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Les véritables entretiens de Socrate - Matière et Révolution
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Les véritables entretiens de Socrate

lundi 25 juillet 2011, par Robert Paris

Qui était Socrate

Un texte sur Socrate

Chez le jeune Aristoclès, fils d’Ariston, le maître admirait la largeur puissante des épaules, la largeur lisse du front, la largeur aussi, comme fuyante et vague, des pensées. Et il l’appelait toujours Platon. Un jour, ce Platon dit orgueilleusement au milieu d’une nombreuse assemblée :
— O Socrate, il est juste que tu m’aimes par-dessus tous ceux qui écoutent tes paroles. Car je t’entends plus profond que les autres. Souvent même, partant de ce que tu as dit, je découvre des choses que tu n’as pas dites ni peut-être pensées.
— Comme découvres-tu ces choses, mon Platon ?
— Par la dialectique, très cher Socrate.
— La dialectique est souvent trompeuse, ô mon fils. Elle est un moyen de donner aux autres ce qu’on a trouvé,. Je ne crois pas qu’elle soit un moyen de trouver.
— Alors par quel moyen trouvera-t-on ?
— Par deux moyens, mon enfant. D’abord en regardant avec ses yeux. Mais les choses qu’on découvre avec les yeux du corps ne sont pas toutes d’un grand prix et plusieurs nous détournent des recherches profitables.
— Dis le moyen des recherches profitables.
— La seule science profitable est la science de soi-même. Et le moyen des recherches vraiment profitables, c’est de regarder en soi.
— J’admire, ô Socrate, à quelle profondeur tu as raison. Je regarde en moi, et j’y trouve toutes choses. J’y trouve même plus que les choses, j’y trouve l’essence des choses. Car j’y trouve d’abord qu’avant cette vie obscure, j’ai marché dans un char à la suite des dieux. Or mon char, gloire et lumière, éclairait toutes choses, et je savais toutes choses. Ma naissance fut une chute loin des dieux, une chute loin des essences véritables, une chute dans l’oubli et parmi les ombres. Regarder en moi, c’est remonter vers les dieux, vers les essences, vers les seules vérités. Apprendre n’est que se souvenir.
— Magnifique rêveur !
— Toute pensée un peu profonde, ne l’appellerons-nous pas un rêve ?... A moins que nous ne sachions découvrir en nous, en notre passé glorieux, que notre présent est un rêve qui fuit et les apparences parmi lesquelles nous vivons, des ombres et des fantômes.
— Les songes que tu dis, mon Platon, sont le poète que tu es. Pour le sage ils restent aussi indifférents que les spéculations de physique à quoi d’autres perdent leur temps et leur âme.
— Cesse d’être injuste, ô Socrate, pour des pensée qui me rapprochent des dieux.
— Je suis juste, mon Platon, pour des pensées qui, même lorsque tu crois regarder en toi, t’éloignent de toi.
— Les choses que je dis, où les trouverais-je, sinon en moi ?
— Tu les trouves en toi, mon Platon, aux heures où, mal éveillé, c’est ta fantaisie, non ta raison que tu appelles toi.
— Quelles choses ordonnes-tu donc que je cherche en moi ?
— Deux sortes de choses : ce que tu dois faire pour être une harmonie heureuse ; ce que tu peux faire pour être une harmonie heureuse. Il faut, mon Platon, que, négligeant les moindres ouvrages, tu deviennes l’ouvrier de ton bonheur. Les connaissances qui te permettront de sculpter ton bonheur, voilà les seules connaissances que tu doives chercher en toi.
— Mon bonheur, ô Socrate, je le trouve précisément aux vastes pensées que tu blâmes, aux réminiscences des temps qui précédèrent ma chute dans un corps. Le corps est un tombeau. Mon bonheur, c’est de m’évader quelques instants hors du tombeau de chair. Ces évasions d’une heure, ces résurrections précaires, me donnent le seul espoir de l’évasion définitive, de la renaissance pour toujours. Par un bond qui s’appelle la mort, je remonterai, ô joie, dans le char de lumière et je volerai sur la trace des dieux.
