d'&#233;checs.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais &#224; quoi bon ce talent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vous ne le devinez pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Non, je suis un peu born&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Supposez la dispute engag&#233;e et la victoire incertaine ; je me l&#232;ve, et, d&#233;ployant mon tonnerre, je dis : &#171; Cela est comme mademoiselle l'assure&#8230; c'est l&#224; ce qui s'appelle juger ! Je le donne en cent &#224; tous nos beaux esprits. L'expression est de g&#233;nie. &#187; Mais il ne faut pas toujours approuver de la m&#234;me mani&#232;re ; on serait monotone, on aurait l'air faux, on deviendrait insipide. On ne se sauve de l&#224; que par du jugement, de la f&#233;condit&#233; ; il faut savoir pr&#233;parer et placer ses tons majeurs et p&#233;remptoires, saisir l'occasion et le moment. Lors, par exemple, qu'il y a partage entre les sentiments, que la dispute s'est &#233;lev&#233;e &#224; son dernier degr&#233; de violence, qu'on ne s'entend plus, que tous parlent &#224; la fois, il faut &#234;tre plac&#233; &#224; l'&#233;cart, dans l'angle de l'appartement le plus &#233;loign&#233; du champ de bataille, avoir pr&#233;par&#233; son explosion par un long silence, et tomber subitement comme une Comminge[8], au milieu des contendants : personne n'a cet art comme moi. Mais o&#249; je suis surprenant, c'est dans l'oppos&#233; : j'ai des petits tons que j'accompagne d'un sourire, une vari&#233;t&#233; infinie de mines approbatives ; l&#224;, le nez, la bouche, le front, les yeux, entrent en jeu ; j'ai une souplesse de reins, une mani&#232;re de contourner l'&#233;pine du dos, de hausser ou de baisser les &#233;paules, d'&#233;tendre les doigts, d'incliner la t&#234;te, de fermer les yeux, et d'&#234;tre stup&#233;fait comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix ang&#233;lique et divine ; c'est l&#224; ce qui flatte. Je ne sais si vous saisissez bien toute l'&#233;nergie de cette attitude-l&#224; ; je ne l'ai point invent&#233;e, mais personne ne m'a surpass&#233; dans l'ex&#233;cution. Voyez, voyez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Il est vrai que cela est unique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Croyez-vous qu'il y ait cervelle de femme qui tienne &#224; cela ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Non ; il faut convenir que vous avez port&#233; le talent de faire le fou et de s'avilir aussi loin qu'il est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ils auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en viendront jamais l&#224; ; le meilleur d'entre eux, Palissot, par exemple, ne sera jamais qu'un bon &#233;colier. Mais si ce r&#244;le amuse d'abord, et si l'on go&#251;te quelque plaisir &#224; se moquer en dedans de la b&#234;tise de ceux qu'on enivre, &#224; la longue cela ne pique plus, et puis apr&#232;s un certain nombre de d&#233;couvertes on est oblig&#233; de se r&#233;p&#233;ter : l'esprit et l'art ont leurs limites ; il n'y a que Dieu et quelques g&#233;nies rares pour qui la carri&#232;re s'&#233;tende &#224; mesure qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-&#234;tre : il y a de celui-ci des traits qui m'en donnent &#224; moi, oui, &#224; moi-m&#234;me, la plus sublime id&#233;e. Le petit chien, le livre de la f&#233;licit&#233;, les flambeaux sur la route de Versailles, sont de ces choses qui me confondent et m'humilient ; ce serait capable de d&#233;go&#251;ter du m&#233;tier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Que voulez-vous dire avec votre petit chien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; D'o&#249; venez-vous donc ? Quoi ! s&#233;rieusement, vous ignorez comment cet homme rare s'y prit pour d&#233;tacher de lui et attacher au garde des sceaux un petit chien qui plaisait &#224; celui-ci ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je l'ignore, je le confesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait imagin&#233;es ; toute l'Europe en a &#233;t&#233; &#233;merveill&#233;e, et il n'y a pas un courtisan dont elle n'ait excit&#233; l'envie. Vous qui ne manquez pas de sagacit&#233; ; voyons comment vous vous y seriez pris &#224; sa place. Songez que Bouret &#233;tait aim&#233; de son chien ; songez que le v&#234;tement bizarre du ministre effrayait le petit animal ; songez qu'il n'avait que huit jours pour vaincre les difficult&#233;s. Il faut conna&#238;tre toutes les conditions du probl&#232;me pour bien sentir le m&#233;rite de la solution. Eh bien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Eh bien ! il faut que je vous avoue que dans ce genre les choses les plus faciles m'embarrasseraient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; &#201;coutez (me dit-il en me frappant un petit coup sur l'&#233;paule, car il est familier), &#233;coutez et admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble au garde des sceaux ; il emprunte d'un valet de chambre sa volumineuse simarre ; il se couvre le visage du masque ; il endosse la simarre. Il appelle son chien, il le caresse, il lui donne la gimblette ; puis tout &#224; coup changeant de d&#233;coration, ce n'est plus le garde des sceaux, c'est Bouret qui appelle son chien et le fouette. En moins de deux ou trois jours de cet exercice continu du matin au soir, le chien sait fuir Bouret le financier, et courir &#224; Bouret garde des sceaux. Mais je suis trop bon ; vous &#234;tes un profane qui ne m&#233;ritez pas d'&#234;tre instruit des miracles qui s'op&#232;rent &#224; c&#244;t&#233; de vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Malgr&#233; cela, je vous prie, le livre, les flambeaux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Non, non. Adressez-vous aux pav&#233;s, qui vous diront ces choses-l&#224;, et profitez de la circonstance qui nous a rapproch&#233;s, pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous avez raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Emprunter la robe et la perruque, j'avais oubli&#233; la perruque du garde des sceaux ! se faire un masque qui lui ressemble ! le masque surtout me tourne la t&#234;te. Aussi cet homme jouit-il de la plus haute consid&#233;ration ; aussi poss&#232;de-t-il des millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n'ont pas de pain ; aussi pourquoi courir apr&#232;s la croix, au hasard de se faire &#233;chiner, et ne pas se tourner vers un &#233;tat sans pareil, qui ne manque jamais sa r&#233;compense ? Voil&#224; ce qui s'appelle aller au grand. Ces mod&#232;les-l&#224; sont d&#233;courageants ; on a piti&#233; de soi, et l'on s'ennuie. Le masque ! le masque ! Je donnerais un de mes doigts pour avoir trouv&#233; le masque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et cette facilit&#233; de g&#233;nie que vous poss&#233;dez, est-ce que vous n'avez rien invent&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Pardonnez-moi : par exemple, l'attitude admirative du dos, dont je vous ai parl&#233; ; je la regarde comme mienne, quoiqu'elle puisse peut-&#234;tre m'&#234;tre contest&#233;e par des envieux. Je crois bien qu'on l'a employ&#233;e auparavant ; mais qui est-ce qui a senti combien elle &#233;tait commode pour rire en dessous de l'impertinent qu'on admirait ? J'ai plus de cent fa&#231;ons d'entamer la s&#233;duction d'une jeune fille &#224; c&#244;t&#233; de sa m&#232;re, sans que celle-ci s'en aper&#231;oive, et m&#234;me de la rendre complice. &#192; peine entrais-je dans la carri&#232;re, que je d&#233;daignai toutes les mani&#232;res vulgaires de glisser un billet doux ; j'ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces moyens j'ose me flatter qu'il y en a de nouveaux. Je poss&#232;de surtout le talent d'encourager un jeune homme timide ; j'en ai fait r&#233;ussir qui n'avaient ni esprit ni figure. Si cela &#233;tait &#233;crit, je crois qu'on m'accorderait quelque g&#233;nie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous feriez un homme singulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je n'en doute pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#192; votre place, je jetterais ces choses-l&#224; sur le papier. Ce serait dommage qu'elles se perdissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Il est vrai ; mais vous ne soup&#231;onnez pas combien je fais peu de cas de la m&#233;thode et des pr&#233;ceptes. Celui qui a besoin d'un protocole n'ira jamais loin ; les g&#233;nies lisent peu, pratiquent beaucoup, et se font d'eux-m&#234;mes. Voyez C&#233;sar, Turenne, Vauban, la marquise de Tencin, son fr&#232;re le cardinal, et le secr&#233;taire de celui-ci, l'abb&#233; Trublet et Bouret ? Qui est-ce qui a donn&#233; des le&#231;ons &#224; Bouret ? Personne ; c'est la nature qui forme ces hommes rares-l&#224;. Croyez-vous que l'histoire du chien et du masque soit &#233;crite quelque part ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais &#224; vos heures perdues, lorsque l'angoisse de votre estomac vide, ou la fatigue de votre estomac surcharg&#233; &#233;loigne le sommeil&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; J'y penserai. Il vaut mieux &#233;crire de grandes choses que d'en ex&#233;cuter de petites. Alors l'&#226;me s'&#233;l&#232;ve, l'imagination s'&#233;chauffe, s'enflamme et s'&#233;tend, au lieu qu'elle se r&#233;tr&#233;cit &#224; s'&#233;tonner, aupr&#232;s de la petite Hus, des applaudissements que ce sot public s'obstine &#224; prodiguer &#224; cette minaudi&#232;re de Dangeville qui joue si platement, qui marche presque courb&#233;e en deux sur la sc&#232;ne, qui a l'affectation de regarder sans cesse dans les yeux de celui &#224; qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle-m&#234;me ses grimaces pour de la finesse, son petit trot pour de la gr&#226;ce ; &#224; cette emphatique Clairon, qui est plus maigre, plus appr&#234;t&#233;e, plus &#233;tudi&#233;e, plus empes&#233;e qu'on ne saurait dire. Cet imb&#233;cile parterre les claque &#224; tout rompre, et ne s'aper&#231;oit pas que nous sommes un peloton d'agr&#233;ments. Il est vrai que le peloton grossit un peu, mais qu'importe ? que nous avons la plus belle peau, les plus beaux yeux, le plus joli bec ; peu d'entrailles &#224; la v&#233;rit&#233; ; une d&#233;marche qui n'est pas l&#233;g&#232;re, mais qui n'est pas non plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il n'en est aucune &#224; qui nous ne damions le pion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Comment dites-vous tout cela ? est-ce ironie ou v&#233;rit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans, et qu'il n'en transpire pas une lueur au dehors ; mais moi qui vous parle, je sais et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela, il faut voir, quand l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les femmes de chambre sont soufflet&#233;es, comme nous menons &#224; grands coups de pied le bon ami&#8230; pour peu qu'il&#8230; s'&#233;carte du respect qui nous est d&#251;. C'est un petit diable, vous dis-je, tout plein de sentiment et de dignit&#233;&#8230; Or &#231;&#224;, vous ne savez o&#249; vous en &#234;tes, n'est-ce pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; J'avoue que je ne saurais d&#233;m&#234;ler si c'est de bonne foi ou m&#233;chamment que vous parlez. Je suis un bonhomme ; ayez la bont&#233; d'en user avec moi plus rudement, et de laisser l&#224; votre art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela, c'est ce que nous d&#233;bitons de la petite Hus&#8230;, de la Dangeville et de la Clairon, m&#234;l&#233; par-ci par-l&#224; de quelques mots qui vous donnent l'&#233;veil. Je consens que vous me preniez pour un vaurien, mais non pour un sot ; et il n'y aurait qu'un sot ou un homme perdu d'amour qui p&#251;t dire s&#233;rieusement tant d'impertinences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais comment se r&#233;sout-on &#224; le dire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela ne se fait pas tout d'un coup ; mais petit &#224; petit on y vient. Ingenii largitor venter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Il faut &#234;tre press&#233; de faim.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela se peut. Cependant, quelque fortes qu'elles vous paraissent, croyez que ceux &#224; qui elles s'adressent sont plut&#244;t accoutum&#233;s &#224; les entendre que nous &#224; les hasarder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Est-ce qu'il y a quelqu'un qui ait le courage d'&#234;tre de votre avis ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Qu'appelez-vous quelqu'un ? C'est le sentiment et le langage de toute la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens, doivent &#234;tre de grands sots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Des sots, l&#224; ? Je vous jure qu'il n'y en a qu'un, c'est celui qui nous f&#234;te pour lui en imposer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais comment s'en laisse-t-on si grossi&#232;rement imposer ? Car enfin la sup&#233;riorit&#233; en talents de la Dangeville et de la Clairon est d&#233;cid&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; On avale &#224; pleine gorg&#233;e le mensonge qui nous flatte, et l'on boit goutte &#224; goutte une v&#233;rit&#233; qui nous est am&#232;re. Et puis nous avons l'air si p&#233;n&#233;tr&#233;, si vrai !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Il faut cependant que vous ayez p&#233;ch&#233; une fois contre les principes de l'art, et qu'il vous soit &#233;chapp&#233; par m&#233;garde quelques-unes de ces v&#233;rit&#233;s am&#232;res qui blessent ; car, en d&#233;pit du r&#244;le mis&#233;rable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois qu'au fond vous avez l'&#226;me d&#233;licate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Moi ? point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au fond ce que je suis ! En g&#233;n&#233;ral, j'ai l'esprit rond comme une boule, et le caract&#232;re franc comme l'osier. Jamais faux, pour peu que j'aie d'int&#233;r&#234;t d'&#234;tre vrai ; jamais vrai, pour peu que j'aie d'int&#233;r&#234;t d'&#234;tre faux. Je dis les choses comme elles me viennent ; sens&#233;es, tant mieux ; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use en plein de mon franc-parler. Je n'ai pens&#233; de ma vie, ni avant que de dire, ni en disant, ni apr&#232;s avoir dit : aussi je n'offense personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais cela vous est pourtant arriv&#233; avec les honn&#234;tes gens chez qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bont&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Que voulez-vous ? c'est un malheur, un mauvais moment comme il y en a dans la vie ; point de f&#233;licit&#233; continue : j'&#233;tais trop bien, cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une &#233;cole d'humanit&#233;, le renouvellement de l'antique hospitalit&#233; : tous les po&#235;tes qui tombent, nous les ramassons ; nous e&#251;mes Palissot apr&#232;s sa Zar&#232;s, Bret apr&#232;s le Faux g&#233;n&#233;reux : tous les musiciens d&#233;cri&#233;s, tous les auteurs qu'on ne lit point, toutes les actrices siffl&#233;es, tous les acteurs hu&#233;s, un tas de pauvres honteux, plats, parasites, &#224; la t&#234;te desquels j'ai l'honneur d'&#234;tre, brave chef d'une troupe timide. C'est moi qui les exhorte &#224; manger la premi&#232;re fois qu'ils viennent, c'est moi qui demande &#224; boire pour eux : ils tiennent si peu de place ! Quelques jeunes gens d&#233;guenill&#233;s qui ne savent o&#249; donner de la t&#234;te, mais qui ont de la figure ; d'autres sc&#233;l&#233;rats qui cajolent le patron et qui l'endorment, afin de glaner apr&#232;s lui sur la patronne. Nous paraissons gais, mais au fond nous avons de l'humeur et grand app&#233;tit. Des loups ne sont pas plus affam&#233;s, des tigres ne sont pas plus cruels. Nous d&#233;vorons comme des loups lorsque la terre a &#233;t&#233; longtemps couverte de neige, nous d&#233;chirons comme des tigres tout ce qui r&#233;ussit. Quelquefois les cohues Bertin, M&#233;senge et Villemorin se r&#233;unissent : c'est alors qu'il se fait un beau bruit dans la m&#233;nagerie. Jamais on ne vit tant de b&#234;tes tristes, acari&#226;tres, malfaisantes, courrouc&#233;es. On n'entend que les noms de Buffon, de Duclos, de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de d'Alembert, de Diderot. Et Dieu sait de quelles &#233;pith&#232;tes ils sont accompagn&#233;s ! Nul n'aura de l'esprit s'il n'est aussi sot que nous. C'est l&#224; que le plan de la com&#233;die des Philosophes a &#233;t&#233; con&#231;u : la sc&#232;ne du colporteur, c'est moi qui l'ai fournie, d'apr&#232;s la Th&#233;ologie en quenouille ; vous n'&#234;tes pas &#233;pargn&#233; l&#224; plus qu'un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Tant mieux ! peut-&#234;tre me fait-on plus d'honneur que je n'en m&#233;rite. Je serais humili&#233; si ceux qui disent du mal de tant d'habiles et honn&#234;tes gens s'avisaient de dire du bien de moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son &#233;cot ; apr&#232;s le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Insulter la science et la vertu pour vivre, voil&#224; du pain bien cher !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je vous l'ai d&#233;j&#224; dit, nous sommes sans cons&#233;quence ; nous injurions tout le monde, et nous n'affligeons personne. Nous avons quelquefois le pesant abb&#233; d'Olivet, le gros abb&#233; le Blanc, l'hypocrite Batteux. Le gros abb&#233; n'est m&#233;chant qu'avant d&#238;ner ; son caf&#233; pris, il se jette dans un fauteuil, les pieds appuy&#233;s contre la tablette de la chemin&#233;e, et s'endort comme un vieux perroquet sur son b&#226;ton. Si le vacarme devient violent, il b&#226;ille, &#233;tend ses bras, il frotte ses yeux et dit : &#171; Eh bien, qu'est-ce, qu'est-ce ? &#8212; Il s'agit de savoir si Piron a plus d'esprit que Voltaire. &#8212; Entendons-nous : c'est de l'esprit que vous dites ? il ne s'agit pas de go&#251;t ? car du go&#251;t, votre Piron ne s'en doute pas. &#8212; Ne s'en doute pas ? &#8212; Non&#8230; &#187;. Et puis nous voil&#224; embarqu&#233;s dans une dissertation sur le go&#251;t. Alors le patron fait signe de la main qu'on l'&#233;coute, car c'est surtout de go&#251;t qu'il se pique. &#171; Le go&#251;t, dit-il&#8230; le go&#251;t est une chose&#8230; &#187; Ma foi je ne sais quelle chose il disait que c'&#233;tait, ni lui non plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons quelquefois l'ami Robb&#233; ; il nous r&#233;gale de ses contes &#233;quivoques, des miracles des convulsionnaires, dont il a &#233;t&#233; le t&#233;moin oculaire, et de quelques chants de son po&#235;me sur un sujet qu'il conna&#238;t &#224; fond. Je hais ses vers, mais j'aime &#224; l'entendre r&#233;citer ; il a l'air d'un &#233;nergum&#232;ne. Tous s'&#233;crient autour de lui : &#171; Voil&#224; ce qu'on appelle un po&#235;te !&#8230; &#187; Entre nous, cette po&#233;sie-l&#224; n'est qu'un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage barbare des habitants de la tour de Babel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous vient aussi un certain niais, qui a l'air plat et b&#234;te, mais qui a de l'esprit comme un d&#233;mon, et qui est plus malin qu'un vieux singe. C'est une de ces figures qui appellent la plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction des gens qui jugent &#224; la mine, et &#224; qui leur miroir aurait d&#251; apprendre qu'il est aussi ais&#233; d'&#234;tre un homme d'esprit et d'avoir l'air d'un sot, que de cacher un sot sous une physionomie spirituelle. C'est une l&#226;chet&#233; bien commune que celle d'immoler un bon homme &#224; l'amusement des autres ; on ne manque jamais de s'adresser &#224; celui-l&#224;. C'est un pi&#233;ge que nous tendons aux nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y donn&#226;t&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(J'&#233;tais quelquefois surpris de la justesse des observations du fou sur les hommes et sur les caract&#232;res, et je le lui t&#233;moignai.) C'est, me r&#233;pondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie comme du libertinage : on est d&#233;dommag&#233; de la perte de son innocence par celle de ses pr&#233;jug&#233;s : dans la soci&#233;t&#233; des m&#233;chants, o&#249; le vice se montre &#224; masque lev&#233;, on apprend &#224; les conna&#238;tre ; et puis j'ai un peu lu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Qu'avez-vous lu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; J'ai lu et je lis et relis sans cesse Th&#233;ophraste, La Bruy&#232;re et Moli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Ce sont d'excellents livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ils sont bien meilleurs qu'on ne pense ; mais qui est-ce qui sait les lire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Tout le monde, selon la mesure de son esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu'on y cherche ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; L'amusement et l'instruction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais quelle instruction ? car c'est l&#224; le point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; La connaissance de ses devoirs, l'amour de la vertu, la haine du vice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Moi j'y recueille tout ce qu'il faut faire et tout ce qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l'Avare, je me dis : sois avare si tu veux, mais garde-toi de parler comme l'Avare. Quand je lis le Tartufe, je me dis : sois hypocrite si tu veux, mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde tes vices qui te sont utiles, mais n'en aie ni le ton ni les apparences, qui te rendraient ridicule. Pour te garantir de ce ton, de ces apparences, il faut les conna&#238;tre ; or, ces auteurs en ont fait des peintures excellentes. Je suis moi, et je reste ce que je suis ; mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces gens qui m&#233;prisent les moralistes ; il y a beaucoup &#224; profiter, surtout avec ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse les hommes que par intervalle ; les caract&#232;res du vice les blessent du matin au soir. Peut-&#234;tre vaudrait-il mieux &#234;tre un insolent que d'en avoir la physionomie ; l'insolent de caract&#232;re n'insulte que de temps en temps, l'insolent de physionomie insulte toujours. Au reste, n'allez pas imaginer que je sois le seul lecteur de mon esp&#232;ce ; je n'ai d'autre m&#233;rite ici que d'avoir fait par syst&#232;me, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De l&#224; vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi, mais qu'ils restent ridicules en d&#233;pit d'eux ; au lieu que je ne le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin derri&#232;re moi ; car le m&#234;me art qui m'apprend &#224; me sauver du ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres &#224; l'attraper sup&#233;rieurement. Je me rappelle alors tout ce que les autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui sort de mon fonds, qui est en ce genre d'une f&#233;condit&#233; surprenante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous avez bien fait de me r&#233;v&#233;ler ces myst&#232;res, sans quoi je vous aurais cru en contradiction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je n'y suis point ; car pour une fois o&#249; il faut &#233;viter le ridicule, heureusement il y en a cent o&#249; il faut s'en donner. Il n'y a pas de meilleur r&#244;le aupr&#232;s des grands que celui de fou. Longtemps il y a eu le fou du roi en titre, en aucun il n'y a eu en titre le sage du roi. Moi, je suis le fou de Bertin et de beaucoup d'autres, le v&#244;tre peut-&#234;tre dans ce moment, ou peut-&#234;tre vous le mien : celui qui serait sage n'aurait point de fou ; celui donc qui a un fou n'est pas sage ; s'il n'est pas sage il est fou, et peut-&#234;tre, f&#251;t-il le roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-vous que, dans un sujet aussi variable que les m&#339;urs, il n'y a rien d'absolument, d'essentiellement, de g&#233;n&#233;ralement vrai ou faux ; sinon, qu'il faut &#234;tre ce que l'int&#233;r&#234;t veut qu'on soit, bon ou mauvais, sage ou fou, d&#233;cent ou ridicule, honn&#234;te ou vicieux. Si par hasard la vertu avait conduit &#224; la fortune, ou j'aurais &#233;t&#233; vertueux, ou j'aurais simul&#233; la vertu comme un autre ; on m'a voulu ridicule, et je me le suis fait ; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler votre langue ; car si nous venions &#224; nous expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que j'appelle vertu, et vertu ce que j'appelle vice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons aussi les auteurs de l'Op&#233;ra-Comique, leurs acteurs et leurs actrices, et plus souvent leurs entrepreneurs Corbie, Moeth, tous gens de ressource et d'un m&#233;rite sup&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et j'oubliais les grands critiques de la litt&#233;rature, l'Avant-Coureur, les Petites Affiches, l'Ann&#233;e litt&#233;raire, l'Observateur litt&#233;raire, le Censeur hebdomadaire, toute la clique des feuillistes[9].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; L'Ann&#233;e litt&#233;raire ! l'Observateur litt&#233;raire ! Cela ne se peut ; ils se d&#233;testent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Il est vrai ; mais tous les gueux se r&#233;concilient &#224; la gamelle. Ce maudit Observateur litt&#233;raire, que le diable l'e&#251;t emport&#233; lui et ses feuilles ! C'est ce chien de petit pr&#234;tre avare, puant et usurier, qui est la cause de mon d&#233;sastre. Il parut sur notre horizon hier pour la premi&#232;re fois ; il arriva &#224; l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, l'heure du d&#238;ner. Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la pi&#232;ce de vingt-quatre sols dans sa poche ! Tel s'est moqu&#233; de son confr&#232;re qui &#233;tait arriv&#233; le matin crott&#233; jusqu'&#224; l'&#233;chine et mouill&#233; jusqu'aux os, qui le soir rentre chez lui dans le m&#234;me &#233;tat. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a quelques mois, un d&#233;m&#234;l&#233; violent avec le Savoyard qui s'est &#233;tabli &#224; notre porte ; ils &#233;taient en compte courant : le cr&#233;ancier voulait que son d&#233;biteur se liquid&#226;t, et celui-ci n'&#233;tait pas en fonds. On sert, on fait les honneurs de la table &#224; l'abb&#233;, on le place au haut bout. J'entre ; je l'aper&#231;ois. &#171; Comment, l'abb&#233;, lui dis-je, vous pr&#233;sidez ? voil&#224; qui est fort bien pour aujourd'hui ; mais demain vous descendrez, s'il vous pla&#238;t, d'une assiette, apr&#232;s demain, d'une autre assiette, et ainsi d'assiette en assiette, soit &#224; droite, soit &#224; gauche, jusqu'&#224; ce que de la place que j'ai occup&#233;e une fois avant vous ; Fr&#233;ron, une fois apr&#232;s moi ; Dorat, une fois apr&#232;s moi ; Fr&#233;ron, Palissot, une fois apr&#232;s Dorat ; vous deveniez stationnaire aupr&#232;s de moi, pauvre plat&#8230;, comme vous, qui siedo sempre come un maestoso carro fra duoi coglioni. &#187; L'abb&#233;, qui est un bon diable, et qui prend tout bien, se mit &#224; rire ; mademoiselle, p&#233;n&#233;tr&#233;e de mon observation et de la justesse de ma comparaison, se mit &#224; rire ; tous ceux qui si&#233;geaient &#224; droite et &#224; gauche de l'abb&#233;, ou qu'il avait recul&#233;s d'un cran, se mirent &#224; rire ; tout le monde rit, except&#233; monsieur, qui se f&#226;che, et me tient des propos qui n'auraient rien signifi&#233; si nous avions &#233;t&#233; seuls&#8230; &#171; Vous &#234;tes un impertinent. &#8212; Je le sais bien, et c'est &#224; cette condition que vous m'avez re&#231;u. &#8212; Un faquin. &#8212; Comme un autre. &#8212; Un gueux. &#8212; Est-ce que je serais ici sans cela ? &#8212; Je vous ferai chasser. &#8212; Apr&#232;s d&#238;ner, je m'en irai de moi-m&#234;me&#8230; &#8212; Je vous le conseille&#8230; &#187; On d&#238;na ; je n'en perdis pas un coup de dent. Apr&#232;s avoir bien mang&#233;, bu largement (car apr&#232;s tout il n'en aurait &#233;t&#233; ni plus ni moins, messire Gaster est un personnage contre lequel je n'ai jamais boud&#233;), je pris mon parti, et je me disposai &#224; m'en aller ; j'avais engag&#233; ma parole en pr&#233;sence de tant de monde, qu'il fallait bien la tenir. Je fus un temps consid&#233;rable &#224; r&#244;der dans l'appartement, cherchant ma canne et mon chapeau o&#249; ils n'&#233;taient pas, et comptant toujours que le patron se r&#233;pandrait dans un nouveau torrent d'injures, que quelqu'un s'interposerait, et que nous finirions par nous raccommoder &#224; force de nous f&#226;cher. Je tournais, car moi je n'avais rien sur le c&#339;ur ; mais le patron, lui, plus sombre et plus noir que l'Apollon d'Hom&#232;re lorsqu'il d&#233;coche ses traits sur l'arm&#233;e des Grecs, son bonnet une fois plus renfonc&#233; que de coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le menton. Mademoiselle s'approche de moi : &#171; Mais, mademoiselle, qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire ? ai-je &#233;t&#233; diff&#233;rent aujourd'hui de moi-m&#234;me ? &#8212; Je veux qu'il sorte. &#8212; Je sortirai. Je ne lui ai pas manqu&#233;. &#8212; Pardonnez-moi ; on invite monsieur l'abb&#233;, et&#8230; &#8212; C'est lui qui s'est manqu&#233; &#224; lui-m&#234;me en invitant l'abb&#233;, en me recevant, et avec moi tant d'autres b&#233;l&#238;tres. Moi&#8230; &#8212; Allons, mon petit&#8230;, il faut demander pardon &#224; monsieur l'abb&#233;. &#8213; Je n'ai que faire de son pardon. &#8212; Allons, allons, tout cela s'apaisera&#8230; &#187; On me prend par la main ; on m'entra&#238;ne vers le fauteuil de l'abb&#233; ; j'&#233;tends les bras, je contemple l'abb&#233; avec une esp&#232;ce d'admiration, car qui est-ce qui a jamais demand&#233; pardon &#224; l'abb&#233; ? &#171; L'abb&#233;, lui dis-je, l'abb&#233;, tout ceci est bien ridicule, n'est-il pas vrai ? &#187; Et puis je me mets &#224; rire, et l'abb&#233; aussi. Me voil&#224; donc excus&#233; de ce c&#244;t&#233;-l&#224; ; mais il fallait aborder l'autre, et ce que j'avais &#224; lui dire &#233;tait une autre paire de manches. Je ne sais plus trop comment je lui tournai mon excuse : &#171; Monsieur, voil&#224; ce fou&#8230; &#8212; Il y a trop longtemps qu'il me fait souffrir ; je ne veux plus en entendre parler. &#8212; Il est f&#226;ch&#233;. &#8212; Oui, je suis f&#226;ch&#233;. &#8212; Cela ne lui arrivera plus. &#8212; Qu'au premier faquin&#8230; &#187;. Je ne sais s'il &#233;tait dans ces jours d'humeur o&#249; mademoiselle craint d'en approcher, et n'ose le toucher qu'avec ses mitaines de velours, ou s'il entendit mal ce que je disais, ou si je dis mal ; ce fut pis qu'auparavant. &#8212; Que diable ! est-ce qu'il ne me conna&#238;t pas ? est-ce qu'il ne sait pas que je suis comme les enfants, et qu'il y a des circonstances o&#249; je&#8230; ? Et puis je crois, Dieu me pardonne, que je n'aurais pas un moment de rel&#226;che. On userait un pantin d'acier &#224; tirer la ficelle du matin au soir, et du soir au matin. Il faut que je les d&#233;sennuie, c'est la condition ; mais il faut que je m'amuse quelquefois. Au milieu de ces imbroglio il me passa par la t&#234;te une pens&#233;e funeste, une pens&#233;e qui me donna de la morgue, une pens&#233;e qui m'inspira de la fiert&#233; et de l'insolence : c'est qu'on ne pouvait se passer de moi, que j'&#233;tais un homme essentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Oui, je crois que vous leur &#234;tes tr&#232;s-utile, mais qu'ils vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous voudrez, une aussi bonne maison ; mais eux, pour un fou qui leur manque, ils en retrouveront cent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cent fous comme moi ! monsieur le philosophe, ils ne sont pas si communs. Oui, des plats fous. On est plus difficile en sottise qu'en talent ou en vertu. Je suis rare dans mon esp&#232;ce, oui, tr&#232;s-rare. &#192; pr&#233;sent qu'ils ne m'ont plus, que font-ils ? Ils s'ennuient comme des chiens. Je suis un sac in&#233;puisable d'impertinences. J'avais &#224; chaque instant une boutade qui les faisait rire aux larmes : j'&#233;tais pour eux les Petites-Maisons enti&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Aussi vous aviez la table, le lit, l'habit, veste et culotte, les souliers, et la pistole par mois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Voil&#224; le beau c&#244;t&#233;, voil&#224; le b&#233;n&#233;fice ; mais des charges, vous n'en dites mot. D'abord, s'il &#233;tait bruit d'une pi&#232;ce nouvelle, quelque temps qu'il f&#238;t, il fallait fureter dans tous les greniers de Paris, jusqu'&#224; ce que j'en eusse trouv&#233; l'auteur ; que je me procurasse la lecture de l'ouvrage, et que j'insinuasse adroitement qu'il y avait un r&#244;le qui serait sup&#233;rieurement rendu par quelqu'un de ma connaissance. &#171; Et par qui, s'il vous pla&#238;t ? &#8212; Par qui ? belle question ! ce sont les gr&#226;ces, la gentillesse, la finesse. &#8212; Vous voulez dire mademoiselle Dangeville ? Par hasard la conna&#238;triez-vous ? &#8212; Oui, un peu ; mais ce n'est pas elle. &#8212; Et qui donc ? &#187; Je nommais tout bas&#8230; &#171; Elle ! &#8212; Oui, elle, &#187; r&#233;p&#233;tais-je un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur ; et &#224; ce nom il fallait voir comme la physionomie du po&#235;te s'allongeait, et d'autres fois comme on m'&#233;clatait au nez. Cependant, bon gr&#233; mal gr&#233; qu'il en e&#251;t, il fallait que j'emmenasse mon homme &#224; d&#238;ner ; et lui, qui craignait de s'engager, rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'&#233;tais trait&#233; quand je ne r&#233;ussissais pas dans ma n&#233;gociation ! j'&#233;tais un butor, un sot, un balourd ; je n'&#233;tais bon &#224; rien ; je ne valais pas le verre d'eau qu'on me donnait &#224; boire. C'&#233;tait bien pis lorsqu'on jouait, et qu'il fallait aller intr&#233;pidement, au milieu des hu&#233;es d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes claquements de mains isol&#233;s, attacher les regards sur moi, quelquefois d&#233;rober les sifflets &#224; l'actrice, et ou&#239;r chuchoter &#224; c&#244;t&#233; de soi : &#171; C'est un des valets d&#233;guis&#233;s de celui qui&#8230; Ce maraud-l&#224; se taira-t-il !&#8230; &#187; On ignore ce qui peut d&#233;terminer &#224; cela ; on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Jusqu'&#224; l'infraction des lois civiles ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; &#192; la fin cependant j'&#233;tais connu, et l'on disait : &#171; Oh ! c'est&#8230; &#187; Ma ressource &#233;tait de jeter quelques mots ironiques qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu'on interpr&#233;tait &#224; contre-sens. Convenez qu'il faut un puissant int&#233;r&#234;t pour braver ainsi le public assembl&#233;, et que chacune de ces corv&#233;es valait mieux qu'un petit &#233;cu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Que ne vous faisiez-vous pr&#234;ter main-forte ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela m'arrivait aussi, je glanais un peu l&#224;-dessus. Avant que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la m&#233;moire des endroits brillants o&#249; il importait de donner le ton. S'il m'arrivait de les oublier et de me m&#233;prendre, j'en avais le tremblement &#224; mon retour ; c'&#233;tait un vacarme dont vous n'avez pas l'id&#233;e. Et puis &#224; la maison une meute de chiens &#224; soigner ; il est vrai que je m'&#233;tais sottement impos&#233; cette t&#226;che ; des chats dont j'avais la surintendance. J'&#233;tais trop heureux si Micou me favorisait d'un coup de griffe qui d&#233;chir&#226;t ma manchette ou ma main. Criquette est sujette &#224; la colique ; c'est moi qui lui frotte le ventre. Autrefois mademoiselle avait des vapeurs, ce sont aujourd'hui des nerfs. Je ne parle pas d'une indisposition l&#233;g&#232;re dont on ne se g&#234;ne point devant moi. Pour ceci, passe, je n'ai jamais pr&#233;tendu contraindre ; j'ai lu&#8230; On en use &#224; son aise avec ses familiers, et j'en &#233;tais ces jours-l&#224; plus que personne. Je suis l'ap&#244;tre de la familiarit&#233; et de l'aisance ; je les pr&#234;chais l&#224; d'exemple, sans qu'on s'en formalis&#226;t ; il n'y avait qu'&#224; me laisser aller. Je vous ai &#233;bauch&#233; le patron. Mademoiselle commence &#224; devenir pesante, il faut entendre les bons contes qu'ils en font.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous n'&#234;tes pas de ces gens-l&#224; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Pourquoi non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; C'est qu'il est au moins ind&#233;cent de donner du ridicule &#224; ses bienfaiteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses bienfaits pour avilir son prot&#233;g&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais si le prot&#233;g&#233; n'&#233;tait pas vil par lui-m&#234;me, rien ne donnerait au protecteur cette autorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais si les personnages n'&#233;taient pas ridicules par eux-m&#234;mes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute s'ils s'encanaillent ? est-ce ma faute, lorsqu'ils sont encanaill&#233;s, si on les trahit, si on les bafoue ? Quand on se r&#233;sout &#224; vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut s'attendre. Quand on nous prend, ne nous conna&#238;t-on pas pour ce que nous sommes, pour des &#226;mes int&#233;ress&#233;es, viles et perfides ? Si l'on nous conna&#238;t, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu'on nous fera du bien, et que t&#244;t ou tard nous rendrons le mal pour le bien qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre l'homme et son singe et son perroquet ? Le Brun jette les hauts cris que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre lui. Palissot a d&#251; faire les couplets, et c'est le Brun qui a tort. Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte les couplets qu'il avait faits contre le Brun. Palissot a d&#251; mettre sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il avait faits contre le Brun, et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abb&#233; Rey&#8230; jette les hauts cris de ce que son ami Palissot lui a souffl&#233; sa ma&#238;tresse, aupr&#232;s de laquelle il l'avait introduit : c'est qu'il ne fallait point introduire un Palissot chez sa ma&#238;tresse, ou se r&#233;soudre &#224; la perdre ; Palissot a fait son devoir, et c'est l'abb&#233; Rey&#8230; qui a tort. Le libraire D*** jette les hauts cris de ce que son associ&#233; B*** a pu laisser croire ce qui n'&#233;tait pas : quoi qu'il en soit, B*** a fait son r&#244;le, et c'est D*** et sa femme qui ont tort. Qu'Helv&#233;tius jette les hauts cris, que Palissot le traduise sur la sc&#232;ne comme un malhonn&#234;te homme, lui &#224; qui il doit encore l'argent qu'il lui pr&#234;te pour se faire traiter de sa mauvaise sant&#233;, se nourrir et se v&#234;tir ; a-t-il d&#251; se promettre un autre proc&#233;d&#233; de la part d'un homme souill&#233; de toutes sortes d'infamies, qui par passe-temps fait abjurer la religion &#224; son ami ; qui s'empare du bien de ses associ&#233;s ; qui n'a ni foi, ni loi, ni sentiment ; qui court &#224; la fortune per fas et nefas, qui compte ses jours par ses sc&#233;l&#233;ratesses, et qui s'est traduit lui-m&#234;me sur la sc&#232;ne comme un des plus dangereux coquins ; impudence dont je ne crois pas qu'il y e&#251;t dans le pass&#233; un premier exemple, ni qu'il y en ait un second dans l'avenir ? Non. Ce n'est donc pas Palissot, mais c'est Helv&#233;tius qui a tort. Si l'on m&#232;ne un jeune provincial &#224; la m&#233;nagerie de Versailles, et qu'il s'avise par sottise de passer la main &#224; travers les barreaux de la loge du tigre ou de la panth&#232;re ; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de l'animal f&#233;roce, qui est-ce qui a tort ? Tout cela est &#233;crit dans le pacte tacite ; tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie. Combien je justifierais, par ce pacte universel et sacr&#233;, de gens qu'on accuse de m&#233;chancet&#233;, tandis que c'est soi qu'on devrait accuser de sottise ! Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez tort, lorsque vous rassemblez autour de vous ce qu'on appelle parmi les gens de votre sorte des esp&#232;ces, et que ces esp&#232;ces vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au ressentiment des honn&#234;tes gens. Les honn&#234;tes gens font ce qu'ils doivent, les esp&#232;ces aussi ; et c'est vous qui avez tort de les accueillir. Si Bertin vivait doucement, paisiblement avec sa ma&#238;tresse ; si par l'honn&#234;tet&#233; de leurs caract&#232;res ils s'&#233;taient fait des connaissances honn&#234;tes ; s'ils avaient appel&#233; autour d'eux des hommes &#224; talent, des gens connus dans la soci&#233;t&#233; par leur vertu ; s'ils avaient r&#233;serv&#233; pour une petite compagnie &#233;clair&#233;e et choisie les heures de distraction qu'ils auraient d&#233;rob&#233;es &#224; la douceur d'&#234;tre ensemble, de s'aimer, de se le dire dans le silence de la retraite, croyez-vous qu'on en e&#251;t fait ni bons ni mauvais contes ? Que leur est-il donc arriv&#233; ? ce qu'ils m&#233;ritaient ; ils ont &#233;t&#233; punis de leur imprudence, et c'est nous que la Providence avait destin&#233;s de toute &#233;ternit&#233; &#224; faire justice des Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle a destin&#233;s &#224; faire justice des M*** et des B*** &#224; venir. Mais, tandis que nous ex&#233;cutons ses justes d&#233;crets sur la sottise, vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous ex&#233;cutez ses justes d&#233;crets sur nous. Que penseriez-vous de nous si nous pr&#233;tendions avec des m&#339;urs honteuses jouir de la consid&#233;ration publique ? Que nous sommes des insens&#233;s. Et ceux qui s'attendent &#224; des proc&#233;d&#233;s honn&#234;tes de la part des gens n&#233;s vicieux, des caract&#232;res vils et bas, sont-ils sages ? Tout a son vrai loyer dans ce monde. Il y a deux procureurs g&#233;n&#233;raux, l'un &#224; votre porte, qui ch&#226;tie les d&#233;lits contre la soci&#233;t&#233; ; la nature est l'autre. Celle-ci conna&#238;t tous les vices qui &#233;chappent aux lois. Vous vous livrez &#224; la d&#233;bauche des femmes, vous serez hydropique ; vous &#234;tes crapuleux, vous serez pulmonique ; vous ouvrez votre porte &#224; des marauds et vous vivez avec eux, vous serez trahi, persifl&#233;, m&#233;pris&#233; : le plus court est de se r&#233;signer &#224; l'&#233;quit&#233; de ces jugements, et de se dire &#224; soi-m&#234;me : c'est bien fait ; de secouer ses oreilles et de s'amender, ou de rester ce qu'on est, mais aux conditions susdites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous avez raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Au demeurant, de ces mauvais contes, moi je n'en invente aucun, je m'en tiens au r&#244;le de colporteur. Ils disent qu'il y a quelques jours, sur les cinq heures du matin, on&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous &#234;tes un polisson. Parlons d'autre chose. Depuis que nous causons, j'ai une question sur la l&#232;vre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Pourquoi l'avoir arr&#234;t&#233;e l&#224; si longtemps ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; C'est que j'ai craint qu'elle ne soit indiscr&#233;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Apr&#232;s ce que je viens de vous r&#233;v&#233;ler, j'ignore quel secret je puis avoir pour vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre caract&#232;re ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Nullement ; je suis &#224; vos yeux un &#234;tre tr&#232;s-abject ; tr&#232;s-m&#233;prisable ; je le suis quelquefois aux miens, mais rarement ; je me f&#233;licite plus souvent de mes vices que je ne m'en bl&#226;me : vous &#234;tes plus constant dans votre m&#233;pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Il est vrai ; mais pourquoi me montrer toute votre turpitude ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; D'abord, c'est que vous en connaissez une bonne partie, et que je voyais plus &#224; gagner qu'&#224; perdre &#224; vous avouer le reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Comment cela, s'il vous pla&#238;t ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; S'il importe d'&#234;tre sublime en quelques genres, c'est surtout en mal. On crache sur un petit filou, mais on ne peut refuser une sorte de consid&#233;ration &#224; un grand criminel ; son courage vous &#233;tonne, son atrocit&#233; vous fait fr&#233;mir. On prise en tout l'unit&#233; de caract&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais cette estimable unit&#233; de caract&#232;re vous ne l'avez pas encore ; je vous trouve de temps en temps vacillant dans vos principes ; il est incertain si vous tenez votre m&#233;chancet&#233; de la nature ou de l'&#233;tude, et si l'&#233;tude vous a port&#233; aussi loin qu'il est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; J'en conviens ; mais j'y ai fait de mon mieux. N'ai-je pas eu la modestie de reconna&#238;tre des &#234;tres plus parfaits que moi ? ne vous ai-je pas parl&#233; de Bouret avec l'admiration la plus profonde ? Bouret est le premier homme du monde, dans mon esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Mais imm&#233;diatement apr&#232;s Bouret, c'est vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; C'est donc Palissot ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; C'est Palissot ; mais ce n'est pas Palissot seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et qui peut &#234;tre digne de partager le second rang avec lui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Le ren&#233;gat d'Avignon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je n'ai jamais entendu parler de ce ren&#233;gat d'Avignon ; mais ce doit &#234;tre un homme bien &#233;tonnant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Aussi l'est-il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; L'histoire des grands personnages m'a toujours int&#233;ress&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honn&#234;te de ces descendants d'Abraham, promis au p&#232;re des croyants en nombre &#233;gal &#224; celui des &#233;toiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Chez un juif ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Chez un juif. Il avait d'abord surpris la commis&#233;ration, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la plus enti&#232;re ; car voil&#224; comme on arrive toujours : nous comptons tellement sur nos bienfaits, qu'il est rare que nous cachions notre secret &#224; celui que nous avons combl&#233; de nos bont&#233;s ; le moyen qu'il n'y ait pas d'ingrats, quand nous exposons l'homme &#224; la tentation de l'&#234;tre impun&#233;ment ? C'est une r&#233;flexion juste que notre juif ne fit pas. Il confia donc au ren&#233;gat qu'il ne pouvait en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti qu'un esprit f&#233;cond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se pass&#232;rent pendant lesquels notre ren&#233;gat redoubla d'attention ; quand il crut son juif bien touch&#233;, bien captiv&#233;, bien convaincu par ses soins qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les tribus d'Isra&#235;l&#8230; Admirez la circonscription de cet homme ! il ne se h&#226;te pas, il laisse m&#251;rir la poire avant que de secouer la branche : trop d'ardeur pouvait faire &#233;chouer ce projet. C'est qu'ordinairement la grandeur de caract&#232;re r&#233;sulte de la balance naturelle de plusieurs qualit&#233;s oppos&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Eh ! laissez l&#224; vos r&#233;flexions, et continuez-moi votre histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela ne se peut, il y a des jours o&#249; il faut que je r&#233;fl&#233;chisse ; c'est une maladie, qu'il faut abandonner &#224; son cours. O&#249; en &#233;tais-je ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#192; l'intimit&#233; bien &#233;tablie entre le juif et le ren&#233;gat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Alors la poire &#233;tait m&#251;re&#8230; Mais vous ne m'&#233;coutez pas, &#224; quoi r&#234;vez-vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je r&#234;ve &#224; l'in&#233;galit&#233; de votre ton, tant&#244;t haut, tant&#244;t bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut &#234;tre un ?&#8230; Il arrive un soir chez son bon ami, l'air effar&#233;, la voix entrecoup&#233;e, le visage p&#226;le comme la mort, tremblant de tous ses membres. &#171; Qu'avez-vous ? &#8212; Nous sommes perdus. &#8212; Perdus ! et comment ? &#8212; Perdus ! vous dis-je, sans ressources. &#8212; Expliquez-vous. &#8212; Un moment, que je me remette de mon effroi. &#8212; Allons, remettons-nous, &#187; lui dit le juif, au lieu de lui dire : Tu es un fieff&#233; fripon ; je ne sais ce que tu as &#224; m'apprendre, mais tu es un fieff&#233; fripon, tu joues la terreur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et pourquoi devait-il lui parler ainsi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; C'est qu'il &#233;tait faux, et qu'il avait pass&#233; la mesure ; cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. &#171; Nous sommes perdus,&#8230; perdus !&#8230; sans ressource !&#8230; &#187; Est-ce que vous ne sentez pas l'affectation de ces perdus r&#233;p&#233;t&#233;s ? &#171; Un tra&#238;tre nous a d&#233;f&#233;r&#233;s &#224; la Sainte Inquisition, vous comme juif, moi comme un ren&#233;gat, comme un inf&#226;me ren&#233;gat&#8230; &#187; Voyez comme le tra&#238;tre ne rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom ; vous ne savez pas ce qu'il en co&#251;te pour en venir l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Non, certes. Mais cet inf&#226;me ren&#233;gat&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Est faux, mais c'est une fausset&#233; bien adroite. Le juif s'effraye, il s'arrache la barbe, il voit les sbires &#224; sa porte, il se voit affubl&#233; du san-benito, il voit son auto-da-f&#233; pr&#233;par&#233;. &#171; Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel parti prendre ? &#8212; Quel parti ? De se montrer, d'affecter la plus grande s&#233;curit&#233;, de se conduire comme &#224; l'ordinaire. La proc&#233;dure de ce tribunal est secr&#232;te, mais lente ; il faut user de ces d&#233;lais pour tout vendre. J'irai louer ou je ferai louer un b&#226;timent par un tiers, oui, par un tiers, ce sera le mieux ; nous y d&#233;poserons votre fortune, car c'est &#224; votre fortune principalement qu'ils en veulent ; et nous irons vous et moi, chercher sous un autre ciel la libert&#233; de servir notre Dieu, et de suivre en s&#251;ret&#233; la loi d'Abraham et de notre conscience. Le point important, dans la circonstance p&#233;rilleuse o&#249; nous nous trouvons, est de ne point faire d'imprudence&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fait et dit. Le b&#226;timent est lou&#233;, et pourvu de vivres et de matelots ; la fortune du juif est &#224; bord ; demain, &#224; la pointe du jour, ils mettent &#224; la voile, ils peuvent souper gaiement et dormir en s&#251;ret&#233; ; demain ils &#233;chappent &#224; leurs pers&#233;cuteurs. Pendant la nuit le ren&#233;gat se l&#232;ve, d&#233;pouille le juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux, se rend &#224; bord, et le voil&#224; parti. Et vous croyez que c'est l&#224; tout ? bon ! vous n'y &#234;tes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire, moi je devinai ce que je vous ai t&#251; pour essayer votre sagacit&#233;. Vous avez bien fait d'&#234;tre un honn&#234;te homme, vous n'auriez &#233;t&#233; qu'un friponneau. Jusqu'ici le ren&#233;gat n'est que cela, c'est un coquin m&#233;prisable &#224; qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de la m&#233;chancet&#233;, c'est d'avoir &#233;t&#233; lui-m&#234;me le d&#233;lateur de son bon ami l'isra&#233;lite, et dont la Sainte Inquisition s'empara &#224; son r&#233;veil, et dont, quelques jours apr&#232;s, on fit un beau feu de joie. Et ce fut ainsi que le ren&#233;gat devint tranquille possesseur de la fortune de ce descendant maudit de ceux qui ont crucifi&#233; Notre Seigneur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je ne sais lequel des deux me fait le plus d'horreur, ou de la sc&#233;l&#233;ratesse de votre ren&#233;gat, ou du ton dont vous en parlez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et voil&#224; ce que je vous disais : l'atrocit&#233; de l'action vous porte au del&#224; du m&#233;pris, et c'est la raison de ma sinc&#233;rit&#233;. J'ai voulu que vous connussiez jusqu'o&#249; j'excellais dans mon art, vous arracher l'aveu que j'&#233;tais au moins original dans mon avilissement, me placer dans votre t&#234;te sur la ligne des grands vauriens, et m'&#233;crier ensuite : Vivat Mascarillus, fourborum imperator ! Allons, gai ! monsieur le philosophe, chorus ! Vivat Mascarillus, fourborum imperator !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l&#224; dessus il se mit &#224; faire un chant en fugue tout &#224; fait singulier ; tant&#244;t la m&#233;lodie &#233;tait grave et pleine de majest&#233;, tant&#244;t l&#233;g&#232;re et fol&#226;tre ; dans un instant il imitait la basse, dans un autre une partie du dessus, il m'indiquait de ses bras et de son cou allong&#233; les endroits des tenues, et s'ex&#233;cutait, se composait &#224; lui-m&#234;me un chant de triomphe, o&#249; l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique qu'en bonnes m&#339;urs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou m'indigner ; je restai, dans le dessein de tourner la conversation sur quelque sujet qui chass&#226;t de mon &#226;me l'horreur dont elle &#233;tait remplie. Je commen&#231;ais &#224; supporter avec peine la pr&#233;sence d'un homme qui discutait une action horrible, un ex&#233;crable forfait, comme un connaisseur en peinture ou en po&#233;sie examine les beaut&#233;s d'un ouvrage de go&#251;t, ou comme un moraliste ou un historien rel&#232;ve et fait &#233;clater les circonstances d'une action h&#233;ro&#239;que. Je devins sombre malgr&#233; moi ; il s'en aper&#231;ut, et me dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Qu'avez-vous ? Est-ce que vous vous trouvez mal ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Un peu, mais cela passera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vous avez l'air soucieux d'un homme tracass&#233; de quelque id&#233;e soucieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; C'est cela&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant lequel il se promenait en sifflant et en chantant, pour le ramener &#224; son talent je lui dis : Que faites-vous &#224; pr&#233;sent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Cela est tr&#232;s-fatigant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; J'&#233;tais d&#233;j&#224; suffisamment b&#234;te ; j'ai &#233;t&#233; entendre cette musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs, qui m'a achev&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous approuvez donc ce genre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Sans doute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et vous trouvez de la beaut&#233; dans ces nouveaux chants ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Si j'y en trouve ! pardieu, je vous en r&#233;ponds. Comme cela est d&#233;clam&#233; ! quelle v&#233;rit&#233; ! quelle expression !