Matière et Révolution
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Contribution au débat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la matière, de la vie, de l'homme et de la société
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69144Nouvelles conférences sur la psychanalyse
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http://www.matierevolution.org/spip.php?article85772025-03-21T23:51:00Ztext/htmlfrRobert ParisPsychanalyseFreud
<p>Avant-propos par Sigmund Freud, été 1932. <br class='autobr' />
Première conférence. Révision de la science du rêve. <br class='autobr' />
Deuxième conférence. Rêve et occultisme. <br class='autobr' />
Troisième conférence. Les diverses instances de la personnalité psychique <br class='autobr' />
Quatrième conférence. L'angoisse et la vie instinctuelle <br class='autobr' />
Cinquième conférence. La féminité. <br class='autobr' />
Sixième conférence. Éclaircissements, applications, orientations. <br class='autobr' />
Septième conférence. D'une conception de l'univers. <br class='autobr' />
Avant-propos <br class='autobr' />
Mes premières « Conférences sur la (…)</p>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique122" rel="directory">Introduction à la psychanalyse, Sigmund Freud</a>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot83" rel="tag">Psychanalyse</a>,
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<div class='rss_texte'><p>Avant-propos par Sigmund Freud, été 1932.</p>
<p>Première conférence. Révision de la science du rêve.</p>
<p>Deuxième conférence. Rêve et occultisme.</p>
<p>Troisième conférence. Les diverses instances de la personnalité psychique</p>
<p>Quatrième conférence. L'angoisse et la vie instinctuelle</p>
<p>Cinquième conférence. La féminité.</p>
<p>Sixième conférence. Éclaircissements, applications, orientations.</p>
<p>Septième conférence. D'une conception de l'univers.</p>
<p>Avant-propos</p>
<p>Mes premières « Conférences sur la Psychanalyse » ont été faites au cours des deux semestres d'hiver 1915-1916 et 1916-1917, dans un amphithéâtre de la clinique psychiatrique de Vienne, devant des auditeurs venus de toutes les facultés. Les conférences de la première partie avaient été improvisées, puis immédiatement trans-crites. celles de la seconde, composées durant un séjour estival à Salzbourg, puis textuellement répétées l'hiver suivant. A cette époque ma mémoire était encore d'une fidélité phonographique.</p>
<p>Par contre, ces nouvelles conférences n'ont jamais été faites. Entre temps, mon âge était venu me relever de mes obligations envers l'Université, obligations à la vérité peu serrées, mais qui m'obligeaient à faire quelques cours. De plus, une inter¬vention chirurgicale m'avait rendu impossible de prendre la parole en public. Si donc je me replace, dans les conférences qui vont suivre, au milieu d'un auditoire, ce n'est que par un jeu de mon imagination : peut-être ce fantasme m'aidera-t-il, en approfon¬dissant mon sujet, à ne pas omettre de tenir compte du lecteur.</p>
<p>Ces nouvelles conférences ne visent pas du tout à remplacer les premières, dont elles ne peuvent nullement être séparées ; elles ne forment pas un tout indépendant et ne sont pas susceptibles d'intéresser à elles seules un certain nombre de lecteurs. Elles continuent et complètent leurs devancières et peuvent, par rapport à celles-ci, se diviser en trois groupes. Dans le premier se rangent les thèmes déjà traités il y a quinze ans, maintenant remaniés, et qui, par suite de l'approfondissement de nos connaissances et des modifications de nos aperçus, doivent aujourd'hui être présentés sous un autre jour, c'est-à-dire subir une révision critique. Les deux autres groupes comprennent les progrès proprement dits en ce qu'ils traitent de choses qui, à l'époque des premières conférences, n'existaient pas encore ou bien étaient alors trop peu importantes pour qu'on leur consacrât un chapitre particulier. Quelques-unes de ces nouvelles conférences, fait inévitable mais non point regrettable, réunissent les caractères des deux groupes.</p>
<p>Pas plus que les précédentes, ces nouvelles conférences ne s'adressent aux analys-tes de métier, à qui elles ne sauraient apprendre rien de nouveau. Elles sont destinées à cette grande catégorie de gens cultivés qui témoignent, nous l'espérons, aux particularités et aux conquêtes de la jeune science un intérêt bienveillant - encore que modéré. Cette fois encore, mon principal souci a été de ne rien sacrifier aux apparen-ces et d'éviter de présenter la psychanalyse comme une science simple, complète et achevée ; je n'ai cherché ni à en voiler les problèmes, ni à en dissimuler les lacunes et les incertitudes. Dans aucun autre domaine scientifique on ne ressentirait le besoin de se vanter d'une semblable modestie, partout ailleurs elle semble aller de soi et le public ne s'attend à rien d'autre de la part du savant. Nul lecteur d'un traité d'astro¬nomie ne s'aviserait d'être déçu ou de se sentir au-dessus de la science quand on lui montre les frontières au-delà desquelles notre connaissance se perd dans le nébuleux. Il en va bien autrement de la psychologie. Ici l'inaptitude constitutionnelle de l'hom¬me à l'investigation scientifique apparaît dans toute son ampleur. On semble ne pas demander à la psychologie un progrès de la connaissance, mais on ne sait quelles autres satisfactions. On lui fait un grief de chaque problème non résolu et de chaque incertitude.</p>
<p>Celui qui aime vraiment la science du psychisme humain devra prendre son parti de cette injustice.</p>
<p>Freud.</p>
<p>Vienne, été 1932.</p>
<p>Première conférence</p>
<p>Révision de la science du rêve</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> </p>
<p>Mesdames, Messieurs, vous ayant convoqués de nouveau après une interruption de plus de quinze ans pour m'entretenir avec vous de ce que le temps ainsi écoulé a apporté de neuf et peut-être de meilleur à la psychanalyse, je crois que, pour plus d'un motif, il serait. juste et équitable de tourner d'abord notre attention vers l'état de la science du rêve. Celle-ci, qui occupe dans l'histoire de la psychanalyse une place particulière, marque un tournant décisif ; n'est-ce pas grâce à elle que l'analyse est passée du rang de méthode psychothérapeutique à celui de psychologie des profon-deurs ? La jeune science n'a fourni aucune doctrine plus marquante, plus originale que celle des rêves, aucune même qui puisse lui être comparée. Elle est un morceau de terre inconnue gagné sur les croyances populaires et le mysticisme. La nouveauté des assertions qu'elle apportait lui a fait jouer le rôle d'un schibboleth dont l'emploi décidait de qui pouvait devenir adepte de la psychanalyse ou de qui devait renoncer à la comprendre jamais. Elle m'offrit à moi-même un sûr appui dans cette période difficile où les manifestations inconnues des névroses venaient troubler mon juge¬ment encore mal affermi. Il m'arrivait parfois de douter de la justesse de mes connais¬sances incertaines, mais si je réussissais alors à convertir un rêve embrouillé, insensé, en un processus psychique correct et intelligible, je retrouvais ma conviction d'être sur la bonne voie.</p>
<p>Il sera ainsi particulièrement intéressant pour nous d'une part de suivre, justement d'après le cas de la science des rêves, l'évolution de la psychanalyse dans cet inter-valle, d'autre part de constater les gains qu'elle a réalisés dans l'esprit du public quant à la compréhension et à l'appréciation que celui-ci peut en avoir. Je vous préviens par avance que vous allez être déçue sur ces deux points.</p>
<p>Feuilletons ensemble les numéros de La Revue Internationale de Psychanalyse (Médicale) dans lesquels se trouvent réunis, depuis 1913, les travaux décisifs, de notre science. Dans les premiers volumes vous trouvez toujours une rubrique « Inter-prétation des rêves » richement fournie et comprenant des études sur les différents points de la science des rêves ; mais plus vous avancez, moins ces travaux sont nombreux, et enfin la rubrique, autrefois permanente, finit par disparaître tout à fait. Les analystes se comportent comme s'ils n'avaient plus rien à nous apprendre, comme si la science du rêve avait dit son dernier mot. Mais si vous nous demandez ce qu'ont retenu de cette science tous ceux qui ne sont pas nos adeptes directs : tous ces psychiatres et psychothérapeutes qui font cuire leurs petits potages sur notre feu sans même se montrer reconnaissants de notre hospitalité, ces soi-disant savants qui ont coutume de s'approprier les découvertes intéressantes de la science, et les littérateurs, et le grand publie, la réponse sera peu satisfaisante. Certaines formules sont devenues célèbres, entre autres quelques-unes que nous n'avons jamais soutenues, par exemple que tous les rêves sont de nature sexuelle. Et justement les choses importantes paraissent être restées aussi étrangères qu'il y a trente ans à la conscience générale. On ignore, par exemple, la distinction fondamentale qu'il y a lieu de faire entre le contenu manifeste et les pensées latentes du rêve, la notion de non-contradiction entre le cauchemar et la fonction réalisatrice des désirs du rêve, l'impossibilité d'interpréter le songe quand le rêveur ne fournit pas les associations qui en font partie et surtout le fait que l'essentiel du rêve est le processus de son élaboration. J'ai le droit de parler ainsi, après avoir reçu, au cours de ces années, un monceau de lettres dont les auteurs, après m'avoir raconté leurs songes, me prient de les leur expliquer ou bien de leur fournir des renseignements sur la nature du rêve. Ils prétendent avoir lu La Science des rêves et trahissent à chaque ligne leur incompréhension de notre science. Cela ne saurait nous empêcher de traiter encore, dans son ensemble, la question du rêve. Vous vous souvenez que, la dernière fois, toute une série de conférences fut consa¬crée à montrer comment l'on était parvenu à comprendre ce phénomène psychique jusqu'alors inexpliqué. Donc, quand au cours de l'analyse quelqu'un, l'un de nos patients par exemple, nous raconte l'un de ses rêves, nous admettons qu'il se confor-me, ce faisant, à l'obligation de tout nous confier qu'il avait prise en se soumettant au traitement analytique. Car le rêve est une confidence, mais une confidence faite en termes impropres ; il ne constitue ni une manifestation sociale ni un moyen de se faire comprendre. Et nous ne parvenons d'ailleurs pas à saisir ce que le patient voulait nous dire, lui-même ne le sachant pas non plus. C'est ici qu'il nous faut prendre une décision rapide : ou bien le rêve, comme le prétendent les médecins non analystes, est un indice que le rêveur a mal dormi, que les régions de son cerveau n'ont pu toutes au même degré parvenir au repos, que certaines d'entre elles ont persisté à vouloir fonctionner et n'y sont arrivées que de très imparfaite façon. Et s'il en est réellement ainsi, nous ferons bien de ne pas nous préoccuper plus longtemps du produit psychi-quement sans valeur d'un trouble nocturne. En effet, quel résultat utile espérerions-nous tirer de cette étude ? Ou bien... mais n'avons-nous pas de prime abord adopté cette seconde attitude ? Arbitrairement, il faut le reconnaître, nous avons supposé, postulé, que ce rêve inintelligible devait être aussi un acte psychique plein de valeur et de signification et que nous pourrions, comme toute autre confidence, l'utiliser dans l'analyse. Seule l'expérience montrera si nous avons raison. Qu'il nous soit don¬né de réussir à transformer le rêve en une précieuse manifestation et nous aurons évidemment la perspective d'apprendre du nouveau, de parvenir à la connaissance de faits qui, sans cela, nous seraient demeurés impénétrables</p>
<p>C'est maintenant que nous nous trouvons face à face avec les difficultés de notre tâche et les énigmes de notre thème. Comment allons-nous parvenir à transformer le rêve en confidence normale ? Comment expliquerons-nous qu'une partie des révéla-tions du malade se soit faite sous cette forme incompréhensible pour lui comme pour nous ?</p>
<p>Vous voyez, Mesdames, Messieurs, que je m'engage, cette fois, sur la voie d'un exposé non pas génétique, mais dogmatique. Nous établirons tout d'abord notre position vis-à-vis du problème du rêve, en instituant deux nouvelles notions, deux nouvelles dénominations. Le rêve proprement dit, nous l'appellerons texte du rêve, rêve manifeste, et, ce que nous cherchons derrière lui, pour ainsi dire, les pensées latentes du rêve. Voici dès lors en quoi consistera notre tâche : il nous faudra trans-former le rêve manifeste en rêve latent et expliquer comment a pu se produire, dans le psychisme du rêveur, l'élaboration inverse. Le premier travail est d'ordre pratique, il fait partie de l'interprétation du rêve et se plie à une certaine technique ; le second est d'ordre théorique et doit servir à expliquer l'élaboration du rêve, ne peut donc être qu'une théorie. Technique de l'interprétation du rêve et théorie de son élaboration doivent toutes deux être créées de toutes pièces.</p>
<p>Et maintenant par quoi commencerons-nous ? Par la technique de l'interprétation du rêve, ce me semble ; la matière en est plus souple et vous donnera une impression plus vivante.</p>
<p>Supposons donc que le malade nous ait raconté un rêve qu'il nous faille expliquer. Nous l'avons écouté avec calme, en évitant de spéculer sur son récit. Qu'allons-nous faire ensuite ? Nous décidons de nous préoccuper le moins possible du rêve manifeste. Il va de soi que ce rêve manifeste présente toutes sortes de caractères qui ne nous laissent pas entièrement indifférents. Il est soit cohérent, nettement composé à la manière d'un poème, soit confus, inintelligible, presque semblable à un délire ; il peut renfermer des éléments absurdes, ou bien, des pointes, des conclusions en apparence spirituelles. Le rêveur le trouve clair et subtil ou nébuleux et confus ; les images qu'il offre peuvent avoir l'intensité de perceptions sensorielles ou bien être vagues comme une vapeur indistincte, et les caractères les plus variés coexistent parfois dans un même rêve, répartis en plusieurs endroits ; enfin le rêve est capable soit de ne susciter qu'indifférence, soit d'être accompagné des émotions les plus joyeuses ou les plus pénibles. Ne croyez pas que nous tenions pour rien cette diversité infinie dans le rêve manifeste ; nous y pourrons glaner, au contraire, nombre d'éléments propres à nous faciliter l'interprétation. Mais, pour le moment, nous laisserons cette question de côté, quitte à y revenir plus tard, et nous nous engagerons sur la voie principale, celle qui mène à l'interprétation du rêve. C'est-à-dire que nous inviterons le rêveur à négliger, lui aussi, l'impression produite par le rêve manifeste et à reporter son attention sur les différents éléments du contenu du rêve et à nous faire part, au fur et à mesure qu'elles se présenteront, des associations que ces fragments font naître.</p>
<p>N'est-ce pas là une technique particulière et qui diffère de la méthode dont on se sert généralement pour utiliser révélations et confidences ? Vous devinez certainement que ce procédé masque certaines hypothèses dont nous n'avons pas encore parlé. Mais poursuivons. Dans quel ordre le patient devra-t-il examiner les fragments de son rêve ? Plusieurs voies s'offrent à nous : nous pouvons simplement suivre l'ordre chronologique tel qu'il est apparu dans le récit du rêve. C'est, pour ainsi dire, la méthode classique et la plus rigoureuse. Ou bien nous invitons le rêveur à choisir dans son rêve les résidus de la journée, car l'expérience nous a appris que, dans presque chaque rêve, s'est glissé souvent quelque résidu de souvenir ou bien quelque allusion à un ou à plusieurs faits arrivés le jour du rêve. Si nous fouillons cette association, nous découvrons, parfois d'un seul coup, le rapport qu'il y avait entre le monde en apparence si lointain du songe et la vie réelle du patient. Nous pouvons encore dire à ce dernier de parler d'abord des éléments de son rêve qui lui semblent les plus importants, du fait de leur netteté particulière, de leur acuité sensorielle. Nous savons d'ailleurs que c'est de cette dernière façon qu'il lui sera le plus facile de trouver des associations ; or l'important étant justement de les obtenir, peu importe la méthode employée pour arriver à ce but.</p>
<p>Une fois que nous avons ces associations, nous voyons qu'elles nous fournissent les matériaux les plus variés : souvenirs de la veille, du jour où fut fait le rêve et d'époques depuis longtemps révolues, réflexions, discussions du pour et du, contre, aveux et questions. Tantôt le patient parle avec volubilité, tantôt il s'arrête un instant. La plupart des données ont quelque rapport avec l'un des éléments du rêve : rien d'étonnant à cela puisqu'elles en découlent. Mais il arrive parfois que l'analysé les fasse précéder de ces mots : « Je le dis parce que cela me vient à l'esprit. »</p>
<p>Si l'on porte son attention sur cette masse d'idées, l'on ne tarde pas à remarquer qu'elles ont, avec le contenu du songe, d'autres points communs encore que le point de départ. Elles projettent une lumière surprenante sur tous les fragments du rêve, comblent les lacunes qui subsistent entre eux et rendent compréhensible leur bizarre assemblage. Il faut arriver à s'expliquer le rapport qui existe entre elles et le contenu du rêve. Ce dernier apparaît comme le résumé de ces associations, résumé fait, il est vrai, suivant des règles encore inconnues et dont les éléments semblent être les repré-sentants élus d'une multitude. Sans aucun doute, nous sommes parvenus, grâce à notre technique, à savoir ce que le rêve remplace, ce en quoi consiste sa valeur psy¬chique, maintenant que nous l'avons dépouillé de ses particularités étranges, de sa bizarrerie, de son désordre.</p>
<p>Toutefois, ne nous y méprenons pas ! Il ne faut pas confondre les associations provoquées par le rêve avec les pensées latentes du rêve ; ces dernières sont conte¬nues dans les associations comme dans une lessive-mère, mais pas entièrement. Les associations nous fournissent d'une part bien plus d'éléments qu'il ne nous en faut pour formuler les pensées latentes du songe, c'est-à-dire tous les développements, transitions, rapporte que l'intellect du patient a dû produire en se rapprochant des pensées du rêve. D'autre part, l'association s'est souvent arrêtée au seuil des véritables pensées du rêve, n'a fait après s'en être approchée que les effleurer par des allusions. C'est ici que nous intervenons en complétant les allusions, en tirant d'impérieuses conclusions et en précisant ce que l'analysé n'a fait que mentionner à peine dans ses associations. Il semble alors que nous disposions à notre gré, à notre fantaisie, des matériaux fournis par le rêveur et que nous en abusions pour glisser dans ses assertions ce que celles-ci n'exprimaient pas. D'ailleurs, ce n'est point chose aisée que de légitimer notre procédé en un exposé abstrait. Mais pratiquez vous-mêmes une analyse ou étudiez un exemple bien choisi parmi ceux qu'offre notre littérature et vous vous convaincrez de la façon dont peut s'imposer un pareil travail d'inter¬prétation.</p>
<p>Si dans l'interprétation des rêves nous dépendons général et surtout des associa-tions du riveur, vis-à-vis de certains éléments du contenu du rêve, nous nous comportons avec indépendance, et cela parce que nous y sommes obligés, du fait qu'en règle générale nous n'y trouvons pas d'associations. Nous avons vite remarqué que ce sont toujours les mêmes contenus qui entrent en jeu dans ces cas ; ils ne sont pas très nombreux et une longue expérience nous a, maintes fois, montré qu'ils doivent être considérés comme les symboles de quelque chose d'autre. Par compa¬raison avec lu autres éléments du rêve, on peut leur attribuer une signification fixe, mais qui n'est pas nécessairement unique, dont l'ampleur est déterminée par des règles particulières auxquelles nous ne sommes pas habitués. Comme nous savons traduire ces symboles et le rêveur, non, bien qu'il en ait lui-même fait usage, il peut arriver que le sens d'un rêve nous apparaisse immédiatement avec clarté, ayant d'avoir fait le moindre effort pour l'interpréter et alors que le rêveur lui-même se trouve devant une énigme. Mais j'ai déjà dit, dans mes précédentes conférences, tant de choses sur le symbolisme, les connaissances que nous en avons, les problèmes qu'il nous offre, que je n'ai pas besoin, aujourd'hui, de revenir sur ce point.</p>
<p>Telle est donc notre méthode d'interprétation des rêves ; mais, se demandera-t-on ensuite à juste titre, pourra-t-elle servir à interpréter tous les rêves ? Non, répondrons-nous, mais un nombre assez grand pour démontrer la valeur du procédé et en motiver l'emploi. Pourquoi pas tous ? En répondant à cette question, nous éluciderons un point important et nous serons amenés à parler des conditions psychiques de l'élaboration du rêve, Le travail d'interprétation se heurte, en effet, à une résistance plus ou moins grande, tantôt infime, tantôt insurmontable (tout au moins par les moyens dont nous disposons actuellement), tantôt de force intermédiaire. On ne saurait négliger, durant le travail, les manifestations de cette résistance. Quelquefois, le patient fournit sans hésiter les associations et dès la première ou la seconde idée, l'explication surgit. D'autre fois, il s'arrête, tergiverse ; avant d'obtenir des données utiles à la compré-hension du rêve, nous sommes contrainte de l'écouter énoncer toute une suite d'idées. Plus cette chaîne d'associations est longue, riche en détours, plus la résistance est forte ; c'est du moins ce que nous croyons et apparemment à juste titre. L'oubli des rêves résulte aussi de cette résistance. Il arrive assez souvent que l'analysé, malgré ses efforts, ne parvienne pas à se souvenir d'un de ses rêves. Toutefois, quand au cours du travail analytique nous arrivons à surmonter une difficulté qui avait gêné le patient par rapport à l'analyse, le rêve oublié revient soudain à la mémoire. D'autres remar¬ques doivent également trou¬ver place ici. Très fréquemment, un fragment de rêve d'abord omis est ajouté ultérieurement. Ce fait doit être considéré comme une tentative d'oubli. L'expérience montrant que le fragment en question est justement le plus significatif, nous admet¬tons qu'une résistance particulièrement forte n'est opposée à sa révélation. En outre, nous constatons souvent que le rêveur, pour éviter d'oublier ses rêves, les fixe par écrit dès son réveil. Nous pouvons lui dire que c'est là une tentative vaine ; en effet, la résistance à laquelle il s'est opposé en inscrivant le texte du rêve se reporte ensuite sur les associations et rend impossible l'interprétation du rêve manifeste. Dans ces conditions, nous ne nous étonnerons pas de constater qu'un nouvel accroissement de la résistance supprime tout à fait ces associations et fasse échouer l'interprétation du rêve.</p>
<p>De tout ce qui précède nous conclurons que la résistance qui s'oppose à l'inter-prétation du rêve doit également jouer un rôle dans la formation de ce dernier. Et de fait, tandis que l'élaboration de certains rêves est gênée par une forte résistance, pour d'autres cette résistance s'avère faible. D'ailleurs l'intensité de la résistance varie durant un même rêve et c'est à elle que sont attribuables les lacunes, les obscurités, l'incohérence qui peuvent troubler le cours du plus beau songe.</p>
<p>Mais quel rôle est donc dévolu à la résistance et contre quoi s'exerce-t-elle ? Voici : la résistance est l'indice le plus sûr d'un conflit. Deux forces antagonistes se trouvent en présence, dont l'une tend à provoquer une révélation à laquelle s'oppose l'autre. Le rêve manifeste, tel qu'il se produit ensuite, embrasse, en les condensant, toutes les décisions auxquelles aboutit cette lutte des deux tendances. A tel endroit du rêve, la force qui pousse à la révélation prend le dessus, à tel autre, l'instance adverse parvient, soit à supprimer totalement la révélation, soit à la remplacer de façon que l'on n'en puisse plus du tout soupçonner la nature réelle. Les cas les plus fréquents sont ceux où le conflit se résout par un compromis : la révélation vers laquelle tend l'une des deux forces se produit bien, mais elle est édulcorée, déplacée, rendue méconnaissable. Quand le rêve ne reproduit pas fidèlement les pensées du rêve, quand un travail d'interprétation s'avère indispensable pour nous permettre de franchir l'abîme qui le sépare de ces pensées, c'est par suite de la victoire que remporte l'ins-tance contrariante, inhibante, limitante. La présence de cette instance nous est révélée par la résistance à laquelle nous nous heurtons dans l'interprétation du rêve. Tant que nous avons considéré le rêve comme un phénomène isolé, indépendant des forma¬tions psychiques apparentées, nous avons qualifié cette instance de censure des rêves.</p>
<p>Vous savez depuis longtemps que cette censure ne s'applique pas exclusivement au rêve. Vous n'ignorez pas que notre vie spirituelle est entièrement dominée par le conflit de deux instances psychiques improprement dénommées le refoulé inconscient et le conscient, que la résistance à l'interprétation du rêve, indice de la censure, n'est rien d'autre que la résistance due au refoulement. C'est elle qui provoque la disjonc-tion des deux instances en question. Vous savez aussi que de ce conflit d'instances naissent, dans certaines conditions, d'autres formations psychiques qui, tel le rêve lui-même, sont le résultat d'un compromis ; vous n'exigerez donc pas que je répète ici tout ce qui a été dit déjà dans l'introduction à la théorie des névroses, tout ce qui a servi à vous montrer ce que nous savons touchant les conditions de semblables compromis. Vous avez compris que le rêve est une production pathologique, le premier terme d'une série qui comprend le symptôme hystérique, la représentation obsédante, l'idée délirante, mais qu'il se distingue de ces manifestations morbides par sa. fugacité et son apparition dans les circonstances de la vie normale. Ce qu'Aristote a dit, nous -le répétons : la vie du rive, c'est le travail qu'accomplit notre âme durant le sommeil. En dormant nous nous détournons du monde extérieur réel et ainsi se trouve réalisée la condition nécessaire au développement d'une psychose. L'étude la plus minutieuse des maladies mentales les plus graves ne saurait nous faire découvrir de particularités plus propres à caractériser cet état morbide. Mais dans la psychose, c'est de deux manières différentes que le sujet se détourne de la réalité, soit que le refoulé incon-scient devienne trop puissant et écrase le conscient attaché à la réalité, soit que devant une réalité trop pénible, insupportable, le moi menacé se précipite par révolte dans les bras de la pulsion inconsciente. L'inoffensive psychose du rêve est un renoncement momentané, consciemment voulu, au monde extérieur ; elle disparaît dès que les relations avec ce dernier sont renouées. Pendant cet isolement, une modification se produit dans la répartition de l'énergie psychique du dormeur. Une partie de la dépense en refoulement peut être évitée, celle qui est, en général, utilisée à refréner l'inconscient, car lorsque ce dernier cherche à mettre à profit sa relative liberté, il trouve la voie de la motilité fermée et est obligé de se contenter d'une satisfaction hallucinatoire. C'cet alors que peut se constituer un rêve ; l'existence d'une censure du rêve montre toutefois qu'il subsiste encore, même pendant le sommeil, une certaine quantité de la résistance due au refoulement.</p>
<p>Le rêve a-t-il une fonction, un rôle utile ? Nous voilà en mesure maintenant de répondre à cette question. Le repos complet que le sommeil tend à procurer est menacé de trois côtés différents ; d'abord, et ceci plus fortuitement, par les excitations venues du dehors, puis par les préoccupations de la journée impossibles à supprimer et enfin, inévitablement, par les pulsions insatisfaites, refoulées, qui guettent l'occa¬sion de se manifester. Par suite de la décroissance nocturne des refoulements, on pourra craindre que la paix du sommeil ne soit troublée chaque fois qu'une excitation extérieure ou intérieure parvient à trouver son point de jonction avec l'une des sources pulsionnelles inconscientes. Grâce au processus du rêve, le produit de cette action commune est déversé dans le rêve, phénomène hallucinatoire inoffensif, et la conti-nuation du sommeil est ainsi assurée. Parfois il arrive que le songe, provoquant un sentiment d'angoisse, réveille le dormeur ; mais ce fait n'est nullement en contradic¬tion avec la fonction du rêve. Il joue seulement le rôle d'un signal destiné à indiquer que le surveillant trouve la situation trop dangereuse et ne pense plus pouvoir s'en rendre maître. Souvent, au cours même du sommeil, ne nous arrive-t-il pas de conce¬voir cette idée rassurante, destinée à éviter le réveil « Mais ce n'est qu'un rêve » ?</p>
<p>Voilà, Mesdames, Messieurs, ce que je tenais à vous dire touchant l'interprétation des rêves, interprétation dont le but est de nous ramener du rêve manifeste aux pensées latentes du rêve. Ce but une fois atteint, le rêve perd généralement tout intérêt pour l'analyse pratique. La confidence reçue sous la forme d'un songe est ajou-tée aux autres confidences et l'on poursuit l'analyse. Nous avons profit à demeurer encore sur ce chapitre du rêve ; l'idée d'étudier le processus suivant lequel les pensées latentes du rêve ont été transformées en rêve manifeste nous séduit. Vous vous souvenez que dans mes précédentes conférences j'ai décrit ce processus dans tous ses détails ; c'est pourquoi il m'est aujourd'hui permis de m'en tenir à un très bref exposé.</p>
<p>Le processus de l'élaboration du rêve nous semble quelque chose de tout à fait nouveau, d'étranger, rien de semblable ne nous était connu auparavant. Ce processus nous a permis de jeter un premier coup d'œil sur les phénomènes qui se jouent dans le système inconscient et nous a montré qu'ils sont tout différents de ce qu'a pu nous faire connaître notre pensée consciente. C'est pour cette raison que cette dernière les juge nécessairement invraisemblables et erronés. La portée de cette découverte s'est encore accrue quand nous avons constaté que dans la formation des symptômes névrotiques comme dans la transformation des pensées latentes en rêves manifestes, ce sont les mêmes mécanismes - nous n'osons dire les mêmes processus de pensée - qui ont agi.</p>
<p>Passons maintenant à l'inévitable description schématique. Imaginons qu'en un certain cas, nous puissions embrasser d'un seul regard toutes les pensées latentes à plus ou moins forte charge affective qui, une fois le rêve expliqué, ont remplacé le rêve manifeste. Nous observerons que le comportement du rêveur ne sera pas tou¬jours le même vis-à-vis de toutes les pensées du rêve et cette observation aura une grande importance. Le rêveur, en effet reconnaît et identifie la plupart des pensées du rêve. Il admet avoir eu ou pu avoir, cette fois-là ou une autre, telle idée. Par contre, une seule pensée le révolte, lui semble étrangère, voire repoussante, peut-être même l'écartera-t-il avec violence. Eh bien, ce sera la preuve de la moindre importance des autres idées qui ne sont que des fragments de la pensée consciente ou plutôt pré¬consciente : ces idées-là auraient pu, tout aussi bien, surgir durant l'état de veille, et d'ailleurs elles ont vraisemblablement été conçues pendant la journée. Mais l'idée ou, plus justement, l'émotion rejetée est l'enfant de la nuit, elle appartient à l'inconscient du dormeur et c'est pour cette raison même que celui-ci la renie et la rejette. C'est grâce au laisser-aller nocturne que l'émotion a pu se manifester nous une forme quelconque ; quoi qu'il en soit, l'expression nous en apparaît affaiblie, déplacée, déguisée, et sans le travail d'interprétation du rêve nous ne l'eussions pas perçue. Si cette émotion inconsciente parvient à se glisser au travers des mailles de la censure sous un déguisement qui la rend méconnaissable, elle le doit au rapport qui l'unit aux autres pensées, incontestables celles-là, du rêve et c'est à ce rapport que les pensées inconscientes du rêve sont redevables du pouvoir qu'elles ont d'occuper, même pendant le sommeil, la vie psychique. Car un fait s'avère indubitable : cette émotion inconsciente est la créatrice véritable du rêve et fournit l'énergie nécessaire à son élaboration ; comme toutes les autres puisions instinctuelles, elle ne peut tendre qu'à sa propre satisfaction et L'habitude que nous avons d'interpréter les rêves nous a appris aussi que chacun d'eux a pour but cette satisfaction. Dans tout songe, un désir pulsionnel doit être représenté comme réalisé. Or, comme le psychisme cherche pendant la nuit à se détourner de la réalité, comme il se produit une régression vers les mécanismes primitifs, il s'ensuit que cette réalisation des désirs est vécue hallucinatoirement, à la manière d'un fait présent. A cause de cette même régression, lu idées sont, durant le rêve, transformées en images visuelles et les pensées latentes se trouvent ainsi dramatisées et illustrées.</p>
<p>Cette partie de l'élaboration nous explique quelques-uns des caractères les plus manifestes et -lu plus particuliers du rêve. Étudions à nouveau sa formation et d'abord le prélude : l'envie de dormir, la séparation voulue d'avec le monde extérieur. Deux conséquences en découlent : en premier lieu la possibilité pour l'appareil psychique de laisser agir en lui-même des modes anciens et primitifs de travail, la régression, en second lieu la diminution de la résistance opposée par le refoulement, lequel pèse sur l'inconscient. C'est grâce à ce dernier phénomène que peut s'élaborer le rêve et cette possibilité est utilisée par les excitations extérieures et intérieures. Le rêve ainsi produit est déjà un compromis à double fonction : d'une part il est conforme au moi, puisqu'il favorise le désir de dormir en supprimant les excitations propres à troubler le sommeil, et, d'autre part, il offre à la pulsion instinctuelle refoulée une occasion de se satisfaire en lui laissant prendre la forme de la réalisation hallucinatoire d'un désir. Néanmoins tout le processus autorisé par le moi endormi reste régi par la censure qu'exerce le reliquat toujours persistant du refoulement. Il m'est impossible de décrire plus simplement un processus qui n'est pas simple en soi. Mais il me sera permis maintenant de poursuivre la description de l'élaboration du rêve.</p>
<p>Revenons-en une fois encore aux pensées latentes du rêve ; leur élément principal, c'est l'émotion instinctuelle refoulée qui arrive à se manifester sous une forme il est vrai adoucie et déguisée, en s'aidant des excitations fortuitement présentes et en utilisant les restes diurnes. Comme toute pulsion Instinctuelle, celle-ci tend à se satisfaire par des actes, mais la motilité lui étant interdite par suite des conditions physiologiques du sommeil, elle se voit forcée de rebrousser chemin et de se con¬tenter d'une satisfaction hallucinatoire. Les pensées latentes du rêve sont ainsi transformées en une somme d'images sensorielles et de scènes visuelles, et c'est alors que se produit en elles ce qui nous semble si nouveau et si étrange. Tous les modes de langage propres à traduire les formes les plus subtiles de la pensée : conjonctions, prépositions, changements de déclinaison et de conjugaison, tout cela est abandonné, faute de moyens d'expression, seuls les matériaux bruts de la pensée peuvent encore s'exprimer comme dans une langue primitive, sans grammaire. L'abstrait est ramené à sa base concrète. Ce qui reste ainsi peut facilement sembler incohérent. Quand un grand nombre d'objets, de processus, sont représentés par des symboles devenus étrangers à la pensée consciente, ce fait est attribuable autant à une régression archaï¬que dans l'appareil psychique qu'aux exigences de la censure. Mais d'autres modifica¬tions subies par les éléments des pensées du rêve sont poussées bien plus loin encore. Les pensées qui offrent entre elles quelque point de contact, forment, par condensa¬tion, de nouvelles unités et la transformation en images s'opère incontestablement de préférence sur celles d'entre elles pour lesquelles ce remaniement, cette compression s'avèrent possibles ; tout se passe comme si quelque force tentait de soumettre le matériel à une compression, à un resserrement. Il arrive que, par suite de la condensa-tion, un seul des éléments du rêve manifeste corresponde à de nombreux éléments des pensées latentes du rêve ; par contre, un seul élément de ces pensées peut être remplacé, dans le rêve, par plusieurs images.</p>
<p>Un autre phénomène nous semble plus curieux encore : le déplacement ou trans¬fert de l'accent qui, dans la pensée consciente, n'est tenu. que pour une erreur de la pensée ou pour un moyen de faire de l'esprit. Les diverses représentations fournies par les pensées du rêve ne sont pas toutes équivalentes. Plus ou moins chargées d'affectivité, elles peuvent, de ce fait, être estimées par le jugement comme plus ou moins importantes et dignes d'exciter l'intérêt. Durant l'élaboration du rêve, les représentations sont privées de leur affect. Les affects se liquident isolément ou bien ils peuvent soit être déplacés sur d'autres idées, soit demeurer dans le statu quo, soit subir certaines transformations, soit enfin ne pas du tout apparaître dans le rêve. L'importance des représentations dépouillées de leur affect se manifeste, durant le songe, par la puissance sensorielle qu'elle confère aux images rêvées ; mais notons que l'accent est transféré des éléments significatifs aux éléments indifférente : ainsi ce qui est mis au premier plan, dans le rêve, ne jouait dans les pensées du rêve qu'un rôle secondaire et inversement l'essentiel des pensées du rive ne s'exprime plus qu'inci-demment et de façon obscure au cours du rêve. Dans l'élaboration du rêve, rien ne contribue autant à rendre celui-ci étrange et incompréhensible au dormeur. C'est avant tout le déplacement, dont les pensées oniriques subissent l'effet sous l'influence de la censure, qui provoque la déformation du rêve.</p>
<p>Les pensées du rive étant ainsi modifiées, le rêve est presque achevé. Cependant, un facteur assez inconstant intervient encore : l'élaboration dite secondaire qui se produit après que le rêve a été perçu par le conscient. Nous agissons vis-à-vis de cette perception comme vis-à-vis de toutes les autres, nous cherchons à combler les lacunes qui s'y trouvent, à insérer des rapports et, ce faisant, nous risquons suez sou¬vent d'être victimes de grossiers malentendus. Quand cette activité pour ainsi dire rationalisante s'exerce, elle donne au rêve, dans les cas les plus favorables, une façade nette qui ne s'harmonise pas avec son contenu réel, mais elle peut toutefois faire défaut nu ne se manifester que très faiblement. Dans ce cas le rêve se présente tel qu'il est, avec ses lézardes et ses fissures. D'autre part, n'oublions pas que l'élabora¬tion du rêve ne s'effectue pas toujours avec la même énergie ; il advient assez souvent qu'elle se limite à certains fragments des pensées du rêve, taudis que d'autres fragments apparaissent tels quels, non modifiés durant le songe. Il semble alors qu'on ait accompli, dans le rêve, les opérations intellectuelles les plus délicates et les plus compliquées, qu'on ait spéculé, fait des mots d'esprit, pris des décisions, résolu des problèmes. Or tout cela n'est que le résultat de notre activité psychique normale de la veille du rêve ou de la nuit et ne nous laisse rien entrevoir de caractéristique en ce qui touche le rêve. Il n'est pas inutile non plus de rappeler une fois encore la contradiction qui subsiste, au-dedans même des pensées du rêve, entre la pulsion instinctuelle inconsciente et les restes diurnes. Alors que ces derniers témoignent de toute la diversité de nos actes spirituels, l'autre, moteur véritable de l'élaboration du rêve, tend régulièrement vers la réalisation du désir.</p>
<p>Tout cela, j'aurais pu vous le dire il y a quinze ans déjà. Et ne vous l'ai-je pas dit d'ailleurs ? Nous allons voir maintenant quelles rectifications ont été apportées à notre théorie en ces dernières années et quelles vues nouvelles s'y sont ajoutées.</p>
<p>Je vous ai prévenus que vous ne trouveriez pas ici grand-chose de nouveau et je crains que vous ne me reprochiez de me répéter et de vous forcer à m'en blâmer. Mais quinze années se sont écoulées depuis et j'espère pouvoir, de cette manière, reprendre contact avec vous. D'ailleurs il s'agit de choses si essentielles, d'une si manifeste importance pour la compréhension de la psychanalyse, qu'il y a avantage à les réen-tendre. Et puis le fait qu'elles subsistent depuis quinze ans sans avoir subi la moindre modification n'est-il pas déjà intéressant en soi ?</p>
<p>Dans la littérature contemporaine, vous trouverez naturellement un grand nombre de confirmations, de descriptions détaillées dont je vous donnerai quelques échan-tillons. Je serai même parfois contraint, ce faisant, de répéter ce qui a été dit. Il s'agit, en général, de la symbolique et des autres modes de représentations propres au rêve. Vous savez que récemment les médecins d'une université américaine ont dénié à la psychanalyse le caractère d'une science en alléguant qu'elle ne pouvait fournir, aucune preuve expérimentale. Ils auraient alors tout aussi bien pu faire la même objection à l'astronomie, car les expériences pratiquées sur des corps célestes sont particulièrement malaisées. On en est réduit là à l'observation. Quoi qu'il en soit, les chercheurs viennois ont déjà tenté d'étayer de preuves notre symbolique du rêve. Un certain docteur Schrötter a trouvé, dès 1912, que lorsqu'on ordonne à des personnes plongées dans un état de profonde hypnose de rêver de phénomènes sexuels, on constate que dans le rêve ainsi provoqué le matériel sexuel se trouve remplacé par les symboles qui nous sont familiers. Par exemple, il commande à une femme de rêver de rapports sexuels avec l'une de ses amies. Dans le rêve, cette amie apparaît, tenant un sac de voyage sur l'étiquette duquel sont gravés ces mots : « Pour dames seules ». Les expériences de Betlheim et de Hartmann (1924) sont Plus impressionnantes encore. Ils ont opéré sur des aliénés atteints de la maladie de Korsakow en leur racontant des histoires grossièrement sexuelles et en observant les déformations que ces malades apportaient aux dits récits quand ils étaient invités à les répéter. Les symboles des organes, des rapports sexuels étaient ceux-là mêmes que nous connais¬sons, entre autres celui de l'escalier. Les auteurs disent avec raison que ce symbole n'aurait, en aucun cas, pu être réalisé par un désir conscient de déformation.</p>
<p>Par une très intéressante série d'expériences, V. Silberer a montré que l'on pouvait surprendre in flagranti l'élaboration du rêve à l'instant même où elle transformait des pensées abstraites en images. Quand fatigué, ensommeillé, il s'efforçait de continuer à travailler, il lui arrivait de perdre. le fil de sa pensée, remplacée alors par une vision qui en était certainement le substitut.</p>
<p>Donnons un exemple simple de ce phénomène a Je songe, dit Silberer, à corriger dans un de mes articles un passage défectueux. Vision : je me vois rabotant un morceau de bois ». Souvent il arrivait au cours de ces expériences que le contenu de la vision, pendant l'état de fatigue, fût formé non par la pensée qui devait être rema¬niée, mais par l'état subjectif du chercheur - le subjectif au lieu de l'objectif, - ce que Silberer appelle « le phénomène fonctionnel ». Un exemple vous fera immédiatement comprendre ce mécanisme : l'auteur s'efforce de mettre en parallèle les idées de deux philosophes touchant un certain problème, mais comme il est fatigué, sans cesse l'une de ces idées lui échappe et enfin il a une vision : il se voit demandant un renseigne-ment à un secrétaire maussade. Celui-ci, penché sur un bureau, ne lui prête d'abord aucune attention, puis lui lance un regard mécontent comme s'il l'envoyait promener ; sans doute sont-ce les conditions mêmes de l'expérience qui font de la vision ainsi obtenue une conséquence de l'auto-observation.</p>
<p>N'abandonnons pas encore la question des symboles. Nous avons cru comprendre certains d'entre eux, mais ce qui continue à nous troubler c'est de ne pouvoir expli¬quer pourquoi toi symptôme a pris telle signification. En pareil cas, les confirmations doivent venir d'ailleurs et surtout de la linguistique, du folklore, de la mythologie, du rituel. Le symbole du manteau nous offre un exemple de cette espèce. Nous avons dit que dans le rêve fait par une femme, manteau signifiait homme. J'espère que vous allez maintenant être impressionnés en apprenant par Th. Reik (1920) que a dans le cérémonial de nom bédouin le plus ancien le fiancé revêt la fiancée d'un manteau spécial appelé « aba », en prononçant ces paroles rituelles : « Que nul autre que moi ne te couvre jamais ! » (d'après Robert Eisler : « Atmosphère et voûte céleste »). Nous avons nous-mêmes trouvé quelques nouveaux symboles dont je vous donnerai deux exemples au moins. D'après Abraham (1922), l'araignée est, dans le rêve, le symbole de la mère, mais de la mère phallique, celle qu'on redoute, de sorte que la peur des araignées traduit la crainte de l'inceste maternel, l'effroi ressenti devant les organes génitaux féminins. Vous savez peut-être que la figuration mythique de la tête de Méduse est attribuable au même motif, celui de la peur de la castration. L'autre symbole dont je veux parler est celui du pont ; Ferenczi l'a élucidé en 1921-1922. Primitivement le pont symbolise le membre viril qui, pendant le rapport sexuel, unir le couple parental. Toutefois il acquiert d'autres significations dérivées de la pre¬mière. Le pont devient te passage entre l'au-delà (le n'être pas né encore, le ventre maternel) et notre inonde (la vie), puisque c'est grâce au membre viril que l'on naît des eaux de l'amnios. Mais comme d'autre part l'homme considère la mort comme un retour au sein maternel (à l'eau), le pont prend aussi la signification d'une avance vers la mort et, sens bien différent du sens primitif, celle d'un passage, d'un changement d'état. En accord avec cette interprétation, la femme qui n'est pas parvenue à réprimer son désir d'être un homme rêve souvent de ponts trop courts et qui ne permettent pas d'atteindre l'autre rive.</p>
<p>Dans le contenu manifeste des rêves, on retrouve fréquemment des images et des situations qui rappellent certains motifs connus des contes, légendes et mythes. L'interprétation de ces rêves nous permet de retrouver les fondements primitifs de ces motifs, sans pourtant qu'il nous soit permis d'oublier les modifications qu'a subies au cours des siècles la signification première de ce matériel. Notre travail d'interpré¬ta¬tion fait pour ainsi dire découvrir la matière brute qui peut, assez souvent, être qualifiée de sexuelle, dans la pleine acception du mot. Mais cette matière a trouvé dans les remaniements ultérieurs les utilisations les plus variées. De semblables retours en arrière ne manquent pas de nous attirer les foudres des chercheurs non analystes, comme si notre intention était de nier ou bien de déprécier tout ce que d'ultérieurs développements ont ajouté au fait primitif. Il n'en reste pas moins vrai que de semblables recherches sont aussi fécondes qu'intéressantes. Elles contribuent aussi à nous faire comprendre certains sujets utilisés dans l'art plastique. C'est ainsi que B. J. Eisler (1919), guidé par les rêves d'une de ses patientes, a pu expliquer analytiqu-ement l'Hermès de Praxitèle, le jeune homme jouant avec un garçonnet. Ajoutons encore que très fréquemment les thèmes mythologiques peuvent être expliqués par l'interprétation des rêves. C'est ainsi que la fable du labyrinthe peut être considérée comme la représentation d'une naissance anale, les galeries tortueuses étant l'intestin et le fil d'Ariane, le cordon ombilical.</p>
<p>Les modes selon lesquels s'effectue le travail du rêve, sujet palpitant et presque inépuisable, nous deviennent de jour en jour plus familiers ; donnons-en quelques échantillons : le rêve, par exemple, représente par la multiplication des semblables la relation de la fréquence. Voici le rêve étrange que fait une jeune fille : elle pénètre dans une vaste salle et y aperçoit une personne assise sur une chaise ; puis elle voit 6, 8... personnes identiques, toutes à l'image de son père. Ce songe s'explique aisément quand on apprend, grâce à certaines circonstances secondaires, que la salle représente le ventre maternel. Le rêve traduit un fantasme bien connu, celui de la jeune fille qui veut, dès son existence intra-utérine, avoir rencontré son père quand celui-ci péné¬trait, durant la grossesse, dans le corps maternel. Il n'y a rien de déconcertant à ce que la pénétration par le père se fasse au cours du rêve, dans la personne de la rêveuse elle-même ; c'est le résultat d'un déplacement qui a d'ailleurs une signification spéciale. La multiplication de la personne paternelle démontre seulement que le fait en question est censé s'être produit plusieurs fois. A vrai dire nous sommes obligés de reconnaître qu'en traduisant la fréquence par l'accumulation, le rêve ne s'arroge pas un droit exagéré. Il n'a fait que redonner au mot sa conception primitive, car le terme fréquence signifie aujourd'hui répétition dans le temps, alors qu'autrefois il avait le sens d'accumulation dans l'espace. Mais l'élaboration du rêve, partout où elle se produit, transforme les rapports temporels en rapports spatiaux et les fait apparaître sous cette dernière forme. Supposons qu'au cours du rêve nous voyions se dérouler une scène entre deux personnes qui paraissent très petites et fort éloignées, comme si elles étaient observées à l'aide d'une jumelle de théâtre tenue à l'envers. La petitesse, l'éloignement ont un sens identique, ils traduisent l'éloignement dans le temps et nous comprenons qu'il s'agit là d'une scène appartenant à un passé lointain. En outre, vous vous souvenez peut-être que dans mes précédentes conférences je vous ai dit et démontré à titre d'exemples, que nous étions en mesure d'utiliser pour l'interprétation les caractères purement formels du rêve manifeste, de les convertir en contenu des pensées latentes du rêve. Vous savez maintenant que tous les rêves d'une nuit font partie d'un même ensemble. Il convient aussi de reconnaître, car la chose est d'impor-tance, si les rêves en question apparaissent aux rêveurs sous une forme continue ou s'ils sont morcelés et en ce dernier cas quel est le nombre des fragments. Ce nombre correspond souvent à autant de points centraux isolés de l'élaboration des pensées dans les pensées latentes du rêve, ou à des courants opposes dans la vie spirituelle du dormeur, et chacun de ces courants est décrit surtout, sinon exclusivement, dans un fragment particulier du rêve. Souvent un long rêve principal qui succède à un rêve plus court est par rapport à celui-ci comme une réalisation est à une condition. Vous pouvez en trouver un exemple probant dans mes premières conférences. Un rêve considéré par le rêveur comme une interpolation correspond en effet à une phage accessoire des pensées du rêve. Dans une étude sur les couples de rêves (1925), Franz Alexander a démontré que deux songes faits au tours d'une même nuit arrivent fréquemment à se partager le travail dévolu au rêve de telle façon qu'ils réalisent ensemble et en deux étapes le désir ; un seul des deux rêves n'y serait pas parvenu. Supposons que le songe révèle le désir de perpétrer quelque acte interdit sur une personne déterminée, cette personne apparaît dans le premier rêve, mais il n'y est fait qu'une timide allusion à l'acte. Dans le second rêve, c'est l'inverse qui se produira. L'acte apparaîtra avec netteté, mais la personne sera soit rendue méconnaissable, soit même remplacée par une autre, indifférente. Voilà qui donne vraiment l'impression d'une ruse. Entre les deux parties d'une couple de rêves, on peut trouver encore une autre relation semblable, l'un des épisodes représentant la punition et l'autre la réalisation d'un désir. Cela ne revient-il pas à dire qu'on peut bien se permettre de réaliser l'acte défendu à condition d'accepter l'expiation ?</p>
<p>Je ne veux pas retenir davantage votre attention sur ces menus faits et je ne m'attarderai pas non plus aux discussions concernant la façon d'utiliser I'interpré-tation. Il vous tarde, je suppose, d'apprendre quelles modifications ont pu subir les premières opinions relatives à l'essence du rêve et à sa signification. Mais ne vous attendez pas à de grandes révélations sur ces sujets. Le point sans doute le plus discuté de ma doctrine fut l'affirmation que tous les rêves sont des réalisations de désirs, encore que la question ait été, il y a longtemps déjà, éclaircie par nous au cours de mes premières conférences. Les profanes ne se lassent jamais de m'objecter qu'il existe cependant un grand nombre de rêves angoissants. En divisant les rêves en trois groupes : rêves de désir, d'angoisse et de punition, nous avons maintenu notre doctrine.</p>
<p>Les rêves de punition équivalent également à des réalisations de désirs. Ce ne sont toutefois pas les puisions instinctuelles qui s'y trouvent satisfaites, mais bien cette instance de la vie spirituelle qui critique, censure et punit. Lorsqu'un rêve pur de punition nous est décrit., nous pouvons, grâce à une très simple opération de l'esprit, rétablir le rêve de désir contre lequel il réagit et qui a été remplacé par le rêve mani-feste. Vous savez, Mesdames, Messieurs, que c'est l'étude des rêves qui nous a d'abord permis de comprendre les névroses. Vous ne serez donc pas surpris de ce que notre connaissance des névroses ait pu, par la suite, modifier notre conception du rêve. Vous verrez que nous avons été contraints d'admettre la présence dans la vie spirituelle d'une instance particulière dont le rôle est de critiquer et d'interdire. Nous appelons cette instance le surmoi. Après avoir constaté que la censure du rêve est fonction de cette instance, nous avons été amenés à étudier plus minutieusement le rôle que joue le surmoi dans la formation du rêve.</p>
<p>La théorie de l'équivalence du rêve avec la réalisation d'un désir n'a à faire face qu'à deux difficultés vraiment sérieuses, dont la discussion mène loin, mais qui n'ont encore ni l'une ni l'autre pu être résolues de façon satisfaisante. La première est due au fait que certaines personnes ayant subi un choc, un grave traumatisme psychique capables de provoquer une hystérie traumatique, comme ce fut si souvent le cas pendant la guerre, se trouvent régulièrement dans leurs songes replacées dans la situation traumatique. Étant donné nos opinions sur la fonction du rêve, il semble qu'il y ait là une contradiction. Quel désir pourrait donc être satisfait par un pareil retour à quelque événement pénible ? Voilà une énigme difficile à résoudre ! Quant à la seconde difficulté, nous la rencontrons presque journellement dans le travail analytique ; elle ne provoque d'ailleurs pas d'objection aussi sérieuse que la première. Vous savez que l'un des buts de la psychanalyse est de parvenir à soulever le voile d'amnésie qui recouvre les premières années de l'enfance, de rappeler au souvenir conscient les manifestations de la vie sexuelle de la première enfance. Or ces pre¬miers faits sexuels sont associés à des impressions pénibles : peur, sentiment d'inter¬diction, déception, punition. On conçoit qu'ils aient été refoulés, mais on comprend moins comment ils parviennent si aisément à avoir accès dans la vie du rêve, à servir de modèles à tant de fantasmes oniriques. Pourquoi aussi les rêves sont-ils emplis de reproductions de ces scènes infantiles, d'allusions à ces dernières ? N'y a-t-il pas désaccord entre leur caractère désagréable et la tendance vers la réalisation d'un désir dont témoigne le rêve ? Saine doute nous exagérons-nous ces difficultés. A ces mêmes événements, en effet, demeurent associés tous les impérissables désirs pul-sionnels irréalisés qui fournissent, durant la vie entière, l'énergie nécessaire à la formation du rêve. On peut aisément se figurer que ces désirs tendent, dans leur poussée puissante, à faire remonter aussi à la surface ces événements pénibles. D'autre part, la manière dont ce matériel est ramené au jour montre clairement les efforts de l'élaboration du rêve qui tente, grâce au déplacement, de transformer en possibilité la déception. Il en va autrement dans les névroses traumatiques où les rêves provoquent toujours de l'angoisse. Avouons franchement que, dans ce cas, le rêve ne remplit pas sa fonction. Je ne veux pas m'en référer au proverbe qui dit que l'exception confirme la règle, car la sagesse de ce dicton me paraît problématique. Toutefois il est certain que l'exception ne saurait infirmer la règle. Quand, afin de l'étudier, on isole du rouage dont il fait partie un seul mécanisme psychique, tel que le rêve, on peut ainsi arriver à trouver les lois qui le régissent. Quand on le replace dans le rouage, il faut s'attendre à ce que ces données soient obscurcies ou influencées par leurs chocs avec d'autres puissances. Nous disons que le rêve est la réalisation d'un désir ; si cependant vous tenez compte des dernières objections citées, vous devez en conclure que le rêve est une tentative de réalisation d'un désir. Toute personne au courant du dynamisme psychique sait que cela revient au même. Dans certaines conditions il arrive que le rêve n'impose que très imparfaitement son désir. Parfois même il doit y renoncer ; la fixation inconsciente à quelque traumatisme paraît être le plus important de ces troubles de la fonction du rêve. Le dormeur rêve parce que la cessation nocturne du refoulement permet à la poussée traumatique de se manifester, la fonction de l'élaboration du rêve qui devrait transformer les traces mnémoniques de l'événement traumatique venant à faillir. Parfois, l'on peut, en pareilles conditions, perdre le sommeil, renoncer à dormir par peur d'un échec éventuel de la fonction du rêve. C'est là un cas extrême présenté par la névrose traumatique. Mais il faut bien aussi accorder aux événements de l'enfance leur caractère traumatique et ne pas s'étonner de retrouver, dans d'autres conditions encore, des troubles passagers de la fonction du rêve.</p>
<p>Deuxième conférence</p>
<p>Rêve et occultisme</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> </p>
<p>Mesdames, Messieurs, nous allons aujourd'hui nous engager dans un sentier étroit qui nous mènera à un point de vue magnifique.</p>
<p>Je ne pense pas vous surprendre beaucoup en vous parlant des relations du rêve avec l'occultisme. Le rêve a souvent été considéré comme la porte qui donne accès au monde de la mystique et, aujourd'hui encore, beaucoup y voient un phénomène occulte. Nous-mêmes, qui en faisons l'objet de nos recherches scientifiques, ne cherchons pas à ruer qu'un ou plusieurs liens n'existent entre lui et ces faits obscurs. Mystique, occultisme, qu'entend-on par ces mots ? Ne vous attendez pas à ce que j'essaie de grouper soue des dénominations précises ces conceptions mai définies. Nous savons tour de façon générale et confuse ce qu'il faut entendre par là. Il s'agit d'un monde différent du monde compréhensible et régi par des lois inexorables qu'a bâti pour nous la science.</p>
<p>L'occultisme affirme l'existence réelle de « ces choses entre ciel et terre que notre philosophie est incapable d'imaginer ». Eh bien, nous sommes fermement résolus à ne pas nous en tenir aux vues étroites de l'École et nous nous déclarons prêt à croire ce qui nous sera rendu plausible.</p>
<p>Nous allons procéder comme nous avons accoutumé de faire quand il s'agit de faits scientifiques. Nous verrons d'abord si les phénomènes en question peuvent être prouvés et ensuite, mais ensuite seulement, quand leur réalité aura été indiscuta-blement démontrée, nous nous efforcerons de les expliquer. Ne nous dissimulons pas que l'exécution de ce programme nous est rendue malaisée par des facteurs intellec-tuels, psychologiques et historiques. Le cas est différent de celui des autres recherches.</p>
<p>Examinons d'abord la difficulté intellectuelle. Je me permettrai de vous faire com-prendre ce dont il s'agit à l'aide d'une comparaison grossière, mais palpable. Suppo-sons que nous cherchions à connaître la composition des profondeurs de la terre, question qui n'a pas encore été résolue avec certitude. Nous supposons que la terre est formée de métaux lourds incandescents. Imaginons maintenant que quelqu'un vienne nous affirmer que l'intérieur de la terre est formé d'eau saturée de gaz carbonique, d'une sorte d'eau gazeuse. Nous dirons certainement que la chose est fort invraisem-blable, qu'elle va à l'encontre de nos prévisions, qu'elle ne tient aucun compte du point d'appui scientifique qui nous a permis d'arriver à l'hypothèse des métaux. Néanmoins cette nouvelle affirmation n'est pas absurde en soi et nous suivrons sans résistance quiconque nous fournira le moyen de vérifier l'hypothèse de l'eau carbo¬natée. Maintenant supposons qu'une autre personne nous déclare sérieusement que le noyau terrestre est formé de marmelade ! Notre comportement sera alors tout différent. Nous nous dirons que la marmelade ne se trouve pas dans la nature, qu'elle est un produit de la cuisine humaine ; en outre, l'existence de la confiture présuppose la présence d'arbres fruitiers et de fruits et nous ne voyons pas comment il se pourrait faire qu'à l'intérieur de la terre il y eût de la végétation et des productions de l'art culinaire humain. Ces objections intellectuelles nous pousseront à nous désintéresser de cette question et nous n'aurons pas l'idée de rechercher si le noyau terrestre est vraiment constitué par de la marmelade. Bien au contraire, nous serons tentés de nous demander quel homme fut capable d'avoir une pareille idée, peut-être irons-nous même jusqu'à interroger sur l'origine de sa science le malheureux fondateur de la théorie de la marmelade qui, extrêmement affligé, nous accusera de rejeter, sans en avoir objectivement tenu compte et sans doute par préjugé scientifique, ses affirma-tions. Mais cela sera vain. Nous sentons que les préjugés ne sont pas toujours condamnables, qu'ils se peuvent parfois justifier, qu'ils s'avèrent opportuns en nous dispensant d'un travail inutile. Ces préjugés-là ne sont que les conclusions analogiques de jugements déjà bien fondés.</p>
<p>Parmi les données de l'occultisme beaucoup agissent sur nous à la façon de l'hypothèse de la marmelade, et c'est pourquoi nous nous croyons autorisés à les rejeter sans les avoir au préalable soumis à l'examen. Toutefois, la chose est plus compliquée qu'elle n'en a l'air. La comparaison dont je me suis servi n'est pas pro¬bante, ce qui est d'ailleurs le fait des comparaisons en général. On peut se demander si elle s'applique au cas considéré et l'on devine qu'elle a justement été choisie de manière qu'il soit possible de la rejeter avec mépris. Les idées préconçues, parfois bien fondées et justifiées, peuvent aussi être erronées et nuisibles et l'on ignore a priori si elles appartiennent à l'une ou à l'autre de ces catégories, L'histoire des sciences abonde en exemples propres à nous mettre en garde contre une condam¬nation trop hâtive. Ainsi considéra-t-on longtemps comme insensée l'idée de la provenance des pierres, aujourd'hui appelées météorites, qui tombent des espaces atmosphériques sur la terre ; ainsi admit-on avec difficulté le fait que les roches des montagnes qui renferment des fragments de coquillages eussent pu un jour constituer le fond des océans. Et n'en alla-t-il pas de même d'ailleurs pour notre psychanalyse quand elle nous apprit à connaître l'inconscient ? Nous avons donc, nous autres analystes, des raisons particulières d'être très prudents en faisant usage du motif intellectuel pour rejeter de nouvelles données. Nous devons avouer que ce motif ne nous incite pas à outrepasser l'aversion, le doute et l'incertitude.</p>
<p>Passons maintenant au second facteur, celui que j'ai qualifié de psychologique. Il s'agit là de la tendance humaine générale à la superstition, à la foi en des miracles. Toujours, quand la vie nous plie sous sa sévère discipline, nous sentons en nous une résistance contre l'inexorabilité, la monotonie de la pensée, contre les exigences des épreuves de la réalité. Parce qu'elle nous prive de multiples possibilités de plaisir, la raison devient une ennemie au joug de laquelle nous nous arrachons avec joie, tout au moins temporairement, en nous abandonnant aux séductions de la déraison. L'écolier se plaît à jouer sur les mots, le savant, après quelque congrès scientifique, blague sa propre activité et l'homme sérieux lui-même apprécie les mots d'esprit. Une hostilité plus grave encore contre « la raison, la science, cette force supérieure de l'homme » n'attend que l'occasion de se manifester ; c'est elle qui donne le pas au charlatan, au guérisseur, sur le médecin « diplômé », elle qui va au-devant des affirmations de l'occultisme tant que les faite admis par cette dernière apparaissent comme des infractions à la loi et à la règle, elle qui endort la critique, fausse les perceptions, extorque des témoignages et des approbations incontrôlables. Quiconque a con¬science de cette tendance des hommes à la superstition dénie justement toute valeur aux données fournies par la littérature de l'occultisme.</p>
<p>J'ai qualifié d'historique la troisième objection. Ce faisant, j'attire l'attention sur ce fait qu'il ne se pane à vrai dire rien de nouveau dans le monde de l'occultisme. On y retrouve tous les signes, miracles, prophéties, apparitions qui nous ont été annoncés aux époques anciennes et dans les vieux livres. Nous croyions nous être depuis longtemps débarrassés de ces créations d'une imagination débridée ou d'un tendan-cieux mensonge, de ces productions d'une époque où l'ignorance humaine était encore très grande, où l'esprit scientifique ne faisait que balbutier. Si nous tenons pour vrais les faits que l'occultisme nous dit se manifester aujourd'hui encore, rien ne nous empêche non plus de tenir pour dignes de foi les récits antiques. Rappelons-nous maintenant que les traditions, les livres sacrés des peuples sont bourrés de récits miraculeux et que les religions s'appuient justement sur ces événements extraordi¬naires et prodigieux pour revendiquer la foi qui leur est due. Elles trouvent dans lesdits événements. les preuves de l'action des puissances supraterrestres. Mais n'y a-t-il pas identité entre l'intérêt suscité par l'occultisme et l'intérêt porté aux choses religieuses ? Nous soupçonnons, en effet, que l'un des buts secrets de l'occultisme est de porter secours à la religion menacée par les progrès de la pensée scientifique. En découvrant ce but, nous sentons croître notre méfiance, notre répulsion à nous livrer à l'étude des prétendus phénomènes occultes.</p>
<p>Cependant, il faut finalement surmonter notre répulsion. Il s'agit de savoir si ce que les adeptes des sciences occultes racontent est vrai ou faux. L'observation, à coup sûr, nous le montrera. Au fond, nous devrions être très reconnaissants aux fervents de l'occultisme. Les récits d'anciens miracles échappent à la vérification et quand nous pensons qu'ils sont incontrôlables, nous sommes cependant contraints d'avouer qu'aucune réfutation rigoureuse n'est possible. Mais les faits actuels dont nous pouvons être témoins doivent, eux, nous permettre de nous faire une opinion certaine. Si nous parvenons à nous convaincre que de semblables miracles ne se produisent plus de nos jours, nous ne craindrons plus de nous entendre objecter qu'ils se sont cependant réalisés naguère. C'est plutôt à d'autres explications que nous recourrons. Abandonnant maintenant nos idées préconçues, nous sommes prêts à nous associer aux travaux d'observation des phénomènes occultes.</p>
<p>Par malheur, nos loyaux desseins sont contrariés par les circonstances les plus défavorables. Les expériences dont doit dépendre notre opinion sont pratiquées dans des conditions qui sont propres à rendre nos perceptions sensorielles incertaines et à émousser notre attention, c'est-à-dire dans l'obscurité ou bien sous une faible lumière rouge et après une longue période de vaine attente. On nous prévient que notre scepticisme, notre sens critique sont susceptibles, à eux seuls déjà, d'empêcher la production du phénomène attendu. La situation ainsi établie est une véritable carica-ture des conditions habituelles de nos recherches scientifiques. Les observations sont pratiquées sur de soi-disant médiums, personnes auxquelles on attribue certaines facultés « sensitives », mais qui ne se distinguent nullement par d'autres qualités du caractère ou de l'esprit Elles ne sont pas mues non plus, comme les anciens faiseurs de miracles, par quelque grande idée, par quelque dessein sérieux. Bien au contraire, aux yeux mêmes des gens qui croient en leur pouvoir mystérieux, elles passent pour n'être pas dignes de confiance ; on a reconnu que la plupart d'entre les médiums étaient des imposteurs, et nous pouvons nous attendre à ce qu'il en soit de même pour les autres. Leurs expériences nous font l'effet de gamineries espiègles ou bien de tours de prestidigitation. Jamais, au cours de ces séances, on n'a pu voir se produire un fait utilisable ni même s'offrir une nouvelle source d'énergie. Certes, on ne s'attend pas à ce que la colombophilie ait rien à gagner du prestidigitateur qui fait sortir des pigeons de son haut-de-forme. Je puis facilement me mettre, par la pensée, à la place d'un homme qui, désireux de se conformer aux exigences de l'objectivité, décide d'assister à des séances d'occultisme ; au bout d'un moment, fatigué, rebuté par les étranges idées qu'on veut lui faire adopter, il revient, sans avoir pu s'instruire, à ses anciennes préventions. On pourrait objecter à cet homme qu'un pareil comportement ne se justifie pas et que quiconque a l'intention d'étudier certains phénomènes ne doit pas décider par avance de leur nature ou des conditions de leur apparition. Il convient au contraire de persévérer, de tenir compte des mesures de contrôle, des précautions à l'aide desquelles on s'est récemment efforcé d'éviter la duplicité des médiums. Malheureusement cette technique de contrôle, moderne, a rendu moins aisées les observations des sciences occultes. L'occultisme devient une profession particulière-ment difficile, une activité qu'on ne peut exercer de front avec d'autres différentes. Et jusqu'au moment où les chercheurs préoccupés de cette question auront abouti à un résultat, on en sera réduit à douter et à supposer.</p>
<p>D'après la plus vraisemblable de ces suppositions, il s'agirait dans l'occultisme d'un noyau réel de faite non encore reconnus, autour duquel l'imposture, l'imagination ont étendu un voile difficile à déchirer. Mais comment approcher seulement de ce noyau ? Par quel endroit aborder le problème ? Je pense que le rêve nous sera ici d'un grand secours, en nous incitant à tirer de tout ce fatras le thème de la télépathie.</p>
<p>Vous savez que nous appelons télépathie ce fait prétendu qu'un événement surve-nu à un moment déterminé puisse être connu, presque au même instant, par une personne spatialement éloignée, sans le concours des moyens d'information ordinai¬res. Condition tacite : l'événement doit concerner une personne pour laquelle l'autre, la réceptrice de la nouvelle, éprouve un vif intérêt émotionnel. Exemple - la personne A est victime d'un accident nu bien elle meurt ; la personne B, très attachée à A, mère, sœur, amante, apprend la mauvaise nouvelle, à peu près au même instant, par une perception visuelle ou auditive ; dans ce dernier cas, tout se passe comme si B avait été téléphoniquement prévenue, ce qui ne s'est pas produit en réalité. On pourrait parler là d'une contrepartie psychique de la télégraphie sans fil. Point n'est besoin de vous dire combien de pareils phénomènes semblent invraisemblables ; l'on est en droit de rejeter la plupart de ces informations, mais pour quelques-unes le rejet est moins aisé. Permettez-moi maintenant de ne plus utiliser, dans la communication que je dé-sire vous faire, ce petit mot de « soi-disant » et de poursuivre comme si je croyais à la réalité objective du phénomène télépathique. Soyez certains toutefois qu'il n'en est rien et que je n'ai à cet égard acquis aucune conviction.</p>
<p>J'ai peu de choses à vous apprendre, rien qu'un fait minuscule. Pour que vous n'attendiez pas trop de moi, je vous dis tout de suite que le rêve n'a en somme que peu de rapports avec la télépathie. La télépathie ne projette aucune lumière sur l'essence du rêve et, inversement, le rêve ne fournit aucun témoignage direct de la réalité de la télépathie. Le phénomène télépathique n'est d'ailleurs pas du tout lié au rêve, Il peut aussi se manifester en état de veille. Le seul motif qui permette de faire un rapproche-ment entre le rêve et la télépathie est dû à ce que le sommeil paraît particulièrement favorable à la réception du message télépathique. On obtient alors ce qu'on appelle un rêve télépathique et en l'analysant on se convainc que la nouvelle télépathique a joué le même rôle que tout autre reste diurne et que remaniée, comme ce dernier, ses tendances ont été mises à contribution.</p>
<p>L'analyse d'un semblable rêve télépathique me permit d'observer un fait qui, mal-gré son insignifiance, a servi de point de départ à cette conférence. C'est en 1922 que je fis ma première communication à ce sujet. A ce moment, je ne pus nie servir que d'une seule observation. Depuis, d'autres vinrent s'y ajouter ; mais je m'en tiens à ce premier exemple parce qu'il est plus facile à décrire et je m'en vais tout de suite vous mettre in medias res.</p>
<p>Un homme d'une incontestable intelligence et qui, suivant ses propres paroles, n'est « nullement ensorcelé par l'occultisme », m'écrit à l'occasion d'un rêve qu'il trouve bizarre. Disons d'abord que cet homme a une fille qu'il aime tendrement et qui lui est très attachée. Elle est mariée au loin, enceinte, et sa délivrance doit se faire vers la mi-décembre. Or dans la nuit du 16 au 17 novembre, il rêve que sa femme met au monde des jumeaux. Passons sur certains détails inutiles, qui n'ont d'ailleurs pu être élucidés. La femme qui, dans le rêve, accouche des jumeaux est sa seconde épouse, la belle-mère de sa fille. Il ne souhaite pas avoir d'enfants de cette femme, à laquelle il dénie les qualités d'une éducatrice et, à l'époque du rêve, il a d'ailleurs cessé depuis longtemps d'entretenir avec elle des rapports sexuels. S'il m'écrit, ce n'est pas parce qu'il doute de la doctrine du rêve, et cependant ce doute serait justifié par le contenu du rêve manifeste. En effet, pourquoi le rêve permet-il que, contrai¬rement aux vœux du rêveur, cette femme devienne mère ? Rien d'ailleurs, dit-il, ne saurait suscité la crainte que cet événement indésirable pût réellement survenir. Ce qui l'a incité à me raconter le rêve, c'est le fait d'avoir reçu, le 18 novembre, au matin, un télégramme lui apprenant que sa fille avait donné le jour à des jumeaux. Le télégramme avait été expédié dans la nuit du 16 au 17, c'est-à-dire à peu près à l'heure où il rêvait de l'accouchement de sa femme. Le rêveur me demande si, à mon avis, la coïncidence du rêve et du fait n'est que l'effet du hasard. Il n'ose qualifier ce rêve de télépathique, car ce qui différencie le contenu du rêve de l'événement réel est justement ce qui semble essentiel, c'est-à-dire la personne de l'accouchée. Mais les remarques de mon correspondant permettent de penser qu'il n'eût pas été surpris d'avoir fait un véritable rêve télépathique. Sa fille, croit-il, a sans aucun doute « pensé particulièrement à lui en ces heures douloureuses ».</p>
<p>Mesdames, Messieurs, je suis certain que vous vous expliquez maintenant ce rêve et que vous comprenez aussi pourquoi je vous l'ai raconté. Voilà un homme mécon¬tent de sa seconde femme ; il préférerait avoir une épouse comme la fille née de son premier mariage. Bien entendu, dans l'inconscient ce « comme » est supprimé. Or, notre homme reçoit, pendant la nuit, un message télépathique : sa fille a mis au monde des jumeaux. L'élaboration du rêve se sert de cette nouvelle, fait agir sur elle le vœu inconscient de voir la fille à la place de la seconde femme, et ainsi se produit l'étrange rêve manifeste qui masque le désir et déforme le message. Disons que c'est l'interprétation du rêve qui nous a d'abord montré qu'il s'agissait d'un rêve télépa-thique ; la psychanalyse a découvert un état réel de choses que nous n'aurions pas trouvé sans son concours.</p>
<p>Toutefois, ne vous y laissez pas prendre : malgré tout, l'interprétation du rêve ne nous a rien appris touchant la vérité objective de l'état de choses télépathique. Peut-être s'agit-il d'une apparence susceptible de s'expliquer autrement. Peut-être les pensées latentes du rêve de cet homme ont-elles été les suivantes : C'est aujourd'hui que ma fille doit accoucher si, comme je le pense, elle s'est trompée d'un mois dans ses calculs. La dernière fois que je l'ai vue, son aspect m'a porté à croire qu'elle aurait des jumeaux. Ma défunte femme aimait tant les enfants. Quelle joie lui aurait causée la naissance de ces jumeaux ! (j'ajoute ceci d'après certaines associations fournies par le rêveur et non encore rapportées ici). En pareil cas, le rêve se fût produit non du fait d'un message télépathique, mais grâce aux suppositions bien fondées du rêveur ; le résultat eût été le même. Vous voyez que cette interprétation du rêve ne nous dit pas non plus s'il y a lieu de concéder une réalité objective à la télépathie. La chose ne saurait être décidée qu'après une étude minutieuse des conditions du cas, ce que je n'ai pu faire ni dans cet exemple, ni dans les autres. Nous n'avons rien gagné en déclarant que de toutes les explications celle de la télépathie était la plus simple. En effet, l'explication la plus simple n'est pas forcément la plus exacte, car il arrive fréquemment que la vérité soit compliquée. Il est bon qu'avant de décider nous ayons pu prendre toutes les précautions nécessaires.</p>
