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	<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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	<description>Contribution au d&#233;bat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la mati&#232;re, de la vie, de l'homme et de la soci&#233;t&#233;
Ce site est compl&#233;mentaire de https://www.matierevolution.fr/</description>
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		<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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		<title>Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, Freud</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Psychanalyse</dc:subject>
		<dc:subject>Freud</dc:subject>

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&lt;p&gt;Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, Freud &lt;br class='autobr' /&gt;
Introduction &lt;br class='autobr' /&gt;
Il suffit de demander &#224; la litt&#233;rature esth&#233;tique et psychologique quelque lumi&#232;re sur la nature et les affinit&#233;s de l'esprit pour se convaincre de ce que l'effort des philosophes a &#233;t&#233; loin de r&#233;pondre au r&#244;le important d&#233;volu &#224; l'esprit dans notre vie intellectuelle. A peine rel&#232;verait-on les noms de quelques penseurs qui se soient appliqu&#233;s aux probl&#232;mes de l'esprit. Citons cependant parmi eux les noms glorieux du (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique105" rel="directory"&gt;L'inconscient freudien&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Psychanalyse&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot170" rel="tag"&gt;Freud&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, Freud&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Introduction&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit de demander &#224; la litt&#233;rature esth&#233;tique et psychologique quelque lumi&#232;re sur la nature et les affinit&#233;s de l'esprit pour se convaincre de ce que l'effort des philosophes a &#233;t&#233; loin de r&#233;pondre au r&#244;le important d&#233;volu &#224; l'esprit dans notre vie intellectuelle. A peine rel&#232;verait-on les noms de quelques penseurs qui se soient appliqu&#233;s aux probl&#232;mes de l'esprit. Citons cependant parmi eux les noms glorieux du po&#232;te Jean Paul (Fr. Richter) et des philosophes Th. Vischer, Kuno Fischer et Th. Lipps ; mais, m&#234;me dans leurs &#339;uvres, la question de l'esprit reste &#224; l'arri&#232;re-plan tandis que l'int&#233;r&#234;t se concentre sur le probl&#232;me plus vaste et plus attrayant du comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a d'abord l'impression, en lisant toute cette litt&#233;rature, qu'il n'est pas possible de traiter de l'esprit ind&#233;pendamment du comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Th. Lipps (Komik und Humor, 1898) l'esprit est &#171; le comique absolument subjectif &#187;, c'est-&#224;-dire le comique &#171; que nous faisons na&#238;tre nous-m&#234;mes, le comique qui fait partie int&#233;grante de notre activit&#233;, le comique en pr&#233;sence duquel nous nous comportons en sujet sup&#233;rieur, mais jamais en objet, f&#251;t-ce m&#234;me volontairement &#187; (p. 80). L'auteur fait &#224; ce propos une remarque explicative : est, par essence, esprit &#171; toute &#233;vocation consciente et habile du comique, que ce comique rel&#232;ve de notre optique ou de la situation &#187; (p. 78).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K. Fischer, pour expliquer les rapports de l'esprit et du comique, fait appel &#224; la caricature, qui, dans son trait&#233;, leur sert d'interm&#233;diaire (Ueber den Witz, De l'Esprit, 1889). Le comique a pour objet la laideur dans ses diverses manifestations : &#171; se cache-t-elle, il faut la d&#233;couvrir &#224; la lumi&#232;re de l'observation comique ; appara&#238;t-elle peu ou prou, il faut la saisir et la r&#233;v&#233;ler, afin qu'elle &#233;clate au plein jour... Telle est l'origine de la caricature &#187; (p. 45). - &#171; Notre univers spirituel, le monde intellectuel de nos pens&#233;es et de nos repr&#233;sentations, ne se livre pas &#224; l'observation ext&#233;rieure, ne se pr&#234;te pas directement &#224; la repr&#233;sentation visible et figurative, il comporte aussi pourtant ses inhibitions, ses infirmit&#233;s, ses difformit&#233;s, sa large part de ridicule et de contrastes comiques. Pour les faire ressortir, les rendre accessibles &#224; l'observation esth&#233;tique, il faut faire appel &#224; une force sp&#233;ciale, capable non seulement de repr&#233;sen&#172;ter directement les objets, mais de se r&#233;fl&#233;chir sur ces repr&#233;sentations elles-m&#234;mes et de les &#233;lu&#231;ider : en un mot, une force qui &#233;claire la pens&#233;e. Cette force est le seul jugement. Le jugement qui fait surgir le contraste comique est l'esprit ; il parti&#172;cipait d&#233;j&#224; en sourdine &#224; la caricature, mais ce n'est que dans le jugement qu'il appara&#238;t sous sa forme particuli&#232;re et qu'il prend son libre essor &#187; (p. 49).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On le voit : Lipps transf&#232;re le caract&#232;re qui signale l'esprit, au sein m&#234;me du comique, &#224; l'activit&#233;, &#224; l'attitude agissante du sujet ; K. Fischer, au contraire, carac&#172;t&#233;rise l'esprit en fonction de son objet qui, d'apr&#232;s lui, serait la laideur latente du monde des pens&#233;es. Il est impossible d'appr&#233;cier la valeur de ces d&#233;finitions de l'esprit, &#224; peine possible m&#234;me de les comprendre si on ne les replace dans le contexte dont elles figurent ici d&#233;tach&#233;es ; l'on se trouverait donc astreint &#224; parcourir les trait&#233;s que les divers auteurs ont consacr&#233;s au comique pour y glaner quelques clart&#233;s sur l'esprit. On peut reconna&#238;tre par ailleurs que ces m&#234;mes auteurs s'entendent aussi &#224; assigner avec justesse &#224; l'esprit quelques-uns de ses caract&#232;res g&#233;n&#233;raux et essentiels sans tenir compte n&#233;anmoins de ses rapports avec le comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici, selon K Fischer, le crit&#233;rium de l'esprit qui semble le mieux satisfaire l'auteur lui-m&#234;me : &#171; L'esprit est un jugement ludique &#187; (p. 51). Pour expliquer ce terme, l'auteur nous ram&#232;ne &#224; l'analogie avec &#171; la libert&#233; esth&#233;tique qui consiste dans l'observation ludique des choses &#187; (p. 50). Ailleurs (p. 20) l'attitude esth&#233;tique en pr&#233;sence d'un objet est d&#233;finie par cette condition que, loin de rien demander &#224; cet objet, surtout aucune satisfaction d'ordre utilitaire, nous nous contentons de la jouis&#172;sance que nous procure sa contemplation. L'attitude esth&#233;tique est celle du jeu et non point celle du travail. &#171; La libert&#233; esth&#233;tique serait peut-&#234;tre susceptible de conditionner une vari&#233;t&#233; de jugement lib&#233;r&#233; de ses entraves et de ses directives habituelles, un jugement que, en raison de son origine, nous appellerons &#171; jugement ludique &#187; et il se pourrait que cette notion impliqu&#226;t la donn&#233;e primordiale, sinon J'&#233;quation int&#233;grale de notre probl&#232;me. &#187; &#171; La libert&#233;, dit Jean-Paul, donne l'esprit, et l'esprit la libert&#233; &#187;. &#171; L'esprit est un simple jeu d'id&#233;es &#187; (p. 24).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On s'est toujours plu &#224; d&#233;finir l'esprit comme l'aptitude &#224; d&#233;couvrir le semblable au sein du dissemblable, c'est-&#224;-dire des ressemblances cach&#233;es. Jean Paul a donn&#233; &#224; cette m&#234;me id&#233;e une formule spirituelle : &#171; L'esprit, dit-il, est un pr&#234;tre travesti qui unit tous les couples. &#187; Th. Vischer ajoute : &#171; Il se pla&#238;t &#224; sceller les unions qui d&#233;&#172;plaisent aux familles. &#187; Vischer objecte qu'il y a n&#233;anmoins des mots d'esprit qui ne comportent aucune comparaison, donc aucune recherche de ressemblance. S'&#233;cartant l&#233;g&#232;rement de Jean Paul, il d&#233;finit l'esprit : l'aptitude, la virtuosit&#233; &#224; introduire l'unit&#233; parmi plusieurs notions absolument &#233;trang&#232;res l'une &#224; l'autre, tant dans leur essence que dans leurs rapports respectifs. K. Fischer fait alors ressortir que nombre de juge&#172;ments spirituels s'appuient non sur des ressemblances mais sur des diff&#233;rences. Lipps fait remarquer que ces d&#233;finitions s'appliquent &#224; l'esprit que l'homme spirituel poss&#232;de et non pas &#224; celui qu'il fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici encore d'autres formules apparent&#233;es, dans une certaine mesure, qui visent &#224; d&#233;finir et &#224; caract&#233;riser l'esprit : Contraste des repr&#233;sentations, sens dans le non-sens,sid&#233;ration et lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur le contraste des repr&#233;sentations que s'appuient les d&#233;finitions du type de celle de Kraepelin, suivant laquelle l'esprit serait &#171; la combinaison, la liaison arbitraires de deux repr&#233;sentations contradictoires d'une mani&#232;re ou de l'autre ; cette liaison utilise, principalement l'association discursive. &#187; Un critique tel que Lipps ne fut pas long &#224; saisir l'insuffisance de cette formule, mais, loin de supprimer le facteur &#171; contraste &#187;, il ne fait que le d&#233;placer. &#171; Le contraste subsiste ; toutefois il ne r&#233;side pas - sous une forme ou sous une autre - dans les repr&#233;sentations li&#233;es aux mots ; le contraste ou la contradiction tient au caract&#232;re sens&#233; ou absurde des mots eux-m&#234;mes &#187; (p. 87). Des exemples pr&#233;cisent cette conception . &#171; Le contraste ne surgit que lorsque nous attribuons tout d'abord aux mots un sens auquel il nous faut ult&#233;&#172;rieurement renoncer (p. 90). Dans l'&#233;volution ult&#233;rieure de ce d&#233;terminisme, l'anti&#172;th&#232;se &#171; sens et non-sens &#187; prend toute son importance. &#171; Ce que pour un moment nous avons admis comme sens&#233;, nous para&#238;t ensuite insens&#233;. Tel est, en pareil cas, le processus comique &#187; (p. 85 et suiv.). &#171; Un propos nous semble spirituel lorsque nous lui attribuons, en raison d'une n&#233;cessit&#233; psychologique, un certain sens pour, ce faisant, le lui retirer aussit&#244;t. Plusieurs interpr&#233;tations de ce sens sont alors possibles. Nous pr&#234;tons un sens &#224; un propos tout en sachant que la logique s'y oppose. Nous y trouvons une v&#233;rit&#233;, mais les lois de notre exp&#233;rience et les modes habituels de notre penser nous forcent ensuite &#224; la r&#233;cuser. Nous tirons de cette v&#233;rit&#233; des cons&#233;quences logiques et pratiques qui d&#233;bordent son th&#232;me r&#233;el, et nous les rejetons d&#232;s que ce propos nous appara&#238;t sous son v&#233;ritable jour. Dans tous les cas, la d&#233;marche psychologique que d&#233;clenche en nous le mot d'esprit, d&#233;marche qui pr&#233;side au sentiment du comique, est la suivante : aussit&#244;t apr&#232;s avoir souscrit, adh&#233;r&#233; sans r&#233;serve au mot d'esprit, nous le trouvons plus ou moins vide de sens. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque suggestive que soit cette explication, une question se pose : l'antith&#232;se du sens&#233; et de l'insens&#233;, sur laquelle repose le sentiment du comique, contribue-t-elle &#224; d&#233;finir l'esprit, en fonction de sa diff&#233;renciation d'avec le comique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; De m&#234;me, le facteur &#171; sid&#233;ration et lumi&#232;re &#187; nous transporte au sein m&#234;me du probl&#232;me des relations de l'esprit et du comique. Kant dit du comique en g&#233;n&#233;ral qu'une de ses particularit&#233;s essentielles consiste &#224; ne nous leurrer qu'un moment. Heymans (Zeitschr. f. Psychologie, XI, 1896) nous montre comment l'effet d'un mot d'esprit r&#233;sulte de la succession &#171; sid&#233;ration et lumi&#232;re &#187;. Il illustre son opinion d'un excellent mot d'esprit de Heine : Un de ses personnages, le pauvre buraliste de loterie Hirsch-Hyacinthe, se vante d'avoir &#233;t&#233; trait&#233; par le grand baron de Rothschild d'&#233;gal &#224; &#233;gal, de fa&#231;on toute famillionnaire. Tout d'abord le mot, qui est la cheville ouvri&#232;re de l'esprit, appara&#238;trait comme un n&#233;ologisme d&#233;fectueux, comme une chose inintelli&#172;gible, incompr&#233;hensible, &#233;nigmatique. Par l&#224;, il sid&#233;rerait. Le comique r&#233;sulterait de ce que la sid&#233;ration cesse, de ce que le mot devient intelligible. Lipps ajoute qu'au premier stade &#171; lumi&#232;re &#187;, stade au cours duquel le sens du mot sid&#233;rant reste ambigu, succ&#232;de un second au cours duquel on reconna&#238;t que ce mot insens&#233;, qui nous a tout d'abord sid&#233;r&#233;s, prend son sens exact. Ce n'est que cette lumi&#232;re apr&#232;s coup, la con&#172;science d'avoir &#233;t&#233; abus&#233; par un mot insens&#233; du langage courant, cette r&#233;duction au n&#233;ant qui produit le comique (p. 95).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle que soit la conception qui nous paraisse la plus plausible, ces discussions sur &#171; sid&#233;ration et, lumi&#232;re &#187; nous orientent vers une certaine intelligence de la ques&#172;tion. Si, en effet, le comique du famillionnaire de Heine r&#233;side dans la d&#233;com&#172;position du mot apparemment d&#233;nu&#233; de sens, &#171; l'esprit &#187; doit r&#233;sider dans la forma-tion de ce mot et dans le caract&#232;re du mot ainsi form&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En dehors de toutes les consid&#233;rations qui pr&#233;c&#232;dent, les auteurs s'accordent &#224; reconna&#238;tre &#224; l'esprit une autre particularit&#233; essentielle : &#171; la concision est &#224; l'esprit et son corps et son &#226;me, elle est l'esprit lui-m&#234;me, &#187; dit Jean Paul (Vorschule der Aesthetik - Prop&#233;dantique &#224; l'esth&#233;tique - I, &#167; 45), accommodant ainsi la parole de ce vieux bavard de Polonius dans l'Hamlet de Shakespeare (Acte II, sc&#232;ne II) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisque la concision est l'&#226;me de l'Esprit, &lt;br class='autobr' /&gt;
Prolixit&#233; son corps, son lustre et son habit,&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon discours sera bref.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s suggestive est la description de la bri&#232;vet&#233; du mot d'esprit dans Lipps (p. 90). &#171; L'esprit dit ce qu'il dit, pas toujours en peu mais toujours en trop peu de mots, c'est-&#224;-dire en mots qui, au sens de la logique stricte, aussi bien que des modes cogitatifs et discursifs habituels, sont insuffisants. Il finit par le dire, tout en le passant sous silence. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; pour l'esprit de d&#233;couvrir quelque chose de secret et de cach&#233; (K. Fischer, p. 51) a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; signal&#233;e &#224; propos des rapports de l'esprit et de la caricature. Je tiens &#224; rappeler ce caract&#232;re parce qu'il touche de plus pr&#232;s &#224; l'essence m&#234;me de l'esprit qu'&#224; ses rapports avec le comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais bien que les quelques citations pr&#233;c&#233;dentes, tir&#233;es des trait&#233;s relatifs &#224; l'esprit, ne peuvent donner une id&#233;e juste de la valeur de ces oeuvres. Vu la difficult&#233; d'exprimer sans pr&#234;ter &#224; l'&#233;quivoque, des pens&#233;es aussi complexes et aussi finement nuanc&#233;es, je ne puis dispenser les lecteurs plus curieux de se reporter aux sources. Y trouveront-ils pleine satisfaction ? je l'ignore. Les crit&#232;res et caract&#232;res de l'esprit, indiqu&#233;s par les auteurs et r&#233;sum&#233;s ci-dessus, - activit&#233;, relation avec le contenu de notre penser, caract&#232;re de jugement ludique, accouplement du dissemblable, contraste de repr&#233;sentations, &#171; sens dans le non-sens &#187;, succession &#171; sid&#233;ration et lumi&#232;re &#187;, d&#233;couverte du cach&#233;, concision particuli&#232;re du mot d'esprit - tout cela nous para&#238;t, de prime abord, si juste, si facile &#224; d&#233;montrer, que nous ne risquons pas de sous-estimer ces conceptions. Mais ce sont des disjecta membra, que nous serions d&#233;sireux d'agr&#233;&#172;ger &#224; un tout organis&#233;. Leur contribution en ce qui concerne la connaissance de l'esprit &#233;quivaudrait &#224; une s&#233;rie d'anecdotes relatives &#224; un personnage dont nous vou&#172;drions tracer la biographie. Nous ignorons tous des rapports respectifs de ses diverses d&#233;terminantes entre elles, par exemple la concision du mot d'esprit et son caract&#232;re de jugement ludique ; nous ignorons &#233;galement si, pour &#234;tre vraiment spirituel, un mot doit satisfaire &#224; toutes ces conditions ou seulement &#224; certaines d'entre elles ; lesquel&#172;les sont interchangeables, lesquelles indispensables. Nous d&#233;si&#172;rerions encore grouper et classer les mots d'esprit suivant ceux de leurs caract&#232;res qui nous semble&#172;raient essentiels. Le classement que nous trouvons chez les auteurs s'appuie d'une part sur les moyens techniques, d'autre part sur le mode d'emploi du mot d'esprit dans le discours (assonance, jeu de mots -, mot d'esprit caricaturant, caract&#233;risant, r&#233;plique caustique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne serions donc pas embarrass&#233;s pour orienter des recherches plus appro&#172;fondies sur l'esprit. Pour nous assurer le succ&#232;s, il faudrait nous placer a des points de vue nouveaux ou nous efforcer de travailler de plus en plus en profondeur, en redoublant d'attention et de concentration. Nous pouvons nous proposer de ne rien n&#233;gliger du moins sur ce dernier point. On est frapp&#233;, en effet, du nombre restreint d'exemples de mots d'esprit notoires qui suffisent aux auteurs dans leurs recherches ; chacun s'en tient &#224; peu pr&#232;s aux exemples transmis par ses devanciers. Nous ne devons pas nous soustraire &#224; l'obligation d'analyser les exemples qui ont d&#233;j&#224; servi aux auteurs classiques dans leurs trait&#233;s de l'Esprit ; nous y joindrons cependant un mat&#233;riel neuf afin d'asseoir nos conclusions sur de plus larges bases. Rien alors de plus naturel que de prendre pour objet de nos recherches les mots d'esprit qui nous ont, au cours de notre vie, le plus vivement impressionn&#233;, le plus franchement diverti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le th&#232;me de l'esprit vaut-il de tels efforts ? A mon avis, on n'en saurait douter. Sans parler des consid&#233;rations d'ordre personnel que r&#233;v&#233;lera la suite de ces &#233;tudes et qui m'ont pouss&#233; &#224; scruter les probl&#232;mes de l'esprit, je puis en appeler &#224; l'&#233;troite solidarit&#233; des diverses manifestations psychiques. Cette solidarit&#233; est telle que toute acquisition psychologique, aussi lointaine qu'elle puisse para&#238;tre, marque une avance, de prime abord inestimable, dans d'autres domaines de la psychologie. D'autre part, on pourrait faire valoir le charme particulier, la fascination, exerc&#233;s par l'esprit dans notre soci&#233;t&#233;. Un mot d'esprit nouveau fait presque l'effet d'un &#233;v&#233;nement d'ordre g&#233;n&#233;ral ; on le colporte de bouche en bouche comme le message de la plus r&#233;cente victoire. Des hommes en vue eux-m&#234;mes, qui consid&#232;rent leur pass&#233; comme digne d'&#234;tre r&#233;v&#233;l&#233;, et nous transmettent les noms des villes et des pays qu'ils ont visit&#233;s, des personnages importants qu'ils ont fr&#233;quent&#233;s, ne d&#233;daignent pas d'incorporer au r&#233;cit de leur vie certains bons mots qu'ils ont pu glaner au passage .&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partie analytique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8195;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre I&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; technique du mot d'esprit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons au hasard le premier mot d'esprit qui s'est pr&#233;sent&#233; au cours du chapitre pr&#233;c&#233;dent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une pi&#232;ce des Reisebilder (Tableaux de Voyage), intitul&#233;e &#171; Les Bains de Lucques &#187;, H. Heine profile les traits du buraliste de loterie et chirurgien p&#233;dicure Hirsch-Hyacinthe de Hambourg. Cet homme, en pr&#233;sence du po&#232;te, se targue de ses relations avec le riche baron de Rothschild et termine par ces mots : &#171; Docteur, aussi vrai que Dieu m'accorde ses faveurs, j'&#233;tais assis &#224; c&#244;t&#233; de Salomon Rothschild et il me traitait tout &#224; fait d'&#233;gal &#224; &#233;gal, de fa&#231;on toute famillionnaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'appuyant sur cet exemple reconnu comme excellent et comme particuli&#232;rement risible, Heymans et Lipps ont expliqu&#233; son effet comique par &#171; sid&#233;ration et lumi&#232;re &#187; (voir plus haut). Mais laissons de c&#244;t&#233; cette question et soulevons-en une autre : qu'est-ce donc qui conf&#232;re aux paroles de Hirsch-Hyacinthe le caract&#232;re de mot d'esprit ? De deux choses l'une : ou bien la pens&#233;e sugg&#233;r&#233;e par la phrase poss&#232;de par elle-m&#234;me un caract&#232;re spirituel ; ou bien l'esprit r&#233;side dans l'expression choisie pour la communiquer. Ce caract&#232;re de l'esprit, de quelque c&#244;t&#233; qu'il se manifeste, nous le pourchasserons afin de nous en saisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une pens&#233;e peut g&#233;n&#233;ralement s'exprimer sous des formes diff&#233;rentes, c'est-&#224;-dire par des mots &#233;galement susceptibles de la rendre de fa&#231;on idoine. L'expression d'une pens&#233;e, telle qu'elle se pr&#233;sente &#224; nous dans le discours de Hirsch-Hyacinthe, prend, nous nous en doutons, une forme toute particuli&#232;re qui n'est pas des plus faciles &#224; comprendre. Essayons d'exprimer aussi fid&#232;lement que possible cette m&#234;me pens&#233;e en d'autres termes. Lipps l'a d&#233;j&#224; fait ; c'est ainsi qu'il a comment&#233; la formule du po&#232;te (p. 87) : &#171; Nous le comprenons, Heine veut dire que l'accueil, tout en &#233;tant familier, poss&#233;dait cette familiarit&#233; connue qui n'a rien &#224; gagner d'un arri&#232;re-go&#251;t de millions. &#187; Nous n'alt&#233;rons nullement ce sens en adoptant une autre formule, peut-&#234;tre mieux adapt&#233;e au discours de Hirsch-Hyacinthe : &#171; Rothschild me traitait tout &#224; fait d'&#233;gal &#224; &#233;gal, de fa&#231;on toute famili&#232;re, c'est-&#224;dire autant qu'il est possible &#224; un millionnaire. &#187; La condescendance d'un riche, ajouterions-nous a toujours quelque chose de p&#233;nible pour celui auquel elle s'adresse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que nous adoptions l'une ou l'autre de ces deux formules &#233;quivalentes de la pens&#233;e, nous voyons que la question que nous nous sommes pos&#233;e se trouve parfai&#172;tement r&#233;solue. Dans cet exemple, le caract&#232;re spirituel ne r&#233;side pas dans la pens&#233;e. C'est une remarque juste et judicieuse que Heine pr&#234;te &#224; son personnage Hirsch-Hyacinthe, remarque d'une incontestable amertume, d'ailleurs bien naturelle de la part d'un homme pauvre &#224; l'adresse d'un homme aussi fortun&#233; ; mais nous n'oserions pas la qualifier de spirituelle. Si toutefois, en d&#233;pit de notre transposition, le lecteur conti&#172;nuait &#224; rester sous l'impression de la phrase telle que l'a formul&#233;e le po&#232;te et par suite &#224; consid&#233;rer la pens&#233;e comme spirituelle par elle-m&#234;me, nous pourrions en appeler, un criterium qui &#233;tablirait que le caract&#232;re spirituel a disparu avec la transpo&#172;sition. Le discours de Hirsch-Hyacinthe nous a fait rire de bon c&#339;ur, cependant les transpo&#172;sitions fid&#232;les, celle de Lipps comme la n&#244;tre, ont pu nous plaire, nous inciter &#224; r&#233;fl&#233;chir, mais elles n'ont pu d&#233;clencher notre hilarit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si donc, dans notre exemple, le caract&#232;re spirituel ne d&#233;pend pas du fond m&#234;me de la pens&#233;e, il nous faut le chercher dans la forme, dans les termes qui l'expriment. Il doit nous suffire d'&#233;tudier ce que cette expression a de particulier pour saisir ce que l'on pourrait appeler la technique verbale et expressive de ce mot d'esprit, technique qui doit &#234;tre en rapport &#233;troit avec l'essence m&#234;me de l'esprit, puisque toute substi&#172;tution formelle enl&#232;ve au mot et son caract&#232;re et son effet spirituels. Nous demeurons au reste en parfait accord avec les auteurs en attribuant une telle valeur &#224; la forme discursive de l'esprit. Ainsi, par exemple, K. Fischer s'exprime en ces termes (p. 72) : &#171; C'est d'abord par sa seule forme que le jugement devient esprit ; on se souviendra &#224; ce propos d'un mot de Jean Paul, mot qui &#224; la fois explique et &#233;tablit ce m&#234;me carac&#172;t&#232;re de l'esprit : &#171; La position seule d&#233;cide de la victoire, qu'il s'agisse de guerriers ou de phrases. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quoi consiste la &#171; technique &#187; de ce mot d'esprit ? Quelles modifications la pens&#233;e a-t-elle donc subies dans notre version, pour devenir le mot d'esprit qui nous a fait rire de si bon c&#339;ur ? Il y en a deux, ainsi que le d&#233;montre la comparaison entre notre version et le texte m&#234;me du po&#232;te. Tout d'abord une ellipse importante. Aux paroles : &#171; R. me traitait tout &#224; fait d'&#233;gal &#224; &#233;gal, de fa&#231;on toute famillionnaire &#187;, il nous a fallu ajouter -pour exprimer int&#233;gralement la pens&#233;e incluse dans ce mot d'esprit - une phrase suppl&#233;mentaire, une restriction expressive, &#171; c'est-&#224;-dire autant qu'il est possible &#224; un millionnaire &#187;, et encore une explication compl&#233;mentaire semblait-elle s'imposer . La formule du po&#232;te est beaucoup plus concise :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; R. me traitait tout &#224; lait d'&#233;gal &#224; &#233;gal, de fa&#231;on toute famillionnaire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la restriction apport&#233;e par la seconde phrase &#224; la premi&#232;re, qui constate l'accueil familier, a disparu dans le mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a cependant laiss&#233; une trace qui permet de la r&#233;tablir. Une seconde modifica&#172;tion s'est produite. Le mot &#171; familier &#187; de la version non spirituelle de la pens&#233;e a &#233;t&#233;, dans le mot d'esprit, transform&#233; en &#171; famillionnaire &#187;. C'est sans aucun doute, de ce n&#233;ologisme que d&#233;pend le caract&#232;re spirituel et l'effet risible. Sa premi&#232;re partie est identique au terme &#171; familier &#187; de la premi&#232;re phrase, ses syllabes finales au &#171; mil&#172;lionnaire &#187; de la seconde ; ce n&#233;ologisme repr&#233;sente, pour ainsi dire, l'&#233;l&#233;ment &#171; millionnaire &#187; qui se trouve dans la seconde phrase, par cons&#233;quent la seconde phrase tout enti&#232;re ; il nous permet ainsi de deviner la seconde phrase qui a &#233;t&#233; omise dans le texte de ce mot d'esprit. On peut le d&#233;crire comme un m&#233;lange des deux &#233;l&#233;ments &#171; familier &#187; et &#171; millionnaire &#187;, et l'on serait tent&#233; de figurer cette synth&#232;se par cette image graphique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FAMI LI ERE&lt;br class='autobr' /&gt; MI LIONNAIRE&lt;br class='autobr' /&gt;
FAMI LIONNAIRE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus, qui a fait de la pens&#233;e un mot d'esprit, peut se repr&#233;senter de la mani&#232;re suivante, qui, tout en paraissant au premier abord bien fantastique, aboutit n&#233;anmoins &#224; un r&#233;sultat exactement conforme &#224; la r&#233;alit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; R. m'a trait&#233; tout famili&#232;rement,&lt;br class='autobr' /&gt;
c'est-&#224;-dire autant qu'il est possible &#224; un millionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imaginons une force de compression qui s'exercerait sur ces deux phrases et supposons que la deuxi&#232;me phrase soit, pour une raison quelconque, la moins r&#233;sis&#172;tante. Cette derni&#232;re dispara&#238;tra ; son armature, le mot &#171; millionnaire &#187;, qui est capable de r&#233;sister &#224; la suppression, s'accolera, pour ainsi dire, &#224; la premi&#232;re et Se soudera au mot &#171; familier &#187; qui pr&#233;sente avec lui tant d'affinit&#233; ; cette occasion de sauver l'essentiel de la deuxi&#232;me phrase favorisera la chute des &#233;l&#233;ments accessoires moins importants. C'est ainsi que se forme le mot d'esprit . &#171; R. m'a trait&#233; de fa&#231;on toute &#171; famillionnaire &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(mi li )'	'(aire)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Abstraction faite de cette force de compression, qui d'ailleurs nous est inconnue, nous pouvons consid&#233;rer la gen&#232;se du mot d'esprit, c'est-&#224;-dire la technique spirituelle de cet exemple, comme le r&#233;sultat d'une condensation avec formation substitutive ; la substitution, en l'esp&#232;ce, consiste dans la formation d'un mot composite. Le mot com-posite, &#171; famillionnaire &#187;, incompr&#233;hensible en lui-m&#234;me, s'explique imm&#233;diatement par le contexte et appara&#238;t ainsi comme plein de sens ; ce mot est le vecteur de l'effet risible, dont le m&#233;canisme ne nous devient d'ailleurs pas plus compr&#233;hensible apr&#232;s la d&#233;couverte de la technique de l'esprit. Jusqu'&#224; quel point une condensation verbale avec substitution par un mot composite peut-elle nous procurer du plaisir et forcer notre rire ? C'est l&#224;, remarquons-le, un tout autre probl&#232;me, que nous aborderons plus loin lorsqu'il nous sera devenu plus accessible. Pour le moment, nous nous en tenons &#224; la technique m&#234;me de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'espoir de p&#233;n&#233;trer, par l'&#233;tude de la technique, l'essence m&#234;me de l'esprit, nous chercherons d'abord s'il existe d'autres exemples de mots d'esprit r&#233;pondant au type du &#171; famillionnaire &#187; de Heine. Leur nombre, quoique fort restreint, est cepen&#172;dant suffisant pour constituer un petit groupe caract&#233;ris&#233; par la formation d'un mot composite. Heine, se copiant pour ainsi dire lui-m&#234;me, a tir&#233; du met &#171; millionnaire &#187; un second trait d'esprit. Il parle d'un &#171; Millionarr &#187; (Ideen, chap. XIV), par une con&#172;traction transparente des mots allemands &#171; Million&#228;r &#187; et &#171; Narr &#187; (fou) ; comme dans le premier exemple, il exprime une pens&#233;e accessoire qui est r&#233;prim&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici d'autres exemples que j'ai pu r&#233;unir les Berlinois nomment &#171; Forckenbecken &#187; une fontaine dont l'&#233;dification avait fait fort mal noter &#224; la cour le maire Forckenbeek. Cette d&#233;nomination ne manque pas d'esprit, malgr&#233; la transfor&#172;mation de &#171; Brunnen &#187; (fontaine) en &#171; Becken &#187; (bassin) - mot peu usit&#233; dans ce sens -transformation favorable &#224; la fusion avec le nom propre. -L'Europe avait malicieuse-ment transpos&#233; le nom d'un souverain, pr&#233;nomm&#233; L&#233;opold, en Cl&#233;opold, en raison d'une dame qui r&#233;pondait au pr&#233;nom de Cl&#233;o et dont les attaches avec le monarque &#233;taient alors de notori&#233;t&#233; publique. C'est sans doute une condensation qui, par l'addi&#172;tion d'une seule lettre, renouvelait sans cesse l'allusion malicieuse. Les noms propres se pr&#234;tent d'ailleurs facilement &#224; cette adaptation de la technique de l'esprit : Il y avait &#224; Vienne deux fr&#232;res du nom de Salinger, dont l'un &#233;tait courtier en bourse. Ce fut l'occasion de d&#233;nommer l'un Bursisalinger, tandis que l'autre se voyait gratifi&#233; du nom peu flatteur de Ursisalinger qui le distinguait de son fr&#232;re . C'&#233;tait commode et incontestablement spirituel justifi&#233;, je n'oserais l'affirmer. Sous ce rapport l'esprit se montre peu exigeant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nous raconta un jour ce mot d'esprit par condensation : Un jeune homme qui avait jusque-l&#224; men&#233; joyeuse vie &#224; l'&#233;tranger rend, apr&#232;s une longue absence, visite &#224; un ami. Celui-ci, &#233;tonn&#233; de lui voir une alliance au doigt, s'&#233;crie : &#171; Quoi, vous mari&#233; ? &#187; - &#171; Oui, r&#233;pond l'autre, &#171; Trauring aber wahr &#187; (Sacr&#233;ment vrai) . C'est du meilleur esprit ; deux composantes s'associent dans le mot &#171; Trauring &#187;, d'abord la transformation de Trauring en Ehering (alliance) et, en second lieu, la phrase suivante : &#171; Traurig, aber wahr &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effet comique, dans ce cas, n'est pas diminu&#233; de ce fait que le mot composite n'est pas une formation incompr&#233;hensible, non viable en toute autre circonstance, comme &#171; famillionnaire &#187;, mais cadre parfaitement avec l'un des deux &#233;l&#233;ments condens&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai moi-m&#234;me un jour, sans le vouloir, pendant une conversation, fourni l'occa&#172;sion d'un mot d'esprit du type &#171; famillionnaire &#187;.Je parlais &#224; une dame des grands m&#233;rites d'un savant que je consid&#233;rais comme injustement m&#233;connu. &#171; Mais, dit-elle, cet homme m&#233;rite un monument. &#187; - &#171; Peut-&#234;tre l'aura-t-il un jour, dis-je, mais pour le moment il a bien peu de succ&#232;s. &#187; -&#171; Monument &#187; et &#171; moment &#187; sont contradictoires. La dame associant ces contraires, ajoute : &#171; Souhaitons-lui alors un succ&#232;s &#171; monumentan&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je trouve, dans un excellent travail anglais consacr&#233; &#224; des questions du m&#234;me genre A. A. Brill, Freud's Theory of Wit, Journal of Abnormal Psychology, 1911), quelques exemples en plusieurs langues qui rel&#232;vent du m&#234;me m&#233;canisme de condensation que notre &#171; famillionnaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur anglais de Quincey, rapporte Brill, faisait observer que les vieillards ont tendance &#224; tomber dans l' &#171; anecdotage &#187;. Ce mot r&#233;sulte, de la fusion et de la coalescence partielles de&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	anec	d o t e et&lt;br class='autobr' /&gt; d o t a g e	(babil enfantin).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une histoire br&#232;ve anonyme, Brill trouva le temps de No&#235;l qualifi&#233; de &#171; the alcoholidays &#187;. Ce mot repr&#233;sente de fa&#231;on analogue la fusion de&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; alco hol et&lt;br class='autobr' /&gt; holidays (jours de f&#234;te)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque Flaubert publia son c&#233;l&#232;bre roman &#171; Salammb&#244; &#187; qui avait pour th&#233;&#226;tre Carthage, Sainte-Beuve traita ironiquement ce roman de &#171; Carthaginoiserie &#187; en raison de sa recherche m&#233;ticuleuse du d&#233;tail :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cartha ginois&lt;br class='autobr' /&gt; chinoiserie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le meilleur jeu d'esprit de cet ordre nous est fourni par un des hommes les plus &#233;minents de l'Autriche qui, apr&#232;s une remarquable carri&#232;re scientifique et publique, occupe actuellement une des plus hautes fonctions de l'&#201;tat. J'ai pris la libert&#233; de me servir, dans ces investigations des mots d'esprit qui lui sont attribu&#233;s et qui sont tous marqu&#233;s au coin de sa verve ; je m'y risque avant tout parce qu'il serait difficile de s'en procurer de meilleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On attirait un jour l'attention de M. N... sur un auteur connu par une s&#233;rie d'arti&#172;cles vraiment fastidieux, parus dans un journal viennois. Ces articles traitent tous d'&#233;pisodes relatifs aux rapports de Napol&#233;on 1er avec l'Autriche. Cet auteur est roux. D&#232;s qu'il eut entendu ce nom, M. N... s'&#233;cria : &#171; N'est-ce pas ce rouge Fadian (filandreux poil de carotte) qui s'&#233;tire &#224; travers toute l'histoire des Napol&#233;onides ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour d&#233;couvrir la technique de ce mot d'esprit, il convient de lui faire subir une &#171; r&#233;duction &#187;, qui, en changeant les termes, le vide de son esprit et r&#233;tablisse, dans son int&#233;gralit&#233;, le sens primitif tel qu'il se d&#233;gage &#224; coup s&#251;r d'un mot vraiment spirituel. Le mot d'esprit de M. N... sur le &#171; Rote Fadian &#187; (filandreux rouquin) comporte deux &#233;l&#233;ments : d'une part un jugement p&#233;joratif sur l'auteur, d'autre part la r&#233;miniscence de la m&#233;taphore c&#233;l&#232;bre qui sert d'introduction aux extraits du &#171; Journal d'Ottilie &#187; dans les &#171; Affinit&#233;s &#201;lectives &#187; de Goethe . La teneur de la critique malveillante &#233;tait peut-&#234;tre la suivante : &#171; Voil&#224; donc l'homme capable d'&#233;crire encore et toujours de fastidieux feuilletons sur Napol&#233;on et l'Autriche ! &#187; Ceci n'est pas du tout spirituel. La belle comparaison de Goethe n'est pas non plus spirituelle, et ne pr&#234;te certainement pas &#224; rire. Ce n'est que du rapprochement de ces deux &#233;l&#233;ments, de leur condensation et de leur fusion toutes particuli&#232;res que na&#238;t un mot d'esprit, et m&#234;me du meilleur .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport entre le jugement injurieux sur l'ennuyeux historien et la belle m&#233;ta&#172;phore des &#171; Affinit&#233;s &#201;lectives &#187; a d&#251; - pour des raisons que je ne peux pas encore faire comprendre - s'&#233;tablir d'une fa&#231;on moins simple que dans une s&#233;rie de cas simi&#172;laires. Je m'efforcerai de substituer au m&#233;canisme probable la construction suivante. D'abord cet &#233;l&#233;ment, la r&#233;p&#233;tition du m&#234;me th&#232;me, a d&#251; sugg&#233;rer &#224; M. N... la r&#233;miniscence du passage connu des &#171; Affinit&#233;s &#201;lectives &#187; qui est souvent cit&#233; &#224; tort dans les termes suivants : &#171; Cela s'&#233;tire comme un fil rouge. &#187; &#171; Le fil rouge &#187; de la m&#233;taphore modifie l'expression de la premi&#232;re proposition en raison de cette co&#239;ncidence fortuite : l'&#233;crivain incrimin&#233; est roux, c'est-&#224;-dire a la chevelure rousse. Voici le sens probable du premier terme : &#171; C'est donc ce rouquin qui &#233;crit ces fastidieux feuilletons sur Napol&#233;on &#187;. Et alors commence le processus qui tend &#224; condenser les deux &#233;l&#233;ments. Sous cette pression - le facteur commun (&#171; rouge &#187; formant charni&#232;re &#171; l'ennuyeux &#187; s'associe au &#171; fil &#187; (en allemand Faden) ; ce dernier se transforme en &#171; fad &#187; (= fade) ; ces deux composantes peuvent ainsi se souder dans le terme m&#234;me du mot d'esprit, o&#249; la citation de Goethe finit presque par dominer le jugement p&#233;joratif, d'abord pr&#233;pond&#233;rant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ainsi c'est cet homme rouge qui &#233;crit des&lt;br class='autobr' /&gt; [fadaises sur [Napol&#233;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le rouge	(fil) Faden, qui&lt;br class='autobr' /&gt; [s'&#233;tire &#224; travers tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'est-ce pas ce &#171; rote Fadian &#187; qui s'&#233;tire &#224; travers toute l'histoire des Napol&#233;onides ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fournirai une justification ainsi qu'une correction de cet expos&#233; au cours d'un chapitre suivant, dans lequel je pourrai analyser ce mot d'esprit d'un point de vue autre que de celui de la forme. Cependant, quelque doute qui plane encore sur tout ceci, le r&#244;le de la condensation me semble du moins &#224; pr&#233;sent absolument indubi&#172;table. La condensation aboutit d'une part &#224; une abr&#233;viation notable, d'autre part, non pas &#224; l'&#233;dification d'un mot composite frappant, mais plut&#244;t &#224; l'interp&#233;n&#233;tration des &#233;l&#233;ments des deux composantes. &#171; Rote Fadian &#187; (&#171; filandreux rouquin &#187;) serait viable en toutes circonstances &#224; titre de simple injure ; dans notre cas particulier, il appara&#238;t, &#224; coup s&#251;r, comme le produit d'une condensation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si quelque lecteur commen&#231;ait &#224; s'indigner de ces conclusions, qui risquent de l'emp&#234;cher de savourer l'esprit sans lui r&#233;v&#233;ler la source de son plaisir, je lui deman&#172;derais de patienter un moment. Nous n'en sommes encore qu'&#224; l'&#233;tude technique de l'esprit, &#233;tude pleine de promesses, &#224; condition d'&#234;tre suffisamment approfondie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse du dernier exemple nous a familiaris&#233;s avec cette &#233;ventualit&#233; : tout en retrouvant dans d'autres cas la condensation, le substitut de l'&#233;l&#233;ment supprim&#233; peut n'&#234;tre pas fourni par un mot composite, mais par toute autre modification de l'expres&#172;sion. D'autres mots d'esprit de M. N... nous montreront en quoi peut consister cette autre forme de la substitution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai voyag&#233; t&#234;te-&#224;-b&#234;te avec lui &#187;. Rien de plus facile que de r&#233;duire ce mot en ses &#233;l&#233;ments. Il signifie &#233;videmment : j'ai voyag&#233; en t&#234;te &#224; t&#234;te avec X., et X. est une b&#234;te stupide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune de ces deux phrases n'est spirituelle, m&#234;me en les juxtaposant l'une &#224; l'autre : j'ai voyag&#233; en t&#234;te-&#224;-t&#234;te avec cette b&#234;te stupide de X. L'esprit n'appara&#238;t qu'en laissant tomber la &#171; b&#234;te stupide &#187; et en la rempla&#231;ant, dans le mot t&#234;te, par la substitution du &#171; b &#187; au &#171; t &#187;. Cette l&#233;g&#232;re modification permet de r&#233;tablir le mot &#171; b&#234;te &#187; tout d'abord supprim&#233;. On peut d&#233;finir la technique de ce groupe de mots d'esprit : condensation avec l&#233;g&#232;re modification, et, comme l'on peut s'y attendre, plus cette modification est l&#233;g&#232;re, plus le mot est spirituel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me technique, plus compliqu&#233;e peut-&#234;tre, dans un autre mot d'esprit : M. N... disait au cours d'une conversation qui visait un homme digne de bien des bl&#226;mes et aussi de quelque louange : &#171; Oui, la vanit&#233; est un de ses quatre talons d'Achille . &#187; La l&#233;g&#232;re modification consiste en ce qu'au lieu de l'unique talon d'Achille de la tradition l&#233;gendaire, on en assigne quatre au h&#233;ros du mot. Quatre talons impliquent quatre pieds, c'est-&#224;-dire l'animalit&#233;. Aussi les deux pens&#233;es condens&#233;es dans ce mot d'esprit pourraient s'exprimer ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Y. est un homme &#233;minent en dehors de sa vanit&#233; ; mais il me d&#233;pla&#238;t car il est plut&#244;t une b&#234;te qu'un homme . &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici, dans sa simplicit&#233;, un mot du m&#234;me genre, qu'il m'a &#233;t&#233; donn&#233; de saisir statu nascendi dans une famille. De deux fr&#232;res, tous deux lyc&#233;ens, l'un est un tr&#232;s bon &#233;l&#232;ve, l'autre un &#233;l&#232;ve fort m&#233;diocre. L'&#233;l&#232;ve mod&#232;le pr&#233;sente un jour une d&#233;faillance ; la m&#232;re fait part de ses appr&#233;hensions, elle craint que cette d&#233;faillance ne marque le d&#233;but d'une d&#233;ch&#233;ance d&#233;finitive. L'autre enfant, jusque-l&#224; &#233;clips&#233; par son fr&#232;re, saisit la balle au bond : &#171; Oui, dit-il, Charles recule des quatre pattes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La modification consiste en une petite addition qui montre que lui aussi est persuad&#233; de la d&#233;ch&#233;ance de son fr&#232;re. Mais cette modification remplace et figure un plaidoyer senti en sa propre faveur : &#171; N'allez pas croire surtout qu'il soit beaucoup plus intelligent que moi, du fait qu'il est mieux plac&#233; en classe ! Il n'est qu'un animal stupide, encore plus stupide que moi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un bel exemple de condensation avec l&#233;g&#232;re modification est fourni par un autre mot d'esprit fort connu de M. N... D'un personnage, bien en place dans la vie publi&#172;que, il disait qu' &#171; il avait un grand avenir derri&#232;re lui &#187;. Le jeune homme en question semblait, par sa naissance, son &#233;ducation, ses dons particuliers, appel&#233; &#224; prendre un jour la t&#232;te d'un parti puissant et &#224; assumer de ce fait un r&#244;le de premier plan dans le gouvernement. Mais il y eut une volte-face, le parti perdit toute chance d'arriver au pouvoir et tout indiquait que leader d&#233;sign&#233; n'aboutirait &#224; rien. R&#233;duite &#224; sa plus simple expression, la teneur de ce mot d'esprit serait la suivante : cet homme a eu un grand avenir devant lui mais c'en est fait &#224; pr&#233;sent. L' &#171; eu &#187; et la proposition qui suit sont remplac&#233;s, dans le membre de phrase principal, par une l&#233;g&#232;re modification, &#171; derri&#232;re &#187; s'&#233;tant substitu&#233; &#224; son contraire &#171; devant &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une modification du m&#234;me genre conditionne un autre mot d'esprit de M. N... visant un gentilhomme parvenu au minist&#232;re de l'agriculture sans autre titre que ses exploitations rurales. L'opinion publique avait eu l'occasion de le reconna&#238;tre comme le moins capable des ministres auxquels ce d&#233;partement e&#251;t jamais &#233;t&#233; confi&#233;. Lorsqu'il r&#233;signa ses fonctions pour se retirer dans ses terres, M. N... dit de lui :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Comme Cincinnatus, il a repris sa place devant sa charrue. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Romain, que l'on arracha &#224; sa charrue pour lui confier la magistrature, reprit ensuite place derri&#232;re sa charrue. Aujourd'hui, comme nagu&#232;re, c'est toujours le b&#339;uf que l'on met devant la charrue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une amusante condensation avec l&#233;g&#232;re modification se retrouve encore dans un mot de Karl Kraus. A propos d'un soi-disant journaliste, coutumier du chantage, il rapporte qu'il est parti en pays balkanique par l' &#171; Orient-erpresszug &#187;. &#201;videmment ce mot r&#233;sulte de la synth&#232;se de &#171; Orient-expresszug &#187; (Orient-Express) et de &#171; Erpressung &#187; (chantage). Vu l'analogie de ces deux mots, l'&#233;l&#233;ment &#171; Erpressung &#187; ne semble qu'une modification du mot&#171; Orientexpresszug &#187; exig&#233; par la phrase. Ce me d'esprit nous offre encore un autre int&#233;r&#234;t, c'est qu'il joue la faute d'impression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pourrions ais&#233;ment multiplier les exemples ; nous croyons cependant que les pr&#233;c&#233;dents suffisent &#224; mettre en lumi&#232;re les caract&#232;res de la technique du second groupe, condensation avec modification. Si nous comparons le second groupe au premier, dont la technique consistait en la condensation avec formation de mots com&#172;posites, nous comprenons ais&#233;ment que les deux cat&#233;gories ne comportent pas de diff&#233;rences essentielles et que les transitions de l'une &#224; l'autre sont insensibles. La formation du mot composite, comme la modification, est subordonn&#233;e &#224; la notion de la substitution, et il nous est loisible de consid&#233;rer &#224; notre gr&#233; la formation du mot composite elle aussi comme une modification du terme fondamental par le second &#233;l&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient de marquer ici un temps d'arr&#234;t et de nous demander &#224; quel proc&#233;d&#233; litt&#233;raire notre premier r&#233;sultat se superpose partiellement ou totalement. &#201;videm&#172;ment &#224; la concision, qui, pour Jean Paul, est l'&#226;me m&#234;me de l'esprit (v. plus haut p. 14). Toutefois la concision n'est pas par elle-m&#234;me spirituelle, autrement tout laconis-me serait un mot d'esprit. La concision doit donc pr&#233;senter un caract&#232;re sp&#233;cial. Nous nous rappelons que Lipps a tent&#233; de pr&#233;ciser les particularit&#233;s de l'abr&#233;viation dans les mots d'esprit (v. plus haut p. 15). C'est de l&#224; que sont parties nos investigations, qui viennent de d&#233;montrer que la concision du mot spirituel est souvent le r&#233;sultat d'un processus sp&#233;cial, ayant laiss&#233; dans l'expression du mot d'esprit une seconde empreinte, &#224; savoir la substitution. En employant la r&#233;duction, qui tend &#224; annuler le processus Sp&#233;cial de la condensation, nous voyons aussi que l'esprit ne r&#233;side que dans l'expression verbale qui r&#233;sulte de la condensation. Notre int&#233;r&#234;t se porte alors naturellement sur ce processus si particulier, dont l'importance a presque compl&#232;&#172;tement &#233;chapp&#233; jusqu'ici. Nous ne pouvons non plus comprendre encore comment il arrive &#224; engendrer tout ce qui fait le prix de l'esprit, le &#171; b&#233;n&#233;fice de plaisir &#187; que l'esprit nous conf&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Connaissons-nous, en d'autres domaines de la vie psychique, des processus analo&#172;gues &#224; ceux que nous venons de repr&#233;senter comme constituant la technique de l'esprit ? Effectivement, et dans un seul domaine qui en semble fort &#233;loign&#233;. En 1900, j'ai publi&#233; un ouvrage qui, conform&#233;ment &#224; son titre : Die Traumdeutung (La Science des R&#234;ves ), cherchait &#224; r&#233;soudre les &#233;nigmes du r&#234;ve et &#224; d&#233;montrer que celui-ci est le d&#233;riv&#233; de manifestations psychi&#172;ques normales. J'ai eu l'occasion d'y confronter le contenu manifeste, souvent &#233;trange, du r&#234;ve, avec les pens&#233;es oniriques latentes, mais parfaitement pertinentes, qui lui ont donn&#233; naissance ; j'y &#233;tudie le processus qui, avec les pens&#233;es oniriques latentes, forme le r&#234;ve, ainsi que les forces psychiques qui prennent part &#224; cette transforma&#172;tion. J'ai donn&#233; &#224; l'ensemble de ces processus de transformation le nom d'&#233;laboration du r&#234;ve ; j'ai d&#233;crit comme un des &#233;l&#233;ments de cette &#233;laboration du r&#234;ve un processus de condensation qui pr&#233;sente les plus grandes analogies avec celui de la technique du mot d'esprit : dans les deux cas la condensa&#172;tion conduit &#224; l'abr&#233;viation et cr&#233;e des formations substitutives d'un caract&#232;re sem&#172;blable. Nous avons tous pr&#233;sents &#224; l'esprit des r&#234;ves au cours desquels les personna&#172;ges ainsi que les objets fusionnent entre eux ; le r&#234;ve fusionne m&#234;me des mots que l'analyse permet ensuite de dissocier (p. ex. Autodidasker = Autodidakt + Lasker) . D'autres fois, et m&#234;me plus souvent encore, la condensation r&#233;alise, dans le r&#234;ve, non point des formations composites, mais des images absolument conformes &#224; un objet ou &#224; une personne et qui n'en diff&#232;rent que par une addition ou une modification &#233;man&#233;es d'une source diff&#233;rente, modifications qui sont par suite identiques &#224; celles que nous retrouvons dans les mots d'esprit de M. N... Sans aucun doute, c'est le m&#234;me processus psychique qui s'offre &#224; nous dans les deux cas et qu'il nous est loisible de reconna&#238;tre &#224; ses effets identiques. Aussi une analogie si profonde entre la technique de l'esprit et l'&#233;laboration du r&#234;ve nous int&#233;ressera-t-elle davantage &#224; 1a premi&#232;re et nous engagera-t-elle &#224; puiser dans la comparaison du r&#234;ve et de l'esprit bien des clart&#233;s sur ce dernier. Nous attendrons toutefois pour aborder ce sujet car, n'ayant envisag&#233; jusqu'ici dans leur technique qu'un nombre tr&#232;s restreint de mots d'esprit, nous ne savons pas encore si l'analogie que nous voulons adopter comme directive ne se d&#233;mentira pas. Abandonnons donc la comparaison avec le r&#234;ve pour en revenir &#224; la technique de l'esprit, quittes &#224; reprendre ult&#233;rieurement ce fil conducteur que nous laissons, pour le moment, volontairement tomber.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous proposons &#224; pr&#233;sent de rechercher d'abord si la condensation avec substitution est d&#233;celable dans tous les mots d'esprit, &#224; telle enseigne qu'elle puisse &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme le caract&#232;re g&#233;n&#233;ral de la technique de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens d'un mot qui s'est grav&#233; dans ma m&#233;moire du fait de certaines circonstances particuli&#232;res. Un des grands professeurs de ma jeunesse, que nous croyions incapable d'appr&#233;cier un mot d'esprit, et qui, du reste, n'en avait jamais risqu&#233; un seul en notre pr&#233;sence, arriva un jour en riant &#224; notre institut, et plus spon&#172;tan&#233;ment que de coutume, nous fit part de la cause de son hilarit&#233;. &#171; J'ai lu un mot d'esprit excellent. On introduisait dans un salon parisien un jeune homme que l'on disait parent du grand J.J. Rousseau et qui, du reste portait ce nom. De plus il &#233;tait roux. Il se montra si gauche que la ma&#238;tresse de maison lan&#231;a &#224; son introducteur cette &#233;pigramme : &#171; Vous m'avez fait conna&#238;tre un jeune homme ROUX et SOT, mais non pas un ROUSSEAU. &#187; Et il se mit &#224; rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est, d'apr&#232;s la nomenclature classique, un calembour, et m&#234;me des plus mau&#172;vais, qui joue sur un nom propre. Il rappelle la capucinade du Camp de Wallenstein qui, on le sait, pastiche l'Abraham a Santa Clara :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L&#228;sst sich nennen den Wallenstein,&lt;br class='autobr' /&gt;
ja freilich ist er uns allen ein Stein &lt;br class='autobr' /&gt;
des Anstosses und Aergernisses &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
(Il se nomme Wallenstein (Pierre du rempart) et nous est bien &#224; tous une pierre d'achoppement et de tintouin.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle est cependant la technique de ce mot d'esprit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est bien &#233;vident que le caract&#232;re que nous esp&#233;rions d'ordre g&#233;n&#233;ral se montre en d&#233;faut d&#232;s notre premier cas. Pas trace d'ellipse, &#224; peine une abr&#233;viation. La dame dit, dans son mot d'esprit, presque tout ce que notre commentaire pourrait exprimer de sa pens&#233;e. &#171; Vous m'avez intrigu&#233;e avec un parent de J.-J. Rousseau, peut-&#234;tre m&#234;me avec un de ses parents intellectuels, et voil&#224; un jeune imb&#233;cile roux, un roux et sot. &#187; J'ai pu faire, il est vrai, une addition, une interpolation, mais cet essai de r&#233;duc&#172;tion ne supprime pas l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout se r&#233;duit et se borne au calembour .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'ensuit que la condensation avec substitution ne joue aucun r&#244;le dans la gen&#232;se de ce mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi donc ? De nouveaux essais de r&#233;duction me d&#233;montrent que l'esprit subsiste tant que le nom de Rousseau n'est pas remplac&#233; par un autre. En effet, le remplace-t-on par celui de Racine, la critique de la dame, tout en demeurant aussi pertinente qu'auparavant, perd tout son esprit. Je sais &#224; pr&#233;sent o&#249; chercher la technique de ce mot d'esprit, mais j'h&#233;site encore sur sa formule ; essayons de la suivante : la techni&#172;que du mot d'esprit consiste &#224; employer un seul et m&#234;me mot - le nom - de deux fa&#231;ons diff&#233;rentes, une premi&#232;re fois dans son entier, une seconde fois d&#233;compos&#233; en syllabes &#224; la fa&#231;on d'une charade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je puis citer quelques exemples qui ressortissent &#224; la m&#234;me technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#234;me technique du double emploi se retrouve dans un mot d'esprit qui permit, dit-on, &#224; une darne italienne de se venger d'une remarque d&#233;plac&#233;e de Napol&#233;on 1er. Dans un bal de la cour, il lui disait, en parlant de ses compatriotes : &#171; Tutti gli Italiani ballano cosi male. &#187; (Tous les Italiens dansent si mal.) Elle r&#233;pondit du tac au tac :&#171; Non tutti, ma buona parte. &#187; (Non pas tous, mais une bonne partie). (Brill, l.c.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(D'apr&#232;s Th. Vischer et K . Fischer) : A la premi&#232;re repr&#233;sentation d'Antigone &#224; Berlin les critiques trouv&#232;rent que la repr&#233;sentation manquait du caract&#232;re d'antiquit&#233; classique. L'esprit berlinois se saisit de cette critique en ces termes : Antik ! Oh, nee ! (Antique ? oh non !)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mot d'esprit, fond&#233; &#233;galement sur la d&#233;composition, court les cercles m&#233;dicaux allemands. Si l'on demandait &#224; l'un de ses jeunes clients si jamais il se masturbe, il r&#233;pondrait &#224; coup s&#251;r : 0 na, nie (Oh ! non jamais).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces trois exemples, qui nous suffiront &#224; caract&#233;riser l'esp&#232;ce, r&#233;pondent &#224; la m&#234;me technique de l'esprit. Un nom y est employ&#233; deux fois : la premi&#232;re fois dans son entier ; la seconde, dissoci&#233; en ses syllabes ; cette d&#233;composition lui donne un certain sens tout diff&#233;rent .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'emploi r&#233;p&#233;t&#233; du m&#234;me mot &#224; l'&#233;tat complet, puis &#224; l'&#233;tat dissoci&#233;, est le premier cas que nous ayons rencontr&#233; dans lequel la technique diff&#232;re de la condensation. Apr&#232;s quelque r&#233;flexion, et &#224; la faveur de nombreux exemples qui nous viennent &#224; l'esprit, nous devons supposer que la technique que nous venons de d&#233;couvrir ne peut gu&#232;re se restreindre &#224; ce proc&#233;d&#233;. Des combinaisons, dont le nombre appara&#238;t a priori comme incalculable, permettent d'employer dans une phrase le m&#234;me mot ou le m&#234;me mat&#233;riel verbal, en jouant sur la multiplicit&#233; de leurs sens. Se pourrait-il que toutes ces possibilit&#233;s se pr&#233;sentassent &#224; nous comme des proc&#233;d&#233;s techniques du mot d'esprit ? Il semble en &#234;tre effectivement ainsi ; l'exemple des mots suivants va le d&#233;montrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut d'abord adopter le m&#234;me mat&#233;riel verbal et en modifier l&#233;g&#232;rement l'agencement. Plus la modification est l&#233;g&#232;re, plus on a l'impression qu'un sens diff&#233;&#172;rent est exprim&#233; par les m&#234;mes mots, plus le mot est r&#233;ussi du point de vue de la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D. Spitzer (Wiener Spaziergange [Promenades viennoises], v. Il, p. 42) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Das Ehepaar X. lebt auf ziemlich grossem Fusse. Nach der Ansicht der einen soll der Mann viel verdient und sich dabei etwas zur&#252;ckgelegt haben, nach anderen wieder soll sich die Frau etwas zur&#252;ckgelegt und dabei viel verdient haben. &#187; (&#171; Le couple X. vit sur un assez grand pied. Au dire de certains, le mari aurait beaucoup gagn&#233; pour se mettre sur le velours ; au dire des autres, la femme se serait mise sur le velours pour beaucoup gagner . &#187;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; un mot vraiment diabolique ! et &#224; peu de frais ! Beaucoup gagn&#233; - s'&#234;tre mis sur le velours ; s'&#234;tre mise sur le velours -beaucoup gagner : ce n'est que par une sim&#172;ple transposition des deux phrases que le jugement sur l'homme se distingue de l'allu&#172;sion &#224; la femme. A cela ne se borne pas la technique de ce mot d'esprit .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ouvre un vaste champ &#224; la technique de l'esprit, lorsque l'on &#233;largit l' &#171; utili&#172;sation du m&#234;me mat&#233;riel verbal &#187; jusqu'&#224; permettre que le mot ou le groupe de mots vecteurs de l'esprit, apparaissent la premi&#232;re fois dans leur int&#233;gralit&#233;, la seconde fois l&#233;g&#232;rement modifi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici par exemple un autre mot de M. N...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Monsieur le Conseiller, dit-il, je connaissais votre ant&#233;s&#233;mitisme, j'ignorais votre antis&#233;mitisme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, tout se borne &#224; la modification d'une seule lettre, modification qui est &#224; peine remarqu&#233;e si l'on prononce avec quelque n&#233;gligence. Cet exemple rappelle les autres mots de M. N.. form&#233;s par modification (v. p. 31) ; toutefois il lui manque la condensation. Tout ce qui doit &#234;tre dit est dit. &#171; Je sais qu'autrefois vous &#233;tiez juif ; je suis donc &#233;tonn&#233; de vous entendre injurier les juifs. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un bel exemple de mot d'esprit par modification est la c&#233;l&#232;bre exclamation : Traduttore - Traditore !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La similitude des deux mots, qui frise l'identit&#233;, exprime de fa&#231;on saisissante la fatalit&#233; qui fait du traducteur un tra&#238;tre &#224; son auteur .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vari&#233;t&#233; des modifications l&#233;g&#232;res dont dispose cette cat&#233;gorie de mots d'esprit est telle qu'aucun d'eux ne ressemble tout &#224; fait &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un mot d'esprit qui aurait &#233;t&#233; forg&#233; &#224; l'occasion d'un examen de droit : Le candidat doit traduire un passage du code : &#171; Labeo ait... &#187; Je tombe, dit-il... Vous tombez, dis-je, reprend l'examinateur et l'examen prend fin. Celui qui prend le nom du grand juriste pour un verbe, en estropiant ce verbe, ne m&#233;rite certainement pas mieux. Mais la technique du mot d'esprit r&#233;side dans l'emploi approximatif des m&#234;mes mots &#224; d&#233;montrer d'une part l'ignorance du candidat, et &#224; &#233;noncer de plus le verdict de l'examen. Ce mot offre en outre un exemple d'une r&#233;ponse du &#171; tac au tac &#187;, dont la technique, comme on le verra, ne diff&#232;re pas sensiblement de celle que nous venons de d&#233;finir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mots repr&#233;sentent une substance plastique et mall&#233;able &#224; merci. Il est des mots qui, dans certaines combinaisons, ont perdu enti&#232;rement leur plein sens primitif, qu'ils ont en revanche gard&#233; dans d'autres. Un mot d'esprit de Lichtenberg r&#233;alise justement les conditions dans lesquelles des mots dont le sens primitif a p&#226;li r&#233;cu-p&#232;rent leur plein sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Comment allez-vous ? &#187; - dit l'aveugle au paralytique. - &#171; Comme vous le voyez &#187;, r&#233;pond ce dernier &#224; l'aveugle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'allemand poss&#232;de de ces mots qui peuvent se prendre au sens &#171; plein ou vide &#187; - dans leur plein sens ou vid&#233;s de leur sens - et cela dans plus d'une acception. Une m&#234;me racine a pu donner naissance &#224; deux termes dont l'un a gard&#233; sa pl&#233;nitude de sens et dont l'autre s'est d&#233;color&#233; en une d&#233;sinence ou en une enclitique ; tous deux en homonymie parfaite. L'homonymie entre le mot qui a conserv&#233; son plein sens et la syllabe d&#233;color&#233;e peut aussi &#234;tre accidentelle. Dans les deux cas, la technique de l'esprit peut en tirer profit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. Schleiermacher, p. ex., on attribue le mot d'esprit suivant qui s'impose &#224; nous comme un exemple dans lequel cette technique joue &#224; l'&#233;tat pur : Eifersucht ist eine Leidenschaft, die mit Eifer sucht, was Leiden schafft. (La jalousie est une passion qui cherche avec z&#232;le ce qui procure la peine.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; qui est incontestablement spirituel sans pourtant &#234;tre un mot d'esprit risible. Il manque ici bien des facteurs susceptibles de nous &#233;garer dans l'analyse d'autres mots d'esprit, tant que nous consid&#233;rons chacun d'eux isol&#233;ment. La pens&#233;e exprim&#233;e dans cette phrase est sans valeur, elle donne d'ailleurs une d&#233;finition fort incompl&#232;te de la jalousie. Aucune trace de &#171; sens dans le non-sens &#187;, de &#171; sens cach&#233; &#187;, de &#171; si&#172;d&#233;ration et lumi&#232;re &#187;. En d&#233;pit de tous nos efforts, impossible de d&#233;couvrir un con&#172;traste de repr&#233;sentations ; c'est avec beaucoup de peine qu'on pourrait saisir un contraste entre les mots et leur sens. Pas l'ombre d'une abr&#233;viation ; la phrase, au contraire, affecte une certaine prolixit&#233;. Et cependant, c'est un mot d'esprit et des meilleurs. Son seul caract&#232;re frappant r&#233;side dans l'emploi multiple des m&#234;mes mots ; c'est &#233;galement le caract&#232;re dont la suppression fait dispara&#238;tre l'esprit. Veut-on le classer, on peut choisir entre la cat&#233;gorie qui emploie les mots alternativement dans leur int&#233;gralit&#233; et dans leurs composantes (Rousseau, Antigone), et cette autre cat&#233;gorie qui joue sur le plein sens et le sens d&#233;color&#233; des &#233;l&#233;ments du mot. En outre, il n'y a qu'un seul autre facteur qui soit &#224; consid&#233;rer du point de vue de la technique. C'est l'&#233;tablissement d'un rapport inaccoutum&#233;, d'une sorte d'unification, en d&#233;finis&#172;sant &#171; Eifersucht &#187; par les syllabes m&#234;mes de son nom, pour ainsi dire par elle-m&#234;me. C'est l&#224; encore, comme nous l'apprendrons ici, un des proc&#233;d&#233;s de la techni&#172;que de l'esprit. Chacun de ces deux facteurs doit donc suffire &#224; conf&#233;rer &#224; un discours le caract&#232;re spirituel que l'on recherche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, si nous &#233;tudions de plus pr&#232;s les vari&#233;t&#233;s de &#171; l'emploi multiple &#187; d'un m&#234;me mot, nous nous apercevons tout d'un coup que nous avons affaire &#224; des formes du c double sens &#187;, ou du &#171; jeu de mots &#187;, formes qui depuis longtemps sont n&#233;cessaire&#172;ment reconnues et consid&#233;r&#233;es comme des &#233;l&#233;ments de la technique de l'esprit. Pour-quoi nous &#234;tre donn&#233; la peine de red&#233;couvrir ce que nous aurions pu tirer du Trait&#233; de l'esprit le plus banal ? C'est que, soit dit tout d'abord &#224; notre d&#233;charge, nous saisissons sous un angle diff&#233;rent un m&#234;me artifice de l'expression discursive. Ce que les auteurs envisagent comme le caract&#232;re &#171; ludique &#187; de l'esprit revient pour nous &#224; &#171; l'emploi multiple &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les autres modalit&#233;s de l'emploi multiple, que l'on peut aussi, sous le nom de double sens, grouper dans une troisi&#232;me cat&#233;gorie, sont susceptibles d'&#234;tre subdivi&#172;s&#233;es en groupes, il est vrai, aussi peu diff&#233;rents l'un de l'autre que la troisi&#232;me cat&#233;gorie l'est, dans son ensemble, de la seconde. On peut distinguer :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;a) les cas o&#249; le double sens r&#233;sulte d'un nom propre poss&#233;dant en outre un sens objectif (appliqu&#233; &#224; un objet), p. ex. : &#171; Pistolet (nom propre), je te presse de quitter notre soci&#233;t&#233; ! &#187; (dans Shakespeare).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mehr Hof als Freiung &#187; (plus de cour que de demande en mariage), disait un homme d'esprit de Vienne, de certaines jeunes filles fort jolies et fort courtis&#233;es, qui n'avaient pas encore trouv&#233; d'&#233;pouseur. &#171; Hof &#187; (cour) et &#171; Freiung &#187; (lieu d'asile ou demande en mariage) sont aussi les noms de deux places contigu&#235;s, occupant le centre de Vienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heine : &#171; Ici, &#224; Hambourg, ce n'est pas le sc&#233;l&#233;rat Macbeth qui r&#232;gne mais c'est Banco &#187; (Banque).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'on ne peut pas user du mot - je dirais en m&#233;suser - on peut n&#233;anmoins, au prix d'une l&#233;g&#232;re modification, l'adapter au double sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pourquoi les Fran&#231;ais ont-ils rejet&#233; Lohengrin ? &#187; demandait-on &#224; une &#233;poque o&#249; leurs id&#233;es &#233;taient diff&#233;rentes de ce qu'elles sont aujourd'hui. La r&#233;ponse &#233;tait &#171; Elsa's (Elsass) wegen &#187; (calembour sur Elsa's-Elsa, l'h&#233;ro&#239;ne de Lohengrin et Elsass = Alsace).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;b) Le double sens, cr&#233;&#233; par le sens r&#233;el et le sens m&#233;taphorique d'un mot, est une &#171; source &#187; f&#233;conde de la technique de l'esprit. Je n'en cite qu'un exemple. Un m&#233;decin connu pour ses fac&#233;ties dit un jour au po&#232;te Arthur Schnitzler : &#171; Rien d'&#233;tonnant &#224; ce que tu sois devenu un grand po&#232;te vu que ton p&#232;re a pr&#233;sent&#233; le miroir &#224; bon nombre de ses contemporains. &#187; Le miroir que le p&#232;re du po&#232;te, le c&#233;l&#232;bre m&#233;decin, le docteur Schnitzler avait pr&#233;sent&#233;, &#233;tait le laryngoscope. C'est le mot c&#233;l&#232;bre d'Hamlet, selon lequel le but de la pi&#232;ce, et par cons&#233;quent l'intention du po&#232;te qui l'&#233;crit, serait &#171; de mirer la nature comme dans un miroir - il donne &#224; la vertu ses traits, &#224; la honte son image, au si&#232;cle et au temps son expression et sa silhouette &#187; (Acte III, sc&#232;ne 2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c) Le double sens proprement dit, ou le jeu de mots qui repr&#233;sente le cas id&#233;al du sens multiple ; ici point d'entorse au mot, point de d&#233;pe&#231;age en syllabes, point de modification, point de n&#233;cessit&#233; de transposer le mot de la sph&#232;re &#224; laquelle il appar&#172;tient (p. ex. en tant que nom propre) &#224; une autre. Le mot tel qu'il est et tel qu'il est plac&#233; dans la phrase peut, &#224; la faveur de certaines circonstances, se pr&#234;ter &#224; diff&#233;rents sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les exemples ne manquent pas :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(D'apr&#232;s K. Fischer) : Un des premiers actes du r&#232;gne de Napol&#233;on III fut, on le sait, de confisquer les biens de la famille d'Orl&#233;ans. On en fit un joli jeu de mots : &#171; C'est le premier vol de l'aigle. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Louis XV voulait mettre &#224; l'&#233;preuve l'esprit d'un de ses courtisans , dont on lui avait vant&#233; le talent ; il lui ordonna de faire, &#224; la premi&#232;re occasion, un mot d'esprit sur lui ; le roi lui-m&#234;me, disait-il, voulait lui servir de &#171; sujet &#187; ; le courtisan r&#233;pondit par Ce bon mot : &#171; Le roi n'est pas un sujet &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un m&#233;decin quitte le chevet d'une malade et dit au mari qui l'accompagne : &#171; Voil&#224; qui ne me pla&#238;t pas ! &#187; - &#171; Voil&#224; d&#233;j&#224; longtemps qu'elle me d&#233;pla&#238;t &#187;, r&#233;pond le mari approbateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naturellement le m&#233;decin parlait de l'&#233;tat de la sant&#233; : il a cependant traduit son inqui&#233;tude en des termes tels qu'ils ont fourni au mari l'occasion d'exprimer son aversion &#224; l'&#233;gard de sa femme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A propos d'une com&#233;die satirique, Heine s'exprime ainsi : &#171; L'auteur e&#251;t &#233;t&#233; moins mordant, s'il avait eu plus &#224; se mettre sous la dent. &#187; Ce mot est un exemple de double sens cr&#233;&#233; par le sens m&#233;taphorique et par le sens r&#233;el, plut&#244;t qu'un jeu de mots au sens strict du terme. Mais &#224; qui importerait-il d'&#233;difier des cloisons aussi &#233;tanches ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre jeu de mots bien venu est racont&#233; par les auteurs (Heymans, Lipps) sous une forme peut-&#234;tre un peu obscure . Je l'ai retrouv&#233; r&#233;cemment, dans sa version et sous sa forme originale, dans un recueil de mots d'esprit dont nous aurons du reste peu d'autres choses &#224; tirer .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Saphir rencontra un jour Rothschild. Apr&#232;s un brin de causette, Saphir dit : &#171; &#201;coutez-moi, Rothschild, ma bourse est bien plate, vous pourriez bien m'abouler cent ducats. &#187; - Bien, r&#233;pondit Rothschild, mais &#224; la seule condition que vous me fas&#172;siez un mot d'esprit ! &#187; - &#171; Qu'&#224; cela ne tienne ! &#187; reprit Saphir. - &#171; Bien, venez demain &#224; mon bureau. &#187; Saphir est fid&#232;le au rendez-vous. &#171; Ah ! dit Rothschild en le voyant entrer, vous en &#234;tes toujours pour vos cents ducats. &#187; - &#171; Non, c'est vous, car jamais, au grand jamais, je n'aurai l'id&#233;e de vous les rendre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Was stellen diese Statuen vor ? &#187; (Que repr&#233;sentent ces statues ?) disait un &#233;tranger &#224; un Berlinois, au milieu d'une place publique et devant les monuments. - &#171; Je nu, entweder das rechte oder das linke Bein &#187; (Eh bien ! elles pr&#233;sentent tant&#244;t le pied droit, tant&#244;t le pied gauche).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heine, dans son Voyage dans le Harz : &#171; En ce moment, je n'ai pas pr&#233;sent &#224; l'esprit le nom de tous les &#233;tudiants ; quant aux professeurs, il en est parmi eux plus d'un qui n'a pas encore un nom (renom). &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre nous exercerons-nous &#224; la diff&#233;renciation diagnostique, en ajoutant aux pr&#233;c&#233;dents un mot d'esprit universitaire, fort connu. &#171; Der Unterschied zwischen ordentlichen und ausserordentlichen Professoren besteht darin, dass die ordentlichen nichts ausserordentliches und die au&#231;serordentlichen nichts ordentliches leisten. (La diff&#233;rence entre le professeur ordinaire (= titulaire) et le professeur extraordinaire (= charg&#233; de cours) est la suivante : le premier ne fait rien d'extraordinaire et le second rien qui soit selon l'ordre). Il s'agit incontestablement d'un jeu de mots sur le double sens d'&#171; ordinaire &#187; et &#171; extraordinaire &#187;, pris d'abord dans le sens hi&#233;rarchique qui se r&#233;f&#232;re &#224; l'ordo = ordre, puis dans le sens du m&#233;rite. L'analogie de ce mot d'esprit avec d'autres que nous avons vus nous rappelle que, dans ce cas particulier, l'emploi multi&#172;ple est beaucoup plus apparent que le double sens. Le mot &#171; ordentlich &#187; (ordinaire) revient sans cesse au cours de la phrase, soit tel quel, soit modifi&#233; par une particule n&#233;gative (cf. p. 45). De plus ici encore une notion est tr&#232;s adroitement d&#233;finie par sa propre expression verbale (cf. Eifersucht ist eine Leidenschaft, etc.) ; ou, plus pr&#233;ci&#172;s&#233;ment, deux notions corr&#233;latives sont d&#233;finies l'une par l'autre, quoique n&#233;gative-ment ; il en r&#233;sulte une subtile intrication. Enfin on peut all&#233;guer ici le point de vue de l'unification, &#224; savoir l'&#233;tablissement, entre les &#233;l&#233;ments expressifs, d'un rapport plus intime que n'e&#251;t pu le faire pr&#233;sager leur caract&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heine, dans son Voyage dans le Harz, dit : &#171; L'huissier me saluait en coll&#232;gue car il est &#233;crivain comme moi et m'a cit&#233; souvent dans ses publications semestrielles ; comme il m'a d'ailleurs encore souvent cit&#233; et - lorsqu'il ne me trouvait pas chez moi - il poussait la complaisance jusqu'&#224; inscrire la citation &#224; la craie sur ma porte. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Wiener Spazierg&#228;nger (Promeneur viennois) Daniel Spitzer trouva &#224; un type social, assez r&#233;pandu &#224; l'&#233;poque des grandes entreprises sp&#233;culatives (profiteur), une caract&#233;ristique laconique et &#224; coup s&#251;r fort spirituelle :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Front de fer - caisse de fer - couronne de fer &#187;. (Ce dernier est un ordre qui conf&#232;re la noblesse. )&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Unification excellente, tout est, pour ainsi dire, en fer. Les sens diff&#233;rents -mais assez voisins de l'&#233;pith&#232;te &#171; de fer &#187; favorisent cet &#171; emploi multiple &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre jeu de mots nous orientera vers une nouvelle vari&#233;t&#233; de la technique du double sens. Le spirituel coll&#232;gue, dont il a &#233;t&#233; question &#224; la page 52, risqua ce mot d'esprit &#224; l'&#233;poque de l'affaire Dreyfus :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Cette jeune fille me rappelle Dreyfus. L'arm&#233;e ne croit pas &#224; son innocence. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot &#171; innocence &#187;, dont le double sens forme le pivot de ce mot d'esprit, a dans un contexte son sens usuel qui s'oppose &#224; culpabilit&#233;, crime ; dans l'autre, un sens sexuel qui s'oppose &#224; &#171; exp&#233;rience des choses sexuelles &#187;. Or, il y a beaucoup d'exemples du double sens, et leur sel &#224; tous d&#233;pend tout particuli&#232;rement du sens sexuel. On pourrait r&#233;server &#224; ce groupe la d&#233;nomination d'&#233;quivoque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un excellent exemple de mot d'esprit &#233;quivoque est le mot de D. Spitzer cit&#233; &#224; la page 46 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Au dire de certains, le mari aurait beaucoup gagn&#233; pour se mettre sur le velours ; au dire des autres, la femme se serait mise sur le velours pour beaucoup gagner. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Met-on en parall&#232;le cet exemple de double sens plus &#233;quivoque avec d'autres exemples, une diff&#233;rence s'impose qui n'est pas sans importance au point de vue de la technique. Dans le mot d'esprit de l' &#171; innocence &#187;, les deux sens sont &#233;galement compr&#233;hensibles, on ne saurait distinguer si c'est la signification sexuelle qui est la plus usit&#233;e et la plus famili&#232;re. Il en est tout autrement dans l'exemple de D. Spitzer ; le sens banal de se &#171; mettre sur le velours &#187; s'impose tout d'abord, le sens sexuel se cache et se dissimule au point d'&#233;chapper &#224; un lecteur sans malice. Opposons-lui nettement un autre type de double sens, o&#249; l'on renonce &#224; dissimuler ainsi le sens sexuel, p. ex. le portrait d'une dame &#171; aimable &#187; esquisse par Heine : &#171; Sie konnte nichts abschlagen ausser ihr Wasser &#187; (Elle ne pouvait expulser [abschlagen = expulser et refuser] que ses urines.) Ce mot semble obsc&#232;ne, l'esprit y appara&#238;t &#224; peine .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette particularit&#233;, &#224; savoir que les deux significations du double sens ne nous sont pas &#233;galement famili&#232;res, se rencontre &#233;galement dans des mots d'esprit qui ne font aucune allusion au sexuel ; cela tient ou bien &#224; ce que l'un des sens est le plus courant, ou bien &#224; ce qu'il s'impose de par ses rapports avec les autres termes de la phrase (p. ex. c'est le premier vol de l'aigle). Je propose de d&#233;nommer ce groupe double sens avec allusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons appris &#224; conna&#238;tre tant de techniques de l'esprit que, pour ne point perdre notre vision d'ensemble, nous en dressons ci-dessous le tableau synoptique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I.	Condensation &lt;br class='autobr' /&gt;
