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Quand Labriola correspond avec Sorel

lundi 16 mars 2026, par Robert Paris

Antonio Labriola

Socialisme et Philosophie

I

Rome, 20 avril 1897.

Cher Monsieur Sorel !

Depuis quelque temps, j’ai l’intention d’avoir avec vous une conversation écrite.

Ce sera la manière la meilleure et la plus appropriée d’exprimer ma gratitude pour votre préface à mes essais. Il va de soi que je ne pouvais pas accepter silencieusement les paroles courtoises que vous m’aviez adressées avec tant de profusion. Je ne pouvais que vous répondre immédiatement et reconnaître mon obligation envers vous par une lettre privée. Et maintenant, nous n’avons plus besoin d’échanger de compliments, surtout dans les lettres que vous ou moi aurons peut-être l’occasion de publier ultérieurement. D’ailleurs, à quoi me servirait-il maintenant de protester modestement et de conjurer vos éloges puisque c’est entièrement grâce à vous que mes deux essais sur le matérialisme historique, qui ne sont que des ébauches, circulent en France sous forme de livre. Vous les avez présentés au public sous cette forme. Il ne m’a jamais été venu à l’idée d’écrire un livre standard, au sens où vous, Français, qui admirez et cultivez les méthodes classiques en littérature, utilisez ce terme. Je suis de ceux qui considèrent cette dévotion persistante au culte du style classique comme plutôt gênante pour ceux qui souhaitent exprimer les résultats d’une pensée strictement scientifique d’une manière originale, adéquate et facile. Pour moi, c’est aussi gênant qu’un manteau mal ajusté.

Laissant donc tout compliment, je m’exprimerai sur les points que vous avez soulignés dans votre préface. J’en discuterai franchement sans avoir en vue la rédaction d’une monographie. Je choisis la forme des lettres parce que les interruptions, les ruptures dans la continuité de la pensée et les sauts occasionnels, comme cela se produirait dans une conversation, ne semblent pas ici déplacés et incongrus. Je n’aurais vraiment pas écrit autant de thèses, de mémoires ou d’articles, si je n’avais pas envie de répondre aux nombreuses questions que vous posez dans les quelques pages de votre préface, comme si vous étiez plongé dans des pensées sceptiques. [1]

Mais pendant que j’écrirai les choses telles qu’elles me viennent à l’esprit, je n’ai pas l’intention de diminuer ma responsabilité pour tout ce que je peux dire ici, et je continuerai à le dire. Je souhaite simplement me débarrasser du fardeau de la prose rigide et formelle qui est habituel pour l’exposition scientifique. De nos jours, il n’y a pas de petit étudiant, aussi petit soit-il, qui n’imagine qu’il érige un monument de lui-même pour les générations contemporaines et futures chaque fois qu’il consacre un volume volumineux, ou une dissertation savante et complexe, à quelque pensée errante ou observation fortuite prise dans conversation animée ou inspirée par quelqu’un qui a un talent particulier pour l’enseignement. De telles impressions ont toujours un plus grand pouvoir suggestif par la force de leur expression naturelle, ce qui est un don de celui qui cherche la vérité par lui-même ou qui en parle aux autres pour la première fois.

Nous savons bien que ce siècle qui s’achève, qui n’est que affaires, tout argent, ne circule pas librement dans la pensée, à moins qu’elle ne soit également exprimée sous la forme commerciale vénérée et approuvée par elle, afin qu’elle ait pour compagnon convenable la facture de l’éditeur. et les publicités littéraires, des bouffées mousseuses aux éloges les plus sincères. Dans la société de demain, où nous vivons avec nos espérances, et plus encore avec bien des illusions qui ne sont pas toujours le fruit d’une imagination bien équilibrée, croîtront de manière démesurée, jusqu’à devenir légion, le nombre d’hommes qui sauront discuter avec cette joie divine de la recherche et ce courage héroïque de la vérité qu’on admire chez un Platon, un Bruno, un Galilée. Peut-être aussi multiplier à l’infini les individus qui, comme Diderot, seront capables d’écrire des choses profondes et séduisantes, comme Jacques le Fataliste, que nous imaginons aujourd’hui comme inégalé. Dans la société future, où les loisirs, raisonnablement accrus pour tous, donneront à tous les besoins de liberté, les moyens de culture et le droit à la paresse, cette heureuse découverte de notre Lafargue, il y en aura dans toutes les rues. coin, un génie perdant son temps, comme le vieux maître Socrate, à travailler avec acharnement à quelque tâche non payée en argent. Mais aujourd’hui, dans le monde actuel, où seuls les fous ont des visions millénaires, de nombreux oisifs exploitent l’appréciation du public par leur littérature sans valeur, comme s’ils avaient mérité le droit de le faire par un travail légitime. C’est ainsi que même le socialisme devra ouvrir son sein à une multitude discrète d’oisifs, d’escrocs et d’incapables.

Vous déplorez que les théories du matérialisme historique soient devenues si peu appréciées en France. Vous vous plaignez que la diffusion de ces théories soit empêchée par des préjugés dus à la vanité nationale, aux prétentions littéraires des uns, à l’aveuglement philosophique des autres, au désir maudit de se poser pour quelque chose qu’on n’est pas, et enfin à un développement intellectuel insuffisant. , sans parler des nombreuses lacunes constatées même parmi les socialistes. Mais toutes ces choses ne doivent pas être considérées comme de simples accidents ! La vanité, la fausse fierté, le désir de poser sans être vraiment, la manie de soi, l’auto-agrandissement, la volonté frénétique de briller, toutes ces passions et vertus, ainsi que d’autres, de l’homme civilisé ne sont en aucun cas sans importance dans la vie, mais peuvent plutôt constituer très souvent, sa substance et son objectif. On sait que l’Église n’a pas réussi dans la plupart des cas à rendre humble l’esprit chrétien, mais lui a au contraire donné un nouveau titre à une autre et plus grande prétention. Eh bien... ce matérialisme historique exige de ceux qui veulent le professer consciemment et franchement une certaine humilité étrange, c’est-à-dire dès que nous nous rendons compte que nous sommes liés au cours des événements humains et que nous en étudions les lignes compliquées. et les détours tortueux, il nous incombe non seulement d’être résignés et acquiesçants, mais de nous engager dans un travail conscient et rationnel. Mais là est la difficulté. Nous en arriverons à nous avouer que notre propre individualité, à laquelle nous sommes si étroitement attachés par une habitude évidente et génétique, n’est qu’une bien petite chose dans le réseau complexe du mécanisme social, aussi grand soit-il. ou nous apparaître, même s’il ne s’agit pas d’une simple néantité évanescente comme le prétendent certains théosophes farfelus. Nous devons nous adapter à la conviction que les intentions et les objectifs subjectifs de chacun d’entre nous luttent toujours contre la résistance des processus complexes de la vie, de sorte que nos projets ne laissent aucune trace d’eux-mêmes, ou laissent une trace tout à fait différente. de l’intention originale, car elle est altérée et transformée par les conditions qui l’accompagnent. Nous devons admettre, après cette affirmation, que l’histoire vit pour ainsi dire nos vies et que notre propre contribution à elle, bien qu’indispensable, n’est néanmoins qu’un facteur très infime dans le croisement des forces qui combinent, complètent et alternativement éliminent l’une. un autre. Mais toutes ces conceptions sont de véritables ennuis pour tous ceux qui ressentent le besoin d’enfermer l’univers dans le cadre de leur vision individuelle. C’est pourquoi le privilège des héros doit être préservé dans l’histoire, afin que les nains ne soient pas privés de la foi qu’ils sont capables de monter sur leurs propres épaules et de se faire remarquer. Et cela doit leur être accordé, même s’ils ne sont pas dignes, selon les mots de Jean Paul, de se mettre à genoux.