<p>Nous pouvons maintenant abandonner le thème : rêve et télépathie, ce sujet étant épuisé. Mais remarquez bien que ce n'est pas le rêve, mais l'interprétation du rêve, le travail psychanalytique, qui a semblé nous apporter quelques aperçus nouveaux sur la télépathie. Voilà pourquoi nous pouvons maintenant négliger le rêve et rechercher si l'emploi de la psychanalyse pourra jeter la lumière sur d'autres faits dits occultes. Considérons, par exemple, le phénomène de l'induction ou transmission de la pensée, si voisin de la télépathie qu'on pourrait presque le confondre avec elle. D'après ce phénomène, les processus psychiques qui se déroulent dans un être : idées, émotions, velléités, peuvent à travers le libre espace être transmis à une autre personne, sans qu'il soit besoin d'utiliser les moyens ordinaires, paroles ou signes. Vous comprenez l'étrangeté de ce phénomène et quelle importance pratique il pourrait avoir s'il se produisait réellement. Disons, en passant, que c'est de lui justement que parlent le moins les vieux récits de miracles.</p>
<p>J'ai eu l'impression en traitant psychanalytiquement certains clients que les pratiques des devins professionnels offrent une occasion favorable de faire des observations particulièrement probantes sur la transmission des pensées. Il s'agit de personnes insignifiantes ou même de minus habentes exerçant quelque vague profes-sion : cartomanciens, chiromanciens, graphologues, qui se livrent à des calculs astrologiques et qui prédisent ainsi l'avenir à leurs clients après avoir montré à ces derniers qu'ils étaient au courant de certains faits de leur vie passée ou présente. Les clients sortent en général satisfaits de ces consultations et ne témoignent d'aucune rancune si les prédictions ne se réalisent pas, par la suite. J'ai pu connaître et étudier analytiquement un certain nombre de cas semblables ; je vous conterai tout de suite les plus remarquables. Malheureusement le secret professionnel m'oblige à vous taire un grand nombre de faits, ce qui diminue la force convaincante de ces récits. J'ai soigneusement évité d'altérer la réalité. Écoutez donc l'histoire d'une de mes clientes et d'un devin.</p>
<p>Aînée d'une nombreuse famille, extrêmement attachée depuis l'enfance à son père, elle s'était mariée jeune ; le mariage la satisfit entièrement, mais une chose manquait à son bonheur : l'enfant, sans lequel l'époux chéri ne pouvait tout à fait prendre la place du père. Après plusieurs années de déceptions, elle décida de se soumettre à une opération gynécologique. C'est alors que le mari avoua être seul responsable, car une maladie antérieure au mariage lui avait rendu la procréation impossible. Elle supporta mal ce choc, la névrose s'empara d'elle et il devint évident qu'elle souffrait d'angoisses dues à des tentations. Pour la distraire, son mari l'emmena à Paris, à l'occasion d'un voyage d'affaires. Là, un jour qu'ils étaient assis dans le hall de l'hôtel, elle remarqua parmi le personnel un va-et-vient inaccoutumé, demanda ce qui se passait et apprit que « Monsieur le Professeur » venait d'arriver et qu'il donnait des consultations dans un bureau. Elle exprima le désir de tenter aussi un essai ; son mari refusa, mais elle mit à profit un moment d'inattention de celui-ci pour se glisser dans le cabinet de consultation et se trouva en présence du devin. Elle était alors âgée de vingt-sept ans, mais paraissait bien plus jeune ; elle avait ôté son alliance. Monsieur le Professeur lui fit poser la main sur une tasse remplie de cendres, étudia minutieu¬sement l'empreinte, lui parla ensuite de toutes sortes de luttes qu'elle serait forcée de soutenir et conclut par cette assertion consolante qu'elle se marierait et serait, à 32 ans, mère de deux enfants. A l'époque où elle me raconta cette histoire, elle était très malade, âgée de 43 ans, et avait perdu tout espoir de maternité. La prédiction ne s'était pas réalisée, mais elle en parlait sans aucune amertume, et tout au contraire avec une sorte de satisfaction, comme si elle se souvenait d'un fait agréable. Il était aisé de voir qu'elle ne soupçonnait pas le moins du monde ce que pouvaient signifier les deux chiffres de la prophétie. Elle n'avait même pas la notion qu'ils pussent signifier quelque chose.</p>
<p>Vous trouverez que c'est là une sotte histoire, dénuée de tout intérêt, et vous vous demanderez pour quelle raison je vous l'ai racontée. Je partagerais entièrement votre avis si - et c'est là maintenant le point crucial - l'analyse ne nous permettait pas d'élucider cette prédiction, convaincante justement par l'explication de ses détails. Les deux chiffres annonces Jouent, en effet, un certain rôle dans la vie de la mère de ma malade. Cette mère s'était mariée sur le tard ; elle avait alors plus de 30 ans, et l'on répétait souvent dans la famille qu'elle s'était dépêchée de rattraper le temps perdu. Les deux premiers enfants - notre patiente d'abord - étaient nés la même année, l'intervalle entre leurs naissances respectives ayant été le plus court possible. A 32 ans, sa mère avait déjà réellement donné le jour à deux enfants. Voilà donc ce que Monsieur le Professeur avait dit à ma malade : « Consolez-vous, vous êtes encore très jeune et aurez le même destin que votre mère. Elle aussi n'a eu ses enfants qu'après une longue attente. A 32 ans vous serez mère de deux enfants. » Avoir le même sort que sa mère, la remplacer auprès du père, n'avait-elle pas ardemment souhaité cela ? N'était-ce pas la non-réalisation de ce vœu qui commençait maintenant à la tourmenter ? La prédiction lui avait annoncé que son souhait s'accomplirait mal¬gré tout ; comment alors ressentir pour le prophète autre chose que de la sympathie ? Mais vous pensez donc que Monsieur le Professeur était au courant des dates de l'histoire familiale intime d'une cliente de passage ? Non, c'est impossible. Comment alors expliquer la notion qui lui permit d'exprimer dans sa prophétie, à l'aide des deux chiffres, le désir le plus ardent et le plus profond de la patiente ? Il y a deux Manières d'expliquer la chose. Ou bien l'histoire, telle qu'elle me fut racontée, n'est pas exacte, elle se déroula autrement, ou bien il faut admettre que la transmission de la pensée est un phénomène réel. On peut, il est vrai, penser aussi que la malade, après un intervalle de seize ans, a elle-même glissé dans ce souvenir les deux chiffres en question tirés de son inconscient. Rien ne m'autorise à faire pareille supposition, mais je ne puis la rejeter et je suppose que vous serez plus enclins à l'admettre qu'à croire en la réalité de la transmission de pensée. Si vous décidez en faveur de cette dernière, n'oubliez pas que c'est l'analyse seule qui a créé l'état de choses occulte, qui l'a découvert là où il s'était rendu méconnaissable.</p>
<p>Si l'on ne disposait que d'un seul cas semblable à celui de ma malade, il faudrait se contenter de passer outre en haussant les épaules. Personne ne songera à baser une croyance d'une si grande portée sur une unique observation Mais, croyez-en mon expérience, ce n'est pas là un cas isolé. J'ai rassemblé une série de prophéties analo¬gues et toutes m'ont donné l'impression que le devin ne faisait qu'exprimer les pen¬sées et surtout les désirs secrets des personnes qui l'interrogeaient. C'est donc à juste titre qu'il faut analyser ces prédictions, comme il s'agissait de productions subjectives, de fantasmes ou de rêves fournis par les patients eux-mêmes. Naturellement, les résultats ne sont pas toujours également probants, à n'est pas possible de tirer immé¬diatement de tous les ces des conclusions plus rationnelles, mais, dans l'ensemble, la balance semble pencher vers la véritable transmission de la pensée. L'importance du sujet traité exigerait que je vous cite tous mes cas, mais cela est impossible, Parce que la description nécessaire m'entraînerait trop loin et aussi parce que les détails que je serais contraint de fournir m'obligeraient à enfreindre les règles d'une obligatoire discrétion. J'essaie d'apaiser ma conscience autant que possible en vous donnant encore quelques exemples.</p>
<p>Je reçois un jour la visite d'un jeune homme, étudiant fort intelligent, qui n'a plus à subir que l'épreuve du doctorat, mais qui ne se trouve pas en état de le faire. Il se plaint, en effet, d'avoir perdu tout intérêt pour ses études, toute faculté de concen-tration, toute possibilité même de rassembler ses souvenirs. Les faits qui ont procédé cette sorte de paralysie sont rapidement dévoilés ; c'est après s'être, à grand-peine, vaincu lui-même qu'il est tombé malade. Il a pour sa sœur un amour intense, mais toujours refréné ; elle lui rend sa tendresse. Tous deux aiment à se dire entre eux : « Quel dommage que nous ne puissions nous marier ! » Un homme estimable s'éprit de cette sœur et lui plat aussi, main les parents ne consentirent pas au mariage. Le couple malheureux fit alors appel au frère qui ne refusa pas son appui. Il leur servit d'intermédiaire pour la correspondance et, grâce à son influence, les parents finirent par céder. Il se produisit, pendant les fiançailles, un événement dont la signification se devine aisément. Notre jeune homme entreprit en compagnie de son futur beau-frère une périlleuse excursion en montagne. Non accompagnés d'un guide, les deux ascensionnistes s'égarèrent et se trouvèrent en danger de mort. Peu de temps après le mariage de sa sœur, il tomba dans l'état d'épuisement psychique dont nous avons parlé.</p>
<p>Après avoir, grâce à la psychanalyse, retrouvé son activité normale, il me quitta pour aller passer avec succès ses examens, mais, à l'automne de cette même année, il revint me trouver pour un temps assez court. Il me narra alors un bizarre incident qui s'était passé avant l'été. Dans la ville universitaire où il se trouvait, il y avait une devineresse très en vogue. Les princes de la maison régnante eux-mêmes n'entrepre-naient jamais rien d'important sans l'avoir consultée. Sa manière de procéder était très simple : elle demandait la date de naissance d'une personne déterminée, sans s'enquérir de quoi que ce fût d'autre à son sujet, pas même des noms ; ensuite elle consultait des traités d'astrologie, faisait de longs calculs et finissait par prophétiser au sujet de la personne en question. Mon malade décida de faire appel à son art secret pour son beau-frère. Il alla la voir et lui donna la date exigée. Après avoir fait ses calculs, la prophétesse prédit que « la personne en question mourrait en juillet ou en août des suites d'un empoisonnement causé par des écrevisses ou par des huîtres ». Mon patient termina son récit en s'écriant</p>
<p>« Et voilà qui était tout à fait admirable ! »</p>
<p>C'est à contrecœur que j'avais d'abord écouté cette histoire, mais en entendant cette exclamation, je me permis de demander au malade : « Que voyez-vous de si admirable dans cette prédiction ? L'automne touche à sa fin, votre beau-frère n'est pas mort, sans cela vous me l'auriez raconté depuis longtemps. Donc la prophétie ne s'est pas réalisée ». « C'est vrai, me répondit-il, mais ce qui est étrange, c'est que mon beau-frère adore les écrevisses et les huîtres, et que, l'été dernier, il a été victime d'une intoxication par les huîtres. Il faillit même en mourir. » Quelle objection faire à tout ceci ? Une seule chose m'irrita : ce fut de voir que ce jeune homme érudit et qui avait, en outre, subi une analyse couronnée de succès, n'était cependant pas parvenu à mieux saisir ce rapport. Pour ma part, au lieu de croire qu'on peut, à l'aide de tableaux astrologiques, prévoir la survenue d'une intoxication par les écrevisses ou par les huîtres, je préfère admettre que mon malade n'a pas encore surmonté la haine, dont le refoulement l'avait naguère rendu malade, contre son rival. J'aime mieux penser que l'astrologue avait formulé une prédiction conforme aux désirs du client. « Mon beau-frère ne renoncera pas à son goût pour lei ; huîtres et un beau jour il en crèvera ! » J'avoue ne pouvoir expliquer autrement ce cas, sauf si j'admets que mon malade ait voulu se moquer de moi. Mais il semblait prendre au sérieux ce qu'il disait et ne fit jamais rien, ni à cette époque, ni plus tard, qui pût justifier pareil soupçon.</p>
<p>Voici un autre cas : un jeune homme occupant une belle situation a une liaison avec une demi-mondaine ; cette liaison est contrariée par une étrange obsession : de temps en temps il se sent obligé de torturer sa maîtresse en lui tenant d'ironiques et cruels propos jusqu'à ce qu'elle tombe dans le désespoir. A ce moment, il éprouve une sorte de soulagement, se réconcilie avec elle et lui fait des cadeaux. Mais maintenant, il voudrait bien se débarrasser d'elle, a peur de sa propre obsession et s'aperçoit que cette liaison nuit à son bon renom ; il désire se marier, fonder une famille. Comme il n'a pas lui-même le courage de rompre, il demande secours à la psychanalyse. Après une dispute, pendant le traitement, il se fait adresser par sa maîtresse une petite carte qu'il porte chez un graphologue. C'est là, déclare celui-ci, l'écriture d'une personne en proie au plus violent désespoir et qui se suicidera certainement ces jours-ci. En réalité, le fait ne se produit pas, la dame continue à vivre, mais l'analyse aide le jeune homme à se libérer. Il abandonne, cette maîtresse et courtise une jeune fille capable, espère-t-il, de devenir pour lui une bonne épouse. Peu après, il fait un rêve propre à montrer qu'il commence à douter des mérites de la jeune fille. En possession d'un échantillon de l'écriture de celle-ci, il le soumet à la même compétence. Les résultats de cet examen ayant confirmé ses doutes, il renonce à ce mariage. Pour être à même d'apprécier ces examens graphologiques, surtout le premier, il faut apprendre à connaître certains points de l'histoire secrète de notre homme. Dans sa prime jeunesse, avec tout l'emportement de sa nature passionnée, il était devenu amoureux fou d'une jeune femme, cependant plus âgée que lui. Évincé par elle, il avait tenté de se suicider et rien ne permet de douter de la sincérité de cette tentative. Peu s'en fallut qu'il ne mourût, et de longs soins furent nécessaires pour le remettre sur pied. Cependant, cet acte de désespoir avait profondément ému la bien-aimée, qui lui accorda ses faveurs. Il devint son amant et lui resta dès lors secrètement attaché, la servant d'une manière tout à fait chevaleresque. Au bout de plus de vingt ans, quand tous deux eurent vieilli, la femme naturellement plus que lui, il sentit naître le désir de se débarrasser d'elle, de se libérer, de reconquérir son indépendance, de fonder un foyer et une famille. En même temps, se développa en lui le besoin longtemps refoulé de se venger de sa maîtresse. Celle-ci, par son dédain, l'avait. un jour poussé à mourir, eh bien, il voulait maintenant avoir la satisfaction de la voir, à son tour, chercher la mort parce qu'il l'abandonnait. Mais l'amour qu'il continuait à lui porter était encore trop fort pour que ce désir pût devenir conscient ; en outre, le chagrin qu'elle aurait ne serait pas assez violent pour qu'elle se réfugie dans la mort. C'est dans cet état d'âme qu'il en vint à se servir jusqu'à un certain point de la demi-mondaine comme d'un souffre-douleur, afin de satisfaire in corpore vili, sa soif de vengeance. Il se permit de lui faire subir tous les tourments susceptibles d'aboutir au résultat qu'il aurait voulu obtenir chez sa bien-aimée. Une seule circonstance révélait que le désir de vengeance était bien dirigé contre cette dernière : le fait qu'il l'avait prise pour confidente de sa nouvelle liaison et pour conseillère, au lieu de lui cacher sa trahison. La malheureuse, chue du rang de dispensatrice à celui de réceptrice, souffrait probablement plus de ces confidences que la demi-mondaine de sa brutalité. L'obsession dont il se plaignait, dont il était la proie en face de la remplaçante et qui l'avait poussé à se faire analyser, avait naturellement été transférée de l'ancienne à la nouvelle maîtresse ; c'est de cette dernière qu'il voulait, sans y parvenir, se débarras¬ser. Je ne suis pas graphologue et ne fais pas grand cas de l'art de deviner le caractère d'après l'écriture. Quant à la possibilité de prédire par ce moyen l'avenir de la personne en question. j'y crois moins encore. Néanmoins, vous le voyez, quelle que soit l'opinion qu'on se fasse de la valeur de la graphologie, une chose est indéniable : le graphologue, en prédisant que l'auteur de la lettre allait bientôt se suicider, avait., mis en lumière un ardent désir secret du consultant. Quelque chose d'analogue se produisit lors de la seconde consultation : ici, pas de désir inconscient en jeu, mais le doute naissant du consultant, son inquiétude, se trouvèrent traduits dans la réponse du graphologue. Grâce à l'analyse, mon malade réussit d'ailleurs à porter son choix amoureux en dehors du cercle magique où il se trouvait enfermé.</p>
<p>Mesdames, Messieurs, vous savez maintenant ce que l'interprétation du rêve, la psychanalyse en général, a fait pour l'occultisme. Des exemples vous ont montré que la psychanalyse permet de mettre en lumière des faits occultes qui sans elle seraient demeurés inconnaissables. Mais convient-il de croire à la réalité objective de ces faits ? Cette question vous semble, sans doute, des plus intéressantes. La psychanalyse ne peut y répondre directement ; toutefois le matériel qu'elle a permis de mettre au jour semble tout au moins nous pousser vers l'affirmative. Votre curiosité ne se bornera pas à cela, vous voudrez savoir à quelle conclusion nous a amenés ce maté¬riel plus ou moins abondant et où la psychanalyse ne joue aucun rôle. Cependant, je ne vous suivrai pas sur ce terrain qui n'est pas le mien. La seule chose que je puisse faire encore, c'est de vous raconter quelques observations. Elles n'intéressent la psychanalyse que parce qu'elles ont été faites au cours du traitement, et que c'est peut-être ce dernier seul qui a permis de les obtenir.</p>
<p>Je vous donnerai un exemple, celui qui m'a le plus frappé, et vous fournirai quan-tité de détails en vous demandant de porter votre attention sur un grand nombre de particularités ; malgré tout, je me verrai forcé de taire beaucoup de choses qui eussent cependant notablement augmenté la force convaincante de l'observation. C'est un exemple où l'état des choses apparaît très clairement et n'a pas besoin d'être déve¬loppé par l'analyse. En le discutant nous ne pourrons cependant éviter de faire appel à l'analyse. Je vous préviens par avance que même cet exemple de transmission de pensée dans la situation analytique n'est pas à l'abri de toute critique et ne permet nullement de prendre parti pour la réalité du phénomène occulte.</p>
<p>Maintenant, écoutez-moi. Un jour, durant l'automne 1919, vers 10 h. 3/4 environ, le docteur David Forsyth arrivant de Londres dépose chez moi sa carte, pendant que je travaille avec un malade. (Mon distingué collègue londonien ne me considérera pas comme un indiscret si je révèle ainsi que durant quelques mois il s'est fait initier, par mes soins, à la technique psychanalytique). Je ne puis accorder à ce confrère qu'une minute d'entretien et lui donne rendez-vous pour plus tard. Le docteur Forsyth a droit à mon intérêt ; il est, en le effet, premier étranger qui vienne à moi après la guerre, au moment où l'on commence à espérer des temps meilleurs. Peu après cette visite, arrive un de mes malades, M. P., homme intelligent et aimable, figé de 45 ans envi¬ron, qui s'est soumis au traitement analytique à la suite de déboires auprès des femmes. Le pronostic du cas étant défavorable, j'avais depuis longtemps proposé de cesser l'analyse, mais le malade tenait à la continuer, certainement parce qu'ayant transféré sur moi les sentiments éprouvés pour son père, il se sentait dans une ambiance agréable. La question d'argent ne se posait même pas alors, à cause de la rareté de ce métal ; les moments que je passais avec ce patient étaient intéressants, délassants et c'est pourquoi, en dépit des règles sévères du traitement médical, l'effort psychanalytique fut continué jusqu'à une date fixée d'avance.</p>
<p>Ce jour-là, P. aborde de nouveau la question de ses essais pour reprendre avec les femmes des rapports amoureux. Il reparle d'une jeune fille jolie, piquante et pauvre auprès de laquelle il eût certainement réussi, si le fait qu'elle était vierge n'eût empê¬ché toute sérieuse tentative de ce genre. Il m'avait souvent parlé d'elle, mais aujourd'hui, pour la première fois, il raconte que, tout en ignorant bien entendu les motifs réels de son abstention et n'en ayant même aucun soupçon, elle l'avait surnommé M. de la Précaution . Ce récit me frappe ; j'ai à portée de la main la carte du docteur Forsyth et je la lui montre.</p>
<p>Voilà le fait. Je m'attends bien à ce que vous le qualifiez de piètre, mais poursui-vons et nous y découvrirons autre chose.</p>
<p>P. a, dans sa jeunesse, fait un séjour de plusieurs années en Angleterre ; il y a acquis un vif intérêt pour la littérature anglaise. Il possède une riche bibliothèque de livres anglais et a coutume dé m'en prêter. C'est à lui que je dois d'avoir connu des auteurs tels que Bennett et Galsworthy, qui m'étaient naguère peu familiers. Un jour, il me prêta un roman de Galsworthy, intitulé The man of property et dont l'action se déroule dans une famille imaginaire, la famille Forsyte. Galsworthy s'est certaine¬ment épris lui-même de sa création car, dans des récits postérieurs, il a souvent fait reparaître des membres de la même famille et a fini par réunir toutes les œuvres les concernant sous le nom de The Forsyte Saga. Peu de jours avant l'incident en question, P. m'avait apporté un nouveau volume de cette série. Le nom de Forsyte et tous les traits typiques que l'auteur personnifiait avaient aussi joué un certain rôle dans mes entretiens avec P. Ils constituaient une partie de ce langage fréquemment utilisé entre deux personnes qui ont accoutumé de se fréquenter régulièrement. Or le nom des héros de ces romans : Forsyte, est à peine différent, selon la prononciation allemande, du nom de mon visiteur : Forsyth, et le mot anglais significatif que nous prononcerions de la même manière serait foresight, c'est-à-dire prévision ou précaution (Voraussicht ou Vorsicht). P. avait donc tiré de ses propres rapports un nom qui justement me préoccupait à ce moment-là, par suite de circonstances qu'il ignorait.</p>
<p>Voilà, n'est-ce pas, qui devient plus intéressant. Mais je crois que ce fait remar-quable nous fera plus d'impression encore quand nous étudierons analytiquement deux autres associations fournies au cours de la même séance. Nous parviendrons peut-être même à acquérir quelque notion des conditions dans lesquelles ledit phéno-mène s'est produit.</p>
<p>1° Certain jour de la semaine précédente, j'avais vainement attendu M. P. à 11 h. Enfin, je sortis pour aller voir le docteur Antoine von Freund dans la pension de famille où il logeait. Je fus surpris d'apprendre que M. P. habitait dans cette même maison, mais à un autre étage. A ce sujet, je racontai plus tard à P. que je lui avais pour ainsi dire rendu visite dans sa maison. Je me rappelle fort bien n'avoir pas nommé la personne que j'étais allé voir. Or, immédiatement après avoir parlé de son surnom de M. von Vorsicht (Précaution), mon malade me demande : « Est-ce que Mme Freud-Ottorega qui enseigne l'anglais à l'Université populaire n'est pas votre fille ? » Et pour la première fois depuis que nous nous voyons, il déforme mon nom comme le font ordinairement les fonctionnaires, les employés et les typographes, et prononce Freund au lieu de Freud.</p>
<p>2° A la fin de cette même séance, il me raconte un songe qui l'a réveillé en lui laissant une impression d'angoisse, « un vrai cauchemar », dit-il. Il ajoute-que récem-ment il n'avait pu se souvenir du mot anglais qui signifie cauchemar et qu'il l'avait traduit pour quelqu'un par a mare's nest. Chose absurde puisque a mare's nest, c'est une histoire invraisemblable, une histoire de brigands et que cauchemar en anglais se dit night mare. Cette idée ne semble avoir comme point commun avec ce qui précède que cet élément : l'anglais. Mais elle me rappelle un petit incident survenu un mois plus tôt. P. se trouvait alors dans mon bureau. Survint à l'improviste un autre visiteur depuis longtemps absent, un ami cher, le docteur Ernest Jones, de Londres, à qui je fis signe d'aller attendre, dans une autre pièce, la fin de mon entretien avec P. Celui-ci, cependant, reconnut mon ami d'après une photographie qui se trouvait dans mon salon d'attente et manifesta même le désir de lui être présenté. Or Jones est l'auteur d'une monographie sur le cauchemar - night mare ; j'ignorais si P. connaissait cette étude, car il évitait de lire des ouvrages psychanalytiques.</p>
<p>J'aimerais à vous montrer d'abord comment on peut interpréter analytiquement les associations d'idées fournies par P. et trouver ce qui les motive. Vis-à-vis du nom Forsyte ou Forsyth, P. se trouvait dans la même situation que moi, et c'est à lui, d'ailleurs, que je devais de connaître les personnages de roman ainsi appelés ; ce qui me surprit, ce fut d'entendre mon malade énoncer tout à coup ce nom immédiatement après qu'un nouvel incident, l'arrivée du médecin londonien, me l'eut rendu intéres¬sant à un autre point de vue encore. Toutefois, la manière dont le nom surgit au cours de cette séance n'est pas moins intéressante que le fait même de son apparition. P. ne s'écria pas, en effet : a Je pense au nom de Forsyte que le roman vous a fait connaî-tre. » Non, il sut le glisser dans sa propre histoire, sans avoir, au préalable, établi de rapport conscient avec la source en question. Et c'est ainsi qu'il le lança dans le récit cette fois-là, et alors que la chose ne s'était jamais produite auparavant. Mais il ajouta : « Moi aussi je suis un Forsyth, c'est ainsi que la jeune fille m'appelle. » Comment ne pas discerner dans cette phrase le mélange de revendication jalouse et de dépréciation mélancolique de soi-même qui s'y trouve traduit ? L'on ne risquera pas de faire fausse route en la complétant comme suit : « Cela m'afflige que vous soyez aussi préoccupé de l'arrivée de cet étranger. Revenez donc à moi. Ne suis-je pas moi-même un Forsyth ? mais seulement un sieur le Vorsicht, comme dit la jeune fille ». Puis sa pensée se tourna, grâce à l'élément anglais, vers deux circonstances passées, propres elles aussi à susciter la jalousie : « Il y a quelques jours, vous êtes venu dans ma maison, mais ce n'est malheureusement pas moi que vous vouliez voir. Vous alliez chez un certain M. de Freund ». Et cette pensée lui fait altérer le nom de Freud qu'il prononce Freund. S'il mentionne M- Freud-Oltorega, c'et parce que la qualité de professeur d'anglais de cette dernière permet l'association manifeste. A tout cela se rattache le souvenir d'un autre visiteur, venu quelques semaines auparavant et dont le malade a été également jaloux, se sentant vis-à-vis de lui en état d'infériorité ; le docteur Jones avait pu, en effet, écrire une dissertation sur le cauchemar, tandis que P., lui, se sentait tout au plus capable de faire de semblables rêves. L'erreur qu'il dit avoir commise à propos de a mare's nest fait partie de la même association et en voici certainement le sens : « Moi, je ne suis ni un véritable Anglais, ni un véritable Forsyth ».</p>
<p>Quant à sa jalousie, je ne puis la qualifier d'incompréhensible ou d'inopportune. Il avait été prévenu que son analyse et par conséquent nos relations cesseraient dès que des élèves étrangers ou des malades arriveraient à Vienne, et c'est ce qui ne tarda pas d'ailleurs à se produire. Mais ce que nous avons fait jusqu'ici n'a été qu'un fragment de travail analytique ; nous avons donné l'explication de trois idées survenues dans une même heure et dérivées du même motif. Peu importe que ces idées soient ou ne soient pas dérivables sans transmission de pensée ; celle-ci se retrouve dans chacune des trois idées et peut ainsi provoquer trois questions différentes : P. pouvait-il savoir que le docteur Forsyth venait justement de me faire sa première visite ? Lui était-il possible de connaître le nom de la personne que j'étais allé voir dans sa maison ? Savait-il que le docteur Jones était l'auteur d'un travail sur le cauchemar ? - Ou bien était-ce ma connaissance de ces choses qui se révélait dans ses idées ? Toute conclu¬sion en faveur de la transmission de pensées ne saurait dépendre que de la réponse faite à ces trois questions différentes. Ne nous préoccupons pas, pour l'instant, de la première, les deux autres étant plus faciles à traiter. Le cas de la visite à la pension nous paraît, au premier abord, particulièrement probant. Je suis certain de n'avoir nommé personne en racontant, incidemment et par plaisanterie, ma visite dans sa maison. Il est fort peu probable que P. se soit informé à la pension de famille du nom de la personne en question. Je crois plutôt qu'il a continué à ignorer tout à fait l'existence de cette dernière. Mais la force convaincante qui se dégage de ce cas est entièrement détruite par un hasard. L'homme auquel j'étais allé rendre visite dans la pension ne s'appelait pas seulement Freund, il était pour nous tous un véritable ami . C'était à sa générosité que nous devions la fondation de notre maison d'édition. La mort prématurée du docteur Antoine von Freund, comme aussi celle de Karl Abraham un peu plus tard, furent les plus grands malheurs que la cause de la psychanalyse eût jamais eu à subir. Peut-être ai-je alors dit à P. que j'étais allé voir un ami (Freund) dans sa pension. En ce cas, la seconde association perd tout intérêt au point de vue de l'occultisme.</p>
<p>L'impression causée par la troisième idée se dissipe vite, elle aussi. P., qui ne lisait jamais d'ouvrages psychanalytiques, pouvait-il savoir que Jones avait publié un travail sur le cauchemar ? Oui, car il possédait certains de nos livres et avait ainsi pu lire, sur les couvertures, les titres des nouvelles publications. Ce n'est donc pas de cette manière que nous parviendrons à nous faire une opinion. Je regrette que mon observation ait à souffrir d'une erreur commune à bien d'autres travaux analogues : elle a été écrite trop tard et discutée à une époque où, ayant perdu de vue M. P., il ne m'était plus possible d'obtenir d'autres précisions touchant les faits en question.</p>
<p>Revenons donc à la première idée qui, même lorsqu'on la considère isolément, parle en faveur du fait apparent de la transmission de pensée. P. pouvait-il savoir que le docteur Forsyth était venu me voir un quart d'heure auparavant ? Lui était-il même possible de connaître l'existence de ce médecin ou sa présence à Vienne ? Il ne faut pas céder à l'envie de répondre à ces deux questions par la négative. Je vois un moyen de répondre par une affirmative partielle. Peut-être, en effet, avais-je raconté à M. P. que j'attendais un médecin anglais, la colombe du déluge, pour l'initier à la pratique de l'analyse. Cela eût bien pu se produire durant l'été 1919, le docteur Forsyth s'étant, quelques mois avant son arrivée, entendu par lettres avec moi. Peut-être même m'était-il arrivé de prononcer son nom, encore que le fait me semble très invraisem¬blable. Si cela m'était arrivé, J'en aurais gardé le souvenir, car, vu la signification multiple de ce nom propre, une conversation s'en serait suivie. Il peut donc se faire que la chose se soit produite et que je l'aie totalement oubliée, de telle sorte qu'en prenant connaissance de ce surnom de M. von Vorsicht au cours de la séance, j'aie pu en être surpris comme s'il s'agissait là de quelque miracle. Quand on se targue d'être sceptique, il convient parfois de douter de son propre scepticisme. Peut-être d'ailleurs y a-t-il en moi une secrète inclination pour le merveilleux, inclination qui m'incite à accueillir avec faveur la production de phénomènes occultes.</p>
<p>Quand on a ainsi supprimé une part du merveilleux, le travail n'est pas achevé. Il reste une autre tâche à remplir et c'est la plus ardue de toutes. Admettons que M. P. ait su qu'il existait un docteur Forsyth dont la visite était attendue à Vienne, en automne, comment expliquer ensuite qu'il en ait eu la notion justement le jour de l'arrivée de ce docteur et immédiatement après la première visite de celui-ci. Certes, il est permis d'attribuer ce fait au hasard, c'est-à-dire de n'en pas chercher l'explication ; mais pour bien marquer qu'il ne saurait être question de hasard et pour vous montrer qu'il s'agissait réellement de pensées, de jalousie concernant des gens qui venaient me voir et à qui je rendais visite, j'ai cité deux autres idées encore de P. Pour ne négliger aucune possibilité, on peut aussi essayer d'admettre que P. avait observé en moi une nervosité particulière et qu'il en avait tiré certaines déductions. Il est encore permis d'imaginer qu'arrivé un quart d'heure seulement après l'Anglais, il avait pu le croiser en route, le reconnaître à cause de son type anglo-saxon caractéristique et penser du fait de sa jalousie : « Le voilà donc, ce docteur Forsyth dont l'arrivée va provoquer la fin de mon analyse. Il vient probablement de chez le Professeur. » Je ne puis pour¬suivre plus avant ces conjectures rationalistes. Demeurons-en donc une fois de plus sur un non liquet, mais, avouons-le, à mon avis la balance penche ici encore du côté de la transmission de la pensée. D'ailleurs, je ne suis certainement pas seul à m'être trouvé, au cours d'analyses, en présence de faits semblables. Hélène Deutsch a publié en 1926 des observations analogues et étudié leur détermination au moyen des rapports du transfert entre patients et analystes.</p>
<p>Je suis persuadé que mon attitude vis-à-vis de ce problème ne vous convaincra pas entièrement, pas plus qu'elle ne vous satisfera si vous êtes prêts à vous laisser convaincre. Voilà, direz-vous peut-être, un cas bien connu, celui d'un homme qui ayant consacré honnêtement toute sa vie aux sciences naturelles, devient, dans sa vieillesse, faible d'esprit, pieux et crédule. Je sais que d'éminents personnages sont tombés dans cette catégorie, mais vous n'avez pas le droit de m'y ranger. Tout au moins ne suis-je pas devenu pieux, ni crédule non plus, je l'espère. L'on ne garde, dans sa vieillesse, une échine voûtée qui plie devant les faits nouveaux que lorsqu'on s'est tenu courbé durant sa vie pour éviter les chocs douloureux avec la réalité. Sans doute préféreriez-vous me voir m'en tenir à un théisme modéré et rejeter inexorable¬ment toutes les données de l'occultisme. Mais je suis incapable de chercher à plaire et je vous invite donc à considérer d'un œil plus favorable la transmission de pensée et partant la télépathie.</p>
<p>N'oubliez pas que nous n'avons traité ici de ce problème que dans la mesure où il se rapproche de la psychanalyse. Quand, il y a de cela plus dé dix ans, je vis surgir dans mon horizon ces phénomènes occultes, je ressentis, moi aussi, la crainte qu'ils ne vinssent à menacer notre conception scientifique du monde, qui aurait dû céder la place au spiritisme ou à la mystique si certaines données de l'occultisme s'étaient confirmées.</p>
<p>Actuellement, j'ai changé d'avis. C'est, à mon sent, témoigner de peu de confiance envers la science que de la croire incapable d'assimiler et de remanier celles d'entre les données de l'occultisme qui seraient reconnues exactes. Et la transmission des pensées en particulier semble favoriser l'extension du mode de penser scientifique - les adversaires disent mécanique - sur le monde spirituel si difficilement saisissable. Par le phénomène télépathique, l'acte psychique accompli par une certaine personne doit provoquer la réalisation d'un acte semblable chez une autre. Ce qui se produit entre deux actes psychiques peut facilement être un phénomène physique à point de départ et aboutissant psychiques. L'analogie avec d'autres transpositions, telles, par exemple, que l'émission et l'audition au téléphone, serait alors indiscutable, Et figurez-vous ce qui arriverait si l'on pouvait se rendre maître de cet équivalent physique de l'acte psychique. Je dirai même que la psychanalyse nous a préparés à admettre des phénomènes comme la télépathie, en insérant l'inconscient entre le physique et ce qu'on a appelé jusqu'ici le psychique. Si l'on s'accoutume à l'idée de la télépathie, on peut ensuite utiliser celle-ci sur une grande échelle, mais actuellement en imagination seulement. Chacun sait qu'on ignore encore comment la volonté collective vient à s'imposer chez les insectes qui vivent groupés. Peut-être est-ce par le moyen d'une transmission psychique directe de ce genre. On est amené à penser que ce fut là le mode primitif, archaïque de communication entre les êtres et qu'il céda ensuite la place à la méthode par signes perceptibles à l'aide des organes senso¬riels. Mais l'ancienne méthode peut continuer à subsister à l'arrière-plan et à se manifester en certaines circonstances, par exemple dans les foules animées de quelque passion. Tout cela est encore obscur, plein d'énigmes non résolues, mais il n'y a pas lieu de s'en épouvanter.</p>
<p>Si la télépathie existe effectivement, on peut supposer, malgré les difficultés qu'il y a à fournir des preuves de son existence, qu'elle doit constituer un phénomène très fréquent. Nous ne serions pas surpris de la découvrir justement dans la vie spirituelle de l'enfant. L'enfant ne se figure-t-il pas fréquemment que les parents connaissent toutes ses pensées sans qu'il leur en ait fait part ? Et la croyance des adultes en l'omniscience de Dieu est peut-être l'équivalent de cette idée enfantine dont elle découle d'ailleurs sans doute. Récemment, une femme digne de confiance, Dorothy Burlingham, dans un article intitulé « L'analyse des enfants et la mère », a relaté certaines observations qui, si elles se confirment, doivent ne plus laisser aucun doute sur la réalité de la transmission de la pensée. Dorothy Burlingham mit à profit une situation qui n'est plus très rare actuellement : celle où l'enfant et la mère subissent, en même temps, le traitement analytique. Elle nous raconte certains faits étranges, tel celui-ci par exemple : un jour, la mère vient à parler, au cours d'une séance, d'une pièce d'or qui joue un certain rôle dans une des scènes de son enfance. A peine est-elle rentrée chez elle que son jeune fils, âgé de 10 ans environ, pénètre dans sa chambre et lui apporte une pièce d'or afin qu'elle la mette de côté pour lui. Étonnée, elle lui demande d'où lui vient cette pièce. Il l'a reçue en cadeau pour son anni¬versaire. Cet anniversaire avait été célébré quelques mois auparavant, mais rien n'explique pourquoi l'enfant se souvient précisément aujourd'hui de ce présent. La mère informe l'analyste de l'enfant de cette coïncidence et la prie de rechercher pourquoi l'enfant avait ainsi agi. Mais l'analyse ne révèle rien, l'acte s'étant ce jour-là introduit dans la vie du garçonnet à la manière d'un corps étranger. Quelques semai¬nes plus tard, la mère, assise à son bureau, se prépare, comme en le lui a demandé, à transcrire l'incident en question, quand le garçonnet survient et exige de sa mère qu'elle lui rende la pièce d'or. Il veut, dit-il, l'emporter avec lui pour la montrer à sa psychanalyste. Et l'analyse ne parvient pas, cette fois non plus, à découvrir le motif de ce désir.</p>
<p>Revenons maintenant à la psychanalyse, notre point de départ.</p>
<p>Troisième conférence</p>
<p>Les diverses instances<br class='autobr' />
de la personnalité psychique</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> </p>
<p>Mesdames, Messieurs, vous avez certainement pu vous rendre compte par vous-mêmes de l'importance des points de départ, qu'il s'agisse de personnes ou bien de choses. C'est ce qu'a aussi reconnu la psychanalyse. Elle s'adressait au symptôme, ce corps étranger au moi, et ce fait eut une grande répercussion sur l'accueil qu'on fit à la nouvelle science et sur le développement qu'elle put prendre. Le symptôme provient de ce qui a été refoulé et le représente, pour ainsi dire, devant le moi. Mais le refoulé est pour le moi un pays étranger situé au-dedans de lui, de même que la réalité est, si vous me permettez de me servir ici d'une expression inusitée, un pays étranger exté-rieur. A partir du symptôme nous fûmes conduits vers l'inconscient, vers la vie pulsionnelle, vers la sexualité. C'est à ce moment que la psychanalyse s'entendit spiri-tuellement objecter que l'homme n'était pas seulement un être sexuel, qu'il connaissait aussi de plus nobles et de plus hautes émotions. N'aurait-on pu ajouter à cela qu'animé par la conscience de ces émotions élevées, il s'accordait souvent le droit de penser des sottises et de nier l'évidence ?</p>
<p>Mieux que quiconque vous savez que dès le début nous avons soutenu que l'homme souffrait d'un conflit entre les exigences de la vie pulsionnelle et la résis¬tance qui s'opposait au-dedans de lui à ces exigences. Pas un instant nous n'avons oublié l'existence de cette instance qui résiste, rejette et refoule et que nous nous figurions armée de pouvoirs particuliers : les pulsions du moi. C'est elle qui, dans la psychologie populaire, se confond avec le moi. Mais les lente et pénibles progrès du travail scientifique ne permirent pas non plus à la psychanalyse d'étudier simultané¬ment tous les problèmes et d'en donner en un clin d'œil la solution. Enfin l'on put parvenir du refoulé au refoulant et, certain de trouver ici encore des choses inatten¬dues, l'on se vit en présence de ce moi dont l'existence semblait si évidente ; mais il fut d'abord malaisé d'entreprendre cette étude et c'est de quoi je vais aujourd'hui vous entretenir.</p>
<p>Avant tout, je dois vous prévenir que cet exposé de ma psychologie du moi agira tout autrement sur vous, je le suppose du moins, que l'introduction dans les téné-breuses régions psychiques qui l'a précédé. Pourquoi en est-il ainsi ? C'est ce que je ne sais pas, mais peut-être trouverez-vous surprenant qu'après vous avoir entretenus surtout de faite, de faits il est vrai étranges et bizarres, je m'en aille maintenant vous mettre au courant de conceptions, c'est-à-dire de spéculations. Toutefois cet argument n'est pas concluant. Toute réflexion faite, je prétends que la part du travail spéculatif dans la pensée du matériel concret n'est pas beaucoup plus considérable dans notre psychologie du moi qu'elle n'était dans la psychologie des névroses. Je me suis vu contraint de renoncer à d'autres motivations encore qui me semblaient plausibles ; je crois à présent que la faute en incombe, de quelque manière, au caractère même du sujet étudié et au peu d'habitude que nous en avons. Quoi qu'il en soit, je ne serais pas surpris de vous voir encore plus réservés et plus prudents qu'auparavant dans votre jugement.</p>
<p>La situation dans laquelle nous nous trouvons au début de notre étude nous impose elle-même la voie à suivre. C'est notre moi que nous allons disséquer, notre moi le plus intime. Mais la chose est-elle possible ? Le moi, étant le sujet proprement dit, pourra-t-il devenir l'objet ? Eh bien, il n'y a pas à en douter, le moi peut se prendre pour objet, se comporter vis-à-vis de lui-même comme vis-à-vis d'autres objets, s'observer, se critiquer, etc., etc. En même temps une partie du moi s'oppose à l'autre. Le moi est donc susceptible de se scinder et il se scinde en effet, tout au moins temporairement. Les parties scindées peuvent ensuite s'assembler de nouveau. Dans tout cela, rien qui ne soit déjà connu. Il s'agit simplement de souligner des faits patents. D'autre part, nous savons que la pathologie est capable, en amplifiant les manifestations, en les rendant pour ainsi dire plus grossières, d'attirer notre attention sur des conditions normales qui, sans cela, seraient passées inaperçues. Là où la pathologie nous montre une brèche ou une fêlure, il y a peut-être normalement un clivage. Jetons par terre un cristal, il se brisera, non pas n'importe comment, mais sui-vant ses lignes de clivage, en morceaux dont la délimitation, quoique invisible, était cependant déterminée auparavant par la structure du cristal. Cette structure fêlée est aussi celle des malades mentaux. Vis-à-vis des déments, nous conservons un peu de la crainte respectueuse qu'ils inspiraient aux peuples anciens. Ces malades se sont détournés de la réalité extérieure et c'est pourquoi justement ils en savent plus long que nous sur la réalité intérieure et peuvent nous révéler certaines choses qui, sans eux, seraient restées impénétrables. Nous disons d'une catégorie de ces malades qu'ils souffrent de la folie de la surveillance. Ils se plaignent d'être sans cesse observés par des puissances inconnues - qui ne sont, sans doute, après tout, que des personnes ; - ils s'imaginent entendre ces personnes énoncer ce qu'elles observent : « Il dira cela maintenant, voilà qu'il s'habille pour sortir... etc. » Cette surveillance, tout en n'étant pas encore de la persécution, s'en rapproche beaucoup. Les malades ainsi observés croient qu'on se méfie d'eux, qu'on s'attend à les surprendre en train de commettre quelque mauvaise action pour laquelle ils devront être châtiés. Que se passerait-il si ces délirants avaient raison, si chacun de nous possédait dans son moi une semblable instance pour le surveiller et le menacer ? Une instance qui se serait nettement séparée du moi et qui, par erreur, aurait été déplacée vers la réalité extérieure ?</p>
<p>J'ignore s'il en sera pour vous comme pour moi. Impressionné par la maladie que je viens de décrire, l'idée m'est venue que, peut-être, la séparation d'une instance observatrice d'avec le reste du moi était, dans la structure du moi, une particularité habituelle. Depuis, cette idée ne m'a plus quitté et m'a incité à rechercher les autres caractères, les autres relations, de l'instance ainsi isolée. Il n'est pas difficile de poursuivre. A lui seul le contenu de la folie de la surveillance nous indique que cette surveillance n'est qu'une préparation au jugement et au châtiment et nous devinons qu'une autre fonction de cette même instance doit s'exercer là, celle que nous appe¬lons notre conscience. C'est justement la conscience que nous isolons le plus fré¬quemment du moi et que nous lui opposons le plus facilement. J'ai envie d'accom¬plir tel acte propre à me satisfaire, mais j'y renonce, par suite de l'opposition de ma con¬science. Ou bien encore, j'ai cédé à quelque grand désir et pour éprouver une certaine joie, j'ai commis un acte que réprouve ma conscience : une fois l'acte accompli, ma conscience provoque, par ses reproches, le repentir. L'instance particulière que je commence à discerner dans le moi, je pourrais dire simplement que c'est la conscien¬ce. Toutefois, il est plus prudent de penser que cette instance est indépendante et d'admettre que la conscience n'est qu'une de ses fonctions. L'auto-observation, indispensable à l'activité critique de la conscience, est alors une autre fonction. Et comme il convient, quand on veut indiquer qu'une chose existe en soi, de lui donner un nom propre, j'appellerai désormais cette instance dans le moi : « le surmoi ».</p>
<p>Je m'attends bien à ce que vous me demandiez ironiquement si notre psychologie du moi n'aboutirait pas, somme toute, qu'à donner des noms à des abstractions usuelles, qu'à les grossir, qu'à les transformer, d'idées qu'elles étaient, en choses, toutes opérations sans intérêt. Laissez-moi vous répondre qu'il n'est guère possible, dans la psychologie du moi, d'éviter ce qui est déjà généralement connu. Il ne s'agit pas de faire sans cesse de nouvelles découvertes, mais d'arriver à mieux comprendre, à mieux classer les données déjà existantes. Abstenez-vous donc, pour le moment, de ces dédaigneuses critiques et attendez d'autres explications. Les faits de la pathologie nous fournissent un arrière-plan que vous chercheriez en vain pour la psychologie commune. Je poursuis donc. A peine sommes-nous familiarisés avec l'idée de ce surmoi qui jouit d'une certaine autonomie, poursuit son propre but, et reste, dans son cercle d'action, indépendant du moi, que s'impose à notre esprit l'idée d'une maladie propre à faire nettement comprendre la cruauté de cette instance et les variations de ses rapports avec le moi : je veux parier de la mélancolie dont vous avez tous entendu parier, même si vous n'êtes pas psychiatres. Nous connaissons mal la motivation et le mécanisme de ce trouble, mais ce qui nous frappe surtout en lui, c'est la manière dont le surmoi - peut-être penserez-vous : la conscience - traite le moi. En période norma¬le, le mélancolique est, comme toute autre personne, plus ou moins sévère envers lui-même, tandis que, durant l'accès mélancolique, le surmoi, devenu exagérément rigoureux, admoneste, humilie, maltraite le pauvre moi, lui fait entrevoir les plus dures punitions, lui reproche. des actes accomplis naguère d'un cœur léger. Il semble que le surmoi ait entre-temps accumulé les charges, qu'il ait attendu d'être assez fort pour les utiliser et pour prononcer la condamnation. Le surmoi veut contraindre le moi sans défense à se plier aux règles les plus sévères. Il se fait, en somme, le défenseur de la moralité et nous voyons du premier coup d'œil que notre sentiment moral de culpabilité est le résultat d'une tension qui existe entre le moi et le surmoi. Chose étrange, la moralité, qu'on dit être un présent de Dieu et qui se trouve si profondément ancrée en nous, est donc là un phénomène périodique. En effet, au bout de quelques mois, toute cette agitation morale prend fin, la critique du surmoi se tait, le moi réhabilité se retrouve, jusqu'à la crise suivante, en possession de tous ses droits. Il y a mieux encore : dans certaines formes de la maladie, c'est un compor¬tement inverse qu'on observe pendant les périodes intermédiaires ; le moi se trouve dans un délicieux état de griserie, il triomphe, comme si le surmoi avait perdu toute sa puissance ou comme s'il avait fusionné avec le moi. Et ce moi libéré, maniaque, se livre alors, sans nulle contrainte, à la satisfaction de tous ses désirs. Que de problèmes à résoudre !</p>
<p>Quand je vous aurai dit que nous avons appris bien des choses sur la formation du surmoi et le développement de la conscience, vous exigerez de moi plus qu'une sim¬ple démonstration de mes dires. Le philosophe Kant a, comme on sait, émis l'opinion que rien ne démontrait mieux la grandeur de Dieu que le firmament étoilé et notre conscience morale. Les astres sont, certes, sublimes, mais en créant la conscience, Dieu n'a fait qu'un travail bien inégal et bien négligé, car la plupart des hommes ne possèdent qu'une faible dose de conscience, si faible que l'on en peut parfois à peine parler. Qu'il y ait dans l'affirmation de l'origine divine de la con¬science une part de vérité, c'est ce que nous ne cherchons pas à nier, mais il y a lieu d'interpréter cette proposition. S'il y a en nous une conscience, elle n'est pas innée, contrairement à la sexualité qui, elle, existe dès le début et qui n'est pas quelque chose de surajouté après coup. Chacun sait que le petit enfant est amoral ; chez lui, aucune inhibition intérieure ne s'oppose aux impulsions qui tendent vers le plaisir. Le rôle joué plus tard par le surmoi incombe d'abord à une puissance extérieure, à l'autorité des parents. L'influence parentale s'exerce au moyen des témoignages de tendresse et des menaces de punition. Les punitions équivalent pour l'enfant à un retrait d'amour et sont redoutées en soi. Cette peur réelle est le précurseur de la future crainte de la conscience et tant qu'elle domine, il n'y a pas lieu de parler de surmoi et de con-science. Plus tard, seulement, s'établira la situation secondaire, celle que nous sommes trop enclins à considérer comme normale ; l'obstacle extérieur une fois intériorisé, le surmoi prend la place de l'instance parentale, ce surmoi qui surveille, dirige et menace comme autrefois les parents surveillaient, dirigeaient et menaçaient l'enfant.</p>
<p>Le surmoi, en prenant possession de la puissance, de l'activité qui caractérisaient l'instance parentale, en utilisant même les procédés de cette dernière, n'est pas seule-ment son successeur, mais vraiment aussi son héritier légitime, naturel, il en provient directement et nous verrons bientôt par quel processus. Cependant, il importe de faire ressortir une différence : le surmoi, par un choix unilatéral, semble n'avoir adopté que la dureté et la sévérité des parents, leur rôle prohibitif, répressif, mais non leur tendre sollicitude. Nous avons tendance à croire que le surmoi deviendra d'autant plus rigoureux que l'enfant aura reçu une éducation plus sévère ; or, contre toute attente, l'expérience nous montre que le surmoi peut être d'une implacable sévérité, même quand les éducateurs se sont montrés doux et bons et qu'ils ont évité, autant que faire se peut, menaces et punitions. Nous reviendrons plus tard sur cette contradiction en traitant des conversions des pulsions dans le développement du surmoi.</p>
<p>Je ne puis vous entretenir aussi longuement que je le voudrais de la transforma¬tion du rapport parental en surmoi, d'abord parce que ce processus est si compliqué qu'on ne parviendrait pas à le faire entrer dans le cadre d'un exposé tel que celui-ci, et ensuite parce que nous ne croyons pas nous-mêmes avoir parfaitement compris le phénomène. Contentez-vous donc des indications suivantes : le fondement de ce processus est ce qu'on appelle une identification, c'est-à-dire une assimilation du moi à un moi étranger. Le premier moi se comporte, à certains points de vue, comme l'autre, l'imite et se l'approprie partiellement. On a pu, à juste titre, comparer l'identi¬fication à l'incorporation orale, cannibale, de la personne étrangère. L'identification est une très ancienne forme, peut-être la plus importante, de l'attachement à une autre personne. Il ne faut pas la confondre avec le choix objectai. Voici en quoi consiste la distinction : quand le garçonnet s'identifie à son père, c'est qu'il veut être comme lui ; quand il porte sur le père son choix objectai, il veut l'avoir, le posséder. Dans le premier cas, le moi du garçon se calque sur celui de son père, dans le second ce n'est pas nécessaire. L'identification et le choix objectai sont en grande partie indépendants l'un de l'autre , mais l'on peut aussi s'identifier à la personne même qu'on a pris pour objet sexuel et modifier son moi d'après elle. On dit que cette influence sur le moi de l'objet sexuel est particulièrement fréquent chez la femme, qu'il caractérise la féminité. Je vous ai certainement déjà parlé dans mes précédentes conférences de cette relation entre l'identification et le choix objectai, relation qui est bien la plus instructive de toutes. On peut l'observer chez les enfants comme chez les adultes, chez les êtres normaux comme chez les malades. Quand on a perdu l'objet, ou qu'on s'est vu forcé d'y renoncer, il arrive assez souvent qu'on se dédommage en s'identifiant audit objet, en l'érigeant à nouveau dans le moi, de sorte qu'ici le choix objectai régresse vers l'identification.</p>
<p>Je ne suis guère satisfait moi-même de ces propos sur l'identification, mais concédez-moi que l'établissement du surmoi peut être considéré comme un cas d'identification réussie avec l'instance parentale. Le fait saillant qui nous préoccupe est maintenant celui-ci : l'apparition dans le moi d'une instance plus puissante est intimement liée au sort du complexe d'Oedipe, de sorte que le surmoi apparaît comme l'héritier de cet ensemble de sentiments si importants pour l'enfance. Nous compre-nons qu'en abandonnant le complexe d'Oedipe, l'enfant s'est vu contraint de renoncer à d'intenses investissements libidinaux qu'il avait réalisés sur ses parents. C'est en compensation de la perte subie que les anciennes identifications avec ses parents se trouvent ainsi renforcées dans son moi. De semblables identifications, résidus d'anciens investissements objectaux, se répéteront assez souvent par la suite dans la vie de l'enfant. Mais ce premier cas de conversion a, sans aucun doute, une impor-tance spéciale et occupe une place particulière dans le moi, par suite de sa grande valeur sentimentale. Une recherche plus approfondie nous montre aussi que le surmoi s'affaiblit et dégénère quand le complexe d'Oedipe n'a pu être surmonté. Au cours du développement, le surmoi fait sienne également l'influence des personnes qui ont pu remplacer les parents : éducateurs, instituteurs, modèles idéaux. Dans lu conditions normales, le surmoi tend à s'écarter toujours davantage des personnages parentaux primitifs et devient, pour ainsi dire, plus impersonnel. N'oublions pas non plus que, suivant son fige, l'enfant se fait une idée différente de ses parents. Au moment où le complexe d'Oedipe cède la place au surmoi, les parents sont considérés comme des êtres sublimes ; ultérieurement ils déchoient beaucoup. Certes, l'identification avec les parents peut bien se produire par la suite encore et contribue même fortement à la formation de la personnalité, mais elle !n'influence que le moi et plus du tout le surmoi, celui-ci ayant déjà été déterminé par les toutes premières images parentales.</p>
<p>Vous avez maintenant senti, j'espère, que le surmoi ainsi établi correspond bien à une certaine structure et n'est pas une simple abstraction, comme la conscience. Il nous reste encore à parler d'une autre fonction très importante : le surmoi, en effet, représente pour le moi un idéal ; le moi tend à se conformer à cet idéal, à lui ressem-bler. En cherchant à se perfectionner sans cesse, c'est aux exigences du surmoi que le moi obéit. C'est un fait certain que l'enfant naguère admirait ses parents à cause de la perfection qu'il leur attribuait et que l'idéal du moi n'est que le résidu de cette ancienne attitude. Vous avez, je le sais, souvent entendu parler du sentiment d'infério-rité qui est justement le fait du névrosé et qui hante surtout ce qu'on appelle les belles-lettres. L'écrivain qui utilise le mot de complexe d'infériorité croit ainsi satis¬faire à toutes les exigences de la psychanalyse et élever le niveau psychologique de son oeuvre. En réalité, le terme magique de complexe d'infériorité est à peine employé dans la psychanalyse. A nos yeux, ce complexe n'apparaît pas du tout comme quelque chose de simple, d'élémentaire. C'est à notre sens commettre une grossière erreur que de l'attribuer, comme aiment à le faire les soi-disant psycho¬logues de l'individu, à l'autoperception de prétendues dégénérescences organiques. Le sentiment d'infériorité a de vigoureuses racines érotiques. L'enfant se sent inférieur quand il remarque qu'il n'est pas aimé et il en va de même pour l'adulte. Le seul organe vraiment considéré comme inférieur, c'est le pénis inachevé, le clitoris de la fillette. Mais c'est dans le rapport du moi avec le surmoi qu'il faut chercher la cause principale du sentiment d'infériorité, ce dernier ne faisant, comme le sentiment de culpabilité, que traduire une tension entre eux deux. Il est d'ailleurs malaisé de distinguer le sentiment d'infériorité de celui de culpabilité. Peut-être conviendrait-il de considérer le sentiment d'infériorité comme le complément érotique du sentiment d'infériorité morale. Dans la psychanalyse, nous n'avons accordé que peu d'attention à ce problème de la délimitation des concepts.</p>
<p>C'est justement à cause de la popularité dont jouit le complexe d'infériorité que je vais ici me permettre une courte digression. Un personnage historique contemporain, encore vivant, mais pour le moment passé à l'arrière-plan, a gardé d'une lésion survenue lors de sa naissance un raccourcissement d'un de ses membres. Un écrivain moderne qui se plaît à écrire la biographie de personnages illustres a raconté la vie de l'homme en question. Le besoin de tenter une étude psychologique doit être difficile à réprimer quand il s'agit de biographie. Notre auteur a donc essayé d'attribuer le caractère du héros au sentiment d'infériorité que son défaut physique était censé avoir provoqué. Ce faisant, l'écrivain a omis un fait minime, mais non insignifiant. Or, quand le destin veut qu'une mère ait un enfant malade ou désavantagé de quelque manière, elle cherche habituellement à dédommager l'enfant de cette injustice par un excès d'amour. Dans le cas en question, la mère, orgueilleuse, se comporta autrement, elle refusa son amour à l'enfant infirme. Celui-ci, devenu un homme influent, prouva nettement par ses actes qu'il n'avait jamais pardonné à sa mère. En vous rappelant quelle signification a pour l'enfant l'amour de sa mère, vous corrigerez sans doute, par la pensée, la théorie de l'infériorité émise par le biographe.</p>
<p>Revenons-en au surmoi. Nous lui avons attribué l'auto-observation, la conscience morale et la fonction de l'idéal. Ce que nous avons dit de sa formation montre qu'il est conditionné par un fait biologique d'une immense portée et par un fait psychologique décisif : par la longue dépendance où se trouve placé l'enfant vis-à-vis de ses parents et par le complexe d'Oedipe, ces deux motifs se trouvant intimement liés. Le surmoi représente toutes les contraintes morales et aussi l'aspiration vers le perfectionnement, bref tout ce que nous concevons maintenant psychologiquement comme faisant partie de ce qu'il y a de plus haut dans la vie humaine. C'est en nous tournant vers les sour-ces d'où découle le surmoi que nous parviendrons plus aisément à connaître sa signification ; or nous savons que le surmoi dérive de l'influence exercée par les parents, les éducateurs, etc. En général, ces derniers se conforment, pour l'éducation des enfants, aux prescriptions de leur propre surmoi. Quelle qu'ait été la lutte menée entre leur surmoi et leur moi, ils se montrent sévères et exigeants vis-à-vis de l'enfant. Ils ont oublié les difficultés de leur propre enfance et sont satisfaits de pouvoir maintenant s'identifier à leurs parents à eux, à ceux qui leur avaient autrefois imposé de dures restrictions. Le surmoi de l'enfant ne se forme donc pas à l'image des parents, mais bien à l'image du surmoi de ceux-ci ; il s'emplit du même contenu, devient le représentant de la tradition, de tous les jugements de valeur qui subsistent ainsi à travers les générations. Vous devinez facilement que, mis au courant du rôle joué par le surmoi, nous pourrons plus aisément comprendre le comportement social de l'homme, par exemple dans les cas de délinquance. Et nous serons peut-être aussi mieux préparés à devenir de bons éducateurs. C'est vraisemblablement parce qu'elles négligent ce facteur que les interprétations historiques dites matérialistes ne sont pas tout à fait satisfaisantes. Elles l'écartent en prétendant que les « idéologies » des hommes ne sont que les résultats et les superstructures de leurs conditions écono-miques actuelles. C'est bien la vérité, mais non, sans doute, toute la vérité. L'humanité ne vit pas que dans le présent ; le passé, la tradition de la race et des peuples subsis-tent dans les idéologies du surmoi. Cette tradition ne subit que lentement l'influence du présent et des modifications, et tant qu'elle s'exerce au travers du surmoi, elle continue à jouer dans la vie humaine un rôle important, indépendant des conditions économiques.</p>
<p>En 1921, j'ai essayé d'appliquer la différenciation du moi d'avec le surmoi à l'étude de la psychologie collective et suis arrivé à la conclusion suivante : une foule psychologique est une union d'individus divers qui ont installé dans leur surmoi une même personne. Grâce à ce point commun, ils se sont, dans leur moi, identifiés les uns aux autres. Cette formule n'est naturellement applicable qu'aux foules qui ont un chef. Si nous disposions d'un plus grand nombre d'exemples de cette sorte, la con¬ception du surmoi perdrait pour nous le reste de son étrangeté, de cette étrangeté qui nous surprend chaque fois que nous pénétrons dans les couches élevées, supérieures, de l'appareil psychique, nous qui sommes habitués à l'atmosphère des souterrains. Évidemment, nous ne croyons pas que le dernier mot de la psychologie du moi ait été dit, une fois le surmoi ainsi caractérisé. Nous ne sommes là qu'au début de notre étude ; dans le cas présent, ce n'est pas seulement le premier pas qui coûte.</p>
<p>Mais une autre tâche nous reste à remplir à l'extrémité opposée (s'il nous est per¬mis de nous exprimer ainsi) du moi. Cette étude nous est indiquée par une observa¬tion faite durant le travail analytique, une observation qui, à dire vrai, est déjà très vieille. Ainsi qu'il arrive souvent, un temps très long s'est écoulé avant qu'on se soit décidé à tenir compte du fait en question. Toute la théorie psychanalytique, vous le savez, est bâtie sur la perception de la résistance que nous oppose le patient quand nous tentons de lui rendre conscient son inconscient. La résistance se traduit, chez le patient, soit objectivement par un manque d'idées ou par la survenance d'idées sans rapport avec le thème traité, soit subjectivement, par l'apparition de sentiments pénibles dès que le thème vient à être effleuré. Mais ce dernier indice peut aussi faire défaut. Nous disons alors au patient que son comportement nous incite à conclure qu'il y a résistance. Le sujet répond qu'il l'ignore totalement, ce qui montre que nous avions raison, mais que la résistance était, elle aussi, inconsciente, comme le refoulé que nous tentons de supprimer. De quelle partie de la vie spirituelle provient donc cette résistance inconsciente ? On aurait dû depuis longtemps déjà poser cette question et celui qui débute dans la psychanalyse n'aurait pas manqué de répondre qu'il s'agit justement de la résistance de l'inconscient. Réponse ambiguë et inutili¬sable ! Doit-on entendre par là que la résistance découle du refoulé ? Certainement non. Nous attribuerons plutôt au refoulé une forte tension qui le pousse à remonter vers le conscient. C'est le moi qui se manifeste dans la résistance, le moi qui ayant naguère mené à bien le refoulement, ne consent plus à ce qu'il soit supprimé. Telle fut toujours notre conception. Depuis que nous avons admis la présence, dans le moi, d'une instance particulière, celle qui restreint, qui interdit : le surmoi, nous sommes en droit de dire que le refoulement est son oeuvre. Ce surmoi peut agir lui-même ou bien charger le moi docile d'accomplir ses ordres. Il arrive que le patient n'ait pas la notion, durant l'analyse, de la résistance qui s'exerce, soit parce que le surmoi et le moi travaillent, en certaines circonstances graves, sans que le sujet en ait conscience, soit, ce qui est plus important encore, parce que certaines parties du moi et du surmoi restent elles-mêmes inconscientes. Dans les deux cas, nous constatons avec déplaisir que d'un côté le (sur)moi et le conscient, de l'autre le refoulé et l'inconscient, ne coïncident nullement.</p>
<p>Mesdames, Messieurs, j'éprouve le besoin de reprendre un peu haleine et m'en excuse auprès de vous tout en pensant que vous ne manquerez pas d'être, vous-mêmes, satisfaits de cette pause. Je tiens à compléter cette introduction à la psycha-nalyse commencée il y a quinze ans et je suis obligé de me comporter comme si, durant tout le temps écoulé, vous vous étiez uniquement occupés de psychanalyse. C'est là, je le sais, une prétention insoutenable, mais je ne puis malheureusement agir autrement, sans doute parce qu'il est très difficile de donner à des profanes une idée de la psychanalyse. Nous ne voulons certes pas être pris pour les adeptes de quelque science secrète, mais nous avons été obligés de reconnaître et de publier partout que nul n'a le droit de se mêler de psychanalyse sans avoir acquis auparavant les notions bien déterminées qu'une analyse personnelle est seule capable de fournir. Il y a quinze ans, j'ai cherché, dans mes conférences, à vous épargner certaines parties abstraites de notre théorie ; il se trouve que les nouvelles données dont je vais vous parler aujourd'hui se rattachent justement à ces spéculations.</p>
<p>Je reviens à mon sujet. Le moi ci le surmoi ont-ils eux-mêmes inconscients ou bien serait-ce seulement leurs produits qui le sont ? Telle était l'alternative devant laquelle nous hésitions. Nous avons tranché la question en faveur de la première hypothèse. Oui, de grandes parties du moi et du surmoi peuvent rester et restent normalement inconscientes ; le sujet ignore tout de leur contenu et un grand effort est nécessaire pour les lui faire connaître. Il arrive parfois que le moi et le conscient, le refoulé et l'inconscient ne coïncident pas. Nous éprouvons le besoin de réviser entièrement nos conceptions en ce qui touche le problème conscient-inconscient. En premier lieu -nous sommes enclins à rabaisser beaucoup la valeur du critère de la conscience, critère qui s'est avéré bien incertain. Mais ce serait une erreur, il en va là comme de notre existence. La vie n'a pas grande valeur, mais nous n'avons qu'elle. Sans la lueur de notre conscience, nous serions perdus dans les ténèbres de la psychologie abyssale ; néanmoins nous pouvons tenter de nous orienter autrement.</p>
<p>Ce qu'il est convenu d'appeler l'état conscient ne saurait plus donner lieu à aucune discussion, nous n'en parlerons donc pas. La plus ancienne, la meilleure signification du moi a inconscient » est la signification descriptive ; nous qualifions d'inconscient tout processus psychique dont l'existence nous est démontrée par ses manifestations, mais dont, par ailleurs, nous ignorons tout, bien qu'il se déroule en nous. Nous sommes vis-à-vis de lui comme devant le phénomène psychique qui s'accomplit chez notre prochain. Si nous voulons être plus précis encore, nous modifierons cette définition en disant que nous appelons inconscient tout processus dont nous admet-tons qu'il est présentement activé sans que nous sachions, dans le même moment, rien d'autre sur son compte. Cette restriction nous fait souvenir que la plupart des processus conscients ne sont vraiment conscients que pendant un temps très court ; ils deviennent rapidement latents, tout en étant susceptibles de redevenir conscients. Nous pourrions dire ainsi qu'ils sont devenue inconscients, si nous étions certains que, dans cet état de latence, ils eussent conservé quelque chose de psychique. Jusqu'ici nous n'avons rien appris de nouveau et rien, non plus, ne nous autorise à introduire, dans la psychologie, ce concept d'un inconscient. Mais déjà les actes manqués vont nous permettre de faire une nouvelle expérience. Supposons, par exemple, qu'une personne commette un lapsus linguae, nous sommes forcés d'admet¬tre que cette erreur révèle une intention verbale et, sans risquer de nous tromper, nous pouvons deviner la nature de cette intention qui n'avait pas réussi à se manifester, qui était donc inconsciente. Si nous la présentons ensuite au sujet, deux faits peuvent se produire : ou bien il la reconnaît et nous en déduirons qu'elle n'était que temporai¬rement inconsciente, ou bien il la renie et cela parce qu'elle était durablement inconsciente. Cette expérience nous permet de qualifier d'inconscient ce que nous avions d'abord qualifié de latent. En tenant compte de ces conditions dynamiques, nous distinguons deux sortes d'inconscient : l'un, susceptible très souvent de devenir conscient, l'autre qui ne subit qu'à grand-peine, voire même jamais, cette transfor¬mation. Afin d'échapper à toute équivoque et d'indiquer avec précision s'il s'agit de l'un ou de l'autre inconscient et si nous donnons à ce terme son sens dynamique ou son sens descriptif, nous nous servons d'un honnête et simple expédient. Nous appelons « préconscient » l'inconscient qui n'est que latent et nous réservons à l'autre le nom d' « inconscient » Nous ne nous servons ainsi que de trois termes le conscient, le préconscient et l'inconscient, et il, suffisent à la description de tous les phénomènes psychiques. Répétons-le : au point de vue purement descriptif, le préconscient équi-vaut à l'inconscient, mais nous ne l'appelons inconscient que dans des relations imprécises ou bien quand nous avons à défendre l'existence même des processus inconscients dans la vie spirituelle.</p>
<p>Vous avouerez, j'espère, que tout ceci n'est pas trop terrible et permet d'envisager nettement et commodément la question. Malheureusement, la psychanalyse s'est vue contrainte d'utiliser dans un troisième sens encore le mot inconscient, ce qui a pu, il faut le reconnaître, entraîner quelque confusion. Très impressionné en découvrant qu'un grand et important domaine de la vie spirituelle échappait normalement à la connaissance du moi et que les processus qui s'y déroulaient devaient être considérés comme inconscients au vrai sens dynamique de ce mot, nous avons également pris le terme « d'inconscient » dans un sens systématique. Nous avons parlé d'un système du préconscient et de l'inconscient, d'un conflit du moi avec le système inconscient, et ce mot traduit ainsi toujours davantage l'idée d'un domaine spirituel plutôt que celle d'un caractère du psychisme. D'abord embarrassés en découvrant que certaines parties du moi et du surmoi sont inconscientes, au sens dynamique, nous avons ensuite reconnu que cette découverte facilite beaucoup les choses, qu'elle permet d'éviter une com-plication. Nous constatons que nous n'avons pas le droit de qualifier d'inconscient le domaine spirituel étranger au moi, puisque l'inconscience n'est pas son caractère exclusif. Ainsi nous n'emploierons plus le mot inconscient au sens systématique et nous donnerons à ce qui était ainsi désigné un nom mieux approprié et moins suscep-tible de provoquer des malentendus. En nous appuyant sur Nietzsche et à la suite d'une observation de G. Groddeck, nous l'appellerons désormais le ça, ce pronom impersonnel paraissant particulièrement propre à exprimer le caractère dominant de ce domaine spirituel si étranger au moi. Surmoi, moi et ça, voilà les trois empires, territoires, provinces, entre lesquels nous partageons l'appareil psychique de l'indi¬vidu, et nous allons maintenant nous préoccuper de leurs relations réciproques.</p>
<p>Mais ouvrons d'abord une courte parenthèse. Je vous suppose mécontents de ce que les trois qualités de la conscience et les trois provinces de l'appareil psychique n'arrivent pas à former trois couples paisibles ; vous considérez cela comme un point noir dans nos résultats. Je crois cependant que nous n'avons rien à regretter et j'ajoute que rien ne nous autorisait à espérer une disposition aussi simple. Permettez-moi de me servir d'une comparaison ; les comparaisons, si elles ne suffisent pas à établir la vérité, nous mettent parfois à l'aise. J'imagine donc un pays dont le terrain présente une configuration variée : il s'y trouve des collines, des plaines et des lacs. La population se compose d'Allemands, de Magyars et de Slovaques exerçant diverses activités. Supposons encore que les Allemands, éleveurs de bestiaux, vivent sur les collines, les Magyars, cultivateurs et vignerons, dans la plaine, et les Slovaques, pêcheurs et tresseurs de roseaux, au bord des lacs. Si cette répartition était nette et absolue, elle ferait la joie d'un Wilson ; la géographie serait aussi plus facile à enseigner. Mais il est vraisemblable qu'en visitant la région, vous y trouveriez moins d'ordre et plus de confusion. Allemands Magyars et Slovaques vivent parfois pêle-mêle, il peut y avoir des terres labourées sur les collines et, dans les plaines, des bestiaux. Naturellement, sur certains points, pas de déception possible, car les poissons ne s'attrapent pas sur les montagnes et la vigne ne croît pas dans l'eau. Certes, la description du pays, véridique dans son ensemble, doit être modifiée dans les détails.</p>
<p>N'attendez pas que je vous donne sur le ça beaucoup de détails nouveaux, hormis son nom. C'est la partie obscure, impénétrable de notre personnalité, et le peu que nous en savons, nous l'avons appris en étudiant l'élaboration du rêve et la formation du symptôme névrotique. Ce peu a, en Outre, un caractère négatif et ne se peut décrire que par contraste avec le moi. Seules certaines comparaisons nous permettent de nous faire une idée du ça ; nous l'appelons : chaos, marmite pleine d'émotions bouillonnantes. Nous nous le représentons débouchant d'un côté dans le somatique et y recueillant les besoins pulsionnels qui trouvent en lui leur expression psychique, mais nous ne pouvons dire dans quel substratum. Il s'emplit d'énergie, à partir des pulsions, mais sans témoigner d'aucune organisation, d'aucune volonté générale ; il tend seulement à satisfaire les besoins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Les processus qui se déroulent dans le ça n'obéissent pas aux lois logiques de la pensée ; pour eux, le principe de la contradiction est nul. Des émotions contradic¬toires y subsistent sans se contrarier, sans se soustraire les unes des autres ; tout au plus peuvent-elles, sous la pression économique qui domine, concourir à détourner l'énergie vers la formation de compromis. Dans le ça, rien qui puisse être comparé à la négation ; on constate non sans surprise que le postulat, cher aux philosophes, suivant lequel l'espace et le temps sont des formes obligatoires de nos actes psychiques, se trouve là en défaut. Dans le ça, rien qui corresponde au concept du temps, pas d'indice de l'écoulement du temps et, chose extrêmement surprenante, et qui demande à être étudiée au point de vue philosophique, pas de modification du processus psychique au cours du temps. Les désirs qui n'ont jamais surgi hors du ça, de même que les impressions qui y sont restées enfouies par suite du refoulement, sont virtuellement impérissables et se retrouvent, tels qu'ils étaient, au bout de longues années. Seul, le travail analytique, en les rendant conscients, peut parvenir à les situer dans le passé et à les priver de leur charge énergétique ; c'est justement de ce résultat que dépend, en partie, l'effet thérapeutique du traitement analytique.</p>