— Ne confonds pas, mon Platon, le bonheur avec l’épanouissement d’une ivresse ou d’une volupté. Le vrai bonheur se reconnaît à ceci qu’il ne s’accompagne point de lyrisme et de vertige. Il ignore les élans et les brusqueries, tous les bondissements qui retombent. Je n’interdis ni les voluptés, ni les vastes pensées incertaines. Mais j’ai pitié de celui qui rend ces éclairs pour le durable soleil du bonheur. C’est ton durable bonheur qu’il te faut allumer. Homme, marche sur la terre, au lieu de rêver que tu voles dans le ciel. On se réveille de tous les rêves, et combien de réveils sont des déceptions. Fais aujourd’hui ton travail d’aujourd’hui. S’il y a un demain après là mort, ce que j’ignore, attends l’aurore nouvelle pour commencer le travail du jour nouveau.
Et, tout souriant :
— Tu crois obéir à l’oracle que je vais répétant : Connais-toi toi-même. Mais tu regardes tes ténèbres, quand je conseille que tu cherches ta lumière.
— Je vois des lumières, et les plus précieuses, dans ce que tu appelles mes ténèbres.
— Les lumières que tu crois voir n’ont rien de réel. Elles sont filles de tes yeux obstinés, de leur fatigue et de ton désir.
Il ajouta :
— Quand Phidias dit à un apprenti : « Connais-toi toi-même », que veut-il dire ? Demande-t-il que l’apprenti sache quels éléments constituent son corps, ce que c’est que le sang et de quoi se compose sa liqueur, de quoi est faite la chair des muscles, quelle est la matière des nerfs et des veines ; comment tout cela se produit au ventre de la mère et grandit et grossit pendant l’enfance ; si les poils de nos bras poussent comme les plantes de la terre ou si leur génération est différente...
— Ces choses sont intéressantes, ô Socrate.
— Ces connaissances sont inutiles au sculpteur, excellent fils d’Ariston, et nul peut-être ne les peut atteindre. Tous ceux qui en parlent avec assurance me paraissent des songeurs bavards. Phidias ne demande pas à l’apprenti l’inutile et l’impossible. Il lui conseille : Connais tes forces, afin que tu ne brises pas le marbre sous des coups trop violents. Connais tes forces, afin que tu n’abandonnes pas la statue avant de l’avoir rendue aussi belle que tu la peux rendre. Et, si Phidias dit à l’apprenti : « Connais le marbre », il ne lui demande pas de savoir ce que les physiciens d’hier ou les physiciens d’aujourd’hui racontent touchant le marbre. Ce que l’apprenti doit apprendre, c’est quelle résistance le marbre oppose au statuaire et quelles ressources offre le marbre au statuaire. Et quand Phidias dit : « Connais les instruments dont tu te sers », il n’exige pas que l’ouvrier sache, au sujet de ces instruments, ce que les physiciens peuvent dire touchant leur matière et leur forme et moins encore ce qu’ils peuvent dire touchant la matière en général et la forme en général. Il veut que le sculpteur sache à quoi est propre chaque instrument et quelles sont l’étendue et les limites de sa puissance. Ou ne crois-tu pas que ce soit là ce que veut dire Phidias ?
— Tu as parfaitement expliqué, Socrate, les conseils de Phidias. Mais le philosophe...
— Mon Platon, je suis un vieux sculpteur qui conseille un jeune sculpteur. 0 Platon, sculpteur de ton propre bonheur, écoute-moi trois fois et comprends-moi trois fois. Car tu es tout ensemble l’ouvrier, la matière à travailler, l’instrument qui travaille. C’est pourquoi je ne te donne pas trois conseils, comme Phidias, mais trois fois le même conseil : « Connais-toi toi-même. » Or la connaissance dont je parle est une connaissance possible et non trompeuse, utile et uniquement pratique.
— Pourquoi me refuses-tu, Socrate, une part de mes richesses ?
— Les richesses que tu songes te font négliger, te font perdre les biens réels.
Or Sathon le présomptueux affirma :
— Je possède les richesses que tu me veux et, avec elles, mille richesse que tu as tort de mépriser. Les unes ne me font point perdre les autres. Plus mon trésor est grand, mieux je le garde.
— Enfant ! tu veux porter, outre les fruits nourriciers, les rameaux inutiles et les feuilles inutiles. Tu te charges au-delà de tes forces. Tes bras étreignent mal le trésor mêlé. Avant que tu sois arrivé au lieu du repas, les secousses de ta marche alourdie auront semé le long de la route tous les fruits. Et tu pleureras devant ton trésor stérile de feuilles et de branches.