a) avec mots composites, &lt;br class='autobr' /&gt;
b) avec modifications.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II.	Emploi du m&#234;me mat&#233;riel &lt;br class='autobr' /&gt;
c) mots entiers et leurs composantes, &lt;br class='autobr' /&gt;
d) interversion, &lt;br class='autobr' /&gt;
e) modification l&#233;g&#232;re, &lt;br class='autobr' /&gt;
f) les m&#234;mes mots dans leur plein sens ou vid&#233;s de leur sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III.	Double sens : &lt;br class='autobr' /&gt;
g) nom propre et nom d'objet,&lt;br class='autobr' /&gt;
h) sens m&#233;taphorique et sens concret, &lt;br class='autobr' /&gt;
i) double sens proprement dit (jeu de mots).&lt;br class='autobr' /&gt;
k) &#233;quivoque, &lt;br class='autobr' /&gt;
1) double sens avec allusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette diversit&#233; est embrouillante. Elle pourrait nous faire regretter de nous &#234;tre attach&#233;s aux proc&#233;d&#233;s techniques de l'esprit et nous attirer le reproche d'avoir exag&#233;r&#233; leur importance au d&#233;triment de l'intelligence m&#234;me de ce qui est essentiel dans l'esprit. Mais &#224; cette conjecture, qui nous all&#233;gerait le travail, s'oppose ce fait incon&#172;testable que l'esprit s'&#233;vanouit chaque fois que l'on fait abstraction de ces proc&#233;d&#233;s techniques de l'expression ! Cela nous am&#232;ne pourtant &#224; rechercher une unit&#233; dans cette diversit&#233;. Peut-&#234;tre pouvons-nous les r&#233;unir tous sous un m&#234;me bonnet. Point de difficult&#233;s en ce qui concerne la fusion des deuxi&#232;me et troisi&#232;me cat&#233;gories, comme nous l'avons d&#233;j&#224; dit. Le double sens et le jeu de mots repr&#233;sentent le cas id&#233;al de l'emploi du m&#234;me mat&#233;riel. &#201;videmment ce dernier est le concept le plus compr&#233;&#172;hensif. Les exemples de division, d'inversion des m&#234;mes mat&#233;riaux, de leur emploi multiple avec l&#233;g&#232;re modification (c, d, e) n'entreraient pas sans contrainte dans la rubrique du double sens. Mais quel facteur commun trouver entre la technique de la premi&#232;re cat&#233;gorie - condensation avec substitution - et la technique des deux autres - emploi multiple du m&#234;me mat&#233;riel ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A mon avis, elles comportent un facteur commun tr&#232;s net et tr&#232;s simple. L'emploi du m&#234;me mat&#233;riel n'est qu'un cas particulier de la condensation ; le jeu de mots ne repr&#233;sente qu'une condensation sans substitution ; la condensation demeure donc la cat&#233;gorie &#224; laquelle sont subordonn&#233;es toutes les autres. Une tendance &#224; la com&#172;pression ou mieux &#224; l'&#233;pargne domine toutes ces techniques. Tout para&#238;t &#234;tre, comme le dit Hamlet, affaire d'&#233;conomie (Thrift, Horatio, thrift !).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faisons, dans les diff&#233;rents exemples, la preuve de cette &#233;pargne. &#171; C'est le pre&#172;mier vol de l'aigle. &#187; Mais ce vol est un rapt ; il s'agit donc ici du double sens du mot vol. Pour justifier ce mot, vol signifie &#224; la fois action de voler avec des ailes et larcin. N'y a-t-il pas &#224; la fois condensation et &#233;pargne ? Certes, elles portent sur toute la seconde pens&#233;e qui tombe compl&#232;tement sans laisser de substitut. Le double sens du mot vol rend ce substitut inutile, ou, en d'autres termes : le mot vol implique le substi&#172;tut de la pens&#233;e r&#233;prim&#233;e, sans qu'il soit besoin de rien ajouter ni modifier &#224; la premi&#232;re phrase. Voil&#224; un des avantages du double sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre exemple : Front de fer - caisse de fer - couronne de fer. Quelle extraor&#172;dinaire &#233;pargne de mots en comparaison de la longueur des phrases qui traduiraient cette pens&#233;e en l'absence du terme &#171; de fer &#187; ! &#171; Avec de l'audace et un manque de conscience suffisant, il n'est pas difficile d'acqu&#233;rir une grosse fortune et la r&#233;com&#172;pense de tels m&#233;rites ne va pas sans l'anoblissement. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut, dans ces exemples, m&#233;conna&#238;tre la condensation, par cons&#233;quent, l'&#233;conomie. Mais il faut qu'on la puisse d&#233;montrer dans tous les cas. O&#249; trouver l'&#233;conomie dans des mots d'esprit tels que Rousseau - roux et sot et Antigone - antik ? o - nee ? Nous avons pu y reconna&#238;tre pour la premi&#232;re fois l'absence de la con&#172;densation ; ce sont ces exemples qui nous ont d&#233;termin&#233;s &#224; &#233;tablir la technique de l'emploi multiple du m&#234;me mat&#233;riel. En effet, nous n'arrivions &#224; rien ici par la condensation, mais, si nous la rempla&#231;ons par le concept plus g&#233;n&#233;ral de l' &#171; &#233;par&#172;gne &#187;, il n'y a plus de difficult&#233;s. Il est facile de saisir l'&#233;conomie r&#233;alis&#233;e dans les exemples de Rousseau, d'Antigone et dans les autres similaires. Nous &#233;pargnons la peine de faire une critique, de formuler un jugement ; tout est contenu dans le nom propre lui-m&#234;me. Dans l'exemple &#171; passion-jalousie &#187;, nous &#233;vitons la synth&#232;se laborieuse d'une d&#233;finition : &#171; Eifersucht, Leidenschaft &#187; et - &#171; Eifer sucht, Leiden schafft &#187; ; ajoutez quelques mots expl&#233;tifs et voil&#224; la d&#233;finition. Cette r&#232;gle s'applique de m&#234;me &#224; tous les autres exemples que nous avons analys&#233;s. Dans le moins &#171; &#233;conomique &#187; de ces jeux de mots (celui de Saphir : &#171; Vous venez pour vos cent ducats &#187;), l'&#233;pargne consiste du moins &#224; n'avoir pas &#224; trouver d'autres termes pour la r&#233;ponse ; ceux de la demande y suffisent. C'est peu de chose, mais c'est l&#224; tout le secret de l'esprit. L'emploi multiple des m&#234;mes mots dans la demande et dans la r&#233;ponse constitue certes une &#171; &#233;pargne &#187;. De m&#234;me Hamlet traduit la succession im&#172;m&#233;diate de la mort du p&#232;re et des noces de la m&#232;re par ces mots :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Le r&#244;ti du repas mortuaire fournit la viande froide du banquet nuptial. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'admettre cependant que &#171; la tendance &#224; l'&#233;pargne &#187; soit le caract&#232;re le plus g&#233;n&#233;ral de la technique de l'esprit, avant de nous enqu&#233;rir de l'origine m&#234;me de cette tendance, de sa signification, de la fa&#231;on dont elle procure le &#171; b&#233;n&#233;fice de plaisir &#187; offert par J'esprit, il convient de formuler un doute, qui m&#233;rite d'&#234;tre pris en consid&#233;ration. Il est possible que toute technique de l'esprit comporte une tendance &#224; &#233;conomiser les mat&#233;riaux expressifs, mais la r&#233;ciproque n'est pas vraie. Aussi toute ellipse, toute abr&#233;viation n'est-elle pas forc&#233;ment spirituelle. Nous nous sommes d&#233;j&#224; trouv&#233;s dans cette m&#234;me impasse lorsque nous esp&#233;rions rencontrer la condensation &#224; la base de tous les mots d'esprit ; nous nous sommes fait alors cette objection fort l&#233;gitim&#233; que le laconisme n'&#233;tait pas fatalement de l'esprit. Le caract&#232;re spirituel n'appartiendrait donc qu'&#224; un genre particulier d'ellipse et d'&#233;pargne - et tant que nous ne conna&#238;trons pas cette particularit&#233;, la d&#233;couverte du facteur commun &#224; toutes les techniques de l'esprit ne nous rapprochera pas de notre but. De plus, avouons-le, les &#233;conomies r&#233;alis&#233;es par la technique de l'esprit ne sont pas capables de nous en imposer. Certaines nous rappellent peut-&#234;tre celles des m&#233;nag&#232;res qui perdent leur temps et font des frais de v&#233;hicule dans l'espoir de payer, sur un march&#233; &#233;loign&#233;, leurs l&#233;gumes quelques sous de moins. Quelles &#233;conomies l'esprit r&#233;alise-t-il donc par sa technique ? Il s'&#233;pargne l'assemblage de quelques mots nouveaux que, la plupart du temps, on aurait facilement trouv&#233;s ; en &#233;change, l'esprit doit se donner la peine de rechercher le mot capable d'habiller les deux pens&#233;es ; souvent m&#234;me il lui faut chercher d'abord, &#224; l'une de ces pens&#233;es, une expression peu usuelle mais susceptible de r&#233;aliser sa fusion avec la seconde. Ne serait-il pas plus simple, plus ais&#233;, plus r&#233;ellement &#233;conomique, d'exprimer les deux pens&#233;es telles qu'elles se pr&#233;sentent, au risque de ne pas leur trouver d'expression commune ? L'&#233;pargne de paroles n'est-elle pas plus que compens&#233;e par un suppl&#233;ment de d&#233;pense intellectuelle ? Et qui r&#233;alise cette &#233;pargne ? Qui en tire avantage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons, pour le moment, nous d&#233;rober &#224; ce doute en d&#233;pla&#231;ant ce doute lui-m&#234;me. Connaissons-nous vraiment d&#233;j&#224; toutes les techniques de l'esprit ? Il est s&#251;rement plus prudent de rassembler de nouveaux exemples et de les soumettre &#224; l'analyse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, si nous n'avons point encore envisag&#233; un groupe important, dans lequel se rangent probablement la plupart des mots d'esprit, c'est que nous &#233;tions peut-&#234;tre influenc&#233;s par le d&#233;dain qui p&#232;se en g&#233;n&#233;ral sur ce genre de bons mots. Ce sont ceux qui sont habituellement connus sous le nom de calembour et tenus pour un genre inf&#233;rieur, parce que nous les faisons sans grande peine et &#224; peu de frais. En v&#233;rit&#233; la technique de leur expression est des plus simples, tandis que le jeu de mots propre&#172;ment dit fait appel aux plus &#233;lev&#233;es d'entre elles. Tandis que ce dernier r&#233;unit deux sens en un mot identique, de sorte que dans la plupart des cas il les pr&#233;sente en un seul mot, au contraire, il suffit au calembour que les deux mots vecteurs se sugg&#232;rent l'un l'autre par une ressemblance quelconque : ressemblance g&#233;n&#233;rale dans leur struc&#172;ture, assonance ou allit&#233;ration, etc. Une brass&#233;e de mots d'esprit de ce genre, pas tr&#232;s heureusement d&#233;nomm&#233;s en allemand &#171; Klangwitze &#187; (mots d'esprit par assonance), &#233;maille le sermon du capucin du Camp de Wallenstein :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; K&#252;mmert sich mehr uni den Krug als den Krieg.&lt;br class='autobr' /&gt;
Wetzt licher den Schnabel als der Sabel,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Frisst den Ochsen lieber als den Oxenstirn',&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Der Rheinstrom ist geworden zu einem Peinstrom,&lt;br class='autobr' /&gt;
Die Kl&#244;ster sind ausgenommene Nester,&lt;br class='autobr' /&gt;
Die Bist&#252;mer sind verwandelt in W&#252;sttumer&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Und alle die gesegneten deutschen L&#228;nder Sind verkehrt worden in Elender. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Plus pr&#233;occup&#233; de la bi&#232;re que de la guerre,&lt;br class='autobr' /&gt;
De la cro&#251;te que de la joute, &lt;br class='autobr' /&gt;
Bouffent plut&#244;t le b&#339;uf (Ochsen) qu'Oxenstirn&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les flots du Rhin ne sont faits chagrins, &lt;br class='autobr' /&gt;
Les retraitres (clo&#238;tres) sont des repaires,&lt;br class='autobr' /&gt;
Les &#233;v&#234;ch&#233;s sont des d&#233;serts,&lt;br class='autobr' /&gt;
Et l'Allemagne alors, tout ce pays prosp&#232;re, &lt;br class='autobr' /&gt;
Est transform&#233; en pays de mis&#232;re.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot d'esprit se plait souvent &#224; changer une voyelle dans un mot, p. ex. : Hevesi (Almanaccando, Voyages en Italie, p. 87) applique &#224; un po&#232;te italien qui, maIgr&#233; ses opinions anti-imp&#233;rialistes, se vit contraint de c&#233;l&#233;brer en hexam&#232;tres un empereur allemand, les mots suivants : &#171; Ne pouvant chasser les C&#233;sars, il fit tout au moins sauter les c&#233;sures. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les innombrables calembours dont nous disposons, il est peut-&#234;tre piquant d'en citer un fort mauvais commis par Heine. Apr&#232;s s'&#234;tre pr&#233;sent&#233; pendant assez longtemps comme un &#171; prince hindou &#187; (Le Grand, chap. V), il jeta un jour le masque et avoua &#224; sa dame ; &#171; Madame, je vous ai tromp&#233;e... J'ai &#233;t&#233; aussi peu &#224; Calcutta que le dindon (Kalkutte) que j'ai mang&#233; hier. &#187; Le d&#233;faut de ce mot d'esprit vient appa&#172;remment de ce que ces deux mots (Kalkutta, -Kalkutte) se ressemblent &#224; ce point qu'on peut dire qu'ils sont, &#224; proprement parler, identiques. Le volatile dont il a mang&#233; doit - dit-on - son nom allemand &#224; sa ville d'origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K. Fischer s'est vivement int&#233;ress&#233; &#224; ce genre de mots d'esprit, qu'il entend s&#233;parer nettement du &#171; jeu de mots &#187; (p. 78). &#171; Le calembour est un mauvais jeu de mots car il joue avec le mot, non point en tant que mot, mais en tant que son. &#187; Le jeu de mots, au contraire, &#171; p&#233;n&#232;tre du son &#224; l'&#226;me m&#234;me du mot &#187;. D'autre part il range &#171; famillionnaire &#187; &#171; Antigone (antik ? o nee) &#187; etc., parmi les calembours. Je ne me crois point oblig&#233; de le suivre dans cette voie. Dans le jeu de mots, il s'agit &#233;galement d'une assonance, &#224; laquelle s'associe un sens ou l'autre. Le langage courant n'&#233;tablit gu&#232;re de diff&#233;rence tranch&#233;e entre les deux et, s'il traite avec m&#233;pris le &#171; calembour &#187; et avec un certain respect le &#171; jeu de mots &#187;, c'est que cette appr&#233;ciation ne para&#238;t pas d&#233;pendre de la technique mais d'autres consid&#233;rations. Remarquez &#224; quel genre appartiennent les mots d'esprit qualifi&#233;s de &#171; calembours &#187;. Certains hommes ont le don, dans leurs jours de bonne humeur, de r&#233;pondre &#224; tout pour un temps par un calembour. Un de mes amis, coutumier d'une modestie exemplaire tant que ses travaux scientifiques sont sur le tapis, se vante d'avoir ce don. Comme la soci&#233;t&#233; qu'il avait un jour ainsi tenue sous le charme de sa parole s'&#233;tonnait de son endurance, il dit : &#171; Ja, ich liege hier auf der KaLauer &#187; , &#171; Oui, je suis ici &#171; &#224; l'aff&#251;t &#187;(Lauer = aff&#251;t,Kalauer = calembour) , et lorsqu'on le pria de se taire, il mit comme condition d'&#234;tre sacr&#233; &#171; poeta ka-laureatus &#187; (po&#232;te cal-laur&#233;at). Mais l'un et l'autre sont de bons mots d'esprit par condensation, avec formation de mot composite. (Je suis &#224; l'aff&#251;t (Lauer) de faire un calembour (Kalauer).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retenons toutefois &#224; l'occasion de ces discussions destin&#233;es &#224; distinguer le calem&#172;bour du mot d'esprit, que le premier ne peut nous offrir aucune acquisition vraiment nouvelle dans le domaine de la technique de l'esprit. Bien que, dans le calembour, on renonce &#224; l'emploi du m&#234;me mat&#233;riel expressif dans des acceptions diff&#233;rentes, l'ac&#172;cent porte cependant sur un &#233;l&#233;ment connu &#224; retrouver, sur la concordance des deux mots dont se sert le calembour ; celui-ci n'est par cons&#233;quent qu'une sous-vari&#233;t&#233; du groupe dont le jeu de mots proprement dit demeure le type le plus &#233;lev&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais il est vraiment des mots d'esprit dont la technique semble avoir fort peu d'accointances avec celle des groupes pr&#233;c&#233;dents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heine, dit-on, rencontra un jour dans un salon parisien le po&#232;te Souli&#233; ; pendant qu'ils causaient, entre un de ces &#171; rois de l'or &#187; parisiens, que l'on ne compare pas au roi Midas sous le seul rapport de l'argent : une cour aussi nombreuse qu'obs&#233;quieuse l'entoure aussit&#244;t. &#171; Voyez, dit Souli&#233; &#224; Heine, le dix-neuvi&#232;me si&#232;cle adore le veau d'or ! &#187; Jetant un regard sur l'objet de ce culte, Heine r&#233;pondit comme pour rectifier : &#171; Oh ! celui-l&#224; doit en avoir pass&#233; I'&#226;ge ! &#187; (K. Fischer, p. 82).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; r&#233;side donc la technique de ce mot excellent ? Dans le jeu de mots, selon l'avis de K. Fischer. &#171; Veau d'or, par exemple, peut s'appliquer, dit-il, &#233;galement &#224; Mammon et &#224; l'idol&#226;trie ; l'or, dans le premier cas, l'image de l'animal, dans le second, occupant le premier plan ; on peut aussi se servir de ce terme pour d&#233;signer de fa&#231;on peu flatteuse quelqu'un qui poss&#232;de beaucoup d'argent, mais fort peu d'esprit &#187; (p. 82). Faisons la preuve en supprimant le mot &#171; veau d'or &#187; ; il n'y a plus d'esprit. Souli&#233; e&#251;t-il dit par exemple : &#171; Voyez donc comme les gens f&#234;tent ce ben&#234;t en raison de sa seule richesse &#187;, voil&#224; qui n'est plus spirituel du tout et la r&#233;ponse de Heine devient impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut retenir pourtant qu'il ne s'agit point l&#224; de la comparaison plus ou moins spirituelle de Souli&#233; mais de la r&#233;ponse incontestablement plus fine de Heine. Alors nous n'avons aucun droit de toucher &#224; la phrase du veau d'or qui ne sert que de pr&#233;&#172;misse &#224; la r&#233;plique de Heine ; ainsi la r&#233;duction ne doit s'appliquer qu'&#224; cette derni&#232;re. Voulons-nous pr&#233;ciser la phrase : &#171; Oh ! celui-l&#224; doit en avoir pass&#233; l'&#226;ge &#187;, nous ne pouvons l'exprimer autrement qu'en disant : &#171; Oh, ce n'est plus un veau, c'est d&#233;j&#224; un b&#339;uf adulte. &#187; Il en r&#233;sulterait que Heine, dans son mot d'esprit, n'aurait pas pris le &#171; veau d'or &#187; dans un sens m&#233;taphorique, mais dans un sens personnel en l'appliquant &#224; l'homme de finances lui-m&#234;me. Ce double sens ne pr&#233;existait-il pas d&#233;j&#224; dans la pens&#233;e de Souli&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comment donc ? Nous croyons remarquer que cette r&#233;duction n'annihile pas enti&#232;rement le mot d'esprit de Heine ; en effet elle ne touche point &#224; son essence. Ainsi Souli&#233; dirait : &#171; Voyez comme le XIXe si&#232;cle adore le veau d'or ! &#187; Et Heine de r&#233;pondre : &#171; Oh, ce n'est plus un veau, c'est d&#233;j&#224; un b&#339;uf. &#187; Et sous cette forme r&#233;duite, le mot demeure toujours spirituel. Or, toute autre r&#233;duction des paroles de Heine est impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est bien regrettable que les conditions techniques de cet excellent exemple soient si compliqu&#233;es. Comme il ne peut nous &#233;clairer sur la technique, abandonnons-le pour en chercher un autre, qui nous semble avoir une certaine accointance avec le pr&#233;c&#233;dent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une des &#171; histoires de baignade &#187; qui illustrent l'hydrophobie du Juif galicien. Nous ne demandons d'ailleurs, pour les exemples cit&#233;s par nous, ni titre de noblesse, ni certificat d'origine. Ils ne valent que parce qu'ils s'entendent &#224; nous faire rire et offrent un int&#233;r&#234;t th&#233;orique. Or, ces deux conditions se trou-vent r&#233;alis&#233;es au plus haut point par les mots d'esprit juifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux juifs se rencontrent au voisinage d'un &#233;tablissement de bains : &#171; As-tu pris un bain ? &#187; demande l'un d'eux - &#171; Comment ? dit l'autre, en manquerait-il donc un ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le franc rire n'est pas l'attitude id&#233;ale pour d&#233;m&#234;ler la technique d'un bon mot. C'est pourquoi cette analyse offre quelque difficult&#233;. C'est donc un quiproquo comi&#172;que ! penserons-nous d'abord. - Tout beau ! mais quelle est la technique de ce mot d'esprit ? Apparemment, c'est l'emploi du double sens du mot &#171; prendre &#187;. Dans l'un, le mot &#171; prendre &#187; est un passe-partout d&#233;color&#233; ; dans l'autre, c'est le verbe dans son plein sens. C'est donc un cas o&#249; le m&#234;me mot est pris au sens &#171; plein &#187; ou est &#171; vid&#233; &#187;) de son sens (groupe II, f ). Pour supprimer l'esprit, il suffit de remplacer &#171; prendre un bain &#187; par l'expression &#233;quivalente, mais plus simple : &#171; se baigner &#187;. La r&#233;ponse ne porte plus. L'esprit r&#233;side donc dans l'expression &#171; prendre un bain &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est juste, mais il semble que, dans ce cas aussi, la r&#233;duction ne s'applique pas l&#224; o&#249; il faut. L'esprit ne r&#233;side pas dans la question mais bien dans la r&#233;plique, ou plut&#244;t dans la question pos&#233;e en mani&#232;re de r&#233;ponse : &#171; Comment ? En manquerait-il donc un ? &#187; Et aucune amplification ni aucune modification, pourvu qu'elle ne touche point &#224; son sens, ne peut d&#233;pouiller cette r&#233;ponse de son esprit. Nous avons aussi l'impres&#172;sion que, dans la r&#233;ponse du deuxi&#232;me juif, le fait de ne pas comprendre l'id&#233;e de bain importe plus que le malentendu sur le mot &#171; prendre &#187;. Mais nous ne voyons pas encore bien clair et nous chercherons un troisi&#232;me exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une histoire juive, qui pourtant n'est juive que par son d&#233;cor, son fond &#233;tant tout bonnement humain. Certes, ce cas pr&#233;sente aussi ses complications ind&#233;si&#172;rables mais qui, heureusement, ne nous emp&#234;chent pas - comme les pr&#233;c&#233;dentes - d'y voir clair.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un malheureux, en pleurant sa mis&#232;re, emprunte 25 florins &#224; un ami riche. Le jour m&#234;me le bienfaiteur le trouve attabl&#233; au restaurant devant une portion de saumon &#224; la mayonnaise. Il lui en fait reproche : &#171; Comment ! vous me tapez et vous vous offrez du saumon mayonnaise ! Voil&#224; l'emploi de mon argent ! &#187; -&#171; Je ne comprends pas, dit l'autre ; sans argent impossible de manger du saumon mayonnaise ; j'ai de l'argent, je ne dois pas manger du saumon mayonnaise ; quand donc mangerai-je du saumon mayonnaise ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, enfin, plus trace de double sens. La r&#233;p&#233;tition de &#171; saumon mayonnaise &#187; ne peut pas non plus constituer la technique de l'esprit, comme ce n'est pas un &#171; emploi multiple du m&#234;me mat&#233;riel &#187;, mais une r&#233;p&#233;tition effective de mots identiques, r&#233;p&#233;tition exig&#233;e par le sens m&#234;me de la phrase. Nous pouvons rester tout d'abord interdits devant cette analyse, puis nous tenterons peut-&#234;tre de contester &#224; l'anecdote qui nous a fait rire le caract&#232;re de mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle autre particularit&#233; la r&#233;ponse de ce malheureux d&#233;cav&#233; pr&#233;sente-t-elle encore ? C'est de rev&#234;tir d'une fa&#231;on frappante le caract&#232;re de la logique. A tort, pourtant, puisque la r&#233;ponse est certainement illogique. Le pauvre se d&#233;fend d'avoir employ&#233; l'argent pr&#234;t&#233; &#224; une gourmandise et demande, avec un semblant de raison, quand il lui sera permis enfin de manger du saumon. Mais ce n'est 'pas l&#224; la r&#233;ponse exacte &#224; la question ; le bienfaiteur ne lui reproche pas de s'&#234;tre offert du saumon le jour m&#234;me de son emprunt, mais lui fait sentir que, dans la situation o&#249; il se trouve, il n'a pas du tout le droit de penser aux friandises. Notre gourmet d&#233;cav&#233; ne tient aucun compte du seul sens possible de cette r&#233;primande ; il r&#233;pond &#224; c&#244;t&#233;, comme s'il avait mal compris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'est-ce pas pr&#233;cis&#233;ment cette d&#233;viation du sens du reproche dans la r&#233;ponse qui repr&#233;sente la technique de ce mot d'esprit ? Il serait alors peut-&#234;tre possible de surprendre encore un semblable changement de point de vue, un tel d&#233;placement de l'accent psychique dans les deux exemples pr&#233;c&#233;dents, qui nous semblaient tr&#232;s voisins de ce dernier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La preuve en est facile et r&#233;v&#232;le, en effet, la technique de ces mots d'esprit. Souli&#233; fait observer &#224; Heine que la soci&#233;t&#233; du XIXe si&#232;cle adore le &#171; veau d'or &#187; exactement comme les Juifs du d&#233;sert l'ont fait jadis. La r&#233;ponse idoine de Heine e&#251;t &#233;t&#233; - &#171; Oui ! c'est la nature humaine, les si&#232;cles ne l'ont point chang&#233;e &#187;, ou bien quelque autre r&#233;ponse approbative. Mais Heine s'&#233;carte de la pens&#233;e sugg&#233;r&#233;e, il ne r&#233;pond pas du tout &#224; la question ; il se sert du double sens cr&#233;&#233; par le &#171; veau d'or &#187; pour prendre la tangente ; il part sur un des &#233;l&#233;ments de la phrase, &#171; le veau &#187;, et r&#233;pond &#224; Souli&#233; comme si ce mot e&#251;t &#233;t&#233; le centre m&#234;me de sa phrase. &#171; Oh, ce n'est plus un veau &#187;, etc. .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;viation est encore plus nette dans le mot du bain. Cet exemple exige une repr&#233;sentation graphique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier demande : &#171; As-tu pris un bain ? &#187; L'accent porte sur l'&#233;l&#233;ment &#171; bain &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second r&#233;pond comme si la question avait &#233;t&#233; accentu&#233;e ainsi : &#171; As-tu pris un bain ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seule intention de ces mots : &#171; pris un bain &#187; est de permettre ce d&#233;placement de l'accent. Avec la formule &#171; t'es-tu baign&#233; ? &#187; tout d&#233;placement e&#251;t &#233;t&#233; impossible. La r&#233;ponse d&#233;nu&#233;e de tout esprit e&#251;t &#233;t&#233; ; &#171; Me baigner ? y penses-tu ? J'ignore ce que c'est. &#187; La technique de l'esprit consiste donc &#224; d&#233;placer l'accent de &#171; bain &#187; sur &#171; pris &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons au &#171; saumon mayonnaise &#187; comme &#224; l'exemple le plus pur. Les &#233;l&#233;ments nouveaux qu'il apporte vont nous int&#233;resser &#224; plusieurs points de vue. Il nous faut avant tout donner un nom &#224; la technique que nous venons de d&#233;couvrir. Je propose celui de &#171; d&#233;placement &#187;, car son &#233;l&#233;ment essentiel consiste dans la d&#233;viation du cours de la pens&#233;e, dans le d&#233;placement de l'accent psychique du th&#232;me primitif sur un th&#232;me diff&#233;rent. Ensuite il nous faudra examiner quels rapports unissent la technique du d&#233;placement &#224; l'expression du mot d'esprit. Notre exemple (saumon mayonnaise) montre que le mot d'esprit par d&#233;placement reste fort ind&#233;pendant de son expression verbale. Il ne tient pas &#224; la suite des mots, mais &#224; celle des id&#233;es. Pour le faire dispara&#238;tre, nous essayerons vainement de remplacer les mots par d'autres tant que leur sens subsistera. La r&#233;duction n'est possible qu'&#224; condition de modifier le cours de la pens&#233;e et de faire r&#233;pondre notre gourmet sur le mode direct au reproche qu'il &#233;tude dans le mot d'esprit tel qu'il est. La version r&#233;duite serait alors la suivante Je ne puis me passer de manger ce que j'aime, et peu m'importe d'o&#249; vient l'argent. Voil&#224; pourquoi c'est aujourd'hui que je mange du saumon mayonnaise, apr&#232;s que vous m'avez pr&#234;t&#233; de l'argent. &#187; Mais ce ne serait plus de l'esprit, ce serait du cynisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est fort instructif de comparer ce mot &#224; un autre mot du m&#234;me ordre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un ivrogne gagne sa vie, dans une petite ville, &#224; donner des le&#231;ons. Avec le temps on apprend son vice et, de ce fait, il perd une grande partie de ses &#233;l&#232;ves. On charge un ami de l'engager &#224; la sobri&#233;t&#233;. a Voyez, vous pourriez avoir les meilleures le&#231;ons de la ville, si vous renonciez &#224; la boisson. Faites-le donc. &#187; - &#171; Comment, r&#233;pond l'au&#172;tre indign&#233;, je donne des le&#231;ons pour boire, et il me faudrait ne plus boire pour avoir des le&#231;ons ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mot joue &#233;galement la logique, comme le mot a saumon mayonnaise &#187;, mais on ne peut pas le ranger parmi les mots d'esprit par d&#233;placement. La r&#233;ponse est directe. Le cynisme qui se cachait dans le premier &#233;clate ici &#224; tous les yeux. - &#171; La boisson est mon unique objectif. &#187; La technique de ce mot est au fond assez inf&#233;&#172;rieure et ne peut nous en expliquer l'effet ; ce n'est qu'une transposition des m&#234;mes mat&#233;riaux ou plut&#244;t l'interversion du, moyen et du but repr&#233;sent&#233;s respectivement par la boisson et par le fait de donner des le&#231;ons et de trouver des &#233;l&#232;ves. La r&#233;duction de ce mot en chasse tout l'esprit, d&#232;s que je ne fais plus ressortir ces conditions dans la mani&#232;re de m'exprimer, comme par exemple en disant : &#171; Quelle suggestion absurde ! la boisson est tout pour moi, et non pas les le&#231;ons. Les le&#231;ons ne sont pour moi qu'un moyen de pouvoir continuer &#224; boire. &#187; Ainsi, l'esprit &#233;tait tout entier dans l'ex&#172;pression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le mot du &#171; bain &#187;, l'esprit d&#233;pend incontestablement des termes m&#234;mes de la phrase (as-tu pris un bain ?) et la moindre modification en chasse tout l'esprit. Ici la technique est assez compliqu&#233;e ; c'est une combinaison du double sens (du groupe f) avec le d&#233;placement. Les termes de la question admettent un double sens, et le mot d'esprit r&#233;sulte de ce fait que la r&#233;ponse ne correspond plus au sens de l'interrogation mais &#224; son sens d&#233;tourn&#233;. Aussi pouvons-nous trouver une r&#233;duction, qui, tout en laissant subsister le double sens dans sa formule verbale, enl&#232;ve l'esprit rien qu'en supprimant le d&#233;placement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; As-tu pris un bain ? &#187; - &#171; Que suis-je cens&#233; avoir pris ? Un bain ? Qu'est-ce donc ? &#187; Ce n'est pas un mot d'esprit, mais une exag&#233;ration malveillante ou railleuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le double sens joue un r&#244;le analogue dans le mot du &#171; veau d'or &#187; de Heine. Il permet &#224; la r&#233;ponse la d&#233;viation de la suite des id&#233;es sugg&#233;r&#233;e, d&#233;viation qui dans le mot du &#171; saumon mayonnaise &#187; se passe d'un tel artifice verbal. La r&#233;duction de la parole de Souli&#233; et de la r&#233;plique de Heine donneraient : &#171; Cela me rappelle assez bien le culte du veau d'or de voir cet homme ainsi f&#234;t&#233; pour sa seule richesse. &#187; Et Heine de r&#233;pondre : &#171; Le culte rendu &#224; sa richesse n'est pas ce qui est le pire. Mais &#224; mon avis, vous ne soulignez pas assez que sa fortune lui fait pardonner sa sottise. &#187; De la sorte, malgr&#233; la conservation du double sens, on aurait fait dispara&#238;tre &#171; l'esprit par d&#233;placement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourra nous objecter que des diff&#233;renciations si subtiles tendent &#224; dissocier des &#233;l&#233;ments qui sont pourtant parfaitement coh&#233;rents. Le double sens ne nous permet-il donc pas, dans tous les cas, de d&#233;placer, de d&#233;vier la suite des id&#233;es de son cours primitif ? Et il nous faudrait convenir que &#171; double sens &#187; et &#171; d&#233;placement &#187; repr&#233;&#172;sentent deux types diff&#233;rents de la technique de l'esprit ? Certes, ce rapport subsiste -entre le double sens et le d&#233;placement, mais il n'a rien &#224; voir dans notre distinction des techniques de l'esprit. Quant au double sens, le mot d'esprit ne roule que sur un mot qui pr&#234;te &#224; plusieurs interpr&#233;tations et fait pour l'auditeur l'office d'un trait d'union permettant le passage d'une pens&#233;e &#224; l'autre ; ce qui pourrait passer - &#224; frotte&#172;ment il est vrai - pour l'&#233;quivalent du proc&#233;d&#233; de d&#233;placement. Au contraire, dans le mot par d&#233;placement, le mot d'esprit lui-m&#234;me comporte une suite d'id&#233;es qui a d&#233;j&#224; subi un tel d&#233;placement ; ce d&#233;placement appartient ici &#224; l'&#233;laboration qui a r&#233;alis&#233; le mot d'esprit, non point &#224; celle qui est n&#233;cessaire &#224; sa compr&#233;hension. Au cas o&#249; cette distinction garderait quelque obscurit&#233;, les tentatives de r&#233;duction nous fourniraient un moyen infaillible de faire appara&#238;tre cette diff&#233;rence. Nous ne discu&#172;terons pas cependant la valeur de cette objection. Elle nous emp&#234;che de confondre les processus psychiques qui pr&#233;sident &#224; la production de l'esprit l'&#233;laboration de l'esprit) avec ceux qui servent &#224; l'enregistrer (travail de compr&#233;hension). Ce sont les premiers seuls que nous envisageons dans nos investigations actuelle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Y a-t-il encore d'autres exemples de la technique du d&#233;placement ? Ils ne sont cer&#172;tes pas faciles &#224; trouver. Le mot d'esprit suivant est un exemple &#233;galement fond&#233; sur une accentuation de la logique, comme dans notre exemple-type du saumon mayon&#172;naise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un maquignon offre &#224; son client un cheval de selle : &#171; Si vous prenez ce cheval et si vous partez &#224; quatre heures du matin, vous serez &#224; six heures et demie &#224; Presbourg. &#187; - &#171; Et que ferai-je &#224; Presbourg &#224; six heures et demie du matin ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;placement est ici patent. Le maquignon n'envisage l'arriv&#233;e matinale dans cette petite ville que pour faire valoir les qualit&#233;s de son cheval. Le client ne s'inqui&#232;&#172;te pas de la valeur de la b&#234;te, dont il ne doute pas, il ne fait &#233;tat que des donn&#233;es de temps et de lieu all&#233;gu&#233;es &#224; titre d'argument. La r&#233;duction de ce mot n'est pas difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En voici un autre dont la technique est beaucoup plus difficile &#224; d&#233;m&#234;ler mais qui, en derni&#232;re analyse, se r&#233;duit &#224; un double sens avec d&#233;placement. Ce mot d'esprit a pour objet le subterfuge d'un marieur juif et appartient &#224; un groupe qui nous occupera encore &#224; plusieurs reprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le marieur avait affirm&#233; au pr&#233;tendant que le p&#232;re de la jeune fille n'&#233;tait plus en vie. Apr&#232;s les fian&#231;ailles on apprend que celui-ci vit, mais purge une peine de prison. Le pr&#233;tendant fait des reproches au marieur : &#171; Mais, dit ce dernier, que vous ai-je donc annonc&#233; ? Appelez-vous cela une vie ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le double sens r&#233;side dam le mot &#171; vie &#187;, et le d&#233;placement consiste en ce fait que le marieur d&#233;rive le mot de son sens habituel - qui est le contraire de &#171; mort &#187; - pour lui donner celui qu'il affecte dans la locution &#171; ce n'est pas une vie &#187;. De la sorte il explique ses paroles ant&#233;rieures en leur attribuant apr&#232;s coup un double sens, bien que, dans le cas particulier, ce sens multiple soit nettement tir&#233; de longueur. En ceci la technique rappellerait celle du &#171; veau d'or &#187; et celle du mot du &#171; bain &#187;. Mais il convient encore de tenir compte ici d'un facteur nouveau qui, en raison de sa pr&#233;pond&#233;rance, vient bousculer toute notre compr&#233;hension de la technique. On pour&#172;rait dire que ce mot est &#171; caract&#233;risant &#187;, qu'il vise &#224; illustrer, par un exemple ce m&#233;lange de duplicit&#233; hardie et d'esprit d'&#224;-propos qui caract&#233;rise les marieurs. Ce n'est l&#224;, nous le verrons, que la surface, la fa&#231;ade du mot son sens, c'est-&#224;-dire ses intentions sont tout autres. Nous en tenterons plus loin la r&#233;duction .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s cette s&#233;rie d'exemples complexes et difficiles &#224; analyser, nous aurons encore une fois la satisfaction de retrouver un cas particuli&#232;rement clair et limpide du type &#171; d&#233;placement &#187;. Un tapeur juif adresse une requ&#234;te &#224; un riche baron afin d'obte&#172;nir un secours p&#233;cuniaire lui permettant d'aller &#224; Ostende ; les m&#233;decins lui auraient recommand&#233; les bains de mer pour le r&#233;tablissement de sa sant&#233;. - &#171; Bien, dit le baron, je vais vous donner quelque chose, mais vous faut-il absolument Ostende, qui est la station la plus co&#251;teuse ? &#187; - &#171; Monsieur le Baron, r&#233;pond l'autre d'une fa&#231;on p&#233;remptoire, pour ma sant&#233;, rien ne me para&#238;t trop cher. &#187; Assur&#233;ment, c'est un point de vue juste, mais qui ne convient pas &#224; un solliciteur. La r&#233;ponse adopte le point de vue d'un homme riche. Le tapeur parle comme s'il s'agissait de d&#233;penser son propre argent pour sa sant&#233;, comme si l'argent et la sant&#233; appartenaient au m&#234;me individu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reprenons cet exemple si instructif du &#171; saumon mayonnaise &#187;. Il nous pr&#233;sente, lui aussi, une fa&#231;ade qui &#233;blouit par un &#233;talage d'&#233;laboration logique ; or, l'analyse nous a montr&#233; que cette logique cache un sophisme, en particulier un d&#233;placement du cours de la pens&#233;e. Ce mot peut-&#234;tre, par simple contraste, nous aiguille sur d'autres mots d'esprit qui, tout au contraire, &#233;talent ouvertement le contresens, le non-sens et la sottise. Nous serions curieux d'en p&#233;n&#233;trer la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je commence par l'exemple le plus net et le plus pur du groupe entier. C'est encore un mot juif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Itzig a &#233;t&#233; enr&#244;l&#233; dans l'artillerie. C'est apparemment un gar&#231;on intelligent, mais indisciplin&#233; et sans go&#251;t pour le service militaire. Un de ses sup&#233;rieurs, bien dispos&#233; en sa faveur, le prend &#224; part et lui dit :&#171; Itzig, ta place n'est pas parmi nous. Je te donne un conseil : ach&#232;te-toi un canon et &#233;tablis-toi &#224; ton propre compte. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce conseil fort comique est &#233;videmment un non-sens. Il n'y a pas de canons sur le march&#233; et un particulier ne peut pas se rendre ind&#233;pendant et &#171; s'&#233;tablir &#187; comme force militaire. Cependant &#224; aucun moment nous ne pouvons penser que ce conseil se borne &#224; un non-sens pur et simple ; c'est un non-sens spirituel et un mot d'esprit excellent. Comment le non-sens devient-il un mot d'esprit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas besoin de chercher bien loin. Les explications des auteurs auxquelles nous avons fait allusion dans notre introduction nous permettent de deviner qu'un pareil non-sens spirituel n'est pas d&#233;pourvu de sens, et que ce sens dans le non-sens fait du non-sens un mot d'esprit. Le sens, dans notre exemple, est facile &#224; saisir. L'officier qui conseille cette sottise &#224; Itzig joue le sot pour montrer &#224; Itzig la sottise de sa conduite. Il copie Itzig : &#171; Je veux te donner &#224; pr&#233;sent un conseil qui soit &#224; la mesure de ta sottise. &#187; Il se conforme &#224; la sottise d'Itzig, la lui fait toucher du doigt ; il en fait un conseil qu'il juge conforme aux d&#233;sirs d'Itzig, car si celui-ci poss&#233;dait un canon en toute propri&#233;t&#233; et s'adonnait au m&#233;tier des armes &#224; son propre compte, comme son intelligence et son ambition lui profiteraient ! Avec quel soin jaloux il entretiendrait son canon et il s'attacherait &#224; &#233;tudier les d&#233;tails de son m&#233;canisme, afin de pouvoir soutenir la concurrence des autres propri&#233;taires de canons !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Interrompons l'analyse de cet exemple pour faire voir que le m&#234;me &#171; sens dans le non-sens &#187; existe dans un autre mot du m&#234;me genre, plus bref et plus simple, bien que moins tranch&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Ne jamais &#234;tre n&#233;s, voil&#224; l'id&#233;al pour les mortels fils de l'homme ! &#187; - &#171; Mais &#187;, ajoutent les sages des &#171; Fliegende Bl&#228;tter &#187; &#171; c'est &#224; peine si cela arrive &#224; un sur cent mille. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette addition moderne &#224; ce pr&#233;cepte de la sagesse traditionnelle est un non-sens absolu, rendu plus absurde encore par la restriction &#171; &#224; peine &#187; qui veut &#234;tre prudente. Mais elle cadre fort bien, &#224; titre de restriction &#233;vidente, avec la premi&#232;re phrase. Elle d&#233;montre que ce pr&#233;cepte universellement respect&#233; ne vaut gu&#232;re mieux qu'un non-sens. Qui n'est pas n&#233;, n'est pas un fils de l'homme, il n'y a donc pour lui ni bien ni meilleur. Le non-sens contenu dans le mot d'esprit r&#233;v&#232;le et souligne un autre non-sens, tout comme dans l'exemple de l'artilleur Itzig.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un troisi&#232;me exemple qui, par sa donn&#233;e, ne m&#233;riterait gu&#232;re les longues explications qu'il exige, mais qui met particuli&#232;rement bien en relief l'emploi dans le mot d'esprit d'un non-sens destin&#233; &#224; faire ressortir un autre non-sens :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un homme, sur le point de partir en voyage, confie sa fille &#224; un ami en le priant de bien veiller sur sa vertu pendant son absence. Quelques mois apr&#232;s, il retrouve sa fille enceinte. Il adresse naturellement des reproches &#224; son ami. Celui-ci pr&#233;tend ne pouvoir s'expliquer l'accident. &#171; Mais o&#249; donc couchait-elle ? &#187; dit le p&#232;re. - &#171; Elle a partag&#233; la chambre de mon fils. &#187; - &#171; Mais comment l'as-tu fait coucher dans la chambre de ton fils, quand je t'ai suppli&#233; de veiller sur elle ? &#187; - &#171; Il y avait pourtant un paravent ; d'un c&#244;t&#233; le lit de ta fille, de l'autre celui de mon fils, et entre les deux un paravent. &#187; - &#171; Bien ! et si ton fils a fait le tour du paravent ? &#187; - &#171; Toute r&#233;flexion faite, reprend l'autre gravement : il est vrai que dans ce cas la chose aurait pu se produire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mot, dont les autres qualit&#233;s sont d'ailleurs fort douteuses, est bien facile &#224; r&#233;duire ; sa r&#233;duction serait &#233;videmment la suivante : &#171; Tu n'as aucun droit de me faire des reproches. Comment as-tu &#233;t&#233; assez sot pour confier ta fille &#224; une famille o&#249; elle devait vivre constamment en contact avec un jeune homme ? Comment dans ces conditions un &#233;tranger pouvait-il veiller &#224; la vertu d'une jeune fille ? &#187; La sottise apparente de l'ami ne fait ici que refl&#233;ter celle du p&#232;re. La r&#233;duction a fait dispara&#238;tre la sottise du mot d'esprit, et par l&#224; m&#234;me tout son esprit. Toutefois nous n'avons pas &#233;limin&#233; compl&#232;tement l'&#233;l&#233;ment &#171; sottise &#187; ; dans le contexte de la phrase, que nous venons de r&#233;duire &#224; son sens propre, cet &#233;l&#233;ment trouve une autre place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voici maintenant en mesure de r&#233;duire le mot du canon. L'officier devrait dire : &#171; Itzig, je te sais un commer&#231;ant avis&#233;. Mais je te le dis : c'est de ta part une grande b&#234;tise de ne pas comprendre qu'il est impossible de se conduire au service militaire comme dans le commerce, o&#249; chacun agit pour soi et contre les autres. Le service militaire exige la subordination et la solidarit&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or la technique des mots d'esprit par non-sens, que nous avons envisag&#233;s jus&#172;qu'ici, consiste dans l'emploi d'une sottise, d'une absurdit&#233;, pour mettre en &#233;vi&#172;dence, en vedette, une autre sottise, une autre absurdit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'application du contresens &#224; la technique de l'esprit a-t-elle dans tous les cas cette signification ? En voici un autre exemple qui tend &#224; l'affirmer :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Phocion, voyant le peuple applaudir &#224; un de ses discours, demanda &#224; un ami : &#171; Quelle sottise ai-je donc dite ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question appara&#238;t comme un contresens. Mais nous en saisissons rapidement le sel. &#171; Ou'ai-je donc dit qui ait pu plaire autant &#224; ce peuple stupide ? Au fond, je devrais rougir de ce succ&#232;s ; si cela a plu aux imb&#233;ciles, cela n'a pas d&#251; &#234;tre bien fort. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres exemples prouvent cependant que le contresens est souvent employ&#233;, dans la technique de l'esprit, sans viser &#224; mettre en valeur un autre non-sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un ma&#238;tre connu de l'Universit&#233;, qui savait assaisonner de mots d'esprit des cours qui traitaient de sujets peu captivants, recevait des f&#233;licitations &#224; l'occasion de la naissance de son plus jeune enfant. &#171; Oui, r&#233;pondit-il, faisant allusion &#224; son &#226;ge tr&#232;s avanc&#233;, c'est &#233;tonnant ce que peut faire la main, de l'homme. &#187; -Cette r&#233;ponse semble particuli&#232;rement absurde, hors de propos. N'appelle t-on pas les enfants la b&#233;n&#233;dic&#172;tion, l'&#339;uvre de Dieu, par opposition aux oeuvres humaines ? Mais bient&#244;t nous nous apercevons que cette r&#233;plique a n&#233;anmoins un sens, voire m&#234;me un sens obsc&#232;ne. Il n'est pas question pour le p&#232;re heureux de faire le sot afin de stigmatiser la sottise d'autrui. Cette r&#233;ponse, absurde en apparence, nous &#233;tonne, nous sid&#232;re, comme di&#172;raient les auteurs. Les auteurs, nous l'avons vu, rapportent tout l'effet de pareils mots d'esprit &#224; la succession &#171; sid&#233;ration et lumi&#232;re &#187;. Nous chercherons plus tard &#224; nous former une opinion sur la question ; il doit nous suffire, pour l'instant, de faire obser&#172;ver que la technique de ce mot d'esprit consiste dans l'emploi d'un effet d&#233;concertant, absurde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un exemple remarquable de cet esprit par sottise est fourni par un mot de Lichtenberg :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il s'&#233;tonnait de ce que les chats aient, juste &#224; la place des yeux, deux trous taill&#233;s &#224; m&#234;me la peau. &#187; S'&#233;tonner de l'&#233;vident, formuler cet incontestable truisme est en effet une sottise. Cela rappelle une exclamation de Michelet, d'intention s&#233;rieuse (La femme), que je cite de m&#233;moire : &#171; Que la nature est donc pr&#233;voyante d'avoir fait que l'enfant, aussit&#244;t sa naissance, trouve une m&#232;re pr&#234;te &#224; l'accueillir ! &#187; La phrase de Michelet est une vraie sottise, celle de Lichtenberg, par contre, est un mot d'esprit qui utilise la sottise de propos d&#233;lib&#233;r&#233; et cache quelque chose. Quoi ? c'est ce que nous -ne pouvons dire encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux groupes d'exemples nous ont appris que, pour produire l'expression spirituelle, l'&#233;laboration de l'esprit use, dans sa technique, des d&#233;viations de la pens&#233;e normale, c'est-&#224;-dire du d&#233;placement et du contresens. Il y a tout lieu de croire que d'autres fautes de raisonnement peuvent &#234;tre utilis&#233;es de m&#234;me. Et, en effet, nous pouvons citer quelques exemples de ce genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un monsieur entre dans une confiserie et demande un g&#226;teau ; il l'&#233;change ensuite contre un petit verre de liqueur. Il le boit et veut sortir sans payer. Le patron le retient. &#171; Que voulez-vous ? &#187; - &#171; Payez votre liqueur. &#187; - &#171; Mais je vous ai donn&#233; un g&#226;teau en &#233;change. &#187; - &#171; Vous ne l'avez pas pay&#233; non plus. &#187; - &#171; Mais je ne l'ai pas mang&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire joue encore la logique, fa&#231;ade qui nous est d&#233;j&#224; famili&#232;re et qui est particuli&#232;rement apte &#224; travestir une faute de raisonnement. &#201;videmment, l'erreur tient &#224; ce que le client roublard &#233;tablit, entre la restitution du g&#226;teau et l'&#233;change avec le petit verre, un rapport inexistant. L'incident comporte en r&#233;alit&#233; deux actes, qui, pour le vendeur, sont ind&#233;pendants l'un de l'autre, et ce n'est que dans l'esprit de l'acheteur qu'un des deux peut suppl&#233;er l'autre. D'abord il a pris, puis rendu le g&#226;teau, il ne doit donc rien ; il prend ensuite un verre de liqueur dont il est redevable et qu'il lui faut payer. On peut dire que le client donne un double sens &#224; &#171; en &#233;change de &#187; au plut&#244;t que, par l'artifice d'un double sens, il cr&#233;e une relation inexistante dans la r&#233;alit&#233; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici le moment venu de faire un aveu qui n'est pas d&#233;nu&#233; d'int&#233;r&#234;t. Nous &#233;tu&#172;dions la technique de l'esprit par des exemples ; il nous faudrait donc &#234;tre s&#251;rs de ce que les exemples choisis par nous soient r&#233;ellement des mots d'esprit. Or, en r&#233;alit&#233;, dans une s&#233;rie de cas nous restons ind&#233;cis ; l'exemple en question peut-il vraiment &#234;tre consid&#233;r&#233; ou non comme un mot d'esprit ? Mais nous ne poss&#233;dons aucun crit&#233;rium tant que nos recherches ne nous l'auront pas fourni ; nous ne pouvons nous fier au langage courant, qui lui aussi a besoin de se justifier ; nous ne pouvons, pour trancher la question, que nous appuyer sur une certaine &#171; intuition &#187;, intuition qu'il est permis d'interpr&#233;ter ainsi : notre jugement pour arriver &#224; la d&#233;cision, fait appel &#224; des crit&#232;res d&#233;termin&#233;s, mais inaccessibles encore &#224; notre compr&#233;hension. Nous ne devons pas faire appel &#224; cette &#171; intuition &#187; comme &#224; un argument p&#233;remptoire. Aussi nous de&#172;manderons-nous si le dernier exemple peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme un mot d'esprit, comme un trait d'esprit sophistique, ou tout simplement comme un sophisme. C'est que nous ne savons pas encore en quoi consiste le caract&#232;re distinctif de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par contre, l'exemple suivant, qui offre une faute de raisonnement compl&#233;men&#172;taire, est &#224; coup s&#251;r un mot d'esprit. C'est encore une histoire de marieur juif -&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un marieur d&#233;fend contre les critiques du jeune homme, la jeune fille qu'il lui propose. &#171; La belle-m&#232;re, dit celui-ci, ne me pla&#238;t pas, c'est une personne m&#233;chante et b&#234;te. &#187; - &#171; Vous n'&#233;pousez pas la belle-m&#232;re, mais la fille. &#187; - &#171; Mais elle n&#034;est plus jeune ni belle non plus. &#187; - &#171; Peu importe, moins elle sera jeune et belle, plus elle vous sera fid&#232;le. &#187; - &#171; Il y a bien peu d'argent. &#187; - &#171; Qui parle d'argent ! Est-ce l'argent que vous &#233;pousez ? C'est bien une femme que vous voulez ! &#187; - &#171; Mais elle est bossue ! &#187; - &#171; Que voulez-vous ! Il vous faut donc une femme sans d&#233;fauts ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit, en r&#233;alit&#233;, d'une demoiselle plus tr&#232;s jeune, sans argent ni beaut&#233;, nantie d'une m&#232;re repoussante et gratifi&#233;e au surplus d'une grave difformit&#233;. Ce ne sont pas l&#224; des conditions attrayantes pour un &#233;pouseur. A chaque d&#233;faut, le marieur trouve des arguments qui permettent de s'en accommoder : il ne conc&#232;de comme seul d&#233;faut que la bosse, d&#233;faut dont tout le monde doit convenir. Voil&#224; encore l'apparence de logique, caract&#233;ristique du sophisme, et destin&#233;e &#224; couvrir la faute de raisonnement. La demoiselle n'a &#233;videmment que des d&#233;fauts, les uns sur lesquels on pourrait passer, et un dernier qui cr&#232;ve les yeux. Il est donc impossible de l'&#233;pouser. Le marieur feint d'avoir &#233;limin&#233; chacun des d&#233;fauts par l'excuse qu'il leur trouve, bien que, malgr&#233; ses efforts il reste que chacun d'eux &#233;quivaille &#224; une d&#233;valorisation qui s'ajoute &#224; la suivante. Il s'attache &#224; chaque facteur isol&#233;ment et refuse d'envisager leur somme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#234;me omission est le n&#339;ud d'un autre sophisme, dont on a beaucoup ri, bien que l'on puisse douter de son caract&#232;re de mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. a emprunt&#233; &#224; B. un chaudron de cuivre lorsqu'il le rend, B. se plaint de ce que le chaudron a un grand trou qui le met hors d'usage. Voici la d&#233;fense de A. &#171; Primo, je n'ai jamais emprunt&#233; de chaudron &#224; B. secundo, le chaudron avait un trou lorsque je l'ai emprunt&#233; &#224; B. ; tertio, j'ai rendu le chaudron intact. &#187; Chacune de ces objec&#172;tions en soi est valable, mais rassembl&#233;es en faisceau, elles s'excluent l'une l'autre. A. isole ce qui doit faire bloc, tout comme le marieur les d&#233;fauts de la pr&#233;tendue. On peut dire aussi que A. met un &#171; et &#187; l&#224; o&#249; seule l'alternative &#171; ou - ou bien &#187; serait de mise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire suivante repose &#233;galement sur un sophisme. C'est encore une histoire de marieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;tendant objecte que la demoiselle a une jambe trop courte et qu'elle boite. Le marieur r&#233;pond : &#171; Vous avez tort. Supposez que vous &#233;pousiez une femme aux jambes droites et &#233;gales. Qu'en aurez-vous ? Vous ne pouvez &#234;tre s&#251;r qu'elle ne tom&#172;bera pas un jour et ne se brisera pas une jambe et ne restera pas estropi&#233;e pour le restant de sa vie ; d'o&#249; douleur, agitation, honoraires m&#233;dicaux ! Si vous prenez cette femme, vous serez &#224; l'abri de ce tintouin ; c'est chose faite. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apparence de logique est ici bien maigre et personne ne pr&#233;f&#233;rerait un &#171; malheur accompli &#187; &#224; un malheur &#233;ventuel. Le d&#233;faut du raisonnement sera plus saillant encore dans un autre exemple, difficile &#224; traduire du jargon avec tout son sel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le temple de Cracovie, le grand rabbin N. prie au milieu de ses disciples. Soudain il laisse &#233;chapper un cri ; ses fid&#232;les lui en demandent la cause. &#187; Le grand rabbin de Lemberg vient de mourir. &#187; La communaut&#233; se met en deuil. Les jours suivants On interroge tous ceux qui arrivent de Lemberg sur la mort du rabbin et sur sa maladie. Nul ne peut r&#233;pondre, ils l'ont tous laiss&#233; en fort bonne sant&#233;. Enfin il demeure av&#233;r&#233; que le rabbin de Lemberg n'&#233;tait pas mort au moment o&#249; le rabbin de Cracovie en recevait la nouvelle t&#233;l&#233;pathique, puisqu'il est encore en vie. Un &#233;tranger, profitant de l'occasion, raille un fid&#232;le du rabbin de Cracovie : &#171; Ce fut une magistrale gaffe de la part de votre rabbin que de voir mourir le rabbin L. &#224; Lemberg, puisque celui-ci est toujours en vie. &#187; - &#171; Peu importe, dit le fid&#232;le, zyeuter de Cracovie &#224; Lemberg, voil&#224; qui fut sublime. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici on voit que la faute de raisonnement - qui se retrouve dans les deux derniers exemples - est franchement avou&#233;e. La valeur de la repr&#233;sentation imaginative est &#224; tort &#233;lev&#233;e au-dessus de la r&#233;alit&#233;, le possible est mis presque sur le plan du r&#233;el. Voir de Cracovie &#224; Lemberg serait une imposante manifestation t&#233;l&#233;pathique, si seulement elle e&#251;t comport&#233; une part de v&#233;rit&#233; ; mais le disciple ne s'embarrasse pas pour si peu. Il e&#251;t &#233;t&#233; possible que le grand rabbin de Lemberg succomb&#226;t au moment m&#234;me o&#249; son coll&#232;gue en annon&#231;ait la nouvelle &#224; Cracovie ; mais le disciple, sans avoir &#233;gard &#224; la condition sous laquelle la prouesse du rabbin e&#251;t &#233;t&#233; admirable, admire son ma&#238;tre sans conditions. Le proverbe : &#171; In magnis rebus voluisge sat est &#187; se place au m&#234;me point de vue. Tout comme, dans cet exemple, abstraction est faite de la r&#233;alit&#233; en faveur de la possibilit&#233;, de m&#234;me, dans J'exemple pr&#233;c&#233;dent, le marieur t&#226;che de pr&#233;senter au pr&#233;tendant l'&#233;ventualit&#233; d'un accident rendant sa femme infirme comme bien plus grave que la question de savoir si la femme est ou non r&#233;ellement infirme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A c&#244;t&#233; de ce groupe de fautes de raisonnement sophistiques, il y a place pour un autre groupe, bien int&#233;ressant, o&#249; le raisonnement erron&#233; peut &#234;tre qualifi&#233; d'auto&#172;matique. C'est peut-&#234;tre par un caprice du hasard que les exem&#172;ples que je citerai dans ce nouveau groupe sont tous encore des histoires de marieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un marieur a emmen&#233; un comp&#232;re charg&#233; de faire chorus avec lui lorsqu'il s'agira de la pr&#233;tendue et de confirmer ses all&#233;gations. &#171; Elle a pouss&#233; comme un sapin &#187;, dit le marieur. - &#171; Comme un sapin &#187;, reprend l'&#233;cho. - &#171; Elle a des yeux qu'il faut avoir vus. &#187; - &#171; Pour des yeux, ce sont des yeux &#187;, ajoute l'&#233;cho. - &#171; Et cultiv&#233;e comme per-sonne ! &#187; - &#171; Quelle culture ! &#187; - &#171; Mais, il est vrai, avoue le marieur, elle a une petite bosse. &#187; - &#171; Et encore quelle bosse ! &#187; d'affirmer l'&#233;cho. - Les autres histoires, quoique d'un sens plus riche, sont taill&#233;es sur le m&#234;me mod&#232;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un pr&#233;tendant, fort d&#233;sagr&#233;ablement surpris de la fianc&#233;e qu'on lui pr&#233;&#172;sente, prend le marieur &#224; part et se plaint &#224; son oreille. &#171; Pourquoi m'avoir amen&#233; ici, lui dit-il sur un ton de reproche, elle est laide, vieille, elle louche,. a de vilaines dents et les yeux chassieux... &#187; -&#171; Vous pouvez parler &#224; haute voix, &#187; interrompt le marieur, &#171; elle est de plus, sourde. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un pr&#233;tendant fait, en compagnie du marieur, la premi&#232;re visite &#224; sa fianc&#233;e &#233;ventuelle ; en attendant la famille au salon, ce dernier fait admirer au jeune homme une vitrine qui renferme une fort belle argenterie. &#171; Voyez, lui dit4l, quelle fort une d&#233;note cette argenterie. &#187; - &#171; Mais, dit le jeune homme sceptique, ces objets de prix n'auraient-ils pas &#233;t&#233; emprunt&#233;s pour la circons&#172;tance, afin de nous jeter de la poudre aux yeux ? &#187; - &#171; Quelle id&#233;e ! reprend le marieur avec d&#233;dain, qui pr&#234;terait &#224; ces gens quoi que ce soit ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces trois cas sont calqu&#233;s l'un sur l'autre. Une personne a r&#233;agi plusieurs fois de suite suivant le m&#234;me mode ; une derni&#232;re fois cette m&#234;me r&#233;action se montre inad&#233;&#172;quate &#224; la situation et en opposition avec les intentions m&#234;mes du sujet. Elle n&#233;glige de s'adapter &#224; la situation, elle se laisse aller &#224; l'automa&#172;tis&#172;me de l'habitude. Ainsi l'acolyte de la premi&#232;re histoire oublie qu'il a &#233;t&#233; emmen&#233; pour disposer le pr&#233;tendant en faveur de la pr&#233;tendue, et s'il s'est montr&#233; tout d'abord fid&#232;le &#224; sa consigne en soulignant les avantages de la fianc&#233;e par ses r&#233;it&#233;rations, il appuie avec insistance sur le chapitre de la bosse timidement avou&#233;e - qu'il e&#251;t fallu escamoter en douce. Le marieur de la seconde histoire est fascin&#233; par la liste des d&#233;fauts de la pr&#233;tendue au point qu'il en compl&#232;te l'inventaire au m&#233;pris de sa fonction et de ses intentions. Dans la troisi&#232;me histoire enfin, l'exc&#232;s de z&#232;le du marieur, qui veut convaincre le jeune homme de la richesse de la famille, le pousse, pour appuyer ses dires, &#224; un aveu qui ruine tout son &#233;difice. Partout c'est le triomphe de l'automatisme sur l'adaptation opportune de la pens&#233;e et de l'expression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela est facile &#224; comprendre, mais susceptible de nous embrouiller d&#232;s que nous nous apercevons que ces trois histoires, que nous venons de pr&#233;senter comme spirituelles, peuvent &#234;tre, &#224; aussi juste titre, qualifi&#233;es de &#171; comiques &#187;. La r&#233;v&#233;lation de l'automatisme psychique appartient &#224; la technique du comique, comme tout d&#233;-masquage, toute trahison de soi-m&#234;me. Nous voil&#224; tout d'un coup ramen&#233;s au probl&#232;&#172;me des rapports de l'esprit et du comique que nous voulions &#233;viter (voir l'lntro&#172;duction). Ces histoires ne sont-elles que &#171; comiques &#187; ? Ne sont-elles pas &#233;galement &#171; spirituelles &#187; ? Le comique use-t-il ici des m&#234;mes moyens que l'esprit ? Et, encore une fois, quel est le caract&#232;re particulier du spirituel ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut retenir que la technique du dernier groupe que nous venons d'envisager ne consiste que dans l'emploi de &#171; fautes de raisonnement &#187; ; mais il nous faut avouer que leur &#233;tude nous a apport&#233; l'obscurit&#233; plut&#244;t que la lumi&#232;re. Toutefois nous ne perdrons pas l'espoir d'obtenir, par la connaissance plus compl&#232;te des techniques de l'esprit, un r&#233;sultat qui pourra nous orienter vers une intelligence nouvelle des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mots d'esprit suivants, qui nous serviront de th&#232;me, nous seront d'une &#233;tude plus facile. En premier lieu, leur technique nous ram&#232;ne &#224; des &#233;l&#233;ments d&#233;j&#224; connus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un mot de Lichtenberg :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Le mois de janvier est celui au cours duquel on formule des v&#339;ux pour ses bons amis, et les autres mois sont ceux au cours desquels aucun de ces v&#339;ux ne se r&#233;alise. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme ces mots sont plus fins que forts et que leur technique ne s'impose pas d'embl&#233;e, nous renforcerons notre impression en multipliant les exemples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; La vie humaine se compose de deux parties. la premi&#232;re se passe &#224; d&#233;sirer la seconde, la seconde &#224; d&#233;sirer le retour de la premi&#232;re. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Die Erfahrung besteht darin, dass man erf&#228;hrt, was man nicht zu erfahren w&#252;nscht &#187; (L'exp&#233;rience consiste &#224; acqu&#233;rir l'exp&#233;rience de ce dont l'on ne d&#233;sirerait pas faire l'exp&#233;&#172;rience). (Ces deux derniers de K. Fischer.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In&#233;vitablement ces exemples nous orientent vers le groupe envisag&#233; plus haut et caract&#233;ris&#233; par &#171; l'emploi multiple du m&#234;me mat&#233;riel &#187;. Nous pourrions, surtout &#224; l'occasion du dernier exemple, nous demander pourquoi nous ne l'avons pas class&#233; dans le groupe susnomm&#233; au lieu de le ranger ici sous une rubrique nouvelle. L'exp&#233;rience (&#171; Erfahrung &#187;) y est d&#233;crite par ses propres syllabes, comme plus haut la &#171; Eifersucht jalousie &#187; (v. p. 49). Je ne m'insurgerai donc gu&#232;re contre une telle ini&#172;tiative. En revanche les deux autres exemples, dont les caract&#233;ristiques se ressem&#172;blent, comportent d'apr&#232;s moi un facteur plus frappant et plus important que l'emploi multiple des m&#234;mes mots, emploi qui manque totalement ici de tout ce qui peut sugg&#233;rer le double sens. Je dirais m&#234;me qu'ici se constituent des unit&#233;s nouvelles et inattendues, des rapports r&#233;ciproques entre des repr&#233;sentations, et des d&#233;finitions l'une par l'autre ou par leur relation avec un troisi&#232;me facteur commun. Je proposerais pour ce processus le nom d' &#171; uni&#172;fication &#187; ; il est &#233;videmment analogue &#224; la conden&#172;sation par compression des m&#234;mes termes. Ainsi les deux moiti&#233;s de la vie se d&#233;fi&#172;nissent en fonction d'une relation de r&#233;ciprocit&#233; d&#233;couverte entre elles : dans la premi&#232;re on d&#233;sire l'av&#232;nement de l'autre, dans la seconde le retour de la premi&#232;re. Pour mieux dire, on a choisi, pour la repr&#233;sentation, deux propositions qui se ressem&#172;blent beaucoup. A l'identit&#233; des rapports correspond alors l'identit&#233; de l'expression, qui pouvait nous orienter vers l'id&#233;e de J'emploi multiple du m&#234;me mat&#233;riel (d&#233;sirer la seconde - d&#233;sirer le retour de la premi&#232;re). Dans le mot de Lichtenberg, janvier et les autres mois qu'il lui oppose sont d&#233;finis par une relation inverse en fonction d'un troisi&#232;me facteur, en l'esp&#232;ce les v&#339;ux que l'on formule en janvier et qui ne se r&#233;alisent point au cours des autres mois. La diff&#233;rence entre ce processus et l'emploi multiple du m&#234;me mat&#233;riel verbal qui, lui-m&#234;me, se rapproche du double sens, nous appara&#238;t ainsi avec une grande nettet&#233; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un bel exemple de mot d'esprit par unification qui se passe de tout com&#172;mentaire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le po&#232;te lyrique fran&#231;ais J.-B. Rousseau avait &#233;crit une ode &#224; la post&#233;rit&#233; ; Voltaire, jugeant que cette ode ne m&#233;ritait pas de passer &#224; la post&#233;rit&#233;, d&#233;clara spiritu&#172;ellement : &#171; Ce po&#232;me n'arrivera pas &#224; son adresse. &#187; (D'apr&#232;s K. Fischer.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dernier exemple nous r&#233;v&#232;le le r&#244;le fondamental de l'unification dans les mots qui visent &#224; l'esprit d'&#224;-propos. Or la repartie r&#233;side dans une riposte du tac au tac &#224; l'agression, dans le fait de savoir retourner le trait contre quelqu'un, &#171; le payer de la m&#234;me monnaie &#187; ; en un mot elle produit une unification inattendue entre l'attaque et la contre-attaque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple - Le boulanger dit au traiteur dont le doigt suppure : &#171; Tu l'auras tremp&#233; dans ta bi&#232;re ? &#187; - &#171; Non, c'est un de tes petits pains qui me sera rentr&#233; sous l'ongle. &#187; (D'apr&#232;s Ueberhorst, Das Komische, II, 1900.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Serenissimus, voyageant dans ses &#201;tats, remarque dans la foule un homme qui ressemble &#233;tonnamment &#224; sa haute personnalit&#233;. Il lui fait signe d'approcher et lui demande : &#171; Ta m&#232;re n'a-t-elle jamais servi au palais ? &#187; - &#171; Non, Altesse, r&#233;pond celui-ci, c'&#233;tait mon p&#232;re. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le due Charles de W&#252;rtemberg, au cours d'une promenade &#224; cheval, tombe sur un teinturier qu'il trouve fort appliqu&#233; &#224; son travail. &#171; Peux-tu me teindre mon cheval blanc en bleu ? &#187; s'&#233;crie le due. - &#171; Parfaitement, Monseigneur, r&#233;pond l'autre, &#224; con&#172;dition qu'il supporte l'&#233;bullition ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;ponse du &#171; berger &#224; la berg&#232;re &#187;, qui r&#233;plique &#224; une question absurde par une condition aussi impossible que la question &#233;tait absurde, met encore en &#339;uvre un autre proc&#233;d&#233; technique qui n'aurait pu trouver son emploi si la r&#233;ponse du teinturier avait &#233;t&#233; . &#171; Non, Monseigneur, je crains que le cheval ne supporte pas l'&#233;bullition. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'unification fait encore usage d'un autre proc&#233;d&#233; technique fort curieux, la juxta&#172;position par la conjonction et. Celle-ci implique le rapport, nous ne pouvons l'enten&#172;dre autrement. Lorsque, dans son Voyage dans le Harz, Heine nous d&#233;peint la ville de Goettingen dans ces termes : &#171; En g&#233;n&#233;ral les habitants de Goettingen se divisent en &#233;tudiants professeurs, philistins et b&#233;tail &#187;, nous comprenons cette juxtaposition dans le sens pr&#233;cis que Heine souligne en ajoutant cette phrase : &#171; Ces quatre types ne sont rien moins que nettement diff&#233;renci&#233;s. &#187; De m&#234;me, &#224; propos de l'&#233;cole o&#249;, disait-il, il avait &#171; subi &#233;galement le latin, les corrections et la g&#233;ographie &#187;, la place d'honneur des corrections Parmi les mati&#232;res d'enseignement montre &#233;videmment que l'&#233;colier a gard&#233; le m&#234;me souvenir des corrections que du latin et de la g&#233;ographie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lipps, parmi les exemples d'&#233;num&#233;rations spirituelles (&#171; coordination &#187;) proches parentes de &#171; &#233;tudiants, professeurs, philistins et b&#233;tail &#187; de Heine, cite le vers suivant :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mit einer Gabel und mit M&#252;h'zog ihn die Mutter aus [der Br&#252;h' &#187; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Avec la fourchette et mille maux, sa m&#232;re le retira du pot.) Comme si la peine &#233;tait un ustensile pareil &#224; la fourchette, ajoute Lipps. Nous avons toutefois l'impres&#172;sion que ce vers est tr&#232;s comique mais nullement spirituel, tandis que l'&#233;num&#233;ration de Heine l'est de toute &#233;vidence. Nous reviendrons peut-&#234;tre plus tard sur ces exem-ples, lorsque nous serons &#224; m&#234;me de ne plus &#233;luder le probl&#232;me des relations entre le comique et l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exemple du duc et du teinturier nous a montr&#233; que la r&#233;ponse serait demeur&#233;e un mot d'esprit par unification si elle e&#251;t &#233;t&#233; formul&#233;e ainsi : &#171; Non, je crains que le cheval blanc ne supporte pas l'&#233;bullition. &#187; Mais la r&#233;ponse a &#233;t&#233; : &#171; Oui, Monsei&#172;gneur, &#224; condition qu'il supporte l'&#233;bullition. &#187; La transposition du &#171; non &#187;, qui s'im-posait, en &#171; oui &#187; repr&#233;sente une nouvelle ressource technique de l'esprit, dont nous allons &#233;tudier l'emploi dans d'autres mots d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mot d'esprit tr&#232;s voisin de celui de K. Fischer que nous venons de citer, mais plus simple, est le suivant : Fr&#233;d&#233;ric le Grand entend parler d'un pr&#233;dicateur de Sil&#233;sie, qui a la r&#233;putation d'&#234;tre en rapport avec les esprits. Il le fait mander et lui adresse cette question : &#171; Savez-vous conjurer les esprits ? &#187; - &#171; A vos ordres, Majes&#172;t&#233;, mais ils ne viennent pas. &#187; Il appara&#238;t clairement que la technique de ce mot d'esprit se borne &#224; remplacer le &#171; non &#187;, seul idoine, par son contraire. Pour aller jusqu'au bout de cette substitution, il fallait associer ce &#171; oui &#187; &#224; un &#171; mais &#187; dont l'addition &#224; ce &#171; oui &#187; (= &#171; oui, mais... &#187;) &#233;quivaut &#224; &#171; non &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La repr&#233;sentation par le contraire, comme nous la voulons d&#233;nommer, se pr&#234;te de diff&#233;rentes mani&#232;res &#224; l'&#233;laboration de l'esprit. Voici, pour la faire voir &#224; l'&#233;tat presque pur, deux exemples emprunt&#233;s &#224; Heine et &#224; Lichtenberg :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heine : &#171; Cette femme ogre plus dune ressemblance avec la V&#233;nus de Milo ; elle est extr&#234;mement vieille comme elle, elle est &#233;galement &#233;dent&#233;e et pr&#233;sente sur la surface jaun&#226;tre de son corps quelques taches blanches. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est repr&#233;senter la laideur par analogie avec la beaut&#233; parfaite ; il est vrai que ces analogies ne peuvent consister qu'en qualit&#233;s formul&#233;es de fa&#231;on ambigu&#235; ou en consid&#233;rations accessoires. Nous retrouvons cette derni&#232;re technique dans le second exemple :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lichtenberg : Le Grand Esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Il r&#233;unissait en lui les traits caract&#233;ristiques des grands hommes : il avait la t&#234;te de travers comme Alexandre, farfouillait tout le temps dans ses cheveux comme C&#233;sar, pouvait boire du caf&#233; comme Leibnitz ; comme Newton, il oubliait le boire et le manger lorsqu'il &#233;tait carr&#233; dans son fauteuil et qu'il fallait comme celui-ci le r&#233;veiller ; il portait sa perruque comme le docteur Johnson et, comme Cervant&#232;s, avait toujours un bouton de sa culotte ouvert. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un exemple particuli&#232;rement pur de repr&#233;sentation par le contraire, en dehors de tout mot &#224; double sens ; J. V. Falke l'a recueilli au cours d'un voyage en Irlande. La sc&#232;ne se passe dans un mus&#233;e de figures de cire, disons de Mme Tussaud. Un guide conduit vieux et jeunes, et leur fait les honneurs de chaque groupe en d&#233;bitant un boniment : &#171; This is the Duke of Wellington and his horse &#187; (Voici le duc de Wellington et son cheval), sur quoi une jeune fille pose la question : Which is the Duke of Wellington and which is his horse ? &#187; (O&#249; est le Due et o&#249; est le cheval ?) - &#171; Just as you like, my pretty child, you pay the money and you have the choice. &#187; (Comme vous voudrez, ma belle, vous payez, donc vous avez le choix.) (Lebenserinnerungen [Souvenirs], p. 271).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut ainsi r&#233;duire ce mot d'esprit irlandais : &#171; C'est outrageant ce que ces gens osent offrir au publie ! Pas moyen de distinguer le cheval du cavalier ! (Hyperbole plaisante.) Et c'est cela que l'on paie argent comptant ! &#187; L'indignation est figur&#233;e par un petit incident ; le publie tout entier est repr&#233;sent&#233; par une seule dame ; le cavalier est individuellement d&#233;termin&#233; ; ce doit &#234;tre de toute &#233;vidence le Due de Wellington si populaire en Irlande. Mais l'impudence du propri&#233;taire ou du guide, qui tire aux gens l'argent de la poche sans rien leur donner en &#233;change - cette impudence est repr&#233;sent&#233; par le contraire, par le discours du guide qui se pose en homme d'affaires consciencieux, uniquement pr&#233;occup&#233; des droits que le publie a acquis en payant. Nous observons maintenant que cette technique est loin d'&#234;tre simple. Le fait qu'on a trouv&#233; un moyen de faire protester le roublard de sa conscience range ce mot d'esprit parmi ceux qui s'appuient sur la repr&#233;sentation par le contraire ; d'autre part, le fait que cette protestation soit une r&#233;plique &#224; une question d'un tout autre ordre, que notre homme se drape dans sa dignit&#233; de commer&#231;ant, tandis qu'on s'attend &#224; la ressem&#172;blance de ses figures de cire, ce fait, disons-le, rel&#232;ve du d&#233;placement. La technique de ce mot repr&#233;sente donc une combinaison de ces deux proc&#233;d&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet exemple se rapproche d'un petit groupe de mots d'esprit dits &#171; par suren&#172;ch&#232;re &#187;. Le &#171; oui &#187; qu'exigerait la r&#233;duction est remplac&#233; dans ces mots d'esprit par un &#171; non &#187; qui &#233;quivaut lui-m&#234;me, en vertu de son contenu, &#224; un &#171; oui &#187; renforc&#233;, et r&#233;ciproquement. La contradiction remplace une affirmation avec surench&#232;re ; p. ex. cette &#233;pigramme de Lessing :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Die gute Galathee ! Man sagt, sie schw&#228;rz'ihr Haar ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Da doch ihr Haar schon schwarz, als sie es kaufte, war. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