En fait, cela fait des siècles que les gens vont à l’école pour se faire dire que Jules César a fondé l’empire et que Charlemagne l’a reconstruit ? Que Socrate a inventé la logique et que Dante a créé la littérature italienne d’un trait de plume ? Il n’y a que très peu de temps que la conception mythologique de ces personnages en tant que créateurs de l’histoire a été progressivement remplacée, et pas toujours en termes précis, par la notion prosaïque d’un processus historique de société. La Révolution française n’a-t-elle pas été voulue et faite, selon diverses versions de l’invention littéraire, par les différents saints des légendes libérales, les saints de droite, les saints de gauche, les saints girondins, les saints jacobins ? Il en résulte que Paine a consacré une partie assez considérable de son intellect lourd à prouver, comme s’il était un correcteur d’épreuves d’histoire, que toutes ces perturbations auraient pu finalement ne pas se produire du tout. D’ailleurs, je n’ai jamais pu comprendre pourquoi un homme si peu sensible à la grossière nécessité des faits aurait pu se qualifier de positiviste. C’est la chance de la plupart de vos saints en France qui leur a permis tour à tour de s’honorer et de se couronner en temps voulu de leur diadème d’épines mérité. C’est pour cette raison que les règles de la tragédie classique restaient pour eux glorieusement en vigueur. S’il n’en était pas ainsi, qui sait combien d’imitateurs de Saint Juste (un grand homme vraiment) auraient fini entre les mains des sbires du canaille Fouché, et combien de complices de Danton (un grand homme qui avait raté sa place) auraient revêtu l’habit de criminel à Cambacérès, tandis que d’autres se seraient contentés de se mesurer à l’aventurier Drouet, ou à ce pitoyable acteur Tellien, pour les modestes galons de petit préfet.

Bref, lutter pour la première place est une question de foi et de dévotion pour tous ceux qui ont appris l’histoire du style antique et sont d’accord avec l’orateur Cicéron pour l’appeler la Maîtresse de la Vie. C’est pourquoi ils ressentent le besoin de « rendre le socialisme moral ». La morale ne nous a-t-elle pas appris depuis des siècles qu’il faut rendre à chacun ce qui lui est dû ? Ne vas-tu pas nous préserver juste un petit coin de paradis ? C’est ce qu’ils semblent me demander. Et s’il faut renoncer au paradis des fidèles et des théologiens, ne peut-on pas conserver en ce monde une petite apothéose païenne ? Ne jetez pas toute la morale de la récompense honnête. Gardez au moins un bon canapé, ou une place aux premiers rangs du théâtre de la vanité !

Et c’est la raison pour laquelle les révolutions, en dehors d’autres causes nécessaires et inévitables, sont utiles et souhaitables à ce point de vue. D’un coup de gros balai, ils débarrassent le sol de ceux qui l’ont occupé si longtemps, ou du moins ils rendent l’air plus respirable en lui donnant plus d’ozone, à la manière des tempêtes.

Ne prétendez-vous pas, à juste titre, que toute la question pratique du socialisme (et par pratique vous entendez sans doute une méthode guidée par les faits intellectuels d’une conscience éclairée basée sur la connaissance théorique) peut être réduite et résumée à On y aborde les trois points suivants : 1) Le prolétariat est-il parvenu à une conception claire de son existence en tant que classe à part ? 2) A-t-elle assez de force pour engager une lutte contre les autres classes ? 3) Est-il sur le point de renverser, avec l’organisation du capitalisme, tout le système de pensée traditionnelle !

Très bien !

Maintenant, que le prolétariat comprenne clairement ce qu’il peut accomplir, ou qu’il apprenne à vouloir ce qu’il peut accomplir. Que ce prolétariat se donne pour mission, dans le langage inepte des écrivains professionnels, de résoudre la soi-disant question sociale. Que ce prolétariat se donne pour tâche d’éliminer, entre autres formes d’exploitation de ses semblables, avec une fausse gloire, avec présomption et avec cette singulière compétition entre eux qui pousse certains d’entre eux à inscrire leur propre nom dans le livre d’or du mérite. au service de l’humanité. Qu’il fasse aussi un feu de joie de ce livre, ainsi que de tant d’autres qui portent le titre de Dette publique .

Pour le moment, ce serait une vaine entreprise que d’essayer de faire comprendre à tous ces gens ce principe franc de l’éthique communiste, un principe selon lequel la gratitude et l’admiration doivent provenir d’un don spontané de nos semblables. Beaucoup d’entre eux ne voudraient pas aspirer au progrès, s’ils étaient sûrs de se faire dire, selon les mots de Baruch Spinoza, que la vertu est sa propre récompense. En attendant, jusqu’à ce que seules les choses les plus dignes restent comme objets d’admiration dans une société meilleure que la nôtre, des objets comme les contours du Parthénon, les tableaux de Raphaël, les vers de Dante et de Goethe, et tant d’autres choses utiles et sûres. , et des dons définitivement acquis de la science, d’ici là, dis-je, il ne nous appartient pas de faire obstacle à ceux qui ont du souffle à dépenser, ou des cartes imprimées à faire circuler, et qui souhaitent se parader au nom de cela. beaucoup de belles choses, comme l’humanité, la justice sociale, etc., et même le socialisme, comme cela arrive fréquemment à ceux qui concourent pour la médaille du mérite et une place dans la légion d’honneur de la future révolution prolétarienne, même si cela peut être le cas. être encore loin. De tels hommes ne devraient-ils pas pressentir que le matérialisme historique est une satire de toutes leurs hypothèses chères et de leurs ambitions futiles ? Ne devraient-ils pas détester cette nouvelle espèce de panthéisme, d’où a disparu, si vous me permettez de le dire, c’est si prosaïque, même le nom vénéré de Dieu ?