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Tout art d'imitation a son mod&#232;le dans la nature. Quel est le mod&#232;le du musicien quand il fait un chant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut ? Qu'est-ce qu'un chant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes forces. Voil&#224; comme nous sommes tous : nous n'avons dans la m&#233;moire que des mots, que nous croyons entendre par l'usage fr&#233;quent et l'application m&#234;me juste que nous en faisons ; dans l'esprit que de notions vagues ! Quand je prononce le mot chant, je n'ai pas des notions plus nettes que vous et la plupart de vos semblables, quand ils disent : r&#233;putation, bl&#226;me, honneur, vice, vertu, pudeur, d&#233;cence, honte, ridicule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Le chant est une imitation, par les sons, d'une &#233;chelle invent&#233;e par l'art ou inspir&#233;e par la nature, comme il vous plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques ou des accents de la passion, et vous voyez qu'en changeant l&#224;-dedans les choses &#224; changer, la d&#233;finition conviendrait exactement &#224; la peinture, &#224; l'&#233;loquence, &#224; la sculpture et &#224; la po&#233;sie. Maintenant, pour en venir &#224; votre question, quel est le mod&#232;le du musicien ou du chant ? C'est la d&#233;clamation, si le mod&#232;le est vivant et puissant ; c'est le bruit, si le mod&#232;le est inanim&#233;. Il faut consid&#233;rer la d&#233;clamation comme une ligne, et le chant comme une autre ligne qui serpenterait sur la premi&#232;re. Plus cette d&#233;clamation, type du chant, sera forte et vraie, plus le chant qui s'y conforme la coupera en plus grand nombre de points ; plus le chant sera vrai, et plus il sera beau ; et c'est ce qu'ont tr&#232;s-bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un pauvre diable, on croit reconna&#238;tre la plainte d'un avare ; s'il ne chantait pas, c'est sur les m&#234;mes tons qu'il parlerait &#224; la terre quand il lui confie son or, et qu'il lui dit : &#212; terre, re&#231;ois mon tr&#233;sor. Et cette petite fille qui sent palpiter son c&#339;ur, qui rougit, qui se trouble, et qui supplie monseigneur de la laisser partir, s'exprimerait-elle autrement ? Il y a dans ces ouvrages toutes sortes de caract&#232;res, une vari&#233;t&#233; infinie de d&#233;clamations : cela est sublime, c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre le morceau o&#249; le jeune homme qui se sent mourir s'&#233;crie : Mon c&#339;ur s'en va ! &#201;coutez le chant, &#233;coutez la symphonie, et vous me direz apr&#232;s quelle diff&#233;rence il y a entre les vraies voix d'un moribond et le tour de ce chant ; vous verrez si la ligne de la m&#233;lodie ne co&#239;ncide pas tout enti&#232;re avec la ligne de la d&#233;clamation. Je ne vous parle pas de la mesure, qui est encore une des conditions du chant ; je m'en tiens &#224; l'expression, et il n'y a rien de plus &#233;vident que le passage suivant que j'ai lu quelque part : Musices seminarium accentus, l'accent est la p&#233;pini&#232;re de la m&#233;lodie. Jugez de l&#224; de quelle difficult&#233; et de quelle importance il est de savoir bien faire le r&#233;citatif ! Il n'y a point de bel air dont on ne puisse faire un beau r&#233;citatif, et point de beau r&#233;citatif dont un habile homme ne puisse faire un bel air. Je ne voudrais pas assurer que celui qui r&#233;cite bien chantera bien ; mais je serais surpris que celui qui chante bien ne s&#251;t pas bien r&#233;citer. Et croyez tout ce que je vous dis l&#224;, car c'est le vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je n'&#233;tais arr&#234;t&#233; par un petit inconv&#233;nient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et cet inconv&#233;nient ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; C'est que si cette musique est sublime, il faut que celle du divin Lulli, de Campra, de Destouche, de Mouret, et m&#234;me, soit dit entre nous, celle du cher ma&#238;tre, soit un peu plate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI, s'approchant de mon oreille, me r&#233;pondit : &#8212; Je ne voudrais pas &#234;tre entendu, car il y a ici beaucoup de gens qui me connaissent : c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me soucie du cher ma&#238;tre, puisque cher il y a ; c'est une pierre, il me verrait tirer la langue d'un pied qu'il ne me donnerait pas un verre d'eau. Mais il a beau faire, &#224; l'octave, &#224; la septi&#232;me : Hon, hon ; hin, hin ; tu, tu, tu, turlututu, avec un charivari de diable ; ceux qui commencent &#224; s'y conna&#238;tre, et qui ne prennent plus du tintamarre pour de la musique, ne s'accommoderont jamais de cela. On devait d&#233;fendre par une ordonnance de police, &#224; toute personne, de quelque qualit&#233; ou condition qu'elle f&#251;t, de faire chanter le Stabat de Pergol&#232;se. Ce Stabat, il fallait le faire br&#251;ler par la main du bourreau ! Ma foi, ces maudits bouffons, avec leur Servante ma&#238;tresse, leur Tracallo, nous en ont donn&#233; rudement&#8230; Autrefois, un Tancr&#232;de, une Iss&#233;[10], une Europe galante, les Indes, Castor, les Talents lyriques[11], allaient &#224; quatre, cinq, six mois ; on ne voyait point la fin des repr&#233;sentations d'une Armide[12]. &#192; pr&#233;sent, tout cela vous tombe les uns sur les autres comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et Franc&#339;ur[13] en jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est perdu, qu'ils sont ruin&#233;s, et que si l'on tol&#232;re plus longtemps cette canaille chantante de la foire, la musique nationale est au diable, et que, l'Acad&#233;mie royale du cul-de-sac n'a qu'&#224; fermer boutique. Il y a bien quelque chose de vrai l&#224;-dedans. Les vieilles perruques qui viennent l&#224;, depuis trente &#224; quarante ans, tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le pass&#233;, s'ennuient et b&#226;illent sans trop savoir pourquoi ; ils se le demandent et ne sauraient se r&#233;pondre. Que ne s'adressent-ils &#224; moi ? La pr&#233;diction de Duni s'accomplira ; et, du train que cela prend, je veux mourir si dans quatre ou cinq ans, &#224; dater du Peintre amoureux de son mod&#232;le, il y a un chat &#224; ferrer dans la c&#233;l&#232;bre impasse. Les bonnes gens ! ils ont renonc&#233; &#224; leurs symphonies pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru qu'ils feraient leurs oreilles &#224; celle-ci, sans cons&#233;quence pour leur musique vocale ; comme si la symphonie n'&#233;tait pas au chant, &#224; un peu de libertinage pr&#232;s inspir&#233; par l'&#233;tendue de l'instrument et la mobilit&#233; des doigts, ce que le chant est &#224; la d&#233;clamation r&#233;elle ; comme si le violon n'&#233;tait pas le singe du chanteur, qui deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau, le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli fut l'ap&#244;tre de la nouvelle musique. &#192; d'autres, &#224; d'autres ! on nous accoutumera &#224; l'imitation des accents de la passion ou des ph&#233;nom&#232;nes de la nature par le chant et la voix, par l'instrument, car voil&#224; toute l'&#233;tendue de l'objet de la musique ; et nous conserverons notre go&#251;t pour les vols, les lanc&#233;s, les gloires, les triomphes, les victoires ? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imagin&#233; qu'ils pleureraient ou riraient &#224; des sc&#232;nes de trag&#233;die ou de com&#233;die musiqu&#233;es ; qu'on porterait &#224; leurs oreilles les accents de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de l'amour, les ironies, les plaisanteries du th&#233;&#226;tre italien ou fran&#231;ais, et qu'ils resteraient admirateurs de Ragonde[14] ou de Plat&#233;e[15] (je t'en r&#233;ponds, Tarare, pompon) ; qu'ils &#233;prouveraient sans cesse avec quelle facilit&#233;, quelle flexibilit&#233;, quelle mollesse, l'harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de la langue italienne se pr&#234;taient &#224; l'art, au mouvement, &#224; l'expression, aux tours et &#224; la valeur mesur&#233;e du chant, et qu'ils continueraient d'ignorer combien la leur est roide, sourde, lourde, pesante, p&#233;dantesque et monotone. Eh ! oui, oui ; ils se sont persuad&#233; qu'apr&#232;s avoir m&#234;l&#233; leurs larmes aux pleurs d'une m&#232;re qui se d&#233;sole sur la mort de son fils, apr&#232;s avoir fr&#233;mi de l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre, ils ne s'ennuieraient pas de leur f&#233;erie, de leur insipide mythologie, de leurs petits madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais go&#251;t du po&#235;te que la mis&#232;re de l'art qui s'en accommode. Les bonnes gens ! cela n'est pas et ne peut &#234;tre ; le vrai, le bon et le beau ont leurs droits : on les conteste, mais on finit par admirer ; ce qui n'est pas marqu&#233; &#224; ce coin, on l'admire un temps, mais on finit par b&#226;iller. B&#226;illez donc, messieurs, b&#226;illez &#224; votre aise, ne vous g&#234;nez pas. L'empire de la nature et de ma trinit&#233;, contre laquelle les portes de l'enfer ne pr&#233;vaudront jamais, le vrai qui est le P&#232;re, et qui engendre le bon qui est le Fils, d'o&#249; proc&#232;de le beau qui est le Saint-Esprit, s'&#233;tablit doucement. Le dieu &#233;tranger se place humblement sur l'autel &#224; c&#244;t&#233; de l'idole du pays ; peu &#224; peu il s'y affermit ; un beau jour il pousse du coude son camarade, et patatras ! voil&#224; l'idole en bas. C'est comme cela qu'on dit que les J&#233;suites ont plant&#233; le christianisme &#224; la Chine et aux Indes ; et nos Jans&#233;nistes ont beau dire, cette m&#233;thode politique qui marche &#224; son but sans bruit, sans effusion de sang, sans martyres, sans un toupet de cheveux arrach&#233;, me semble la meilleure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Il y a de la raison &#224; peu pr&#232;s dans tout ce que vous venez de dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; De la raison ! tant mieux. Je veux que le diable m'emporte si j'y t&#226;che. Cela va comme je te pousse. Je suis comme les musiciens de l'impasse quand mon ma&#238;tre parut. Si j'adresse, &#224; la bonne heure. C'est qu'un gar&#231;on charbonnier parlera toujours mieux de son m&#233;tier que toute une acad&#233;mie, que tous les Duhamel du monde[16]&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Et puis le voil&#224; qui se met &#224; se promener, en murmurant dans son gosier quelques-uns des airs de l'Ile des fous, du Peintre amoureux de son mod&#232;le, du Mar&#233;chal-ferrant, de la Plaideuse[17] ; et de temps en temps il s'&#233;criait, en levant les mains et les yeux au ciel : &#171; Si cela est beau, mordieu ! si cela est beau ! Comment peut-on porter &#224; sa t&#234;te une paire d'oreilles, et faire une pareille question ? &#187; Il commen&#231;ait &#224; entrer en passion et &#224; chanter tout bas, il &#233;levait le ton &#224; mesure qu'il se passionnait davantage ; vinrent ensuite les gestes, les grimaces du visage et les contorsions du corps ; et je dis : &#171; Bon ! voil&#224; la t&#234;te qui se perd, et quelque sc&#232;ne nouvelle qui se pr&#233;pare&#8230; &#187; En effet, il part d'un &#233;clat de voix : &#171; Je suis un pauvre mis&#233;rable&#8230; Monseigneur, monseigneur, laissez-moi partir&#8230; &#212; terre, re&#231;ois mon or, conserve mon tr&#233;sor, mon &#226;me, mon &#226;me, ma vie ! &#212; terre !&#8230; Le voil&#224; le petit ami, le voil&#224; le petit ami ! Aspettar si non venire&#8230; A Zerbina penserete&#8230; Sempre in contrasti con te si sta&#8230; &#187; Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, fran&#231;ais, tragiques, comiques, de toutes sortes de caract&#232;res. Tant&#244;t avec une voix de basse-taille il descendait jusqu'aux enfers, tant&#244;t, s'&#233;gosillant et contrefaisant le fausset, il d&#233;chirait le haut des airs ; imitant, de la d&#233;marche, du maintien, du geste, les diff&#233;rents personnages chantants ; successivement furieux, radouci, imp&#233;rieux, ricaneur. Ici c'est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie ; l&#224; il est pr&#234;tre, il est roi, il est tyran ; il menace, il commande, il s'emporte ; il est esclave, il ob&#233;it ; il s'apaise, il se d&#233;sole, il se plaint, il rit ; jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles ni du caract&#232;re de l'air. Tous les pousse-bois avaient quitt&#233; leurs &#233;chiquiers et s'&#233;taient rassembl&#233;s autour de lui ; les fen&#234;tres du caf&#233; &#233;taient occup&#233;es en dehors par les passants qui s'&#233;taient arr&#234;t&#233;s au bruit. On faisait des &#233;clats de rire &#224; entr'ouvrir le plafond. Lui n'apercevait rien ; il continuait, saisi d'une ali&#233;nation d'esprit, d'un enthousiasme si voisin de la folie, qu'il est incertain qu'il en revienne et s'il ne faudra pas le jeter dans un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un lambeau des Lamentations de Jomelli, il r&#233;p&#233;tait avec une pr&#233;cision, une v&#233;rit&#233; et une chaleur incroyables les plus beaux endroits de chaque morceau : ce beau r&#233;citatif oblig&#233; o&#249; le proph&#232;te peint la d&#233;solation de J&#233;rusalem, il l'arrosa d'un torrent de larmes qui en arrach&#232;rent de tous les yeux. Tout y &#233;tait, et la d&#233;licatesse du chant, et la force de l'expression, et la douleur. Il insistait sur les endroits o&#249; le musicien s'&#233;tait particuli&#232;rement montr&#233; un grand ma&#238;tre. S'il quittait la partie du chant, c'&#233;tait pour prendre celle des instruments, qu'il laissait subitement pour revenir &#224; la voix, entrela&#231;ant l'une &#224; l'autre de mani&#232;re &#224; conserver les liaisons et l'unit&#233; du tout, s'emparant de nos &#226;mes, et les tenant suspendues dans la situation la plus singuli&#232;re que j'aie jamais &#233;prouv&#233;e. Admirais-je ? oui, j'admirais. &#201;tais-je touch&#233; de piti&#233; ? j'&#233;tais touch&#233; de piti&#233; ; mais une teinte de ridicule &#233;tait fondue dans ces sentiments, et les d&#233;naturait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais vous vous seriez &#233;chapp&#233; en &#233;clats de rire &#224; la mani&#232;re dont il contrefaisait les diff&#233;rents instruments ; avec des joues renfl&#233;es et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les cors et les bassons ; il prenait un son &#233;clatant et nasillard pour les hautbois, pr&#233;cipitant sa voix avec une rapidit&#233; incroyable pour les instruments &#224; cordes, dont il cherchait les sons les plus approch&#233;s ; il sifflait les petites fl&#251;tes, il roucoulait les traversi&#232;res ; criant, chantant, se d&#232;menant comme un forcen&#233;, faisant &#224; lui seul les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les chanteuses, tout un orchestre, tout un th&#233;&#226;tre lyrique, et se divisant en vingt r&#244;les divers ; courant, s'arr&#234;tant avec l'air d'un &#233;nergum&#232;ne, &#233;tincelant des yeux, &#233;cumant de la bouche. Il faisait une chaleur &#224; p&#233;rir, et la sueur qui suivait les plis de son front et la longueur de ses joues se m&#234;lait &#224; la poudre de ses cheveux, ruisselait et sillonnait le haut de son habit. Que ne lui vis-je pas faire ? Il pleurait, il riait, il soupirait, il regardait ou attendri, ou tranquille, ou furieux : c'&#233;tait une femme qui se p&#226;me de douleur, c'&#233;tait un malheureux livr&#233; &#224; tout son d&#233;sespoir ; un temple qui s'&#233;l&#232;ve ; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant ; des eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes ; un orage, une temp&#234;te, la plainte de ceux qui vont p&#233;rir, m&#234;l&#233;e au sifflement des vents, au fracas du tonnerre. C'&#233;tait la nuit avec ses t&#233;n&#232;bres, c'&#233;tait l'ombre et le silence, car le silence m&#234;me se peint par des sons. Sa t&#234;te &#233;tait tout &#224; fait perdue. &#201;puis&#233; de fatigue, tel qu'un homme qui sort d'un profond sommeil ou d'une longue distraction, il resta immobile, stupide, &#233;tonn&#233; ; il tournait ses regards autour de lui comme un homme &#233;gar&#233; qui cherche &#224; reconna&#238;tre le lieu o&#249; il se trouve ; il attendait le retour de ses forces et de ses esprits ; il essuyait machinalement son visage. Semblable &#224; celui qui verrait &#224; son r&#233;veil son lit environn&#233; d'un grand nombre de personnes, dans un entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu'il a fait, il s'&#233;cria dans le premier moment : &#171; Eh bien ! messieurs, qu'est-ce qu'il y a ?&#8230; D'o&#249; viennent vos ris et votre surprise ? Qu'est-ce qu'il y a ?&#8230; &#187; Ensuite il ajouta : &#171; Voil&#224; ce qu'on doit appeler de la musique et un musicien ! Cependant, messieurs, il ne faut pas m&#233;priser certains airs de Lulli. Qu'on fasse mieux la sc&#232;ne de J'attendrai l'aurore&#8230;, sans changer les paroles, j'en d&#233;fie. Il ne faut pas m&#233;priser quelques endroits de Campra, les airs de violon de mon ma&#238;tre, ses gavottes, ses entr&#233;es de soldats, de pr&#234;tres, de sacrificateurs ; P&#226;les flambeaux, Nuit plus affreuse que les t&#233;n&#232;bres&#8230;, Dieu du Tartare, dieu de l'oubli&#8230; &#187; L&#224; il enflait sa voix, il soutenait ses sons ; les voisins se mettaient aux fen&#234;tres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait : &#171; C'est qu'ici il faut des poumons, un grand organe, un volume d'air. Mais, avant peu, serviteur &#224; l'Assomption ! le Car&#234;me et les Rois sont pass&#233;s. Ils ne savent pas encore ce qu'il faut mettre en musique, ni par cons&#233;quent ce qui convient au musicien. La po&#233;sie lyrique est encore &#224; na&#238;tre ; mais ils y viendront &#224; force d'entendre Pergol&#232;se, le Saxon, Terradeglias, Traetta et les autres ; &#224; force de lire M&#233;tastase, il faudra bien qu'ils y viennent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Quoi donc ! est-ce que Quinault, Lamotte, Fontenelle, n'y ont rien entendu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Non, pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite, dans tous leurs charmants po&#235;mes, qu'on puisse musiquer. Ce sont des sentences ing&#233;nieuses, des madrigaux l&#233;gers, tendres et d&#233;licats. Mais pour savoir combien cela est vide de ressources pour notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de D&#233;mosth&#232;nes, faites-vous r&#233;citer ces morceaux : ils vous para&#238;tront froids, languissants, monotones. C'est qu'il n'y a rien l&#224; qui puisse servir de mod&#232;le au chant ; j'aimerais autant avoir &#224; musiquer les Maximes de La Rochefoucauld ou les Pens&#233;es de Pascal. C'est au cri animal de la passion &#224; dicter la ligne qui nous convient ; il faut que ses expressions soient press&#233;es les unes sur les autres ; il faut que la phrase soit courte, que le sens en soit coup&#233;, suspendu ; que le musicien puisse disposer de tout et de chacune de ses parties, en omettre un mot ou le r&#233;p&#233;ter, y en ajouter une qui lui manque, la tailler et retailler comme un polype, sans la d&#233;truire ; ce qui rend la po&#233;sie lyrique fran&#231;aise beaucoup plus difficile que dans les langues &#224; inversions, qui pr&#233;sentent d'elles-m&#234;mes tous ces avantages&#8230; Barbare, cruel, plonge ton poignard dans mon sein ; me voil&#224; pr&#234;te &#224; recevoir le coup fatal ; frappe, ose&#8230; Ah ! je languis, je meurs&#8230; un feu secret s'allume dans mes sens&#8230; Cruel Amour, que veux-tu de moi ?&#8230; Laisse-moi la douce paix dont j'ai joui&#8230; rends-moi la raison&#8230; Il faut que les passions soient fortes ; la tendresse du musicien et du po&#235;te lyrique doit &#234;tre extr&#234;me ; l'air est presque toujours la p&#233;roraison de la sc&#232;ne. Il nous faut des exclamations, des interjections, des suspensions, des interruptions, des affirmations, des n&#233;gations ; nous appelons, nous invoquons, nous crions, nous g&#233;missons, nous pleurons, nous rions franchement. Point d'esprit, point d'&#233;pigrammes, point de ces jolies pens&#233;es ; cela est trop loin de la simple nature. Et n'allez pas croire que le jeu des acteurs de th&#233;&#226;tre et leur d&#233;clamation puissent nous servir de mod&#232;les. Fi donc ! il nous le faut plus &#233;nergique, moins mani&#233;r&#233;, plus vrai ; les discours simples, les voix communes de la passion nous sont d'autant plus n&#233;cessaires que la langue sera plus monotone, n'aura point d'accents ; le cri animal ou de l'homme passionn&#233; leur en donne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou n'entendant rien, ou prenant peu d'int&#233;r&#234;t &#224; ce qu'il disait, parce qu'en g&#233;n&#233;ral l'enfant comme l'homme, et l'homme comme l'enfant, aime mieux s'amuser que s'instruire, s'&#233;tait retir&#233;e ; chacun &#233;tait &#224; son jeu, et nous &#233;tions rest&#233;s seuls dans notre coin. Assis sur une banquette, la t&#234;te appuy&#233;e contre le mur, les bras pendants, les yeux &#224; demi-ferm&#233;s, il me dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne sais ce que j'ai : quand je suis venu ici, j'&#233;tais frais et dispos, et me voil&#224; rou&#233;, bris&#233;, comme si j'avais fait dix lieues ; cela m'a pris subitement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Voulez-vous vous rafra&#238;chir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Volontiers. Je me sens enrou&#233;, les forces me manquent, et je souffre un peu de la poitrine. Cela m'arrive presque tous les jours comme cela, sans que je sache le pourquoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Que voulez-vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ce qui vous plaira ; je ne suis pas difficile : l'indigence m'a appris &#224; m'accommoder de tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nous servit de la bi&#232;re, de la limonade ; il en remplit un grand verre qu'il vide deux ou trois fois ; puis, comme un homme ranim&#233;, il tousse fortement, il se d&#233;m&#232;ne, il reprend :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Mais &#224; votre avis, seigneur philosophe, n'est-ce pas une bizarrerie bien &#233;trange qu'un &#233;tranger, un italien, un Duni, vienne nous apprendre &#224; donner l'accent &#224; notre musique, et assujettir notre chant &#224; tous les mouvements, &#224; toutes les mesures, &#224; tous les intervalles, &#224; toutes les d&#233;clamations, sans blesser la prosodie ? Ce n'&#233;tait pas pourtant la mer &#224; boire. Quiconque avait &#233;cout&#233; un gueux lui demander l'aum&#244;ne dans la rue, un homme dans le transport de la col&#232;re, une femme jalouse et furieuse, un amant d&#233;sesp&#233;r&#233;, un flatteur, oui, un flatteur, radoucissant son ton, tra&#238;nant ses syllabes d'une voix mielleuse, en un mot une passion, n'importe laquelle, pourvu que par son &#233;nergie elle m&#233;rit&#226;t de servir de mod&#232;le au musicien, aurait d&#251; s'apercevoir de deux choses : l'une, que les syllabes longues ou br&#232;ves n'ont aucune dur&#233;e fixe, pas m&#234;me de rapport d&#233;termin&#233; entre leurs dur&#233;es ; que la passion dispose de la prosodie presque comme il lui pla&#238;t, qu'elle ex&#233;cute les plus grands intervalles, et que celui qui s'&#233;crie dans le fort de sa douleur : Ah ! malheureux que je suis ! monte la syllabe d'exclamation au ton le plus &#233;lev&#233; et le plus aigu, et descend les autres au ton le plus grave et le plus bas, faisant l'octave ou m&#234;me un plus grand intervalle, et donnant &#224; chaque passion la quantit&#233; qui convient au tour de la m&#233;lodie, sans que l'oreille soit offens&#233;e, sans que ni la syllabe longue ni la syllabe br&#232;ve aient conserv&#233; la longueur ou la bri&#232;vet&#233; du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait depuis le temps o&#249; nous citions la parenth&#232;se d'Armide : le Vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut &#234;tre, l'Ob&#233;issons sans balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de d&#233;clamation musicale ! &#192; pr&#233;sent ces prodiges-l&#224; me font hausser les &#233;paules de piti&#233;. Du train dont l'art s'avance, je ne sais o&#249; il aboutira. En attendant, buvons un coup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en but deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il allait se noyer comme il s'&#233;tait &#233;puis&#233;, sans s'en apercevoir, si je n'avais d&#233;plac&#233; la bouteille qu'il cherchait, de distraction. Alors je lui dis :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si grande sensibilit&#233; pour les beaut&#233;s de l'art musical, vous soyez aussi aveugle en morale, aussi insensible aux charmes de la vertu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; C'est apparemment qu'il y a pour cela un sens que je n'ai pas, une fibre qui ne m'a point &#233;t&#233; donn&#233;e, une fibre l&#226;che qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas ; ou peut-&#234;tre que j'ai toujours v&#233;cu avec de bons musiciens et de m&#233;chantes gens, d'o&#249; il est arriv&#233; que mon oreille est devenue tr&#232;s-fine et que mon c&#339;ur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque chose de vrai&#8230; le sang&#8230; Mon sang est le m&#234;me que celui de mon p&#232;re ; la mol&#233;cule paternelle &#233;tait dure et obtuse, et cette maudite mol&#233;cule premi&#232;re s'est assimil&#233; tout le reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Aimez-vous votre enfant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Si je l'aime, le petit sauvage ! j'en suis fou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Est-ce que vous ne vous occuperez pas s&#233;rieusement d'arr&#234;ter en lui l'effet de la maudite mol&#233;cule paternelle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est destin&#233; &#224; devenir un homme de bien, je n'y nuirai pas ; mais si la mol&#233;cule voulait qu'il f&#251;t un vaurien comme son p&#232;re, les peines que j'aurais prises pour en faire un homme honn&#234;te lui seraient tr&#232;s-nuisibles. L'&#233;ducation croisant sans cesse la pente de la mol&#233;cule, il serait tir&#233; comme par deux forces contraires, et marcherait de guingois dans le chemin de la vie, comme j'en vois une infinit&#233; &#233;galement gauches dans le bien et dans le mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce que nous appelons des esp&#232;ces, de toutes les &#233;pith&#232;tes la plus redoutable, parce qu'elle marque la m&#233;diocrit&#233; et le dernier degr&#233; du m&#233;pris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est point une esp&#232;ce. Avant que la mol&#233;cule paternelle n'e&#251;t repris le dessus, et ne l'e&#251;t amen&#233; &#224; la parfaite abjection o&#249; j'en suis, il lui faudrait un temps infini ; il perdrait ses plus belles ann&#233;es. Je n'y fais rien &#224; pr&#233;sent, je le laisse venir, je l'examine. Il est d&#233;j&#224; gourmand, patelin, fourbe, paresseux, menteur ; je crains bien qu'il ne chasse de race.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et vous en ferez un musicien, afin qu'il ne manque rien &#224; la ressemblance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Un musicien ! un musicien ! Quelquefois je le regarde en grin&#231;ant les dents, et je dis : Si tu devais savoir une note, je crois que je te tordrais le cou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et pourquoi cela, s'il vous pla&#238;t ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela ne m&#232;ne &#224; rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Cela m&#232;ne &#224; tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oui, quand on excelle ; mais qu'est-ce qui peut se promettre de son enfant qu'il excellera ? Il y a dix mille &#224; parier contre un qu'il ne sera qu'un mis&#233;rable racleur de cordes comme moi. Savez-vous qu'il serait peut-&#234;tre plus ais&#233; de trouver un enfant propre &#224; gouverner un royaume, &#224; faire un grand roi, qu'un grand violon ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Il me semble que les talents agr&#233;ables, m&#234;me m&#233;diocres, chez un peuple sans m&#339;urs, perdu de d&#233;bauche et de luxe, avancent rapidement un homme dans le chemin de la fortune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Sans doute, de l'or, de l'or ; l'or est tout, et le reste sans or n'est rien. Aussi, au lieu de lui farcir la t&#234;te de belles maximes qu'il faudrait qu'il oubli&#226;t, sous peine de n'&#234;tre qu'un gueux, lorsque je poss&#232;de un louis, ce qui ne m'arrive pas souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche, je le lui montre avec admiration, je l&#232;ve les yeux au ciel, je baise le louis devant lui ; et, pour lui faire entendre mieux encore l'importance de la pi&#232;ce sacr&#233;e, je lui b&#233;gaye de la voix, je lui d&#233;signe du doigt tout ce qu'on en peut acqu&#233;rir : un beau fourreau, un beau toquet, un bon biscuit ; ensuite je mets le louis dans ma poche, je me prom&#232;ne avec fiert&#233;, je rel&#232;ve la basque de ma veste, je frappe de la main sur mon gousset ; et c'est ainsi que je lui fais concevoir que c'est du louis qui est l&#224; que na&#238;t l'assurance qu'il me voit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; On ne peut rien de mieux ; mais s'il arrivait que, profond&#233;ment p&#233;n&#233;tr&#233; de la valeur du louis, un jour&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je vous entends. Il faut fermer les yeux l&#224;-dessus, il n'y a point de principe de morale qui n'ait son inconv&#233;nient. Au pis aller, c'est un mauvais quart d'heure, et tout est fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; M&#234;me d'apr&#232;s des vues si courageuses et si sages, je persiste &#224; croire qu'il serait bon d'en faire un musicien. Je ne connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de mieux servir leurs vices et de mettre &#224; profit les siens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Il est vrai ; mais j'ai des projets d'un succ&#232;s plus prompt et plus s&#251;r. Ah ! si c'&#233;tait aussi bien une fille ! Mais, comme on ne fait pas ce qu'on veut, il faut prendre ce qui vient, en tirer le meilleur parti, et pour cela ne pas donner b&#234;tement, comme la plupart des p&#232;res qui ne feraient rien de pis quand ils auraient m&#233;dit&#233; le malheur de leurs enfants, l'&#233;ducation de Lac&#233;d&#233;mone &#224; un enfant destin&#233; &#224; vivre &#224; Paris. Si elle est mauvaise, c'est la faute des m&#339;urs de ma nation, et non la mienne ; en r&#233;pondra qui pourra. Je veux que mon fils soit heureux, ou, ce qui revient au m&#234;me, honor&#233;, riche et puissant. Je connais un peu les voies les plus faciles d'arriver &#224; ce but, et je les lui enseignerai de bonne heure. Si vous me bl&#226;mez, vous autres sages, la multitude et le succ&#232;s m'absoudront. Il aura de l'or, c'est moi qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas m&#234;me votre estime et votre respect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous pourriez vous tromper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ou il s'en passera, comme bien d'autres&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu'on pense, d'apr&#232;s lesquelles on se conduit, mais qu'on ne dit pas. Voil&#224;, en v&#233;rit&#233;, la diff&#233;rence la plus marqu&#233;e entre mon homme et la plupart de nos entours : il avouait les vices qu'il avait, que les autres ont ; mais il n'&#233;tait pas hypocrite. Il n'&#233;tait ni plus ni moins abominable qu'eux ; il &#233;tait seulement plus franc et plus cons&#233;quent, et quelquefois profond dans la d&#233;pravation. Je tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil ma&#238;tre. Il est certain que, d'apr&#232;s des id&#233;es d'institution aussi strictement calqu&#233;es sur nos m&#339;urs, il devait aller loin, &#224; moins qu'il ne f&#251;t pr&#233;matur&#233;ment arr&#234;t&#233; en chemin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oh ! ne craignez rien : le point important, le point difficile auquel un bon p&#232;re doit s'attacher, ce n'est pas de donner &#224; son enfant des vices qui l'enrichissent, des ridicules qui le rendent pr&#233;cieux aux grands : tout le monde le fait, sinon de syst&#232;me comme moi, au moins d'exemple et de le&#231;on ; mais de lui marquer la juste mesure, l'art d'esquiver &#224; la honte, au d&#233;shonneur et aux lois : ce sont des dissonances dans l'harmonie sociale qu'il faut savoir placer, pr&#233;parer et sauver. Rien de si plat qu'une suite d'accords parfaits ; il faut quelque chose qui pique, qui s&#233;pare le faisceau et qui en &#233;parpille les rayons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Fort bien ; par cette comparaison vous me ramenez des m&#339;urs &#224; la musique, dont je m'&#233;tais &#233;cart&#233; malgr&#233; moi, et je vous en remercie ; car, &#224; ne vous rien celer, je vous aime mieux musicien que moraliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien sup&#233;rieur en morale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; J'en doute ; mais quand cela serait, je suis un bon homme, et vos principes ne sont pas les miens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Tant pis pour vous. Ah ! si j'avais vos talents !