(La bonne Galath&#233;e ! on l'accuse de teindre ses cheveux [en noir ; &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ses cheveux &#233;taient d&#233;j&#224; noirs quand elle les acheta.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me la maligne et fallacieuse d&#233;fense de la sagesse universitaire par Lichtenberg :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y a plus de choses sur la terre et au ciel que ne le soup&#231;onne toute votre scolastique ! &#187; disait avec m&#233;pris le Prince Hamlet. Lichtenberg sait bien que cette critique est loin d'&#234;tre assez s&#233;v&#232;re, puisqu'elle n'&#233;puise pas les reproches que l'on peut faire &#224; la scolastique. Aussi ajoute-t-il ce qui manque : &#171; Mais il y a bien des choses dans la scolastique qui ne se trouvent ni au ciel ni sur terre. &#187; Bien que sa repr&#233;sentation fasse ressortir de quelle mani&#232;re la scolastique nous d&#233;dommage de la carence signal&#233;e par Hamlet, ce d&#233;dommagement implique un autre grief beaucoup plus s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le proc&#233;d&#233; appara&#238;t plus nettement encore, du fait de l'absence de toute trace de d&#233;placement, dans deux anecdotes juives, du reste assez lourdes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux juifs parlent de bains. &#171; Je prends, dit l'un, un bain tous les ans, que ce soit utile ou non. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que ce Juif, par son affirmation hyperbolique de propret&#233;, proclame justement sa malpropret&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un Juif remarque, dans la barbe d'un de ses pairs, des d&#233;bris alimentaires. &#171; Je puis te dire ce que tu as mang&#233; hier. &#187; - &#171; Dis toujours. &#187; - &#171; Des lentilles. &#187; - &#171; Er&#172;reur ? j'en ai mang&#233; avant-hier. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un superbe mot d'esprit &#224; surench&#232;re, facile &#224; r&#233;duire &#224; la repr&#233;sentation par le contraire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le roi, dans sa condescendance, visite la clinique chirurgicale et trouve le pr&#172;fes&#172;seur en train d'amputer une jambe ; le roi suit tous les temps de l'op&#233;ration, qu'il applaudit en toute bienveillance royale, : &#171; Bravo, bravo, cher Conseiller. &#187; Son op&#233;&#172;ration termin&#233;e, le professeur s'avance et demande au roi avec une profonde r&#233;v&#233;rence : &#171; Votre Majest&#233; m'ordonne-t-elle de couper aussi l'autre jambe ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que le professeur pensait de l'approbation royale il n'aurait pu, &#224; coup s&#251;r, l'exprimer tel quel : &#171; Il semble que ce soit par ordre du roi et pour son bon plaisir que j'ampute la mauvaise jambe de ce pauvre diable. J'ai assur&#233;ment bien d'autres raisons de pratiquer cette op&#233;ration. &#187; Mais malgr&#233; cela, s'approchant du roi il lui dit : &#171; Je n'ai pas d'autres motifs d'op&#233;rer que l'agr&#233;ment de Votre Majest&#233;. J'ai &#233;t&#233; telle&#172;ment charm&#233; de Son approbation, que j'attends Ses ordres pour amputer &#233;galement la jambe saine. &#187; Il arrive ainsi &#224; se faire comprendre en exprimant le contraire de sa pens&#233;e, qu'il est oblig&#233; de garder pour lui. Ce contraire est une surench&#232;re, indigne de cr&#233;ance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La repr&#233;sentation par le contraire est, comme le d&#233;montrent ces exemples, un bon proc&#233;d&#233; fr&#233;quemment employ&#233; par la technique de l'esprit. Mais il ne faut pas oublier que cette technique n'appartient pas en propre &#224; l'esprit. Marc-Antoine, apr&#232;s avoir, par son long discours au forum, transform&#233; les sentiments du peuple assembl&#233; autour du corps de C&#233;sar, lance &#224; nouveau :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Car Brutus est un homme d'honneur ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sait cependant fort bien que le peuple, prenant ses paroles dans leur sens v&#233;ritable, s'&#233;criera :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ils &#233;taient des tra&#238;tres : hommes d'honneur ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, lorsque &#171; Simplicissimus &#187; met dans la bouche de ses &#171; hommes &#224; sen&#172;timent &#187; des mots d'une brutalit&#233; et d'un cynisme inou&#239;s, il r&#233;alise aussi une repr&#233;&#172;sentation par le contraire. Mais cela s'appelle &#171; ironie &#187;, non plus esprit. L'ironie ne comporte aucune autre technique que la repr&#233;sentation par le contraire. On &#233;crit, du reste, et on dit &#171; esprit ironique &#187;. Il n'y a donc plus &#224; douter de ce que la technique ne suffit pas &#224; elle seule &#224; caract&#233;riser l'esprit. Il intervient encore un autre facteur, que nous n'avons pas encore r&#233;ussi &#224; d&#233;couvrir. D'autre part, il reste toujours av&#233;r&#233; qu'en supprimant la technique, l'esprit dispara&#238;t. Pour le moment, il nous semble fort difficile de voir le lien qui unit les deux points fixes que nous avons acquis en cherchant &#224; &#233;lucider l'essence de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la repr&#233;sentation par le contraire figure parmi les proc&#233;d&#233;s techniques de l'es&#172;prit, on peut pr&#233;sumer que son contraire, c'est-&#224;-dire la repr&#233;sentation par le sem&#172;blable ou par l' &#171; apparent&#233; &#187;, y figure &#233;galement. Effectivement, en poursuivant nos recherches, nous nous apercevons que ce proc&#233;d&#233; caract&#233;rise la technique d'un nouveau groupe, fort &#233;tendu, de &#171; l'esprit de la pens&#233;e &#187;. Le caract&#232;re sp&#233;cifique de cette technique se d&#233;gage d'autant mieux que nous rempla&#231;ons l'expression &#171; appa&#172;rent&#233; &#187; par la locution &#171; qui touche &#187; ou &#171; qui appartient &#224; &#187;. Aussi nous attacherons-nous tout d'abord &#224; ce dernier caract&#232;re en l'&#233;clairant par un exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit d'une anecdote am&#233;ricaine : Deux n&#233;gociants peu scrupuleux avaient r&#233;ussi, gr&#226;ce &#224; des entreprises fort risqu&#233;es, &#224; r&#233;aliser une fortune consid&#233;rable ; tous leurs efforts tendirent alors &#224; s'imposer &#224; la bonne soci&#233;t&#233;. Il leur parut, entre autres, fort exp&#233;dient de commander leur portraits au peintre le plus cher et le plus c&#244;t&#233; de la ville, dont chaque toile &#233;tait attendue comme un &#233;v&#233;nement. L'inauguration de ces portraits fut l'occasion d'une grande soir&#233;e ; les deux h&#244;tes firent eux-m&#234;mes au plus grand ma&#238;tre du go&#251;t et de la critique les honneurs de la muraille sur laquelle leurs portraits s'&#233;talaient c&#244;te &#224; c&#244;te ; ils esp&#233;raient bien tirer de lui un verdict admiratif. Celui-ci regarda longuement les tableaux, puis secoua la t&#234;te comme s'il n'avait pas trouv&#233; ce qu'il cherchait, et montrant l'espace vide entre les deux portraits : &#171; And where is the Saviour ? &#187; (Et o&#249; est le Sauveur ? ou Il manque l&#224; l'image du Sauveur.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sens de ce discours est clair. - Il s'agit toujours de sugg&#233;rer quelque chose que l'on ne peut exprimer directement. Par quelle voie s'op&#232;re cette &#171; repr&#233;sentation indirecte &#187; ? Une s&#233;rie d'associations simples et de conclusions nous permettra de suivre, &#224; rebours, l'&#233;volution de ce mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question : &#171; o&#249; est le Sauveur, l'image du Sauveur ? &#187; nous fait deviner que, pour le critique, la vue des deux portraits &#233;voque une vision analogue, qui lui est tout aussi famili&#232;re qu'&#224; nous, mais &#224; laquelle pourtant il manque quelque chose : la vision de l'image du Sauveur entre deux autres portraits. Le cas est unique : c'est celui du Christ entre les deux larrons. L'esprit r&#233;tablit ce qui manque, l'analogie s'applique aux deux portraits qui sont &#224; droite et &#224; gauche de l'image du Christ et que le mot d'esprit enjambe. L'analogie ne peut r&#233;sider qu'en ce que les deux portraits expos&#233;s sur le mur du salon figurent &#233;galement des larrons. Voici donc ce que le critique voulait mais ne pouvait dire : &#171; Vous &#234;tes une paire de canailles &#187; ; ou plus explicitement : &#171; Que m'importent vos portraits ? Ce que je sais, c'est que vous &#234;tes une paire de canailles. &#187; Et il est parvenu &#224; le dire &#224; la faveur de quelques associations et de quelques d&#233;duc&#172;tions, par la voie, dirons-nous, de l'allusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224;, rappelons-le, rencontr&#233; l'allusion : dans le double sens en particulier. Lorsque, de deux sens possibles d'un m&#234;me mot, l'un s'imposait comme le plus fr&#233;quent et le plus usuel, de fa&#231;on &#224; &#234;tre forc&#233;ment le premier &#233;voqu&#233;, tandis que l'autre semblait beaucoup plus lointain, dans ces conditions nous avons propos&#233; le terme de double sens avec allusion. Nous avons not&#233; que la technique de toute une s&#233;rie de mots d'esprit, d&#233;j&#224; envisag&#233;s, n'&#233;tait point simple, et nous comprenons main&#172;tenant que c'est l'allusion qui est l'agent de cette complexit&#233; (p. ex. le mot d'esprit par interversion de la femme qui s'est mise sur le velours et le mot par contresens de la r&#233;ponse aux f&#233;licitations &#224; l'occasion de la naissance du tradition : &#171; c'est &#233;tonnant ce que peut faire la main de l'homme &#187; [p. 85].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'anecdote am&#233;ricaine nous livre l'allusion vierge de tout double sens ; nous trouvons que son trait caract&#233;ristique r&#233;side dans le remplacement par un &#233;l&#233;ment li&#233; &#224; l'association des id&#233;es. Il est facile de deviner que les connexions utilisables sont vari&#233;es. Pour ne pas nous perdre dans l'abondance des exemples, nous n'en prendrons qu'un nombre restreint, repr&#233;sentatifs des variantes les plus tranch&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport utilis&#233; par la substitution peut se borner &#224; l'assonance, de sorte que cette sous-vari&#233;t&#233; correspond dans le groupe de l'&#171; esprit des mots &#187; au genre calem&#172;bour. Toutefois cette assonance ne porte plus seulement sur des mots, mais sur des phrases enti&#232;res, des alliances de mots caract&#233;ristiques, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, Lichtenberg a cr&#233;&#233; cet aphorisme :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Neue B&#228;der heilen gut &#187; (Les nouveaux bains gu&#233;rissent bien), qui nous rappelle aussit&#244;t le proverbe : &#171; Neue Besen kehren gut &#187; (Les nouveaux balais balaient bien). Dans le texte allemand les trois premi&#232;res syllabes sont consonantes (Neue B&#228;der dans l'un, Neue Besen, dans l'autre) ; le dernier mot et toute la structure de la phrase sont identiques. L'intention du spirituel penseur a certainement &#233;t&#233; de parodier le proverbe populaire. L'aphorisme de Lichtenberg constitue donc une allusion au proverbe. Cette allusion insinue une id&#233;e qui n'est pas exprim&#233;e explicitement, &#224; savoir que l'effet des bains r&#233;sulte encore d'un facteur autre que de leurs propri&#233;t&#233;s thermales constantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait analyser de fa&#231;on analogue la technique d'une autre plaisanterie ou mot d'esprit de Lichtenberg : &#171; Ein M&#228;dchen kaum zw&#246;lf Moden alt &#187; (Une jeune fille &#224; peine &#226;g&#233;e de douze modes). En allemand ce mot sonne comme douze &#171; Mon&#172;de &#187; (douze lunes, c'est-&#224;-dire douze mois) . C'&#233;tait peut-&#234;tre &#224; l'origine une alt&#233;ra&#172;tion graphique de la derni&#232;re expression, qui appartient au langage po&#233;tique. Mais c'est une trouvaille de compter l'&#226;ge d'une femme par changements de modes au lieu de le compter par changements de lune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rapports peuvent aboutir &#224; l'identit&#233; sous la r&#233;serve d'une modification l&#233;g&#232;re. Cette technique, on le voit une fois de plus, est parall&#232;le &#224; celle de l'esprit des mots. Ces deux formes d'esprit produisent presque les m&#234;mes effets, mais au cours de l'&#233;laboration de l'esprit elles se distinguent plus nettement dans leurs processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; un exemple d'un mot d'esprit ou calembour de ce genre : La grande cantatrice Marie Wilt, dont la personne &#233;tait aussi &#233;toff&#233;e que la voix, connut l'affront de voir appliquer &#224; sa difformit&#233; le titre d'une pi&#232;ce c&#233;l&#232;bre tir&#233;e d'un roman de Jules Verne : &#171; Die Reise um die Wilt in 80 Tagen &#187; (Le tour de Wilt [Welt = monde en allemand] en 80 jours).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me : &#171; Jeder Klafter eine K&#246;nigin &#187; (A chaque brasse une reine) repr&#233;sente une modification de la c&#233;l&#232;bre formule de Shakespeare : &#171; Jeder Zoll ein K&#246;nig &#187; (A chaque coud&#233;e un roi), et de plus une allusion &#224; la taille d&#233;mesur&#233;e d'une dame du monde. Il n'y aurait pas grand-chose &#224; objecter &#224; qui rangerait ce mot d'esprit parmi les mots par condensation avec modification plut&#244;t que parmi les mots &#224; formation substitutive (cf. t&#234;te-&#224;-b&#234;te, p. 34).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un ami disait d'un personnage dou&#233; des plus nobles aspirations mais qui &#233;tait t&#234;tu comme un mulet : &#171; Er hat ein Ideal vor dem Kopf &#187; (Il a un id&#233;al devant la t&#234;te). &#171; Ein Brett vor dent Kopt haben &#187; (avoir une planche devant la t&#234;te = ne rien voir), est une expression allemande courante &#224; laquelle cette modification fait allusion et dont elle accapare le sens. L&#224; encore, il s'agit de condensation avec modification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On distingue &#224; peine, de la condensation avec substitution, l'allusion avec modifi&#172;cation, lorsque la modification se borne &#224; quelques lettres, p. ex. &#171; Dichteritis &#187;. Cette allusion compare le danger des &#233;pid&#233;mies de dipht&#233;rie &#224; celui des efflorescences de po&#232;tes sans inspiration .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les particules n&#233;gatives r&#233;alisent &#224; peu de frais de fort belles allusions :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mein Unglaubensgenosse Spinoza &#187; (Mon coreligionnaire en incroyance Spinoza) , dit Heine. &#171; Nous, par la disgr&#226;ce de Dieu, journaliers, serfs, n&#232;gres, cor&#172;v&#233;ables, etc. &#187; Ainsi commence, sous la plume de Lichtenberg, le fragment d'un manifeste de ces malheureux qui certainement parlent &#224; plus juste titre de la disgr&#226;ce divine que les rois et les princes de sa gr&#226;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fin de compte, l'omission repr&#233;sente encore une allusion comparable &#224; la con&#172;densation sans substitution. Au fond, toute allusion comporte une omission, &#224; savoir celle de la suite des pens&#233;es qui aboutit &#224; l'allusion. Il ne s'agit que de savoir ce qui saute d'embl&#233;e aux yeux, la lacune elle-m&#234;me ou les mat&#233;riaux de substitution qui la comblent partiellement et constituent les termes de l'allusion. Toute une s&#233;rie d'exem&#172;ples nous ram&#232;neraient ainsi de l'omission la plus frappante &#224; l'allusion proprement dite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'omission sans substitution se retrouve dans l'exemple suivant : Il existe &#224; Vienne un Monsieur X., auteur &#224; l'esprit caustique et combatif, que ses brocards mor&#172;dants expos&#232;rent &#224; plusieurs reprises aux s&#233;vices de ses victimes. A la suite d'une nouvelle incartade de la part d'un de ses adversaires habituels, une tierce personne s'&#233;cria : &#171; Si X. l'entend, il recevra encore une gifle. &#187; En premier lieu c'est de la sid&#233;ration, provoqu&#233;e par ce non-sens apparent, que rel&#232;ve la technique de ce mot d'esprit. : recevoir une gifle n'est pas le corollaire habituel du fait d'avoir entendu quelque chose. L'interpolation suivante fait dispara&#238;tre le contresens . il &#233;crira alors sur son adversaire un article si virulent que, etc. Allusion par omission et contresens, voil&#224; les proc&#233;d&#233;s techniques de ce mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heine &#233;crit, : &#171; Il se vante &#224; tel point que le prix des pastilles fumantes va mon&#172;ter. &#187; La lacune est facile &#224; combler. Ce qui est omis est remplac&#233; par une conclusion qui ram&#232;ne par voie d'allusion &#224; la locution allemande . &#171; Eigenlob stinkt &#187; (= On est puant &#224; se vanter soi-m&#234;me) .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous retrouvons nos deux Juifs devant l'&#233;tablissement de bains : L'un d'eux soupire : &#171; Voil&#224; d&#233;j&#224; un an de pass&#233; ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces exemples prouvent indiscutablement que l'omission est une des formes de l'allusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On retrouve encore une ellipse nette dans cet exemple qui est un mot d'esprit typique &#224; base d'allusion. Apr&#232;s une f&#234;te d'artistes qui eut lieu &#224; Vienne, parut un livre humoristique dans lequel figurait entre autres mots cette singuli&#232;re r&#233;flexion :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une &#233;pouse est comme un parapluie. On prend malgr&#233; tout un fiacre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un parapluie ne suffit pas &#224; prot&#233;ger de la pluie ; le &#171; malgr&#233; tout &#187; signifie &#171; lors&#172;qu'il pleut bien fort &#187; ; n'oublions pas que le fiacre est une voiture publique. Mais comme il est ici question d'une autre forme : la comparaison, nous remettrons &#224; plus tard l'&#233;tude plus approfondie de ce mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un v&#233;ritable gu&#234;pier d'allusions piquantes que Les Bains de Lucques de Heine, qui utilise au mieux cette forme de mot d'esprit dans sa pol&#233;mique contre le comte Platen. Bien avant que le lecteur ait pu se douter de qui il s'agit, Heine pr&#233;lude par des allusions, emprunt&#233;es aux domaines les plus divers, &#224; un certain th&#232;me qui se pr&#234;te particuli&#232;rement mal &#224; &#234;tre abord&#233; de front. Voici p. ex. la s&#233;rie des cocasseries de Hirsch-Hyacinthe : &#171; Vous &#234;tes trop corpulent et moi trop maigre, vous avez beaucoup d'imagination et moi j'ai d'autant plus le sens des affaires, je suis un homme pratique et vous un diarrh&#233;tique (Diarrhetikus, Theoretiker), en un mot vous &#234;tes en tout mon &#171; Antipodex &#187; (antipodicul). &#187; - &#171; Venus Urinia &#187;. - La grosse maritorne du Dreckwall (rempart de crotte) &#224; Hambourg, etc. ; tous les &#233;v&#233;nements que le po&#232;te raconte semblent tout d'abord des jeux espi&#232;gles, mais leur relation symbolique avec une intention pol&#233;mique se r&#233;v&#232;le bient&#244;t et ils se comportent pour ainsi dire &#224; la fa&#231;on d'allusions. Enfin l'attaque contre Platen se pr&#233;cise, c'est une cascade, c'est un feu roulant d'allusions au th&#232;me d&#233;j&#224; connu des amours masculines du comte, qui &#233;clate dans chaque phrase et prend &#224; partie le talent et le caract&#232;re de l'adversaire, p. ex. -&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Bien que les Muses ne lui accordent pas leurs faveurs, il tient quand m&#234;me sous sa f&#233;rule le g&#233;nie de la langue, ou plut&#244;t il s'entend &#224; le violenter ; le g&#233;nie ne se pr&#234;te pas volontairement &#224; son amour, il doit se mettre &#224; la poursuite du petit coquin ; aussi n'en peut-il &#233;treindre que les formes ext&#233;rieures qui, malgr&#233; leurs belles rondeurs, s'accommodent mal du langage acad&#233;mique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il rappelle l'autruche, qui se croit bien cach&#233;e lorsqu'elle plonge la t&#234;te dans le sable et ne montre que le croupion. Le noble oiseau ferait mieux de cacher son croupion et de montrer sa t&#234;te. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'allusion est peut-&#234;tre le proc&#233;d&#233; le plus courant et le plus commode de la techni&#172;que du mot d'esprit ; nous y avons recours dans la plupart des productions spirituelles &#233;ph&#233;m&#232;res dont nous nous plaisons &#224; &#233;mailler notre conversation, mais qui ne supportent ni la transplantation hors de ce terrain nourricier ni la vie ind&#233;pendante. Et nous voil&#224; justement ramen&#233;s par l'allusion &#224; cette particularit&#233; qui nous avait tout d'abord &#233;gar&#233;s dans l'appr&#233;ciation de la technique de l'esprit. L'allusion n'est pas par elle-m&#234;me spirituelle : bien des allusions fort correctes ne poss&#232;dent point ce carac&#172;t&#232;re. C'est l'allusion &#171; spirituelle &#187; qui seule est spirituelle, et ainsi le crit&#233;rium de l'esprit, que nous avons pourchass&#233; jusque dans la technique, nous &#233;chappe &#224; nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai d&#233;fini, chemin faisant, l'allusion comme une &#171; repr&#233;sentation indirecte &#187; et je viens de m'apercevoir que les diff&#233;rents modes d'allusions, ainsi que la repr&#233;sentation par le contraire ou par d'autres techniques encore &#224; l'&#233;tude, peuvent rentrer dans un seul grand groupe pour lequel le nom de &#171; repr&#233;sentation indirecte &#187; me para&#238;trait le plus compr&#233;hensif. Fautes de raisonnement - Unification - Repr&#233;sentation indirecte seraient donc les rubriques essentielles auxquelles se ram&#232;neraient les techniques, de nous connues, de l'esprit de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or l'investigation plus approfondie de nos mat&#233;riaux nous autorise, croyons-nous, &#224; isoler dans la repr&#233;sentation indirecte un nouveau sous-groupe dont les caract&#232;res sont bien tranch&#233;s mais dont les applications sont rares. C'est la repr&#233;sentation par le d&#233;tail ou par le menu qui arrive &#224; sugg&#233;rer, avec une clart&#233; absolue, &#224; la faveur d'un d&#233;tail insignifiant, une caract&#233;ristique frappante. L'int&#233;gration de ce groupe &#224; l'allu&#172;sion peut se d&#233;fendre en raison de l'&#233;troite solidarit&#233; qui existe entre ce d&#233;tail minuscule et le sujet &#224; repr&#233;senter, solidarit&#233; qui permet de conclure de celui-l&#224; &#224; celui-ci, P. ex. .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un Juif de Galicie voyageait en chemin de fer et prenait ses aises, ouvrant son v&#234;tement et posant ses pieds sur la banquette. Un monsieur bien mis entre dans le m&#234;me compartiment. Le Juif se reprend et se tient correctement. L'&#233;tranger feuillette un livre, calcule, m&#233;dite, puis demande subitement au Juif : &#171; Quand est, s'il vous pla&#238;t, le Yomkippour ? &#187; (le grand pardon). &#171; Aesoi &#187; , s'&#233;crie le Juif en, remettant ses pieds sur la banquette avant de r&#233;pondre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut nier que cette repr&#233;sentation par un d&#233;tail ne se rattache &#224; cette tendance &#224; l'&#233;pargne, seul et ultime facteur commun que laissent subsister nos investi&#172;gations relatives &#224; la technique de l'esprit des mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un exemple tr&#232;s voisin :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#233;decin qui doit assister &#224; l'accouchement de la baronne d&#233;clare que le moment n'est pas encore venu et propose au baron une partie de cartes dans la cham&#172;bre voisine. Quelque temps apr&#232;s, un appel de la baronne, en fran&#231;ais, retentit &#224; l'oreille des deux messieurs : &#171; Ah ! mon Dieu, que je souffre ! &#187; Le mari sursaute, mais le m&#233;decin demeure calme - &#171; Ce n'est rien, jouons toujours. &#187; Un peu plus tard un g&#233;missement, cette fois en allemand : &#171; Dieu, Dieu, que je souffre ! &#187; - &#171; Voulez-vous entrer, monsieur le professeur ? &#187; dit le baron. - &#171; Ce n'est pas encore le moment. &#187; Enfin on entend dans la chambre voisine un cri inarticul&#233; en yiddish - &#171; Ai, ai waih &#187; ; alors le m&#233;decin jette ses cartes et dit : &#171; C'est le moment ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour montrer que la douleur fait surgir la nature primitive en d&#233;pit des entraves de l'&#233;ducation et qu'&#224; juste titre un fait en apparence insignifiant emporte une d&#233;cision importante, ce mot d'esprit excellent s'appuie sur les modalit&#233;s successives des plaintes d'une femme du monde qui accouche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre mode de repr&#233;sentation indirecte dont use le mot d'esprit est la com&#172;paraison ; nous avons tard&#233; &#224; nous en occuper parce que non seulement son appr&#233;&#172;ciation soul&#232;ve des difficult&#233;s nouvelles, mais encore nous remet aux prises avec des difficult&#233;s que nous avions d&#233;j&#224; rencontr&#233;es pr&#233;c&#233;demment. A propos de certaine exemples que nous apportions &#224; l'appui de nos recherches, nous avons d&#233;j&#224; admis qu'il est difficile de d&#233;terminer si l'on peut, apr&#232;s tout, les classer parmi les . mots d'esprit, et nous avons reconnu que cette incertitude &#233;tait de nature &#224; &#233;branler les bases m&#234;mes de notre &#233;tude. Mais aucun autre point de noire travail ne m'a donn&#233; plus nettement et plus souvent ce sentiment d'incertitude que les mots d'esprit par m&#233;taphore. Ce sentiment qui, dans les m&#234;mes conditions, &#224; moi, comme &#224; bien d'autres probablement, nous dit d'embl&#233;e, avant m&#234;me d'avoir d&#233;couvert l'essence du caract&#232;re latent d'un mot d'esprit : voil&#224; un mot d'esprit, voil&#224; ce qu'on peut faire passer pour un mot d'esprit, ce sentiment, dis-je, me laisse le plus souvent d&#233;sempar&#233; lorsqu'il s'agit des comparaisons spirituelles. Si, d'embl&#233;e, je n'ai pas h&#233;sit&#233; &#224; consi&#172;d&#233;rer telle comparaison comme un mot d'esprit, je crois m'apercevoir, l'instant d'apr&#232;s, que mon plaisir diff&#232;re qualitativement de celui que me procure en g&#233;n&#233;ral un mot d'esprit ; le fait que les comparaisons spirituelles ne sont que rarement capables de d&#233;clencher un &#233;clat de rire - crit&#233;rium d'un bon mot - m'emp&#234;che de bannir ce doute m&#234;me en m'en tenant, comme je l'ai fait ailleurs, aux exemples les meilleurs et les plus risibles du groupe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est facile de d&#233;montrer que nombre d'exemples excellents et tr&#232;s suggestifs de ce groupe ne nous donnent point l'impression d'&#234;tre des mots d'esprit. La belle comparaison du Journal d'Ottilie, celle de la tendresse avec le fil rouge de la marine anglaise, en est un exemple (v. p. 33). Il en est de m&#234;me d'une autre comparaison, qui a gard&#233; pour moi son admirable fra&#238;cheur et son puissant attrait et que je ne puis m'emp&#234;cher de citer dans ce contexte. C'est la m&#233;taphore qui sert de p&#233;roraison &#224; l'une des plus belles d&#233;fenses de F. Lassalle (La science et les Travailleurs) : &#171; Celui qui a subordonn&#233;, comme je vous l'ai dit, sa vie &#224; cette devise : &#171; La Science et les Travailleurs &#187;, ne sera pas plus impressionn&#233; par une condamnation qu'il pourrait encourir qu'un chimiste plong&#233; dans ses exp&#233;riences par l'explosion d'une cornue. La r&#233;sistance de la mati&#232;re lui fait un instant froncer les sourcils, puis l'incident est clos et il poursuit ses recherches et ses travaux. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;crits de Lichtenberg renferment un grand nombre d'exemples de m&#233;taphores justes et spirituelles (t. II de l'&#233;dition de G&#339;ttingen, 1853) ; c'est d'eux que je vais tirer les mat&#233;riaux de notre &#233;tude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Il est presque impossible de promener, dans une foule, le flambeau de la V&#233;rit&#233; sans br&#251;ler la barbe &#224; quelqu'un. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; qui semble spirituel et pourtant, &#224; y regarder de plus pr&#232;s, l'effet spirituel ne r&#233;sulte pas de la comparaison elle-m&#234;me, mais d'une qualit&#233; accessoire. En r&#233;alit&#233;, &#171; le flambeau de la V&#233;rit&#233; &#187; n'est pas une comparaison neuve ; elle est au contraire une expression toute faite, fort usuelle, devenue lieu commun, suivant le sort habituel des comparaisons heureuses : elles tombent dans le domaine publie. Mais cette com&#172;paraison &#171; le flambeau de la V&#233;rit&#233; &#187; qui, dans les circonstances ordinaires, passerait inaper&#231;ue, retrouve sa vigueur originelle du fait que Lichtenberg en fait jaillir une conclusion nouvelle. Cette r&#233;&#233;dition d'expressions p&#226;lies avec restauration de leur plein sens nous est d&#233;j&#224; connue comme &#233;tant une des techniques de l'esprit ; elle se range dans le groupe de l'emploi multiple du m&#234;me mat&#233;riel (v. p. 48). Il serait fort possible que l'impression spirituelle produite par le mot de Lichtenberg ne f&#251;t due qu'&#224; la participation de ce mot &#224; cette technique de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces remarques s'appliquent sans doute &#224; une autre comparaison spirituelle du m&#234;me auteur :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Cet homme n'&#233;tait pas &#224; proprement parler une vive lumi&#232;re, mais un grand chandelier... il &#233;tait professeur de philosophie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Appeler un grand savant une vive lumi&#232;re ou lumen mundi n'est plus, depuis long&#172;temps, une comparaison ing&#233;nieuse ; qu'elle ait connu ou non, &#224; l'origine, la fortune d'un mot spirituel, peu importe. Mais on rafra&#238;chit la comparaison, on lui rend sa pleine vigueur en lui faisant subir une modification et de la sorte on en tire une seconde, une nouvelle comparaison. La fa&#231;on dont cette seconde comparaison d&#233;rive de la premi&#232;re semble la condition du mot d'esprit, mais non point par elle-m&#234;me chacune des deux comparaisons. Elle rel&#232;verait de la m&#234;me technique spirituelle que l'exemple du flambeau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une raison diff&#233;rente, que l'on peut pourtant appr&#233;cier &#224; peu pr&#232;s de m&#234;me, la comparaison suivante nous semble spirituelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les comptes rendus m'apparaissent comme une sorte de maladie d'enfants qui s&#233;vit plus ou moins sur les livres nouveau-n&#233;s. L'exp&#233;rience nous montre que les plus viables parfois succombent et que bien des faiblards en r&#233;chappent. Quelques-uns ne la contractent m&#234;me pas. On a cherch&#233; bien souvent &#224; les pr&#233;server par les amulettes de l'avant-propos et de la d&#233;dicace ou m&#234;me &#224; les maculer par l'autocritique ; mais cela ne r&#233;ussit pas toujours. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La comparaison des comptes rendus aux maladies d'enfants ne s'appuie d'abord que sur la contamination qui suit imm&#233;diatement la naissance. Est-elle spirituelle, je n'oserais l'affirmer. Mais la comparaison est pouss&#233;e plus loin : il se trouve que les destins ult&#233;rieurs des livres nouveaux peuvent &#234;tre repr&#233;sent&#233;s dans le cadre de la m&#234;me m&#233;taphore ou par des m&#233;taphores adjacentes. Cette filiation d'une comparaison est certes spirituelle ; mais nous savons quelle technique la fait para&#238;tre telle : c'est un cas d'unification, d'&#233;tablissement d'un rapport inattendu. Cependant le caract&#232;re de l'unification n'est pas modifi&#233; par l'appui qu'elle prend sur une m&#233;taphore initiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est tent&#233;, en pr&#233;sence d'autres comparaisons, de rapporter l'impression incon&#172;testablement spirituelle &#224; un facteur diff&#233;rent qui, &#224; son tour, est ind&#233;pendant de la nature m&#234;me de la m&#233;taphore. Ce sont des comparaisons qui portent en elles une synth&#232;se frappante, souvent une unification qui sonne l'absurde, ou qui sont rempla&#172;c&#233;es par une unification de ce genre d&#233;riv&#233;e de la comparaison. La plupart des mots de Lichtenberg appartiennent &#224; ce groupe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est grand dommage de ne pouvoir, chez les &#233;crivains, explorer les doctes boyaux, on saurait ainsi ce qu'ils ont mang&#233;. &#187; &#171; Les doctes boyaux &#187;, voil&#224; une &#233;pith&#232;te qui sid&#232;re, qui est au fond absurde et ne s'explique ensuite que par une comparaison. Ne serait-il pas possible que l'effet spirituel de cette comparaison se r&#233;duis&#238;t int&#233;gralement au caract&#232;re d&#233;concertant de cet assemblage ? Ce serait alors un nouvel exemple de ce proc&#233;d&#233; de l'esprit, bien connu de nous, la repr&#233;sentation par le contresens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lichtenberg, dans un autre mot d'esprit, a us&#233; de la m&#234;me comparaison de l'ab&#172;sorption de la lecture et de l'&#233;rudition avec l'absorption de la nourriture mat&#233;rielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Il &#233;tait f&#233;ru de l'instruction en chambre, &#233;tait donc pleinement partisan de l'affouragement savant &#224; l'&#233;curie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres m&#233;taphores du m&#234;me auteur pr&#233;sentent ces m&#234;mes &#233;pith&#232;tes absurdes ou du moins frappantes qui, comme nous commen&#231;ons &#224; nous en apercevoir, sont les v&#233;ritables agents vecteurs de l'esprit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Voici la fa&#231;ade expos&#233;e de ma constitution morale, c'est elle qui peut supporter le choc. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Chaque homme poss&#232;de un &#171; backside &#187; (verso) moral, qu'il ne montre pas sans n&#233;cessit&#233; et qu'il cache, autant que possible, sous la culotte des biens&#233;ances. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; backside moral &#187;, voil&#224; une &#233;pith&#232;te bien suggestive r&#233;sultant d'une compa&#172;raison. La comparaison se poursuit par un jeu de mots en bonne et due forme (&#171; n&#233;cessit&#233; &#187;), puis surgit une seconde alliance de mots encore plus insolite (&#171; la culotte des biens&#233;ances &#187;) qui est peut-&#234;tre spirituelle par elle-m&#234;me, car les culottes deviennent spirituelles &#224; &#234;tre, pour ainsi dire, celles de la biens&#233;ance. Aussi ne faut-il pas s'&#233;tonner de ce que l'ensemble donne l'impression d'une comparaison fort spiri&#172;tuelle ; nous nous en apercevons peu &#224; peu ; nous sommes en g&#233;n&#233;ral dispos&#233;s &#224; &#233;tendre &#224; un ensemble un caract&#232;re qui n'appartient qu'&#224; l'une de ses parties. La &#171; culotte des biens&#233;ances &#187; rappelle du reste ce vers sid&#233;rant de Heine :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Bis mir endlich alle Kn&#246;pfe rissen&lt;br class='autobr' /&gt;
an der Hose der Geduld. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&#171; Jusqu'&#224; ce que tous les boutons me soient saut&#233;s du pantalon de la patience. &#187;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Incontestablement ces deux derni&#232;res comparaisons offrent un caract&#232;re qui n'est pas commun &#224; toutes les m&#233;taphores bonnes et justes. Elles sont, pourrait-on dire, &#233;minemment &#171; rabaissantes &#187; associant le noble, l'abstrait (ici : la biens&#233;ance, la patience) au concret le plus trivial (la culotte). Nous aurons encore &#224; nous demander ailleurs, &#224; l'occasion d'autres associations, si cette particularit&#233; offre quelque rapport avec le mot d'esprit. Essayons d'analyser ici un autre exemple dans lequel ce caract&#232;re ravalant est tout particuli&#232;rement accus&#233;. Le commis Weinberl, dans la farce de Nestroy &#171; Einen Jux vill er sich machen &#187; &#171; ( Il veut s'offrir une plaisanterie &#187;), se d&#233;crit tel qu'il se retrouvera lorsqu'il sera devenu un vieux commer&#231;ant rassis, &#233;vo&#172;quant ses souvenirs de jeunesse : &#171; Lorsqu'au feu des confidences, la glace se rompra devant le magasin du souvenir, lorsque le portail de la cave du pass&#233; s'ouvrira &#224; nou&#172;veau et que le comptoir de l'imagination s'encombrera des marchandises d'autre&#172;fois... &#187; Ce sont certainement des comparaisons entre des id&#233;es abstraites et des r&#233;alit&#233;s fort concr&#232;tes et banales, mais l'esprit est d&#251;, totalement ou partiellement, &#224; ce que ces comparaisons sont mises dans la bouche d'un commis et emprunt&#233;es &#224; ses occupations journali&#232;res. Cependant rapporter ces abstractions au cadre de l'activit&#233; professionnelle de sa vie est un acte d'unification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons aux comparaisons de Lichtenberg.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Die Bewegungsgr&#252;nde , woraus man etwas tut, k&#246;nnten so mie die 32 Winde geordnet und ihre Namen auf eine &#228;hnliche Art formiert werden, z. B. Brot-Brot-Ruhm oder Ruhn-Ruhm-Brot. &#187; (&#171; Les mobiles de nos actions pourraient, &#224; l'exemple des 32 vents, &#234;tre ordonn&#233;s et d&#233;nomm&#233;s, suivant une terminologie analogue, pain-pain-gloire, ou gloire-gloire-pain. &#187;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme il arrive si souvent en pr&#233;sence des mots d'esprit de Lichtenberg, l'impres&#172;sion du topique, du tranchant, du sagace domine au point d'&#233;garer le jugement que nous portons sur le caract&#232;re du spirituel. Si, dans une telle phrase, un &#233;l&#233;ment d'es&#172;prit s'ajoute &#224; un fond si judicieux, nous serons probablement dispos&#233;s &#224; con sid&#233;rer l'ensemble comme un mot d'esprit excellent. J'avancerai plut&#244;t que tout l'effet spiri&#172;tuel r&#233;sulte de l'&#233;tonnement caus&#233; par l'&#233;trange assemblage &#171; pain-pain-gloire &#187;. Donc, ce mot d'esprit se ram&#232;ne encore &#224; la repr&#233;sentation par contresens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'association bizarre ou l'&#233;pith&#232;te absurde peuvent encore &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme le r&#233;sultat propre d'une comparaison qui se suffit &#224; elle-m&#234;me :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Lichtenberg : Eine zweischl&#228;frige Frau - Ein einschl&#228;friger Kirchenstuhl. (Une femme endormie &#224; deux - Un si&#232;ge d'&#233;glise endormant .)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous ces deux comparaisons se retrouve celle d'un lit ; dans les deux, outre la sid&#233;&#172;ration, joue le facteur technique de l'allusion, la premi&#232;re fois &#224; la vertu endor&#172;mante des sermons, la seconde fois au th&#232;me in&#233;puisable des rapports sexuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous avons pu constater jusqu'ici que l'effet spirituel d'une comparaison &#233;tait d&#251; &#224; l'intervention d'une des techniques de l'esprit, bien connues de nous, quelques autres exemples semblent prouver, en dernier ressort, que la comparaison peut &#234;tre spiri&#172;tuelle par elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici comment Lichtenberg caract&#233;rise certaines odes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#171; Elles sont en po&#233;sie l'&#233;quivalent de ce que sont, en prose, les oeuvres immor&#172;telles de Jakob Boehme, une sorte de pique-nique dans lequel l'auteur fournit les mots et le lecteur le sens. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quand il se met &#224; philosopher, il r&#233;pand d'habitude sur les objets un agr&#233;able clair de lune qui plait dans l'ensemble, mais n'&#233;claire nettement aucun objet. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou ce mot de Heine : &#171; Le visage de cette femme rappelait un palimpseste : sous l'&#233;criture monacale, noire et r&#233;cente d'un texte des p&#232;res de l'&#201;glise, apparaissaient &#224; demi effac&#233;s les vers d'un po&#232;te &#233;rotique de la Gr&#232;ce antique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien encore la comparaison fort d&#233;velopp&#233;e, &#224; tendance fort d&#233;nigrante, qui figure dans Les Bains de Lucques -&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le ministre catholique se conduit plut&#244;t comme le commis d'une maison de gros ; l'&#201;glise, la grande maison dont le pape est le chef, lui assigne des occupations d&#233;termin&#233;es pour lesquelles on lui fixe un salaire donn&#233; ; il travaille &#224; la douce, com&#172;me quelqu'un qui ne travaille pas &#224; son compte, il a de nombreux coll&#232;gues et passe ais&#233;ment inaper&#231;u dans le grand mouvement des affaires - seul le cr&#233;dit de la maison, et surtout sa sauvegarde, lui importent, car la faillite &#233;ventuelle le laisserait sans ressources. Le pasteur protestant, au contraire, est en tout et pour tout le chef et g&#232;re &#224; son compte les int&#233;r&#234;ts de la religion. Il n'est pas grossiste, comme son coll&#232;&#172;gue catholique, mais d&#233;taillant ; et comme il doit veiller &#224; tout, aucune n&#233;gligence ne lui est permise, il lui faut exalter aux gens ses articles de foi, d&#233;pr&#233;cier ceux des concurrents ; comme un v&#233;ritable d&#233;taillant, il demeure dans sa boutique tr&#232;s envieux des grandes maisons, et principalement de la grande maison de Rome qui occupe des milliers de comptables et d'emballeurs et poss&#232;de des succursales dans les quatre parties du monde. &#187; ,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la foi de ces exemples et d'autres encore, assez nombreux, nous ne pouvons plus nier qu'une comparaison puisse &#234;tre spirituelle par elle-m&#234;me sans que cet effet soit attribuable &#224; son affiliation &#224; l'une des techniques de l'esprit d&#233;j&#224; connues. Mais alors nous ignorons absolument ce qui d&#233;termine le caract&#232;re spirituel d'une com&#172;paraison, ce caract&#232;re n'&#233;tant certes pas inh&#233;rent &#224; la comparaison en tant que moyen d'expression de la pens&#233;e, ni au processus de la comparaison. Il ne nous reste ainsi qu'&#224; ranger la m&#233;taphore parmi les formes de la &#171; repr&#233;sentation indirecte &#187; aux-quelles la technique de l'esprit a recours, et &#224; laisser en suspens, ce probl&#232;me, que la m&#233;taphore nous a pos&#233; beaucoup plus nettement encore que les autres proc&#233;d&#233;s de l'esprit pr&#233;c&#233;demment envisag&#233;s. Aussi doit-il exister une raison sp&#233;ciale qui fait qu'il nous est plus difficile, pour la m&#233;taphore que pour tout autre mode d'expression, de d&#233;cider si nous sommes ou non en pr&#233;sence d'un mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette lacune dans notre compr&#233;hension ne nous autorise pas &#224; nous plaindre de ce que nos premi&#232;res recherches soient demeur&#233;es st&#233;riles. En raison des rapports intimes qui s'imposaient &#224; nous entre les diverses qualit&#233;s de l'esprit, il e&#251;t &#233;t&#233; imprudent de compter &#233;clairer totalement une des faces du probl&#232;me avant d'avoir jet&#233; un coup d'&#339;il sur les autres. Il va nous falloir &#224; pr&#233;sent aborder le probl&#232;me par un autre c&#244;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sommes-nous s&#251;rs de ne pas avoir, dans nos recherches, laiss&#233; &#233;chapper une quel&#172;conque des techniques de l'esprit ? Pas tout &#224; fait ; mais en poursuivant nos &#233;tudes sur des mat&#233;riaux nouveaux, nous pourrons nous convaincre de ce que nous avons pass&#233; en revue les techniques les plus usuelles et les plus importantes de l'&#233;laboration de l'esprit, tout au moins dans la mesure o&#249; elles permettent de se former une opinion sur la nature de ce processus psychique. Jusqu'ici nous ne sommes pas encore parve&#172;nus &#224; nous former cette opinion, mais en revanche nous avons trouv&#233; un indice im&#172;portant qui nous montre de quel c&#244;t&#233; nous pouvons esp&#233;rer acqu&#233;rir quelques nouvelles clart&#233;s sur le probl&#232;me. Les processus si int&#233;ressants de la condensation avec forma&#172;tion substitutive qui, comme nous l'avons appris, forment la base de la technique de l'esprit des mots, nous ont rappel&#233; le formation du r&#234;ve, dans le m&#233;canisme duquel nous avons d&#233;couvert les m&#234;mes processus psychiques. Mais la formation du r&#234;ve nous est aussi rappel&#233;e par les techniques de l'esprit de la pens&#233;e : le d&#233;placement, les fautes de raisonnement, le contresens, la repr&#233;sentation indirecte, la repr&#233;sentation par le contraire qui, solidairement ou isol&#233;ment, trouvent leur place dans la technique de l'&#233;laboration du r&#234;ve. Le d&#233;placement donne au r&#234;ve cet aspect &#233;trange qui emp&#234;&#172;che de le consid&#233;rer comme faisant suite aux pens&#233;es de l'&#233;tat de veille ; l'emploi du contresens et de l'absurde a co&#251;t&#233; au songe sa dignit&#233; de production psychique ; il a induit les auteurs &#224; assigner, comme condition &#224; la formation du r&#234;ve, la d&#233;ch&#233;ance de l'activit&#233; intellectuelle, la tr&#234;ve de la critique, de la morale et de la logique. La repr&#233;sentation par le contraire est si courante dans le r&#234;ve que, tout erron&#233;es qu'elles soient, les populaires clefs des songes en ont tenu compte. Repr&#233;sentation indirecte, remplacement de la pens&#233;e onirique par une allusion, par un d&#233;tail, proc&#233;d&#233; symbo&#172;lique &#233;quivalent &#224; la m&#233;taphore, voil&#224; justement ce qui distingue le langage onirique de la pens&#233;e de l'homme &#233;veill&#233; . Un parall&#233;lisme aussi complet entre les processus de l'&#233;laboration de l'esprit et ceux de l'&#233;laboration du r&#234;ve ne peut gu&#232;re &#234;tre fortuit. Nous nous attacherons plus loin &#224; &#233;tudier ces concordances et &#224; en d&#233;m&#234;ler les causes.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre II&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tendances de l'esprit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En rapportant, &#224; la fin du dernier chapitre, la comparaison &#233;tablie par Heine entre le pr&#234;tre catholique, consid&#233;r&#233; comme le commis d'une maison de gros et le pasteur protestant consid&#233;r&#233; comme le patron d'une maison de d&#233;tail, j'avais senti une inh&#172;bition qui m'inclinait &#224; ne pas utiliser ce parall&#232;le. Je me disais qu'il se trouverait pro&#172;bablement, parmi mes lecteurs, quelques personnes aussi respectueuses de la disci&#172;pline et du sacerdoce que de la religion elle-m&#234;me ; je pensais qu'elles tombe&#172;raient dans un &#233;tat affectif tel que peu leur importerait alors de d&#233;cider si le parall&#232;le &#233;tait spirituel par lui-m&#234;me ou seulement par l'addition de quelques &#233;l&#233;ments &#233;trangers. Pour tout autre parall&#232;le, comme p. ex. pour celui qui compare certaine philosophie &#224; une douce clart&#233; lunaire profil&#233;e sur les objets, je n'avais pas &#224; me soucier de produire sur une partie de mes lecteurs pareille impression, susceptible de contrarier nos recherches. L'homme le plus d&#233;vot resterait capable de se former une opinion sur le probl&#232;me qui nous occupe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut ais&#233;ment deviner &#224; quel trait caract&#233;ristique du mot d'esprit il faut attribuer la diversit&#233; des r&#233;actions de l'auditeur du dit mot. Tant&#244;t l'esprit se suffit &#224; lui-m&#234;me en dehors de toute arri&#232;re-pens&#233;e ; tant&#244;t il rel&#232;ve d'une intention et de ce fait devient tendancieux. Seul le mot d'esprit tendancieux risque de choquer certaines personnes qui se refusent alors &#224; l'entendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Th. Vischer qualifie d' &#171; abstrait &#187; l'esprit non tendancieux ; je pr&#233;f&#232;re le terme d' &#171; inoffensif &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon les mat&#233;riaux utilis&#233;s par la technique du mot d'esprit nous avons distingu&#233; plus haut l'esprit des mots et l'esprit de la pens&#233;e ; aussi devons-nous examiner les rapports qui existent entre cette distinction et celle que nous venons d'&#233;tablir. Esprit des mots et esprit de la pens&#233;e d'une part, esprit abstrait et esprit tendancieux de l'autre, ne sont pas en relation d'influence r&#233;ciproque ; ce sont deux subdivisions de la production spirituelle, enti&#232;rement ind&#233;pendantes l'une de l'autre. On a peut-&#234;tre eu l'impression que les mots d'esprit inoffensifs proc&#232;dent plut&#244;t de l'esprit des mots, tandis que la technique plus compliqu&#233;e de l'esprit de la pens&#233;e se mettrait au service de tendances nettement caract&#233;ris&#233;es ; mais certains mots d'esprit inoffensifs usent du jeu de mots et de l'assonance et d'autres -tout aussi inoffensifs - font appel &#224; toutes les ressources de l'esprit de la pens&#233;e. Il n'est pas plus difficile de montrer que, dans sa technique, l'esprit tendancieux peut n'&#234;tre rien autre que de l'esprit des mots. Souvent par exemple les mots d'esprit qui &#171; jouent &#187; sur les noms propres ont une tendance fort offensante et fort injurieuse ; il va de soi qu'ils sont &#224; ranger dans l'esprit des mots. Cependant les mots d'esprit les plus inoffensifs rel&#232;vent, eux aussi, de l'esprit des mots : telles sont p. ex. les rimes en cascade si en vogue dans ces derniers temps ; leur technique consiste dans l'emploi du m&#234;me mat&#233;riel avec une modification tout &#224; fait particuli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Und weil er Geld in Menge hatte,&lt;br class='autobr' /&gt;
Lag stets er in der H&#228;ngematte. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
(Et comme il avait de l'or en amas &lt;br class='autobr' /&gt;
Il se pr&#233;lassait dans son hamac.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne ne niera, esp&#233;rons-le, que le plaisir que nous procure ce genre de rimes, par ailleurs sans pr&#233;tention, ne soit pareil &#224; celui qui nous signale le mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De bons exemples de mots d'esprit abstraits ou inoffensifs, tributaires de l'esprit de la pens&#233;e, fourmillent dans les comparaisons de Lichtenberg. Plusieurs ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; cit&#233;s ; en voici d'autres :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Sie hatten ein Oktavb&#228;ndchen nach G&#246;ttingen geschickt und an Leib und Seele einen Quartanten bekommen &#187; (Ils avaient envoy&#233; &#224; G&#246;ttingen un octavaire, ils ont re&#231;u en retour un in-quarto, corps et &#226;me).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Um dieses Geb&#228;ude geh&#246;rig aufzuf&#252;hren, muss vor allen Dingen ein guter Grund gelegt werden, und da weiss ich keinen festeren, als wenn man &#252;ber jede Schicht pro gleich eine Schicht kontra auftr&#228;gt &#187; (Un tel &#233;difice ne peut se passer d'une base - ou raison - solide ; or, rien ne r&#233;siste mieux qu'un nombre &#233;gal de couches - ou arguments pour et contre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Einer zeugt den Gedanken, der andere hebt ihn aus der Taufe, der dritte zeugt Kinder mit ihm, der vierte besucht ihn auf dem Sterbebette und der f&#252;nfte begr&#228;bt ihn &#187; (Le premier cr&#233;e la pens&#233;e, le second la tient sur les fonts baptismaux, le troisi&#232;me lui fait des enfants, le quatri&#232;me la visite &#224; son lit de mort et le cinqui&#232;me l'enterre). M&#233;taphore avec unification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Er glaubte nicht allein keine Gespenster, sondern er f&#252;rchtete sich nicht einmal davor &#187; (Il ne se contentait pas de ne pas croire aux revenants, il allait jusqu'&#224; ne pas les redouter). Ici l'esprit r&#233;side exclusivement dans la repr&#233;sentation par le contresens qui met au comparatif ce qui d'habitude semble le plus insignifiant et au positif ce qui appara&#238;t comme le plus important. D&#233;pouill&#233; de son attirail spirituel ceci signifie : il est plus facile de se mettre, par la raison, au-dessus de la crainte des revenants que de s'en d&#233;fendre le cas &#233;ch&#233;ant. Sous cette forme le mot perd compl&#232;tement son esprit, mais il garde une port&#233;e psychologique incontestable, &#224; laquelle on n'a pas suffisam&#172;ment rendu hommage. Il se rapproche de la phrase bien connue de Lessing :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Es sind nicht alle frei, die ihrer Ketten spotten. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Ils ne sont pas tous libres, ceux qui rient de leurs cha&#238;nes.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je mettrai en garde, &#224; cette occasion, contre un malentendu toujours possible. Esprit &#171; inoffensif &#187; ou &#171; abstrait &#187; ne signifie pas esprit d&#233;nu&#233; de fond, mais impli&#172;que seulement le contraire de l'esprit &#171; tendancieux &#187;, dont il sera question plus loin. Comme le d&#233;montre l'exemple pr&#233;c&#233;dent, l'esprit inoffensif, c'est-&#224;-dire non tendan&#172;cieux, peut &#234;tre fort suggestif et fort pertinent. Cependant le fond d'un mot d'esprit est ind&#233;pendant de l'esprit consid&#233;r&#233; en soi ; c'est la pens&#233;e fonci&#232;re qui, en vertu d'un artifice sp&#233;cial d'expression, parvient &#224; s'exprimer avec esprit. Mais, de m&#234;me que les horloges ont coutume de renfermer un m&#233;canisme de pr&#233;cision dans un bo&#238;tier pr&#233;&#172;cieux, de m&#234;me il peut arriver que les productions les plus spirituelles rec&#232;lent justement les pens&#233;es les plus profondes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tablissons, &#224; propos de l'esprit de la pens&#233;e, une distinction nette entre le fond de la pens&#233;e et son rev&#234;tement spirituel ; sous cet angle, nous verrons s'&#233;clairer, dans notre appr&#233;ciation des mots d'esprit, bien des points obscurs. A notre grande surprise, nous constaterons alors que le plaisir que nous prenons &#224; un mot d'esprit d&#233;pend de l'impression d'ensemble qui r&#233;sulte et de son fond et de sa forme spirituelle, et que nous nous laissons duper par un de ces facteurs sur la valeur de l'autre. La r&#233;duction seule du mot d'esprit nous fait saisir l'erreur de notre jugement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui d'ailleurs se passe aussi pour l'esprit des mots. Cette phrase : &#171; Die Erfahrung besteht darin, dass man erl&#228;hrt, was man nicht w&#252;nscht erfahren zu haben &#187; (L'exp&#233;rience consiste &#224; acqu&#233;rir l'exp&#233;rience de ce dont l'on ne d&#233;sirerait pas faire l'exp&#233;rience) - nous sid&#232;re ; nous croyons y d&#233;couvrir une v&#233;rit&#233; nouvelle, et ce n'est qu'au bout d'un certain temps que nous reconnaissons dans cette assertion une variante du truisme. &#171; Nous nous instruisons &#224; nos d&#233;pens. &#187; (K. Fischer.) L'excellen&#172;te formule spirituelle, qui met en jeu l'association du mot &#171; Erfahrung &#187; (exp&#233;rience) et du verbe &#171; erfahren &#187; (apprendre) charg&#233; de d&#233;finir la &#171; Erfahrung &#187;, nous abuse &#224; tel point que nous surestimons le fond m&#234;me de la phrase. Il en est de m&#234;me du mot d'esprit par unification de Lichtenberg, relatif au mois de janvier (p. 95) ; il ne dit que ce que nous savons depuis toujours, &#224; savoir que les souhaits de nouvel an se r&#233;alisent aussi rarement que beaucoup d'autres ; et nous pourrions citer encore bien d'autres exemples du m&#234;me genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en est tout autrement d'autres mots d'esprit dans lesquels la pens&#233;e juste et pertinente suffit &#233;videmment &#224; nous captiver ; le propos nous appara&#238;t comme un mot d'esprit excellent, alors que seule la pens&#233;e est excellente, la formule spirituelle, par contre, souvent m&#233;diocre. Justement les mots de Lichtenberg brillent, en g&#233;n&#233;ral, beaucoup plus par la pens&#233;e que par la forme spirituelle, sur laquelle notre appro&#172;bation de la premi&#232;re irradie &#224; tort. P. ex. la r&#233;flexion sur &#171; le flambeau de la V&#233;rit&#233; &#187; (p. 121) ne constitue gu&#232;re une comparaison spirituelle, mais elle est si pertinente que toute la phrase nous appara&#238;t comme remarquablement spirituelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mots d'esprit de Lichtenberg sont surtout remarquables par le fond de leur pens&#233;e et par leur pertinence. C'est &#224; juste titre que Goethe disait de cet auteur que ses saillies si spirituelles et si plaisantes posent de v&#233;ritables probl&#232;mes ; mieux encore, en effleurent la solution. Il rel&#232;ve, p. ex., dans cet ordre d'id&#233;es :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il lisait toujours Agamemnon au lieu de &#171; angenommen &#187; (accept&#233;), tant il avait lu Hom&#232;re. &#187; La technique est : sottise + assonance ; mais Lichtenberg n'a d&#233;couvert l&#224; rien moins que le secret m&#234;me de la faute de lecture .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut en rapprocher le mot d'esprit suivant (p. 86), dont la technique ne nous avait que m&#233;diocrement satisfaits :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il s'&#233;tonnait de ce que les chats aient, juste &#224; la place des yeux, deux trous taill&#233;s &#224; m&#234;me la peau. &#187; La sottise, malgr&#233; son &#233;vidence, n'est qu'apparente ; en r&#233;a&#172;lit&#233; sous cette remarque simpliste se cache le grand probl&#232;me du r&#244;le de la t&#233;l&#233;ologie dans la formation des animaux. Il ne s'impose pas en effet que la fente palp&#233;brale s'ouvre justement au contact de la surface libre de la corn&#233;e et seule la th&#233;orie de l'&#233;volution explique cette co&#239;ncidence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retenons-le bien : une phrase spirituelle nous donne une impression d'ensemble dans laquelle nous ne pouvons pas dissocier la part respective du fond de la pens&#233;e et celle de l'&#233;laboration de l'esprit ; peut-&#234;tre se trouvera-t-il plus tard, sur ce point, un parall&#232;le encore plus topique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &#233;lucider du point de vue th&#233;orique l'essence de l'esprit, les mots inoffensifs ont plus de prix que les mots d'esprit tendancieux, les mots superficiels que les mots profonds. Les jeux de mots inoffensifs et superficiels pr&#233;sentent le probl&#232;me de l'esprit sous sa forme la plus pure, parce qu'ils nous &#233;vitent de nous laisser &#233;garer par la tendance et nous font &#233;chapper &#224; l'erreur de jugement qui tient &#224; la valeur du sens. Gr&#226;ce &#224; ce mat&#233;riel, notre compr&#233;hension pourra r&#233;aliser de nouveaux progr&#232;s. Je choisis un exemple d'esprit des mots aussi inoffensif que possible. -&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une jeune fille en train de s'habiller (&#171; anziehen &#187;) se plaint, &#224; l'annonce d'une visite : &#171; Quel dommage qu'on ne puisse se montrer au moment o&#249; l'on est le plus attrayant &#187; (Gerade wenn man am anziehendsten ist) .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comme je commence &#224; douter de mon droit &#224; consid&#233;rer ce mot comme non tendancieux, je vais le remplacer par un autre tout &#224; fait simpliste, et, de ce fait, au-dessus de pareilles objections :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une maison o&#249; j'&#233;tais invit&#233;, on sert &#224; la fin du repas cet entremets nomm&#233; roulard dont la confection exige un certain talent de la part de la cuisini&#232;re. &#171; C'est fait chez vous ? &#187; demande un des invit&#233;s. Et le ma&#238;tre de maison de r&#233;pondre : &#171; Certainement, c'est un home-roulard (home-rule).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fois nous ne voulons pas analyser la technique de ce mot d'esprit, mais concentrer notre attention sur un autre facteur, qui est sans doute le plus important. Ce mot d'esprit impromptu - je m'en souviens fort bien - plut fort aux convives et nous fit rire de bon c&#339;ur. Dans ce cas, comme dans tant d'autres, la sensation &#233;prou&#172;v&#233;e par l'auditeur ne peut provenir ni de la tendance, ni du fond de la pens&#233;e ; il ne reste donc qu'&#224; l'attribuer &#224; la technique du mot d'esprit. Les proc&#233;d&#233;s techniques, d&#233;crits plus haut (condensation, d&#233;placement, repr&#233;sentation indirecte, etc.) ont ainsi le pouvoir de susciter chez l'auditeur un sentiment de plaisir sans que nous puissions d&#233;terminer la modalit&#233; de ce pouvoir. De cette mani&#232;re nous arrivons &#224; la deuxi&#232;me proposition capable d'&#233;lucider le probl&#232;me de l'esprit ; la premi&#232;re (p. 22) &#233;non&#231;ait que le caract&#232;re du mot d'esprit &#233;tait li&#233; &#224; la forme expressive. Remarquons cependant que la seconde proposition ne nous a, en d&#233;finitive, rien appris de nouveau. Elle ne fait qu'isoler ce qu'une exp&#233;rience ant&#233;rieure nous avait d&#233;j&#224; enseign&#233;. Nous nous rappelons en effet que lorsqu'il &#233;tait possible de r&#233;duire le mot d'esprit, c'est-&#224;-dire de remplacer son expression verbale par une autre, tout en conservant soigneusement l'int&#233;gralit&#233; de son sens, non seulement le caract&#232;re spirituel s'&#233;vanouissait, mais encore l'effet risible, bref tout ce qui en faisait le charme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'osons poursuivre ici sans nous &#234;tre pr&#233;alablement expliqu&#233;s avec nos autorit&#233;s philosophiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les philosophes, qui rangent l'esprit dans le comique et traitent du comique m&#234;me dans l'esth&#233;tique, assignent comme caract&#232;re fondamental &#224; la repr&#233;sentation esth&#233;&#172;tique d'&#234;tre compl&#232;tement ind&#233;pendante et d&#233;gag&#233;e de toute consid&#233;ration utilitaire des choses, de toute intention d'en faire usage pour satisfaire &#224; un des grands besoins vitaux ; leur contemplation, la jouissance de leur repr&#233;sentation nous doivent suffire. &#171; Cette jouissance, ce mode de repr&#233;sentation d'une chose, est purement esth&#233;tique ; elle est autonome, elle a en elle sa propre fin et n'a point d'autre objectif vital &#187; (K. Fischer, p. 87).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, nous ne contredisons gu&#232;re &#224; ces paroles de K. Fischer, nous nous bornons peut-&#234;tre &#224; traduire sa pens&#233;e dans notre langage quand nous faisons ressortir que l'activit&#233; spirituelle ne doit pas &#234;tre qualifi&#233;e d'activit&#233; sans but et sans des&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. Partie analytique	141&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;sein, puisqu'elle a &#233;videmment un but : celui d'&#233;veiller le plaisir chez l'auditeur. Je doute que nous ne puissions jamais rien entreprendre sans intention. Quand nous ne nous servons pas de notre appareil psychique pour obtenir la satisfaction d'un besoin vital, nous lui laissons prendre son plaisir en lui-m&#234;me, nous cherchons &#224; nous procurer du plaisir par sa propre activit&#233;. Je suppose que telle est la condition sine qua non de toute repr&#233;sentation esth&#233;tique, mais je me sens trop incomp&#233;tent en mati&#232;re d'esth&#233;tique pour soutenir cette proposition ; de l'esprit, par contre, je puis, &#224; la lumi&#232;re des deux consid&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes, affirmer qu'il est un mode d'activit&#233; qui tend &#224; demander le plaisir &#224; des processus psychiques, - intellectuels ou autres. Il est certainement encore d'autres modes d'activit&#233; qui tendent au m&#234;me but. Ils diff&#232;rent peut-&#234;tre par la sph&#232;re de l'activit&#233; psychique &#224; laquelle ils demandent le plaisir, peut-&#234;tre par la m&#233;thode qu'ils emploient &#224; cette intention. Nous ne sommes pas actuellement en &#233;tat de trancher la question, mais nous retiendrons que la technique de l'esprit et la tendance &#224; l'&#233;pargne (p. 62) qui la domine prennent part &#224; la gen&#232;se de notre plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais avant de nous attaquer &#224; cette &#233;nigme - comment les processus techniques de l'&#233;laboration de l'esprit peuvent-ils procurer du plaisir &#224; l'auditeur -, nous rappel&#172;lerons que, pour &#234;tre plus simple et plus clair, nous avons fait abstraction des mots d'esprits tendancieux. Il nous faut pourtant chercher &#224; &#233;lucider quelles sont les tendances de l'esprit et de quelle mani&#232;re l'esprit les sert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, l'observation suivante nous invite &#224; ne pas laisser de c&#244;t&#233; le mot d'esprit tendancieux dans notre recherche de l'origine du plaisir que nous procure l'esprit. Le plaisir que nous donne l'esprit inoffensif est presque toujours m&#233;diocre ; c'est tout au plus une sensation nette d'agr&#233;ment ou un p&#226;le sourire qu'il r&#233;ussit &#224; provoquer chez l'auditeur ; et encore une partie de cet effet revient-elle au fond m&#234;me de la pens&#233;e, comme nous l'avons pu voir par des exemples appropri&#233;s (p. 133). Presque jamais l'esprit sans caract&#232;re tendancieux ne d&#233;cha&#238;ne ces brusques &#233;clats de rire qui rendent si irr&#233;sistible l'esprit tendancieux. Leurs techniques pouvant &#234;tre identiques, nous sommes amen&#233;s &#224; penser que c'est justement en raison m&#234;me de sa tendance que l'esprit tendancieux dispose de sources de plaisir inaccessibles &#224; l'esprit inoffensif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il devient facile d'embrasser d'un coup d'&#339;il les tendances de l'esprit. Lorsque l'esprit n'est pas &#224; lui-m&#234;me sa propre fin, c'est-&#224;-dire lorsqu'il est inoffensif, il ne sert que deux tendances, qui elles-m&#234;mes sont susceptibles d'&#234;tre embrass&#233;es d'un seul coup d'&#339;il :l'esprit est ou bien hostile (il sert &#224; l'attaque, &#224; la satire, &#224; la d&#233;fense), ou bien obsc&#232;ne (il d&#233;shabille). De prime abord, il convient de remarquer &#224; nouveau que la nature technique de l'esprit - esprit des mots, esprit de la pens&#233;e - n'a aucun rapport avec chacune de ces deux tendances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous faudra de plus longs d&#233;veloppements pour montrer comment l'esprit sert ces tendances. Je m'occuperai tout d'abord non pas de l'esprit hostile, mais de l'esprit qui d&#233;shabille. Certes, on l'a &#233;tudi&#233; bien plus rarement que le premier, comme si la r&#233;pugnance avait irradi&#233; du fond &#224; la forme elle-m&#234;me ; toutefois, il ne faudra pas nous laisser &#233;garer, car nous allons bient&#244;t tomber sur un cas limite de l'esprit suscep&#172;tible, esp&#233;rons-le, de nous &#233;clairer sur bien des points demeur&#233;s obscurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait bien ce que l'on entend par &#171; grivoiseries &#187; (Zoten) : c'est l'&#233;vocation intentionnelle, par l'interm&#233;diaire de la parole, de situations et d'actes sexuels. Cepen&#172;dant cette d&#233;finition ne vaut gu&#232;re mieux que d'autres. Une conf&#233;rence sur l'anatomie des organes sexuels ou sur la physiologie de la g&#233;n&#233;ration n'a, malgr&#233; notre d&#233;finition, rien &#224; voir avec la grivoiserie. Il faut encore que la grivoiserie s'adresse &#224; une per&#172;sonne d&#233;termin&#233;e, qui nous excite sexuellement, et &#224; qui ce &#171; propos sal&#233; &#187; r&#233;v&#232;le l'excitation sexuelle de celui qui le tient, &#233;veillant ainsi en elle une excitation du m&#234;me ordre. Il se peut aussi que la grivoiserie provoque, chez qui l'entend, au lieu de l'excitation sexuelle, la honte et l'embarras, ce qui n'est qu'une r&#233;action contre l'excitation, c'est-&#224;-dire l'aveu d&#233;tourn&#233; de celle-ci. La grivoiserie, par cons&#233;quent, vise &#224; l'origine la femme et &#233;quivaut &#224; une tentative de s&#233;duction. Lorsque, dans une r&#233;union masculine, un homme se compla&#238;t &#224; raconter ou &#224; entendre des grivoiseries, il se place par l'imagination dans une situation primitive que les institutions sociales ne lui permettent plus de r&#233;aliser. Celui qui rit d'une grivoiserie rit comme s'il &#233;tait t&#233;moin d'une agression sexuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sexuel, qui constitue le fond m&#234;me de la grivoiserie, ne se borne pas &#224; ce qui distingue les sexes, mais s'&#233;tend, en outre, &#224; ce qui est commun aux deux sexes et &#233;galement objet de honte, &#224; savoir &#224; l'excr&#233;mentiel dans tous ses domaines. Or, c'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; l'extension du &#171; sexuel &#187; au temps de l'enfance ; dans la repr&#233;sentation infantile existe en quelque sorte un cloaque dans lequel le sexuel et l'excr&#233;mentiel se distinguent peu ou prou . Partout, dans le domaine de la psychologie des n&#233;vroses, le sexuel implique encore l'excr&#233;mentiel et reste compris au sens archa&#239;que, infantile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grivoiserie d&#233;shabille, pour ainsi dire, la personne de l'autre sexe &#224; qui elle s'adresse. Les propos obsc&#232;nes forcent la personne attaqu&#233;e &#224; s'imaginer les parties respectives ou les actes correspondants et donnent &#224; penser que le conteur les a lui-m&#234;me devant les yeux. Incontestablement le plaisir de voir &#224; nu les parties sexuelles est le th&#232;me primordial de la grivoiserie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient, pour &#233;lucider cette question, de remonter aux origines. La tendance &#224; regarder &#224; nu les caract&#232;res distinctifs du sexe est une des composantes primitives de notre libido. Elle serait d&#233;j&#224; le substitut d'un plaisir que l'on peut consid&#233;rer comme primaire : &#224; savoir, celui de toucher les parties sexuelles. Comme c'est si souvent le cas, la vue a ici remplac&#233; le toucher . La libido de la vue ou du toucher existe chez chacun de nous sous une double forme, active et passive, masculine et f&#233;minine ; elle se d&#233;veloppe, suivant la pr&#233;dominance du caract&#232;re sexuel, d'une fa&#231;on dominante dans l'un ou dans l'autre sens. Chez le jeune enfant on peut ais&#233;ment observer la ten&#172;dance &#224; se mettre nu. L&#224; ou le germe de cette tendance, contrairement &#224; son destin habituel, n'est ni recouvert par d'autres strates ni r&#233;prim&#233;, il se d&#233;veloppe et devient la perversion des hommes adultes connue sous le nom d'exhibitionnisme. Chez la femme, cette tendance passive &#224; l'exhibition est presque toujours neutralis&#233;e par la r&#233;action puissante de la pudeur sexuelle. L'habillement lui r&#233;serve toutefois une &#233;chappatoire ; il suffira de faire observer combien l'exhibitionnisme licite de la femme est &#233;lastique et variable suivant les circonstances et les conventions sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette tendance persiste &#224; un haut degr&#233; chez l'homme, en tant que partie consti&#172;tuante de la libido, et sert &#224; pr&#233;parer l'acte sexuel. Si elle se manifeste &#224; la premi&#232;re approche de la femme, il lui faut, pour deux raisons, avoir recours au langage. En premier lieu, afin de se montrer &#224; la femme ; en second lieu, parce que l'&#233;veil de ladite repr&#233;sentation, provoqu&#233;e chez la femme, par ces propos, est apte &#224; produire chez celle-ci l'&#233;tat d'excitation correspondante et &#224; &#233;veiller en elle la tendance &#224; l'exhibitionnisme passif. Ce discours suggestif n'est pas encore le propos grivois, mais il y aboutit. Si la femme capitule rapidement, le discours obsc&#232;ne ne dure point et c&#232;de la place aux actes sexuels. Il en est tout autrement lorsque l'homme ne peut escompter l'acquiescement facile de la femme, lorsque, au contraire, il se heurte &#224; des r&#233;actions d&#233;fensives. Les propos aptes &#224; provoquer l'excitation sexuelle, les grivoi&#172;series, deviennent alors &#224; eux-m&#234;mes leur propre objectif ; l'agression sexuelle, &#233;tant arr&#234;t&#233;e dans sa progression vers l'acte, se borne &#224; provoquer l'excitation, dont elle se compla&#238;t &#224; saisir les signes chez la femme. L'agression change alors de caract&#232;re, comme toute manifestation libidinale contrari&#233;e ; elle devient directement hostile et cruelle, elle appelle &#224; son aide, pour surmonter l'obstacle, la composante sadique de l'instinct sexuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;sistance de la femme est ainsi la premi&#232;re condition de l'&#233;closion du propos grivois, seulement, il est vrai, dans le cas o&#249; la r&#233;sistance n'appara&#238;t que comme un atermoiement et laisse esp&#233;rer que les efforts ne resteront pas vains. Le cas id&#233;al d'une r&#233;sistance est fourni par la pr&#233;sence d'un tiers, car l'&#233;ventualit&#233; de la condes-cendance imm&#233;diate de la femme doit &#234;tre &#224; peu pr&#232;s exclue. Ce tiers acquiert bient&#244;t un r&#244;le de premier plan dans le d&#233;veloppement de la grivoiserie ; mais tout d'abord, &#224; l'origine, la pr&#233;sence de la femme &#233;tait indispensable. A la campagne ou &#224; l'humble auberge, on peut observer que c'est l'entr&#233;e de la servante ou de la patronne qui d&#233;clenche la grivoiserie ; ce n'est qu'&#224; un degr&#233; plus &#233;lev&#233; de l'&#233;chelle sociale que se produit l'effet contraire ; la grivoiserie s'arr&#234;te d&#232;s qu'une femme para&#238;t, les hommes ne reprennent ce genre d'amusement - qui &#224; l'origine impliquait la pr&#233;sence d'une femme &#224; la pudeur effarouch&#233;e - que lorsqu'ils sont &#171; entre eux &#187;. Ce n'est plus &#224; la femme, mais au spectateur, &#224; l'auditeur, que la grivoiserie a fini par s'adresser, et par cette &#233;volution elle se rapproche d&#233;j&#224; du caract&#232;re du mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s &#224; pr&#233;sent, notre attention peut se fixer sur deux facteurs : le r&#244;le du tiers, c'est-&#224;-dire de l'auditeur, et les conditions intrins&#232;ques de la grivoiserie elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'esprit tendancieux n&#233;cessite en g&#233;n&#233;ral l'intervention de trois personnages : celui qui fait le mot, celui qui d&#233;fraie la verve hostile ou sexuelle, enfin celui chez lequel se r&#233;alise l'intention de l'esprit, qui est de produire du plaisir. Nous recherche&#172;rons plus loin la raison profonde de ces rapports ; ce n'est pas celui qui fait le mot d'esprit qui en rit, qui jouit du plaisir qu'il procure ; c'est l'auditeur passif. Les trois personnages de la grivoiserie ont entre eux les m&#234;mes rapports. Voici comment on peut d&#233;crire les choses : l'impulsion libidinale du premier, ne pouvant se satisfaire par la femme, se transforme en une tendance hostile &#224; l'adresse de cette derni&#232;re et fait appel au tiers, qui &#233;tait primitivement son trouble-f&#234;te, comme &#224; un alli&#233;. Les paroles grivoises du premier livrent la femme sans voiles aux regards du tiers qui, en tant qu'auditeur, - puisqu'il peut satisfaire ainsi, &#224; peu de frais, sa propre libido - se laisse volontiers s&#233;duire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est curieux de voir comme le bas peuple se compla&#238;t &#224; ces &#233;changes de grivoi&#172;series, qui ne manquent jamais leur effet hilarant. Il convient &#233;galement de remarquer que, malgr&#233; ces processus compliqu&#233;s, qui pr&#233;sentent avec l'esprit tendancieux tant de points de contact, la grivoiserie est affranchie de toutes les exigences formelles particuli&#232;res &#224; l'esprit. L'&#233;vocation sans voiles de la nudit&#233; remplit d'aise le premier et d&#233;cha&#238;ne l'hilarit&#233; du tiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; d'une forme, spirituelle n'appara&#238;t que lorsque l'on s'adresse &#224; des gens raffin&#233;s et &#233;duqu&#233;s. La grivoiserie devient spirituelle et n'est plus tol&#233;r&#233;e qu'&#224; cette condition. Son proc&#233;d&#233; technique le plus courant consiste dans l'allusion, c'est-&#224;-dire dans le remplacement par un d&#233;tail qui n'offre que des rapports lointains avec l'obsc&#233;nit&#233; que l'auditeur r&#233;tablit en imagination, franche et enti&#232;re. Plus l'&#233;cart est grand entre ce que la grivoiserie exprime directement et ce qu'elle sugg&#232;re imp&#233;rieu&#172;sement &#224; l'auditeur, plus le mot est fin et plus il a droit de cit&#233; dans la bonne soci&#233;t&#233;. En dehors de l'allusion grossi&#232;re ou fine, la grivoiserie spirituelle - comme le prou&#172;vent bien des exemples - peut s'approprier toutes les autres ressources de l'esprit des mots et de l'esprit de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprend enfin les services que l'esprit peut rendre aux