— J’ai les bras plus larges que tu ne crois, ô Socrate, et j’ai l’œil plus attentif. Rien ne se perdra de ce que je porte. Et les fruits resteront plus frais que si je les portais seuls. Peut-être aussi ce que tu appelles stérile est à ma bouche le fruit le plus savoureux.
Le maître secouait, devant tant d’obstination et d’orgueil, une tête mécontente.
— Mets-moi à l’épreuve, continua Sathon. Mieux que tout autre, je sais manier tes méthodes. Mon ironie peut vaincre Calliclès ou Gorgias. Ma maïeutique peut découvrir dans l’âme d’un ignorant des connaissances même que tu n’y crois pas enfouies.
— Euclide déjà a étudié mes méthodes, non sa vérité. Euclide déjà a pris le moyen qui me sert à enseigner pour le but vers quoi marche mon enseignement. Euclide et toi n’êtes-vous pas des hommes venus chez un forgeron de charrues et qui, ayant appris de lui ce qu’il leur pouvait apprendre, se servent de leur science pour forger des épées ?
— L’épée est plus noble que la charrue.
— Tuer te semble plus noble que nourrir ? Le mal te semble plus noble que le bien ?
— Je veux tuer le mal seulement. Je veux tuer ceux qui ravagent les moissons semées par mes esclaves.
— Et tu ne ravageras jamais les moissons des Lacédémoniens ?
— J’espère ravager leurs campagnes plus qu’ils ne ravagent les miennes.
— Un mal qui s’ajoute à un autre mal te semble le réparer ?
— Il empêche des maux futurs.
— Folie !... Si le hasard t’avait fait naître à Lacédémone, tu jugerais bon de tuer des hommes athéniens et de brûler nos oliviers ?
— Assurément.
— Ainsi ton bien et ton mal dépendent du lieu où ta mère t’a enfanté !
Sathon se redressa comme s’il allait dire : « e suis un sage »ou quelque autre parole glorieuse. Or il dit avec emphase :
— Je suis citoyen d’Athènes.
— Moi, — répondit Socrate — je suis citoyen, non d’Athènes, mais du monde.
Alors plusieurs des imbéciles qui étaient là murmurèrent et le prétendu philosophe Sathon parla aussi stupidement qu’un orateur devant le peuple .
— Tu te fais injure, cher Socrate, et tu t’es conduit bravement dans les combats.
— Tu as entendu dire qu’à Délium j’ai sauvé la vie de Xénophon et, à Potidée, la vie d’Alcibiade. As-tu jamais entendu dire que j’aie tué quelqu’un ?
— Tu aurais tué s’il l’avait fallu.
— Il ne faut jamais tuer ; il ne faut jamais frapper.
— Même si tu es frappé ?
— Même si je suis frappé.
Aristophane le poète comique était parmi ceux qui écoutaient. Il s’écria :
— Ce que tu viens de dire, ô Socrate, est indigne, non seulement d’un athénien, mais d’un homme.
Et, brusquement, il frappa Socrate de son pied.
Non moins brusquement, dès qu’il eut porté le coup incertain, il bondit en arrière, s’éloignant de la force redoutable de Socrate.
On m’a conté depuis que Socrate ne cessa pas un instant de sourire, et que nulle rougeur ne colora son front, et que nulle pâleur n’envahit son visage.
Je connais ces choses parce qu’on me les a contées. Car je ne voyais plus Socrate.
Je m’étais précipité sur le bouffon chauve et je le serrais à la gorge. Mais les mains puissantes de Socrate saisirent mes mains, desserrèrent mon étreinte.
Je pleurais de rage et de honte. Pourtant je dis :
— Maître, tu as raison. Traînons cet homme, ou plutôt cette ordure, devant les magistrats.
Socrate eut le grand rire qui parfois ouvrait sa large bouche jusqu’à paraître diviser en deux éclats son visage. Puis il s’écria :
— Ainsi, mon Antisthène, si un âne te frappe de son sabot, tu te demanderas s’il vaut mieux ruer à ton tour contre lui ou le traîner devant un tribunal ?