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Laissons l&#224; mes talents, et revenons aux v&#244;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Si je savais m'&#233;noncer comme vous !&#8230; Mais j'ai un diable de ramage saugrenu, moiti&#233; des gens du monde et des lettres, moiti&#233; de la halle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je parle mal ; je ne sais que dire la v&#233;rit&#233;, et cela ne prend pas toujours, comme vous savez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais ce n'est pas pour dire la v&#233;rit&#233; ; au contraire, c'est pour bien dire le mensonge que j'ambitionne votre talent. Si je savais &#233;crire, fagoter un livre, tourner une &#233;p&#238;tre d&#233;dicatoire, bien enivrer un sot de son m&#233;rite, m'insinuer aupr&#232;s des femmes !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et tout cela vous le savez mille fois mieux que moi ; je ne serais pas m&#234;me digne d'&#234;tre votre &#233;colier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Combien de grandes qualit&#233;s perdues, et dont vous ignorez le prix !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je recueille tout celui que j'y mets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Si cela &#233;tait, vous n'auriez pas cet habit grossier, cette veste d'&#233;tamine, ces bas de laine, ces souliers &#233;pais, et cette antique perruque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; D'accord ; il faut &#234;tre bien maladroit quand on n'est pas riche, et que l'on se permet tout pour le devenir ; mais c'est qu'il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse comme la chose du monde la plus pr&#233;cieuse : gens bizarres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Tr&#232;s-bizarres : on ne na&#238;t point avec cette tournure d'esprit-l&#224; ; on se la donne, car elle n'est pas dans la nature&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; De l'homme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; De l'homme : tout ce qui vit, sans l'en excepter, cherche son bien-&#234;tre aux d&#233;pens de qui il appartiendra ; et je suis s&#251;r que si je laissais venir le petit sauvage sans lui parler de rien, il voudrait &#234;tre richement v&#234;tu, splendidement nourri, ch&#233;ri des hommes, aim&#233; des femmes, et rassembler sur lui tous les bonheurs de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Si le petit sauvage &#233;tait abandonn&#233; &#224; lui-m&#234;me, qu'il conserv&#226;t toute son imb&#233;cillit&#233;, et qu'il r&#233;un&#238;t au peu de raison de l'enfant au berceau la violence des passions de l'homme de trente ans, il tordrait le cou &#224; son p&#232;re, et coucherait avec sa m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela prouve la n&#233;cessit&#233; d'une bonne &#233;ducation. Et qui est-ce qui l'a contest&#233;e ? Et qu'est-ce qu'une bonne &#233;ducation, sinon celle qui conduit &#224; toutes sortes de jouissances sans p&#233;ril et sans inconv&#233;nient ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Peu s'en faut que je ne sois de votre avis ; mais gardons-nous de nous expliquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Pourquoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; C'est que je crains que nous ne soyons d'accord qu'en apparence, et que si nous entrons une fois dans la discussion des p&#233;rils et des inconv&#233;nients &#224; &#233;viter, nous ne nous entendions plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et qu'est-ce que cela fait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Laissons cela, vous dis-je ; ce que je sais l&#224;-dessus, je ne vous l'apprendrais pas ; et vous m'instruirez plus ais&#233;ment de ce que j'ignore et de ce que vous savez en musique. Cher musicien, parlons musique, et dites-moi comment il est arriv&#233; qu'avec la facilit&#233; de sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands ma&#238;tres, avec l'enthousiasme qu'ils vous inspirent et que vous transmettez aux autres, vous n'ayez rien fait qui vaille&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de me r&#233;pondre, il se mit &#224; hocher de la t&#234;te, et, levant le doigt au ciel, il s'&#233;cria : &#171; Et l'astre ! l'astre ! Quand la nature fit Leo, Vinci, Pergol&#232;se, Duni, elle sourit ; elle prit un air imposant et grave en formant le cher ma&#238;tre&#8230; qu'on aura appel&#233; pendant une dizaine d'ann&#233;es le grand ma&#238;tre&#8230;, et dont bient&#244;t on ne parlera plus. Quand elle fagota son &#233;l&#232;ve, elle fit la grimace, et puis la grimace encore&#8230; &#187; Et en disant ces mots il faisait toutes sortes de grimaces du visage : c'&#233;tait le m&#233;pris, le d&#233;dain, l'ironie ; et il semblait p&#233;trir entre ses doigts un morceau de p&#226;te, et sourire aux formes ridicules qu'il lui donnait ; cela fait, il jeta la pagode h&#233;t&#233;roclite loin de lui et il dit : &#171; C'est ainsi qu'elle me fit, et qu'elle me jeta &#224; c&#244;t&#233; d'autres pagodes, les unes &#224; gros ventres ratatin&#233;s, &#224; cous courts, &#224; gros yeux hors de la t&#234;te, apoplectiques ; d'autres &#224; cous obliques ; il y en avait de s&#232;ches, &#224; l'&#339;il vif, au nez crochu. Toutes se mirent &#224; crever de rire en me voyant ; et moi de mettre mes deux poings sur mes c&#244;t&#233;s et &#224; crever de rire en les voyant, car les sots et les fous s'amusent les uns des autres ; ils se cherchent, ils s'attirent. Si en arrivant l&#224; je n'avais pas trouv&#233; tout fait le proverbe qui dit que l'argent des sots est le patrimoine des gens d'esprit, on me le devrait. Je sentis que nature avait mis ma l&#233;gitime dans la bourse des pagodes, et j'inventai mille moyens de m'en ressaisir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Je sais ces moyens, vous m'en avez parl&#233;, et je les ai fort admir&#233;s ; mais, entre tant de ressources, pourquoi n'avoir pas tent&#233; celle d'un bel ouvrage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Ce propos est celui d'un homme du monde &#224; l'abb&#233; Le Blanc. L'abb&#233; disait : &#171; La marquise de Pompadour me prend par la main ; me porte jusque sur le seuil de l'Acad&#233;mie ; l&#224; elle retire sa main, je tombe, et je me casse les deux jambes. &#187; L'homme du monde lui r&#233;pondait &#171; Eh bien ! l'abb&#233;, il faut se relever, et enfoncer la porte d'un coup de t&#234;te. &#187; L'abb&#233; lui r&#233;pliquait : &#171; C'est ce que j'ai tent&#233; ; et savez-vous ce qui m'en est revenu ? une bosse au front&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s cette historiette, mon homme se mit &#224; marcher la t&#234;te baiss&#233;e, l'air pensif et abattu ; il soupirait, il pleurait, se d&#233;solait, levait au ciel les mains et les yeux, se frappait la t&#234;te du poing &#224; se briser le front ou les doigts, et il ajoutait : &#171; Il me semble qu'il y a pourtant l&#224; quelque chose ; mais j'ai beau frapper, secouer, il ne sort rien&#8230; &#187; Puis il recommen&#231;ait &#224; secouer sa t&#234;te et &#224; se frapper le front de plus belle, et il disait : &#171; Ou il n'y a personne l&#224;, ou l'on ne veut pas r&#233;pondre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un instant apr&#232;s, il prenait un air fier, il relevait sa t&#234;te, il s'appliquait la main droite sur le c&#339;ur, il marchait, et disait : &#171; Je sens, oui, je sens&#8230; &#187; Il contrefaisait l'homme qui s'irrite, qui s'indigne, qui s'attendrit, qui commande, qui supplie, et pronon&#231;ait sans pr&#233;paration des discours de col&#232;re, de commis&#233;ration, de haine, d'amour ; il esquissait les caract&#232;res des passions avec une finesse et une v&#233;rit&#233; surprenantes ; puis il ajoutait : &#171; C'est cela, je crois ? voil&#224; que cela vient ; voil&#224; ce que c'est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, pr&#233;cipiter les douleurs, et faire sortir l'enfant. Seul, je prends la plume, je veux &#233;crire ; je me ronge les ongles, je m'use le front : serviteur, bonsoir, le dieu est absent ! Je m'&#233;tais persuad&#233; que j'avais du g&#233;nie ; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot, un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s'&#233;lever, de penser, de peindre fortement, en fr&#233;quentant avec des gens tels que ceux qu'il faut voir pour vivre ; au milieu des propos qu'on tient et de ceux qu'on entend, et de ce comm&#233;rage : Aujourd'hui le boulevard &#233;tait charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte ? elle joue &#224; ravir. M. un tel avait le plus bel attelage gris pommel&#233; qu'il soit possible d'imaginer. La belle madame celle-ci commence &#224; passer. Est-ce qu'&#224; l'&#226;ge de quarante-cinq ans on porte une coiffure comme celle-l&#224; ? La jeune une telle est couverte de diamants qui ne lui co&#251;tent gu&#232;re. Vous voulez dire qui lui co&#251;tent&#8230; cher ? Mais non. &#8212; O&#249; l'avez-vous vue ? &#8212; &#192; l'enfant d'Arlequin perdu et retrouv&#233;. La sc&#232;ne du d&#233;sespoir a &#233;t&#233; jou&#233;e comme elle ne l'avait pas encore &#233;t&#233;. Le Polichinelle de la foire a du gosier, mais point de finesse, point d'&#226;me. Madame une telle est accouch&#233;e de deux enfants &#224; la fois ; chaque p&#232;re aura le sien&#8230; Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les jours, &#233;chauffe et conduit aux grandes choses ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Non ; il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier, boire de l'eau, manger du pain sec, et se chercher soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Peut-&#234;tre ; mais je n'en ai pas le courage. Et puis sacrifier son bonheur &#224; un succ&#232;s incertain ! Et le nom que je porte donc ?&#8230; s'appeler Rameau ! cela est g&#234;nant. Il n'en est pas des talents comme de la noblesse, qui se transmet, et dont l'illustration s'accro&#238;t en passant du grand-p&#232;re au p&#232;re et du p&#232;re au fils, et du fils &#224; son petit-fils, sans que l'a&#239;eul impose quelque m&#233;rite &#224; son descendant ; la vieille souche se ramifie en une &#233;norme tige de sots, mais qu'importe ? Il n'en est pas ainsi du talent. Pour n'obtenir que la renomm&#233;e de son p&#232;re, il faut &#234;tre plus habile que lui ; il faut avoir h&#233;rit&#233; de sa fibre&#8230; La fibre m'a manqu&#233;, mais le poignet s'est d&#233;gourdi ; l'archet marche, et le pot bout : si ce n'est pas de la gloire, c'est du bouillon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#192; votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit, j'essayerais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et vous croyez que je n'ai pas essay&#233; ? Je n'avais pas quinze ans, lorsque je me dis pour la premi&#232;re fois : Qu'as-tu ?&#8230; tu r&#234;ves ; et &#224; quoi r&#234;ves-tu ? Que tu voudrais bien avoir fait ou faire quelque chose qui excit&#226;t l'admiration de l'univers&#8230; Eh bien, il n'y a qu'&#224; souffler et remuer les doigts, il n'y a qu'&#224; prendre un roseau et s'en faire une fl&#251;te. Dans un &#226;ge plus avanc&#233;, j'ai r&#233;p&#233;t&#233; le propos de mon enfance ; aujourd'hui je le r&#233;p&#232;te encore, et je reste autour de la statue de Memnon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de Memnon, il y en avait une infinit&#233; d'autres, &#233;galement frapp&#233;es des rayons du soleil ; mais la sienne &#233;tait la seule qui r&#233;sonn&#226;t. Un po&#235;te, c'est Voltaire, et puis qui encore ? Voltaire ; et le troisi&#232;me ? Voltaire ; et le quatri&#232;me ? Voltaire. Un musicien, c'est Rinaldo de Capoua ; c'est Hasse ; c'est Pergol&#232;se ; c'est Alberti ; c'est Tartini ; c'est Locatelli ; c'est Terradeglias ; c'est mon ma&#238;tre, c'est ce petit Duni, qui n'a ni mine, ni figure, mais qui sonne, mordieu ! qui a du chant et de l'expression. Le reste, aupr&#232;s de ce petit nombre de Memnons, autant de paires d'oreilles fich&#233;es au bout d'un b&#226;ton : aussi sommes-nous gueux, si gueux, que c'est une b&#233;n&#233;diction. Ah ! monsieur le philosophe, la mis&#232;re est une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche b&#233;ante, pour recevoir quelques gouttes d'eau glac&#233;e qui s'&#233;chappent du tonneau des Dana&#239;des. Je ne sais si elle aiguise l'esprit du philosophe, mais elle refroidit diablement la t&#234;te du po&#235;te ; on ne chante pas bien sous ce tonneau. Trop heureux encore celui qui peut s'y placer ! J'y &#233;tais, et je n'ai pas su m'y tenir. J'avais d&#233;j&#224; fait cette sottise une fois. J'ai voyag&#233; en Boh&#234;me, en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre, au diable au vert !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Sous le tonneau perc&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Sous le tonneau perc&#233;. C'&#233;tait un juif opulent et dissipateur, qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais comme il pla&#238;t &#224; Dieu, je faisais le fou : je ne manquais de rien. Mon juif &#233;tait un homme qui savait sa loi, et qui l'observait roide comme une barre, quelquefois avec l'ami, toujours avec l'&#233;tranger. Il se fit une mauvaise affaire qu'il faut que je vous raconte, car elle est plaisante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait &#224; Utrecht une courtisane charmante. Il fut tent&#233; de la chr&#233;tienne ; il lui d&#233;p&#234;cha un grison, avec une lettre de change assez forte. La bizarre cr&#233;ature rejetta son offre. Le juif en fut d&#233;sesp&#233;r&#233;. Le grison lui dit : &#171; Pourquoi vous affliger ainsi ? si vous voulez coucher avec une jolie femme, rien n'est plus ais&#233;, et m&#234;me de coucher avec une plus jolie que celle que vous poursuivez ; c'est la mienne, que je vous c&#233;derai au m&#234;me prix. &#187; Fait et dit ; le grison garde la lettre de change, et mon juif couche avec la femme du grison. L'&#233;ch&#233;ance de la lettre de change arrive ; le juif la laisse protester, et s'inscrit en faux. Proc&#232;s. Le juif disait : Jamais cet homme n'osera dire &#224; quel prix il poss&#232;de ma lettre, et je ne la payerai pas. &#192; l'audience, il interpelle le grison. &#171; Cette lettre de change, de qui la tenez-vous ? &#8212; De vous. &#8212; Est-ce pour de l'argent pr&#234;t&#233; ? &#8212; Non. &#8212; Est-ce pour fourniture de marchandises ? &#8212; Non. &#8212; Est-ce pour services rendus ? &#8212; Non ; mais il ne s'agit point de cela : j'en suis possesseur, vous l'avez sign&#233;e, et vous l'acquitterez. &#8212; Je ne l'ai pas sign&#233;e. &#8212; Je suis donc un faussaire ? &#8212; Vous ou un autre dont vous &#234;tes l'agent. &#8212; Je suis un l&#226;che, mais vous &#234;tes un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas &#224; bout, je dirai tout ; je me d&#233;shonorerai, mais je vous perdrai&#8230; &#187; Le juif ne tint compte de la menace, et le grison r&#233;v&#233;la toute l'affaire &#224; la s&#233;ance qui suivit. Ils furent bl&#226;m&#233;s tous les deux, et le juif condamn&#233; &#224; payer la lettre de change, dont la valeur fut appliqu&#233;e au soulagement des pauvres. Alors je me s&#233;parai de lui ; je revins ici[18].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi faire ? car il fallait p&#233;rir de mis&#232;re, ou faire quelque chose. Il me passa toutes sortes de projets par la t&#234;te. Un jour, je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province, &#233;galement bon ou mauvais pour le th&#233;&#226;tre et pour l'orchestre. Le lendemain, je songeais &#224; me faire peindre un de ces tableaux attach&#233;s &#224; une perche qu'on plante dans un carrefour, et o&#249; j'aurais cri&#233; &#224; tue-t&#234;te : &#171; Voil&#224; la ville o&#249; il est n&#233;, et le voil&#224; qui prend cong&#233; de son p&#232;re l'apothicaire ; le voil&#224; qui arrive dans la capitale, cherchant la demeure de son ma&#238;tre&#8230; Le voil&#224; aux genoux de son ma&#238;tre&#8230;, qui le chasse. Le voil&#224; avec un juif, etc., etc. &#187; Le jour suivant, je me levais bien r&#233;solu de m'associer aux chanteurs des rues. Ce n'est pas ce que j'aurais fait de plus mal ; nous serions all&#233;s concerter sous les fen&#234;tres de mon cher ma&#238;tre, qui en serait crev&#233; de rage. Je pris un autre parti&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(L&#224;, il s'arr&#234;ta, passant successivement de l'attitude d'un homme qui tient un violon, serrant des cordes &#224; tour de bras, &#224; celle d'un pauvre diable ext&#233;nu&#233; de fatigue, &#224; qui les forces manquent, &#224; qui les jambes fl&#233;chissent, pr&#234;t &#224; expirer, si on ne lui jette un morceau de pain ; il d&#233;signait son extr&#234;me besoin par le geste d'un doigt dirig&#233; vers sa bouche entr'ouverte ; puis il ajouta : )&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela s'entend. On me jetait le lopin ; nous nous le disputions &#224; trois ou quatre affam&#233;s que nous &#233;tions&#8230; Et puis pensez grandement, faites de belles choses au milieu d'une pareille d&#233;tresse !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Cela est difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; De cascade en cascade, j'&#233;tais tomb&#233; l&#224; ; j'y &#233;tais comme un coq en p&#226;te. J'en suis sorti. Il faudra derechef scier le boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche b&#233;ante. Rien de stable dans ce monde ; aujourd'hui au sommet, demain au bas de la roue. De maudites circonstances nous m&#232;nent, et nous m&#232;nent fort mal&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Puis, buvant un coup qui restait au fond de la bouteille, et s'adressant &#224; son voisin : )&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monsieur, par charit&#233;, une petite prise. Vous avez l&#224; une belle bo&#238;te. Vous n'&#234;tes pas musicien ? &#8212; Non. &#8212; Tant mieux pour vous, car ce sont de pauvres diables&#8230; bien &#224; plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi, tandis qu'il y a &#224; Montmartre peut-&#234;tre, dans un moulin, un meunier, un valet de meunier qui n'entendra jamais que le bruit du cliquet, et qui aurait trouv&#233; les plus beaux chants&#8230; Au moulin, au moulin ! c'est l&#224; ta place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; &#192; quoi que ce soit que l'homme s'applique, la nature l'y destinait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Elle fait d'&#233;tranges b&#233;vues. Pour moi, je ne vois pas de cette hauteur, o&#249; tout se confond, l'homme qui &#233;monde un arbre avec des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'o&#249; l'on ne voit que deux insectes diff&#233;rents, chacun &#224; son devoir. Perchez-vous sur l'&#233;picycle de Mercure, et de l&#224; distribuez, si cela vous convient, et &#224; l'imitation de R&#233;aumur, lui, la classe des mouches en couturi&#232;res, arpenteuses, faucheuses ; vous, l'esp&#232;ce des hommes en menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs, chanteurs, c'est votre affaire ; je ne m'en m&#234;le pas. Je suis dans ce monde, et j'y reste. Mais s'il est dans la nature d'avoir app&#233;tit, car c'est toujours &#224; l'app&#233;tit que j'en reviens, &#224; la sensation qui m'est toujours pr&#233;sente, je trouve qu'il n'est pas du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Quelle diable d'&#233;conomie ! des hommes qui regorgent de tout, tandis que d'autres, qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme eux, n'ont pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c'est la posture contrainte o&#249; nous tient le besoin. L'homme n&#233;cessiteux ne marche pas comme un autre, il saute, il rampe, il se tortille, il se tra&#238;ne, il passe sa vie &#224; prendre et &#224; ex&#233;cuter des positions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Qu'est-ce que des positions ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Allez le demander &#224; Noverre. Le monde en offre bien plus que son art n'en peut imiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Et vous voil&#224; aussi, pour me servir de votre expression, ou de celle de Montaigne, perch&#233; sur l'&#233;picycle de Mercure, et consid&#233;rant les diff&#233;rentes pantomimes de l'esp&#232;ce humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Non, non, vous dis-je ; je suis trop lourd pour m'&#233;lever si haut. J'abandonne aux grues le s&#233;jour des brouillards, je vais terre &#224; terre. Je regarde autour de moi, et je prends mes positions, ou je m'amuse des positions que je vois prendre aux autres ! je suis excellent pantomime, comme vous en allez juger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Puis il se mit &#224; sourire, &#224; contrefaire l'homme admirateur, l'homme suppliant, l'homme complaisant ; il a le pied droit en avant, le gauche en arri&#232;re, le dos courb&#233;, la t&#234;te relev&#233;e, le regard comme attach&#233; sur d'autres yeux, la bouche b&#233;ante, les bras port&#233;s vers quelque objet ; il attend un ordre, il le re&#231;oit ; il part comme un trait, il revient ; il est ex&#233;cut&#233;, il en rend compte, il est attentif &#224; tout ; il ramasse ce qui tombe, il place un oreiller ou un tabouret sous les pieds ; il tient une soucoupe, il approche une chaise ; il ouvre une porte, il ferme une fen&#234;tre, il tire des rideaux ; il observe le ma&#238;tre et la ma&#238;tresse ; il est immobile, les bras pendants, les jambes parall&#232;les ; il &#233;coute, il cherche &#224; lire sur les visages, et il ajoute : ) Voil&#224; ma pantomime, &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me que celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les folies de cet homme, les contes de l'abb&#233; Galiani, les extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois fait r&#234;ver profond&#233;ment. Ce sont trois magasins o&#249; je me suis pourvu de masques ridicules que je place sur les visages des plus graves personnages, et je vois Pantalon dans un pr&#233;lat, un satyre dans un pr&#233;sident, un pourceau dans un c&#233;nobite, une autruche dans un ministre, une oie dans son premier commis. &#8212; Mais &#224; votre compte, dis-je &#224; mon homme, il y a bien des gueux dans ce monde-ci, et je ne connais personne qui ne sache quelques pas de votre danse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un homme qui marche, c'est le souverain ; tout le reste prend des positions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Le souverain ? Encore y a-t-il quelque chose &#224; dire. Et croyez-vous qu'il ne se trouve pas de temps en temps &#224; c&#244;t&#233; de lui un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse faire un peu de pantomime ? Quiconque a besoin d'un autre est indigent, et prend une position. Le roi prend une position devant sa ma&#238;tresse, et devant Dieu il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet et de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse nos positions, en cent mani&#232;res plus viles les unes que les autres, devant le ministre ; l'abb&#233; de condition, en rabat et en manteau long, au moins une fois la semaine, devant le d&#233;positaire de la feuille des b&#233;n&#233;fices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux est le grand branle de la terre : chacun a sa petite Hus et son Bertin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Cela me console.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Mais tandis que je parlais, il contrefaisait &#224; mourir de rire les positions des personnages que je nommais. Par exemple, pour le petit abb&#233;, il tenait son chapeau sous le bras et son br&#233;viaire de la main gauche ; de la droite il relevait la queue de son manteau, il s'avan&#231;ait la t&#234;te un peu pench&#233;e sur l'&#233;paule, les yeux baiss&#233;s, imitant si parfaitement l'hypocrite, que je crus voir l'auteur des R&#233;futations devant l'&#233;v&#234;que d'Orl&#233;ans. Aux flatteurs, aux ambitieux, il &#233;tait ventre &#224; terre ; c'&#233;tait Bouret au Contr&#244;le g&#233;n&#233;ral.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Cela est sup&#233;rieurement ex&#233;cut&#233; : mais il y a pourtant un &#234;tre dispens&#233; de la pantomime : c'est le philosophe qui n'a rien, et qui ne demande rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et o&#249; est cet animal-l&#224; ? S'il n'a rien, il souffre ; s'il ne sollicite rien, il n'obtiendra rien et souffrira toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Non : Diog&#232;ne se moquait des besoins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais il faut &#234;tre v&#234;tu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Non ; il allait tout nu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Quelquefois il faisait froid dans Ath&#232;nes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Moins qu'ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; On y mangeait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Sans doute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Aux d&#233;pens de qui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; De la nature. &#192; qui s'adresse le sauvage ? &#224; la terre, aux animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux ruisseaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mauvaise table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Elle est grande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais mal servie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; C'est pourtant celle qu'on dessert pour couvrir les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais vous conviendrez que l'industrie de nos cuisiniers, p&#226;tissiers, r&#244;tisseurs, traiteurs, confiseurs, y met un peu du sien. Avec la di&#232;te aust&#232;re de votre Diog&#232;ne, il ne devait pas avoir des organes fort indociles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous vous trompez. L'habit du cynique &#233;tait autrefois notre habit monastique, avec la m&#234;me vertu : les cyniques &#233;taient les Carmes et les Cordeliers d'Ath&#232;nes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je vous y prends ! Diog&#232;ne a donc aussi dans&#233; la pantomime, si ce n'est devant P&#233;ricl&#232;s, du moins devant La&#239;s ou Phryn&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Vous vous trompez encore : les autres achetaient bien cher la courtisane qui se livrait &#224; lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Mais il faut un bon lit, une bonne table, un v&#234;tement chaud en hiver, un v&#234;tement frais en &#233;t&#233;, du repos, de l'argent, et beaucoup d'autres choses, que je pr&#233;f&#232;re devoir &#224; la bienveillance, plut&#244;t que de les acqu&#233;rir par le travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; C'est que vous &#234;tes un fain&#233;ant, un gourmand, un l&#226;che, une &#226;me de boue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Je crois vous l'avoir dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Les choses de la vie ont un prix sans doute ; mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous dansez, vous avez dans&#233; et vous continuerez de danser la vile pantomime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Il est vrai ; mais il m'en a peu co&#251;t&#233;, et il ne m'en co&#251;tera plus rien pour cela ; et c'est par cette raison que je ferais mal de prendre une autre allure qui me peinerait et que je ne garderais pas. Mais je vois, &#224; ce que vous me dites l&#224;, que ma pauvre petite femme &#233;tait une esp&#232;ce de philosophe ; elle avait du courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous &#233;tions sans le sou ; nous avions vendu presque toutes nos nippes. Je m'&#233;tais jet&#233; sur le pied de notre lit ; l&#224; je me creusais &#224; chercher quelqu'un qui me pr&#234;t&#226;t un &#233;cu que je ne lui rendrais pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait &#224; son clavecin, chantait et s'accompagnait ; c'&#233;tait un gosier de rossignol, je regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand j'&#233;tais de quelque concert, je l'emmenais avec moi ; chemin faisant, je lui disais : &#171; Allons, madame, faites-vous admirer, d&#233;ployez votre talent et vos charmes, enlevez, renversez&#8230; &#187; Nous arrivions ; elle chantait, elle enlevait, elle renversait. H&#233;las ! je l'ai perdue, la pauvre petite ! Outre son talent, c'est qu'elle avait une bouche &#224; recevoir &#224; peine le petit doigt ; des dents, une rang&#233;e de perles ; des yeux, des pieds, une peau, des joues, des jambes de cerf, des mains et des bras &#224; modeler. Elle aurait eu t&#244;t ou tard le fermier g&#233;n&#233;ral au moins. C'&#233;tait une d&#233;marche, une croupe ! ah ! Dieu, quelle croupe !