<p>Je persiste à soutenir que nous n'avons pas assez mis en relief ce fait indubitable de l'immutabilité du refoulé, au cours du temps. C'est là que semble s'offrir une voie de pénétration vers les connaissances les plus approfondies ; malheureusement je n'ai pu réussir à m'y introduire.</p>
<p>Il va de soi que le ça ignore les jugements de valeur, le bien et le mal, la morale. Le facteur économique ou, si vous préférez, quantitatif, intimement lié au principe de plaisir, domine tous les processus. Les charges instinctuelles qui tendent à se déverser se trouvent toutes, croyons-nous, dans le ça. Il semble que l'état même de l'énergie propre à ces pulsions instinctuelles soit différent de Celui de l'énergie dans les autres ressorts psychiques, c'est-à-dire labile et plus aisément dérivable ; comment expliquer sans cela, en effet, l'apparition de ces déplacements et de ces condensations qui caractérisent le ça et qui s'avèrent si indépendants de la qualité de ce qui est investi (s'il s'agissait du, moi, nous parlerions d'une idée) ? Que ne donnerait-on pour arriver à une meilleure compréhension de ces choses ! Au reste, vous constatez que nous ne sommes pas réduits à nous contenter de dire que le ça est inconscient, nous pouvons encore lui attribuer d'autres caractères ; vous entrevoyez qu'il y a peut-être aussi, dans le moi et dans le surmoi, des parties inconscientes, mais non irrationnelles et primi¬tives comme celles dont nous venons de parler. En ce qui concerne les caracté¬ristiques du moi proprement dit, et dans la mesure où il peut être séparé du ça et du surmoi, c'est en étudiant ses rapports avec la partie la plus superficielle de l'appareil psychique, ce que nous appelons le système de la perception, que. nous parviendrons à les concevoir. Ce système est tourné vers le monde extérieur et transmet les impres¬sions reçues, c'est durant son fonctionnement que se produit le phénomène de la conscience. Il constitue l'organe sensoriel de tout l'appareil et perçoit non seulement les excitations du dehors, mais aussi celles de l'intérieur, celles de la vie spirituelle. Est-il besoin d'expliquer que le moi est la partie du ça modifiée par la proximité et l'influence du monde extérieur, organisée pour percevoir les excitations et pour s'en défendre, comparable ainsi à la couche corticale dont s'entoure la parcelle de subs¬tance vivante ? Le rapport avec le monde extérieur est devenu pour le moi d'une, importance capitale ; le moi a pour mission d'être le représentant de ce monde aux yeux du ça et pour le plus grand bien de ce dernier. En effet, sans le moi, le ça, aspirant aveuglément aux satisfactions instinctuelles, viendrait imprudemment se briser contre cette force extérieure plus puissante que lui. Le moi, du fait de sa fonction, doit observer le monde extérieur, s'en faire une image exacte et la déposer parmi ses quelques souvenirs de perception. Il lui faut encore, grâce à l'épreuve du contact avec la réalité, tenir à distance tout ce qui est susceptible, dans cette image du monde extérieur, de venir grossir les sources intérieures d'excitation. Par ordre du ça, le moi a la haute main sur l'accès à la motilité, mais il a intercalé entre le besoin et l'action le délai nécessaire à l'élaboration de la pensée, délai durant lequel il met à profit les souvenirs résiduels que lui a laissés l'expérience. Ainsi détrône-t-il le principe de plaisir qui, dans le ça, domine de façon absolue tout le processus. Il l'a remplacé par le principe de réalité plus propre à assurer sécurité et réussite.</p>
<p>En outre, c'est grâce au système de perception que s'établit entre le moi et le temps ce rapport si difficile à décrire ; c'est, à n'en pas douter, le mode de travail de ce système qui donne naissance à la notion du temps. Mais le moi se différencie tout particulièrement du ça par une tendance à synthétiser ses contenus, à résumer et à uniformiser ses processus psychiques, toutes choses dont le ça est absolument inca-pable. En traitant prochainement des pulsions dans la vie spirituelle, nous réussirons, il faut l'espérer, à découvrir l'origine de ce caractère essentiel du moi, caractère auquel on doit le haut degré d'organisation nécessaire à ses meilleures manifestations. Le moi se développe à partir de la perception de l'instinct jusqu'à la maîtrise de celui-ci, mais ne parvient cette maîtrise qu'une fois le représentant de l'instinct rangé dans une plus grande association, englobé dans un ensemble. En nous servant de termes populaires, nous dirons que, dans la vie psychique, le moi représente la raison, la prudence, et le ça, les passions- déchaînées.</p>
<p>Nous nous en sommes jusqu'ici laissé imposer par les prérogatives et les aptitudes du moi, il est temps maintenant de penser au revers de la médaille ; le moi n'est, en effet, qu'une partie du ça, opportunément menaçant. Faible au point de vue dyna-mique, le moi a emprunté son énergie au ça et nous savons à peu près par quelles méthodes, nous dirions presque par quelles manœuvres, il parvient encore à enlever au ça une certaine quantité de son énergie. Un des moyens employés est, par exemple, l'identification avec des objets conservés ou abandonnée. Les investisse¬ments objectaux sont dus aux exigences pulsionnelles du ça : le moi n'a d'abord qu'à les enregistrer, mais tandis qu'il s'identifie à l'objet, il se présente à la place de ce dernier devant le ça et veut accaparer sa libido. Nous savons déjà qu'au cours de l'existence, le moi s'empare ainsi d'un grand nombre de résidus d'anciens investisse¬ments objectaux. En somme, le moi doit réaliser les intentions du ça et c'est en parvenant à découvrir les circonstances favorables à la réalisation desdites intentions qu'il accomplit le mieux sa tâche. La relation du moi avec le ça peut être comparée à celle du cavalier avec sa monture. Le cheval fournit l'énergie nécessaire à la locomo¬tion, le cavalier a le privilège de désigner le but à atteindre et de guider les mouve¬ments du puissant animal. Toutefois, en ce qui 'concerne le moi et le ça, le rapport est loin d'être toujours idéal et il arrive trop souvent que le cavalier soit obligé de se rendre là où il plait à son cheval de le mener.</p>
<p>Le moi s'est séparé d'une partie du ça par les résistances du refoulement ; mais le refoulement ne continue pas dans le ça, le refoulé se confond avec le reste de ce dernier.</p>
<p>Un adage nous déconseille de servir deux maîtres à la fois. Pour le pauvre moi la chose est bien pire, il a à servir trois maîtres sévères et s'efforce de mettre de l'harmonie dans leurs exigences. Celles-ci sont toujours contradictoires et il paraît souvent impossible de les concilier ; rien d'étonnant dès lors à ce que souvent le moi échoue dans sa mission. Les trois despotes sont le monde extérieur, le surmoi et le ça. Quand on observe les efforts que tente le moi pour se montrer équitable envers les trois à la fois, ou plutôt pour leur obéir, on ne regrette plus d'avoir personnifié le moi, de lui avoir donné une existence propre. Il se sent comprimé de trois côtés, menacé de trois périls différents auxquels il réagit, en cas de détresse, par la production d'angois-se. Tirant son origine des expériences de la perception, il est destiné à représenter les exigences du monde extérieur, mais il tient cependant à rester le fidèle serviteur du ça, à demeurer avec lui sur le pied d'une bonne entente, à être considéré par lui comme un objet et à s'attirer sa libido. En assurant le contact entre le ça et la réalité, il se voit souvent contraint de revêtir de rationalisations préconscientes les ordres inconscients donnés par le ça, d'apaiser les conflits du ça avec la réalité et, faisant preuve de fausseté diplomatique, de paraître tenir compte de la réalité ; même quand le ça. demeure inflexible et intraitable. D'autre part, le surmoi sévère ne le perd pas de vue et, indifférent aux difficultés opposées par le ça et le monde extérieur, lui impose les règles déterminées de son comportement. S'il vient à désobéir au surmoi, il en est puni par. de pénibles sentiments d'infériorité et de culpabilité. Le moi ainsi pressé par le ça, opprimé par lé surmoi, repoussé par la réalité, lutte pour accomplir sa tâche économique, rétablir l'harmonie entre les diverses forces et influences qui agissent en et sur lui : nous comprenons ainsi pourquoi nous sommes souvent forcés de nous écrier : « Ah, la vie n'est pas facile ! » Le moi, quand il est forcé de reconnaître sa propre faiblesse, est saisi d'effroi : peur réelle devant le monde extérieur, craintes de la conscience devant le surmoi, anxiété névrotique devant la puissance qu'ont les passions dans le ça.</p>
<p>Le dessin de la page 107 montre la structure de la .personnalité psychique.</p>
<p>Vous constatez ici que le surmoi plonge dans le ça avec lequel il est forcé, en tant qu'héritier du complexe d'Oedipe, d'entretenir d'intimes relations. Il est plus éloigné que le moi du système de perception. Le ça ne se trouve en rapport avec le monde extérieur que par l'intermédiaire du moi, tout au moins dans ce schéma. Il est encore difficile aujourd'hui de dire si ce dessin correspond vraiment à la réalité. Sur un point au moins, il est sûrement faux, l'espace ,occupé par le ça devrait être infiniment plus grand que celui occupé par le moi ou par le préconscient. .Corrigez, je vous prie, par la pensée, ce défaut.</p>
<p>Et maintenant, avant de mettre le point final à ces explications certainement fatigantes et peut-être abstruses, une recommandation encore ! Ne vous figurez pas que les diverses fractions de la personnalité soient aussi rigoureusement délimitées que le sont, artificiellement, en géographie politique, les divers pays. Les contours linéaires, tels qu'on les voit dans les dessins ou la peinture primitive, ne peuvent nous faire saisir les particularités du psychisme ; les couleurs fondues des peintres moder¬nes s'y prêteraient mieux. Après avoir disjoint les parties, nous sommes maintenant forcés de les réunir. J'ai tenté de faire comprendre ce qu'était ce psychisme si difficile à saisir ; ne portez pas sur ce premier essai un jugement trop sévère. Il est fort vrai¬semblable que les divisions sont très variables chez les différents individus, qu'elles se modifient même durant le fonctionnement et qu'elles peuvent momentanément s'effacer. Cela est vrai particulièrement en ce qui concerne la dernière apparue phylogénétiquement, celle qui prête le plus à la controverse : la différenciation du moi d'avec le surmoi. La maladie psychique peut, c'est certain, provoquer aussi des divisions semblables, et nous nous représentons aisément que certaines pratiques mystiques arrivent à bouleverser les relations normales entre les divers fiefs psychi¬ques, que la perception devient ainsi capable de saisir des rapports dans le moi profond et dans le ça qui lui seraient sans cela restés impénétrables. Pourra-t-on parvenir par cette voie jusqu'aux ultimes vérités dont nous attendons notre salut ? Nous ne craignons pas d'en douter. Néanmoins nous admettons que les efforts thérapeutiques de la psychanalyse s'appliquent justement à ce point. Leur intention n'est-elle pas de renforcer le moi, de le rendre plus indépendant vis-à-vis du surmoi, d'élargir son champ de perception et de transformer son organisation afin qu'il puisse s'approprier de nouveaux fragments du ça ? Le moi doit déloger le ça. C'est là une tâche qui incombe à la civilisation tout comme l'assèchement du Zuyderzee.</p>
<p>Quatrième conférence</p>
<p>L'angoisse<br class='autobr' />
et la vie instinctuelle</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> </p>
<p>Mesdames, Messieurs, vous ne serez guère surpris si je vous apprends que notre conception de l'angoisse et des instincts fondamentaux de la vie psychique a évolué et s'est modifiée. Vous ne vous étonnerez pas non plus d'apprendre qu'aucune de ces nouvelles données ne suffit à résoudre parfaitement le problème. C'est à dessein que j'emploie le mot de « conception ». Nulle tâche n'est plus ardue que la nôtre, non pas que nous disposions d'un nombre insuffisant d'observations, puisque ce sont juste-ment les phénomènes les plus fréquents, les plus courants qui nous fournissent l'énigme à résoudre, non pas qu'il s'agisse de spéculations abstraites, celles-ci ne jouant ici qu'un petit rôle, mais il ne peut vraiment être question que de conceptions. En effet, il s'agit de trouver les idées abstraites justes qui, appliqué« à la matière brute de l'observation, y apporteront ordre et clarté.</p>
<p>J'ai consacré déjà à l'angoisse une de mes conférences, la vingt-cinquième, et je vous en donnerai ici le résumé. Nous avons dit que l'angoisse était un état affectif, c'est-à-dire une combinaison de certains sentiments de la série plaisir-déplaisir avec les décharges qui leur correspondent. Leur perception cependant représente, sans doute par transmission héréditaire, le résidu de quelque événement important. Cet état est donc comparable à l'accès d'hystérie individuellement acquis. Nous avons consi¬déré comme capable de laisser une pareille trace affective la naissance, acte durant lequel les phénomènes cardiaques et respiratoires qui accompagnent la peur furent bien réels. La toute première angoisse serait donc d'origine toxique. Nous sommes ensuite partis d'une distinction entre l'angoisse réelle et l'angoisse névrotique, la première étant une réaction à la perception d'un danger extérieur, c'est-à-dire à quelque éven¬tuelle blessure, -la seconde restant tout à fait mystérieuse et inutile. En analysant l'angoisse réelle nous l'avons réduite à cet état d'attention sensorielle et de tension motrice que nous appelons disposition à l'angoisse. C'est de celle-ci que découle la réaction d'angoisse ; deux issues sont offertes à cette réaction : ou bien, en effet, la formation de l'angoisse, répétition de l'ancien acte traumatique, n'est qu'un signal et, dans ce cas, le reste de la réaction sert, soit par la fuite, soit par la défense, à faire face à la nouvelle situation périlleuse ; ou bien l'ancien acte traumatique conserve tout son pouvoir, l'angoisse constitue alors la totalité de la réaction et par suite l'état affectif paralysant s'avère inopportun dans les circonstances actuelles.</p>
<p>Nous avons ensuite étudié l'angoisse névrotique et dit qu'elle se manifeste de trois manières différentes : d'abord en tant qu'anxiété générale, angoisse flottante, prête à s'attacher à toutes les représentations nouvelles capables de lui en fournir le prétexte : c'est là ce qu'on appelle l'anxiété d'attente comme, par exemple, dans la névrose d'angoisse typique. Ensuite en tant qu'angoisse fortement liée à des représentations déterminées, comme dans ce que nous appelons les phobies. Toutefois, nous pouvons trouver, là encore, un rapport avec quelque danger extérieur, mais la crainte du danger en question nous semble extrêmement exagérée. Enfin en tant qu'angoisse hystérique ou accompagnant des névroses graves. Tantôt elle est liée à d'autres symp¬tômes, tantôt elle se produit indépendamment, par accès, tantôt encore elle persiste longtemps et forme un état stable, mais jamais en tous cas elle ne paraît motivée par un danger extérieur. Nous nous sommes ensuite posé deux questions : de quoi l'anxieux a-t-il peur ? Quel rapport y a-t-il entre l'angoisse et la peur réelle des dangers extérieurs ?</p>
<p>Nos recherches ne sont pas demeurées infructueuses et nous avons pu obtenir quelques résultats importants. En ce qui concerne l'attente anxieuse, l'expérience clinique nous a montré qu'elle est toujours liée au contenu libidinal dans la vie sexuelle. La cause la plus fréquente de la névrose d'angoisse est l'excitation fruste, l'excitation libidinale provoquée, qui n'est ni satisfaite, ni utilisée. L'anxiété apparaît alors à la place de cette libido détournée de sa fonction. Je crois pouvoir dire que la libido insatisfaite se transforme directement en angoisse. Cette opinion paraît être confirmée par certaines phobies très courantes chez les petits enfants. Beaucoup de ces phobies nous semblent tout à fait énigmatiques, d'autres, au contraire, telles que la crainte de la solitude, la peur des personnes étrangères, s'expliquent très bien. La solitude, le visage inconnu, éveillent chez l'enfant le désir de revoir lès traits familiers de sa mère. Ne pouvant ni dominer cette excitation libidinale, ni la tenir en suspens, il la transforme en angoisse. Cette angoisse enfantine ne se range pas dans la catégorie des angoisses réelles, mais bien dans celle des angoisses névrotiques. Les phobies enfantines, tout comme l'attente anxieuse de la névrose d'angoisse, nous offrent l'exemple de la formation d'une peur névrotique par transformation directe de la libido. Nous allons maintenant apprendre à connaître un second mécanisme assez proche du premier.</p>
<p>Disons d'abord que le grand responsable de l'angoisse et des autres névroses, c'est, d'après nous, le processus du refoulement. Nous pensons pouvoir mieux qu'autrefois décrire ce processus en étudiant séparément le sort de l'idée destinée à être refoulée et celui de la libido dont cette idée était chargée. L'idée à refouler peut être déformée au point de devenir méconnaissable, mais sa charge en affect, quelle qu'en soit la forme : agression ou amour, est infailliblement transformée en angoisse. Peu importe dès lors la raison pour laquelle la charge en libido est rendue inutilisable, que ce soit par suite de la faiblesse infantile du moi, comme dans les phobies d'enfants, par suite de processus somatiques dans la vie sexuelle, comme dans la névrose d'angoisse, ou par suite de refoulement comme dans l'hystérie. Les deux mécanismes de la formation d'angoisse névrotique coïncident donc, pour ainsi dire. Au cours de ces recherches, nous avons pu noter l'existence du rapport très important qui existe entre la produc-tion de l'angoisse et la formation du symptôme. On observe là une action réciproque, les deux phénomènes pouvant se remplacer mutuellement, se suppléer l'un l'autre. La maladie de l'agoraphobe, par exemple, débute par un accès d'angoisse dans la rue. Cet accès se renouvellerait à chaque sortie, mais la formation du symptôme, qu'on peut aussi considérer comme une inhibition, comme un rétrécissement fonctionnel du moi, épargne l'accès d'angoisse. C'est l'inverse qu'on constate lorsqu'on tente d'intervenir dans la formation du symptôme, dans les actes obsédants, par exemple. Si l'on empê-che le malade d'accomplir son cérémonial de lavage, il tombe dans le très pénible état d'anxiété dont évidemment son symptôme le préservait. A la vérité, il semble que la production d'angoisse ait précédé la formation du symptôme, comme si les symptô-mes avaient été créés pour empêcher l'apparition de l'état anxieux. Autre confirmation : les premières névroses de l'enfance sont des phobies, des états qui montrent avec évidence que la production initiale d'angoisse est arrêtée par la formation ultérieure du symptôme ; on a l'impression que rien ne saurait mieux que ces relations nous faire comprendre l'angoisse névrotique. En même temps, nous avons réussi à savoir de quoi l'on a peur dans l'angoisse névrotique et nous sommes ainsi parvenus à établir le rapport entre les angoisses névrotiques et les angoisses réelles. Ce qu'on redoute, c'est évidemment sa propre libido. La peur névrotique diffère donc par deux points de la peur réelle : d'abord parce que le danger est intérieur et ensuite parce que la peur névrotique ne devient pas conscient.</p>
<p>Dans les phobies, l'on observe nettement que le danger intérieur s'est transformé en danger extérieur et que, par conséquent, la peur névrotique s'est muée en une peur en apparence réelle. Admettons, pour la commodité d'une explication difficile à don-ner, qu'il s'agisse d'un agoraphobe tourmenté par la crainte des tentations. Certaines rencontres dans la rue peuvent réveiller ces tentations.</p>
<p>Le malade opère donc un déplacement dans sa phobie et s'inquiète d'une situation extérieure. Il pense certainement s'assurer ainsi une protection plus efficace. On peut échapper par la fuite au péril extérieur, mais c'est une entreprise malaisée que de chercher à fuir un danger intérieur.</p>
<p>Je terminais ma précédente conférence sur l'angoisse en avouant que les divers résultats de nos recherches, s'ils n'étaient pas contradictoires, ne concordaient cepen-dant pas entièrement. L'angoisse est, en tant qu'état affectif, la reproduction d'un événement passé et périlleux ; elle reste au service de l'instinct de conservation et sert à signaler les nouveaux dangers. Elle provient aussi d'une libido devenue en quelque sorte inutilisable et se produit dans le processus du refoulement. Remplacée par le symptôme, elle lui reste cependant psychiquement liée... L'on sent bien qu'il manque ici quelque chose pour rassembler en un seul bloc tous ces morceaux épars.</p>
<p>Mesdames, Messieurs, la division de la personnalité psychique en surmoi, moi et ça, telle que je vous l'ai décrite dans ma dernière conférence, nous a imposé une nouvelle orientation dans ce problème de l'angoisse. Nous avons admis que l'angoisse se produisait exclusivement dans le moi et que seul le moi était capable de créer et de ressentir l'angoisse : la position ainsi adoptée nous permet d'envisager la situation sous un angle nouveau. Et de fait, comment concevoir raisonnablement une « angois¬se du ça » ? Comment attribuer au surmoi la possibilité de ressentir l'angoisse ? Par contre nous sommes satisfaits de constater que les trois modalités principales de l'angoisse : l'angoisse réelle, l'angoisse névrotique et l'angoisse de conscience peuvent facilement être rapportées à ces trois dépendances du moi : le monde extérieur, le ça et le surmoi. Cette nouvelle manière d'envisager les choses nous permet de saisir l'importance du rôle tenu par l'angoisse en tant que signal d'alarme, rôle qui n'était d'ailleurs pas ignoré de nous auparavant. Mais nous ne nous demandons plus avec autant d'intérêt de quoi est faite l'angoisse, et les relations entre l'angoisse réelle et l'angoisse névrotique sont éclaircies maintenant. Notons, de plus, que les cas dits compliqués semblent actuellement plus faciles à expliquer que les cas réputés simples.</p>
<p>Nous avons récemment étudié l'apparition de l'angoisse dans certaines phobies que nous imputons à l'hystérie d'angoisse. Les cas choisis étaient bien propres à montrer le refoulement typique des émois issus du complexe d'Oedipe. A notre avis, l'investissement libidinal de l'objet maternel avait été transformé en angoisse, puis, lié au substitut qu'est le père, s'était manifesté par le symptôme. Or, notre attente fut déçue : il m'est impossible de vous faire connaître ici tous les détails de notre étude ; sachez seulement qu'elle nous donna des résultats surprenants et contraires à ceux que nous escomptions. En effet, ce n'est pas le refoulement qui provoque l'angoisse, mais bien l'angoisse, apparue la première, qui provoque le refoulement ! Mais de quelle nature est donc cette angoisse ? Causée par un danger extérieur, elle est réelle. De fait, le garçonnet redoute les exigences de sa libido ; en l'occurrence, il s'effraye de l'amour qu'il ressent pour sa mère. C'est donc bien d'une angoisse névrotique qu'il s'agit. Toutefois la menace intérieure perçue par le garçonnet n'est redoutée de celui-ci que parce qu'elle est susceptible d'évoquer un danger extérieur auquel il faut échapper par le renoncement à l'objet aimé. Dans tous les cas étudiés nous obtenons un résultat semblable. Avouons-le, nous ne nous attendions pas à voir le danger instinctuel intérieur conditionner et préparer le danger extérieur réel.</p>
<p>Mais ce danger réel dont l'enfant se croit menacé à cause de l'amour qu'il ressent pour sa mère, quel est-il ? C'est la castration, la perte du membre. Vous m'objecterez naturellement qu'il ne s'agit pas là d'un danger réel. Nul ne songe à châtrer nos garçonnets quand ils sont, durant la phase œdipienne, amoureux de leur mère. Mais la chose est plus compliquée qu'elle ne le semble au premier abord. Il ne s'agit pas de savoir si la castration est réellement pratiquée ; ce qui nous intéresse, c'est que la menace vient du dehors et que l'enfant y croit à juste titre d'ailleurs, car durant sa phase phallique, au moment de son onanisme précoce, on l'a souvent menacé de lui couper le membre et certaines allusions à ce châtiment ont dû, à coup sûr, se renforcer phylogénétiquement en lui. Nous croyons qu'aux époques primitives de l'humanité, la castration était vraiment pratiquée sur l'adolescent par un père jaloux et cruel. Chez certains peuples primitifs, la circoncision fait très souvent partie des rites de la virilité et tire certainement son origine de l'ancienne castration. Nous savons que notre avis sur ce point s'écarte de l'opinion générale, mais nous soutenons que la peur de la castration est l'un des moteurs les plus fréquente et les plus puissants du refoulement et par là de la formation des névroses. Notre conviction s'est nettement renforcée lorsqu'il nous a été donné d'analyser des individus chez lesquels on avait pratiqué non pas, bien entendu, la castration, mais la circoncision, soit dans un but thérapeutique, soit pour punir la masturbation. Ce fait n'est pas rare du tout dans la société anglo-américaine. Bien que nous ayons grande envie d'étudier plus à fond cette question, nous tenons à ne pas nous éloigner de notre sujet. La peur de la castration n'est assurément pas le seul motif du refoulement et n'existe pas chez les femmes, qui sont toutefois susceptibles d'avoir un complexe de castration. La peur de la castration est remplacée, dans l'autre sexe, par la crainte de perdre l'amour, continuation de la peur qu'éprouve le nourrisson en se voyant privé de sa mère. Vous le voyez, cette crainte correspond bien à un danger réel. Quand la mère est absente ou qu'elle prive l'enfant de son amour, cet enfant n'est plus sûr de voir ses besoins satisfaits, peut-être même est-il alors en proie à de très pénibles sentiments de tension. Il nous est bien permis de croire que cette peur n'est, somme toute, que la reproduction de la peur primitive subie lors de la naissance, première séparation d'avec la mère. En adoptant le raisonnement de Ferenczi, vous rangerez la peur de la castration dans la même catégorie ; en effet, perdre le membre viril, c'est être incapa¬ble désormais de s'unir à nouveau, par l'acte sexuel, à sa mère ou à la remplaçante de celle-ci. Disons incidemment que le fantasme très fréquent du retour dans le sein maternel est un substitut de ce désir de coït. J'aurais là-dessus bien des choses intéressantes à vous apprendre, mais il ne m'est pas permis de dépasser les limites d'une simple introduction à la psychanalyse. Je me contenterai seulement de vous faire observer qu'ici les recherches psychologiques nous mènent jusqu'aux faits biologiques.</p>
<p>Otto Rank, à qui la psychanalyse est redevable de tant de belles études, a eu le mérite de faire ressortir nettement l'importance de la naissance, de la séparation d'avec la mère. Néanmoins nous rejetons tous, d'un commun accord, les conséquen¬ces qu'il tira de ce facteur au point de vue de la théorie des névroses et même de la thérapeutique psychanalytique. D'après lui, toutes les situations périlleuses ultérieures sont calquées sur cette première et terrible expérience : la naissance. En étudiant les situations périlleuses nous constatons qu'à chaque période de l'évolution correspond une angoisse qui lui est propre ; le danger de l'abandon psychique coïncide avec le tout premier éveil du moi, le danger de perdre l'objet (ou l'amour), avec le manque d'indépendance qui caractérise la première enfance, le danger de la castration, avec la phase phallique et enfin la peur du surmoi qui, elle, occupe une place particulière, avec la période de latence. Les anciens motifs de crainte devraient disparaître au cours de l'évolution, puisque les situations périlleuses correspondantes ont perdu de leur valeur grâce au renforcement du moi ; mais ce n'est pas tout à fait ainsi que les choses se passent dans la réalité. De nombreux individus ne parviennent jamais à maîtriser la peur de perdre l'amour, se sentir aimés étant pour eux un besoin insur¬montable ; ils persistent donc à se comporter, à ce point de vue, comme des enfants. Normalement, la crainte du surmoi ne cesse jamais, parce que la peur de la con¬science s'avère indispensable au maintien des rapports sociaux. L'individu, en effet, dépend toujours d'une collectivité, sauf exceptions rares. Certaines parmi les situa¬tions périlleuses se maintiennent parfois jusqu'à des époques tardives, les causes de la peur étant opportunément modifiées. C'est ainsi que la peur de la castration peut apparaître sous le masque de la syphilophobie. L'adulte ne redoute certes plus d'être châtré parce qu'il s'est abandonné aux voluptés sexuelles, mais, en revanche, il a appris qu'il risquait, en se livrant à ses instincts, d'attraper certaines maladies graves. Les personnes dites névrosées gardent incontestablement une attitude infantile devant le danger et ne parviennent pas à surmonter leurs craintes surannées. C'est là d'ailleurs un des traits saillants du caractère des névrosés ; mais le pourquoi de cet état de choses n'est pas facile à trouver.</p>
<p>Vous n'avez pas oublié, j'espère, que notre but est d'étudier les rapports existant entre l'angoisse et le refoulement. Deux faits nouveaux nous sont apparus : d'abord que l'angoisse crée le refoulement, à l'inverse de ce que nous supposions, et ensuite que la situation instinctuelle redoutée est provoquée, en fin de compte, par une situation extérieure dangereuse. Nous allons chercher maintenant de quelle manière se produit le refoulement sous l'influence de l'angoisse. Voici à mon avis comment les choses se passent : le moi observe que la satisfaction d'une nouvelle exigence instinctuelle évoque l'une des situations périlleuses dont il a gardé le souvenir. Il lui est donc nécessaire de réprimer, d'étouffer, de rendre impuissant cet investissement pulsionnel. Nous savons que le moi y parvient très bien quand il est fort et qu'il réussit à absorber dans son organisation la pulsion instinctuelle en question. Mais en cas de refoulement, cette pulsion appartient encore au ça et le moi, conscient de sa propre faiblesse, utilise alors une technique identique, en somme, à celle de la pensée normale. La pensée est une méthode d'essai pratiquée à l'aide de faibles quantités d'énergie ; elle rappelle le procédé d'un général qui, avant de donner à l'ensemble de ses troupes l'ordre d'avancer, déplace sur la carte du pays de petites figurines. Le moi devance donc la satisfaction accordée à la pulsion instinctuelle inquiétante et permet aux sentiments de déplaisir de réapparaître au début de la situation périlleuse redoutée. Ainsi se déclenche l'automatisme du principe de plaisir-déplaisir qui réalise ensuite le refoulement de la pulsion instinctuelle dangereuse.</p>
<p>Arrêtez, vous écrierez-vous, nous ne vous suivons plus ! Vous avez raison et pour que mes assertions vous paraissent plausibles, il faut que je les complète par d'autres détails. Tout d'abord, j'avoue avoir tenté de traduire, dans le langage de notre pensée normale, un processus évidemment non conscient ou préconscient qui intéresse, sans doute, les charges énergétiques d'un substratum indéfinissable. Cette difficulté, impossible d'ailleurs à éviter, n'est pas insurmontable. L'importance est de bien discerner ce qui se passe, au cours du refoulement, d'une part dans le moi et d'autre part dans le ça. Nous venons de décrire le comportement du moi qui se sert d'un investissement d'essai et met en branle, par le signal de l'angoisse, l'automatisme plaisir-déplaisir. Diverses réactions, parfois plus ou moins enchevêtrées, peuvent alors se produire : ou bien l'accès d'angoisse parvient à son plein épanouissement et le moi renonce alors à jouer dans l'émotion un rôle quelconque, ou bien le moi institue en lieu et place de l'investissement expérimental un contre-investissement ; ce dernier s'associe à l'énergie de l'émotion refoulée et peut, soit former le symptôme, soit, une fois capté par le moi, s'installer à demeure, en tant que formation réactionnelle, certaines dispositions se trouvant alors renforcées. Plus la production d'angoisse aura été réduite au rôle de simple signal, plus le moi devra utiliser de réactions de défense afin de lier psychiquement ce qui a été refoulé et plus aussi le processus se rappro-chera, sans l'atteindre toutefois, de l'élaboration normale. Puisque nous voilà sur ce chapitre, demeurons-y un moment encore. Il est certes difficile de donner une défini-tion de ce qu'on est convenu d'appeler le caractère ; cependant vous avez pu voir par vous-mêmes que ce dernier est uniquement attribuable au moi et nous avons appris à connaître quelques-uns des facteurs qui le déterminent : en premier lieu, la transfor-mation de l'ancienne instance parentale en surmoi, fait qui est bien le plus important et le plus décisif de tous, plus tard l'identification aux parents ou à d'autres Personnes influentes, puis d'autres identifications encore qui sont les résidus de relations objectales abandonnées. A tout cela, ajoutons ces formations réactionnelles qui jouent toujours leur rôle dans la formation du caractère et que le moi acquiert par des moyens plus normaux, d'abord dans ses refoulements et par la suite quand il rejette-les pulsions instinctuelles indésirables.</p>
<p>Revenons maintenant en arrière et occupons-nous du ça. Que devient la pulsion au cours du refoulement ? Voilà un problème bien ardu. Quel est surtout le sort réservé à l'énergie, à la charge libidinale de cet émoi et de quelle manière est-elle utilisée ? Nous crûmes longtemps, vous vous le rappelez, qu'elle était transformée en angoisse par suite même du refoulement. Nous n'osons plus l'affirmer aujourd'hui et, avec modestie, nous dirons que le sort réservé à cette énergie n'est pas toujours identique à lui-même. Sans doute subsiste-t-il un accord intime, à propos de la pul¬sion refoulée, entre les anciens processus dans le moi et dans le ça, accord qui devait nous être connu. En effet, après avoir mis en relief le rôle que joue dans le refoule¬ment le principe de plaisir-déplaisir réveillé par le signal de l'angoisse, nous pouvons modifier nos conceptions. Ce principe régit souverainement les processus dans le ça et ne manque pas de provoquer, dans la pulsion instinctuelle en jeu, de très profondes modifications. Rien d'étonnant à ce que les effets produits par le refoulement soient très variables et aient une plus ou moins grande répercussion. En certains cas, la pulsion instinctuelle refoulée conserve sa charge libidinale et demeure intacte dans le ça malgré la pression exercée par le moi. D'autres fois, elle semble avoir subi une destruction totale, auquel cas sa libido paraît s'être engagée dans d'autres voies. Je supposai que tout se passait ainsi lors de la liquidation normale du complexe d'Oedipe qui, dans ces cas favorables, n'est pas seulement refoulé, mais aussi détruit dans le ça. L'expérience clinique nous a montré, en outre, qu'il se produit fréquem¬ment, au lieu du refoulement habituel, une diminution de la libido, une régression de cette dernière vers un stade antérieur. Tout ceci ne peut naturellement s'accomplir que dans le ça et seulement sous l'influence du conflit qu'a déclanché le signal d'alarme. C'est la névrose obsessionnelle qui offre le meilleur exemple de ce phénomène, car la régression libidinale et le refoulement y agissent de concert.</p>
<p>Mesdames, Messieurs, je crains que cet exposé ne vous paraisse bien obscur. Vous devinerez aussi qu'il n'est pas complet. Tout en étant navré de vous décevoir, je répète que mon seul dessein est de vous donner un aperçu de la nature de nos recherches et des buts que nous poursuivons. A mesure que nous avançons dans l'étude des phénomènes psychiques, nous nous rendons mieux compte de leur richesse et de leur complexité. Certaines formules simples nous semblent d'abord conformes à la vérité, plus tard elles s'avèrent insuffisantes. Il convient de les modifier et de les perfectionner sans cesse. En vous parlant de la théorie du rêve, je vous ai fait pénétrer dans un domaine ou à peu près rien de nouveau n'a pu être découvert depuis quinze ans ; maintenant qu'il est question de l'angoisse, vous vous trouvez dans un milieu en pleine évolution. Ces faits nouveaux n'ont d'ailleurs pas encore été étudiés à fond et c'est pour cela, sans doute, qu'ils sont si difficiles à décrire. Prenez patience, nous pourrons bientôt abandonner cette fatigante étude de l'angoisse sans avoir abouti, je l'avoue, à une conclusion entièrement satisfaisante, mais heureux cependant d'avoir pu progresser de quelques pas. Nous avons, chemin faisant, glané quelques idées nouvelles ; c'est ainsi que l'étude de l'angoisse nous incite maintenant à compléter notre description du moi. Nous avons dit que le moi témoigne d'une grande faiblesse vis-à-vis du ça, dont il est le fidèle serviteur et dont il s'empresse de satisfaire les exigences et d'exécuter les ordres. Nous ne songeons nullement à nous dédire, mais il faut reconnaître, d'autre part, que ce moi est mieux organisé et mieux orienté vers la réalité. Il n'y a lieu ni d'exagérer cette distinction, ni d'être surpris si le moi, de son côté, exerce quelque influence sur les processus qui se déroulent dans le ça. C'est ainsi, je pense, qu'il met en branle, au moyen du signal d'alarme, le principe presque tout puissant de plaisir-déplaisir. Reconnaissons cepen¬dant qu'aussitôt après, il trahit à nouveau sa faiblesse en renonçant, du fait du refoulement, à une partie de son organisation défensive et en se résignant à toujours voir la pulsion instinctuelle à l'abri de son influence.</p>
<p>Une remarque encore au sujet du problème de l'angoisse. La peur névrotique s'est, entre nos mains, transformée en peur réelle, en crainte de certains dangers extérieurs. Nous ne pouvons en rester là et sommes obligés de faire un pas, mais un pas en arrière. Nous nous demandons ce qui constitue vraiment le danger, la chose redoutée, dans la situation alarmante en question. Ce n'est certainement pas la blessure : celle-ci objectivement considérée peut n'avoir aucune importance au point de vue psychique. Ce qui est à craindre, c'est plutôt la modification que cette blessure est capable de provoquer dans la vie psychique. La naissance, par exemple, prototype à nos yeux de l'état d'angoisse, peut à peine être considérée en soi comme un préjudice, malgré le risque toujours possible d'une blessure. L'essentiel dans la naissance, comme dans toute situation périlleuse, est l'apparition dans le psychisme d'un état de grande tension ressenti comme un déplaisir et dont on ne peut se libérer par une décharge. Si nous qualifions de traumatique cet état où les efforts du principe de plaisir échouent, nous parvenons, en considérant la série angoisse névrotique - angoisse réelle - situation périlleuse, à la conclusion simple que voici : la chose redoutée, l'objet de l'angoisse, c'est toujours l'apparition d'un facteur traumatique qu'il est impossible d'écarter suivant la norme du principe de plaisir. Nous concevons immédiatement que ce principe ne suffit pas à nous préserver des dommages extérieurs, mais seulement d'un certain préjudice dont notre économie psychique peut être victime. Il s'en faut de beaucoup que le principe de plaisir et l'instinct de conservation se prêtent, dès le début, une aide mutuelle et il y a loin de l'un à l'autre. Mais quelque chose va peut-être nous donner la solution cherchée. En effet, nous voyons qu'il ne s'agit ici que de grandeurs relatives ; c'est la grandeur de la somme des émotions exerçant une influence sur le facteur traumatique qui paralyse l'action du principe de plaisir, qui confère à la situation dangereuse sa gravité. Et s'il en est réellement ainsi, si l'énigme peut être résolue par une aussi simple proposition, pourquoi refuser à de pareils facteurs la possibilité de se manifester même en l'absence de tout situation périlleuse ? L'angoisse en pareil cas ne serait plus un simple signal, mais surgirait comme une création nouvelle et pour de nouveaux motifs. L'expérience clinique nous enseigne que c'est bien ainsi que les choses se passent. Seuls les refoulements tardifs révèlent le mécanisme ci-dessus décrit, où l'angoisse apparaît comme le signal d'une ancienne situation dangereuse ; les tout premiers, les primitifs, se produisent directement lorsque le moi vient se heurter, par suite de facteurs traumatiques, à une trop grande exigence libidinale, et ils recréent leur angoisse, mais à l'image de la naissance. Les choses se passent sans doute de la même manière lors de l'apparition de l'angoisse dans le cas d'une névrose d'angoisse par trouble somatique de la fonction sexuelle. Nous ne prétendons plus que la libido elle-même soit transformée en angoisse, mais rien ne semble infirmer l'idée d'une double origine de cette dernière, qui peut soit provenir directement du facteur traumatique, soit être le signal d'une nouvelle menace de sa part. Mesdames, Messieurs, sans doute vous réjouissez-vous d'en avoir fini avec l'angoisse ; cependant vous n'y aurez rien gagné, car le sujet que nous allons aborder est tout aussi ardu que celui qui le précède. Je me propose de vous faire connaître aujourd'hui même la théorie de la libido ou doctrine des instincts. Sur ce point aussi nos idées ont évolué, mais sans que les progrès réalisés méritent qu'on tente n'importe quel effort pour en prendre connaissance. Sur ce terrain nous n'avançons qu'à tâtons, cri cherchant à nous orienter, à découvrir de nouvelles perspectives. Je veux seule¬ment faire de vous les témoins de nos tentatives. Ici encore je suis obligé de faire machine arrière. La doctrine de l'instinct est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les instincts sont des êtres mythiques à la fois mai définis et sublimes. Tout en ne pouvant jamais cesser d'en tenir compte au cours de notre travail, nous ne sommes pas certains de les bien concevoir. Vous savez de quelle manière l'on se représente communément les instincts ; il en a été créé pour répondre à tous les besoins : instincts d'orgueil, d'imitation, de jeu, instinct social et bien d'autres encore. On les étudie séparément en prêtant à chacun d'eux une attribution spéciale, puis on cesse de s'en préoccuper. Nous sentions, depuis longtemps, que derrière cette multitude de petits instincts se dissimulait quelque chose de puissant, de sérieux, quelque chose dont il ne fallait s'approcher qu'avec précaution. Timidement, nous tentâmes un premier pas, pensant qu'il y avait peu de chances de se fourvoyer en distinguant d'après nos deux principaux besoins : la faim et l'amour, deux espèces ou groupes d'instincts. Si jaloux que nous soyons en général de l'indépendance de la psychologie vis-à-vis des autres sciences, nous sommes bien obligés de reconnaître qu'elle se trouve ici influencée par un indéniable fait biologique, à savoir que l'être vivant tend vers deux fins : la conservation de soi et la conservation de l'espèce, et ces deux besoins semblent n'être pas solidaires l'un de l'autre, ni avoir aucun trait commun ; bien plus encore, ils se contrarient souvent, dans la vie animale. Il convient donc de s'occuper ici de psychologie biologique et d'étudier les phénomènes psychologiques qui accompagnent les processus biologiques. C'est justement parce qu'elles illustrent cette conception que les « pulsions du moi » et les « pulsions sexuelles » ont été intégrées dans la psychanalyse. Parmi les premières, nous avons rangé tout ce qui concerne la conservation, la revendication, l'élargissement de la personnalité. Aux secondes, nous avons attribué toute la richesse nécessaire à la sexualité infantile et à la sexualité perverse. Or, en étudiant les névroses, nous avons appris que le moi est une puissance restrictive et refoulante et que les pulsions sexuelles sont l'objet de la restriction et du refoulement. Nous crûmes ainsi toucher du doigt non seulement la disparité, mais encore le conflit des deux groupes l'instincts. Nous nous préoccupâmes d'abord uniquement des pulsions sexuelles et nous appelâmes « libido » l'énergie dont elles sont chargées. C'est en les étudiant que nous tentâmes de donner une idée nette de ce qu'est un instinct et de quoi il se montre capable. Telle est la position adoptée par la théorie de la libido.</p>
<p>La pulsion se distingue donc de l'excitation en ce qu'elle tire son origine de sources d'excitation qui se trouvent dans le corps même, en ce qu'elle agit comme une force constante et en ce que le sujet est dans l'impossibilité de la fuir, comme il pourrait le faire s'il s'agissait de quelque excitation extérieure. En étudiant l'instinct, on distingue sa source, son objet et son but. La source, c'est l'état d'excitation cor-porelle et le but, l'apaisement de cette excitation ; l'instinct devient psychiquement actif en allant de la source au but ; nous nous le figurons comme une certaine quantité d'énergie qui tend vers une direction déterminée et c'est cette poussée qui lui a fait donner le nom de pulsion. On a accoutumé de parler d'instincts actifs et d'instincts passifs : il serait préférable de dire que les instincts tendent vers des buts actifs ou passifs ; cependant un déploiement d'activité est nécessaire même quand il s'agit d'atteindre un but passif. Ce but, le sujet le trouve parfois sur son propre corps, mais, en général, il y a intercalation d'un objet sur lequel l'instinct peut atteindre son but extérieur. Quant au but intérieur, ce qui le constitue, c'est toujours la modification corporelle ressentie comme une satisfaction. L'instinct, du fait de ses relations avec la source somatique, acquiert-il une spécificité ? De quelle nature est-elle alors ? Voilà ce que nous ignorons. Nos expériences analytiques nous ont montré que des pulsions instinctuelles provenant d'une source quelconque peuvent parfaitement s'unir aux pulsions qui découlent d'une autre source pour ensuite partager le même destin. Avouons cependant que tout cela n'est pas encore entièrement expliqué. Le rapport de l'instinct avec le but et l'objet est variable aussi, ces derniers étant remplaçables par d'autres, mais le rapport avec l'objet s'avère le plus aisément modifiable. Nous donnons à certaines modifications du but, à certaines substitutions d'objets dans lesquelles la valeur sociale entre en ligne de compte, le nom de sublimation. Nous savons que certains instincts, gênés par des obstacles, ne parviennent pas à atteindre leur but ; il s'agit là de ces pulsions instinctuelles d'origine connue, qui tendent vers un but déterminé, mais qui ne peuvent arriver a se satisfaire, d'où l'instauration d'un investissement objectal permanent et d'une tendance durable. C'est dans cette catégorie qu'il faut ranger, par exemple, ces tendres sentiments qui n'aboutissent jamais à la satisfaction du besoin sexuel dont ils sont pourtant issus. Vous voyez que le sort et les caractères des instincts ne nous sont pas encore entièrement connus. N'oublions pas qu'il, convient de faire ressortir une autre distinction encore entre les pulsions sexuelles et les pulsions de conservation. Cette distinction aurait une grande portée si elle concernait tout le groupe : ce qui est remarquable dans les pulsions sexuelles, c'est leur plasticité, la faculté qu'elles ont de modifier leur but, la facilité avec laquelle elles échangent telle de leur satisfaction contre telle autre, et la temporisation dont elles sont capables, ainsi que nous l'avons vu dans le cas des pulsions entravées. Nous serions tentés de dénier tous ces caractères aux instincts de conservation et de dire qu'ils sont inébranlables, que leurs manifestations ne sauraient être différées, qu'ils sont bien plus impératifs et que leur rapport tant avec, le refoulement qu'avec l'angoisse est de nature différente. Mais, à la réflexion, nous voyons que cette disposition n'est pas commune à tous les instincts du moi, qu'elle n'est le fait que de la faim et de la soif et qu'elle se fonde évidemment sur une particularité des sources instinctuelles. Notre embarras provient aussi de ce que nous n'avons pas étudié séparément les modifications subies par les pulsions instinctuelles primitivement attachées au ça, sous l'influence du moi organisé.</p>
<p>Nous avançons sur un terrain plus ferme quand nous étudions la manière dont la vie pulsionnelle sert la fonction sexuelle. Nos opinions, que vous connaissez déjà, sont bien arrêtées sur ce point : il n'y a pas lieu de parler d'un unique instinct qui tendrait, dès l'origine, vers le but de la fonction, c'est-à-dire vers l'union des deux cellules sexuelles. Au contraire nous observons une multitude de pulsions partielles qui, provenant des divers endroits et régions du corps et assez indépendantes les unes les autres, cherchent et trouvent leur satisfaction dans ce que nous pouvons appeler le plaisir organique. Les organes génitaux sont, parmi les zones érogènes, les derniers apparus et il est impossible cette fois de ne pas qualifier de sexuel le plaisir organique qu'ils sont susceptibles de provoquer. Ces tendances au plaisir ne se trouvent pas toutes intégrées dans l'organisation définitive de la fonction sexuelle : certaines d'entre elles, inutilisables, sont éliminées, soit par le refoulement, soit de quelque autre manière ; quelques-unes, déviées de leur but suivant le mode bizarre que nous avons décrit, sont employées à renforcer d'autres tendances, enfin d'autres encore restent confinées dans des rôles secondaires et servent à l'exécution d'actes prépara¬toires et à la production de volupté préliminaire. Vous avez oui dire qu'au cours de ce lent développement, on pouvait observer plusieurs stades d'organisation provisoire et que cet historique de la fonction sexuelle permettait d'en expliquer les déviations et les étiolements. Nous appelons stade oral le premier en date de ces stades prégé¬nitaux, celui durant lequel, grâce au mode d'alimentation du nourrisson, c'est la zone buccale érogène qui prédomine dans ce qu'on peut appeler l'activité sexuelle de cette période de la vie. Au second stade, apparaissent les puisions sadiques et anales qui coïncident certainement avec la dentition, le développement des muscles et la maîtrise des fonctions du sphincter. D'intéressantes observations ont été faites tou¬chant cette surprenante période. Le troisième stade est le phallique, celui durant lequel le membre viril, ou ce qui lui correspond chez la fillette, prend dans les deux sexes une importance qui ne saurait être négligée. Nous avons réservé à l'organisation définitive le nom de stade génital ; c'est celui qui s'établit après la puberté et où l'organe génital féminin, longtemps après l'organe viril, s'affirme en fin.</p>
<p>Tout cela sans doute n'est qu'une redite, mais je me tais, cette fois, sur certaines conceptions qui n'en gardent pas moins leur valeur ; la répétition était nécessaire, car elle nous a permis de rattacher nos nouvelles données à ces données anciennes. Nous nous flattons non seulement d'avoir appris bien des choses sur les organisations primitives de la libido, mais aussi d'être mieux à même de comprendre les phénomènes déjà connus. C'est ce que je vais du moins tenter de vous prouver par quelques exemples. Abraham a montré en 1924 qu'on peut distinguer deux phases dans le stade sadique anal. Dans la plus ancienne, ce sont les tendances destructrices d'anéantissement et de perte qui prédominent, dans l'autre, au contraire, les tendances objective¬ment bienveillantes d'attachement et de possession. C'est donc au milieu de ce stade que les égards envers l'objet apparaissent, avant-coureurs d'un ultérieur investissement amoureux. Tout porte à croire qu'on peut aussi admettre l'existence d'une sous-division semblable dans le stade oral. Durant le premier sous-stade, il ne peut être question que d'une incorporation orale, toute ambivalence dans les relations avec l'objet (le sein maternel) étant absente. La seconde phase, caractérisée par la dentition, peut être appelée phase orale sadique et l'ambivalence s'y manifeste pour la première fois. Les manifestations de cette dernière se précisent bien davantage dans le stade suivant, le sadique anal. L'utilité de ces nouvelles distinctions s'avère surtout quand on cherche, comme c'est le cas dans certaines névroses - névrose obsession-nelle, mélancolie -, les points de fixation prédispositionnels dans le développement de la libido. Rappelez-vous ce que nous avons appris touchant le rapport entre la fixation de la libido, la disposition et la régression.</p>
<p>Notre conception des phases de la libido a, en somme, quelque peu évolué. Autre-fois nous pensions que chacune des phases faisait place nette à la phase suivante. Nous considérons maintenant que chaque phase laisse sa trace dans les formations ultérieures et que cette trace se retrouve toujours dans l'économie de la libido et dans le caractère de la personne. D'autres études plus importantes encore nous ont montré que, dans certains cas pathologiques, il y a fréquemment régression vers des phases antérieures. C'est par les régressions d'ailleurs qu'on caractérise certaines formes de maladies ; mais je ne puis traiter ici cette question qui est du domaine de la psychologie spéciale des névroses.</p>
<p>Ce sont l'érotisme anal, les excitations fournies par la zone érogène anale qui nous ont surtout permis d'étudier les conversions de pulsions, ainsi que d'autres phéno-mènes analogues, et nous avons été surpris de voir quels emplois variés incombaient à ces émois pulsionnels. Le rôle de la zone anale durant le développement a toujours été dédaigné et il n'est, sans doute, pas facile d'oublier ce mépris. Rappelons-nous cependant qu'Abraham nous exhorte à considérer que l'anus correspond embryo-génétiquement à la bouche primitive, reportée par la suite à l'extrémité de l'intestin. Nous apprenons ensuite que la dépréciation des fèces, des excréments, provoque le déplacement de cet intérêt compulsionnel sur des objets susceptibles d'être considérés comme des cadeaux ; et cela à juste titre, car les fèces constituent bien le premier cadeau que peut offrir, en gage d'amour, le nourrisson à la personne qui le soigne. Plus tard, et grâce à un changement de signification qui rappelle celui dont le langage est l'objet, l'ancien intérêt se reporte sur l'or et sur l'argent, tout en contribuant aussi à l'investissement affectif de l'enfant et du pénis. Tous les enfants demeurent un long temps partisans de la théorie du cloaque et sont persuadés que le bébé, comme les fèces, sort de l'anus. La défécation est ainsi une figuration de la naissance. Mais le pénis lui-même a un précurseur et ce précurseur c'est l'excrément qui remplit et excite la muqueuse intestinale. Quand l'enfant apprend, assez à contrecœur, que certaines créatures humaines sont privées de ce membre, il en vient à considérer le pénis comme un organe détachable du reste du corps et par là tout à fait analogue à l'excré¬ment : premier fragment de soi auquel il a dû renoncer. Une grande partie de l'érotis¬me anal est ainsi reportée sur le pénis ; cependant l'intérêt que suscite cet organe a, dans l'érotisme oral, une racine plus solide peut-être que dans l'érotisme anal. En effet, une fois l'allaitement terminé, le pénis hérite aussi des sentiments portés au mamelon de la mère. Si l'on ignore ces relations profondes, il est impossible de com¬prendre les fantasmes, les idées influencées par l'inconscient et le langage sympto¬matique des hommes. Fèces - argent - cadeau - enfant, pour nous ces termes sont équivalents et représentés par le même symbole. N'oubliez pas que je n'ai pu traiter ce sujet que fort succinctement. J'ajouterai en quelques mots que l'intérêt suscité plus tard seulement par le vagin a aussi et surtout une origine érotico-anale. Rien d'étonnant à cela puisque le vagin, selon une heureuse expression de Lou Andreas-Salomé, est « loué » à l'anus. Pour ceux qui n'ont pu traverser une certaine phase de développement sexuel : les invertis, le vagin est remplacé par l'anus. Il est souvent question dans les rêves d'une pièce d'abord unique qui se trouve ensuite divisée en deux par une cloison, ou vice versa. C'est là une allusion au rapport du vagin avec l'intestin. Et nous observons nettement aussi comment chez la fillette le désir antiféminin de posséder un pénis arrive à se muer en désir de l'homme, possesseur du pénis et dispensateur de l'enfant. On voit ici encore comment une partie de l'intérêt primitivement anal-érotique parvient à s'insérer dans l'organisation génitale ultérieure.</p>
<p>Au cours de ces études sur les phases prégénitales de la libido, il nous a été donné de gagner quelques aperçus nouveaux sur la formation du caractère. Nous avons pu reconnaître que trois qualités étaient inséparables les unes des autres : l'ordre, l'économie et l'obstination. L'analyse des individus pourvus de ces qualités a démon-tré qu'elles découlaient de l'érotisme anal en l'épuisant. Leur présence simultanée nous permet de parler de caractère anal et ce dernier est, en quelque sorte, à l'opposé de l'érotisme anal brut. Nous trouvons un rapport analogue et peut-être plus étroit encore entre l'ambition et l'érotisme urétral. Certaine légende fait audit rapport une singulière allusion ; on raconte, en effet, qu'Alexandre le Grand naquit la nuit même où fut incendié par un certain Érostrate, mû seulement par l'ambition, un monument très admiré, le temple d'Artémis à Éphèse. Ne croirait-on pas, à ouïr cette histoire, que les connexions dont nous venons de parler étaient connues des Anciens. Vous savez que la miction et le feu ou l'extinction du feu ont quelque rapport. Tout nous incite à croire que d'autres traits de caractère encore sont les résidus ou les formations réactionnelles de certaines structures prégénitales de la libido, mais nous ne sommes pas encore en mesure de le démontrer.</p>
<p>Il est temps maintenant que nous revenions à l'historique du sujet et au sujet lui-même et que nous reprenions l'étude des problèmes les plus généraux de la vie instinctuelle. Tout d'abord, notre théorie de la libido fut établie sur le contraste des pulsions du moi et des pulsions sexuelles. Quand nous en vînmes ensuite à étudier de plus près le moi lui-même, quand nous eûmes connaissance de ce qu'est le narcis¬sisme, cette distinction perdit de son intérêt. Il arrive parfois, rarement, que le moi se prenne pour objet comme s'il était amoureux de lui-même, d'où ce nom emprunté à )a fable : le narcissisme. Mais il ne s'agit là, en fin de compte, que de l'extrême exagé¬ration d'un état de choses normal. On finit par comprendre que le moi est toujours le réservoir principal de la libido et qu'il reste le point de départ et d'arrivée des inves¬tissements libidinaux objectaux, tandis que la majeure partie de cette libido elle-même y demeure, elle, en permanence. La libido du moi ne cesse jamais de se trans¬former en libido objectale et vice versa. Mais ces deux libidos n'étant pas de nature différente, il est donc inutile de séparer leurs énergies respectives ; on peut ainsi soit abandonner entièrement ce terme de libido, soit ne l'utiliser que pour désigner l'énergie psychique.</p>
<p>Nous ne tardâmes pas non plus à abandonner ce point de vue. La notion d'une discordance à l'intérieur même de la vie instinctuelle s'imposa bientôt plus nettement encore et de tout autre manière. Je ne veux pas vous donner ici tous les détails de ces découvertes. Sachez seulement que notre nouvelle théorie des instincts est basée sur des considérations biologiques ; je vais vous mettre au courant des résultats obtenus. Nous admettons qu'il y a deux sortes, essentiellement différentes, d'instincts : les instincts sexuels, le mot sexuel étant pris dans soir sens le plus large, l'Éros, si vous préférez, et les instincts d'agression dont le but est de détruire. Vous trouverez qu'il n'y a là rien de nouveau et que je ne fais qu'essayer d'expliquer théoriquement l'oppo-sition entre la haine et l'amour, opposition qui se confond peut-être avec cette autre : l'attirance et la répulsion dont les sciences physiques admettent l'existence dans le inonde inorganique. Mais, chose étrange, nombre de gens considéreront cet exposé comme une dangereuse innovation qu'il convient de rejeter au plus vite. C'est, à mon avis, l'influence d'un facteur affectif qui se manifeste dans ce rejet. Pourquoi avons-nous, nous-mêmes, tant tardé à reconnaître l'existence d'un instinct d'agression ? Pourquoi n'avons-nous pas déjà hardiment mis en lumière, expliqué théoriquement des faits qui sautent aux yeux et que chacun connaît ? Saris doute la résistance serait-elle moindre si pareil instinct n'était prêté qu'à l'animal. Mais admettre la présence de cet instinct dans la nature humaine, voilà qui parait sacrilège, voilà qui va à l'encontre d'un trop grand nombre d'hypothèses religieuse- et de conventions sociales. Non, il faut que l'homme soit bon ou tout au moins bienveillant. S'il se montre, à l'occasion, brutal, violent et cruel, la faute en incombe à certains troubles passagers de sa vie sentimentale, troubles provoqués, pour la plupart, et dont est responsable, sans doute, la défectueuse organisation sociale maintenue jusqu'à ce jour.</p>
<p>Mais hélas tout ce que l'histoire nous enseigne, tout ce que nous pouvons nous-mêmes observer dément cette opinion et nous montre plutôt que la foi en la « bonté » de la nature humaine est une de ces déplorables illusions dont l'homme espère qu'elles embelliront et faciliteront sa vie, tandis qu'elles sont seulement nuisibles. Abandonnons cependant cette controverse inutile : ce qui nous amena à admettre la présence, chez l'homme, d'un instinct d'agression et de destruction, ce ne furent ni les enseignements de l'histoire, ni notre propre expérience de la vie, mais bien certaines considérations générales suggérées par l'observation de deux phénomènes : le sadisme et le masochisme. Nous appelons sadisme la nécessité, pour obtenir une satisfaction sexuelle, de faire souffrir, de maltraiter, d'humilier l'objet sexuel, et ma¬sochisme, le besoin d'être soi-même ce souffre-douleur. Vous n'ignorez pas non plus que ces deux tendances jouent aussi leur rôle dans les rapports sexuels normaux et qu'on les qualifie de perversions quand, après avoir éliminé les autres buts sexuels, elles parviennent à les remplacer par leurs propres fins. Vous avez pu remarquer aussi que le sadisme est plus intimement lié à la virilité et le masochisme à la féminité, comme s'il y avait là quelque affinité secrète ; ajoutons cependant sans plus tarder que nous n'avons pas avancé sur cette voie. Les deux tendances, sadisme et maso¬chisme, surtout le masochisme, restent très mystérieuses pour la théorie de la libido, et il est de règle que ce qui a été la pierre d'achoppement d'une théorie devienne la pierre angulaire de la théorie suivante.</p>
<p>Le sadisme et le masochisme nous offrent, croyons-nous, d'excellents exemples de l'intrication des deux sortes d'instincts, de l'Éros avec l'agression, et nous admet¬tons que ces exemples sont typiques et que toutes les pulsions instinctuelles dont nous pourrions nous occuper présentent les mêmes intrications, les mêmes alliages des deux instincts. Naturellement les proportions du mélange sont variables. Les pulsions érotiques y apportent la multiplicité de leurs buts sexuels, tandis que les autres n'y fournissent que des atténuations, des dégradations de leurs tendances monotones. Ces données nous ont permis de poursuivre des recherches dont l'importance, en ce qui concerne la compréhension des processus pathologiques, pourra un jour être considérable. En effet, les intrications elles-mêmes peuvent se détruire et tout nous permet de croire que ces désintrications de pulsions ont pour la fonction les plus graves conséquences. Mais ces vues étant trop neuves, personne n'a encore tenté de les utiliser pratiquement.</p>
<p>Étudions à nouveau le problème particulier du masochisme qui, si nous laissons provisoirement de côté ses composants érotiques, nous révèle l'existence d'une tendance à la destruction de soi-même. S'il est vrai, dans le cas de la pulsion. de destruction aussi, que le moi englobe tous les pulsions instinctuelles (nous croyons plutôt que c'est ici le ça, la personne entière), il s'ensuit que le masochisme est plus ancien que le sadisme, mais que le sadisme est la pulsion de destruction dirigée vers le dehors et qui revêt ainsi un caractère agressif. Une certaine partie de l'instinct de destruction primitif doit persister intérieurement, mais il semble que nous ne le puissions percevoir que dans deux cas : lorsqu'il se transforme en masochisme, par union avec les pulsions érotiques, ou lorsque, sous forme d'agressivité et chargé de plus ou moins d'érotisme il menace le monde extérieur, Nous nous disons alors que si l'agressivité ne parvient pas à se satisfaire dans le monde extérieur, c'est peut-être parce qu'elle s'y heurte à des obstacles réels ; il est alors possible qu'elle renonce à se manifester au-dehors et qu'elle vienne grossir la masse des pulsions d'autodestruction qui bouillonnent à l'intérieur. Nous verrons bientôt que les choses se passent réellement ainsi et qu'il convient d'attribuer à ce processus une très grande impor¬tance. Une agressivité contrariée devient très nuisible ; tout se passe comme si nous étions contraints pour ne pas céder à la tendance d'autodestruction, pour éviter notre propre destruction, de détruire gens et choses. Triste constatation pour le moraliste !</p>
<p>Mais le moraliste longtemps encore se consolera en se disant que nos spéculations ne sont que des hypothèses. Instinct bizarre vraiment, qui tend à détruire son propre habitat ! Certes, les poètes parlent parfois de choses semblables, mais chacun sait que les poètes sont irresponsables. N'ont-ils pas droit, eux seuls, à la licence poétique ? La physiologie, sans doute, nous offre un exemple d'autodestruction : celui de la mu-queuse stomacale qui se digère elle-même. Il faut convenir que les preuves de l'existence de cet instinct s'avèrent bien imparfaites. Ainsi il suffirait que la satis-faction sexuelle dépendît, chez quelques malheureux fous, de certaines conditions bizarres pour que l'on en vînt à adopter une opinion aussi lourde de conséquences ! Je crois qu'une étude plus approfondie des instincts nous éclairera là-dessus. Les instincts ne dominent pas seulement la vie psychique, mais aussi la vie végétative. Ces instincts organiques méritent sur un point surtout notre attention. Nous verrons plus tard que le point en question est commun à toutes les pulsions. On découvre, en effet, que ces dernières tendent toujours à rétablir un état de choses ancien ; nous admettons qu'à partir du, moment où un état de choses a été aboli, un instinct se forme qui tend à le ressusciter, en provoquant ainsi ces phénomènes appelés l'auto¬matisme de répétition. L'embryologie n'est autre chose qu'un automatisme de répétition ; très haut dans la série animale, on retrouve ce pouvoir de recréer les organes disparus. Nous devons à l'instinct de conservation autant qu'à la thérapeu¬tique un grand nombre de guérisons, mais cet instinct n'est peut-être que le reliquat d'une faculté très bien développée chez les animaux inférieurs. Les migrations des poissons, sans doute aussi celles des oiseaux, bref tout ce que nous appelons mani¬festations de l'instinct chez les animaux se produit grâce à l'automatisme de répétition qui montre bien la nature conservatrice des instincts ; d'ailleurs nous la voyons aussi se révéler, à tout instant, dans le domaine spirituel. Nous avons remarqué que les événements oubliés et refoulés de la première enfance se reproduisaient au cours du travail analytique sous forme de rêves et de réactions, surtout quand ces rêves et ces réactions concernaient le transfert ; et cependant la réapparition de ces événements passés semble aller à l'encontre du principe de plaisir : c'est qu'alors l'automatisme de répétition est pins fort que le principe de plaisir lui-même. On petit d'ailleurs observer des faits analogues en dehors de l'analyse. Certains individus répètent invariablement au cours de leur existence les mêmes nuisibles réactions, ou bien ils semblent poursuivis par un destin implacable ; une observation plus minutieuse montre qu'ils sont les propres auteurs inconscients de leur malheur. Nous prêtons en pareil cas à l'automatisme de répétition un caractère démoniaque.</p>
<p>Nous avons appris que les instincts sont conservateurs ; en quoi cette notion contribuera-t-elle à nous faire comprendre l'autodestruction ? A quel état de choses ancien l'instinct conservateur voudrait-il revenir ? La réponse est facile et nous ouvre de vastes horizons. S'il est vrai qu'un jour, en un temps immémorial, la vie surgit d'une façon inimaginable de la matière inanimée, il y eut aussi, suivant notre hypo¬thèse, création d'un instinct tendant à supprimer la vie et à rétablir l'état inorganique. En reconnaissant dans cet instinct l'autodestruction dont parle notre théorie, nous devons le considérer comme l'expression d'une pulsion de mort qui se manifeste, sans exception, dans tous les processus de la vie. Nous pouvons ainsi diviser les instincts dont nous avons admis l'existence en ces deux groupes : les pulsions érotiques qui tendent à agglomérer toujours plus de substance vivante afin d'en faire de plus grandes unités, et les pulsions de mort qui s'opposent à cette tendance et ramènent la matière vivante à l'état inorganique. C'est de leur concours et de leur opposition que découlent les phénomènes de la vie auxquels la mort met fin.</p>
<p>Peut-être allez-vous dire en haussant les épaules : « Mais c'est la philosophie de Schopenhauer que vous nous exposez là et non pas une théorie scientifique ! » Et pourquoi donc, Mesdames, Messieurs, un penseur hardi n'aurait-il pas deviné ce qu'ensuite l'observation pénible et sèche confirmera ? D'ailleurs tout n'a-t-il pas été dit déjà, et bien avant Schopenhauer n'a-t-on pas émis des idées semblables ? En outre, nos idées ne sont pas vraiment celles de Schopenhauer. Nous ne prétendons pas que la mort soit le but unique de la vie et celle-ci ne nous paraît pas négligeable. Nous admettons l'existence de deux instincts fondamentaux, en laissant à chacun d'eux son but propre. C'est aux travaux futurs qu'il appartiendra de démontrer comment ces deux instincts se confondent durant le processus de la vie, comment la pulsion de mort en vient, particulièrement dans les cas où elle se manifeste au-dehors sous forme d'agressivité, à seconder les desseins de l'Éros. Pour nous, nous nous contenterons d'avoir ouvert de nouveaux horizons et en resterons là. C'est ainsi que nous renon-cerons à chercher si les pulsions érotiques, elles aussi, ne tendent pas à ressusciter un état de choses aboli et à créer, par la synthèse de la matière vivante, de plus grandes unités.</p>
<p>Nous voici un peu loin de notre base et je vais vous dire, tardivement, que le point de départ de ces réflexions fut celui-là même qui nous incita à réviser les rapports entre le moi et l'inconscient, à savoir la perception d'une résistance que le patient oppose pendant le travail analytique et dont il est toujours totalement inconscient. Cependant les motifs de la résistance, eux aussi, et non pas seulement la résistance elle-même, demeurent inconscients. Contraints de rechercher ce ou ces motifs, nous ses avons trouvés, à notre grande surprise, dans un puissant besoin de punition qu'il nous a bien fallu ranger parmi les désirs masochistes. L'importance pratique de cette découverte n'est pas moindre que son importance théorique, car rien ne s'oppose davantage à nos efforts thérapeutiques que le besoin de punition. Il trouve à se satisfaire dans la souffrance liée à la névrose et c'est pourquoi il se cramponne à la maladie. Ce facteur, le besoin inconscient de punition, joue, semble-t-il, un certain rôle dans toutes les maladies névrotiques. C'est ce que montrent, d'une façon parti-culièrement probante, les cas où le trouble névrotique est remplacé par un trouble névrotique d'espèce différente. Je vous en donnerai un exemple : une demoiselle d'un certain âge était affligée d'un complexe de symptômes qui, depuis quinze ans environ, la faisait beaucoup souffrir et l'empêchait de mener une vie normale. Je parvins à faire disparaître les symptômes en question. Se sentant guérie, la demoiselle mani¬festa une activité débordante, chercha à cultiver des dons d'ailleurs réels, voulut rattraper le temps perdu et connaître enfin les succès et la joie. Mais toutes ses tentatives échouaient : on lui faisait savoir ou bien elle constatait elle-même qu'elle était trop vieille pour réussir. Il n'aurait pas semblé étrange après tous ces déboires de la voir retomber dans sa maladie, mais cela n'était plus possible. Par contre, après chacune de ses déceptions il survenait quelque accident qui, tout en la faisant souffrir, l'empêchait, pendant un certain temps, de manifester son activité : chute, foulure du pied, blessure au genou, à la main. Je lui fis observer qu'elle jouait peut-être elle-même un grand rôle dans tous ces soi-disant hasards et elle changea alors, pour ainsi dire, de tactique. Les accidents furent remplacés, dans les mêmes occasions, par de légères indispositions : rhumes, angines, états grippaux, enflure rhumatismale, jusqu'au moment où elle prit le parti de se résigner. Alors, toute cette agitation cessa.</p>
<p>A notre avis, aucun doute n'est plus possible touchant l'origine du besoin incon-scient de punition. Il se comporte comme une partie de la conscience, comme le prolongement de la conscience dans l'inconscient et découle sans doute de la même source que celle-ci, c'est-à-dire qu'il correspond à une fraction intériorisée d'agressi-vité, fraction dont le surmoi s'est emparé. On pourrait, si les mots ne juraient pas les uns avec les autres, parler d'un « besoin inconscient de culpabilité » et cette qualifi-cation se justifierait au point de vue pratique. Au point de vue théorique, nous restons encore dans le doute : devons-nous admettre, en effet, que toute l'agressivité, détour-née du monde extérieur, soit accaparée par le surmoi et se dresse contre le moi ? Ou bien pouvons-nous considérer qu'une partie de cette agressivité exerce aussi dans le moi et dans le ça, sous la forme d'un instinct de destruction, son étrange, inquiétante et muette activité ? L'hypothèse de la répartition nous semble être la plus vraisem-blable, mais c'est tout ce que nous en pouvons dire. Lors de l'établissement du surmoi, la partie de l'agressivité qui contribue certainement à la formation de cette instance est celle, justement, qui, dirigée contre les parents, n'avait Pu se manifester au-dehors tant à cause de la fixation libidinale de l'enfant que par suite des difficultés extérieures. Voilà pourquoi la rigueur du surmoi ne correspond pas nécessairement à la dureté de l'éducation. il est très possible qu'à chaque occasion ultérieure de refouler l'agressivité la pulsion s'engage à nouveau dans la voie qui lui a été ouverte à ce moment décisif.</p>