— Non. C’est au maître que je m’en prendrai.
— Dis-moi donc quel, est le maître de l’âne Aristophane, et je verrai ce que j’ai à faire.
Je me taisais et tous se taisaient. Aristophane s’éloignait, rouge de plus de fureur et de honte que s’il avait été puni par des coups ou par une amende.
Mais, étant rentré en sa maison, il commença d’écrire la fameuse comédie intitulée Les Nuées. Car il était de ceux qui se vengent du mal qu’ils ont fait ou voulu faire ; il était de ces insensés à qui la honte fait commettre de nouvelles sottises ; il était de ces ânes qui ruent des deux pieds.
On sait que ce misérable Sathon, depuis que Socrate est mort, a loué à plusieurs reprises Aristophane et ce qu’il ose appeler la poésie de l’infâme bouffon. Il a fait davantage, ce menteur de tous les mensonges ; il a osé, au Banquet chez Agathon, huit ans après Les Nuées, nous montrer le méprisable Aristophane et le grand Socrate conversant ensemble comme deux égaux, comme deux amis ! (…) On peut dire que la vie entière de Socrate a été vécue sous les yeux des hommes. Le matin, il allait à la promenade et dans les lieux d’exercices. Il se montrait sur l’agora aux heures où la foule s’y pressait. Il passait le reste du jour au milieu d’assemblées souvent nombreuses. Il parlait librement devant tous et tous le pouvaient écouter librement. L’a-t-on jamais entendu prononcer un mensonge ? L’a-t-on jamais entendu vanter la Cité et les lois écrites ? L’a-t-on jamais entendu vanter aucune patrie, aucun magistrat, aucun gouvernement ?
Jamais.
Jamais il n’a loué aucun gouvernement ni aucune loi écrite, pas plus ceux d’Athènes que ceux de Lacédémone ou de quelque rêve. J’en atteste tous ceux qui l’ont entendu et qui ne sont pas des menteurs. Honte à Sathon : il s’acharne à mettre dans la bouche de Socrate des pensées ingénieuses et fausses qui n’ont pu germer que derrière le front de Sathon ! Honte à Xénophon : il s’acharne à mettre dans la bouche de Socrate les pensées banales et fausses qui germent spontanément, comme joncs dans les marais, dans l’esprit d’un capitaine de cavalerie !
Socrate ne parlait que des choses qu’on peut et qu’on doit savoir. Il cherchait la science possible et la science nécessaire : la science des mœurs, de la vertu, du bonheur. Il ne faisait pas, sur le cosmos, sur l’origine des choses, sur ce qui a donné naissance aux astres et aux animaux, de longs discours pédants et aventureux. Il déclarait, au contraire, qu’il faut avoir perdu l’esprit pour se livrer sérieusement à de telles spéculations. « Ces gens-là, demandait-il, croient-ils donc avoir épuisé tout ce qu’il importe à l’homme de savoir, qu’ils vont s’égarer dans ce qui l’intéresse si peu ? »
Il admirait l’aveuglement de ces faux sages qui ne sentent pas que notre esprit ne saurait pénétrer de tels mystères. Il montrait que ceux qui se piquent d’en parler le mieux sont en désaccord hurlant sur les principes. Qu’on les réunisse en grand nombre, et on se sentira dans une assemblée de fous. Quel symptômes remarque-t-on chez les malheureux touchés par la folie ? Ils redoutent ce qui n’a rien de terrible, souvent même ce qui n’existe point, mais ils ignorent les dangers véritables. Ainsi les prêtres, les physiciens et ceux qui les écoutent. Ils ont peur des dieux ; ils craignent d’être malheureux dans une autre vie incertaine ; et ils ne savent pas avoir peur des mensonges et des avidités qui sont en eux ; ils ne songent pas à combattre le malheur d’aujourd’hui. Ils ne savent même pas que mon bonheur ne peut être construit qu’en moi et par moi ; ils ignorent que, tant qu’ils ne construisent pas leur bonheur, ils restent nécessairement cet amas de ruines habité par les serpents qu’on appelle un malheur.
Dans leurs rêves concernant la nature des choses, les uns se figurent qu’il existe une seule substance ; pour d’autres, le nombre des substances est infini. Celui-ci voit toute les parties de la matière emportées dans un mouvement continuel et fait pour donner le vertige ; mais celui-là prouve qu’il n’y a pas de mouvement. Ici on démontre que tout commence et périt ; là, qu’il ne saurait y avoir naissance ni destruction.