tendances qu'il sert. Il permet la satisfaction d'un instinct (le lubrique et l'hostile) en d&#233;pit d'un obstacle qui lui barre la route ; il tourne cet obstacle et tire ainsi du plaisir de cette source de plaisir, source que l'obstacle lui avait rendue inaccessible. L'obstacle qui s'interpose n'est au fond rien d'autre que l'inaptitude de la femme, en raison de sa position sociale et de son degr&#233; d'&#233;ducation, &#224; supporter le sexuel autrement que voil&#233;. Dans la situa&#172;tion primitive, la femme &#233;tait pr&#233;sente, et l'on continue &#224; la penser pr&#233;sente, ou bien elle continue, malgr&#233; son absence, &#224; exercer une influence intimidatrice sur les hom-mes. Il est, d'autre part, d'observation courante, que, m&#234;me parmi les hommes des classes &#233;lev&#233;es, la pr&#233;sence d'une fille de basse condition ravale la grivoiserie spiri&#172;tuelle au rang de la grivoiserie la plus vulgaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La force qui rend difficile ou impossible &#224; la femme - et &#224; un moindre degr&#233; &#224; l'homme - la jouissance de l'obsc&#233;nit&#233; crue, nous l'appelons le &#171; refoulement &#187; ; nous reconnaissons en elle ce m&#234;me processus psychique qui, dans les cas morbide les plus graves, soustrait &#224; la conscience des complexes &#233;motifs complets ainsi que leurs d&#233;riv&#233;s et qui appara&#238;t comme le facteur essentiel de la causation des psychon&#233;vroses. Nous attribuons &#224; la culture et &#224; la bonne &#233;ducation une grande influence sur le d&#233;ve&#172;loppement du refoulement, et nous admettons que, dans ces conditions, l'organisation psychique subit une transformation, qui se transmet d'ailleurs parfois l&#233;gu&#233;e sous la forme d'une disposition h&#233;r&#233;ditaire, transformation qui nous rend inacceptable ce que nous ressentions comme agr&#233;able et que nous repoussons d&#233;sormais de toutes les forces de notre psychisme. Le travail de refoulement de la culture annihile en nous des facult&#233;s primitives de jouissance, r&#233;pudi&#233;es &#224; pr&#233;sent par la censure. Le renon-cement est cependant terriblement dur &#224; l'&#226;me humaine. Or l'esprit tendancieux per&#172;met de neutraliser ce renoncement et de retrouver le bien perdu. L'obsc&#233;nit&#233; spirituelle qui nous fait rire &#233;quivaut &#224; la grivoiserie grossi&#232;re dont s'&#233;baudit le paysan ; dans les deux cas la source du plaisir est identique ; nous ne saurions rire de la grivoiserie grossi&#232;re, nous en aurions honte ou bien elle nous r&#233;pugnerait ; nous ne pouvons rire que lorsque l'esprit est venu &#224; la rescousse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi se trouve d&#233;montr&#233; ce que nous avions pr&#233;sum&#233; plus haut : que l'esprit ten&#172;dancieux s'alimente &#224; des sources de plaisir autres que celles de l'esprit inoffensif, o&#249; tout le plaisir, d'une mani&#232;re ou de l'autre, est li&#233; &#224; l&#224; technique. Rappelons que, dans l'impression produite en nous par l'esprit tendancieux, nous ne saurions distinguer quelle part du plaisir revient &#224; la technique, quelle autre &#224; la tendance. Nous ne savons donc, &#224; proprement parler, de quoi nous rions. Tous les mots d'esprit obsc&#232;nes nous exposent aux erreurs de jugement les plus flagrantes sur leur qualit&#233; de bons mots et cela dans la mesure o&#249; cette qualit&#233; d&#233;pend de leurs conditions formelles ; leur technique est souvent m&#233;diocre, leur effet risible est pourtant irr&#233;sistible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Recherchons &#224; pr&#233;sent si l'esprit rend les m&#234;mes services aux tendances hostiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'embl&#233;e nous nous heurtons aux m&#234;mes difficult&#233;s. Nos impulsions hostiles &#224; l'&#233;gard de notre prochain ont &#233;t&#233; soumises, depuis notre enfance comme depuis celle de la culture humaine, aux m&#234;mes restrictions, au m&#234;me refoulement progressif que nos aspirations sexuelles. Nous n'en sommes pas encore arriv&#233;s &#224; aimer nos ennemis ni &#224; tendre la joue gauche lorsque l'on nous soufflette sur la droite ; de m&#234;me toutes les prescriptions morales destin&#233;es &#224; inhiber la haine agissante en portent nettement la marque : elles ne valaient &#224; l'origine que pour une communaut&#233; restreinte de parents. En tant que nous nous consid&#233;rons comme citoyens d'une m&#234;me nation, nous nous affranchissons de la majorit&#233; de ces restrictions &#224; l'&#233;gard des gens d'une autre nation. Mais, au sein de notre propre cercle, nous avons n&#233;anmoins r&#233;alis&#233; des progr&#232;s dans la domination de nos impulsions hostiles ; suivant la forte expression de Lichtenberg, l&#224; o&#249; l'on dit &#171; Pardon &#187;, on aurait autrefois donn&#233; une gifle. Les voies de fait, prohib&#233;es par la loi, ont &#233;t&#233; remplac&#233;es par des invectives verbales, et la connaissance plus approfondie de l'encha&#238;nement des impulsions humaines, impliquant le &#171; tout comprendre c'est tout pardonner &#187;, nous emp&#234;che de plus en plus de nous insurger contre notre prochain, lorsqu'il se trouve sur notre chemin. Dou&#233;s, tant que nous sommes enfants, de puissantes dispositions &#224; l'hostilit&#233;, une plus haute culture individuelle nous apprend par la suite qu'il est mals&#233;ant de prof&#233;rer des injures et, m&#234;me dans les cas o&#249; la lutte est l&#233;gitime, la liste des armes prohib&#233;es dans le combat s'est consid&#233;rablement allong&#233;e. Depuis que nous avons d&#251; renoncer &#224; manifester notre hostilit&#233; par des voies de fait - emp&#234;ch&#233;s que nous l'&#233;tions par la pr&#233;sence d'un tiers indiff&#233;rent, qui a int&#233;r&#234;t au maintien de sa s&#233;curit&#233; personnelle - nous avons d&#233;velopp&#233; une nouvelle technique de l'invective, analogue &#224; celle de l'agression sexuelle, technique qui vise &#224; mettre ce tiers dans notre jeu contre notre adversaire. Nous d&#233;peignons cet ennemi sous des traits mesquins, vils, m&#233;prisables, comiques, et, gr&#226;ce &#224; ce d&#233;tour, nous savourons sa d&#233;faite que nous confirme le rire du tiers, dont le plaisir est tout gratuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous soup&#231;onnons donc le r&#244;le de l'esprit dans l'agression hostile. L'esprit nous permettra d'utiliser ce qu'il y a de ridicule en notre ennemi, et qu'il ne nous &#233;tait pas permis d'exprimer &#224; haute voix ou consciem&#172;ment, en raison des obstacles qui s'y opposaient. Et l'esprit &#233;ludera ainsi &#224; nouveau des restrictions et nous rendra des sources de plaisir devenues inaccessibles. Il poussera, par surcro&#238;t, l'auditeur - gagn&#233; &#224; notre cause par le plaisir qu'il a go&#251;t&#233; - &#224; prendre sans plus notre parti, de m&#234;me qu'il nous arrive d'autres fois, s&#233;duits par l'esprit inoffensif, de surestimer le fond m&#234;me d'une phrase formul&#233;e de fa&#231;on spirituelle. Notre langue ne dit-elle pas avec une justesse absolue qu' &#171; il faut mettre les rieurs de son c&#244;t&#233; &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Consid&#233;rons les mots d'esprit de M. N..., que nous avons cit&#233;s dans le chapitre pr&#233;c&#233;dent. Ce sont tous des d&#233;nigrements. C'est tout comme si M. N... voulait s'&#233;crier : &#171; Ce ministre de l'agriculture est un v&#233;ritable b&#339;uf ! Laissez-moi en paix avec ce ***, qui cr&#232;ve de vanit&#233;. Je ne connais rien de plus fastidieux que les articles de cet historien sur Napol&#233;on et l'Autriche ! &#187; Mais le niveau moral &#233;lev&#233; de M. N... l'emp&#234;chait de s'exprimer de la sorte. Aussi ces d&#233;nigrements font-ils appel &#224; l'esprit pour trouver cr&#233;dit aupr&#232;s de l'auditeur qui, malgr&#233; leur justesse &#233;ventuelle, se serait refus&#233; &#224; entendre de telles opinions sous une forme non spirituelle. Un de ces mots est particuli&#232;rement instructif ; c'est celui du &#171; rote Fadian &#187;, qui, peut-&#234;tre, est le plus irr&#233;sistible de tous. Qu'est-ce qui nous force &#224; rire, sans nous soucier, le moins du monde, de savoir s'il est fait injustement tort &#224; ce pauvre &#233;crivain ? Assur&#233;ment la forme spirituelle, c'est-&#224;-dire l'esprit. Mais de quoi rions-nous l&#224; ? Sans aucun doute, nous rions de sa personne m&#234;me, figur&#233;e sous les traits du &#171; filandreux rouquin &#187;, et en particulier de sa chevelure rousse. L'homme bien &#233;lev&#233; s'est d&#233;shabitu&#233; de railler les tares physiques, en outre la chevelure rousse ne compte pas parmi les d&#233;fauts physiques risibles. Elle semble n&#233;anmoins telle &#224; l'&#233;colier, au vulgaire et, en raison du niveau de leur &#233;ducation, &#224; certains repr&#233;sentants communaux et parlementaires. Or, ce mot d'esprit de M. N... nous a permis - et ceci suivant le mode le plus ing&#233;nieux - &#224; nous, gens adultes et d&#233;licats, de rire de la chevelure rousse de l'historien X, tout comme si nous &#233;tions des &#233;coliers. Certes, M. N... n'y avait point song&#233; ; mais il est fort douteux que quelqu'un, qui laisse courir son esprit, doive en conna&#238;tre les inten&#172;tions pr&#233;cises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'obstacle &#224; l'agression, que l'esprit aidait &#224; tourner, &#233;tait, dans ces cas, d'ordre int&#233;rieur - &#224; savoir, la r&#233;volte esth&#233;tique contre l'invective ; d'autres fois il peut &#234;tre d'ordre purement ext&#233;rieur. Il en est ainsi lorsque Serenissimus, frapp&#233; de la ressem&#172;blance qu'un &#233;tranger offrait avec lui-m&#234;me, demande : &#171; Ta m&#232;re a-t-elle habit&#233; la r&#233;sidence ? &#187; et re&#231;oit du tac au tac la r&#233;ponse : &#171; Non pas ma m&#232;re mais mon p&#232;re. &#187; L'interlocuteur voudrait s&#251;rement assommer le malotru qui, par cette allusion, ose salir la m&#233;moire de sa m&#232;re ch&#233;rie. Mais ce malotru est Serenissimus, que l'on ne peut frapper, ni m&#234;me offenser, sans expier cette vengeance durant toute sa vie. Il e&#251;t donc fallu sans mot dire avaler l'outrage. Heureusement l'esprit offre la possibilit&#233; de rendre, sans danger, &#224; autrui, la monnaie de sa pi&#232;ce, de saisir l'allusion par le moyen technique de l'unification et de la retourner contre l'assaillant. L'impression du spi&#172;rituel est ici si intimement d&#233;termin&#233;e par la tendance que, en pr&#233;sence de la riposte spirituelle, nous tendons &#224; oublier que la question agressive elle-m&#234;me joue de l'esprit par allusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si fr&#233;quent est l'obstacle cr&#233;&#233; &#224; l'injure ou &#224; la riposte outrageante par des causes extrins&#232;ques que l'esprit tendancieux affecte une pr&#233;dilection toute sp&#233;ciale pour 1'attaque ou la critique des gens haut plac&#233;s et des gens qui pr&#233;tendent au pouvoir. L'esprit permet alors de s'insurger contre une telle autorit&#233; et par l&#224; de se lib&#233;rer de son poids. L&#224; r&#233;side aussi l'attrait de la caricature, qui nous fait rire m&#234;me quand elle est peu r&#233;ussie, par cette seule raison que nous lui savons gr&#233; de s'insurger contre l'autorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous retenons ce fait que l'esprit tendancieux se pr&#234;te si bien &#224; l'attaque contre tout ce qui est grand, respectable et puissant et que l'inhibition int&#233;rieure ou les cir&#172;constances ext&#233;rieures pr&#233;servent de la d&#233;consid&#233;ration directe, force nous est d'envi&#172;sager &#224; part certains groupes de mots d'esprit qui semblent viser des personnes inf&#233;rieures et faibles. J'ai en vue les histoires de marieurs, dont nous avons rapport&#233; quelques exemples au. cours de l'examen des techniques multiples de l'esprit de la pens&#233;e. Dans quelques-unes d'entre elles, p. ex. &#171; Elle est de plus sourde &#187; et &#171; Qui pr&#234;terait &#224; ces gens ? &#187; on se moque du marieur comme d'un imprudent et d'un &#233;tourdi, comique par la candeur en quelque sorte automatique avec laquelle il laisse &#233;chapper la v&#233;rit&#233;. Mais comment accorder, d'une part, les notions que nous avons acquises plus haut sur la nature de l'esprit tendancieux, d'autre part l'intensit&#233; du plaisir que nous procurent ces histoires, avec la mesquinerie des personnages vis&#233;s par ce mot d'esprit ? Sont-ce l&#224; des adversaires dignes de notre esprit ? Ne semble-t-il pas plut&#244;t que l'esprit ne mette en avant les marieurs que pour atteindre, derri&#232;re eux, quelque chose de plus important, tel le h&#233;ros du proverbe, qui frappe le sac pour s'en prendre &#224; l'&#226;ne ? Cette conception n'est r&#233;ellement pas &#224; d&#233;daigner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interpr&#233;tation des histoires de marieurs demande &#224; &#234;tre pouss&#233;e plus loin. Je pourrais certes ne pas m'engager dans cette voie, me contenter de n'y voir que &#171; gal&#233;&#172;jades &#187; et refuser &#224; ces histoires le caract&#232;re spirituel. L'esprit comporte en effet une telle conditionnalit&#233; subjective ; notre attention vient d'&#234;tre attir&#233;e sur ce point que nous devrons &#233;tudier plus tard. Cette condition le proclame - n'est esprit que ce que j'accepte comme tel. Ce qui pour moi est un mot d'esprit peut n'&#234;tre pour un autre qu'une histoire comique. Un mot d'esprit nous sugg&#232;re-t-il ce doute, c'est qu'il poss&#232;&#172;de une face - dans notre cas une fa&#231;ade comique - qui &#233;blouit l'un tandis qu'un autre peut essayer de regarder derri&#232;re. On peut aussi soup&#231;onner que cette fa&#231;ade soit destin&#233;e &#224; &#233;blouir le regard qui scrute et que, par cons&#233;quent, ces histoires cachent quelque chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, si nos histoires de marieurs sont des mots d'esprit, elles sont des mots d'esprit d'autant meilleurs que non seulement elles sont capables, gr&#226;ce &#224; leur fa&#231;ade, de dissimuler ce qu'elles ont &#224; dire, mais encore de dire quelque chose de d&#233;fendu. L'interpr&#233;tation qui, en se poursuivant, d&#233;voile ce qui est cach&#233; et r&#233;v&#232;le comme tendancieuses ces histoires &#224; fa&#231;ade comique, pourrait &#234;tre celle-ci : celui qui laisse &#233;chapper ainsi inopin&#233;ment la v&#233;rit&#233;, est, en r&#233;alit&#233;, heureux de jeter le masque. C'est l&#224; une conception juste et profond&#233;ment psychologique. Sans ce consentement int&#233;&#172;rieur personne ne succomberait &#224; l'automatisme qui r&#233;v&#232;le ici la v&#233;rit&#233; . De la sorte le marieur, qui nous semblait tout d'abord ridicule, nous devient sympathique et digne de piti&#233;. Quelle joie ce doit &#234;tre pour cet homme d'&#234;tre enfin lib&#233;r&#233; du fardeau de la dissimulation, quand il saisit la premi&#232;re occasion de crier la v&#233;rit&#233; tout enti&#232;re ! Lorsqu'il voit que le jeu est perdu, que la fianc&#233;e d&#233;pla&#238;t au jeune homme, il r&#233;v&#232;le vo&#172;lon&#172;tiers un nouveau d&#233;faut qui avait pass&#233; inaper&#231;u ; ou bien il s'empresse, &#224; l'occasion d'un d&#233;tail, d'apporter un argument d&#233;cisif lui permettant de cracher son m&#233;pris &#224; la face de ceux qui recourent &#224; ses services : &#171; Je vous demande qui pr&#234;terait &#224; ces gens ! &#187; Tout le ridicule tombe en l'esp&#232;ce sur les parents ainsi mis en cause, qui, eux, ne reculent pas devant une pareille escroquerie pour procurer un mari &#224; leur fille, sur la condition mis&#233;rable des filles qui se pr&#234;tent &#224; de tels trafics, sur l'indignit&#233; des unions scell&#233;es sous de tels auspices. Le marieur est sp&#233;cialement qualifi&#233; pour les traumatiser, car il conna&#238;t de pr&#232;s tous ces abus, mais il ne peut les publier &#224; haute voix, puisque sa pauvret&#233; le condamne &#224; en vivre. Or un conflit tout semblable affec&#172;te &#233;galement l'&#226;me populaire, qui a cr&#233;&#233; de telles histoires, car elle sait que la saintet&#233; des unions matrimoniales souffre gravement de la r&#233;v&#233;lation de tous ces pr&#233;limi&#172;naires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons une remarque que nous avons formul&#233;e &#224; propos de la technique de l'esprit : le contresens remplace souvent, dans le mot d'esprit lui-m&#234;me, la moquerie et la critique incluses dans la pens&#233;e qui se cache derri&#232;re le mot ; par l&#224;, du reste, l'&#233;laboration de l'esprit ressemble &#224; l'&#233;laboration du r&#234;ve ; en voici une confirmation nouvelle. Ce fait que la satire et la critique ne s'adressent pas &#224; la personnalit&#233; du marieur qui, dans les exemples pr&#233;c&#233;dents, &#233;tait une v&#233;ritable &#171; t&#234;te de Turc &#187;, est d&#233;&#172;montr&#233; par toute une s&#233;rie de mots d'esprit dans lesquels le marieur est, tout au con&#172;traire, figur&#233; comme un personnage d'intelligence sup&#233;rieure, comme un dialec&#172;ticien capable d'aplanir toutes les difficult&#233;s. Ce sont des histoires dont la fa&#231;ade est logique au lieu d'&#234;tre comique, des mots d'esprit de la pens&#233;e d'ordre sophistique. Dans une de ces histoires (p. 87) le marieur parvient &#224; faire passer le pr&#233;tendant sur la boiterie de la fianc&#233;e. C'est l&#224;, du moins, &#171; chose faite &#187;. tandis qu'une femme aux jambes droites risquerait &#224; chaque instant de tomber, de se briser la jambe, d'o&#249; mala&#172;die, souffrance, frais m&#233;dicaux ; tout cela vous est &#233;vit&#233; avec une boiteuse. Ou bien dans une autre histoire, il r&#233;torque fort judicieusement, et un &#224; un, les griefs du pr&#233;&#172;tendant &#224; l'&#233;gard de sa fianc&#233;e, et il oppose &#224; la derni&#232;re objection, celle-ci irr&#233;futable, l'argu-ment suivant : &#171; Que voulez-vous ! il vous faut donc une femme sans d&#233;fauts ? &#187; - comme si rien ne subsistait des insinuations pr&#233;c&#233;dentes. Il est ais&#233;, dans ces deux cas, de signaler les points faibles de l'argumentation ; c'est ce que nous avons fait &#224; propos de l'examen de leur tech&#172;nique. Cette fois, c'est un nouveau point qui nous int&#233;resse. Le fait que le discours du marieur ait toutes les apparences d'une rigoureuse logique, apparences dont un examen attentif d&#233;montre le n&#233;ant, recouvre cette v&#233;rit&#233; que l'esprit donne raison au marieur ; la pens&#233;e ne se risque pas &#224; lui donner raison sur le mode s&#233;rieux et remplace ce mode s&#233;rieux par un camouflage spirituel ; mais, com&#172;me en bien d'autres circonstances, la plaisanterie trahit ici l'intention s&#233;rieuse. Nous ne craignons pas de nous tromper en supposant que toutes ces histoires &#224; fa&#231;ade logique veulent vraiment dire ce qu'elles pr&#233;tendent dire avec des arguments volontai&#172;rement erron&#233;s. C'est pr&#233;cis&#233;ment cet emploi du sophisme comme truchement de la v&#233;rit&#233; qui lui conf&#232;re le caract&#232;re de l'esprit, caract&#232;re qui d&#233;pend ainsi avant tout de la tendance. Le fond m&#234;me de ces deux histoires est, en effet, le suivant : le pr&#233;ten&#172;dant se couvre r&#233;ellement de ridicule en cherchant de tous c&#244;t&#233;s, avec un soin jaloux, des avantages &#224; la fianc&#233;e, avantages qui, en r&#233;alit&#233;, S'&#233;croulent l'un apr&#232;s l'autre, et il oublie ce faisant qu'il doit s'attendre &#224; prendre pour femme une personne qui - comme tous les &#234;tres humains - a forc&#233;ment des d&#233;fauts, tandis que la seule qualit&#233; capable de rendre supportable le mariage avec une cr&#233;ature plus ou moins imparfaite, &#224; savoir l'inclination mutuelle, le d&#233;sir d'une entente amicale, n'entrent m&#234;me pas en ligne de compte dans tout ce march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La satire du pr&#233;tendant qu'impliquent ces r&#233;cits, au cours desquels le marieur se donne fort justement des airs de sup&#233;riorit&#233;, est encore plus nette dans quelques autres histoires. Plus elles sont transparentes, moins elles participent &#224; la technique de l'esprit ; elles demeurent, pour ainsi dire, aux confins de l'esprit ; tout ce qu'elles ont en commun avec la technique de l'esprit, c'est l'&#233;dification d'une fa&#231;ade. Cependant leurs tendances identiques et la dissimulation de celle-ci derri&#232;re une fa&#231;ade leur conf&#232;rent dans leurs effets le m&#234;me pouvoir qu'&#224; l'esprit. En outre, l'indigence des moyens techniques explique que bien des mots d'esprit de ce genre ne peuvent - sans nuire &#224; leur effet - se passer de l'&#233;l&#233;ment comique, du jargon, qui fait en l'esp&#232;ce office de technique spirituelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici une histoire du m&#234;me genre qui, tout en poss&#233;dant toute la force de l'esprit tendancieux, ne laisse cependant rien para&#238;tre de sa technique : Le marieur demande : &#171; Que r&#233;clamez-vous de votre fianc&#233;e ? &#187; - R&#233;ponse : &#171; Je la veux belle, je la veux riche, je la veux instruite. &#187; - &#171; Fort bien, dit le marieur, mais cela fait trois partis. &#187; C'est l&#224; une r&#233;primande en r&#232;gle sans aucun rev&#234;tement spirituel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les exemples pr&#233;c&#233;dents, l'agression dissimul&#233;e visait encore des per&#172;sonnes ; dans les mots d'esprit de marieurs, toutes celles qui participent au trafic des mariages : fianc&#233;e, pr&#233;tendant et parents. Mais l'esprit peut aussi bien s'attaquer &#224; des institutions, &#224; des gens en tant que protagonistes de ces institutions &#224; des pr&#233;ceptes moraux ou religieux, &#224; des id&#233;es g&#233;n&#233;rales sur la vie, qui jouissent d'un tel cr&#233;dit qu'aucune protestation ne peut se passer du masque d'un mot d'esprit, m&#234;me d'un mot d'esprit dissimul&#233; sous une fa&#231;ade. Si les th&#232;mes auxquels cet esprit tendan&#172;cieux s'attache ne sont pas nombreux, leurs modes d'expression et leurs rev&#234;tements sont fort vari&#233;s. Je crois que nous sommes en droit de donner &#224; ce genre d'esprit tendan&#172;cieux un nom sp&#233;cial. Lequel sera le mieux appropri&#233;, c'est ce que nous ne pourrons d&#233;terminer qu'apr&#232;s avoir cit&#233; quelques exemples du genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rappelle deux histoires - celle du gourmet d&#233;cav&#233; surpris en train de se r&#233;galer de &#171; saumon mayonnaise &#187;, et celle du professeur pochard - que nous avons signal&#233;es comme mots d'esprit sophistiques par d&#233;placement ; je poursuis ici leur interpr&#233;tation. Nous avons appris depuis que, lorsque la fa&#231;ace d'une histoire se pr&#233;sente avec toutes les apparences de la logique, la pens&#233;e qu'elle recouvre voudrait bien dire, s&#233;rieu&#172;sement : &#171; Cet homme a raison &#187;, mais ne se risque pourtant pas, en pr&#233;sence de la contradiction qu'elle rencontre, &#224; lui donner raison, sauf sur un point o&#249; son erreur est facilement d&#233;montrable. La &#171; pointe &#187; choisie est un v&#233;ritable compromis entre son &#171; tort &#187; et sa &#171; raison &#187;, ce qui n'est certes pas une solution, mais correspond parfaite&#172;ment &#224; notre propre conflit int&#233;rieur. Ces deux histoires sont simplement &#233;picurien&#172;nes ; elles reviennent &#224; dire : &#171; Cet homme a raison, il n'y a rien au-dessus de la jouis&#172;sance, peu importe la fa&#231;on de se la procurer. &#187; Voil&#224; qui para&#238;t terriblement immoral et, en effet, n'est gu&#232;re autre chose ; au fond cette formule revient au Carpe diem du po&#232;te, qui proclame l'incertitude de la vie et la vanit&#233; du renoncement au nom de la vertu. Si l'id&#233;e que l'homme au &#171; saumon mayonnaise &#187; puisse &#234;tre dans le vrai nous choque si vivement, c'est simplement parce que cette v&#233;rit&#233; est proclam&#233;e &#224; l'occasion d'une jouissance des plus inf&#233;rieures et qui nous semble fort superflue. En r&#233;alit&#233;, chacun de nous a eu des heures et des jours o&#249; il a adh&#233;r&#233; &#224; cette philosophie et repro&#172;ch&#233; &#224; la morale d'exiger toujours sans jamais indemniser. Depuis que nous doutons de l'au-del&#224;, o&#249; chacun de nos renoncements devait &#234;tre r&#233;compens&#233; par une satisfaction - la foi semble en effet bien rare si le renoncement en est le crit&#233;rium -le Carpe diem devient un pr&#233;cepte s&#233;rieusement &#233;nonc&#233;. Je veux bien retarder ma satisfaction, mais sais-je si demain je serai encore de ce monde ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Di doman' non c'&#232; certezza . (Il n'y a pas de s&#233;curit&#233; du lendemain).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je veux bien renoncer &#224; m'engager dans toutes les voies de satisfaction que la soci&#233;t&#233; r&#233;prouve, mais suis-je certain de ce qu'elle me d&#233;dommagera de mon renon&#172;cement - f&#251;t-ce apr&#232;s un certain laps de temps - en m'ouvrant la voie d'une satis&#172;faction licite ? Ce que les mots d'esprit chuchotent &#224; voix basse, on peut l'&#233;noncer &#224; haute voix, &#224; savoir : que les d&#233;sirs et les aspirations des hommes ont le droit de s'affirmer en face de la morale exigeante et sans &#233;gards, et de nos jours on l'a dit en termes &#233;nergiques et saisissants : cette morale ne serait que le d&#233;cret &#233;go&#239;ste des quelques sujets riches et puissants qui peuvent, eux, toujours sans d&#233;lai, satisfaire tous leurs d&#233;sirs. Tant que l'art m&#233;dical n'aura pas progress&#233; davantage dans l'art d'assurer notre vie et tant que les institutions sociales ne l'auront pas rendue plus agr&#233;able, il sera impossible d'&#233;touffer en nous la voix qui s'insurge contre les pres&#172;criptions de la morale. Tout homme de bonne foi finira, in petto tout au moins, par en faire l'aveu. La r&#233;solution de ce conflit n'est possible que par voie indirecte, en consi&#172;d&#233;rant la vie sous un angle nouveau. Il faut solidariser sa vie avec celle des autres, s'identifier soi-m&#234;me dans la mesure du possible avec eux, afin de pouvoir supporter le raccourcissement de la dur&#233;e de sa propre vie ; et il ne faut pas satisfaire d'une fa&#231;on ill&#233;gitime &#224; ses propres besoins, il faut au contraire ne faire le sacrifice, parce que seul le maintien de tant d'exigences irr&#233;alis&#233;es peut engendrer la force capable de modifier l'ordre social. Mais on ne peut pas d&#233;placer de la sorte, transf&#233;rer &#224; d'autres, tous ses besoins personnels, et il n'y a pas &#224; ce conflit de solution g&#233;n&#233;rale et d&#233;finitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes enfin en &#233;tat de donner &#224; ces mots d'esprit le nom qui leur convient : ce sont des mots d'esprit cyniques ; ce qu'ils recouvrent, c'est du cynisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les institutions que vise le mot d'esprit cynique, aucune West plus impor&#172;tante, aucune n'est plus sp&#233;cialement prot&#233;g&#233;e par la loi morale, mais aucune, en m&#234;me temps, ne se pr&#234;te mieux &#224; l'attaque, que celle du mariage ; aucune ne d&#233;fraie donc plus g&#233;n&#233;reusement l'esprit cynique. Or aucune exigence ne nous touche plus personnellement que celle de la libert&#233; sexuelle, et nulle part la civilisation n'a tent&#233; d'exercer une pression aussi &#233;nergique que dans le domaine de la sexualit&#233;. Un seul exemple suffira &#224; exprimer ce que nous voulons dire : la &#171; note du carnet du Prince Carnaval &#187; (p. 114) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une &#233;pouse est comme un parapluie - on prend malgr&#233; tout un fiacre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; discut&#233; la technique compliqu&#233;e de cet exemple ; c'est une com&#172;paraison qui, tout d'abord, sid&#232;re et semble absurde et qui, comme nous le voyons maintenant, n'a par elle-m&#234;me rien de spirituel ; c'est de plus une allusion (fiacre -v&#233;hicule public) et, proc&#233;d&#233; technique le plus puissant, une omission qui ajoute &#224; l'incompr&#233;hensibilit&#233;. Voici quelle serait la marche r&#233;guli&#232;re de la comparaison : on se marie pour s'assurer contre les tentations sexuelles, on s'aper&#231;oit alors &#224; l'usage que le mariage ne satisfait pourtant pas des besoins quelque peu imp&#233;rieux ; de m&#234;me on prend un parapluie pour se prot&#233;ger contre la pluie, et malgr&#233; tout on se fait mouiller. Dans les deux cas, il faut un second moyen de protection plus efficace ; dans le premier cas c'est le fiacre, dans le second, la femme v&#233;nale. Voil&#224; donc l'esprit pres&#172;que enti&#232;rement remplac&#233; par le cynisme. On ne se risque pas &#224; proclamer et &#224; publier que le mariage n'est pas l'institution qui permet &#224; l'homme de satisfaire &#224; sa sexualit&#233;, &#224; moins d'&#234;tre un ami de la v&#233;rit&#233; ou un r&#233;formateur fervent du genre de Christian v. Ehrenfels . La force de ce mot r&#233;side en ce que - malgr&#233; les p&#233;riphrases - la chose n'en est pas moins dite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une circonstance particuli&#232;rement favorable &#224; l'esprit tendancieux est la satire de sa propre personne ou, pour s'exprimer d'une fa&#231;on plus circonspecte, la satire d'une personnalit&#233; collective dont on fait soi-m&#234;me partie, p. ex. sa propre nation. Cette condition de l'autocritique explique l'&#233;closion, sur le terrain de la vie populaire juive, d'une abondante moisson de mots d'esprit excellents, dont nous avons donn&#233; plus haut bon nombre d'exemples. Ce sont des histoires imagin&#233;es par des Juifs et dirig&#233;es contre des particularit&#233;s de la race juive. Les mots d'esprit que les &#233;trangers leur ont d&#233;coch&#233;s sont, dans la plupart des cas, de brutales pochades dans lesquelles le fait que le Juif semble aux &#233;trangers un personnage comique tient lieu d'esprit r&#233;el. Les mots d'esprit juifs invent&#233;s par des Juifs accordent &#233;galement ce point, mais les Juifs sont conscients des d&#233;fauts v&#233;ritables de leur race ainsi que des qualit&#233;s qui en sont fonction, et la participation de leur propre personne aux travers que le mot d'esprit raille r&#233;alise la condition subjective - qui, dans d'autres cas, est difficile &#224; &#233;tablir - de l'&#233;laboration de l'esprit. J'ignore, du reste, si aucun autre peuple s'est diverti de lui-m&#234;me avec une &#233;gale complaisance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme exemple &#224; l'appui, nous pouvons citer l'histoire (rapport&#233;e &#224; la page 117) du Juif qui, dans le train, perd toute civilit&#233; et toute d&#233;cence, aussit&#244;t qu'il s'aper&#231;oit que le nouveau venu dans le compartiment est un coreligionnaire. Cette anecdote nous a servi d'exemple de suggestion par le d&#233;tail, de repr&#233;sentation par le petit c&#244;t&#233; ; il est repr&#233;sentatif de la mentalit&#233; d&#233;mocratique juive, qui n'&#233;tablit aucune diff&#233;rence entre le ma&#238;tre et le valet, mais qui trouble malheureusement de ce fait la discipline et la collaboration sociales. Une autre s&#233;rie de mots d'esprit, particuli&#232;rement int&#233;res&#172;sante, d&#233;crit les rapports r&#233;ciproques du Juif riche et du Juif pauvre ; leurs h&#233;ros sont le tapeur juif (Schnorrer) et le patron ou le baron d&#233;bonnaires. Le tapeur, qui est tous les dimanches accept&#233; comme h&#244;te dans une m&#234;me maison, arrive un jour en compa&#172;gnie d'un jeune homme inconnu, qui fait mine de s'attabler. &#171; Qui est-ce ? &#187;, demande le ma&#238;tre de maison, et il re&#231;oit la r&#233;ponse suivante : &#171; Il est mon gendre depuis une semaine et j'ai promis de lui donner la table durant la premi&#232;re ann&#233;e. &#187; - La tendance de ces histoires reste toujours la m&#234;me : elle se d&#233;gagera mieux encore de la sui&#172;vante : le tapeur sollicite du baron l'argent n&#233;cessaire &#224; une cure baln&#233;aire &#224; Ostende ; le m&#233;decin lui aurait recommand&#233; la mer pour gu&#233;rir ses malaises. Le baron lui fait observer qu'Ostende est une station fort co&#251;teuse, qu'une autre, plus modique, pour&#172;rait peut-&#234;tre fort bien faire l'affaire. Mais le tapeur repousse cette proposition en ces termes : &#171; Monsieur le baron, rien ne me semble trop cher pour ma sant&#233;. &#187; Voil&#224; un superbe mot d'esprit par d&#233;placement que nous aurions pu donner comme mod&#232;le du genre. &#201;videmment le baron veut r&#233;aliser une &#233;conomie, mais le tapeur r&#233;pond com&#172;me si l'argent du baron &#233;tait le sien, et il est vrai que s'il en &#233;tait r&#233;ellement ainsi, il serait en droit de donner &#224; sa sant&#233; le pas sur sa fortune, Ce mot d'esprit tend tout d'abord &#224; nous faire rire de l'insolence de la r&#233;plique, mais, par exception, les mots d'esprit de cet ordre ne sont pas conditionn&#233;s par des fa&#231;ades trompeuses qui &#233;garent la compr&#233;hension. La v&#233;rit&#233; qui se cache ici est que le tapeur qui - dans son imagi&#172;nation - consid&#232;re l'argent du coreligionnaire riche comme le sien propre, est vrai&#172;ment presque fond&#233; &#224; commettre cette confusion en raison des prescriptions de la loi sacr&#233;e d'Isra&#235;l. Assur&#233;ment le sentiment de r&#233;volte qui a engendr&#233; ce mot d'esprit vise cette loi si on&#233;reuse m&#234;me pour les d&#233;vots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici une autre histoire . Un tapeur rencontre un confr&#232;re dans l'escalier d'un richard ; celui-ci lui d&#233;conseille d'aller plus loin. &#171; Ne monte pas, le baron est mal lun&#233; aujourd'hui et ne donne pas plus d'un florin. &#187; - &#171; -Je monte tout de m&#234;me, dit le premier, pourquoi lui ferais-je cadeau d'un florin ? Me donne-t-il jamais quelque chose, &#224; moi ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mot emprunte la technique du contresens, puisque le tapeur affirme simul&#172;tan&#233;ment que le baron ne lui donne rien et se met en devoir de solliciter une aum&#244;ne. Mais le contresens n'est qu'apparent ; il est presque exact que le riche ne lui donne rien puisque, aux termes de la loi d'Isra&#235;l, le riche est tenu de lui faire l'aum&#244;ne et que m&#234;me il devrait lui &#234;tre reconnaissant de l'occasion qu'il lui offre de faire une bonne action. Il y a donc antinomie entre la conception religieuse et la conception banale et bourgeoise de l'aum&#244;ne ; la seconde se r&#233;volte contre la premi&#232;re dans l'histoire du baron qui, &#233;mu par le r&#233;cit des malheurs du tapeur, sonne son valet : &#171; Fichez-le dehors, il me brise le c&#339;ur ! &#187; Cette mise &#224; nu de la tendance constitue de nouveau un cas-limite de l'esprit. Voici la tendance de tous ces mots : &#171; Il n'est gu&#232;re avantageux d'&#234;tre un riche parmi les Juifs. La mis&#232;re d'autrui emp&#234;che de jouir de sa propre fortune. &#187; Les histoires pr&#233;c&#233;dentes ne diff&#232;rent de cette derni&#232;re plainte d&#233;nu&#233;e d'esprit que par l'optique particuli&#232;re &#224; une situation donn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres histoires, telle que la suivante, et qui, par leur technique, se pr&#233;sentent comme des cas limites de l'esprit, t&#233;moignent d'un cynisme profond&#233;ment pessi&#172;miste : Un homme dur d'oreille consulte un m&#233;decin, qui conclut avec justesse que la surdit&#233; est due &#224; une trop abondante consommation d'eau-de-vie. Il conseille donc &#224; son malade d'y renoncer ; le patient promet de suivre ce conseil. Quelque temps apr&#232;s, le m&#233;decin rencontre son malade dans la rue et lui demande, &#224; tr&#232;s haute voix, comment il va. &#171; Merci, r&#233;pond l'autre, inutile de crier si fort, docteur, j'ai cess&#233; de boire et entends bien. &#187; Plus tard, nouvelle rencontre. Le docteur, de sa voix naturelle, lui demande de ses nouvelles, mais il s'aper&#231;oit qu'il n'est pas compris. &#171; Qu'est-ce ? Comment ? &#187; - &#171; Vous voil&#224; revenu &#224; l'eau-de-vie, crie le docteur &#224; l'oreille de son patient ; voil&#224; pourquoi vous n'entendez pas. &#187; - &#171; Vous pouvez avoir raison, r&#233;plique l'homme dur d'oreille, je me suis remis &#224; l'eau-de-vie, mais je vais vous dire pourquoi. Tant que je n'ai pas bu, j'ai entendu, mais tout ce que j'ai entendu ne valait pas l'eau-de-vie. &#187; - Techniquement parlant, ce mot n'est gu&#232;re que l'expos&#233; d'une id&#233;e ; le jargon, les artifices de la narration sont ici indispensables &#224; provoquer le rire, mais derri&#232;re se dresse cette triste question : &#171; Cet homme n'a-t-il pas eu raison dans son choix ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont les mille aspects de la mis&#232;re sans espoir des Juifs que figurent ces anecdotes pessimistes ; c'est ce caract&#232;re commun qui me permet de les grouper sous la rubrique de l'esprit tendancieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres histoires, qui participent du m&#234;me esprit cynique, et qui n'appartiennent pas toutes au cycle juif, prennent &#224; partie les dogmes religieux et la croyance en Dieu elle-m&#234;me. L'histoire du &#171; Zyeuter du rabbin &#187; est &#233;difi&#233;e techniquement sur la faute de raisonnement qui r&#233;sulte de la juxtaposition sur le m&#234;me plan de l'imagination et de la r&#233;alit&#233; (on pourrait, du reste, consid&#233;rer, avec tout autant de raison, sa technique comme un &#171; d&#233;placement &#187;). Son esprit cynique ou critique s'attaque aux thauma&#172;turges et m&#234;me &#224; la foi aux miracles. A son lit de mort, Heine aurait fait un mot nettement blasph&#233;matoire. Il aurait r&#233;pondu au pr&#234;tre qui amicalement le recomman&#172;dait &#224; la gr&#226;ce de Dieu et lui faisait esp&#233;rer le pardon de ses p&#233;ch&#233;s : &#171; Bien s&#251;r qu'il me pardonnera ; C'EST SON M&#201;TIER. &#187; C'est l&#224; une comparaison qui rabaisse et, techniquement parlant, elle ne repr&#233;sente qu'une allusion, car un m&#233;tier, Un com&#172;merce, une profession, c'est l&#224; le fait d'un ouvrier ou d'un m&#233;decin, par exemple, qui n'ont l'un et l'autre qu'un seul et unique m&#233;tier. Mais la force du mot d'esprit r&#233;side dans la tendance. Tout ce qu'il veut dire est ceci : &#171; Il me pardonnera certaine&#172;ment, car il n'est l&#224; que pour &#231;a, je ne me le suis pas procur&#233; pour autre chose &#187; (comme s'il s'agissait de son m&#233;decin ou de son avocat). Chez ce moribond, qui g&#238;t sans force, une conscience demeure, c'est qu'il a cr&#233;&#233; Dieu et l'a dou&#233; de puissance pour s'en servir &#224; l'occasion. Cette soi-disant cr&#233;ature, quelques instants avant son an&#233;antisse&#172;ment, se pose encore en Cr&#233;ateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux vari&#233;t&#233;s de mots d'esprit tendancieux d&#233;crits jusqu'ici, &#224; savoir :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'esprit qui d&#233;shabille ou esprit obsc&#232;ne,&lt;br class='autobr' /&gt;
l'esprit agressif (hostile),&lt;br class='autobr' /&gt;
l'esprit cynique (critique, blasph&#233;matoire), j'en joindrais volontiers une quatri&#232;me, beaucoup plus rare, dont le trait caract&#233;ristique appara&#238;t dans l'excellent exemple qui suit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux Juifs se rencontrent en wagon dans une station de Galicie. &#171; O&#249; vas-tu ? &#187; dit l'un. - &#171; A Cracovie &#187;, dit l'autre. - &#171; Vois quel menteur tu fais ! s'exclame l'autre. Tu dis que tu vas &#224; Cracovie pour que je croie que tu vas &#224; Lemberg. Mais je sais bien que tu vas vraiment &#224; Cracovie. Pourquoi alors mentir ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effet de cette savoureuse histoire, qui semble d'une subtilit&#233; exag&#233;r&#233;e, est appa&#172;remment d&#251; &#224; la technique du contresens. Le second Juif se fait imputer &#224; men&#172;songe sa d&#233;claration qu'il va &#224; Cracovie, ce qui est pourtant la v&#233;rit&#233;. Ce puissant proc&#233;d&#233; technique (le contresens) se combine cependant &#224; un autre, la repr&#233;sentation par le contraire ; en effet, d'apr&#232;s l'affirmation incontest&#233;e du premier, le second ment quand il dit la v&#233;rit&#233; et dit la v&#233;rit&#233; au moyen d'un mensonge. Or, le s&#233;rieux de cette histoire consiste dans la recherche du crit&#233;rium de la v&#233;rit&#233; ; &#224; nouveau l'esprit conduit &#224; un probl&#232;me et exploite l'incertitude d'une de nos conceptions les plus courantes. Est-ce dire la v&#233;rit&#233; que de pr&#233;senter les choses telles qu'elles sont, sans se pr&#233;occuper de la fa&#231;on dont l'auditeur entendra ce qu'on dit ? N'est-ce peut-&#234;tre l&#224; qu'une v&#233;rit&#233; j&#233;sui&#172;tique, et la r&#233;elle sinc&#233;rit&#233; ne consiste-t-elle pas plut&#244;t &#224; tenir compte de la per&#172;sonne de l'auditeur et &#224; lui fournir un tirage fid&#232;le de son propre savoir ? Je consid&#232;re ces mots d'esprit comme suffisamment diff&#233;rents des autres pour leur assigner une rubri&#172;que sp&#233;ciale. Ils s'attaquent non pas &#224; une personne ou &#224; une institution, mais &#224; la certitude de notre connaissance elle-m&#234;me, qui fait partie de notre patrimoine sp&#233;cu&#172;latif. Le nom le plus appropri&#233; &#224; ce type d'esprit serait celui &#171; d'esprit scep&#172;tique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de nos &#233;tudes sur les tendances de l'esprit, nous avons peut-&#234;tre &#233;clairci quelques points et nous nous sommes certes sentis enhardis &#224; poursuivre nos investigations ; mais les conclusions de ce chapitre et celles du chapitre pr&#233;c&#233;dent posent, par leur rapprochement, un probl&#232;me difficile &#224; r&#233;soudre. S'il est vrai que le plaisir caus&#233; par un mot d'esprit r&#233;sulte d'une part de la technique, d'autre part de la tendance, comment embrasser d'un seul coup d'&#339;il ces deux sources, si diff&#233;rentes, du plaisir conf&#233;r&#233; par le mot d'esprit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8195;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partie synth&#233;tique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8195;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre III&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#233;canisme du plaisir&lt;br class='autobr' /&gt;
et la psychogen&#232;se de l'esprit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles sont les sources du plaisir que nous procure l'esprit ? Nous poserons en principe que nous le savons &#224; pr&#233;sent. Certes, nous sommes sujets &#224; l'erreur qui consiste &#224; confondre l'agr&#233;ment que nous donne le fond de la pens&#233;e exprim&#233;e par la phrase avec le plaisir proprement dit de l'esprit, mais ce dernier plaisir a essentielle&#172;ment deux sources : la technique et la tendance de l'esprit. Ce que nous voudrions rechercher &#224; pr&#233;sent, c'est la mani&#232;re dont le plaisir jaillit de ces sources, le m&#233;ca&#172;nisme de cet &#171; effet de plaisir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous atteindrons, semble-t-il, plus ais&#233;ment notre but par l'esprit tendancieux que par l'esprit inoffensif. Nous commencerons donc par le premier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plaisir procur&#233; par l'esprit tendancieux tient &#224; ce qu'il donne satisfaction &#224; une tendance qui, sans lui, demeurerait insatisfaite. Qu'une telle satisfaction constitue une source du plaisir, voil&#224; qui se passe de plus ample commentaire. Mais la fa&#231;on dont l'esprit nous donne cette satisfaction d&#233;pend de circonstances sp&#233;ciales, qui nous ouvriront peut-&#234;tre des horizons nouveaux. Il faut distinguer deux cas. Dans le cas le plus simple, la satisfaction de la tendance se heurte &#224; un obstacle extrins&#232;que, que l'esprit permet de tourner. C'est ce que nous a montr&#233; la r&#233;ponse &#224; Serenissimus, qui demandait si la m&#232;re de son interlocuteur avait &#233;t&#233; &#224; la r&#233;sidence, ou bien la question du critique d'art auquel les deux riches fripons montrent leur portrait : And where is the Saviour &#187; (O&#249; est le Sauveur ?). La tendance, dans l'un des cas, revient &#224; r&#233;pondre &#224; l'injure par l'injure ; dans l'autre, &#224; remplacer par une insulte la critique sollicit&#233;e. Ce qui, dans les deux cas, entrave la tendance, ce ne sont que des facteurs extrins&#232;&#172;ques : la haute situation et le pouvoir des personnes en cause. Remarquons toutefois que, bien que ces mots d'esprit - ou d'autres du m&#234;me ordre - &#224; caract&#232;re tendancieux, nous charment, ils ne sont pourtant pas capables de produire un grand effet risible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en est tout autrement lorsque l'obstacle n'est plus d'ordre extrins&#232;que, lorsqu'un obstacle intrins&#232;que, un sentiment int&#233;rieur, s'oppose &#224; la satisfaction directe de la tendance. Cette condition serait r&#233;alis&#233;e, d'apr&#232;s nous, dans les mots d'esprit agressifs de M. N..., dont le penchant tr&#232;s marqu&#233; &#224; l'invective est tenu en &#233;chec par une haute culture esth&#233;tique. Dans le cas particulier de M. N... l'esprit aide &#224; surmonter la r&#233;sistance int&#233;rieure, &#224; lever l'inhibition. Par l&#224;, &#224; l'instar de ce qui se passe en cas d'obstacle extrins&#232;que, la satisfaction de la tendance est rendue possible, la r&#233;pression ainsi que la &#171; stagnation psychique &#187; cons&#233;cutive est &#233;vit&#233;e ; jusque-l&#224; le m&#233;canisme du d&#233;veloppement du plaisir serait, dans les deux cas, identique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous serons cependant tent&#233;s d'approfondir ici les conditions qui diff&#233;rencient respectivement la situation psychologique dans les cas d'obstacle externe ou d'obs&#172;tacle interne, car il nous para&#238;t possible que la lev&#233;e de l'obstacle interne engendre un plaisir incomparablement sup&#233;rieur. Mais je proposerais de nous contenter ici de peu et de nous en tenir provisoirement &#224; cette seule constatation, qui se borne &#224; ce qu'il y a pour nous d'essentiel. Les cas d'obstacle externe et les cas d'obstacle interne ne diff&#232;rent que sur un point : dans le dernier cas, une inhibition d&#233;j&#224; existante est lev&#233;e, dans le premier le d&#233;veloppement d'une inhibition nouvelle est entrav&#233;. Nous ne nous aventurerons pas trop loin dans la voie de la sp&#233;culation en disant que l'&#233;tablissement comme le maintien d'une inhibition psychique n&#233;cessite un &#171; effort psychique &#187;. S'il est d&#233;montr&#233;, &#224; pr&#233;sent, que l'esprit tendancieux, dans les deux cas, procure du plaisir, on sera tout pr&#232;s d'admettre que le &#171; plaisir &#187; ainsi acquis correspond &#224; une &#233;pargne de l'effort psychique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voil&#224; encore ramen&#233;s au principe de l'&#233;pargne que nous avons d&#233;j&#224; rencon&#172;tr&#233; &#224; l'occasion de la technique de l'esprit des mots. Nous croyions alors ne la retrouver que dans l'emploi de mots aussi peu nombreux ou aussi peu diff&#233;rents que possible les uns des autres ; &#224; pr&#233;sent nous voil&#224; aux prises avec la notion bien plus vaste de l'&#233;pargne de l'effort psychique, et nous envisageons la possibilit&#233; de p&#233;n&#233;trer plus avant encore dans la nature de l'esprit en scrutant plus profond&#233;ment la notion encore fort obscure de l'&#171; effort psychique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une certaine obscurit&#233;, que nous n'avons pu dissiper dans notre &#233;tude sur le m&#233;canisme du plaisir propre &#224; l'esprit tendancieux, nous appara&#238;t comme le juste ch&#226;timent de notre tentative d'expliquer le compliqu&#233; avant le simple, l'esprit ten&#172;dancieux avant l'esprit inoffensif. Retenons que &#171; l'&#233;pargne d'un effort n&#233;cessit&#233; par l'inhibition ou la r&#233;pression &#187; nous apparut comme le secret du plaisir procur&#233; par l'esprit tendancieux et abordons, &#224; pr&#233;sent, le m&#233;canisme du plaisir engendr&#233; par le mot d'esprit inoffensif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des exemples appropri&#233;s de mots d'esprit inoffensifs, qui ne pouvaient impres&#172;sionner notre jugement ni par leur fond ni par leur tendance, nous ont amen&#233;s &#224; conclure que les techniques de l'esprit sont par elles-m&#234;mes des sources de plaisir ; cherchons si ce plaisir ne peut se ramener lui-m&#234;me &#224; une &#233;conomie d'effort psychi&#172;que. La technique d'un de ces groupes de mots d'esprit (les jeux de mots) consistait &#224; orienter notre psychisme suivant la consonance des mots plut&#244;t que suivant leur sens ; &#224; laisser la repr&#233;sentation auditive des mots se substituer &#224; leur signification d&#233;termin&#233;e par leurs relations &#224; la repr&#233;sentation des choses. Il nous est permis, en effet, de supposer que le travail psychique est, de ce fait, grandement facilit&#233; et que l'emploi s&#233;rieux des mots exige un certain effort pour renoncer &#224; ce proc&#233;d&#233; si commode. Nous pouvons observer dans des &#233;tats morbides de la fonction mentale, au cours desquels la facult&#233; de concentrer l'effort psychique sur un seul point est probablement restreinte, que la repr&#233;sentation par assonance verbale prend de fait le pas sur le sens des mots ; de tels malades suivent dans leurs discours la progression des associations (&#171; extrins&#232;ques &#187; au lieu de suivre celle des associations &#171; intrin&#172;s&#232;ques &#187; - pour nous servir de la for&#172;mule consacr&#233;e. De m&#234;me chez l'enfant, accou&#172;tum&#233; &#224; consid&#233;rer encore les mots comme des objets, nous remarquons la tendance &#224; assigner &#224; une consonance identi&#172;que ou analogue un sens identique, ce qui occasion&#172;ne bien des erreurs dont sourient les grandes personnes. Si, nous sommes charm&#233;s incontestablement lorsqu'un m&#234;me mot ou un mot phon&#233;tiquement voisin nous trans&#172;porte d'un ordre d'id&#233;es &#224; un autre ordre d'id&#233;es fort &#233;loign&#233;. (p. ex. le home-roulard qui transportait de la cuisine &#224; la politique), on peut &#224; bon droit ramener notre plaisir &#224; l'&#233;conomie d'un effort psy&#172;chique. Plus les deux ordres d'id&#233;es que le m&#234;me mot rapproche sont &#233;loign&#233;s l'un de l'autre, plus ils sont &#233;trangers l'un &#224; l'autre, plus gran&#172;de est l'&#233;pargne de trajet que la pens&#233;e r&#233;alise gr&#226;ce &#224; la technique de l'esprit. Il convient du reste de noter que, dans ce cas, l'esprit use d'un moyen de liaison que rejette et &#233;vite avec soin le raisonnement s&#233;rieux .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un second groupe de proc&#233;d&#233;s techniques de l'esprit -unification, assonance, emploi multiple, modification de locutions courantes, allusion &#224; des citations - le caract&#232;re commun r&#233;side dans ce fait qu'on retrouve dans tous les cas quelque chose de connu, l&#224; o&#249; l'on aurait pu escompter du nouveau. Retrouver le connu est un plaisir et il nous sera encore ais&#233; de retrouver en ce plaisir celui de l'&#233;pargne, de le rapporter &#224; l'&#233;pargne d'effort psychique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est universellement admis que l'on a plaisir &#224; retrouver ce qu'on conna&#238;t, en un mot &#224; &#171; reconna&#238;tre &#187;. Groos dit (p. 153) :&#171; La reconnaissance s'accompagne tou&#172;jours d'un sentiment de plaisir, &#224; condition toutefois de n'&#234;tre pas devenue trop m&#233;canique (p. ex. quand on s'habille, etc.). Le connu, &#224; lui seul, s'accompagne ais&#233;&#172;ment de cette sensation de bien-&#234;tre que Faust &#233;prouve en retrouvant son cabinet de travail apr&#232;s une rencontre p&#233;nible... &#187; - &#171; Si donc le fait m&#234;me de reconna&#238;tre procure du plaisir, on peut bien s'attendre &#224; ce que l'homme use de cette aptitude pour elle-m&#234;me, c'est-&#224;-dire s'en serve &#224; la fa&#231;on d'un jeu. De fait, Aristote a vu, dans la joie de la reconnaissance, le fondement de la jouissance artistique, et l'on ne saurait nier que ce principe m&#233;rite d'&#234;tre pris en consid&#233;ration bien qu'il n'ait ni toute l'impor&#172;tance ni toute la port&#233;e que lui attribue Aristote. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Groos traite ensuite des jeux dont le caract&#232;re consiste &#224; exalter la joie de la reconnaissance par l'interposition d'un obstacle, c'est-&#224;-dire par provocation d'une &#171; stagnation psychique &#187;, que supprime ensuite l'acte de la reconnaissance. Mais sa tentative d'explication abandonne alors l'hypoth&#232;se de la reconnaissance, cause par elle-m&#234;me de plaisir, quand, en appelant &#224; ces jeux, il ram&#232;ne le plaisir de la recon&#172;naissance &#224; la joie de la force, de la difficult&#233; vaincue. Selon moi, ce dernier facteur est secondaire et je ne vois pas de raison de renoncer &#224; la conception plus simple, d'apr&#232;s laquelle la reconnaissance en soi est un plaisir en raison de la r&#233;duction de la d&#233;pense psychique, et d'apr&#232;s laquelle les jeux fond&#233;s sur ce plaisir n'useraient du m&#233;canisme de la stagnation qu'afin d'exalter ce plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me il est de notori&#233;t&#233; publique que la rime, l'allit&#233;ration, le refrain et autres formes de la r&#233;partition des sons en po&#233;sie, exploitent cette m&#234;me source du plaisir &#224; retrouver le connu. Le ,&#171; sentiment de force &#187; ne joue aucun r&#244;le appr&#233;ciable dans ces techniques si &#233;troitement apparent&#233;es &#224; celle de &#171; l'emploi multiple &#187; au domaine de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tant donn&#233; l'&#233;troitesse des rapports qui unissent la reconnaissance au souvenir, il n'est plus hasard&#233; de supposer qu'il existe de m&#234;me un plaisir du souvenir, c'est-&#224;-dire que l'acte du souvenir par lui-m&#234;me s'accompagne d'un sentiment de plaisir d'origine analogue. Groos ne semble pas hostile &#224; une telle hypoth&#232;se, mais &#224; nouveau il fait d&#233;river le plaisir du souvenir du &#171; sentiment de puissance &#187; qui serait la cause primordiale de la jouissance inh&#233;rente &#224; la plupart des jeux. A mon avis, il se trompe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Retrouver le connu &#187; est encore le principe d'une autre technique auxiliaire de l'esprit, technique dont il n'a pas encore &#233;t&#233; question. Je veux parler de l'actualit&#233;, source f&#233;conde de plaisir qu'exploitent bien des mots d'esprit, et qui permet d'ex&#172;pliquer certaines particularit&#233;s de leur histoire. Certains mots d'esprit n'y ont aucun recours, et ce sont ces exemples que nous utiliserons presque exclusivement dans une &#233;tude sur l'esprit. N'oublions pas cependant que ces mots d'esprit &#224; effet durable nous ont peut-&#234;tre moins fait rire que d'autres, dont l'emploi nous para&#238;t &#224; pr&#233;sent difficile, car ils n&#233;cessiteraient des commentaires &#233;tendus qui ne leur rendraient pourtant pas leur effet d'antan. Ces mots-ci faisaient allusion &#224; des personnages, &#224; des &#233;v&#233;nements qui, &#224; l'&#233;poque, &#233;taient &#171; d'actualit&#233; &#187;, d&#233;frayaient et tenaient en haleine la curiosit&#233; publique. Apr&#232;s qu'ils eurent perdu leur int&#233;r&#234;t, que l'affaire en question eut &#233;t&#233; d&#233;fi&#172;nitivement class&#233;e, ces mots d'esprit perdirent une partie et m&#234;me la majeure partie de leur sel. Par exemple le mot sympathique de mon h&#244;te, qui avait qualifi&#233; de home-roulard son entremets familial, a perdu pour moi la saveur qu'il poss&#233;dait au moment o&#249; le home-rule avait sa rubrique quotidienne dans les nouvelles politiques de nos journaux. Si j'essayais aujourd'hui de justifier les m&#233;rites de ce mot d'esprit par le commentaire que ce seul mot - en nous &#233;pargnant un grand d&#233;tour de la pens&#233;e - nous transporte du domaine de la cuisine au domaine fort &#233;loign&#233; de la politique, il me faudrait alors modifier ainsi mon commentaire : ce mot nous transporte du domaine de la cuisine au domaine fort lointain de la politique, domaine qui est s&#251;r de solliciter notre int&#233;r&#234;t parce qu'il est &#224; l'ordre du jour de nos pr&#233;occupations. De m&#234;me, cet autre mot d'esprit : &#171; cette jeune fille me rappelle Dreyfus, l'arm&#233;e ne croit pas &#224; son innocence &#187;, nous semble aujourd'hui singuli&#232;rement p&#233;rim&#233;, bien que toutes ses res&#172;sources techniques soient demeur&#233;es identiques. La sid&#233;ration obtenue par la com&#172;paraison et le sens &#233;quivoque du mot &#171; innocence &#187; ne peuvent emp&#234;cher que cette allusion, en son temps toute pimpante d'actualit&#233;, nous semble aujourd'hui compl&#232;&#172;tement d&#233;nu&#233;e d'int&#233;r&#234;t. Voici encore un mot d'actualit&#233; : la princesse royale Louise s'&#233;tait adress&#233;e &#224; l'administration du four cr&#233;matoire de Gotha pour savoir ce que co&#251;terait une incin&#233;ration. On lui r&#233;pondit : &#171; Sonst 5.000 Mark, ihr werde man aber nur 3.000 Markberechnen, da sie schon einmal durchgebrannt sei &#187;) (5.000 Mark pour les autres, mais pour elle ce sera seulement 3.000, car elle s'est d&#233;j&#224; br&#251;l&#233; une fois les ailes) . Un tel mot semble aujourd'hui irr&#233;sistible ; bient&#244;t ce mot sera beau&#172;coup moins appr&#233;ci&#233;, et plus tard, lorsqu'il ne pourra plus &#234;tre racont&#233; sans commen&#172;taire sur la personnalit&#233; de la princesse et sur le sens qu'il convient de donner au &#171; durchgebrannt &#187;,ses qualit&#233;s de jeu de mots ne lui serviront plus de rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un grand nombre des mots d'esprit qui circulent ont leurs jours compt&#233;s et poss&#232;dent m&#234;me un curriculum vitae, qui conna&#238;t la jeunesse, le d&#233;clin, pour sombrer enfin dans le plus complet oubli. Le besoin qu'&#233;prouvent les hommes de tirer du plaisir de leurs processus cogitatifs fait constamment surgir des mots d'esprit nou&#172;veaux en rapport avec les &#233;v&#233;nements du jour. La vitalit&#233; des mots d'esprit actuels ne d&#233;pend pas de leurs qualit&#233;s propres ; elle est, par l'interm&#233;diaire de l'allusion, emprunt&#233;e &#224; d'autres int&#233;r&#234;ts, dont le d&#233;clin entra&#238;ne celui du mot d'esprit. Or cette actualit&#233;, source d'une joie &#233;ph&#233;m&#232;re, mais source particuli&#232;rement riche, source qui vient grossir les sources propres &#224; l'esprit, ne peut pas &#234;tre purement et simplement homologu&#233;e au fait de retrouver le connu. Il s'agit plut&#244;t d'une certaine qualit&#233; du connu qui poss&#232;de en propre d'&#234;tre fra&#238;che, d'&#234;tre nouvelle, de n'avoir pas encore subi les injures de l'oubli. La formation des r&#234;ves offre aussi cette pr&#233;dilection particuli&#232;re pour les faits r&#233;cents et donne in&#233;vitablement &#224; penser que cette alliance au r&#233;cent conf&#232;re une prime de plaisir particuli&#232;re et se trouve de ce fait facilit&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'unification, qui n'est que la r&#233;p&#233;tition s'appliquant aux rapports entre les id&#233;es au lieu de s'appliquer au mat&#233;riel verbal, est consid&#233;r&#233;e par G. Th. Fechner comme une des sources du plaisir de l'esprit. Fechner dit (Vorschule der Aesthetik I, XVII) : &#171; A mon avis, dans notre champ d'&#233;tude actuel le principe de l'union intime du divers joue un r&#244;le primordial ; mais l'appoint de conditions accessoires est encore n&#233;cessaire afin de permettre au plaisir, que les cas en question peuvent procurer, de franchir le seuil avec son caract&#232;re propre . &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous ces cas de r&#233;p&#233;tition des m&#234;mes rap ports ou du m&#234;me mat&#233;riel verbal, de red&#233;couverte du connu et du r&#233;cent, nous serons, sans doute, en droit d'attribuer le plaisir &#233;prouv&#233; &#224; l'&#233;pargne de la d&#233;pense psychique, si tant est que notre point de vue parvienne &#224; &#233;clairer les faits isol&#233;s et &#224; r&#233;aliser de nouvelles acquisitions d'ordre g&#233;n&#233;ral. Il nous faut encore, nous le savons, &#233;lucider la gen&#232;se de l'&#233;pargne et pr&#233;ciser le sens de l'expression &#171; d&#233;pense psychique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me groupe de techniques de l'esprit, - qui englobe la plupart des mots d'esprit de la pens&#233;e - et embrasse l'ensemble des fautes de raisonnement, d&#233;place&#172;ments, contresens, repr&#233;sentations par le contraire, etc. semble avoir, au premier abord, son cachet particulier et n'&#234;tre en rien apparent&#233; aux techniques de la red&#233;cou-verte du connu ou du remplacement des associations pragmatiques par les associa&#172;tions verbales ; il est cependant fort ais&#233; de d&#233;montrer qu'ils ressortissent &#224; l'&#233;pargne et &#224; l'all&#232;gement de la d&#233;pense psychique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est plus facile et plus commode d'abandonner le chemin d&#233;j&#224; battu par la pens&#233;e que de s'y tenir, de rassembler p&#234;le-m&#234;le des &#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;roclites que de les opposer les uns aux autres ; il est particuli&#232;rement ais&#233; d'admettre des formules syllogistiques r&#233;pudi&#233;es par la logique, et enfin d'accoupler les mots et les id&#233;es sans souci de leur sens, voil&#224; qui est hors de doute ; or, ce sont l&#224; pr&#233;cis&#233;ment les m&#233;thodes des techni&#172;ques spirituelles en question. Il est cependant &#233;tonnant que, ce faisant, l'&#233;laboration de l'esprit soit une source de plaisir puisque, en dehors de l'esprit, toute manifestation analogue du moindre effort intellectuel &#233;veille en nous de d&#233;sagr&#233;ables sentiments de r&#233;pulsion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la vie s&#233;rieuse, le &#171; plaisir du non-sens &#187;, comme nous dirons par abr&#233;via&#172;tion, se cache, il est vrai, au point de dispara&#238;tre. Pour le mettre en &#233;vidence, il nous faut recourir &#224; deux cas, dans lesquels il appara&#238;t encore ou se r&#233;v&#232;le &#224; nouveau : c'est l'attitude de l'enfant qui apprend encore et celle de l'adulte dont l'humeur a &#233;t&#233; modi&#172;fi&#233;e par un toxique. Lorsque l'enfant apprend le vocabulaire de sa langue maternelle, il se plait &#224; &#171; exp&#233;rimenter ce patrimoine de fa&#231;on ludique &#187; (Groos). Il accouple les mots sans souci de leur sens, pour jouir du plaisir du rythme et de la rime. Ce plaisir est progressivement interdit &#224; l'enfant jusqu'au jour o&#249; finalement seules sont tol&#233;r&#233;es les associations de mots suivant leur sens. Mais, avec les progr&#232;s de l'&#226;ge, il cherche encore &#224; s'affranchir de ces restrictions acquises &#224; l'usage des mots, il les d&#233;figure par certaines fioritures, les alt&#232;re par certains artifices (redoublement, tremblement), il se forge m&#234;me avec ses camarades de jeu une langue conventionnelle. Ces d&#233;marches se retrouvent dans certaines cat&#233;gories de psychopathies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis d'avis que, quel qu'ait &#233;t&#233; le mobile qui ait dict&#233; &#224; l'enfant l'initiative de tels jeux, il s'y pr&#234;te, au cours de son d&#233;veloppement ult&#233;rieur, en pleine conscience de leur absurdit&#233; et pour le seul attrait du fruit d&#233;fendu par la raison. Il emploie le jeu &#224; secouer le joug de la raison critique. Plus tyranniques encore sont les contraintes que nous impose l'apprentissage du jugement droit et de la discrimination, dans la r&#233;alit&#233;, du vrai et du faux ; aussi la tendance &#224; r&#233;agir contre la rigueur de la pens&#233;e et de la r&#233;alit&#233; demeure-t-elle chez l'homme profonde et tenace. Ce point de vue domine aussi les processus de l'activit&#233; imaginative. Dans la derni&#232;re partie de l'enfance, et durant la p&#233;riode scolaire qui d&#233;passe l'&#226;ge de la pubert&#233;, la critique a pris une telle puis&#172;sance que le sujet ne se risque plus que rarement &#224; go&#251;ter directement au plaisir du &#171; non-sens lib&#233;r&#233; &#187;. Il ne se hasarde plus &#224; &#233;noncer de contresens ; mais la tendance fonci&#232;re du jeune gar&#231;on &#224; l'activit&#233; intempestive et absurde me semble d&#233;river en droite ligne du plaisir du non-sens. Dans les cas pathologiques, cette tendance s'exalte souvent au point de dominer &#224; nouveau les discours et les r&#233;ponses de l'&#233;l&#232;ve ; j'ai pu, chez quelques lyc&#233;ens atteints de n&#233;vroses, me convaincre de ce que leurs rat&#233;s n'&#233;taient pas moins imputables &#224; l'attrait inconscient pour le non-sens qu'&#224; l'ignorance r&#233;elle,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, l'&#233;tudiant ne se fait pas faute de r&#233;agir contre la contrainte de la pens&#233;e et de la r&#233;alit&#233;, dont le joug lui semble de plus en plus p&#233;nible et pesant. Bon nombre de blagues d'&#233;tudiants ressortissent &#224; ces r&#233;actions. L'homme est &#171; un chercheur infa&#172;tigable de plaisir &#187; - je ne sais plus quel auteur a lanc&#233; cette heureuse formule - et chaque renoncement &#224; un plaisir auquel il a une fois go&#251;t&#233; lui est fort p&#233;nible. Par les joyeuses absurdit&#233;s du &#171; bagou de la bi&#232;re &#187;, l'&#233;tudiant cherche &#224; sauvegarder son plaisir du penser libre ; la scolarit&#233; du coll&#232;ge va le lui ravir de plus en plus. Beau&#172;coup plus tard encore, quand l'homme m&#251;r rencontre ses coll&#232;gues au cours d'un congr&#232;s scientifique et se retrouve de ce fait dans la situation de l'&#233;tudiant, il trouve, &#224; l'issue de la s&#233;ance, dans la &#171; chronique des buvettes &#187; qui d&#233;figure jusqu'&#224; l'absurde les acquisitions nouvelles de la science, un d&#233;dommagement aux inhibitions nouvel&#172;lement acquises par sa pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Bagou de la bi&#232;re &#187; et &#171; Chronique des buvettes &#187;, ces noms seuls t&#233;moignent de ce que la critique, qui a refoul&#233; le plaisir du non-sens, est devenue &#224; ce point imp&#233;rieuse que, sans appoint toxique, elle ne peut se rel&#226;cher, f&#251;t-ce un seul instant. La modification de l'humeur est ce que l'alcool peut offrir de plus pr&#233;cieux &#224; l'homme et ce qui fait que tous les hommes ne renoncent pas avec la m&#234;me facilit&#233; &#224; ce &#171; poi&#172;son &#187;. L'humeur enjou&#233;e, d'origine endog&#232;ne ou toxique, abaisse les forces d'inhi&#172;bition, la critique en particulier, et rend par l&#224; de nouveau abordables des sources de plaisir dont la r&#233;pression fermait l'acc&#232;s. Il est fort instructif de noter combien l'exaltation de l'humeur nous rend peu exigeants sur la qualit&#233; de l'esprit. C'est que l'humeur suppl&#233;e &#224; l'esprit, comme l'esprit doit s'efforcer de suppl&#233;er &#224; cette humeur qui offre des possibilit&#233;s de jouissance habituellement inhib&#233;es, et, parmi ces derni&#232;res, le plaisir de l'absurde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Avec peu d'esprit et beaucoup de plaisir... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'alcool fait de l'adulte un v&#233;ritable enfant qui prend plaisir &#224; se laisser aller au fil de ses pens&#233;es, sans souci des contraintes de la logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous esp&#233;rons avoir &#233;tabli que les techniques de l'esprit par l'absurde repr&#233;sentent une source vive de plaisir. Que ce plaisir ressortisse &#224; l'&#233;pargne d'une d&#233;pense psychi&#172;que, &#224; l'all&#232;gement du joug de la critique, nous ne ferons que le rappeler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un coup d'&#339;il d'ensemble sur les trois groupes de techniques de l'esprit que nous venons de distinguer montre que le premier et le troisi&#232;me - le remplacement des asso&#172;ciations pragmatiques par les associations verbales et l'emploi du contresens - peuvent &#234;tre envisag&#233;es solidairement comme le r&#233;tablissement de libert&#233;s primitives et l'all&#232;gement du joug de l'&#233;ducation intellectuelle ; ce sont des all&#232;gements psychi&#172;ques que l'on peut, dans une certaine mesure, opposer &#224; l'&#233;pargne, qui constitue la technique du second groupe. Ainsi toute technique de l'esprit, donc tout plaisir issu de ces techniques, se ram&#232;ne &#224; ces deux principes : all&#232;gement de la d&#233;pense psychique en cours, &#233;pargne de la d&#233;pense psychique &#224; venir. Ces deux ordres de technique et de &#171; b&#233;n&#233;fices de plaisir &#187; correspondent, du moins en gros, &#224; la distinction entre l'esprit des mots et l'esprit de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les discussions qui pr&#233;c&#232;dent nous ont inopin&#233;ment ouvert une perspective sur l'histoire du d&#233;veloppement, autrement dit sur la psychogen&#232;se de l'esprit, sujet que nous allons &#224; pr&#233;sent attaquer. Nous avons appris &#224; conna&#238;tre des stades pr&#233;paratoires de l'esprit ; leur &#233;volution jusqu'au stade tendancieux nous fera probablement d&#233;cou&#172;vrir des rapports nouveaux entre les divers caract&#232;res de l'esprit. Ant&#233;rieure&#172;ment &#224; tout esprit il y eut quelque chose que l'on peut appeler jeu ou plaisanterie. Le jeu -gardons ce terme - appara&#238;t chez l'enfant &#224; l'&#233;poque o&#249; il apprend &#224; employer des mots et &#224; coordonner des pens&#233;es. En jouant, l'enfant ob&#233;it sans doute &#224; un des instincts qui l'obligent &#224; exercer ses facult&#233;s (Groos). Le jeu d&#233;clenche un plaisir qui r&#233;sulte de la r&#233;p&#233;tition du semblable, de la red&#233;couverte du connu, de l'assonance, etc., et qui correspond &#224; une &#233;pargne insoup&#231;onn&#233;e de la d&#233;pense psychique. Il n'est pas &#233;tonnant que ce plaisir pousse l'enfant &#224; cultiver le jeu, &#224; s'y adonner de tout son c&#339;ur, sans souci du sens des mots ni de la coh&#233;rence des phrases. Jeu avec des mots et des pens&#233;es, motiv&#233; par un certain plaisir lui-m&#234;me li&#233; &#224; l'&#233;pargne, voil&#224;, semble-t-il, la premi&#232;re &#233;tape pr&#233;paratoire de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce jeu, les progr&#232;s d'une facult&#233;, que nous appellerons, &#224; juste titre, critique ou raison, imposent un terme. Ce jeu est d&#233;sormais condamn&#233; comme d&#233;nu&#233; de sens ou tout simplement comme absurde ; la critique le rend impossible. L'adolescent ne peut plus chercher le plaisir aux sources de la red&#233;couverte du connu, etc., si ce n'est dans des occasions exceptionnelles, par exemple lorsqu'une veine de gaiet&#233; subite, sem&#172;blable &#224; celle de l'enfant, vient lever l'inhibition de la critique. Alors seulement il lui est permis de se livrer &#224; ces jeux d'autrefois auxquels il trouvait du plaisir ; mais l'homme ne veut pas &#234;tre r&#233;duit &#224; cette seule chance et renoncer &#224; un plaisir qu'il a jadis connu. Il s'applique alors &#224; trouver des moyens aptes &#224; le rendre ind&#233;pendant de cette bouff&#233;e de gaiet&#233;. Aussi le d&#233;veloppement ult&#233;rieur du processus qui aboutit &#224; l'esprit est-il domin&#233; par cette double tendance : tromper la critique et suppl&#233;er &#224; l'humeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voici donc parvenus &#224; la seconde &#233;tape pr&#233;paratoire de l'esprit, c'est-&#224;-dire &#224; la plaisanterie. Elle sert &#224; r&#233;aliser le b&#233;n&#233;fice de plaisir li&#233; au jeu, tout en imposant silence &#224; l'opposition de la critique, qui &#233;toufferait dans l'&#339;uf le sentiment du plaisir. Une seule voie nous est offerte : il faut que l'assemblage absurde des mots ou l'agen&#172;cement incoh&#233;rent des pens&#233;es ait tout de m&#234;me un sens. Tout l'art de l'&#233;laboration de l'esprit tend &#224; trouver des mots et des constellations de pens&#233;es aptes &#224; cet office. Toutes les ressources techniques de l'esprit ont d&#233;j&#224; leur place marqu&#233;e dans la plaisanterie ; aussi le langage parvient-il difficilement &#224; d&#233;limiter leurs domaines respectifs. Ce qui diff&#233;rencie la plaisanterie du mot d'esprit, c'est que le sens de la phrase soustraite &#224; la critique n'a pas besoin d'&#234;tre profond, nouveau au seulement correct ; il lui suffit de pouvoir trouver son expression, peu importe que celle-ci soit insolite, oiseuse ou insipide. L'essentiel de la plaisanterie, c'est la satisfaction d'avoir permis ce que la critique d&#233;fend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une simple plaisanterie est p. ex. le mot de Schleiermacher qui d&#233;finit la jalousie : &#171; passion qui cherche avec z&#232;le ce qui procure la peine &#187; (Die Eifersucht ist eine Leidenschaft, die mit Eifer sucht was Leiden schafft). En voici une autre : Le professeur K&#228;stner, qui enseignait la physique &#224; G&#339;ttingen au XVIIIe si&#232;cle et &#233;tait coutumier du mot d'esprit, demandait son &#226;ge &#224; l'&#233;tudiant Kriegk (Krieg = guerre) qui prenait ses inscriptions ; celui-ci r&#233;pond &#171; trente ans &#187;, le ma&#238;tre r&#233;plique : &#171; Eh, j'ai l'honneur de voir la guerre de Trente Ans . &#187; C'est de m&#234;me par une plaisanterie que le ma&#238;tre Rokitansky r&#233;pondit &#224; un interlocuteur qui l'interrogeait sur la profession de ses quatre fils : &#171; Zwei heilen und zwei heulen. &#187; (&#171; Deux gu&#233;rissent et deux barrissent &#187;) (deux m&#233;decins et deux chanteurs). Cette r&#233;ponse &#233;tait exacte et par suite inattaquable, mais ne sugg&#233;rait rien qui ne f&#251;t exprim&#233; par les mots mis entre parenth&#232;ses. Incontestablement la r&#233;ponse ne s'est &#233;cart&#233;e des formes banales que pour le plaisir de l'unification et de l'assonance li&#233; &#224; ces deux mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, je pense, nous y voyons clair. Nous avons toujours &#233;t&#233; g&#234;n&#233;s dans notre appr&#233;ciation des techniques de l'esprit par ce fait que ces techniques n'appartiennent pas en propre &#224; l'esprit et que cependant l'essence m&#234;me de l'esprit semblait li&#233;e &#224; elles, puisque leur suppression par la r&#233;duction enlevait &#224; l'esprit tout son caract&#232;re et tout le plaisir qui en &#233;manait. Nous commen&#231;ons &#224; comprendre que ce que nous avons d&#233;crit comme techniques de l'esprit - et que nous devrons persister en un cer&#172;tain sens &#224; qualifier de tel -, ce sont plut&#244;t les sources o&#249; l'esprit va puiser le plai&#172;sir, et nous ne trouvons rien d'&#233;tonnant &#224; ce que d'autres processus s'en viennent, dans une m&#234;me intention, puiser aux m&#234;mes sources. La technique particuli&#232;re, propre &#224; l'esprit, consiste &#224; prot&#233;ger ces sources, g&#233;n&#233;ratrices de plaisir, contre l'intrusion de la critique, qui inhiberait ce plaisir. Ce proc&#233;d&#233; ne pr&#234;te qu'&#224; peu de consid&#233;rations g&#233;n&#233;rales ; comme nous l'avons d&#233;j&#224; mentionn&#233;, l'&#233;laboration de l'esprit se manifeste dans la s&#233;lection d'un mat&#233;riel de mots et de situations cogitatives qui permettent au jeu primitif avec les mots et les pens&#233;es de conqu&#233;rir le visa de la critique ; pour y arriver, l'&#233;laboration de l'esprit doit mettre en &#339;uvre avec la plus grande adresse toutes les particularit&#233;s du vocabulaire et toutes les constellations possibles des asso&#172;ciations d'id&#233;es. Peut-&#234;tre serons-nous plus tard &#224; m&#234;me de caract&#233;riser encore l'&#233;la&#172;boration de l'esprit par une propri&#233;t&#233; d&#233;finie ; pour le moment, nous ne pouvons expli&#172;quer comment cette s&#233;lection s'op&#232;re en faveur de l'esprit. Car la tendance et l'&#339;uvre de d'esprit, qui consistent &#224; prot&#233;ger contre la critique les alliances de mots et les associations d'id&#233;es g&#233;n&#233;ratrices de plaisir, constitueraient d&#233;j&#224; les caract&#233;ristiques essentielles de la plaisanterie. D&#232;s l'origine, elle a pour mission de lever les inhibi&#172;tions intrins&#232;ques et de rouvrir les sources de plaisir que ces inhibitions avaient interdites. Nous verrons que, dans toute son &#233;volution, l'esprit reste fid&#232;le &#224; ce caract&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voil&#224; &#233;galement en &#233;tat d'assigner sa place exacte au facteur &#171; sens dans le non-sens &#187; (v. Introduction, p. 11), auquel les auteurs attribuent une telle importance dans le diagnostic de l'esprit et dans l'intelligence du plaisir qu'il produit. Les deux constantes de la conditionnalit&#233; de l'esprit - sa tendance &#224; assurer le jeu qui divertit, et ses efforts pour le prot&#233;ger contre la critique de la raison - expliquent &#224; elles seules pourquoi, &#224; l'&#233;tat isol&#233;, le mot d'esprit, quand il nous para&#238;t absurde d'un point de vue, nous semble d'un autre sens&#233; ou tout au moins tol&#233;rable. Comment il s'y prend, c'est l'affaire de l'&#233;laboration de l'esprit ; l&#224; o&#249; il &#233;choue, il est rejet&#233; comme &#171; non-sens &#187;. Point n'est besoin pour nous de faire d&#233;river le plaisir engendr&#233; par l'esprit de l'action antagoniste des sentiments qui r&#233;sultent soit par voie directe, soit par &#171; sid&#233;ration et lumi&#232;re &#187; du sens et du non-sens simultan&#233;s du mot d'esprit. Inutile &#233;galement de nous demander comment la succession du sentiment de, non-sens apparent et de reconnaissance du sens r&#233;el, r&#233;alis&#233; par l'esprit, peut produire le plaisir. La psycho&#172;gen&#232;se de l'esprit nous a appris que son plaisir d&#233;rive du jeu avec les mots ou du d&#233;cha&#238;nement du non-sens et que le sens du mot d'esprit ne vise qu'&#224; prot&#233;ger ce plaisir contre la critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi la plaisanterie aurait d&#233;j&#224; permis de d&#233;terminer le caract&#232;re essentiel de l'esprit. Il nous est loisible de suivre &#224; pr&#233;sent l'&#233;volution ult&#233;rieure de la plaisanterie jusqu'&#224; son &#233;panouissement dans l'esprit tendancieux. L'objectif principal de la plaisanterie est la recherche de notre amusement et, &#224; cet effet, il lui suffit de n'&#234;tre ni totalement insens&#233;e ni totalement oiseuse dans ses propos. Si ces propos ont quelque fond et quelque prix, la plaisanterie devient mot d'esprit. Une pens&#233;e qui, m&#234;me sous sa forme la plus simple, e&#251;t &#233;t&#233; digne de notre int&#233;r&#234;t, est alors par&#233;e d'une formule par elle-m&#234;me s&#233;duisante . Il nous faut pr&#233;sumer qu'une telle association rel&#232;ve d'une intention et nous nous efforcerons de deviner l'intention qui pr&#233;side &#224; la formation du mot d'esprit. Une remarque, que nous avons formul&#233;e plus haut sans y insister, nous mettra sur la voie. Nous avons remarqu&#233; qu'un bon mot d'esprit nous donne comme une impression g&#233;n&#233;rale de plaisir, sans que nous soyons &#224; m&#234;me de distinguer imm&#233;diatement dans notre plaisir la part qui revient &#224; la forme spirituelle de celle qui revient &#224; la qualit&#233; m&#234;me du fond de la pens&#233;e (p. 133). Nous nous trompons cons&#172;tamment sur ce point ; tant&#244;t nous surestimons la qualit&#233; du mot d'esprit en raison de notre admiration pour le fond de la pens&#233;e, tant&#244;t au contraire nous surestimons la pens&#233;e en raison du plaisir que nous procure son rev&#234;tement spirituel. Nous ne savons ce qui nous charme et ce qui nous fait rire. Cette incertitude r&#233;elle de notre jugement pourrait avoir motiv&#233; la formation de l'esprit proprement dit. La pens&#233;e recourt au rev&#234;tement spirituel afin de s'imposer &#224; notre attention et d'acqu&#233;rir &#224; nos yeux plus de poids et plus de prix et surtout afin d'&#233;garer et de s&#233;duire notre critique. Nous avons tendance &#224; cr&#233;diter la pens&#233;e du charme de la forme spirituelle et nous ne sommes d&#232;s lors plus dispos&#233;s &#224; rejeter ce qui nous a procur&#233; de l'agr&#233;ment, afin de ne pas tarir ainsi une source de plaisir. Le mot d'esprit nous a-t-il fait rire, nous voil&#224; de ce fait dans les dispositions les plus d&#233;favorables &#224; la critique, car nous nous trouvons tout &#224; coup mis malgr&#233; nous en cette humeur qui nous permettait jadis de nous contenter du jeu et &#224; laquelle l'esprit s'ing&#233;niait &#224; suppl&#233;er. Bien que nous ayons pos&#233; pr&#233;c&#233;demment en principe qu'un tel genre d'esprit m&#233;rite le nom d'inoffensif et point encore de tendancieux, nous ne pourrons m&#233;conna&#238;tre que, rigoureusement parlant, la plaisanterie seule est sans tendance, c'est-&#224;-dire qu'elle seule n'aspire qu'&#224; cr&#233;er le plaisir. L'esprit - m&#234;me quand son fond n'est pas tendancieux, mais int&#233;res-sant du seul point de vue de la pens&#233;e th&#233;orique - n'est en somme jamais totalement d&#233;pourvu de &#171; tendance &#187; ; il poss&#232;de un second objectif qui est de favoriser la pens&#233;e en la grossissant et de la pr&#233;server de la critique. Il manifeste ici &#224; nouveau sa nature primitive en s'opposant &#224; cette force inhibitrice et restrictive qu'est le jugement critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette premi&#232;re utilisation de l'esprit, qui d&#233;borde la production du plaisir, ouvre la voie &#224; toutes les autres. Nous reconnaissons maintenant en l'esprit un facteur psychi&#172;que capable, par sa puissance, de faire pencher la balance en sa faveur, suivant le plateau dans lequel il est jet&#233;. Les grandes tendances, les grands instincts de la vie psychique l'utilisent &#224; leurs fins. Originairement sans tendance, il &#233;tait tout d'abord un jeu, il entre secondairement en connexion avec des tendances auxquelles aucune manifestation de la vie psychique ne saurait &#224; la longue se soustraire. Nous savons comment l'esprit vient en aide aux tendances qui d&#233;shabillent, aux tendances hostiles, cyniques ou sceptiques. Par l'esprit obsc&#232;ne, issu de la grivoiserie, il fait du tiers - primitivement trouble-f&#234;te de la situation sexuelle, - en l'associant au plaisir, un alli&#233;, devant lequel la femme doit rougir. Par un proc&#233;d&#233; analogue, l'esprit &#224; tendance agressive fait de l'auditeur, primitivement indiff&#233;rent, un complice de ses haines et de ses m&#233;pris ; il suscite contre son ennemi une arm&#233;e d'adversaires, alors qu'au d&#233;but il &#233;tait seul. Dans le premier cas il triomphe de l'inhibition de la pudeur et de ses biens&#233;ances par la prime de plaisir qu'il offre ; dans le second, il d&#233;route &#224; nouveau le jugement critique qui, sans lui, e&#251;t dans le d&#233;bat pes&#233; le pour et le contre. Dans le troisi&#232;me et le quatri&#232;me cas l'esprit, en se mettant au service des tendances cyniques et sceptiques, &#233;branle le respect d&#251; aux institutions et aux v&#233;rit&#233;s auxquelles l'auditeur croyait jusqu'alors, en renfor&#231;ant, d'une part, l'argument, et, d'autre part, en recourant &#224; une offensive d'un genre nouveau. Tandis que l'argumentation cherche &#224; mettre de son c&#244;t&#233; le jugement critique de l'auditeur, l'esprit s'attache &#224; se d&#233;barrasser de cette critique. Incontestablement l'esprit suit la voie du meilleur rendement psychologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette revue d'ensemble des &#339;uvres de l'esprit tendancieux a mis au premier plan ce qui est le plus facile &#224; voir l'effet du mot d'esprit sur celui qui l'&#233;coute. Plus signifi&#172;catif, au point de vue de la compr&#233;hension des choses, est l'effet du mot d'esprit dans la vie psychique de celui qui le fait on, pour adopter la seule formule exacte, &#224; qui il vient &#224; l'id&#233;e. Nous nous sommes d&#233;j&#224; propos&#233; - et nous r&#233;it&#233;rons ici ce dessein- d'&#233;tudier les processus psychiques du mot d'esprit en fonction des deux int&#233;ress&#233;s. Nous supposerons que le processus psychique, suscit&#233; chez l'auditeur par le mot d'esprit, soit dans la plupart des cas la r&#233;plique de celui qui se d&#233;roule chez l'auteur du mot. L'obstacle externe, qui doit &#234;tre surmont&#233; chez l'auditeur, correspond chez l'auteur du mot d'esprit &#224; une inhibition interne. Chez ce dernier, l'attente de l'obstacle ext&#233;rieur est pour le moins pr&#233;sente &#224; titre de repr&#233;sentation inhibitrice. Dans certains cas, l'obstacle interne, dont l'esprit tendancieux doit triompher, est &#233;vident ; dans le cas de M. N... (voir p. 153) par exemple, nous devons admettre que ses mots d'esprit ne se bornent pas &#224; rendre accessible &#224; l'auditeur le plaisir de l'offensive injurieuse, mais avant tout, lui permettent &#224; lui-m&#234;me de lancer ces injures. Parmi les formes de l'inhibition ou de la r&#233;pression internes, il en est une qui nous int&#233;resse plus particu&#172;li&#232;rement parce que c'est elle qui va le plus loin dans cette voie ; elle est d&#233;sign&#233;e du nom de &#171; refoulement &#187; ; on la reconna&#238;t &#224; ce qu'elle ferme le retour &#224; la conscience aux &#233;motions et impulsions qu'elle a frapp&#233;es d'interdit ainsi qu'&#224; leurs d&#233;riv&#233;s. Nous allons voir que l'esprit tendancieux sait tirer du plaisir m&#234;me de ces sources interdites par le refoulement. Si, comme nous venons de le laisser entendre, la lev&#233;e des obsta&#172;cles externes est r&#233;ductible &#224; celle des inhibitions et des refoulements internes, on est en droit de dire que mieux que toutes les autres &#171; &#233;tapes &#187; de l'&#233;volution de l'esprit, l'esprit tendancieux fait ressortir le caract&#232;re primordial de l'&#233;laboration spirituelle, qui consiste dans la lib&#233;ration du plaisir par la lev&#233;e des inhibitions. Il fortifie les tendances qu'il sert, en mettant dans leur jeu les impulsions r&#233;prim&#233;es, ou bien en se mettant tout simplement lui-m&#234;me au service des tendances r&#233;prim&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On admettra volontiers que ce sont bien l&#224; les d&#233;marches de l'esprit tendancieux, mais on se rendra compte de ce qu'on ne comprend pas par quel moyen il peut y r&#233;ussir. Le secret de sa puissance r&#233;side dans le b&#233;n&#233;fice de plaisir qu'il tire du jeu avec les mots et de la lib&#233;ration du non-sens et, si l'on doit le juger sur l'impression que produisent les plaisanteries non tendancieuses, On ne peut surestimer ce plaisir au point de lui attribuer la force de lever des inhibitions et des refoulements profon&#172;d&#233;ment enracin&#233;s. Il ne s'agit pas ici, en r&#233;alit&#233;, d'un simple effet dynamique, mais d'un m&#233;canisme de d&#233;clenchement plus compliqu&#233;. Au lieu de suivre les nombreux d&#233;tours qui m'ont amen&#233; &#224; la compr&#233;hension de ce m&#233;canisme, je vais tenter de cou&#172;per au court par une synth&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G. Th. Fechner, dans sa Prop&#233;deutique &#224; l'esth&#233;tique (Vorschule der Aesthetik, 1er vol., V), d&#233;finit en ces termes le &#171; principe du concours ou de l'exaltation esth&#233;tiques &#187; : &#171; La rencontre non contradictoire de plusieurs conditions de plaisir, assez faibles par elles-m&#234;mes, produit une r&#233;sultante de plaisir souvent bien sup&#233;&#172;rieure &#224; celle qui correspondrait au coefficient de plaisir li&#233; &#224; chacune d'elles prise isol&#233;ment, sup&#233;rieure &#224; celle que pourrait repr&#233;senter la somme de ces effets isol&#233;s ; bien plus, il peut r&#233;sulter de cette rencontre un &#233;l&#233;ment de plaisir positif qui permette de franchir le seuil du plaisir, ce dont les facteurs isol&#233;s auraient &#233;t&#233; incapables : &#224; la condition toutefois que la sup&#233;riorit&#233; en plaisir, relativement &#224; d'autres facteurs, puisse &#234;tre per&#231;ue . &#187; A mon avis, le th&#232;me de l'esprit nous fournit peu d'occasions de v&#233;rifier ce principe, qui s'applique &#224; tant d'autres productions artistiques. L'esprit nous a appris autre chose encore, qui s'&#233;carte du moins fort peu de ce principe, c'est que, dans la collaboration de plusieurs facteurs g&#233;n&#233;rateurs du plaisir, il est impos&#172;sible de d&#233;m&#234;ler dans quelle mesure chacun d'eux contribua &#224; l'effet g&#233;n&#233;ral. On peut cependant faire varier la situation envisag&#233;e dans le &#171; principe du concours &#187;, et soulever &#224; propos de ces conditions nouvelles une Qu'arrive-t-il en g&#233;n&#233;ral dans les cas o&#249; des conditions de plaisir se heurtent &#224; des conditions de d&#233;plaisir ? De quoi d&#233;pend alors la r&#233;sul&#172;tante et son signe alg&#233;brique L'esprit tendancieux constitue un cas particulier parmi toutes ces dites possibilit&#233;s. Il existe d'une part une impulsion, une aspiration qui voudrait puiser du plaisir &#224; une certaine source et qui m&#234;me y parviendrait d'elle-m&#234;me s'il ne surgissait aucun obstacle. Il existe d'autre part une aspiration antagoniste qui s'oppose au d&#233;veloppement du plaisir et, par cons&#233;quent, l'inhibe ou le r&#233;prime. Comme le d&#233;montre le r&#233;sultat, la force r&#233;pressive doit &#234;tre, dans une certaine me&#172;sure, sup&#233;rieure &#224; la force r&#233;prim&#233;e qui, de ce fait, n'est pourtant pas supprim&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Survienne une seconde aspiration qui, bien qu'issue d'une autre source, soit capa&#172;ble de d&#233;clencher le plaisir par un processus identique, et qui agit, par cons&#233;quent, dans le m&#234;me sens que l'aspiration r&#233;prim&#233;e. Quel pourra &#234;tre le r&#233;sultat en pareil cas ? Un exemple sera plus explicite que ce sch&#233;ma. Supposons que l'aspiration con&#172;siste &#224; invectiver une personne d&#233;termin&#233;e ; le sens des convenances, la culture esth&#233;tique s'opposent &#224; cette aspiration de fa&#231;on &#224; rendre l'invective impossible ; si l'invective pouvait &#233;clater, par exemple sous l'influence d'une modification de l'&#233;tat affectif ou de l'humeur, l'&#233;clat de la tendance injurieuse causerait ult&#233;rieurement une sensation de d&#233;plaisir. Il n'y a donc pas d'invective de prof&#233;r&#233;e. Mais supposons que surgisse la possibilit&#233; d'utiliser le mat&#233;riel de mots et de pens&#233;es destin&#233;s &#224; l'invective &#224; la confection d'un bon mot d'esprit, c'est-&#224;-dire de puiser le plaisir &#224; d'autres sour&#172;ces, sur lesquelles ne p&#232;serait pas le m&#234;me interdit. Cependant ce deuxi&#232;me plaisir ne saurait &#233;clore sans l'appoint de l'invective, mais d&#232;s que celle-ci peut se faire jour, le plaisir nouvellement lib&#233;r&#233; lui reste attach&#233;. L'exp&#233;rience de l'esprit tendancieux montre qu'en pareille occurrence la tendance r&#233;prim&#233;e peut recevoir du plaisir inh&#233;&#172;rent &#224; l'esprit la force n&#233;cessaire &#224; vaincre l'inhibition, qui autrement e&#251;t &#233;t&#233; la plus forte. L'invective sera prof&#233;r&#233;e pour rendre le mot d'esprit possible. Mais l'agr&#233;ment qui en r&#233;sulte n'est pas seulement celui que donne l'esprit ; il est incomparablement sup&#233;rieur ; il d&#233;passe de si loin le plaisir de l'esprit que force nous est d'admettre que la tendance primitivement r&#233;prim&#233;e a r&#233;ussi &#224; s'ext&#233;rioriser presque int&#233;gralement. C'est ainsi que l'esprit tendancieux d&#233;clenche l'hilarit&#233; la plus franche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La recherche des conditions du rire nous am&#232;nera peut-&#234;tre &#224; nous former une id&#233;e plus claire du concours que l'esprit apporte &#224; la lutte contre la r&#233;pression. Mais nous voyons ici encore que l'esprit tendancieux repr&#233;sente un cas particulier du &#171; principe du concours &#187;. Une possibilit&#233; de d&#233;veloppement de plaisir se greffe sur une situation dans laquelle une autre possibilit&#233; de plaisir est contrecarr&#233;e, donc incapable de produire, par elle-m&#234;me, aucun plaisir ; il en r&#233;sulte un plaisir notable&#172;ment sup&#233;rieur &#224; celui qu'e&#251;t produit, &#224; elle seule, la possibilit&#233; surajout&#233;e. Cette derni&#232;re a donc pour ainsi dire servi de Prime de s&#233;duction ; un petit appoint de plaisir a permis de lib&#233;rer une somme consid&#233;rable de plaisir, qui, sans lui, f&#251;t demeur&#233;e fort difficilement accessible. J'ai de bonnes raisons de supposer que ce principe rel&#232;ve d'un m&#233;canisme qui s'applique encore &#224; bien d'autres domaines de la vie psychique, domaines m&#234;me assez &#233;trangers les uns aux autres ; je crois que le nom idoine de ce plaisir qui sert &#224; lib&#233;rer un plaisir plus grand est celui de &#171; plaisir pr&#233;liminaire &#187; et nous appellerons ce principe &#171; principe du plaisir pr&#233;liminaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons maintenant formuler ainsi le mode d'action de l'esprit tendancieux : il se met au service des tendances et, &#224; la faveur du plaisir qu'engendre l'esprit, agissant en tant que plaisir pr&#233;liminaire, il engendre, par la lev&#233;e des r&#233;pressions et des refoulements, un plaisir nouveau. Si nous jetons &#224; pr&#233;sent un coup d'&#339;il sur son &#233;volution, nous pouvons dire que, du d&#233;but &#224; la fin de cette &#233;volution, l'esprit est rest&#233; fid&#232;le &#224; sa propre nature. Il d&#233;bute &#224; la fa&#231;on d'un jeu qui cherche son plaisir dans le libre emploi des mots et des pens&#233;es. D&#232;s que les progr&#232;s de la raison lui font consid&#233;rer le jeu des mots comme insipide, le jeu avec les pens&#233;es comme absurde, l'esprit se fait plaisanterie, afin de ne point renoncer &#224; ces m&#234;mes sources de plaisir et de retrouver dans le non-sens lib&#233;r&#233; un regain de plaisir. Puis, en tant que mot d'esprit proprement dit, encore d&#233;pourvu de tendance, il pr&#234;te son concours &#224; certaines pen&#172;s&#233;es qu'il met -en &#233;tat de d&#233;fier l'assaut du jugement critique ; &#224; cet &#233;gard, le principe de la confusion des sources du plaisir lui est utile. Enfin il fait cause commune avec des tendances primordiales de l'&#226;me, qui sont en lutte avec la r&#233;pression, pour lever les inhibitions intrins&#232;ques conform&#233;ment au principe du plaisir pr&#233;liminaire. Raison - jugement critique - r&#233;pression, voil&#224; les puissances qu'il combat tour &#224; tour ; il ne renonce jamais &#224; son plaisir primitif de jouer avec les mots, et, d&#232;s le stade de la plaisanterie, il fait jaillir de nouvelles sources de plaisir en levant les inhibitions. Le plaisir qu'il engendre, soit plaisir du jeu, soit plaisir par la lev&#233;e des inhibitions, peut se ramener dans tout les cas &#224; l'&#233;pargne de l'effort psychique, &#224; condition qu'une telle conception ne soit pas incompatible avec l'essence m&#234;me du plaisir et qu'elle se montre encore par ailleurs f&#233;conde .&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre IV&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mobiles de l'esprit&lt;br class='autobr' /&gt;
L'esprit en tant que processus social&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pourrait sembler superflu de parler des mobiles de l'esprit, puisque la recherche du plaisir doit &#234;tre reconnue comme &#233;tant la raison suffisante de son &#233;laboration. Mais il n'est pas impossible, d'une part, que d'autres mobiles concourent &#224; la produc&#172;tion de l'esprit et que, d'autre part, certaines observations connues nous obligent &#224; poser le th&#232;me de la conditionnalit&#233; subjective de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux raisons surtout nous y engagent. Quoique l'&#233;laboration de l'esprit excelle &#224; tirer du plaisir des processus psychiques, tous les hommes, on le sait, ne sont pas &#233;galement aptes &#224; l'esprit. L'&#233;laboration de l'esprit n'est pas &#224; la port&#233;e de tout le monde, et notamment &#224; un degr&#233; &#233;lev&#233;, elle devient l'apanage d'une faible minorit&#233;, dont on dit, pour les distinguer des autres, qu'ils ont de l'esprit. &#171; L'esprit &#187; appara&#238;t ici comme une facult&#233; sp&#233;ciale, comme une &#171; facult&#233; de l'&#226;me &#187; (pour employer l'ancienne terminologie) qui garde une certaine ind&#233;pendance par rapport aux autres facult&#233;s : intelligence, imagination, m&#233;moire, etc. On peut donc supposer aux gens d'esprit des dispositions particuli&#232;res ou des aptitudes psychiques qui permettent ou favorisent l'&#233;laboration de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crains de ne pouvoir aller bien loin dans l'investigation de ce th&#232;me. Il est bien rare que l'analyse d'un mot d'esprit isol&#233; nous permette de p&#233;n&#233;trer les conditions subjectives du psychisme de son auteur. Le hasard veut justement que le premier exemple qui nous ait servi &#224; explorer la technique de l'esprit nous permette aussi de saisir sa conditionnalit&#233; subjective. Je veux parler du mots de Heine, qui a d&#233;j&#224; attir&#233; l'attention de Heymans et de Lipps :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; ... J'&#233;tais assis &#224; c&#244;t&#233; de Salomon Rothschild, et il me traitait tout &#224; fait d'&#233;gal &#224; &#233;gal, de fa&#231;on toute famillionnaire. &#187; (Les Bains de Lucques).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mot, Heine l'a mis dans la bouche d'un personnage comique, Hirsch-Hyacin&#172;the, buraliste, op&#233;rateur et taxateur &#224; Hambourg, valet de chambre du noble baron Cristoforo Gumpelino (anciennement Gumpel). Le po&#232;te est fort attach&#233; &#224; ce personnage de sa cr&#233;ation ; il donne en effet sans cesse la parole &#224; Hirsch-Hyacinthe et lui attribue les saillies les plus amusantes et les plus franches ; il lui pr&#234;te jusqu'&#224; la sagesse pratique d'un Sancho Pan&#231;a. Il est fort regrettable que Heine, peu port&#233;, semble-t-il, &#224; la forme dramatique, ait laiss&#233; tomber aussi vite cette savoureuse silhouette. Bien des passages nous donnent &#224; penser que c'est le po&#232;te lui-m&#234;me qui parle derri&#232;re le masque fragile de Hirsch-Hyacinthe, et bient&#244;t nous acqu&#233;rons la certitude que, dans ce personnage, le po&#232;te s'est parodi&#233; lui-m&#234;me. Hirsch nous apprend les raisons qui lui ont fait abandonner son nom primitif pour celui de Hyacinthe. &#171; J'y vois encore un avantage, poursuit-il, c'est que mon cachet porte un H et que je n'aurai pas besoin de m'en faire graver un autre. &#187; Or Heine n'avait pas d&#233;daign&#233; lui-m&#234;me cette &#233;conomie lorsqu'&#224; son bapt&#234;me il &#233;changea son pr&#233;nom de &#171; Harry &#187; contre celui de &#171; Henri &#187; (Heinrich). De plus, tous ceux qui connaissent la vie de Heine peuvent se rappeler qu'il avait &#224; Hambourg, th&#233;&#226;tre de l'activit&#233; de Hirsch-Hyacinthe, un oncle du m&#234;me nom, qui, en tant que richard de la famille, joua dans la vie du po&#232;te un r&#244;le des plus importants. L'oncle s'appelait Salomon, tout comme le vieux Rothschild, qui avait accueilli Hirsch-Hyacinthe de fa&#231;on si &#171; famil&#172;lionnaire &#187;. Ce qui, dans la bouche de Hirsch-Hyacinthe, semblait tout simplement plaisant, se double d'une r&#233;elle amertume, si nous l'appliquons au neveu Harry-Henri. Heine appartenait en effet &#224; la famille, nous savons m&#234;me que son d&#233;sir le plus cher e&#251;t &#233;t&#233; d'&#233;pouser une des filles de cet oncle ; mais il ne fut point agr&#233;&#233; par la cousine et l'oncle le traita toujours de fa&#231;on un peu &#171; famillionnaire &#187;, en parent pauvre. Jamais les riches cousins de Hambourg ne le consid&#233;r&#232;rent vraiment comme un des leurs ; je me souviens du r&#233;cit d'une de mes vieilles tantes, qui &#233;tait alli&#233;e &#224; la famille Heine ; lorsqu'elle &#233;tait encore une jeune et jolie femme, elle eut un jour pour voisin, &#224; la table familiale, un jeune homme peu app&#233;tissant, que les autres convives trai&#172;taient par-dessous la jambe. Elle ne se sentit pas dispos&#233;e &#224; plus de condescendance &#224; son &#233;gard ; elle ne sut que bien des ann&#233;es apr&#232;s que ce cousin n&#233;gligent et n&#233;glig&#233; &#233;tait le po&#232;te Henri Heine. Bien des indices d&#233;montrent &#224; quel point Heine, dans sa jeunesse et plus tard, souffrit de l'ostracisme de ses riches cousins. C'est sur le terrain de cette souffrance subjective qu'est par la suite &#233;clos le mot &#171; famillionnaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien d'autres bons mots de ce grand railleur laissent soup&#231;onner des conditions subjectives analogues, mais je n'en connais point o&#249; elles s'imposent de fa&#231;on plus &#233;vidente ; c'est pourquoi il serait hasardeux de chercher &#224; pr&#233;ciser davantage la nature de ces conditions personnelles ; aussi bien ne sera-t-on pas dispos&#233; &#224; attribuer a priori &#224; chaque mot d'esprit des conditions g&#233;n&#233;ratrices aussi complexes. A cet &#233;gard, les mots d'esprit d'autres hommes c&#233;l&#232;bres ne se montrent pas plus r&#233;v&#233;lateurs et on a l'impression que les d&#233;terminantes subjectives de l'&#233;laboration de l'esprit sont assez voisines de celles qui provoquent les n&#233;vroses, lorsqu'on apprend que Lichtenberg, par exemple, &#233;tait un hypocondriaque caract&#233;ris&#233;, nanti de toutes sortes de singu&#172;larit&#233;s. La plupart des mots d'esprit, surtout ceux qui jaillissent de l'actualit&#233;, circulent de fa&#231;on anonyme ; on pourrait se demander, par curiosit&#233;, dans quelle cervelle ils sont &#233;clos. Si les hasards de la profession m&#233;dicale vous mettent en pr&#233;sence d'un de ces faiseurs de bons mots qui, malgr&#233; leur m&#233;diocrit&#233;, trouvent leur publie et poss&#232;&#172;dent &#224; leur actif nombre de mots d'esprit qui ont fait fortune, on pourra &#234;tre surpris de d&#233;couvrir que ce loustic poss&#232;de une personnalit&#233; double, pr&#233;dispos&#233;e aux maladies nerveuses. Mais, vu l'insuffisance de notre documentation, nous nous abstiendrons certainement de consid&#233;rer la constitution psychon&#233;vrotique comme une condition subjective constante et n&#233;cessaire de la production de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un exemple d&#233;monstratif nous est &#224; nouveau fourni par les mots juifs, qui, comme nous l'avons d&#233;j&#224; fait observer, sont exclusivement l'&#339;uvre des Juifs, tandis que les histoires juives d'autre origine ne d&#233;passent gu&#232;re la pochade comique ou l'injure la plus grossi&#232;re (p. 167). Cette condition, la participation de la propre per&#172;sonne, se d&#233;gage nettement ici tout comme dans le mot &#171; famillionnaire &#187; de Heine - et sa signification consiste en ce que la critique ou l'agression directes sont rendues plus difficiles et ne peuvent jouer qu'&#224; la faveur d'un d&#233;tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres conditions subjectives ou conjonctures favorables &#224; l'&#233;laboration de l'esprit sont moins imp&#233;n&#233;trables. Le mobile de la production de mots inoffensifs est fr&#233;quemment le besoin ambitieux de montrer son esprit, de se manifester : ainsi une &#171; pulsion &#187; &#233;quivalente &#224; ce qu'est l'exhibitionnisme dans le domaine du sexuel. L'existence de nombreuses pulsions inhib&#233;es, dont la r&#233;pression a conserv&#233; un certain degr&#233; de labilit&#233;, fournira la disposition la plus favorable &#224; la production de l'esprit tendancieux. En particulier, certaines composantes de la constitution sexuelle d'un sujet sont capables de figurer &#224; titre de mobiles de la formation de l'esprit. Nombre d'histoires obsc&#232;nes peuvent faire soup&#231;onner chez leurs auteurs un secret penchant &#224; l'exhibitionnisme. Les mots d'esprit tendancieux &#224; type agressif sont particuli&#232;rement ais&#233;s &#224; ceux dont la sexualit&#233; comporte une forte composante sadique que la vie a plus ou moins inhib&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde raison qui nous incite &#224; l'investigation des conditions subjectives de l'esprit r&#233;side dans ce fait d'exp&#233;rience que nul ne se r&#233;signerait &#224; faire pour lui seul un mot d'esprit. L'&#233;laboration de l'esprit est indissolublement li&#233;e au besoin de le communiquer aux autres ; ce besoin est m&#234;me si imp&#233;rieux qu'il triomphe assez souvent de scrupules l&#233;gitimes. La communication du comique &#224; autrui est &#233;galement un plaisir ; mais elle ne constitue pas un d&#233;sir imp&#233;rieux ; lorsqu'on rencontre le comi&#172;que sur sa route, on peut le go&#251;ter seul. Dans le cas du mot d'esprit, au contraire, la communication s'impose ; le cycle psychique de la formation de l'esprit ne semble pas se clore sur l'inspiration du mot d'esprit ; il subsiste encore un quelque chose qui, dans la communication du mot d'esprit, cherche &#224; parfaire le cycle de ce processus inconnu, Nous ne pouvons de prime abord deviner la cause de cette impulsion &#224; commu&#172;niquer le mot d'esprit. Toutefois l'esprit offre une autre particularit&#233;, qui le distingue encore du comique. Si je rencontre le comique sur ma route, je puis moi-m&#234;me en rire de bon c&#339;ur ; il est vrai que je puis aussi trouver l'occasion de faire rire un autre en lui en faisant part. Mais le mot d'esprit qui m'est venu &#224; l'id&#233;e, que j'ai fait, je ne peux pas en rire moi-m&#234;me, en d&#233;pit de l'agr&#233;ment indiscutable que je lui trou&#172;ve. Il est possible qu'il y ait quelque rapport entre mon besoin de communiquer le mot d'esprit &#224; autrui et cet effet risible qui m'est interdit &#224; moi-m&#234;me, tandis qu'il se manifeste chez autrui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi donc ne puis-je -rire moi-m&#234;me de mon propre mot d'esprit ? Et quel est, en l'esp&#232;ce, le r&#244;le assign&#233; &#224; autrui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Occupons-nous tout d'abord de la seconde question. Dans le comique intervien&#172;nent en g&#233;n&#233;ral deux personnages : en dehors de mon moi, le sujet chez lequel je d&#233;couvre le trait comique ; si je trouve du comique aux objets, c'est qu'en vertu d'une d&#233;marche assez famili&#232;re &#224; notre repr&#233;sentation, je personnifie cet objet. Ces deux personnages, le moi et la personne-objet, suffisent au processus comique ; l'interven&#172;tion d'une tierce personne est possible mais non point indispensable. Le mot d'esprit, en tant que jeu avec ses propres paroles, ses propres pens&#233;es, se passe tout d'abord de personne-objet, mais d&#232;s le stade pr&#233;liminaire de la plaisanterie, lorsqu'il a r&#233;ussi &#224; soustraire le jeu et le non-sens aux objections de la raison, il a besoin d'un tiers auquel il puisse faire part de sa r&#233;ussite. Dans le cas du mot d'esprit, cette seconde personne ne correspond pas &#224; la personne-objet, mais au tiers, &#224; l'acolyte du comique. Il semble que, dans la plaisanterie, l'acolyte ait qualit&#233; pour d&#233;cider si l'&#233;laboration de l'esprit a atteint son but, comme si le moi n'&#233;tait pas s&#251;r de son propre jugement. De m&#234;me l'esprit inoffensif, celui qui renforce une pens&#233;e, a besoin de l'approbation d'autrui pour se convaincre de ce qu'il a bien rempli sa mission. Quand le mot d'esprit se met au service des tendances qui d&#233;shabillent ou des tendances hostiles, on peut le figurer comme un processus psychique &#224; trois personnages qui sont les m&#234;mes que ceux du comique, mais le r&#244;le du tiers est ici diff&#233;rent le processus psychique &#233;volue entre le premier (le moi), et le tiers : (l'acolyte), non point, comme dans le comique, entre le moi et la personne-objet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez le tiers du mot d'esprit, l'esprit peut aussi se heurter &#224; des conditions subjec&#172;tives capables de faire avorter ce r&#233;sultat : l'&#233;veil du plaisir. Comme le dit Shakespeare (Love's Labour's lost, V, 2) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; A jest's prosperity lies in the ear &lt;br class='autobr' /&gt;
of him that hears it, never in the tongue&lt;br class='autobr' /&gt; of him that makes it... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui qui est absorb&#233; dans des pens&#233;es s&#233;rieuses est hors d'&#233;tat de t&#233;moigner, par sa r&#233;action &#224; la plaisanterie, que la plaisanterie a su sauvegarder le plaisir de jouer avec les mots. Il doit &#234;tre d'humeur enjou&#233;e ou, tout au moins, indiff&#233;rente pour pouvoir, vis-&#224;-vis de la plaisanterie, jouer le r&#244;le de tiers. Ce m&#234;me obstacle inter&#172;vient &#233;galement dans l'esprit inoffensif et dans l'esprit tendancieux ; mais dans ce dernier cas un autre obstacle surgit encore : c'est l'opposition &#224; la tendance que l'esprit cherche &#224; servir. Le tiers, auditeur d'un mot d'esprit obsc&#232;ne, m&#234;me excellent, ne sera pas d'humeur &#224; en rire, si ce mot vise une de ses proches parentes qu'il r&#233;v&#232;re. Dans une r&#233;union de cur&#233;s et de pasteurs, personne ne se risquerait &#224; comparer, comme l'a fait Heine, les ministres catholiques ou protestants &#224; de petite commer&#231;ants ou &#224; des repr&#233;sentants de maisons de gros ; devant un parterre de sujets d&#233;vou&#233;s &#224; mon adversaire, les invectives les plus spirituelles que je pourrais lui d&#233;cocher ne feraient pas l'effet de mots d'esprit, mais d'invectives pures et simples, et soul&#232;veraient, non point le rire, mais l'indignation de l'auditoire. Une certaine disposition favorable, ou tout au moins une certaine indiff&#233;rence, l'absence de tout &#233;l&#233;ment capable de susciter des sentiments vifs oppos&#233;s &#224; la tendance, sont indispensables pour permettre au tiers de contribuer &#224; l'accomplissement du processus spirituel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque aucun de ces obstacles ne s'oppose &#224; l'effet du mot d'esprit, voici ce qui se produit et ce qui nous reste &#224; &#233;tudier - le plaisir, r&#233;sultat du mot d'esprit, se mani&#172;feste d'une fa&#231;on plus nette chez l'auditeur que chez l'auteur. Nous nous contentons de dire : &#171; d'une fa&#231;on plus nette &#187;, tout en &#233;tant tent&#233;s de poser la question de savoir si le plaisir de l'auditeur n'est pas m&#234;me sup&#233;rieur &#224; celui de l'auteur, parce que - comme il est facile de le comprendre - les proc&#233;d&#233;s de mesure et d'&#233;talonnage nous font d&#233;faut. Nous voyons cependant que l'auditeur manifeste son plaisir par un &#233;clat de rire, tandis que la premi&#232;re personne a lanc&#233; son mot d'esprit, le plus souvent, d'un air s&#233;rieux et impassible. Si je rapporte, &#224; mon tour, un mot d'esprit que j'ai entendu, je dois, pour ne pas en compromettre l'effet, adopter dans mon r&#233;cit l'attitude du premier narrateur. La question se pose &#224; pr&#233;sent de savoir si cette conditionnalit&#233; du rire d&#233;clench&#233; par le mot d'esprit nous autorise &#224; formuler des conclusions applicables au processus psychique de la formation du mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons relever ici tout ce qui a &#233;t&#233; dit et &#233;crit sur la nature du rire. Nous pourrions d'ailleurs en &#234;tre d&#233;courag&#233;s par cette phrase que Dugas, &#233;l&#232;ve de Ribot, place en t&#234;te de son livre, Psychologie du rire (1902) : &#171; Il n'est pas de fait plus banal et plus &#233;tudi&#233; que le rire ; il n'en est pas qui ait eu le don d'exciter davantage la curiosit&#233; du vulgaire et celle des philosophes, il n'en est pas sur lequel on ait recueilli plus d'observations et b&#226;ti plus de th&#233;ories, et avec cela il n'en est pas qui demeure plus inexpliqu&#233; ; on serait tent&#233; de dire avec les sceptiques qu'il faut &#234;tre content de rire et de ne pas chercher &#224; savoir pourquoi on rit, d'autant que peut-&#234;tre la r&#233;flexion tue le rire, et qu'il serait alors contradictoire qu'elle en d&#233;couvr&#238;t les causes. &#187; (p. 1) .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par contre, nous ne laisserons pas &#233;chapper l'occasion d'utiliser &#224; nos fins une conception du m&#233;canisme du rire qui s'accorde parfaitement avec notre mani&#232;re de penser. Je veux parler de l'explication que H. Spencer cherche &#224; en donner dans son essai : Physiology of Laughter .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'apr&#232;s Spencer, le rire est un ph&#233;nom&#232;ne de d&#233;charge de l'excitation psychique et montre que l'emploi de cette excitation s'est tout d'un coup heurt&#233; &#224; un obstacle. Voici en quels termes il d&#233;crit la situation psychologique qui se r&#233;sout par le rire : &#171; Laughter naturally results only whencconsciousness is unawares transferred front great things to small - only when there is what we may call a descending incongruity . &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me esprit, des auteurs fran&#231;ais(Dugas) consid&#232;rent le rire comme une d&#233;tente - une manifestation de d&#233;tente - et m&#234;me la formule de A. Bains, Laughter a relief freom restraint &#187; me parait moins &#233;loign&#233;e de la conception de Spencer que bien des auteurs ne voudraient nous le faire croire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous parait cependant n&#233;cessaire de modifier la pens&#233;e de Spencer ; les id&#233;es qu'elle implique demandent &#224; &#234;tre en partie pr&#233;cis&#233;es, en partie retouch&#233;es. Nous dirions que le rire se d&#233;clenche dans le cas o&#249; une somme d'&#233;nergie psychique, primi&#172;tivement employ&#233;e &#224; l'investissement de certaines voies psychiques, a perdu toute utilisation, de telle sorte qu'elle peut se d&#233;charger librement. Nous nous rendons compte de la &#171; suspicion &#187; &#224; laquelle une telle assertion nous expose, mais nous nous risquerons &#224; invoquer &#224; notre justification cette proposition excellente du travail de Lipps sur le comique et sur l'humour ; ce travail, du reste,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me bornerai &#224; fournir une seule contribution au th&#232;me - trait&#233; avant et depuis Darwin, mais cependant pas encore d&#233;finitivement &#233;puis&#233; - de l'&#233;lucidation physio&#172;logique du rire, c'est-&#224;-dire de la d&#233;duction ou interpr&#233;tation des actions musculaires caract&#233;ristiques du rire. La contorsion de la commissure des l&#232;vres - grimace qui caract&#233;rise le sourire - se montre pour la premi&#232;re fois, &#224; ce que je sache, chez le nourrisson repu et rassasi&#233; qui, en s'endormant laisse &#233;chapper le sein maternel. C'est l&#224; un geste r&#233;ellement expressif qui correspond &#224; la r&#233;solution de ne plus prendre de nourriture, et repr&#233;sente, pour ainsi dire, un &#171; Assez &#187; ou plut&#244;t &#224; un &#171; Plus qu'assez &#187;. Ce sens primitif du rassasiement joyeux a peut-&#234;tre procur&#233; au sourire qui, comme on le sait, demeure le ph&#233;nom&#232;ne fondamental du rire, le rapport ult&#233;rieur avec les processus de d&#233;charge joyeuse. (N. d. T.) nous ouvre des horizons d&#233;bordant le comique et l'humour. &#171; En fin de compte, les probl&#232;mes isol&#233;s de la psychologie nous ram&#232;nent toujours au c&#339;ur m&#234;me de la psychologie, &#224; telle enseigne qu'aucun probl&#232;&#172;me psychologique ne peut se traiter isol&#233;ment &#187; (p. 71). Les concepts &#171; d'&#233;nergie psychique &#187; de &#171; d&#233;charge &#187;, et le fait de traiter l'&#233;nergie psychique comme une quantit&#233;, sont devenue pour moi des habitudes de pens&#233;e depuis que j'ai entrepris de consid&#233;rer les faits de la psychopathologie sous un angle philosophique ; d&#233;j&#224; dans ma Science des R&#234;ves (1900) j'ai tent&#233;, dans le m&#234;me esprit que Lipps, de poser, non pas le contenu de la conscience, mais les processus psychiques - en eux-m&#234;mes inconscients - comme &#171; les facteurs r&#233;ellement efficients du psychisme &#187; . Ce n'est que lorsque je parle de l' &#171; investissement des voies psychiques &#187; que je semble m'&#233;loigner des m&#233;taphores employ&#233;es par Lipps. Mon exp&#233;rience relative &#224; la mobilit&#233; de l'&#233;nergie psychique suivant certaines voies d'associations, ainsi que mon exp&#233;rience touchant la conservation presque ind&#233;finie des traces laiss&#233;es par les processus psychiques, m'ont en effet incit&#233; &#224; tenter de figurer l'inconnu sous cette forme imag&#233;e. Pour &#233;viter tout malentendu, je dois ajouter que je ne pr&#233;tends nulle&#172;ment proclamer que ces voies psychiques soient constitu&#233;es par les cellules ou les fibres nerveuses, pas plus que par le syst&#232;me des neurones, qui, de nos jours, a pris leur place, bien qu'il doive &#234;tre possible de repr&#233;senter ces voies, d'une mani&#232;re encore impr&#233;visible, par des &#233;l&#233;ments organiques du syst&#232;me nerveux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, d'apr&#232;s notre hypoth&#232;se, dans le rire, les conditions sont telles qu'une somme d'&#233;nergie psychique, employ&#233;e jusque-l&#224; &#224; un investisse:ment, peut se d&#233;char&#172;ger librement ; or, si tout rire n'est pas un signe de plaisir, celui que provoque un mot d'esprit en est un &#224; coup s&#251;r ; nous inclinerons donc &#224; rapporter ce plaisir &#224; la lev&#233;e d'un investissement ant&#233;rieur. Si l'auditeur d'un mot d'esprit rit, tandis que son auteur ne le peut pas, c'est que chez l'auditeur un certain effort d'investissement devient superflu et se d&#233;charge, tandis que la formation du mot d'esprit comporte des inhibi&#172;tions qui entravent ou la lev&#233;e de l'inhibition ou la possibilit&#233; de la d&#233;charge. On ne peut, mieux caract&#233;riser le processus psychique de l'auditeur, c'est-&#224;-dire du tiers du mot d'esprit, qu'en faisant ressortir qu'il r&#233;colte &#224; tr&#232;s peu de frais le plaisir que lui procure le mot d'esprit. Il re&#231;oit, pour ainsi dire, un don gratuit. Les termes du mot d'esprit, qu'il per&#231;oit, font in&#233;luctablement surgir en lui cette repr&#233;sentation, cette association d'id&#233;es, qui rencontraient chez lui de puissants obstacles int&#233;rieurs. Pour l'&#233;voquer spontan&#233;ment - en jouant le r&#244;le de la premi&#232;re personne - il lui e&#251;t fallu faire un effort personnel et d&#233;penser une somme d'&#233;nergie psychique au moins &#233;gale &#224; la force de l'inhibition, de la r&#233;pression ou du refou&#172;lement. Cet effort psychique lui a &#233;t&#233; &#233;pargn&#233; ; conform&#233;ment aux explications ci-dessus (p. 179), nous dirions que son plaisir correspondrait &#224; cette &#233;pargne. Cepen&#172;dant, d'apr&#232;s notre conception du m&#233;canisme du rire, nous dirions bien plut&#244;t que l'&#233;nergie d'investissement employ&#233;e &#224; l'inhibition est devenue tout &#224; coup superflue, gr&#226;ce &#224; la production, par la voie des impressions auditives, de la repr&#233;sentation prohib&#233;e, et qu'elle s'est lib&#233;r&#233;e et de la sorte est devenue toute pr&#234;te &#224; se d&#233;charger par le rire. Dans leur essence, les deux interpr&#233;tations sont &#233;quivalentes, car l'&#233;cono&#172;mie de la d&#233;pense correspond exacte&#172;ment &#224; l'inhibition devenue superflue. La seconde formule est pourtant plus sugges&#172;tive, parce qu'elle nous permet de dire que l'auditeur du mot l'esprit rit avec l'appoint d'&#233;nergie psychique lib&#233;r&#233; par la lev&#233;e de l' &#171; investissement d'inhibition ; &#187; il &#171; rit &#187; pour ainsi dire cet appoint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'impossibilit&#233;, pour l'auteur du mot d'esprit, d'en rire, nous fait supposer, comme nous venons de le dire, que le processus psychique de l'auteur diff&#232;re de celui du tiers, et que cette diff&#233;rence porte soit sur la lev&#233;e de l'investissement d'inhibition, soit sur la possibilit&#233; de sa d&#233;charge. Mais cette premi&#232;re &#233;ventualit&#233; ne peut corres&#172;pondre &#224; la r&#233;alit&#233;, comme nous devons aussit&#244;t en convenir. L'investissement d'inhi&#172;bition doit avoir &#233;t&#233; lev&#233; &#233;galement chez la premi&#232;re personne, sans quoi le mot d'esprit n'e&#251;t pas surgi, puisque, pour le former, il fallait triompher de ladite r&#233;sis&#172;tance. Dans ces conditions, il serait de plus impossible que le premier go&#251;t&#226;t au plaisir de l'esprit, puisque nous avons fait d&#233;river ce plaisir de la lev&#233;e de l'inhibition. Reste donc cette seconde &#233;ventualit&#233;, que le premier ne peut rire, malgr&#233; le plaisir qu'il &#233;prouve, parce que la possibilit&#233; de la d&#233;charge est entrav&#233;e. Ce trouble, qui s'oppose &#224; la d&#233;charge n&#233;cessaire au rire, peut tenir &#224; ce que l'&#233;nergie d'investissement lib&#233;r&#233;e est imm&#233;diatement remploy&#233;e &#224; d'autres d&#233;marches endopsychiques. Nous avons bien fait d'envisager cette &#233;ventualit&#233; ; nous y reviendrons tout &#224; l'heure. Mais chez le premier personnage du mot d'esprit une autre condition, qui aboutit au m&#234;me r&#233;sultat, peut &#234;tre r&#233;alis&#233;e. Malgr&#233; la lev&#233;e de l'investissement d'inhibition, peut-&#234;tre aucune somme d'&#233;nergie susceptible de s'ext&#233;rioriser n'a-t-elle &#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e. Car chez le premier personnage du mot d'esprit se poursuit l'&#233;laboration de l'esprit qui doit correspondre &#224; une certaine somme de d&#233;pense psychique nouvelle. C'est donc la premi&#232;re personne qui fournit elle-m&#234;me la force n&#233;cessaire &#224; la lev&#233;e de l'inhibition ; il en r&#233;sulte certainement pour elle un b&#233;n&#233;fice de plaisir, dans le cas de l'esprit tendancieux, puisque le plaisir pr&#233;liminaire acquis par l'&#233;laboration de l'esprit se charge lui-m&#234;me des d&#233;marches ult&#233;rieures n&#233;cessaires &#224; la lev&#233;e de l'inhibition ; mais dans chaque cas il faut d&#233;falquer du profit r&#233;alis&#233; par la lev&#233;e de l'inhibition la d&#233;pense n&#233;cessit&#233;e par l'&#233;laboration de l'esprit ; c'est pr&#233;cis&#233;ment cette d&#233;pense qui est &#233;pargn&#233;e &#224; l'auditeur du mot d'esprit. Nous pouvons ajouter, &#224; l'appui de ce qui pr&#233;c&#232;de, que pour le tiers aussi le mot d'esprit perd son effet risible d&#232;s qu'il exige un effort de travail c&#233;r&#233;bral. Les allusions du mot d'esprit doivent sauter aux yeux, les ellipses doivent &#234;tre faciles &#224; r&#233;tablir ; d&#232;s qu'il n&#233;cessite la r&#233;flexion consciente, le mot fait, en g&#233;n&#233;ral, long feu. C'est l&#224; une diff&#233;rence importante entre le mot d'esprit et l'&#233;nigme ; peut-&#234;tre la constellation psychique qui pr&#233;side &#224; l'&#233;laboration de l'esprit n'est-elle point favorable en somme &#224; la libre d&#233;charge du gain r&#233;alis&#233;. Ici, nous ne sommes d'ailleurs pas en &#233;tat d'aller beaucoup plus loin ; nous avons pu r&#233;soudre, d'une fa&#231;on plus compl&#232;te, la premi&#232;re partie du probl&#232;me (pourquoi le tiers rit) que la seconde (pourquoi le premier ne rit pas).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, touchant les conditions du rire et les processus psychiques qui ont pour th&#233;&#226;tre le tiers, nous nous en tenons &#224; ces directives, nous voici toujours en &#233;tat de nous expliquer d'une fa&#231;on satisfaisante toute une s&#233;rie de particularit&#233;s bien connues, mais encore incomprises, de l'esprit. Lorsqu'il s'agit de lib&#233;rer, chez le tiers, un appoint d'&#233;nergie d'investissement susceptible d'&#234;tre d&#233;charg&#233;, plusieurs conditions sont n&#233;cessaires ou peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme favorables : 1&#186; il faut &#234;tre s&#251;r que le tiers lasse r&#233;ellement cette d&#233;pense d'investissement ; 2&#186; il faut emp&#234;cher que, une fois lib&#233;r&#233;e, cette &#233;nergie trouve une autre utilisation psychique que la d&#233;charge mo&#172;trice ; 3&#186; il n'y a que des avantages &#224; ce que l'&#233;nergie d'investissement, destin&#233;e &#224; &#234;tre lib&#233;r&#233;e chez le tiers, soit pr&#233;alablement encore renforc&#233;e, exalt&#233;e. Certains proc&#233;d&#233;s de l'&#233;laboration de l'esprit r&#233;pondent &#224; ces intentions ; nous pouvons peut-&#234;tre les grouper sous la rubrique de techniques secondaires ou auxiliaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re de ces conditions &#233;tablit l'une des aptitudes du tiers &#224; &#234;tre l'auditeur du mot d'esprit. Il faut absolument entre l'auteur et l'auditeur du mot une communion psychique telle que le tiers soit soumis &#224; ces m&#234;mes inhibitions internes dont l'&#233;labo&#172;ration de l'esprit a triomph&#233; chez le premier. Celui qui se compla&#238;t &#224; la grivoiserie crue ne pourra prendre aucun plaisir &#224; un bon mot spirituel qui d&#233;shabille ; les agressions de M.D... resteront incomprises des gens sans culture, habitu&#233;s &#224; donner libre cours &#224; leur grossi&#232;ret&#233;. Ainsi chaque mot d'esprit exige son publie, et rire des m&#234;mes mots d'esprit t&#233;moigne d'une grande affinit&#233; psychique. Nous touchons, du reste, ici &#224; un point qui nous permettra de deviner, avec plus de pr&#233;cision, le pro&#172;cessus qui a pour th&#233;&#226;tre le tiers. Il faut que ce dernier, par la force de l'habitude, soit capable de r&#233;tablir en lui-m&#234;me, les inhibitions m&#234;mes dont le mot d'esprit a triomph&#233; chez le premier, de sorte que, d&#232;s que le tiers entend le mot d'esprit, la disposition &#224; cette inhibition s'&#233;veille en lui de fa&#231;on imp&#233;rieuse et automatique. Cette disposition &#224; l'inhibition, que je consid&#232;re comme un v&#233;ritable effort, comparable &#224; la mobilisa&#172;tion d'une arm&#233;e, est reconnue simultan&#233;ment comme &#233;tant superflue ou tardive, et, par suite, elle se d&#233;charge in statu nascendi par le rire .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde condition requise pour la libre d&#233;charge, la n&#233;cessit&#233; d'&#233;viter le remploi de l'&#233;nergie ainsi lib&#233;r&#233;e &#224; un autre usage, appara&#238;t comme de beaucoup la plus importante. Elle nous fournit l'explication th&#233;orique de la port&#233;e incertaine du mot d'esprit quand les pens&#233;es qu'il exprime &#233;voquent chez l'auditeur des repr&#233;&#172;sentations particuli&#232;rement &#233;mouvantes. Suivant la conformit&#233; ou l'antinomie entre les tendances du mot d'esprit et la s&#233;rie de pens&#233;es qui dominent l'auditeur, l'attention de ce dernier reste fix&#233;e sur le processus spirituel ou s'en retire. Mais il convient d'accorder un int&#233;r&#234;t th&#233;orique plus grand encore &#224; une s&#233;rie de techniques auxiliaires de l'esprit, qui visent &#233;videmment &#224; distraire l'attention de l'auditeur du processus spirituel lui-m&#234;me, lequel de la sorte se d&#233;roulera automatiquement. Je dis avec intention &#171; automatiquement &#187; et non &#171; inconsciemment &#187; car ce dernier terme nous induirait en erreur. Il ne s'agit ici que de tenir &#224; l'&#233;cart du processus psychique l'exc&#232;s d'&#233;nergie d'investissement de l'attention, au moment o&#249; s'entend le mot d'esprit. L'efficacit&#233; de ces techniques auxiliaires nous autorise &#224; supposer que c'est pr&#233;ci&#172;s&#233;ment l'investissement de l'attention qui prend une grande part au contr&#244;le et au remploi de l'&#233;nergie d'investissement lib&#233;r&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne semble pas facile, en effet, d'emp&#234;cher l'emploi endopsychique des forces d'investissement devenues disponibles, car, au cours de nos processus cogitatifs, nous sommes constamment en train de d&#233;placer de tels investissements d'une voie sur une autre, sans rien laisser perdre de leur &#233;nergie par d&#233;charge. Voici en pareil cas les moyens employ&#233;s par l'esprit. Premi&#232;rement, il tend vers une formule br&#232;ve qui donne peu de prise &#224; l'attention. En second lieu, il satisfait &#224; la condition de l'intelli&#172;gibilit&#233; ais&#233;e (ci. plus haut) ; d&#232;s qu'il ferait appel au travail cogitatif, qu'il exigerait un choix entre plusieurs orientations cogitatives, il compromettrait l'effet du mot, non seulement par l'effort psychique in&#233;vitable, niais encore par l'&#233;veil de l'attention. Le mot d'esprit use en outre de l'artifice de d&#233;tourner l'attention, en lui offrant, dans sa forme, un tour qui la captive ; pendant ce temps, la lib&#233;ration, ainsi que la d&#233;charge de l'investissement d'inhibition peuvent s'ex&#233;cuter sans que l'attention y mette obsta&#172;cle. Les ellipses verbales remplissent d&#233;j&#224; cet office ; elles incitent l'auditeur &#224; les r&#233;tablir et parviennent ainsi &#224; soustraire &#224; l'attention le processus spirituel. La techni&#172;que de l'&#233;nigme, qui attire l'attention, est pour ainsi dire mise ici au service de l'&#233;labo&#172;ration de l'esprit. Plus exp&#233;dient encore est l'artifice qui consiste &#224; &#233;difier ces fa&#231;ades que nous avons d&#233;j&#224; rencontr&#233;es dans plusieurs groupes de mots d'esprit tendancieux (p. 157). Les fa&#231;ades syllogistiques excellent &#224; capter l'attention par le travail qu'elles lui imposent. Tandis que nous nous mettons en devoir de d&#233;m&#234;ler sur quel point cette r&#233;ponse peut &#234;tre en d&#233;faut, nous rions d&#233;j&#224; ; notre attention a &#233;t&#233; surprise, la d&#233;charge de l'&#233;nergie d'investissement de l'inhibition, devenue libre , a eu lieu. Ces m&#234;mes consid&#233;rations s'appliquent aux mots d'esprit &#224; fa&#231;ade comique, dans lesquels le comique se fait l'auxiliaire de la technique de l'esprit. Une fa&#231;ade comique seconde de plusieurs fa&#231;ons l'effet du mot d'esprit, non seulement elle rend possible l'automatisme du processus spirituel en captant l'attention, mais encore elle facilite la d&#233;charge par l'esprit, en la faisant pr&#233;c&#233;der d'une d&#233;charge par le comique. Le comi&#172;que fait ici office de plaisir pr&#233;liminaire all&#233;chant, ce qui nous explique comment certains mots d'esprit peuvent renoncer enti&#232;rement au plaisir pr&#233;liminaire engendr&#233; par les techniques habituelles de l'esprit et user comme plaisir pr&#233;liminaire du seul comique. Parmi les techniques propres &#224; l'esprit, ce sont surtout le d&#233;placement et la repr&#233;sentation par l'absurde qui, en dehors de leurs autres propri&#233;t&#233;s, sont le plus aptes &#224; d&#233;tourner l'attention et &#224; favoriser ainsi le d&#233;roulement automatique du pro-cessus spirituel .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous le pressentons d&#233;j&#224; et nous pourrons le comprendre mieux encore par la suite : cette condition, le d&#233;tournement de l'attention, que nous venons de d&#233;couvrir, n'est nullement un trait indiff&#233;rent du processus psychique qui se d&#233;roule chez l'auditeur du mot d'esprit. Ce trait nous en explique d'autres. Tout d'abord comment il se fait que nous ne sachions &#224; peu pr&#232;s jamais, en entendant un mot d'esprit, de quoi nous rions, bien que nous puissions secondairement l'&#233;tablir par l'analyse. C'est que le rire r&#233;sulte d'un processus automatique, impossible &#224; r&#233;aliser si notre attention con&#172;sciente n'est point accapar&#233;e par ailleurs. En second lieu nous comprenons cette particularit&#233; du mot d'esprit, qui consiste en ce qu'il ne r&#233;alise son plein effet sur l'auditeur que lorsqu'il a pour lui le charme de la nouveaut&#233;, lorsqu'il le surprend. Cette propri&#233;t&#233;, responsable de la vie &#233;ph&#233;m&#232;re des mots d'esprit et de la n&#233;cessit&#233; d'en cr&#233;er sans cesse de nouveaux, tient apparemment &#224; ce qu'il est dans la nature m&#234;me de la surprise ou du traquenard de ne pouvoir r&#233;ussir une seconde fois. Quand on r&#233;p&#232;te un mot d'esprit, l'attention est orient&#233;e par le souvenir du premier r&#233;cit. On comprend ainsi le besoin de raconter le mot que l'on a d&#233;j&#224; entendu &#224; d'autres qui ne le connaissent pas encore. Probablement on r&#233;cup&#232;re une partie des possibilit&#233;s de plaisir, perdues par le manque de nouveaut&#233;, en savourant l'impression produite par le mot d'esprit sur le n&#233;ophyte. C'est un mobile de ce genre qui peut somme toute avoir pouss&#233; le cr&#233;ateur du mot d'esprit &#224; en faire part &#224; autrui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En troisi&#232;me lieu je consid&#232;re comme favorables, sinon indispensables, au proces&#172;sus spirituel, les techniques auxiliaires de l'&#233;laboration de l'esprit qui visent &#224; accro&#238;&#172;tre pr&#233;alablement la somme d'&#233;nergie destin&#233;e &#224; la d&#233;charge, et exaltent de la sorte l'effet du mot d'esprit. Il est vrai que ces moyens auxiliaires renforcent aussi, dans la plupart des cas, l'attention port&#233;e au mot d'esprit, mais ils le mettent hors d'&#233;tat de nuire, &#224; la fois en fixant cette attention et en l'inhibant dans sa mobilit&#233;. Tout ce qui int&#233;resse ou sid&#232;re agit dans les deux sens : avant tout l'absurde, de m&#234;me l'opposi&#172;tion, le &#171; contraste des repr&#233;sentations &#187; dont certains auteurs ont voulu faire la carac&#172;t&#233;ristique essentielle de l'esprit, mais dans lequel je ne puis voir autre chose qu'un moyen de renforcer l'effet du mot d'esprit. Tout ce qui sid&#232;re r&#233;alise chez l'auditeur cet &#233;tat de dispersion de l'&#233;nergie que Lipps a qualifi&#233; de &#171; stagnation psychique &#187;, et je crois qu'il a encore raison d'admettre que la &#171; d&#233;charge &#187; sera d'autant plus forte que la stagnation pr&#233;alable aura &#233;t&#233; plus marqu&#233;e. L'expos&#233; de Lipps ne se rapporte pas, il est vrai, express&#233;ment &#224; l'esprit, mais au comique en g&#233;n&#233;ral ; quoi qu'il en soit, il nous parait tr&#232;s vraisemblable que, dans le cas de l'esprit, la d&#233;charge qui lib&#232;re un investissement d'inhibition se trouve, par la stagnation, exalt&#233;e de m&#234;me sorte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La technique de l'esprit nous semble d&#233;termin&#233;e, somme toute, par deux sortes de tendances : l'une qui permet la formation du mot d'esprit chez la premi&#232;re personne, l'autre qui assure au mot d'esprit chez le tiers, un rendement de plaisir maximum. Semblable au visage de Janus, le double visage de l'esprit, qui prot&#232;ge le b&#233;n&#233;fice primitif de plaisir contre l'assaut de la raison critique, ainsi que le m&#233;canisme du plaisir pr&#233;liminaire, r&#233;pondent &#224; la premi&#232;re tendance ; la complication ult&#233;rieure de la technique, dont les conditions viennent d'&#234;tre d&#233;velopp&#233;es dans ce chapitre, d&#233;rive de la pr&#233;sence du tiers. Ainsi l'esprit est un de ces coquins &#224; double face qui servent &#224; la fois deux ma&#238;tres. Tout ce qui tend &#224; donner le plaisir est calcul&#233; par l'esprit en fonction du tiers, comme si des obstacles internes insurmontables emp&#234;chaient le cr&#233;ateur du mot de r&#233;colter lui-m&#234;me ce plaisir. On a ainsi l'impression nette que le processus spirituel serait impossible en dehors de ce tiers. Mais, tandis que nous avons assez bien p&#233;n&#233;tr&#233; la nature de ce processus chez le tiers, il nous appara&#238;t que le processus correspondant, qui a pour th&#233;&#226;tre le premier sujet, nous demeure encore obscur. De ces deux questions : pourquoi ne pouvons-nous pas rire de l'esprit que nous faisons nous-m&#234;mes ? et : pourquoi sommes-nous pouss&#233;s &#224; faire part &#224; autrui de nos propres mots d'esprit ? la premi&#232;re s'est soustraite encore &#224; toute r&#233;ponse. Nous pouvons seulement pr&#233;sumer qu'il existe entre ces deux faits &#224; &#233;lucider une connexion intime : pourquoi sommes-nous oblig&#233;s de communiquer notre mot d'es&#172;prit &#224; autrui ? parce que nous n'en pouvons pas rire nous-m&#234;mes. De ce que nous avons appris, des conditions n&#233;cessaires &#224; l'acquisition du plaisir et &#224; la d&#233;charge chez le tiers, nous pouvons induire que, chez la premi&#232;re personne, les conditions n&#233;ces&#172;saires &#224; la d&#233;charge manquent et que celles que n&#233;cessite l'acquisition du plaisir ne sont remplies qu'assez imparfaitement. On ne peut nier alors que nous compl&#233;tions notre propre plaisir par la facult&#233; de rire, qui nous &#233;tait auparavant interdite et ceci par la voie d&#233;tourn&#233;e de l'impression produite sur nous par la personne que nous avons r&#233;ussi &#224; faire rire. Nous rions pour ainsi dire par ricochet, suivant l'expression de Dugas. Le rire appartient aux manifestations les plus contagieuses des &#233;tats d'&#226;me ; si j'arrive, par la communication de mon mot d'esprit, &#224; provoquer le rire chez autrui, je me sers en r&#233;alit&#233; de ce tiers pour &#233;veiller mon propre rire, et l'on peut en effet observer que si tout d'abord le narrateur, en faisant son mot, a gard&#233; son s&#233;rieux, il m&#234;le bient&#244;t un rire discret aux &#233;clats de rire du tiers. La communication de mon mot d'esprit &#224; autrui r&#233;pondrait ainsi &#224; plusieurs intentions : premi&#232;rement elle me donne&#172;rait la certitude objective de ce que l'&#233;laboration de l'esprit a vraiment r&#233;ussi ; deuxi&#232;&#172;mement elle compl&#233;terait mon propre plaisir par choc en retour d'autrui sur moi-m&#234;me ; troisi&#232;mement - si je ne fais que rapporter l'esprit des autres - elle r&#233;cup&#233;rerait la somme de plaisir que le manque de nouveaut&#233; lui a fait perdre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au terme de cette discussion des processus psychiques de l'esprit, en tant qu'ils ont pour th&#233;&#226;tre deux individus, il convient de jeter un coup d'&#339;il r&#233;trospectif sur le facteur de l'&#233;pargne, qui nous parut si important dans la conception psychologique de l'esprit et cela d&#232;s notre premi&#232;re &#233;lucidation de la technique. Voil&#224; longtemps que nous nous sommes &#233;loign&#233;s de la conception la plus imm&#233;diate, mais aussi la plus simpliste, de cette &#233;pargne, c'est-&#224;-dire du fait pur et simple d'&#233;viter une d&#233;pense psy&#172;chique en r&#233;duisant au minimum le nombre des mots et la formation des associations d'id&#233;es. Nous nous disions alors d&#233;j&#224; qu'&#234;tre concis, laconique, n'&#233;tait pas encore &#234;tre spirituel. La concision de l'esprit est une concision sp&#233;ciale, elle est justement la &#171; concision spirituelle &#187;. Certes le b&#233;n&#233;fice de plaisir primitif que nous trouvions &#224; jouer avec les mots et les pens&#233;es &#233;manait d'une simple &#233;pargne d'effort, mais, en passant du jeu &#224; l'esprit, la tendance &#224; l'&#233;pargne dut, elle aussi, modifier ses objectifs, car l'&#233;pargne r&#233;alis&#233;e en employant les m&#234;mes mots ou en &#233;vitant de nouveaux agen-cements de pens&#233;es e&#251;t &#233;t&#233; insignifiante au regard de la d&#233;pense colossale de notre activit&#233; cogitative. Nous pouvons comparer l'&#233;conomie psychique &#224; la gestion d'une entreprise commerciale. Tant que les transactions sont peu importantes, il s'agit de d&#233;penser le moins possible et de r&#233;duire au minimum les frais d'administration. L'&#233;pargne d&#233;pend encore de la valeur absolue de la d&#233;pense. Plus tard, lorsque les affaires ont pris de l'extension, l'importance relative des d&#233;penses administratives diminue ; la somme totale des d&#233;penses perd de son importance, pourvu que le nom&#172;bre des transactions et leur rendement s'accroissent dans des proportions suffisantes. Il serait mesquin, voire m&#234;me pr&#233;judiciable, de l&#233;siner sur les d&#233;penses de l'exploi&#172;tation. Toutefois on aurait tort de penser que, m&#234;me dans les grosses affaires, une sage tendance &#224; l'&#233;pargne ne soit plus de mise. L'esprit d'&#233;conomie du chef cherchera l'&#233;pargne dans tous les chapitres ; il se montrera satisfait si une m&#234;me gestion, ant&#233;-rieurement fort on&#233;reuse, peut se r&#233;aliser &#224; moins de frais, quelque petite que cette &#233;pargne puisse para&#238;tre au regard des d&#233;penses totales. D'une mani&#232;re tout &#224; fait analogue, dans la complexit&#233; de notre trafic psychique, des &#233;conomies de d&#233;tail restent pour nous des sources de plaisir, ainsi que le d&#233;montre notre vie quotidienne. Celui qui primitivement &#233;clairait sa chambre au gaz et vient d'adopter l'&#233;lectricit&#233; &#233;prouvera pendant un certain temps une sensation nette de plaisir chaque fois qu'il man&#339;uvrera son commutateur ; il l'&#233;prouvera aussi longtemps qu'il se ressouviendra &#224; ce moment des man&#339;uvres compliqu&#233;es que n&#233;cessitait de sa part l'allumage du gaz. De m&#234;me, les &#233;conomies r&#233;alis&#233;es par l'esprit en effort d'inhibition psychique, &#233;conomies qui, par rapport &#224; l'effort psychique total, sont insignifiantes, demeurent pour nous une source de plaisir, parce qu'elles nous &#233;pargnent une d&#233;pense particu&#172;li&#232;re &#224; laquelle nous &#233;tions habitu&#233;s et que cette fois encore nous &#233;tions d&#233;j&#224; tout pr&#234;ts &#224; engager. Le caract&#232;re pr&#233;vu de cette d&#233;pense, &#224; laquelle nous &#233;tions pr&#234;ts &#224; faire face, est &#233;videmment &#224; mettre au premier plan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une &#233;pargne sur un point de d&#233;tail, comme celle que nous venons de consid&#233;rer, ne manquera pas de nous procurer un plaisir momentan&#233;, mais elle ne nous apportera pas un all&#232;gement durable tant que l'&#233;pargne r&#233;alis&#233;e pourra trouver ailleurs son remploi. Ce n'est que lorsque ce remploi pourra &#234;tre &#233;vit&#233; que cette &#233;pargne parti-culi&#232;re se transformera en un all&#232;gement g&#233;n&#233;ral de la d&#233;pense psychique. Ainsi, gr&#226;ce &#224; une compr&#233;hension plus juste des processus psychiques de l'esprit, le facteur all&#232;gement vient remplacer pour nous le facteur &#233;pargne. Le premier des deux nous procure &#233;videmment un sentiment de plaisir bien plus vif. Le processus qui se d&#233;roule chez la premi&#232;re personne du mot d'esprit engendre le plaisir par la lev&#233;e d'inhibi&#172;tions, par la r&#233;duction de la d&#233;pense locale ; mais ce processus ne semble pouvoir s'arr&#234;ter et clore son cycle que lorsqu'il a, gr&#226;ce &#224; l'intervention d'un tiers, r&#233;alis&#233; par la d&#233;charge l'all&#232;gement g&#233;n&#233;ral.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partie th&#233;orique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8195;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre V&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rapports de l'esprit&lt;br class='autobr' /&gt;
avec le r&#234;ve et l'inconscient&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la fin du chapitre au cours duquel nous nous sommes attach&#233;s &#224; d&#233;couvrir la technique de l'esprit, nous avons dit (p. 129) que les processus de la condensation, avec ou sans substitution, du d&#233;placement, de la repr&#233;sentation par le contresens, par le contraire, de la repr&#233;sentation indirecte, etc. qui, comme nous l'avons trouv&#233;, jouent un r&#244;le dans l'&#233;laboration de l'esprit, pr&#233;sentent une tr&#232;s grande analogie avec les processus de l' &#171; &#233;laboration du r&#234;ve &#187; ; nous nous sommes r&#233;serv&#233; d'une part d'&#233;tudier de plus pr&#232;s ces ressemblances, d'autre part d'explorer les points qui sem&#172;blent, d'apr&#232;s ces indices, communs &#224; l'esprit et au r&#234;ve. Ce travail de comparaison nous serait tr&#232;s facilit&#233; si nous pouvions consid&#233;rer comme connu des lecteurs l'un des termes de la comparaison - l' &#171; &#233;laboration du r&#234;ve &#187;. Mieux vaut cependant n'y point compter. J'ai l'impression, en effet, que ma Science des R&#234;ves, parue en 1900, a apport&#233; &#224; mes coll&#232;gues plus de &#171; sid&#233;ration &#187; que de &#171; lumi&#232;re &#187; et je sais que le profane s'est content&#233; de r&#233;duire le livre &#224; ce mot lapidaire &#171; r&#233;alisation de d&#233;sirs &#187;, mot dont il est aussi facile de se souvenir que de m&#233;suser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#233;tude constante des probl&#232;mes trait&#233;s dans mon ouvrage, probl&#232;mes en pr&#233;sence desquels mon activit&#233; de m&#233;decin et de psychoth&#233;rapeute me place jour&#172;nellement, je n'ai trouv&#233; aucun fait susceptible de modifier ou de corriger mes id&#233;es ; il m'est donc loisible d'attendre patiemment que la compr&#233;hension de mes lecteurs m'ait rejoint ou qu'une critique p&#233;n&#233;trante m'ait signal&#233; les erreurs fonci&#232;res de ma conception. D&#233;sireux d'&#233;tablir une comparaison avec l'esprit je rappellerai, le plus succinctement possible, les notions essentielles concernant le r&#234;ve et son &#233;laboration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous connaissons le r&#234;ve par le souvenir, le plus souvent fragmentaire, qui nous en reste au r&#233;veil. Le r&#234;ve est alors un tissu d'impressions sensorielles, le plus souvent visuelles (parfois diff&#233;rentes), qui nous ont donn&#233; l'illusion d'un &#233;v&#233;nement et auxquelles peuvent se m&#234;ler des processus cogitatifs (le &#171; savoir &#187; dans les r&#234;ves) et des manifestations d'ordre affectif. Ce dont nous nous souvenons ainsi en tant que r&#234;ve, je l'ai appel&#233; &#171; contenu manifeste du r&#234;ve &#187;. Il est souvent compl&#232;tement absur&#172;de et confus, parfois l'un ou l'autre ; mais m&#234;me lorsqu'il est tout &#224; fait coh&#233;rent comme dans beaucoup de r&#234;ves d'angoisse, il appara&#238;t, par rapport &#224; notre vie psy&#172;chique, comme quelque chose d'&#233;tranger, dont on ne parvient pas &#224; discerner l'ori&#172;gine. L'explication de ces caract&#232;res du r&#234;ve a &#233;t&#233; jusqu'&#224; pr&#233;sent recherch&#233;e en lui-m&#234;me, on les consid&#233;rait en effet comme les signes d'une activit&#233; d&#233;sordonn&#233;e, dissoci&#233;e, pour ainsi dire &#171; endormie &#187;, des &#233;l&#233;ments nerveux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai montr&#233; par contre que ce contenu &#171; manifeste &#187;, si singulier, du r&#234;ve peut toujours &#234;tre rendu compr&#233;hensible en tant que transcription mutil&#233;e et alt&#233;r&#233;e de certaines formations psychiques tout &#224; fait correctes, qui m&#233;ritent le nom de &#171; pens&#233;es latentes du r&#234;ve &#187;. Pour les p&#233;n&#233;trer il faut r&#233;duire en ses &#233;l&#233;ments cons&#172;ti&#172;tutifs le contenu manifeste du r&#234;ve, sans avoir &#233;gard &#224; son sens apparent &#233;ventuel, puis suivre les fils des associations qui partent de chacun des &#233;l&#233;ments ainsi isol&#233;s. Ces fils d'associations s'entrelacent et aboutissent finalement &#224; une trame de pens&#233;es, qui non seulement sont parfaitement correctes, mais se rangent ais&#233;ment dans la connexit&#233; de nos processus psychiques, &#224; nous connus. Cette &#171; analyse &#187; a d&#233;pouill&#233; le contenu du r&#234;ve de toutes les &#233;tranget&#233;s qui nous &#233;tonnaient ; mais si nous voulons y r&#233;ussir, il nous faut, chemin faisant, r&#233;futer constamment les objections critiques qui s'opposent sans arr&#234;t &#224; la reproduction des associations interm&#233;diaires suc&#172;ces-sives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La comparaison entre le contenu manifeste du r&#234;ve, dont on se souvient, et les pens&#233;es latentes du r&#234;ve, ainsi d&#233;couvertes, nous fournit la notion de l' &#171; &#233;laboration du r&#234;ve &#187;. Il convient d'appeler &#233;laboration du r&#234;ve tout l'ensemble des processus de transformation qui ont introduit les pens&#233;es latentes du r&#234;ve dans le r&#234;ve manifeste. La surprise que le r&#234;ve avait d'abord provoqu&#233;e en nous est, nous le voyons, inh&#233;rente &#224; l'&#233;laboration du r&#234;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre accomplie par l'&#233;laboration du r&#234;ve peut &#234;tre retrac&#233;e de la mani&#232;re suivante : une trame, le plus souvent fort compliqu&#233;e, de pens&#233;es, assembl&#233;es durant le jour et non parvenues &#224; r&#233;alisation - un &#171; reste diurne &#187; - garde, m&#234;me pendant la nuit, la somme d'&#233;nergie requise - l'int&#233;r&#234;t - et menace de troubler le sommeil. Ce reste diurne est transform&#233;, par l'&#233;laboration du r&#234;ve, en un r&#234;ve, et devient ainsi inoffensif pour le sommeil. Afin de donner prise &#224; l'&#233;laboration du r&#234;ve, ce reste diurne doit &#234;tre apte &#224; susciter des d&#233;sirs, condition assez facile &#224; remplir. Le d&#233;sir qui &#233;merge de la pens&#233;e onirique constitue le premier &#233;chelon, puis le noyau du r&#234;ve. L'exp&#233;rience qui d&#233;coule de l'analyse des r&#234;ves, et non pas la pure th&#233;orie, nous apprend que chez l'enfant un d&#233;sir quelconque, r&#233;sidu de l'&#233;tat de veille, suffit &#224; provoquer un r&#234;ve, alors coh&#233;rent et sens&#233;, mais le plus souvent de courte dur&#233;e, et dans lequel on peut ais&#233;ment reconna&#238;tre la &#171; r&#233;alisation d'un d&#233;sir &#187;. Il semble que, chez l'adulte, le d&#233;sir provocateur du r&#234;ve doive, dans tous les cas, satisfaire &#224; la condition d'&#234;tre &#233;tranger &#224; la pens&#233;e consciente, d'&#234;tre par suite un d&#233;sir refoul&#233;, ou du moins susceptible de recevoir des renforcements &#224; l'insu de la conscience. Sans l'hypoth&#232;se de l'inconscient tel que nous l'avons indiqu&#233; plus haut, je ne saurais aller plus avant dans la th&#233;orie du r&#234;ve, ni interpr&#233;ter le mat&#233;riel exp&#233;rimental de l'analyse des r&#234;ves. Ce d&#233;sir inconscient agissant sur le mat&#233;riel des pens&#233;es du r&#234;ve, correct du point de vue de la conscience, produit alors le r&#234;ve. Ces mat&#233;riaux sont, pour ainsi dire, entra&#238;n&#233;s dans l'inconscient ou, plus justement, soumis &#224; un traitement conforme &#224; celui qui agit au stade des processus cogitatifs inconscients, traitement caract&#233;risti&#172;que de ce stade. Jusqu'&#224; pr&#233;sent ce n'est que par les r&#233;sultats m&#234;mes de &#171; l'&#233;laboration du r&#234;ve &#187; que nous connaissons les caract&#232;res du penser inconscient et ses diff&#233;rences d'avec le penser pr&#233;conscient &#187; susceptible de conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'expos&#233; succinct d'une th&#233;orie nouvelle complexe et oppos&#233;e aux habitudes cogi&#172;tatives n'est gu&#232;re fait pour la clarifier. Je ne puis donc, en &#233;crivant ces lignes, avoir d'autre intention que de renvoyer le lecteur &#224; l'&#233;tude d&#233;taill&#233;e que j'ai consacr&#233;e &#224; l'inconscient dans ma Science des R&#234;ves, et aux travaux de Lipps, que je consid&#232;re &#224; cet &#233;gard comme de premi&#232;re importance. Je sais que celui qui vit sous le joug d'une bonne formation philosophique scolaire ou qui adh&#232;re m&#234;me de loin &#224; ce qu'on appelle un syst&#232;me philosophique s'insurge contre l'hypoth&#232;se du &#171; psychique incon&#172;scient &#187; tel que nous l'entendons, Lipps et moi, et qu'il pr&#233;f&#233;rerait en d&#233;montrer l'impossibilit&#233; par la d&#233;finition du psychique. Mais les d&#233;finitions sont conven&#172;tion&#172;nelles et sujettes &#224; r&#233;vision. Mon exp&#233;rience m'a bien des fois montr&#233; que ceux qui combattent l'inconscient comme &#233;tant chose absurde ou impossible, n'ont pas puis&#233; leurs impressions aux sources qui m'ont oblig&#233;, moi du moins, de reconna&#238;tre son existence. Ces adversaires de l'inconscient n'avaient jamais observ&#233; l'effet d'une sug&#172;gestion post-hypnotique, et les preuves que je tirais de mes analyses de n&#233;vropathes non hypnotis&#233;s les plongeaient dans le plus grand &#233;tonnement. Il ne leur &#233;tait jamais venu &#224; l'id&#233;e que l'inconscient f&#251;t une chose que l'on ignore absolument, mais &#224; laquelle cependant des arguments p&#233;remptoires nous obligent &#224; conclure ; ces gens avaient, par contre, entendu par inconscient une chose susceptible de conscience, &#224; laquelle l'on n'avait pas pens&#233; &#224; ce moment, quelque chose qui n'occupait pas le &#171; champ visuel de l'attention &#187;. Ils n'avaient jamais non plus essay&#233; de se convaincre, par l'analyse d'un de leurs propres r&#234;ves, de l'existence de telles pens&#233;es inconscientes dans leur propre vie psychique, et, lorsque avec eux j'&#233;bauchais une tentative de ce genre, ils ne pouvaient saisir leurs propres associations qu'avec &#233;tonnement et confu&#172;sion. J'ai acquis en outre l'impression de ce que la th&#233;orie de &#171; l'inconscient &#187; se heurtait principalement &#224; des r&#233;sistances d'ordre affectif qui s'expliquent par ce fait que personne ne veut conna&#238;tre son inconscient, et pourtant trouve plus exp&#233;dient d'en nier tout simplement la possibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;laboration du r&#234;ve, &#224; laquelle je reviens apr&#232;s cette digression, soumet les mat&#233;riaux cogitatifs, qui lui arrivent sur le mode optatif, &#224; un traitement tout &#224; fait singulier. Elle transpose d'abord l'optatif en pr&#233;sent, rempla&#231;ant le &#171; puisse-t-il &#234;tre &#187; par &#171; cela est &#187;. Ce &#171; cela est &#187; est destin&#233; &#224; la repr&#233;sentation hallucinatoire, &#224; ce que j'ai d&#233;sign&#233; comme la &#171; r&#233;gression &#187; de l'&#233;laboration du r&#234;ve ; c'est la voie qui conduit des pens&#233;es aux images de la perception, ou bien de la r&#233;gion des formations cogi&#172;tatives &#224; celle des perceptions sensorielles, pour user des termes de la &#171; topique &#187; encore inconnue de l'appareil psychique - topique qu'il ne faut pas entendre au sens anatomique. Sur cette voie, qui est contraire &#224; la direction que suit le d&#233;veloppement des complications psychiques, les pens&#233;es du r&#234;ve acqui&#232;rent un caract&#232;re visuel ; il en r&#233;sulte une &#171; situation &#187; plastique, qui sert de noyau &#224; l' &#171; image onirique &#187; manifeste. Pour devenir susceptibles d'une telle repr&#233;sentation sensorielle, les pens&#233;es du r&#234;ve ont d&#251; subir, dans leur expression, des transformations profondes. Mais, au cours de cette transmutation r&#233;gressive en images sensorielles, les pens&#233;es subissent encore d'autres alt&#233;rations, dont les unes sont n&#233;cessaires, donc concevables, les autres surprenantes. On comprend ais&#233;ment qu'une cons&#233;quence accessoire in&#233;vitable de la r&#233;gression soit la perte, dans le r&#234;ve manifeste, de presque toutes les relations cogitatives qui les reliaient entre