<p>Les personnes qui ont un sentiment inconscient de culpabilité très exagéré présen-tent au cours du traitement analytique une réaction thérapeutique négative de bien mauvais augure. Quand on leur a fait part de l'élucidation d'un symptôme, il ne s'ensuit pas, comme il serait normal, une disparition même temporaire de ce symptô-me, tout au contraire, c'est une aggravation momentanée et du symptôme et de la maladie qui se produit. Il suffit souvent de féliciter ces malades de leur comporte¬ment durant la cure ou de leur dire quelques paroles encourageantes au sujet des progrès de l'analyse pour voir leur état empirer. Un profane dirait qu'il manque à ces malades « le désir de guérir ». Aux yeux du psychanalyste, ce comportement décèle le sentiment inconscient de culpabilité que viennent satisfaire les souffrances de la maladie et les obstacles opposés par celle-ci. Les problèmes que pose ce sentiment inconscient de culpabilité, son rapport avec la morale, la pédagogie, la criminologie, la délinquance, offrent actuellement au psychanalyste un champ d'études qu'il préfère à tous les autres. Voici qu'au sortir de l'enfer psychique, nous débouchons inopiné¬ment sur la place publique. Je ne vous mènerai pas plus loin, mais avant de vous quitter aujourd'hui, je vais vous communiquer une association d'idées : nous avons accoutumé de dire que notre civilisation s'est fondée au détriment des tendances sexuelles. Certaines de ces tendances ont, en effet, subi le refoulement, d'autres ont été utilisées pour de nouvelles fins. Malgré toute la fierté que nous inspirent les progrès de la civilisation, nous avons avoué qu'il était bien difficile d'obéir à toutes ses exigences et de vivre à l'aise dans son sein ; n'est-ce pas une lourde tâche que de comprimer ses instincts ? Ce que nous avons dit des instincts sexuels s'applique mieux encore peut-être aux instincts d'agression. Ces derniers rendent la vie en commun bien difficile et la menacent même. Le premier et saris doute le plus pénible sacrifice que la société exige de l'individu, c'est celui de son agressivité qu'il est obligé de restreindre. Nous avons pu voir de quelle manière ingénieuse s'effectuait cet écrasement du rebelle. La formation du surmoi qui attire à lui les dangereuses tendances agressives équivaut, pour ainsi dire, à l'installation de troupes dans l'endroit où la sédition menace. Mais, d'autre part, au point de vue purement psychologique, il faut bien reconnaître que le moi n'est pas du tout à l'aise quand il se voit ainsi sacrifié aux besoins de la société, quand il est contraint de se soumettre aux tendances des¬tructrices, à cette agressivité qu'il eût voulu lui-même utiliser contre autrui. C'est là une application à la vie psychique de ce dilemme qui domine la vie organique : manger ou être mangé. Heureusement les pulsions agressives ne sont jamais isolées, mais toujours alliées aux pulsions érotiques, et c'est à ces dernières qu'incombe, dans la civilisation créée par les hommes, le rôle de modératrices et. de protectrices.</p>
<p>Cinquième conférence</p>
<p>La féminité</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> </p>
<p>Mesdames, Messieurs, tout en me préparant à vous parler, je ne cesse de lutter contre une difficulté intérieure et je ne me sens, en quelque sorte, Pas Sûr de mon bon droit. La psychanalyse s'est, il est vrai, transformée et enrichie au cours de ces quinze années de travail et cependant une introduction à la psychanalyse pouvait bien n'être ni remaniée, ni complétée. Je me demande si mes conférences ont réellement quelque raison d'être : en effet, je n'ai rien à dire et encore moins à apprendre aux psycha-nalystes, mais à vous autres, je révèle trop de choses, des choses que vous n'êtes Pas en état de comprendre et qui ne sont pas faites pour vous. Afin de m'en excuser, j'ai invoqué pour chacune de mes conférences un motif différent. La première traitait de la théorie du rêve et avait pour but de vous plonger d'un seul coup dans l'atmosphère analytique tout en vous montrant la solidité de nos conceptions. La seconde avait pour objet les rapports du rêve avec l'occultisme et elle me fournit l'occasion de vous parler librement de travaux à propos desquels se livre aujourd'hui une lutte acharnée entre des partisans farcis de préjugés et d'ardents adversaires. J'ai pu espérer que vous me suivriez sur ce terrain, vous que l'exemple de la psychanalyse a rendus tolérants. La troisième conférence sur les diverses instances de la personnalité vous a sans doute coûté les plus grands efforts, le sujet traité étant fort insolite. Il m'a cependant été impossible de vous épargner ce premier addendum à une psychologie du moi et, si les données en avaient été connues il y a quinze ans, je vous en aurais parlé dès cette époque. Enfin la dernière conférence, très difficile à suivre, je n'en doute pas, a apporté de nécessaires rectifications et montré de quelle manière on tentait mainte¬nant de résoudre les problèmes les plus importants. Mon introduction n'aurait servi qu'à vous égarer si je m'étais tu sur ce point. Vous le voyez, quand on essaie de s'excuser, on finit par s'apercevoir que rien de ce qu'on a fait n'était évitable ; je vous demande d'en prendre votre parti comme je le fais moi-même.</p>
<p>Cette conférence ne devrait pas non plus trouver place dans une introduction, mais j'ai, pour vous la faire, plusieurs motifs valables : d'abord elle vous fournira un échantillon de travail analytique détaillé, ensuite elle ne vous apportera que des faits d'observation où la spéculation n'a, pour ainsi dire, aucune part, enfin elle traitera d'un sujet qui, plus que tout autre, sans doute, est capable de vous intéresser. Les hommes ont de tout temps médité sur le problème de la féminité. Heine (La Mer du Nord) :</p>
<p>Têtes à bonnets couverts d'hiéroglyphes,<br class='autobr' />
Têtes à turbans ou bien à barrettes noires,<br class='autobr' />
Têtes à perruques ou mille autres encore,<br class='autobr' />
Pauvres têtes suantes des hommes ...</p>
<p>Le problème de la féminité vous préoccupe puis. que vous êtes hommes. Pour les femmes qui se trouvent parmi vous, la question ne se pose pas puisqu'elles sont elles-mêmes l'énigme dont nous parlons. En rencontrant un être humain, vous voyez immédiatement s'il est homme ou femme, c'est même la première chose qui vous frappe en lui et vous êtes habitués à faire, avec une extrême assurance, cette distinc-tion. Or, la science anatomique ne se montre que sur un seul point aussi affirmative que vous. Ce qui est mâle, nous enseigne-t-elle, c'est l'élément sexuel mâle, le sper-matozoïde et son contenant ; ce qui est féminin, c'est l'ovule et l'organisme qui abrite celui-ci. Certains organes qui servent uniquement aux fonctions sexuelles se sont formés dans chacun des deux sexes, ils représentent probablement deux moda¬lités différentes d'une seule disposition. En outre, les autres organes, la conformation du corps et des tissus sont influencés par le sexe, mais ces caractères sexuels dits secon-daires sont inconstants, variables. Enfin la science vous apprend un fait inattendu et bien propre à jeter la confusion dans vos sentiments. Elle vous fait observer que certaines parties de l'appareil sexuel mâle se trouvent aussi chez la femme et inverse-ment. Elle voit dans ce fait la preuve d'une double sexualité, d'une bisexualité, comme si l'individu n'était pas franchement mâle ou femelle, mais bien les deux à la fois, l'un des caractères prévalant toujours sur l'autre. Soyez persuadés que la propor¬tion de masculinité et de féminité est, chez chaque individu, éminemment variable. Néanmoins, sauf en quelques cas extrêmement rares, il n'y a chez un être qu'une seule sorte de produits sexuels : ovule ou sperme. Tout cela, certes, est bien embarrassant et vous allez être amenés à conclure que la virilité ou la féminité sont attribuables à un caractère inconnu que l'anatomie ne parvient pas à saisir.</p>
<p>La psychologie alors sera-t-elle capable de résoudre ce problème ? Nous sommes habitués à considérer certaines particularités psychiques comme viriles ou bien féminines en transférant également de la sorte, au domaine psychique, la bisexualité. Nous disons d'une personne, mâle ou femelle, qu'elle s'est comportée virilement en telle circonstance, fémininement en telle autre ; mais vous reconnaîtrez bientôt que nous ne faisons ainsi que témoigner notre respect de l'anatomie et de la convention. La distinction établie n'est pas d'ordre psychologique. En général, vous employez le mot « viril » dans le sens d' « actif » et le mot « féminin » dans le sens de « passif », non sans raison d'ailleurs. La cellule sexuelle mâle est active, mobile, elle va au-devant de la cellule féminine, l'ovule immobile et passif. Du reste, le comportement des individus mâle et femelle durant les rapports sexuels est calqué sur celui des organismes sexuels élémentaires. Le mâle pourchasse la femelle qu'il convoite, il la saisit et pénètre en elle. Mais vous réduisez ainsi, au point de vue psychologique, le caractère de la masculinité au seul facteur de l'agression. Il n'est pas sûr que vous ayez trouvé, ce faisant, quelque chose d'essentiel : en effet, vous vous souviendrez de ce que, chez certains animaux, les femelles sont plus, fortes et plus agressives que les mâles, ceux-ci ne se montrant actifs que durant le seul acte de l'union sexuelle. C'est ainsi que les choses se passent chez les araignées, par exemple. Et le fait de couver, de soigner les petits, fonctions qui nous paraissent spécifiquement féminines, ne sont pas forcément, chez les animaux, l'apanage du sexe féminin. Chez certains animaux supérieurs, mâles et femelles se partagent les soins à donner aux petits, parfois même c'est le mâle seul qui s'y consacre. En ce qui concerne la vie sexuelle humaine, vous vous apercevez rapidement qu'il ne suffit pas de caractériser le comportement mascu-lin par l'activité et le comportement féminin par la passivité. La mère est, à tous points de vue, active vis-à-vis de l'enfant et quand vous parlez de l'allaitement, vous pouvez dire qu'elle fait téter l'enfant ou bien que l'enfant la tète. D'ailleurs plus vous vous éloignez du domaine sexuel proprement dit et mieux vous vous rendez compte de votre erreur de raisonnement analogique. Certaines femmes, avec lesquelles seuls des hommes capables de se montrer passivement dociles arrivent à s'entendre, peuvent déployer, en bien des domaines, une activité débordante. Peut-être me ferez-vous observer que ces faits prouvent justement la bisexualité psychique des hommes et des femmes. C'est qu'alors vous êtes fermement convaincus de ce que la passivité coïncide avec la féminité et l'activité avec la virilité ; or, je crois que vous avez tort et que cette conception est erronée et inutile, car elle ne saurait rien nous apprendre.</p>
<p>Peut-être pourrait-on dire que la féminité se caractérise, au sens psychologique, par un penchant vers des buts passifs, ce qui n'est pas la même chose que de parler de passivité. En effet, il est quelquefois nécessaire de déployer une grande activité pour atteindre des buts passifs. Il est possible qu'il existe chez la femme, du fait de son rôle dans la fonction sexuelle, une tendance plus marquée aux comportements et aux buts passifs, tendance qui s'accentue ou s'atténue suivant que ce caractère exemplaire de la vie sexuelle est, dans chaque cas, plus ou moins étendu ou limité. Gardons-nous cependant de sous-estimer l'influence de l'organisation sociale qui, elle aussi, tend à placer la femme dans des situations passives. Tout cela reste encore très obscur. Ne négligeons pas non plus le rapport particulièrement constant qui existe entre la fémi-nité et la vie pulsionnelle. Les règles sociales et sa constitution propre contraignent la femme à refouler ses instincts agressifs, d'où formation de tendances fortement masochiques qui réussissent à érotiser les tendances destructrices dirigées vers le dedans. Le masochisme est donc bien, ainsi qu'on l'a dit, essentiellement féminin. Mais alors, quand vous rencontrerez des hommes masochiques (et il n'en manque guère), vous en serez réduits à déclarer qu'ils présentent dans leur caractère des côtés nettement féminins.</p>
<p>Ainsi vous voilà prêts à reconnaître que la psychologie elle-même ne nous donne pas la clé du mystère de la féminité. Sans doute la lumière nous viendra-t-elle d'ailleurs, mais seulement après que nous aurons appris comment se produit la différenciation en deux sexes des êtres vivants, processus dont nous ignorons tout. Et pourtant la dualité des sexes est un caractère fort surprenant de la vie organique, un caractère qui différencie nettement celle-ci de la nature inanimée. Cependant les individus qui, du fait de leurs organes génitaux féminins, sont caractérisés par, leur féminité nous offrent déjà un vaste champ d'études. Il appartient à la psychanalyse non pas de décrire ce qu'est la femme - tâche irréalisable, - mais de rechercher com-ment l'enfant à tendances bisexuelles devient une femme. En ces dernières années, beaucoup de nos excellentes « consœurs » ont tenté d'étudier cette question, au cours des analyses, ce qui nous a éclairés sur plusieurs points. Grâce à la différence des sexes, nos discussions à propos de la féminité furent assez piquantes, car chaque fois qu'un parallèle semblait devoir être défavorable à leur sexe, ces dames nous soupçonnaient, nous analystes mâles, d'être farcis de préjugés profondément ancrés qui nous empêchaient d'y voir clair et de nous montrer impartiaux en tout ce qui concerne la féminité. En revanche, nous pouvions facilement éviter toute impolitesse en demeurant sur le terrain de la bi-sexualité. Nous n'avions qu'à dire : « Mais voyons ! cela ne vous concerne nullement. Vous savez bien qu'à ce point de vue vous êtes une exception, plus virile que féminine ! »</p>
<p>Il faut nous attendre à faire deux constatations dans notre étude de la sexualité. En premier lieu, nous observerons que la constitution, ici encore, ne se plie pas sans résistance à la fonction et en second lieu que les tournants décisifs sont préparés ou franchis dès avant la puberté. Voilà ce qui confirme notre attente. En mettant en parallèle les développements du garçonnet et de la fillette, nous trouvons que cette dernière doit, pour devenir une femme normale, subir une évolution plus pénible et plus compliquée et surmonter deux difficultés qui n'ont pas leurs équivalents cher le garçon. Prenons les choses à leur début. Certes, nul besoin du concours de la psychanalyse pour trouver que le matériel est différent chez le garçon et chez la fille. .La différence de conformation des organes génitaux s'accompagne d'autres signes corporels distinctifs trop connus pour qu'il soit nécessaire de les citer ici. Dans la disposition pulsionnelle également, certaines différences permettent de deviner ce que sera plus tard l'être féminin. La petite fille s'avère, en général, moins agressive, moins opiniâtre, moins infatuée d'elle-même et aussi plus avide de tendresse, plus docile et plus dépendante que le petit garçon. On lui enseigne plus aisément et plus vite à maîtriser ses fonctions excrémentielles, ce qui n'est, sans doute, qu'une consé¬quence de la docilité ; l'urine et les fèces sont les premiers cadeaux que fait l'enfant aux personnes qui le soignent : en apprenant à l'enfant à maîtriser ses fonctions excrémentielles, c'est une première victoire qu'on remporte sur les pulsions infantiles. Il semble qu'à âge égal la fillette soit plus intelligente, plus vive que le garçonnet, mieux disposée aussi à l'égard du monde extérieur et qu'elle subisse, en même temps, un plus fort investissement objectal. J'ignore si ces observations se sont trouvées confirmées par des déterminations précises, mais il reste, en tout cas, bien établi que la fillette ne peut être considérée, au point de vue intellectuel, comme une arriérée. Toutefois, ces différences sexuelles ne sont ici pas très importantes, elles peuvent être effacées par des variations individuelles et nous sommes en droit de les négliger en ce qui concerne le but immédiat que nous poursuivons.</p>
<p>Les individus des deux sexes semblent traverser de la même manière les premiers stades de la libido. Contre toute attente, la petite fille, au stade sadique-anal, ne témoigne pas de moins d'agressivité que le petit garçon. L'analyse des jeux d'enfants a montré à nos analystes femmes que les impulsions agressives de la fillette ne sont ni les moins vives ni les moins nombreuses. Dès le début de la phase phallique, les similitudes sont infiniment plus marquées que les divergences. Nous devons admettre que la petite fille est alors un petit homme. Parvenu à ce stade, on le sait, le garçonnet apprend à se procurer, grâce à son petit pénis, de voluptueuses sensations et cette excitation est en rapport avec certaines représentations de rapports sexuels. La fillette se sert, dans le même but, de son clitoris plus petit encore. Il semble que chez elle tous les actes masturbatoires intéressent cet équivalent du pénis et que, pour les deux sexes, le vagin, essentiellement féminin, ne soit pas encore découvert. D'aucuns par-lent, il est vrai, de sensations vaginales précoces, mais il semble assez malaisé de différencier celles-ci des sensations anales ou vestibulaires et elles ne sauraient, en nul cas, jouer un grand rôle. Nous pouvons être certains que, durant la phase phalli¬que, c'est bien le clitoris qui constitue la zone érogène prépondérante. Mais cet état n'est pas stationnaire : à mesure que se forme la féminité, le clitoris doit céder tout ou partie de sa sensibilité et par là de son importance, au vagin. C'est là justement une des deux difficultés que la femme est obligée de surmonter pendant son évolution, tandis que l'homme, plus favorisé, n'a qu'à continuer durant sa maturité sexuelle ce qu'il a ébauché pendant la période de sa première éclosion sexuelle.</p>
<p>Nous reviendrons plus tard sur le rôle du clitoris. Occupons-nous maintenant de la seconde difficulté à vaincre au cours de l'évolution. Le premier objet d'amour du garçonnet, c'est sa mère à laquelle il demeure fixé pendant la formation du complexe d'Oedipe et, en somme, pendant toute la vie. Pour les filles aussi le premier objet, c'est la mère ou les personnes qui la remplacent : nourrice, bonne d'enfants, etc. Les premiers investissements objectaux découlent de la satisfaction des besoins vitaux essentiels, les soins étant identiques pour les enfants des deux sexes. Toutefois, dans la situation œdipienne, la fille reporte son amour sur son père et elle doit, quand l'évolution s'opère normalement, passer de l'objet paternel au choix objectal définitif. Elle se voit ainsi contrainte de changer et de zone érogène et d'objet. Demandons-nous dès lors comment s'effectue cette transformation, pourquoi la fille, primitive¬ment attachée à sa mère, s'attache ensuite à son père, en d'autres termes, comment elle évolue de la phase virile vers la phase féminine à laquelle elle est biologiquement destinée.</p>
<p>Comme tout cela nous paraîtrait simple si nous pouvions seulement admettre qu'à partir d'un âge déterminé l'attirance vers le sexe opposé se manifeste et qu'elle pousse la petite fille vers l'homme et, en vertu de la même loi, le petit garçon vers sa mère ! On serait tenté de croire que les enfants n'ont qu'à suivre le chemin qui leur est tracé par préférence sexuelle accordée aux parents. Mais la réalité n'est pas aussi simple et nous doutons même de l'existence de cette force mystérieuse, indécomposable analytiquement, dont les poètes parlent tant. De pénibles recherches nous ont fourni des données bien différentes pour lesquelles, heureusement, le matériel n'est pas rare. Vous savez certainement qu'un grand nombre de femmes demeurent très longtemps tendrement attachées à l'objet paternel, voire au père lui-même. En observant celles qui restent si intensément et si durablement fixées, nous avons pu faire de bien surprenantes constatations. Nous savions qu'il y avait eu au début une phase de fixation à la mère, mais nous n'en soupçonnions ni l'importance, ni la durée, ni les conséquences : fixations, dispositions. Le père n'est alors considéré que comme un rival gênant ; en certains cas, la fixation à la mère persiste encore au-delà de la quatrième année. Durant cette phase, tout ce qui se retrouvera plus tard dans la situation oedipienne existe déjà et n'est ensuite que transféré à la personne du père. Bref, nous pouvons nous assurer qu'il est impossible de comprendre la femme si l'on néglige cette phase de fixation préœdipienne à la mère.</p>
<p>Nous voudrions maintenant savoir en quoi consistent ces sentiments libidinaux de la fille pour sa mère : ils sont multiples, persistent pendant les trois phases de la sexualité infantile et prennent les caractères de chacune d'elles en s'exprimant par des désirs oraux, sadiques anaux et phalliques. Ces désirs traduisent des émotions actives ou passives et si l'on vient à les rapporter à la différenciation ultérieure des sexes (ce qu'il convient d'ailleurs d'éviter autant que possible), on est en droit de les qualifier soit de virils, soit de féminins. En outre, très ambivalents, ils sont à la fois tendres et agressivement hostiles. Souvent les désirs hostiles ne surgissent qu'après avoir été transformés en représentations angoissantes. Il n'est pas toujours facile de formuler en quoi consistent ces désirs sexuels. Celui d'entre eux qui est le plus nettement perceptible, c'est le désir de faire un enfant à sa mère et d'en avoir un d'elle ; ces deux désirs datent de la période phallique et leur présence, toute surprenante qu'elle soit, nous est prouvée de façon formelle par l'observation analytique. L'attrait de ces recherches est dû à la singularité des découvertes qu'elles nous permettent de faire. On peut ainsi constater, par exemple, que la crainte d'être assassiné ou empoisonné, germe d'une maladie paranoïaque ultérieure, date de cette époque préœdipienne et se rapporte à la mère. Citons un autre cas encore : souvenez-vous d'un intéressant épiso-de tiré de l'histoire de ces investigations psychanalytiques qui m'ont fait passer tant d'heures pénibles. À l'époque où l'on s'attachait surtout à découvrir les traumatismes sexuels de l'enfance, presque toutes mes patientes me déclaraient avoir été séduites par leur père. J'en vins finalement à conclure que ces allégations étaient fausses et j'appris ainsi que les symptômes hystériques découlaient non de faits réels, mais de fantasmes. Plus tard seulement, je me rendis compte que ce fantasme de séduction par le père était, chez la femme, l'expression du complexe d'Oedipe typique. Dans l'his-toire préœdipienne de la fillette on retrouve aussi ce fantasme de séduction, mais c'est alors la mère qui est la séductrice. Ici le fantasme côtoie la réalité, car ce fut vraiment la mère qui provoqua, éveilla même peut-être, les premières sensations génitales voluptueuses, et cela en donnant aux enfants les soins corporels nécessaires.</p>
<p>Vous allez sûrement me taxer d'exagération et penser que les liens qui unissent la petite fille à sa mère ne sont ni aussi puissants ni aussi nombreux que je le prétends. Vous direz que, tout en ayant eu maintes occasions de voir agir des fillettes, vous n'avez jamais constaté rien de pareil. Votre objection n'est pas valable. N'oubliez pas, d'ailleurs, que l'enfant n'est capable ni d'exprimer préconsciemment ses idées, ni d'en faire part. Les sujets analysés chez qui ces processus de développement ont été très marqués ou même exagérés nous permettent d'étudier justement les traces et les conséquences des sentiments en question. C'est grâce à la pathologie, qui isole et exagère certains rapports, que nous arrivons à les saisir. Normaux, ils seraient demeu-rés inconnus. Nous avons le droit de considérer comme exacts les résultats de nos recherches, puisqu'elles n'ont pas été pratiquées sur des sujets très anormaux.</p>
<p>Nous savons que la forte fixation à sa mère finit par disparaître chez la fillette et nous allons voir comment se produit cette disparition et comment se produit la fixation au père. Un fait nous donne la marche à suivre : il ne s'agit pas ici, en effet, d'un simple changement d'objet, mais bien d'une véritable transformation qui s'effec-tue sous le signe de l'hostilité ; l'attachement à la mère se transformant en haine. Cette haine, parfois très forte, peut subsister toute la vie et être, chez certaines, soigneuse-ment surcompensée. En général, tandis qu'une partie de l'hostilité persiste, l'autre est surmontée, mais, naturellement, les événements entrent pour beaucoup en ligne de compte. Nous nous contenterons de porter notre attention sur l'époque où se produit l'évolution vers le Père et nous chercherons ce qui a bien pu motiver la haine contre la mère. Les patientes ne manquent jamais de nous donner une longue liste de récri-minations et d'accusations contre leurs mères. Ces doléances d'inégale valeur sont destinées à justifier les sentiments hostiles de l'enfant et nous devons nous garder de les négliger. Quelques-unes sont d'évidentes rationalisations et la source véritable de l'hostilité reste à chercher. J'espère vous intéresser en vous guidant cette fois à travers tous les méandres d'une investigation analytique.</p>
<p>Le plus ancien en date des méfaits reprochés à la mère c'est d'avoir donné trop peu de lait à son enfant et montré ainsi qu'elle ne l'aimait pas assez. Ce grief, à dire vrai, est assez souvent bien fondé quand il s'agit de nos familles. Les mères, lorsqu'elles n'ont pas suffisamment de lait, ce qui n'est pas rare, se contentent d'allaiter l'enfant pendant peu de temps, six à neuf mois. Chez les peuplades primitives, les enfants tètent le sein maternel jusqu'à l'âge de deux ou trois ans. Le personnage de la nourrice se confond souvent avec celui de la mère ; dans le cas contraire, il est fait grief à la mère d'avoir trop tôt renvoyé une nourrice qui allaitait volontiers l'enfant. Toutefois, ces reproches sont si fréquents que nous doutons qu'ils soient chaque fois mérités. Nous sommes plutôt enclins à croire que l'enfant garde de son premier aliment une faim inapaisable et qu'il ne se console jamais de la perte du sein maternel. Nous avons dit que les femmes primitives continuaient à allaiter leurs enfants alors que ceux-ci étaient déjà capables de marcher et de parler. Or, je crois que s'il m'arrivait d'analyser l'un de ces primitifs, je l'entendrais certainement formuler les mêmes griefs. La crainte de l'empoisonnement est probablement en corrélation avec la priva¬tion du sein maternel. Le poison est un aliment qui rend malade. Peut-être l'enfant attribue-t-il ses premières maladies à la privation dont nous venons de parler. En effet, croire au hasard, c'est témoigner déjà d'un certain degré de culture ; aux yeux du primitif, de l'être inculte, de l'enfant, tout ce qui advient est motivé ; ce motif, primitivement, devait être d'ordre animiste. De nos jours encore, dans certaines classes de la population, les gens ne croient jamais à la mort naturelle et c'est en général le médecin qui est responsable. La réaction névrotique qui se produit toujours au décès d'un proche n'est autre chose qu'une auto-accusation, le reproche qu'on adresse à soi-même d'avoir été cause de cette mort.</p>
<p>La naissance d'un autre enfant, voilà encore un motif de reproche, mais ce motif-là se confond souvent avec celui de la privation orale. La mère n'a plus voulu ou n'a plus été capable de nourrir son aîné parce qu'elle avait besoin de cet aliment pour le dernier-né. Dans le cas où la lactation est compromise par une nouvelle grossesse, quand les deux enfants sont d'âge très rapproché, ce grief s'avère bien fondé et, chose remarquable, l'enfant, même quand il n'a que Il mois de plus que le nouveau-né, n'est pas trop jeune pour prendre conscience du fait. L'enfant voue ainsi à l'intrus, au rival, une haine jalouse. Le nouveau venu n'a-t-il pas détrôné, volé, dépossédé son aîné ? Et la rancune est tenace aussi contre la mère infidèle qui partage entre les deux enfants son lait et ses soins. Tous ces sentiments se traduisent bien souvent par une modifi-cation fâcheuse du comportement. L'enfant devient « méchant », grincheux, indocile, et fait marche arrière en ne maîtrisant plus ses fonctions excrémentielles. Tout cela est connu et admis depuis longtemps déjà, mais nous nous figurons mai l'intensité de ces émotions jalouses et le rôle immense qu'elles jouent dans l'évolution ultérieure. Et s'il naît d'autres enfants, la jalousie est ravivée et l'émotion se renouvelle chaque fois avec la même intensité. Ce fait n'est guère modifié quand l'enfant demeure le préféré de sa mère, car l'amour du petit être n'a pas de bornes, exige l'exclusivité et n'admet nul partage.</p>
<p>Les désirs sexuels de l'enfant se modifient suivant les divers stades de la libido ; impossibles à satisfaire, en général, ils fournissent maints prétextes à l'apparition d'hostilité vis-à-vis de la mère. Le renoncement capital se produit à la période phalli-que, quand la mère vient à interdire la masturbation, source de volupté à laquelle elle a elle-même induit l'enfant. Cette interdiction s'accompagne souvent de tous les indices d'un vif mécontentement et aussi de sévères menaces ; ces motifs suffisent, pensera-t-on, à expliquer pourquoi la fillette se détache de sa mère. La nature même de la sexualité infantile, l'excès des exigences amoureuses, l'impossibilité de satisfaire des désirs sexuels, voilà ce qui provoque inéluctablement cette volte-face. Peut-être pensera-t-on que ce lien est appelé à disparaître du fait justement qu'il est le premier, car les investissements objectaux précoces sont toujours extrêmement ambivalents et l'amour puissant ne manque jamais de s'accompagner d'une forte tendance agressive. Les déceptions amoureuses, les renoncements seront d'autant plus sensibles à l'enfant qu'il aura aimé avec plus de passion. Finalement, l'hostilité accumulée doit l'emporter sur l'amour. On peut aussi nier l'ambivalence primitive des investissements amoureux et démontrer que l'irrémédiable disparition de l'amour infantile est due, justement, à la nature particulière du rapport mère-enfant, l'éducation la plus indulgente ne pou¬vant qu'exercer une contrainte et imposer certaines restrictions. Toute atteinte à sa liberté provoque chez l'enfant une réaction qui se manifeste par la tendance à la révolte et à l'agression. Je crois que la discussion de ces éventualités serait très intéressante si certaine objection ne nous venait alors à l'esprit. En effet, les rejets, les déceptions amoureuses, la jalousie, la séduction suivie de défense, tout cela se retrouve aussi dans les relations du garçonnet avec sa mère sans qu'il s'ensuive pour cela d'abandon de l'objet maternel. C'est donc qu'il y a chez la fillette un facteur spécifique qui se manifeste autrement ou qui ne se manifeste pas chez le garçon. Tant que nous ne connaissons pas la nature dudit facteur, nous ne comprenons pas com¬ment la fille arrive à se détacher de sa mère.</p>
<p>Or je crois que nous avons découvert ce facteur spécifique là justement où nous nous attendions à le trouver, mais sous une forme un peu surprenante. A l'endroit prévu, c'est-à-dire dans le complexe de castration. Rien d'étonnant à ce qu'une diffé-rence anatomique ait des répercussions psychiques. Ce qui nous sembla étrange, ce fut de constater que la fille en voulait à sa mère de ne lui avoir pas donné de pénis et qu'elle l'en tenait pour responsable.</p>
<p>Vous voyez que nous attribuons à la femme aussi un complexe de castration, naturellement différent de celui du garçon. Le complexe de castration du garçon apparaît à l'époque où ce dernier constate, en voyant des organes génitaux féminins, que le membre viril, si précieux à ses yeux, ne fait pas nécessairement partie du corps. Il se souvient alors des menaces qu'on lui fit quand on le surprit en flagrant délit de masturbation et il commence à redouter l'exécution de ces menaces, subissant ainsi la peur de la castration qui devient dès lors le moteur le plus puissant de son évolution ultérieure. Le complexe de castration de la fillette naît aussi à la vue des organes génitaux de l'autre sexe. Elle s'aperçoit immédiatement de la différence et en comprend aussi, il faut l'avouer, toute l'importance. Très sensible au préjudice qui lui a été fait, elle voudrait bien, elle aussi, c avoir un machin comme ça ». L'envie du pénis s'empare d'elle, envie qui laissera dans son évolution, dans la formation de son caractère, des traces ineffaçables. Dans les cas les plus favorables, cette convoitise ne peut être réprimée sans le déploiement d'un grand effort psychique. La fillette, quand elle découvre son désavantage, ne se résigne pas facilement : au contraire, longtemps encore elle espère se trouver un jour pourvue d'un pénis et cet espoir persiste parfois très tardivement. Quand enfin la connaissance de la réalité lui a fait perdre toute espérance de voir se réaliser son désir, l'analyse montre encore que ce dernier est demeuré vivace dans l'inconscient et qu'il conserve toujours une charge énergétique notable. Parmi les mobiles capables d'inciter la femme adulte à se faire analyser, il faut compter le désir de posséder enfin le pénis. Le bien qu'elle attend raisonnable¬ment du traitement, par exemple la possibilité d'exercer quelque profession intellec¬tuelle, n'est souvent qu'une forme sublimée de ce désir refoulé.</p>
<p>Le désir du pénis a une indéniable importance. On cite quelquefois comme un exemple d'injustice masculine certain reproche adressé à la femme, à savoir que l'envie et la jalousie jouent un rôle plus considérable dans la vie spirituelle de la femme que dans celle de l'homme. Certes, ces défauts se manifestent aussi chez l'homme et peuvent être provoqués chez la femme par d'autres facteurs que le désir du pénis, mais nous sommes enclins à croire qu'il convient d'en attribuer l'excédent à l'influence de cette envie. Certains analystes cherchent à diminuer l'importance qu'a, dans la phase phallique, la première poussée du désir du pénis. A leur avis, les reliquats de cette attitude, chez la femme, proviendraient principalement d'une forma¬tion secondaire et celle-ci, provoquée par quelques conflits ultérieurs, serait due alors à une régression vers ces émois précoces. C'est là un problème d'ordre général qu'offre la psychologie abyssale. Dans toutes les attitudes pulsionnelles pathologiques - ou seulement insolites, - par exemple dans toutes les perversions sexuelles, il y a lieu de se demander quels rôles sont respectivement attribuables d'une part à la puis¬sance des fixations infantiles précoces et, d'autre part, à l'influence des événements et des évolutions ultérieurs. Presque toujours, il s'agit là de ces séries complémentaires que nous a fait connaître l'étiologie des névroses. Chacun des deux facteurs ayant sa part de responsabilité dans l'apparition de la maladie, une diminution de l'un est compensée par une augmentation de l'autre. En tous cas, ce sont les émois infantiles qui donnent la directive et qui s'avèrent même parfois décisifs. Et l'importance du facteur infantile est, j'en suis convaincu, prépondérante en ce qui concerne justement l'envie du pénis.</p>
<p>La découverte de la castration marque, dans l'évolution de la fillette, un tournant décisif. Trois voies s'offrent alors à elle : la première aboutit à l'inhibition sexuelle ou à la névrose, la seconde à une modification du caractère, à la formation d'un com¬plexe de virilité, la troisième enfin, à la féminité normale. Ces trois modes de réaction nous sont maintenant assez bien connus. Dans le premier cas, la petite fille, qui avait jusqu'alors vécu comme un petit garçon, s'était livrée à la masturbation clitoridienne en associant la satisfaction qu'elle se procurait ainsi à ses désirs actifs, désirs bien souvent centrés sur la mère. Sous l'influence de l'envie du pénis, elle cesse de trouver son plaisir dans la sexualité phallique. La comparaison avec le garçon, mieux partagé qu'elle, blesse son amour-propre et, renonçant à la jouissance masturbatoire clitori-dienne ainsi qu'à l'amour pour sa mère, elle arrive souvent à refouler une bonne partie de ses tendances sexuelles. Le détachement de la mère ne se produit pas d'un seul coup, car la fillette considère tout d'abord sa mutilation comme un malheur indi-viduel ; c'est plus tard seulement qu'elle s'aperçoit finalement que d'autres êtres féminins, et parmi eux sa propre mère, sont semblables à elle-même. Or, son amour s'adressait à une mère phallique et non à une mère châtrée. Il devient dès lors possible de s'en détourner et de laisser les sentiments hostiles, depuis longtemps accumulés, prendre le dessus. En résumé, le manque de phallus de la femme dévalorise celle-ci aux yeux de la fillette comme à ceux du garçon et, peut-être même plus tard, à ceux de l'homme.</p>
<p>Nul d'entre vous n'ignore l'importance que nos névrosés attachent à leur onanis¬me, qu'ils rendent responsable de tous leurs maux ; et c'est à grand-peine que nous parvenons à leur prouver leur erreur. En toute justice nous devrions reconnaître qu'ils ont raison, car l'onanisme n'est que la manifestation de la sexualité infantile et c'est justement du fourvoiement de cette sexualité que les malades en question souffrent. Toutefois les névrosés ne mettent en cause que la masturbation de la puberté let ont totalement oublié la masturbation précoce, seule responsable en réalité. Je voudrais pouvoir vous montrer un jour le retentissement que peuvent avoir sur l'éclosion d'une névrose ultérieure, et sur la formation du caractère de chaque individu, la découverte ou la non-découverte de cette masturbation, la réaction des parents ou leur tolérance, la réaction du sujet lui-même, qu'il parvienne ou non à réprimer son onanisme. Tout cela laisse des traces indélébiles. Mais, somme toute, je suis plutôt satisfait de ce que ce long et pénible travail me soit épargné, car, en fin de compte, vous ne manqueriez pas de me plonger dans un cruel embarras en exigeant de moi des conseils d'ordre pratique, en me demandant quelle attitude il convient d'adopter en face de la masturbation des petits enfants, quand on est soit un de leurs parents, soit un de leurs éducateurs. L'évolution, ici décrite, de la fillette vous donne un exemple des efforts souvent infructueux que fait l'enfant lui-même pour échapper à la masturbation. Lorsque l'envie du pénis a provoqué une vive réaction contre l'onanisme, sans que celui-ci cède pourtant, la fillette est en proie à une violente lutte intérieure ; s'attri-buant, pour ainsi dire, le rôle de sa mère maintenant détrônée, elle manifeste, par une réaction contre le plaisir que le clitoris lui permet d'éprouver, tout son méconten¬tement d'avoir un organe aussi médiocre. Bien des années plus tard, alors que l'activité masturbatoire s'est depuis longtemps éteinte, on retrouve encore les vestiges de cette lutte contre une tentation toujours redoutée : sympathie pour des personnes qu'on pressent être en proie aux mêmes difficultés, motifs auxquels on obéit en se mariant, choix même du mari ou de l'amant. Renoncer à la masturbation n'est vraiment pas un acte indifférent ou négligeable.</p>
<p>En cessant de se livrer à la masturbation clitoridienne, la fillette renonce à une partie de son activité phallique. La passivité prend le dessus, le penchant pour le père, grâce au concours des pulsions instinctuelles, devient prédominant, l'activité phalli¬que est supprimée. Pareil changement survenu au cours de l'évolution doit, vous le voyez, favoriser l'instauration de la féminité. Et celle-ci apparaît normale quand le refoulement n'a pas été exagéré. Le désir qu'a la fille de son père n'est sans doute à l'origine que le désir de posséder un phallus, ce phallus qui lui a été refusé par sa mère et qu'elle espère maintenant avoir de son père. Toutefois, la situation ne s'établit vraiment que lorsque le désir du pénis est remplacé par le désir d'avoir un enfant, ce dernier, suivant une vieille équivalence symbolique, devenant le substitut du pénis. N'oublions pas que la fillette, dès la phase phallique encore introublée, avait souhaité posséder un enfant, ce que prouve sa prédilection pour les poupées. Mais ce jeu n'est pas vraiment une manifestation de la féminité, il traduit plutôt une identification à la mère, dans le but de remplacer la passivité par de l'activité. La fillette jouait à la poupée et la poupée, c'était elle-même. Elle pouvait faire à l'enfant tout ce que sa mère lui faisait à elle-même. Ce n'est que lorsqu'apparaît le désir du pénis que l'enfant-poupée devient un enfant du père et en arrive ainsi à figurer le but le plus ardemment poursuivi. Quel bonheur quand ce désir infantile plus tard se réalise, surtout si le nouveau-né est un petit garçon qui apporte le pénis tant convoité ! La femme, en désirant avoir un enfant, pense plus souvent à celui-ci qu'au père, dès lors relégué au second plan. Ainsi l'ancien désir viril de posséder un pénis subsiste même quand la féminité est le mieux établie. Mais ne conviendrait-I pas plutôt de considérer ce désir du pénis comme spécifiquement féminin ?</p>
<p>En reportant sur son père son désir de l'enfant-pénis, la fillette est parvenue à la situation oedipienne. L'hostilité déjà existante contre sa mère se trouve alors consi-dérablement renforcée. Sa mère devient une rivale, celle à qui le père accorde tout ce que la fillette voudrait qu'il lui donnât à elle. Le complexe d'Oedipe féminin nous a longtemps dissimulé l'attachement préœdipien de la fille à sa mère, attache¬ment si important et qui laisse de si tenaces fixations ! Pour la fillette, la situation œdipienne est l'aboutissement d'une longue et pénible évolution, une sorte de solution provi¬soire, une position de tout repos qu'elle n'abandonnera plus de longtemps, d'autant que le début de la période de latence n'est plus très éloigné. Et voilà que nous nous apercevons que dans le rapport du complexe d'Oedipe avec celui de castration, il y a, suivant le sexe, une différence sans doute lourde de conséquences. Le complexe d'Oedipe qui pousse le garçon à désirer sa mère, à vouloir évincer son rival : le père, se développe naturellement durant la phase phallique. Mais la menace de la castration contraint le petit mâle à abandonner cette attitude ; la peur de perdre son pénis pro-voque la disparition du complexe d'Oedipe qui, dans le cas le plus normal, est entièrement détruit. Un surmoi rigoureux lui succède. Chez la fillette, c'est à peu près le contraire qui se produit. Le complexe de castration, loin de détruire le complexe d'Oedipe, en favorise le maintien ; le désir du pénis pousse la fillette à se détacher de sa mère et à se réfugier dans la situation œdipienne comme dans un port. Avec la peur de la castration disparaît aussi le motif capital qui avait forcé le garçon à surmonter le complexe d'Oedipe. La fillette conserve ce complexe pendant un temps indéterminé et ne le surmonte que tardivement et de façon incomplète. Le surmoi, dont la forma-tion est, dans ces conditions, compromise, ne peut parvenir ni à la puissance, ni à l'indépendance qui lui sont, au point de vue culturel, nécessaires. Les féministes n'aiment guère que l'on fasse ressortir l'importance de ce facteur dans le caractère féminin en général.</p>
<p>Revenons maintenant sur nos pas : nous avons dit que, suivant la seconde réaction possible, il pouvait se former, après la découverte de la castration féminine, un puissant complexe de virilité.</p>
<p>Dans ce cas, la fillette refuse, pour ainsi dire, d'accepter la dure réalité, exagère opiniâtrement son attitude virile, persiste dans son activité clitoridienne et cherche son salut dans une identification avec la mère phallique ou bien avec le père. Qu'est-ce donc alors qui décide du dénouement ? Sans doute un facteur constitutionnel, une activité plus grande, plus semblable à celle du mâle. L'essentiel dans ce processus, c'est le manque, à ce stade du développement, de la poussée de passivité qui permet l'instauration de la féminité. Lorsque le choix objectal est influencé par une homo-sexualité manifeste, nous considérons ce fait comme une conséquence extrême de ce complexe de virilité. Toutefois l'expérience analytique nous enseigne que l'homo-sexualité féminine est rarement (ou n'est jamais) la prolongation en ligne droite de la virilité infantile. Il semble que ces fillettes aient, elles aussi, pendant un certain temps, pris leur père pour objet et adopté l'attitude œdipienne. Plus tard les inévita¬bles déceptions qu'elles subissent du fait du père les poussent à régresser vers l'ancien complexe de virilité. Il ne faut pas s'exagérer l'importance de ces déceptions qui, étant aussi le lot des filles destinées à la féminité normale, ne provoquent pas chez ces dernières pareilles réactions. Certes, le facteur constitutionnel joue là, c'est incontes-table, un rôle de premier plan, mais les deux phases du développement de l'homo-sexualité féminine se reflètent très bien dans le comportement des homosexuelles. Celles-ci jouent vis-à-vis l'une de l'autre indifféremment le rôle de la mère et de l'enfant ou du mari et de la femme.</p>
<p>Ce que je viens de vous raconter n'est, pour ainsi dire, que la préhistoire de la femme. En ces toutes dernières années seulement, nous avons réussi à acquérir ces nouvelles données et vous pouvez les considérer comme un échantillon de minutieux travail analytique. Puisqu'il s'agit ici de la femme, je me permets, cette fois, de citer les noms de quelques femmes auxquelles l'on doit d'importants travaux touchant le sujet qui nous préoccupe. C'est la doctoresse Ruth Mach Brunswick qui, la première, a décrit un cas de névrose attribuable à une fixation préœdipienne, la situation oedipienne n'ayant jamais pu s'instaurer. Il s'agissait d'une paranoïa de jalousie à pronostic favorable. La doctoresse Jeanne Lampl de Groot a établi, à l'aide d'indiscu-tables observations, l'incroyable activité phallique de la fillette. La doctoresse Hélène Deutsch a montré que les actes amoureux des femmes homosexuelles reproduisaient les rapports de mère à enfant.</p>
<p>Je n'ai pas l'intention de décrire toute l'évolution de la féminité à travers la puberté jusqu'à l'âge adulte. Nos données d'ailleurs n'y suffiraient pas. Je me contenterai de citer quelques détails (voir plus loin). Pour continuer la préhistoire, disons seulement que l'instauration de la féminité reste à la merci des troubles provoqués par les manifestations résiduelles de la virilité primitive. La régression aux fixations de cette phase préœdipienne est très fréquente. Dans certaines existences, on peut observer l'alternance répétée d'époques où prédomine tantôt la virilité, tantôt la féminité ; ce que nous autres, les hommes, appelons « l'énigme féminine » relève peut-être de cette bisexualité dans la vie féminine. Mais ces recherches nous ont permis de résoudre une autre question : nous avons donné à la force pulsionnelle de la vie sexuelle le nom de libido. La vie sexuelle est dominée par la polarité : virilité-féminité, rien de plus naturel alors que d'étudier la situation de la libido par rapport à cette opposition. Nous ne serions pas surpris qu'à toute sexualité correspondît une libido particulière de telle sorte que l'un des genres de libido visât les buts de la sexualité virile et l'autre les buts de la sexualité féminine. Cependant tel n'est pas le cas. Il n'est qu'une seule libido, laquelle se trouve au service de la fonction sexuelle tant mâle que femelle. Si, en nous fondant sur les rapprochements conventionnels faits entre la virilité et l'activité, nous la qualifions de virile, nous nous garderons d'oublier qu'elle représente également des tendances à buts passifs. Quoi qu'il en soit, l'accolement de ces mots « libido féminine » ne se peut justifier. De plus, il semble que la libido subisse une répression plus grande quand elle est contrainte de se mettre au service de la fonction féminine et que, pour employer une expression téléologique, la nature tienne moins compte de ses exigences que dans le cas de la virilité. La cause en peut-être recher¬chée dans le fait que la réalisation de l'objectif biologique : l'agression, se trouve confiée à l'homme et demeure, jusqu'à un certain point, indépendante du consente¬ment de la femme.</p>
<p>La fréquence de la frigidité sexuelle chez la femme semble venir confirmer ce désavantage et constitue un phénomène encore mal expliqué. Cette frigidité, quand elle est psychogène, peut être traitée ; d'autres fois elle laisse supposer l'existence de quelque facteur constitutionnel, voire anatomique.</p>
<p>J'ai promis de vous faire connaître encore quelques particularités de la féminité, telle qu'elle nous apparaît, une fois achevée, à la lumière de la psychanalyse. Nous nous bornerons à énoncer ici des vérités d'ordre général. Par ailleurs, il n'est pas toujours facile de distinguer ce qui est attribuable, d'une part, à la fonction sexuelle et, de l'autre, à la discipline sociale. Nous imputons à la féminité un narcissisme plus développé qui influence le choix objectal, dé sorte que, chez la femme, le besoin d'être aimée est plus grand que celui d'aimer. C'est encore l'envie du pénis qui provoque la vanité corporelle de la femme, celle-ci considérant ses charmes comme un dédommagement tardif et d'autant plus précieux à sa native infériorité sexuelle. La pudeur, vertu qui passe pour être spécifiquement féminine et qui est, en réalité, bien plus conventionnelle qu'on pourrait croire, a eu pour but primitif, croyons-nous, de dissimuler la défectuosité des organes génitaux. Nous n'avons garde d'oublier que plus tard elle a assumé d'autres fonctions encore. On pense que les femmes n'ont que faiblement contribué aux découvertes et aux inventions de l'histoire de la civilisation. Peut-être ont-elles cependant trouvé une technique, celle du tissage, du tressage. S'il en est vraiment ainsi, on est tenté de deviner le motif inconscient de cette invention. La nature elle-même aurait fourni le modèle d'une semblable copie en faisant pousser sur les organes génitaux les poils qui les masquent. Le progrès qui restait à faire était d'enlacer les fibres plantées dans la peau et qui ne formaient qu'une sorte de feutrage. Si vous qualifiez cette idée de fantaisiste, si vous pensez qu'en attribuant tant d'im-portance au rôle que joue, dans la formation de la féminité, le manque de pénis, je suis la proie d'une idée fixe et alors je reste désarmé.</p>
<p>Les rapports sociaux rendent bien souvent méconnaissables les conditions du choix objectai fait par la femme. Là où le choix est libre, il s'effectue fréquemment suivant l'idéal narcissique, l'homme élu étant semblable à celui que la fille avait en son temps désire devenir ; si la jeune fille est restée attachée à son père, c'est-à-dire si elle n'a pas liquidé son complexe d'Oedipe, elle choisit d'après le type paternel. Or, en se détachant de sa mère pour se tourner vers son père, elle n'a pas abdiqué l'hostilité envers celle-ci, hostilité inhérente aux rapports sentimentaux ambivalents ; ce choix devrait donc garantir le bonheur conjugal. Mais très souvent l'issue n'est pas aussi favorable, car la liquidation du conflit se produit rarement sans heurts. Le reliquat d'hostilité se reporte sur l'attachement positif et sur le nouvel objet. Le mari qui n'avait d'abord hérité que du père devient, Par la suite, l'héritier de la mère aussi. Il arrive facilement que la seconde partie de la vie d'une femme soit caractérisée par la lutte que celle-ci soutient contre son mari, alors que la première partie, plus courte, s'était passée en rébellions contre sa mère. Il est possible que, ente réaction une fois achevée, une seconde union s'avère plus heureuse. En outre, sans que rien le fasse prévoir aux amoureux, la femme est susceptible de changer d'attitude après la naissance de son premier enfant, de s'identifier à nouveau à sa mère contre laquelle elle s'était, jusqu'au mariage, dressée. Elle peut aussi utiliser pour cette identification toute la libido disponible, de telle sorte qu'il y ait, du fait de l'automatisme de répé¬tition, une reproduction du mariage malheureux des parents. Les réactions que subit une femme à la naissance d'un fils ou d'une fille montrent que le mobile ancien : le manque de pénis, n'a rien perdu de sa puissance. Seuls les rapports de mère à fils sont capables de donner à la mère une plénitude de satisfaction, car de toutes les relations humaines, ce sont les plus parfaites et les plus dénuées d'ambivalence. La mère peut reporter sur son fils tout l'orgueil qu'il ne lui a pas été permis d'avoir d'elle-même et elle en attend la satisfaction de ce qu'exige encore le complexe de virilité. Le bonheur conjugal reste mal assuré tant que la femme n'a pas réussi à faire de son époux son enfant, tant qu'elle ne se comporte pas maternellement envers lui.</p>
<p>L'identification de la femme avec sa mère comporte deux phases. Durant la pre-mière, la préœdipienne, ce qui prédomine c'est l'attachement tendre à la mère, la tendance à prendre celle-ci comme modèle ; durant la seconde, l'œdipienne, c'est le désir de voir la mère disparaître afin de la remplacer auprès du père. Les deux phases laissent de nombreuses traces dont on peut bien dire qu'elles ne s'effacent jamais suffisamment au cours de l'évolution ultérieure. Toutefois, c'est la phase préœdi¬pienne d'attachement tendre qui exerce sur l'avenir de la femme la plus grande influence. C'est alors, en effet, que la femme acquiert les qualités grâce auxquelles elle pourra plus tard exercer sa fonction sexuelle et remplir son rôle social, dont l'importance est inestimable. En s'identifiant à sa mère elle en arrive à devenir un objet d'attrait pour l'homme, car la fixation oedipienne de ce dernier se développe alors jusqu'à devenir un état amoureux. Néanmoins c'est bien souvent le fils qui obtient ce que l'époux n'avait pu réussir à conquérir. On a l'impression que l'amour de la femme et celui de l'homme sont écartés l'un de l'autre par une différence de phases psychologiques.</p>
<p>La femme, il faut bien l'avouer, ne possède pas à un haut degré le sens de la justice, ce qui doit tenir, sans doute, à la prédominance de l'envie dans son psychis¬me. Le sentiment d'équité, en effet, découle d'une élaboration de l'envie et indique les conditions dans lesquelles il est permis que cette envie s'exerce. Nous disons aussi que les femmes ont moins d'intérêts sociaux que les hommes, et que chez elles la faculté de sublimer les instincts reste plus faible. En ce qui concerne l'intérêt social, l'infériorité de la femme est due, sans doute, à ce caractère asocial qui est le propre de toutes les relations sexuelles. Les amoureux se suffisent à eux-mêmes et la famille, également, met obstacle à ce que l'on abandonne un cercle étroit pour un plus large. Quant au penchant à la sublimation, il est soumis aux plus grandes variations indi-viduelles. Par contre, je ne puis passer sous silence une impression toujours à nouveau ressentie au cours des analyses. Un homme âgé de trente ans environ est un être jeune, inachevé, susceptible d'évoluer encore. Nous pouvons espérer qu'il saura amplement se servir des possibilités de développement que lui offrira l'analyse. Une femme du même âge, par contre, nous effraie par ce que nous trouvons chez elle de fixe, d'immuable ; sa libido ayant adopté des positions définitives semble désormais incapable d'en changer. Là, aucun espoir de voir se réaliser une évolution quelcon¬que ; tout se passe comme si le processus était achevé, à l'abri de toute influence, comme si la pénible évolution vers la féminité avait suffi à épuiser les possibilités de l'individu. En tant que thérapeutes, nous déplorons cet état de choses, même quand nous parvenons à terrasser la maladie en liquidant le conflit névrotique.</p>
<p>Voilà tout ce que j'avais à vous dire touchant la féminité. Mon exposé est certes incomplet, fragmentaire et parfois peu réjouissant. N'oubliez pas cependant que nous n'avons étudié la femme qu'en tant qu'être déterminé par sa fonction sexuelle. Le rôle de cette fonction est vraiment considérable, mais, individuellement, la femme peut être considérée comme une créature humaine. Si vous voulez en apprendre davantage sur la féminité, interrogez votre propre expérience, adressez-vous aux poètes ou bien attendez que la science soit en état de vous donner des renseignements plus appro-fondis et plus coordonnés.</p>
<p>Sixième conférence</p>
<p>Éclaircissements, applications, orientations</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> </p>
<p>Mesdames, Messieurs, me sera-t-il maintenant permis, délaissant les sujets arides dont je suis quelque peu excédé, d'en aborder d'autres fort peu théoriques, à la vérité, mais qui ne manqueront pas de vous intéresser, vous qui êtes favorables à la psycha-nalyse. Supposons, par exemple, que vous profitiez d'un moment de loisir pour vous plonger dans la lecture de quelque roman anglais ou américain où vous pensez trouver une description de l'homme moderne et des conditions de son existence. Au bout de quelques pages, vous constatez que l'auteur fait allusion à la psychanalyse ; un peu plus loin il en parle encore, même si le sujet ne s'y prête pas. Et ne croyez pas qu'il s'agisse là d'utiliser la psychologie abyssale afin de faire mieux comprendre les personnages du récit et leur comportement. Certes, c'est là une chose qui a été tentée dans certaines œuvres plus sérieuses ; mais ce qu'on trouve généralement, ce sont d'ironiques remarques, propres, selon l'auteur, à démontrer son érudition et sa supé¬riorité intellectuelle. Parfois vous sentez que l'auteur n'est pas au courant de la question qu'il traite ainsi. Il peut arriver encore que vous alliez, pour vous distraire, dans quelque réunion amicale (le fait peut même se produire ailleurs qu'à Vienne). Au bout d'un instant, la conversation tombe sur la psychanalyse et les personnes de toutes catégories donnent alors leur avis, le plus souvent avec une assurance imperturbable. Le ton employé pour émettre ces opinions est, en général, méprisant, souvent injurieux, ou tout au moins ironique. Êtes-vous alors assez imprudent pour montrer que vous avez quelque notion de ce dont on parle que vous voilà attaqué de toutes parts, chacun exige des renseignements et des explications et vous vous convainquez bien vite que tous ces jugements sévères ont été portés a priori, sans que leurs auteurs se soient jamais informés. Peut-être est-il arrivé à l'un d'entre eux de tenir entre les mains une œuvre psychanalytique, mais, en ce cas, il n'a pu, ce jour-là, surmonter les résistances que provoqua ce premier contact avec un sujet jusqu'alors ignoré.</p>
<p>Peut-être vous attendez-vous à ce qu'une introduction à la psychanalyse vous fournisse des arguments capables de confondre nos adversaires, vous indique les lectures qu'il convient de leur conseiller ou même les exemples empruntés à la littéra-ture ou les cas observés qu'il sied de leur citer. Eh bien, abstenez-vous, je vous prie de tenter d'inutiles efforts ; il vaut mieux dissimuler vos propres connaissances et, si la chose n'est pas possible, vous borner à déclarer que, pour autant que vous en puissiez juger, la psychanalyse est une branche particulière de la science fort difficile à comprendre et à apprécier, qu'elle traite de matières très sérieuses et qu'il est inutile de badiner sur son compte. Ajoutez encore que d'autres amusettes parviendront bien mieux qu'elle à distraire la société. Naturellement, n'essayez pas non plus d'expliquer leurs rêves aux imprudente qui vous les raconteraient et gardez-vous aussi, en cherchant à gagner à la psychanalyse de nouveaux partisans, de citer des cas de guérison.</p>
<p>Mais, demanderez-vous, pourquoi donc les gens qui écrivent ces livres ou qui tiennent ces propos ont-ils une attitude si incorrecte ? Vous inclinerez alors à penser que ce fait tient non seulement aux gens, mais bien à la psychanalyse elle-même. Tel est également mon avis. Le préjugé qui se manifeste ainsi dans la littérature et dans le monde n'est qu'une conséquence tardive de l'ancien jugement que portèrent sur la psychanalyse alors naissante les pontifes de la science officielle. M'étant déjà plaint de ce fait dans un exposé historique, je ne veux plus y revenir, d'autant que ma première récrimination fut peut-être déjà superflue. Mes adversaires scientifiques ne m'ont épargné aucun outrage, ils ont- blessé aussi bien la logique que les bienséances et le bon goût. Au Moyen Age, le malfaiteur ou simplement l'ennemi politique était mis au pilori et exposé aux injures de la populace ; telle fut aussi ma situation. Vous ne vous figurez sans doute pas tout ce dont est capable, à notre époque, la haine populaire, ni à quels excès peuvent se porter les hommes quand, faisant partie d'une foule, ils ne sentent plus peser sur eux de responsabilité personnelle. Au début de cette période de mon existence, je me trouvais assez isolé ; je m'aperçus bientôt qu'il était tout aussi vain d'engager une polémique que de récriminer ou d'en appeler au jugement de meilleurs esprits. En effet, à quel tribunal aurais-je eu recours ? J'empruntai alors une autre voie : j'en vins à considérer le comportement de la foule comme l'une des manifestations de cette même résistance que j'avais à vaincre chez mes divers patients, et ce fut là ma première utilisation de la psychanalyse. Dès lors, je m'abstins de toute polémique et persuadai mes partisans, dont le nombre augmen¬tait peu à peu, d'adopter la même attitude. Le procédé ne tarda pas à porter ses fruits. L'anathème prononcé contre la psychanalyse a été levé depuis, mais comme toute foi ancienne survit à l'état de superstition, comme toute théorie abandonnée par la science demeure sous la forme de croyance populaire, le mépris dont la psychanalyse fut autrefois l'objet dans les milieux scientifiques persiste encore chez les profanes, hommes de lettres ou causeurs mondains. Ne vous en étonnez point.</p>
<p>Bien que la psychanalyse soit actuellement considérée comme une science, bien qu'elle ait conquis sa place à l'université, les combats engagés autour d'elle ne sont pas encore terminés, mais c'est avec moins d'âpreté qu'ils se poursuivent. Et, fait nouveau, il s'est constitué dans le monde scientifique une sorte de milieu tampon entre l'analyse et ses adversaires. D'aucuns, en effet, admettent certaines données de l'analyse tout en y apportant de divertissantes restrictions ; ils en rejettent d'autres et le clament à tout vent. On a peine à deviner ce qui a pu dicter leur choix, mais c'est là vraisemblablement affaire de sympathie personnelle. L'un est choqué par la sexualité, l'autre par l'inconscient ; mais c'est le fait du symbolisme qui semble susciter une répugnance toute particulière. Ces éclectiques se refusent à admettre que, tout inache-vée qu'elle puisse encore être, la psychanalyse forme un tout dont il est impossible de soustraire quelque élément. Jamais je n'ai eu l'impression que le choix ou le rejet se fondât, chez ces partisans partiels, sur un examen sérieux. Ils consacrent leur temps et leur intérêt à d'autres branches de l'activité, celles où ils ont réussi avec éclat, et c'est là ce qui explique leur attitude. Mais alors pourquoi prendre parti avec tant d'assurance ? Ne devraient-ils pas plutôt réserver leur jugement ? Je parvins un jour à convertir rapidement une de ces grandes personnalités. Il s'agissait d'un critique universellement connu qui étudiait avec la compréhension la plus parfaite tous les courants spirituels de son époque et témoignait d'une vision prophétique. Âgé de près de 80 ans quand je fis sa connaissance, il était encore, un étincelant causeur. Vous devinerez sans peine le nom de cet homme célèbre. Sans y être incité par moi, il vint un jour à parler de psychanalyse. Très modestement il me dit : « Je ne suis qu'un litté-rateur. Vous, vous êtes un naturaliste, un inventeur. Cependant, il faut que je vous dise une chose, jamais je n'ai désiré sexuellement ma mère. - Mais répondis-je, vous avez pu n'en rien savoir ; pour les adultes ce sont là des phénomènes inconscients. - Ah, c'est donc ainsi que vous entendez la chose », dit-il avec soulagement et il me serra la main. Nous bavardâmes encore avec la plus grande cordialité pendant plusieurs heures. J'appris par la suite que, durant les dernières années de sa vie, il s'était exprimé favorablement sur le compte de la psychanalyse et qu'il employait volontiers le terme, pour lui nouveau, de « refoulement ».</p>
<p>Un dicton assure que « nous avons beaucoup à apprendre de nos ennemis ». Je déclare que tel ne fut pas mon cas. Peut-être devrais-je examiner ici toutes les objec-tions, tous les reproches qui furent adressés à la psychanalyse et qui pourraient sans doute vous servir d'enseignement. Je devrais également vous signaler toutes les injus-tices, toutes les erreurs de logique commises ; mais « on second thoughts », je me dis que, loin d'être intéressant, cet examen deviendrait pénible, fastidieux et serait contraire à l'attitude que j'ai jusqu'ici adoptée. Veuillez donc m'excuser si je m'abs¬tiens et si je vous épargne ainsi les opinions de nos pseudo-savants adversaires. Presque toujours, il s'agit de personnes que rien n'autorise à émettre leur avis, sinon toutefois leur parfaite inexpérience, qui est, sans doute, aux yeux de bien des gens, une garantie d'impartialité. Mais je sais bien que je n'en serai pas quitte à si bon compte ; « votre observation, me direz-vous, ne s'applique pas à tous vos adversaires, dont quelques-uns ont acquis une certaine expérience analytique et s'y sont peut-être eux-mêmes soumis. Plusieurs d'entre eux ont pu être, un temps, vos collaborateurs. Ayant ensuite adopté d'autres conceptions, d'autres théories, ces dissidents ont plus tard fondé des écoles psychanalytiques indépendantes. Expliquez-nous donc le motif, la signification de ces dissidences si nombreuses au cours de l'histoire de la psy¬chanalyse. »</p>
<p>Eh bien, c'est ce que je m'en vais tenter de faire, mais brièvement, car cette expli-cation est moins instructive que vous ne l'imaginez. Je sais que vous pensez surtout à la psychologie individuelle d'Adler. Celle-ci, en Amérique par exemple, est mise sur le même plan, citée en même temps que la psychanalyse. En réalité, les deux théories ont très peu de points communs, mais celle d'Adler, par suite de certaines circons¬tances historiques, mène aux dépens de l'autre une sorte d'existence parasitaire ; les conditions que nous avons admises pour ce genre d'adversaires ne paraissent s'appli-quer que fort peu au fondateur de ce groupe. Le nom même donné à cette théorie est impropre et semble n'avoir été adopté que par la difficulté d'en trouver quelque autre. Pour nous, ce terme de psychologie individuelle ne peut être considéré que comme le contraire de celui de psychologie collective. Ce que nous étudions nous-mêmes, c'est presque toujours et partout la psychologie de l'individu humain. Je n'ai nullement l'intention de faire ici une critique objective de la psychologie individuelle d'Adler, critique qui ne trouverait pas place dans le plan de cette introduction. En outre, je n'ai rien à modifier aux idées que j'ai antérieurement émises à ce sujet. Toutefois, j'illus-trerai l'impression qu'elle donne par une anecdote datant des années qui précédèrent l'apparition de l'analyse.</p>
<p>A proximité du bourg morave où je suis né et que j'ai quitté à l'âge de trois ans se trouve une modeste ville d'eaux, située au milieu d'une jolie campagne verdoyante. Durant mes années de lycée, j'y passais souvent mes vacances. La maladie d'un proche parent m'offrit, quelque vingt ans plus tard, l'occasion de revoir cet endroit. Au cours d'un entretien que j'eus avec le médecin qui avait soigné mon parent, je m'informai des rapports que ce praticien entretenait avec les paysans de la région, des Slovaques je crois, qui, en hiver, constituaient sa seule clientèle. Il me décrivit alors la façon dont il exerçait son activité professionnelle. Les malades venus à la consul¬tation se placent à la queue leu leu dans son bureau. Ils passent l'un après l'autre et chacun décrit son mal : douleurs dans les reins, crampes d'estomac, fatigue dans les jambes, etc. Le médecin l'ausculte, s'oriente, formule un diagnostic, toujours le même et qui se traduit à peu près par le mot « ensorcelé ». Mais, dis-je surpris, les paysans ne s'étonnent-ils pas que vous leur trouviez à tous la même maladie ? Oh non, répondit-il, ils sont enchantés, car ils l'espéraient bien et chacun d'eux, en quittant la file, fait comprendre aux autres, par mimique et par gestes, que ce médecin « est bien un type qui s'y connaît ». A cette époque j'étais très loin de soupçonner que je me trouverais un jour à même d'observer, dans d'autres conditions, une situation analogue.</p>
<p>Qu'il s'agisse d'un homosexuel, d'un nécrophile, d'un hystérique anxieux, d'un névrosé obsessionnel très renfermé ou d'un dément agité, l'adepte de la psychologie individuelle d'Adler expliquera la maladie en disant que le sujet tenait à se faire valoir, à surcompenser son infériorité, à planer, à s'élever du niveau féminin au niveau masculin. Alors que, jeunes étudiants, nous travaillions à la clinique, nous entendions des explications analogues lors de la présentation des cas d'hystérie, tant il est vrai que les Vieux aphorismes ne périssent jamais ! Les hystériques, nous disait-on alors, fabriquent leurs symptômes pour se rendre intéressants et attirer l'attention. Toutefois, dès cette époque, une psychologie aussi rudimentaire ne nous semblait pas suffire à expliquer l'énigme de l'hystérie. Pourquoi, nous demandions-nous par exemple, les malades se servent-ils de ce moyen et non d'un autre pour atteindre leur but ? Il y a naturellement dans cette doctrine des psychologues individualistes quel¬ques données exactes, une parcelle de vérité dans l'ensemble. L'instinct de conser¬vation tente de tirer parti de toute situation, le mi cherche aussi à profiter de l'état morbide. C'est ce qu'on appelle en psychanalyse « le profit secondaire de la maladie ». Mais que deviennent, dans la théorie d'Adler, le masochisme, le besoin inconscient de punition, le tort que se fait à lui-même le névrosé, tous faite qui poussent à admettre l'existence de pulsions instinctuelles allant à l'encontre de l'instinct de conservation ? En y songeant on se prend à douter du bien-fondé de la vérité banale sur laquelle se base tout l'enseignement de la psychologie individuelle. Néanmoins, une pareille doctrine doit naturellement satisfaire la plupart des gens, car elle évite les complications, exclut toute idée nouvelle et difficile à saisir, ignore l'inconscient, supprime d'un seul coup le problème de la sexualité si pénible à tous, et se borne à rechercher quel détour il convient d'emprunter pour que la vie soit rendue plus facile. Car les hommes sont eux-mêmes pour la plupart nonchalants, n'exigent pour expliquer les choses qu'un seul motif, ne tiennent pas à ce que la science ait une grande portée. Ils recherchent les explications simples et aiment que les problèmes soient résolus. En constatant combien la psychologie individuelle répond à ces aspirations, l'on ne peut s'empêcher de se remémorer cette phrase de « Wallenstein » :</p>
<p>« Si cette pensée n'était pas aussi diablement judicieuse, on serait tenté de la qualifier de tout à fait stupide » .</p>
<p>Les critiques autorisés, si implacables envers la psychanalyse, ont en général fait patte de velours à la psychologie individuelle. Toutefois, en Amérique, un des psy-chiatres les plus réputés a, sous le titre de « Enough », publié un article contre Adler. Il y exprimait en termes fort énergiques son dégoût devant l'automatisme de répétition de la psychologie individuelle. Si d'autres se sont comportés de façon bien plus aimable, cela est sans doute dû, en grande partie, à leur aversion pour la psychanalyse.</p>
<p>Je n'ai pas besoin d'en dire long sur d'autres doctrines dissidentes. Cette dissi-dence elle-même ne prouve ni en faveur ni en défaveur de la psychanalyse. Pensez aux puissants facteurs affectifs qui rendent malaisé à bien des gens d'adopter une doctrine et de s'y soumettre. Pensez aussi à la difficulté plus grande encore que traduit justement cet aphorisme : quot capita tot sensus. Quand les divergences d'opinion en vinrent à dépasser une certaine mesure, le mieux fut de se séparer et de suivre chacun sa voie, d'autant que ces désaccords théoriques entraînaient une modification du traitement pratique. Supposez, par exemple, qu'un analyste nie l'influence des événe¬ments passes et qu'il attribue les névroses exclusivement aux facteurs actuels et à l'attente des faits à venir. Cet analyste négligera l'analyse de l'enfance, se servira d'une technique différente et se verra forcé de substituer aux événements de l'enfance son influence, son enseignement ; en agissant de façon plus directe, il devra alors nettement indiquer aux patients le but qu'il leur faut viser dans la vie. Peut-être est-ce là une école de la sagesse, mais non plus une psychanalyse. Tel autre pensera que le germe de toutes les maladies névrotiques à venir se trouve dans l'angoisse qu'a causée la naissance et il lui semblera dès lors naturel de limiter l'analyse aux seuls effets de cette cause unique et de promettre que la guérison surviendra au bout de 3 à 4 mois de traitement. Notez bien que les hypothèses sur lesquelles s'appuient les deux doctrines précitées sont diamétralement opposées. Ce qui caractérise presque toujours ces mouvements de défection. c'est que chacun d'eux a fait sienne l'une des données de la psychanalyse et que, fort de cette prise de possession, il prétend ainsi à l'indé¬pendance, qu'il s'agisse de l'instinct de puissance, du conflit moral, de la mère, de la génitalité, etc. Peut-être m'objecterez-vous que ces scissions sont dès maintenant plus fréquentes dans l'histoire de la psychanalyse que dans d'autres mouvements d'idées. J'ignore s'il en est réellement ainsi, mais en ce cas il convient d'en rendre respon¬sables les rapports intimes qui relient, dans la psychanalyse, les vues théoriques au traitement thérapeutique. S'il ne s'agissait que de divergences d'opinions, elles seraient bien mieux supportées. On aime à nous reprocher, à nous autres psycha¬nalystes, notre intolérance. Mais cet antipathique défaut, comment donc l'avons-nous manifesté ? Simplement en nous séparant de ceux qui ne pensaient pas comme nous et qui ne furent d'ailleurs l'objet d'aucune autre représaille. Au contraire, la chose tourna à leur avantage, leur fut profitable. En s'éloignant de nous, les dissidents se débar¬rassent en général d'un des fardeaux sous lesquels nous ployons : ils renoncent, par exemple, à l'odieuse sexualité infantile ou bien au ridicule symbolisme. Dès lors ils ont gardé l'assiette au beurre, le monde les tient pour à peu près honnêtes, tandis que nous, les stationnaires, nous passons pour des charlatans. D'ailleurs, à une seule et remarquable exception près, tous les dissidents se sont d'eux-mêmes détachés de nous.</p>
<p>Qu'exigerez-vous encore de nous- au nom de la tolérance ? Faut-il donc que nous disions à celui qui émet une opinion à nos yeux radicalement fausse : « Grand merci d'avoir soulevé ce lièvre. Vous nous préservez du péril de la suffisance et nous donnez l'occasion de prouver aux Américains que nous sommes aussi « broad¬minded » qu'ils le peuvent souhaiter. Nous ne croyons pas un mot de ce que vous dites, mais peu importe ! Sans doute avez-vous raison comme nous-mêmes. Peut-on d'ailleurs savoir qui a raison ? Permettez donc que, malgré notre désaccord, nous soutenions votre opinion dans la littérature. Nous espérons qu'en revanche vous vous ferez les champions de notre doctrine, celle que vous rejetez. à Telle sera sans doute dans l'avenir, quand on utilisera à tort et à travers la théorie relativiste d'Einstein, l'attitude scientifique ordinaire. Mais, pour le moment, nous n'en sommes pas encore là. Nous nous bornons, suivant la vieille méthode, à défendre nos propres convic¬tions, nous exposant ainsi, comme tout un chacun, à tomber dans l'erreur. Nous rejetons ce qui nous semble choquant et usons grandement du droit de modifier nos propres opinions dès que nous croyons avoir trouve mieux.</p>
<p>La psychanalyse nous permit de comprendre le pourquoi de l'hostilité que nous témoigna le monde à cause de notre activité psychanalytique et ce fut là un de ses premiers, avantages. D'autres utilisations de nature objective peuvent avoir un intérêt plus général. Notre première intention fut d'étudier les troubles du psychisme humain, parce qu'une expérience remarquable avait montré que les comprendre c'était presque les guérir, que la compréhension menait à la guérison. Longtemps nous ne poursuivî-mes que ce seul but, mais, par la suite, nous reconnûmes les rapports étroits, voire l'identité intérieure, qui existent entre les processus morbides et ceux qu'on dit être normaux. C'est alors que la psychanalyse devint une psychologie abyssale. Or, comme rien de ce que l'homme fait ou crée ne peut être compris sans l'aide de la psychologie, l'emploi de la psychanalyse s'imposa bientôt dans nombre de sciences, surtout dans celles de l'esprit, et suscita de nouveaux travaux, de nouvelles recher¬ches. Malheureusement, certaines difficultés, inhérentes à l'état même des choses et qui subsistent encore à l'heure actuelle, surgirent. L'emploi de l'analyse dans des domaines autres que celui de la thérapeutique présuppose des connaissances techni¬ques que l'analyste ne possède pas, tandis que les divers techniciens ignorent, volontairement parfois, la psychanalyse. Il en est résulté que certains analystes, plus ou. moins instruits de la science qu'ils voulaient explorer, se sont attaqués, en dilettantes et souvent avec trop de hâte, qui à l'histoire de la civilisation, qui à l'ethno¬logie, à l'histoire des religions, etc. Les auteurs spécialisés dans ces diverses recherches traitèrent généralement ces nouveaux venus en intrus et rejetèrent leurs méthodes et leurs résultats, quand ces méthodes et ces résultats avaient réussi à attirer leur attention. Mais la situation est maintenant plus favorable dans tous les domaines et le nombre va croissant de ceux qui étudient la psychanalyse afin de s'en servir dans la science à laquelle ils se consacrent, semblables à des colonisateurs qui viendraient relayer les pionniers. Une riche moisson d'idées neuves nous est ainsi promise. De plus les données de la psychanalyse se trouvent toujours confirmées par ses utilisa¬tions. D'ailleurs, plus un travail scientifique a d'applications pratiques et plus il est âprement combattu, c'est là une règle générale.</p>