— Quand nous avons appris un métier — disait Socrate —, nous nous sentons en état de l’exercer pour notre usage ou pour l’usage des personnes que nous voulons obliger. A celui qui croit connaître les causes des choses et des événements demande de te donner de la pluie quand ton champ a soif ; du soleil, quand il faut chauffer et mûrir tes fruits. Il ne sait rien faire de tout cela. Tu dois donc admettre qu’il ignore comment tout cela se fait ou, pour le moins, que sa science est sans utilité.
Ainsi il méprisait les vaines recherches. Content de s’entretenir des choses qui sont à la portée et à l’usage de l’homme, il examinait ce qui est juste ou injuste ; il s’appliquait à connaître ce que c’est que sagesse et folie, courage et lâcheté. Ou plutôt ces même lui paraissaient, dans leur généralité, vains et insolubles. Il étudiait de préférence ce que doit faire tel homme dans tel cas déterminé. Quand il abordait certaines questions générales, c’était pour montrer l’absurdité de toutes les solutions. Il disait : « Le général est le domaine de l’ironie. Seul, le particulier permet la maïeutique. Platon lui-même n’accouchera pas la féminité ou l’idée de la femme ; mais on aide à accoucher telle femme, et à l’heure voulue par la nature. »
Or Sathon objectait :
— Il n’y a de science que du général.
— J’en suis persuadé — répondait Socrate — et c’est pourquoi je ne sais qu’une chose, qui est que je ne sais rien.
Un jour, dans une discussion avec Alcibiade, Sathon, selon sa coutume, employait faussement la méthode maïeutique et il faisait trouver à Alcibiade je ne sais quelle définition générale.
— Charlatan aux subtiles paroles — dit Socrate — prestidigitateur aux doigts souples, tu fais toujours trouver à l’éblouissement de ceux qui te regardent des choses qui ne sont pas eux. Nulle définition n’est en Alcibiade, ni en toi ni en moi, jusqu’à ce que tu l’y aies introduite frauduleusement.
— Pourquoi dis-tu cela, Socrate ?
— Parce que toute définition est générale, mais je suis un être particulier et je ne connais que des choses particulières et des événements particuliers.
— Mais, sans définition, on ne peut discuter...
— Quel besoin as-tu de discuter ?
Alors le présomptueux Sathon, ami de la dispute :
— En vérité, si ce n’était pour disputer, pourquoi s’adonnerait-on à la philosophie ?
— Pour apprendre à bien vivre, mon Platon.
— Mais bien vivre, c’est obéir à la science.
Socrate avouait. Mais il vantait la science possible et utile, celle de moi-même, de mes vrais besoins et de mes vraies forces. Or cette science est la connaissance d’un être particulier et réel. Au contraire, ce que Platon appelait la science, la recherche du général, qu’est-ce que l’ignorance et la déformation du particulier, seul réel ?
Mille fois j’ai entendu Socrate tenir de tels discours. Ils me réjouissaient dans mon cœur et dans mon esprit. Car je connais l’impossibilité de définir ce qui est et que définir, c’est toujours parler de ce qui n’est pas. Je sais que la discussion qui s’appuie sur des définitions porte sur de l’irréel et conduit à des chimères. Et je sais, à ce sujet, beaucoup d’autres choses que j’ai dites en d’autres ouvrages. (…)

SOCRATE Pourquoi, mon Xénophon, me demandes-tu conseil, au lieu de te demander conseil à toi-même ?
XENOPHON Parce que, Socrate, ton âge et ta sagesse t’enseignent beaucoup de choses que j’ignore.
SOCRATE Si tu ignores ces choses, de quelle utilité te seront-elles ?
XENOPHON Mais, si tu consens à me les dire, je ne les ignorerai plus.
SOCRATE Tu te trompes, mon Xénophon. Pour que tu cesses d’ignorer une chose, il n’est pas nécessaire que je te la dise et il ne suffit pas que je te la dise. Mais il est nécessaire et il suffit que tu consentes à te la dire toi-même.
XENOPHON Tu parles avec obscurité, comme un oracle.