Ici, nous devons mentionner une circonstance importante. Dans toutes les régions de l’Europe civilisée, les esprits, qu’ils soient vrais ou faux, ont de nombreuses occasions de travailler au service de l’État et dans tous les domaines du profit et de l’honneur que la classe capitaliste a à offrir. Et cette classe n’est pas aussi proche de sa fin que certains joyeux prophètes voudraient nous le faire croire. Il n’est donc pas étonnant qu’Engels ait écrit dans sa préface au troisième volume du Capital de Marx , le 4 octobre 1894 : « À notre époque agitée, comme au XVIe siècle, de simples théoriciens des affaires publiques ne se trouvent qu’à côté des réactionnaires. » Ces paroles, aussi claires que graves, devraient suffire à fermer la bouche à ceux qui se vantent que toutes les intelligences sont passées de notre côté et que la classe capitaliste va bientôt déposer les armes. C’est tout simplement l’inverse qui est vrai. Il y a une pénurie de forces intellectuelles dans nos rangs, d’autant plus que les véritables travailleurs, pour des raisons évidentes, protestent souvent contre les porte-parole et les écrivains du parti. Il n’y a donc aucune raison de s’étonner que le matérialisme historique ait fait si peu de progrès depuis sa première énonciation générale. Et même si l’on passe à ceux qui ont fait plus que simplement répéter ou singer les énoncés fondamentaux d’une manière qui se rapproche parfois du burlesque, il faut avouer que toutes les choses sérieuses, pertinentes et correctes qui ont été écrites ne font pas encore l’affaire. une théorie complète qui a dépassé le stade de la formation première. Aucun d’entre nous n’oserait faire la comparaison avec le darwinisme, qui en moins de 40 ans a connu un développement si intensif et étendu que sa théorie a déjà une histoire énorme, une surabondance de matériel, une multitude de points de contact avec d’autres. sciences, une grande quantité de corrections méthodiques et un grand éventail de critiques de la part des amis et des ennemis.

Tous ceux qui se situent en dehors du mouvement socialiste avaient et ont intérêt à combattre, à déformer ou à ignorer cette nouvelle théorie. Les socialistes, au contraire, n’ont pas eu le temps de se consacrer aux soins et aux études nécessaires pour que tout départ mental puisse gagner en ampleur de développement et en maturité savante, comme le caractérisent les sciences protégées, ou du moins pas combattues par le monde officiel, et qui grandissent et prospèrent grâce à la coopération de nombreux collaborateurs dévoués.

Le diagnostic d’une maladie n’est-il pas une demi-consolation ? Les médecins n’agissent-ils pas ainsi aujourd’hui avec les malades, puisqu’ils sont davantage inspirés dans leur pratique médicale par ce sentiment scientifique qui doit résoudre les problèmes de la vie ?

Après tout, seuls quelques-uns des divers résultats du matérialisme historique sont de nature à acquérir une popularité marquée. Il est certain que cette nouvelle méthode d’investigation permettra à certains d’entre nous d’écrire des ouvrages historiques plus concluants que ceux généralement écrits par des hommes de lettres qui n’exercent leur art qu’avec l’aide de la philologie et de l’érudition classique. Et outre les connaissances que les socialistes actifs peuvent tirer de l’analyse précise du domaine dans lequel ils évoluent, il ne fait aucun doute que le matérialisme historique a exercé, directement ou indirectement, une grande influence sur de nombreux penseurs de notre époque, et exercera une influence encore plus grande encore. influence dans la mesure où l’étude de l’histoire économique se développe et s’interprète pratiquement en mettant à nu les causes fondamentales et les raisons intimes de certains événements politiques. Mais il me semble que la théorie entière dans ses aspects les plus intimes, ou la théorie entière dans son intégralité, c’est-à-dire en tant que philosophie , ne pourra jamais devenir un des articles de la culture populaire universelle. Et quand je dis philosophie , je sais bien que je peux être mal compris. Et si je devais écrire en allemand, je dirais Lebens-und-Welt-Anschauung , une conception de la vie et de l’univers. Car pour se familiariser avec cette philosophie, il faut avoir une puissance mentale profonde et s’habituer aux difficultés de la combinaison mentale. Tenter de résoudre ce problème pourrait exposer les esprits superficiels, enclins à tirer des conclusions faciles, au danger de dire des bêtises relevant de la raison sacrée. Et nous ne voulons pas devenir responsables de la promotion d’un tel charlatanisme littéraire.
II

Rome, 24 avril 1897.

Permettez-moi maintenant de passer à l’examen de certaines choses prosaïquement petites, qui cependant, comme c’est souvent le cas dans les grandes affaires du monde, ont un poids considérable dans notre discussion.

Pour parler des écrits de Marx et d’Engels, puisqu’ils sont particulièrement discutés, n’ont-ils jamais été lus dans leur intégralité par quiconque en dehors du cercle des amis et des disciples les plus proches, et en dehors du cercle des disciples et interprètes directs ? , de ces auteurs ? Ces écrits, dans leur ensemble, n’ont-ils jamais fait l’objet de commentaires et d’illustrations de la part de personnes extérieures au camp formé autour des traditions de la social-démocratie allemande ? Je fais référence en particulier à ceux qui ont fait le travail d’application et d’explication de ces écrits, et en particulier à la Neue Zeit , la revue qui a tenu le premier rang parmi les publications du parti. En bref, la question est de savoir si ces écrits ont rassemblé autour d’eux ce que les penseurs modernes appellent un environnement littéraire dans un autre pays que l’Allemagne, et si même dans ce pays un tel développement n’a été que partiel et réalisé par des moyens qui n’ont pas toujours été au-dessus des critiques.

Et comme beaucoup de ces écrits sont rares, et comme certains d’entre eux sont difficiles à trouver ! Y en a-t-il beaucoup qui, comme moi, ont eu la patience de chercher pendant des années un exemplaire de la Pauvreté de la Philosophie , qui n’a été rééditée que très récemment à Paris, ou de cet ouvrage singulier de La Sainte Famille ; ou qui serait prêt à endurer plus de difficultés pour obtenir un exemplaire de la Neue Rheinische Zeitung qu’un étudiant en philologie ou en histoire ne le ferait dans des conditions ordinaires pour lire et étudier tous les documents de l’Egypte ancienne ! J’ai la réputation d’être un homme expérimenté dans la recherche et la localisation de livres, mais je n’ai jamais rencontré autant de difficultés que dans la quête de ce journal. La lecture de tous les écrits des fondateurs du socialisme scientifique a été jusqu’ici en grande partie un privilège d’initiés ! [2]

Faut-il alors s’étonner qu’en dehors de l’Allemagne, par exemple en France, et particulièrement là-bas, de nombreux écrivains, notamment parmi les publicistes, aient été tentés de puiser les éléments nécessaires à la formation d’un marxisme de leur propre fabrication à partir des critiques de nos adversaires, à partir de citations fortuites, d’extraits hâtifs tirés d’articles spéciaux ou de vagues souvenirs ? Cela s’est produit d’autant plus facilement que la montée des partis socialistes en France et en Italie a donné plus ou moins la parole aux représentants du prétendu marxisme, même s’il serait à mon avis inexact de les appeler ainsi. Mais cela donnait aux hommes de lettres de tout bord l’excuse facile de croire, ou de faire croire, que chaque discours d’un agitateur ou d’un homme politique, chaque déclaration de principes, chaque article de journal et chaque action officielle d’un parti était une révélation authentique et orthodoxe. de la nouvelle doctrine dans une nouvelle église. La Chambre des députés française n’était-elle pas , il y a environ deux ans, sur le point de discuter de la théorie de la valeur de Marx ? Et que dire de tant de professeurs italiens qui ont cité et discuté pendant des années des livres et des ouvrages qui, notoirement, n’avaient jamais atteint notre latitude ? Peu de temps après, George Adler écrivit ses deux livres superficiels et peu concluants, [3] dans lequel il offrait des trésors faciles de bibliographie et de copieuses citations à tous ceux qui recherchaient un enseignement confortable et une chance de plagier. On pourrait vraiment dire qu’Adler avait beaucoup lu et beaucoup péché.