<p>J'éprouve la grande tentation de vous montrer quels sont les multiples emplois de l'analyse dans les sciences de l'esprit, ce qui ne manquerait pas d'intéresser tous ceux qui aiment à cultiver leur intelligence. De plus quel délassement mérité ce serait que d'échapper, pendant un moment, aux anomalies et aux maladies ! Mais il faut y renoncer, car un pareil exposé, lui aussi, nous entraînerait trop loin et, à franchement parler, je ne me sentirais pas à la hauteur de ma tâche. J'ai moi-même, il est vrai, fait les premiers pas dans quelques-uns de ces domaines, mais aujourd'hui je ne saurais plus embrasser du regard l'étendue de ceux-ci et il me faudrait compléter mes études, surmonter bien des difficultés pour me mettre au courant de tout ce qui a été fait depuis l'époque de mes débuts. Ceux d'entre vous que mon abstention déçoit n'ont qu'à s'en dédommager en lisant notre revue Imago, consacrée aux applications extra-médicales de l'analyse.</p>
<p>Un seul thème cependant me retiendra un instant, non pas qu'il me soit très familier, ni que j'y aie moi-même beaucoup travaillé ; bien au contraire, à peine m'en suis-je préoccupé jusqu'ici, mais de tous les sujets étudiés par la psychanalyse, c'est celui qui nous semble avoir la plus grande importance, vu les magnifiques perspec¬tives qu'il offre pour l'avenir. Je veux parler de l'application de la psychanalyse à la pédagogie, à l'éducation de la génération à venir. Je suis heureux tout au moins de vous dire que ma fille Anna Freud s'est vouée à cette tâche ; voilà qui rachète ma propre abstention. Il est facile de voir comment nous avons pu parvenir à comprendre l'importance pédagogique de l'analyse. Chaque fois qu'en traitant un névrosé adulte nous parvenions à pressentir la cause de ses symptômes, nous nous trouvions infailli-blement ramenés à l'époque de sa prime enfance. La connaissance de l'étiolo¬gie ultérieure ne suffisait ni à comprendre le mal, ni à le guérir. C'est ainsi qu'obligés de prendre connaissance des particularités psychiques de l'enfance, nous apprîmes une foule de choses que rien, hormis l'analyse, n'eût pu nous révéler. Nous fûmes aussi en mesure de rectifier nombre d'opinions courantes. Nous reconnûmes que les premières années de la vie (jusqu'à la cinquième environ) sont, pour plusieurs raisons, d'une importance capitale. C'est alors qu'a lieu la floraison précoce de la sexualité, floraison qui décide de la vie sexuelle de l'adulte. Ensuite, les impressions reçues à cette épo¬que agissent à la manière de traumatismes sur un moi encore faible et inachevé. Ce moi n'arrive à se défendre contre les assauts affectifs que par le refoulement, et ainsi se créent, dès l'enfance, toutes les prédispositions à d'ultérieurs troubles fonctionnels, à de futures maladies. Nous avons reconnu que l'enfance est une période de la vie difficile à traverser parce que l'enfant y doit en peu de temps s'assimiler toute une civilisation qui a été élaborée en des milliers d'années. Il doit apprendre ou commen¬cer d'apprendre à dominer ses instincts et à s'adapter au milieu social. L'enfant ne parvient pas de lui-même à se modifier ainsi ; il faut que l'éducation pour une grande part J'y contraigne. Rien d'étonnant à ce que souvent cette tâche ne soit qu'incomplè¬tement réalisée. Chez bien des enfants, et à coup sur chez tous les futurs malades, s'observent, dès l'enfance, avant l'époque de la puberté, certains troubles névrotiques qui donnent bien du fil à retordre aux parents et aux médecins.</p>
<p>Soit dans les cas de symptôme névrotique caractérisé, soit dans ceux d'un mauvais développement du caractère, nous n'avons pas hésité à appliquer aux enfants le traitement analytique. Les adversaires de l'analyse n'ont pas manqué de dénoncer le soi-disant péril que celle-ci faisait courir aux enfants, mais cette crainte s'est avérée mal fondée. Grâce à ces analyses, nous avons pu parvenir à confirmer par l'étude de l'objet vivant ce qui nous avait déjà été suggéré, pour ainsi dire, chez I'adulte, par des documents historiques. En outre, les résultats obtenus furent très favorables aux enfants. On put constater que l'enfant se prête très bien au traitement analytique ; le succès est total et durable. Il convient, cela va sans dire, d'employer une technique notablement modifiée, car l'enfant est bien différent de l'adulte au point de vue psychologique : il ne possède pas encore de surmoi, avec lui, la méthode des associa-tions libres ne peut fournir de grands résultats, le transfert n'a pas le même rôle puisque les parents réels existent encore. Les résistances intérieures contre lesquelles nous luttons chez les adultes sont, chez les enfants, remplacées par des difficultés extérieures. Quand les parents se trouvent être la cause de cette résistance, l'objectif de l'analyse, sinon l'analyse elle-même, est menacé ; c'est pourquoi il convient, quand on analyse l'enfant, d'agir analytiquement, en même temps, sur les parents. D'autre part, les divergences inévitables entre l'analyse des grandes personnes et celle des enfants sont atténuées du fait que, nombre de nos patients ayant conservé des côtés infantiles du caractère, l'analyste, contraint de s'adapter à son sujet, ne peut faire autrement que de se servir pour eux de certaines des techniques de l'analyse des enfants. Tout naturellement, cette sorte d'analyse est devenue, et restera sans doute, l'apanage des analystes femmes.</p>
<p>Nous avons compris que la plupart de nos enfants traversent, au cours de leur développement, une phase névrotique en vue de laquelle il devient donc nécessaire de prendre des mesures d'hygiène. On aurait grand profit sans doute à secourir l'enfant en pratiquant une analyse, même quand il ne présente aucun symptôme. Ce serait là une mesure préventive analogue à celle qu'on pratique aujourd'hui quand, sans atten-dre que la maladie se soit déclarée, on vaccine les enfants contre la diphtérie.</p>
<p>Discuter cette question n'offre plus guère aujourd'hui qu'un intérêt académique ; toutefois je puis bien me permettre de vous en parier. La majeure partie de nos contemporains considérerait ce projet comme un sacrilège inouï et, vu l'attitude de la plupart des parents devant l'analyse, il faut, pour le moment, renoncer à tout espoir de réaliser notre idée. D'ailleurs, cette prophylaxie du nervosisme, qui donnerait proba-blement de fort heureux résultats, présuppose une organisation sociale bien différente de celle qui existe. C'est sous un autre angle qu'il convient actuellement d'envisager l'emploi, dans la pédagogie, de l'analyse. Tout d'abord, considérons que le but princi-pal de toute éducation est d'apprendre à l'enfant à maîtriser ses instincts : impossible en effet de lui laisser une liberté totale, de l'autoriser à obéir sans contrainte à toutes ses impulsions. Cela pourrait, certes, fournir aux psychologues de l'enfance une expérience très instructive, mais la vie des parents deviendrait impossible et le tort soit immédiat, soit à venir, causé aux enfants serait considérable. L'éducation doit donc inhiber, interdire, réprimer et c'est à quoi elle s'est de tout temps amplement appliquée. Mais l'analyse nous a montré que cette répression des instincts était justement la cause des névroses. Nous avons étudié dans tous ses détails, vous vous en souvenez certainement, le mécanisme de ce processus. L'éducation doit donc trouver sa voie entre le Scylla du laisser faire et le Charybde de l'interdiction. Si ce problème n'est pas insoluble, il convient de chercher « l'optimum » de cette éduca¬tion, c'est-à-dire la manière dont elle sera le plus profitable et le moins dangereuse. Il s'agira de décider de ce qu'il faut interdire, et ensuite à quel moment et par quel moyen doit intervenir cette interdiction. En outre, ne l'oublions pas, les divers sujets sur lesquels nous devons agir ont des prédispositions constitutionnelles différentes et le comportement de l'éducateur ne doit pas être le même envers tous les enfants. L'observation montre que, jusqu'à ce jour, l'éducation a rempli sa mission d'une manière très défectueuse, qu'elle a grandement nui aux en fants. Si son « optimum » peut être découvert, si elle parvient à idéalement réaliser son oeuvre, alors seulement elle pourra espérer parvenir à annuler l'effet d'un des facteurs de la maladie : l'action des traumatismes accidentels de l'enfance. En ce qui concerne l'autre facteur : les exigences d'une indocile constitution pulsionnelle, jamais, au grand jamais, l'éduca¬tion n'arrivera à le supprimer. Connaître les particularités constitutionnelles de l'enfant, savoir deviner, grâce à de petits indices, ce qui se passe dans son âme encore inachevée, lui témoigner sans excès l'amour qui lui est dû tout en conservant l'autorité nécessaire, telle est la tâche malaisée qui s'impose à l'éducateur, et en l'envisageant on se dit que seule l'étude approfondie de la psychanalyse est capable de constituer une préparation suffisante à l'exercice d'une pareille profession. Le mieux est que l'éduca¬teur ait lui-même subi une analyse, car, sans expérience personnelle, il n'est pas possible de s'assimiler l'analyse. Plus encore que l'analyse des enfants, celle des maîtres, des éducateurs, semble devoir être une mesure prophylactique efficace et sa réalisation présente aussi moins de difficulté.</p>
<p>Disons encore, en passant, comment l'éducation des enfants peut, d'autre manière encore, tirer avantage de l'analyse, avantage qui ne cessera de grandir. Les parents qui se sont soumis à un traitement analytique, qui en ont éprouvé les bienfaisants effets, ont pu prendre conscience des méfaits de leur propre éducation. Ils feront dès lors preuve de plus de compréhension vis-à-vis de leurs enfants et leur épargneront bien des épreuves dont eux-mêmes ont souffert.</p>
<p>Parallèlement aux efforts tentés par les analystes dans le domaine pédagogique, d'autres travaux ne poursuivent sur la genèse et la prophylaxie de la délinquance et de la criminalité, Ici encore, je me contenterai d'entrebâiller la porte pour vous permettre d'apercevoir les appartements auxquels elle donne accès, mais sans vous y laisser pénétrer. Je sais que si vous continuez à vous intéresser à la psychanalyse, vous pour-rez, touchant ces sujets, apprendre beaucoup de choses neuves et précieuses. N'aban-donnons cependant pas le chapitre de l'éducation sans avoir mentionné un point de vue particulier. On a prétendu, et certainement à juste titre, que toute éducation était partiale, qu'elle tendait à adapter l'enfant à l'ordre social établi, sans se préoccuper de savoir quelle valeur, quel avenir pouvait avoir ce dernier. Si l'on est convaincu des défauts de nos organisations sociales actuelles, l'on ne peut se résoudre à conformer une éducation faite suivant les données psychanalytiques aux institutions précitées Il convient de poursuivre, dam cette éducation, un but différent, plus élevé, en dehors des conventions sociales prévalentes. Eh bien, je pense que cet argument ne se défend pas et que ce rôle-là D'est pas du ressort de la psychanalyse. Le médecin appelé au chevet d'un malade atteint de pneumonie ne se préoccupe pas de savoir si son client est un brave homme, un suicidé eu un malfaiteur, s'il mérite de conserver la vie ni s'il faut le lui souhaiter. L'éducation, en poursuivant le but nouveau qu'on voudrait ainsi lui assigner, resterait tout aussi partiale qu'elle est présentement et il n'appartient pas à l'analyse de prendre parti. Je passe sous silence le fait qu'on récuserait l'influence de la psychanalyse sur l'éducation si elle tendait à des fins contraires à l'ordre social établi. L'éducation psychanalytique assumerait une responsabilité qui ne lui incombe pas en tendant à faire de ceux qui la reçoivent des révolutionnaires. Sa tâche consiste à rendre les enfants aussi sains et capables de travailler que possible. Et d'ailleurs le nombre de facteurs révolutionnaires que renferme la psychanalyse est assez grand déjà pour qu'on puisse être certain que l'enfant formé par elle ne se rangera pas, plus tard, du côté de la réaction eu de l'oppression. J'ajouterai encore qu'il est regrettable à tous points de vue que des enfants soient révolutionnaires.</p>
<p>Mesdames, Messieurs, il me reste encore quelques mots à vous dire touchant la psychanalyse en tant que traitement.. Il y a quinze ans, je vous en ai donné la théorie dont je ne modifierai pas l'exposé. Parlons des expériences faites depuis. Vous savez que la psychanalyse, d'abord considérée comme un simple mode de traitement, a de beaucoup dépassé son but initial tout en continuant à demeurer sur le terrain qui l'a vue naître, et que son développement, son extension dépendent encore du traitement pratique des malades. Les multiples observations dont nous tirent nos théories ne se peuvent obtenir autrement. Les échecs thérapeutiques que nous subissons parfois nous incitent sans cesse à pratiquer de nouvelles recherches et les exigences de la vie réelle empêchent que nous ne tombions dans la spéculation pure, danger qui nous guette à chaque tournant. Nous avons dit, il y a longtemps déjà, comment et par quels moyens la psychanalyse venait en aide aux malades. Examinons maintenant le résultat qu'elle obtient.</p>
<p>Vous savez peut-être que je n'ai jamais été un thérapeute enthousiaste ; donc ne ne transformerai pas cette conférence en panégyrique. Je préfère diminuer mes résultats plutôt que les amplifier. A l'époque où j'étais encore le seul analyste existant, certai¬nes personnes soi-disant bien disposées envers mon œuvre avaient coutume de me dire : « Tout cela est très bien, très intelligent, mais montrez-moi donc un cas de guérison par la psychanalyse. » C'est là une de ces nombreuses formules qui, au cours des temps, ont servi, l'une après l'autre, à repousser toute nouveauté gênante, et aujourd'hui elle semble aussi vieille que bien d'autres. Les lettres qui témoignent de la gratitude de malades guéris remplissent aussi le portefeuille du psychanalyste. Mais l'analogie ne s'arrête pas là : la psychanalyse est véritablement un traitement comme tant d'autres. Elle a ses victoires et ses défaites, ses difficultés, ses limites, ses indications. A un moment donné, le bruit courut que le traitement psychanalytique me pouvait être pris au sérieux, car les psychanalystes ne se risquaient pas à donner la statistique de leurs succès. Depuis, le docteur Max Eitingon, fondateur de l'Institut psychanalytique de Berlin, a publié les résultats obtenus par lui pendant 10 années de pratique. Il n'y a lieu ni de se glorifier ni de rougir du chiffre des guérisons. Toutefois ces statistiques n'ont pas grande valeur ; le matériel de travail est si hétérogène que, pour pouvoir tirer des chiffres un enseignement quelconque, il faudrait nous donner un nombre considérable de résultats. Il vaut mieux s'en tenir à sa propre expérience. Je pense d'ailleurs que nos résultats ne peuvent se comparer à ceux de Lourdes. Les gens qui croient aux miracles de la Sainte Vierge sont bien plus nombreux que ceux qui croient en l'existence de l'inconscient. Mais si nous n'envisageons que la con¬currence terrestre, nous aurons à mettre le traitement psychanalytique en parallèle avec les autres méthodes de psychothérapie. A peine est-il besoin aujourd'hui de mentionner le traitement physico-organique appliqué aux états névrotiques. L'analy¬se, en tant que procédé thérapeutique, n'est pas en opposition avec les autres métho¬des de psychothérapie, elle ne les déprécie ni ne les exclut. Théoriquement, rien n'empêche tel médecin qui se dit psychothérapeute d'employer l'analyse à côté d'au¬tres méthodes curatives, suivant les particularités du cas et les conditions extérieures favorables ou défavorables. Mais pratiquement, les nécessités techniques contrai¬gnent le médecin à se spécialiser. C'est de la même façon que se scindèrent la chirurgie et l'orthopédie. Le travail psychanalytique est délicat et pénible ; impossible de s'en servir à la manière d'un lorgnon qu'on met pour lire et qu'on enlève pour aller se promener. En général, le médecin appartient tout à fait ou pas du tout à la psychanalyse. Les psychothérapeutes qui se servent occasionnellement de l'analyse ne se trouvent pas, à mon avis, sur un terrain bien ferme ; n'admettant pas tout de l'analyse, ils l'ont affadie, peut-être même « désintoxiquée », et l'on ne peut les ranger parmi les analystes, ce qui est, d'après moi, regrettable : la collaboration au point de vue médical d'un analyste et d'un psychothérapeute qui n'utiliserait, dans le cadre de sa spécialité, que les autres méthodes serait tout à fait souhaitable.</p>
<p>De tous les procédés dont se sert la psychothérapie, la psychanalyse est, sans contredit, le plus puissant. Ce n'est d'ailleurs que justice, car il exige aussi le plus de temps et d'efforts, et on ne l'applique pas aux cas légers. Les résultats qu'obtient la psychanalyse dans certains cas appropriés : disparition de symptômes, modification d'état, sont tels qu'aux époques préanalytiques nul n'eût seulement osé les espérer. Toutefois, la psychanalyse a ses limites, bien nettement marquées, limites que cer¬tains de nos adeptes, trop présomptueux, se sont donné beaucoup de peine à franchir, dans le dessein de parvenir à guérir toutes les maladies névrotiques. Ils ont essayé de raccourcir la durée du travail analytique, de renforcer le transfert afin qu'il puisse parvenir à surmonter toutes les résistances, de soumettre leurs patients à d'autres influences encore qu'à celle de l'analyse, tout cela dans le but d'arracher, pour ainsi dire, la guérison. Ces efforts sont louables, certes, mais je les crois vains. De plus, l'analyste risque ainsi lui-même de ne pouvoir se maintenir dans les limites de l'ana¬lyse et de se livrer à une expérience hasardeuse. L'idée que toutes les névroses sont guérissables découle, je le soupçonne, d'une croyance très généralement répandue parmi les profanes, à savoir que ces névroses sont quelque chose de totalement superflu qui n'a aucun droit d'exister. Il s'agit pourtant, en réalité, d'affections graves, fixées constitutionnellement, qui se limitent rarement à quelques accès, qui persistent le plus souvent pendant de longues années, parfois même pendant toute la vie. Nous nous sommes rendu compte, grâce à l'analyse, que l'on pouvait agir sur elles quand on parvenait à en découvrir le motif historique et les causes accidentelles secondaires. Ainsi nous avons été amenés à négliger, dans le traitement, le facteur constitutionnel sur lequel nous n'avons aucune prise, mais qu'il convient cependant, théoriquement, de ne jamais oublier. Le traitement analytique n'a généralement aucun effet sur les psychoses et ce fait seul doit nous engager à nous en tenir aux névroses, leurs proches parentes. L'action thérapeutique de la psychanalyse est entravée par une série de facteurs importants et à peu près inattaquables. Chez l'enfant, c'est-à-dire là où il est permis d'escompter les meilleurs résultats, nous nous heurtons à des difficultés extérieures qui découlent de la situation vis-à-vis des parents et cependant ces difficultés sont inhérentes à l'enfance même. Chez l'adulte, deux facteurs prévalent : le degré de fixation psychique et le genre de la maladie, avec tout ce qu'elle dissimule de déterminations plus profondes. C'est bien à tort que souvent l'on mésestime le premier de ces facteurs. Quelles que soient la plasticité de la vie spirituelle et la possibilité de raviver d'anciens états, il faut se rappeler que tout ne réapparaît pas. Certaines modifications semblent être définitives, paraissent correspondre à des cicatrices laissées par d'anciens processus. D'autres fais, la vie psychique paraît s'être figée. Les processus psychiques qu'on pourrait diriger sur de nouvelles voies ne semblent plus capables de sortir des voies anciennes. Mais peut-être rien n'a-t-il changé que la manière de voir. Trop souvent, l'on croit sentir que ce qui manque à la thérapeutique pour imposer quelque changement, c'est la force d'impulsion. Une dépendance déterminée, une certaine composante instinctuelle l'emportent sur les forces adverses que nous pouvons mettre en oeuvre. C'est ce qui se passe, la plupart du temps, dans les psychoses. Nous les connaissons assez pour savoir où il conviendrait de placer les leviers, mais ceux-ci ne pourraient jamais être suffisam¬ment puissants pour soulever le fardeau. Disons maintenant que la connaissance des hormones et de leur mode d'action nous donne, pour l'avenir, un grand espoir. Vous savez de quoi il s'agit. Grâce aux hormones nous serons peut-être quelque jour en mesure de lutter victorieusement contre les facteurs quantitatifs de la maladie, mais ce jour n'est pas encore arrivé. Je conçois fort bien que l'incertitude où nous demeu¬rons, touchant ces faits, puisse inciter les analystes à sans cesse perfectionner leur technique et, en premier lieu, celle du transfert. L'analyste débutant surtout se deman¬dera, en cas d'échec, s'il faut en accuser sa propre maladresse dans l'application du traitement ou bien les particularités du cas traité. Cependant, comme je l'ai déjà dit, je crois qu'il ne faut pas se leurrer sur les résultats des efforts tentés dans ce sens.</p>
<p>Le champ d'action de la psychanalyse est, en second lieu, limité par la forme même de la maladie. Vous savez que le traitement analytique est tout indiqué dans les névroses de transfert, les phobies, les hystéries, les névroses obsessionnelles, ainsi que dans les anomalies de caractère qui se manifestent parfois en lieu et place de ces affections. Partout ailleurs, dans les états narcissiques, psychotiques, etc., la psycha-nalyse est plus ou moins contre-indiquée. Il serait donc légitime d'éviter un échec certain en éliminant ces derniers cas. Toutefois il y a un mais : souvent nos diagnos¬tics ne peuvent être portés qu'une fois l'analyse faite, rappelant ainsi l'histoire contée par Victor Hugo, dit roi d'Écosse et de la sorcière. Ce roi prétend posséder une méthode infaillible pour reconnaître toute sorcière : il la fait ébouillanter dans une cuve d'eau et, en goûtant ensuite le bouillon, il déclare : « Oui, c'était bien une sor¬cière ! » ou « Non, ce n'en était pas une ! » Il en va de même dans notre cas, mais alors c'est nous qui sommes échaudés. Nous ne pouvons connaître l'état d'un malade ou celui d'un candidat psychanalyste qu'après l'avoir étudié analytiquement pendant quelques semaines ou quelques mois. Nous achetons vraiment le chat dans un sac. Tel patient se plaint, par exemple, de troubles vagues, généralisés, qui ne permettent pas d'établir un diagnostic certain. Après une période d'essai, nous reconnaissons que ce cas ne se prête pas à une analyse ; s'il s'agit d'un candidat psychanalyste, nous le congédions, s'il s'agit d'un malade nous tentons encore, en poursuivant quelque temps l'analyse, de nous mieux éclairer sur son cas. Le patient se venge en venant augmen¬ter la liste de nos échecs et l'aspirant psychanalyste parfois, s'il est paranoïaque, en écrivant des livres psychanalytiques. Vous voyez l'inefficacité de nos précautions.</p>
<p>Je crains de vous avoir lassés en vous donnant tous ces détails, mais surtout ne vous figurez pas, ce qui me peinerait, que j'ai voulu déprécier à vos yeux la psycha-nalyse en tant que méthode curative. Si telle est votre impression. c'est que je me suis montré maladroit, mon intention étant justement de vous prouver que si l'analyse est contre-indiquée dans certains cas, dans d'autres elle s'avère indispensable. C'est dans le même but que je parlerai d'un autre reproche adressé au traitement analytique : celui de son excessive longueur. Répondons à cela que les modifications psychiques s'opèrent lentement ; quand elles se produisent vite, soudainement, ce fait est d'un mauvais présage. Il est exact que le traitement d'une névrose grave dure souvent plusieurs années, mais s'il vient à réussir, songez au temps qu'a persisté la maladie, sans doute dix années pour une de traitement, ce qui revient à dire que l'état morbide n'aurait jamais cessé de se manifester, chose fréquente dans les cas négligés. Parfois il nous faut reprendre une analyse après plusieurs années d'interruption, quand les circonstances de la vie ont provoqué de nouvelles réactions morbides. Entre-temps le patient s'était bien porté. En pareil cas, la première analyse n'avait pas réussi à mettre tout à fait en lumière les dispositions pathologiques du patient et naturellement, la cure avait été interrompue, une fois le succès obtenu. Certaines personnes, gravement atteintes, doivent, toute leur vie, demeurer sous la surveillance de l'analyste et recom-mencer de temps à autre le traitement. Il faut ajouter que, sans cette assistance, les personnes en question seraient incapables de vivre ; il est donc fort heureux qu'elles puissent, grâce à cette cure fractionnée, récurrente, se maintenir en bon état. L'analyse des troubles du caractère exige aussi un temps très long, mais les résultats en sont souvent très favorables. D'ailleurs, pourriez-vous me citer quelque autre procédé susceptible de permettre une semblable tentative ? Peut-être ces indications ne satisferont-elles pas l'orgueil thérapeutique, mais l'exemple de la tuberculose et du lupus nous a appris que le succès ne peut être obtenu que par l'adaptation de la théra-peutique à la nature du mal.</p>
<p>Comme je vous l'ai dit, la psychanalyse, à ses débuts, ne fut qu'une méthode thérapeutique, mais je voudrais que votre intérêt ne se portât pas exclusivement sur cette utilisation, mais aussi sur les vérités que renferme notre science, sur les conclu-sions qu'elle nous permet de tirer à propos de ce qui touche l'homme de plus près : son propre être, enfin sur les rapports qu'elle découvre entre les formes les plus variées de l'activité humaine. Méthode thérapeutique parmi tant d'autres, il est vrai, mais prima inter pares. Sans valeur curative, elle n'aurait pas été trouvée grâce au traitement des malades et son évolution ne se serait pas poursuivie pendant plus de trente années.</p>
<p>Septième conférence</p>
<p>D'une conception de l'univers</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> </p>
<p>Mesdames, Messieurs, lors de notre dernière réunion nous avons parlé de nos préoccupations journalières et mis, pour ainsi dire, de l'ordre dans notre modeste petite maison. Prenons maintenant un audacieux élan et essayons de répondre à tous ceux qui nous demandent si la psychanalyse nous conduit à une conception particu-lière du monde et en ce cas à laquelle.</p>
<p>Conception de l'univers : idée spécifiquement allemande et difficile à traduire en une langue étrangère ; toute définition qu'on en donne semble maladroite. Je crois qu'une conception du monde est une construction intellectuelle, capable de résoudre d'après un unique principe tous les problèmes que pose notre existence. Elle répond ainsi à toutes les questions possibles et permet de ranger à une place déterminée tout ce qui peut nous intéresser. Il est bien naturel que les hommes tentent de se faire une semblable représentation du monde et ,que ce soit là un de leurs idéaux. La foi qu'ils y ajoutent leur permet de se sentir plus à l'aise dans la vie, de savoir vers quoi ils tendent et de quelle façon ils peuvent le plus utilement placer leurs affects et leurs intérêts.</p>
<p>Si c'est bien là ce qu'on entend par ces mots « conception de l'univers », la répon¬se sera facile en ce qui concerne la psychanalyse. En tant que science spécialisée, rameau de la psychologie -psychologie abyssale ou psychologie de l'inconscient, - l'analyse n'est nullement capable de créer une conception particulière du monde, elle doit se conformer à celle que lui offre la science. Mais déjà la conception scientifique de l'univers diffère sensiblement de celle que nous venons de définir. Elle admet bien, il est vrai, le principe d'unicité d'une explication du monde, mais comme s'il s'agissait d'un programme dont l'exécution serait remise à plus tard. Elle se distingue aussi par certains caractères négatifs en se limitant à ce qui est actuellement connaissable et en rejetant tous les éléments qui lui sont étrangers. Elle prétend que la connaissance de l'univers ne peut découler que d'un travail intellectuel, d'observations soigneusement contrôlées, de recherches rigoureuses, mais non d'une révélation, d'une intuition ou d'une divination. Ce concept fut, semble-t-il, bien près d'être généralement adopté aux siècles qui précédèrent le nôtre. Il était réservé à nos contemporains de soulever une présomptueuse objection en prétendant qu'un pareil concept est aussi mesquin que désespérant et qu'il ne tient compte ni des exigences de l'esprit ni des besoins de l'âme humaine.</p>
<p>Or, cette objection ne saurait être trop énergiquement réfutée ; elle est insoute-nable, car l'esprit et l'âme peuvent devenir, aussi bien que toute chose étrangère à l'homme, objets d'investigation scientifique. La psychanalyse est particulièrement qualifiée pour être le porte-parole de la conception scientifique de l'univers ; qui oserait, en effet, lui reprocher de négliger le point de vue psychique dans le tableau du monde ? N'est-ce pas la psychanalyse qui a transporté au domaine psychique les recherches scientifiques ? Sans une semblable psychologie la science serait fort in-complète. Mais si l'on fait rentrer dans le cadre des sciences l'étude des fonctions intellectuelles et émotives de l'homme (et des animaux), on est cependant obligé de constater que l'ensemble de la science ne s'en trouve en rien modifié, qu'il ne jaillit nulle source nouvelle de la connaissance et qu'il n'apparaît aucune nouvelle méthode d'investigation. L'intuition, la divination, si elles existaient vraiment, seraient capa¬bles de nous ouvrir de nouveaux horizons, mais nous pouvons, sans hésiter, les ranger dans la catégorie des illusions et parmi les réalisations imaginaires d'un désir. On reconnaît facilement aussi que le besoin de se forger une conception du monde a une cause affective. La science observe que le psychisme humain témoigne de pareilles exigences et elle est prête à en rechercher l'origine, tout en n'ayant aucune raison de les considérer comme bien fondées. Ce faisant, elle a soin d'écarter de la science tout ce qui résulte d'une semblable exigence affective et qui n'est qu'illusion.</p>
<p>Certes, nous ne prétendons pas qu'il faille dédaigneusement négliger ces désirs ou en mésestimer l'importance dans la vie humaine. Nous sommes tout prêts à reconnaî¬tre leur contribution aux réalisations artistiques. aux systèmes religieux et philoso¬phiques ; néanmoins, nous constatons qu'il serait illégitime et inopportun au premier chef de permettre qu'on transférât ces besoins sur le terrain de la connaissance scienti¬fique. Si l'on agissait de la sorte, on ouvrirait les voies qui mènent à la psychose - individuelle ou collective - et l'on soustrairait aux tendances en question certaines aspirations précieuses toutes tournées vers la réalité où elles satisfont désirs et besoins.</p>
<p>Du point de vue de la science, comment ici ne pas critiquer, rejeter et démentir ? Il est inadmissible de prétendre que la science n'est que l'une des branches de l'acti¬vité psychique humaine et que la religion et la philosophie en sont d'autres, au moins aussi importantes, où la science n'a rien à voir. De cette façon, science, religion et philosophie auraient des droits égaux à la vérité et tout homme pourrait librement établir ses convictions et placer sa foi. C'est là une opinion jugée extrêmement élégante, tolérante, large et dénuée de préjugés mesquins ; malheureusement, elle s'avère insoutenable et c'est à elle qu'incombent tous les méfaits d'une représentation antiscientifique de l'univers, représentation dont elle se montre d'ailleurs, au point de vue pratique, l'équivalent. En effet, la vérité ne peut pas être tolérante, elle ne doit admettre ni compromis ni restrictions. La science considère comme siens tous les domaines où peut s'exercer l'activité humaine et devient inexorablement critique dès qu'une puissance tente d'en aliéner une partie.</p>
<p>Des trois puissances qui disputent à la science ses droits et ses domaines, la seule dangereuse est la religion. L'art est presque toujours inoffensif et bienfaisant, ne prétend à être qu'une illusion et ne tente jamais, hormis chez certaines personnes qui sont, comme on dit, « possédées » par lui, l'assaut de la réalité. La philosophie ne s'oppose pas à la science ; se comportant elle-même comme une science, elle en em-prunte aussi parfois les méthodes, mais s'en éloigne en se cramponnant à des chimères, en prétendant offrir un tableau cohérent et sans lacunes de l'univers, préten¬tion dont tout nouveau progrès de la connaissance nous permet de constater l'inanité. Au point de vue de la méthode, la philosophie s'égare en surestimant la valeur cognitive de nos opérations logiques et en admettant la réalité d'autres sources de la connaissance, telle que, par exemple, l'intuition. Assez souvent, l'on approuve la bou¬tade du poète (Henri Heine) qui a dit en parlant du philosophe : « Avec ses bonnets de nuit et des lambeaux de sa robe de chambre, il bouche les trous de l'édifice universel. »</p>
<p>Mais la philosophie n'exerce aucune influence sur la masse et n'intéresse qu'un nombre infime de personnes, même parmi celles qui forment le petit clan des intellectuels. Pour les autres, elle reste lettre morte. Au contraire, la religion est une puissance formidable qui dispose à son gré des plus fortes émotions de l'homme. On sait qu'elle embrassait naguère tout ce qui, au point de vue spirituel, joue quelque rôle dans la vie humaine. Elle occupait la place de la science à une époque où celle-ci était, pour ainsi dire, inexistante et avait créé une conception du monde incompara¬blement logique et harmonieuse qui, tout en étant bien ébranlée, subsiste encore à l'heure actuelle.</p>
<p>Pour bien se représenter le rôle immense de la religion, il faut envisager tout ce qu'elle entreprend de donner aux hommes : elle les éclaire sur l'origine et la formation de l'univers, leur assure, au milieu des vicissitudes de l'existence, la protection divine et la béatitude finale, enfin elle règle leurs opinions et leurs actes en appuyant ses prescriptions de toute son autorité. Ainsi remplit-elle une triple fonction. En premier lieu, tout comme la science, mais par d'autres procédés, elle satisfait la curiosité humaine et c'est d'ailleurs par là qu'elle entre en conflit avec la science. C'est sans doute à sa seconde mission que la religion doit la plus grande partie de son influence. La science, en effet, ne peut rivaliser avec elle quand il s'agit d'apaiser la crainte 'de l'homme devant les dangers et les hasards de la vie, ou de lui apporter quelque conso-lation dans les épreuves. La science enseigne, il est vrai, à éviter certains périls, à lutter victorieusement contre certains maux : impossible de nier l'aide qu'elle apporte aux humains, mais en bien des cas, elle ne peut supprimer la souffrance et doit se contenter de leur conseiller la résignation. C'est du fait de sa troisième fonction, c'est-à-dire quand elle formule des préceptes, des interdictions, des restrictions que la religion s'éloigne le plus de la science ; celle-ci, en effet, se contente de rechercher et d'établir les faits, tout en élaborant des règles de conduite analogues à celles que donne la religion, mais autrement motivées.</p>
<p>Nous ne pouvons concevoir avec clarté la nature du lien qui rattache entre elles ces trois fonctions. Quel rapport peut-il bien y avoir entre le récit de la création du monde et la nécessité d'obéir à certaines règles de morale ? Ces règles sont plus étroitement liées aux promesses de protection et de bonheur futur, puisque protection et bonheur devront justement récompenser l'obéissance aux lois éthiques en ques¬tion : celui-là seul qui s'y conformera aura droit</p>
<p>214 Nouvelles conférences sur la psychanalyse</p>
<p>A la félicité éternelle, le rebelle encourra un châtiment. D'ailleurs, la science nous offre bien quelque chose d'analogue : celui qui méprise ses applications, dit-elle, s'expose à toutes sortes de maux.</p>
<p>Seule une analyse 'génétique nous permet de comprendre l'étrange assemblage, dans la religion, d'enseignements, de consolations et de préceptes. Cette analyse peut s'appliquer d'abord à la partie la plus surprenante du système, a savoir : la manière de concevoir la création du monde. Pourquoi, en effet, la cosmogonie fait-elle nécessai-rement partie du système. religieux ? Mais voyous d'abord en quoi consiste cette doc-trine : l'univers a été créé par un ,être semblable à l'homme, mais en tout plus grand, plus puissant, plus sage, plus ardent que lui, bref par une sorte de surhomme idéalisé. Le fait que des animaux aient pu être considérés comme créateurs du monde décèle l'influence du totémisme auquel nous ferons allusion plus loin. Fait à noter : ce créateur du monde est toujours unique, même en cas de polythéisme. De plus, il n'agit presque toujours d'un être mâle, encore que souvent il soit fait allusion à quelque divinité féminine. Dans certaines mythologies, le dieu mâle supplante une divinité femelle qui se trouve alors rabaissée au rang de monstre. et ainsi débute l'histoire du monde. Malheureusement, nous ne pouvons ici approfondir ces questions si intéres¬santes. Un indice va nous permettre de trouver notre voie dans ces recherches : le dieu créateur est surnommé « le Père ». La psychanalyse en conclut qu'il s'agit bien là du père majestueux, tel qu'il apparut autrefois au petit enfant. Le croyant se figure la création du inonde à l'image de sa propre naissance.</p>
<p>Dès lors le lien qui rattache à la cosmogonie les promesses consolantes et les sévères exigences de la morale apparaît. La personne même à qui l'enfant doit la vie, le père (ou plus justement l'instance parentale formée par le père et la mère), a veillé sur l'enfant faible et chétif, exposé aux mille dangers de l'existence ; ainsi protégé, le petit être s'est senti en sécurité. Devenu adulte, l'homme est conscient de sa force accrue, mais aussi de tous les dangers auxquels la vie l'expose et il considère, à bon escient, qu'il est resté aussi faible, aussi misérable que dans son enfance, et qu'en regard de l'univers il n'est toujours qu'un enfant. Il refuse donc de renoncer à cette protection dont il a joui quand il était petit. Toutefois, ayant tôt reconnu que son père n'avait qu'un pouvoir très restreint et n'était pas l'être en tout supérieur d'abord imaginé, il revient à l'image ancienne du père tant surestimé, image qui est restée gravée dans sa mémoire, et il en fait une divinité qu'il situe dans le présent et dans la réalité. La puissance affective du souvenir, la soif de se sentir encore protégé motivent, de concert, la foi.</p>
<p>Le troisième point cardinal du programme religieux, celui des règles de l'éthique, se rattache aussi à cette situation infantile. Dans une phrase célèbre, le philosophe Kant a dit que la présence des étoiles dans le ciel et celle des lois morales dans notre cœur étaient les preuves les plus convaincantes de la grandeur de Dieu. Certes, ce rapprochement est pour le moins étrange : quel rapport, découvrir, en effet, entre les astres et le sentiment d'un homme envers l'un de ses semblables : amour ou haine meurtrière ? Cependant la proposition de Kant effleure une grande vérité psycho-logique. Ce père (l'instance parentale) qui a donné le jour à l'enfant, qui l'a préservé de tous les périls, lui a aussi appris à distinguer les choses permises des choses interdites, lui a enseigné à maîtriser ses instincts, lui a fait comprendre les égards qu'il devait à ses parents, à ses frères et sœurs, lui a montré enfin que s'il se conformait à cet enseignement, il serait admis et estimé, d'abord au sein de sa famille, puis dans un cercle plus large. L'enfant apprend, grâce à tout un système de récompenses et de punitions, ses devoirs sociaux ; on lui fait connaître que sa propre sécurité dépend de l'amour de ses parents, plus tard de celui des étrangers et de la foi qu'on ajoutera à son affection à lui. Ultérieurement l'homme transférera, sans les modifier, dans la religion toutes ces conditions. Les interdictions, les obligations imposées par ses parents subsisteront en lui sous la forme de la conscience morale. Dieu régit le monde à l'aide du même système de punitions et de primes : la protection et les satisfactions accor-dées à chaque individu sont proportionnées à l'obéissance dont témoigne ce dernier vis-à-vis des lois morales. C'est l'amour éprouvé pour Dieu, la certitude d'être aimé de lui qui donnent à l'homme la force de lutter contre les dangers dont le menacent ses semblables et la nature. Enfin la prière confère une influence directe sur la volonté céleste et assure à l'homme une part de la toute-puissance divine.</p>
<p>Je sais que tandis que vous m'écoutiez une foule de questions vous sont venues à l'esprit. Ce n'est ni l'heure ni le lieu de satisfaire votre curiosité, mais une chose me semble certaine : aucune recherche, si minutieuse fût-elle, ne saurait ébranler la con-viction que notre conception religieuse du monde est déterminée par notre situation infantile. Il semble d'autant plus étrange alors de découvrir que cette situation, malgré son caractère infantile, ait été précédée d'une autre. Incontestablement, à une certaine époque, il n'y eut ni dieux ni religions ; cette époque fut celle de l'animisme, le monde se trouvant alors peuplé d'êtres spirituels semblables à l'homme : les démons. Les objets du monde extérieur en étaient tous emplis ou bien même se confondaient avec eux, mais on ne connaissait aucun créateur universel, aucune suprapuissance, aucun maître a qui demander aide et protection. Les démons de l'animisme se montraient en général hostiles à l'homme ; néanmoins il semble que celui-ci ait alors fait preuve de plus de confiance que par la suite. Sans doute éprouvait-il devant ces méchants esprits un effroi constant et terrible, mais il se défendait par certains actes auxquels il attribuait un pouvoir de préservation. D'ailleurs, il se considérait lui-même comme détenteur d'une certaine puissance. S'agissait-il d'adresser quelque vœu à la nature : faire pleuvoir, par exemple, l'homme ne priait pas le dieu du temps, mais accom¬plissait quelque rite magique propre, d'après lui, à influencer directement la nature : il produisait lui-même quelque chose de semblable à la pluie. Dans cette lutte contre les forces extérieures, sa première arme était la magie, devancière la plus ancienne de notre technique actuelle. Nous croyons que la foi en la magie découle d'une suresti-mation des opérations intellectuelles dont on est soi-même capable, émane de cette croyance en la « toute-puissance de la pensée » que nous retrouvons d'ailleurs chez nos obsédés. Il nous est permis d'imaginer que les hommes de cette époque durent se sentir fiers de leurs progrès dans le langage, progrès qui facilitèrent sans doute beau-coup la pensée. Ils prêtèrent au mot un pouvoir magique que reconnut, plus tard, la religion. « Et Dieu dit : Que la lumière soit. Et la lumière fut. » En outre, les actes magiques montrent que l'animiste ne se fiait pas simplement à la puissance de ses souhaits. C'est plutôt de l'accomplissement d'un certain acte, propre à inciter la nature à une imitation, qu'il attendait la réalisation de ses désirs. Quand il voulait la pluie, il répandait lui-même de l'eau, quand il souhaitait que le sol fût fertile, il donnait à la nature, au milieu des champs, le spectacle de ses rapports sexuels.</p>
<p>Vous savez que tout ce qui a trouvé un jour son expression psychique disparaît difficilement ; vous ne serez donc pas surpris d'apprendre qu'à l'heure actuelle, nom-bre de manifestations animistes sont encore observables, surtout sous la forme de ce qu'on appelle les superstitions, à côté et à l'arrière-plan de la religion. Plus encore, notre philosophie, est-ce niable ? a conservé quelques traits essentiels du mode de penser animiste : la surestimation de la magie verbale, l'idée que notre pensée guide et régit les phénomènes réels. Il s'agit là, bien entendu, d'un animisme sans actes magiques. D'autre part, rien ne nous empêche de croire à l'existence, dès cette épo¬que, d'une certaine éthique, de règlements déterminant les relations réciproques des hommes, rien non plus n'indique que cette éthique, ces règlements aient été plus intimement liés à la croyance animiste. Sans doute résultaient-elles de la proportion-nalité des forces et des besoins pratiques.</p>
<p>Il serait très intéressant de pouvoir connaître ce qui a incité l'homme à passer de l'animisme à la religion, mais, vous l'imaginez aisément, une grande obscurité enveloppe encore ces époques primitives de l'histoire du psychisme humain. Il sem¬ble démontré que la religion prit d'abord l'étrange forme de l'adoration des animaux : le totémisme, auquel succédèrent les premières lois moral« : les tabous. Naguère, dans Totem et Tabou, j'ai postulé que cette transformation était due à quelque boule-versement dans les relations de la famille humaine. Grâce à la religion, et c'est là son oeuvre capitale par rapport à l'animisme, la peur des démons se trouva psychique¬ment liée. Mais le mauvais esprit, survivant des époques primitives, a conservé sa place dans le système religieux.</p>
<p>Admettons que ce soit bien là la préhistoire de ta conception religieuse de l'uni¬vers et voyons maintenant ce qui s'est passé par la suite et ce qui se produit encore sous nos yeux. L'esprit scientifique, fortifié par l'observation des phénomènes natu¬rels, a entrepris, au cours des siècles, de traiter la religion comme mie affaire humaine et de la soumettre à un examen critique. La religion ne put y résister. Ce furent, tout d'abord, les miracles qui suscitèrent l'étonnement et l'incrédulité parce qu'ils allaient à l'encontre de tout ce que peut nous faire connaître la simple observation et aussi parce qu'ils portaient avec évidence le sceau de l'imagination humaine. Puis, se trouvèrent détruits à leur tour les dogmes touchant la création du monde ; l'ignorance dont ils témoignaient était, en effet, tout imprégnée de la naïveté propre à des époques révo-lues. Grâce à une connaissance plus poussée des lois naturelles, l'on se rendit compte que ce stade était dépassé. L'animisme primitif devint impossible du jour où s'imposa à l'esprit la distinction qu'il y avait lieu d'établir entre les êtres vivants et animés et la nature inanimée ; l'idée que le monde avait été produit par création ou génération, comme sont les hommes eux-mêmes, n'apparut plus comme une évidence. En outre, il ne faut pas l'oublier, l'étude comparée des divers systèmes religieux, l'impression causée par leur exclusivisme et par leur intolérance réciproque ne manquèrent pas non plus de jouer un certain rôle.</p>
<p>L'esprit scientifique, raffermi par ces exercices préliminaires, s'est enfin risqué à affronter l'examen des parties les plus importantes et les plus précieuses, au point de vue affectif, de la conception religieuse : à savoir, la protection et la félicité promises à l'homme en échange de son obéissance à certaines lois éthiques. L'invraisemblance de ces assurances données par la religion eût pu, de tout temps, être reconnue, mais ce ne fut que très tard qu'on osa douter d'elles et le dire. Il semble inadmissible qu'il y ait, dans l'univers, une puissance pleine de sollicitude paternelle pour chacun et occu¬pée à mener à bonne fin tout ce qui le concerne. Il apparaît plutôt que l'idée d'une bonté universelle, celle d'une justice immanente - celle-ci d'ailleurs en partie incom¬patible avec celle-là - soient inconciliables. Les tremblements de terre, les inonda¬tions, les incendies n'épargnent pas plus les gens vertueux et pieux que les méchants et les impies. Et là où n'intervient pas la nature inanimée, là où le sort d'un homme dépend de ses relations avec ses semblables, il n'est nullement de règle que la vertu soit récompensée et la méchanceté punie. Bien souvent l'individu violent, le finaud, celui qui est dénué de scrupules s'empare des biens terrestres tant convoités, tandis que l'homme de bien reste les mains vides. Des puissances obscures, dures et insensi¬bles déterminent la destinée humaine ; le système de récompenses et de punitions qui, d'après la religion, régit le monde, semble bien ne pas exister. C'est là une raison de plus pour abandonner une partie de cette spiritualisation qui, de l'animisme, s'était réfugiée dans la religion.</p>
<p>La psychanalyse a fourni à la critique de la conception religieuse du monde un dernier argument en montrant que la religion doit son origine à la faiblesse de l'enfant et en attribuant son contenu aux désirs et aux besoins infantiles encore subsistants à l'âge adulte. Il ne s'agit pas là, à proprement parler, d'une réfutation de la religion, mais bien d'une mise au point nécessaire de nos connaissances en ce qui la concerne. Nous ne sommes en contradiction avec elle que lorsqu'elle se targue de son origine divine, ce en quoi d'ailleurs elle n'a pas tort si l'on admet notre explication de la divinité.</p>
<p>Résumons maintenant le jugement que porte la science Sur la conception religieu¬se de l'univers : tandis que les diverses religions revendiquent chacune le monopole de la vérité, nous croyons, nous, qu'il convient de négliger entièrement la part de vérité que peut contenir la religion. Celle-ci est un essai pour vaincre le monde physique au milieu duquel nous vivons, à l'aide du monde de désirs que des nécessi¬tés biologiques et psychologiques nous ont poussés à créer en nous-mêmes. Mais la religion échoue dans cette tentative. Ses enseignements portent l'empreinte des époques auxquelles ils furent conçus : périodes d'enfance, d'ignorance de l'humanité. Les consolations qu'offre la religion ne méritent pas créance et l'expérience nous enseigne que le monde n'est pas une « nursery ». Si l'on tient à conférer aux règles éthiques la puissance que la religion voudrait leur donner, c'est d'une manière toute différente qu'il convient de les motiver ; ces règles, en effet, sont indispensables à la société humaine et il est dangereux d'en associer l'observance à la foi religieuse. La religion, quand on tente de déterminer sa place dans l'histoire de l'évolution humaine, n'apparaît pas comme une durable acquisition, mais comme le pendant de la névrose par laquelle l'homme doit inévitablement passer sur la voie qui le mène de l'enfance à la maturité.</p>
<p>Vous êtes naturellement libres de critiquer l'exposé que je viens de faire et je puis, moi-même, vous fournir certains arguments. Ainsi je ne vous ai donné qu'un bref et incomplet résumé de l'effondrement de la conception religieuse du monde ; je n'ai pas indiqué avec exactitude l'ordre chronologique des divers processus, j'ai omis d'étudier la manière dont les différentes forces ont coopéré à l'éveil de l'esprit scientifique. J'ai également négligé de parler des modifications qui se sont opérées dans la conception religieuse de l'univers, à l'époque même de sa domination incon¬testée, puis sous l'influence de l'esprit critique naissant. Enfin, je n'ai envisagé qu'une seule forme de la religion : celle des peuples occidentaux. Vous pouvez donc me reprocher de m'être, pour ainsi dire, forgé de toutes pièces une image susceptible de rendre ma démonstration aussi frappante et aussi rapide que possible. Laissons de côté la question de savoir si j'étais capable d'obtenir des résultats meilleurs et plus complets. Je sais que tout ce que je vous ai dit, vous pouvez le voir ailleurs mieux expliqué, je sais que le vous ai fait part d'aucune idée neuve. Toutefois, permettez-moi de vous l'avouer, je suis convaincu que l'étude la plus minutieuse des problèmes religieux ne saurait infirmer la conclusion à laquelle nous sommes parvenus.</p>
<p>Vous savez que la lutte menée par l'esprit scientifique contre la conception reli-gieuse du monde n'est pas terminée ; elle se poursuit sous nos yeux à l'heure actuelle. Bien que la psychanalyse n'ait pas accoutumé de faire usage de la polémique, nous n'hésiterons pas à prendre parti dans cette querelle. Peut-être, en agissant ainsi, réussirons-nous à éclaircir davantage encore notre situation, en ce qui concerne la conception de l'univers. Quelques-uns des arguments produits par les adeptes de la religion sont, vous le verrez, faciles à rétorquer, d'autres échappent cependant à la réfutation.</p>
<p>Examinons d'abord la première objection qu'on nous oppose : la science, dit-on, se montre fort présomptueuse en prenant pour objet de ses recherches la religion. Cette dernière est quelque chose de souverain qui dépasse les limites de l'enten¬dement humain et auquel la critique intellective n'a nul droit de s'attaquer. Eu d'autres termes, la science est incompétente en matière de religion. Certes, elle reste tout à fait utile et précieuse à condition de se cantonner dans ses propres domaines, mais com¬me la religion ne fait pas partie de ces derniers, la science doit renoncer à l'explorer. - Si, sans tenir compte de ce rebut, l'on demande pourquoi la religion s'octroie ainsi une place exceptionnelle parmi toutes les choses humaines, l'on s'entend répondre - si réponse il y a - que la religion étant d'origine divine ne se toise pas à l'aide de mesures humaines et qu'elle nous a été révélée par un Esprit que l'intellect humain est incapable de concevoir. Bien, semble-t-il, ne devrait être plus facilement réfutable que cet argument où l'on trouve une évidente petitio principii (pétition de principe), un begging the question (aucune locution allemande ne peut rendre le sens de ces expressions). Ne s'agit-il pas justement de savoir s'il existe vraiment un Esprit divin, auteur d'une révélation ? Est-ce répondre que de déclarer, sous le prétexte de l'incontestabilité de la divinité, que cette question ne doit pas être posée ? Tout ceci nous fait songer à un fait qui se produit parfois au cours du travail analytique, quand un patient, habituellement sensé, vient à repousser telle ou telle interprétation en se fondant, pour motiver son rejet, sur des raisons particulièrement absurdes. Ce manque de logique atteste l'existence d'un motif de contradiction particulièrement fort qui ne peut être que de nature affective ; il s'agit là sans doute de quelque lien sentimental.</p>
<p>Ce même motif est formellement avoué dans une autre réponse : la religion ne doit pas se soumettre à la critique parce qu'elle constitue ce que l'esprit humain a conçu de plus élevé, de plus précieux et de plus sublime, parce qu'elle permet aux sentiments les plus profonds de s'exprimer et que, seule, elle est capable de rendre le monde supportable et de mettre la vie sur un plan digne de l'homme. Il est bien inutile de discuter cette appréciation de la religion et c'est sur un autre terrain qu'il convient de porter la discussion : notons, en effet, que l'esprit scientifique ne cherche nulle¬ment à empiéter sur les domaines de la religion, mais que, tout au contraire, c'est la religion qui envahit la sphère de la pensée scientifique. Quelles que soient par ailleurs la valeur et l'importance de la religion, elle ne saurait avoir le droit de limiter la pensée ou de prétendre échapper au contrôle de cette dernière.</p>
<p>La pensée scientifique ne diffère pas, dans son essence, de la pensée normale ordinaire, celle dont tous, croyants ou incroyants, nous nous servons dans les diverses circonstances de la vie. Elle ne se distingue que par quelques caractères particuliers, par exemple en s'appliquant à l'étude d'objets sans utilité matérielle et immédiate, en s'efforçant d'éliminer avec soin tout facteur individuel et toute influence affective ; elle contrôle la véridicité des perceptions sensorielles d'où elle tire ses déductions, se procure de nouvelles perceptions impossibles à obtenir par les moyens ordinaires et étudie, dans des essais intentionnellement variés, les conditions de ces nouvelles expériences. Tous ses efforts tendent à obtenir un accord avec la réalité, c'est-à-dire avec ce qui est en dehors et indépendant de nous, avec ce qui, ainsi que nous l'ensei-gne l'expérience, détermine la réalisation ou l'échec de nos tendances. Cet accord avec le monde réel extérieur, nous l'appelons vérité et c'est lui que recherche tout travail scientifique, même dénué de valeur pratique. Quand donc la religion prétend pouvoir se substituer à la science et affirme qu'étant bienfaisante et consolante elle doit aussi, elle, la religion, être vraie, c'est là, en fait, un empiétement inadmissible et contraire à l'intérêt général. L'homme a appris à mener ses affaires habituelles en se conformant aux règles que lui a fournies l'expérience et en tenant compte de la réalité. La religion te montre donc par trop exigeante quand elle veut le contraindre à sou¬mettre justement ses intérêts les plus intimes à une instance qui prétend avoir le privilège d'échapper aux lois de la pensée rationnelle. En ce qui concerne la protec¬tion promise par la religion à ses adeptes, je pense que nul d'entre nous ne consen¬tirait à monter dans une automobile dont le chauffeur déclarerait ne pas vouloir être gêné par les édits réglant la circulation et n'obéir qu'aux élans exaltants de sa fantaisie.</p>
<p>L'interdiction de penser qu'émet la religion, dans un but d'autoconservation, n'est inoffensive ni pour l'individu, ni pour la collectivité humaine. L'expérience analytique nous a montré que cette interdiction, primitivement limitée à un certain domaine, tendait à prendre de l'extension, en devenant alors la cause de graves inhibitions dans le comportement de l'individu. Ce phénomène s'observe aussi chez les femmes à qui il n'est pas, même en imagination, permis de s'occuper de sexualité. La biographie de presque tous les personnages éminents du passé montre le rôle néfaste dans leur existence de cette interdiction religieuse de penser. D'autre part, l'intellect - ou ce que nous appelons communément la raison - compte parmi ces forces dont nous pouvons espérer qu'elles exerceront sur les hommes une influence conciliatrice, ces hommes si rarement unis et par là même si difficilement gouvernables. Figurons-nous ce que serait la société humaine si chacun se servait d'une table de multiplication à lui, ainsi que d'unités de longueur et de poids particulières. Puisse un jour l'intellect - l'esprit scientifique, la raison - accéder à la dictature dans la vie psychique des humains ! tel est notre vœu le plus ardent. La raison - sa nature même nous en est garante - ne négligera pas de donner aux sentiments humains et à tout ce qu'ils déterminent la place qui leur est due. Cependant, obligés de se soumettre au joug de la raison, les hommes reconnaîtront qu'elle constitue le plus puissant des liens, celui dont on sera en droit d'attendre d'autres conciliations encore. Tout ce qui s'oppose, comme le fait l'interdiction religieuse de penser, à ce développement est un péril pour l'avenir de l'humanité.</p>
<p>Mais, se demandera-t-on maintenant, pourquoi la religion ne met-elle pas fin à cette stérile controverse en déclarant librement : « C'est exact, je ne suis pas en état de vous fournir ce qu'on appelle communément la vérité ; pour cela tenez-vous-en à la science. Mais ce que je puis, moi, vous donner est infiniment plus beau, plus conso-lant, plus exaltant que tout ce que la science est capable de vous offrir. C'est pourquoi re que j'affirme est vrai, mais vrai dans un sens différent et plus noble. » Eh bien, la réponse est aisée : la religion, si elle faisait cet aveu, perdrait toute influence sur la masse. Le vulgaire ne connaît qu'une seule vérité au sens ordinaire du mot. Il lui est impossible de concevoir une vérité plus haute, plus sublime. A ses yeux, la vérité, non plus que la mort, ne semble susceptible d'élévation et il est incapable de franchir le pas qui sépare le beau du vrai. Peut-être penserez-vous, comme moi, qu'il a raison.</p>
<p>La lutte se poursuit encore et les partisans de la conception religieuse de l'univers agissent conformément au vieux précepte « le meilleur moyen de se défendre, c'est d'attaquer ». Ils nous demandent : « De quel droit la science entreprend-elle de saper notre religion qui, au cours de milliers de siècles, a dispensé à des millions d'êtres le bonheur et la consolation ? Quels sont-ils donc les exploits de cette science ? Que pouvons-nous attendre d'elle ? Elle-même avoue être impuissante à nous consoler et à nous ennoblir. Et si nous négligeons le point de vue précédent, encore que la chose soit malaisée, faites-nous part au moins de ses doctrines. Peut-elle nous renseigner sur la création et l'avenir du monde, nous donner une image cohérente de l'univers, nous faire connaître ce que sont les phénomènes inexpliqués de la vie, nous dire com¬ment les forces psychiques agissent sur la matière inerte ? Si elle parvenait à expliquer cela, certes nous ne lui refuserions pas notre estime. Mais elle n'a encore résolu aucun de ces problèmes et ce qu'elle nous offre ce sont des fragments de soi-disant connais-sances qu'elle n'est pas même capable de coordonner. La science se contente de grouper les observations des phénomènes qui accompagnent les événements, d'en tirer des lois et de les soumettre ensuite à d'audacieuses interprétations. Et quelle in-certitude dans ses données ! Tous ses enseignements sont provisoires, la vérité d'aujourd'hui sera rejetée et remplacée par autre chose - momentanément aussi - demain. Ainsi c'est la plus récente erreur qui est appelée vérité. Et vous voudriez voir sacrifier à une semblable vérité notre bien le plus précieux ! »</p>
<p>Mesdames, Messieurs, je suppose que, partisans de la conception scientifique du monde, vous ne serez pas troublés outre mesure par cette critique. Je vous rappellerai ici une phrase, qui fut partout répétée au temps de l'Autriche impériale. Le vieux souverain, recevant les délégués d'un parti antigouvernemental, s'écria : « Mais ce n'est plus une opposition ordinaire, c'est une opposition factieuse ! » Le reproche qu'on adresse à la science de n'avoir pas, jusqu'à ce jour, résolu les énigmes de l'univers nous fait souvenir de cette phrase, et s'avère d'ailleurs injustement et haineusement exagéré. La science n'a pas eu le temps de réaliser de telles prouesses ; très jeune encore, elle est, parmi les diverses activités humaines, l'une des plus tardive¬ment développées. Rappelons-nous, pour ne citer que quelques dates, que 300 ans environ se sont écoulés depuis la découverte par Kepler des lois du mouvement des astres. Newton, qui décomposa la lumière en ses éléments, mourut en 1727, c'est-à-dire il y a deux cents ans à peu près. Un peu avant la Révolution française, Lavoisier découvrit l'oxygène. L'existence d'un homme semble bien courte quand on la compare à la durée du développement de l'humanité. Je suis aujourd'hui très vieux, mais je vivais déjà quand Ch. Darwin publia son oeuvre sur la formation des espèces. La même année, en 1859, naquit Pierre Curie qui découvrit le radium. Et si vous remontez plus haut, aux débute des sciences exactes, chez les Grecs, jusqu'à Archimède, à Aristarque de Samos (250 env. av. J.-C.), le précurseur de Copernic, ou même jusqu'aux premiers travaux astronomiques des Babyloniens, vous ne consi¬dérez qu'une bien faible fraction du temps qui, d'après l'anthropologie, fut nécessaire à l'homme pour parvenir à son état actuel. Cette évolution, à partir de la forme simiesque primitive, a certainement demandé plus de cent mille ans. Et au XIXe siècle, ne l'oublions pas, les découvertes furent si nombreuses et l'accélération du progrès scientifique si rapide que nous avons bien le droit d'envisager avec confiance l'avenir de la science.</p>
<p>En ce qui concerne les autres critiques, elles se justifient en partie. Oui, la science progresse lentement, péniblement, à tâtons, cela est indéniable et nous n'y pouvons rien. Quoi d'étonnant à ce que Messieurs nos adversaires s'en montrent mécontente ; ils sont trop gâtés, car la révélation leur a bien facilité les choses. Les progrès réalisés dans un travail scientifique rappellent en tous points ceux qu'on fait dans une analyse. Les attentes du début sont déçues, l'observation révèle par-ci par-là quelque chose de nouveau, mais ces découvertes ne concordent pas. On fait des suppositions, on émet des hypothèses qu'on démolit quand elles ne se confirment pas, il faut être prêt à toutes les éventualités, déployer une grande patience, renoncer aux convictions pré-maturées afin qu'elles ne dissimulent pas les facteurs nouveaux et inattendus ; enfin l'effort finit par être couronné de succès, les données éparses forment un tout, une partie entière des processus psychiques apparaît, le travail est terminé et il n'y a plus qu'à passer au suivant. Seulement, dans l'analyse, l'on est bien forcé de renoncer à l'aide que l'expérimentation peut apporter à la recherche.</p>
<p>Dans cette critique de la science nous trouvons encore une bonne part d'exagéra-tion. Il est faux que la science porte aveuglément ses pas chancelante d'une expérien¬ce à une autre et qu'elle ait accoutumé de troquer une erreur contre une autre erreur. En général, elle travaille à la manière de l'artiste qui modèle la terre glaise et qui sans cesse retouche sa maquette : il enlève, il ajoute, jusqu'à ce qu'il obtienne la ressem-blance avec l'objet vu ou imaginé. D'ailleurs, tout au moins en ce qui concerne les sciences les plus anciennes et les plus évoluées, il y a une base stable qui peut être modifiée et consolidée, mais non plus démolie. Les conditions de l'activité scienti-fique ne sont pas si précaires.</p>
<p>Mais enfin, quel but poursuivent donc ces contempteurs passionnés de la science ? N'est-il pas évident que, malgré son imperfection actuelle, malgré les difficultés qui lui sont propres, elle demeure indispensable et irremplaçable ? La science est suscep¬tible de perfectionnements imprévisibles, la conception religieuse du monde, non ; cette conception, dans ses parties essentielles, reste immuable, et si elle fut erronée, elle le demeurera à jamais. Quelque dénigrement qu'elle subisse, toujours la science tentera de tenir compte de notre dépendance vis-à-vis du monde réel extérieur, tandis que la religion est une illusion qui tire sa force du fait qu'elle va au-devant de nos désirs instinctuels.</p>
<p>Il faut maintenant que je vous parle d'autres conceptions de l'univers, également contraires à la conception scientifique ; je le fais sans enthousiasme car je sais n'être pas compétent en la matière. Souvenez-vous de cet aveu en lisant les pages qui suivent, et si votre intérêt s'éveille, cherchez ailleurs à compléter vos connaissances.</p>
<p>Il conviendrait de citer ici tout d'abord les divers systèmes philosophiques qui ont tenté de décrire le monde tel qu'il se reflétait daine le cerveau du penseur, ce penseur en général si éloigné de la réalité. J'ai essayé déjà de décrire le caractère général de la philosophie et de ses méthodes. Peu de gens sont moins capables que moi d'apprécier chacun de ces systèmes. Examinons donc ensemble deux phénomènes qui, aujourd'hui surtout, ne doivent pas échapper à notre attention.</p>
<p>L'une de ces conceptions du monde constitue, pour ainsi dire, le pendant de l'anarchie politique dont elle n'est peut-être qu'une émanation. Autrefois déjà il y eut des nihilistes intellectuels, mais actuellement, la théorie relativiste de la physique moderne semble leur être montée au cerveau. Tout en prenant la science pour point de départ, ils la poussent à se détruire elle-même, à se suicider, en la contraignant à renoncer à ses propres revendications. On a souvent l'impression que ce nihilisme n'est qu'une attitude temporaire observée jusqu'à l'obtention d'un résultat cherché. La science une fois éliminée, on voit s'installer à sa place quelque mysticisme ou bien encore la vieille conception religieuse. de l'univers. Suivant la doctrine anarchiste, il n'existe nulle vérité, nulle connaissance certaine du monde extérieur. Ce que nous prenons pour la vérité scientifique n'est que le produit de nos besoins tels qu'ils se manifestent aux milieux des changeantes conditions extérieures, donc une illusion. Somme toute, nous ne trouvons que ce qu'il nous est nécessaire de trouver, nous ne voyons que ce que nous voulons voir et nous ne pouvons faire autrement. Puisque le critère de la vérité (la concordance avec le monde extérieur) n'existe plus, il importe peu de savoir si nous nous rallions à telle ou telle opinion, toutes étant également justes et erronées. Nul n'a le droit de trouver fausses les idées de son prochain.</p>
<p>Sans doute serait-il intéressant pour tout esprit curieux de recherches théoriques de savoir par quels détours et à l'aide de quels sophismes les anarchistes réussissent à arracher à la science de pareilles conclusions. On se trouverait en présence de situations analogues à celles que relate cet exemple célèbre : « Un Crétois dit que tous les Crétois sont menteurs, etc. » Mais je ne veux, ni ne puis demeurer plus long¬temps sur ce terrain. Contentons-nous de dire que la doctrine anarchiste paraît sublime et prééminente tant qu'elle s'applique à des spéculations abstraites, elle faillit dès qu'il s'agit de la vit pratique. Or ce sont les opinions let les connaissances qui déterminent les actes des hommes ; la môme pensée scientifique spécule sur la struc¬ture de l'atome, l'origine de l'homme ou conçoit le plan d'un pont solide. Si ce que nous pensons n'avait vraiment aucune importance, toutes celles de nos connaissances qui se distinguent par leur accord avec la réalité n'existeraient pas. Rien ne nous empêcherait en ce cas de construire non des ponts de pierre, mais des ponts de carton, d'administrer aux malades un décigramme pu lieu d'un centigramme de morphine et de pratiquer l'anesthésie non à l'éther mais au gaz lacrymogène. Certes, les anar¬chistes eux-mêmes repousseraient avec énergie une semblable utilisation pratique de leur théorie.</p>
<p>Cependant, le second de nos adversaires nous semble le plus redoutable, et c'est surtout en pensant à lui que je déplore l'insuffisance de mes lumières. Je suppose que vous en saurez plus long que moi sur ce sujet et que, depuis longtemps, vous avez pris parti pour ou contre le marxisme. Les travaux de Kart Marx traitant de la struc¬ture économique de la société et de l'influence des diverses formes de l'économie politique sur toutes les activités humaines font, la chose est indéniable, autorité à notre époque. J'ignore naturellement quel est, pour chacun des points envisagés, le degré de justesse ou d'erreur. J'ai ouï dire que d'aucuns, mieux documentés que moi, n'arrivaient pas eux-mêmes à en décider. Certaines idées m'ont déconcerté, par exemple celle relative à l'évolution des sociétés humaines, évolution qui obéirait aux lois naturelles. Marx prétend aussi que les transformations qui s'opèrent dans les couches sociales découlent les unes des autres par suite de processus dialectiques. Je ne suis pas du tout certain d'avoir bien compris ces assertions, qui ne paraissent pas « matérialistes », mais qui constituent plutôt le résidu de l'obscure philosophie hégé¬lienne, Marx ayant d'ailleurs subi l'influence de cette école. Je n'arrive pas à me débarrasser de mon opinion de profane, habitué à considérer la formation des diverses classes de la société comme l'aboutissement de luttes engagées, depuis toujours, entre les diverses hordes humaines. Les inégalités, pensais-je, devaient primitivement être des inégalités de tribus ou de races. Certains facteurs psychologiques, tels que le degré d'agressivité constitutionnelle et une meilleure organisation intérieure de la horde, certains facteurs matériels, comme la possession d'armes plus efficaces, décidèrent de la victoire. En vivant sur le même sol, les vainqueurs devinrent les maî¬tres, et les vaincus, les esclaves. Rien qui décèle là des lois naturelles ou l'évolution de concepts. Par contre, le fait que l'homme devient toujours davantage maître des éléments a sur les rapports sociaux des répercussions croissantes. Les hommes mettent au service de leur besoin d'agression leurs nouvelles conquêtes scientifiques, dont ils se servent pour se combattre les uns les autres. La découverte des métaux, du bronze, du fer a provoqué la fin de certaines 'époques de la civilisation et la chute de leurs institutions sociales.. Je crois vraiment que la poudre et les armes à feu ont tué la chevalerie et la noblesse et que le despotisme russe s'est trouvé condamné, avant même qu'éclatât la guerre malheureuse, du fait qu'aucune endogamie entre membres de familles régnantes d'Europe n'eût cependant pu engendrer une race de tsars capa¬bles de résister à la force explosive de la dynamite.</p>
<p>Peut-être même la crise actuelle qui a succédé à la guerre est-elle une consé¬quence de notre dernière et magnifique victoire sur les éléments : la conquête de l'air. Le fait ne paraît pas évident de prime abord, mais les premiers termes tout au moins de cet enchaînement sont nettement saisissables. L'Angleterre, confiante en la protec¬tion que lui assurait son isolement au milieu des mers, avait fondé toute sa politique sur cet isolement. Du jour où Blériot eut traversé la Manche en aéroplane, cette sécurité sembla illusoire et quand, en pleine période de paix et sans autre but que celui de faire des essais, un zeppelin survola Londres, la guerre contre l'Allemagne devint fatale . N'oublions pas non plus la menace des sous-marins.</p>
<p>J'éprouve quelque confusion à traiter de façon aussi sommaire, aussi incomplète, un sujet d'une telle portée et d'une telle complexité ; je sais aussi que je ne vous ai rien appris de nouveau ; mais mon but était seulement de vous faire observer que si l'homme subjugue la nature, s'il lui emprunte les armes indispensables à la lutte contre ses semblables, cette subjugation influence nécessairement les institutions économiques. Nous voilà, semble-t-il, fort éloignés des problèmes de la représenta¬tion de l'univers ; nous allons tout de suite y revenir. Évidemment, ce n'est ni à sa conception de l'histoire ni aux prévisions d'avenir qu'il tire de cette conception que le marxisme doit sa puissance, mais bien à son ingénieuse démonstration de l'influence coercitive qu'exerce la situation économique sur l'activité intellectuelle, morale et artistique des hommes. Une série de rapports et d'enchaînements, jusqu'alors presque ignorés, fut ainsi découverte ; mais il est impossible d'admettre que les facteurs économiques soient les seuls à déterminer le comportement des hommes dans les sociétés. En effet, et c'est là un fait indéniable, les personnes, les races, les peuples divers placés dans des conditions économiques semblables ne se comportent pas de la même façon, ce qui suffit à écarter l'idée d'une prétendue tyrannie exclusive des facteurs économiques. Il est inadmissible de négliger le rôle des facteurs psycho-logiques quand il s'agit des réactions d'êtres vivants humains. Non seulement ces facteurs participent à l'établissement des conditions économiques, mais encore ils déterminent ensuite tous les actes des hommes, lesquels ne peuvent réagir que par leurs pulsions primitives, leur instinct de conservation, leur agressivité, leur soif d'amour, leur besoin de chercher le plaisir et de fuir le déplaisir. Dans une précédente étude, nous avons fait ressortir les exigences considérables du surmoi, qui représente la tradition et les idéaux du passé et qui, pendant un certain temps, résistera aux impulsions déterminées par une nouvelle situation économique. Enfin n'oublions pas qu'au-dessus de la collectivité humaine assujettie aux nécessités économiques, le processus de l'évolution culturelle de, ce que d'aucuns appellent la civilisation se poursuit et que, tout en subissant l'influence de tous les autres facteurs, il ne leur doit nullement son origine. Cette évolution est très comparable à un processus organique et se trouve, pour sa part, également capable d'exercer une action sur les autres facteurs. Me déplace les buts auxquels les instincts tendaient et fait que les hommes s'insurgent contre ce qui, jusque-là, leur avait paru supportable ; en outre, le rafer¬missement progressif de l'esprit scientifique parait être une de ses oeuvres essentielles. Celui qui tenterait de faire du marxisme une véritable doctrine sociale devrait être en état de montrer en détail le rôle de chacun de ces divers facteurs ; il lui faudrait étudier la disposition constitutionnelle générale de l'homme, ses variations raciales, les modifications qu'elle subit du fait des conditions sociales, de l'activité professionnelle, de la possibilité de gains et observer comment s'inhibent ou se renforcent mutuellement tous ces facteurs. La sociologie qui étudie le comportement de l'homme au sein de la société ne saurait non Élus être autre chose que de la psychologie appliquée. Rigoureusement parlant, il n'existe que deux sciences : la psychologie pure ou appliquée et les sciences naturelles.</p>
<p>Une fois que l'on eut reconnu l'importance énorme des conditions économiques, l'on fut tenté de ne pas abandonner leurs transformations à l'évolution naturelle, mais de les provoquer révolutionnairement. Mis en pratique dans le bolchevisme russe, le marxisme théorique a bien pris les caractères d'une conception du monde - l'énergie, la cohérence, l'exclusivisme et aussi une ressemblance étrange avec ce qu'il combat. Lui qui devait son origine et sa réalisation à la science, qui avait été bâti sur elle et d'après sa technique, a lancé une interdiction de penser aussi inexorable que le fut, en son temps, celle de la religion. Il est interdit de critiquer la théorie marxiste, et douter de son bien-fondé est un crime passible de châtiment, comme autrefois l'hérésie aux yeux de l'Église catholique. Les oeuvres de Marx ont, en tant que sources de révélation, remplacé la Bible et le Coran, encore qu'elles offrent autant de contra¬dictions et d'obscurités que ces vieux livres sacrés.</p>