elles. L'&#233;laboration du r&#234;ve ne se charge d'exposer, pour ainsi dire, que la mati&#232;re brute des repr&#233;sentations ; elle rejette leurs relations cogitatives ou se r&#233;serve du moins la libert&#233; de les n&#233;gliger. Par contre, il est une autre partie de l'&#233;laboration du r&#234;ve que nous ne pouvons faire d&#233;river de la r&#233;gres-sion, de la transmutation r&#233;gressive en images sensorielles, et c'est justement cette part qui importe &#224; l'analogie de la formation du r&#234;ve et de celle de l'esprit. Le mat&#233;riel des pens&#233;es oniriques subit, au cours de l'&#233;laboration du r&#234;ve, une compression extraordinairement forte, une condensation. Les points d'o&#249; part la condensation sont les facteurs communs que rec&#232;lent les pens&#233;es oniriques, soit par l'effet du hasard, soit en raison de leur propre fond. Puisque ces facteurs communs ne suffisent pas, en g&#233;n&#233;ral, &#224; produire une condensation suffisante, l'&#233;laboration du r&#234;ve cr&#233;e des analo&#172;gies nouvelles, artificielles et fugitives et, &#224; cet effet, se pla&#238;t m&#234;me &#224; employer des mots dont le son admette diff&#233;rentes interpr&#233;tations. Ces nouvelles analogies desti&#172;n&#233;es &#224; la condensation entrent, comme &#233;l&#233;ments repr&#233;sentatifs des pens&#233;es oniriques, dans le contenu manifeste du r&#234;ve, de sorte qu'un &#233;l&#233;ment du r&#234;ve repr&#233;sente pour les pens&#233;es oniriques un point d'intersection, un carrefour, et doit, en g&#233;n&#233;ral, &#234;tre consid&#233;r&#233; comme &#171; surd&#233;termin&#233; &#187; par rapport &#224; ces pens&#233;es. La condensation est la partie de l'&#233;laboration du r&#234;ve la plus facile &#224; saisir ; il suffit de comparer le texte &#233;crit d'un r&#234;ve &#224; la notation des pens&#233;es oniriques obtenues par l'analyse, pour se faire une id&#233;e exacte du degr&#233; de condensation que subit le r&#234;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est moins ais&#233; de prendre conscience de l'autre grande transformation que l'&#233;laboration du r&#234;ve fait subir &#224; la pens&#233;e onirique, c'est-&#224;-dire de ce processus que j'ai nomm&#233; d&#233;placement du r&#234;ve. Ce d&#233;placement se manifeste par ce fait que tout ce qui, dans les pens&#233;es oniriques, se trouvait p&#233;riph&#233;rique et &#233;tait accessoire, se trouve, dans le r&#234;ve manifeste, transpos&#233; au centre et s'impose vivement aux sens ; et vice versa. Le r&#234;ve semble ainsi d&#233;plac&#233; aux pens&#233;es oniriques, et c'est pr&#233;cis&#233;ment en raison, de ce d&#233;placement que le r&#234;ve para&#238;t, au psychisme &#233;veill&#233;, &#233;trange et incom&#172;pr&#233;hensible. Pour r&#233;aliser un tel d&#233;placement, il fallait que l'&#233;nergie d'investissement et glisser sans encombre des repr&#233;sentations importantes aux repr&#233;sentations insigni&#172;fiantes, ce qui, &#224; la pens&#233;e normale,susceptible de conscience, ne peut que faire l'impression, d'une &#171; faute de raisonnement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Transformation favorisant la repr&#233;sentation, condensation et d&#233;placement, telles sont les trois d&#233;marches principales qu'il convient d'attribuer &#224; l'&#233;laboration du r&#234;ve. Une quatri&#232;me, qui n'a peut-&#234;tre pas &#233;t&#233; suffisamment &#233;tudi&#233;e dans la Science des R&#234;ves, d&#233;passe l'objet de notre pr&#233;sent travail. Pour d&#233;velopper m&#233;thodiquement les id&#233;es de &#171; topique de l'appareil psychique &#187; et de &#171; r&#233;gression &#187; - d&#233;veloppement qui seul serait apte &#224; mettre en valeur ces hypoth&#232;ses de travail - il faudrait s'efforcer de d&#233;terminer &#224; quels stades de la r&#233;gression ont lieu les diverses transformations des pens&#233;es oniriques. Cette tentative n'a pas encore &#233;t&#233; s&#233;rieusement faite ; mais l'on peut, au moins pour le d&#233;placement, admettre avec certitude qu'il doit se produire au moment o&#249; les mat&#233;riaux cogitatifs qui concerne la condensation, on doit probable&#172;ment la consid&#233;rer comme un processus dont l'action se prolonge jusqu'&#224; l'arriv&#233;e dans la r&#233;gion des perceptions ; mais en g&#233;n&#233;ral on se contentera de supposer qu'elle r&#233;sulte d'une action simultan&#233;e de toutes les forces qui interviennent dans la forma&#172;tion du r&#234;ve. Tout en tenant compte de la circonspection qui s'impose &#233;videmment d&#232;s qu'il s'agit de traiter de tels probl&#232;mes et des objections de principe qui s'&#233;l&#232;vent lorsqu'on aborde de telles questions, objections que nous ne saurions discuter ici, je me risquerai &#224; dire que le processus pr&#233;paratoire du r&#234;ve, qui fait partie int&#233;grante de son &#233;laboration, doit avoir pour th&#233;&#226;tre la r&#233;gion de l'inconscient. Il faudrait donc, grosso modo, reconna&#238;tre &#224; la formation du r&#234;ve trois stades successifs : en premier lieu, la translation des restes diurnes pr&#233;conscients dans l'inconscient, translation &#224; laquelle doivent contribuer les conditions de l'&#233;tat de sommeil ; en second lieu, l'&#233;la-boration proprement dite du r&#234;ve dans l'inconscient ; en troisi&#232;me lieu, la r&#233;gression des mat&#233;riaux oniriques ainsi trait&#233;s vers la perception, sous les esp&#232;ces -de laquelle le r&#234;ve se pr&#233;sente &#224; la conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les forces qui concourent &#224; la formation du r&#234;ve, on peut discerner : le d&#233;sir de dormir ; l'investissement r&#233;siduel de l'&#233;nergie que les restes diurnes, malgr&#233; leur &#233;tiolement par l'&#233;tat de sommeil, ont conserv&#233;e ; l'&#233;nergie psychique du d&#233;sir incon&#172;scient qui forme le r&#234;ve ; la force antagoniste de la &#171; censure &#187; qui agit durant l'&#233;tat de veille, mais ne d&#233;sarme pas compl&#232;tement durant le sommeil. La t&#226;che de la for&#172;mation du r&#234;ve consiste avant tout &#224; surmonter l'inhibition de la censure et c'est pr&#233;cis&#233;ment cette t&#226;che qui s'accomplit &#224; la faveur des d&#233;placements de l'&#233;nergie psychique au sein du mat&#233;riel des pens&#233;es oniriques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons-nous maintenant la raison qui, dans notre &#233;tude de l'esprit, nous a orient&#233;s vers le r&#234;ve. Nous avons trouv&#233; que le caract&#232;re et les effets de l'esprit &#233;taient li&#233;s &#224; certains modes d'expression, &#224; certains proc&#233;d&#233;s techniques, dont la condensa&#172;tion, le d&#233;placement et la repr&#233;sentation indirecte sont les types les plus frappants. Nous avons retrouv&#233; comme caract&#233;ristiques de l'&#233;laboration du r&#234;ve des processus qui aboutissent aux m&#234;mes r&#233;sultats : condensation, d&#233;placement, repr&#233;&#172;sentation indirecte. Cette conformit&#233; ne nous am&#232;nerait-elle pas &#224; conclure que l'&#233;laboration de l'esprit et celle du r&#234;ve sont, pour le moins, identiques sur un point essentiel ? L'&#233;labo&#172;ration du r&#234;ve, d'apr&#232;s moi, s'est d&#233;voil&#233;e dans ses caract&#232;res principaux ; parmi les processus psychiques de l'esprit, c'est justement la partie que nous serions en droit de comparer &#224; l'&#233;laboration du r&#234;ve, le processus de la formation du mot d'esprit chez la premi&#232;re personne du mot, qui nous demeure cach&#233;e. Ne devrions-nous pas c&#233;der &#224; la tentation de reconstituer ce processus sur le mod&#232;le de la formation du r&#234;ve ? Certains traits du r&#234;ve sont si &#233;trangers &#224; l'esprit que nous n'oserions pas transposer &#224; la gen&#232;se de l'esprit les d&#233;marches correspondantes de l'&#233;laboration onirique. La r&#233;gression du cours de la pens&#233;e vers la perception ne s'applique &#233;videmment pas &#224; l'esprit ; mais si nous supposons applicables, par analogie, &#224; la formation du mot d'esprit, les deux autres stades de la formation du r&#234;ve, &#224; savoir la chute d'une pens&#233;e pr&#233;consciente dans l'inconscient et son traitement sur le mode inconscient, le r&#233;sultat serait confor&#172;me &#224; ce que nous observons dans l'esprit. Adoptons alors cette hypoth&#232;se que telle est, chez la premi&#232;re personne, la formation du mot d'esprit. Une pens&#233;e pr&#233;con&#172;sciente est confi&#233;e momentan&#233;ment au traitement inconscient, ce qui r&#233;sulte de ce traitement est aussit&#244;t r&#233;cup&#233;r&#233; par la perception consciente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de nous attacher &#224; l'examen minutieux de cette proposition, il nous faudra penser &#224; une objection susceptible de mettre en &#233;chec notre hypoth&#232;se. Nous partons de ce fait que les techniques de l'esprit nous ram&#232;nent &#224; ces m&#234;mes processus que nous avons d&#233;j&#224; reconnus comme particuliers &#224; l'&#233;laboration du r&#234;ve. On pourrait ais&#233;ment nous objecter que nous n'aurions pas fait figurer parmi les techniques de l'esprit la condensation, le d&#233;placement, etc., et que nous n'aurions pas trouv&#233; de concordances si parfaites entre les proc&#233;d&#233;s repr&#233;sentatifs de l'esprit et ceux du r&#234;ve, si la connaissance pr&#233;alable de l'&#233;laboration du r&#234;ve n'avait pas influenc&#233; notre conception de la technique de l'esprit, de sorte qu'en fin de compte l'&#233;tude de l'esprit n'aurait fait que confirmer des id&#233;es pr&#233;con&#231;ues, issues de notre conception du r&#234;ve, id&#233;es avec lesquelles nous aurions abord&#233; cette &#233;tude. Une telle concordance, vu sa gen&#232;se, ne saurait donc pr&#233;tendre &#224; une existence effective en dehors de nos pr&#233;jug&#233;s ; de fait, aucun autre auteur n'a dit que la condensation, le d&#233;placement, la repr&#233;sen-tation indirecte, fussent des modes d'expression de l'esprit. Cette objection se soutient, mais en l'esp&#232;ce ne porte pas. Il peut tout aussi bien se faire que notre pers&#172;picacit&#233; ait eu besoin d'&#234;tre aiguis&#233;e par la connaissance de l'&#233;laboration du r&#234;ve pour pouvoir reconna&#238;tre cette concordance r&#233;elle. Or, pour trancher la question, il suffit de d&#233;cider si une critique judicieuse, s'attachant &#224; chaque exemple en particulier, peut prouver qu'une telle conception de la technique de l'esprit donne une entorse &#224; la v&#233;rit&#233; et fait de la sorte violence &#224; toute autre conception plus simple et plus profon&#172;de, ou si, au contraire, la critique doit admettre que les propositions, sugg&#233;r&#233;es par l'&#233;tude des r&#234;ves, sont vraiment confirm&#233;es par l'&#233;tude de l'esprit. Je suis d'avis que nous n'avons rien &#224; craindre d'une telle critique et que la m&#233;thode de la r&#233;duction (p. 33), employ&#233;e par nous, nous a appris &#224; reconna&#238;tre d'une mani&#232;re positive dans quels modes d'expression il fallait rechercher de l'esprit. Si nous avons donn&#233; &#224; ces tech&#172;niques des noms qui anticipaient sur la d&#233;couverte de la concordance entre la technique de l'esprit et celle de l'&#233;laboration du r&#234;ve, c'&#233;tait notre droit strict et en fin de compte une pure simplification facile &#224; justifier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre objection serait, &#224; notre avis, moins grave, mais ne saurait, en revanche, se r&#233;futer aussi int&#233;gralement. Tout en admettant que les techniques de l'esprit, par elles-m&#234;mes si conformes &#224; nos desseins, m&#233;ritent d'&#234;tre retenues, on pourrait dire qu'elles ne constituent pourtant pas la totalit&#233; des techniques spirituelles possibles ou usuelles. Sous l'influence de notre mod&#232;le, l'&#233;laboration du r&#234;ve, nous aurions choisi les seules techniques de l'esprit qui lui seraient conformes, tandis que d'autres techniques, que nous aurions n&#233;glig&#233;es, prouveraient qu'une telle concordance n'est pas une loi g&#233;n&#233;rale. Je n'oserais assur&#233;ment pas affirmer qu'il m'ait &#233;t&#233; donn&#233; d'&#233;lu&#172;cider la technique de tous les mots d'esprit qui circulent, et j'admets que mon inventaire des techniques de l'esprit pr&#233;sente plus d'une lacune, mais je n'ai, de propos d&#233;lib&#233;r&#233;, &#233;limin&#233; aucun type de technique que j'aie pu d&#233;couvrir ; je peux m&#234;me affirmer que les techniques les plus courantes, les plus importantes, les plus carac-t&#233;ristiques de l'esprit, n'ont point &#233;chapp&#233; &#224; mon attention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'esprit poss&#232;de encore un autre trait caract&#233;ristique qui cadre bien avec notre conception de l'&#233;laboration de l'esprit, elle-m&#234;me issue de nos &#233;tudes sur le r&#234;ve. On dit, il est vrai, que l'on &#171; fait &#187; un mot d'esprit, mais l'on sent bien qu'on s'y prend autrement que pour &#233;mettre un jugement ou formuler une objection. Le mot d'esprit comporte au plus haut degr&#233; le caract&#232;re d'une &#171; id&#233;e subite &#187; involontaire. On ignore l'instant d'avant le trait d'esprit que l'on d&#233;cochera et qu'on se sera born&#233; &#224; rev&#234;tir de mots. On &#233;prouve plut&#244;t quelque chose d'ind&#233;finissable, qui ressemblerait &#224; une absence, &#224; une d&#233;faillance subite de la tension intellectuelle, puis tout d'un coup le mot d'esprit surgit, presque toujours tout par&#233; des mots qui le rev&#234;tent. Certains modes appartenant &#224; l'esprit - comme par exemple la comparaison, l'allusion - servent en dehors de lui &#224; exprimer nos pens&#233;es. Je puis, de propos d&#233;lib&#233;r&#233;, faire une allu&#172;sion. En ce cas, tout d'abord, dans mon audition interne, j'envisage l'expression direc-te de ma pens&#233;e ; j'en inhibe l'ext&#233;riorisation par un scrupule conforme &#224; la situation, je me propose presque de remplacer l'expression directe par une sorte d'expression indirecte et j'en arrive alors &#224; mon allusion ; mais une allusion, faite ainsi sous mon contr&#244;le permanent, peut bien &#234;tre viable, elle n'est jamais spirituelle ; l'allusion spiri&#172;tuelle, au contraire, surgit sans que j'en puisse suivre en moi-m&#234;me les stades pr&#233;para&#172;toires. Je ne veux point exag&#233;rer l'importance de ce processus ; ce n'est pas un argument d&#233;cisif, mais il est bien conforme &#224; notre hypoth&#232;se que, dans la formation du mot d'esprit, une suite de pens&#233;es disparaisse momentan&#233;ment pour &#233;merger tout &#224; coup de l'inconscient sous la forme d'un mot d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mots d'esprit pr&#233;sentent &#233;galement une mani&#232;re particuli&#232;re de se comporter dans nos associations. Souvent les mots d'esprit &#233;chappent &#224; notre m&#233;moire quand nous les cherchons ; d'autres fois par contre ils s'offrent, sans &#234;tre appel&#233;s par notre volont&#233;, et notamment &#224; l'occasion de pens&#233;es qui ne semblent pas de nature &#224; les &#233;voquer. Il ne s'agit l&#224; encore que de petite traits, repr&#233;sentatifs n&#233;anmoins de l'ori&#172;gine inconsciente des mots d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;unissons &#224; pr&#233;sent les caract&#232;res du mot d'esprit susceptibles de cadrer avec sa formation dans l'inconscient. Signalons en premier lieu sa concision particuli&#232;re, trait nullement essentiel, mais fort caract&#233;ristique. Au premier abord, nous &#233;tions tent&#233;s d'y voir l'expression d'une tendance &#224; l'&#233;pargne, mais cette conception perdit pour nous sa valeur du fait d'objections &#233;videntes. Cette concision nous appara&#238;t mainte&#172;nant plut&#244;t comme un signe de l'&#233;laboration inconsciente qu'a subie l'id&#233;e du mot d'esprit. La condensation, qui lui correspond dans le domaine du r&#234;ve, ne, peut r&#233;pondre, en effet, &#224; rien d'autre qu'&#224; la localisation dans l'inconscient, et il nous faut admettre que, dans le processus inconscient de la pens&#233;e, se trouvent r&#233;alis&#233;es les conditions qui, dans le pr&#233;conscient, font d&#233;faut &#224; de telles condensations . Tout porte &#224; croire que le processus de la condensation laisse tomber certains des &#233;l&#233;ments qui lui sont soumis ; d'autres se chargent alors de leur &#233;nergie d'investissement, se renforcent par la condensation ou acqui&#232;rent par elle une force exag&#233;r&#233;e. La conci&#172;sion du mot d'esprit serait donc, comme celle du r&#234;ve, un ph&#233;nom&#232;ne concomitant n&#233;cessaire de la condensation qui se produit et dans le r&#234;ve et dans l'esprit ; elle serait, dans les deux cas, le r&#233;sultat d'un processus condensateur. C'est &#224; cette origine que la concision du mot d'esprit devrait son caract&#232;re particulier, impossible &#224; pr&#233;ciser, mais frappant pour le sentiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons pr&#233;c&#233;demment (p. 223) consid&#233;r&#233; comme &#233;pargne de d&#233;tail d'un des effets de la condensation, &#224; savoir l'emploi multiple du m&#234;me mat&#233;riel, le jeu de mots, l'assonance, et nous avons fait d&#233;river le plaisir procur&#233; par l'esprit (inoffensif) de cette &#233;pargne ; plus tard nous avons trouv&#233; que la tendance primitive de l'esprit consistait &#224; r&#233;aliser ce b&#233;n&#233;fice de plaisir : le jeu avec les mots, auquel l'esprit pouvait se livrer sans contrainte, durant le stade ludique, mais qui fut frapp&#233; d'interdit par la critique rationnelle, au cours de l'&#233;volution intellectuelle ult&#233;rieure. A pr&#233;sent nous avons opt&#233; pour l'hypoth&#232;se que ces condensations, dont use la technique de l'esprit, &#233;closent automatiquement dans l'inconscient, en dehors de toute intention, au cours du processus cogitatif. Ne s'agit-il pas ici de deux conceptions diff&#233;rentes et en appa&#172;rence incompatibles d'un m&#234;me fait ? Je ne le sais pas ; ce sont bien deux conceptions diff&#233;rentes qui demandent &#224; &#234;tre concili&#233;es, mais il n'y a entre elles aucune contra&#172;diction. Elles ne sont qu'&#233;trang&#232;res l'une &#224; l'autre et, quand nous aurons pu &#233;tablir quelque rapport entre elles, nous aurons, suivant toute probabilit&#233;, quelque peu pro&#172;gress&#233; dans notre savoir. Le fait que les condensations de ce genre sont des sour&#172;ces de plaisir s'accorde fort bien avec cette hypoth&#232;se que l'inconscient r&#233;alise ais&#233;ment les conditions n&#233;cessaires &#224; leur gen&#232;se ; nous estimons m&#234;me que l'immer&#172;sion dans l'inconscient se trouve due &#224; ce que la condensation cr&#233;atrice du plaisir, condensation indispensable au mot d'esprit, s'y produit avec grande facilit&#233;. Deux autres facteurs, qui semblent au premier abord &#233;trangers l'un &#224; l'autre, et qui se rencontrent comme par un hasard malencontreux, appara&#238;tront &#224; plus ample inform&#233; comme &#233;troitement solidaires, voire m&#234;me consubstantiels. Il s'agit de ces deux propositions : d'une part, au cours de son d&#233;veloppement, au stade du jeu, c'est-&#224;-dire dans l'enfance de la raison, l'esprit &#233;tait susceptible de produire de ces condensations g&#233;n&#233;ratrices de plaisir ; d'autre part, aux stades sup&#233;rieurs de son d&#233;veloppement, l'esprit accomplit le m&#234;me travail en plongeant la pens&#233;e dans l'inconscient. L'infantile est, on le sait, la source de l'inconscient, les processus cogitatifs inconscients sont ceux-l&#224; m&#234;mes qui, dans la premi&#232;re enfance, se manifestent &#224; l'exclusion de tout autre. La pens&#233;e qui, pour cr&#233;er l'esprit, plonge dans l'inconscient, ne le fait que pour retrouver la retraite de ses jeux d'antan avec les mots. Le penser revient, pour un moment, au stade infantile afin de go&#251;ter &#224; nouveau &#224; la source infantile de son plaisir. Si l'&#233;tude de la psychologie des n&#233;vroses ne nous l'avait pas d&#233;j&#224; enseign&#233;, l'&#233;tude de l'esprit nous aurait fait soup&#231;onner que, dans son &#233;tranget&#233;, l'&#233;laboration inconsciente n'est autre chose que le type infantile du travail cogitatif. Il n'est toutefois pas ais&#233; de saisir, chez l'enfant, ce penser infantile avec toutes ses particularit&#233;s, conserv&#233;es dans l'incon&#172;scient de l'adulte, car il est le plus souvent, pour ainsi dire, corrig&#233; in statu nascendi. Dans certains cas on y parvient pourtant, et toujours alors nous rions de &#171; la sottise enfantine &#187;. Toute r&#233;v&#233;lation d'un tel inconscient nous donne g&#233;n&#233;ralement l'impres&#172;sion du &#171; comique &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est plus ais&#233; de saisir les caract&#232;res de ces processus cogitatifs inconscients dans les manifestations des sujets atteints de certains troubles psychiques. Il est fort probable que, comme le supposait le vieux Griesinger, nous serions en &#233;tat de com&#172;prendre les divagations des psychopathes et d'en tirer des renseignements si nous ne leur imposions pas les exigences de la pens&#233;e consciente, et leur appliquions au contraire notre art d'interpr&#233;tation comme nous le faisons pour les r&#234;ves . Pour le r&#234;ve d&#233;j&#224;, nous avons, en son temps et lieu, fait entrer en ligne de compte le &#171; retour de la vie psychique au stade embryonnaire &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons si amplement expos&#233;, &#224; propos de l'&#233;tude des processus de la condensation, l'importance de l'analogie de l'esprit et du r&#234;ve qu'il nous sera permis d'&#234;tre plus bref dans ce qui va suivre. Nous savons que, dans l'&#233;laboration du r&#234;ve, les d&#233;placements marquent l'influence exerc&#233;e par la censure de la pens&#233;e consciente ; par suite, chaque fois que nous rencontrons, parmi les techniques de l'esprit, le d&#233;pla&#172;cement, nous serons dispos&#233;s &#224; admettre, dans la formation de l'esprit, l'intervention d'une force inhibitrice. Nous savons &#233;galement d&#233;j&#224; qu'il en est tr&#232;s g&#233;n&#233;ralement ainsi ; l'esprit, qui aspire &#224; revivre le plaisir d'antan d&#251; au non-sens ou au jeu avec les mots, se trouve, dans l'&#233;tat psychique normal, inhib&#233; par l'opposition de la raison critique et se voit chaque fois dans l'obligation de triompher de cette inhibition. Mais la fa&#231;on dont l'&#233;laboration de l'esprit r&#233;sout ce probl&#232;me r&#233;v&#232;le une diff&#233;rence consid&#233;rable entre l'esprit et le r&#234;ve. Dans l'&#233;laboration du r&#234;ve, ce probl&#232;me est r&#233;gu&#172;li&#232;rement r&#233;solu par les d&#233;placements, par le choix de repr&#233;sentations suffisamment &#233;loign&#233;es de celles qui sont repouss&#233;es pour pouvoir franchir la censure ; elles sont cependant les d&#233;riv&#233;s de ces derni&#232;res dont elles ont, par un transfert int&#233;gral, endoss&#233; l'investissement psychique. Aussi les d&#233;placements ne manquent dans aucun r&#234;ve et y affectent une tout autre amplitude. Il faut compter parmi les d&#233;placements, non seule&#172;ment la d&#233;viation du cours des id&#233;es, mais encore toutes les sortes de repr&#233;sentation indirecte, en particulier la substitution &#224; un &#233;l&#233;ment significatif, mais offensant, d'un autre &#233;l&#233;ment indiff&#233;rent, mais inoffensif en apparence &#224; la censure, &#233;l&#233;ment qui figure une allusion des plus lointaines au premier, un &#233;quivalent symbolique, une m&#233;taphore, un d&#233;tail. On ne peut nier, que des rudiments de cette repr&#233;sentation indi&#172;recte apparaissent d&#233;j&#224; dans les pens&#233;es pr&#233;conscientes du r&#234;ve, par exemple la repr&#233;sentation par le symbole ou par la m&#233;taphore ; autrement la pens&#233;e n'aurait pu atteindre le stade de l'expression pr&#233;consciente. Les repr&#233;sentations indirectes de ce genre, comme les allusions dont le rapport &#224; l'id&#233;e elle-m&#234;me est fort transparent, sont d'ailleurs des moyens d'expression admissibles et fr&#233;quemment usit&#233;s m&#234;me par notre penser -conscient. Mais l'&#233;laboration du r&#234;ve utilise jusqu'&#224; l'exc&#232;s ces moyens de la repr&#233;sentation indirecte. Toute esp&#232;ce de connexion, sous la pression de la censure, suffit &#224; cr&#233;er un substitut par allusion ; le d&#233;placement d'un &#233;l&#233;ment vers n'importe quel autre semble permis. Particuli&#232;rement frappante et caract&#233;ristique de l'&#233;labora&#172;tion du r&#234;ve est la substitution des associations dites extrins&#232;ques (simultan&#233;it&#233;, conti&#172;gu&#239;t&#233; dans l'espace, assonance), aux associations intrins&#232;ques (similitude, causalit&#233;, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous ces proc&#233;d&#233;s de d&#233;placement appartiennent &#233;galement &#224; la technique du mot d'esprit, mais, le cas &#233;ch&#233;ant, leur usage ne d&#233;passe pas en g&#233;n&#233;ral les limites qui leur sont assign&#233;es dans le penser conscient ; ils peuvent m&#234;me manquer, bien que normalement le mot d'esprit ait aussi pour t&#226;che de vaincre une inhibition. L'emploi r&#233;duit des d&#233;placements dans l'&#233;laboration de l'esprit tient &#224; ce que l'esprit dispose, en g&#233;n&#233;ral, nous nous en souvenons, d'une autre technique pour parer &#224; l'inhibition ; nous n'avons m&#234;me justement rien rencontr&#233; de plus caract&#233;ristique du mot d'esprit que cette technique. Contrairement au r&#234;ve, l'esprit ne se pr&#234;te pas &#224; des compromis, il n'&#233;lude pas l'inhibition, il s'attache &#224; conserver intact le jeu avec les mots ou avec le non-sens ; toutefois il se borne &#224; choisir les cas o&#249; ce jeu, o&#249; ce non-sens se pr&#233;sentent sous des dehors &#224; la fois admissibles (plaisanterie) ou ing&#233;nieux (esprit), gr&#226;ce au sens multiple des mots et &#224; la vari&#233;t&#233; infinie des relations cogitatives. Rien ne distingue mieux l'esprit des autres formations psychiques que sa double face et son double langage et c'est par-l&#224;, du moins, que les auteurs ont le mieux p&#233;n&#233;tr&#233; sa nature intime, en faisant ressortir le facteur &#171; sens dans le non-sens &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tant donn&#233; la pr&#233;pond&#233;rance absolue de cette technique particuli&#232;re au mot d'esprit, technique destin&#233;e &#224; triompher de ses inhibitions, il semblerait superf&#233;tatoire que l'esprit se serv&#238;t encore, dans certains cas, de la technique du d&#233;placement ; cependant, d'une part, certaines vari&#233;t&#233;s de cette technique, telles que le d&#233;placement proprement dit (d&#233;viation des pens&#233;es) - qui participe, en effet, du non-sens - gardent pour l'esprit leur valeur, en tant qu'objets et sources de plaisir ; d'autre part, il ne faut pas oublier que le stade le plus &#233;lev&#233; de l'esprit, celui de l'esprit tendancieux, doit fr&#233;quemment surmonter deux sortes d'inhibitions : ses inhibitions propres et celles de ses tendances (p. 148) ; or les allusions et les d&#233;placements sont bien &#224; m&#234;me de lui faciliter 'cette derni&#232;re t&#226;che.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'emploi fr&#233;quent et effr&#233;n&#233;, dans l'&#233;laboration du r&#234;ve, de la repr&#233;sentation indirecte, du d&#233;placement et sp&#233;cialement de l'allusion, a une cons&#233;quence, que je ne mentionne pas en raison de son importance particuli&#232;re, mais de l'occasion qu'elle m'a fournie d'&#233;tudier le probl&#232;me de l'esprit. Si nous communiquons &#224; un profane, &#224; un non-initi&#233; l'analyse d'un r&#234;ve, analyse qui d&#233;couvre ces voies singuli&#232;res et choquan&#172;tes &#224; l'&#233;tat de veille (allusions, d&#233;placements dont s'est servie l'&#233;laboration du r&#234;ve) le lecteur &#233;prouve une impression d&#233;sagr&#233;able ; il d&#233;clare que ces interpr&#233;tations res&#172;semblent &#224; des &#171; pointes &#187; ; cependant il ne les consid&#232;re &#233;videmment pas comme des bons mots bien venus, mais comme des mots forc&#233;s, et pourrait-on dire, contraires aux lois du mot d'esprit. Or , cette impression s'explique ais&#233;ment : elle provient de ce que l'&#233;laboration du r&#234;ve recourt aux m&#234;mes moyens que l'esprit mais d&#233;passe dans leur emploi les limites que l'esprit respecte. Aussi allons-nous bient&#244;t apprendre que la pr&#233;sence du tiers impose &#224; l'esprit une certaine condition qui n'int&#233;resse pas le r&#234;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les techniques communes &#224; l'esprit et au r&#234;ve, deux offrent un certain int&#233;r&#234;t : la repr&#233;sentation par le contraire et l'emploi du contresens. La premi&#232;re - est un des moyens puissants dont dispose l'esprit, comme nous l'avons pu remarquer, entre autres, dans les exemples d' &#171; esprit par surench&#232;re &#187; (p. 104). La repr&#233;sentation par le contraire ne pouvait pas, du reste, se d&#233;rober, comme la plupart des autres tech&#172;niques analogues, &#224; l'attention consciente ; celui qui s'efforce d'actionner volontaire&#172;ment en lui le m&#233;canisme de l'&#233;laboration de l'esprit, le faiseur de mots, ne tarde pas &#224; s'apercevoir qu'une r&#233;ponse spirituelle se fait &#224; peu de frais en s'attachant &#224; l'antith&#232;se d'une assertion et en se fiant &#224; la saillie qui, par une modification, &#233;carte la r&#233;plique r&#233;serv&#233;e &#224; cette antith&#232;se. Peut-&#234;tre la repr&#233;sentation par le contraire doit-elle ce succ&#232;s &#224; ce qu'elle rec&#232;le en elle-m&#234;me le germe d'un autre mode d'expression de la pens&#233;e, susceptible de d&#233;clencher le plaisir, et n'exigeant pas, pour &#234;tre compris, de faire appel &#224; l'inconscient. Je veux parler de l'ironie, qui se rapproche beaucoup de l'esprit et repr&#233;sente une vari&#233;t&#233; du comique. Elle consiste essentiellement &#224; dire le contraire de ce que l'on veut sugg&#233;rer, tout en &#233;vitant aux autres l'occasion de la contradiction - les inflexions de la voix, les gestes significatifs, quelques artifices de style dans la narration &#233;crite, indiquent clairement que l'on pense juste le contraire de ce que l'on dit. L'ironie n'est de mise que lorsque l'interlocuteur est pr&#234;t &#224; entendre le contraire, de telle sorte qu'il ne peut lui-m&#234;me &#233;chapper ainsi &#224; l'envie de contredire. Cette condition fait que l'ironie risque tr&#232;s facilement de demeurer incomprise. La personne qui en use y trouve l'avantage de pouvoir tourner ais&#233;ment les difficult&#233;s, d'une expression directe, s'il s'agit d'invectives, par exemple ; l'ironie offre &#224; celui qui l'entend le plaisir comique, probablement parce qu'elle lui inspire un effort de contra&#172;diction dont l'inutilit&#233; appara&#238;t aussit&#244;t. Cette comparaison de l'esprit &#224; une cat&#233;gorie fort voisine du comique nous confirmera peut-&#234;tre dans cette opinion que le rapport avec l'inconscient est le trait caract&#233;ristique de l'esprit, trait qui sans doute le distin&#172;gue &#233;galement du comique .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#233;laboration du r&#234;ve, le r&#244;le de la repr&#233;sentation par le contraire est beau&#172;coup plus important encore que dans l'&#233;laboration de l'esprit. Le r&#234;ve ne se pla&#238;t pas seulement &#224; associer deux contraires en une image composite, il va souvent jusqu'&#224; transformer un &#233;l&#233;ment de la pens&#233;e onirique en son contraire, ce qui complique singuli&#232;rement le travail de l'interpr&#233;tation. &#171; De prime abord, on ne peut savoir si un &#233;l&#233;ment susceptible d'antith&#232;se figure, dans la pens&#233;e onirique, au sens positif ou n&#233;gatif . &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois faire ressortir que ce fait n'a point encore &#233;t&#233; du tout compris. Il semble cependant impliquer un caract&#232;re important du penser inconscient, d&#233;pourvu, suivant toute vraisemblance, d'un processus comparable au &#171; jugement &#187;. A la place du rejet par le jugement, on trouve, dans l'inconscient, le &#171; refoulement &#187;. Le refoulement peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme interm&#233;diaire entre le r&#233;flexe de d&#233;fense et la condam&#172;nation .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant le non-sens, l'absurdit&#233;, dont le r&#234;ve est si coutumier, et qui lui ont valu tant de m&#233;pris injustifi&#233;, ne sont jamais dus &#224; une mosa&#239;que d'&#233;l&#233;ments repr&#233;sentatifs assembl&#233;s au hasard, mais ils sont r&#233;guli&#232;rement admis intentionnellement par l'&#233;laboration du r&#234;ve afin d'exprimer une critique am&#232;re, une contradiction m&#233;prisante impliqu&#233;e dans les pens&#233;es latentes du r&#234;ve. L'absurdit&#233; du contenu du r&#234;ve manifeste remplace donc ce jugement des pens&#233;es latentes du r&#234;ve : &#171; C'est un non-sens. &#187; Dans ma &#171; Science des r&#234;ves &#187; je me suis particuli&#232;rement attach&#233; &#224; cette argumentation, car elle m'a permis de combattre &#224; outrance cette erreur que le r&#234;ve n'est en rien un ph&#233;nom&#232;ne psychique, erreur qui barre la route &#224; toute reconnaissance de l'incon&#172;scient. Nous avons encore appris (lors de l'explication de certains mots d'esprit tendancieux, p. 82) que, dans l'esprit, le non-sens est employ&#233; aux m&#234;mes fins de repr&#233;sentation. Nous savons aussi que le non-sens qui sert de fa&#231;ade &#224; l'esprit est particuli&#232;rement apte &#224; augmenter chez l'auditeur la d&#233;pense psychique, et par l&#224; la somme d'&#233;nergie susceptible d'&#234;tre d&#233;charg&#233;e par le rire. En outre, n'oublions pas que dans l'esprit le non-sens est un but en soi, car l'intention de r&#233;cup&#233;rer l'ancien plaisir du non-sens est l'un des mobiles de l'&#233;laboration de l'esprit. D'autres proc&#233;d&#233;s nous permettent encore de r&#233;cup&#233;rer le non-sens et d'en tirer du plaisir : la caricature, l'hy&#172;perbole, la parodie, le travestissement en usent et r&#233;alisent alors le &#171; non-sens comi&#172;que &#187;. Soumettons ces modes expressifs &#224; l'analyse, comme nous l'avons fait pour les mots d'esprit, et nous verrons qu'on peut tous les expliquer sans faire intervenir les processus inconscients tels que nous les concevons. Nous comprenons &#224; pr&#233;sent aussi pourquoi le caract&#232;re du spirituel peut s'ajouter par surcro&#238;t &#224; la caricature, &#224; l'hyper&#172;bole, &#224; la parodie ; c'est la diversit&#233; de la &#171; sc&#232;ne psychique &#187; qui le rend possible .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que la localisation de l'&#233;laboration de l'esprit dans le syst&#232;me de l'inconscient nous est devenue plus pr&#233;cieuse depuis qu'elle nous a fait comprendre que les techniques, dont d&#233;pend cependant l'esprit, ne sont pas par ailleurs son apanage exclusif. Par l&#224; m&#234;me s'&#233;claircissent ais&#233;ment certains points douteux, qu'au d&#233;but de notre &#233;tude de ces techniques nous avions d&#251; provisoirement r&#233;server. L'objection d'apr&#232;s laquelle les rapports ind&#233;niables qui relient l'esprit &#224; l'inconscient ne s'appliqueraient qu'&#224; certaines cat&#233;gories de l'esprit tendancieux, tandis que nous sommes dispos&#233;s &#224; les &#233;tendre &#224; toutes les formes, &#224; tous les stades &#233;volutifs de l'esprit, cette objection, dis-je, ne s'en impose que davantage &#224; notre attention. Nous n'avons pas le droit de nous soustraire &#224; son examen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gen&#232;se de l'esprit dans l'inconscient est indubitable lorsqu'il s'agit de mots d'esprit dict&#233;s par des tendances inconscientes ou renforc&#233;es par l'inconscient, partant dans la plupart des mots d'esprit &#171; cyniques &#187;. La tendance inconsciente entra&#238;ne alors la pens&#233;e pr&#233;consciente dans l'inconscient, afin de l'y transformer ; l'&#233;tude de la psy&#172;chologie des n&#233;vroses nous a r&#233;v&#233;l&#233; de nombreux processus analogues. Mais cette force d'entra&#238;nement vers l'inconscient semble faire d&#233;faut dans les mots d'esprit tendancieux d'un autre ordre, dans l'esprit inoffensif et dans la plaisanterie ; le rapport de l'esprit &#224; l'inconscient y est donc douteux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Envisageons &#224; pr&#233;sent l'expression spirituelle d'une pens&#233;e qui, en elle-m&#234;me, n'est pas sans valeur, et qui surgit dans le cycle m&#234;me des processus cogitatifs. Pour faire de cette pens&#233;e un mot d'esprit, il faut de toute &#233;vidence choisir, parmi les modes expressifs possibles, pr&#233;cis&#233;ment celui qui est susceptible de r&#233;aliser le profit de plaisir verbal. L'auto-observation nous apprend que ce n'est pas l'attention con&#172;sciente qui fait ce choix ; mais ce choix gagnera certes &#224; ce que l'investissement de la pens&#233;e pr&#233;consciente soit abaiss&#233; &#224; l'inconsciente, car, ainsi que nous l'avons appris par l'&#233;laboration du r&#234;ve, les voies associatives partant des mots sont, dans l'incon&#172;scient, trait&#233;es &#224; la fa&#231;on des associations partant des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'investissement inconscient offre des conditions infiniment plus favorables au choix de l'expression. Du reste, nous sommes fond&#233;s &#224; admettre que le mode d'ex&#172;pression qui implique le b&#233;n&#233;fice de plaisir verbal agit d'une fa&#231;on semblable &#224; la tendance inconsciente dans le premier cas, en attirant dans l'inconscient la conception encore instable de la pens&#233;e pr&#233;consciente. Quant au cas plus simple de la plai&#172;san&#172;terie, nous pouvons nous imaginer qu'une intention, sans cesse tendue vers le profit de plaisir verbal, saute sur l'occasion fournie &#224; point nomm&#233; par le pr&#233;conscient pour entra&#238;ner dans l'inconscient le processus d'investissement, selon le sch&#233;ma qui nous est d&#233;j&#224; connu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;sirerais vivement qu'il me f&#251;t possible, d'une part, d'expliquer plus claire&#172;ment ce point capital de ma conception du mot d'esprit, d'autre part, de l'appuyer sur des arguments d&#233;cisifs. Mais &#224; vrai dire il ne s'agit pas ici d'un double, mais d'un seul et m&#234;me &#233;chec : je ne puis m'expliquer plus clairement en l'absence d'autres preuves &#224; l'appui de ma conception. Cette derni&#232;re r&#233;sulte de l'&#233;tude de la technique et de sa comparaison avec l'&#233;laboration du r&#234;ve, et elle ne r&#233;sulte que de l&#224; ; je trouve ensuite qu'elle s'accorde en somme parfaitement avec les particularit&#233;s de l'esprit. Or ma conception r&#233;sulte d'une induction ; si une telle conclusion nous m&#232;ne, non point en pays connu, mais bien plut&#244;t sur un terrain inexplor&#233; et nouveau pour la pens&#233;e, on l'appelle &#171; hypoth&#232;se &#187; et l'on n'accepte pas, et &#224; juste titre, comme &#171; preuve &#187; le rapport qui relie l'hypoth&#232;se au mat&#233;riel dont elle a &#233;t&#233; d&#233;duite. Nous ne la consi&#172;d&#233;rons comme &#171; d&#233;montr&#233;e &#187; que lorsque nous l'avons &#233;galement atteinte par d'autres voles, lorsqu'elle se r&#233;v&#232;le comme le carrefour de connexions nouvelles. Mais nous ne disposons pas encore de telles preuves, nous qui commen&#231;ons a peine &#224; conna&#238;tre les processus inconscients. Nous sachant sur un terrain vierge, nous nous bornerons donc, de notre poste d'observation, &#224; jeter vers l'inexplor&#233; une simple et ch&#233;tive passerelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'&#233;difierons sur ces fondations que de modestes superstructures. Rappro&#172;chant les diff&#233;rents stades de l'esprit des dispositions psychiques qui leur sont les plus favorables, nous pourrions dire : &#171; La plaisanterie jaillit d'une humeur joyeuse, qui semble avoir des affinit&#233;s particuli&#232;res en rapport avec une tendance &#224; la r&#233;duction des investissements psychiques. Elle met d&#233;j&#224; en oeuvre toutes les techniques caract&#233;ristiques de l'esprit et satisfait d&#233;j&#224; &#224; ses conditions essentielles par le choix d'un mat&#233;riel de mots ou d'associations d'id&#233;es, qui permettent de s'accommoder &#224; la fois des exigences du b&#233;n&#233;fice de plaisir et de celles de la critique rationnelle. Il s'ensuit que la chute dans l'inconscient de l'investissement de la pens&#233;e, chute favo&#172;ris&#233;e par l'humeur joyeuse, se r&#233;alise d&#233;j&#224; dans la plaisanterie. Pour l'esprit inoffensif, mais li&#233; &#224; une pens&#233;e de quelque prix, le secours de l'humeur est inutile ; nous devons admettre ici l'intervention d'une aptitude personnelle, qui se manifeste par la facilit&#233; avec laquelle l'investissement pr&#233;conscient est abandonn&#233; et &#233;chang&#233;, un instant, pour l'inconscient. Une tendance, toujours &#224; l'aff&#251;t des occasions de renouveler le b&#233;n&#233;fice primitif de plaisir, agit et entra&#238;ne dans l'inconscient l'expression pr&#233;consciente et encore instable de la pens&#233;e. Nous sommes presque tous capables de faire des plai&#172;santeries, quand nous sommes d'humeur joyeuse ; par contre, faire des mots d'esprit lorsque l'humeur n'y est pas n'appartient qu'&#224; une minorit&#233;. Enfin, l'aiguillon le plus puissant de l'&#233;laboration de l'esprit est la pr&#233;sence de fortes tendances, atteignant l'inconscient, tendances qui repr&#233;sentent une disposition particuli&#232;re &#224; la production spirituelle, et qui peuvent nous expliquer pourquoi les conditions subjectives de l'es&#172;prit se rencontrent si souvent chez les n&#233;vros&#233;s. Sous l'influence de fortes tendances, l'esprit jaillit m&#234;me chez celui qui en est g&#233;n&#233;ralement d&#233;pourvu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; la part d'hypoth&#232;se que comporte encore notre &#233;lucidation de l'&#233;laboration spirituelle, cette contribution &#233;puise &#224; proprement parler l'int&#233;r&#234;t que nous portions &#224; l'esprit. Il nous reste encore &#224; achever bri&#232;vement le parall&#232;le de l'esprit et du r&#234;ve, qui nous est plus familier : nous dirons a priori que nous nous attendons &#224; ce que deux activit&#233;s psychiques si h&#233;t&#233;rog&#232;nes ne nous permettent de saisir que des diff&#233;rences, eu dehors de la seule analogie que nous venons de relever. La diff&#233;rence la plus importante r&#233;side dans leurs rapports sociaux respectifs. Le r&#234;ve est un produit psychique parfaitement asocial ; il n'a rien &#224; communiquer &#224; autrui ; n&#233; dans le for int&#233;rieur d'une personne &#224; titre de compromis entre les forces psychiques aux prises, il reste incompr&#233;hensible &#224; cette personne elle-m&#234;me et manque par cons&#233;quent tota&#172;lement d'int&#233;r&#234;t pour autrui. Loin d'attacher du prix &#224; sa compr&#233;hensibilit&#233;, il doit m&#234;me se garder d'&#234;tre compris, sous peine de se d&#233;truire ; il est conditionn&#233; par le d&#233;guisement. Il peut donc, &#224; son gr&#233;, user du m&#233;canisme qui domine les processus cogitatifs inconscients et il va dans ce sens jusqu'&#224; user des d&#233;formations les plus radicales. L'esprit, au contraire, est la plus sociale des activit&#233;s psychiques visant &#224; un b&#233;n&#233;fice de plaisir. Il n&#233;cessite le plus souvent l'intervention de trois personnes et ne compl&#232;te son cycle que gr&#226;ce &#224; la participation d'un tiers au processus psychique qu'il a d&#233;clench&#233;. Il doit donc satisfaire &#224; la condition d'&#234;tre compr&#233;hensible, il ne doit utiliser la d&#233;formation, qui peut se r&#233;aliser dans l'inconscient gr&#226;ce &#224; la condensation et au d&#233;placement, que dans la mesure o&#249; la compr&#233;hension du tiers peut en corriger les effets. Au reste, r&#234;ve et esprit sont issus l'un et l'autre de sph&#232;res enti&#232;rement diff&#233;rentes de notre vie psychique, et occupent dans le syst&#232;me psychologique des r&#233;gions fort distantes. Malgr&#233; ses travestissements, le r&#234;ve demeure toujours un d&#233;sir ; l'esprit est un d&#233;veloppement du jeu. En d&#233;pit de toute sa non-valeur dans la vie pratique, le r&#234;ve reste li&#233; aux int&#233;r&#234;ts primordiaux de notre existence ; il cherche &#224; satisfaire &#224; nos besoins par le d&#233;tour r&#233;gressif de l'hallucination ; il doit son admission &#224; la vie psychique au seul besoin qui subsiste &#224; l'&#233;tat nocturne : celui de dormir. L'esprit, par contre, cherche &#224; r&#233;aliser un petit b&#233;n&#233;fice de plaisir par l'activit&#233; simple et d&#233;sint&#233;ress&#233;e de notre appareil psychique, plus tard il s'efforce de saisir au vol un b&#233;n&#233;fice accessoire au cours de l'activit&#233; elle-m&#234;me de ce dit appareil, et il acquiert ainsi secondairement des fonctions assez importantes, orient&#233;es vers le monde ext&#233;rieur. Le r&#234;ve sert surtout &#224; &#233;pargner le d&#233;plaisir, l'esprit &#224; acqu&#233;rir le plaisir ; or, c'est autour de ces deux centres que gravitent toutes nos activit&#233;s psychiques.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre VI&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'esprit et les vari&#233;t&#233;s du comique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons abord&#233; les probl&#232;mes du comique d'une fa&#231;on insolite. Il nous sem&#172;blait que l'esprit, consid&#233;r&#233; habituellement comme une vari&#233;t&#233; du comique, pr&#233;sentait assez de particularit&#233;s pour &#234;tre &#233;tudi&#233; en lui-m&#234;me ; nous avions ainsi n&#233;glig&#233;, dans la mesure du possible, ses rapports avec la cat&#233;gorie plus compr&#233;&#172;hensive du comi&#172;que, non sans avoir, chemin faisant, saisi au vol quelques indications utiles &#224; l'&#233;tude de ce dernier. Il ne nous a point &#233;t&#233; difficile de comprendre que, socialement parlant, le comique se comporte autrement que l'esprit. Le comique peut se contenter de deux personnages : celui qui le d&#233;couvre et celui chez qui on le d&#233;couvre. Le tiers, &#224; qui le comique est communiqu&#233;, intensifie le processus comique sans y ajouter aucun &#233;l&#233;ment nouveau. Dans le cas de l'esprit, ce tiers est indispen&#172;sable pour clore le cycle qui r&#233;alise le plaisir ; par contre, la deuxi&#232;me personne peut &#234;tre omise, sauf dans le cas de l'esprit tendancieux ou agressif. L'esprit se fait ; le comique se trouve, et cela tout d'abord chez les personnes et, par extension seulement, dans les objets et dans les situations, etc. Nous savons, qu'en mati&#232;re d'esprit, les sources auxquelles le plaisir s'alimente n'ont pas leur origine en autrui, mais dans nos propres processus cogitatifs. Nous avons appris, par ailleurs, que l'esprit sait &#224; l'occasion retrouver les sources du comique devenues inaccessibles, et que le comique sert souvent de fa&#231;ade &#224; l'esprit (p. 232) pour suppl&#233;er au plaisir pr&#233;liminaire, dans d'autres cas conditionn&#233; par la technique qui nous est d&#233;j&#224; si bien connue. Tout cela indique que les rapports respec&#172;tifs de l'esprit et du comique ne sont pas des plus simples. D'autre part, les probl&#232;mes du comique lui-m&#234;me se montrent si complexes, ils ont si victorieusement d&#233;fi&#233; les efforts des philosophes, que nous ne pouvons pas nous flatter d'&#234;tre en mesure de nous en rendre ma&#238;tres comme par un coup de main, si nous les abordons en partant de l'esprit. Pour l'exploration de l'esprit, nous &#233;tions munis, en outre, d'un instrument qui manquait &#224; nos devanciers, la connaissance de l'&#233;laboration du r&#234;ve ; pour l'&#233;tude du comique, nous ne disposons pas d'un tel avantage, et il faut nous r&#233;signer &#224; n'atteindre de son essence que ce que l'esprit nous en a d&#233;j&#224; livr&#233;, et encore dans la mesure o&#249; l'esprit fait partie du comique et comporte, dans sa propre nature, des traits communs, identiques ou modifi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forme du comique la plus voisine de l'esprit est le na&#239;f. A l'instar du comique, le na&#239;f. en g&#233;n&#233;ral, se trouve ; il ne se fait pas comme l'esprit ; le na&#239;f ne peut m&#234;me se faire en aucun cas, tandis qu'en mati&#232;re de comique pur, il peut &#234;tre question d'un comique intentionnel, d'une provocation du comique. Le na&#239;f doit spontan&#233;ment se manifester dans les discours et dans les actions d'autres personnes, qui tiennent la place du deuxi&#232;me personnage du comique ou de l'esprit. Le na&#239;f jaillit lorsque quelqu'un ne tient aucun compte d'une inhibition, parce que cette inhibition n'existe pas en lui, et que, par cons&#233;quent, il semble la surmonter sans aucun effort. Pour que l'homme na&#239;f fasse un effet sur nous, il est indispensable que nous sachions qu'il ne poss&#232;de pas cette inhibition, sans quoi nous ne l'appelons plus na&#239;f mais effront&#233;, nous ne rions pas de lui mais nous sommes indign&#233;s. L'effet du na&#239;f est irr&#233;sistible et para&#238;t simple &#224; comprendre. Un effort d'inhibition qui nous est habituel devient, &#224; l'audition des paroles na&#239;ves, subitement inutile et se d&#233;charge par le rire ; il n'est pas n&#233;cessaire, en l'esp&#232;ce, de d&#233;tourner l'attention, probablement parce que la lev&#233;e de l'inhibition s'effectue directement et se passe de l'interm&#233;diaire d'une op&#233;ration indui&#172;te. Nous nous comportons, en ce cas, d'une fa&#231;on analogue au troisi&#232;me personnage du mot d'esprit, lequel r&#233;alise, sans frais et sans effort personnel, l'&#233;pargne de l'inhibition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vu l'intelligence de la gen&#232;se des inhibitions que nous avons acquise au cours de l'&#233;tude de l'&#233;volution du jeu vers le mot d'esprit, nous ne serons pas &#233;tonn&#233;s de retrouver le na&#239;f le plus souvent chez l'enfant et, par extension, chez l'adulte illettr&#233; que nous pouvons consid&#233;rer, en raison de son d&#233;veloppement intellectuel, comme un infantile. Il va de soi que les discours na&#239;fs se pr&#234;tent mieux &#224; la comparaison avec l'esprit que les actions na&#239;ves, &#233;tant donn&#233; que ce sont les discours, et non les actes, qui sont les modes d'expression habituels de l'esprit. Il est significatif que les discours na&#239;fs, tels que ceux des enfants, peuvent, sans contrainte, &#234;tre qualifi&#233;s &#233;galement de &#171; mots d'esprit na&#239;fs &#187;. La concordance entre l'esprit et la na&#239;vet&#233; et la raison de leur divergence se d&#233;gageront ais&#233;ment des quelques exemples suivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fillette de trois ans et demi sermonne son fr&#232;re en ces termes : &#171; Ne mange donc pas tant de ce plat, sans quoi tu seras malade et il faudra que tu prennes de la Bubizin. &#187; - &#171; Qu'est-ce que c'est que &#231;a que de la Bubizin ? &#187; demande la m&#232;re. - &#171; Lorsque j'ai &#233;t&#233; malade, dit la petite en mani&#232;re de justification, on m'a bien donn&#233; de la m&#233;decine ! &#187; - La petite Allemande pense que le rem&#232;de ordonn&#233; par le m&#233;decin s'appelle Maedi-zin (Maedi = fillette ; Medizin = m&#233;decine), quand il est destin&#233; aux filles, et que, par cons&#233;quent, il doit s'appeler Bubi-zin lorsqu'il est prescrit &#224; un petit gar&#231;on (Bubi = gar&#231;onnet). Voil&#224; qui est construit &#224; la fa&#231;on d'un mot d'esprit des mots fond&#233; sur la technique de l'assonance et qui aurait pu en effet &#234;tre cont&#233; comme un vrai mot d'esprit, mais n'aurait alors provoqu&#233; de notre part qu'un sourire &#224; demi contraint. Comme exemple de na&#239;vet&#233;, ce mot nous para&#206;t, par contre, excellent et nous fait rire aux &#233;clats. Mais qu'est-ce qui &#233;tablit ici la diff&#233;rence entre l'esprit et le na&#239;f ? &#201;videmment ni le texte ni la technique, identiques dans l'un et l'autre cas, mais un facteur qui, &#224; premi&#232;re vue, semble &#234;tre tr&#232;s &#233;loign&#233; des deux. Il s'agit tout simplement de ce que, dans un cas, nous supposons que l'interlocuteur fait un mot d'esprit intentionnel, tandis que, dans le second, l'enfant veut de bonne foi tirer une conclusion s&#233;rieuse bas&#233;e sur son ignorance encore int&#233;grale. Seul le second cas est celui de la na&#239;vet&#233;. C'est ici que nous remarquons pour la premi&#232;re fois l'immixtion d'une autre personne dans le processus psychique qui a pour th&#233;&#226;tre la personne productrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse d'un deuxi&#232;me exemple confirmera cette conception. Un fr&#232;re et une s&#339;ur, &#226;g&#233;s respectivement de dix et douze ans, repr&#233;sentent devant un parterre d'oncles et de tantes une pi&#232;ce de leur composition. La sc&#232;ne figure une hutte au bord de la mer. Au premier acte, les deux auteurs- acteurs, braves p&#234;cheurs, d&#233;plorent la duret&#233; des temps, la modicit&#233; du gain. Le mari se d&#233;cide &#224; courir les mers, pour chercher fortune ; apr&#232;s des adieux touchants, le rideau tombe. Le second acte se passe quelques ann&#233;es plus tard. Le p&#234;cheur a fait fortune et revient la bourse pleine ; il raconte &#224; sa femme, qui l'attend devant la chaumi&#232;re, les p&#233;rip&#233;ties de son activit&#233; prosp&#232;re. La femme l'interrompt avec orgueil : &#171; Et moi aussi, pendant ce temps-l&#224;, je n'ai gu&#232;re ch&#244;m&#233; ! &#187; - elle ouvre la chaumi&#232;re et montre sur le sol douze grosses poup&#233;es dormant, qu'elle pr&#233;sente comme ses enfants... A ce moment, les artistes furent interrompus par les &#233;clats de rire bruyants de l'auditoire ; ils ne comprenaient point, ils regardaient avec &#233;tonnement leur ch&#232;re famille qui jusqu'ici s'&#233;tait bien tenue et les avait &#233;cout&#233;s avec une attention soutenue. Ce rire s'explique ainsi : l'auditoire pose comme pr&#233;misses que les jeunes auteurs ignorent tout des conditions de la g&#233;n&#233;ration des enfants, et partant se figurent qu'une femme peut se flatter d'une nombreuse post&#233;rit&#233; n&#233;e pendant une longue absence de son mari, et que ce dernier a tout lieu de s'en r&#233;jouir. Cependant ce que les jeunes auteurs ont produit, en raison de leur ignorance, peut s'appeler un non-sens, une absurdit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un troisi&#232;me exemple montrera encore la mise en oeuvre, au service du na&#239;f, d'une autre technique, &#224; laquelle l'esprit nous a d&#233;j&#224; initi&#233;s. On engage, pour une fillette, une gouvernante soi-disant &#171; fran&#231;aise &#187;, qui ne lui agr&#233;e point. A peine la nouvelle engag&#233;e s'est-elle &#233;loign&#233;e, que la petite ne peut s'emp&#234;cher de dire sur un ton de critique : &#171; Das soll eine Franz&#246;sin sein ! Vielleicht heisst sie sich so, weil sie einmal bei einem Franzosen gelegen ist ! &#187; (&#171; &#199;a, une Fran&#231;aise ! Cela veut peut-&#234;tre dire qu'elle a une fois couch&#233; aupr&#232;s d'un Fran&#231;ais ! &#187; Ce serait, &#224; la rigueur-, un mot d'esprit tol&#233;rable (double sens avec &#233;quivoque ou avec allusion &#233;quivoque) si l'enfant avait pu soup&#231;onner le double sens. En r&#233;alit&#233;, elle n'avait fait que transposer &#224; la peu sympathique &#233;trang&#232;re une plaisanterie qu'elle avait souvent entendu appliquer &#224; des objets faux. (&#171; Das soll echtes Gold sein ? Das ist vielleicht einmal bei Gold gelegen ! &#187; - &#199;a, de l'or v&#233;ritable ? on l'a peut-&#234;tre un jour pos&#233; - couch&#233; &#224; c&#244;t&#233; de l'or 1) L'ignorance de l'enfant modifie radicalement le processus psychique des auditeurs au moment o&#249; ils s'en rendent compte ; c'est cette ignorance qui conf&#232;re la na&#239;vet&#233; aux paroles de l'enfant. Mais, cette condition fait qu'il y a place encore pour un pseudo-na&#239;f : on peut, en effet, supposer chez l'enfant une ignorance qui n'existe plus, et les enfants feignent souvent la na&#239;vet&#233; pour s'octroyer des libert&#233;s qui, autrement, ne leur seraient point conc&#233;d&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces exemples montrent quelle situation le na&#239;f occupe entre l'esprit et le comique. Le na&#239;f (du discours) co&#239;ncide avec l'esprit par sa forme et par son fond, il peut donner naissance &#224; une impropri&#233;t&#233; de terme, &#224; un non-sens ou &#224; une grivoiserie. Mais dans le na&#239;f, les processus psychiques qui ont pour th&#233;&#226;tre la premi&#232;re personne - la personne productrice - et qui, dans l'esprit, nous ont pr&#233;sent&#233; tant de traits int&#233;-ressants et &#233;nigmatiques, font totalement d&#233;faut. L'individu na&#239;f se figure avoir pens&#233; et s'&#234;tre exprim&#233; d'une fa&#231;on simple et normale sans soup&#231;onner aucune arri&#232;re-pens&#233;e : aussi ne r&#233;alise-t-il aucun b&#233;n&#233;fice de plaisir par la production du na&#239;f. Les caract&#232;res du na&#239;f sont d&#233;termin&#233;s exclusivement par la conception de la personne r&#233;ceptrice qui correspond au troisi&#232;me personnage du mot d'esprit. En outre, la per&#172;sonne productrice commet le na&#239;f sans aucun effort : la technique compliqu&#233;e qui, dans l'esprit, est destin&#233;e &#224; paralyser l'inhibition de la critique rationnelle, fait d&#233;faut en elle, parce qu'elle ne poss&#232;de pas encore cette inhibition, et ainsi elle peut ext&#233;&#172;rioriser le non-sens et la grivoiserie de plain-pied et sans compromis. Envisag&#233; sous cet angle, le na&#239;f est le cas limite de l'esprit : il se r&#233;alise lorsque l'on r&#233;duit &#224; z&#233;ro le coefficient de cette censure dans l'&#233;quation de la formation de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, tandis que l'effet du mot d'esprit est subordonn&#233; &#224; cette condition que les deux sujets poss&#232;dent &#224; peu pr&#232;s les m&#234;mes inhibitions ou les m&#234;mes r&#233;sistances internes, nous voyons que la condition du na&#239;f r&#233;side en ce fait qu'un des sujets poss&#232;de des inhibitions dont l'autre est d&#233;pourvu. C'est la personne en puissance d'inhibitions qui saisit le na&#239;f, elle seule r&#233;alise le b&#233;n&#233;fice de plaisir d&#251; au na&#239;f, et nous sommes par l&#224; pr&#232;s de deviner que ce plaisir provient de la lev&#233;e d'une inhi&#172;bition. &#201;tant donn&#233; que l'origine du plaisir de l'esprit est la m&#234;me - un noyau de plaisir par les mots et par le non-sens, entour&#233; d'une coque de plaisir par lev&#233;e ou par all&#233;gement d'inhibition - il s'ensuit que ces rapports analogues &#224; l'inhibition &#233;tablis&#172;sent la parent&#233; interne du na&#239;f et du mot d'esprit. Dans les deux cas, le plaisir r&#233;sulte de la lev&#233;e d'une inhibition interne. Mais le processus psychique qui se d&#233;roule chez la personne r&#233;ceptrice (laquelle, dans le na&#239;f, correspond r&#233;guli&#232;rement &#224; notre moi, tandis que nous pou&#172;vons, dans le mot d'esprit, nous mettre &#233;galement &#224; la place de la personne productrice) est, dans le cas du na&#239;f, d'autant plus compliqu&#233; que celui qui se d&#233;roule chez la personne productrice est plus simplifi&#233; en comparaison de ce qui se passe dans le cas de l'esprit. Sur la personne r&#233;ceptrice, l'audition du na&#239;f doit agir d'une part comme un mot d'esprit, ce dont t&#233;moignent justement nos exemples, car chez elle, comme pour l'esprit, le seul effort d'entendre suffit &#224; lever la censure. Mais cette explication ne s'applique qu'&#224; une partie seulement du plaisir engendr&#233; par le na&#239;f, et m&#234;me cette fraction serait, dans d'autres formes du na&#239;f, assez menac&#233;e, par exemple dans le cas de grivoiseries na&#239;ves. Une grivoiserie na&#239;ve serait m&#234;me susceptible de nous faire aussit&#244;t r&#233;agir par une indignation identique &#224; celle que provoquerait parfois en nous la grivoiserie intentionnelle, si un autre facteur ne faisait avorter cette indignation et ne fournissait en m&#234;me temps la majeure partie du plaisir du na&#239;f.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet autre facteur est repr&#233;sent&#233; par la condition ci-dessus mentionn&#233;e, &#224; savoir que, pour reconna&#238;tre le na&#239;f, il importe de nous rendre compte de ce que la personne productrice ne poss&#232;de point l'inhibition interne. Ce n'est qu'apr&#232;s nous en &#234;tre assur&#233;s que nous rions au lieu de nous indigner. Nous tenons en effet compte de l'&#233;tat psychique de la personne productrice, nous nous mettons &#224; sa place et cherchons &#224; comprendre son &#233;tat psychique par comparaison avec le n&#244;tre. De cette mani&#232;re de nous mettre &#224; sa place et de nous comparer &#224; elle r&#233;sulte une &#233;pargne d'effort psy&#172;chique, qui se d&#233;charge par le rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait pr&#233;f&#233;rer cette explication plus simple : en pensant &#224; l'absence de l'inhibition chez la personne qui commet le na&#239;f l'indignation deviendrait inutile, le rire se produirait donc aux d&#233;pens de l'indignation &#233;pargn&#233;e. Pour &#233;carter cette con&#172;ception qui, en g&#233;n&#233;ral, est propre &#224; nous &#233;garer, je veux &#233;tablir une distinction plus nette entre deux cas que, dans l'expos&#233; qui pr&#233;c&#232;de, j'avais tout d'abord associ&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le na&#239;f qui se pr&#233;sente &#224; nous peut &#234;tre de nature spirituelle, comme le montrent nos exemples, ou de nature grivoise, choquante, ce qui arrivera notamment si le na&#239;f s'ext&#233;riorise non point par le discours, mais par l'acte. Ce dernier cas pourrait, en effet, nous induire en erreur en nous faisant supposer que le plaisir r&#233;sulterait de l'indignation &#233;pargn&#233;e et transform&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est le premier cas qui tranche la question. Les paroles na&#239;ves, comme par exemple la &#171; Bubizin &#187;, peuvent en elles-m&#234;mes faire l'effet d'un mot d'esprit m&#233;diocre et n'offrir aucune prise &#224; notre indignation. C'est certainement le cas le plus rare, mais le plus clair et de beaucoup le plus instructif. D&#232;s que nous avons dans l'id&#233;e que c'est s&#233;rieusement et sans arri&#232;re-pens&#233;e que l'enfant a identifi&#233; la syllabe (Madi &#187;, du mot &#171; Medizin &#187; &#224; celle de son propre nom &#171; Maedi &#187;, le plaisir caus&#233; par ce mot s'accro&#238;t dans une proportion qui n'a plus rien de commun avec le plaisir du mot d'esprit. Nous consid&#233;rons &#224; pr&#233;sent cette parole successivement &#224; deux points de vue : la premi&#232;re fois &#224; celui de l'enfant, la seconde &#224; notre point de vue &#224; nous, et cette comparaison nous fait voir que l'enfant a d&#233;couvert une identit&#233; et surmont&#233; un obstacle qui nous arr&#234;tait. Et alors c'est &#224; peu pr&#232;s comme si nous nous disions : si tu veux comprendre ce que tu viens d'entendre, tu peux t'&#233;pargner l'effort n&#233;cessit&#233; par le maintien de cet obstacle. L'effort lib&#233;r&#233; &#224; la faveur de cette comparaison est la source du plaisir que nous offre le na&#239;f, et il se d&#233;charge par le rire ; il est vrai qu'il s'agit ici de cette m&#234;me d&#233;pense psychique que nous aurions transform&#233;e en indi&#172;gnation, si la compr&#233;hension de la personne productrice, et, dans le cas pr&#233;sent, aussi la nature du propos, n'excluaient pas une telle indignation. Mais si nous prenons l'exemple de l'esprit na&#239;f comme prototype de l'autre cas, celui du choquant na&#239;f, nous voyons que, l&#224; encore, l'&#233;pargne des inhibitions peut r&#233;sulter directement de la comparaison, qu'il est inutile d'admettre une indignation &#233;bauch&#233;e, puis &#233;touff&#233;e, et que cette derni&#232;re n'&#233;quivaut qu'&#224; un autre emploi de la d&#233;pense devenue disponible ; c'est justement pour emp&#234;cher ce remploi que l'esprit devait &#233;difier des organisations d&#233;fensives compliqu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette comparaison, cette &#233;pargne de d&#233;pense r&#233;alis&#233;e par notre immixtion dans le processus psychique de la personne productrice, ne peuvent acqu&#233;rir de l'importance pour le na&#239;f que si elles ne s'appliquent pas exclusivement &#224; lui. En effet, nous en venons &#224; supposer que ce m&#233;canisme, absolument &#233;tranger &#224; l'esprit, constitue une partie, et peut-&#234;tre m&#234;me la partie essentielle, des processus psychiques du comique. Vu sous cet angle - et c'est l&#224; certainement l'aspect le plus important du na&#239;f -le na&#239;f est ainsi une des vari&#233;t&#233;s du comique. Ce qui, dans nos exemples de propos na&#239;fs, s'ajoute au plaisir de l'esprit, c'est le plaisir du &#171; comique &#187;. Quant &#224; ce dernier, nous serions port&#233;s &#224; admettre qu'il r&#233;sulterait en g&#233;n&#233;ral de la d&#233;pense &#233;pargn&#233;e par la comparaison des faits et gestes d'autrui avec les n&#244;tres propres. Mais comme nous abordons ici des consid&#233;rations d'un ordre fort g&#233;n&#233;ral, il convient tout d'abord d'en finir avec l'appr&#233;ciation du na&#239;f. Le na&#239;f serait donc une forme du comique, en tant que le plaisir qu'il d&#233;clenche r&#233;sulte de la diff&#233;rence de d&#233;pense psychique r&#233;alis&#233;e par notre &#171; volont&#233; de comprendre &#187; autrui, et il se rapprocherait de l'esprit par cette condition que la d&#233;pense, &#233;pargn&#233;e par la comparaison, doit &#234;tre un effort d'inhi&#172;bition .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Signalons encore bri&#232;vement quelques concordances et quelques divergences entre les conceptions auxquelles nous venons d'aboutir et celles qui, depuis long&#172;temps, ont cours dans la psychologie du comique. Cette immixtion dans les processus d'autrui, cette &#171; volont&#233; de comprendre &#187; n'est &#233;videmment que le &#171; pr&#234;t comique &#187; qui, depuis Jean Paul, joue son r&#244;le dans l'analyse du comique ; la &#171; comparaison &#187; du processus psychique qui se d&#233;roule chez autrui avec celui qui se d&#233;roule en soi-m&#234;me correspond au &#171; contraste psychologique &#187; auquel, enfin, nous pouvons assi&#172;gner ici sa place, tandis que, dans l'esprit, nous ne savions qu'en faire. Dans l'expli-cation du plaisir comique, nous nous &#233;cartons toutefois de bien des auteurs, qui le consid&#232;rent comme li&#233; &#224; des oscillations de l'attention entre les repr&#233;sentations qui se font r&#233;ciproquement contraste. Nous ne saurions comprendre un tel m&#233;canisme du plaisir ; nous observons que la comparaison, qui pr&#233;side au contraste, d&#233;termine une diff&#233;rence de d&#233;pense psychique qui, en l'absence de toute autre occasion de remploi, est susceptible d'&#234;tre d&#233;charg&#233;e et de devenir ainsi une source de plaisir .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas sans appr&#233;hension que nous osons aborder le probl&#232;me du comique proprement dit. Ce serait trop pr&#233;sumer de nous-m&#234;mes que d'esp&#233;rer voir nos efforts contribuer, d'une fa&#231;on d&#233;cisive, &#224; sa solution, apr&#232;s que les travaux de tant de penseurs remarquables n'ont rien apport&#233; qui nous satisfasse compl&#232;tement. En effet, toute notre ambition se bornera &#224; suivre, dans le domaine du comique, les directives qui ont d&#233;j&#224; fait leurs preuves dans le domaine de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le comique se pr&#233;sente tout d'abord comme une trouvaille involontaire au cours des rapports sociaux de l'humanit&#233;. On le trouve chez les personnes . particuli&#232;rement dans leurs gestes, leurs formes, leurs actions et les traits de leur caract&#232;re ; proba&#172;blement &#224; l'origine dans leurs seules qualit&#233;s physiques, plus tard aussi dans leurs qualit&#233;s psychiques ou plus pr&#233;cis&#233;ment dans les manifestations ext&#233;rieures de ces derni&#232;res. Par un processus tr&#232;s courant de personnification, les animaux et m&#234;me les objets inertes deviennent comiques. Le comique peut aussi se d&#233;tacher de la personne elle-m&#234;me dans la mesure o&#249; l'on reconna&#238;t la condition qui rend une personne comi&#172;que. C'est l&#224; l'origine du comique de situation, et cette connaissance nous permet de rendre &#224; volont&#233; une personne comique en la pla&#231;ant dans une situation qui conf&#232;re &#224; ses actes ces conditions du comique. La d&#233;couverte du pouvoir que nous avons de rendre notre prochain comique nous procure tin b&#233;n&#233;fice inopin&#233; de plaisir comique, et engendre une technique fort raffin&#233;e. On peut se rendre comique soi-m&#234;me, tout aussi bien que les autres. Les moyens mis en &#339;uvre sont - la transposition dans une situation comique, l'imitation, le d&#233;guisement, le d&#233;masquage, la caricature, la paro&#172;die, le travestissement, etc. Il est &#233;vident que ces techniques peuvent se mettre au service de tendances hostiles et agressives. On peut rendre comique quelqu'un pour le rendre m&#233;prisable, pour attenter &#224; sa dignit&#233; ou &#224; son autorit&#233;. Mais m&#234;me si l'acte de rendre comique r&#233;pondait r&#233;guli&#232;rement &#224; cette intention, celle-ci ne constituerait pas n&#233;cessairement le sens du comique spontan&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son caract&#232;re d&#233;sordonn&#233;, cette vue d'ensemble des domaines o&#249; se ren&#172;contre le comique montre que son lieu d'origine est fort &#233;tendu, et que le comique ne comporte pas de conditions aussi sp&#233;cialis&#233;es que, par exemple, le na&#239;f. Pour d&#233;cou&#172;vrir la condition favorable au comique, il importe, avant tout, de choisir un point de d&#233;part idoine : nous choisissons le comique des mouvements, parce que nos souvenirs nous apprennent que la figuration sc&#233;nique la plus primitive, la pantomime, se sert du mouvement pour nous faire rire. Pourquoi rions-nous des gesticulations des clowns ? Parce que ces mouvements sont d&#233;mesur&#233;s et qu'ils ne r&#233;pondent pas &#224; leur objectif. Nous rions d'un effort exag&#233;r&#233;. Recherchons maintenant cette condition en dehors du comique artificiel, c'est-&#224;-dire l&#224; o&#249; le comique est involontaire. Les mouvements de l'enfant ne nous semblent pas comiques, malgr&#233; ses &#233;bats et ses sautillements. Par contre, l'enfant est comique lorsque, en apprenant &#224; &#233;crire, il tire la langue et suit avec elle les mouvements du porte-plume ; nous voyons dans cette synergie de la langue, une d&#233;pense inutile de mouvement qu'&#224; la place de l'enfant nous eussions &#233;vit&#233;e. De m&#234;me, chez l'adulte, nous nous amusons de ses gestes inutiles ou m&#234;me de sa mimique expressive exag&#233;r&#233;e. Citons, comme exemples purs du comique de ce genre, le geste du joueur de quilles, qui se poursuit apr&#232;s le lancement de la boule, comme si celle-ci pouvait encore en &#234;tre influenc&#233;e ; de m&#234;me sont comiques toutes les grimaces qui exag&#232;rent la mimique expressive normale des &#233;motions, m&#234;me si elles sont involontaires comme celles des personnes atteintes de la danse de Saint-Guy (chor&#233;e) ; de m&#234;me encore un homme, qui n'entend rien &#224; la musique, trouvera comi&#172;ques les gesticulations passionn&#233;es d'un chef d'orchestre moderne, dont il ne saisit pas la n&#233;cessit&#233;. C'est bien de ce comique du mouvement que d&#233;rive encore le comique des formes du corps et le comique des traits du visage en tant que ces formes, ces traits sont con&#231;us comme le r&#233;sultat d'un mouvement exag&#233;r&#233; et inutile. Des yeux &#233;carquill&#233;s, un nez crochu qui tombe dans la bouche, des oreilles d&#233;coll&#233;es, une bosse, ne produisent l'effet du comique qu'en tant que nous nous figurons les mouve&#172;ments n&#233;cessaires &#224; la production de ces difformit&#233;s ; en cette occurrence on attribue au nez, aux oreilles, aux autres parties du corps, une mobilit&#233; qu'ils ne poss&#232;dent pas dans la r&#233;alit&#233;. Il est incontestablement comique que quelqu'un puisse remuer les oreilles, il le serait plus encore s'il &#233;tait en &#233;tat de lever et de baisser isol&#233;ment le nez. Une bonne partie de l'effet comique que nous produit l'animal tient &#224; ce que nous lui voyons ex&#233;cuter des mouvements que nous ne pouvons reproduire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais qu'est-ce qui d&#233;clenche en nous le rire au moment o&#249; nous nous apercevons que les mouvements d'autrui sont d&#233;mesur&#233;s et contraires &#224; leur objectif ? C'est, je pense, la comparaison des mouvements de cette personne &#224; ceux que j'eusse faits &#224; sa place. Il va sans dire qu'il faut appliquer aux deux grandeurs compar&#233;es une com&#172;mune mesure, et cette mesure est ma d&#233;pense d'innervation li&#233;e, dans un cas comme dans l'autre, &#224; la repr&#233;sentation du mouvement. Cette assertion demande &#224; &#234;tre illus&#172;tr&#233;e et comment&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que nous mettons ici en parall&#232;le, c'est, d'une part, la d&#233;pense psychique n&#233;ces&#172;saire &#224; une certaine repr&#233;sentation, d'autre part, le contenu de cette repr&#233;sentation. Notre assertion tend &#224; dire que la premi&#232;re n'est pas, en g&#233;n&#233;ral et en principe, ind&#233;&#172;pendante du second, c'est-&#224;-dire du repr&#233;sent&#233;, et en particulier que la repr&#233;sentation du grand n&#233;cessite plus de d&#233;pense psychique que la repr&#233;sentation du petit. Tant qu'il ne s'agit que de la repr&#233;sentation de certains mouvements d'amplitudes diverses, le bien-fond&#233; th&#233;orique de notre proposition et sa d&#233;monstration par l'observation courante semblent faciles &#224; &#233;tablir. Nous verrons, en effet, qu'en pareil cas une qualit&#233; de la repr&#233;sentation co&#239;ncide r&#233;ellement avec une qualit&#233; du repr&#233;sent&#233;, bien que, d'ordinaire, la psychologie nous mette en garde contre une telle confusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai acquis la repr&#233;sentation d'un mouvement d'une certaine amplitude en ex&#233;cu&#172;tant ou en imitant moi-m&#234;me ce mouvement, et, &#224; l'occasion de cet acte, j'ai appris &#224; conna&#238;tre, dans mes sensations d'innervation, une mesure de ce mouvement .