Le matérialisme historique est, dans un certain sens, tout ce qu’il y a dans le marxisme. Avant de s’entourer d’une littérature écrite par des penseurs compétents, capables de la développer et de la poursuivre, le marxisme a traversé parmi les peuples de langue néo-latine d’innombrables erreurs, contresens, altérations grotesques, travestissements étranges et inventions gratuites. Personne n’a le droit de placer ces choses dans le registre de l’histoire du socialisme. Mais ils ne pouvaient que causer beaucoup d’embarras à ceux qui étaient désireux de créer une culture socialiste, surtout s’ils appartenaient aux rangs des étudiants professionnels.

Vous connaissez l’histoire fantastique racontée par Croce dans Le Devenir Social de ce Marx blond qui est censé avoir fondé l’Internationale à Naples, en 1867. Je pourrais raconter d’autres histoires similaires. Je pourrais vous parler d’un étudiant qui est venu chez moi, il y a quelques années, pour jeter au moins un regard personnel sur la fameuse Pauvreté de la Philosophie . Il était assez déçu. "C’est un livre sérieux sur l’économie politique ?" il a dit. « Non seulement sérieux, dis-je, mais aussi difficile à lire et obscur sur bien des points. Il ne pouvait pas du tout comprendre. « Vous attendiez-vous, continuai-je, à un poème sur les héros du grenier, ou à un roman comme celui du pauvre jeune homme ?

Le titre farfelu de La Sainte Famille a donné à certains une excuse pour des contes étranges. C’est le sort singulier de ce cercle de Jeunes-Hégéliens, parmi lesquels se trouvait au moins un homme de marque, Bruno Bauer, qu’ils soient connus de la postérité par le ridicule que leur ont infligé deux jeunes écrivains. Et dire que ce livre, qui paraîtrait sec, difficile à comprendre et dur à la plupart des lecteurs français, n’est en réalité pas très remarquable, si ce n’est qu’il montre la manière dont Marx et Engels, après avoir dérouté le fardeau de la scolastique hégélienne, commençaient à s’extirper de l’humanitarisme de Feuerbach ! Et tandis qu’ils développaient ce qui devint plus tard leur propre théorie, ils étaient encore, dans une certaine mesure, imprégnés de ce véritable socialisme qu’ils ridiculisèrent eux-mêmes plus tard dans le Manifeste .

Mais à part les histoires ridicules qui ont circulé sur ces deux-là, il y en a une qui s’est développée en Italie, et il n’y a pas de quoi rire. C’est le cas de Loria. C’est d’autant plus triste que ces dernières années, malgré les grandes difficultés qui l’entourent, un parti socialiste est en train de se former en Italie, qui, dans son programme et dans ses intentions, représente les tendances du socialisme international jusqu’à présent. dans la mesure où les conditions de notre pays le permettent, et s’efforce d’accomplir son œuvre. Il est regrettable qu’à cette époque certains, étudiants ou anciens étudiants, se soient mis en tête de proclamer Loria, tantôt comme l’auteur authentique des théories du socialisme scientifique, tantôt comme le découvreur de l’économie. interprétation de l’histoire, tantôt comme ceci, tantôt comme cela, aussi contradictoire soit-elle. Loria a ainsi été acclamé, d’un seul coup, mais à son insu et sans son consentement, comme un champion de Marx, comme un ennemi de Marx, comme un substitut, un supérieur et un inférieur de Marx. Eh bien, ce malentendu appartient désormais au passé. Et la paix soit à sa mémoire. Depuis que les Problèmes sociaux de Loria ont été traduits en français, beaucoup de vos compatriotes se demanderont comment il a été possible qu’il ait pu être confondu, pas tant avec un socialiste quelconque - car cela aurait pu être considéré comme un signe ou une intention d’ingéniosité. – mais comme un homme qui a poursuivi et amélioré l’œuvre de Marx. L’idée même fait dresser les cheveux sur la tête.

Cependant, en ce qui concerne la France, vous pouvez être tranquille sur ces anecdotes d’intuition modèle. Car il est non seulement vrai que les péchés sont commis à l’extérieur et à l’intérieur des murs de Troie, mais c’est aussi un axiome que chacun acceptera qui n’appartient pas à la catégorie insensée des génies incompris, que personne n’arrive trop tard dans le monde. monde pour faire son devoir. Et dans le cas présent, il est d’autant moins trop tard, comme nous pouvons le dire avec vérité dans les paroles d’Engels, qui m’ont été écrites peu de temps avant sa mort : « Nous sommes encore au tout début des choses.

Et comme nous n’en sommes encore qu’aux premiers commencements, il me semble que le parti socialiste allemand devrait considérer comme de son devoir de publier une édition critique complète des œuvres de Marx et d’Engels, afin que les étudiants puissent s’occuper de ces théories avec une compréhension complète de leurs causes et en obtiennent la connaissance avec le moins d’inconvénients possible à partir des premières sources. Cette édition doit être fournie au cas par cas avec des préfaces contenant des exposés de faits, avec des notes de bas de page, des références et des explications. Ce serait à lui seul une œuvre méritoire que de priver les bouquinistes du privilège de faire des objets de spéculation indécente sur les exemplaires les plus rares d’écrits anciens. Je peux raconter une histoire ou deux à ce sujet. Les ouvrages déjà parus sous forme de livres ou de brochures doivent être complétés par des articles de journaux, des manifestes, des circulaires, des programmes et toutes ces lettres qui, bien qu’écrites à des particuliers, ont une valeur politique et scientifique parce qu’elles traitent de questions d’intérêt public et public. intérêt général.

Une telle entreprise ne peut être entreprise que par les socialistes germanophones. Non pas que Marx et Engels appartiennent uniquement à l’Allemagne, au sens patriotique et chauvin du terme, que beaucoup confondent avec la nationalité. La forme de leur cerveau, le cours de leurs productions, l’ordre logique de leur façon de voir les choses, leur esprit scientifique et leur philosophie étaient le fruit et l’aboutissement de la culture allemande. Mais l’essentiel de leur pensée et de leur enseignement concerne les conditions sociales qui, jusqu’à l’époque de leur maturité, se sont développées pour la plupart en dehors de l’Allemagne. Elle s’enracine particulièrement dans les conditions créées par cette grande révolution économique et politique qui, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, a trouvé sa base et son développement en grande majorité en Angleterre et en France. Tous deux étaient à tous égards des esprits internationaux. Mais seuls les socialistes allemands, depuis le Club communiste jusqu’au programme d’Erfurt et jusqu’aux derniers articles du prudent et expérimenté Kautsky, ont cette continuité et cette persistance de la tradition, et ce secours d’une expérience constante, qui sont nécessaires pour qu’un l’édition critique de ces ouvrages pourra trouver dans les choses elles-mêmes et dans la mémoire des hommes les données nécessaires pour la rendre complète et fidèle à la vie. Et ce n’est pas une question de sélection. Toute l’activité scientifique et politique, toutes les productions littéraires des deux fondateurs du socialisme critique, même si elles ont été écrites pour l’occasion, doivent être rendues accessibles au lecteur. Il ne s’agit pas de rédiger un Corpus juris ou un Testamentum juxta canonem receptum (un code de lois ou un testament selon les canons reçus). Il s’agit de rassembler une série élaborée d’écrits, afin qu’ils puissent s’adresser directement à tous ceux qui souhaitent les lire. Ce n’est qu’ainsi que les étudiants des autres pays pourront disposer de toutes les sources. Ceux qui ont acquis leur savoir d’une autre manière, par le biais de reproductions peu fiables ou de vagues souvenirs, ont donné lieu à un phénomène étrange : jusqu’à une époque très récente, il n’y avait pas un seul ouvrage sur le marxisme en dehors de la langue allemande, écrit sur la base d’une critique documentaire. Et souvent, ces œuvres provenaient de la plume d’écrivains d’autres partis révolutionnaires ou d’autres écoles du socialisme. Un cas typique de ce genre est celui des écrivains anarchistes, pour lesquels, surtout en France et en Italie, le fondateur du marxisme semble généralement n’avoir pas existé du tout, à moins que ce ne soit comme l’homme qui fouetta Proudhon et s’opposa à Bakounine, ou comme chef de ce qui est à leurs yeux le plus grand crime, à savoir le représentant typique du socialisme politique et donc – quelle infamie ! – du socialisme parlementaire.