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Puis le voil&#224; qui se met &#224; contrefaire la d&#233;marche de sa femme. Il allait &#224; petits pas, il portait sa t&#234;te au vent, il jouait de l'&#233;ventail, il se d&#233;menait de la croupe ; c'&#233;tait la charge de nos petites coquettes, la plus plaisante et la plus ridicule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis reprenant la suite de son discours, il ajoutait : ) Je la promenais partout, aux Tuileries, au Palais-Royal, aux boulevards. Il &#233;tait impossible qu'elle me demeur&#226;t. Quand elle traversait la rue, le matin, en cheveux et en pet-en-l'air, vous vous seriez arr&#234;t&#233; pour la voir, et vous l'auriez embrass&#233;e entre quatre doigts sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient trotter avec ses petits pieds, et qui mesuraient cette large croupe dont les jupons l&#233;gers dessinaient la forme, doublaient le pas ; elle les laissait arriver, puis elle d&#233;tournait prestement sur eux ses deux grands yeux noirs et brillants, qui les arr&#234;taient tout court : c'est que&#8230; Mais, h&#233;las ! je l'ai perdue, et toutes mes esp&#233;rances de fortune se sont &#233;vanouies avec elle. Je ne l'avais prise que pour cela, je lui avais confi&#233; mes projets, et elle avait trop de sagacit&#233; pour n'en pas concevoir la certitude et trop de jugement pour ne les pas approuver&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Et puis le voil&#224; qui sanglote et qui pleure, en disant : ) Non, non, je ne m'en consolerai jamais. Depuis, j'ai pris le rabat et la calotte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; De douleur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Si vous voulez. Mais le vrai, pour avoir mon &#233;cuelle sur ma t&#234;te&#8230; Mais voyez un peu l'heure qu'il est, car il faut que j'aille &#224; l'Op&#233;ra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; Qu'est-ce qu'on donne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Le Dauvergne[19]. Il y a d'assez belles choses dans sa musique ; c'est dommage qu'il ne les ait pas dites le premier. Parmi ces morts, il y en a toujours qui d&#233;solent les vivants. Que voulez-vous ? Quisque suos patimur manes. Mais il est cinq heures et demie, j'entends la cloche qui sonne les v&#234;pres de l'abb&#233; de Cannaye[20] et les miennes. Adieu, monsieur le philosophe : n'est-il pas vrai que je suis toujours le m&#234;me ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; H&#233;las ! oui, malheureusement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Que j'aie ce malheur-l&#224; encore seulement une quarantaine d'ann&#233;es : rira bien qui rira le dernier !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il me semble que les talents d'agr&#233;ment, fussent-ils m&#234;me m&#233;diocres, chez un peuple d&#233;prav&#233; et pr&#233;cipit&#233; dans le libertinage, et dans le luxe, peuvent rapidement avancer un homme dans le chemin de la fortune. J'ai entendu de mes propres oreilles un entretien entre un protecteur et son prot&#233;g&#233;. Celui-ci avait &#233;t&#233; recommand&#233; &#224; celui-l&#224;, comme &#224; un homme obligeant et capable de le servir. &#8212; Monsieur, &#224; quoi vous entendez-vous ? &#8212; Je m'entends passablement aux math&#233;matiques. &#8212; Eh bien ! donnez des le&#231;ons de math&#233;matiques, et quand vous aurez, pendant dix ou douze ans essuy&#233; la crotte du pav&#233; de Paris, vous aurez peut-&#234;tre amass&#233; trois ou quatre cents livres de rente. &#8212; J'ai &#233;tudi&#233; le Droit et j'y suis assez vers&#233;. &#8212; Si Puffendorf et Grotius revenaient au monde, ils mourraient de faim au coin d'une borne. &#8212; Je sais &#224; fond l'Histoire et la G&#233;ographie. &#8212; S'il y avait encore des parents qui prissent &#224; c&#339;ur l'&#233;ducation de leurs enfants, votre fortune serait assur&#233;e ; mais il n'y en a plus. &#8212; Je suis bon musicien ! &#8212; Et que ne le disiez-vous d'abord ? pour vous montrer quel parti un homme peut tirer de ce talent, j'ai une fille ; venez tous les soirs lui donner la le&#231;on de six heures et demie &#224; neuf heures, et je vous donne vingt-cinq louis par an ; vous d&#233;jeunerez, d&#238;nerez, go&#251;terez et souperez avec nous. Le reste du temps vous appartiendra et vous l'emploierez &#224; votre profit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Et cet homme, qu'est-il devenu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOI. &#8212; S'il e&#251;t &#233;t&#233; sage, sa fortune &#233;tait faite, et c'est la seule chose importante &#224; vos yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LUI. &#8212; Oui, de l'or ! de l'or ! T&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1-Le Cours-la-Reine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2-Les trois si&#232;cles de la litt&#233;rature fran&#231;aise, ouvrage critique de l'abb&#233; Sabatier de Castres 1779, 3 v. in-8.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3-Robb&#233; de Beauves et, po&#235;te m&#233;diocre et cynique, mort en 1794. Il avait fait un po&#235;me sur la v&#233;role, dont Piron lui disait qu'il &#233;tait plein de son sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4-Toutes les &#233;ditions parlent en note apr&#232;s ce passage que le lieu de la sc&#232;ne est chang&#233; et que l'on doit supposer que les interlocuteurs sont entr&#233;s dans un caf&#233; o&#249; il y a un clavecin. G&#339;the et le traducteur de sa traduction ne parlent pas de clavecin et indiquent seulement que Diderot et son compagnon sont entr&#233;s dans une maison proche du Palais-Royal. Nous avons cherch&#233; &#224; nous rendre compte de ce changement de sc&#232;ne, qui ne nous a paru nullement motiv&#233;. Qu'il y ait une lacune, un blanc dans les manuscrits &#224; cet endroit, cela est possible ; mais il est bien certain, et par mille preuves, que du commencement de la conversation jusqu'&#224; la fin les interlocuteurs n'ont point quitt&#233; le Caf&#233; de la R&#233;gence, ni m&#234;me la salle de jeu o&#249; ils se sont rencontr&#233;s &#224; la seconde page. Quant &#224; la circonstance aggravante du clavecin, elle ne peut s'expliquer que par une erreur de lecture qui aura fait croire &#224; l'&#233;diteur que Rameau se mettait r&#233;ellement au clavecin, quand Diderot nous dit, quelques lignes plus bas : Le voil&#224; donc assis, etc. Il est &#233;vident que Rameau mime son morceau de clavecin comme il a d&#233;j&#224; mim&#233; son air de violon. Nous croyons donc que cette indication immotiv&#233;e, et d'ailleurs incertaine, peut et doit &#234;tre supprim&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5- On lit M. Abraham, dans la cl&#233; donn&#233;e par M. de Saur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6- La m&#234;me cl&#233; indique le baron de Bagge, gentilhomme allemand, un Hollandais fanatique de la musique et que son enthousiasme et ses concerts avaient rendu ridicule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7- Personnage du Roman comique de Scaron ; femme &#233;norme et ridicule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8- Bombes de si&#233;ge ainsi nomm&#233;es du nom du comte de Comminges, aide de camp de Louis XIV au si&#233;ge de Namur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9- L'Avant-Coureur, qui parut de 1760 &#224; 1773, avait pour r&#233;dacteurs Meusnier de Querlon, Lacombe et la Digm&#233;rie ; les Petites affiches &#233;taient r&#233;dig&#233;es par de Querlon et l'abb&#233; Aubert, l'Ann&#233;e litt&#233;raire, par Fr&#233;ron, l'Observateur, par l'abb&#233; de la Porte, et le Censeur hebdomadaire, par Chaumery et d'Aquin. Voir sur ces journaux, l'Histoire de la Presse, de M. Eug&#232;ne Hatin, tomes II et III.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10- Op&#233;ras de Destouches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11- Op&#233;ras et Ballet de Rameau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12- De Lulli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13- Directeurs de l'orchestre de l'Op&#233;ra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14- Op&#233;ra de Mouret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15- Op&#233;ra de Rameau&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16- Membre de l'Acad&#233;mie des sciences. Un des plus grands savants du dix-huiti&#232;me si&#232;cle ; n&#233; en 1700, mort en 1782.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17-Op&#233;ras de Duni.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18- Diderot a racont&#233; cette aventure avec quelques changements dans son Voyage de Hollande. (Chapitre de La Police) :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il y avait &#224; la Haye une fort belle courtisane, la fille d'un m&#233;decin de Cologne, appel&#233;e la Sleenhausen. Un particulier, nomm&#233; Vanderveld, en devint amoureux, et lui fit proposer pour une nuit une lettre de change de 1,000 florins. La courtisane, alors entretenue par un chambellan du prince, le baron de Zul, refuse l'argent. L'&#233;missaire de Vanderveld avait une tr&#232;s-jolie femme ; il propose &#224; celui-ci de passer la lettre de change &#224; son profit, et d'accepter sa femme. Vanderveld y consent, le trait&#233; s'accomplit ; l'&#233;ch&#233;ance de la lettre de change arrive ; on la pr&#233;sente &#224; Vanderveld, qui m&#233;conna&#238;t sa signature. Grand proc&#232;s, o&#249; plusieurs grands coquins se trouvent impliqu&#233;s, entre autres un notaire chez qui toute cette infamie s'&#233;tait arrang&#233;e ; ce notaire est emprisonn&#233;, et se pend. Vanderveld et son agent sont confront&#233;s ; Vanderveld lui demande comment il se trouve nanti de cet effet, quelle sorte de marchandise il a donn&#233; en &#233;change, comment il a acquis cette cr&#233;ance sur lui. L'autre ne lui r&#233;pond autre chose que : &#171; Monsieur Vanderveld, ne me pressez pas, je dirai tout&#8230; &#187; Seconde confrontation, m&#234;me interpellation de l'accusateur, m&#234;me r&#233;ponse de l'accus&#233;. &#192; la troisi&#232;me, lorsque l'agent vit qu'il n'y avait plus de ressource que dans la r&#233;v&#233;lation du myst&#232;re d'iniquit&#233;, il dit &#224; Vanderveld : &#171; Eh bien ! monsieur, puisqu'il faut que je parle, la lettre de change dont j'exige le payement, vous l'avez sign&#233;e pour la Sleenhausen, qu'on peut interroger ; elle m'est rest&#233;e &#224; son refus, et au m&#234;me prix ; car vous avez accept&#233; ma femme au lieu de la courtisane. &#187; Vanderveld a &#233;t&#233; condamn&#233; &#224; payer, et ils ont &#233;t&#233; tous deux amend&#233;s et infam&#233;s. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19- Auteur des Troqueurs, le premier op&#233;ra-comique fran&#231;ais &#233;crit dans les conditions du genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20- Oratorien, membre de l'Acad&#233;mie des inscriptions, ami de d'Alembert, mort en 1782.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Quelques po&#233;sies de Pr&#233;vert</title>
		<link>http://www.matierevolution.org/spip.php?article7224</link>
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		<dc:date>2021-11-03T23:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Art</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Jacques Pr&#233;vert : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les r&#234;ves, la vie, c'est pareil ! ou c'est pas la peine de vivre ! &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; La po&#233;sie, c'est le plus joli surnom que l'on donne &#224; la vie. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt; Quelques po&#233;sies de Pr&#233;vert &lt;br class='autobr' /&gt;
14 juillet &lt;br class='autobr' /&gt;
Amusez vous... &lt;br class='autobr' /&gt;
Faites les fous &lt;br class='autobr' /&gt;
La vie passera comme un r&#234;ve... &lt;br class='autobr' /&gt;
CAMARADES &#233;coutez-nous ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Aujourd'hui c'est le 14 juillet &lt;br class='autobr' /&gt;
Aujourd'hui vous avez le droit de danser &lt;br class='autobr' /&gt;
Demain c'est le 15 juillet le terme des loyers &lt;br class='autobr' /&gt;
c'est la f&#234;te nationale ...pour les propri&#233;taires !!! &lt;br class='autobr' /&gt;
Passez la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Jacques Pr&#233;vert :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les r&#234;ves, la vie, c'est pareil ! ou c'est pas la peine de vivre ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15034 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L162xH239/-99-12983-bad36.jpg?1779791129' width='162' height='239' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_15035 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L202xH249/index-70-6204d.jpg?1779791129' width='202' height='249' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_15020 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L338xH492/07ca658009bdba2090e6c01b32669edc-338x492x1-60392.jpg?1779791129' width='338' height='492' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; La po&#233;sie, c'est le plus joli surnom que l'on donne &#224; la vie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15021 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.matierevolution.org/IMG/jpg/ob_722885_prevert2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH414/ob_722885_prevert2-b16f7.jpg?1779791129' width='500' height='414' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quelques po&#233;sies de Pr&#233;vert&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;14 juillet &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Amusez vous...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faites les fous&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie passera comme un r&#234;ve...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CAMARADES &#233;coutez-nous !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui c'est le 14 juillet&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui vous avez le droit de danser&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demain c'est le 15 juillet le terme des loyers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est la f&#234;te nationale ...pour les propri&#233;taires !!!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Passez la monnaie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne danse pas souvent mais on paie tout le temps&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque jour les salaires baissent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le co&#251;t de la vie augmente&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les imp&#244;ts si lourds pour les petits&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les imp&#244;ts si l&#233;gers pour les gros&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous danserons devant le buffet&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les huissiers emportent les buffets&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne sait plus sur quel pied danser&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous danserons sur le pied de guerre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisque les cr&#233;dits sont vot&#233;s 10 milliards, 10 000 millions de francs en plus pour la guerre !!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous danserons aux pas cadenc&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La valse bleu horizon&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous danserons sur nos moignons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les marchands de canons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis quand on sera sous terre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sera le moment de se taire...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disparus, ni vus ni connus&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; qui le tour d'&#234;tre le poilu inconnu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demain les lampions seront &#233;teints...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'ann&#233;e prochaine ce sera la m&#234;me rengaine&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Amusez-vous faites les fous&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'ann&#233;e prochaine ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ce sera peut-&#234;tre l'ann&#233;e de la prochaine...?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e prochaine ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; serez-vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Morts peut-&#234;tre !!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le voulez-vous,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non ! Et ben alors ! d&#233;fendez-vous !!&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15022 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.matierevolution.org/IMG/jpg/Jacques-Prevert-1.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH673/Jacques-Prevert-1-14565.jpg?1779791129' width='500' height='673' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;tranges &#233;trangers&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hommes de pays loin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cobayes des colonies&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Doux petits musiciens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soleils adolescents de la porte d'Italie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Boumians de la porte de Saint-Ouen&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apatrides d'Aubervilliers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Br&#251;leurs des grandes ordures de la ville de Paris&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;bouillanteurs des b&#234;tes trouv&#233;es mortes sur pied&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au beau milieu des rues&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tunisiens de Grenelle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Embauch&#233;s d&#233;bauch&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Man&#339;uvres d&#233;s&#339;uvr&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Polacks du Marais du Temple des Rosiers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P&#234;cheurs des Bal&#233;ares ou du cap Finist&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rescap&#233;s de Franco&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et d&#233;port&#233;s de France et de Navarre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour avoir d&#233;fendu en souvenir de la v&#244;tre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La libert&#233; des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Esclaves noirs de Fr&#233;jus&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tiraill&#233;s et parqu&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bord d'une petite mer&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; peu vous vous baignez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Esclaves noirs de Fr&#233;jus&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui &#233;voquez chaque soir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les locaux disciplinaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec une vieille bo&#238;te &#224; cigares&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quelques bouts de fil de fer&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les &#233;chos de vos villages&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les oiseaux de vos for&#234;ts&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ne venez dans la capitale&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que pour f&#234;ter au pas cadenc&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prise de la Bastille le quatorze juillet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfants du S&#233;n&#233;gal&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;patri&#233;s expatri&#233;s et naturalis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfants indochinois&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jongleurs aux innocents couteaux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui vendiez autrefois aux terrasses des caf&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De jolis dragons d'or faits de papier pli&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfants trop t&#244;t grandis et si vite en all&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui dormez aujourd'hui de retour au pays&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le visage dans la terre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et des hommes incendiaires labourant vos rizi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On vous a renvoy&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La monnaie de vos papiers dor&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On vous a retourn&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vos petits couteaux dans le dos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tranges &#233;trangers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous &#234;tes de la ville&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous &#234;tes de sa vie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si mal en vivez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si vous en mourez.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15023 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L270xH187/fg-2-86c7c.jpg?1779791129' width='270' height='187' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Citro&#235;n &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; la porte des maisons closes,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une petite lueur qui luit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque chose de faiblard, de discret,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une petite lanterne, un quinquet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais sur Paris endormi, une grande lueur s'&#233;tale :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une grande lueur grimpe sur la tour,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une lumi&#232;re toute crue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la lanterne du bordel capitaliste,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec le nom du t&#244;lier qui brille dans la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Citro&#235;n ! Citro&#235;n !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le nom d'un petit homme,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un petit homme avec des chiffres dans la t&#234;te,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un petit homme avec un dr&#244;le de regard derri&#232;re son lorgnon,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un petit homme qui ne conna&#238;t qu'une seule chanson,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours la m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B&#233;n&#233;fices nets&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une chanson avec des chiffres qui tournent en rond,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;300 voitures, 600 voitures par jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trottinettes, caravanes, exp&#233;ditions, auto-chenilles, camions&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B&#233;n&#233;fices nets&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Millions, millions, millions, millions,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Citro&#235;n, Citro&#235;n,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me en r&#234;ve, on entend son nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;500, 600, 700 voitures&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;800 autos camions, 800 tanks par jour,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;200 corbillards par jour,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;200 corbillards,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et que &#231;a roule&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sourit, il continue sa chanson,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'entend pas la voix des hommes qui fabriquent,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'entend pas la voix des ouvriers,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'en fout des ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un ouvrier c'est comme un vieux pneu,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand y'en a un qui cr&#232;ve,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On l'entend m&#234;me pas crever.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Citro&#235;n n'&#233;coute pas, Citro&#235;n n'entend pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est dur de la feuille pour ce qui est des ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant au casino, il entend bien la voix du croupier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un million Monsieur Citro&#235;n, un million.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il gagne c'est tant mieux, c'est gagn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais s'il perd c'est pas lui qui perd,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ses ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est toujours ceux qui fabriquent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui en fin de compte sont fabriqu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le voil&#224; qui se prom&#232;ne &#224; Deauville,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le voil&#224; &#224; Cannes qui sort du Casino&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le voil&#224; &#224; Nice qui fait le beau&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la promenade des Anglais avec un petit veston clair,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beau temps aujourd'hui !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le voil&#224; qui se prom&#232;ne qui prend l'air,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Paris aussi il prend l'air,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il prend l'air des ouvriers, il leur prend l'air, le temps, la vie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l'atelier,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses poumons ab&#238;m&#233;s par le sable et les acides,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lui refuse une bouteille de lait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que &#231;a peut lui foutre, une bouteille de lait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas laitier&#8230;Il est Citro&#235;n.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des journalistes mangent dans sa main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;fet de police rampe sur son paillasson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Citron &#8230; Citron &#8230;B&#233;n&#233;fices nets&#8230; Millions&#8230; Millions&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh si le chiffre d'affaires vient &#224; baisser,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour que malgr&#233; tout, les b&#233;n&#233;fices ne diminuent pas,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit d'augmenter la cadence et de baisser les salaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baisser les salaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ceux qu'on a trop longtemps tondus en caniches,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux-l&#224; gardent encore une m&#226;choire de loup&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour mordre, pour se d&#233;fendre, pour attaquer,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour faire la gr&#232;ve&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vive la gr&#232;ve !