SOCRATE Toute parole est vide et obscure qu’on ne se dit pas à soi-même.
XENOPHON Beaucoup d’oracles sont devenus clairs après avoir été obscurs.
SOCRATE Oui, mon Xénophon. Mais, dis-moi, la lumière ne s’est-elle pas toujours produite de l’une ou l’autre de ces deux façons ?
XENOPHON Quelles façons, dis-tu ?
SOCRATE N’est-il pas arrivé que seul, l’événement a montré dans quel sens l’oracle devrait désormais s’entendre ? Cela n’est-il pas arrivé pour l’oracle donné à Crésus et pour plusieurs autres ?
XENOPHON L’histoire est pleine de tels exemples.
SOCRATE N’est-il pas arrivé aussi, que celui qui d’abord avait interrogé l’oracle s’est enfin décidé à s’interroger lui-même et à se répondre ?
XENOPHON Cela a pu arriver.
SOCRATE Or, que la lumière se soit produite de la première façon ou qu’elle se soit produite de la seconde, n’a-t-elle pas toujours montré l’inutilité de l’oracle ?
XENOPHON Comment cela, Socrate ?
SOCRATE Quand l’événement a éclairé le sens de l’oracle, n’est-il pas évident que la prophétie équivoque qui resterait obscure jusqu’à sa réalisation ne pouvait être de nul usage pour la conduite ?
XENOPHON Cela semble évident.
SOCRATE Mais, si tu as enfin compris l’oracle parce que tu t’es enfin compris toi-même, n’était-il pas mieux de t’interroger d’abord ? N’aurais-tu pas reçu plus tôt la réponse claire.
XENOPHON Il semble que je l’aurais reçue plus tôt.
SOCRATE Examine maintenant, mon Xénophon, si ces oracles inutiles ne sont pas quelquefois nuisibles.
XENOPHON Que dis-tu, Socrate ?
SOCRATE Ne te rappelles-tu aucune circonstance où l’oracle ait menti ?
XENOPHON Je me rappelle quelques circonstances semblables. Mais les prêtres expliquent qu’en ces occasions, le consultant était indigne d’une réponse véritable, et les dieux l’ont voulu perdre pour son impiété.
SOCRATE Les prêtres expliquent tout, parce que c’est leur métier de tout expliquer. Mais celui qui explique toujours tout ne m’inspire jamais aucune confiance.
XENOPHON Pourquoi cela, Socrate ?
SOCRATE Pose-toi cette question à toi-même, mon Xénophon.
XENOPHON Si tu me renvoies toujours à moi-même, c’est donc en vain que je serai venu te consulter.
SOCRATE Si je réussis à te renvoyer à toi-même, alors et alors seulement tu ne seras pas venu en vain auprès de moi.
XENOPHON Ainsi, tu ne veux pas en cette délibération difficile, me donner un conseil dont j’ai besoin ?
SOCRATE Si la délibération te paraît difficile, tu es incapable d’utiliser le conseil que je te donnerais.
XENOPHON Suppose donc que la délibération me paraisse facile.
SOCRATE Alors tu n’as qu’à te conseiller toi-même.
XENOPHON Puisque tu refuses de me répondre, tu m’approuveras sans doute si je vais jusqu’à Delphes et si je consulte le dieu qui t’a proclamé le plus sage des hommes.
SOCRATE Va jusqu’à Delphes, si tu veux. Marche jusqu’à la porte du temple et lis ce qui est inscrit sur le fronton. Puis, sans entrer dans le temple, reviens chez toi et résous-toi.
XENOPHON Que lirai-je donc sur le fronton du temple ?
SOCRATE Tu liras : Connais-toi toi-même.
XENOPHON Il est inutile que j’aille jusqu’à Delphes, pour lire des paroles que je connais et que je t’entends répéter chaque jour.
SOCRATE Je crains que tu ne les connaisses pas et que tu ne les aies jamais entendues... Efforce-toi donc d’entrer dans le temple et interroge le dieu.
XENOPHON Tu conseilles le contraire de ce que tu conseillais tout à l’heure.
SOCRATE Peut-être je parle maintenant d’un autre temple et d’un autre dieu.
XENOPHON Quel temple dis-tu et quel dieu ?
SOCRATE Le temple que tu es et le dieu qui ne saurait parler qu’en toi.