Tous ces écrits ont un fondement commun. Et c’est là le matérialisme historique, pris comme une triple théorie, à savoir comme méthode philosophique pour la compréhension générale de la vie et de l’univers, comme critique de l’économie politique réductible à certaines lois seulement parce qu’elle représente une certaine phase historique, et comme interprétation de la politique, surtout de ces mouvements politiques qui sont nécessaires et utiles à la marche de la classe ouvrière vers le socialisme. Ces trois aspects, que j’énumère abstraitement, comme c’est toujours l’usage en matière d’analyse, ne forment qu’une seule unité dans l’esprit des deux auteurs. C’est pour cette raison que leurs écrits, à l’exception de l’ Anti-Dühring d’Engels et du premier volume du Capital , ne semblent jamais aux hommes de lettres de tradition classique avoir été écrits selon les canons de l’art de l’écriture du livre. Ces écrits sont en réalité des monographies et, dans la plupart des cas, ils sont le résultat d’occasions spéciales. Ce sont des fragments d’une science et d’une politique en processus de croissance continue. D’autres, qui ne sont évidemment pas de simples venus par hasard, doivent et peuvent poursuivre ce travail. Afin de les comprendre pleinement, ces écrits doivent être classés de manière biographique. Et dans une telle biographie nous retrouverons, pour ainsi dire, les traces et les empreintes, les marques et les reflets de la genèse du socialisme moderne. Ceux qui ne sont pas capables de suivre cette genèse chercheront dans ces fragments quelque chose qui n’y est pas et qui ne devrait pas y être, par exemple des réponses à toutes les questions que les sciences historiques et sociales peuvent toujours poser dans leur une expérience vaste et variée, ou une solution sommaire des problèmes pratiques de tous les temps et de tous les lieux. Pour illustrer, dans le débat sur la question orientale, où certains socialistes présentent le spectacle singulier d’une lutte entre idiotie et insouciance, on entend de toutes parts des références au marxisme ! [4] Les doctrinaires et théoriciens de tout poil, qui ont besoin d’idoles intellectuelles, les créateurs de systèmes classiques bons pour l’éternité, les rédacteurs de manuels et d’encyclopédies, chercheront en vain dans le marxisme ce qu’il n’a jamais offert à personne. Ces gens conçoivent la pensée et la connaissance comme des choses qui ont une existence matérielle , mais ils ne comprennent pas que la pensée et la connaissance sont des activités en cours de formation. Ce sont des métaphysiciens au sens où Engels utilisait ce terme, ce qui n’est bien entendu pas le seul sens possible. Dans le cas présent, je veux dire que ces hommes sont des métaphysiciens au sens où Engels leur appliquait ce terme en élargissant cette caractéristique que Hegel conférait à des ontologues comme Wolf et d’autres comme lui.

Mais Marx, bien qu’il soit un publiciste sans égal, a-t-il jamais prétendu se présenter comme un écrivain accompli en matière d’histoire, alors qu’il rédigeait de 1848 à 1860 ses essais sur l’histoire contemporaine et ses mémorables articles de journaux ? Et peut-être a-t-il échoué en cela, parce que ce n’était pas sa vocation et parce qu’il n’y avait aucune aptitude ? Ou bien Engels, lorsqu’il écrivait son Anti-Dühring , qui est à ce jour l’ouvrage le plus abouti du socialisme critique et contient en un mot toute la philosophie nécessaire aux penseurs du socialisme, rêvait-il d’épuiser les possibilités de l’univers connaissable dans son ouvrage court et exquis, ou de tracer à jamais les grandes lignes de la métaphysique, de la psychologie, de l’éthique, de la logique, et quels que soient les noms des autres sections de l’encyclopédie, qui ont été choisies soit pour des raisons intrinsèques de division objective, soit pour des raisons d’opportunité, de confort, de vanité, par ceux qui prétendent être des enseignants ? Ou bien le Capital de Marx est -il peut-être une autre de ces encyclopédies de toute la science économique, avec lesquelles les professeurs surtout, surtout en Allemagne, surapprovisionnent le marché ?