<p>Et tout en bannissant impitoyablement tous les systèmes idéalistes et toutes les illusions, le marxisme, mis en pratique, a lui-même créé de nouvelles chimères qui ne sont ni moins douteuses ni moins indémontrables que les anciennes. Il espère pouvoir, en quelques générations, transformer la nature humaine de telle façon que les hommes puissent vivre en commun au sein d'une nouvelle organisation sans plus se heurter et en accomplissant, sans y être contraints, le travail nécessaire. Pour refré¬ner les instincts, ce qui est indispensable dans une société organisée, il les déplace, dirige vers l'extérieur les tendances agressives qui menacent toute collectivité humaine, s'appuie enfin sur l'hostilité des pauvres contre les riches et des petites gens d'antan contre les anciens détenteurs du pouvoir. C'est vraisemblablement une tâche irréalisable que de modifier ainsi la nature humaine ; l'enthousiasme que suscite actuellement dans la masse le mouvement bolcheviste, alors que cette nouvelle organisation est encore inachevée et se trouve menacée du dehors, ne nous permet pas de prévoir le moment où elle sera terminée et stable. Tout comme la religion, le bolchevisme fournit à ses croyants, pour les dédommager de leurs souffrances, de leurs privations actuelles, la promesse d'un au-delà meilleur où nul besoin ne restera insatisfait. Ce paradis est, il est vrai, situé sur la terre même et c'est dans un avenir plus ou moins proche que les hommes y pourront pénétrer ; mais souvenons-nous de ce que les Juifs eux-mêmes, dont la religion ne connaît pas de vie future, ont attendu la venue du Messie sur la terre et que le Moyen Age chrétien a toujours cru que le royaume de Dieu était proche.</p>
<p>Nous savons quelle sera la réponse du bolchevisme. Tant que la nature des hommes n'aura pas été modifiée, dira-t-il, il faudra bien continuer à se servir des moyens propres aujourd'hui à agir sur eux ; il est impossible d'éviter les rigueurs de l'éducation, l'interdiction de penser, l'emploi de la force, voire même de la répression sanglante, et si l'on n'éveillait pas en eux d'illusions, il serait impossible de les soumettre à cette contrainte. Après quoi, le bolcheviste nous inviterait poliment à lui indiquer quelque autre méthode et nous serions contraints de nous avouer vaincus. Et quel conseil lui donner vraiment ? Je me verrais réduit à concéder que les conditions d'une semblable expérience m'eussent empêché, moi et mes pareils, de me lancer dans cette entreprise, mais nous ne sommes pas les seuls à en décider. Il existe des hommes d'action à convictions inébranlables, inaccessibles au doute, insensibles aux souffrances d'autrui dès qu'il s'agit de réaliser leur dessein, et c'est à ces hommes-là que nous devons l'imposante expérience aujourd'hui tentée en Russie. A l'époque même où de grandes nations déclarent n'attendre leur salut que de leur fidélité à la foi chrétienne, le bouleversement qui s'est produit en Russie apparaît -malgré tous ses épisodes pénibles - comme le présage d'un avenir meilleur. Malheureusement, ni notre propre scepticisme ni le fanatisme des autres ne nous permet d'entrevoir l'issue de cette tentative ; l'avenir en décidera et montrera peut-être que l'essai fut prématuré, qu'une transformation radicale de l'ordre établi a peu de chance d'aboutir, tant que de nouvelles découvertes ne seront pas venues accroître notre pouvoir sur les forces naturelles et faciliter par là la satisfaction de nos besoins. Peut-être deviendra-t-il possible de remanier l'organisation sociale, de supprimer la misère matérielle des masses tout en respectant les exigences culturelles de l'individu ; mais la nature humaine se plie difficilement à tout genre de communauté sociale ; il semble donc que la lutte doive durer encore un temps imprévisible.</p>
<p>Mesdames, Messieurs, permettez-moi pour conclure de vous résumer ce que j'avais à dire sur les rapports de la psychanalyse avec la question d'une conception du monde. A mon avis, la psychanalyse n'est pas capable de se forger une représentation particulière de l'univers. Elle n'en a nul besoin, car, étant une partie de la science, elle peut se rallier à la conception scientifique. Celle-ci toutefois mérité à peine sa quali-fication emphatique ; trop imparfaite encore, elle ne pénètre pas tous les mystères et n'est ni exclusiviste, ni systématique. La pensée scientifique est trop neuve encore parmi les hommes et trop de vastes problèmes lui restent à résoudre. Une conception scientifique du monde fondée sur la science ne se contente pas de mettre en valeur le monde extérieur réel, elle se montre aussi essentiellement négative en s'en tenant modestement à la vérité et en rejetant les illusions. Si quelqu'un parmi nos contem-porains ressent quelque mécontentement de cet état de choses et exige davantage pour obtenir un apaisement immédiat, qu'il cherche ailleurs ce dernier, là où il le pourra trouver. Tout en ne lui gardant pas rigueur, nous ne pouvons ni lui venir en aide ni changer pour lui notre manière de penser.</p>
<p>Source :</p>
<p><a href="http://classiques.uqac.ca/classiques/freud_sigmund/nouvelles_conferences/nouvelles_conferences.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://classiques.uqac.ca/classiques/freud_sigmund/nouvelles_conferences/nouvelles_conferences.html</a></p></div>
Un dialogue de Freud sur la psychanalyse
http://www.matierevolution.org/spip.php?article7451
http://www.matierevolution.org/spip.php?article74512022-04-04T04:50:26Ztext/htmlfrRobert ParisPsychanalyseFreud
<p>“ Psychanalyse et médecine ” de Freud <br class='autobr' />
(1925) <br class='autobr' />
Introduction <br class='autobr' />
Ce titre n'est pas compréhensible au premier abord. Je l'expliquerai donc : il s'agit ici des non-médecins et la question est celle-ci : doit-il dire permis aux non-médecins d'exercer l'analyse ? Cette question a ses conditions et de temps et de lieu. De temps : jusqu'à présent personne ne s'était soucié de qui exerce ou non la psychanalyse. Bien plus, on ne s'en est que trop peu soucié, on n'était d'accord que sur un seul (…)</p>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique122" rel="directory">Introduction à la psychanalyse, Sigmund Freud</a>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot83" rel="tag">Psychanalyse</a>,
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot170" rel="tag">Freud</a>
<div class='rss_texte'><p>“ Psychanalyse et médecine ” de Freud</p>
<p>(1925)</p>
<p>Introduction</p>
<p>Ce titre n'est pas compréhensible au premier abord. Je l'expliquerai donc : il s'agit ici des non-médecins et la question est celle-ci : doit-il dire permis aux non-médecins d'exercer l'analyse ? Cette question a ses conditions et de temps et de lieu. De temps : jusqu'à présent personne ne s'était soucié de qui exerce ou non la psychanalyse. Bien plus, on ne s'en est que trop peu soucié, on n'était d'accord que sur un seul point : personne ne devrait l'exercer, et ceci pour diverses raisons qu'on mettait en avant, et au fond desquelles se retrouvait toujours la même antipathie. L'exigence que seuls les médecins aient le droit d'analyser répond donc à une attitude nouvelle, et en apparence plus amicale, envers l'analyse - si elle arrive toutefois à échapper au soupçon de n'être qu'un rejeton plus ou moins défiguré de l'attitude primitive. On admet maintenant qu'un traitement analytique doit dire entrepris dans certaines circonstances, mais alors seuls les médecins doivent l'entreprendre. Le pour¬quoi de cette limitation reste à chercher.</p>
<p>Cette question, n'ayant pas dans tous les pays la même portée, a aussi ses conditions de lieu. En Allemagne, en Amérique, la discussion n'en peut être que théorique : dans ces pays, tout malade peut en effet se faire traiter comme et par qui lui plaît, n'importe qui peut s'instituer « guérisseur » et soigner des malades quelconques, si seulement il prend la responsabilité de ses actes. La loi n'intervient pas avant qu'on y ait lait appel en expiation d'un dommage causé au malade. Mais, en Autriche, pays où et pour lequel j'écris, la loi est préventive, elle interdit au non-médecin d'entreprendre le traitement des malades, et cela, sans en attendre 1'issue . Ici donc, elle a un sens pratique, cette question : les non-médecins doivent-ils pouvoir traiter des malades par la psychanalyse ? Mais cette question, aussitôt posée, semble tranchée par la lettre de la loi. Les « nerveux » sont des malades, les non-médecins ne sont pas médecins, la psychanalyse est une pratique dont le but est la guérison ou l'amélioration des maladies nerveuses, tout traitement de ce genre est réservé aux médecins : donc il n'est pas permis que des non-médecins appliquent aux « nerveux » l'analyse, et si cela arrive quand même, il faut sévir. Les choses étant aussi simples, on ose à peine s'occuper encore de la question de l'analyse par les non-médecins. Mais il y a ici quelques difficultés dont la loi ne se soucie pas, et qui méritent pourtant d'être prises en considération. Peut-être apparaîtra-t-il que les malades, dans ce cas, ne sont pas des malades ordinaires, les non-médecins pas absolument des « profanes », et les médecins pas tout à lait ce qu'on peut attendre de médecins et sur quoi ils basent leurs prétentions. Si nous pouvons le prouver, alors la loi - exigence justifiée - ne devra pas s'appliquer sans modifications au cas qui nous occupe.</p>
<p>I</p>
<p>Or, la question sera tranchée par des personnes qui ne sont pas obligées de connaître les particularités d'une cure analytique. Il est donc de notre devoir d'instruire ces personnes impartiales, supposées actuellement encore dans l'ignorance. Nous regrettons de ne pouvoir les rendre témoins d'une cure analytique. La « situation analytique » n'admet pas de tiers. De plus, les diverses séances sont de valeur très inégale, et un tel auditeur - forcément incompétent - admis à l'une quelconque des séances, n'en recevrait le plus souvent aucune impression valable ; il risquerait de ne rien comprendre à ce qui se passe entre l'analyste et le patient, ou bien il s'ennuierait. Il lui faut donc, bon gré, mal gré, se contenter de nos dires, que nous rendrons le plus possible dignes de confiance.</p>
<p>Le malade peut souffrir de changements d'humeur qu'il n'arrive pas à maîtriser, ou de découragements pusillanimes paralysant son énergie et lui ôtant toute confiance en lui-même, ou bien d'une gène angoissée dès qu'il se trouve parmi des étrangers. Il peut, sans comprendre pourquoi, ressentir que l'accomplissement de son travail professionnel lui devient difficile, et, de même, toute décision d'une certaine importance et toute entreprise. Il a un jour- sans savoir pourquoi -éprouvé une pénible crise d'angoisse, et, depuis, ne peut plus, sans un violent effort sur soi, traverser la rue ou aller en chemin de fer - peut-être même a-t-il dû renoncer à l'un comme à l'autre. Ou bien, - chose bizarre, - ses pensées suivent leur propre chemin et ne se laissent pas guider par son vouloir. Elles poursuivent des problèmes à lui-même très indifférents, et pourtant elles ne s'en laissent pas arracher ! Des tâches ridicules lui sont imposées, comme de compter le nombre des fenêtres aux façades des maisons, et dans l'exécution des choses les plus simples : jeter une lettre à la poste, éteindre un bec de gaz, il est saisi, au bout d'un instant, du doute de l'avoir vraiment fait. Cela peut n'être qu'agaçant et importun. Mais l'état devient insupportable si le malheureux soudain n'arrive pas à se défendre de l'idée qu'il a poussé un enfant sous les roues d'une voiture, ou jeté un inconnu à l'eau du haut d'un pont, ou s'il doit se demander : « Ne serais-je pas l'assassin que la police recherche ? » - auteur d'un crime découvert le jour même. Tout cela est évidemment stupide, le malheureux le sait lui-même, il n'a jamais fait de mal à personne, mais le sentiment de culpabilité ne pourrait être plus fort s'il était vraiment le meurtrier qu'on recherche !</p>
<p>Ou bien notre patient - disons cette fois notre patiente - souffre d'autre manière et dans un domaine différent. Elle est pianiste, mais ses doigts sont saisis de crampes et lui refusent tout service. Doit-elle aller dans le monde, aussitôt se fait sentir un besoin naturel dont la satisfaction est incompatible avec le fait d'être en société. Elle a donc renoncé à fréquenter réunions, bals, théâtres ou concerts. Aux moments les moins appropriés elle est prise de maux de tête ou d'autre sensations douloureuses. Parfois, elle doit rendre tous ses repas, ce qui à la longue peut devenir dangereux. Enfin, chose déplorable, elle ne supporte aucune émotion, et les émotions sont dans la vie inévitables. Estelle émue, elle tombe dans des évanouissements, souvent accompagnés de crampes musculaires, rappelant les états pathologiques les plus inquiétants.</p>
<p>D'autres malades sont atteints dans un domaine où la vie sentimentale est en rapport intime avec le corps. S'agit-il d'hommes, ils sont incapables de donner une expression corporelle aux plus tendres émois inspirés par l'autre sexe, tandis que toutes les réactions voulues sont à leur disposition en présence de femmes qu'ils n'aiment pas. Ou leur sensualité les lie à des femmes qu'ils méprisent et dont ils voudraient se détacher. Ou encore cette sensualité leur impose des conditions à remplir qui leur répugnent à eux-mêmes. S'agit-il de femmes, l'angoisse, le dégoût ou des entraves d'origine inconnue les empêchent de répondre aux exigence de la vie sexuelle, ou bien - cèdent-elles cependant à l'amour - elles se trouvent leurrées de la jouissance que la nature offre en prime à qui obéit à ses lois.</p>
<p>Toutes ces personnes s'avouent malades et recherchent les médecins, desquels on attend la délivrance de tels troubles nerveux. Ce sont aussi les médecins qui ont institué les catégories dans lesquelles on classe ces maux. Ils les diagnostiquent et les nomment selon leur point de vue : neurasthénie, psychasthénie, phobies, obsessions, hystérie. Ils soumettent à un examen les organes qui manifestent les symptômes : cœur, estomac, intestin, organes génitaux et les trouvent sains. Ils conseillent une interruption des occupations habituelles du malade, des distractions, des traitements fortifiants, des médicaments toniques, et obtiennent ainsi des améliorations passagères - ou bien rien du tout. Enfin les malades viennent à apprendre qu'il existe des gens tout à fait spécialisés dans le traitement de tels maux et ils commencent chez ceux-ci une analyse.</p>
<p>Notre auditeur impartial, que j'imagine présent, a montré des signes d'impatience pendant mon énumération des symptômes des névroses. Main¬tenant, il se fait attentif, il devient tout oreille : « Enfin, dit-il, nous allons apprendre ce que l'analyste entreprend avec le malade à qui le médecin ne put être d'aucun secours ! »</p>
<p>Il ne se passe entre eux rien d'autre que ceci : ils causent. L'analyse n'emploie pas d'instruments - pas même pour l'examen du malade - et il n'ordonne pas de médicaments. Chaque fois que cela est possible, il laisse même le malade, pendant le traitement, dans son atmosphère et son entourage. Cela n'est bien entendu pas une condition du traitement et ne peut pas toujours être réalisé. L'analyste fait venir le malade à une certaine heure de la journée, le laisse parler, l'écoute, puis lui parle et le malade l'écoute à son tour.</p>
<p>Notre auditeur impartial manifeste alors un grand soulagement et une détente évidente, mais aussi un certain et net dédain. Il semble vouloir dire : « Rien que ça ? Des mots, des mots et encore des mots », comme dit Hamlet ! Le discours ironique de Méphisto lui passe aussi par l'esprit : que les mots se prêtent à tout.</p>
<p>Aussi dit-il : « C'est donc une sorte de magie ? Vous parlez et ainsi faites envoler les maux. »</p>
<p>Très juste : ce serait de la magie, si cela agissait plus vite ! La magie réclame - attribut essentiel ! -la rapidité, on pourrait dire l'instantanéité du succès. Mais les cures analytiques exigent des mois, voire des années, et une magie aussi lente perd le caractère du merveilleux. D'ailleurs, ne méprisons pas le Verbe ! Il est un instrument de puissance, le moyen par lequel nous communiquons aux autres nos sentiments, le chemin par lequel nous acquérons de l'influence sur les autres hommes. Des paroles peuvent faire un bien qu'on ne peut dire ou causer de terribles blessures. Certes, au commencement était l'acte, le verbe ne vint qu'après ; ce lut sous bien des rapports un progrès de la civilisation quand l'acte put se modérer jusqu'à devenir le mot. Mais le mot fut cependant à l'origine un sortilège, un acte magique, et il a gardé encore beaucoup de sa force antique.</p>
<p>L'auditeur impartial poursuit : « Supposons que le malade ne soit pas mieux préparé que moi à l'intelligence de la cure analytique, comment voulez-vous l'amener à croire à la magie du mot ou du discours, qui doit le délivrer de ses maux ? »</p>
<p>Il faut bien entendu le préparer à sa cure, et un moyen très simple s'offre pour cela. On l'invite à être absolument sincère avec son analyste, à ne rien lui dissimuler avec intention de ce qui lui passe par l'esprit, ensuite à se mettre au-dessus de toutes les réticences qui cherchent à empêcher la communication de telle pensée ou de tel souvenir. Chacun sait receler en lui-même des choses qu'il ne communiquerait aux autres que très à contrecœur, davantage, dont la communication lui semble impossible. Ce sont ses « intimités ». Il pressent aussi - ce qui est un grand progrès dans la connaissance de soi-même - qu'il est d'autres choses que l'on ne voudrait pas s'avouer à soi-même, que l'on se dissimule volontiers, auxquelles on coupe court et que l'on chasse si elles surgissent pourtant dans la pensée. Peut-être notre observateur remarque-t-il même qu'un très curieux problème psychologique est posé par ce fait qu'une de ses propres pensées doit être gardée secrète par rapport à son propre moi. On croirait que son moi n'a plus l'unité qu'il lui attribue toujours ; on penserait qu'il y a en lui encore autre chose qui peut s'opposer à son moi. En soi il peut ainsi obscurément pressentir comme une antithèse entre le moi et une vie psychique au sens plus large. A-t-il accepté la règle fondamentale de l'ana¬lyse : tout dire, alors le malade deviendra aisément accessible à l'idée que des rapports et un échange de pensées sous des conditions aussi peu communes puissent aussi amener des réactions toutes particulières.</p>
<p>« Je comprends », repartit notre auditeur impartial, « vous admettez que chaque « nerveux » a quelque chose qui l'oppresse, un secret. En l'engageant à le dire, vous le déchargez de ce poids et lui faites du bien. C'est là le principe de la confession, dont l'Église catholique s'est servi de tout temps pour s'assurer la maîtrise des âmes. »</p>
<p>Oui et non, devrons-nous répondre. La confession entre bien pour une part dans l'analyse, en quelque sorte comme introduction. Mais elle est très loin de se confondre avec l'essence de l'analyse ou de pouvoir expliquer son action. En confession, le pécheur dit ce qu'il sait ; en analyse, le névropathe doit dire davantage. Aussi bien n'avons-nous jamais entendu prétendre que la confession ait jamais eu le pouvoir de guérir de vrais symptômes pathologiques.</p>
<p>« Alors je ne comprends encore pas », nous est-il répondu. « Qu'est-ce que cela signifie : le malade doit dire plus qu'il ne sait ? Cependant je puis me représenter qu'en tant qu'analyste vous obteniez une plus grande influence sur votre malade que le confesseur sur son pénitent. Vous vous occupez de lui plus longtemps, d'une manière plus intense, plus personnelle, et vous pouvez employer cette influence accrue pour le détourner de ses idées maladives, pour le dissuader de ses appréhensions, etc. Ce serait assez extraordinaire si, par ce moyen, des symptômes rien que corporels : vomissements, diarrhées, contractures, pouvaient être maîtrisés, mais je le sais, une telle influence sur un être humain est possible, si on le plonge en hypnose. Probablement obtenez-vous par vos efforts quelque relation hypnotique entre vous et le patient, qui se trouve lié à vous par la force de la suggestion, et cela, sans même que vous le vouliez ; ainsi les miracles de votre thérapeutique ne seraient qu'effets de la suggestion hypnotique. Mais, autant que je sache, la cure hypnotique est autrement rapide que votre analyse, qui, comme vous le dites, s'étend sur des mois et des années. »</p>
<p>Notre auditeur impartial n'est ni si ignorant ni si embarrassé que nous l'avions cru d'abord ! Il s'efforce incontestablement de saisir la psychanalyse à l'aide de ses connaissances antérieures, de la rattacher à quelque chose qu'il sache déjà. Reste à lui faire comprendre - tâche difficile ! - qu'il n'y saurait parvenir par ce moyen, que l'analyse est une méthode sui generis, une chose nouvelle, particulière, qui ne peut être saisie qu'au moyen de nouvelles vues - ou, si l'on veut, de nouvelles hypothèses. Mais nous devons d'abord répondre à sa dernière remarque.</p>
<p>Ce que vous avez dit de l'influence personnelle de l'analyste est, certes, très intéressant. Une telle influence existe et joue dans l'analyse un grand rôle. Mais pas le même que dans l'hypnotisme, Il doit être possible de vous dé-montrer que les situations ici et là sont toutes différentes. Une remarque y pourra suffire : nous n'utilisons pas cette influence personnelle - le facteur « suggestif » - afin d'étouffer les symptômes pathologiques, ainsi qu'il advient dans la suggestion hypnotique. De plus, on aurait tort de croire que ce facteur soit absolument le support et le promoteur du traitement. Il l'est au début, mais plus tard il vient à l'encontre de nos intentions analytiques et nous contraint aux contre-mesures les plus rigoureuses. Je voudrais aussi vous montrer par un exemple combien la technique analytique s'écarte de celles qui cherchent à détourner et à dissuader. Notre patient est-il en proie à un sentiment de culpabilité comme s'il eût perpétré un grand crime, nous ne lui conseillons pas de se mettre au-dessus de ses scrupules de conscience par l'assurance de son indubitable innocence : il l'a déjà essayé tout seul sans succès. Mais nous l'avertissons qu'un sentiment aussi fort et aussi tenace doit pourtant être fondé sur quelque réalité, et que cette réalité pourra peut-être se découvrir.</p>
<p>« Cela m'étonnerait », reprend notre auditeur impartial, « que vous parveniez à apaiser le sentiment de culpabilité de votre malade en entrant ainsi dans ses vues. Mais quelles sont donc vos intentions analytiques et qu'entreprenez-vous avec votre patient ? »</p>
<p>II</p>
<p>Si je veux me faire comprendre, il me faut maintenant vous communiquer quelques fragments d'une doctrine psychologique qui, hors les cercles analytiques, n'est pas connue ou pas estimée. De cette théorie découlera aisément et ce que nous attendons du malade et par quels chemins nous parvenons à notre but. Je vais vous l'exposer dogmatiquement, comme si elle était déjà un système achevé. Mais n'allez pas croire qu'elle soit née ainsi tout équipée, comme il advient aux systèmes philosophiques. Nous l'avons développée lentement, peu à peu, en avons dû conquérir péniblement chaque parcelle ; nous n'avons cessé de la modifier au contact constant de l'observation jusqu'à ce qu'elle ait enfin acquis la forme sous laquelle elle nous paraît suffire à nos desseins. J'aurais dû, voici peu d'années, exprimer cette doctrine en d'autres termes. Je ne puis bien entendu vous affirmer que l'expression formelle de la doctrine à l'heure qu'il est en demeurera la définitive. Vous le savez, la science n'est pas une révélation, il lui manque, longtemps encore après ses débuts, la certitude, l'immutabilité, l'infaillibilité, dont la pensée humaine est si avide. Mais telle qu'elle est, elle est pourtant tout ce que nous pouvons avoir. N'oubliez pas que notre science est très jeune - à peine aussi vieille que le siècle ! - et qu'elle travaille avec la matière peut-être la plus ardue qui puisse s'offrir à l'investigation humaine : ainsi vous pourrez vous mettre dans l'état d'esprit nécessaire à la compréhension de ce que je vais vous dire. Cependant interrompez-moi chaque fois que vous ne pourrez me suivre ou que vous désirerez de plus amples éclaircissements.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Je vous interromps avant même que vous ne commenciez. Vous dites vouloir m'exposer une nouvelle psychologie, mais il me semble que la psychologie n'est pas une science nouvelle. Il y en a assez, de psychologie et de psychologues, et j'ai entendu dire pendant mes études que de grandes choses dans ce domaine ont déjà été accomplies. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Et je n'entends pas discuter leur valeur. Mais y regardez-vous de plus près, vous serez contraint d'attribuer ces grands accomplissements plutôt à la physiologie des sensations. Car la science de la vie psychique ne pouvait se développer, entravée qu'elle était par une seule mais essentielle méconnaissance. Qu'embrasse-t-elle aujourd'hui telle que l'enseigne l'École ? En dehors de ces très intéressants points de vue physiologiques sur les sensations, rien qu'une liste de divisions et de définitions de ce qui se passe dans notre âme, divisions et définitions qui, grâce au langage usuel, sont devenues le bien commun de tous les lettrés. Cela ne suffit évidemment pas pour comprendre notre vie psychique. Avez-vous remarqué que chaque philosophe, écrivain, historien ou biographe s'arrange une psychologie à lui, nous propose des hypothèses à lui sur les rapports et le but des actes psychiques, hypothèses plus ou moins séduisantes mais toutes également douteuses ? On manque évidemment ici d'une base commune. De là découle aussi qu'en psychologie on soit aussi irrespectueux et qu'on ne reconnaisse aucune autorité. Chacun peut ici « braconner » à son aise. Mettez-vous une question de physique ou de chimie sur le tapis, tout le monde se taira qui ne se sache pas en possession de « connaissances techniques ». Mais avancez-vous une assertion psychologique, préparez-vous à être jugé et contredit par n'importe qui. Sans doute n'y a-t-il pas dans ce domaine de « connaissances techniques ». Chacun a sa vie psychique et c'est pourquoi chacun se tient pour un psychologue. Mais cela ne me semble pas un titre suffisant. On raconte qu'une personne se présenta un jour comme « bonne d'enfants » ; on lui demanda si elle s'entendait à élever les enfants. « Bien sûr, répondit-elle, j'ai été moi-même en mon temps petite enfant. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Et vous prétendez avoir découvert cette « base commune » de la vie de l'âme, qui échappa à tous les psychologues, en observant des malades ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je ne crois pas que cette origine ôte de leur valeur à nos constatations. L'embryologie, par exemple, ne mériterait aucun crédit, si elle ne pouvait sans peine éclairer l'étiologie des malformations de naissance. Mais je vous ai parlé de gens dont les pensées marchent toutes seules, de telle sorte qu'ils se voient contraints à ruminer sans fin des problèmes qui leur sont terriblement indifférents. Pensez-vous que la psychologie d'école ait jamais fourni le moindre apport à l'éclaircissement d'une semblable anomalie ? Et enfin il nous arrive à tous que notre pensée, pendant la nuit, suive ses propres voies et crée des choses qu'ensuite nous ne comprenons pas, qui nous semblent étranges et douées d'une ressemblance suspecte avec certaines productions pathologiques. Je veux parler de nos rêves. Le peuple n'a jamais abandonné cette croyance que les rêves aient un sens, une valeur, signifient quelque chose. Ce sens des rêves, la psychologie de l'école n'a jamais pu le fournir. Elle n'a su quoi faire du rêve ; les quelques explications qu'elle en hasarda furent non psychologiques : ramener le rêve à des excitations sensorielles, ou bien à un sommeil plus ou moins profond des diverses parties du cerveau, etc. Mais on est en droit de dire qu'une psychologie qui ne sait pas expliquer le rêve n'est pas utilisable pour l'intelligence de la vie psychique normale et ne peut prétendre à s'appeler une science.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Vous devenez agressif : vous devez avoir touché un point sensible. J'ai en effet entendu dire que l'on attache, dans l'analyse, une grande importance aux rêves, qu'on les interprète, qu'on découvre en eux le souvenir d'événements réels, etc. Mais aussi que l'interprétation des rêves est livrée au bon plaisir de l'analyste et que les analystes eux-mêmes n'en ont pas fini encore avec les différends sur la manière d'interpréter les rêves et le droit d'en tirer des conclusions. En est-il ainsi, vous feriez mieux de ne pas souligner d'un trait si épais la supériorité de l'analyse sur la psychologie classique. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Vous dites là des choses fort justes. Il est exact que l'interprétation des rêves a acquis, dans la théorie comme dans la pratique de l'analyse, une importance incomparable. Et si je parais agressif, ce n'est que pour me défendre. Mais quand je pense à tout l'esclandre que certains analystes ont fait à propos de l'interprétation des rêves, je pourrais désespérer et donner raison à l'exclamation pessimiste du grand satirique Nestroy : « Tout progrès n'est jamais qu'à demi aussi grand qu'il parut d'abord ! » Cependant avez-vous jamais vu les hommes faire autre chose qu'embrouiller et défigurer tout ce qui leur tombe en main ? Un peu de prudence et de maîtrise de soi suffisent à éviter la plupart des dangers de l'interprétation des rêves. Mais pensez-vous que nous arrivions jamais à l'exposé que j'ai à vous faire, si nous nous laissons ainsi détourner de notre sujet ? - « Oui : vous voulez m'exposer les bases fondamentales de la nouvelle psychologie, si je vous ai bien compris. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je ne voulais pas commencer par là. J'avais l'intention de vous faire voir quelle conception, au cours des études analytiques, nous nous sommes formée de la structure de l'appareil psychique.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Puis-je demander ce que vous appelez « appareil psychique » et avec quoi il est construit ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Vous verrez bientôt clairement ce qu'est l'appareil psychique. Mais ne demandez pas, je vous en prie, de quoi il est bâti ! Cela est sans intérêt psycho-logique, et reste à la psychologie aussi indifférent qu'à l'optique de savoir si les parois du télescope sont en métal ou en carton. Nous laisserons de côté « l'essence » des choses pour ne nous occuper que de leur situation dans « l'espace ». Nous nous représentons l'appareil inconnu qui sert à accomplir les opérations de l'âme en vérité comme un instrument, fait de l'ajustage de diverses parties - que nous dénommons « instances ». A chacune est attribuée une fonction particulière, elles ont entre elles un rapport spatial constant, c'est-à-dire le rapport spatial a en avant ou en arrière » - « superficiel ou pro¬fond » n'exprime pour nous d'abord que la régulière succession des fonctions. Me fais-je encore comprendre ?</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Difficilement. Peut-être comprendrai-je plus tard, mais voilà certes une singulière anatomie de l'âme, dont l'équivalent ne se rencontre pas dans les sciences naturelles ! »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Que voulez-vous, c'est une hypothèse comme il y en a tant dans les sciences. Les premières de toutes ont toujours été assez grossières. « Open to revision », peut-on en dire. Je trouve superflu de me servir de la locution devenue si populaire « comme si ». La valeur d'une telle « fiction » - ainsi que l'appellerait le philosophe Vaihinger dépend de ce qu'on en peut faire.</p>
<p>Et je poursuis Restant sur le terrain de la sagesse courante, nous reconnaissons dans l'homme une organisation psychique intercalée entre, d'une part, ses excitations sensorielles et la perception de ses besoins corporels, d'autre part, ses actions motrices ; organisation servant d'intermédiaire entre les deux en vue d'un but bien défini. Nous appelons cette organisation son « moi ». Voilà qui n'est pas nouveau, chacun de nous fait cette hypothèse sans être philosophe, et quelques-uns même bien qu'ils le soient. Mais nous ne croyons pas avoir ainsi épuisé la description de l'appareil psychique. En plus de ce « moi », nous reconnaissons un autre territoire psychique plus étendu, plus vaste, plus obscur que le « moi », et ce territoire nous l'appelons le « ça ». La relation existant entre le « moi » et le « ça » est ce qui va nous occuper d'abord.</p>
<p>Vous allez sans doute trouver mauvais que nous ayons choisi, pour désigner nos deux instances ou provinces psychiques, des mots courants au lieu de vocables grecs sonores. Mais nous aimons, nous autres psychanalystes, rester en contact avec la façon de penser populaire et préférons rendre utilisables pour la science les notions populaires que de les rejeter. Nous n'y avons aucun mérite, nous sommes contraints à agir ainsi, parce que nos doctrines doivent être comprises par nos malades, souvent très intelligents mais pas toujours versés dans les humanités. Le « ça » impersonnel correspond directement à certaines manières de parler de l'homme normal. « Cela m'a fait tressaillir, dit-on, quelque chose en moi, à ce moment, était plus fort que moi ». « C'était plus fort que moi . »</p>
<p>En psychologie, nous ne pouvons décrire qu'à l'aide de comparaisons. Ce n'est pas spécial à la psychologie, il en est ainsi ailleurs. Mais nous devons sans cesse changer de comparaisons : aucune ne nous suffit longtemps. Si donc je veux vous rendre sensible la relation entre le moi et le ça, je vous prierai de vous représenter le « moi » comme une sorte de façade du « ça », un premier plan, - ou bien la couche externe, l'écorce de celui-ci. Tenons-nous-en à cette dernière comparaison. Nous le savons : les couches corticales en général sont redevables de leurs qualités spéciales à l'influence modificatrice du milieu extérieur auquel elles sont contiguës. Représentons-nous les choses ainsi : le « moi » serait la couche, - modifiée par l'influence du monde extérieur, de la réalité - de l'appareil psychique, du « ça ». Vous voyez com¬bien, en psychanalyse, nous prenons au sérieux les notions spatiales. Pour nous le « moi » est vraiment le plus superficiel, le « ça » le plus profond, bien entendu considérés du dehors. Le « moi » a une situation intermédiaire entre la réalité et le « ça », qui est proprement le psychique.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Je ne vous demande pas encore comment on peut savoir tout cela. Dites-moi d'abord à quoi vous sert cette distinction entre un « moi » et un « ça », qu'est-ce qui vous y contraint ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Votre question me montre dans quelle direction poursuivre. Ce qu'il importe en effet avant tout de savoir, c'est que le « moi » et le « ça » divergent fort et en bien des points l'un de l'autre ; d'autres règles président dans le « moi » ou dans le « ça » aux actes psychiques ; le « moi » vise d'autres buts et par d'autres moyens. Il y aurait là-dessus beaucoup à dire, mais vous contenterez-vous d'une nouvelle comparaison et d'un nouvel exemple ? Pensez aux différences existant entre le front et l'arrière, telles qu'elles s'étaient établies pendant la guerre. Alors nous ne nous étonnions pas qu'au front bien des choses se passassent autrement qu'à l'arrière, et qu'à l'arrière bien d'autres fussent permises qu'au front il fallait défendre. L'influence déterminante était naturellement la proximité de l'ennemi : pour la vie psychique, c'est la proximité du monde extérieur. Dehors - étranger - ennemi, furent une fois synonymes. Maintenant venons-en à l'exemple : dans le « ça » pas de conflits ; les contradictions, les contraires voient leurs termes voisiner sans en être troublés, des compromis viennent souvent accommoder les choses. En de tels cas, le « moi » eût été en proie à un conflit qu'il eût fallu résoudre, et la solution n'en peut être que l'abandon d'une aspiration au profit d'une autre. Le « moi » est une organisation qui se distingue par une remarquable tendance à l'unité, à la synthèse ; ce caractère manque au « ça », - celui-ci est, pour ainsi dire, incohérent, décousu, chacune de ses aspirations y poursuit son but propre et sans égard aux autres.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Et s'il existe un « hinterland » psychique d'une telle importance, com-ment me ferez-vous croire qu'il passa inaperçu jusqu'à l'avènement de l'analyse ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Voilà que nous revenons à l'une de vos questions précédentes. La psychologie s'était fermé l'accès au domaine du « ça » en s'en tenant à une hypothèse qui paraît d'abord assez plausible mais qu'on ne peut pourtant soutenir. A savoir que tous les actes psychiques sont conscients, que la « con-science » est le signe distinctif du psychique, et que, y eût-il dans notre cerveau des opérations inconscientes, celles-ci ne méritent pas le nom d'actes psychiques et n'ont rien à voir avec la psychologie.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Cela va de soi, » me semble-t-il.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Oui, c'est ce que pensent aussi les psychologues, mais il n'en est pas moins facile de montrer que c'est faux, qu'une telle opération est tout à fait impropre. La plus superficielle observation de soi-même montre que l'on peut avoir des idées subites qui n'ont pu surgir sans que rien les prépare. Mais, de ces états préparatoires de votre pensée, qui ont dû pourtant être aussi de nature psychique, vous ne percevez rien : seul le résultat émerge tout à fait dans votre conscience. Ce n'est qu'après coup et en de rares occasions que ces stades préparatoires de la pensée peuvent être, par la conscience, comme « reconstruits ».</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Sans doute l'attention était-elle détournée, ce qui empêcha de remarquer sur le moment ces stades préparatoires. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Faux-fuyant ! Vous n'y échapperez pas : c'est un fait qu'en vous peuvent se passer des actes d'ordre psychique, souvent fort compliqués, desquels votre conscience ne perçoit rien, desquels vous ne savez rien. Ou bien êtez-vous prêt à recourir à l'hypothèse « qu'un peu plus ou un peu moins » de votre « attention » suffise pour changer un acte non psychique en un acte psychique ? D'ailleurs à quoi bon cette discussion ? Il y a des expériences d'hypnotisme qui démontrent l'existence de pareilles pensées inconscientes d'une manière irréfutable pour quiconque veut bien voir.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Je ne veux pas vous contredire, mais je crois vous comprendre enfin. Ce que vous nommez le « moi », c'est la conscience, et votre « ça » est ce qu'on nomme le « subconscient « et qui fait en ce moment tant parler de lui ! Mais pourquoi la mascarade de ces noms nouveaux ! »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Ce n'est pas une mascarade ; les autres noms sont inutilisables. Et n'essayez pas de m'offrir de la littérature en place de science. Quelqu'un. parle-t-il de processus subconscients, je ne sais s'il les entend au sens topique ce qui réside dans l'âme au-dessous du conscient, - ou bien au sens qualitatif : une autre conscience, souterraine pour ainsi dire. Sans doute mon interlocuteur n'y voit-il pas lui-même très clair. La seule distinction admissible est celle entre « conscient » et « inconscient ». Mais on ferait une erreur grosse de conséquences si l'on croyait que cette division entre « conscient » et « inconscient » coïncidât avec celle entre « moi » et « ça ». Sans doute, il serait merveilleux que ce fût aussi simple ; notre théorie aurait alors beau jeu. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Tout ce qui se passe dans le « ça » est et demeure inconscient : voilà qui seul est certain, et que les processus se déroulant dans le « moi » peuvent devenir conscients, et eux seuls. Mais ils ne le sont pas tous, pas toujours, pas nécessairement, et de grandes parties du « moi » peuvent durablement rester inconscientes.</p>
<p>L'accès à la conscience d'un processus psychique est une chose compliquée. Je ne puis m'empêcher de vous exposer - à nouveau sur le mode dogmatique - ce que nous en pensons. Vous vous le rappelez : le « moi » est la couche externe, périphérique, du « ça ». Or nous croyons qu'à la surface la plus externe de ce « moi » se trouve une « instance » particulière, directement tournée vers le monde extérieur, un système, un organe, par l'excitation exclusive duquel le phénomène appelé conscience peut naître, Cet organe peut aussi bien être stimulé du dehors, en recevant à l'aide des organes sensoriels les excitations émanant du monde extérieur - que du dedans, en prenant connaissance, d'abord des sensations résidant dans le « ça » et ensuite des processus en cours dans le « moi ».</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Cela devient de pire en pire, et je comprends de moins en moins. Vous m'avez donc invité à une petite conférence sur cette question : les non-médecins peuvent-ils entreprendre eux aussi des cures analytiques ? A quoi bon alors ce découpage en quatre de théories osées, obscures, de la justesse desquelles vous ne pouvez pas me convaincre ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je le sais, je ne peux pas vous convaincre. Cela est hors de ma possibilité et, par suite, de mon dessein. Quand nous donnons à nos élèves un enseignement théorique en psychanalyse, nous pouvons observer combien celui-ci leur fait d'abord peu d'effet. Ils Recueillent les doctrines analytiques avec la même froideur que les autres abstractions dont ils furent nourris. Quelques-uns voudraient peut-être être convaincus, mais rien n'indique qu'ils le soient. Aussi demandons-nous que quiconque veut exercer l'analyse sur d'autres, se soumette d'abord lui-même à une analyse. Ce n'est qu'au cours de cette auto-analyse (comme on l'appelle à tort), et en éprouvant réellement sur leur propre corps - plus justement sur leur propre âme, - les processus dont l'analyse sou-tient l'existence, que nos élèves acquièrent les convictions qui les guideront plus tard comme analystes. Comment puis-je alors m'attendre à vous convaincre de la justesse de nos théories, vous, l'auditeur impartial à qui je ne puis présenter qu'un exposé incomplet, tronqué, par suite sans clarté, et à qui manque la confirmation de votre expérience propre ?</p>
<p>Je poursuis un autre but. La question n'est pas ici de discuter si l'analyse est chose intelligente ou absurde, si elle a raison dans ce qu'elle avance ou si elle tombe dans de grossières erreurs. Je déroule nos théories devant vous, parce que c'est le meilleur moyen de vous montrer quelles idées constituent le corps de l'analyse, de quelles prémisses elle part quand elle commence à s'occuper d'un malade, et comment elle s'y prend. Ainsi une lumière très vive sera projetée sur la question de l'analyse par les non-médecins. Mais rassurez-vous ! Si vous m'avez suivi jusqu'ici, vous avez supporté le pire, ce qui suivra vous semblera facile. Mais laissez-moi maintenant reprendre haleine.</p>
<p>III</p>
<p>« J'attends que vous me déduisiez, des théories de la psychanalyse, com-ment se représenter la genèse d'une affection nerveuse ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je m'y essaierai. Il nous faut alors étudier notre « moi » et notre « ça » d'un point de vue nouveau : le dynamique, c'est-à-dire en ayant égard aux forces qui se jouent à l'intérieur de ceux-ci et entre eux. Jusqu'à présent nous nous sommes contentés de décrire l'appareil psychique.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Pourvu que cela ne redevienne pas aussi incompréhensible ! »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> J'espère que non. Vous vous y reconnaîtrez bientôt, Ainsi, nous admet-tons que les forces dont l'action met en mouvement l'appareil psychique sont engendrées par les organes du corps et expriment les grands besoins corporels. Vous vous souvenez des paroles de notre poète-philosophe : la faim et l'amour. Une couple d'ailleurs de forces imposantes ! Nous appelons ces be-soins corporels, en tant qu'ils sont incitations à l'activité psychique « Triebe » (instincts ou pulsions), un mot que bien des langues modernes nous envient. Ces instincts emplissent le « ça » ; toute l'énergie existant dans le « ça », dirons-nous en abrégé, en émane. Les forces à l'intérieur du « moi » n'ont pas non plus d'autre origine, elles dérivent de celles contenues dans le « ça ». Et que veulent ces instincts ? La satisfaction, c'est-à-dire que soient amenées des situations dans lesquelles les besoins corporels puissent s'éteindre. La chute de la tension du désir est ressentie, par l'organe de notre perception consciente, comme un plaisir ; une croissance de cette même tension bientôt comme un déplaisir. De ces oscillations naît la suite des sensations « plaisir-déplaisir » qui règle l'activité de tout l'appareil psychique. Nous appelons cela « la souveraineté du principe de plaisir. »</p>
<p>Des états insupportables prennent naissance quand les aspirations instinctives du « ça » ne trouvent pas à se satisfaire. L'expérience montre bientôt que de telles satisfactions ne peuvent être obtenues qu'à l'aide du monde extérieur. C'est alors que la partie du « ça » tournée vers le monde extérieur, le « moi » entre en fonction. Si toute la force motrice qui fait se mouvoir le vaisseau est fournie par le « ça », le « moi » est en quelque sorte celui qui assume la manœuvre du gouvernail, sans laquelle aucun but ne peut être atteint. Les instincts du « ça » aspirent à des satisfactions immédiates, brutales, et n'obtiennent ainsi rien, ou bien même se causent un dommage sensible. Il échoit maintenant pour tâche au « moi » de parer à ces échecs, d'agir comme intermédiaire entre les prétentions du « ça » et les oppositions que celui-ci rencontre de la part du monde réel extérieur Le « moi » déploie son activité dans deux directions. D'une part, il observe, grâce aux organes des sens, du système de la conscience, le monde extérieur, afin de saisir l'occasion propice à une satisfaction exempte de périls ; d'autre part, il agit sur le « ça », tient en bride les passions de celui-ci, incite les instincts à ajourner leur satisfaction ; même, quand cela est nécessaire, il leur fait modifier les buts auxquels ils tendent ou les abandonner contre des dédommagements. En imposant ce joug aux élans du « ça », le « moi » remplace le principe de plaisir, primitivement seul en vigueur, par le « principe » dit « de réalité » qui certes poursuit le même but final, mais en tenant compte des conditions imposées par le monde extérieur. Plus tard, le « moi » s'aperçoit qu'il existe, pour s'assurer la satisfaction, un autre moyen que l'adaptation dont nous avons parlé, au monde extérieur. On peut en effet agir sur le monde extérieur afin de le modifier, et y créer exprès les conditions qui rendront la satisfaction possible. Cette sorte d'activité devient alors le suprême accomplissement du « moi » ; l'esprit de décision qui permet de choisir quand il convient de dominer les passions et de s'incliner devant la réalité, ou bien quand il convient de prendre le parti des passions et de se dresser contre le monde extérieur, cet esprit de décision est tout l'art de vivre.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Et comment le « ça » se laisse-t-il ainsi commander par le « moi », puisque, si je vous ai bien compris, il est, des deux, le plus fort ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Oui, cela va bien, tant que le « moi » est en possession de son organisation totale, de toute sa puissance d'agir, tant qu'il a accès à toutes les régions du « ça » et y peut exercer son influence. Il n'existe en effet entre le « moi » et le « ça » pas d'hostilité naturelle, ils font partie d'un même tout et, dans l'état de santé, il n'y a pas lieu pratiquement de les distinguer.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « J'entends. Mais je ne vois pas, dans cette relation idéale, la plus petite place pour un trouble maladif. »</p>
<p>Vous avez raison - tant que le « moi », dans ses rapports avec le « ça », répond à ces exigences idéales, il n'y a aucun trouble nerveux. La porte d'entrée de la maladie se trouve là où on ne la soupçonnerait pas, bien que quiconque connaît la pathologie générale ne puisse s'étonner de le voir confirmer ici : les évolutions et les différenciations les plus importantes sont justement celles qui portent en elles-mêmes le germe du mal, de la carence de la fonction.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Vous devenez trop savant, je ne comprends plus. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je dois reprendre d'un peu plus loin. Le petit être qui vient de naître est, n'est-ce pas, une très pauvre et impuissante petite chose au regard du monde extérieur tout-puissant et plein d'actions destructrices. Un être primitif, n'ayant pas encore développé un « moi » organisé, est exposé à tous ces traumatismes. Il ne vit que pour la satisfaction « aveugle » de ses instincts, ce qui souvent cause sa perte. La différenciation d'un « moi » est avant tout un progrès en faveur de la conservation vitale. Bien entendu, quand l'être périt, il ne tire aucun profit de son expérience, mais, survit-il à un traumatisme, il se tiendra en garde contre l'approche de situations analogues et signalera le danger par une répétition abrégée des impressions vécues lors du premier traumatisme : par un « affect » d'angoisse. Cette réaction au péril amène une tentation de fuite, condition de salut jusqu'au jour où l'être, devenu assez fort, pourra faire face aux dangers épars dans le monde extérieur de façon active, peut-être même en prenant l'offensive.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Cela nous entraîne bien loin de ce que vous aviez promis de me dire. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Vous ne vous doutez pas combien je suis près de tenir ma promesse. Même chez les êtres qui auront plus tard un « moi » organisé à la hauteur de sa tâche, le « moi » dans l'enfance, est faible et peu différencié du « ça m. Maintenant figurez-vous ce qui arrivera quand ce « moi » sans force sera en butte à une aspiration instinctive du « ça », à laquelle il voudrait bien résister, devinant que la satisfaction en serait dangereuse, capable d'amener une situation traumatique, un heurt avec le monde extérieur, mais cela sans avoir encore la force de dominer cette aspiration instinctive. Le « moi » traite le péril intérieur émané de l'instinct comme s'il était péril extérieur ; il tente de prendre la fuite, il se retire de cette région du « ça » et l'abandonne à son sort après lui avoir supprimé tous les apports que d'ordinaire il met à la disposition des émois de l'instinct. Nous disons alors que le « moi » entreprend un refoulement de cette aspiration instinctive. Ceci a pour résultat immédiat de parer au danger, mais on ne confond pas impunément ce qui est interne et ce qui est externe. On ne peut pas se fuir, En refoulant, le « moi » obéit au principe de plaisir, que sa tâche habituelle est de modifier : il doit donc en porter la peine. La peine en sera que le « moi » aura ainsi durablement restreint son royaume. L'aspiration instinctive refoulée est maintenant isolée, abandonnée à elle-même, inaccessible, mais aussi impossible à influencer. Elle suivra désormais ses propres voies. Le « moi » ne pourra en général plus, même lorsqu'il se sera fortifié, lever le refoulement, sa synthèse est détruite. une partie du « ça » demeure au « moi » terrain défendu. L'aspiration instinctive isolée, de son côté, ne reste pas non plus oisive, elle trouve à se dédommager de la satisfaction normale qui lui est refusée, engendre des rejetons psychiques qui la représentent, elle se met en rapport avec d'autres processus psychiques qu'elle dérobe à leur tour au « moi » de par son influence, et enfin fait irruption dans le « moi » et dans la conscience sous une forme substitutive déformée et méconnaissable, bref, élabore ce qu'on appelle un « symptôme ». Nous embrassons maintenant d'un coup d'œil ce qui constitue un trouble « nerveux » : d'une part, un « moi » entravé dans sa synthèse, sans influence sur une partie du « ça », devant renoncer à exercer une part de son activité afin d'éviter un heurt nouveau avec ce qui est refoulé, s'épuisant dans un vain combat contre les symptômes, rejetons des aspirations refoulées ; d'autre part, un « ça », au sein duquel des instincts isolés se sont rendus indépendants, poursuivent leurs buts à eux sans égard aux intérêts généraux de l'être, et n'obéissent plus qu'aux lois de la psychologie primitive qui commandent dans les profondeurs du « ça ». Voyons-nous les choses de haut, alors la genèse des névroses nous apparaît sous cette formule simple : « le moi » a tenté d'étouffer certaines parties du « ça » d'une manière impropre, il y a échoué et le « ça » se venge. La névrose est donc la conséquence d'un conflit entre le « moi » et le « ça », conflit auquel le « moi » prend part - un examen approfondi le démontre - parce qu'il ne peut absolument pas renoncer à sa subordination aux réalités du monde extérieur. L'opposition est entre le monde extérieur et le « ça », et puisque le « moi », fidèle en cela à son essence intime, prend parti pour le monde extérieur, il entre en conflit avec son « ça ». Mais prenez-y bien garde : ce n'est pas le fait de ce conflit qui conditionne la maladie - de tels conflits entre réalité et « ça » sont inévitables et l'un des devoirs constants du « moi » est de s'y entremettre - mais ce qui cause le mal est ceci : le « moi » se sert, pour résoudre le conflit, d'un moyen insuffisant, le refoulement. Cependant la cause en est que le « moi », quand cette tâche s'offrit à lui, était peu développé et sans force. Les refoulements décisifs ont en effet tous lieu dans la première enfance.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Quels curieux détours ! Je suis votre conseil,</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> je ne critique pas, vous voulez seulement me montrer ce que la psychanalyse pense de la genèse des névroses, afin d'y rattacher ce qu'elle entreprend pour les guérir. J'aurais plusieurs questions à poser, j'en poserai quelques-unes plus tard. Je serais d'abord tenté de suivre vos traces, de tenter à mon tour une construction hypothétique, une théorie. Vous avez exposé la relation « monde extérieur - moi - ça » et établi, comme condition essentielle des névroses, ceci : le « moi » restant sous la dépendance du monde extérieur, entre en conflit avec le « ça ». Le cas contraire ne serait-il pas concevable dans un tel conflit, le « moi » se laissant entraîner par le « ça » et renonçant à toute considération envers le monde extérieur ? Qu'arrive-t-il alors ? Je ne suis qu'un profane, mais d'après les idées que je me fais sur la nature d'une psychose, une telle décision du « moi » en pourrait bien être la condition. L'essentiel d'une maladie mentale semble donc être qu'on se détourne ainsi de la réalité. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Oui, j'y ai moi-même pensé, et je le crois juste, bien que la démonstration de cette idée exige la mise en discussion de rapports fort enchevêtrés. Névrose et psychose sont évidemment apparentées de très près et doivent cependant, en quelque point essentiel, diverger. Ce point pourrait bien être le parti que prend le « moi » en un tel conflit. Et le « ça », dans les deux cas, garderait son caractère d'aveugle inflexibilité.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Poursuivez, je vous en prie. Quelles indications donne votre théorie pour le traitement des névroses »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Notre but thérapeutique est maintenant aisé à déterminer. Nous voulons reconstituer le « moi », le délivrer de ses entraves, lui rendre la maîtrise du « ça », perdue pour lui par suite de ses précoces refoulements. Dans ce but seul nous faisons l'analyse, toute notre technique converge vers ce but. Il nous faut rechercher les refoulements anciens, incitant le « moi » à les corriger, grâce à notre aide, et à résoudre ses conflits autrement et mieux qu'en tentant de prendre devant eux la fuite. Comme ces refoulements ont eu lieu de très bonne heure dans l'enfance, le travail analytique nous ramène à ce temps. Les situations ayant amené ces très anciens conflits sont le plus souvent oubliées, le chemin nous y ramenant nous est montré par les symptômes, rêves et associations libres du malade, que nous devons d'ailleurs d'abord interpréter, traduire, ceci parce que, sous l'empire de la psychologie du « ça », elles ont revêtu des formes insolites, heurtant notre raison. Les idées subites, les pensées et souvenirs que le patient ne nous communique pas sans une lutte intérieure nous permettent de supposer qu'ils sont de quelque manière apparentés au « refoulé », ou bien en sont des rejetons. Quand nous incitons le malade à s'élever au-dessus de ses propres résistances et à tout nous communiquer, nous éduquons son « moi » à surmonter ses tendances à prendre la fuite et lui apprenons à supporter l'approche du « refoulé ». Enfin, quand il est parvenu à reproduire dans son souvenir la situation ayant donné lieu au refoulement, son obéissance est brillamment récompensée ! La différence des temps est toute en sa faveur : les choses devant lesquelles le « moi » infantile, épouvanté, avait fui, apparaissent souvent au « moi » adulte et fortifié comme un simple jeu d'enfant.</p>
<p>IV</p>
<p>« Tout ce que vous m'avez contée jusqu'à présent était de la psychologie. C'était souvent étrange, revêche, obscur, mais du moins - comment dirai-je ? - c'était toujours propre. Certes, je ne savais jusqu'à ce jour presque rien de votre psychanalyse, mais la rumeur m'est cependant parvenue qu'elle s'occupe principalement de choses n'ayant aucun droit à cette épithète. Or, vous n'avez touché à rien de semblable jusqu'à présent : cela me fait l'impression d'une réticence voulue. Je ne puis réprimer un autre doute. Les névroses sont - vous le dites vous-même - des perturbations de la vie psychique. Et des choses de l'importance de notre éthique, de notre conscience, de nos idéals, ne joueraient aucun rôle dans ces perturbations profondes ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Vous trouvez donc que deux sujets manquent jusqu'à présent à nos entretiens : ce qui touche aux choses les plus basses comme ce qui touche aux choses les plus hautes. Cela tient à ce que nous n'avons pas encore du tout traité du contenu de la vie psychique. Laissez-moi maintenant jouer à mon tour le rôle d'interrupteur, et suspendre un moment le cours de notre entretien. Si je vous ai fait tant de psychologie, c'est que je désirais vous donner l'impression que le travail analytique est une application de la psychologie, davantage, d'une psychologie qui, hors l'analyse, est inconnue. L'analyste doit avant tout avoir appris cette psychologie, la psychologie profonde ou psychologie de l'inconscient -du moins en avoir appris ce qui en est connu à ce jour. Nous aurons besoin de ceci pour nos conclusions ultérieures. Mais dites-moi maintenant ce que vous entendiez par vos allusions à la propreté ?</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Voilà. On raconte partout que, dans l'analyse, les affaires les plus intimes, les plus vilaines, ayant trait à la vie sexuelle, sont abordées dans tous leurs détails. En est-il ainsi - je n'ai rien pu tirer de vos argumentations psychologiques me montrant qu'il en soit forcément ainsi - alors ce serait un argument puissant pour n'autoriser que des médecins à pratiquer de telles cures. Comment peut-on songer à accorder d'aussi dangereuses libertés à d'autres personnes dont la discrétion est incertaine et le caractère sans garantie ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Il est vrai, les médecins possèdent, au domaine de la sexualité, quelques prérogatives ; ils ont même droit à inspecter les organes génitaux. Bien qu'en Orient ils ne le pussent pas ; de même certains réformateurs de la morale - vous savez de qui je veux parler - leur ont contesté ce droit. Mais vous voulez d'abord savoir s'il en est ainsi dans l'analyse et pourquoi il en doit être ainsi ? -Je vous répondrai : oui, il en est ainsi.</p>
<p>Et il en doit être ainsi, en premier lieu, parce que l'analyse s'élève sur cette base : l'absolue sincérité. On y traite, par exemple, des questions pécuniaires avec la même minutie et la même franchise, on y fait des aveux qu'on ne ferait à aucun de ses concitoyens, même s'il n'est pas concurrent ou employé du fisc ! Que cette obligation d'être sincère impose une lourde responsabilité morale à l'analyste lui-même, cela je ne le contesterai pas, au contraire, j'attirerai là-dessus toute votre attention.</p>
<p>Il en doit être ainsi, en second lieu, parce que, parmi les causes efficientes ou occasionnelles des maladies nerveuses, les facteurs de la vie sexuelle jouent un rôle d'importance démesurée, un rôle dominant, peut-être même spécifique. Que peut faire d'autre l'analyste que d'adapter son sujet à celui que le malade lui apporte ? L'analyste n'attire jamais le patient sur le terrain sexuel, il ne lui dit pas d'avance : il va s'agir des intimités de votre vie sexuelle ! Il le laisse commencer à son gré et attend tranquillement que le patient lui-même touche aux sujets sexuels. J'ai soin d'en avertir mes élèves : nos adversaires nous ont annoncé que nous rencontrerions des cas où le facteur sexuel ne jouerait aucun rôle ; gardons-nous donc de l'introduire nous-mêmes dans l'analyse, ne nous gâtons pas la chance de trouver un tel cas ! Mais jusqu'ici aucun de nous n'a eu ce bonheur.</p>
<p>Je le sais : notre reconnaissance de la sexualité est devenue le motif le plus fort - avoué ou inavoué - de l'hostilité du publie contre l'analyse. Cela doit-il nous troubler ? Non, mais nous faire voir combien névrotique est toute notre civilisation, puisque les soi-disant normaux se comportent à peu près comme les « nerveux ». Au temps où, dans les sociétés savantes d'Allemagne, on portait sur la psychanalyse des jugements solennels - aujourd'hui tout est sensiblement plus calme - un orateur prétendait à une autorité particulière parce que, d'après lui, il laissait aussi les malades s'exprimer ! Sans doute dans un but diagnostique et afin d'éprouver les assertions des analystes. Mais, ajoutait-il, dès qu'ils commencent à parler de choses sexuelles, alors je leur ferme la bouche. Que pensez-vous d'une telle procédure ? La société savante acclama l'orateur au lieu d'avoir honte pour lui comme il eût convenu. Seule, la triomphante certitude puisée dans la conscience de préjugés communs peut expliquer le mépris de toute logique manifesté par cet orateur. Quelques années plus tard quelques-uns de mes élèves d'alors cédèrent au besoin de libérer la société humaine de ce joug de la sexualité que la psychanalyse veut lui imposer. L'un déclara que le « sexuel » ne signifiait nullement la sexualité, mais quelque chose d'autre, d'abstrait, de mystique ; un second , que la vie sexuelle n'est que l'un des domaines où l'homme exerce son appétit instinctif de puissance et de domination. Ils ont été très applaudis - pour le moment du moins.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Je me risque pourtant une fois à prendre parti. Cela me semble très osé de prétendre que la sexualité ne soit pas un besoin naturel, primitif de l'être, mais l'expression de quelque chose d'autre. Il suffit de s'en tenir à l'exemple des animaux. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Peu importe. Point de mixture, si absurde fût-elle, que la société ne soit prête à avaler, si on la proclame antidote contre la toute-puissance de la sexualité !</p>
<p>Je vous l'avouerai d'ailleurs : l'aversion que vous m'avez laissé deviner en vous à faire une aussi large place, dans la genèse des névroses, au facteur sexuel, ne me semble pas très compatible avec votre devoir d'impartialité. Ne craignez-vous pas qu'une telle antipathie vous gêne pour porter un jugement impartial ?</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Je suis peiné de vous entendre parler ainsi. Votre confiance en moi semble ébranlée. Pourquoi donc n'avez-vous pas choisi quelqu'un d'autre comme auditeur impartial ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Parce que l'autre n'eût pas pensé autrement que vous. Eût-il été d'avance prêt à reconnaître l'importance de la vie sexuelle, tout le monde se fût écrié : Il n'est pas impartial, c'est un de vos adeptes ! Non, je n'abandonne pas l'espoir d'exercer sur vos opinions une influence. Mais je reconnais que ce cas ne se présente pas pour moi comme le précédent. Quand tout à l'heure nous parlions psychologie, cela m'était égal d'être cru ou non, pourvu que vous ayez l'impression qu'il s'agisse là de purs problèmes psychologiques. Cette fois, pour la question sexuelle, je voudrais pourtant arriver à vous faire comprendre ceci : votre plus puissant mobile de contradiction est l'hostilité avec laquelle vous abordez le débat, et que vous partagez avec tant d'autres.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « L'expérience, qui vous a donné votre inébranlable certitude, me man¬que donc. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je puis maintenant poursuivre. La vie sexuelle n'est pas qu'une grivoiserie, mais encore un sérieux problème scientifique. Bien du nouveau restait à découvrir, bien de l'étrange à élucider. Je vous ai déjà dit que l'analyse devait remonter jusqu'aux toutes premières années de l'enfance du patient, parce que les refoulements décisifs ont lieu à cette époque, alors que le « moi » était débile. Mais l'enfant n'a certes pas de vie sexuelle, celle-ci ne commence qu'avec la puberté ?</p>
<p>Au contraire, il nous restait à le découvrir : les aspirations sexuelles accompagnent la vie depuis le jour de la naissance, et c'est justement contre ces instincts que le « moi » infantile se met en défense par le moyen du refoulement. Une curieuse coïncidence, n'est-ce pas ? Le petit enfant se débat contre la force de la sexualité tout comme ensuite l'orateur dans la Société savante ou plus tard mes élèves se créant leurs propres théories ? Comment cela se fait-il ? L'explication la plus générale serait que notre civilisation s'édifie en somme aux dépens de la sexualité, mais il reste beaucoup à dire là-dessus.</p>
<p>La découverte de la sexualité infantile est de l'ordre de ces trouvailles dont il faut avoir honte. Quelques médecins d'enfants ne l'ont jamais ignorée, ainsi, semble-t-il, que quelques bonnes d'enfants. Des hommes distingués, qui s'intitulent spécialistes en psychologie infantile, ont alors parlé, d'un ton réprobateur, de « profanation de l'enfance ». Toujours des sentiments en place d'arguments ! Dans nos corps politiques de tels procédés sont quotidiens. Un membre de l'opposition se lève et dénonce une mauvaise gestion dans l'administration, l'armée, la justice, ou ailleurs. Là-dessus un autre déclare, de préférence un membre du gouvernement, que ces constatations attentent à l'honneur de l'État, de l'armée, de la dynastie, voire de la patrie. Donc elles ne correspondent pas à la vérité ! Car de tels sentiments ne supportent pas l'offense.</p>
<p>La vie sexuelle de l'enfant diffère bien entendu de celle de l'adulte. La fonction sexuelle, de ses débuts jusqu'à sa forme finale qui nous est bien connue, subit une évolution compliquée. Elle se constitue par l'agrégation de nombreux instincts partiels, chacun ayant ses buts spéciaux, traverse plusieurs phases d'organisation, jusqu'à ce qu'enfin elle se mette au service de la reproduction. Tous les instincts partiels ne sont pas également utilisables en vue du but final, ils doivent être dérivés, remodelés, en partie étouffés. Une aussi ample évolution n'est pas toujours accomplie irréprochablement, il peut se produire des arrêts de développement, des « fixations » partielles à des phases précoces de l'évolution ; alors, si plus tard l'exercice de la fonction sexuelle rencontre des obstacles, l'élan sexuel - la libido, comme nous l'appelons - retombe volontiers sur ses positions, ces fixations premières. L'étude de la sexualité infantile et des transformations qu'elle subit jusqu'à la maturité nous a aussi livré la clef de ce qu'on appelle les perversions sexuelles, que l'on décrivait bien avec tous les signes voulus d'horreur, mais sans rien pouvoir dire de leur genèse. Tout ceci est extraordinairement intéressant, mais il ne servirait pas à grand-chose, vu le but que nous nous proposons, que je vous en dise davantage. Il faut, pour ici s'y reconnaître. bien entendu des connaissances anatomiques et physiologiques - qu'on ne peut malheureusement pas toutes acquérir aux écoles de médecine ! - mais il est tout aussi indispensable de se familiariser avec l'histoire de la civilisation et avec la mythologie.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Je ne peux pas encore, après tout ce que vous m'avez dit, me représenter la vie sexuelle de l'enfant. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je ne vais donc pas encore quitter ce sujet, il m'est d'ailleurs difficile de m'en arracher. Faites-y bien attention, le plus curieux dans la vie sexuelle de l'enfant me paraît être ceci : il accomplit toute son évolution, pourtant si ample, dans les cinq premières années de sa vie ; de là jusqu'à la puberté s'étend la période dite « de latence » pendant laquelle, si l'enfant est normal - la sexualité ne progresse plus, mais où tout au contraire les aspirations sexuelles perdent de leur force et où bien des choses, que l'enfant auparavant faisait ou savait, sont abandonnées et oubliées. Pendant cette période, après que la précoce floraison de la vie sexuelle s'est fanée, se constituent ces réactions du « moi » qui - telles la pudeur, le dégoût, la moralité, - sont destinées à tenir tête aux ultérieurs orages de la puberté et à endiguer l'aspiration sexuelle qui se réveille. Cette évolution en deux temps de la vie sexuelle a sans doute un lien profond avec la genèse des maladies nerveuses. Une telle évolution en deux temps ne semble se rencontrer que chez l'homme, peut-être est-elle la condition de ce privilège humain : la névrose. La préhistoire de la vie sexuelle passa tout aussi inaperçue, avant la psychanalyse, que dans un autre domaine l' « hinterland » de la vie psychique consciente. Vous soupçonnerez à juste titre que ces deux choses sont en rapport intime.</p>
<p>Les premiers temps de la sexualité, chez l'enfant, comportent bien des concepts, des modes d'expression, des activités, auxquelles on ne s'attendrait pas. Par exemple, vous serez sûrement surpris d'apprendre que le petit garçon redoute, aussi souvent qu'il le fait, d'être mangé par son père. (N'êtes-vous pas non plus étonné de me voir ranger cette peur parmi les manifestations de la sexualité ?) Mais je n'ai qu'à vous rappeler la mythologie que vous appreniez à l'école et n'avez peut-être pas encore oubliée : le dieu Kronos ne dévorait-il pas ses enfants ? Ce mythe dut vous sembler bien étrange, la première fois où vous l'entendîtes conter ! Mais je crois qu'alors il ne donna à aucun de nous beaucoup à penser. Nous nous rappelons bien d'autres légendes où un fauve, tel le loup, dévore quelqu'un, et nous y pouvons reconnaître une manière déguisée de représenter le père. Je saisis cette occasion de vous le faire remarquer : mythologie et folklore ne peuvent être compris que grâce à l'intelligence de la vie sexuelle infantile, et c'est là un gain accessoire des études analytiques.</p>
<p>Vous ne serez pas moins surpris d'entendre que le petit garçon tremble d'être privé, par son père, de son petit membre viril, et cela de telle sorte que cette peur de la castration exerce la plus forte influence sur la formation de son caractère et l'orientation de sa sexualité en général. Ici encore la mythologie vous encouragera à croire à la psychanalyse. Le même Kronos, qui dévore ses enfants, a aussi châtré son père Ouranos, et est à son tour châtré par son fils Zeus, sauvé lui-même grâce aux ruses de sa mère. Si vous êtes enclin à l'hypothèse que tout ce que la psychanalyse avance sur la précoce sexualité des enfants n'est que création de l'imagination désordonnée des analystes, avouez du moins que cette imagination a engendré les mêmes productions que l'imagination de l'humanité primitive, dont les mythes et les légendes sont pour ainsi dire le précipité. L'autre hypothèse, plus propice à notre thèse et sans doute plus conforme aussi à la réalité, serait celle-ci : on retrouverait dans l'âme de l'enfant contemporain les mêmes facteurs archaïques qui, aux temps primitifs de la civilisation, exerçaient une maîtrise générale. L'enfant, au cours de son développement psychique, referait en abrégé l'évolution de l'espèce, ainsi que l'embryologie nous l'a depuis long¬temps appris en ce qui regarde le corps.</p>
<p>Encore un caractère de la sexualité infantile primitive : les parties génitales féminines proprement dites n'y jouent aucun rôle, - l'enfant ne les a pas encore découvertes. Tout l'accent porte sur le membre viril, tout l'intérêt se concentre sur cette question : y est-il, ou n'y est-il pas ? Nous connaissons moins bien la vie sexuelle de la petite fille que celle du petit garçon. N'en ayons pas trop honte : la vie sexuelle de la femme adulte est encore un Continent noir (dark continent) pour la psychologie. Mais nous avons reconnu que l'absence d'un organe sexuel équivalent à celui de l'homme est profondément ressentie par la petite fille, qui s'en regarde comme inférieure, et que cette « envie du pénis » donne naissance à toute une série de réactions particulières à la femme.</p>
<p>L'enfant a encore ceci de particulier : les deux besoins excrémentiels sont pour lui chargés d'intérêt sexuel, L'éducation trace plus tard une ligne nette de démarcation : certains « mots d'esprit » l'effacent à nouveau. Cela peut ne pas nous sembler appétissant, mais il faut du temps, on le sait, avant que l'enfant soit capable d'éprouver du dégoût. Ceux-là même ne l'ont pas nié, qui prennent par ailleurs fait et cause pour la pureté séraphique de l'âme de l'enfant.</p>
<p>Mais aucun fait ne mérite autant notre attention que celui-ci : l'enfant prend pour objet de ses désirs sexuels, régulièrement, les personnes qui lui sont le plus proche apparentées, donc d'abord son père et sa mère, puis ses frères et sœurs. Pour le garçon, la mère est le premier objet d'amour ; pour la fille le père, autant qu'une disposition bisexuelle ne favorise pas en même temps l'attitude opposée. L'autre parent est considéré comme un rival gênant et devient souvent l'objet d'une franche hostilité. Comprenez-moi bien : je ne veux pas dire que l'enfant n'aspire, de la part du parent préféré, qu'à cette sorte de tendresse dans laquelle plus tard, devenus adultes, nous aimons à voir l'essence des rapports entre parents et enfants. Non, l'analyse ne laisse subsister aucun doute : les désirs de l'enfant, par-delà cette tendresse, aspirent à tout ce que nous entendons par satisfaction sensuelle, autant du moins que le pouvoir de représentation de l'enfant le permet. L'enfant - cela est facile à comprendre - ne devine jamais la réalité de l'union des sexes, il lui substitue des représentations émanées de sa propre expérience et de ses propres sensations. D'ordinaire ses désirs culminent dans ce dessein : mettre au monde un autre enfant, ou - d'une manière indéterminable - l'engendrer. Le petit garçon, dans son ignorance, n'exclut pas de ses désirs celui de mettre au monde lui-même un enfant. Tout cet édifice psychique, nous l'appelons, d'après la légende grecque bien connue, le Complexe d'Oedipe. Le complexe doit être normalement abandonné à la fin de la première période sexuelle de l'enfance, il devrait alors être de fond en comble démoli et transformé ; les résultats de cette métamorphose sont marqués pour de grandes destinées dans la vie psychique ultérieure. Mais le plus souvent les choses ne se passent pas assez complètement et la puberté réveille le vieux complexe, ce qui peut avoir des suites graves.</p>
<p>Je m'étonne que vous gardiez le silence. Ce n'est sans doute pas une approbation. En soutenant que le premier objet d'amour de l'enfant soit choisi par lui sur le mode de l'inceste, pour employer le terme propre, l'analyse a de nouveau blessé les sentiments les plus sacrés des hommes, et doit en conséquence s'attendre à récolter en échange incrédulité, contradiction et réquisitoires. Et telle fut en effet largement sa part. Rien ne lui a tant nui dans la faveur des contemporains que le complexe d'Oedipe et l'élévation de celui-ci à la dignité d'une manière d'être généralement et fatalement humaine. Le mythe grec a dû d'ailleurs avoir le même sens, mais la majorité des hommes d'aujourd'hui, lettrés ou non, préfère croire que la nature nous dota d'une horreur native de l'inceste comme protection contre celui-ci.</p>