XENOPHON Dans le temple qui est en moi, je vois peut-être un autel et, sur cet autel, la statue de Cyrus. Car j’ai un cœur assez reconnaissant pour ne point redouter les bienfaits.
SOCRATE Pourtant tu n’oses te demander à toi-même le plus grand de tous les bienfaits, ou plutôt le seul bienfait qui compte.
XENOPHON C’est que je suis pauvre, mais Cyrus est riche et il peut, d’un mot, faire ma fortune.
SOCRATE Tu accepterais donc un bien que tu n’aurais point mérité ?
XENOPHON Qu’importe que l’ouvrier soit payé avant ou après le travail. Ma reconnaissance et mon dévouement au bienfaiteur me donneraient ensuite les mérites qui m’auraient manqué d’abord.
SOCRATE Ainsi tu aurais reçu ton prix comme on reçoit le prix d’un esclave. Xénophon rougit sous ce dernier mot. Il garda un instant le silence, puis il s’éloigna, disant qu’il allait méditer les paroles du maître. Socrate, cependant, restait pensif. Quand nous fûmes seuls, je respectai quelque temps sa méditation. Mais, enfin, je suggérai doucement :
— Si Socrate voulait penser tout haut, Socrate réjouirait le cœur d’Antisthène.
— Je songeais — dit Socrate — que ce Xénophon au front étroit et cet Aristoclès que nous appelons Platon pour la largeur de son front ont peut-être une même façon de méditer mes paroles.
— Quelle façon dis-tu ?
— Ils les tournent et les retournent, les usent et les polissent jusqu’à ce qu’elles disent enfin non plus la pensée et le sentiment de Socrate mais les rêves de Platon ou les avidités de Xénophon.
Deux jours plus tard, je rencontrai le fils de Gryllos, et il me dit :
— Je pars à Delphes consulter Apollon comme le maître me l’a conseillé devant toi.
Je rappelai à Xénophon les paroles exactes de Socrate et qu’elles ne conseillaient nul voyage extérieur. Mais il s’irrita contre moi, il m’accusa de mauvaise foi et il me demanda avec indignation si je le considérais comme un imbécile incapable de comprendre ce qu’on lui disait.
Lorsque je contai à Socrate cette rencontre, il interrogea souriant :
— Ne t’avais-je pas dit ce que Xénophon appelle méditer mes paroles ? Or Xénophon ne demanda même pas à l’oracle s’il devait ou non aller à Sardes. Il demanda à quel dieu il devait sacrifier pour obtenir un heureux voyage. Quand je connus cette étrange conduite, je m’étonnai devant Socrate, disant :
— Ainsi le stupide fils de Gryllos est de mauvaise foi jusqu’avec lui-même ?
— Quand on est de mauvaise foi — répondit doucement Socrate — c’est toujours avec soi-même.
J’ai entendu souvent d’autres disciples demander à Socrate s’ils devaient consulter l’oracle. Socrate déconseillait toujours cette démarche. « Il n’y a aucune raison, — disait-il — de demander aux dieux ce que tu peux savoir par toi-même. Quant aux choses que tu ne peux savoir par toi-même, elles ne te concernent en rien et les dieux, s’ils sont raisonnables, ne consentiront pas à satisfaire tes vaines curiosités. » Mais cette doctrine était bien profonde et bien sévère pour l’inintelligence et la lâcheté de la plupart des hommes. Han Ryner — Les Véritables Entretiens de Socrate (livre premier

2 Messages de forum

  • Les véritables entretiens de Socrate 26 juillet 2011 07:26, par MOSHE

    — Moi, — répondit Socrate — je suis citoyen, non d’Athènes, mais du monde.

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  • Les véritables entretiens de Socrate 28 juillet 2011 07:52, par MOSHE

    Il parlait librement devant tous et tous le pouvaient écouter librement. L’a-t-on jamais entendu prononcer un mensonge ? L’a-t-on jamais entendu vanter la Cité et les lois écrites ? L’a-t-on jamais entendu vanter aucune patrie, aucun magistrat, aucun gouvernement ?
    Jamais.
    Jamais il n’a loué aucun gouvernement ni aucune loi écrite, pas plus ceux d’Athènes que ceux de Lacédémone

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