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or lorsque je per&#231;ois, chez un autre, un mouvement similaire, de plus ou moins grande amplitude, la voie qui me m&#232;nera le plus s&#251;rement &#224; sa compr&#233;hension - &#224; son aperception - co&#239;ncidera avec celle que je suivrais moi-m&#234;me pour reproduire, par imitation, ce m&#234;me mouvement : je puis alors d&#233;cider lequel de ces deux mouve-ments n&#233;cessite, chez moi, une d&#233;pense sup&#233;rieure. Cette impulsion &#224; l'imitation se produit sans aucun doute lors de la perception du mouvement. Mais je n'imite pas en r&#233;alit&#233; ce mouvement, pas plus que je n'&#233;pelle quoique ayant appris &#224; lire en &#233;pelant. Au lieu d'imiter ce mouvement en contractant mes muscles, je repr&#233;sente ce mouve-ment &#224; l'aide des traces de souvenir laiss&#233;es en moi par les d&#233;penses que des mouvements analogues ont exig&#233;es de moi. Le &#171; repr&#233;senter &#187; ou le &#171; penser &#187; se distingue de l' &#171; agir &#187; ou de 1'&#171; ex&#233;cuter &#187; surtout en ce qu'il d&#233;place des &#233;nergies d'investissement beaucoup moindres et qu'il emp&#234;che la liquidation de la d&#233;pense principale. Mais de quelle mani&#232;re la notion quantitative - du plus grand ou du plus petit - du mouvement per&#231;u est-elle figur&#233;e dans notre repr&#233;sentation ? Et si une figu&#172;ration du quantitatif ne trouve plus sa place dans la repr&#233;sentation, qui se compose de qualit&#233;s, comment puis-je alors distinguer les repr&#233;sentations de mouvements d'amplitudes diff&#233;rentes, comment puis-je &#233;tablir entre elles la comparaison qui importe ici ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que la physiologie nous montre la voie en nous apprenant que, m&#234;me au cours de la repr&#233;sentation, des influx nerveux s'&#233;coulent vers les muscles, influx qui, il est vrai, ne correspondent qu'&#224; une d&#233;pense modique. On est alors tout pr&#232;s d'ad&#172;mettre que cette d&#233;pense d'innervation, li&#233;e &#224; la repr&#233;sentation, est employ&#233;e &#224; figurer le facteur quantitatif de la repr&#233;sentation, que cette d&#233;pense est plus grande pour la repr&#233;sentation d'un grand mouvement, plus petite pour celle d'un petit mouve&#172;ment. Donc, la repr&#233;sentation du plus grand mouvement serait ici v&#233;ritablement la repr&#233;sen&#172;tation la plus grande, c'est-&#224;-dire s'accompagnant d'une plus grande d&#233;pense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, l'observation courante d&#233;montre, de fa&#231;on imm&#233;diate, que les hommes ont coutume d'exprimer, au moyen de d&#233;penses vari&#233;es, par une sorte de mimique repr&#233;&#172;sentative, le grand et le petit impliqu&#233;s dans leurs repr&#233;sentations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est facile de voir qu'un enfant, un homme du peuple, un sujet de certaines races, ne se contente pas, dans ses r&#233;cits et dans ses prescriptions, de mots clairs et expli&#172;cites pour communiquer sa repr&#233;sentation &#224; l'auditeur ; il en traduit le contenu par une mimique expressive, il associe le langage mimique au message verbal, il appuie surtout sur la quantit&#233; et l'intensit&#233;. Il l&#232;ve la main par-dessus la t&#234;te pour parler d'une &#171; haute montagne &#187;, il la rapproche du sol pour parler d'un &#171; petit nain &#187;. S'il s'est d&#233;shabitu&#233; de d&#233;peindre avec les mains, il se laisse aller &#224; d&#233;peindre avec la voix, et si, sur ce point, il arrive &#224; se ma&#238;triser, il y a gros &#224; parier qu'il &#233;carquille les yeux pour parler de ce qui est grand et qu'il cligne des yeux pour parler de ce qui est petit. Ce ne sont pas ses propres affects qu'il ext&#233;riorise ainsi, mais vraiment le contenu de ce qu'il repr&#233;sente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il donc admettre que cette impulsion &#224; la mimique ne soit &#233;veill&#233;e que par le besoin de se communiquer, quand on voit qu'une bonne partie de ce mode expressif &#233;chappe enti&#232;rement &#224; l'attention de l'auditeur ? Je crois plut&#244;t que cette mimique, bien que moins active, existe, abstraction faite de toute communication, qu'elle se r&#233;alise encore si le sujet &#171; repr&#233;sente &#187; pour lui seul, s'il pense &#224; quelque chose d'une fa&#231;on figurative ; il exprime alors physiquement, comme dans le discours, le grand et le petit, en modifiant, tout au moins, l'innervation des traits de son visage ou de ses organes des sens. Je puis m&#234;me me figurer que l'influx nerveux somatique qui corres&#172;pond au contenu du repr&#233;sent&#233; a marqu&#233; le d&#233;but et l'origine de la mimique destin&#233;e &#224; communiquer une repr&#233;sentation, il suffirait d'accro&#238;tre cet influx, de le rendre perceptible &#224; autrui, pour lui faire remplir cette mission. En avan&#231;ant qu'&#224; &#171; l'expres&#172;sion des &#233;motions &#187;, reconnue comme effet somatique accessoire de certains proces&#172;sus psychiques, il faudrait joindre cette &#171; expression du contenu des repr&#233;senta&#172;tions &#187;, je con&#231;ois certes bien que mes observations relatives &#224; la cat&#233;gorie du grand et du petit n'&#233;puisent pas le th&#232;me. Il y a m&#234;me bien des consid&#233;rations que je pourrais ajouter avant d'en arriver aux ph&#233;nom&#232;nes de tension par lesquels une per&#172;sonne indique physiquement la concentration de son attention et le degr&#233; d'abstrac&#172;tion actuel de sa pens&#233;e. Je consid&#232;re ce sujet comme important, et je crois que dans d'autres domaines encore de l'esth&#233;tique l'&#233;tude de cette mimique serait utile, comme elle nous le fut ici &#224; la compr&#233;hension du comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en revenir au comique du mouvement, je rappelle que la perception d'un mouvement donn&#233; s'accompagne de l'impulsion &#224; le repr&#233;senter par une certaine d&#233;pense, un certain effort. Donc, lorsque j'&#233;prouve la &#171; volont&#233; de comprendre &#187; ce mouvement, lorsque j'en r&#233;alise l'aperception, j'engage une certaine d&#233;pense, et, &#224; ce stade du processus psychique, je me comporte exactement comme si je me mettais &#224; la place de la personne observ&#233;e. Je saisis probablement en m&#234;me temps le but de ce mouvement, et je peux estimer, en vertu de l'exp&#233;rience acquise. quelle d&#233;pense serait n&#233;cessaire &#224; l'atteindre. Je fais alors abstraction de la personne observ&#233;e, et je m'y prends comme si, pour mon propre compte, je cherchais &#224; atteindre le but du mouvement. Ces deux virtualit&#233;s repr&#233;sentatives reviennent &#224; une comparaison entre le mouvement observ&#233; et le mien propre. Si le mouvement de l'autre personne est d&#233;&#172;mesur&#233; et contraire &#224; son objectif, l'exc&#232;s de ma d&#233;pense, n&#233;cessit&#233;e par la com&#172;pr&#233;hension, est inhib&#233; in statu nascendi, pour ainsi dire pendant la mobilisation ; cet exc&#232;s est d&#233;clar&#233; superflu, et il est ainsi libre d'&#234;tre utilis&#233; par ailleurs, &#233;ventuellement d'&#234;tre d&#233;charg&#233; par le rire. De cette fa&#231;on, quand d'autres circonstances favorables surviennent, le plaisir d&#251; au mouvement comique serait engendr&#233; par un exc&#232;s de d&#233;pense d'influx nerveux, exc&#232;s qui r&#233;sulte de la. comparaison avec mon propre mou-vement et qui est devenu inutilisable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voyons &#224; pr&#233;sent qu'il nous faut poursuivre nos discussions dans deux directions diff&#233;rentes : premi&#232;rement d&#233;terminer les conditions n&#233;cessaires &#224; la d&#233;&#172;charge de l'exc&#232;s, deuxi&#232;mement voir si les autres cas du comique peuvent &#234;tre con&#231;us sur le mod&#232;le du comique du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous aborderons tout d'abord ce dernier probl&#232;me et, apr&#232;s le comique des mou&#172;vements et des actes, nous envisagerons le comique qui r&#233;side dans les productions intellectuelles et dans les traits de caract&#232;re d'une autre personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons prendre comme type du genre le non-sens comique r&#233;alis&#233;, &#224; l'examen, par le candidat ignorant ; il est certes plus difficile de citer un exemple simple concernant les traits du caract&#232;re. Ne nous laissons pas induire en erreur par ce fait que le non-sens et la sottise, qui sont si souvent comiques, ne le sont pourtant pas dans tous les cas, de m&#234;me que les m&#234;mes caract&#232;res qui nous font rire une fois par leur c&#244;t&#233; comique peuvent nous para&#238;tre d'autres fois abjects ou ha&#239;ssables. Ce fait, dont nous ne devons Pas oublier de tenir compte, indique simplement qu'il y a, en dehors de la comparaison qui nous est d&#233;j&#224; bien connue, d'autres conditions dont d&#233;pend l'effet comique ; nous pourrons chercher &#224; d&#233;m&#234;ler ces conditions dans un autre contexte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le comique que je trouve dans les caract&#232;res intellectuels et psychiques d'une autre personne ressort &#233;videmment, lui aussi, d'une comparaison de cette personne avec mon propre moi ; il est, cependant, remarquable que le plus souvent le r&#233;sultat de cette comparaison soit l'oppos&#233; de celui que l'on obtient dans le cas du mouvement ou de l'acte comiques. Dans ce dernier Cas, mon cong&#233;n&#232;re me semblait comique, parce que sa d&#233;pense &#233;tait sup&#233;rieure &#224; celle que je croyais n&#233;cessaire ; dans le cas de la production psychique, au contraire, le comique surgit lorsque ce cong&#233;n&#232;re s'est &#233;par&#172;gn&#233; une d&#233;pense qui me parait indispensable, car le non-sens et la sottise r&#233;sultent d'un fonctionnement psychique &#224; un niveau inf&#233;rieur. Dans le premier cas, je ris parce que l'autre personne a fait trop d'efforts ; dans le second, parce qu'elle en a fait trop peu. Il appara&#238;t donc que la cheville ouvri&#232;re du comique n'est que la diff&#233;rence de deux d&#233;penses d'investissement, - d&#233;pense &#171; par sympathie &#187; et d&#233;pense de mon moi - ; peu importe au profit de qui s'&#233;tablit cette diff&#233;rence. Cette bizarrerie, qui semblerait tout d'abord appel&#233;e &#224; &#233;garer notre jugement, s'efface toutefois si nous consid&#233;rons que restreindre notre activit&#233; musculaire et accro&#238;tre notre activit&#233; intellectuelle est conforme &#224; la direction que nous poursuivons dans notre &#233;volution vers un degr&#233; de culture sup&#233;rieure. L'&#233;l&#233;vation de notre d&#233;pense cogitative restreint la d&#233;pense mo&#172;trice n&#233;cessaire &#224; un m&#234;me effet, progr&#232;s dont t&#233;moigne notre machinisme actuel .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc d'apr&#232;s ce m&#234;me principe qu'une personne nous para&#238;t comique lorsqu'elle d&#233;ploie, par rapport &#224; nous, trop d'effort dans ses actes physiques et trop peu dans ses actes psychiques ; il est incontestable que, dans ces deux cas, notre rire est la manifestation du plaisir caus&#233; par la sup&#233;riorit&#233; que nous nous attribuons sur autrui. L'ordre, dans ces deux cas, est-il interverti, la d&#233;pense somatique de l'autre personne est-elle trouv&#233;e inf&#233;rieure, sa d&#233;pense psychique sup&#233;rieure &#224; la n&#244;tre : loin de rire, nous nous en &#233;tonnons et nous nous en &#233;merveillons .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette origine du plaisir comique, le fait que ce plaisir tient, comme nous venons de le montrer, &#224; la comparaison de l'autre personne avec notre moi propre - de la diff&#233;rence entre la d&#233;pense &#171; par sympathie &#187; et la d&#233;pense propre du moi - constitue sans doute son &#233;l&#233;ment g&#233;n&#233;tique le plus important. Mais assur&#233;ment cet &#233;l&#233;ment n'est pas seul en cause. Nous avons appris quelque part &#224; faire abstraction de cette comparaison entre l'autre personne et le moi et &#224; ne rechercher cette diff&#233;rence qui nous procure le plaisir que, d'un seul c&#244;t&#233;, soit dans la &#171; sympathie &#187;, soit dans les processus qui ont pour th&#233;&#226;tre notre moi propre, ce qui prouve que le sentiment de sup&#233;riorit&#233; n'est pas une condition essentielle du plaisir comique. Une comparaison est indispensable &#224; l'&#233;closion de ce plaisir ; nous trouvons que cette comparaison s'&#233;tablit entre deux d&#233;penses d'investissement qui se succ&#232;dent de pr&#232;s et s'appliquent &#224; une m&#234;me production : ou bien nous produisons ces deux d&#233;penses par la voie de la &#171; sympathie &#187; par une autre personne, ou bien nous les trouvons, en dehors de tout rapport avec l'autre personne, dans nos propres processus psychiques. Dans le pre&#172;mier cas, o&#249; l'autre personne joue encore un r&#244;le, mais ind&#233;pendant d'une compa&#172;raison avec notre moi, la diff&#233;rence des d&#233;penses d'investissement, qui procure le plaisir, tient &#224; des influences ext&#233;rieures, que nous pouvons embrasser sous le nom de &#171; situation &#187; ; c'est pourquoi cette sorte de comique peut &#234;tre qualifi&#233;e de comique de situation. Les qualit&#233;s de la personne qui fournit le comique n'interviennent pas &#224; titre principal : nous rions m&#234;me si nous reconnaissons que, nous trouvant dans la m&#234;me situation, nous eussions agi comme elle. Nous tirons ici le comique des rapports de l'homme avec le monde ext&#233;rieur qui le domine souvent, rapports qui, dans les pro&#172;cessus psychiques humains, sont aussi repr&#233;sent&#233;s par les conventions, les n&#233;cessit&#233;s sociales, et m&#234;me par les propres besoins corporels du sujet. Un cas typique de ce dernier genre est celui d'un homme qui, au cours d'une activit&#233; n&#233;cessitant le plein d&#233;ploiement de ses forces psychiques, est saisi tout &#224; coup d'une violente douleur ou du besoin de d&#233;f&#233;quer. Le contraste qui, par la voie de la &#171; sympathie &#187;, nous fournit la diff&#233;rence comique est celui qui s'&#233;tablit entre le grand int&#233;r&#234;t que l'autre personne prenait avant la perturbation &#224; son activit&#233; psychique et l'int&#233;r&#234;t minime dont elle dispose encore apr&#232;s cette perturbation. La personne qui nous fournit cette diff&#233;rence nous appara&#238;t &#224; nouveau comique, parce qu'inf&#233;rieure ; elle n'est, toutefois, inf&#233;rieure que par rapport &#224; son moi pr&#233;c&#233;dent, et non par rapport &#224; nous, car nous savons qu'en pareille occurrence, notre attitude e&#251;t &#233;t&#233; la m&#234;me. Mais il est remarquable que ce ne soit que dans les cas par &#171; sympathie &#187;, dans le cas o&#249; c'est un autre qui se trouve dans une pareille situation, que nous trouvions comique cette inf&#233;riorit&#233;, cette d&#233;faite de l'homme, tandis que, si nous nous trouvions nous-m&#234;mes dans un pareil embarras, nous n'&#233;prouverions que des &#233;motions p&#233;nibles. Il est probable qu'il nous faut nous sentir nous-m&#234;mes &#224; l'abri d'un pareil embarras pour pouvoir trouver plaisante la diff&#233;rence qui r&#233;sulte de la comparaison des investissements successifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre source du comique, celle que nous trouvons dans la variation de nos pro&#172;pres investissements, int&#233;resse particuli&#232;rement nos relations avec l'avenir, que nous avons coutume d'anticiper dans nos repr&#233;sentations d'attente. Je suppose qu'une d&#233;pense quantitativement bien d&#233;termin&#233;e est le fond de chacune de nos repr&#233;sen&#172;ta&#172;tions d'attente, d&#233;pense qui, dans le cas de la d&#233;sillusion, est ainsi rabaiss&#233;e d'une diff&#233;rence d&#233;termin&#233;e, et je rappelle ici &#224; nouveau les remarques que j'ai faites plus haut au sujet de la a mimique de repr&#233;sentation &#187;. Mais il me semble plus facile de mettre en &#233;vidence la d&#233;pense d'investissement effective ment mobilis&#233;e par l'attente. Il est toute une s&#233;rie de cas o&#249;, de toute &#233;vidence, l'attente se manifeste sous forme de pr&#233;parations motrices, surtout lorsque l'&#233;v&#233;nement attendu fait appel &#224; la motilit&#233; ; on peut m&#234;me appr&#233;cier quantitativement ces pr&#233;parations. Je m'appr&#234;te &#224; reprendre une balle qu'on me lance ; tout mon corps se tend pour r&#233;sister au choc de la balle ; et les mouvements excessifs que j'ex&#233;cute, si la l&#233;g&#232;ret&#233; de la balle trompe mon attente, ne font que me rendre comique aux yeux des spectateurs. Cette attente m'a pouss&#233; &#224; faire une d&#233;pense de mouvement excessive. De m&#234;me, si je sors d'un panier un fruit que j'estimais lourd, et que le fruit soit creux, model&#233; dans la cire, ma main trahit, par l'&#233;lan que j'avais pr&#233;par&#233; &#224; cet effet, un exc&#232;s de potentiel nerveux et par l&#224; je pr&#234;te &#224; rire. Dans un cas, tout au moins, l'exp&#233;rience physiologique peut d&#233;montrer, chez l'animal, la d&#233;pense d'attente, et cela d'une fa&#231;on directement mesurable. Dans ses recherches sur la s&#233;cr&#233;tion salivaire, Pavlov montre &#224; des chiens, porteurs de fistules salivaires, des aliments divers : la quantit&#233; de salive s&#233;cr&#233;t&#233;e varie suivant qu'au cours de l'exp&#233;rience l'attente de l'animal qui se pr&#233;parait &#224; consommer la p&#226;ture pr&#233;sent&#233;e, est renforc&#233;e ou tromp&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; encore o&#249; l'attente int&#233;resse simplement mes organes des sens et non ma motilit&#233;, il me semble qu'elle se manifeste par une certaine d&#233;pense motrice, qui met les sens en tension et les neutralise &#224; l'&#233;gard des autres impressions non attendues ; je me crois en droit de concevoir, en g&#233;n&#233;ral, la fixation de l'attention comme un acte moteur qui &#233;quivaudrait &#224; une certaine d&#233;pense. Il convient de supposer aussi que l'activit&#233; pr&#233;paratoire de l'attente ne sera pas sans relation avec l'intensit&#233; de l'impres&#172;sion attendue, mais que je repr&#233;senterai la grandeur ou la petitesse de cette intensit&#233; par ma mimique &#224; l'aide d'une d&#233;pense de pr&#233;paration plus grande ou plus petite, tout comme dans le cas de la communication verbale ou dans celui du penser qui n'est pas expectatif. Il est vrai que la d&#233;pense d'attente comportera plusieurs composantes et que ma d&#233;sillusion, elle aussi, sera influenc&#233;e par divers facteurs ; il ne s'agira pas seulement de d&#233;terminer si, sensoriellement parlant, la r&#233;alit&#233; est sup&#233;rieure ou inf&#233;rieure &#224; mon attente, mais encore si elle est digne du grand int&#233;r&#234;t que je lui avais r&#233;serv&#233; dans mon attente. Je suis ainsi amen&#233; &#224; faire entrer en ligne de compte, outre la d&#233;pense n&#233;cessaire &#224; la repr&#233;sentation du grand et du petit (mimique repr&#233;sen&#172;tative), la d&#233;pense que n&#233;cessite la tension de l'attention (d&#233;pense d'attente), et, par surcro&#238;t, dans certains cas, la d&#233;pense d'abstraction. Mais ces autres types de d&#233;pense peuvent se ramener ais&#233;ment &#224; celle du grand et du petit, car ce qui est plus int&#233;&#172;ressant, ce qui est plus relev&#233;, et m&#234;me ce qui est plus abstrait, ne constitue que des cas d'esp&#232;ce, particuli&#232;rement qualifi&#233;s, de ce qui est plus grand. Ajoutons que, sui-vant Lipps et d'autres, c'est le contraste quantitatif - et non qualitatif - qui est consi&#172;d&#233;r&#233;, en premi&#232;re ligne, comme source du plaisir comique ; nous voil&#224; donc, en somme, satisfaits d'avoir adopt&#233; comme point de d&#233;part de nos recherches le comique du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conform&#233;ment &#224; la th&#232;se de Kant, &#171; le comique est une attente qui se r&#233;duit &#224; rien &#187;, Lipps, dans un ouvrage souvent cit&#233; ici, a tent&#233; de faire d&#233;river, sans excep&#172;tion, tout plaisir comique, de l'attente. Bien que sa tentative ait donn&#233; maints r&#233;sultats fort instructifs et fort pr&#233;cieux, je voudrais m'associer aux auteurs qui, dans leur critique, ont pr&#233;tendu que Lipps avait r&#233;tr&#233;ci outre mesure le champ des origines du comique et forc&#233; les ph&#233;nom&#232;nes du comique pour les faire entrer dans le cadre de sa formule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hommes ne se sont pas content&#233;s de savourer le comique au hasard des rencontres ; ils se sont efforc&#233;s de le produire intentionnellement, et l'on en apprend davantage sur la nature du comique par l'&#233;tude des diff&#233;rents moyens dont on dispose pour le produire. On peut, avant tout, le produire en se rendant soi-m&#234;me comique pour mettre les autres en gaiet&#233;, par exemple en jouant la maladresse ou la sottise. On produit alors le comique tout comme si l'on &#233;tait r&#233;ellement comique, du fait qu'on remplit la, condition de la comparaison, dont r&#233;sulte la diff&#233;rence de d&#233;pense ; mais on ne se rend pas, de ce fait, ridicule ou m&#233;prisable, -on peut m&#234;me, le cas &#233;ch&#233;ant, inspirer de l'admiration. Le partenaire, en effet, n'&#233;prouve pas de sentiment de sup&#233;&#172;riorit&#233;, s'il comprend que l'on s'est born&#233; &#224; simuler ; ce qui d&#233;montre clairement, une fois de plus, qu'en principe, le comique est ind&#233;pendant du sentiment de sup&#233;riorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour rendre autrui comique, nous avons tout d'abord la ressource de le placer dans une situation o&#249; la suj&#233;tion de l'homme aux contingences ext&#233;rieures, en particulier aux contingences sociales, le rend comique, quelles que soient ses qualit&#233;s propres ; c'est l&#224; l'exploitation du comique de situation. Cette transposition du prochain dans une situation comique peut &#234;tre des plus r&#233;elles (a practical joke), si, par exemple, on lui lance un croc-en-jambe afin de le faire tomber gauchement, si on le fait para&#238;tre sot, si on exploite sa cr&#233;dulit&#233; pour lui faire accroire des absurdit&#233;s, etc. ; ou bien cette transposition peut &#234;tre simplement fictive, r&#233;alis&#233;e alors par la parole ou le geste. L'agression, qui use souvent de cette arme du comique, profite largement de la pr&#233;rogative du plaisir comique d'&#234;tre ind&#233;pendant de la r&#233;alit&#233; m&#234;me de la situation comique, de sorte qu'au fond tout homme est susceptible d'&#234;tre rendu comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y a encore d'autres moyens de tourner au comique quelqu'un ou quelque chose ; ces moyens, qui m&#233;ritent une attention particuli&#232;re, nous d&#233;couvrent en partie de nouvelles sources du plaisir comique. Signalons, parmi ces moyens, l'imitation qui procure &#224; l'auditeur un plaisir extr&#234;me, et qui rend son objet comique, en dehors de toute exag&#233;ration caricaturale. Il est plus facile de scruter l'effet comique de la cari&#172;cature que celui de l'imitation pure et simple. La caricature, la parodie et le travestis&#172;sement, comme son contraire pragmatique, le d&#233;masquage, s'attaquent aux personnes et aux objets &#224; qui l'on doit le respect, qui d&#233;tiennent quelque autorit&#233;, qui s'&#233;l&#232;vent, dans un sens ou dans l'autre, au-dessus du commun. Ce sont des proc&#233;d&#233;s de d&#233;gra&#172;dation, proc&#233;d&#233;s pour lesquels la langue allemande poss&#232;de l'heureuse expression de : Herabsetzung . Ce qui est &#233;lev&#233; est grand au sens figur&#233;, au sens psychique, et je suis port&#233; &#224; supposer, ou plut&#244;t &#224; renouveler &#224; ce 'propos cette supposition que, comme le grand au sens somatique, le grand au sens psychique est repr&#233;sent&#233; par une d&#233;pense suppl&#233;mentaire. Il n'est pas n&#233;cessaire d'aller chercher bien loin pour observer que, si je parle de ce qui est &#233;lev&#233;, l'innervation de ma voix se modifie, ma mimique change, tout mon maintien cherche &#224; se mettre au diapason de la dignit&#233; de ce que je repr&#233;&#172;sente. Je m'impose une contrainte solennelle, &#224; peu pr&#232;s comme si je devais affronter la pr&#233;sence d'un haut personnage, d'un monarque ou d'Un prince de la science. Ce ne serait gu&#232;re me tromper que de supposer que cette nouvelle innervation de la mimi&#172;que de repr&#233;sentation t&#233;moigne d'une d&#233;pense suppl&#233;mentaire. Un troisi&#232;me cas de d&#233;pense suppl&#233;mentaire se pr&#233;sente lorsque je m'engage dans un ordre d'id&#233;es abstrai&#172;tes, au lieu de m'en tenir aux repr&#233;sentations famili&#232;res du concret et du plastique. Or, si les proc&#233;d&#233;s signal&#233;s plus haut, destin&#233;s &#224; la d&#233;gradation du relev&#233;, me font repr&#233;senter ce relev&#233; comme ce qui m'est familier, me permettant, en sa pr&#233;sence id&#233;ale, de prendre mes aises, de &#171; me mettre au repos &#187;, comme on dit dans le militai&#172;re, je m'&#233;pargne la d&#233;pense suppl&#233;mentaire de la contrainte solennelle, et la comparai&#172;son de ce mode de repr&#233;sentation sugg&#233;r&#233; &#171; par sympathie &#187;, au mode de repr&#233;senta&#172;tion usit&#233; en pareille occurrence, et qui cherche &#224; se r&#233;aliser simultan&#233;ment, cette comparaison, dis-je, cr&#233;e &#224; nouveau la diff&#233;rence de d&#233;pense susceptible d'&#234;tre d&#233;charg&#233;e par le rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La caricature r&#233;alise, comme on sait, la d&#233;gradation, en extrayant de l'expression g&#233;n&#233;rale du sujet haut plac&#233; un seul trait, comique par lui-m&#234;me, qui devait dans l'ensemble passer inaper&#231;u. Par l'isolement de ce trait on peut alors produire un effet comique qui, dans notre souvenir, irradie au sujet tout entier. N&#233;anmoins, une condi&#172;tion s'impose, c'est que la pr&#233;sence m&#234;me du sujet haut plac&#233; ne nous contraigne pas &#224; pers&#233;v&#233;rer dans notre tendance au respect. Lorsque l'original n'offre pas, par lui-m&#234;me, un trait qui pr&#234;te au comique, la caricature n'h&#233;site pas &#224; cr&#233;er un trait comique en outrant un trait nullement comique par lui-m&#234;me. C'est l&#224; encore une caract&#233;ristique de l'origine du plaisir comique que de telles entorses &#224; la v&#233;rit&#233; ne nuisent gu&#232;re &#224; l'effet de la caricature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La parodie et le travestissement parviennent par une autre voie &#224; rabaisser ce qui est haut plac&#233; : ils d&#233;truisent la conformit&#233; qui existe entre le caract&#232;re d'une per&#172;sonne, telle qu'elle nous est connue, et ses actes et ses paroles ; ils remplacent, ou les personnages haut plac&#233;s ou bien leurs faits et gestes, par des personnages ou par des gestes d'un ordre inf&#233;rieur. C'est par l&#224; qu'ils se distinguent de la caricature, mais ils produisent le plaisir comique par le m&#234;me m&#233;canisme. C'est encore le m&#234;me m&#233;ca&#172;nisme qui est mis en oeuvre par le d&#233;masquage, mais celui-ci ne vise que la dignit&#233; et l'autorit&#233; usurp&#233;es par l'imposture et de ce fait dignes d'&#234;tre arrach&#233;es &#224; leur d&#233;tenteur. Nous avons appris &#224; reconna&#238;tre l'effet comique du d&#233;masquage dans quelques mots d'esprit, par exemple dans celui qui vise cette femme distingu&#233;e criant aux premi&#232;res douleurs de l'enfantement : &#171; Ah ! mon Dieu ! &#187; et &#224; qui le m&#233;decin ne veut porter secours que lorsqu'elle s'&#233;crie : &#171; Ai waih ! &#187; Apr&#232;s ce que nous venons d'apprendre des caract&#232;res du comique, il est incontestable que cette histoire constitue un type parfait de d&#233;masquage comique et n'a aucun droit au titre de mot d'esprit. Elle ne rappelle le mot d'esprit que par sa mise en sc&#232;ne, par le proc&#233;d&#233; technique de la &#171; repr&#233;sentation par un d&#233;tail &#187;, dans le cas particulier par le cri qui fournit l'indica&#172;tion suffisante. Avouons cependant que, si nous faisons appel au sentiment de notre langue pour trancher cette question, rien ne nous emp&#234;chera de qualifier cette histoire de mot d'esprit. Nous comprendrons cette particularit&#233;, si nous observons que l'usage de la langue ne s'est pas moul&#233; sur nos conceptions scientifiques touchant la nature de l'esprit, conceptions que nous avons acquises &#224; grand-peine au cours de nos recher&#172;ches. &#201;tant donn&#233; qu'il est dans les attributions de l'esprit de rendre &#224; nouveau acces&#172;sibles d'anciennes sources du plaisir comique (p. 151) on peut, si l'on se contente d'une lointaine analogie, qualifier de mot d'esprit tout artifice qui d&#233;voile un comique non flagrant. Mais ce dernier trait s'applique par excellence au d&#233;masquage, ainsi qu'&#224; d'autres m&#233;thodes de ridiculisation .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut encore faire rentrer dans le &#171; d&#233;masquage &#187; certains proc&#233;d&#233;s de ridicu&#172;lisation qui nous sont d&#233;j&#224; connus, proc&#233;d&#233;s qui ravalent la dignit&#233; d'un homme en montrant qu'il participe &#224; l'infirmit&#233; humaine, et particuli&#232;rement que son activit&#233; psychique est domin&#233;e par ses besoins corporels. Le d&#233;masquage revient alors &#224; dire : Tel ou tel, que l'on admire &#224; l'&#233;gal d'un demi-dieu, n'est qu'un homme comme toi et moi. Se rangent encore dans cette cat&#233;gorie tous les efforts destin&#233;s &#224; mettre en &#233;vi&#172;dence, derri&#232;re la richesse, la libert&#233; apparente de la production psychique, l'automa&#172;tisme psychique dans toute sa monotonie. Les exemples que nous avons donn&#233;s des mots d'esprit de marieurs se pr&#233;sentent ainsi comme des &#171; d&#233;mas&#172;quages &#187; ; il est vrai que lorsque nous les citions nous nous demandions si nous &#233;tions bien en droit de ranger ces histoires parmi les mots d'esprit. Nous voil&#224; maintenant en &#233;tat d'affirmer avec plus de certitude, que l'anecdote de l'&#233;cho, qui fait chorus &#224; toutes les assertions du dit marieur et m&#234;me, finalement, corrobore l'aveu de la bosse par l'exclamation : &#171; Et encore quelle bosse ! &#187;, que cette anecdote, disons-nous, est essentiellement une histoire comique, un exemple de d&#233;masquage de l'automatisme psychique. Mais l'histoire comique ne fait ici office que de fa&#231;ade ; pour qui veut bien saisir le sens cach&#233; des anecdotes de marieurs, elle demeure dans son ensemble un mot d'esprit parfaitement camp&#233;. Celui qui n'approfondit pas s'en tient &#224; l'histoire comique. Ces consid&#233;rations s'appliquent encore &#224; un autre mot d'esprit, celui du marieur qui, pour r&#233;torquer une objection, finit par dire la v&#233;rit&#233; en s'&#233;criant : &#171; Qui pr&#234;terait donc &#224; de telles gens ! &#187; : d&#233;masquage comique servant de fa&#231;ace &#224; un mot d'esprit. Mais le caract&#232;re de l'esprit est ici beaucoup moins m&#233;connaissable, puisque le discours du marieur est en m&#234;me temps une repr&#233;sentation par le contraire. En voulant d&#233;montrer que ces gens sont riches, il d&#233;montre par l&#224; m&#234;me qu'ils ne le sont pas, qu'ils sont m&#234;me fort pauvres. L'esprit se combine ici au comique, nous apprenant ainsi qu'une m&#234;me all&#233;gation peut &#234;tre &#224; la fois spirituelle et comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes heureux de saisir l'occasion de revenir du comique par d&#233;masquage au mot d'esprit, car, au fond, notre programme comporte, non pas la d&#233;termination de la nature du comique, mais l'&#233;lucidation des rapports respectifs de l'esprit et du comique. Nous joindrons au cas de la r&#233;v&#233;lation de l'automatisme psychique, o&#249; le sentiment de l'alternative entre le comique et l'esprit nous a laiss&#233;s d&#233;sempar&#233;s, un autre cas o&#249; l'esprit se confond de m&#234;me avec le comique. Je veux parler des mots d'esprit par le non-sens. Or, nos recherches montreront finalement que, dans ce dernier cas, la rencontre de l'esprit et du comique poss&#232;de une d&#233;rivation th&#233;orique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons vu plus haut, dans notre discussion des techniques de l'esprit, que nombre de mots d'esprit usent de ce proc&#233;d&#233; technique : laisser le champ libre &#224; cer&#172;taines mani&#232;res du penser, qui sont en usage dans l'inconscient, mais qui ne peu&#172;vent &#234;tre consid&#233;r&#233;es, dans le conscient, que comme des &#171; fautes de raisonne&#172;ment &#187; ; nous avons pourtant plus tard dout&#233; de leur caract&#232;re de mot d'esprit, de sorte que nous &#233;tions dispos&#233;s a les ranger simplement parmi les histoires comiques. Nous ne pouvions nous d&#233;fendre de quelques h&#233;sitations, car nous ne connaissions pas encore le caract&#232;re essentiel du mot d'esprit. Plus tard nous avons trouv&#233;, par analogie avec l'&#233;laboration du r&#234;ve, ce caract&#232;re, dans un compromis m&#233;nag&#233; par l'&#233;laboration de l'esprit entre les exigences de la critique rationnelle, et la pulsion &#224; ne pas renoncer &#224; ce plaisir d'antan li&#233; au non-sens et au jeu avec les mots. Le compromis ainsi r&#233;alis&#233;, lorsque la pointe pr&#233;consciente de la pens&#233;e &#233;tait confi&#233;e pour un moment &#224; l'&#233;labo&#172;ration inconsciente, satisfait dans tous les cas &#224; l'un et l'autre d&#233;sideratum, mais offrait prise &#224; la critique &#224; diff&#233;rents &#233;gards et se trouvait ainsi expos&#233; &#224; subir de sa part des jugements divers. L'esprit avait une fois r&#233;ussi &#224; usurper, par ruse, la forme d'une phrase insignifiante mais admissible ; une autre fois &#224; se faufiler dans l'expres&#172;sion d'une pens&#233;e int&#233;ressante ; dans le cas extr&#234;me du compromis, il avait renonc&#233; &#224; satisfaire aux exigences de la critique et, se fiant &#224; ses propres sources de plaisir, il se pr&#233;sentait &#224; la critique dans le simple appareil du non-sens. Il ne craignait alors pas d'encourir sa d&#233;sapprobation, car il pouvait escompter que J'auditeur redresserait, par le traitement inconscient, la d&#233;formation de l'expression du mot d'esprit et, par l&#224;, eu r&#233;tablirait le sens r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quel cas l'esprit appara&#238;tra-t-il &#224; la critique comme un non-sens ? Tout sp&#233;&#172;cialement lorsqu'il adoptera les fa&#231;ons de penser que l'inconscient accepte, mais que le conscient r&#233;prouve, c'est-&#224;-dire lorsqu'il usera des fautes de raisonnement. Quel&#172;ques modes du penser inconscient subsistent, comme nous le savons, &#233;galement dans le conscient, par exemple certaines formes de la repr&#233;sentation indirecte, l'allusion, etc., bien que leur emploi conscient soit soumis &#224; des restrictions assez importantes. Gr&#226;ce &#224; ces techniques, le mot d'esprit ne heurte que peu ou prou la critique ; ce r&#233;sultat n'est atteint que lorsque la technique met en &#339;uvre des moyens que la pens&#233;e consciente a d&#233;finitivement rejet&#233;s. Le mot d'esprit peut encore &#233;viter de heurter la critique, s'il sait dissimuler la faute de raisonnement, s'il sait la rev&#234;tir d'une appa&#172;rence de logique, comme dans l'histoire de la tarte et de la liqueur, du saumon mayonnaise et autres anecdotes du m&#234;me genre. Mais s'il laisse subsister la faute de raisonnement sans la travestir, il encourt, &#224; coup s&#251;r, l'opposition de la critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici encore une autre conjoncture qui, dans ce cas, tourne &#224; l'avantage de l'esprit. Les fautes de raisonnement dont il use dans sa technique comme modes de penser de l'inconscient paraissent - souvent, sinon constamment - comiques &#224; la critique. La tol&#233;rance consciente des modes de penser propres &#224; l'inconscient et rejet&#233;s comme d&#233;&#172;fectueux est un des moyens utilis&#233;s pour produire le plaisir comique ; cela se com&#172;prend ais&#233;ment, car l'investissement pr&#233;conscient n&#233;cessite certainement une plus forte d&#233;pense que l'investissement qu'on laisse se produire dans l'inconscient. En entendant et en comparant la pens&#233;e, con&#231;ue sur le mode inconscient, &#224; la pens&#233;e correcte, nous r&#233;alisons la diff&#233;rence de d&#233;pense d'o&#249; r&#233;sulte le plaisir comique. Or, un mot d'esprit qui use dans sa technique de telles fautes de raisonnement, et qui de ce fait para&#238;t absurde, peut, en m&#234;me temps, avoir un effet comique. Si nous ne parve&#172;nons pas &#224; d&#233;pister le mot d'esprit, il ne subsiste encore, dans ce cas, que l'histoire comique, la farce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un excellent exemple d'un effet de comique pur, par tol&#233;rance du mode de penser propre &#224; l'inconscient, est fourni par l'histoire du chaudron emprunt&#233; qui, au rendu, -avait un trou. L'emprunteur, pr&#233;tendait, premi&#232;rement, qu'il n'avait point emprunt&#233; de chaudron ; deuxi&#232;mement, que le chaudron avait d&#233;j&#224; un trou lorsqu'il l'avait emprunt&#233; et, troisi&#232;mement, qu'il l'avait rendu intact, sans trou (p. 89). C'est justement l'incom&#172;patibilit&#233; de plusieurs pens&#233;es contradictoires, dont chacune a, prise isol&#233;ment, sa raison d'&#234;tre, qui n'existe plus dans l'inconscient. Le r&#234;ve qui, nous le savons, est une manifestation des modes de penser de l'inconscient, ne conna&#238;t pas, conform&#233;ment &#224; cette loi, l'alternative : &#171; Ou - Ou Bien &#187;, mais seulement la juxtaposition simul&#172;tan&#233;e. Dans le songe que, malgr&#233; sa complication, j'avais choisi pour servir le type au travail d'interpr&#233;tation dans ma Science des R&#234;ves , je cherche &#224; me blanchir du reproche de n'avoir pas gu&#233;ri les troubles d'une malade par le traitement psychoth&#233;&#172;rapique. Voici mes arguments : 1&#186; la malade serait le propre auteur de ses maux, parce qu'elle ne voulait pas admettre ma solution ; 2&#186; ses douleurs seraient d'origine organique, donc ne me regarderaient pas ; 3&#186; ses souffrances tiendraient &#224; son veuva&#172;ge, dont je n'&#233;tais &#233;videmment pas responsable ; 4&#186; ses douleurs proviendraient d'une injection faite avec une seringue malpropre par un autre que moi. Tous ces arguments sont ainsi juxtapos&#233;s, comme s'ils ne s'&#233;liminaient pas l'un l'autre. Il me faudrait, pour ne pas &#234;tre tax&#233; d'absurdit&#233;, remplacer le &#171; et &#187; du songe par le &#171; ou &#187; - ou bien &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici une autre histoire comique du m&#234;me genre. Dans un village de Hongrie, un forgeron commet un crime m&#233;ritant la mort ; le maire toutefois d&#233;cide de faire pendre non point le forgeron, mais un tailleur, sous pr&#233;texte que le village a deux tailleurs, mais seul forgeron et que, d'autre part, justice doit &#234;tre faite. Cette sorte de d&#233;pla&#172;cement de la personne du coupable &#224; celle d'un autre est en contradiction avec toutes les lois de la logique consciente, mais non point avec la fa&#231;on de penser propre &#224; l'inconscient. Je n'h&#233;site pas &#224; consid&#233;rer cette histoire comme comique et pourtant j'ai rang&#233; l'histoire du chaudron parmi les mots d'esprit. Je dois cependant avouer que cette derni&#232;re, elle aussi, m&#233;rite plut&#244;t la qualification de &#171; comique &#187;, que de spiri&#172;tuelle. Mais je comprends maintenant pourquoi mon sentiment, si net en d'autres circonstances, m'a fait h&#233;siter entre le caract&#232;re comique ou spirituel de cette histoire. Il s'agit ici d'un cas o&#249; il m'est impossible de prendre une d&#233;cision par intuition, du cas o&#249; le comique r&#233;sulte du d&#233;voilement des modes de penser exclusivement propres &#224; l'inconscient. Une telle histoire peut &#234;tre &#224; la fois comique et spirituelle ; elle me donnera n&#233;anmoins l'impression du spirituel, m&#234;me si elle est simplement comique, parce que l'emploi des fautes de raisonnement propres &#224; l'inconscient m'oriente vers l'esprit, de m&#234;me que plus haut les proc&#233;d&#233;s mis en &#339;uvre pour r&#233;v&#233;ler le comique qui se dissimule (p. 311).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois m'attacher &#224; bien expliquer ce point particuli&#232;rement d&#233;licat de mon analyse, les rapports de l'esprit et du comique, et, dans cette intention, je voudrais compl&#233;ter mon expos&#233; par quelques propositions n&#233;gatives. Je ferai remarquer tout d'abord que ce cas de rencontre de l'esprit et du comique n'est pas identique au pr&#233;c&#233;dent (p. 312). La distinction, il est vrai, est subtile, mais on peut l'&#233;tablir avec certitude. Dans le cas pr&#233;c&#233;dent, en effet, le comique r&#233;sidait dans la r&#233;v&#233;lation de l'automatisme psychique. Or, celui-ci n'est nullement l'apanage de l'inconscient et, dans les techniques de l'esprit, il ne joue pas non plus un r&#244;le de premier plan. Les rapports entre le d&#233;masquage et l'esprit ne sont que fortuits, ils se pr&#233;sentent lorsque le d&#233;masquage pr&#234;te ses services &#224; une autre technique spirituelle, par exemple &#224; la repr&#233;sentation par le contraire. Par contre, dans le cas de tol&#233;rance des modes de penser propres &#224; l'inconscient, la rencontre de l'esprit et du comique est une n&#233;cessit&#233;, car le proc&#233;d&#233; m&#234;me qui, chez la premi&#232;re personne du mot d'esprit, est mis au service de la technique de d&#233;clenchement du plaisir, produit, de par sa nature, chez la troisi&#232;me personne, le plaisir comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On serait tent&#233; de g&#233;n&#233;raliser ce dernier cas et de chercher les rapports de l'esprit avec le comique dans ce fait que l'esprit agit sur la troisi&#232;me personne suivant le m&#233;canisme du plaisir comique. Mais il ne saurait en &#234;tre question, car le contact avec le comique ne s'&#233;tablit pas dans tous les mots d'esprit, pas m&#234;me dans la majorit&#233; d'entre eux. Le plus souvent, on peut discerner nettement l'esprit du comique. D&#232;s que l'esprit parvient &#224; &#233;viter l'apparence de l'absurde, donc dans la majorit&#233; des mots d'esprit par double sens ou par allusion, il ne d&#233;termine en aucune fa&#231;on chez l'audi&#172;teur un effet comparable &#224; celui du comique. On peut s'en convaincre par les exemples cit&#233;s pr&#233;c&#233;demment et par quelques autres, que je rapporte ici :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Congratulation &#224; un joueur &#224; l'occasion de ses 70 ans :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Trente et quarante. &#187; (Morcellement avec allusion).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hevesi d&#233;crivant la fabrication du tabac : &#171; Die hellgelben Bl&#228;tter... wurden da in eine Beize getunkt und in dieser Tunke gebeizt. &#187; (Les feuilles jaune clair re&#231;urent un bain de mordant et se mordanc&#232;rent dans ce bain.) (Emploi multiple du m&#234;me mat&#233;riel.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Madame de Maintenon fut appel&#233;e Madame de Maintenant. (Modification de nom.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le professeur K&#228;stner dit &#224; un prince qui, au cours d'une observation astro&#172;nomique, s'&#233;tait plac&#233; devant le t&#233;lescope : &#171; Mein Prinz, ich weiss wohl, dass Sie durchl&#228;uchtig sind, aber Sie sind nicht durchsichtig. (Mon Prince, je sais bien que vous &#234;tes transcendant (s&#233;r&#233;nissime), mais non pas transparent.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On qualifia le comte Andrassy de : Minister des sch&#246;nen Aeusseren (Ministre du bel ext&#233;rieur), il &#233;tait ministre des Affaires &#233;trang&#232;res (Minister des Aeusseren, de l'ext&#233;rieur).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait croire, du moins, que tous les mots d'esprit &#224; fa&#231;ade absurde doivent avoir l'apparence et l'effet du comique. Je rappelle cependant que bien souvent les mots d'esprit de ce genre ont sur l'auditeur un autre effet, celui de la sid&#233;ration et de la tendance &#224; les rejeter. C'est &#233;videmment selon que le non-sens du mot d'esprit appara&#238;t comme un non-sens comique ou comme un non-sens pur et simple, ce dont nous n'avons pas encore d&#233;m&#234;l&#233; la condition. Nous nous en tenons donc &#224; cette conclusion que, de par sa nature, l'esprit doit &#234;tre distingu&#233; du comique, et que leur rencontre n'a lieu, d'une part, que dans certains cas sp&#233;ciaux, d'autre part, dans la tendance &#224; puiser le plaisir &#224; des sources intellectuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cherchant &#224; &#233;tablir les rapports respectifs de l'esprit et du comique, nous d&#233;couvrons &#224; pr&#233;sent cette diff&#233;rence, que nous devons faire ressortir comme la plus importante et qui, de plus, signale un des caract&#232;res psychologiques primordiaux du comique. Nous &#233;tions amen&#233;s &#224; placer la source du plaisir spirituel dans l'incon&#172;scient ; nous ne saurions trouver aucune raison d'y localiser le comique. Bien plus, toutes nos analyses concourent &#224; d&#233;montrer que la source du plaisir comique r&#233;side dans la comparaison de deux d&#233;penses, elles-m&#234;mes attribuables au pr&#233;conscient. L'esprit et le comique se distinguent donc avant tout par leur localisation psychique : l'esprit est, pour ainsi dire, au comique, la contribution qui lui vient du domaine de l'inconscient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'encourrons pas le reproche de nous &#234;tre laiss&#233;s aller &#224; une digression, car ce sont les rapports de l'esprit et du comique qui nous ont amen&#233;s &#224; J'&#233;tude du comique. Mais il est grand temps de revenir &#224; notre th&#232;me d'alors, c'est-&#224;-dire aux moyens qui servent &#224; rendre comique. Nous avons commenc&#233; par la discussion de la caricature et du d&#233;masquage, en raison des points de rep&#232;re qu'ils sont susceptibles de nous fournir dans l'analyse du comique de l'imitation, que nous allons tenter. L'imitation, dans la plupart des cas, s'allie certes &#224; un soup&#231;on de caricature, d'exa&#172;g&#233;ration de certains traits, qui sans elle passeraient inaper&#231;us ; elle comporte aussi le caract&#232;re du rabaissement. Pourtant ces traits n'&#233;puisent pas son essence - incontes&#172;ta&#172;blement l'imitation en elle-m&#234;me repr&#233;sente une source de plaisir comique particu&#172;li&#232;rement riche, puisque c'est justement l'imitation fid&#232;le qui nous fait le plus rire. Il est fort malais&#233; d'en donner une explication satisfaisante, si l'on ne veut pas se rallier &#224; l'opinion de Bergson , qui rapproche le comique de l'imitation de celui de la r&#233;v&#233;lation de l'automatisme psychique. Bergson estime que tout ce qui, chez une personne vivante, rappelle le m&#233;canisme inanim&#233;, fait un effet comique. Telle est sa formule : &#171; M&#233;canisation de la vie . &#187; Bergson explique le comique de l'imitation en partant d'un probl&#232;me soulev&#233; par Pascal dans ses Pens&#233;es : &#171; Deux visages sembla&#172;bles, dont aucun ne fait rire en particulier, font rire ensemble par leur ressemblance. &#187; Il dit que le vivant, selon notre attente, ne devrait jamais se r&#233;p&#233;ter d'une fa&#231;on compl&#232;tement similaire. L&#224; o&#249; il y a cette r&#233;p&#233;tition, nous soup&#231;onnons toujours un m&#233;canisme fonctionnant derri&#232;re le vivant. Si l'on voit deux visages qui se ressem&#172;blent trop fid&#232;lement, on pense &#224; deux moulages, issus d'un m&#234;me moule ou dus &#224; un proc&#233;d&#233; m&#233;canique analogue. Bref, la cause du rire, dans ces cas, r&#233;siderait dans la transposition du vivant &#224; l'inanim&#233; ; nous pourrions dire la d&#233;gradation du vivant &#224; l'inanim&#233; (I. c., p. 35). Si nous adoptons la th&#232;se si s&#233;duisante de Bergson, nous n'aurons pas de peine &#224; faire rentrer son point de vue dans notre propre formule. Instruits par notre exp&#233;rience, qui nous apprend que chaque &#234;tre vivant est divers et sollicite, de notre compr&#233;hension, une sorte de d&#233;pense, nous nous trouvons d&#233;sillu&#172;sionn&#233;s si, en vertu de la conformit&#233; compl&#232;te ou de l'imitation fid&#232;le, nous n'avons plus besoin d'engager une nouvelle d&#233;pense. Mais nous sommes d&#233;sillusionn&#233;s dans le sens de l'all&#232;gement ; aussi la d&#233;pense d'attente, devenue inutile, se solde par le rire. Cette m&#234;me formule s'appliquerait aussi &#224; tous les cas de raideur comique, signal&#233;s par Bergson : habitudes professionnelles, id&#233;es fixes et expressions r&#233;p&#233;t&#233;es &#224; tout propos. On pourrait ramener tous ces cas &#224; la comparaison entre notre propre d&#233;pense d'attente et celle qu'implique la compr&#233;hension de ce qui est simplement demeur&#233; pareil, comparaison o&#249; la d&#233;pense d'attente, des deux la plus importante, se fonde sur l'observation de la diversit&#233; et de la plasticit&#233; individuelles du vivant. Ainsi, dans l'imitation, la source du plaisir comique ne serait pas le comique de situation, mais le comique d'attente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisque nous avons fait d&#233;river le plaisir comique en g&#233;n&#233;ral d'une comparaison, nous voici tenus d'analyser le comique de la comparaison elle-m&#234;me, &#233;galement apte &#224; &#171; rendre comique &#187;. Notre int&#233;r&#234;t s'accro&#238;tra si nous nous rappelons que, dans le cas de la comparaison, le &#171; sentiment &#187;, auquel nous faisons appel lorsqu'il s'agit de distinguer un mot d'esprit d'un mot tout simplement comique, nous laisse souvent d&#233;sempar&#233;s. (Voir p. 118.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce th&#232;me m&#233;riterait certes plus de d&#233;veloppement que ne nous le permet le programme de nos, recherches. La qualit&#233; primordiale que nous exigeons de la com&#172;paraison, c'est d'&#234;tre juste, c'est-&#224;-dire d'attirer notre attention sur une concordance r&#233;ellement existante entre deux objets diff&#233;rents. Le plaisir primitif que nous &#233;prouvons &#224; retrouver le semblable (Groos, p. 133), n'est pas le seul facteur qui favorise l'emploi de la comparaison ; il faut encore ajouter que la comparaison est susceptible d'un emploi qui all&#232;ge le travail intellectuel, quand l'on compare, comme il est en g&#233;n&#233;ral d'usage, le moins connu au plus connu, cette comparaison, ce que l'on &#233;lucide, gr&#226;ce &#224; cette comparaison, ce que l'on conna&#238;t le moins bien et ce qui semble le plus difficile. Chacune de ces comparaisons, en particulier celle de l'abstrait au concret, est li&#233;e &#224; un certain abaissement et &#224; une certaine &#233;pargne de d&#233;pense d'abstraction (dans le sens de la mimique de repr&#233;sentation) ; toutefois cette &#233;conomie ne suffit naturellement pas &#224; faire surgir nettement le caract&#232;re du comique. Ce caract&#232;re ne surgit pas d'embl&#233;e, mais peu &#224; peu, du plaisir d'all&#232;gement produit par la comparaison : il y a bien des cas qui ne font que c&#244;toyer le comique, et &#224; propos desquels on peut se demander s'ils poss&#232;dent vraiment le caract&#232;re du comique. La comparaison devient indubitablement comique, lorsque la diff&#233;rence de &#171; niveau &#187; de la d&#233;pense en abstraction s'accro&#238;t entre les deux termes de la comparaison, lorsque le s&#233;rieux et l'inconnu, surtout dans l'ordre intellectuel et moral, entrent en parall&#232;le avec le vulgaire et le banal. Le plaisir de l'all&#232;gement, dont il vient d'&#234;tre question, et la contribution fournie par les conditions qui commandent la mimique de repr&#233;&#172;sentation, peuvent peut-&#234;tre nous expliquer comment, dans la comparaison, on passe d'une sorte d'agr&#233;ment g&#233;n&#233;ral au comique par des transitions graduelles d&#233;termin&#233;es par des relations quantitatives. J'&#233;viterai probablement un malentendu, en faisant ressortir que, dans la comparaison, je ne fais pas d&#233;river le plaisir comique du con&#172;traste des deux objets compar&#233;s, mais de la diff&#233;rence des deux d&#233;penses en abstrac&#172;tion. Ce qui est inconnu, abstrait, r&#233;ellement &#233;lev&#233; du point de vue intellectuel, est difficile &#224; saisir ; or, en affirmant sa concordance avec le vulgaire qui nous est familier et dont la repr&#233;sentation ne n&#233;cessite aucune d&#233;pense d'abstraction, nous le d&#233;masquons comme &#233;tant tout aussi vulgaire. Le comique de la comparaison se r&#233;duit donc &#224; n'&#234;tre qu'un cas particulier de la d&#233;gradation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La comparaison peut, comme nous l'avons vu pr&#233;c&#233;demment, &#234;tre spirituelle sans aucun m&#233;lange de comique, pr&#233;cis&#233;ment lorsqu'elle &#233;vite le rabaissement. Ainsi la comparaison de la V&#233;rit&#233; &#224; un flambeau qui ne peut &#234;tre promen&#233; &#224; travers une foule &#171; sans br&#251;ler la barbe &#224; quelqu'un &#187;, est purement spirituelle, parce qu'elle prend au sens litt&#233;ral une locution qui est tomb&#233;e en d&#233;su&#233;tude (&#171; le flambeau de la V&#233;rit&#233; &#187;) ; cette comparaison n'est pas du tout comique car, malgr&#233; son caract&#232;re concret, le flambeau n'est pas exempt d'une certaine noblesse, Toutefois une comparaison peut ais&#233;ment &#234;tre tout aussi spirituelle que comique ; elle peut &#234;tre l'un ind&#233;pendamment de l'autre, quand elle se fait l'auxiliaire de certaines techniques de l'esprit, par exem&#172;ple de l'unification ou de l'allusion. Ainsi la comparaison de Nestroy, qui assimile la m&#233;moire &#224; un &#171; magasin &#187; (p. 125), est &#224; la fois comique et spirituelle : comique parce que la comparaison d'une notion psychologique &#224; un magasin repr&#233;sente un rabaissement extraordinaire ; elle est par ailleurs spirituelle, parce que celui qui en use est un commis qui &#233;tablit ainsi, par cette comparaison, une unification des plus inattendues entre la psychologie, et sa propre activit&#233; professionnelle. Ces lignes de Heine : &#171; Jusqu'&#224; ce que tous les boutons me soient saut&#233;s du pantalon de la patien&#172;ce &#187; n'apparaissent tout d'abord que comme un excellent exemple de comparaison comique et ravalante ; &#224; un examen plus approfondi, il faut cependant leur recon&#172;na&#238;tre aussi le caract&#232;re spirituel, car la comparaison repr&#233;sente un proc&#233;d&#233; d'allusion &#224; l'obsc&#232;ne et permet ainsi la lib&#233;ration du plaisir que nous procure l'obsc&#232;ne. Le m&#234;me mat&#233;riel d&#233;termine, par une rencontre, il est vrai, pas tout &#224; fait fortuite, un double b&#233;n&#233;fice de plaisir, comique et spirituel ; bien que les conditions de l'un favo&#172;risent l'&#233;closion de l'autre, une telle unification ne peut qu'agir de fa&#231;on troublante sur le &#171; sentiment &#187; qui doit nous indiquer si, dans ce cas, il s'agit d'esprit ou de comique. Seule une analyse minutieuse, et lib&#233;r&#233;e de la disposition joyeuse qui accueillit le mot, saura trancher la question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque tentant qu'il soit de d&#233;pister ces conditionnalit&#233;s plus profondes de l'acquisition du plaisir comique, je dois me rappeler que ni mes &#233;tudes ant&#233;rieures, ni ma profession journali&#232;re ne me qualifient pour pousser mes recherches au-del&#224; du domaine de l'esprit, et j'avoue que c'est justement le th&#232;me de la comparaison comi&#172;que qui me fait sentir mon incomp&#233;tence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous serons donc heureux qu'on nous le rappelle - beaucoup d'auteurs n'admettent pas de distinction tranch&#233;e entre l'esprit et le comique, ni du point de vue th&#233;orique, ni du point de vue pratique. Ces auteurs consid&#232;rent l'esprit tout simplement comme &#171; le comique du discours &#187; ou &#171; des mots &#187;, tandis que nous-m&#234;mes nous avons &#233;t&#233; amen&#233;s &#224; les distinguer l'un de l'autre. Pour &#233;prouver l'opinion de ces auteurs, nous choisirons un exemple de comique intentionnel et un autre de comique involontaire du discours, afin de les comparer &#224; l'esprit. Nous nous &#233;tions d&#233;j&#224; flatt&#233;s ant&#233;rieu&#172;rement de distinguer le discours comique du discours spirituel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Avec la fourchette et mille maux &lt;br class='autobr' /&gt;
Sa m&#232;re le retira du pot. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;n'est que comique ; par contre, la phrase de Heine sur les quatre castes de la population de G&#246;ttingen :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Professeurs, &#233;tudiants, philistins et b&#233;tail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;est au plus haut point spirituelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je prends pour type du comique intentionnel du discours de &#171; Wippchen &#187; de Stettenheim. On qualifie cet auteur de spirituel, parce qu'il poss&#232;de, &#224; un tr&#232;s haut degr&#233;, le talent d'&#233;voquer le comique. En effet, cette facult&#233; caract&#233;rise pr&#233;cis&#233;ment l'esprit que l'on &#171; a &#187;, par opposition &#224; celui que l'on &#171; fait &#187;. Il est ind&#233;niable que les lettres &#233;crites par &#171; Wippchen &#187;, de la ville de Bernau, en sa qualit&#233; de correspondant d'un journal, sont spirituelles, parce qu'elles comportent nombre de mots d'esprit, fort divers, dont certains sont vraiment r&#233;ussis (&#171; fastueusement d&#233;shabill&#233;s &#187; &#224; propos d'une parade chez les sauvages) ; mais ce qui donne &#224; ces productions leur caract&#232;re propre, ce n'est pas chacun de ces mots d'esprit pris en soi, mais le v&#233;ritable feu roulant comique du discours, &#171; Wippchen &#187; est &#224; coup s&#251;r, &#224; l'origine, un personnage &#224; intention satirique, une variante du &#171; Schmock &#187; de G. Freytag, un de ces ignorants qui usent et m&#233;susent des tr&#233;sors de la culture nationale. Mais il appara&#238;t que l'agr&#233;ment que Stettenheim trouvait aux effets comiques obtenus par la pr&#233;sentation de son personnage a progressivement rel&#233;gu&#233; &#224; l'arri&#232;re-plan ses tendances satiriques. Ce que dit et fait &#171; Wippchen &#187; est en majeure partie du &#171; non-sens comique &#187; ; l'auteur, &#224; raison apr&#232;s tout, profite de la disposition joyeuse cr&#233;&#233;e chez son lecteur par le fatras de pareilles productions pour sortir, &#224; c&#244;t&#233; de propos tout &#224; fait admissi&#172;bles, toutes sortes de niaiseries, qui, prises isol&#233;ment, eussent paru intol&#233;rables. Or le non-sens de &#171; Wippchen &#187; garde sa personnalit&#233; sp&#233;cifique gr&#226;ce &#224; une technique toute sp&#233;ciale. En examinant de plus pr&#232;s ces &#171; mots d'esprit &#187;, on en remarque tout sp&#233;cialement certains qui impriment leur cachet &#224; l'&#339;uvre tout enti&#232;re. &#171; Wippchen &#187; use principalement d'assemblages (fusions), de modifications de locutions et de citations connues, et il remplace volontiers, dans leur texte, les banalit&#233;s par des expressions plus pr&#233;tentieuses et plus choisies. Il est vrai que tout cela se rapproche beaucoup des techniques de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici des fusions (extraites de la pr&#233;face et des premi&#232;res pages de la s&#233;rie enti&#232;re) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La Turquie a autant d'argent qu'il y a de foin dans [la mer &#187;, ce qui r&#233;sulte de la fusion de ces deux dictons :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; de l'argent comme du foin &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; de l'argent comme les sables de la mer &#187;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;rajust&#233;s l'un &#224; l'autre. Ou bien : &#171; Je ne suis plus qu'une colonne effeuill&#233;e qui t&#233;moigne de sa splendeur pass&#233;e &#187;, condensation de : &#171; arbre effeuill&#233; &#187; et de &#171; une colonne qui t&#233;moigne, etc. &#187; Ou bien : &#171; O&#249; est le fil d'Ariane qui nous tirera du Scylla de ces &#233;curies d'Augias ? &#187;, propos auquel trois l&#233;gendes grecques ont fourni chacune leur apport.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les modifications et substitutions peuvent &#234;tre ais&#233;ment envisag&#233;es dans leur ensemble. Leur caract&#232;re appara&#238;t dans les exemples suivants qui appartiennent en propre &#224; &#171; Wippchen &#187;, et dans lesquels &#233;merge r&#233;guli&#232;rement une autre locution courante, le plus souvent banale, devenue un lieu commun :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Me poser le papier et l'encre plus haut. &#187; On dit, dans un style imag&#233;, &#171; poser la corbeille &#224; pain plus haut &#187; pour dire . placer quelqu'un dans une situation p&#233;nible. Pourquoi ne pas &#233;tendre cette image &#224; d'autres sujets ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Schlachten, in denen die Russen einmal den K&#252;rzeren, einmal den L&#228;ngeren ziehen &#187; (Des batailles au cours desquelles les Russes tirent tant&#244;t la courte paille, tant&#244;t, la paille longue). La premi&#232;re expression seule est d'usage courant ; d'apr&#232;s sa d&#233;rivation, il ne serait pas absurde d'admettre aussi la seconde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; De tr&#232;s bonne heure d&#233;j&#224;, P&#233;gase s'agitait en moi. P En r&#233;tablissant &#171; le po&#232;te &#187; &#224; la place de &#171; P&#233;gase &#187;) nous obtenons une formule autobiographique, galvaud&#233;e et p&#233;rim&#233;e. &#171; P&#233;gase &#187; ne se pr&#234;te certes pas &#224; &#234;tre substitu&#233; au met &#171; po&#232;te &#187;, mais il y a entre les deux termes association d'id&#233;es, et de plus c'est un mot grandiloquent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est ainsi que je vivais dans des chaussures d'enfant pleines d'&#233;pines. &#187; Encore une m&#233;taphore au lieu d'un simple mot. &#171; Quitter ses chaussures d'enfant &#187; est une des m&#233;taphores qui ont trait &#224; l'enfance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la foule des autres productions de &#171; Wippchen &#187;, nous pouvons encore relever des exemples de comique pur, p. ex. de d&#233;sillusion comique - &#171; Pendant des heures la lutte oscilla et finit par rester ind&#233;cise. &#187; Ou bien le d&#233;masquage comique (de l'ignorance ) - &#171; Clio, la m&#233;duse de l'histoire &#187; ; des citations : &#171; Habent sua fata morgana. &#187; Mais nous nous int&#233;ressons plut&#244;t aux fusions et aux modifications, parce qu'elles rappellent les techniques de l'esprit, qui nous sont d&#233;j&#224; connues. Que l'on compare &#224; ces modifications les mots d'esprit suivants : &#171; Il a un grand avenir derri&#232;re lui. &#187; - &#171; Il a un id&#233;al devant la t&#234;te &#187; ; -puis les mots par modification lanc&#233;s par Lichtenberg :&#171; Nouveaux bains gu&#233;rissent bien &#187;, et autres semblables. Les propos de &#171; Wippchen &#187;, qui usent de ces m&#234;mes techniques, peuvent-ils &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme des mots d'esprit ou, sinon, comment peut-on les distinguer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est certes pas difficile de r&#233;pondre. Rappelons que le mot d'esprit pr&#233;sente &#224; l'auditeur un double visage et lui impose deux conceptions diff&#233;rentes. Dans les mots d'esprit par non-sens, comme ceux que nous venons justement de citer, l'une des conceptions, celle qui s'en tient uniquement au texte, affirme le non-sens ; l'autre, celle qui, au fil des allusions, suit sa voie &#224; travers l'inconscient de l'auditeur, atteint le sens profond. Dans les propos de &#171; Wippchen &#187;, qui se rapprochent de l'esprit, l'un des masques du mot d'esprit est vide, comme &#233;tiol&#233;, c'est une t&#234;te de Janus dont un seul visage serait model&#233;. Si l'on se laisse entra&#238;ner dans l'inconscient par la techni&#172;que, on ne trouve que le n&#233;ant. Ces fusions, par la synth&#232;se de leurs deux &#233;l&#233;ments, ne donnent jamais un sens vraiment nouveau : le moindre essai d'analyse les dissocie aussit&#244;t. Les modifications et les substitutions - tout comme dans le mot d'esprit - ram&#232;nent &#224; une formule courante et famili&#232;re, mais la modification ou la substitution n'expriment par elles-m&#234;mes rien. Il ne reste ainsi &#224; ces soi-disant &#171; mots d'esprit &#187; que l'une des conceptions, l'une des faces : celle du non-sens. On peut alors, &#224; son gr&#233;, ou bien appeler ces productions, qui se sont affranchies d'un des caract&#232;res les plus essentiels de l'esprit, &#171; mauvais &#187; mots d'esprit, ou bien leur refuser l'&#233;pith&#232;te de spirituelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Incontestablement, ces mots d'esprit avort&#233;s produisent leur effet comique, qui peut s'expliquer de plus d'une mani&#232;re. Ou bien le comique r&#233;sulte de la r&#233;v&#233;lation des modes de penser propres &#224; l'inconscient, comme dans les cas envisag&#233;s plus haut, ou bien le plaisir jaillit de la comparaison avec le mot d'esprit parfait. Rien ne nous emp&#234;che d'admettre ici le concours de ces deux sources du plaisir comique. On ne peut nier que ce qui fait ici du non-sens un non-sens comique, c'est pr&#233;cis&#233;ment sa ressemblance imparfaite avec l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans d'autres cas, dont la technique est transparente, le contraste entre ce que l'on apporte et ce qu'il faudrait apporter conf&#232;re au non-sens un comique irr&#233;sistible. La contrepartie du mot d'esprit, l'&#233;nigme, pourra peut-&#234;tre, &#224; cet &#233;gard, nous fournir de meilleurs exemples que l'esprit. Voici un exemple de question comique : &#171; Qu'est-ce qui pend &#224; la muraille et permet de s'essuyer les mains ? &#187; Ce ne serait qu'une sotte &#233;nigme si la r&#233;ponse &#233;tait : l'essuie-mains. Cette r&#233;ponse n'est justement pas la bonne. - &#171; Non, c'est un hareng. &#187; - &#171; Mais, pour l'amour de Dieu, objecte l'interlocuteur interloqu&#233;, un hareng n'est pas suspendu au mur. &#187; - &#171; Tu peux l'y accrocher. &#187; - &#171; Mais qui aurait l'id&#233;e de s'essuyer les mains &#224; un hareng ? &#187; - &#171; Mais, r&#233;pond l'autre de fa&#231;on conciliante, personne ne t'y oblige. &#187; - Cette explication, donn&#233;e par deux d&#233;placements typiques, montre tout ce qui manque &#224; cette question pour &#234;tre une &#233;nigme v&#233;ritable et, en raison m&#234;me de cette insuffisance absolue, elle appara&#238;t non point comme absurdement sotte mais comme irr&#233;sistiblement comique. Ainsi, du fait de ne pas r&#233;pondre &#224; des conditions essentielles, mots d'esprit, &#233;nigmes, et autres pro&#172;pos incapables, en toute autre circonstance, de d&#233;clencher le plaisir comique, sont susceptibles de devenir des sources de ce dit plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore moins difficile &#224; p&#233;n&#233;trer est le comique involontaire du discours, que nous trouvons en particulier dans les po&#232;mes de Friederike Kempner &#224; l'&#233;tat de v&#233;ritables cascades :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; GEGEN DIE VIVISEKTION&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ein unbekanntes Rand der Seelen kettet &lt;br class='autobr' /&gt;
Den Menschen an das arme Tier. &lt;br class='autobr' /&gt;
Das Tier hat einen Willen - ergo Seele - &lt;br class='autobr' /&gt;
Wenn auch'ne kleinere als wir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; CONTRE LA VIVISECTION&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un lien inconnu des &#226;mes &lt;br class='autobr' /&gt;
Lie l'homme &#224; l'animal infortun&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'animal sait vouloir - ergo il a une &#226;me - &lt;br class='autobr' /&gt;
Bien qu'elle soit plus petite que la n&#244;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici encore un exemple de dialogue entre deux tendres &#233;poux :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; DER KONTRAST&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Wie gl&#252;cklich bin ich &#187;, ruft sic leise,&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Auch ich &#187; - sagt lauter ihr Gemahl,&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Es macht mich deine Art und Weise&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Sehr stolz auf meine gute Wahl ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; CONTRASTE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; . Comme je suis heureuse &#187;, dit l'&#233;pouse &#224; voix basse, &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Et moi &#187;, r&#233;pond l'&#233;poux, plus haut. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Ta mani&#232;re d'&#234;tre et de te comporter &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Me rendent fier de mon bon choix ! &#224;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici rien ne rappelle l'esprit. Sans aucun doute, c'est l'insuffisance de ces &#171; po&#232;&#172;mes &#187; qui les rend comiques, l'extraordinaire lourdeur de l'expression, tir&#233;e des lieux communs les plus rebattus ou de locutions feuilletonesques, la niaiserie, le caract&#232;re born&#233; des pens&#233;es, l'absence de toute trace d'id&#233;e ou de langage vraiment po&#233;tiques. Tout cela ne nous explique pourtant pas pourquoi nous trouvons comiques les po&#232;mes de Mme Kempner ; bien d'autres productions du m&#234;me genre nous paraissent franchement mauvaises et, loin de nous faire rire, nous irritent. C'est justement parce que les productions de Mme Kempner sont si nettement inf&#233;rieures &#224; ce que nous exigeons d'un po&#232;me qu'elles nous paraissent comiques ; une marge notablement plus r&#233;duite nous disposerait plut&#244;t &#224; critiquer qu'&#224; rire. D'autres facteurs accessoires ajoutent encore &#224; l'effet comique des po&#232;mes de Mme Kempner : l'incontestable bonne intention de l'auteur, une certaine sentimentalit&#233; qui d&#233;sarme notre ironie et notre irritation, et qui se laisse deviner derri&#232;re cette phras&#233;ologie mis&#233;rable. Un pro-bl&#232;me, dont nous avions remis l'examen &#224; plus tard, vient ici solliciter notre attention. La diff&#233;rence de d&#233;pense psychique est &#224; coup s&#251;r la condition fondamentale du plaisir comique, mais l'observation montre qu'une telle diff&#233;rence ne produit pas constamment le plaisir. Quelles conditions doivent s'adjoindre, quelles perturbations doivent &#234;tre &#233;vit&#233;es, pour que le plaisir comique puisse effectivement r&#233;sulter de la diff&#233;rence de d&#233;pense ? Avant de r&#233;pondre &#224; cette question nous clorons les discus&#172;sions qui pr&#233;c&#232;dent par cette conclusion : le comique du discours ne se confond pas avec l'esprit ; l'esprit doit donc &#234;tre autre chose que le comique du discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur. le point d'aborder cette derni&#232;re question, celle des conditions dans lesquelles le plaisir comique peut r&#233;sulter de la diff&#233;rence de d&#233;pense, nous nous permettrons un all&#232;gement qui ne peut tourner qu'&#224; notre propre plaisir. La r&#233;ponse pr&#233;cise &#224; cette question &#233;quivaudrait &#224; un expos&#233; complet de la nature du comique, ce dont nous nous sentons incapables et qui d&#233;passe notre comp&#233;tence. Nous nous bornerons encore &#224; n'envisager le probl&#232;me du comique que jusqu'au point o&#249; ce probl&#232;me se s&#233;pare nettement de celui de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les critiques ont reproch&#233; &#224; toutes les th&#233;ories du comique de laisser dans leurs d&#233;finitions &#233;chapper l'essentiel du comique lui-m&#234;me. Le comique r&#233;sulte d'un con&#172;traste de repr&#233;sentations ; oui, mais dans la mesure o&#249; ce contraste fait un effet comique et non point un effet diff&#233;rent. Le sentiment du comique r&#233;sulterait de la suppression d'une attente ; oui, s'il se trouve que cette d&#233;sillusion n'est pas p&#233;nible. Ces objections sont sans doute fond&#233;es, mais c'est aller trop loin que d'en conclure que le crit&#232;re essentiel du comique nous ait jusqu'ici &#233;chapp&#233;. Ce qui emp&#234;che ces d&#233;finitions d'avoir une port&#233;e g&#233;n&#233;rale, c'est qu'il existe des conditions indispensables &#224; l'&#233;closion du plaisir comique, qui toutefois ne rec&#232;lent pas l'essence du comique. La r&#233;futation des objections, l'explication des contradictions soulev&#233;es par ces d&#233;fini&#172;tions du comique, seront cependant assez ais&#233;es si nous faisons &#233;maner le plaisir comique de la diff&#233;rence qui s'&#233;tablit quand on compare entre elles deux d&#233;penses psychiques. Le plaisir comique et son crit&#233;rium, le rire, ne peuvent se produire qu'&#224; la condition que cette diff&#233;rence devienne inutilisable et susceptible d'&#234;tre d&#233;charg&#233;e. Nous ne pouvons &#233;prouver cet effet de plaisir, mais tout au plus un plaisir fugitif qui n'a en rien le caract&#232;re du comique lorsque cette diff&#233;rence, aussit&#244;t per&#231;ue, trouve un autre emploi. De m&#234;me que l'esprit a besoin d'organismes sp&#233;ciaux destin&#233;s &#224; emp&#234;-cher le remploi de la d&#233;pense psychique reconnue superflue, de m&#234;me le plaisir comi&#172;que ne peut se produire que lorsque cette derni&#232;re condition se trouve r&#233;alis&#233;e. C'est pourquoi, dans notre vie repr&#233;sentative, les cas qui comportent de telles diff&#233;rences de d&#233;pense psychique sont tr&#232;s nombreux, au regard de ceux, comparativement fort rares, qui engendrent le comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux observations s'imposent d'embl&#233;e &#224; qui embrasse, f&#251;t-ce d'un coup d'&#339;il rapide, les conditions qui pr&#233;sident &#224; l'&#233;closion du comique par la diff&#233;rence de d&#233;pense : premi&#232;rement, il est des cas o&#249; le comique se pr&#233;sente infailliblement et pour ainsi dire n&#233;cessairement, et, par contre il en est d'autres o&#249; le comique semble absolument d&#233;pendre de certaines conditions et du point de vue du spectateur ; deuxi&#232;mement, des diff&#233;rences particuli&#232;rement importantes triomphent tr&#232;s fr&#233;&#172;quemment de conditions d&#233;favorables et le comique jaillit malgr&#233; elles. On pourrait, conform&#233;ment au premier point, diviser le comique en deux classes, le comique in&#233;luctable, et le comique circonstanciel ; dans la premi&#232;re classe, on devrait n&#233;an-moins s'attendre a priori &#224; ce que l'in&#233;luctabilit&#233; du comique souffr&#238;t des exceptions. Il serait fort s&#233;duisant de rechercher les conditions requises par l'une et l'autre classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont les conditions group&#233;es en partie sous la rubrique d' &#171; isolation &#187; du cas comique qui r&#233;gissent essentiellement la deuxi&#232;me classe. Une analyse plus serr&#233;e permet de reconna&#238;tre, &#224; peu pr&#232;s, les conditions suivantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;a) La condition la plus favorable &#224; l'&#233;closion du plaisir comique d&#233;rive d'un senti&#172;ment g&#233;n&#233;ral de bonne humeur qui &#171; dispose &#224; rire &#187;. Dans la gaiet&#233; d'origine toxi&#172;que, presque tout para&#238;t comique, probablement par comparaison entre la d&#233;pense actuelle et celle qu'exigerait la disposition normale. L'esprit, le comique, et toutes les m&#233;thodes analogues destin&#233;es &#224; nous procurer du plaisir au moyen d'une activit&#233; psychique, ne sont en effet rien autre que des moyens destin&#233;s &#224; retrouver, de ce seul fait, cette humeur enjou&#233;e - cette euphorie - quand elle n'existe pas en tant que disposition g&#233;n&#233;rale du psychisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;b) On peut &#233;galement citer parmi les conditions favorables l'attente du comique, la pr&#233;paration au plaisir comique. Ainsi, lorsqu'on a l'intention de provoquer le comique et que cette intention est partag&#233;e par le partenaire, des diff&#233;rences infimes -suffisent, des diff&#233;rences qui passeraient inaper&#231;ues en l'absence de cette intention. Tel qui se met &#224; une lecture comique ou va au th&#233;&#226;tre voir une farce doit &#224; cette seule intention de rire de choses qui, dans la vie de tous les jours, ne lui eussent presque jamais sem&#172;bl&#233; comiques. Il finit par rire du souvenir d'avoir ri, de l'attente du rire, d&#232;s l'entr&#233;e en sc&#232;ne de l'acteur comique, avant m&#234;me que celui-ci ait pu tenter de le faire rire. C'est pourquo4 apr&#232;s coup, on est parfois honteux de ce dont on a pu rire au th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c) Des conditions d&#233;favorables au comique sont li&#233;es &#224; la nature de l'activit&#233; psychique actuelle du sujet. Le travail repr&#233;sentatif et cogitatif orient&#233; vers un objec&#172;tif s&#233;rieux entrave la possibilit&#233; de la d&#233;charge des investissements, ces investisse&#172;ments &#233;tant n&#233;cessaires aux d&#233;placements exig&#233;s par ce travail, de telle sorte que seules les diff&#233;rences de d&#233;pense d'une importance inattendue parviennent &#224; se frayer une voie jusqu'au plaisir comique. Sont particuli&#232;rement d&#233;favorables au comique toute esp&#232;ce de processus cogitatifs suffisamment &#233;loign&#233;s du plastique pour mettre fin &#224; toute mimique repr&#233;sentative ; la m&#233;ditation abstraite ne laisse aucune place au comique, sauf dans le cas o&#249; cette op&#233;ration cogitative est subitement interrompue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d) L'occasion de d&#233;clenchement du plaisir comique s'&#233;vanouit encore lorsque l'attention est justement accapar&#233;e par la comparaison dont le, comique pourrait r&#233;sulter. Dans ces circonstances tout ce qui autrement e&#251;t infailliblement engendr&#233; le comique perd tout son pouvoir comique. Un mouvement, une production intellec&#172;tuelle, ne peuvent devenir comiques pour celui dont l'int&#233;r&#234;t se porte, &#224; ce moment, sur la comparaison de ce mouvement, de cette production avec un &#233;talon qu'il se repr&#233;sente clairement. Ainsi l'examinateur ne trouve point comique le non-sens d&#251; &#224; l'ignorance du candidat ; il s'en irrite, tandis que les camarades du candidat, plus soucieux du r&#233;sultat de l'examen que du savoir de leur concurrent, rient de bon c&#339;ur de ce m&#234;me non-sens. Le professeur de gymnastique ou de danse n'est que rarement sensible aux mouvements comiques de ses &#233;l&#232;ves ; au pr&#233;dicateur &#233;chappe compl&#232;te&#172;ment tout ce qui est comique dans les d&#233;fauts du caract&#232;re humain, d&#233;fauts dont l'auteur de com&#233;dies tire ses meilleurs effets. Le processus comique ne peut supporter un exc&#232;s d'investissement par l'attention ; il est n&#233;cessaire qu'il puisse se d&#233;rouler en passant inaper&#231;u - en ceci d'ailleurs semblable &#224; l'esprit. - Il y aurait, cependant, antinomie avec la nomenclature des &#171; processus de la conscience &#187; dont je nie suis servi &#224; bon escient dans ma Science des R&#234;ves, si l'on voulait qualifier ce processus de n&#233;cessairement inconscient. Il appartient bien plut&#244;t au pr&#233;conscient, et l'on peut donner &#224; juste titre le nom d' &#171; automatique &#187; aux processus qui ont pour th&#233;&#226;tre le pr&#233;conscient et sont priv&#233;s de l'investissement de l'attention, auquel est pr&#233;cis&#233;ment li&#233;e la conscience. Le processus qui consiste &#224; comparer les d&#233;penses doit rester automatique, s'il veut engendrer le plaisir comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;e) Le comique est tout particuli&#232;rement troubl&#233; quand le th&#232;me qui doit le pro&#172;voquer d&#233;clenche, du m&#234;me coup, un affect violent. La d&#233;charge de la diff&#233;rence efficace d'&#233;nergie est en g&#233;n&#233;ral, alors, compl&#232;tement impossible. Les affects, la disposition, l'attitude de l'individu dans chaque cas particulier, font comprendre que, suivant le point de vue de chacun, le comique surgisse ou avorte, et qu'il n'existe de comique absolu que dans des cas exceptionnels. La marge de contingence ou de relativit&#233; est par l&#224; bien plus &#233;tendue pour le comique que pour l'esprit, que l'on ne rencontre jamais sur sa route, mais qu'il faut toujours faire et dont la production permet d&#233;j&#224; de tenir compte des conditions susceptibles de le faire accepter. Mais le d&#233;veloppement de l'affect est l'obstacle le plus s&#233;rieux que puisse rencontrer le comi&#172;que, c'est l&#224; un point universellement admis . C'est pourquoi l'on dit que le sentiment comique appara&#238;t au mieux dans les cas o&#249; l'&#233;tat d'&#226;me est &#224; peu pr&#232;s indiff&#233;rent, sans participation notable du sentiment ni de l'int&#233;r&#234;t. Cependant, dans certains cas o&#249; pr&#233;cis&#233;ment se d&#233;clenche un affect puissant, une diff&#233;rence de d&#233;pense particuli&#232;re&#172;ment importante peut provoquer l'automatisme de la d&#233;charge. Lorsque le colonel Butler r&#233;pond avec un rire amer aux exhortations d'Octavio par cette exclamation :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Remerciements de la Maison d'Autriche ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;son amertume ne l'a pas emp&#234;ch&#233; de rire au souvenir du traitement d&#233;cevant dont il croit avoir &#233;t&#233; victime ; d'autre part l'&#233;normit&#233; de cette d&#233;ception ne peut trouver, de la part du po&#232;te, une expression plus saisissante que cette effraction du rire dans le tourbillon m&#234;me de la passion d&#233;cha&#238;n&#233;e. Cette explication s'appliquerait, &#224; mon avis, &#224; tous les cas o&#249; le rire se d&#233;clenche dans des circonstances qui n'ont rien de plaisant et en m&#234;me temps que des affects particuli&#232;rement p&#233;nibles et poignants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;f) Si nous ajoutons encore que le d&#233;veloppement du plaisir comique peut &#234;tre favoris&#233; par l'adjonction d'un &#233;l&#233;ment plaisant quelconque, qui agit pour ainsi dire par contact (&#224; l'instar du principe du plaisir pr&#233;liminaire dans le cas de l'esprit tendan&#172;cieux), nous aurons envisag&#233; les conditions du plaisir comique d'une mani&#232;re, sinon compl&#232;te, du moins suffisante pour le programme que nous nous sommes trac&#233;. Nous voyous de la sorte qu'aucune autre hypoth&#232;se ne rend aussi ais&#233;ment compte de ces conditions, ainsi que de l'inconstance et de la contingence de l'effet comique, que celle qui fait d&#233;river le plaisir comique de la d&#233;charge d'une diff&#233;rence susceptible, en raison de la variabilit&#233; des circonstances, de trouver un emploi autre que la d&#233;charge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il conviendrait aussi de r&#233;server une place plus importante &#224; l'&#233;tude du comique du sexuel et de l'obsc&#232;ne ; sur ce point nous nous bornerons cependant ici &#224; quelques remarques. Notre point de d&#233;part serait, l&#224; encore, le d&#233;shabillage. Un d&#233;shabillage fortuit nous para&#238;t comique, parce que nous comparons la facilit&#233; avec laquelle nous le savourons au grand effort qu'exigerait de nous, dans les circonstances habituelles, la r&#233;alisation d'un objectif semblable. Par l&#224;, ce cas se rapproche du comique na&#239;f, mais il est plus simple. Tout d&#233;shabillage, auquel un tiers nous fait assister en specta&#172;teur ou, dans le cas de la grivoiserie, en auditeur, &#233;quivaut &#224; placer la personne d&#233;shabill&#233;e dans une situation comique. Nous avons appris que l'objectif de l'esprit consiste &#224; supplanter la grivoiserie grossi&#232;re et &#224; nous rendre ainsi une source perdue du plaisir comique. Par contre, surprendre volontairement un de ces d&#233;shabillages n'est pas comique pour le guetteur, car l'effort supprime alors pour lui la condition du plaisir comique ; il ne subsiste ici que le plaisir sexuel du spectacle. Mais si, apr&#232;s coup, le guetteur raconte &#224; un autre sa d&#233;couverte, la personne guett&#233;e redevient co&#172;mique, car elle est consid&#233;r&#233;e par le tiers comme ayant omis l'effort qu'e&#251;t n&#233;cessit&#233; le myst&#232;re de son intimit&#233;. Ce cas mis &#224; part, le sexuel et l'obsc&#232;ne nous fournissent amplement l'occasion d'atteindre, en dehors de l'excitation sexuelle agr&#233;able, le plaisir comique, en tant que l'homme y peut &#234;tre repr&#233;sent&#233; comme riv&#233; &#224; ses besoins corporels (d&#233;gradation) ou que derri&#232;re l'amour &#233;th&#233;r&#233; se d&#233;voilent les exigences somatiques (d&#233;masquage).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous serons surpris de nous trouver &#233;galement, par l'ouvrage charmant et vivant de Bergson (Le Rire), invit&#233;s &#224; chercher &#224; comprendre le comique par sa psycho&#172;gen&#232;se. Nous connaissons d&#233;j&#224; les formules que Bergson a appliqu&#233;es au caract&#232;re comique : M&#233;canisation de la Vie, Substitution quelconque de l'artificiel au naturel Bergson, par une association d'id&#233;es, du reste facile &#224; concevoir, va de l'automatisme &#224; l'automate, et cherche &#224; ramener toute une s&#233;rie d'effets comiques au souvenir p&#226;li des jouets de notre enfance. Dans cet ordre d'id&#233;es, il s'&#233;l&#232;ve en une page &#224; un point de vue qu'il abandonne d'ailleurs bient&#244;t ; il tente de faire d&#233;river le comique du contrecoup de nos joies d'enfant. &#171; Peut-&#234;tre devrions-nous pousser la simplification plus loin encore, remonter &#224; nos souvenirs les plus anciens, chercher, dans les jeux qui amus&#232;rent l'enfant, la premi&#232;re &#233;bauche des combinaisons qui font rire l'homme... Trop souvent surtout nous m&#233;connaissons ce qu'il y a d'encore enfantin, pour ainsi dire, dans la plupart de nos &#233;motions joyeuses &#187; (p. 68 et suivantes). Pour nous, qui avons remont&#233;, dans l'&#233;tude de l'esprit, jusqu'&#224; l'assimilation au jeu de l'enfant, jeu avec les mots et les pens&#233;es, proscrit par la critique raisonnante, il serait fort s&#233;duisant de d&#233;pister &#233;galement les racines infantiles du comique, soup&#231;onn&#233;es par Bergson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, en &#233;tudiant les rapports du comique &#224; l'enfant, nous trouvons toute une s&#233;rie de relations qui s'annoncent pleines de promesses. L'enfant par lui-m&#234;me ne semble nullement comique, bien que sa nature r&#233;alise toutes les conditions qui, par comparaison avec la n&#244;tre, d&#233;terminent une diff&#233;rence comique ; citons, parmi elles, l'exc&#232;s des d&#233;penses en mouvement, le trop peu de d&#233;pense intellectuelle, la domi&#172;nation des op&#233;rations psychiques par les fonctions somatiques, et ainsi de suite. L'enfant nous para&#238;t comique, non pas quand il reste enfant, mais seulement quand il se pose en grande personne s&#233;rieuse, et ceci alors &#224; la fa&#231;on de tout &#234;tre qui se d&#233;guiserait. Mais tant qu'il conserve sa nature d'enfant, nous &#233;prouvons, &#224; l'observer, un plaisir pur, rappelant peut-&#234;tre, de fort loin, le plaisir comique. Nous qualifions l'enfant de na&#239;f, en tant qu'il nous montre son absence d'inhibition, et nous qualifions de na&#239;f-comique tout ce que, dans ses propos, nous aurions consid&#233;r&#233; comme obsc&#232;ne ou spirituel de la part d'un adulte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, l'enfant n'a pas le sentiment du comique. Cette proposition semble se borner &#224; dire que le sentiment du comique surgit un jour, au cours du d&#233;veloppement psychique, comme nombre d'autres facult&#233;s : ce qui ne serait nullement remarquable, attendu que ce sentiment - il faut l'avouer -appara&#238;t d&#233;j&#224; nettement &#224; un &#226;ge qui appar&#172;tient encore &#224; l'enfance. On peut toutefois d&#233;montrer que cette assertion &#224; l'enfant manque le sentiment du comique est mieux qu'un simple truisme. Tout d'abord on concevra ais&#233;ment qu'il ne peut en &#234;tre autrement, si tant est que soit juste notre conception qui fait d&#233;river le sentiment du comique d'une diff&#233;rence de d&#233;pense r&#233;sultant du fait de vouloir comprendre l'autre personne. Prenons &#224; nouveau l'exemple du comique du mouvement. La comparaison qui fournit la diff&#233;rence se formulerait dans le langage du conscient comme suit : Il fait ainsi, et moi je ferais, j'ai fait autrement. Mais l'enfant manque de cet &#233;talon qui figure dans la seconde proposition, il ne comprend que par la voie de l'imitation et il agit ainsi qu'il voit agir. L'&#233;ducation lui apporte cet &#233;talon : &#171; Voici comme tu dois faire &#187;, et lorsque l'enfant arrive &#224; employer cet &#233;talon &#224; ses comparaisons, il est bien pr&#232;s d'aboutir &#224; cette conclusion : voil&#224; qui est mal fait, j'aurais fait mieux. Il rit dans ce cas de l'autre personne, il se rit d'elle avec le sentiment de sa propre sup&#233;riorit&#233;. Rien n'emp&#234;che de faire d&#233;river aussi ce rire de la diff&#233;rence de d&#233;pense, mais l'analogie avec les cas o&#249; nous-m&#234;mes nous rions d'un autre nous permet de conclure que l'enfant n'&#233;prouve nullement le sentiment du comique lorsqu'il rit par sup&#233;riorit&#233;. Ce rire est le rire du plaisir pur. L&#224; o&#249; le jugement de notre propre sup&#233;riorit&#233; se manifeste nettement, nous ne rions pas, nous sourions seulement ou, si nous rions, nous pouvons nettement distinguer 1e sentiment conscient de notre sup&#233;riorit&#233; du comique qui nous fait rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est probablement exact de dire que l'enfant rit par pur plaisir dans des circons&#172;tances vari&#233;es qui nous paraissent &#171; comiques &#187;, sans que nous puissions dire pour&#172;quoi, tandis que chez lui les motifs sont nets et transparents. Par exemple, lorsque nous voyons, dans la rue, quelqu'un glisser et tomber, nous rions car, sans qu'on sache pourquoi, cette impression est comique. L'enfant rit dans les m&#234;mes conditions par sentiment de sup&#233;riorit&#233; ou par joie maligne : &#171; Tu es tomb&#233;, et moi pas. &#187; Il semble que, si certains mobiles du plaisir de l'enfant se perdent pour nous autres adultes, nous &#233;prouvons en revanche, dans ces m&#234;mes circonstances, le sentiment du comique qui suppl&#233;e &#224; ces plaisirs perdus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il nous &#233;tait permis de g&#233;n&#233;raliser, nous serions fort tent&#233;s de rapporter le caract&#232;re sp&#233;cifique du comique que nous recherchons au r&#233;veil de l'infantile, et de concevoir le comique comme la r&#233;cup&#233;ration du &#171; rire infantile perdu &#187;. On pourrait dire alors que je ris de la diff&#233;rence de d&#233;pense faite par l'autre ou par moi-m&#234;me, chaque fois que je retrouve, en l'autre, l'enfant. Ou plus exactement, le parall&#232;le complet qui aboutit au comique s'exprimerait ainsi dans son int&#233;gralit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi fait-il. - Moi je fais autrement -&lt;br class='autobr' /&gt;