Cet ouvrage, composé de trois gros volumes répartis en quatre livres pas très petits, peut être assimilé à une monographie colossale, à la différence de tant de compilations encyclopédiques. Son objet principal est de démontrer l’origine et la production de la plus-value (dans le système capitaliste), puis de montrer la manière dont la plus-value est divisée par la combinaison de la production avec la circulation du capital. La base des analyses est la théorie de la valeur , qui est une perfection d’une élaboration faite par la science économique depuis un siècle et demi. Cette théorie ne représente pas un fait empirique tiré de l’induction vulgaire, ni une simple catégorie de logique, comme certains l’ont relaté. Il s’agit plutôt du postulat typique sans lequel tout le reste de l’œuvre est impensable. Les prémisses factuelles, à savoir la société précapitaliste et la genèse sociale du travail salarié, sont les points de départ de l’explication historique de l’origine du capitalisme actuel. Le mécanisme de la circulation, avec ses lois secondaires et mineures, et enfin les phénomènes de distribution, considérés sous leurs aspects antithétiques et relativement indépendants, constituent le moyen par lequel nous arrivons aux faits concrets tels qu’ils sont donnés par les mouvements évidents de la circulation. vie courante. Les faits et les processus sont généralement présentés sous leurs formes typiques, en supposant que toutes les conditions régulières de la production capitaliste sont pleinement en vigueur. Les autres modes de production ne sont discutés que dans la mesure où ils sont déjà dépassés et, pour montrer de quelle manière ils ont été dépassés ou, s’ils survivent encore, on prend en considération dans quelle mesure ils deviennent des obstacles à la production capitaliste. Marx cite donc fréquemment des illustrations de l’histoire descriptive, puis, après avoir exposé ses prémisses réelles, il donne une explication génétique de la manière dont ces prémisses suivent leur développement typique, une fois données les conditions de leur interrelation. La structure morphologique de la société capitaliste est ainsi mise à nu. L’œuvre de Marx n’est donc pas dogmatique, mais critique. Et elle est critique, non pas au sens subjectif du terme, mais parce qu’elle tire sa critique du caractère antithétique et contradictoire des choses elles-mêmes. Même lorsque Marx en vient aux parties descriptives des références historiques, il ne se perd jamais dans des conceptions vulgaires, dont le secret consiste à éviter de s’interroger sur les lois du développement et à simplement coller sur une simple énumération et description d’événements des étiquettes telles que "processus historique". , développement ou évolution". Le fil conducteur de l’enquête est la méthode dialectique. Et c’est là le point délicat qui jette dans la plus triste des confusions tous ces lecteurs du Capital.qui portent dans sa lecture les habitudes intellectuelles des empiristes, des métaphysiciens et des auteurs de définitions d’entités conçues pour l’éternité. Les questions épineuses soulevées par beaucoup concernant les prétendues contradictions entre le premier et le troisième tome [5] de cet ouvrage se révèlent, à y regarder de plus près, comme le résultat d’une mauvaise compréhension de la méthode dialectique de la part de ces critiques. Je me réfère ici simplement à l’esprit dans lequel le conflit a été mené, et non aux points particuliers qui ont été soulevés. Car c’est un fait que le troisième volume n’est en aucun cas une œuvre achevée et peut être critiquable même de la part de ceux qui sont d’accord avec ses principes généraux. Les contradictions relevées par les critiques ne sont pas des contradictions entre un livre et un autre, ne sont pas dues à un manquement de l’auteur à respecter ses prémisses et ses promesses, mais sont de véritables contradictions trouvées dans la production capitaliste elle-même. Exprimés sous forme de formules, ces phénomènes apparaissent à l’esprit pensant comme des contradictions. Un taux de profit moyen basé sur le capital total investi, quelle que soit sa composition organique, c’est-à-dire quelle que soit la proportion entre sa partie constante et sa partie variable ; des prix formés sur le marché au moyen de moyennes qui fluctuent largement autour de la valeur des marchandises ; les intérêts simples sur l’argent détenu en tant que tel et prêté à des tiers pour investir dans une entreprise ; la rente foncière, c’est-à-dire la rente sur quelque chose qui n’a été produit par le travail de personne : ces réfutations et d’autres de la soi-disant loi de la valeur sont de véritables contradictions inhérentes à la production capitaliste. D’ailleurs, ce terme de droit en confond beaucoup. Ces antithèses, aussi irrationnelles qu’elles puissent paraître, existent en réalité, à commencer par l’ irrationalité fondamentale selon laquelle le travail du salarié devrait créer un produit supérieur à son coût (salaire) pour celui qui l’embauche. Ce vaste système de contradictions économiques (merci à Proudhon pour ce terme) apparaît dans son intégralité comme une somme d’injustices sociales à tous les socialistes sentimentaux, socialistes rationnels et à toutes les nuances de radicaux déclamateurs. Les réformateurs honnêtes souhaitent éliminer ces injustices au moyen d’efforts juridiques honnêtes. Quand on compare maintenant, cinquante ans plus tard, la présentation de ces antinomies, dans leurs détails concrets, comme le montre le troisième volume du Capital , avec les grandes lignes données dans La Pauvreté de la Philosophie., on reconnaît aisément la nature du fil dialectique qui relie ces analyses. Les antinomies, que Proudhon voulait résoudre abstraitement sous prétexte que l’esprit raisonnant les condamnait au nom de la justice (et cette erreur lui assigne une certaine place dans l’histoire), apparaissent désormais comme des contradictions dans la structure sociale elle-même, de sorte que la nature même du processus engendre des contradictions. Lorsque nous réalisons que les irrationalités naissent du processus historique lui-même, nous nous émancipons de la simplicité de la raison abstraite et comprenons que le pouvoir négatif de la révolution est relativement nécessaire dans le cycle du développement historique.

Quoi qu’on puisse dire de cette question grave et très complexe de l’interprétation historique, que je n’oserai pas traiter exhaustivement comme un incident de lettre, il n’en demeure pas moins que personne ne parviendra à séparer les prémisses, le processus méthodique, les inférences et conclusions de ces travaux, à partir du monde réel dans lequel ils se développent et des faits vivants auxquels ils se réfèrent. Personne ne pourra jamais réduire son enseignement à une simple Bible, ou à une recette pour l’interprétation de l’histoire d’un moment ou d’un lieu. Il n’y a pas de phrase plus insipide et ridicule que celle qui qualifie le Capital de Marx de Bible du socialisme. La Bible, qui est un recueil d’ouvrages religieux et d’essais théologiques, a été rédigée au cours des siècles. Et même si le Capital était notre Bible, la connaissance du socialisme ne suffirait pas à elle seule à rendre les socialistes omniscients.

Le marxisme n’est pas et ne sera pas confiné aux écrits de Marx et d’Engels. Le nom apparaît encore aujourd’hui comme le symbole et le recueil d’une tendance aux multiples facettes et d’une théorie complexe. Il reste encore beaucoup à faire avant que le marxisme puisse devenir une théorie pleine et entière de toutes les phases de l’histoire jusqu’ici rattachées à leurs formes respectives de production économique, une théorie qui régulerait le rythme du développement politique. Pour y parvenir, ceux qui veulent se consacrer à l’étude du passé du point de vue de cette nouvelle méthode de recherche historique doivent soumettre les sources originales à une épreuve nouvelle et précise, et ceux qui veulent l’appliquer à les questions pratiques de la politique actuelle doivent trouver des modes d’orientation particuliers. Cette théorie étant par essence critique, elle ne peut être poursuivie, appliquée et améliorée que si elle se critique elle-même. Puisqu’il s’agit d’éclairer et d’approfondir des processus déterminés, aucun catéchisme ne tiendra, aucune généralisation schématique ne servira. J’en ai reçu la preuve au cours de cette année où je me proposais de donner une conférence à l’université sur la situation économique de la Haute et de la Moyenne Italie à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle, dans le but principal d’expliquer la situation économique de la Haute et de la Moyenne Italie. l’origine du prolétariat agricole et urbain et trouver ainsi un moyen pratique de retracer la montée de certains mouvements communistes et de révéler, comme conclusion finale, les vicissitudes quelque peu obscures de la vie héroïque de Fra Dolcino. C’était certainement mon intention d’être et de rester marxiste. Mais je ne peux éviter d’assumer la responsabilité des choses que j’ai dites à mes risques et périls, car les sources sur lesquelles j’ai basé mes études étaient celles qui sont manipulées par tous les autres historiens, de toutes les autres écoles et tendances, et je ne pouvais pas demander Marx pour obtenir des conseils, car il n’avait rien à offrir sur ces faits particuliers.