&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15024 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L116xH198/prevert-p67-38a33.jpg?1779791129' width='116' height='198' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Lumi&#232;res d'Hommes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Somnambule en plein midi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;m&#234;me la viande sur la fourchette&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;m&#234;me la fourchette &#224; la main&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;toujours tr&#232;s pr&#232;s des camarades&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais si loin tout de m&#234;me si loin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et donner la p&#226;t&#233;e au chien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais je voyais la p&#226;t&#233;e s'enfuir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le chien courir le long du mur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et j'entendais ses soupirs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et le chien voyait ma lumi&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mon astre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et laissait la p&#226;t&#233;e courir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;j'avais cette lumi&#232;re l&#224; sur moi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;comme &#231;a&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais ce n'&#233;tait pas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ma lumi&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;elle &#233;tait l&#224; comme &#231;a&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;j'aurais voulu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;j'ai tout essay&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;j'aurais voulu m'en d&#233;barrasser&#8230; partager&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais elle br&#251;lait tout le monde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;personne n'en voulait&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;si je la mettais en veilleuse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tout le monde applaudissait&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lumi&#232;re couleur de lanterne sourde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;petite lampe sans danger&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;elle plaisait&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais la grande lueur de l'indiff&#233;rence avou&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le vrai lampadaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le bec de gaz saignant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;contre lequel l'amour saignant se cogne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;se blesse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;se tue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;sans vraiment mourir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la com&#232;te&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le grand rat de cave que chacun porte dans sa poitrine&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'inqui&#233;tante et magnifique lueur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;cette braise&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;personne presque personne n'en veut&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;petits mensonges lumineux couleur de v&#233;rit&#233; lumineuse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;v&#233;rit&#233;s verroteries&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lumi&#232;re b&#233;ate de l'homme franc qui vous regarde bien en face&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;salamandre install&#233;e dans le front du penseur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;bois et charbons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;petits briquets de l'amiti&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;feux de paille&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;feux de poutres&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;feux de joies&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de Bengale et de tous bois&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;allumettes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;brindilles&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;boulets bernots&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;comme vous plaisez !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ne croyez pas que je pousse le cri du ver luisant qui s'excuse de briller&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ou la plainte d&#233;chirante du cul-de-jatte qui voudrait patiner&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;non&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je hurle &#224; la lumi&#232;re avec de l'encre et du papier&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le soir tard&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et je crie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tout de m&#234;me&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il y a la lumi&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;chacun a sa lumi&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et le monde cr&#232;ve de froid&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le monde a peur de se br&#251;ler les doigts&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#233;videmment&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est la lumi&#232;re qui brille qui br&#251;le qui fait cuire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et qui glace le sang&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est la grande omelette surprise&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le soleil avec des caillots de sang&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lueur du c&#339;ur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lueur de l'amour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lueur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;oh il faut la poursuivre cette lueur aveuglante&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;elle existe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;elle cr&#232;ve les yeux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais s'ils faut que les yeux cr&#232;vent pour tout voir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;crevez les yeux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est la lumi&#232;re vivante que chacun porte en soi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et que tout le monde &#233;touffe pour faire comme tout le monde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lumi&#232;re d&#233;fendue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tu grilles ceux qui t'approchent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ceux qui veulent te prendre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais tu les aimes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lumi&#232;re vivante&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la vie c'est toi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la vie vivante qui marche en avant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;en revenant sur ses pas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;qui marche tout droit qui fait des d&#233;tours et qui n'en fait pas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;soleil de nuit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lune de jour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#233;toiles de l'apr&#232;s-midi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;battements de coeur avant l'amour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pendant l'amour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;apr&#232;s l'amour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;grande lumi&#232;re dans l'oeil du porc qui fait l'amour&lt;br class='autobr' /&gt;
lumi&#232;re telle que sans abat-jour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lumi&#232;re brute lumi&#232;re rouge&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lumi&#232;re cr&#233;pusculaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;indiff&#233;rente avide passionn&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lumi&#232;re de printemps si douce&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lumi&#232;re d'enfant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;toujours la m&#234;me lumi&#232;re cruelle et lucide&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais parfois si belle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;visages qui vous approchez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;yeux ferm&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;bouches ouvertes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tout tourne et tout flambe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;vos deux t&#234;tes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;t&#234;te de gar&#231;on&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;t&#234;te de fille&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;vos deux t&#234;tes tournent et oublient&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est un astre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un instant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;une victoire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;une prise&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#233;clair obscur du mauvais temps&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;feux follets de la morale&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;croix de feu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;p&#233;tards mouill&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ciboires bien astiqu&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;malheureux petits soleils de cuivre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;hostensoirs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;comme ils sont ridicules et bl&#234;mes vos rayons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;lorsque la lumi&#232;re de celle qui aime l'amour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;rencontre la lumi&#232;re de celui qui aime l'amour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dr&#244;le d'incendie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;peu importe sa dur&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;toujours hier demain bonjour bonsoir autrefois jamais toujours et vous-m&#234;mes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;qu'est-ce que &#231;a fout pourvu que &#231;a flambe.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15025 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L188xH267/indexu-e91bf.jpg?1779791129' width='188' height='267' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'effort humain &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'effort humain&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;n'est pas ce beau jeune homme souriant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;debout sur sa jambe de pl&#226;tre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ou de pierre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et donnant gr&#226;ce aux pu&#233;rils artifices du statuaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'imb&#233;cile illusion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de la joie de la danse et de la jubilation&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#233;voquant avec l'autre jambe en l'air&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la douceur du retour &#224; la maison&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'effort humain ne porte pas un petit enfant sur l'&#233;paule droite&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un autre sur la t&#234;te&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et un troisi&#232;me sur l'&#233;paule gauche&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;avec les outils en bandouli&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et la jeune femme heureuse accroch&#233;e &#224; son bras&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effort humain porte un bandage herniaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et les cicatrices des combats&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;livr&#233;s par la classe ouvri&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;contre un monde absurde et sans lois&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effort humain n'a pas de vraie maison&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il sent l'odeur de son travail&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et il est touch&#233; aux poumons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;son salaire est maigre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ses enfants aussi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il travaille comme un n&#232;gre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et le n&#232;gre travaille comme lui&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effort humain n'a pas de savoir-vivre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'effort humain n'a pas l'&#226;ge de raison&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'effort humain a l'&#226;ge des casernes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'&#226;ge des bagnes et des prisons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'&#226;ge des &#233;glises et des usines&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'&#226;ge des canons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et lui qui a plant&#233; partout toutes les vignes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et accord&#233; tous les violons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il se nourrit de mauvais r&#234;ves&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et il se saoule avec le mauvais vin de la r&#233;signation&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et comme un grand &#233;cureuil ivre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;sans arr&#234;t il tourne en rond&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans un univers hostile&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;poussi&#233;reux et bas de plafond&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et il forge sans cesse la cha&#238;ne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la terrifiante cha&#238;ne o&#249; tout s'encha&#238;ne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la mis&#232;re le profit le travail la tuerie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la tristesse le malheur l'insomnie et l'ennui&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la terrifiante cha&#238;ne d'or&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de charbon de fer et d'acier&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de m&#226;chefer et de poussier&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pass&#233;e autour du cou&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d'un monde d&#233;sempar&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la mis&#233;rable cha&#238;ne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;o&#249; viennent s'accrocher&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les breloques divines&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les reliques sacr&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les croix d'honneur les croix gamm&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les ouistitis porte-bonheur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les m&#233;dailles des vieux serviteurs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les colifichets du malheur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et la grande pi&#232;ce de mus&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le grand portrait &#233;questre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le grand portrait en pied&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le grand portrait de face de profil &#224; cloche-pied&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le grand portrait dor&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le grand portrait du grand divinateur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le grand portrait du grand empereur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le grand portrait du grand penseur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;du grand sauteur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;du grand moralisateur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;du digne et triste farceur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te du grand emmerdeur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te de l'agressif pacificateur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te polici&#232;re du grand lib&#233;rateur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te d'Adolf Hitler&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te de monsieur Thiers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te du dictateur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te du fusilleur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de n'importe quel pays&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de n'importe quelle couleur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te odieuse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te malheureuse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te &#224; claques&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te &#224; massacre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la t&#234;te de la peur&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15026 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH400/838_prevert_grimault-b6f56-9f7a4.jpg?1779791129' width='500' height='400' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Familiale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La m&#232;re fait du tricot&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fils fait la guerre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle trouve &#231;a tout naturel la m&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le p&#232;re qu'est-ce qu'il fait le p&#232;re ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fait des affaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa femme fait du tricot&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son fils la guerre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui des affaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il trouve &#231;a tout naturel le p&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le fils et le fils&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'il trouve le fils ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne trouve rien absolument rien le fils&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fils sa m&#232;re fait du tricot son p&#232;re des affaires lui la guerre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il aura fini la guerre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fera des affaires avec son p&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre continue la m&#232;re continue elle tricote&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le p&#232;re continue il fait des affaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fils est tu&#233; il ne continue plus&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le p&#232;re et la m&#232;re vont au cimeti&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils trouvent &#231;a naturel le p&#232;re et la m&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les affaires la guerre le tricot la guerre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les affaires les affaires et les affaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie avec le cimeti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15027 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH500/-101-f85fd-0af0b.jpg?1779791129' width='500' height='500' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le d&#233;sespoir est assis sur un banc&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans un square sur un banc&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un homme qui vous appelle quand on passe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a des binocles un vieux costume gris&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fume un petit ninas il est assis&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il vous appelle quand on passe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou simplement il vous fait signe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas le regarder&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas l'&#233;couter&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut passer&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faire comme si on ne le voyait pas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme si on ne l'entendait pas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut passer et presser le pas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous le regardez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous l'&#233;coutez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il vous fait signe et rien personne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne peut vous emp&#234;cher d'aller vous asseoir pr&#232;s de lui&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors il vous regarde et sourit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et vous souffrez atrocement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'homme continue de sourire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et vous souriez du m&#234;me sourire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exactement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus vous souriez plus vous souffrez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Atrocement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus vous souffrez plus vous souriez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Irr&#233;m&#233;diablement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et vous restez l&#224;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Assis fig&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souriant sur le banc&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des enfants jouent tout pr&#232;s de vous&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des passants passent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tranquillement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des oiseaux s'envolent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quittant un arbre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour un autre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et vous restez l&#224;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le banc&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et vous savez vous savez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que jamais plus vous ne jouerez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme ces enfants&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous savez que jamais plus vous ne passerez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tranquillement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme ces passants&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que jamais plus vous ne vous envolerez&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quittant un arbre pour un autre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme ces oiseaux.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15028 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L293xH300/-97-d7884-873a9.jpg?1779791129' width='293' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Il ne faut pas rire avec ces gens-l&#224;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Camarades,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous avez l'oubli trop facile&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et votre col&#232;re tombe vite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous &#234;tes vivants&#8230; vous aimez rire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bourgeois raconte qu'il aime rire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors vous riez avec lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant son rire n'est pas le m&#234;me que le v&#244;tre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas un v&#233;ritable rire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme rit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bourgeois ricane.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ecoute&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1871, les communards sont tomb&#233;s par milliers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monsieur Thiers souriait&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les femmes du monde souriaient&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles se payaient une pinte de bon sang&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la fameuse glorieuse derni&#232;re avant-derni&#232;re grande guerre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;sident Poincar&#233; rigolait dans les cimeti&#232;res&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh ! Pas aux &#233;clats naturellement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un petit rire discret&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un petit gloussement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un rire d'homme du monde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un joyeux rire d'outre-tombe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le mois de f&#233;vrier&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a tu&#233; en France beaucoup d'ouvriers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le pr&#233;sident Doumergue n'a pas cess&#233; de sourire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une habitude&#8230; un tic&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deibler aussi quelques fois sourit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tardieu sourit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hitler aussi&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le sourire du capital&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le sourire de la bourgeoisie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le rire de la &#171; Vache qui rit &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un rire aimable&#8230; un sourire impitoyable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Excusez-moi, je regrette. Dans le fond, je vous aime bien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si je donne l'ordre de vous abattre comme des chiens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est parce que c'est la coutume, je suis l&#224; pour &#231;a&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'y suis pour rien&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la coutume&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a trop de travailleurs dans le monde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut les exp&#233;dier dans l'autre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trop de travailleurs, trop de caf&#233;, trop de sardines&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trop de betteraves, trop de fraises des bois,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trop d'instituteurs&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Et le sourire de la bourgeoisie s'est fig&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prochaine guerre va commencer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Souriez, jeunes gens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Votre fosse est fra&#238;chement creus&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'union de tous contre les exploiteurs peut faire sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les exploiteurs ne souriront pas toujours.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15029 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L298xH340/-105-3519c-3f88a.jpg?1779791129' width='298' height='340' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La crosse en l'air&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Rassurez-vous braves gens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ce n'est pas un appel &#224; la r&#233;volte&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est un &#233;v&#234;que qui est saoul et qui met sa crosse en&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'air&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;comme &#231;a... en titubant...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il est saoul&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il a sur la t&#234;te cette coiffure qu'on appelle mitre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et tous ses v&#234;tements sont brod&#233;s richement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il est saoul&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il roule dans le ruisseau&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;sa mitre tombe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est le soir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#231;a se passe rue de Rome pr&#232;s de la gare Saint-Lazare&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;sur le trottoir il y a un chien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il est assis sur son cul&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il regarde l'&#233;v&#234;que&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'&#233;v&#234;que regarde le chien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ils se regardent en chiens de fa&#239;ence&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais voil&#224; l'&#233;v&#234;que fermant les yeux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'&#233;v&#234;que secou&#233; par le hoquet&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le chien reste immobile&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et seul&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais l'&#233;v&#234;que voit deux chiens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d&#233;gueulis... d&#233;gueulis... d&#233;gueulis...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;voil&#224; l'&#233;v&#234;que qui vomit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans le ruisseau passent des cheveux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... des vieux peignes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... des tickets de m&#233;tro...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;des morceaux d'ouate thermog&#232;ne...