Il le fait comme je le faisais, enfant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi le rire serait chaque fois d&#251; &#224; la comparaison de mon moi adulte avec mon moi infantile. M&#234;me la variabilit&#233; du sens de la diff&#233;rence comique, &#224; savoir que c'est tant&#244;t le plus, tant&#244;t le moins de la d&#233;pense qui me para&#238;t comique, s'accorderait fort bien avec la condition infantile ; dans ces cas le comique se trouve effectivement toujours du c&#244;t&#233; de l'infantile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette assertion n'est pas en contradiction avec ce fait que, en tant que terme de comparaison, l'enfant lui-m&#234;me ne me produit pas une impression comique, mais une impression de plaisir pur, ni avec cet autre fait que la comparaison &#224; l'infantile ne produit un effet comique que si un autre emploi de la diff&#233;rence est &#233;vit&#233;. Car les conditions de la d&#233;charge entrent ici en jeu. Tout ce qui agr&#232;ge un processus psychique &#224; un &#171; ensemble &#187; s'oppose &#224; la d&#233;charge de l'investissement en exc&#232;s et oriente cet investissement vers un autre emploi ; tout ce qui isole un acte psychique est favorable &#224; la d&#233;charge. Il s'ensuit qu'une attitude consciente qui adopte l'enfant comme terme de comparaison rend impossible la d&#233;charge n&#233;cessaire &#224; l'&#233;closion du plaisir comique ; seul l'investissement pr&#233;conscient est susceptible d'approcher d'une &#171; isolation &#187; semblable &#224; celle qu'il nous est par ailleurs loisible d'attribuer &#233;galement aux processus psychiques qui se d&#233;roulent chez l'enfant. Cette adjonction &#224; la comparaison : &#171; Voil&#224; ce que j'ai fait &#233;galement dans mon enfance &#187;, qui serait l'origi&#172;ne de l'effet comique, ne jouerait, quand il s'agit de diff&#233;rences moyennes, que si aucun autre ensemble ne pouvait se saisir de l'exc&#232;s d'&#233;nergie lib&#233;r&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous persistons &#224; chercher l'essence du comique dans la liaison pr&#233;consciente avec l'infantile, nous devons aller un peu plus loin que Bergson et convenir de ce que la comparaison qui doit faire na&#238;tre le comique n'est pas tenue d'&#233;voquer les anciens plaisirs ou jeux de l'enfance ; il lui suffit de toucher en g&#233;n&#233;ral &#224; la nature de l'enfant, peut-&#234;tre bien m&#234;me aux chagrins infantiles. Sur ce point, nous nous &#233;cartons de Bergson, mais nous demeurons d'accord avec nous-m&#234;mes en faisant d&#233;river le plaisir comique, non point du souvenir d'un plaisir, mais encore et toujours d'une compa&#172;raison. Les cas de la premi&#232;re cat&#233;gorie se superposent peut-&#234;tre aux cas dans lesquels le comique est infaillible et irr&#233;sistible. Appliquons donc ici le sch&#233;ma des possibilit&#233;s du comique, &#233;tabli plus haut. Nous disions que la diff&#233;rence comique pouvait r&#233;sulter :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;a) de la comparaison de l'autre personne avec le moi,&lt;br class='autobr' /&gt;
ou b) d'une comparaison ayant pour seul th&#233;&#226;tre l'autre personne,&lt;br class='autobr' /&gt;
ou c) d'une comparaison ayant pour seul th&#233;&#226;tre le moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le premier cas, l'autre personne m'appara&#238;trait comme un enfant ; dans le second, elle s'abaisserait elle-m&#234;me jusqu'&#224; l'enfant ; dans le troisi&#232;me, je trouverais l'enfant en moi-m&#234;me. Au premier cas appartiennent le comique du mouvement et des formes, de m&#234;me que le comique des op&#233;rations intellectuelles et du caract&#232;re ; les traits infantiles correspondants seraient le besoin de mouvement et le moindre d&#233;veloppement intellectuel et moral de l'enfant : le sot m'appara&#238;trait ainsi comique, dans la mesure o&#249; il me rappellerait un enfant paresseux ; l'homme mauvais, dans la mesure o&#249; il me rappellerait un enfant m&#233;chant. D'un plaisir de l'enfance perdu par l'adulte, il ne pourrait &#234;tre question que dans le cas de la joie du mouvement, si propre &#224; l'enfant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me cas, dans lequel le comique repose int&#233;gralement sur la &#171; sympa&#172;thie &#187;, embrasse les &#233;ventualit&#233;s les plus nombreuses : le comique de la situation, de l'hyperbole (caricature), de l'imitation, de la d&#233;gradation et du d&#233;masquage. C'est le cas qui tire le plus grand profit de l'intervention du point de vue infantile. Le comique de situation est, en effet, conditionn&#233; en majeure partie par les circonstances embar&#172;rassantes dans lesquelles nous nous retrouvons aussi d&#233;sarm&#233;s qu'un enfant ; la pire de ces situations, celle o&#249; nous sommes troubl&#233;s, au cours de nos occupations, par les exigences imp&#233;rieuses de nos besoins corporels, r&#233;pond &#224; la ma&#238;trise encore incom&#172;pl&#232;te de l'enfant sur ses fonctions somatiques.. Dans les cas o&#249; le comique de situation r&#233;side dans la r&#233;p&#233;tition, il s'appuie sur ce plaisir si particulier que l'enfant trouve &#224; r&#233;p&#233;ter (des questions, des histoires) et qui fait de lui le fl&#233;au de l'adulte. L'hyperbole, qui pla&#238;t encore &#224; l'adulte, &#224; condition toutefois qu'elle trouve moyen de ne pas heurter sa critique, correspond au manque de mesure propre &#224; l'enfant, &#224; son ignorance de toutes les relations quantitatives dont la notion est, chez lui, post&#233;rieure &#224; celle des relations qualitatives. Observer la mesure, mod&#233;rer m&#234;me les impulsions permises, voil&#224; qui repr&#233;sente une acquisition tardive de l'&#233;ducation, et r&#233;sulte d'une inhibition r&#233;ciproque des diff&#233;rentes activit&#233;s psychiques agr&#233;g&#233;es en un ensemble. L&#224; o&#249; cette coh&#233;rence faiblit, dans l'inconscient du r&#234;ve, dans le mono-id&#233;isme des psychon&#233;vroses, le d&#233;r&#232;glement propre &#224; l'enfant repara&#238;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le comique de l'imitation nous avait sembl&#233; relativement difficile &#224; comprendre, tant que nous y avions n&#233;glig&#233; le facteur infantile. L'imitation est, cependant, l'art supr&#234;me de l'enfant et le promoteur de la plupart de ses jeux. L'ambition de l'enfant vise bien moins &#224; se distinguer parmi ses pareils qu'&#224; imiter les grands. Des rapports de l'enfant &#224; l'adulte d&#233;pend aussi le comique de la d&#233;gradation, &#224; laquelle corres&#172;pond, dans la vie infantile, la condescendance de l'adulte. Rien ne fait plus de plaisir &#224; l'enfant que de voir l'adulte condescendre &#224; oublier sa sup&#233;riorit&#233; &#233;crasante pour partager ses jeux de pair &#224; compagnon. Cet all&#232;gement, qui procure &#224; l'enfant un plaisir pur, devient chez l'adulte, sous les esp&#232;ces de la d&#233;gradation, &#224; la fois un moyen de rendre comique et une source de plaisir comique. Quant au d&#233;masquage, nous savons qu'il se ram&#232;ne &#224; la d&#233;gradation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est beaucoup plus difficile de fonder le troisi&#232;me cas, le comique de l'attente, sur les rapports avec l'infantile ; ce qui explique que, parmi les auteurs, ceux qui ont plac&#233; ce cas au premier plan de leur conception du comique n'ont pas pu trouver occasion de faire entrer en ligne de compte, dans le comique, le facteur infantile. Le comique de l'attente est, en effet, celui qui s'&#233;loigne le plus de la mentalit&#233; de l'enfant, la facult&#233; de le saisir appara&#238;t plus tardivement chez lui. Dans la majorit&#233; des cas de ce genre, l&#224; o&#249; l'adulte trouvera du comique, l'enfant n'&#233;prouvera que du d&#233;sappointe&#172;ment. On pourrait cependant en appeler &#224; la f&#233;licit&#233; de l'attente, &#224; la cr&#233;dulit&#233; de l'enfance, pour comprendre qu'on puisse se consid&#233;rer soi-m&#234;me comme comique &#171; en tant qu'enfant &#187; lorsqu'on est victime de la d&#233;sillusion comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que les d&#233;veloppements pr&#233;c&#233;dents nous permettent de traduire, avec une certaine vraisemblance, le sentiment du comique &#224; peu pr&#232;s en ces termes - &#171; Est comique tout ce qui ne sied pas &#224; l'adulte &#187;, je n'oserais, pourtant, vu mon attitude en pr&#233;sence du probl&#232;me du comique, d&#233;fendre cette derni&#232;re proposition avec la m&#234;me conviction que les pr&#233;c&#233;dentes. Je ne saurais d&#233;cider si la d&#233;gradation &#171; vers l'en&#172;fant &#187; n'est qu'un cas particulier de la d&#233;gradation comique ou si le fond de tout comique r&#233;side dans une d&#233;gradation vers l'enfant .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si superficielle que soit une &#233;tude du comique, elle para&#238;trait notoirement incom&#172;pl&#232;te si elle ne comportait encore quelques remarques relatives &#224; l'humour. La parent&#233; de leur nature est si peu douteuse qu'un essai sur le comique doit apporter au moins un appoint &#224; la compr&#233;hension de l'humour. Tout ce que l'on a &#233;crit de juste sur l'humour, tous les &#233;loges qu'on lui a d&#233;cern&#233;s (car l'humour est une des manifesta&#172;tions psychiques les plus &#233;lev&#233;es et les plus ch&#232;res aux penseurs), le tout ne nous dispense pas de chercher &#224; exprimer son essence suivant les formules que nous avons appliqu&#233;es au comique et &#224; l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons vu que le d&#233;clenchement d'affects p&#233;nibles constitue le plus grand obstacle &#224; l'effet comique. Du moment que le mouvement mal adapt&#233; &#224; ses fins cause, un dommage, que la sottise m&#232;ne &#224; mal, que la d&#233;sillusion produit la douleur, la pos&#172;sibilit&#233; de l'effet comique n'existe plus, du moins pour celui qui ne peut se d&#233;fendre de ces sentiments p&#233;nibles, qu'il soit frapp&#233; lui-m&#234;me ou qu'il soit atteint par rico&#172;chet ; par contre, l'attitude d'un tiers d&#233;sint&#233;ress&#233; fait voir qu'en pareil cas la situation comporte tout ce qui est n&#233;cessaire &#224; un effet comique, Or, l'humour nous permet d'atteindre au plaisir en d&#233;pit des affects p&#233;nibles qui devraient le troubler ; il supplante l'&#233;volution de ces affects, il se met &#224; leur place. Voici ses conditions : une situation o&#249;, par la force de nos habitudes, nous sommes tent&#233;s de d&#233;clencher un affect p&#233;nible, tandis que, d'autre part, certains mobiles nous d&#233;terminent &#224; r&#233;primer cet affect in statu nascendi. Dans ces cas, la personne l&#233;s&#233;e, la personne qui souffre, etc., pourrait ainsi &#233;prouver du plaisir humoristique, tandis que le tiers d&#233;sint&#233;ress&#233; rirait par la vertu du plaisir comique. Le plaisir de l'humour na&#238;t alors, nous ne saurions dire autrement, aux d&#233;pens de ce d&#233;clenchement d'affect qui ne s'est pas produit ; il r&#233;sulte de l'&#233;pargne d'une d&#233;pense affective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toutes les vari&#233;t&#233;s du comique, l'humour est la plus modeste ; il parcourt tout son cycle chez le m&#234;me individu ; la participation d'autrui n'y ajoute rien, Je puis garder pour moi seul la jouissance du plaisir qui jaillit de mon humour, sans me sentir pouss&#233; &#224; en rien communiquer. Il n'est pas facile de dire ce qui se passe chez la personne qui engendre le plaisir de l'humeur ; nous pouvons cependant nous en former quelque id&#233;e, si nous envisageons les cas o&#249; l'humour nous a &#233;t&#233; communiqu&#233;, ou bien ceux o&#249; nous l'&#233;prouvons &#171; par sympathie &#187;, et arrivons ainsi, par la compr&#233;-hension de la personne humoristique, &#224; go&#251;ter le m&#234;me plaisir qu'elle. Le cas le plus grossier, ce que l'on appelle &#171; l'humour de gibet &#224;, est particuli&#232;rement instructif. Le fripon que l'on m&#232;ne &#224; la potence un lundi s'&#233;crie : &#171; Voil&#224; une semaine qui com&#172;mence bien ! &#187; C'est, &#224; la v&#233;rit&#233;, un mot d'esprit, car la remarque est par elle-m&#234;me bien topique ; d'autre part elle est d&#233;plac&#233;e de fa&#231;on tout &#224; fait absurde, puisque la semaine ne comportera plus pour lui d'autres &#233;v&#233;nements. Il faut cependant de l'humour pour lancer un tel mot d'esprit, c'est-&#224;-dire pour ne pas tenir compte de ce qui distingue ce d&#233;but de semaine des autres, pour d&#233;mentir la diff&#233;rence qui serait capable de susciter des r&#233;actions &#233;motives d'un ordre tout particulier. Voici un autre cas du m&#234;me genre. Sur le chemin du supplice, le fripon, dans la crainte de prendre froid, demande un foulard pour prot&#233;ger son cou nu ; cette pr&#233;caution, fort louable en toute autre circonstance, est plus que superf&#233;tatoire et oiseuse, en raison de la destin&#233;e imminente de ce cou. On doit convenir qu'il y a quelque grandeur, d'&#226;me dans cette &#171; blague &#187; , dans cette pleine possession de soi-m&#234;me et dans cette fa&#231;on de se d&#233;tourner de tout ce qui devrait jeter &#224; bas et r&#233;duire au d&#233;sespoir. Cette sorte de magnanimit&#233; de l'humour appara&#238;t de toute &#233;vidence dans les cas o&#249; notre admiration n'est plus inhib&#233;e par les circonstances o&#249; se trouve le sujet qui fait l'humour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'Hernani de Victor Hugo, le bandit, impliqu&#233; dans une conspiration contre son roi Charles Ier d'Espagne, Charles-Quint, empereur d'Allemagne, est tomb&#233; aux mains de son puissant rival ; il conna&#238;t le sort r&#233;serv&#233; au coupable de haute trahison. Sa t&#234;te va tomber. Mais cette perspective ne l'emp&#234;che pas de revendiquer sa qualit&#233; de grand d'Espagne et de proclamer qu'il ne renoncera &#224; aucune des pr&#233;rogatives attach&#233;es &#224; son rang. Un grand d'Espagne avait le droit de rester couvert devant son souverain :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Oui, nos t&#234;tes, &#244; roi,&lt;br class='autobr' /&gt;
Ont le droit de tomber couvertes devant toi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; de l'humour de grand style, et, si l'auditoire n'en rit pas, c'est parce que l'admiration &#233;touffe en nous le plaisir humoristique. Dans le cas du fripon qui ne veut pas attraper froid sur le chemin du gibet, nous rions &#224; gorge d&#233;ploy&#233;e. Cette situation, qui devrait r&#233;duire le d&#233;linquant au d&#233;sespoir, pourrait &#233;veiller chez nous une profonde piti&#233; ; mais notre piti&#233; est inhib&#233;e, car nous comprenons que lui, le principal int&#233;ress&#233;, est indiff&#233;rent &#224; son propre sort. Par suite de cette compr&#233;hension, la d&#233;pense de piti&#233; que nous tenions toute pr&#234;te ne trouve plus son emploi, et nous la soldons par le rire. L'indiff&#233;rence du fripon nous gagne Pour ainsi dire, bien que nous soyons conscients de la grande d&#233;pense de travail psychique qu'elle a d&#251; lui co&#251;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La piti&#233; &#233;pargn&#233;e, voil&#224; une des sources les plus fr&#233;quentes du plaisir humoris&#172;tique. C'est le m&#233;canisme habituel de l'humour de Mark Twain. Dans les r&#233;cits qui ont trait &#224; la vie de son fr&#232;re, il nous raconte que celui-ci, attach&#233; &#224; une vaste entre&#172;prise de travaux publics, fut surpris par l'explosion pr&#233;coce d'une mine et s'en fut, par les airs, retomber fort loin de son chantier ; nous sommes irr&#233;sistiblement saisis de compassion pour ce malheureux sinistr&#233; ; nous voudrions savoir si son accident n'a pas eu de cons&#233;quences graves, mais la suite de l'histoire nous apprend qu'on lui retint une demi-journ&#233;e de salaire &#171; pour s'&#234;tre &#233;loigne de son chantier &#187; ; notre piti&#233; s'&#233;vanouit, et notre c&#339;ur se cuirasse &#224; l'&#233;gal de celui des entrepreneurs ; nous deve&#172;nons aussi indiff&#233;rents qu'eux &#224; l'&#233;ventualit&#233; du pr&#233;judice caus&#233; &#224; sa sant&#233;. Une autre fois, Mark Twain nous expose son arbre g&#233;n&#233;alogique, qu'il fait remonter &#224; un compagnon de Christophe Colomb. Cependant, lorsqu'il en vient &#224; nous d&#233;crire le caract&#232;re de cet anc&#234;tre, dont les bagages se bornaient &#224; quelques pi&#232;ces de linge portant des chiffres diff&#233;rents, nous ne pouvons que rire aux d&#233;pens du respect que nous nous &#233;pargnons et auquel nous &#233;tions tout dispos&#233;s aux premi&#232;res phrases de cette histoire de famille. Le m&#233;canisme du plaisir humoristique n'est point troubl&#233; de ce fait que nous le sachions : cette g&#233;n&#233;alogie est fictive, cette fiction sert la tendance satirique visant &#224; stigmatiser ceux qui parent leurs r&#233;cits g&#233;n&#233;alogiques de couleurs &#233;clatantes. Car ce m&#233;canisme est tout aussi ind&#233;pendant de la condition de r&#233;alit&#233; qu'il l'&#233;tait dans le cas du &#171; rendre comique &#187;. Voici encore une autre histoire de Mark Twain : Son fr&#232;re s'&#233;tait am&#233;nag&#233; une demeure souterraine, dans laquelle il avait plac&#233; un lit, une table et une lampe, et dont le toit &#233;tait fait d'une toile &#224; voile trou&#233;e ; &#224; peine sa chambre &#233;tait-elle en &#233;tat qu'une vache, qu'on ramenait le soir du p&#226;turage, tomba par le trou de la toile sur la table et &#233;teignit la lampe. Le fr&#232;re d&#233;ploya la plus grande patience &#224; faire sortir la vache et &#224; r&#233;parer le d&#233;sordre ; il fit de m&#234;me lorsque les m&#234;mes tribulations se renouvel&#232;rent la nuit suivante, et ainsi de suite toutes les nuits. Cette histoire devient comique par sa r&#233;p&#233;tition. Mark Twain la termine ainsi - lorsque, &#224; la 46e nuit, la vache revint &#224; tomber, le fr&#232;re se dit - &#171; La chose commence &#224; devenir monotone. &#187; C'est alors que nous ne pouvons retenir notre joie humoris&#172;tique, car il y avait longtemps que nous nous attendions &#224; voir le fr&#232;re s'irriter de l'acharnement de cet accident. L'humour au petit pied que nous faisons, le cas &#233;ch&#233;ant, dans notre existence, se produit en g&#233;n&#233;ral aux d&#233;pens de notre m&#233;conten&#172;tement il remplace notre col&#232;re .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les vari&#233;t&#233;s de l'humour sont extraordinairement nombreuses, selon la nature de l'&#233;moi affectif qui est &#233;conomis&#233; pour produire l'humour : piti&#233;, d&#233;pit, douleur, attendrissement, etc. Il semble que la s&#233;rie de ces vari&#233;t&#233;s ne soit pas encore &#233;puis&#233;e, car le domaine de l'humour s'&#233;largit chaque jour davantage, chaque fois qu'un artiste ou un &#233;crivain parvient &#224; soumettre au joug de l'humour des &#233;mois affectifs jusque-l&#224; indompt&#233;s et, comme dans les exemples pr&#233;c&#233;dents, &#224; en faire, au moyen d'artifices semblables, des sources de plaisir humoristique. Les artistes du Simplizissimus, par exemple, sont &#224; ce point de vue arriv&#233;s &#224; des r&#233;sultats tout &#224; fait &#233;tonnants en pro-duisant l'humour aux frais de l'&#233;pouvante et du d&#233;go&#251;t. Du reste, les formes sous les&#172;quelles l'humour se pr&#233;sente sont d&#233;termin&#233;es par deux particularit&#233;s, qui d&#233;pendent des conditions de son &#233;closion. L'humour peut, tout d'abord, fusionner avec l'esprit ou avec une autre vari&#233;t&#233; du comique ; son r&#244;le consiste alors &#224; &#233;liminer l'&#233;ventualit&#233; du d&#233;veloppement d'un affect, &#233;ventualit&#233; impliqu&#233;e par la situation et susceptible d'en&#172;traver l'effet de plaisir. Il peut, en second lieu, ou compenser compl&#232;tement le d&#233;ve&#172;loppement de cet affect, ou simplement l'att&#233;nuer, ce qui repr&#233;sente m&#234;me le cas le plus fr&#233;quent, car le moindre effort, ainsi que les diverses formes de l'humour &#171; &#233;mouss&#233; &#187; (&#171; gebrochener &#187; Humor) , r&#233;alise cet humour qui sourit &#224; travers les larmes. Il enl&#232;ve &#224; l'affect une partie de son &#233;nergie et lui donne en &#233;change la r&#233;sonance humoristique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l'ont montr&#233; les exemples pr&#233;c&#233;dents, le plaisir humoristique obtenu &#171; par sympathie &#187; avec l'auteur de l'humour tire son origine d'une technique parti&#172;culi&#232;re, qu'on pourrait comparer au d&#233;placement, technique qui d&#233;&#231;oit l'affect d&#233;j&#224; pr&#234;t &#224; se d&#233;clencher pour porter l'investissement sur un autre point, souvent ac&#172;cessoire. Mais nous n'en sommes pas plus avanc&#233;s dans la compr&#233;hension du proces&#172;sus qui effectue, chez la personne humoristique elle-m&#234;me, le d&#233;placement inhibant l'&#233;volution de l'affect. Nous voyons que l'endosseur de l'humour imite le cr&#233;ateur de l'humour dans ses propres processus psychiques, mais nous n'apprenons pas par l&#224; quelles forces permettent chez ce dernier la r&#233;alisation de ce processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut dire qu'une chose, c'est que, dans le cas o&#249; un homme triomphe de son affect douloureux, en comparant l'immensit&#233; des int&#233;r&#234;ts mondiaux &#224; sa propre petitesse, ce triomphe n'est pas le fait de l'humour, mais de la pens&#233;e philosophique, aussi n'&#233;prouvons-nous aucun plaisir &#224; nous transporter au sein de ses pens&#233;es. Le d&#233;placement humoristique est donc aussi impossible au plein jour de l'attention consciente que la comparaison comique ; comme cette derni&#232;re, il est li&#233; &#224; la condi&#172;tion de demeurer pr&#233;conscient ou automatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut acqu&#233;rir quelque lumi&#232;re sur le d&#233;placement humoristique en le consid&#233;rant sous l'angle d'un processus de d&#233;fense. Les processus de d&#233;fense sont les &#233;quivalents psychiques des r&#233;flexes de fuite et sont destin&#233;s &#224; emp&#234;cher l'&#233;closion du d&#233;plaisir qui d&#233;rive de sources internes ; &#224; cet effet, ils agissent comme r&#233;gulateurs automatiques des op&#233;rations psychiques ; il est vrai qu'en fin de compte cette r&#233;gu&#172;lation se manifeste comme nocive et c'est pourquoi il lui faut &#234;tre subordonn&#233;e au contr&#244;le du penser conscient. J'ai d&#233;montr&#233; qu'un certain type de cette r&#233;action de d&#233;fense, le refoulement avort&#233;, est l'agent des psychon&#233;vroses. Or l'humour peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme la manifestation la plus &#233;lev&#233;e de ces r&#233;actions de d&#233;fense. Il d&#233;dai&#172;gne de soustraire &#224; l'attention consciente, comme le fait le refoulement, le contenu de la repr&#233;sentation li&#233; &#224; l'affect p&#233;nible et il triomphe ainsi de l'automatisme de d&#233;fen&#172;se ; pour ce faire, il trouve moyen de soustraire au d&#233;plaisir son &#233;nergie d&#233;j&#224; pr&#234;te &#224; se d&#233;clencher et de transformer cette &#233;nergie en plaisir par la voie de la d&#233;charge. On peut m&#234;me penser que l&#224; encore ce sont les rapports avec l'infantile qui lui fournis&#172;sent les moyens de s'acquitter de cette t&#226;che. Seule notre enfance connut des affects, alors fort p&#233;nibles, dont, adultes, nous souririons aujourd'hui tout comme l'adulte, en tant qu'humoriste, rit de ses affects p&#233;nibles de l'heure pr&#233;sente. L'&#233;l&#233;vation de son moi, dont t&#233;moigne le d&#233;placement humoristique - et qui d'ailleurs pourrait se formuler comme suit : &#171; Je suis trop grand pour que ces &#233;v&#233;nements me touchent de fa&#231;on p&#233;nible &#187; -, cette &#233;l&#233;vation, dis-je, l'adulte pourrait bien la tirer de la comparaison entre son moi actuel et son moi infantile. Cette opinion se trouve, dans une certaine mesure, corrobor&#233;e par le r&#244;le d&#233;volu &#224; l'infantile dans les processus n&#233;vropathiques du refoulement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, l'humour se rapproche plus du comique que de l'esprit. Comme le comique, il a sa localisation psychique dans le pr&#233;conscient, tandis que l'esprit, d'apr&#232;s nos recherches, repr&#233;senterait un compromis entre l'inconscient et le pr&#233;&#172;conscient. D'autre part, il ne participe point d'un caract&#232;re particulier commun &#224; l'esprit et au comique et que peut-&#234;tre nous n'avons pas jusqu'ici suffisamment mis en valeur. Le comique ne peut na&#238;tre qu'&#224; une condition : nous devons avoir l'occasion d'employer, simultan&#233;ment ou &#224; br&#232;ve &#233;ch&#233;ance, pour la m&#234;me op&#233;ration repr&#233;&#172;sentative, deux modes diff&#233;rents de repr&#233;sentation, entre lesquels s'&#233;tablira la &#171; com-paraison &#187; et se r&#233;alisera la diff&#233;rence comique. De telles diff&#233;rences surgissent entre ce qui nous est &#233;tranger et ce qui nous est propre, entre l'habituel et le modifi&#233;, l'attendu et le fortuit .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui, dans le cas du spirituel, importe au processus qui se d&#233;roule chez l'audi&#172;teur, c'est la diff&#233;rence existant entre deux conceptions simultan&#233;es d'une m&#234;me chose, conceptions qui travaillent chacune avec des d&#233;penses diff&#233;rentes. La premi&#232;re de ces deux conceptions, orient&#233;e par les indications contenues dans le mot d'esprit, suit le chemin de la pens&#233;e &#224; travers l'inconscient ; l'autre demeure en surface et pr&#233;sente le mot d'esprit comme une proposition quelconque issue du pr&#233;conscient et devenue consciente. Ce ne serait peut-&#234;tre pas errer que de faire d&#233;river le plaisir qu'&#233;prouve l'auditeur du mot d'esprit de la diff&#233;rence de ces deux mots repr&#233;&#172;sentatifs .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que nous venons d'&#233;noncer touchant l'esprit West rien d'autre que ce que nous avons appel&#233; sa double face, sa t&#234;te de Janus, alors, que la relation de l'esprit au comi&#172;que ne nous semblait pas encore &#233;lucid&#233;e .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas de l'humour ce trait caract&#233;ristique que nous avons mis ici en valeur s'efface. Nous &#233;prouvons, il est vrai, le plaisir humoristique l&#224; o&#249; nous &#233;vitons un &#233;moi affectif auquel nous nous attendions en raison de sa corr&#233;lation habituelle avec la situation pr&#233;sente ; dans ce sens l'humour peut aussi trouver sa place dans le con&#172;cept &#233;largi du comique d'attente. Mais, dans l'humour, il ne s'agit plus de deux modes repr&#233;sentatifs de m&#234;me contenu ; ici, l'&#233;motion d&#233;sagr&#233;able qui doit &#234;tre &#233;vit&#233;e domine la situation, et ainsi se trouve supprim&#233; tout &#233;l&#233;ment de comparaison entre les caract&#232;res respectifs de l'humour, d'une part, du comique et de l'esprit, de l'autre. Au fond, le d&#233;placement humoristique repr&#233;sente un cas particulier de cette utilisation diff&#233;rente d'une d&#233;pense devenue disponible, utilisation qui, comme nous l'avons vu, fait si ais&#233;ment &#233;chec &#224; l'effet comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voil&#224; donc arriv&#233;s au terme de notre t&#226;che, apr&#232;s avoir ramen&#233; le m&#233;canisme du plaisir humoristique &#224; une formule analogue &#224; celles du plaisir comique et de l'esprit. Le plaisir de l'esprit nous semblait conditionn&#233; par l'&#233;pargne de la d&#233;pense n&#233;cessit&#233;e par l'inhibition ; celle du comique par l'&#233;pargne de la d&#233;pense n&#233;cessit&#233;e par la repr&#233;sentation (ou par l'investissement) ; celle de l'humour par l'&#233;pargne de la d&#233;pense n&#233;cessit&#233;e par le sentiment. Dans les trois modes de fonctionnement de notre appareil psychique, le plaisir d&#233;coule d'une &#233;pargne ; tous trois s'accordent sur ce point : ils repr&#233;sentent des m&#233;thodes permettant de regagner, par le jeu de notre activit&#233; psychique, un plaisir qu'en r&#233;alit&#233; le d&#233;veloppement seul de cette m&#234;me activit&#233; nous avait fait perdre. Car cette euphorie, &#224; laquelle nous nous effor&#231;ons par-l&#224; d'atteindre, n'est rien autre que l'humeur d'un &#226;ge o&#249; notre activit&#233; psychique s'exer&#231;ait &#224; peu de frais, l'humeur de notre enfance, temps auquel nous ignorions le comique, &#233;tions incapables d'esprit et n'avions que faire de l'humour pour go&#251;ter la joie de vivre.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Appendice&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'humour&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans mon livre : Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, paru en 1905, je n'ai en r&#233;alit&#233; trait&#233; l'humour que du point de vue-&#233;conomique. Je cherchais &#224; d&#233;couvrir la source du plaisir que nous procure l'humour, et je pense avoir montr&#233; que le b&#233;n&#233;fice de plaisir d&#251; &#224; l'humour d&#233;rive de l'&#233;pargne d'une d&#233;pense affective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus humoristique peut se r&#233;aliser de deux mani&#232;res, soit chez une seule personne, qui elle-m&#234;me adopte l'attitude humoristique, soit entre deux personnes, dont l'une ne prend aucune part au processus de l'humour, mais dont la seconde consid&#232;re la premi&#232;re sous l'angle humoristique. Quand, pour nous en tenir &#224; l'exem&#172;ple le plus grossier, le d&#233;linquant men&#233; &#224; la potence un lundi s'&#233;crie : &#171; La semaine commence bien ! &#187;, c'est lui-m&#234;me qui fait l'humour ; le processus humoristique tout entier a pour th&#233;&#226;tre sa propre personne et lui procure &#233;videmment une certaine satisfaction. Moi, l'auditeur d&#233;sint&#233;ress&#233;, je suis touch&#233; pour ainsi dire &#224; distance par l'attitude humoristique du criminel ; je per&#231;ois, peut-&#234;tre d'une fa&#231;on analogue &#224; la sienne, le b&#233;n&#233;fice de plaisir humoristique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes en pr&#233;sence du second cas lorsque, par exemple, un &#233;crivain ou un narrateur d&#233;crit sur le mode humoristique la mani&#232;re d'&#234;tre de personnages r&#233;els ou fictifs. Ces personnages n'ont par eux-m&#234;mes aucun besoin de manifester de l'humour ; l'attitude humoristique n'appartient qu'&#224; celui qui les prend pour objet, et le lecteur ou auditeur participe au plaisir de l'humour de la m&#234;me mani&#232;re que dans le cas pr&#233;c&#233;dent. Nous dirons, pour nous r&#233;sumer, que l'humour peut &#234;tre ou contre soi-m&#234;me ou contre autrui : il faut admettre qu'il procure &#224; qui s'en sert un b&#233;n&#233;fice de plaisir, et qu'un b&#233;n&#233;fice de plaisir analogue &#233;choit &#224; l'auditeur d&#233;sint&#233;ress&#233; de l'humour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous saisirons au mieux la gen&#232;se du b&#233;n&#233;fice de plaisir humoristique en consi&#172;d&#233;rant le processus qui se d&#233;roule chez l'auditeur, au moment o&#249; un autre fait devant lui de l'humour. L'auteur voit celui-ci dans une situation qui lui permettait de s'atten-dre de sa part &#224; la manifestation d'un certain affect : cet homme va se mettre en col&#232;re, se plaindre, souffrir visiblement ; il va avoir peur, fr&#233;mir d'horreur, peut-&#234;tre m&#234;me se d&#233;sesp&#233;rer, et le spectateur-auditeur est pr&#234;t &#224; le suivre dans cette voie, &#224; laisser na&#238;tre en lui les m&#234;mes &#233;mois affectifs. Mais l'attente de cet affect est d&#233;&#231;ue, l'autre ne manifeste pas le moindre affect, fait &#224; la place une plaisanterie ; l'&#233;pargne de d&#233;pense affective engendre chez l'auditeur le plaisir humoristique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusque-l&#224; point de difficult&#233;, mais on se dit bient&#244;t que, des deux, c'est le proces&#172;sus qui se d&#233;roule chez l'autre, chez l'humoriste, qui m&#233;rite la plus grande atten&#172;tion. Aucun doute ne subsiste : l'essence de l'humour r&#233;side en ce fait qu'on s'&#233;pargne les affects auxquels la situation devrait donner lieu et qu'on se met au-dessus de telles manifestations affectives gr&#226;ce &#224; une plaisanterie. Jusque-l&#224;, le processus qui se d&#233;roule chez l'humoriste doit &#234;tre identique &#224; celui qui se d&#233;roule chez l'auditeur, ou plus justement le processus de l'auditeur doit &#234;tre la copie du processus de l'hu&#172;moriste. Mais comment l'humoriste parvient-il &#224; prendre cette atti&#172;tude psychique qui lui rend superflue la d&#233;charge affective, quel est le dynamisme de l'attitude humoris&#172;tique ? Il faut &#233;videmment rechercher la solution du probl&#232;me chez l'humoriste : on ne peut supposer chez l'auditeur qu'un &#233;cho, une copie de ce processus inconnu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait temps de nous familiariser avec quelques caract&#233;ristiques de l'humour. L'humour a non seulement quelque chose de lib&#233;rateur, analogue en cela &#224; l'esprit et au comique, mais encore quelque chose de sublime et d'&#233;lev&#233;, traits qui ne se retrouvent pas dans ces deux autres modes d'acquisition du plaisir par une activit&#233; intellectuelle. Le sublime tient &#233;videmment au triomphe du narcissisme, &#224; l'invul-n&#233;rabilit&#233; du moi qui s'affirme victorieusement. Le moi se refuse &#224; se laisser entamer, &#224; se laisser imposer la souffrance par les r&#233;alit&#233;s ext&#233;rieures, il se refuse &#224; admettre que les traumatismes du monde ext&#233;rieur puissent le toucher ; bien plus, il fait voir qu'ils peuvent m&#234;me lui devenir occasions de plaisir. Ce dernier trait est la carac-t&#233;ristique essentielle de l'humour. Supposons que le criminel men&#233; un lundi &#224; la potence ait dit : &#171; Cela m'est &#233;gal, qu'est-ce que &#231;a peut faire qu'un type comme moi soit pendu, le monde n'en continuera pas moins &#224; tourner &#187; - il nous faudrait avouer que ce propos e&#251;t manifest&#233; la m&#234;me domination grandiose de la situation r&#233;elle, qu'il e&#251;t &#233;t&#233; sage et pertinent, mais nous n'y saurions trouver la moindre trace d'humour ; bien plus, il repose sur une appr&#233;ciation de la r&#233;alit&#233; qui est en contradiction absolue avec celle qu'en aurait l'humour. L'humour ne se r&#233;signe pas, il d&#233;fi&#233;, il implique non seulement le triomphe du moi, mais encore du principe du plaisir qui trouve ainsi moyen de s'affirmer en d&#233;pit de r&#233;alit&#233;s ext&#233;rieures d&#233;favorables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux derniers traits - d&#233;menti &#224; la r&#233;alit&#233;, affirmation du principe du plaisir, rapprochent l'humour des processus r&#233;gressifs ou &#171; r&#233;actionnaires &#187; qui nous ont tellement occup&#233;s en psychopathologie. En tant que moyen de d&#233;fense contre la douleur, il prend place dans la grande s&#233;rie des m&#233;thodes que la vie psychique de l'homme a &#233;difi&#233;es en vue de se soustraire &#224; la contrainte de la douleur, s&#233;rie qui s'ouvre par la n&#233;vrose et la folie et embrasse &#233;galement l'ivresse, le repliement sur soi-m&#234;me, l'extase. L'humour doit &#224; cette relation une dignit&#233; qui manque totalement, par exemple, &#224; l'esprit, car ce dernier n'a pour but qu'un b&#233;n&#233;fice de plaisir ou bien il met ce b&#233;n&#233;fice de plaisir au service de l'agression. En quoi consiste donc l'attitude humoristique par laquelle on se refuse &#224; la douleur, on proclame l'invincibilit&#233; du moi par le monde r&#233;el et l'on affirme victorieusement le principe du plaisir, le tout sans quitter le terrain de la sant&#233; psychique, contrairement &#224; ce qui a lieu dans les autres processus qui poss&#232;dent un m&#234;me objectif ? Ces deux attitudes semblent en effet inconciliables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous envisageons la situation de quelqu'un qui adopte &#224; l'&#233;gard d'autres personnes l'attitude humoristique, nous serons tout pr&#234;ts &#224; nous rallier &#224; la conception que j'avais d&#233;j&#224; formul&#233;e, avec quelque h&#233;sitation, dans-mon livre sur l'esprit. Nous penserons qu'il se conduit &#224; leur &#233;gard comme l'adulte &#224; l'&#233;gard de l'enfant, quand l'adulte reconna&#238;t la vanit&#233; des int&#233;r&#234;ts et des souffrances qui semblent importants &#224; l'enfant et en rit. C'est ainsi que l'humoriste acquiert sa sup&#233;riorit&#233; : il adopte le r&#244;le de l'adulte, il s'identifie jusqu'&#224; un certain point au p&#232;re et il rabaisse les autres &#224; n'&#234;tre que des enfants. Cette hypoth&#232;se rend certes compte de l'&#233;tat des choses, mais elle ne semble pas s'imposer. On se demande comment l'humoriste en vient &#224; assumer ce r&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se rappelle alors l'autre situation qui peut engendrer l'humour, situation sans doute la plus primitive et la plus significative : celle dans laquelle un sujet adopte une attitude humoristique envers lui-m&#234;me, afin de se d&#233;fendre contre une souffrance. Est-il sens&#233; de dire que l'on se traite alors soi-m&#234;me en enfant et que l'on joue en m&#234;me temps envers cet enfant le r&#244;le sup&#233;rieur de l'adulte ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que nous donnons &#224; cette id&#233;e peu plausible un solide appui en tenant compte de ce que nos observations cliniques nous ont appris de la structure de notre moi. Ce moi n'est nullement simple, il rec&#232;le une instance particuli&#232;re qui en est pour ainsi dire le noyau : le surmoi, avec lequel il se confond parfois au point de ne pas nous permettre de les distinguer l'un de l'autre, tandis que dans d'autres circonstances ils se diff&#233;rencient nettement. Le surmoi est g&#233;n&#233;tiquement l'h&#233;ritier de l'instance parentale, il tient souvent le moi sous une s&#233;v&#232;re tutelle, continuant &#224; le traiter vrai&#172;ment comme autrefois les parents - ou le p&#232;re - traitaient l'enfant. Nous arrivons ainsi &#224; une &#233;lucidation dynamique de l'attitude humoristique : elle consisterait en ce que l'humoriste a retir&#233; &#224; son moi l'accent psychique et l'a report&#233; &#224; son surmoi. Au surmoi, ainsi exalt&#233;, le moi peut appara&#238;tre minuscule et tous ses int&#233;r&#234;ts futiles, et il devient d&#232;s lors facile au surmoi, gr&#226;ce &#224; une telle r&#233;partition de l'&#233;nergie, d'&#233;touffer les r&#233;actions &#233;ventuelles du moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fid&#232;les &#224; notre formulaire habituel, nous devrons dire, au lieu de &#171; report de l'accent psychique &#187;, &#171; d&#233;placement de grandes quantit&#233;s d'investissement &#187;. On peut alors se demander si nous sommes en droit de nous repr&#233;senter d'aussi excessifs d&#233;placements d'une instance &#224; une autre de l'appareil psychique. On dirait une hypoth&#232;se fabriqu&#233;e ad hoc, mais rappelons que nous avons a maintes reprises, sans doute pas assez souvent, tenu compte d'un tel facteur lorsque nous avons tent&#233; de nous repr&#233;senter &#171; m&#233;tapsychologiquement &#187; les processus psychiques. Nous avons par exemple, admis que ce qui diff&#233;rencie un investissement &#233;rotique ordinaire de l'objet d'un &#233;tat &#171; amoureux &#187;, c'est que, dans ce dernier cas, infiniment plus d'inves-tissement passe &#224; l'objet ; le moi pour ainsi dire, &#171; se vide vers l'objet &#187;. L'&#233;tude de quelques cas de parano&#239;a m'a permis d'&#233;tablir que les id&#233;es de pers&#233;cution se constituent de bonne heure et subsistent longtemps sans manifester d'effet sensible, jusqu'au jour o&#249; une certaine occasion leur fournit les &#171; grandeurs d'investissement &#187; qui les rendent enfin dominantes. De m&#234;me, la gu&#233;rison de semblables acc&#232;s para&#172;no&#239;aques doit consister moins en la r&#233;solution et en la correction des id&#233;es d&#233;lirantes que dans le retrait de l'investissement qui leur a &#233;t&#233; pr&#234;t&#233;. L'alternance de la m&#233;lan&#172;colie et de la manie, alternance d'oppression cruelle inflig&#233;e au moi par le surmoi et de lib&#233;ration du moi succ&#233;dant &#224; cette oppression, nous a sembl&#233; &#234;tre due &#224; un changement d'investissement de cet ordre, changement que l'on devrait d'ailleurs &#233;galement consid&#233;rer comme susceptible d'expliquer toute une s&#233;rie de ph&#233;nom&#232;nes de la vie psychique normale. Si de telles explications ont &#233;t&#233; si rarement donn&#233;es, il faut incriminer la r&#233;serve plut&#244;t louable que nous avons observ&#233;e. Le terrain sur lequel nous nous sentons en s&#251;ret&#233; est celui de la pathologie de la vie psychique, c'est l&#224; que nous faisons nos observations, que nous acqu&#233;rons nos convictions. Nous ne nous permettons provisoirement de juger le normal que dans la mesure o&#249; nous parvenons &#224; le deviner parmi les &#171; isolations &#187; et les d&#233;formations du pathologique. Si nous surmontons un jour notre timidit&#233;, nous reconna&#238;trons le grand r&#244;le d&#233;volu, dans la compr&#233;hension des processus psychiques, tant aux relations statiques qu'aux &#233;changes dynamiques int&#233;ressant la quantit&#233; de l'&#233;nergie d'investissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense ainsi que l'explication &#233;ventuelle que nous avons propos&#233;e m&#233;rite d'&#234;tre retenue : une personne se trouvant dans une situation donn&#233;e surinvestit soudain son surmoi et, dans cette attitude nouvelle, modifie les r&#233;actions de son moi. Cette hypo&#172;th&#232;se relative &#224; l'humour rappelle de fort pr&#232;s ce qui se passe par ailleurs dans le domaine de l'esprit qui lui est si &#233;troitement apparent&#233;. Voici le m&#233;canisme g&#233;n&#233;tique de l'esprit qu'il me fallut en effet reconna&#238;tre : une pens&#233;e pr&#233;consciente est pour un moment abandonn&#233;e &#224; l'&#233;laboration inconsciente ; l'esprit serait ainsi la contribution que l'inconscient apporte au comique. Semblablement, l'humour serait la contribution apport&#233;e au comique par l'interm&#233;diaire du surmoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous savons par ailleurs que le surmoi est un dur ma&#238;tre. On dira que la con&#172;descendance du surmoi &#224; permettre au moi un petit b&#233;n&#233;fice de plaisir s'accorde mal avec ce caract&#232;re. Il est exact de dire que le plaisir humoristique n'atteint jamais au degr&#233; o&#249; parvient le plaisir du comique ou de l'esprit, qu'il ne se manifeste jamais par des &#233;clats de rire ; il est &#233;galement exact que le surmoi, lorsqu'il provoque l'attitude humoristique, &#233;carte au fond la r&#233;alit&#233; et sert une illusion. Cependant nous attribuons &#224; cet assez faible plaisir - sans trop savoir pourquoi - un caract&#232;re de haute valeur, nous le ressentons comme particuli&#232;rement apte &#224; nous lib&#233;rer et &#224; nous exalter. La plaisanterie que fait l'humour n'en est d'ailleurs pas l'&#233;l&#233;ment essentiel, elle n'a que la valeur d'une &#233;preuve ; le principal est l'intention que sert l'humour, qu'il s'exerce aux d&#233;pens de soi-m&#234;me ou d'autrui. L'humour semble dire : &#171; Regarde ! voil&#224; le monde qui te semble si dangereux ! Un jeu d'enfant ! le mieux est donc de plaisanter ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vraiment c'est le surmoi qui, par l'humour, s'adresse, plein de bont&#233; et de con&#172;solation, au moi intimid&#233; ou &#233;pouvant&#233;, cela nous rappellera qu'il nous reste encore beaucoup &#224; apprendre de l'essence du surmoi. Tous les hommes d'ailleurs ne sont pas &#233;galement capables d'adopter l'attitude humoristique ; c'est l&#224; un don rare et pr&#233;cieux, et &#224; beaucoup manque jusqu'&#224; la facult&#233; de jouir du plaisir humoristique qu'on leur offre. Et finalement, quand le surmoi s'efforce, par l'humour, &#224; consoler le moi et &#224; le pr&#233;server de la souffrance, il ne d&#233;ment point par l&#224; son origine, sa d&#233;rivation de l'instance parentale.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L'humour et l'inconscient, selon Freud</title>
		<link>http://www.matierevolution.org/spip.php?article5597</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.matierevolution.org/spip.php?article5597</guid>
		<dc:date>2017-07-09T23:48:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Psychanalyse</dc:subject>
		<dc:subject>Freud</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Blagues juives de Sigmund Freud : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; - A quoi reconna&#238;t-on que J&#233;sus &#233;tait juif ? Il a v&#233;cu chez ses parents jusqu'&#224; l'&#226;ge de trente ans, il a repris l'affaire de son p&#232;re, et pour sa m&#232;re il &#233;tait un dieu ! &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Une autre : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Deux juifs se rencontrent devant les bains publics. Le premier demande au second : As-tu d&#233;j&#224; &#233;t&#233; au bain public ? Pourquoi ? Il leur en faut un de plus, ils n'ont pas le quorum ? &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans une pi&#232;ce des Reisebilder (Tableaux de Voyage), intitul&#233;e &#171; Les Bains de (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique105" rel="directory"&gt;L'inconscient freudien&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Psychanalyse&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot170" rel="tag"&gt;Freud&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Blagues juives de Sigmund Freud :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; - A quoi reconna&#238;t-on que J&#233;sus &#233;tait juif ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Il a v&#233;cu chez ses parents jusqu'&#224; l'&#226;ge de trente ans, il a repris l'affaire de son p&#232;re, et pour sa m&#232;re il &#233;tait un dieu ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Deux juifs se rencontrent devant les bains publics. Le premier demande au second :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; As-tu d&#233;j&#224; &#233;t&#233; au bain public ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Pourquoi ? Il leur en faut un de plus, ils n'ont pas le quorum ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une pi&#232;ce des Reisebilder (Tableaux de Voyage), intitul&#233;e &#171; Les &lt;br class='autobr' /&gt;
Bains de Lucques &#187;, H. Heine profile les traits du buraliste de loterie et chirurgien p&#233;dicure Hirsch-Hyacinthe de Hambourg. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cet homme, en pr&#233;sence du po&#232;te, se targue de ses relations avec le riche baron de Rothschild et termine par ces mots : &#171; Docteur, aussi vrai que Dieu m'accorde ses faveurs, j'&#233;tais assis &#224; c&#244;t&#233; de Salomon Rothschild et il me traitait tout &#224; fait d'&#233;gal &#224; &#233;gal, de fa&#231;on toute famillionnaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une histoire juive, qui pourtant n'est juive que par son d&#233;cor, son fond &#233;tant tout bonnement humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, ce cas pr&#233;sente aussi ses complications ind&#233;sirables mais qui, heureusement, ne nous emp&#234;chent pas - comme les pr&#233;c&#233;dentes - d'y voir clair. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un malheureux, en pleurant sa mis&#232;re, emprunte 25 florins &#224; un ami riche. Le jour m&#234;me le bienfaiteur le trouve attabl&#233; au restaurant devant une portion de saumon &#224; la mayonnaise. Il lui en fait reproche : &#171; Comment ! vous me tapez et vous vous offrez du saumon mayonnaise ! Voil&#224; l'emploi de mon argent ! &#187; -&#171; Je ne comprends pas, dit l'autre ; sans argent impossible de manger du saumon mayonnaise ; j'ai de l'argent, je ne dois pas manger du saumon mayonnaise ; quand donc mangerai-je du saumon mayonnaise ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un ivrogne gagne sa vie, dans une petite ville, &#224; donner des le&#231;ons. &lt;br class='autobr' /&gt;
Avec le temps on apprend son vice et, de ce fait, il perd une grande partie de ses &#233;l&#232;ves. On charge un ami de l'engager &#224; la sobri&#233;t&#233;. a Voyez, vous pourriez avoir les meilleures le&#231;ons de la ville, si vous renonciez &#224; la boisson. Faites-le donc. &#187; - &#171; Comment, r&#233;pond l'autre indign&#233;, je donne des le&#231;ons pour boire, et il me faudrait ne plus boire pour avoir des le&#231;ons ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un maquignon offre &#224; son client un cheval de selle : &#171; Si vous prenez ce cheval et si vous partez &#224; quatre heures du matin, vous serez &#224; six heures et demie &#224; Presbourg. &#187; - &#171; Et que ferai-je &#224; Presbourg &#224; six heures et demie du matin ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici le subterfuge d'un marieur juif et appartient &#224; un groupe qui nous occupera encore &#224; plusieurs reprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le marieur avait affirm&#233; au pr&#233;tendant que le p&#232;re de la jeune fille n'&#233;tait plus en vie. Apr&#232;s les fian&#231;ailles on apprend que celui-ci vit, mais purge une peine de prison. Le pr&#233;tendant fait des reproches au marieur : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mais, dit ce dernier, que vous ai-je donc annonc&#233; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Appelez-vous cela une vie ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore un mot juif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Itzig a &#233;t&#233; enr&#244;l&#233; dans l'artillerie.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est apparemment un gar&#231;on intelligent, mais indisciplin&#233; et sans go&#251;t pour le service militaire. Un de ses sup&#233;rieurs, bien dispos&#233; en sa faveur, le prend &#224; part et lui dit : &#171; Itzig, ta place n'est pas parmi nous. Je te donne un conseil : ach&#232;te-toi un canon et &#233;tablis-toi &#224; ton propre compte. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;a href=&#034;{{{Sigmund Freud (1905), Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient.
&lt;p&gt;L'humour}}}&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans mon livre : &#171; Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient &#187;, paru en 1905, je n'ai en r&#233;alit&#233; trait&#233; l'humour que du point de vue &#233;conomique. Je cherchais &#224; d&#233;couvrir la source du plaisir que nous procure l'humour, et je pense avoir montr&#233; que le b&#233;n&#233;fice de plaisir d&#251; &#224; l'humour d&#233;rive de l'&#233;pargne d'une d&#233;pense affective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus humoristique peut se r&#233;aliser de deux mani&#232;res, soit chez une seule personne, qui elle-m&#234;me adopte l'attitude humoristique, soit entre deux personnes, dont l'une ne prend aucune part au processus de l'humour, mais dont la seconde consid&#232;re la premi&#232;re sous l'angle humoristique. Quand, pour nous en tenir &#224; l'exemple le plus grossier, le d&#233;linquant men&#233; &#224; la potence un lundi s'&#233;crie: &#171; La semaine commence bien! &#187;, c'est lui-m&#234;me qui fait l'humour; le processus humoristique tout entier a pour th&#233;&#226;tre sa propre personne et lui procure &#233;videmment une certaine satisfaction. Moi, l'auditeur d&#233;sint&#233;ress&#233;, je suis touch&#233; pour ainsi dire &#224; distance par l'attitude humoristique du criminel; je per&#231;ois, peut-&#234;tre d'une fa&#231;on analogue &#224; la sienne, le b&#233;n&#233;fice de plaisir humoristique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes en pr&#233;sence du second cas lorsque, par exemple, un &#233;crivain ou un narrateur d&#233;crit sur le mode humoristique la mani&#232;re d'&#234;tre de personnages r&#233;els ou fictifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces personnages n'ont par eux-m&#234;mes aucun besoin de manifester de l'humour; l'attitude humoristique n'appartient qu'&#224; celui qui les prend pour objet, et le lecteur ou auditeur participe au plaisir de l'humour de la m&#234;me mani&#232;re que dans le cas pr&#233;c&#233;dent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous dirons, pour nous r&#233;sumer, que l'humour peut &#234;tre ou contre soi-m&#234;me ou contre autrui : il faut admettre qu'il procure &#224; qui s'en sert un b&#233;n&#233;fice de plaisir, et qu'un b&#233;n&#233;fice de plaisir analogue &#233;choit &#224; l'auditeur d&#233;sint&#233;ress&#233; de l'humour. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous saisirons au mieux la gen&#232;se du b&#233;n&#233;fice de plaisir humoristique en consid&#233;rant le processus qui se d&#233;roule chez l'auditeur, au moment o&#249; un autre fait devant lui de l'humour. L'auteur voit celui-ci dans une situation qui lui permettait de s'attendre de sa part &#224; la manifestation d'un certain affect : cet homme va se mettre en col&#232;re, se plaindre, souffrir visiblement; il va avoir peur, fr&#233;mir d'horreur, peut-&#234;tre m&#234;me se d&#233;sesp&#233;rer, et le spectateur-auditeur est pr&#234;t &#224; le suivre dans cette voie, &#224; laisser na&#238;tre en lui les m&#234;mes &#233;mois affectifs. Mais l'attente de cet affect est d&#233;&#231;ue, l'autre ne manifeste pas le moindre affect, fait &#224; la place une plaisanterie; l'&#233;pargne de d&#233;pense affective engendre chez l'auditeur le plaisir humoristique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusque-l&#224; point de difficult&#233;, mais on se dit bient&#244;t que, des deux, c'est le processus qui se d&#233;roule chez l'autre, chez l'humoriste, qui m&#233;rite la plus grande attention. Aucun doute ne subsiste : l'essence de l'humour r&#233;side en ce fait qu'on s'&#233;pargne les affects auxquels la situation devrait donner lieu et qu'on se met au-dessus de telles manifestations affectives gr&#226;ce &#224; une plaisanterie. Jusque-l&#224;, le processus qui se d&#233;roule chez l'humoriste doit &#234;tre identique &#224; celui qui se d&#233;roule chez l'auditeur, ou plus justement le processus de l'auditeur doit &#234;tre la copie du processus de l'humoriste. Mais comment l'humoriste parvient-il &#224; prendre cette attitude psychique qui lui rend superflue la d&#233;charge affective, quel est le dynamisme de l'attitude humoristique ? Il faut &#233;videmment rechercher la solution du probl&#232;me chez l'humoriste : on ne peut supposer chez l'auditeur qu'un &#233;cho, une copie de ce processus inconnu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait temps de nous familiariser avec quelques caract&#233;ristiques de l'humour. L'humour a non seulement quelque chose de lib&#233;rateur, analogue en cela &#224; l'esprit et au comique, mais encore quelque chose de sublime et d'&#233;lev&#233;, traits qui ne se retrouvent pas dans ces deux autres modes d'acquisition du plaisir par une activit&#233; intellectuelle. Le sublime tient &#233;videmment au triomphe du narcissisme, &#224; l'invuln&#233;rabilit&#233; du moi qui s'affirme victorieusement. Le moi se refuse &#224; se laisser entamer, &#224; se laisser imposer la souffrance par les r&#233;alit&#233;s ext&#233;rieures, il se refuse &#224; admettre que les traumatismes du monde ext&#233;rieur puissent le toucher; bien plus, il fait voir qu'ils peuvent m&#234;me lui devenir occasions de plaisir. Ce dernier trait est la caract&#233;ristique essentielle de l'humour. Supposons que le criminel men&#233; un lundi &#224; la potence ait dit: &#171; Cela m'est &#233;gal, qu'est-ce que &#231;a peut faire qu'un type comme moi soit pendu, le monde n'en continuera pas moins &#224; tourner&#187; - il nous faudrait avouer que ce propos e&#251;t manifest&#233; la m&#234;me domination grandiose de la situation r&#233;elle, qu'il e&#251;t &#233;t&#233; sage et pertinent, mais nous n'y saurions trouver la moindre trace d'humour; bien plus, il repose sur une appr&#233;ciation de la r&#233;alit&#233; qui est en contradiction absolue avec celle qu'en aurait l'humour. L'humour ne se r&#233;signe pas, il d&#233;fi&#233;, il implique non seulement le triomphe du moi, mais encore du principe du plaisir qui trouve ainsi moyen de s'affirmer en d&#233;pit de r&#233;alit&#233;s ext&#233;rieures d&#233;favorables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux derniers traits - d&#233;menti &#224; la r&#233;alit&#233;, affirmation du principe du plaisir, rapprochent l'humour des processus r&#233;gressifs ou &#171; r&#233;actionnaires &#187; qui nous ont tellement occup&#233;s en psychopathologie. En tant que moyen de d&#233;fense contre la douleur, il prend place dans la grande s&#233;rie des m&#233;thodes que la vie psychique de l'homme a &#233;difi&#233;es en vue de se soustraire &#224; la contrainte de la douleur, s&#233;rie qui s'ouvre par la n&#233;vrose et la folie et embrasse &#233;galement l'ivresse, le repliement sur soi-m&#234;me, l'extase. L'humour doit &#224; cette relation une dignit&#233; qui manque totalement, par exemple, &#224; l'esprit, car ce dernier n'a pour but qu'un b&#233;n&#233;fice de plaisir ou bien il met ce b&#233;n&#233;fice de plaisir au service de l'agression. En quoi consiste donc l'attitude humoristique par laquelle on se refuse &#224; la douleur, on proclame l'invincibilit&#233; du moi par le monde r&#233;el et l'on affirme victorieusement le principe du plaisir, le tout sans quitter le terrain de la sant&#233; psychique, contrairement &#224; ce qui a lieu dans les autres processus qui poss&#232;dent un m&#234;me objectif? Ces deux attitudes semblent en effet inconciliables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous envisageons la situation de quelqu'un qui adopte &#224; l'&#233;gard d'autres personnes l'attitude humoristique, nous serons tout pr&#234;ts &#224; nous rallier &#224; la conception que j'avais d&#233;j&#224; formul&#233;e, avec quelque h&#233;sitation, dans mon livre sur l'esprit. Nous penserons qu'il se conduit &#224; leur &#233;gard comme l'adulte &#224; l'&#233;gard de l'enfant, quand l'adulte reconna&#238;t la vanit&#233; des int&#233;r&#234;ts et des souffrances qui semblent importants &#224; l'enfant et en rit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que l'humoriste acquiert sa sup&#233;riorit&#233; : il adopte le r&#244;le de l'adulte, il s'identifie jusqu'&#224; un certain point au p&#232;re et il rabaisse les autres &#224; n'&#234;tre que des enfants. Cette hypoth&#232;se rend certes compte de l'&#233;tat des choses, mais elle ne semble pas s'imposer. On se demande comment l'humoriste en vient &#224; assumer ce r&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se rappelle alors l'autre situation qui peut engendrer l'humour, situation sans doute la plus primitive et la plus significative : celle dans laquelle un sujet adopte une attitude humoristique envers lui-m&#234;me, afin de se d&#233;fendre contre une souffrance. Est-il sens&#233; de dire que l'on se traite alors soi-m&#234;me en enfant et que l'on joue en m&#234;me temps envers cet enfant le r&#244;le sup&#233;rieur de l'adulte ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Je pense que nous donnons &#224; cette id&#233;e peu plausible un solide appui en tenant compte de ce que nos observations cliniques nous ont appris de la structure de notre moi. Ce moi n'est nullement simple, il rec&#232;le une instance particuli&#232;re qui en est pour ainsi dire le noyau : le surmoi, avec lequel il se confond parfois au point de ne pas nous permettre de les distinguer l'un de l'autre, tandis que dans d'autres circonstances ils se diff&#233;rencient nettement. Le surmoi est g&#233;n&#233;tiquement l'h&#233;ritier de l'instance parentale, il tient souvent le moi sous une s&#233;v&#232;re tutelle, continuant &#224; le traiter vraiment comme autrefois les parents - ou le p&#232;re - traitaient l'enfant. Nous arrivons ainsi &#224; une &#233;lucidation dynamique de l'attitude humoristique : elle consisterait en ce que l'humoriste a retir&#233; &#224; son moi l'accent psychique et l'a report&#233; &#224; son surmoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au surmoi, ainsi exalt&#233;, le moi peut appara&#238;tre minuscule et tous ses int&#233;r&#234;ts futiles, et il devient d&#232;s lors facile au surmoi, gr&#226;ce &#224; une telle r&#233;partition de l'&#233;nergie, d'&#233;touffer les r&#233;actions &#233;ventuelles du moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fid&#232;les &#224; notre formulaire habituel, nous devrons dire, au lieu de &#171; report de l'accent psychique&#187;, &#171; d&#233;placement de grandes quantit&#233;s d'investissement &#187;. On peut alors se demander si nous sommes en droit de nous repr&#233;senter d'aussi excessifs d&#233;placements d'une instance &#224; une autre de l'appareil psychique. On dirait une hypoth&#232;se fabriqu&#233;e ad hoc, mais rappelons que nous avons a maintes reprises, sans doute pas assez souvent, tenu compte d'un tel facteur lorsque nous avons tent&#233; de nous repr&#233;senter &#171; m&#233;tapsychologiquement &#187; les processus psychiques. Nous avons par exemple, admis que ce qui diff&#233;rencie un investissement &#233;rotique ordinaire de l'objet d'un &#233;tat &#171; amoureux &#187;, c'est que, dans ce dernier cas, infiniment plus d'investissement passe &#224; l'objet ; le moi pour ainsi dire, &#171;se vide vers l'objet &#187;. L'&#233;tude de quelques cas de parano&#239;a m'a permis d'&#233;tablir que les id&#233;es de pers&#233;cution se constituent de bonne heure et subsistent longtemps sans manifester d'effet sensible, jusqu'au jour o&#249; une certaine occasion leur fournit les &#171; grandeurs d'investissement &#187; qui les rendent enfin dominantes. De m&#234;me, la gu&#233;rison de semblables acc&#232;s parano&#239;aques doit consister moins en la r&#233;solution et en la correction des id&#233;es d&#233;lirantes que dans le retrait de l'investissement qui leur a &#233;t&#233; pr&#234;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'alternance de la m&#233;lancolie et de la manie, alternance d'oppression cruelle inflig&#233;e au moi par le surmoi et de lib&#233;ration du moi succ&#233;dant &#224; cette oppression, nous a sembl&#233; &#234;tre due &#224; un changement d'investissement de cet ordre, changement que l'on devrait d'ailleurs &#233;galement consid&#233;rer comme susceptible d'expliquer toute une s&#233;rie de ph&#233;nom&#232;nes de la vie psychique normale. Si de telles explications ont &#233;t&#233; si rarement donn&#233;es, il faut incriminer la r&#233;serve plut&#244;t louable que nous avons observ&#233;e. Le terrain sur lequel nous nous sentons en s&#251;ret&#233; est celui de la pathologie de la vie psychique, c'est l&#224; que nous faisons nos observations, que nous acqu&#233;rons nos convictions. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous ne nous permettons provisoirement de juger le normal que dans la mesure o&#249; nous parvenons &#224; le deviner parmi les &#171; isolations &#187; et les d&#233;formations du pathologique. Si nous surmontons un jour notre timidit&#233;, nous reconna&#238;trons le grand r&#244;le d&#233;volu, dans la compr&#233;hension des processus psychiques, tant aux relations statiques qu'aux &#233;changes dynamiques int&#233;ressant la quantit&#233; de l'&#233;nergie d'investissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense ainsi que l'explication &#233;ventuelle que nous avons propos&#233;e m&#233;rite d'&#234;tre retenue : une personne se trouvant dans une situation donn&#233;e surinvestit soudain son surmoi et, dans cette attitude nouvelle, modifie les r&#233;actions de son moi. Cette hypoth&#232;se relative &#224; l'humour rappelle de fort pr&#232;s ce qui se passe par ailleurs dans le domaine de l'esprit qui lui est si &#233;troitement apparent&#233;. Voici le m&#233;canisme g&#233;n&#233;tique de l'esprit qu'il me fallut en effet reconna&#238;tre : une pens&#233;e pr&#233;consciente est pour un moment abandonn&#233;e &#224; l'&#233;laboration inconsciente ; l'esprit serait ainsi la contribution que l'inconscient apporte au comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Semblablement, l'humour serait la contribution apport&#233;e au comique par l'interm&#233;diaire du surmoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous savons par ailleurs que le surmoi est un dur ma&#238;tre. On dira que la condescendance du surmoi &#224; permettre au moi un petit b&#233;n&#233;fice de plaisir s'accorde mal avec ce caract&#232;re. Il est exact de dire que le plaisir humoristique n'atteint jamais au degr&#233; o&#249; parvient le plaisir du comique ou de l'esprit, qu'il ne se manifeste jamais par des &#233;clats de rire ; il est &#233;galement exact que le surmoi, lorsqu'il provoque l'attitude humoristique, &#233;carte au fond la r&#233;alit&#233; et sert une illusion. Cependant nous attribuons &#224; cet assez faible plaisir - sans trop savoir pourquoi - un caract&#232;re de haute valeur, nous le ressentons comme particuli&#232;rement apte &#224; nous lib&#233;rer et &#224; nous exalter. La plaisanterie que fait l'humour n'en est d'ailleurs pas l'&#233;l&#233;ment essentiel, elle n'a que la valeur d'une &#233;preuve ; le principal est l'intention que sert l'humour, qu'il s'exerce aux d&#233;pens de soi-m&#234;me ou d'autrui. L'humour semble dire : &#171; Regarde! voil&#224; le monde qui te semble si dangereux! Un jeu d'enfant! le mieux est donc de plaisanter! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vraiment c'est le surmoi qui, par l'humour, s'adresse, plein de bont&#233; et de consolation, au moi intimid&#233; ou &#233;pouvant&#233;, cela nous rappellera qu'il nous reste encore beaucoup &#224; apprendre de l'essence du surmoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les hommes d'ailleurs ne sont pas &#233;galement capables d'adopter l'attitude humoristique ; c'est l&#224; un don rare et pr&#233;cieux, et &#224; beaucoup manque jusqu'&#224; la facult&#233; de jouir du plaisir humoristique qu'on leur offre. Et finalement, quand le surmoi s'efforce, par l'humour, &#224; consoler le moi et &#224; le pr&#233;server de la souffrance, il ne d&#233;ment point par l&#224; son origine, sa d&#233;rivation de l'instance parentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Humour juif -&gt; https://books.google.fr/books?id=ev8KCwAAQBAJ&amp;printsec=frontcover&amp;dq=freud+recueil+de+blagues+juives&amp;hl=fr&amp;sa=X&amp;redir_esc=y#v=onepage&amp;q&amp;f=false&#034;&gt;Autres &#171; blagues juives &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/a&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.org/spip.php?article5524&#034;&gt;Encore sur l'humour juif&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.org/spip.php?article5470&#034;&gt;Anthologie de l'humour&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'inconscient freudien</title>
		<link>http://www.matierevolution.org/spip.php?article1586</link>
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		<dc:date>2010-08-19T06:53:17Z</dc:date>
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		<dc:subject>Psychanalyse</dc:subject>

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique105&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lire ici -Read here&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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