Il me semble avoir donné une réponse satisfaisante à la question principale qui revient non seulement dans votre préface, à laquelle je me réfère particulièrement, mais aussi dans divers articles écrits par vous pour Le Devenir Social . Bien entendu, je devrai aborder encore d’autres questions. Mais votre question principale tournait autour de ce point : quelles sont les raisons qui expliquent que le matérialisme historique se soit jusqu’à présent si peu répandu et si mal développé ? Sans préjudice de ce que je dirai dans mes prochaines lettres – vous voyez que je vous menace de parler encore plus ennuyant – vous ne devriez pas éprouver de grandes difficultés à faire votre propre réponse à une autre question que vous avez posée notamment dans certains livres. critiques, et qui se résume comme suit (du moins c’est ainsi que je l’interprète) : Comment se fait-il que tant de personnes aient essayé de compléter cette compréhension et cette élaboration imparfaites du marxisme, tantôt avec l’aide de Spencer, tantôt avec le positivisme ? en général, tantôt avec Darwin, tantôt avec tout autre don des dieux, montrant une évidente inclination – que dirai-je – à Italianiser, Franciser, Russer ce matérialisme historique ? Pourquoi ont-ils oublié deux choses, à savoir que cette théorie porte en elle les conditions et les expressions de sa propre philosophie, et qu’elle est essentiellement internationale dans son origine et sa substance ?

Mais c’est aussi pour cette raison que je devrai continuer mes lettres.
III

Rome, 10 mai 1897.

Pour parler encore une fois des deux fondateurs du socialisme scientifique, je dois avouer que j’utilise ce terme non sans appréhension, de peur que le faux usage qui en a été fait dans certains milieux n’ait pu le rendre presque ridicule, surtout lorsqu’il est censé représenter un une sorte de science universelle. Si ces deux hommes avaient été, sinon des saints du genre légendaire, du moins des créateurs de projets et de systèmes dont la forme classique et les contours nets auraient prêté facilement à l’admiration ! Mais non, monsieur ! Ils étaient des penseurs critiques et agressifs, non seulement dans leurs écrits, mais aussi dans leur façon de faire les choses. Et ils n’ont jamais exposé ni leur propre personnalité ni leurs propres idées comme exemples et modèles. Ils proclamaient certes le caractère révolutionnaire des choses dans les processus sociaux de l’histoire, mais pas dans l’esprit des hommes qui mesurent les grands événements historiques à l’aune de leur personnalité fantastique et impulsive. D’où le mépris du plus grand nombre ! S’ils avaient été au moins comme ces professeurs aimants qui descendent parfois de leur piédestal pour honorer de leurs conseils l’humanité pauvre et pécheresse et se pavaner parmi eux en protecteur et gardien de la question sociale ! Mais ils ont fait exactement l’inverse. Ils se sont identifiés à la cause du prolétariat et sont devenus inséparables de la conscience et de la science de la révolution prolétarienne. Même s’ils étaient à tous égards de véritables révolutionnaires (bien qu’ils ne soient ni passionnés ni émotifs), ils n’ont jamais suggéré de plans conspirateurs ou de projets politiques, mais ont expliqué la théorie de leur nouvelle politique et ont aidé à son application pratique, de la même manière que la classe ouvrière moderne. le mouvement indique et exige comme une nécessité actuelle de l’histoire. En d’autres termes, aussi incroyable que cela puisse paraître, ils étaient bien plus que de simples socialistes . Et en fait, beaucoup de ceux qui n’étaient que de simples socialistes , ou même de simples artisans de révolutions, les considéraient souvent, sinon avec suspicion, du moins avec mépris et aversion.

Je n’aurais jamais fini si j’essayais d’énumérer toutes les raisons qui ont retardé pendant de longues années une discussion objective sur le marxisme. Vous savez bien que certains écrivains de l’aile gauche des partis révolutionnaires en France traitent le matérialisme historique, non pas de la manière habituelle lorsqu’il s’agit des dons de l’esprit scientifique, certes critiquables comme toute la science, mais comme une thèse personnelle de ces deux auteurs, qui, si remarquables et si grands soient-ils, ne restent pour ces gens-là toujours que deux parmi les autres dirigeants du socialisme, c’est-à-dire deux parmi tant d’autres X de l’univers ! [6] Pour être clair, je dirai que seuls des arguments bons ou mauvais ont été avancés contre cette théorie, car ils constituent toujours des obstacles et des pierres d’achoppement sur le chemin des idées nouvelles, en particulier parmi les sages professionnels. Souvent, les objections provenaient aussi d’un motif très particulier. Les théories de Marx et d’Engels, notamment, étaient considérées comme des opinions de camarades et mesurées selon des critères de sympathie ou d’antipathie suscités par ces camarades. Les résultats bizarres d’une démocratie prématurée sont tels qu’il ne nous est pas permis d’exonérer quoi que ce soit du contrôle des incompétents, pas même la logique !

Mais il y a d’autres raisons. Lorsque le premier volume du Capital de Marx parut en 1867, il fut pour les professeurs et les écrivains universitaires, notamment allemands, comme un coup sur la tête. C’était alors une période de grande inactivité en science économique. L’école historique n’avait pas encore produit ces volumes volumineux et souvent utiles qui parurent plus tard en Allemagne. En France, en Italie et même en Allemagne, les productions très banales de cette économie vulgaire , qui avait effacé l’esprit critique des grands économistes classiques entre 1840 et 1860, menaient une existence précaire. L’Angleterre s’était attachée à John Stuart Mill, qui, bien que logicien de métier, était toujours suspendu entre le oui et le non dans les questions importantes, comme l’un des personnages bien connus de notre scène comique. Personne n’avait alors réfléchi à cette nouvelle économie que les hédonistes ont récemment produite. En Allemagne, où Marx aurait dû être lu le premier, pour des raisons évidentes, et où Rodbertus restait presque inconnu, les esprits médiocres régnaient sur la situation, au premier rang desquels ce célèbre écrivain de notes érudites et minutieuses, Roscher, qui aimait à encombrer des passages très clairs. avec des définitions nominales et souvent insensées. Le premier volume du Capital parut juste à temps pour désillusionner les esprits des professeurs et des académiciens. Eux, les érudits porteurs de titres, particulièrement privilégiés au pays dit des penseurs, étaient censés aller à l’école ! Soit ils s’étaient perdus dans les détails minutieux de l’érudition, soit ils avaient essayé de faire une école d’apologétique de l’économie politique, soit ils s’étaient donné la peine de trouver un moyen plausible d’appliquer à leur propre pays les conclusions d’une science développée dans le monde entier. conditions différentes d’un autre pays. Et ainsi tous ces professeurs du pays des savants par excellence avaient oublié l’art de l’analyse et de la critique. Le capital les a obligés à commencer leurs études par le bas. Il leur fallait une fondation entièrement nouvelle. Car cet ouvrage, tout en émanant de la plume d’un communiste extrémiste et déterminé, ne montrait aucune trace de protestation subjective ou d’intrigue, mais constituait une analyse strictement et rigoureusement objective du processus de production capitaliste. Il y avait évidemment quelque chose de plus terrible chez ce journaliste révolutionnaire de 1848 et exilé de 1849 qu’une simple continuation ou un complément de ce socialisme que la littérature bourgeoise de tous les pays rêvait d’avoir définitivement vaincu comme expression politique depuis la chute du chartisme et le triomphe de l’Occident. le sinistre chef du coup d’Étaten France. Il devint nécessaire d’étudier à nouveau l’économie. En d’autres termes, cette science a ouvert une fois de plus une période critique. Pour rendre justice au diable, il faut admettre que les professeurs allemands après cette date, c’est-à-dire à partir de 1870, et plus encore depuis 1880, entreprirent la révision critique de l’économie avec cette diligence, cette persévérance, cette bonne volonté et cette la pénibilité dont les savants de ce pays ont toujours fait preuve dans tous les domaines de la recherche. Bien que nous ne puissions presque jamais accepter pleinement tout ce qu’ils ont écrit, il n’en reste pas moins vrai que le domaine de l’économie a été nouvellement labouré par leurs travaux de la manière habituelle parmi les professeurs et les académiciens, et que maintenant cette science ne peut plus être envisagée. aussi facilement que la leçon de n’importe quel paresseux. Le nom de Marx est devenu si à la mode ces derniers temps qu’il est entendu dans les amphithéâtres des universités comme l’un des sujets privilégiés de critique, de polémique et de référence, et non plus seulement en termes de regret et d’invectives vulgaires. La littérature sociale allemande est désormais entièrement imprégnée de souvenirs de Marx.