<p>L'histoire la première viendra à notre secours. Quand Jules César pénétra en Égypte, il y trouva la jeune reine Cléopâtre, qui devait bientôt jouer dans sa vie un tel rôle, mariée à son plus jeune frère Ptolémée. Cela n'avait rien de surprenant dans la dynastie égyptienne ; les Ptolémées, originairement grecs, n'avaient fait que perpétuer la coutume que, depuis des millénaires, suivaient les anciens Pharaons, leurs prédécesseurs. Mais ce n'est là qu'inceste fraternel, de nos jours même moins sévèrement condamné. Tournons-nous vers la mythologie qui est notre témoin de la couronne dès qu'il s'agit des mœurs des temps primitifs. Elle peut nous apprendre que les mythes de tous les peuples, et pas seulement des Grecs, sont plus que riches en amours entre père et fille, même entre fils et mère. La cosmologie comme la généalogie des races royales est fondée sur l'inceste. Dans quel but, pensez-vous, ces fictions ? Pour stigmatiser les dieux et les rois, les assimiler à des criminels, pour les livrer en exécration aux hommes ? Bien plutôt parce que les désirs incestueux sont un héritage humain primitif et n'ont jamais été tout à fait surmontés : ainsi l'on accorde encore aux dieux et à leurs descendants ce qui déjà n'est plus permis au commun des mortels. C'est en parfait accord avec ces enseignements de l'histoire et de la mythologie que nous rencontrons le désir de l'inceste, encore aujourd'hui présent et actif, dans l'enfance de l'individu.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Je pourrais vous en vouloir d'avoir cherché à garder pour vous toutes ces choses concernant la sexualité infantile. Par ces rapports avec l'histoire primitive de l'humanité, elle semble justement très intéressante. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je craignais d'être entraîné trop loin de notre sujet. Mais cela aura peut-être pourtant ses avantages.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Maintenant, dites-moi : quelle certitude possèdent vos conclusions analytiques sur la vie sexuelle des enfants ? Votre conviction ne repose-t-elle que sur la concordance avec la mythologie et l'histoire ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> En aucune façon. Elle repose sur l'observation directe. Les choses se passèrent ainsi : nous avions d'abord déduit, de l'analyse des adultes, le conte-nu de la sexualité infantile, ceci vingt à quarante ans après l'enfance écoulée. Plus tard, nous avons entrepris des analyses directes d'enfants, et ce ne fut pas un mince triomphe que de voir alors se confirmer tout ce que nous avions déjà deviné, en dépit des stratifications et déformations du temps intermédiaire.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Comment, vous avez analysé des petits enfants, des enfants au-dessous de six ans ? D'abord, cela est-il possible ? Ensuite, n'est-ce pas, pour ces enfants, très mauvais ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Cela réussit très bien. Tout ce qui déjà se passe chez un enfant de quatre à cinq ans est presque incroyable ! Les enfants sont intellectuellement très éveillés à cet âge, la première période sexuelle est pour eux aussi un temps d'épanouissement intellectuel. J'ai l'impression qu'à l'avènement de la période de latence ils subissent aussi une inhibition intellectuelle, deviennent plus bêtes. Beaucoup d'enfants, à partir de ce moment, perdent aussi leur grâce physique. Quant au dommage causé par une analyse précoce, je puis vous dire que le premier enfant sur lequel - voici vingt ans environ - fut tentée cette expérience, est aujourd'hui un jeune homme bien portant et actif, qui traversa sans encombre la crise de la puberté, en dépit de graves traumatismes psychiques. Il faut espérer que les autres « victimes » de l'analyse précoce ne s'en porteront pas plus mal. Ces analyses d'enfants sont intéressantes par plus d'un côté, elles acquerront dans l'avenir peut-être encore plus d'importance. Leur valeur théorique est hors de discussion. Elles répondent sans ambiguïté à des questions qui, dans les analyses d'adultes, demeurent en suspens, et préservent ainsi l'analyste d'erreurs lourdes de conséquences. On saisit en effet là sur le vif les facteurs générateurs de la névrose, on ne peut les méconnaître. L'influence analytique doit sans doute, dans l'intérêt de l'enfant, s'allier à des mesures éducatrices. Cette technique attend encore sa mise au point. Observation d'un grand intérêt pratique : un très grand nombre de nos enfants traversent, au cours de leur développement, une phase décidément névrotique. Nous avons appris à mieux voir et sommes maintenant tentés de considérer la névrose infantile non comme l'exception mais comme la règle : il semblerait que, sur le chemin menant du plan primitif de l'enfant à celui du civilisé adapté à la vie sociale, la névrose soit pour ainsi dire inévitable. Dans la plupart des cas, cette crise névrotique de l'enfance semble se dissiper spontanément ; mais n'en reste-t-il pas toujours des vestiges même chez ceux qui sont en moyenne bien portants ? Par contre, chez aucun névropathe ultérieur ne fait défaut le lien avec la névrose infantile, qui, en son temps, n'a pas eu besoin d'être très apparente. D'une façon, me semble-t-il, analogue, la pathologie prétend aujourd'hui que tout le monde, dans l'enfance, a été touché par la tuberculose. Mais pour les névroses le point de vue de la vaccination n'est pas en cause, rien que celui de la prédisposition.</p>
<p>Je reviens maintenant à votre question touchant la certitude de nos preuves. Nous nous sommes convaincus en général, par l'observation analytique directe des enfants, que nous avions interprété d'une façon juste ce que les adultes nous rapportaient de leur enfance. Dans une série de cas, la confirmation nous a encore été possible par une autre voie. Nous avions reconstruit, grâce au matériel fourni par l'analyse, certaines circonstances extérieures, certains événements impressionnants de l'enfance, desquels le souvenir conscient du malade n'avait rien conservé : d'heureux hasards, des enquêtes auprès de parents ou autres personnes ayant entouré l'enfant nous ont alors apporté la preuve irréfutable que les événements avaient bien été tels que nous les avions déduits. Nous n'eûmes bien entendu pas très souvent cette chance, mais là où elle se rencontra, l'impression en fut toute-puissante. Il faut que vous le sachiez : la reconstruction juste d'événements infantiles ainsi oubliés a toujours un grand effet thérapeutique, qu'elle admette ou non la confirmation extérieure objective. L'importance de ces événements est naturellement due à ce qu'ils furent tellement précoces et eurent lieu en un temps où ils pouvaient agir comme des traumatismes sur un « moi » débile. - « Et quelle peut bien être la sorte d'événements que l'analyse doive ainsi retrouver ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Ils sont divers. En premier lieu, les impressions capables d'influencer durablement la vie sexuelle naissante de l'enfant : observations de rapports sexuels d'adultes, expériences sexuelles personnelles avec un adulte ou un autre enfant - ce qui n'est pas si rare ! - ou bien encore conversations entendues par l'enfant et qu'il comprit alors, ou rétrospectivement plus tard, croyant y trouver des informations sur des choses mystérieuses ou inquiétantes, enfin dires ou actions de l'enfant lui-même, ayant manifesté de sa part des sentiments significatifs, tendres ou hostiles, envers d'autres personnes. Il est particulièrement important, au cours de l'analyse, d'arriver à ce que le malade se rappelle sa propre activité sexuelle infantile oubliée, ainsi que l'intervention des grandes personnes qui y mit fin.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Voilà l'occasion de vous poser une question que j'ai depuis longtemps sur les lèvres. En quoi consiste donc « l'activité sexuelle » de l'enfant pendant ce premier épanouissement de sa sexualité qui, dites-vous, passa inaperçu avant l'analyse ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> L'ordinaire, l'essentiel de cette activité sexuelle n'avait pas - c'est curieux - passé inaperçu ; c'est-à-dire ce n'est pas curieux, car il était impossible de ne pas voir ! Les émois sexuels de l'enfant trouvent leur expression principale dans la satisfaction solitaire, grâce à l'excitation de ses propres organes génitaux, en réalité de la partie mâle de ceux-ci (pénis et clitoris). L'extraordinaire diffusion de cette « mauvaise habitude » enfantine ne fut jamais ignorée des adultes, la « mauvaise habitude » elle-même fut toujours considérée comme un grave péché et sévèrement punie. Comment on parvient à réconcilier cette constatation des penchants immoraux des enfants - car les enfants font ceci, ainsi qu'ils l'avouent eux-mêmes, parce que ça leur fait plaisir - avec la théorie de leur pureté native et de leur éloignement de toute sensualité, ne me le demandez pas ! Faites-vous expliquer la chose par mes adversaires ! Un plus important problème s'offre à nous. Que devons-nous faire en présence de l'activité sexuelle de la première enfance ? Nous connais¬sons la responsabilité que nous encourons en l'étouffant, et cependant n'osons pas la laisser s'épanouir sans entraves. Les peuples de civilisation inférieure et les couches sociales les plus basses des peuples civilisés semblent laisser toute liberté à la sexualité de leurs enfants. Ainsi se réalise sans doute une protection efficace contre la névrose individuelle ultérieure, mais en même temps quelle perte en aptitudes pour les oeuvres de la civilisation ! On a l'impression de se retrouver ici entre Charybde et Scylla.</p>
<p>Je vous laisse maintenant juge de cette question l'intérêt éveillé, chez les névropathes, par l'étude de la vie sexuelle, engendre-t-il une atmosphère favorable à la lubricité ?</p>
<p>V</p>
<p>« Je crois comprendre vos intentions. Vous voulez me montrer quelles connaissances sont nécessaires pour exercer l'analyse, afin que je puisse juger si le médecin seul y doit prétendre. Or, jusqu'ici je n'ai pas entendu grand-chose de médical, mais beaucoup de psychologie et un peu de biologie ou de science sexuelle. Mais peut-être ne sommes-nous pas encore au bout ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Certes non, il reste encore à combler des lacunes. Puis-je vous adresser une prière ? Voulez-vous me dire maintenant comment vous vous représentez une cure analytique ? Décrivez-la comme si vous deviez vous-même l'entre-prendre sur quelqu'un.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Ce sera drôle ! Je n'ai certes pas l'intention de clore notre controverse au moyen d'une telle expérience ! Mais je vais faire ce que vous désirez : la responsabilité en retombe sur vous ! Je suppose donc que le malade arrive chez moi et se plaigne de ses maux. Je lui promets guérison ou amélioration, s'il veut m'écouter. Je l'invite alors à me communiquer, en toute sincérité, et ce qu'il sait et ce qui lui vient à l'esprit, sans se laisser arrêter par rien dans ce dessein, pas même quand une chose lui semblera désagréable à dire. N'ai-je pas bien saisi cette règle ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Oui. Mais vous devriez ajouter : même quand ce qui lui vient à l'esprit lui paraît sans importance ou absurde.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Bien entendu. Alors, il commence à parler, et j'écoute. Et ensuite ? De ce qu'il dit j'infère quelles impressions, quels événements, quels émois, quels désirs, il a refoulés, pour les avoir rencontrés en un temps où son « moi » était faible encore et en eut peur, au lieu de les regarder en face. Quand je le lui ai appris, il se replace dans la situation d'alors et, grâce à mon aide, s'en tire beaucoup mieux. Les bornes dans lesquelles son « moi » avait été contraint de s'enfermer tombent, et il est guéri. N'est-ce point ainsi ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Bravo, bravo 1 Je vois que l'on va pouvoir à nouveau me reprocher d'avoir formé un analyste qui ne soit pas médecin ! Vous vous êtes très bien assimilé tout cela.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Je n'ai fait que répéter ce que je vous ai entendu dire, comme quand on récite par cœur. Je ne puis pourtant pas me représenter comment je m'y prendrais, et ne comprends pas du tout pourquoi un tel travail exige, pendant tant de mois, une heure par jour. Il n'est donc, en général, pas arrivé tant de choses à un homme ordinaire, et quant à ce qui fut refoulé dans l'enfance, cela est sans doute chez tout le monde la même chose. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> On apprend toute sorte de choses en exerçant réellement l'analyse. Par exemple : vous ne trouveriez pas aussi simple que vous le croyez de déduire, d'après ce que le patient vous dit, quels événements il a oubliés, quelles aspirations instinctives il refoula. Il vous dit des choses qui d'abord ont aussi peu de sens pour vous que pour lui. Il faut vous résoudre à envisager d'une manière toute particulière les éléments que l'analysé vous apporte en obéissance à la règle. C'est là une sorte de minerai dont le contenu en métal précieux reste à extraire par des procédés spéciaux. Vous devez alors être prêt à travailler bien des tonnes de minerai ne renfermant que bien peu du métal précieux recherché. Voilà la première raison de la durée du traitement.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Comment travaille-t-on cette matière brute, pour m'en tenir à votre comparaison ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> En faisant cette hypothèse : ce que le malade vous raconte, comme ce qui lui vient à l'esprit, sont des défigurations de ce que vous cherchez, en quelque sorte des allusions derrière lesquelles il vous faut devinez ce qui se cache. Bref, il vous faut interpréter ces éléments, qu'ils soient souvenirs, idées subites ou rêves. Grâce à vos connaissances techniques, vous vous créez, tout en écoutant, certaines conceptions d'attente, qui vous dirigent dans ce travail.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Interpréter ! le vilain mot ! Voilà qui me déplaît. Vous m'enlevez par là toute certitude. Si tout dépend de mon interprétation, qui me garantit que j'interprète bien ? Tout est alors livré à mon arbitraire. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Tout doux ! Tout ne va pas aussi mal. Pourquoi voulez-vous que vos propres processus psychiques fassent exception aux lois que vous reconnaissez en ceux des autres ? Quand vous aurez acquis une certaine discipline sur vous-même et serez en possession de connaissances appropriées, vos interprétations resteront indépendantes de vos particularités personnelles et toucheront juste. Je ne dis pas que pour cette partie de la tâche la personnalité de l'analyste soit indifférente. Une certaine finesse d'oreille, pourrais-je dire, est nécessaire pour entendre le langage du refoulé inconscient, et chacun ne la possède pas au même degré. Et avant tout s'impose ici à l'analyste le devoir d'avoir été analysé à fond lui-même, afin d'être capable d'accueillir sans préjugés les éléments analytiques que lui apportent les autres. Cependant il reste toujours l' « équation personnelle », comme on dit dans les observations astronomiques, et ce facteur individuel jouera toujours dans la psychanalyse un plus grand rôle qu'ailleurs. Un homme anormal peut devenir bon physicien ; mais ses propres anomalies l'empêcheront, s'il est analyste, de voir sans déformation les images de la vie psychique. Comme on ne peut convaincre personne qu'il soit anormal, le consentement universel en matière de psychologie profonde sera particulièrement difficile à obtenir. Plus d'un psychologue juge même la situation comme étant sans espoir et pense que chaque sot à le droit de donner pour sagesse sa sottise. J'avoue être plus optimiste. Car notre expérience nous a montré qu'en psychologie aussi on peut arriver à un accord assez satisfaisant. Chaque domaine d'investigation présente ses difficultés spéciales qu'il faut s'efforcer de vaincre. De plus, dans l'art d'interpréter particulier à l'analyse, bien des choses - tout comme en une autre science - peuvent s'apprendre : par exemple, tout ce qui touche l'étrange représentation indirecte par des symboles.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Maintenant je n'ai plus aucune envie - même en imagination ! - d'entre-prendre sur quelqu'un un traitement analytique. Qui sait quelles surprises m'attendraient encore ! »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Vous faites bien d'abandonner un tel dessein. Vous commencez à saisir combien il vous faudrait encore apprendre par la théorie et par la pratique. Et lorsque vous avez trouvé l'interprétation juste, vous voilà en présence d'une autre tâche. Vous devez attendre le moment propice pour faire part de votre interprétation au malade, si vous voulez compter sur le succès.</p>
<p>« A quoi reconnaît-on le moment propice ? »</p>
<p>Cela est affaire de tact, et ce tact peut s'affiner beaucoup par l'expérience. Vous commettriez une lourde faute si, dans le désir par exemple de raccourcir l'analyse, vous jetiez à la tête du patient vos interprétations aussitôt que vous les avez trouvées. Vous obtenez ainsi de lui des manifestations de résistance, de refus, d'indignation, mais vous n'obtenez pas que son « moi » prenne possession de ce qui est refoulé. La règle est d'attendre qu'il s'en soit approché tellement qu'il n'ait plus, guidé par vous et votre interprétation, que quelques pas à faire.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Je crois que je n'apprendrai jamais cela ! Et quand j'ai pris toutes ces précautions dans l'interprétation, quoi alors ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Alors il vous reste à faire une découverte à laquelle vous ne vous attendez pas.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Quelle découverte ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Que vous vous êtes trompé en ce qui regarde votre malade. Que vous ne devez compter aucunement sur son concours ni sur sa docilité, qu'il est prêt à mettre toute sorte de bâtons dans les roues de votre travail commun, bref, qu'il ne veut pas du tout guérir.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Non ! Voilà la chose la plus folle que vous m'ayez encore contée ! Je ne la crois d'ailleurs pas. Le malade, qui souffre tellement, qui se plaint de ses maux de façon si pathétique, qui fait de si grands sacrifices pour son traite-ment, le malade ne voudrait pas guérir ! Ce n'est certes pas ce que vous voulez dire. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Remettez-vous : c'est ce que j'entends. Ce que j'ai dit est la vérité, certes pas toute la vérité, mais un fragment très considérable de celle-ci. Le malade veut assurément guérir, mais il veut aussi ne pas guérir. Son « moi » a perdu l'unité, c'est pourquoi il ne peut édifier un vouloir unique. Il ne serait pas un névropathe, s'il était autrement.</p>
<p>« Si j'étais prudent, je ne serais pas Tell . »</p>
<p>Les rejetons du refoulé ont fait irruption dans le a moi » et s'y affirment ; or, sur les aspirations ayant cette origine, le « moi » n'a pas plus de maîtrise que sur le refoulé lui-même, et n'en comprend d'ordinaire pas non plus la nature. Car ces malades sont d'une sorte particulière et nous créent des difficultés que nous n'avons pas l'habitude de faire entrer en ligne de compte. Toutes nos institutions sociales sont taillées sur la mesure d'individus ayant un « moi » normal unifié, « moi » que l'on qualifie de « bon » ou de « mauvais », « moi » qui remplit sa fonction ou bien en est expulsé par une influence toute-puissante. D'où l'alternative juridique : responsable ou irresponsable. Ces distinctions tranchées ne conviennent pas aux névropathes. Il faut l'avouer : accorder les exigences sociales avec leur état psychologique n'est pas chose aisée. On l'a vu sur une grande échelle pendant la dernière guerre. Les névropathes qui se soustrayaient au service étaient-ils des simulateurs ou non ? Ils l'étaient et ne l'étaient pas. Quand on les traitait en simulateurs, qu'on leur rendait l'état de maladie très désagréable, ils guérissaient ; mais renvoyait-on au front les soi-disant guéris, ils effectuaient vite à nouveau une « fuite dans la maladie ». On ne savait quoi en faire. Il en est de même des nerveux de la vie civile. Ils gémissent sur leur maladie, mais ils s'en servent jusqu'à épuisement des forces, et veut-on les en priver, ils la défendent comme la lionne proverbiale ses petits. Et il n'y a pas lieu de leur faire un reproche d'une telle contradiction.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Mais alors le mieux ne serait-il point de ne pas du tout traiter ces gens difficiles, et de les abandonner à eux-mêmes ? Je ne puis croire que cela vaille la peine de se donner, pour chacun de ces malades, tout ce mal. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je ne puis souscrire à cette proposition. Il est certes plus juste d'accepter les complications de la vie que d'essayer de s'y dérober. Tous les névropathes que nous traitons ne sont peut-être pas dignes des efforts de l'analyse, mais il y a pourtant parmi eux des êtres de grande valeur. Nous devons nous fixer ce but : réduire au minimum le nombre d'individus qui abordent, insuffisamment armés contre elle, la vie civilisée, et c'est pourquoi nous devons recueillir un grand nombre d'observations, apprendre à beaucoup comprendre. Chaque analyse peut être instructive, nous apporter de nouveaux éclaircissements, en dehors même de la valeur personnelle du malade.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Cependant, lorsque dans le « moi » du malade une volition s'est constituée en vue de lui garder son mal, celle-ci doit se baser sur des fondements, des motifs, qui doivent par quelque côté pouvoir se justifier. On ne voit pourtant pas pourquoi quelqu'un voudrait être malade, ce que cela lui rapporte. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Vous n'avez pas à chercher bien loin. Pensez aux névroses de guerre, à ces névrosés qui n'avaient plus à servir aux armées, parce qu'ils étaient malades. Dans la vie civile, la maladie peut devenir un paravent derrière lequel abriter son infériorité dans sa profession ou dans la concurrence avec ses rivaux ; elle peut, dans la famille, devenir un moyen de contraindre les autres au sacrifice et à des marques d'amour, ou pour leur imposer son vouloir. Voilà qui est encore tout près de la surface de l'inconscient, c'est ce que nous englobons sous ce terme : « bénéfice de la maladie ». Il est cependant curieux que le malade, que son « moi » ignore pourtant tout de l'enchaînement de tels mobiles avec ses propres actions, ces actions en découlant de façon si logique. On combat l'influence de ces aspirations en obligeant le « moi » à en prendre connaissance. Mais il existe encore d'autres mobiles, plus profonds, pour tenir à la maladie, mobiles dont il est plus difficile de venir à bout. Cependant sans une nouvelle excursion au domaine de la théorie psychologique on ne peut comprendre la nature de ces autres mobiles.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Allez toujours ! Un peu plus ou un peu moins de théorie, qu'importe maintenant ! »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Quand j'ai analysé pour vous les relations existant entre le « moi » et le « ça », j'ai supprimé une importante partie de notre doctrine de l'appareil psychique. Nous avons en effet été contraints d'admettre que dans le « moi » lui-même une instance particulière se soit différenciée, que nous appelons le « surmoi ». Ce « surmoi » occupe une situation spéciale entre le « moi » et le « ça ». Il appartient au « moi », a part à sa haute organisation psychologique, mais est en rapport particulièrement intime avec le « ça ». Il est en réalité le résidu des premières amours du « ça », l'héritier de complexe d'Oedipe après l'abandon de celui-ci. Ce « surmoi » peut s'opposer au « moi », le traiter comme un objet extérieur et le traite en fait souvent fort durement. Il importe autant, pour le « moi », de rester en accord avec le « surmoi » qu'avec le « ça ». Des dissensions entre « moi » et « sur moi » sont d'une grande signification pour la vie psychique. Vous devinez déjà que le « surmoi » est le dépositaire du phénomène que nous nommons conscience morale. Il importe fort à la santé psychique que le « surmoi » se soit développé normalement, c'est-à-dire soit devenu suffisamment impersonnel. Ce n'est justement pas le cas chez le névrosé, chez qui le complexe d'Oedipe n'a pas subi la métamorphose voulue. Son « surmoi » est demeuré, en face du « moi », tel un père sévère pour son enfant, et sa moralité s'exerce de cette façon primitive : le « moi » doit se laisser punir par le « surmoi ». La maladie est utilisée comme moyen de réaliser cette « autopunition » ; le névrosé doit se comporter comme s'il était en proie à un sentiment de culpabilité qui, pour être apaisé, aurait besoin de la maladie comme châtiment.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Voilà qui est vraiment mystérieux ! Le plus curieux de l'affaire est que cette force de la conscience morale du malade ne doive pas non plus lui devenir consciente. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Oui, nous commençons seulement à comprendre le sens de toutes ces importantes relations. C'est pourquoi mon exposé dut passer par cette phase obscure. Je puis maintenant poursuivre. Nous appelons toutes les forces qui s'opposent au travail de guérison les « résistances » du malade. Le « bénéfice » qu'il retire de sa maladie est la source d'une première résistance, le « sentiment inconscient de culpabilité » représente la résistance du « sur¬moi », qui est le plus puissant facteur et, par nous, le plus redouté. Nous rencontrons encore d'autres résistances au cours du traitement. Quand le « moi », dans la première enfance, a entrepris un refoulement par peur, cette peur subsiste et s'extériorise en résistance chaque fois où le « moi » doit s'approcher du refoulé. Enfin songez que cela ne s'accomplit pas sans peine quand un processus instinctif, qui depuis des décades suivait un certain chemin, doit tout à coup en prendre un nouveau qu'on vient de lui ouvrir. On pourrait appeler ceci la résistance du « ça ». La lutte contre toutes ces résistances est la tâche principale de la cure analytique, celle des interprétations pâlit à côté. Mais justement ce combat et le fait d'avoir surmonté les résistances modifient le « moi » du malade et le renforcent au point que nous pouvons, la cure terminée, envisager sans inquiétude sa conduite à venir. Vous comprenez par ailleurs maintenant pourquoi le traitement est si long. La longueur du chemin à parcourir et la richesse des éléments à traiter n'en sont pas la cause décisive. Le principal est que le chemin soit libre. Un parcours, en temps de paix, est accompli en deux heures de chemin de fer : une armée, en temps de guerre, y peut être retenue des semaines par la résistance de l'ennemi. De telles luttes demandent du temps aussi au domaine psychique. Je dois malheureusement constater que tous les efforts tendant à raccourcir sensiblement la cure analytique ont jusqu'ici échoué. Le meilleur moyen de la raccourcir semble être de l'accomplir correctement.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Si j'avais eu la moindre envie d'entreprendre sur votre métier et de tenter moi-même d'analyser quelqu'un, votre exposé des résistances m'en eût guéri. Mais qu'en est-il de l'influence personnelle de l'analyste, qui, vous l'avez accordé, existe ? Ne vient-elle pas en compte contre les résistances ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Vous faites bien d'en parler. Cette influence personnelle est notre plus puissante arme dynamique, elle est l'élément nouveau que nous introduisons dans la situation, le vrai moteur de la cure. Le contenu intellectuel de nos éclaircissements n'en saurait tenir lieu, car le malade, qui partage tous les préjugés ambiants, ne nous croirait pas davantage que ne le font nos critiques du monde scientifique. Le névrosé s'attache à son travail de par la foi qu'il a en l'analyste, et croit en celui-ci de par une attitude sentimentale particulière qu'il acquiert envers lui. De même l'enfant ne croit que les gens auxquels il est attaché. Je vous ai déjà dit dans quel sens nous utilisons cette très puissante influence « suggestive ». Nous ne l'employons pas comme moyen d'étouffer les symptômes - ce qui différencie l'analyse des autres méthodes psychothérapiques - mais comme force motrice permettant au « moi » du malade de surmonter ses résistances.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Et quand cela réussit, tout ne va-t-il pas alors au mieux ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Oui, cela devrait être. Mais surgit alors une complication inattendue. Ce fut peut-être la plus grande des surprises pour l'analyste : le sentiment que le malade se met à lui porter est d'une nature toute particulière. Le premier médecin - ce n'était pas moi - qui tenta une analyse se heurta déjà à ce phénomène, et en fut décontenancé. Ce sentiment est, en effet, pour parler clair, de nature amoureuse. Voilà qui est curieux, n'est-ce pas ? Surtout si vous pensez que l'analyste ne fait rien pour le provoquer, que tout au contraire il se tient personnellement éloigné du patient et s'entoure d'une certaine réserve. Et si de plus vous observez que cet étrange sentiment ne tient aucun compte des conditions réelles qui d'ordinaire favorisent ou non l'amour : attrait personnel, âge, sexe, état social. Cet amour se déroule entièrement sur le mode obsessionnel. Certes, ce caractère ne reste par ailleurs pas étranger aux autres amours, aux amours spontanées. Vous le savez, le contraire est fréquent, mais dans la situation analytique, cet amour à forme obsessionnelle est de règle, sans qu'on en puisse pourtant trouver une explication rationnelle. On pourrait le croire : les rapports du malade à l'analyste ne devraient comporter qu'une certaine dose de respect, de confiance, de reconnaissance et de sympathie humaine Au lieu de cela, cet amour, qui lui-même fait l'impression d'une manifestation maladive.</p>
<p>« Mais voilà qui devrait être favorable à votre cure analytique ! Qui aime est docile et prêt à tout par amour.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Oui, il en est ainsi au début, mais ensuite, quand cet amour s'est renforcé, sa nature réelle apparaît, et l'on voit alors par combien de côtés il est incompatible avec la tâche de l'analyse. L'amour du patient ne se contente plus d'obéir, il devient exigeant, demande des satisfactions et de tendresse et de sensualité, réclame l'exclusivité, se fait jaloux, montre de plus en plus son envers, l'hostilité et la vengeance couvant sous tout amour qui ne peut atteindre son objet. En même temps, ainsi que tout amour, il prend la place de tout autre contenu que pourrait avoir l'âme : il éteint l'intérêt porté à la cure et à la guérison, bref, nous n'en pouvons douter, cet amour s'est installé au lieu de la névrose et le résultat de notre travail a été le remplacement d'une forme morbide par une autre.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Voilà qui semble désespéré ! Que faire alors ? Abandonner l'analyse ? Mais comme, dites-vous, un tel résultat est constant, on ne pourrait donc accomplir aucune analyse. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Utilisons d'abord la situation en vue de notre enseignement. Ce qu'elle nous aura appris pourra nous aider à la maîtriser. N'est-il pas très remarquable qu'il nous soit loisible de transmuer n'importe quelle névrose en un état amoureux maladif ?</p>
<p>Notre conviction qu'à la base des névroses se retrouve toujours une part de vie amoureuse anormalement affectée doit, par cette observation, s'affermir, inébranlable. Ainsi nous reprenons pied et nous osons prendre cet amour lui-même comme objet de l'analyse. Nous pouvons remarquer encore autre chose. L'amour « analytique » ne se manifeste pas dans tous les cas aussi clair et net que j'ai tenté de vous le décrire. Pourquoi ? On le comprend bientôt. Dans la mesure même où les tendances sensuelles et les tendances hostiles de son amour voudraient se manifester s'éveille, chez le malade, une opposition contre celles-ci. Il lutte contre elles, il cherche, sous nos yeux, à les refouler. Et maintenant nous comprenons ce qui se passe ! Le malade répète, sous la forme de cet amour pour l'analyste, des événements psychiques qu'il a déjà une fois vécus - il a transféré sur l'analyste des attitudes psychiques qui étaient déjà prêtes en lui et sont en rapport intime avec sa névrose. Et il répète aussi sous nos yeux ses réactions de défense d'alors ; il aimerait reproduire, dans ses rapports avec l'analyste, toutes les vicissitudes de cette période oubliée de sa vie. Ce qu'il nous montre est ainsi le noyau de son histoire intime, il la reproduit de façon palpable, présente, au lieu de s'en souvenir. Cette énigme : l'amour de transfert, est ainsi résolue, et l'analyse peut se pour¬suivre justement grâce à l'aide de la nouvelle situation qui d'abord semblait la menacer.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Voilà qui est subtil ! Et le malade vous croit-il aisément quand vous lui affirmez qu'il est, non pas vraiment épris, mais seulement contraint de rejouer une vieille pièce ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Tout en dépend, et la pleine habileté dans le maniement du transfert a pour but d'y arriver. Vous le voyez : les exigences de la technique analytique atteignent ici leur point culminant, Ici peuvent se commettre les fautes les plus lourdes comme s'obtenir les plus grands succès. Une tentative d'étouffer ou de négliger le transfert, afin de s'épargner des difficultés, serait absurde ; quoi que l'on ait fait par ailleurs, ce procédé ne mériterait pas le nom d'analyse. Renvoyer le malade dès que les désagréments de sa névrose de transfert se font jour n'aurait pas plus de sens. Ce serait, en outre, une lâcheté : on ressemblerait à quelqu'un qui, ayant évoqué les esprits, s'enfuirait dès qu'ils apparaissent. A la vérité, parfois on y est contraint : des cas se présentent où l'on ne peut se rendre maître du transfert, une fois celui-ci déchaîné, et où l'on doit interrompre l'analyse, mais il faut du moins avoir lutté contre les mauvais esprits jusqu'au bout de ses forces. Céder aux exigences que le transfert inspire au patient, satisfaire ses aspirations tendres ou sensuelles n'est pas seulement interdit par des considérations morales justifiées, ruais serait aussi tout à fait impropre comme moyen technique pour atteindre au but de l'analyse. Le névrosé ne peut pas être guéri simplement parce qu'on lui permet la reproduction sans retouches d'un cliché inconscient prêt en lui à l'avance. Se laissât-on entraîner à des compromis, offrît-on au malade une satisfaction partielle en échange de son ultérieure collaboration au travail analytique, il faudrait faire attention de ne pas se trouver dans la ridicule situation de l'ecclésiastique qui devait convertir l'agent d'assurances malade. Le malade demeura mécréant, mais le prêtre s'en retourna assuré. La seule issue possible hors la situation du transfert est celle-ci : rapporter le tout au passé du malade, tel qu'il le vécut réellement, ou tel qu'il l'édifia dans son imagination, servante de ses propres désirs. Et cette tâche exige, de la part de l'analyste, beaucoup d'adresse, de patience, de calme et d'abnégation.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Et où le névrosé aurait-il déjà vécu l'amour prototype de son amour de transfert ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Dans l'enfance, en général dans ses rapports à l'un de ses parents. Vous vous rappelez quelle importance nous avons dû attribuer à ces toutes premières relations affectives. Ainsi le cercle ici se ferme.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Avez-vous enfin terminé ? Je m'embrouille un peu dans tout ce que j'ai entendu. Mais dites-moi encore : où et comment apprend-on tout ce que l'on a besoin de savoir pour exercer l'analyse ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Il existe actuellement deux instituts où l'enseignement de la psychanalyse est professé. Le premier, celui de Berlin, a été organisé par le docteur Max Eitingon, pour la Société psychanalytique de Berlin. Le second est entretenu par la Société psychanalytique de Vienne à ses propres frais et grâce à des sacrifices considérables. La participation des autorités se borne pour l'instant aux nombreuses entraves apportées à ces jeunes initiatives. Un troisième institut didactique va s'ouvrir à Londres, par les soins de la Société psychanalytique de Londres, sous la direction du docteur E. Jones. Dans ces instituts, les candidats sont pris en analyse, reçoivent un enseignement théorique dans des cours traitant de tous les sujets qui leur importent, et profitent de l'expérience des analystes plus anciens quand, sous la surveillance de ceux-ci, ils entreprennent leurs premiers essais sur des cas faciles. Il faut environ deux ans pour former ainsi un analyste. Bien entendu n'est-on alors qu'un débutant, pas encore un maître. Ce qui fait encore défaut doit être acquis par l'exercice de l'analyse et par la fréquentation des sociétés psychanalytiques où les jeunes membres rencontrent les plus âgés qui échangent avec eux leurs idées. La préparation à l'activité analytique n'est nullement simple et aisée, le travail est difficile, la responsabilité lourde. Mais qui subit une telle discipline, fut analysé, comprit de la psychologie de l'inconscient ce qui se peut aujourd'hui enseigner, acquit des connaissances dans la science de la vie sexuelle, qui apprit la technique délicate de la psychanalyse, l'art de l'interprétation, la lutte contre les résistances et le maniement du transfert, n'est plus un profane au domaine de la psychanalyse. Il est devenu capable d'entreprendre le traitement des troubles névrotiques, et pourra, avec le temps, y réaliser tout ce qu'on est en droit d'attendre de cette thérapeutique.</p>
<p>VI</p>
<p>« Vous avez fait un grand effort pour me montrer ce qu'est la psychanalyse et quelles connaissances sont nécessaires pour l'exercer avec des chances de succès. Je n'ai pu rien perdre à vous écouter ! Mais je ne sais quelle influence sur mon jugement vous vous promettez de vos explications. Je vois là un cas qui n'a rien que d'ordinaire. Les névroses sont une espèce particulière de maladie, l'analyse est une méthode particulière pour les traiter, une spécialité médicale. Il est habituel qu'un médecin qui a choisi de se spécialiser ne se contente pas des connaissances consacrées par son diplôme. Surtout s'il désire s'établir dans une grande ville qui seule peut nourrir un spécialiste. Qui veut devenir chirurgien cherche à s'employer quelques années dans une clinique chirurgicale ; de même de l'oculiste, du laryngologiste, etc., surtout du psychiatre qui peut-être même ne ressortira jamais de l'asile ou du sanatorium. Il en sera de même du psychanalyste ; qui choisit cette nouvelle spécialité devra se résoudre, ses études médicales achevées, à passer encore à l'institut didactique les deux ans dont vous parlez, s'il est vrai qu'un si long temps soit nécessaire ! Alors il s'apercevra bien qu'il a avantage à rester en contact, dans une société psychanalytique, avec ses collègues, et tout sera pour le mieux. Je ne comprends pas où peut se poser ici la question de l'analyse par les non-médecins. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Le médecin qui fait ce que vous avez promis en son nom nous sera à tous le bienvenu. Les quatre cinquièmes de mes élèves sont d'ailleurs des médecins. Permettez-moi cependant de vous représenter quels furent les vrais rapports des médecins en général à l'analyse et quelles prévisions ces rapports autorisent. Les médecins n'ont aucun droit historique au monopole de l'ana-lyse, davantage, ils ont jusqu'à hier employé tous les moyens, des plus plates railleries aux plus lourdes calomnies, afin de lui nuire. Vous répondrez que cela, c'est du passé, et n'a pas à influer sur l'avenir. D'accord. Mais je crains que l'avenir ne soit autre que vous ne l'avez prédit.</p>
<p>Permettez-moi de donner au mot « charlatan » le sens auquel il a droit au lieu de son sens légal. Pour la loi est un « charlatan » quiconque soigne des malades sans pouvoir produire un diplôme médical d'État. Je préférerais une autre définition : charlatan est celui qui entreprend un traitement sans posséder les connaissances et capacités nécessaires. Me basant sur cette définition, j'oserai prétendre que - et ceci pas seulement en Europe - les médecins fournissent à l'analyse un contingent considérable de charlatans. Ils exercent souvent l'analyse sans l'avoir apprise et sans y rien comprendre.</p>
<p>Vous m'objecterez en vain qu'il y a là un manque de conscience impossible à attribuer aux médecins. Un médecin sait qu'un diplôme médical n'est pas une lettre de marque et que le malade n'est pas hors la loi. On doit donc penser que le médecin agit de bonne foi même quand il est dans l'erreur.</p>
<p>Les faits demeurent - espérons qu'ils n'aient pas d'autre explication que la vôtre ! Je vais essayer de vous faire voir comment il se peut qu'un médecin, en matière de psychanalyse, se comporte comme il éviterait soigneusement de le faire en tout autre domaine.</p>
<p>En première ligne, il faut considérer que le médecin, dans les facultés, reçoit une instruction qui est à peu près le contraire de ce qu'il faudrait comme préparation à la psychanalyse. Son attention y est dirigée vers des faits objectifs démontrables, d'ordre anatomique, physique, chimique, de la vraie compréhension et du juste maniement desquels le succès de l'action médicale dépend. Le problème de la vie y est ramené à ce point de vue, du moins autant qu'il est possible d'expliquer jusqu'à ce jour ce problème d'après le jeu des forces démontrables aussi dans la nature inorganique. Pour le côté psychique des phénomènes vitaux, on n'éveille pas l'intérêt de l'étudiant, l'étude du fonctionnement supérieur de l'âme et de l'intelligence n'a rien à voir avec la médecine, cette étude est du domaine d'une autre faculté. La psychiatrie devrait seule s'occuper des troubles de la fonction psychique, mais on sait de quelle façon et dans quel sens elle le fait. Elle recherche les conditions corporelles des troubles psychiques et les traite alors comme n'importe quelle autre condition étiologique.</p>
<p>La psychiatrie a raison et l'enseignement médical est évidemment excellent. Quand on reproche à celui-ci d'être unilatéral, il faut d'abord trouver le point de vue d'où ce caractère devienne un reproche. Toute science est en effet unilatérale et doit l'être, puisqu'elle doit concentrer sa recherche sur des méthodes, des aspects, des faits particuliers. Ce serait un non-sens, que je ne voudrais pas faire mien, que de mettre en balance une science avec une autre. La physique n'enlève rien de sa valeur à la chimie, elle ne peut pas plus la remplacer que l'être par elle. Et tout particulièrement unilatérale est certes la psychanalyse, science de l'inconscient psychique. Le droit à l'unilatéralité ne doit donc pas être contesté aux sciences médicales.</p>
<p>Le point de vue que nous cherchons se trouve ailleurs, si, nous détournant de la médecine scientifique, nous abordons l'art pratique de guérir. Le malade est un être compliqué, bien fait pour nous rappeler que les phénomènes psychiques, si difficiles à saisir, ne peuvent pas être effacés à notre gré du tableau vital. Le névrosé est certes une complication peu souhaitable, un embarras autant pour la médecine que pour la justice ou pour l'armée. Mais il existe et regarde particulièrement la médecine. Or, la médecine ne lui rend pas hommage, et ne fait pour lui rien, mais rien du tout. D'après l'intime rapport existant entre les choses que nous séparons en psychiques ou corporelles, on peut entrevoir le jour ou des chemins nouveaux s'ouvriront à la connaissance et, souhaitons-le, aussi au traitement, chemins menant de la biologie des organes et de leur chimisme aux phénomènes des névroses. Ce jour semble encore éloigné, et ces états maladifs actuellement inabordables par le côté médical.</p>
<p>Tout ceci serait encore passable, si l'enseignement médical ne faisait que fermer les médecins à la compréhension des névroses. Il fait plus : il leur en donne une idée fausse et nuisible. Les médecins, dont l'intérêt pour les facteurs psychiques de la vie n'a pas été éveillé, ne sont que trop enclins à les traiter avec dédain, et à en plaisanter comme de choses peu scientifiques. C'est pourquoi ils ne peuvent rien prendre vraiment au sérieux de ce qui touche à ces facteurs psychiques, et pourquoi ils ne ressentent pas les obligations qui pour eux en dérivent. Ainsi ils apprennent, profanes qu'ils sont, à être sans respect pour l'investigation psychologique, et prennent leurs devoirs à la légère. Ils doivent certes soigner les névropathes, ce sont donc des malades qui s'adressent au médecin, et sur qui il convient sans cesse d'essayer de nouveaux traitements. Mais à quoi bon se donner pour cela la peine d'une longue préparation ? Cela ira tout seul ; qui sait d'ailleurs ce que vaut ce qu'on apprend dans les instituts analytiques ? Et moins ils comprennent, plus ils sont entreprenants. Seul le vrai savant est modeste, car il sait combien insuffisant est son savoir.</p>
<p>La comparaison de la spécialité analytique avec les autres spécialités médicales, par laquelle vous vouliez me réduire au silence, n'est donc pas applicable. En chirurgie, oculistique, etc., l'École elle-même offre la possibilité d'une formation ultérieure. Les instituts psychanalytiques sont en petit nombre, je unes et sans autorité. Les écoles de médecine ne les ont pas reconnus et ne s'en soucient pas. Le jeune médecin a dû, en presque toutes choses, croire ses maîtres, il lui est par suite resté peu de loisir pour éduquer son propre Jugement : il saisira donc volontiers une occasion, en un domaine où aucune autorité ne prévaut encore, pour se comporter enfin en critique.</p>
<p>Le médecin est encore encouragé par ailleurs à se faire « charlatan » ana-lytique. Voudrait-il, sans préparation suffisante, entreprendre des opérations sur l'œil, l'insuccès de ses extractions de cataracte ou de ses iridectomies, et la fuite des malades de son cabinet mettraient vite fin à sa témérité. L'exercice de l'analyse est pour lui relativement inoffensif. Le publie est gâté par le succès habituel des interventions sur l'œil et s'attend à être guéri par l'opérateur. Mais quand le spécialiste des maladies nerveuses ne guérit pas son malade, personne n'en est surpris. On n'a pas été gâté par le succès en fait de traitements des « nerveux », on s'en tire en disant que le médecin s'est du moins donné pour eux « beaucoup de mal ». Il n'y a donc pas grand-chose à faire, la nature sera le meilleur remède, ou bien le temps. Ainsi, chez la femme, d'abord la menstruation, puis le mariage, plus tard la ménopause. Enfin, le vrai remède, en fin de compte, c'est la mort. De plus, ce que le médecin analyste fait avec son « nerveux » est si peu frappant qu'on n'y peut trouver matière à reproche. Il n'a employé ni instruments, ni médicaments, n'a fait que parler avec son malade, qu'essayer de le persuader, ou de le dissuader d'une chose ou de l'autre. Cela ne peut donc nuire, surtout si on eut soin d'éviter de toucher à des sujets pénibles ou émouvants. Le médecin analyste qui s'est tenu à l'écart de l'enseignement rigoureux de notre école ne manquera pas d'essayer d'améliorer l'analyse, de lui arracher ses crocs venimeux, de la rendre acceptable aux malades. Et cela est heureux qu'il en reste là, car eût-il osé éveiller des résistances sans savoir ensuite comment leur faire face, alors il eût pu vraiment se faire mal voir.</p>
<p>La probité en exige l'aveu : pour le malade un analyste profane est moins dangereux qu'un opérateur malhabile. Le dommage possible se borne à ceci : le malade a fourni un effort inutile et a perdu ou empiré ses chances de guérison. Encore : la renommée de la thérapeutique analytique en est atteinte. Tout cela est peu désirable, mais n'est pas à mettre en balance avec le danger émanant du bistouri d'un a charlatan » en chirurgie. De grandes et durables aggravations de la maladie nerveuse de par une application malhabile de l'analyse ne sont d'après moi pas à craindre. Les réactions désagréables s'éteignent bientôt. Auprès des traumatismes de la vie, qui ont évoqué le mal, le léger dommage causé par le médecin ne pèse presque d'aucun poids. L'essai thérapeutique manqué n'a simplement pas fait de bien au malade.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « J'ai écouté, sans vous interrompre, votre expose du charlatanisme médical en matière d'analyse. Mais je n'ai pu m'empêcher d'avoir l'impression que vous êtes dominé par une hostilité contre le corps médical, dont vous m'aviez indiqué vous-même auparavant l'origine, comment dirai-je, biographique. Cependant je vous accorde une chose : s'il y a lieu de faire des analyses, il faut du moins qu'elles le soient par des gens qui s'y soient préparés à fond. Et vous ne croyez pas que les médecins qui vont à l'analyse feront tout, avec le temps, pour s'assurer la formation voulue ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je crains que non. Tant que les rapports de l'École officielle et de l'Institut analytique resteront les mêmes, les médecins trouveront trop grande la tentation de se faciliter les choses.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Vous semblez éviter de vous exprimer ouvertement sur la question même de l'analyse par les non-médecins. Cela est logique. A moi de le deviner : parce que les médecins qui veulent analyser sont soustraits à tout contrôle, vous proposez, en partie par vengeance, pour les punir, de leur enlever le monopole de l'analyse et de laisser accéder à cette activité médicale aussi les non-médecins. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je ne sais pas si vous avez bien compris mes raisons. Peut-être pourrai-je vous montrer plus tard que je ne suis pas aussi partial. Mais je ne saurais trop appuyer là-dessus : personne ne devrait exercer l'analyse qui n'y soit justifié de par une formation appropriée. Et qu'il s'agisse alors d'un médecin ou non, cela me semble secondaire.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Quelles propositions avez-vous à ce sujet à faire ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je ne suis pas arrivé là encore, et ne sais si j'y arriverai ! Je voudrais discuter avec vous une autre question, mais auparavant encore toucher à un point plus spécial. On dit que nos autorités compétentes, à l'instigation de notre corps médical, voudraient interdire radicalement l'exercice de l'analyse aux non-médecins. Les membres non médecins de notre Société psychanalytique de Vienne, qui ont eu une excellente formation, très perfectionnée par un long exercice, seraient aussi frappés par cette défense. Cette interdiction viendrait-elle réellement à être décrétée, le cas suivant se présentera : certaines personnes seront empêchées d'exercer une profession à laquelle on peut être assuré qu'elles sont parfaitement aptes, tandis que d'autres, pour qui il ne peut être question de la même garantie, y auront libre accès. Ce n'est pas là précisément le résultat auquel une loi devrait atteindre. Cependant ce problème particulier n'est ni très important ni très difficile à résoudre. Il s'agit ici d'une poignée de gens à qui on ne peut beaucoup nuire. Ils émigreront sans doute en Allemagne, où, aucun décret ne les gênant, leur capacité sera bientôt reconnue. Veut-on leur épargner cela et adoucir pour eux la rigueur de la loi, on le peut aisément en s'appuyant sur des précédents connus. En Autriche, du temps de la monarchie, en accorda plus d'une fois à de notoires « guérisseurs » l'autorisation expresse, ad personam, d'exercer la médecine, de par la conviction qu'on avait de leur capacité. C'étaient surtout des rebouteux de village, et la caution en était chaque fois une des si nombreuses archiduchesses d'alors. Mais il en devrait pouvoir être de même dans les villes et pour d'autres motifs, avec une garantie d'ordre exclusivement technique. Plus grave serait l'effet d'une telle interdiction sur l'Institut analytique de Vienne, qui ne pourrait plus accueillir ni former de candidats pris hors des cercles médicaux. Ainsi, en Autriche, on aurait à nouveau étouffé une activité intellectuelle qui demeure autre part libre de s'épanouir. Je suis le dernier à me prétendre compétent en matière de lois et de décrets. Mais je m'y entends assez pour voir qu'une application plus stricte de la loi autrichienne sur l'exercice illégal de la médecine ne va pas dans le sens de notre tendance générale actuelle qui est de conformer les lois autrichiennes aux lois allemandes. Et je vois de plus que l'application à la psychanalyse de la loi sur l'exercice illégal de la médecine est une sorte d'anachronisme, car à l'époque de sa promulgation il n'y avait pas encore d'analyse et la nature spéciale des maladies nerveuses n'était pas encore reconnue.</p>
<p>J'en viens à la question qu'il me semble plus important de discuter. L'exercice de la psychanalyse doit-il être soumis à l'intervention officielle, ou bien est-il préférable de l'abandonner à son évolution naturelle ? Je ne la résoudrai certes pas ici, mais je prends la liberté de proposer ce problème à vos méditations. En Autriche régna de tout temps une vraie « furor prohi¬bendi », une tendance à maintenir en tutelle, à intervenir, à défendre, qui, nous le savons tous, n'a pas porté de très bons fruits. Il semblerait que dans l'Autriche nouvelle, l'Autriche républicaine, presque rien de cela n'ait changé. Supposons qu'en la question qui nous occupe, la décision à prendre au sujet de la psychanalyse, vous ayez un conseil important à offrir : je ne sais si vous aurez l'envie ou la possibilité de vous opposer aux tendances bureaucratiques. Je vais en tout cas vous exposer mon humble opinion. Je pense qu'un surcroît de décrets et d'interdictions nuit à l'autorité de la loi. On le peut observer : où n'existent que peu d'interdictions, elles sont obéies ; où l'on se heurte à chaque pas à des défenses, la tentation de les enfreindre est vite ressentie. On n'a en outre pas besoin d'être un anarchiste pour voir que les lois et les décrets, au regard de leur origine, ne jouissent d'un caractère ni sacré ni invulnérable. Souvent ils sont pauvres par le fond, insuffisants, blessants pour notre sens de la justice, ou le deviennent avec le temps, et alors, étant donné l'inertie générale des dirigeants, il ne reste d'autre moyen pour corriger ces lois périmées que de les enfreindre de bon cœur ! De plus, il est sage, quand on veut maintenir le respect des lois et des décrets, de n'en pas édicter dont on ne puisse aisément surveiller s'ils sont observés ou enfreints. Plus d'un point que nous avons traité à propos de l'analyse par les médecins pourrait être repris ici au sujet de l'analyse par les non-médecins, que la loi voudrait étouffer, L'analyse a une allure des plus modestes, elle n'emploie ni médicaments ni instruments, elle consiste en conversations et échanges d'idées : il sera malaisé de convaincre d'exercice illégal de l'analyse une personne qui peut répliquer qu'elle donne simplement des explications, des consolations, et cherche humainement à exercer une influence bienfaisante sur des malheureux dont l'état d'âme le réclame. On ne peut pourtant pas interdire cela pour la seule raison qu'il arrive parfois au médecin d'en faire autant.</p>
<p>Dans les pays de langue anglaise, les pratiques de la « Christian Science » ont pris une grande extension : c'est une sorte de négation dialectique du « mal » par le moyen des doctrines du christianisme. Ce n'est pas ici le lieu de prétendre qu'il y a là un regrettable errement de l'esprit humain, mais qui songerait, en Amérique ou en Angleterre, à interdire ces pratiques et à les frapper de sanctions ? L'autorité supérieure est-elle donc chez nous si certaine de connaître le vrai chemin de la félicité pour oser, comme elle veut le faire, empêcher chacun de prendre son bonheur où il le trouve ? Et en admettant que bien des hommes, laissés à eux-mêmes, se missent en péril et vinssent à mal, l'autorité ne ferait-elle pas mieux de soigneusement délimiter les domaines qui devraient vraiment rester inaccessibles, et, pour le reste, d'abandonner les humains, autant que possible, aux leçons de leur propre expérience et de l'influence réciproque qu'ils peuvent exercer les uns sur les autres ? La psychanalyse est quelque chose de si nouveau dans le monde, les masses la connaissent si peu, l'attitude de la science officielle est envers elle si hésitante, qu'il me semble prématuré de troubler son évolution par des règlements légaux. Laissons les malades eux-mêmes faire la découverte qu'il leur est dommageable de rechercher une assistance psychique auprès de personnes qui n'ont pas appris comment l'offrir. Éclairons les malades, prévenons-les du danger : nous nous épargnerons ainsi de leur imposer des défenses. Sur les grand-routes d'Italie les poteaux télégraphiques portent la courte et éloquente inscription : « Chi tocca muore. » (Qui touche meurt.) Cela suffit amplement pour réglementer la conduite des passants envers les fils qui pourraient venir à pendre. Les inscriptions allemandes correspondantes sont d'une prolixité superflue et presque blessante : « Das Berühren der Leitdrähte ist, weil lebensgefährlich, strengstens verboten. » (Il est formellement interdit de toucher aux fils parce que cela implique danger de mort.) Pourquoi imposer cette défense ? Qui tient à sa vie se la fait lui-même, et qui a envie de se suicider ainsi n'en demande pas l'autorisation.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Il est pourtant des cas que l'on pourrait invoquer dans ce débat contre l'analyse par les non-médecins. Je veux parler de l'interdiction d'hypnotiser si l'on n'est pas médecin et, récemment, de la défense de tenir des séances d'occultisme et de fonder des sociétés spirites. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je ne puis vraiment pas admirer ces mesures, dont la dernière est une indiscutable atteinte de notre police à la liberté de pensée. On ne peut me soupçonner d'avoir une grande foi aux phénomènes spirites ou bien de ressentir un besoin immense de les voir reconnus. Mais de telles défenses ne sauraient étouffer l'attrait des hommes pour le mystère. Peut-être a-t-on, au contraire, eu grand tort et barré la route à la science impartiale, l'empêchant ainsi d'arriver, sur ces oppressantes possibilités, à un jugement libérateur. Mais cela encore ne regarde que l'Autriche. En d'autres pays, l'investigation « parapsychique » ne se heurte à aucun obstacle légal. Le cas de l'hypnotisme se présente un peu autrement que celui de l'analyse. L'hypnose amène un état psychique anormal qui n'est plus employé, de nos jours, par les non-médecins que comme moyen d'exhibition. La thérapeutique par l'hypnose aurait-elle tenu ce qu'elle promettait au début, les mêmes questions se poseraient sans doute pour elle aujourd'hui que pour l'analyse. De moins, l'histoire de l'hypnotisme est-elle, en une autre direction, un précédent permettant de prévoir le sort de l'analyse. Quand j'étais jeune dozent en neuropathologie, les médecins fulminaient avec la dernière violence contre l'hypnotisme, le stigmatisaient « charlatanerie », oeuvre du démon et intervention des plus dangereuses. Aujourd'hui ils ont monopolisé le même hypnotisme, l'emploient sans crainte comme méthode d'exploration et bien des spécialistes des nerfs voient encore en lui l'arme principale de leur arsenal thérapeutique.</p>
<p>Je vous l'ai déjà dit : je ne songe pas à faire de propositions impliquant position déjà prise dans la question : vaut-il mieux réglementer ou laisser faire en matière d'analyse ? Je le sais, c'est là une question de principe, et les personnes appelées à y répondre le feront sans doute bien plus sous l'influence de leurs sentiments que d'après les arguments. J'ai déjà exposé ce qui me semble parler en faveur d'une politique du « laissez. faire ». Mais devrait-on se résoudre, au contraire, à une politique d'intervention active, alors cette mesure boiteuse et injuste, l'interdiction radicale de l'analyse aux non-médecins, me semble très insuffisante. Il faut alors faire davantage, réglementer les conditions sous lesquelles l'exercice de l'analyse sera permis, et ceci, pour tous ceux sans exception qui veulent s'y consacrer ; il faut créer un organe, une autorité qui puisse dire ce qu'est l'analyse, quelle préparation elle exige, et offrir la possibilité de s'y instruire. Ainsi il faut ou ne se mêler en rien de la chose ou y apporter de l'ordre et de la clarté, mais surtout ne pas intervenir à l'aveuglette dans une situation embrouillée, en brandissant une interdiction isolée. Car celle-ci dérive, de façon machinale, d'une prescription devenue inadéquate dans ce cas.</p>
<p>VII</p>
<p>« Oui. Mais les médecins, les médecins ! Je ne puis vous amener à entrer dans notre sujet. Vous me glissez sans cesse entre les doigts. Il s'agit de savoir si l'on doit accorder aux médecins seuls le droit d'exercer l'analyse, à mon avis après qu'ils auraient rempli certaines conditions. Les médecins ne sont pas dans leur ensemble les charlatans de l'analyse que vous avez dépeints. Vous le dites vous-même : la très grande majorité de vos élèves et de vos disciples est constituée par des médecins. Et on m'a laissé entendre que ceux-ci ne partagent en aucune façon votre manière de voir concernant la question de l'analyse par les non-médecins. Je dois bien entendu admettre que vos élèves se rallient à vos exigences relatives à la formation technique des analystes, etc., et cependant ces mêmes élèves trouvent avec cela compatible de fermer l'accès de l'analyse aux non-médecins. Ceci est-il exact ? Et alors, comment l'expliquez-vous ? » - Je le vois, vous êtes bien informé. Ceci est exact. Ce-pendant pas tous, mais un bon nombre de mes collaborateurs médicaux ne me suit pas ici, et prend parti pour le droit exclusif des médecins à l'analyse des névropathes. Vous voyez par là que, même dans notre camp, il peut y avoir des divergences d'opinion. Ma prise de parti est connue et l'opposition de nos points de vue, en cette matière, ne trouble pas notre entente. Vous voulez que je vous explique cette attitude de mes élèves ? Je ne sais quoi vous en dire, je la crois due à la force de l'esprit de corps. Ils ont évolué sur d'autres lignes que moi-même, ressentent comme un malaise l'isolement d'avec leurs collègues, voudraient bien être regardés comme pleinement autorisés par la profession à laquelle ils appartiennent et sont prêts, en échange de la tolérance qu'ils espèrent, à faire un sacrifice sur un point qui ne leur semble pas personnelle-ment vital. Peut-être en est-il autrement. Supposer à mes élèves des mobiles issus de la peur de la concurrence, ce serait non seulement les accuser d'avoir l'esprit assez bas, mais aussi leur attribuer une vue bien courte. Ils sont donc toujours prêts à former d'autres médecins à la pratique analytique et qu'ils aient à partager les malades disponibles avec des collègues ou avec des non-médecins, cela ne peut rien changer à leur situation matérielle. Un autre facteur doit probablement être mis en ligne de compte. Mes élèves sont sans doute influencés par la pensée de certains facteurs qui assurent au médecin, dans la pratique analytique, un avantage indubitable sur le non-médecin.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Nous y voilà ! Un avantage indubitable ! Ainsi vous l'avouez enfin ! La question est par là tranchée. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> L'aveu ne m'en sera pas difficile. Cela vous fera voir que je ne m'aveugle pas si complètement que vous le supposez. J'avais reculé la discussion de ce point, parce que cette discussion va exiger à nouveau des considérations théoriques.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Qu'entendez-vous par là ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Il y a d'abord la question de diagnostic. Quand on prend en analyse un malade qui souffre de désordres dits nerveux, on veut auparavant acquérir la certitude - autant du moins qu'on la peut avoir - que cette thérapeutique convient à son cas, qu'on pourra lui faire ainsi du bien. Or il faut pour cela que sa maladie soit vraiment une névrose.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « J'aurais cru qu'on pouvait justement reconnaître la nature de son mal aux manifestations, aux symptômes dont il se plaint. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Et ici apparaît une nouvelle complication. On ne peut pas toujours reconnaître la nature du mal avec une certitude entière. Le malade peut offrir le tableau extérieur d'une névrose et pourtant couver autre chose : le début d'une maladie mentale incurable, les prodromes d'un processus destructif du cerveau. Il n'est pas toujours aisé de distinguer, de faire le diagnostic différentiel, et de le poser immédiatement à chaque phase. La responsabilité d'un tel diagnostic ne peut bien entendu être prise que par le médecin. Tâche, nous l'avons vu, pas toujours facile. La maladie peut garder longtemps une allure inoffensive, jusqu'à ce que sa mauvaise nature éclate tout à coup. On rencontre donc régulièrement chez presque tous les névropathes la peur de devenir fou. Le médecin méconnaît-il un certain temps un cas pareil, ou bien ne peut-il dès l'abord porter un jugement, il importe peu : aucun mal ne peut être accompli et rien n'arrivera qui ne dût arriver. Le traitement analytique n'aurait pas fait de mal à ce malade, mais l'inutilité d'un tel effort apparaîtrait. De plus, on trouvera certes assez de gens pour porter au compte de l'analyse ce fâcheux succès. Injustement à coup sûr, mais mieux vaut l'éviter.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Voilà qui est désespérant. Tout ce que vous m'aviez exposé sur la nature et l'origine des névroses est, du coup, jeté à terre. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Nullement. Cela confirme simplement ce que je vous avais dit : les névrosés sont un ennui et un embarras pour tout le monde, même pour les analystes. Peut. être dissiperai-je votre trouble si je m'exprime plus correctement. Il serait plus juste de dire ainsi : les cas qui nous occupent en ce moment ont vraiment fait une névrose, seulement cette névrose, au lieu d'être psychogène, est somatogène, a des causes, non pas psychiques, mais corporelles. Me comprenez-vous ?</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Oui, mais je ne puis concilier ce point de vue avec l'autre, le psycho-logique. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> C'est pourtant possible, si l'on tient compte des complications régnant au sein de la substance vivante. Quelle est, avons-nous dit, l'essence d'une névrose ? Le « moi », cette organisation supérieure de l'appareil psychique qui s'est développée sous l'influence du monde extérieur, n'y serait plus capable de remplir sa fonction médiatrice entre le « ça » et la réalité, se retirerait, dans sa faiblesse, de toute une région du domaine instinctif du « ça », et devrait subir les conséquences de cette abdication sous forme de limitations à son pouvoir, de symptômes et de réactions qui n'arrivent jamais à remplir leur but.</p>
<p>Nous avons tous, dans l'enfance, eu un « moi » ainsi débile ; c'est pourquoi les premiers événements de notre existence ont une si grande importance pour la vie ultérieure. La tâche sous laquelle ploie notre enfance est écrasante, nous devons, en peu d'années, parcourir l'évolution, la distance énorme qui sépare le primitif de l'âge de la pierre de l'homme civilisé actuel, en particulier y parer aux aspirations sans frein encore de l'instinct sexuel infantile. C'est alors que notre « moi » recourt au refoulement et subit une névrose infantile dont le résidu, entraîné jusqu'en la maturité de la vie, nous dispose aux maladies nerveuses ultérieures. Tout dépend alors de la manière dont l'être grandi sera traité par le destin. La vie lui est-elle trop dure, la distance trop grande entre les exigences de ses instincts et les obstacles qu'apporte à leur satisfaction la réalité, le « moi » peut échouer dans ses efforts de médiation conciliatrice, et cela aura d'autant plus de chances d'arriver qu'il sera davantage entravé de par la disposition apportée dès l'enfance. Il reproduit alors son processus ancien de refoulement, les instincts s'arrachent à la maîtrise du « moi », se créent, par la voie de la régression, des satisfactions substitutives et le pauvre « moi » désarmé est devenu névrotique.</p>
<p>Ne perdons pas de vue que le nœud et la charnière de toute la situation, c'est la force relative de l'organisation du « moi ». Il nous est alors aisé de compléter notre tableau d'ensemble étiologique. Nous connaissons déjà, comme causes, pourrait-on dire, normales de la « nervosité », la débilité infantile du « moi », la tâche d'avoir à maîtriser les aspirations sexuelles précoces, et l'action des événements, plutôt fils du hasard, de la première enfance. Mais n'est-il pas possible que jouent aussi leur rôle d'autres facteurs, datant du temps qui précéda l'enfance ? Par exemple, des instincts particulièrement forts et indomptables dans le « ça », imposant dès l'abord au « moi » des devoirs au-dessus de son pouvoir ? Ou bien, pour des raisons inconnues, une faible capacité de se développer du « moi » ? Naturellement de tels facteurs ont une importance étiologique, qui dans bien des cas peut être déterminante. Nous devons toujours tenir compte de la puissance des instincts dans le « ça » ; où elle est excessivement grande, le pronostic de notre thérapeutique est mauvais. Les causes faisant obstacle au développement du « moi » nous échappent encore. Tels seraient les cas de névrose à base essentiellement constitutionnelle. D'ailleurs, sans quelque condition favorisante constitutionnelle, congénitale, il est probable qu'aucune névrose ne pourrait être.</p>
<p>Si tant est qu'une débilité relative du « moi » soit le facteur décisif pour donner naissance aux névroses, une maladie somatique ultérieure doit pouvoir aussi engendrer une névrose en affaiblissant le « moi ». Et tel est aussi le cas dans une large mesure. Un désordre dans l'économie du corps peut intéresser, dans le « ça », la vie des instincts, et exalter les forces instinctives au-delà des limites dans lesquelles le « moi » les pouvait encore maîtriser. Le prototype normal de tels processus nous est offert par les transformations profondes que subit la femme au moment de l'établissement de la menstruation ou à la ménopause. Ou bien une maladie générale du corps, particulièrement une lésion organique de l'appareil nerveux central, atteint à sa source la nutrition de l'appareil psychique, l'oblige à fonctionner sur un plan inférieur et à suspendre ses plus délicates fonctions, comme le maintien de l'organisation du « moi ». Dans tous ces cas, la névrose présente à peu près le même tableau ; la névrose a toujours le même mécanisme psychologique, bien que l'étiologie en soit aussi diverse que compliquée.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Vous me plaisez mieux maintenant. Vous parlez enfin en médecin. Et j'en attends de vous l'aveu : quelque chose d'aussi médicalement compliqué qu'une névrose ne peut donc être traité que par un médecin. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je crains que vous ne tiriez là par-dessus le but, Ce que nous venons de dire, c'est de la pathologie, et l'analyse n'est qu'une pratique thérapeutique. J'accorde, non, j'exige que le médecin, dans chaque cas où il pourrait s'agir d'une analyse, pose d'abord le diagnostic. La plupart des névroses qui nous occupent sont heureusement nettement psychogènes et au-dessus de tout soupçon du point de vue pathologique. Le médecin l'a-t-il une loir, constaté, il peut en tout repos abandonner le traitement à l'analyste non médecin. Il en lut toujours ainsi dans nos sociétés analytiques. Grâce au contact intime existant entre les membres médecins et non médecins, les erreurs qu'on eût pu craindre ont été pour ainsi dire entièrement évitées. Un second cas peut encore se présenter où l'analyste doive avoir recours au médecin. Au cours du traitement analytique peuvent apparaître des symptômes - il s'agit ici des corporels - dont on peut douter s'ils sont en simple rapport avec la névrose ou émanent d'un désordre organique indépendant. Le médecin peut seul, à nouveau, décider.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Ainsi, même pendant J'analyse, l'analyste non médecin ne peut pas se passer du médecin ! Un argument de plus contre lui ! »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Non, ceci n'en est pas un. Car l'analyste médecin, dans ce cas, n'agirait pas autrement.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Je ne comprends plus. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Nous avons en effet établi cette règle technique quand ces symptômes équivoques apparaissent pendant le traitement, l'analyste ne doit pas les sou-mettre à son propre jugement, mais faire examiner son patient par un médecin n'ayant rien à voir avec l'analyse, même s'il est lui-même médecin et se fie encore à ses connaissances médicales.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Et pourquoi cette prescription, qui me semble vraiment superflue ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Elle n'est pas superflue, elle a même plusieurs raisons. En premier lieu, il n'est pas aisé de faire opérer un traitement organique et un traitement psychique à la fois par une même personne ; en second lieu, l'état du transfert peut rendre peu recommandable un examen corporel du patient par l'analyste, troisièmement l'analyste est en droit de douter de sa propre impartialité, son intérêt étant trop intensément orienté vers les facteurs psychiques.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Votre attitude envers les analystes non médecins me devient claire. Au fond, vous tenez à ce qu'il y en ait. Mais ne pouvant nier leur insuffisance au regard de leur tâche, vous m'apportez tout ce qui peut servir à innocenter et faciliter leur existence. Quant à moi, je ne parviens pas à voir la nécessité qu'il y ait des analystes non médecins qui, après tout, ne peuvent être que des thérapeutes de deuxième classe. Je veux bien fermer les yeux sur l'activité des quelques non-médecins qui ont déjà été formés comme analystes, mais on ne devrait plus en former d'autres et les instituts didactiques devraient s'engager à ne plus ouvrir leurs portes qu'aux médecins. »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je serai d'accord avec vous si l'on peut me montrer qu'ainsi seraient servis tous les intérêts en jeu. Avouez avec moi que ces intérêts sont de trois sortes : ceux des malades, ceux des médecins et ceux - last not least - de la science, qui embrasse les intérêts de tous les malades à venir. Voulez-vous que nous examinions ensemble ces trois points ?</p>
<p>Quant au malade, peu importe que son analyste soit médecin ou non, pour-vu que le danger d'une méconnaissance de son état soit écarté, ce qu'assure l'examen médical avant le début du traitement et ceux que les incidents survenus en cours peuvent rendre nécessaires. Il importe pour lui bien davantage que l'analyste possède des qualités personnelles qui attirent et gardent la confiance, et que celui-ci ait acquis ces connaissances, ces vues et cette expérience qui seules le rendent apte à remplir sa tâche. On pourrait croire qu'est ébranlée l'autorité d'un analyste dont le patient sait qu'il n'est pas médecin et doit recourir, en plus d'une situation, à un médecin. Nous n'avons bien entendu jamais négligé de renseigner le patient sur la qualification de l'analyste, et avons pu nous convaincre que les préjugés professionnels, restent sans écho en lui, qu'il est prêt à accepter la guérison de quelque part qu'elle lui soit offerte - ce que d'ailleurs le corps médical, à sa grande mortification, sait depuis longtemps. Les analystes non médecins qui exercent aujourd'hui l'analyse ne sont d'ailleurs pas les premiers venus, des individus ramassés n'importe où, mais des personnes ayant reçu une instruction supérieure, des docteurs en philosophie. des pédagogues, et quelques femmes ayant une grande expérience de la vie et une personnalité éminente, L'analyse à laquelle tous les candidats d'un institut didactique doivent se soumettre eux-mêmes est en même temps le meilleur moyen de s'éclairer sur leurs aptitudes personnelles à exercer une profession qui exige d'eux tant de qualités.</p>