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;des pr&#233;servatifs... des bouchons de li&#232;ge... des m&#233;gots&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'&#233;v&#234;que pense tristement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-il possible que j'aie mang&#233; tout &#231;a&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le chien hausse les &#233;paules&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et s'enfuit avec la mitre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'&#233;v&#234;que reste seul devant la pharmacie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#231;a se passe rue de Rome&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;rue de Rome il y a une pharmacie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'&#233;v&#234;que crie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le pharmacien sort de sa pharmacie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il voit l'&#233;v&#234;que&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il fait le signe de la croix&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;puis&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pla&#231;ant ensuite deux doigts dans la bouche de l'&#233;v&#234;que&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il l'aide...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... il aide l'&#233;v&#234;que &#224; vomir...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'autre l'appelle son fils fait le signe de la croix&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;puis recommence &#224; vomir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le pharmacien avec les doigts qui ont fait le signe de la&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;croix&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;aide encore l'&#233;v&#234;que &#224; vomir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;puis fait le signe de la croix&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et ainsi de suite&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;alternativement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;signe de la croix et vomissement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;plus loin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;derri&#232;re une palissade&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans une maison en construction&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ou en d&#233;molition&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;enfin dans une maison pour les humains&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il y a une grande r&#233;ception&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est la grande r&#233;ception&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;chez les chiens de cirque&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la grande rigolade&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il y en a qui ont apport&#233; des os&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d'autres des escalopes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;beaucoup de choses&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ceux qui ont la queue en trompette font l'orchestre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est le grand cirque des chiens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;celui qui a lieu le premier vendredi de chaque mois&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais seuls les chiens savent &#231;a&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;devant tous les chiens assis&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les autres chiens font leur num&#233;ro&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le chien d'aveugle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le chien de fusil&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le chien de garde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le chien de berger&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais voil&#224; le grand d&#233;lire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et les spectateurs aboient du vrai grand rire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le chien de la rue de Rome vient d'arriver&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il a sur la t&#234;te la mitre et il fait le pitre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le pitre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;avec tous les gestes saints&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le clown chien aboie en latin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il aboie au christ&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il aboie au vendredi saint&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il dit la messe avec sa queue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et tous les chiens se tordent &#224; qui mieux mieux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre p&#232;re chien qui &#234;tes aux cieux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais le veilleur de nuit se r&#233;veille&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et le monde des chiens s'enfuit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le veilleur de nuit se rendort&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le veilleur de nuit est pris par le r&#234;ve&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve de silence&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve de bruits&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;rue de Rome le ruisseau coule doucement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans son r&#234;ve le veilleur de nuit l'entend&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve de ruisseau&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve d'eau&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve de rue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve de Rome&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve d'homme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve du pape... r&#234;ve de Rome... r&#234;ve du Vatican&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve de souvenir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#234;ve d'enfant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rome l'unique objet de mon ressentiment&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le veilleur de nuit se r&#233;veille&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;se r&#233;veille en r&#233;p&#233;tant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfaitement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;parfaitement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rome l'unique objet de mon ressentiment&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il se r&#233;veille&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il se l&#232;ve&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il se lave les dents&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#233;p&#233;tant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;r&#233;p&#233;tant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rome l'unique objet de mon ressentiment&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et le voil&#224; la lanterne &#224; la main&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le voil&#224; qui suit son petit bonhomme de chemin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;son petit bonhomme de chemin le m&#232;ne &#224; Rome&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;comme tous les autres chemins&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;parfaitement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;parfaitement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#224; Rome devant le Vatican&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;parfaitement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pauvre veilleur de nuit le voil&#224; perdu en plein jour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;au beau milieu d'une ville peupl&#233;e de gens qui ne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;parlent pas la m&#234;me langue que lui&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;triste voyage&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;soudain il voit une petite fum&#233;e qui monte dans le ciel au-dessus des maisons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;alors il crie au feu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais un Italien lui explique en italien que toujours il y a une petite fum&#233;e qui monte dans le ciel quand un nouveau pape est &#233;lu le veilleur de nuit n'y comprend rien il hoche la t&#234;te&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et le soir tombe sur la campagne &#233;lectorale &#224; Rome le pape est &#233;lu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;aux quatre coins cardinaux il y a des cardinaux qui font la gueule en coin ils ne seront pas pape tout est foutu c'est alors qu'au balcon s&#233;rieux comme un pape para&#238;t le pape entour&#233; de ses sous-papes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il a sur la t&#234;te la coiffure &#224; trois cornes appel&#233;e tiare et il &#233;tend la main la foule se prosterne la foule cherche sa salive la foule trouve sa salive la foule crache par terre la foule se roule dans son crachat le pape fait avec sa main de pape un geste de pape on ferme la fen&#234;tre et la foule s'en va s'en va par la ville en r&#233;p&#233;tant &#199;a y est nous l'avons vu nous l'avons touch&#233; du regard&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15030 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L480xH566/-104-283e3-a185f.jpg?1779791129' width='480' height='566' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.google.fr/search?hl=fr&amp;q=pr%C3%A9vert+site%3Ahttp%3A%2F%2Fwww.matierevolution.fr+OR+site%3Ahttp%3A%2F%2Fwww.matierevolution.org&amp;btnG=Recherche&amp;meta=&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lire encore de Pr&#233;vert&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15031 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L280xH420/-92-f4dd1-351d2.jpg?1779791129' width='280' height='420' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y a de grandes flaques de sang sur le monde o&#249; s'en va-t-il tout ce sang r&#233;pandu est-ce la terre qui le boit et qui se saoule dr&#244;le de so&#251;lographie alors si sage... si monotone... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La guerre serait un bienfait des dieux si elle ne tuait que les professionnels. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quand les &#233;boueurs font gr&#232;ve, les orduriers sont indign&#233;s. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il est terrible le petit bruit de l'&#339;uf dur cass&#233; sur un comptoir d'&#233;tain ; il est terrible ce bruit quand il remue dans la m&#233;moire de l'homme qui a faim. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'homme croit vivre et pourtant il est d&#233;j&#224; presque mort et depuis tr&#232;s longtemps il va et il vient dans un triste d&#233;cor couleur de vie de famille... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques Pr&#233;vert&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15032 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L308xH344/-88-85bfe-d045a.jpg?1779791129' width='308' height='344' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le temps perdu&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Devant la porte de l'usine&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le travailleur soudain s'arr&#234;te&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le beau temps l'a tir&#233; par la veste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et comme il se retourne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et regarde le soleil&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tout rouge tout rond&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;souriant dans son ciel de plomb&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il cligne de l'&#339;il&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;famili&#232;rement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dis donc camarade Soleil&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tu ne trouves pas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;que c'est plut&#244;t con&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;de donner une journ&#233;e pareille&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#224; un patron ?&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_15033 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH671/-98-50fcc-a346d.jpg?1779791129' width='500' height='671' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title> Pierre Naville, du surr&#233;aliste au dirigeant trotskiste</title>
		<link>http://www.matierevolution.org/spip.php?article7105</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.matierevolution.org/spip.php?article7105</guid>
		<dc:date>2021-01-20T23:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Trotsky</dc:subject>
		<dc:subject>IV&#176; Internationale</dc:subject>
		<dc:subject>Art</dc:subject>
		<dc:subject>Trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Pierre Naville, du surr&#233;aliste au dirigeant trotskiste &lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre Naville a &#233;t&#233; l'un des derniers pionniers survivants du surr&#233;alisme et des premiers dirigeants du mouvement trotskyste. &lt;br class='autobr' /&gt;
N&#233; en 1904, Naville, peintre, rejoint le groupe surr&#233;aliste parisien en 1924. Les surr&#233;alistes sont un groupe de po&#232;tes et d'artistes qui cherchent &#224; d&#233;fier toutes les conventions existantes dans le domaine de l'art et &#224; d&#233;couvrir de nouvelles sources d'inspiration dans l'inconscient. Ils ont rapidement (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique81" rel="directory"&gt;4- Ce qu'est le socialisme et ce qu'il n'est pas&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag"&gt;Trotsky&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot105" rel="tag"&gt;IV&#176; Internationale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot158" rel="tag"&gt;Art&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot283" rel="tag"&gt;Trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_14743 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L310xH443/naville-d761b.jpg?1779791130' width='310' height='443' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_14742 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.matierevolution.org/IMG/jpg/naville_trotsky.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH685/naville_trotsky-5115b.jpg?1779791130' width='500' height='685' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Pierre Naville, du surr&#233;aliste au dirigeant trotskiste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pierre Naville a &#233;t&#233; l'un des derniers pionniers survivants du surr&#233;alisme et des premiers dirigeants du mouvement trotskyste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233; en 1904, Naville, peintre, rejoint le groupe surr&#233;aliste parisien en 1924. Les surr&#233;alistes sont un groupe de po&#232;tes et d'artistes qui cherchent &#224; d&#233;fier toutes les conventions existantes dans le domaine de l'art et &#224; d&#233;couvrir de nouvelles sources d'inspiration dans l'inconscient. Ils ont rapidement conclu qu'ils ne pouvaient pas r&#233;volutionner l'art sans faire aussi une r&#233;volution dans la soci&#233;t&#233;. Comme le dit leur d&#233;claration de janvier 1925 : &#171; Le surr&#233;alisme n'est pas une forme po&#233;tique. C'est un cri de l'esprit ... d&#233;termin&#233; &#224; briser ses cha&#238;nes. Si n&#233;cessaire, avec des marteaux &#224; mat&#233;riaux. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais o&#249; trouver ces &#171; marteaux mat&#233;riels &#187; ? Les surr&#233;alistes sont rest&#233;s confin&#233;s &#224; la politique du geste - par exemple, &#233;crire des lettres ouvertes &#224; des figures d'autorit&#233; d&#233;test&#233;es, comme la magnifique d&#233;nonciation du Pape par Artaud : `` On s'en fout de vos canons, index, p&#233;ch&#233;, confessionnal, clerg&#233; - nous pensons d'une autre guerre - la guerre contre vous, Pape, chien. '' En 1925, Naville fut appel&#233; pour le service militaire, et alors qu'il &#233;tait dans l'arm&#233;e, il prit la d&#233;cision risqu&#233;e de devenir communiste, distribuant des tracts dans les casernes s'opposant &#224; la guerre coloniale de la France au Maroc. Dans ce contexte, il a commenc&#233; &#224; chercher un moyen de sortir de la r&#233;volte surr&#233;aliste. Son pamphlet influent La R&#233;volution et les intellectuels posait la question :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Les surr&#233;alistes croient-ils en la lib&#233;ration de l'esprit avant l'abolition des conditions bourgeoises de la vie mat&#233;rielle, ou consid&#232;rent-ils qu'un esprit r&#233;volutionnaire ne peut &#234;tre cr&#233;&#233; qu'une fois la r&#233;volution accomplie ?&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant que communiste, Naville devient une figure cl&#233; de la revue Clart&#233; fond&#233;e en 1919 pour soutenir la r&#233;volution russe. Mais il est aussi devenu militant : dans son autobiographie, il d&#233;crit son travail dans la cellule rattach&#233;e &#224; l'usine Farman &#224; Billancourt &#224; Paris - distribution de tracts, tenue de r&#233;unions &#224; la porte de l'usine, vente de papiers dans les stations de m&#233;tro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est int&#233;ressant de comparer l'&#233;volution politique de Naville avec celle d'autres surr&#233;alistes comme Andr&#233; Breton et Louis Aragon. Breton a bri&#232;vement rejoint le Parti communiste, mais s'est trouv&#233; &#171; incapable &#187; de faire un rapport sur la situation &#233;conomique en Italie &#224; une cellule de travailleurs du gaz. Aragon est devenu un communiste &#224; vie, mais en tant que stalinien fid&#232;le, il a abandonn&#233; tous les principes surr&#233;alistes (sa po&#233;sie ult&#233;rieure rime m&#234;me !).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les principes r&#233;volutionnaires de Naville l'ont bient&#244;t mis en conflit avec le Parti communiste de plus en plus stalinien. Il s'est rendu en Russie en 1927, au moment o&#249; Adolf Ioffe s'est suicid&#233; en signe de protestation contre l'expulsion de Trotsky du parti. L&#224;, il rencontre Trotsky et Victor Serge. Largement sous son influence, Clart&#233; devint un journal de l'Opposition de gauche, changeant son nom en Lutte de Classes (Lutte de classe), o&#249; il publia une section de la premi&#232;re ann&#233;e de la r&#233;volution russe de Serge. Naville a &#233;t&#233; expuls&#233; du Parti communiste en 1928.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il rompt &#233;galement avec le groupe surr&#233;aliste, que Breton dirige de plus en plus comme s'il s'agissait d'une secte r&#233;volutionnaire. Breton a d&#233;nonc&#233; Naville pour la raison plut&#244;t &#233;trange qu'il prenait de l'argent &#224; son riche p&#232;re pour financer des publications r&#233;volutionnaires - une activit&#233; certainement louable. Il fallut un certain temps avant que Breton ne rompe &#233;galement avec le stalinisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1929, Naville et sa femme Denise rendirent visite &#224; Trotsky exil&#233; en Turquie. Ils ont discut&#233; d'un plan avort&#233; par lequel Trotsky s'&#233;chapperait en France par yacht.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les premi&#232;res ann&#233;es du mouvement trotskyste, Naville a travaill&#233; en &#233;troite collaboration avec Alfred Rosmer, ancien syndicaliste r&#233;volutionnaire et v&#233;t&#233;ran de l'Internationale communiste. Trotsky se m&#233;fiait de Naville comme trop intellectuel, pr&#233;f&#233;rant l'enthousiasme juv&#233;nile de Molinier (qui dirigeait une entreprise de recouvrement assez douteuse). L'&#233;pouse de Rosmer, Marguerite, a &#233;crit &#224; Trotsky pour d&#233;fendre Pierre et Denise Naville : &#171; Ils vendent des papiers &#224; 6 heures du matin, les portes des usines de tracts - c'est les d&#233;sintellectualiser, je vous assure. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naville s'est oppos&#233; &#224; l'entr&#233;e des trotskystes fran&#231;ais dans le Parti socialiste en 1934, mais est rest&#233; actif dans le mouvement trotskyste. En 1938, Rudolf Klement, responsable de l'organisation de la conf&#233;rence de fondation de la Quatri&#232;me Internationale trotskyste, fut enlev&#233; par des agents russes, d&#233;capit&#233; et jet&#233; dans la Seine. En cons&#233;quence, une grande partie du travail de secr&#233;tariat impliqu&#233; dans la fondation de la Quatri&#232;me Internationale est tomb&#233;e sur Naville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;clenchement de la Seconde Guerre mondiale a jet&#233; la gauche fran&#231;aise dans la confusion. Naville abandonna ses liens avec le trotskysme organis&#233;, mais resta attach&#233; au marxisme. Sous l'occupation allemande, il a publi&#233; deux livres. L'une &#233;tait une &#233;tude du philosophe d'Holbach du XVIIIe si&#232;cle, dans laquelle Naville affirmait que les id&#233;es de Marx devaient plus au mat&#233;rialisme des Lumi&#232;res qu'&#224; Hegel. L'autre &#233;tait une &#233;tude de la psychologie comportementale de J.B. Watson. Les deux &#233;taient destin&#233;s &#224; d&#233;fendre le mat&#233;rialisme contre les id&#233;es religieuses soutenues par le r&#233;gime pro-allemand de Vichy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant le reste de sa vie, Naville &#233;crivit abondamment, publiant des livres sur la psychologie, la sociologie et la strat&#233;gie militaire. Il a largement contribu&#233; &#224; la presse de gauche, pol&#233;misant avec Sartre et d'autres pour d&#233;fendre sa vision du marxisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que de nombreuses critiques aient pu &#234;tre faites sur des positions intellectuelles et politiques particuli&#232;res, il est clair qu'il est rest&#233; fid&#232;le &#224; son point de d&#233;part. Dans une pr&#233;face &#224; un livre sur le surr&#233;alisme publi&#233; peu de temps avant sa mort, il &#233;crivit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il ne s'agit pas simplement de garder vivants des souvenirs : il est &#233;galement tr&#232;s n&#233;cessaire de s'appuyer sur ces souvenirs comme source d'action combative capable de r&#233;sister &#224; toutes les oppressions. Nous sommes toujours, et pour longtemps encore, les victimes rebelles de cette oppression. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/history/etol/writers/birchall/1993/09/naville.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Source&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233; le 1er f&#233;vrier 1904 &#224; Paris (VIIe arr.), mort le 24 avril 1993 &#224; Paris ; journaliste, membre du mouvement surr&#233;aliste ; sociologue, chercheur au CNRS ; dirigeant du mouvement trotskyste de 1929 &#224; 1939 ; dirigeant du PSU de 1960 &#224; 1969.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Issu d'une famille maternelle catholique et paternelle protestante d'origine genevoise, Pierre Naville dont le p&#232;re, banquier, &#233;tait &#233;troitement li&#233; &#224; Andr&#233; Gide, &#233;volua tr&#232;s jeune dans un milieu cultiv&#233;. &#201;tudiant &#224; dix-huit ans, apr&#232;s avoir suivi les cours de l'&#201;cole alsacienne, il connut &#224; la Sorbonne Henri Lefebvre* et Georges Politzer*. Il &#233;crivit alors dans l'&#339;uf dur, revue consacr&#233;e &#224; la modernit&#233; litt&#233;raire et artistique fond&#233;e par Mathias L&#252;beck, Maurice David et G&#233;rard Rosenthal*. Membre du groupe d'Andr&#233; Breton*, il devint codirecteur avec Benjamin P&#233;ret* de la R&#233;volution surr&#233;aliste. Soucieux de mener une action r&#233;volutionnaire efficace, il se tourna au cours de l'ann&#233;e 1925 vers la philosophie marxiste et le l&#233;ninisme, se plongea dans plusieurs ouvrages th&#233;oriques accessibles &#224; l'&#233;poque comme Que faire ?, L'&#201;tat et la R&#233;volution, La R&#233;volution prol&#233;tarienne et le ren&#233;gat Kautsky. Au printemps 1925, il effectua son service militaire dans un r&#233;giment de tirailleurs nord-africains stationn&#233; &#224; Chaumont. Il se lia d'amiti&#233; avec plusieurs soldats communistes et milita dans leur cellule. Inqui&#233;t&#233; par le commandement pour indiscipline, il fut envoy&#233; au camp du Valdahon (Doubs) et menac&#233; du conseil de guerre. Apr&#232;s un mois de prison, il faillit &#234;tre envoy&#233; au Maroc mais r&#233;ussit &#224; se faire nommer dans une unit&#233; fix&#233;e &#224; Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;T&#233;moin des efforts des surr&#233;alistes pour se rapprocher durant l'hiver 1925-1926 de Clart&#233; revue anim&#233;e par Jean Bernier* (voir Jean Charles Bernier*), Marcel Fourrier*, Victor Crastre* qui &#233;voluait dans le sillage du Parti communiste puis de la tentative de fonder avec ce groupe une revue commune intitul&#233;e la Guerre civile, Pierre Naville interpella ses amis surr&#233;alistes et les invita fermement dans sa brochure La R&#233;volution et les intellectuels &#224; s'engager sur le terrain de la lutte des classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de l'ann&#233;e 1926, Pierre Naville s'inscrivit aux Jeunesses communistes puis adh&#233;ra au PC. Il occupa le poste de secr&#233;taire du Mouvement des &#233;tudiants communistes et devint r&#233;dacteur de son journal l'&#201;tudiant d'avant-garde. Il fut membre de la cellule de l'usine Farman dans le rayon de Boulogne-Billancourt. En juin 1926, partageant la direction de Clart&#233; avec Marcel Fourrier, il s'effor&#231;a de faire de cette revue un outil d'&#233;ducation communiste. Restant en relation avec le groupe d'Andr&#233; Breton, il chercha personnellement &#224; le faire adh&#233;rer au communisme. Il ouvrit les colonnes de Clart&#233; aux &#233;crits des surr&#233;alistes et participa activement aux soir&#233;es organis&#233;es par A. Breton. Ses efforts furent r&#233;compens&#233;s puisqu'au printemps 1927 Louis Aragon*, Andr&#233; Breton, Paul &#201;luard*, Benjamin P&#233;ret et Pierre Unik* rejoignirent les rangs du PC. En juin 1927, Pierre Naville r&#233;digea une seconde brochure Mieux et moins bien dans laquelle il invitait les surr&#233;alistes &#224; r&#233;fl&#233;chir sur le bien-fond&#233; du marxisme international. Alors qu'Andr&#233; Breton et ses amis se rangeaient du c&#244;t&#233; du parti, Naville se posait en intellectuel r&#233;volutionnaire exigeant et critique. En contact avec Boris Souvarine*, il devint membre du Cercle communiste Marx et L&#233;nine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Clart&#233;, Pierre Naville entreprit &#224; partir de mars 1927 un travail critique contre Henri Barbusse* et son J&#233;sus puis s'en prit &#224; l'incapacit&#233; de l'auteur du Feu &#224; assimiler la philosophie marxiste, suscitant l'hostilit&#233; du Parti communiste. Le mois suivant, par les &#233;crits de Victor Serge*, Clart&#233; s'orienta vers la critique de la politique de l'IC dans la r&#233;volution chinoise, &#224; la lumi&#232;re des th&#232;ses oppositionnelles. Lors du dixi&#232;me anniversaire de la r&#233;volution d'Octobre, sur les conseils de Victor Serge et avec l'appui de Christian Rakovsky, ambassadeur &#224; Paris, il se rendit en compagnie de G&#233;rard Rosenthal en Russie, malgr&#233; l'opposition du Parti communiste. Il rencontra L&#233;on Trotsky qui le chargea de faire conna&#238;tre en Europe ses travaux et d'aider &#224; la naissance de groupes oppositionnels en dehors de Russie. Il eut l'occasion d'entrer en contact avec d'autres personnalit&#233;s de l'Opposition unifi&#233;e comme Pr&#233;obrajensky, Zinoviev, Radek. Assistant &#224; une r&#233;union des d&#233;l&#233;gu&#233;s &#233;trangers o&#249; Boukharine r&#233;clamait la condamnation de Trotsky, Naville refusa de se prononcer. Invit&#233; au nom de Clart&#233; &#224; pr&#233;senter un rapport sur les tendances de la litt&#233;rature fran&#231;aise au cours d'une conf&#233;rence d'&#233;crivains pr&#233;sid&#233;e par Lounatcharsky, il revendiqua une enti&#232;re libert&#233; de cr&#233;ation de l'artiste face au Parti communiste, ce qui lui valut les f&#233;licitations de Ma&#239;akovsky. &#192; l'occasion d'un gala au th&#233;&#226;tre de Moscou, il salua publiquement l'action courageuse de Trotsky. Il s'effor&#231;a en compagnie de Victor Serge de conna&#238;tre la r&#233;alit&#233; de la vie quotidienne du citoyen sovi&#233;tique et participa &#224; des r&#233;unions clandestines d'oppositionnels russes. Il assista &#224; l'enterrement d'A. Ioff&#233; au cours duquel L&#233;on Trotsky pronon&#231;a un discours vibrant, derni&#232;re manifestation publique de l'opposition &#224; Moscou. T&#233;moin du conflit qui &#233;clata entre le Bureau politique et l'Opposition, &#224; la veille du XVe congr&#232;s du parti, Pierre Naville s'engagea d&#233;fendre la cause de Trotsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De retour en France, Pierre Naville d&#233;non&#231;a l'exclusion de Trotsky et s'en prit &#224; la d&#233;formation syst&#233;matique de la r&#233;alit&#233; politique par la presse communiste. Il pr&#233;senta avec V. Serge un bilan de la gestion &#233;conomique et sociale des responsables russes dans les colonnes de la revue. G&#233;rard Rosenthal et Pierre Naville sign&#232;rent un tract intitul&#233; &#8220; Aux communistes ! Aux ouvriers r&#233;volutionnaires ! Notre t&#233;moignage &#8221;, publi&#233; conjointement par le Bulletin communiste, Contre le courant et l'Unit&#233; l&#233;niniste. Il transmit un compte rendu de son voyage &#224; la revue Contre le courant de Maurice Paz* et participa &#224; une r&#233;union publique organis&#233;e par ce groupe. Il tenta de convaincre ses camarades de cellule de l'usine Farman du rayon de Boulogne-Billancourt mais fut invit&#233; par Alfred Costes* (voir Alfred Marie Costes*), secr&#233;taire de la F&#233;d&#233;ration CGTU de la M&#233;tallurgie, responsable du rayon, &#224; respecter la discipline du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exclu du PC en f&#233;vrier 1928, Pierre Naville transforma Clart&#233; en la Lutte de classes qui devint la revue th&#233;orique de l'Opposition communiste en 1930. Le 1er juillet 1928, il r&#233;digea avec Marcel Fourrier et Georges Rosenthal un appel au VIe congr&#232;s de l'IC dans lequel il s'en prenait &#224; la politique d'&#233;touffement du parti, accompagnant ce texte de deux th&#232;ses sur la r&#233;organisation du parti et de la vie syndicale. En f&#233;vrier 1929, Pierre Naville tenta vainement avec le Cercle communiste Marx et L&#233;nine de Boris Souvarine qu'il connaissait bien, de fonder un organe commun le Camarade. Devant cet &#233;chec, il s'engagea &#224; participer, le 15 ao&#251;t de la m&#234;me ann&#233;e, au lancement d'un second hebdomadaire la V&#233;rit&#233;, sur les conseils de Trotsky qu'il avait rencontr&#233; &#224; Prinkipo en Turquie. Cette revue regroupait les fr&#232;res Henri Molinier* et Raymond Molinie*r, Alfred Rosmer et l'&#233;quipe de la Lutte de classes. Pierre Naville, qui restait en contact tr&#232;s &#233;troit avec Trotsky, multiplia ses interventions pour favoriser le d&#233;veloppement de l'opposition. En mars 1930, il se trouvait &#224; Berlin pour aider &#224; la fondation de l'Opposition de gauche unifi&#233;e d'Allemagne (VLO) regroupant d'anciens militants du Leninbund et l'Opposition de Wedding. En avril de la m&#234;me ann&#233;e, il travailla &#224; l'organisation de la premi&#232;re conf&#233;rence internationale de l'Opposition de gauche qui d&#233;signa un secr&#233;tariat international o&#249; il fut &#233;lu comme suppl&#233;ant d'Alfred Rosmer. Cependant des divergences &#233;clat&#232;rent au sein de l'opposition au sujet des m&#233;thodes de travail et de la question syndicale. &#192; l'exemple de Rosmer, Pierre Naville refusa de collaborer avec Raymond Molinier et dut essuyer les critiques de Trotsky. Il n'en continua pas moins &#224; s'occuper de l'animation de l'Opposition de gauche nationale et internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mars 1932, il assista &#224; la IIIe conf&#233;rence de l'Opposition espagnole. En novembre, il accompagna Trotsky &#224; Copenhague et participa avec lui &#224; une rencontre internationale qui pr&#233;parait la conf&#233;rence de l'Opposition tenue en f&#233;vrier 1933. Du 19 au 21 ao&#251;t, il assista au pl&#233;num de l'Opposition de gauche internationale qui d&#233;cida d'abandonner l'id&#233;e du redressement du Komintern au profit de la cr&#233;ation d'une nouvelle Internationale. Il d&#233;fendit ce point de vue &#224; la conf&#233;rence des 27 et 28 ao&#251;t qui r&#233;unit &#224; Paris l'Opposition de gauche ainsi que plusieurs partis socialistes de gauche et divers groupes oppositionnels n'appartenant ni &#224; l'IOS ni.au Komintern. &#192; l'issue de cette r&#233;union fut publi&#233; un texte la &#8220;D&#233;claration des quatre&#8221; appelant &#224; la construction d'une nouvelle Internationale. En plus du courant li&#233; &#224; Trotsky, elle fut sign&#233;e par le Parti socialiste ouvrier (SAP) d'Allemagne, le Parti socialiste ind&#233;pendant (OSP) et le Parti socialiste r&#233;volutionnaire (RSP) des Pays-Bas. Pierre Naville assura en m&#234;me temps une activit&#233; importante dans la section fran&#231;aise. Outre de nombreux articles, commentaires et analyses sur la situation politique, il milita dans le cadre de la F&#233;d&#233;ration unitaire de l'Enseignement qui &#233;tait le noyau de l'opposition unitaire. Il y travailla avec des militants comme Maurice Dommanget*, Gabriel Serret*, Jean Aulas*, Joseph Rollo*, Louis Bou&#235;t* et assista aux congr&#232;s f&#233;d&#233;raux d'ao&#251;t 1932 et 1933. Durant cette p&#233;riode, il repr&#233;senta la Ligue communiste dans de nombreux meetings. Il r&#233;clama d&#232;s juin 1932, face &#224; la mont&#233;e du parti nazi, la constitution d'un front unique contre le fascisme. Devant les menaces des groupes d'extr&#234;me-droite en France, il appela en d&#233;cembre 1933 la classe ouvri&#232;re &#224; se mobiliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky engagea les diverses sections de son mouvement &#224; entrer dans les partis socialistes dans la perspective d'y approfondir la crise que, selon lui, ils traversaient et dans le but de h&#226;ter la construction du parti r&#233;volutionnaire. Cette orientation parfois appel&#233;e le &#8220;tournant fran&#231;ais&#8221; ne fut pas accept&#233;e &#224; l'unanimit&#233;. Pierre Naville et une minorit&#233; d'oppositionnels refus&#232;rent d'adopter une telle tactique. Apr&#232;s de nombreux pourparlers et notamment une entrevue avec Trotsky s&#233;journant &#224; Dom&#232;ne, pr&#232;s de Grenoble, Pierre Naville accepta d'adh&#233;rer au Parti socialiste. En cons&#233;quence, la Ligue communiste disparut. La V&#233;rit&#233; devint l'organe du Groupe bolchevik-l&#233;niniste de la SFIO. Naville de son c&#244;t&#233; conserva la Lutte de classes qui parut jusqu'en juin 1935. Les premiers r&#233;sultats de cette orientation furent encourageants. Le GBL remporta plusieurs succ&#232;s. Il contr&#244;lait les Jeunesses socialistes de la Seine, exer&#231;ait une grande influence en Seine-et-Oise. Au congr&#232;s de Mulhouse de la SFIO, le GBL obtint deux &#233;lus &#224; la CAP : Jean Rous*, titulaire et Pierre Frank, suppl&#233;ant. &#192; ce m&#234;me congr&#232;s, d&#233;l&#233;gu&#233; pour la F&#233;d&#233;ration de la Seine, Naville intervint sur plusieurs points de l'ordre du jour. Il entra au Bureau politique du GBL. Cependant la direction de la SFIO, avec L&#233;on Blum* et Jean Zyromski*, sacrifia cette nouvelle gauche aux imp&#233;ratifs de son alliance avec le PC. Le GBL fut exclu le 1er octobre 1935. Pierre Naville avec d'autres militants se battit pour la r&#233;int&#233;gration du mouvement ; il pr&#233;senta notamment une motion au congr&#232;s f&#233;d&#233;ral de la Seine des 26 et 27 octobre 1935 mais sans succ&#232;s. Cette exclusion se traduisit par une s&#233;rieuse diminution de l'influence des trotskystes mais aussi par des rivalit&#233;s internes. Raymond Molinier et Pierre Frank disposant de moyens financiers fond&#232;rent leur propre journal la Commune et des &#8220;groupes d'action r&#233;volutionnaire&#8221;. Devant une situation aussi inqui&#233;tante, Pierre Naville appuy&#233; par Trotsky d&#233;non&#231;a ces man&#339;uvres qui scindaient le groupe oppositionnel en deux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; ces divergences, le Parti ouvrier r&#233;volutionnaire form&#233; le 1er juin 1936 par le Groupe bolchevik-l&#233;niniste et les Jeunesses socialistes r&#233;volutionnaires de Pierre Naville, Jean Rous et Yvan Craipeau* accueillit les d&#233;l&#233;gu&#233;s du PCI de Molinier cr&#233;&#233; en mars 1936 et ils constitu&#232;rent le 2 juin le Parti ouvrier internationaliste avec pour hebdomadaire la Lutte ouvri&#232;re. Pierre Naville fut l'un de ses principaux dirigeants et rapporteurs. Devant la politique du Front populaire, il ne m&#233;nagea pas ses critiques et revendiqua la formation d'un front prol&#233;tarien r&#233;volutionnaire. Il soutint activement les militants espagnols aux prises avec le pouvoir franquiste. Il organisa avec le POI de nombreuses r&#233;unions publiques dans le but de d&#233;noncer les man&#339;uvres staliniennes et de stigmatiser les proc&#232;s de Moscou, &#224; Lyon, &#224; Marseille, &#224; Toulon, &#224; Lille. Il intervint personnellement &#224; Paris, salle du Petit Journal, devant 2 000 personnes. Concernant la r&#233;pression en URSS, il fut charg&#233; de rassembler des t&#233;moignages pour aider le travail de la Commission d'enqu&#234;te sur les proc&#232;s de Moscou, pr&#233;sid&#233;e par le philosophe am&#233;ricain J. Dewey. En 1938, il assista chez G&#233;rard Rosenthal &#224; la rencontre entre W. Krivitsky qui venait de rompre avec les services sovi&#233;tiques et &#201;lisabeth Poretski, la veuve d'Ignace Reiss. Il identifia le corps mutil&#233; de l'Allemand R. Kl&#233;ment, secr&#233;taire de la IVe Internationale, enlev&#233; en plein Paris par le Gu&#233;p&#233;ou, le 14 juillet 1938. Dans le bulletin de la IVe Internationale, il d&#233;non&#231;a les agissements du Gu&#233;p&#233;ou en France et en Europe qui multipliait les assassinats et les enl&#232;vements des militants comme A. Nin, I. Reiss, C. Berneri, E. Wolf, K. Landau.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le 3 septembre 1938, s'ouvrait &#224; P&#233;rigny (Seine-et-Oise, actuel Val-de-Marne) chez les Rosmer, la conf&#233;rence de fondation de la IVe Internationale, organis&#233;e par Pierre Naville. Celui-ci s'&#233;tait rendu auparavant &#224; Amsterdam en janvier 1937 pour rencontrer H. Sneevliet et en Belgique pour assister en juillet 1938 au congr&#232;s du Parti socialiste r&#233;volutionnaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au d&#233;but de l'ann&#233;e 1939, lorsque Trotsky invita les militants r&#233;volutionnaires, face &#224; l'approche de la guerre, &#224; se regrouper sur la base d'un programme et de principes clairs, en sollicitant les membres du POI d'adh&#233;rer au PSOP de Marceau Pivert*, de Daniel Gu&#233;rin*, Pierre Naville rejeta une telle proposition. Soutenue par Trotsky, une minorit&#233; de militants avec J. Rous et Craipeau rejoignit le PSOP, la majorit&#233;, avec Pierre Naville, restant &#224; l'&#233;cart. Le POI fut alors mis en dehors de l'Internationale apr&#232;s le voyage de l'Americain James P. Cannon, porte-parole de Trotsky. Il s'abstint alors de militer dans le mouvement trotskyste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 2 septembre 1939, Pierre Naville fut mobilis&#233; dans le train des &#233;quipages &#224; Paris puis transf&#233;r&#233; au secr&#233;tariat du cabinet de Daladier. Apr&#232;s enqu&#234;te de police, il fut affect&#233; au 33e RI, r&#233;giment disciplinaire bas&#233; &#224; Fontainebleau. Fait prisonnier, intern&#233; &#224; Saint-L&#233;ger-Vauban dans la Meuse, il fit partie du camp de prisonniers d'Avallon puis de Tonnerre. Assurant des travaux des champs &#224; Juvisy, souffrant, il fut transport&#233; &#224; l'h&#244;pital de Chalons-sur-Marne. Au mois de janvier 1941, il fut lib&#233;r&#233; pour cause de maladie grave par les autorit&#233;s allemandes. Il se consacra alors &#224; des travaux scientifiques, publiant en 1942 La psychologie, science du comportement, en 1943, D'Holbach et la philosophie scientifique au XVIIIe si&#232;cle, en 1945 Th&#233;orie de l'orientation professionnelle. Ces titres marqu&#232;rent le d&#233;but d'une s&#233;rie d'ouvrages sur la sociologie du travail et l'analyse psychologique. En 1943, il passa son dipl&#244;me de conseiller d'orientation professionnelle. Au cours de l'automne 1944, il tenta de lancer une revue avec Charles Bettelheim* et Gilles Martinet*, mais sans r&#233;sultat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir de 1945, fondateur et animateur de la Revue internationale qui parut de 1946 &#224; 1951, Pierre Naville, en compagnie de quelques collaborateurs de celle-ci, entra en contact avec le PCF pour soutenir l'exp&#233;rience du Mouvement socialiste unitaire et d&#233;mocratique qui devint, en f&#233;vrier 1948, le Parti socialiste unitaire. Membre de son comit&#233; directeur, Naville refusa en janvier 1950 de voter un texte condamnant Tito. Au cours de l'ann&#233;e 1952, il fut membre du Comit&#233; d'&#233;tudes et d'action pour un r&#232;glement pacifique de la guerre du Vietnam et en 1953 du Comit&#233; d'action des intellectuels pour la d&#233;fense des libert&#233;s. Apr&#232;s avoir particip&#233; &#224; la cr&#233;ation du Parti socialiste gauche (PSG), en 1955, il fut &#233;lu au Conseil national des groupements unis de la nouvelle gauche. R&#233;&#233;lu &#224; ce poste l'ann&#233;e suivante, il participa au Ier congr&#232;s de l'Union de la gauche socialiste qui se tint &#224; Lyon du 19 au 21 septembre 1958. Il entra en relation avec l'Union des forces d&#233;mocratiques de tendance mend&#233;siste. Membre de la direction de l'UGS en 1959, il participa &#224; la fondation, en 1960, du Parti socialiste unifi&#233;. En 1962, il participa &#233;galement &#224; la Commission fran&#231;aise pour la v&#233;rit&#233; sur les crimes de Staline. Membre du comit&#233; politique national du PSU de 1961 &#224; 1969, Pierre Naville intervint dans ses diff&#233;rents congr&#232;s et engagea un travail d'&#233;tude important sur le principe de cogestion. Il se pr&#233;senta plusieurs fois aux suffrages des &#233;lecteurs : le 26 avril 1936 dans le XVIIe arr. de Paris, le 20 f&#233;vrier 1954 dans la 1re circonscription de la Seine-et-Oise, le 5 avril 1959 o&#249; il fut &#233;lu grand &#233;lecteur sous l'&#233;tiquette Union des forces d&#233;mocratiques, et le 23 juin 1968. Il fut candidat du PSU en 1967 dans ler quartier Saint-Lambert (Paris, XVe arr.) mais ne se maintint pas au second tour ayant &#233;t&#233; distanc&#233; non seulement par le candidat du PC mais aussi par Gis&#232;le Halimi, candidate de la FGDS.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Directeur de recherche en 1951 au CNRS, il entreprit &#224; partir de 1957 une &#339;uvre importante intitul&#233;e Le nouveau L&#233;viathan qui traite de l'&#233;volution du travail en r&#233;gime socialiste et qui comptait, &#224; la fin des ann&#233;es quatre-vingts, sept tomes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre Naville mourut le 24 avril 1993 et fut incin&#233;r&#233; au P&#232;re-Lachaise. Ses archives ont &#233;t&#233; vers&#233;es &#224; la biblioth&#232;que du CEDIAS-Mus&#233;e social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://maitron.fr/spip.php?article24152&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Source Maitron&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikisource.org/wiki/R%C3%AAves_(La_R%C3%A9volution_surr%C3%A9aliste)&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;R&#234;ves (La R&#233;volution surr&#233;aliste), Naville et Aragon&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikisource.org/wiki/Journal_d%E2%80%99une_apparition&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Journal d'une apparition (La R&#233;volution surr&#233;aliste), Naville et Aragon&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://books.openedition.org/septentrion/56678&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Trotsky et Naville&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2011-1-page-307.htm#&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pierre Naville, La passion de l'avenir&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.zones-subversives.com/2018/02/pierre-naville-surrealiste-et-revolutionnaire-6.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pierre Naville, surr&#233;aliste et r&#233;volutionnaire&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1965_num_20_3_421307_t1_0617_0000_3&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Trotsky vivant, par Pierre Naville&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://books.google.fr/books?id=xs_TDwAAQBAJ&amp;printsec=frontcover&amp;dq=Pierre+Naville+la+passion+de+la+connaissance&amp;hl=fr&amp;sa=X&amp;ved=2ahUKEwjJp7e9yuTsAhVOXhoKHUyaASsQ6AEwAHoECAYQAg#v=onepage&amp;q=Pierre%20Naville%20la%20passion%20de%20la%20connaissance&amp;f=false&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pierre Naville, La passion de la connaissance&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://books.google.fr/books?id=Y-tYDwAAQBAJ&amp;printsec=frontcover&amp;dq=Pierre+Naville&amp;hl=fr&amp;sa=X&amp;ved=2ahUKEwjWgI_WyuTsAhWhy4UKHWTzCGQQ6AEwAXoECAIQAg#v=onepage&amp;q=Pierre%20Naville&amp;f=false&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pierre Naville, La guerre du Vietnam&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4560&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;L'ann&#233;e 1938 en France&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Naville&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Qui &#233;tait Pierre Naville&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5230&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pierre Naville et le mouvement trotskyste en France&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/naville/index.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Ecrits de Pierre Naville&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/history/etol/writers/naville/index.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Writings of Pierre Naville&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/espanol/naville-pierre/index.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Escritos de Pierre Naville&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://books.google.fr/books?id=k7VYDwAAQBAJ&amp;printsec=frontcover&amp;dq=Pierre+Naville&amp;hl=fr&amp;sa=X&amp;ved=2ahUKEwjWgI_WyuTsAhWhy4UKHWTzCGQQ6AEwBHoECAMQAg#v=onepage&amp;q=Pierre%20Naville&amp;f=false&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La ma&#238;trise du salariat&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://books.google.fr/books?id=wqNYDwAAQBAJ&amp;printsec=frontcover&amp;dq=Pierre+Naville&amp;hl=fr&amp;sa=X&amp;ved=2ahUKEwjWgI_WyuTsAhWhy4UKHWTzCGQQ6AEwBnoECAkQAg#v=onepage&amp;q=Pierre%20Naville&amp;f=false&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sociologie d'ajourd'hui&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://books.google.fr/books?id=d-wr9uxtmC4C&amp;printsec=frontcover&amp;dq=Pierre+Naville&amp;hl=fr&amp;sa=X&amp;ved=2ahUKEwjWgI_WyuTsAhWhy4UKHWTzCGQQ6AEwB3oECAcQAg#v=onepage&amp;q=Pierre%20Naville&amp;f=false&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Temps et Technique&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://books.google.fr/books?id=fC1YDwAAQBAJ&amp;printsec=frontcover&amp;dq=Pierre+Naville&amp;hl=fr&amp;sa=X&amp;ved=2ahUKEwjWgI_WyuTsAhWhy4UKHWTzCGQQ6AEwCXoECAUQAg#v=onepage&amp;q=Pierre%20Naville&amp;f=false&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sociologie et Logique&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pierre Naville, &#171; Un pas en arri&#232;re du syndicalisme fran&#231;ais &#187; (Janvier 1930)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La &#171; R&#233;volution Prol&#233;tarienne &#187; (la R.P.) [1] vient de changer d'&#233;tiquette. Son premier num&#233;ro de l'ann&#233;e se dit syndicaliste r&#233;volutionnaire et non plus syndicaliste-communiste. Cela apporte de la clart&#233;. Les r&#233;dacteurs en chef du R.P. consid&#232;rent en outre &#171; qu'il ne peut exister de r&#233;volutionnaires prol&#233;tariens plus authentiques, pas plus de vrais communistes que de v&#233;ritables syndicalistes r&#233;volutionnaires &#187;. La formule aurait &#233;t&#233; assez correcte s'il y avait &#233;t&#233; ajout&#233; : avant la guerre. Mais aujourd'hui, la substitution de l'&#233;tiquette r&#233;volutionnaire-syndicaliste &#224; celle de syndicaliste-communiste, implique un recul tr&#232;s net, accompli progressivement et ne se mat&#233;rialisant qu'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le premier num&#233;ro, Loriot prend sur lui de nous montrer qu'il ne s'agit pas d'une formalit&#233; ext&#233;rieure mais plut&#244;t d'un nouveau contenu, d'une rupture d&#233;finitive avec le communisme, c'est-&#224;-dire avec l'exp&#233;rience r&#233;volutionnaire des quinze derni&#232;res ann&#233;es. L'article de Loriot, intitul&#233; La faillite de l'Internationale communiste et l'ind&#233;pendance du mouvement syndical n'ajoute rien d'essentiel aux arguments expos&#233;s il y a deux ans dans sa brochure sur les probl&#232;mes de la r&#233;volution prol&#233;tarienne. On y trouve d&#233;velopp&#233;e la m&#234;me utopie d'un seul rassemblement syndical, un parti de classe du prol&#233;tariat (du type du Labourisme anglais). On y retrouve la m&#234;me absence de perspectives politiques (Loriot se fie-t-il aux analyses totalement fausses de Chambelland ?), Les m&#234;mes erreurs concernant le cours de la r&#233;volution russe et le m&#234;me appel aux &#233;l&#233;ments &#171; politiquement &#233;clair&#233;s &#187; du prol&#233;tariat oppos&#233;s au &#171; &#233;l&#233;ments sociaux que l'ignorance et la mis&#232;re am&#232;nent &#224; consid&#233;rer la violence plus comme une fin que comme un moyen &#187;. En attendant, il existe en France de nombreux C.G.T. membres auxquels la minorit&#233; nouvellement organis&#233;e de la C.G.T.U. vient d'&#234;tre ajout&#233;, il y a un parti communiste et il y a aussi l'opposition communiste. Mais Loriot ne s'attarde pas sur ces d&#233;tails. En tout cas, il n'indique pas par quels processus, gr&#226;ce &#224; quelles circonstances, il sortira de tout cela un seul syndicalisme de masse supplantant tous les partis dans l'accomplissement de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, Loriot a ajout&#233; quelque chose &#224; son attitude pr&#233;c&#233;dente : c'est une critique du r&#244;le de la fraction communiste de gauche. Il ne croit pas que &#171; la position actuelle du camarade Trotsky et des petits groupes de l'opposition communiste, qui comme lui, se consacrent &#224; la t&#226;che de r&#233;g&#233;n&#233;rer la C.I., soit correcte &#187;. Il ne donne que des raisons empiriques : peu de communistes viennent &#224; nous, depuis cinq ans aucun noyau communiste substantiel n'a pu s'organiser en dehors de l'IC, aucune influence n'a &#233;t&#233; obtenue sur le parti de l'ext&#233;rieur, etc. ... Les &#233;l&#233;ments sains s'en vont le parti et ne seront remplac&#233;s par d'autres &#171; que dans la mesure o&#249; les groupes d'opposition auront l'id&#233;e d'une &#233;ventuelle r&#233;g&#233;n&#233;ration de l'IC &#187; Enfin, voici la conclusion p&#233;remptoire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les ouvriers fran&#231;ais ne se contentent pas d'&#234;tre lib&#233;r&#233;s du commandement des bureaucrates, qui ne pensent pas que le parti qui g&#233;n&#232;re la bureaucratie communiste soit capable de se d&#233;barrasser de cette institution, qui voit le salut du prol&#233;tariat et sa r&#233;volution dans un la classe et non une organisation syndicale sectaire, contr&#244;lant ses formations politiques internes et ind&#233;pendantes des partis de l'ext&#233;rieur, quittera l'opposition l&#233;niniste pour poursuivre la chim&#232;re de la r&#233;surrection d'un pass&#233; mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pensons bien au contraire, car pour nous &#171; la r&#233;surrection du pass&#233; mort &#187; est l'&#233;lan de r&#233;surrection du prol&#233;taire sous la nouvelle crise capitaliste - et non la perspective de trente ou quarante ans de paix relative entre les classes. Le parti ou le syndicat ne sont pas, pour nous, des instruments de la classe ouvri&#232;re cr&#233;&#233;e par le caprice de quelques individus ; ils sont le r&#233;sultat de certains rapports de classe en lutte. Ils surviennent dans certaines circonstances contre lesquelles on ne peut pas agir et vivent de la m&#234;me mani&#232;re. Comme les syndicats, le parti communiste correspond &#224; certains besoins de la lutte de classe. A l'&#233;poque actuelle, cela correspond &#224; la n&#233;cessit&#233; d'accomplir la r&#233;volution prol&#233;tarienne, de travailler imm&#233;diatement sur la base des luttes r&#233;volutionnaires d'apr&#232;s-guerre en Russie, en Allemagne, en Autriche et ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes totalement d&#233;sint&#233;ress&#233;s du caract&#232;re acad&#233;mique de la discussion : quelle est la &#171; meilleure &#187; organisation prol&#233;tarienne pour accomplir la r&#233;volution ? Nous ne nions pas l'importance et le r&#244;le du syndicat. Ce serait insens&#233;. Nous savons que les syndicats r&#233;formistes jouent souvent un r&#244;le important dans l'orientation de la masse. Mais nous savons aussi que les syndicats r&#233;formistes jouent souvent le r&#244;le de frein dans l'action r&#233;volutionnaire. Nous voulons nous baser sur l'exp&#233;rience r&#233;sultant du d&#233;veloppement et de la crise des partis communistes, c'est-&#224;-dire du d&#233;veloppement de la lutte de classe elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &#171; d&#233;g&#233;n&#233;rescence &#187; des partis joue &#224; peu pr&#232;s le m&#234;me r&#244;le pour les purs syndicalistes que &#171; l'opportunisme petit-bourgeois &#187; pour la direction du parti et la C.G.T.U. C'est une phrase creuse. L'Opposition de gauche lui donne un sens pr&#233;cis et concret. Il d&#233;signe par l&#224; une fausse politique. Ce n'est pas une d&#233;cr&#233;pitude formelle, due &#224; la vieillesse ou aux d&#233;sillusions. C'est de la pers&#233;v&#233;rance dans une fausse ligne politique, dont les cons&#233;quences peuvent &#234;tre fatales, et ont en fait &#233;t&#233; fatales, notamment en Angleterre et en Chine. Ceux qui n'ont que des d&#233;sillusions ne peuvent profiter de l'exp&#233;rience ; ils remettent tout en question et reconnaissent s'&#234;tre tromp&#233;s dans le pass&#233;. Ceux qui assimilent les raisons objectives et subjectives qui d&#233;terminent cette fausse ligne politique travaillent &#224; reconstituer les noyaux autour desquels se rassemblera par la suite le parti correctement orient&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Loriot et la R.P. tournent le dos au communisme. C'est un fait. Ils justifient ceux qui les ont expuls&#233;s. Monatte a &#233;crit que Sellier avait raison de l'expulser du parti. Ainsi, ils ne s'int&#233;ressent pas du tout au sort de la C.I., et par cons&#233;quent de la r&#233;volution russe. On dira qu'ils ont en t&#234;te de justifier (sinon de l&#233;gitimer) les attentats de Monmousseau. En m&#234;me temps, ils abandonnent toute perspective politique, aussi petite soit-elle. Le discours de Chambelland au dernier congr&#232;s de la C.G.T.U. est lamentablement faible &#224; cet &#233;gard. Louzon recommande la cession du chemin de fer chinois oriental par la Russie en m&#234;me temps qu'il souligne le grand succ&#232;s de Staline dans la collectivisation de l'agriculture. Repouss&#233; par le bolchevisme &#171; russe &#187;, le RP se replie dans une attitude &#233;troitement &#171; fran&#231;aise &#187;. Il ne semble gu&#232;re suspecter l'existence de millions de travailleurs n&#233;s &#224; l'&#233;tranger en France et l'unit&#233; de la lutte internationale, m&#234;me avec les organisations dispers&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment, nous nous battons sur une voie diff&#233;rente. On ne parle pas de &#171; r&#233;g&#233;n&#233;rer &#187; le C.I. comme on r&#233;infuse du sang dans un vieil organisme. Mais nous n'avons aucune raison d'abandonner les principes g&#233;n&#233;raux de la C.I. Nous voulons la compenser dans la lutte r&#233;volutionnaire qu'elle est de moins en moins capable de mener correctement, mais que seule une organisation de ce type peut mener. Nous ne pr&#233;jugons pas de ses d&#233;veloppements. Il se peut, et en ce qui concerne la France, il est probable que l'organisation communiste telle qu'elle existe aujourd'hui soit incapable de se redresser. Mais ce qui est essentiel, c'est de prendre une position correcte dans les circonstances actuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait que les cadres actuels des communistes officiels ne soient pas susceptibles de se r&#233;g&#233;n&#233;rer ne signifie pas du tout que nous ne soyons pas capables de nous d&#233;velopper. Ou le d&#233;veloppement n'est pas li&#233; &#224; la r&#233;gression du parti ou &#224; sa r&#233;g&#233;n&#233;ration. Il est li&#233; &#224; une ligne politique r&#233;volutionnaire correcte, diff&#233;rente de celle du parti. Nous ne nous adressons pas seulement aux &#171; noyaux &#187; sains qui existent encore dans le parti (ils sont peu nombreux) mais aussi et surtout &#224; la masse, qui se tient en dehors du parti. Notre activit&#233; est li&#233;e &#224; celle des ouvriers qui ne sont pas satisfaits de la politique du parti, mais qui restent communistes, &#224; l'int&#233;rieur ou &#224; l'ext&#233;rieur du parti. Loriot et ses amis lient leur sort &#224; ceux qui ne peuvent se satisfaire de la politique du parti, mais qui abandonnent le communisme. Il y a tout lieu de penser que leur position deviendra encore plus claire en ce sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paris, 17 janvier 1930&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;PIERRE NAVILLE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/history/etol/writers/naville/1930/01/revprole.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Source&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/history/etol/writers/naville/1967/01/marxism-france.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pierre Naville, Marxism in France Today (January 1967)&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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