<p>Venons-en à l'intérêt des médecins. Je ne puis croire que leur intérêt professionnel serait servi par l'incorporation de la psychanalyse à la médecine. Les études médicales durent déjà cinq ans, les derniers examens empiètent sur la sixième année. Sans cesse s'imposent aux étudiants de nouvelles exigences qu'il faut remplir sous peine d'aborder l'avenir médical avec un insuffisant bagage. L'accès à la profession médicale est très difficile, l'exercice n'en est ni très satisfaisant ni très dangereux. Adopte-t-on le point de vue que le médecin doive encore se familiariser avec le côté psychique des maladies, ajoute-t-on au temps déjà si long d'instruction médicale encore le temps nécessaire à apprendre l'analyse, cela équivaudra à enfler encore la matière à absorber et à allonger dans la même proportion les années d'études. Je me demande si les médecins seront très satisfaits de cette conséquence dérivée de leur exclusive prétention à la psychanalyse. On ne peut pourtant y échapper. Et ceci en un temps où les conditions matérielles de l'existence ont tellement empiré justement pour les classes où se recrutent les médecins, en un temps où la jeune génération se voit contrainte à se suffire au plus tôt.</p>
<p>Vous ne voulez peut-être pas surcharger les études médicales de la pénétration à la pratique analytique. Vous croyez peut-être plus approprié que les futurs analystes ne se soucient de la formation spéciale voulue qu'après avoir achevé leur médecine. Vous pouvez dire que le temps ainsi perdu ne compte pratiquement pas, car un jeune homme de moins de trente ans n'obtiendra pas du malade cette confiance indispensable à qui prétend offrir une aide morale. On pourrait répondre que le médecin frais émoulu de l'école n'a pas non plus, tout en ne soignant que leurs corps, à compter sur un respect excessif de la part des malades, et que le jeune analyste pourrait très bien employer son temps à travailler dans une clinique psychanalytique, sous le contrôle de praticiens expérimentés.</p>
<p>Plus important me semble ceci : vous vous prononcez en faveur d'un pro¬jet qui, vous suivît-on, réaliserait un gaspillage de forces vraiment peu justifié du point de vue économique, en notre époque si profondément perturbée. La formation analytique vient certes recouper le cercle de l'enseignement médical, mais ne le recouvre pas et n'est pas recouverte par lui. Si l'on avait -idée qui semble aujourd'hui fantastique ! - à fonder une faculté analytique, on y enseignerait certes bien des matières que l'École de médecine enseigne aussi : à côté de la « psychologie des profondeurs », celle de l'inconscient, qui reste¬rait toujours la pièce de résistance, il faudrait y apprendre, dans une mesure aussi large que possible, la science de la vie sexuelle, et y familiariser les élèves avec les tableaux cliniques de la psychiatrie.</p>
<p>Par ailleurs, l'enseignement analytique embrasserait aussi des branches fort étrangères au médecin et dont il n'entrevoit pas même l'ombre au cours de l'exercice de sa profession : l'histoire de la civilisation, la mythologie, la psychologie des religions, l'histoire et la critique littéraires. S'il n'est pas bien orienté dans tous ces domaines, l'analyste demeure désemparé devant un grand nombre des phénomènes qui s'offrent à lui. Par contre, la part la plus considérable de ce qu'enseigne l'École de médecine ne peut lui servir de rien. Ni la connaissance des os du tarse, ni celle de la constitution des hydrates de carbone, ou du parcours des fibres nerveuses du cerveau, ni rien de ce que la médecine a mis au jour concernant les microbes, facteurs des maladies et la façon de les combattre, ou bien les réactions sériques et les néoplasmes - quelque valeur qu'aient toutes ces découvertes en soi - n'importe à l'analyste, ne le regarde, ne l'aide directement à comprendre et guérir une névrose, ni indirectement ne concourt à aiguiser chez lui ces facultés intellectuelles qu'exige impérieusement sa profession. Qu'on ne nous objecte pas que le cas serait analogue si le médecin se décidait pour toute autre spécialité, par exemple pour l'art dentaire. Là aussi il peut n'avoir plus besoin d'un grand nombre des connaissances qui furent la matière de ses examens, et doit apprendre après coup bien des choses que l'école ne lui enseigna pas : cependant les deux cas ne sont pas comparables. Car, pour l'art dentaire, les grandes vues de la pathologie, les doctrines de l'inflammation, de la suppuration, de la nécrose, de l'action réciproque des organes les uns sur les autres, conservent leur valeur ; l'analyste au contraire est entraîné par la matière qu'il traite en un autre univers présentant d'autres phénomènes et d'autres lois. De quelque façon que la philosophie s'en tire pour jeter un pont entre le corporel et le psychique, aux yeux de notre expérience l'abîme entre les deux subsiste et nos efforts pratiques sont forcés de le reconnaître en fait.</p>
<p>Il est injuste, et contraire au but visé, de contraindre celui qui désire libérer son prochain du tourment d'une phobie ou d'une obsession à faire d'abord l'immense détour de toute la médecine. Et cela ne pourra d'ailleurs réussir, à moins qu'on ne parvienne à étouffer l'analyse elle-même. Figurez-vous un paysage dans lequel deux chemins mènent à un certain point de vue : l'un court et droit, l'autre long, indirect et tortueux. Vous aurez beau essayer d'interdire le plus court chemin par le moyen d'un écriteau, peut-être parce qu'il traverse quelques plates-bandes fleuries que vous voudriez voir épargner : votre interdiction n'aura de chance d'être respectée que si le chemin le plus court est escarpé et pénible, tandis que le plus long monte en pente douce. Mais en est-il autrement, le détour est-il au contraire le plus fatigant des deux chemins, vous pouvez aisément présumer et de l'efficacité de votre interdiction et du sort de vos plates-bandes. Je crains que vous ne puissiez pas plus forcer les analystes non médecins à étudier la médecine que moi je ne parviendrai à persuader les médecins d'apprendre l'analyse. Vous connaissez donc la nature humaine.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Mais si le traitement analytique ne peut être entrepris sans formation appropriée, si les études médicales ne sont pas à même de supporter la charge supplémentaire d'une telle formation, si, de plus, les connaissances médicales sont pour la plupart superflues à l'analyste, si vous avez raison dans tout cela, alors qu'advient-il de la représentation idéale que nous étions accoutumés à nous faire du médecin, du médecin qui devrait être à la hauteur de tous les devoirs de sa profession ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Je ne puis prévoir quelle issue se trouvera à toutes ces difficultés, je ne suis pas non plus appelé à en proposer une. Mais je ne vois que deux choses : primo, l'analyse est, pour vous, un embarras. Mieux vaudrait qu'elle n'existât pas ! - certes le névrosé aussi est un embarras ! - et, secundo, provisoirement, tous les intérêts seront servis si les médecins se résolvent à tolérer une classe de thérapeutes qui les décharge du pénible traitement des névroses psycho¬gènes si fréquentes, et, au grand avantage de ces malades, reste en contact constant avec eux.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> « Est-ce là votre dernier mot, ou avez-vous encore quelque chose à ajouter ? »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Certes, je veux encore m'occuper du troisième intérêt en jeu : celui de la science. Ce que j'ai à en dire vous touchera peu, mais ne m'en importe que plus.</p>
<p>Nous ne trouvons en effet pas du tout désirable que la psychanalyse soit engloutie par la médecine, qu'elle trouve son dernier gîte dans les traités de psychiatrie, au chapitre « Thérapeutique », entre la suggestion hypnotique, l'autosuggestion, la persuasion, ou autres pratiques nées de notre ignorance et qui ne doivent leurs effets à court terme qu'à l'inertie et à la lâcheté des foules humaines. Elle mérite un meilleur destin et il faut espérer qu'elle l'aura. En tant que « psychologie des profondeurs », doctrine de l'inconscient psychique, elle peut devenir indispensable à toutes les sciences traitant de la genèse de la civilisation humaine et de ses grandes institutions, telles qu'art, religion, ordre social. Je l'entends ainsi : la psychanalyse a déjà notablement aidé à résoudre les problèmes que posent ces sciences, mais ce ne sont là que de faibles contributions au regard de ce qu'elle pourrait faire quand historiens de la civilisation, psychologues des religions, linguistes seront mis à même de se servir eux-mêmes du nouvel outil d'investigation que l'analyse leur met en main. La thérapeutique des névroses n'est qu'une des applications de l'analyse, peut-être l'avenir montrera-t-il qu'elle n'en est pas la plus importante. En tout cas il serait injuste de sacrifier à une application toutes les autres, simplement parce que le domaine de cette application touche au cercle des intérêts médicaux professionnels.</p>
<p>Car ici les choses sont reliées entre elles par un enchaînement que l'on ne saurait troubler sans causer de dommage. Si les représentants des diverses sciences psychologiques ont à apprendre la psychanalyse, afin d'appliquer ses méthodes et ses points de vue aux questions qui les intéressent, il ne suffira pas qu'ils s'en tiennent aux résultats consignés dans la littérature analytique. Mais ils devront apprendre à comprendre l'analyse par la seule voie qui pour cela s'ouvre : en se soumettant eux-mêmes à une analyse. Aux névropathes ayant besoin de l'analyse s'adjoindrait ainsi une seconde catégorie de personnes y recourant pour des raisons intellectuelles, mais qui profiteront volontiers de l'élévation potentielle de leur capacité de travail obtenue en surplus. Or il faudra, pour accomplir ces analyses, un contingent d'analystes pour qui des connaissances éventuelles en médecine seront de faible importance. Mais ces analystes, comment dirai-je, enseignants auront dû recevoir une formation particulièrement soignée. Si l'on ne veut pas que cette formation soit insuffisante, il faut fournir à ces analystes l'occasion d'observer des cas instructifs, démonstratifs, et comme les hommes bien portants, et ne ressentant pas la soif de connaître, ne se soumettent pas à l'analyse, ce ne peuvent être que des névropathes sur lesquels les analystes enseignants feront l'apprentissage - sous un contrôle attentif - de leur activité future, non médicale. Tout ceci nécessite une certaine liberté de mouvement et ne saurait s'accommoder de réglementations mesquines. Peut-être ne croyez-vous pas à cet intérêt purement théorique de la psychanalyse, ou ne voulez-vous pas lui permettre d'avoir son mot à dire dans la question pratique de l'analyse par les non-médecins. Laissez-moi alors vous faire observer qu'il existe encore une autre application de la psychanalyse que la loi sur l'exercice illégal de la médecine ne saurait atteindre, et que les médecins auront peine à revendiquer. Je veux parler de son application à la pédagogie. Quand un enfant commence à présenter les signes d'une évolution fâcheuse, devient maussade, récalcitrant et inattentif, alors ni le médecin d'enfants, ni le médecin de l'école ne pourront rien pour lui, même si l'enfant présente des manifestations nerveuses précises telles qu'angoisse, anorexie, vomissements, insomnie. Ces symptômes nerveux et les modifications de caractère qui en dérivent peuvent être du même coup supprimés par un traitement alliant l'influence analytique à des mesures éducatrices, traitement qui ne saurait être entrepris que par des personnes ne dédaignant pas de s'occuper des conditions régnant dans le milieu où vit l'enfant, et sachant s'ouvrir un accès jusqu'à son âme. Nous avons appris à comprendre l'importance des névroses infantiles, qui souvent passent inaperçues, comme facteur essentiel prédisposant aux névroses graves de la vie adulte, ce qui désigne ces analyses d'enfants comme une excellente prophylaxie. Il existe encore incontestablement des ennemis de l'analyse ; je ne sais par quels moyens ils pourront empêcher ces analystes pédagogues ou pédagogues analystes d'exercer leur activité. Cela ne me semble pas devoir leur être facile. Mais il ne faut jamais être trop sûr de rien !</p>
<p>Au reste, pour en revenir à la question du traitement analytique des névrosés adultes, nous n'avons pas non plus ici épuisé tous les points de vue ! Notre civilisation exerce une pression presque intolérable sur nous, elle demande un correctif. Est-il insensé d'attendre de la psychanalyse qu'elle soit appelée, malgré toutes les difficultés qu'elle présente, à offrir un jour aux hommes un semblable correctif ? Peut-être un Américain aura-t-il un jour l'idée d'employer une partie de ses milliards à faire faire l'éducation analytique de ses « social workers » et d'en constituer une armée pour la lutte contre les névroses, filles de notre civilisation !</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Ah ! ah ! une nouvelle sorte d'Armée du Salut ! »</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Pourquoi pas ? Notre imagination ne peut donc jamais travailler que d'après des modèles. Le flot de prosélytes qui inonderait alors l'Europe devrait éviter Vienne, où l'analyse aurait subi un traumatisme précoce enrayant son évolution. Vous souriez ? Je ne dis pas cela pour corrompre votre jugement, je ne le dis certes pas pour cela ! Je le sais : vous ne me croyez pas, je ne puis d'ailleurs pas vous garantir qu'il en sera ainsi ! Mais je sais une chose. La décision qui sera prise dans la question de l'analyse par les non-médecins n'est pas d'une grande importance. Elle pourra avoir un effet local, Mais les possibilités internes d'évolution de l'analyse, qui seules sont en question, ne sauraient être atteintes ni par des défenses ni par des décrets.</p>
<p>Freud, Ma vie et la psychanalyse. Psychanalyse et médecine.</p></div>
Un souvenir d'enfance dans Fiction et Vérité, de Gœthe - Sigmund Freud (1917)
http://www.matierevolution.org/spip.php?article7474
http://www.matierevolution.org/spip.php?article74742021-08-28T22:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisPsychanalyseFreud
<p>“ Un souvenir d'enfance dans Fiction et Vérité, de Gœthe ” <br class='autobr' />
(1917) <br class='autobr' />
« Quand on cherche à se rappeler ce qui nous est arrivé dans la toute première enfance, on est souvent amené à confondre ce que d'autres nous ont raconté avec ce que nous possédons réellement de par notre propre expérience. » C'est Gœthe qui fait cette remarque à l'une des premières pages de la biographie qu'il commença de rédiger à soixante ans. Elle n'est précédée que de quelques mots sur sa naissance survenue le « 28 (…)</p>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique122" rel="directory">Introduction à la psychanalyse, Sigmund Freud</a>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot83" rel="tag">Psychanalyse</a>,
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot170" rel="tag">Freud</a>
<div class='rss_texte'><p>“ Un souvenir d'enfance dans Fiction et Vérité, de Gœthe ”</p>
<p>(1917)</p>
<p>« Quand on cherche à se rappeler ce qui nous est arrivé dans la toute première enfance, on est souvent amené à confondre ce que d'autres nous ont raconté avec ce que nous possédons réellement de par notre propre expérience. » C'est Gœthe qui fait cette remarque à l'une des premières pages de la biographie qu'il commença de rédiger à soixante ans. Elle n'est précédée que de quelques mots sur sa naissance survenue le « 28 août 1749, aux douze coups de midi ». La conjonction des astres lui était favorable et contribua probablement à sa conservation, car il vint au monde « tenu pour mort » et ce ne fut qu'à grand-peine qu'on réussit à le rappeler à la vie. Cette remarque est suivie d'une courte description de la maison et de l'endroit où les enfants - lui et sa jeune sœur - se tenaient le plus volontiers. Ensuite Goethe ne raconte de fait qu'un seul épisode que l'on puisse situer dans sa « plus petite enfance » (dans les quatre premières années de sa vie ?) et dont il semble avoir conservé un souvenir personnel.</p>
<p>Voici ce récit : « ... les trois frères von Ochsenstein, fils du bourgmestre décédé, qui étaient nos voisins, me prirent en amitié ; ils s'occupaient de moi et me taquinaient de toutes manières.</p>
<p>« Les miens racontaient volontiers toutes sortes d'espiègleries auxquelles ces hommes, d'ordinaire sérieux et solitaires, m'incitaient. Je ne rapporterai qu'un seul de ces tours. Il venait d'y avoir la foire à la poterie et l'on avait non seulement pourvu la cuisine de tout ce genre d'ustensiles, mais encore acheté de la petite vaisselle pour nous donner une occupation amusante. Par un bel après-midi, tandis que tout était tranquille dans la maison, je menais mon train avec mes écuelles et mes pots dans l'en-droit déjà mentionné du côté de la rue et appelé Geräms, mais comme il n'en résultait rien d'amusant, je jetai une écuelle dans la rue, me réjouissant de la voir si gaiement se casser. Les jeunes Oebsenstein, voyant combien cela m'amusait et que je battais joyeusement des mains, me crièrent « encore ! ». Je ne manquai pas de jeter aussitôt un petit pot, et, tandis qu'ils ne cessaient de crier « encore ! » de lancer sur le pavé petits pots, petits plats et petites tasses. Mes voisins continuaient à manifester leur approbation et j'étais ravi de leur faire plaisir. Mais mes réserves étaient épuisées qu'ils criaient toujours « encore ! ». Je me précipitai à la cuisine et j'en tirai les assiettes de terre qui, certes, en se cassant, étaient un spectacle encore plus gai, et je me mis à aller et à venir, apportant l'une après l'autre autant, que je pouvais atteindre des assiettes posées à la file sur le dressoir et, comme ils ne se montraient toujours pas satisfaits, je finis par précipiter dans une même destruction tout ce que je pus attraper de vaisselle. Plus tard seulement, quelqu'un survint pour défendre et empê¬cher. Le mal était fait et, pour tant de vaisselle cassée, on eut du moins une joyeuse histoire à conter, histoire dont les malins provocateurs se sont amusés jusqu'à la fin de leurs jours. »</p>
<p>Aux temps préanalytiques on lisait cela sans s'y arrêter, sans s'en étonner. Mais plus tard la conscience analytique s'éveilla. On s'était alors forgé sur les souvenirs de la petite enfance des opinions et des présomptions déterminées auxquelles on prétendait attribuer une valeur générale. Qu'un détail de la vie infantile plutôt qu'un autre se fût soustrait à l'amnésie générale de l'enfance, voici qui n'était ni indifférent, ni sans importance. Bien plus, on pouvait présumer que ce qu'avait ainsi conservé la mémoire était ce qui se trouvait être le plus important dans tout ce stade de la vie, et ceci, que cette importance ait déjà existé dès ce temps, ou qu'elle ait été acquise après coup sous l'influence d'événements ultérieurs.</p>
<p>A vrai dire, ce n'était que dans des cas très rares que la haute valeur de semblables souvenirs d'enfance était évidente. Le plus souvent ils paraissaient insignifiants, voire vains, et on ne comprenait pas que ce soient justement ces souvenirs-là qui fussent parvenus à défier l'amnésie ; de même celui qui les avait conservés pendant de longues années comme son patrimoine mnémique personnel ne savait-il guère mieux les estimer que l'étranger auquel il les racontait. Pour cri reconnaître l'importance, un certain travail d'interprétation était nécessaire, soit pour indiquer comment leur contenu pouvait être remplacé par un autre, soit pour démontrer leurs relations avec d'autres événements d'une importance indéniable auxquels ils s'étaient substitués sous forme de ce qu'on appelle souvenirs-écrans.</p>
<p>Dans chaque étude psychanalytique de l'histoire d'une vie, on réussit de cette manière à expliquer la signification des souvenirs infantiles les plus reculés. Or, il apparaît, en règle générale, que c'est justement la réminiscence que l'analysé expose en premier lieu, qu'il raconte d'abord, par laquelle il prélude à ses confessions biographiques, qui se montre ensuite être la plus importante, celle qui renferme la clef des parties intimes de sa vie psychique. Mais dans le cas du petit épisode d'enfance raconté dans Fiction et Vérité, trop peu de chose répond à notre attente. Les moyens et les voies qui, auprès de nos malades, nous conduisent à l'interprétation font naturellement défaut ici ; l'incident, lui-même, ne semble pas se prêter à établir un rapport discernable avec d'importantes impressions de la vie ultérieure. Un mauvais tour fait au préjudice du ménage, sous une inspiration étrangère, n'est certes pas un en-tête convenant à tout ce que Gœthe va nous communiquer sur sa vie si riche et si pleine. Une impression d'absolue inanité et de manque de corrélation avec quoi que ce soit est celle que produit ce souvenir d'enfance et nous sommes prêts à nous laisser objecter qu'il ne faut pas exiger trop de la psychanalyse, ni vouloir l'appliquer où elle n'a que faire.</p>
<p>J'avais donc depuis longtemps abandonné ce petit problème, lorsque le hasard m'amena un malade qui présentait, dans un contexte plus transparent, un souvenir d'enfance analogue. C'était un homme de vingt-sept ans, très cultivé et bien doué, qui était absorbé par un conflit actuel avec sa mère, conflit s'étendant à peu près à tous les intérêts de sa vie et qui avait gravement entravé le développement de sa capacité d'amour et de son indépendance dans la vie. Ce conflit datait de loin, de son enfance, on peut dire de sa quatrième année. Jusque-là il avait été un enfant de santé délicate, toujours maladif, et cependant ses souvenirs avaient transfiguré en paradis cette triste époque, car il possédait alors la tendresse sans limite de sa mère qu'il ne partageait avec personne. Lorsque naquit un frère (qui vit encore) il n'avait pas quatre ans et, en réaction à ce changement, il devint un enfant entêté, insubordonné, provoquant sans cesse la sévérité de sa mère. Plus jamais il ne rentra dans le droit chemin.</p>
<p>Lorsqu'il vint chez moi en traitement (la raison la moindre n'en était pas que sa mère, bigote, avait la psychanalyse en horreur), la jalousie envers son frère puîné, qui s'était manifestée en son temps jusque par un attentat sur le nourrisson au berceau, était oubliée depuis longtemps. Il traitait à présent son plus jeune frère avec beaucoup d'égards, mais d'étranges actes fortuits, comme de faire subitement un mal cruel à des animaux qu'il aimait cependant, tels son chien de chasse ou des oiseaux qu'il soignait avec amour, semblaient être un écho de ces impulsions haineuses envers son petit frère.</p>
<p>Ce malade raconta qu'à peu près au moment de l'attentat sur l'enfant détesté, il avait jeté tout ce qu'il avait pu atteindre de vaisselle par la fenêtre de la maison de campagne, sur la route. Voilà un acte tout à fait analogue à celui que Goethe rapporte sur son enfance dans Fiction et Vérité. Je ferai observer que mon malade était de nationalité étrangère et n'avait reçu aucune culture allemande ; jamais il n'avait lu le récit de Goethe.</p>
<p>Cette observation devait m'inciter à tenter d'interpréter le souvenir d'enfance de Goethe dans le sens que l'histoire de mon malade m'imposait. Mais était-il possible de trouver dans l'enfance du poète les conditions requises pour une semblable interprétation ? Goethe lui-même rend responsable de son « mauvais coup » les Messieurs von Ochsenstein. Cependant, son récit lui-même laisse entrevoir que ses grands voisins ne firent que l'encourager à poursuivre ce qu'il avait déjà commencé. Il l'avait fait spontanément et le mobile qu'il attribue à son action : « mais comme il n'en résultait rien d'amusant » (du jeu primitif), on peut sans contrainte l'interpréter com¬me un aveu qu'au moment où Goethe écrivait, pas plus qu'auparavant, un mobile plus déterminant de son acte ne lui était connu.</p>
<p>On sait que Joli. Wolfgang et sa sœur Cornélie étaient les aînés et les survivants d'un grand nombre d'enfants fort débiles. Le docteur Hanns Sachs a eu l'amabilité de me fournir les dates se rapportant à ces frères et sœurs de Goethe décédés prématurément.</p>
<p>Frères et sœurs de Goethe :</p>
<p>a) Hermann-Jakob, baptisé le lundi 27 novembre 1752, atteignit l'âge de six ans et six semaines et fut enterré le 13 janvier 1759.</p>
<p>b) Katharina-Elisabetha, baptisée le lundi 9 septembre 1754, enterrée le jeudi 22 décembre 1755, à l'âge d'un an et quatre mois.</p>
<p>c) Johanna-Maria, baptisée le mardi 29 mars 1757, et enterrée le samedi Il août 1759, à l'âge de deux ans et quatre mois (c'était certainement celle que son frère célébra comme étant une très jolie et charmante fille).</p>
<p>d) Georg-Adolph, baptisé le dimanche 15 juin 1760, enterré à l'âge de huit mois, le mercredi 18 février 1761.</p>
<p>Cornelia-Friederica-Christiana, la sœur la plus proche par l'âge de Goethe, était née le 7 décembre 1750, lorsqu'il avait quinze mois. Elle est, par suite de cette si petite différence d'âge, hors de cause comme objet de jalousie. On sait que les enfants, quand leurs passions s'éveillent, n'éprouvent jamais de réactions aussi violentes contre ceux qui sont déjà là, mais que leur antipathie s'adresse surtout aux nouveaux venus. De plus, la scène que nous nous efforçons d'interpréter est inconciliable avec le tendre âge de Goethe au moment de la naissance de Cornelia ou aussitôt après.</p>
<p>A la naissance du premier des petits frères de Goethe, Hermann-Jakob, Joh. Wolfgang avait trois ans et trois mois. Deux ans plus tard environ, alors qu'il avait à peu près cinq ans, sa deuxième sœur vint au monde. Les deux âges conviennent pour situer la date de l'épisode des vaisselles brisées. Le premier a droit peut-être à notre préférence et s'accorderait en outre mieux avec le cas de mon malade lequel, à la naissance de son frère, avait trois ans et neuf mois.</p>
<p>Hermann-Jakob, le petit frère vers lequel, de la sorte, s'oriente notre essai d'interprétation, ne fut d'ailleurs pas chez les Goethe un hôte aussi passager que les frères et sœurs qui le suivirent. On pourrait s'étonner que, dans l'histoire de la vie de son grand frère, il ne soit rendu hommage à son souvenir par aucun petit mot . Il atteignit l'âge de six ans et Joli. Wolfgang avait près de dix ans lorsqu'il mourut, Le docteur Ed. Hitschmann, qui a été assez aimable pour mettre à ma disposition ses notes à ce sujet, écrit :</p>
<p>« Le petit Gœthe, lui aussi, n'a pas vu sans satisfaction mourir son petit frère. Du moins, sa mère, d'après le récit de Bettina Brentano, rapporte-t-elle ce qui suit : « Il sembla étrange à sa mère qu'à la mort de son plus jeune frère, qui était son camarade de jeux, il n'ait pas répandu de larmes, qu'il ait semblé plutôt éprouver une sorte d'irritation devant les lamentations de ses parents et de ses sœurs ; quand, plus tard, la mère demanda au récalcitrant s'il n'avait pas eu d'affection pour son frère, il courut à sa chambre et sortit de dessous son lit un tas de papiers couverts de leçons et d'histoires qu'il avait écrits, lui disant qu'il avait fait tout cela pour l'enseigner à son frère. » Ainsi le frère aîné aurait du moins aimé jouer au père avec le plus jeune et lui montrer sa supériorité. »</p>
<p>Nous serions ainsi en droit de penser que l'action de jeter la vaisselle était un acte symbolique, ou, plus justement, un acte magique par lequel l'enfant (Goethe aussi bien que mon patient) exprimait avec force son désir de voir écarter le fâcheux intrus. Nous n'avons pas besoin pour cela de contester le plaisir qu'éprouve tout enfant à fracasser des objets car, lorsqu'un acte fait par lui-même plaisir, ce n'est pas un empêchement, mais plutôt un appât à le renouveler, fût-ce au service d'intentions différentes. Mais nous ne croyons pas que ce soit le plaisir du bruit ou de la des¬truction qui ait pu assurer une place durable, dans la mémoire de l'adulte, à semblable tour enfantin. Nous n'hésiterons pas non plus à compliquer la motivation de l'acte en attribuant à celui-ci encore d'autres mobiles. L'enfant, en brisant la vaisselle, savait fort bien qu'il faisait quelque chose de mal, que les grandes personnes le gron¬deraient, et s'il ne se laissa pas arrêter par cette conviction, c'est qu'il avait sans doute à satisfaire une rancune contre ses parents ; il voulait faire le méchant.</p>
<p>Pour satisfaire au plaisir de briser et de fracasser, il aurait d'ailleurs suffi à l'enfant de jeter tout simplement par terre les objets fragiles. Ce plaisir n'explique pas à lui seul le besoin de tout jeter dans la rue, par la fenêtre. Mais le « lancer dehors » semble tenir une place essentielle dans l'acte magique en question et dériver de son sens caché. L'enfant nouveau venu doit être remporté par la fenêtre si possible, car c'est par la fenêtre qu'il est venu. Toute l'action serait donc équivalente à cette réponse textuelle d'un enfant, qui m'a été répétée, lorsqu'on lui apprit que la cigogne lui avait apporté un petit frère. « Elle n'a qu'à le remporter », répliqua-t-il.</p>
<p>Nous ne nous dissimulons pas, toutefois, combien c'est chose délicate - abstrac¬tion faite de toute incertitude inhérente au sujet - d'établir, sur une seule analogie, l'interprétation d'un acte infantile. Voilà pourquoi j'avais gardé pour moi, pendant des années, mon opinion sur la petite scène de Fiction et Vérité. Mais un jour, je reçus un malade qui commença son analyse ainsi. Je reproduis textuellement ses termes :</p>
<p>« Je suis l'aîné de huit ou neuf frères et sœurs . L'un de mes plus anciens souve-nirs est celui-ci notre père, assis sur son lit en costume de nuit, me raconte en riant que je viens d'avoir un petit frère. J'avais alors trois ans et neuf mois ; c'est là l'inter¬valle qui me sépare du plus proche de mes frères. Je sais encore que peu de temps après cela (ou bien était-ce une année avant ?) , je jetai par la fenêtre, dans la rite, différents objets, des brosses - ou n'était-ce qu'une seule brosse ? - des souliers et d'autres choses. J'ai aussi un souvenir plus ancien encore. J'avais deux ans lorsque je passai une nuit avec mes parents dans un hôtel de Linz, en allant au pays de Salzbourg. Je fus si agité pendant la nuit et je poussai de tels cris que mon père fut obligé de me battre. »</p>
<p>Après que j'eus entendu ceci, toutes mes hésitations tombèrent. Lorsque, dans une séance d'analyse, deux choses sont énoncées immédiatement à la suite l'une de l'autre, comme d'une seule haleine, nous devons comprendre ce rapprochement comme révé-lant une relation. C'était comme si le malade avait dit : Parce que j'avais appris qu'il m'était arrivé un frère, j'ai jeté, quelque temps après, ces objets dans la rue. Ainsi c'est en réaction, nous devons le reconnaître, à la naissance de son frère qu'il a lancé au-dehors brosses, chaussures, etc. C'est aussi fort heureux que, dans ce cas, les objets jetés n'aient pas été de la vaisselle, mais d'autres choses, probablement celles que l'enfant pouvait alors seules atteindre... Le fait de jeter au-dehors (par la fenêtre, dans la rue) est par là, on le voit, l'essentiel de l'acte ; le plaisir de casser, de faire du bruit, la nature des objets sur lesquels « a lieu l'exécution », sont variables et accessoires.</p>
<p>La relation postulée s'applique naturellement encore au troisième souvenir d'en-fance du malade, qui, quoique le premier en date, a été repoussé à la fin du récit. Il est facile de la dégager. Nous le voyons : l'enfant de deux ans n'était si inquiet que parce qu'il ne pouvait souffrir de voir son père et sa mère dans le même lit. Il n'y avait probablement pas moyen, en voyage, d'éviter que l'enfant fût témoin de cette intimité. Il est d'ailleurs resté, chez le petit jaloux, des sentiments qu'il, éprouva alors, une amertume contre la femme, amertume ayant occasionné un trouble durable de sa vie amoureuse.</p>
<p>Lorsque, à la suite de ces deux observations, j'exprimai à la Société de Psycha-nalyse l'opinion que des faits de ce genre ne devaient pas être rares dans la petite enfance, Mme le docteur Hug-Hellmuth me communiqua deux autres observations, que je rapporte ici.</p>
<p>I</p>
<p>Vers l'âge de trois ans et demi, le petit Éric prit l'habitude de jeter par la fenêtre tout ce qui ne lui convenait pas. Mais il le faisait aussi avec d'autres objets qui ne le gênaient guère et qui ne le concernaient en rien. Le jour même de l'anniversaire de son père - il avait alors trois ans et quatre mois et demi - il jeta dans la rue un lourd rouleau à pâte (qu'il venait de traîner de la cuisine dans la chambre) par la fenêtre de l'appartement situé au troisième étage. Quelques jours après, il fit prendre le même chemin au pilon d'un mortier, puis à une lourde paire de souliers de montagne de son père, qu'il alla d'abord chercher dans l'armoire .</p>
<p>A cette époque, sa mère fit, au septième ou huitième mois de sa grossesse, une fausse couche, après laquelle l'enfant fut « comme transformé, sage, tendre et calme ». Au cinquième ou sixième mois, il aurait dit à plusieurs reprises à sa mère : « Petite mère, je vais sauter sur ton ventre », ou bien : « Petite mère, je vais t'enfoncer le ventre. » Et peu de temps avant la fausse couche en octobre : « Si vraiment je dois avoir un petit frère, que ce soit seulement après Noël. »</p>
<p>II</p>
<p>Une jeune femme de dix-neuf ans me donne spontanément comme étant son premier souvenir d'enfance le suivant :</p>
<p>« Je me vois très méchante, prête à ramper sous la table de la salle à manger sous laquelle je suis assise. Sur la table se trouve ma tasse de café an lait - je vois encore distinctement à l'heure qu'il est, le dessin de la porcelaine - que je médite de jeter par la fenêtre comme grand-mère entre dans la chambre.</p>
<p>« Il faut savoir que personne ne s'occupait de moi, et pendant ce temps s'était formé sur le café au lait une “ peau ”, ce qui me semblait toujours terrible, et me l'est encore aujourd'hui.</p>
<p>« C'est ce jour-là que vint au monde mon frère, de deux ans et demi plus jeune que moi, voilà pourquoi personne n'avait de temps à nie consacrer.</p>
<p>« On m'a raconté de toujours que j'étais ce jour-là insupportable ; à midi, j'avais jeté de la table le verre préféré de papa, plusieurs fois taché ma robe, et du matin au soir été de la plus mauvaise humeur. J'avais aussi dans ma colère détruit une petite poupée baigneuse. »</p>
<p>Ces deux cas ont à peine besoin de commentaire. Ils confirment, sans autre effort d'analyse, ce fait que l'irritation causée par la venue, attendue ou accomplie, d'un concurrent, s'exprime, chez l'enfant, en jetant des objets par la fenêtre, ainsi que par d'autres actes de méchanceté et par la soif de détruire. Dans la première observation, il semble que les « objets lourds » symbolisent la mère elle-même contre laquelle se dresse la colère de l'enfant tant que le nouveau-né n'est pas encore là. L'enfant de trois ans et demi connaît la grossesse de sa mère et ne doute pas que celle-ci héberge dans son corps l'enfant. Ceci rappelle le « Petit Hans » et la peur spéciale qu'il avait des voitures lourdement chargées . A noter, dans la seconde observation, le jeune âge de l'enfant - deux ans et demi.</p>
<p>Si nous en revenons maintenant au souvenir d'enfance de Gœthe et que, dans Fiction et Vérité, nous insérions à sa place ce que nous croyons avoir deviné grâce à d'autres observations d'enfants, nous obtiendrons un ensemble impeccable que nous n'aurions pas découvert sans cela. C'est alors comme si Gœthe disait Je suis un enfant du bonheur, favorisé du destin le sort m'a gardé en vie bien que je fusse venu au mon-de tenu pour mort. Mais il a évincé mon frère, de sorte que je n'ai pas eu à partager avec lui l'amour de notre mère. Ensuite le fil de sa pensée va plus loin encore, à celle qui mourut vers ce temps lointain, à sa grand-mère qui se tenait dans une autre partie de l'habitation ainsi qu'un esprit bienveillant et paisible.</p>
<p>Or, ailleurs déjà, je l'ai déclaré : quand on a été sans Contredit l'enfant de prédilection de sa mère, on garde pour la vie ce sentiment conquérant, cette assurance du succès qui, en réalité, rarement reste sans l'amener. Et Gœthe aurait pu, avec raison, mettre en épigraphe à l'histoire de Sa vie une réflexion de ce genre : ma force a eu sa source dans mes rapports à ma mère.</p></div>
Relire Freud aujourd'hui
http://www.matierevolution.org/spip.php?article6184
http://www.matierevolution.org/spip.php?article61842019-02-28T23:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisPsychanalyseFreud
<p>Lire également : <br class='autobr' /> 2–I–1 Relire Freud aujourd'hui <br class='autobr' />
2-I-2 Psychanalyse et physiologie <br class='autobr' />
2–I-3 Les neurosciences peuvent-elles nous éclairer sur la validité de la notion de l'inconscient freudien ? <br class='autobr' />
2-I-4 Psychanalyse et dialectique <br class='autobr' />
2-I-5 Psychisme et discontinuité <br class='autobr' />
2-I-6 Psychanalyse et chaos déterministe <br class='autobr' />
2-I-7 Freud, la religion et l'idéologie sociale <br class='autobr' />
2-I-8 Comment fonctionnent la conscience et l'inconscience ? <br class='autobr' />
2-I-9 Psychanalyse et sociologie, d'après Malinovsky (…)</p>
-
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique122" rel="directory">Introduction à la psychanalyse, Sigmund Freud</a>
/
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot83" rel="tag">Psychanalyse</a>,
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot170" rel="tag">Freud</a>
<div class='rss_texte'><p><strong>Lire également :</strong></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article187" class="spip_out" rel="external">2–I–1 Relire Freud aujourd'hui</a>
<br /></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article188" class="spip_out" rel="external">2-I-2 Psychanalyse et physiologie</a>
<br /></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article189" class="spip_out" rel="external">2–I-3 Les neurosciences peuvent-elles nous éclairer sur la validité de la notion de l'inconscient freudien ?</a>
<br /></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article193" class="spip_out" rel="external">2-I-4 Psychanalyse et dialectique</a>
<br /></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article192" class="spip_out" rel="external">2-I-5 Psychisme et discontinuité</a>
<br /></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article191" class="spip_out" rel="external">2-I-6 Psychanalyse et chaos déterministe</a>
<br /></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article206" class="spip_out" rel="external">2-I-7 Freud, la religion et l'idéologie sociale</a>
<br /></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article357" class="spip_out" rel="external">2-I-8 Comment fonctionnent la conscience et l'inconscience ?</a>
<br /></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article270" class="spip_out" rel="external">2-I-9 Psychanalyse et sociologie, d'après Malinovsky</a>
<br /></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article430" class="spip_out" rel="external">2-1-10 Totem et tabou : psychanalyse et anthropologie</a></p>
<hr class="spip" />
<p>« Le mécanisme de sublimation, et que la psychanalyse a mis en évidence, a pour objet de rétablir l'équilibre rompu entre le « moi » cohérent et les éléments refoulés. Ce rétablissement s'opère au profit de l' « idéal du moi » qui dresse contre la réalité présente, insupportable, les puissances du monde intérieur, du « soi », communes à tous les hommes et constamment en voie d'épanouissement dans le devenir. Le besoin d'émancipation de l'esprit n'a qu'à suivre son cours naturel pour être amené à se fondre et à se retremper dans cette nécessité primordiale : le besoin d'émancipation de l'homme. »</p>
<p><strong>Léon Trotsky et André Breton dans le manifeste « Pour un art indépendant »</strong></p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -</p>
<p><strong>Introduction</strong></p>
<p>Ce texte porte sur la nécessité d'une relecture moderne des thèses de Freud. Celles-ci peuvent en effet être réexaminées à la lumière des nouvelles connaissances en neurologie. Comme chacun sait, ce domaine a fait des progrès spectaculaires qui ont pu être utilisés par des psychologues et des psychanalystes et qui permettent de réévaluer la validité des idées avancées par Freud. Notre image du fonctionnement cérébral, considérablement modifiée par les études des chercheurs en neurologie et par des techniques très performantes, modifient-elles nos idées sur la validité du traitement psychanalytique ?<br class='autobr' />
Le neurologue <strong>Lionel Naccache</strong> pose cette question dans un récent ouvrage intitulé « Le nouvel inconscient » : « L'imagerie cérébrale fonctionnelle, qui utilise actuellement de nombreuses techniques complémentaires, permet d'observer avec une résolution spatiale et une précision temporelle parfois très fines, un cerveau « en action ». Grâce à elle, il devient donc enfin possible de mettre en images notre inconscient cognitif ainsi que notre conscience. (…) Nous sommes maintenant prêts à aborder la question (…) : Freud avait-il raison ? Sa définition de l'inconscient se superpose-t-elle aisément avec celle qui est formulée aujourd'hui par les neurosciences ? » <br class='autobr' />
Certains auteurs répondent par l'affirmative. « La physique et la biologie contemporains rejoignent spectaculairement certaines intuitions prémonitoires de Freud. » soutient ainsi le psychanalyste <strong>Georges Pragier</strong> dans son ouvrage « Repenser la psychanalyse avec les sciences ».</p>
<p>Longtemps diamétralement opposés, les psychanalystes et les neuroscientifiques relèvent des convergences comme <strong>Gérard Pommier</strong> dans son livre intitulé "Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse" : "Qu'est-ce que cet inconscient ? Il faut le préciser, car une fois éliminés le préconscient et le non-conscient, de nombreux neurophysiologistes estiment que "leur" inconscient ne diffère guère de celui des psychanalystes."</p>
<p>Des neuroscientifiques relèvent de nombreuses découvertes de mécanismes donnant crédit au rôle de l'inconscient ou mettant en évidence des mécanismes neuronaux permettant de rendre conscient ou de rendre inconscient des images ou des sentiments qui ne l'étaient pas. Ainsi <strong>Joseph LeDoux</strong> écrit dans son article "Aborder le cerveau par la porte de derrière" de l'ouvrage collectif de Bear, Connors et Paraidso intitulé "Neurosciences, à la découverte du cerveau" qui récapitule l'ensemble des découvertes récentes de ce domaine :<br class='autobr' />
<i>"L'une des choses les plus intéressantes que j'ai découverte est que l'apprentissage des émotions implique des informations sensorielles se projetant sans passer par le cortex sur l'amygdale latérale. La plupart des chercheurs pensaient que le traitement des informations au niveau cortical était indispensable pour prendre conscience de ces processus intentionnels. J'ai pu montrer que les informations sensorielles traitées au niveau sous-cortical était suffisant pour proposer que l'amygdale puisse être le siège d'une forme de mémoire émotionnelle de carractère inconscient. Ainsi, votre cerveau en sait probablement plus sur le monde qui nous entoure que vous ne l'imaginiez."</i></p>
<p><i>"Nous avons montré que des mémoires émotionnelles peuvent être supprimées en deux étapes par des mécanismes neuronaux : d'abord la suppression du message par le gyrus frontal inférieur droit agissant sur des régions qui sont concernées par les comportements sensoriels de la représentation de la mémoire (cortex visuel, thalamus) suivi par une deuxième étape dans laquelle le gyrus frontal médian droit contrôle des régions concernant le comportement émotionnel de la représentation de la mémoire (hippocampe, amygdale) (...)"</i> écrivent les neuroscientifiques <strong>Brendan Depue, Tim Curran et Marie Banich</strong> dans leur étude intitulée "Les régions préfrontales orchestrent la suppression de mémoires émotionnelles en deux phases".</p>
<p>Pourtant, 120 ans après le début des travaux de Freud, ses thèses restent contestées par d'autres auteurs. La psychanalyse a été développée par Freud, entre 1884 et 1938, à une époque où le fondement physiologique du fonctionnement psychique était peu connu. A ses débuts, on découvrait à peine l'existence des neurones. Freud n'ignorait rien des connaissances scientifiques de son époque, puisqu'il était lui-même scientifique et neurologue de formation. Le processus physique du mécanisme cérébral était presque complètement inconnu des scientifiques. Il en va tout autrement aujourd'hui. Les techniques actuelles permettent d'examiner des images du fonctionnement neuronal du cerveau. On est capable de matérialiser des sentiments humains, comme la peur, la haine ou l'amour par des circuits neuronaux, par des échanges de molécules appelées des neurotransmetteurs, de matérialiser la plasticité cérébrale par la mémoire des terminaisons neuronales appelées les synapses. Nous sommes maintenant capables de concevoir le fonctionnement d'un neurone, d'un réseau de neurones, au point de concevoir qu'ils soient porteurs de processus de pensée. Nous pouvons désormais suivre le passage de l'information cérébrale dans ces circuits, par l'imagerie IRM ou la tomographie par émission de positons TEP. Nous disposons de l'imagerie en trois dimensions utilisant la résonance magnétique nucléaire de haute résolution. Nous pouvons comparer le fonctionnement physiologique de personnes atteintes de pathologies nerveuses et de personnes saines. Nous pouvons examiner ce qui se passe quand nous refoulons des images et des sentiments. Ce sont des expériences de psychologie cognitive assistée par des technologies de pointe. Ces connaissances en neurosciences ont profondément modifié notre image du fonctionnement cérébral, de la conscience, de la mémoire, des émotions, etc… Ces connaissances peuvent être utilisées pour analyser le cerveau de patients ayant des maladies nerveuses. Couplées avec des expériences de psychologie cognitive, nous allons voir qu'elles permettent de tenter de mettre en évidence l'existence et le fonctionnement de l'inconscient freudien.<br class='autobr' />
Ces expériences confirment-elles que cet inconscient est capable de produire des névroses ? Donnent-elles une base physiologique, neuronale, au mécanisme de refoulement, ce processus capable d'inhiber la conscience de certaines informations, événements, pensées ou images ? Donnent-elles un fondement scientifique à l'idée thérapeutique principale de Freud et de la psychanalyse : rendre conscients ces refoulements inconscients pour soigner des maladies mentales qui ne sont pas dues à une lésion ou à une malformation physique ?<br class='autobr' />
Il convient d'abord de rappeler quelques idées fondamentales de Freud sur le psychisme humain, son point de vue sur le lien entre conscience et inconscience, entre univers fictionnel et réel, et aussi entre physiologie et psychologie. Freud avait une manière bien particulière de considérer les maladies comme des irruptions brutales de l'inconscience dans le domaine conscient. Il supposait aussi qu'il était possible de rendre conscients les refoulements inconscients afin de supprimer leur caractère pathologique. C'est le fondement de la thérapie psychanalytique. <br class='autobr' />
Voici quel sera le plan de l'exposé. Après avoir rappelé ces idées de Freud, il convient ensuite d'exposer les résultats des nouvelles techniques en neurosciences et leur apport dans la question de l'inconscient, pour en venir finalement à la question de la validité de la psychanalyse au vu de ces découvertes scientifiques. On conclura cet examen sur la manière dont nous pouvons envisager aujourd'hui le fonctionnement des univers psychiques, le conscient et l'inconscient.</p>
<p>Et d'abord, qu'est-ce que l'inconscient freudien ?</p>
<p>Nous appelons « inconscient » tout sentiment, toute image, toute pensée, toute information qui parcourt notre cerveau et que nous affirmons cependant ignorer. Le terme « inconscient » a un peu un parfum de soufre, car cela semble énigmatique et même irrationnel et, pour certains, cela touche au métaphysique. Cependant la notion n'a rien de non scientifique. En fait, il suffit que notre attention ne soit pas attirée sur un objet, une action, une idée ou qu'elle soit occupée ailleurs, pour que notre conscience ne soit pas activée par cet élément. Cela ne veut pas dire que notre cerveau n'a pas été activé. Par exemple, notre œil et notre cerveau voient bien des choses que nous n'avons pas remarquées. Certes Freud n'a pas à proprement parler découvert l'existence de l'inconscient. Avant lui, l'existence d'un psychisme inconscient avait été mis en évidence par bien des phénomènes comme le somnambulisme, la méditation, les réflexes, les hallucinations, les états hypnotiques, les images subliminales, les rêves, les amnésies ou les lapsus.<br class='autobr' />
L'intuition, l'invention et la création étaient également des domaines dans lesquels le cerveau rationnel semblait ne pas être le seul producteur de nos pensées et de nos sentiments. Le physicien Poincaré écrivait ainsi dans le chapitre « L'invention mathématique » de son ouvrage intitulé « Science et méthode » : « Le moi inconscient ou, comme on dit, le moi subliminal, joue un rôle capital dans l'invention mathématique [...] le moi subliminal n'est nullement inférieur au moi conscient ; il n'est pas purement automatique, il est capable de discernement, il a du tact, de la délicatesse ; il sait choisir, il sait deviner. ... les phénomènes inconscients privilégiés, ceux qui sont susceptibles de devenir conscients, ce sont ceux qui, directement ou indirectement, affectent le plus profondément notre sensibilité. On peut s'étonner de voir invoquer la sensibilité à propos de démonstrations mathématiques qui, semble-t-il, ne peuvent intéresser que l'intelligence. Ce serait oublier le sentiment de la beauté mathématique, de l'harmonie des nombres et des formes, de l'élégance géométrique. C'est un vrai sentiment esthétique que tous les vrais mathématiciens connaissent. » Voilà comment parlait le mathématicien Poincaré. <br class='autobr' />
« Le cerveau en sait plus que ne le révèle l'esprit conscient. » confirme le neuroscientifique Antonio Damasio dans « Le sentiment même de soi ». <br class='autobr' />
Sigmund Freud explique dans « Notes sur l'inconscient en psychanalyse » : « Appelons « consciente » la représentation qui est présente à notre conscience et dont nous nous avisons, et posons que c'est là la seule signification du terme conscient. Quant aux représentations latentes, si nous avons quelque raison de supposer qu'elles existent, elles seront désignées par le terme « inconscient ». » <br class='autobr' />
Sa conception de l'inconscient est bel et bien le principal apport de la psychanalyse de Freud, l'idée centrale de son étude du psychisme humain. <br class='autobr' />
Freud n'avait pas inventé l'inconscient. Ce que cette notion avait de particulier chez lui, c'est que, pour lui, les réflexes, les sentiments, ou autres fonctions dites inférieures, n'étaient pas les seules pilotées inconsciemment, c'est-à-dire sans que nous le sachions. Les fonctions cognitives les plus élevées avaient elles aussi une base inconsciente. C'est une idée qu'il a développée très tôt puisque déjà en 1896 il parlait d' « idéation inconsciente » dans un article intitulé « L'hérédité et l'étiologie des névroses ». « Nous avons été obligés d'élargir la notion de psychique et de reconnaître l'existence d'un psychique qui n'est pas conscient. » écrivait Freud dans son « Initiation à la psychanalyse ».<br class='autobr' />
« La psychanalyse nous a enseigné de surcroît que notre intelligence est une faible chose dépendante, un jouet et un instrument de nos impulsions et sentiments (…) » expliquait-il dans une lettre datée du 28 décembre 1914 et adressée à Frederik van Eeder. Il est difficile d'imaginer à quel point il s'agissait d'un net renversement de point de vue, celui d'une époque où l'on croyait que notre intelligence pilote complètement notre cerveau, nos idées et notre activité. L'être humain moderne, l'homo sapiens, dispose d'un cerveau cognitif qui le distingue des autres animaux et probablement de ses prédécesseurs humains ou pré-humains, y compris probablement des néandertaliens. Nous avons une pensée construite, ordonnée, permettant une transmission par le langage et des actions préparées par avance. En privilégiant cette pensée consciente, nous avons souvent tendance à nous présenter nous-mêmes comme des êtres entièrement conscients et bien des gens ont encore du mal à admettre que nous ne soyons pas maîtres de nos pensées et de nos actes, sans pour autant que cette idée ait un rapport avec celle de spiritualité de type mystique ou religieux. Certes, tout notre fonctionnement corporel est inséparable de celui de notre cerveau. Cependant, cela ne signifie pas que notre conscience pilote notre fonctionnement physique. Il existe bien d'autres capacités dans notre cerveau que celles dont nous sommes conscients. Par exemple, nous ne savons pas comment il faut réguler nos battements cardiaques, mais notre cerveau le fait, y compris pendant notre sommeil ou dans le cas d'un individu dans le coma. Ce pilotage de notre corps est inconscient. Et c'est loin d'être le seul mécanisme de notre cerveau qui ne soit pas conscient.<br class='autobr' />
Seuls les adeptes des notions de spiritualité croyaient, du temps de Freud, que notre conscience n'est pas notre seul pilote. Les idées de Freud n'allaient pas du tout dans ce sens, puisque Freud pensait que chez tous les êtres humains existait un fondement matériel aussi bien au conscient qu'à l'inconscient. En 1914, il écrivait dans « La naissance de la psychanalyse » : « Toutes nos conceptions provisoires, en psychologie, devront un jour être placées sur la base de supports organiques. » Il ne confondait nullement les états pathologiques des maladies nerveuses avec l'existence de pensées inconscientes.<br class='autobr' />
Il n'y a pas, chez Freud, d'opposition diamétrale entre conscience et inconscience. Ce sont des domaines connectés en permanence et interdépendants. Il pensait même que la pensée inconsciente était, chez tous les hommes, à la base de la pensée consciente. Il écrivait ainsi dans « Métapsychologie » : « L'inconscience est une phase régulière et inévitable des processus qui constituent notre activité psychique : tout acte psychique commence en tant qu'acte inconscient, et il peut soit le demeurer soit se développer jusqu'à la conscience. » Dans le sens inverse, le passage du conscient (ou du pré-conscient) à l'inconscient s'appelle le refoulement. C'est un point fondamental de la conception freudienne. Freud écrit en 1914 dans sa « Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique » que « Le refoulement est à présent le pilier sur lequel repose l'édifice de la psychanalyse. » Il s'agit cette fois d'un mécanisme piloté au stade préconscient et qui renvoie dans l'inconscient des pensées ou des images d'un niveau inconscient ou pré-conscient qui auraient pu, sinon, accéder à la conscience. Le refoulé n'est pas détruit. Il peut même être ramené à la conscience. Et ceci a une importance considérable car, dans les maladies nerveuses, les fantasmes qui sont des pensées inconscientes cessent d'être pathologiques s'ils deviennent conscients.<br class='autobr' />
Dans la psychanalyse, ce n'est pas à proprement parler la découverte de l'inconscient qui est originale mais la découverte de la possibilité de soigner une maladie nerveuse par une méthode psychologique. Soigner une maladie nerveuse par simple discussion sans administration de médicaments ou sans action physique comme la chirurgie est une attitude tout à fait nouvelle devant la maladie. La psychanalyse entend y parvenir en rendant conscients des événements passés oubliés et des sentiments inconscients. De plus, il s'agit d'une auto-analyse. Le psychanalyste n'a pas pour but de démontrer au malade la cause de sa maladie. L'analyste n'est pas le médecin mais le malade lui-même, car le procédé thérapeutique est un travail d'interprétation au sein du cerveau du malade. Ce n'est pas la parole du psychanalyste qui soigne. Ce n'est pas non plus de parler au psychanalyste de ce que l'on sait de sa maladie. C'est d'apprendre ce qu'on croyait ne pas savoir parce que cela reposait au sein du cerveau dans un fonctionnement inconscient. En accédant au conscient, Freud affirme que l'inconscient cesse d'être pathologique. Dans son « Introduction à la psychanalyse », Il donne une définition de ce domaine des sciences du cerveau et des comportements humains : « La psychanalyse est un procédé de traitement de personnes atteintes de maladies nerveuses. (…) Nous sommes habitués à identifier le psychique et le conscient (…) La psychologie consiste pour nous dans l'étude des contenus de la conscience. La psychanalyse se doit de soulever des objections contre cette identité prétendue entre le psychique et le conscient. (…) Elle se doit d'affirmer qu'il y a une pensée inconsciente et une volonté inconsciente. (…) Les symptômes névrotiques, représentations et impulsions, nous amènent inévitablement à la conviction de l'existence de l'inconscient psychique. (…) Le sens des symptômes est inconnu des malades jusqu'à ce que l'analyse révèle que ces symptômes sont des produits inconscients qui peuvent, dans certaines conditions, être rendus conscients (…) Les processus conscients n'engendrent pas de symptômes névrotiques ; et, d'autre part, dès que les processus inconscients deviennent conscients, les symptômes disparaissent. (…) Des processus psychiques n'ayant pas pu se développer normalement, de façon à arriver jusqu'à la conscience, ont donné lieu à un symptôme névrotique. » L'inconscient détiendrait la clef des sentiments qui torturent les personnes atteintes de maladies nerveuses incapables d'expliquer ce qui leur est arrivé. Cela ne signifie pas que l'inconscient doive être assimilé au pathologique. Pour Freud, le mécanisme inconscient est général à tous les individus. Il est indispensable au fonctionnement conscient qui débute toujours par un mécanisme inconscient. Ce message n'est pas toujours porté à la conscience. Pour passer à la conscience, le message doit passer un seuil. Si cette limite n'est pas dépassée, le message est perçu par le cerveau mais pas par la conscience. Cela signifie que nous répondons à toute question que nous ne savons pas. Dans ce cas, comment le psychanalyste pourrait-il nous faire trouver ce que nous ne savons pas ? Eh bien, répond Freud, notre intelligence ne sait pas mais si nous laissons notre cerveau bavarder sans trop raisonner, il peut retrouver l'information enfouie dans notre cerveau, à la manière d'une personne qui ne se rappelle plus d'un nom et le retrouve sans le chercher.<br class='autobr' />
L'autre apport fondamental de Freud sur l'inconscient est d'avoir affirmé que le point essentiel est dans la mémoire de l'enfance. Dans « L'introduction à la psychanalyse », Freud écrit : « L'inconscient de la vie psychique est l'infantile. » Il ne s'agit pas seulement des expériences traumatisantes, ni même des chocs réels de la vie de l'enfant, mais essentiellement des fantasmes de l'enfance. Car l'enfance est une partie de la vie où l'on est le moins capable de distinguer le réel de la fiction. Nous pensons souvent que notre conscience nous permet d'accéder directement au réel. C'est une illusion. Les informations ne sont jamais directes. Elles sont reconstituées et traitées, avant d'être interprétées. Et cette interprétation, fonction essentielle de notre conscience, agit par tâtonnements, de façon beaucoup plus désordonnée qu'on ne le pensait. Le conscient est d'abord une fiction qui est progressivement corrigée. Chez le malade, la fiction peut l'emporter sur le réel. Le cauchemar peut sembler être réalité.<br class='autobr' />
Freud souligne l'importance des évocations, des fantasmes, des rêves dans le fonctionnement du cerveau. Les actes ne sont pas les seuls à compter. L'image, le virtuel, la représentation, le langage sont les éléments psychiques fondamentaux, explique Freud. Le fantasme est aussi important que le réel et est inséparable, dans le cerveau humain, du réel. La construction de certains comportements comme la sexualité ont autant de base dans le fonctionnement physique du corps et dans son développement que dans des images virtuelles construites au cours de l'enfance, quand la sexualité reste virtuelle, imaginaire. Le non-conscient pour Freud n'est pas un irréel, ni un inconnaissable, ni un insensible.<br class='autobr' />
Etudiant les souvenirs d'enfance, Freud écrit : « Le caractère le plus déconcertant des processus inconscients, refoulés, (…) tient à ce que l'examen de réalité ne vaut rien en ce qui les concerne, que la réalité de pensée est assimilée à la réalité effective externe, le souhait assimilé à l'accomplissement, à l'événement (…) C'est pourquoi il est si difficile de différencier fantaisies inconscientes et souvenirs devenus inconscients. » Dans son « Introduction à la psychanalyse », il rajoute : « Dans le monde de la névrose, c'est la réalité psychique qui est déterminante. » Cependant, Freud ne plaide pas pour l'idée de deux mondes complètement séparés, pour un dualisme. Au contraire, il affirme que le virtuel ne cesse d'intervenir dans le réel, et pas seulement dans le cas des pathologies, des névroses, des hystéries, mais chez tous les individus. Le rêve est indispensable, l'imaginaire tient une place au moins aussi grande que l'information sur le monde réel. Le fantasme construit au moins autant l'individu que sa vie réelle, physique. Et les deux sont inséparables, imbriqués et en permanence en interaction. Cette conception modifie la compréhension du mécanisme conscient qui apparaît beaucoup plus erratique qu'on ne le croyait auparavant. La conscience n'est pas une prise de conscience directe du monde réel, mais un mécanisme d'interprétation non linéaire, en grande partie au hasard, par tâtonnements successifs. Il n'y a pas de mécanisme préétabli mais une construction par bricolages plus ou moins ratés.<br class='autobr' />
Nous sommes obligés fréquemment de nous heurter à notre inconscient. Nous ne pilotons pas par notre intelligence tous nos sentiments. Certains de nos actes nous semblent étranges. Parfois, nous nous apercevons que nous savions des choses que notre mémoire ne nous rappelait pas. Nous ne savons pas pourquoi nous avons fait tel ou tel rêve, pourquoi tel événement n'a pas été mémorisé alors qu'il a suscité un choc important pour nous, pourquoi nous ne pouvons plus retrouver l'origine de certains comportements névrotiques.<br class='autobr' />
Pas plus que la sexualité infantile, l'inconscient n'a été découvert par Freud, mais il en a donné une interprétation totalement nouvelle et qui, en partie, reste incomprise ou contestée. Ce n'est pas Freud qui a découvert l'inconscient mais son originalité a été de proposer un mécanisme de fonctionnement des relations entre conscient et inconscient. Pour Freud, l'inconscient ne correspond pas seulement à des manifestations inconnues du cerveau : ce sont également des phénomènes qui auraient pu être conscients, ou ont été conscients à un moment et ont été inhibées. C'est l'hystérie qui a mis Freud sur la voie de l'étude de l'inconscient. Si l'hystérique est submergé par un affect dont la conscience semble tout ignorer, c'est parce qu'il existe un processus psychique non conscient. L'origine de l'hystérie lui est apparue dans le refoulement des sentiments conscients. Freud écrit dans son « Introduction à la psychanalyse » : « Le refoulement est le processus grâce auquel un acte susceptible de devenir conscient, c'est-à-dire faisant partie de la préconscience, devient inconscient. Il y a encore refoulement lorsque l'acte psychique inconscient n'est même pas admis dans le système préconscient voisin, la censure l'arrêtant au passage et lui faisant rebrousser chemin. Il n'existe aucun rapport particulier entre la notion de refoulement et celle de sexualité. »<br class='autobr' />
L'inhibition de la conscience ou refoulement est un mécanisme général de fonctionnement du cerveau humain qui est l'une des principales découvertes de Freud, au même niveau que ses apports dans les domaines de la sexualité infantile, de la signification des rêves et du rôle de la sexualité dans les maladies nerveuses. L'idée principale de la psychanalyse est qu'il est possible d'évoquer consciemment des idées, des images, des événements qui ont été enfouis dans l'inconscient. L'importance de cette possibilité provient du fait que le passage à la conscience des événements refoulés dans l'inconscient supprime les symptômes névrotiques, processus qui est le fondement de la thérapie psychanalytique.<br class='autobr' />
Le fondement de la psychanalyse, sa définition même, consiste à délier des impressions anciennes dans le cerveau qui ont été oubliées, cachées, inhibées, autocensurées, refoulées ou bloquées, et à les faire réapparaître grâce à la libre parole qui peut permettre à l'inconscient de s'exprimer. Cette évocation d'impressions anciennes cachées permet au malade de sortir de son enfermement et d'en finir avec le blocage des mécanismes cérébraux engendrés par la crise psychologique. Freud se heurte en effet au problème des hystériques qui semblent tout ignorer des causes de leur mal. Les faits mêmes qui sont à l'origine du mal semblent inconnus du patient. La gageure que se propose la psychanalyse est de demander au patient de parler jusqu'à parvenir par lui-même à la solution de cette énigme. « Les pierres parlent » disait Freud dans le texte intitulé « Sur l'étiologie de l'hystérie ». Comment peut-on dévoiler soi-même des causes que l'on ignore ? Beaucoup de penseurs sérieux pensent encore que la psychanalyse n'est rien d'autre qu'une arnaque ! La psychiatrie qui traite les malades à l'aide de médicaments leur semble généralement beaucoup plus sérieuse. Freud écrit ainsi : « Un profane trouvera sans doute qu'il est difficile de comprendre comment des troubles du corps et de l'âme peuvent être éliminés par de « simples » mots. Il aura l'impression qu'on lui demande de croire en la magie » dans l'étude intitulée « Le traitement psychique » (1905). Freud faisait remarquer, par exemple, que lorsque l'on ne trouve pas un mot ou un nom, la recherche systématique ne donne rien. Par contre, laisser vagabonder son cerveau ou penser à autre chose permet de retrouver le mot cherché. Le désordre cérébral était donc une base pour retrouver un message construit. Cela montre que le message ordonné de la conscience a besoin du désordre inconscient sous-jacent.<br class='autobr' />
L'interprétation de la conscience est, pour Freud, dépendante de l'imaginaire, du sentiment, du fantasme. Dans le cas des névroses, le non-conscient bloqué qui fait souffrir l'individu car il refoule ses désirs, finit par paralyser le conscient et même le fonctionnel. La névrose ou l'hystérie peut mener à des paralysies du cerveau et même des paralysies de zones du corps. Ce qui ne se manifestait normalement que dans les rêves, dans les paroles non maîtrisées, dans les lapsus, le non-conscient, finit par bloquer le conscient parce que l'inhibition a atteint un stade insupportable pour l'individu, menant à une crise névrotique. L'apparition du fantasme dans la vie consciente est une manière de se libérer des entraves réelles. Pour le malade névrotique le fantasme est aussi vrai que s'il était réel. Freud écrit dans le livre intitulé « Cinq leçons sur la psychanalyse » : « Ces fantasmes possèdent une réalité psychique qui s'oppose à la réalité matérielle, et nous apprenons peu à peu à comprendre que, dans le monde de la névrose, c'est la réalité psychique qui est déterminante. » Car le fantasme se distingue du réel parce qu'il ne possède aucun critère de vérification, parce qu'il est issu de l'inconscient. Tous les éléments de la vie d'un individu, ses relations avec les autres, son image de soi-même, son histoire passée sont des thèmes qui ne connaissent pas seulement un développement conscient mais aussi inconscient. L'homme emmagasine des informations mais aussi des interprétations dont certaines seulement sont conscientes.<br class='autobr' />
Certains mécanismes de l'inconscient accèdent à la conscience, ce qui nous a permis de connaître l'existence de l'inconscient, mais, comme le dit Freud, ce n'est que la partie immergée de l'iceberg. Parfois, lorsque la situation prend un caractère pathologique, cette apparition de l'inconscient a un caractère bloquant pour la conscience, le mécanisme conscient étant inhibé par l'irruption de l'inconscient. Les interdits, les craintes, la peur de souffrir, les refus d'accepter une situation ont tellement pris le pas que le cerveau conscient est dérangé dans son fonctionnement. C'est le cas des symptômes hystériques. Certaines personnes sont paralysées sans pour autant avoir de paralysie physique. Elles perdent la voix sans avoir la moindre lésion des organes de la parole. Elles ont subi une série de chocs psychologiques qui ont perturbé la psychologie et s'expriment ainsi dans le domaine réel.<br class='autobr' />
Examinons comment un neurologue définit la condition d'une perception consciente en citant Antonio Damasio dans "L'erreur de Descartes" : "Les images sur lesquelles nous raisonnons (images d'objets spécifiques, schémas d'action et diagrammes de relations, ainsi que leur traduction sous forme de mots) doivent non seulement occuper le centre du champ mental - ce qui est obtenu grâce aux mécanismes neuraux de l'attention - mais doivent être maintenues plus ou moins longtemps - ce qui est obtenu grâce aux mécanismes d'une mémoire de travail perfectionnée."<br class='autobr' />
Notre cerveau voit, sait, comprend de nombreuses choses que nous ignorons. Il y a ainsi une mémoire non consciente. Un amnésique semble avoir perdu complètement la mémoire de certaines choses et pourtant on peut l'aider à les retrouver. Il y a bien une mémoire non consciente. Les fantasmes seraient constitués de fragments rapides tirés du réel et du virtuel dans un domaine interdisant toute distinction claire entre le réel et le virtuel. Pour Freud, la conscience possède un système d'interprétation par essais successifs qui est surveillé par des mécanismes de vérification. L'inconscient se différencie par le fait qu'aucune vérification n'est possible : il n'y a pas confrontation avec l'expérience. C'est pour cela que le rêve, le fantasme, les obsessions, etc, ne peuvent être supprimés de façon rationnelle. Freud affirme que ces images doivent être évoquées pour apparaître au niveau conscient pour cesser de perturber la personne atteinte d'une pathologie névrotique. Il ne s'agit pas seulement de la sexualité, au sens des relations sexuelles ou de leur seule évocation, contrairement à ce que certains ont prêté à Freud. Il s'agit également des relations avec les autres, de la vie sociale, des images fantasmagoriques de l'existence, des interdits de la vie sociale.<br class='autobr' />
Là encore, la psychanalyse ne prétend pas ramener le monde entier à la sexualité ni au mécanisme psychologique. Freud écrit ainsi dans la préface de l'édition des « Essais » en 1920 : « Les gens sont allés jusqu'à adresser à la psychanalyse le reproche absurde de « tout » expliquer à partir de la sexualité. » Non pas que Freud renonce à l'idée que la plupart des pensées et sentiments humains sont inséparables de la sexualité de l'enfance, de l'adolescence puis de l'âge adulte. Mais, pour Freud, il ne s'agit pas de la sexualité au seul sens physique mais au sens global, à la fois réel et imaginaire, dans les sensations comme dans les sentiments. Il ne s'agit pas de considérer que l'on tient là le mécanisme unique du cerveau humain, bien entendu, mais de dire qu'aucun sentiment, aucune pensée n'est à séparer complètement de la sexualité. Freud écrit dans son « Introduction à la psychanalyse » : « Toutes les fois que la psychanalyse envisageait tel ou tel événement psychique comme un produit des tendances sexuelles, on lui objectait avec colère que l'homme ne se compose pas seulement de sexualité, qu'il existe dans la vie psychique d'autres tendances et intérêts que les tendances et intérêts de nature sexuelle, qu'on ne doit pas « tout » dériver de la sexualité, etc. Eh bien, je ne connais rien de plus réconfortant que le fait de se trouver pour une fois d'accord avec ses adversaires. La psychanalyse n'a jamais oublié qu'il existe des tendances non sexuelles, elle a élevé tout son édifice sur le principe de la séparation nette et tranchée entre tendances sexuelles et tendances se rapportant au « moi » et elle a affirmé, sans attendre les objections, que les névroses sont des produits, non de la sexualité, mais du conflit entre le « moi » et la sexualité. (…) De même, il n'est pas exact de prétendre que la psychanalyse ne s'intéresse pas au côté non sexuel de la personnalité. C'est la séparation entre le « moi » et la sexualité qui a précisément montré avec une clarté particulière que les tendances du « moi » subissent, elles aussi, un développement significatif qui n'est ni totalement indépendant de la libido, ni tout à fait exempt de réaction contre elle. »</p></div>
Travaux de Freud
http://www.matierevolution.org/spip.php?article3408
http://www.matierevolution.org/spip.php?article34082013-05-22T02:13:00Ztext/htmlfrRobert ParisPsychanalyseFreud
<p>Travaux de Freud <br class='autobr' />
Inconscience, conscience : Freud et les dernières découvertes en neurosciences <br class='autobr' />
La psychanalyse, c'est d'abord et avant tout l'analyse des rêves par le rêveur ? <br class='autobr' />
Introduction à la psychanalyse <br class='autobr' />
Cinq leçons sur la psychanalyse <br class='autobr' />
Psychopathologie de la vie quotidienne <br class='autobr' />
Malaise dans la civilisation <br class='autobr' />
Le moi et le ça <br class='autobr' />
Lettre 52 de S. Freud à W.Fliess <br class='autobr' />
La dénégation – Freud <br class='autobr' />
Sur Freud <br class='autobr' />
Quelques écrits <br class='autobr' />
Autres travaux <br class='autobr' />
Lire encore <br class='autobr' />
Et toujours sur Freud <br class='autobr' />
A nouveau (…)</p>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique122" rel="directory">Introduction à la psychanalyse, Sigmund Freud</a>
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot83" rel="tag">Psychanalyse</a>,
<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?mot170" rel="tag">Freud</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Travaux de Freud</h2>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique92" class="spip_out" rel="external">Inconscience, conscience : Freud et les dernières découvertes en neurosciences</a></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?article3283">La psychanalyse, c'est d'abord et avant tout l'analyse des rêves par le rêveur ?</a></p>
<p><a href="http://fr.wikisource.org/wiki/Introduction_%C3%A0_la_psychanalyse" class="spip_out" rel="external">Introduction à la psychanalyse</a></p>
<p><a href="http://fr.wikisource.org/wiki/Cinq_le%C3%A7ons_sur_la_psychanalyse" class="spip_out" rel="external">Cinq leçons sur la psychanalyse</a></p>
<p><a href="http://fr.wikisource.org/wiki/Psychopathologie_de_la_vie_quotidienne" class="spip_out" rel="external">Psychopathologie de la vie quotidienne</a></p>
<p><a href="http://wikilivres.ca/wiki/Malaise_dans_la_civilisation" class="spip_out" rel="external">Malaise dans la civilisation</a></p>
<p><a href="http://wikilivres.ca/wiki/Le_Moi_et_le_%C3%87a" class="spip_out" rel="external">Le moi et le ça</a></p>
<p><a href="http://espace.freud.pagespro-orange.fr/topos/psycha/psysem/lettre52.htm" class="spip_out" rel="external">Lettre 52 <br class='autobr' />
de S. Freud à W.Fliess</a></p>
<p><a href="http://espace.freud.pagespro-orange.fr/topos/psycha/psysem/vernein.htm" class="spip_out" rel="external">La dénégation – Freud</a></p>
<p><a href="http://www.google.fr/search?hl=fr&q=freud+site%3Ahttp%3A%2F%2Fwww.matierevolution.fr+OR+site%3Ahttp%3A%2F%2Fwww.matierevolution.org&btnG=Recherche&meta=" class="spip_out" rel="external">Sur Freud</a></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot170" class="spip_out" rel="external">Quelques écrits</a></p>
<p><a href="http://classiques.uqac.ca/classiques/freud_sigmund/freud.html" class="spip_out" rel="external">Autres travaux</a></p>
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<p><a href="http://www.google.fr/search?hl=fr&q=freud+site%3Ahttp%3A%2F%2Fwww.matierevolution.fr+OR+site%3Ahttp%3A%2F%2Fwww.matierevolution.org&btnG=Recherche&meta=#q=freud+site:http://www.matierevolution.fr+OR+site:http://www.matierevolution.org&hl=fr&ei=fV6OUY7sKIiX0AWnhIHoDg&start=10&sa=N&bav=on.2,or.r_qf.&bvm=bv.46340616,d.d2k&fp=8a2d62e5507b5e8a&biw=1024&bih=629" class="spip_out" rel="external">Et toujours sur Freud</a></p>
<p><a href="http://www.google.fr/search?hl=fr&q=freud+site%3Ahttp%3A%2F%2Fwww.matierevolution.fr+OR+site%3Ahttp%3A%2F%2Fwww.matierevolution.org&btnG=Recherche&meta=#q=freud+site:http://www.matierevolution.fr+OR+site:http://www.matierevolution.org&hl=fr&ei=fV6OUY7sKIiX0AWnhIHoDg&start=20&sa=N&bav=on.2,or.r_qf.&bvm=bv.46340616,d.d2k&fp=8a2d62e5507b5e8a&biw=1024&bih=629" class="spip_out" rel="external">A nouveau sur Freud</a></p>
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Introduction à la psychanalyse
http://www.matierevolution.org/spip.php?article1577
http://www.matierevolution.org/spip.php?article15772010-08-16T06:54:12Ztext/htmlfr
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<a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique122" rel="directory">Introduction à la psychanalyse, Sigmund Freud</a>
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