Mais cela n’a pas pu avoir lieu en 1867. Le capital a fait son apparition au moment même où l’on commençait à parler de l’ Internationale et à se faire craindre pendant un court moment, non seulement en raison de ce qu’elle représentait intrinsèquement et de ce qu’elle aurait pu devenir. Si la guerre franco-allemande et l’incident tragique de la Commune ne lui avaient pas porté des coups durs, mais aussi à cause des discours à glacer le sang de certains de ses membres et des stupides manœuvres révolutionnaires de certains intrus. N’était-il pas notoire que le discours inaugural de l’Association internationale des travailleurs (dont tout socialiste peut encore apprendre beaucoup) est sorti de la plume de Marx ? Et n’y avait-il pas de bonnes raisons de lui attribuer les actions et les résolutions les plus déterminées de l’Internationale ? Eh bien, si un révolutionnaire d’une loyauté et d’une perspicacité incontestables comme Mazzini n’a pas pu faire la distinction entre l’ Internationale à laquelle Marx a consacré son travail et l’ Alliance bakouniste , il est étonnant que les professeurs allemands aient été peu enclins à engager une discussion critique avec l’auteur. du capital ? Comment était-il possible de s’entendre avec un homme qui était pour ainsi dire pendu en effigie dans toutes les lois d’exception faites à l’usage de Favre et de ses consorts, et qui était tenu moralement responsable de tous les actes des révolutionnaires ? , même leurs erreurs et leurs extravagances, même s’il avait en même temps écrit une œuvre magistrale, comme un nouveau Ricardo, qui étudiait impassiblement les processus économiques à la manière des géomètres ? Ce fait est à l’origine de cette étrange méthode de polémique qui rendait les intentions de l’auteur responsables de ses conclusions. On prétendait que Marx avait conçu son analyse scientifique dans le but de renforcer certaines tendances. Cela a conduit pendant de nombreuses années à rédiger des articles à sensation plutôt que des analyses objectives. [7]

Mais le pire, c’est que les effets de cette critique grossièrement fausse se sont fait sentir même dans l’esprit des socialistes, en particulier dans celui des jeunes intellectuels qui ont adhéré à la cause du prolétariat entre 1870 et 1880. Nombre des ardents remodeleurs du prolétariat le monde a entrepris de se proclamer champion des théories marxistes, choisissant comme monnaie légale précisément le marxisme plus ou moins fallacieux de nos adversaires. Le cas est particulièrement répandu en Allemagne, où il a laissé des traces dans les débats du parti et dans sa petite littérature. Le point le plus paradoxal de toute cette erreur est le suivant : ceux qui penchent vers des déductions faciles, comme le font la plupart des nouveaux venus, pensaient que les théories de la valeur et de la plus-value, telles qu’habituellement présentées dans les exposés populaires, contenaient ici et maintenant les canons de l’activité pratique. , le moteur, la base éthique et juridique de tous les efforts prolétariens. N’est-ce pas une grande injustice que de priver des millions et des millions d’êtres humains du fruit de leur travail ! Cette affirmation est si simple et si poignante que toutes les Bastilles modernes devraient tomber au premier coup scientifique des nouvelles trompettes de Jéricho ! Cette simplicité facile a été renforcée par de nombreuses erreurs théoriques de Lassalle, comme celles qui étaient dues à son relatif manque de connaissances, par exemple la loi d’airain des salaires , une demi-vérité qui devient une erreur totale lorsqu’elle n’est pas entièrement expliquée, ou celles qui, dans son cas, peuvent être considérées comme des expédients d’agitation, par exemple ses fameuses coopératives aidées par l’État. Quiconque est enclin à limiter toute sa confession de foi socialiste à la plus simple déduction de l’exploitation reconnue à l’exigence de l’émancipation des exploités, qui n’est inévitable que parce qu’elle est juste, n’a qu’à faire un pas de plus sur le chemin glissant de la logique. afin de réduire toute l’histoire du genre humain à un cas de conscience morale et de considérer son développement successif dans la vie sociale comme autant de variations d’une erreur de calcul continue.

Entre 1870 et 1880, et un peu après, une sorte de nouvel utopisme s’est formé autour de cette vague conception d’un certain quelque chose qu’on appelle le socialisme scientifique et qui, comme des fruits hors de saison, était bien fade. Et qu’est-ce que l’utopisme sans le génie d’un Fourier et l’éloquence d’un Considérant, sinon un sujet de ridicule ? Ce nouvel utopisme, qui fleurit encore ici et là, a joué un certain rôle en France. Il a laissé son empreinte dans les luttes contre d’autres sectes et écoles menées par nos courageux amis du Parti travailliste révolutionnaire, qui, dès le début, se sont efforcés de développer le socialisme sur la base de la conscience de classe et de la conquête progressive du pouvoir politique par le prolétariat. Ce n’est que par l’expérience de cette épreuve pratique, seulement par l’étude quotidienne de la lutte des classes, seulement en testant et retestant les forces du prolétariat dans la mesure où elles sont déjà organisées et concentrées, que nous pouvons évaluer les chances du socialisme. . Ceux qui procèdent différemment sont et restent des utopistes, même au nom vénéré de Marx.

Contre ces nouveaux utopistes, contre les représentants dépassés des vieilles écoles, contre les diverses marges du socialisme contemporain, nos deux auteurs n’ont cessé d’appliquer les rayons de leur critique. Au cours de leur longue carrière, ils ont pris leur science comme guide pour leur travail pratique et, à partir de leur expérience pratique, ils ont sélectionné le matériel et reçu des instructions pour approfondir leur science. Ils n’ont jamais traité l’histoire comme si elle était une jument qu’ils pouvaient chevaucher et trotter, ni cherché des formules permettant d’entretenir des illusions momentanées. Ils furent ainsi contraints, par la nécessité des circonstances, de mesurer le fer dans des controverses amères, vives et incessantes avec tous ceux qu’ils considéraient comme des dangers pour le mouvement prolétarien. Qui ne se souvient, par exemple, des Proudhonistes, qui prétendaient détruire l’État en le réduisant furtivement, comme s’il fermait les yeux et faisait semblant de ne pas voir ? Ou les anciens blanquistes, qui voulaient s’emparer du pouvoir de l’État par la force et ensuite déclencher une révolution ? Ou Bakounine qui s’est infiltré subrepticement dans l’Internationale et a obligé les autres à l’expulser ? Ou bien ici et là les prétentions de tant d’écoles différentes du socialisme et la concurrence de tant de dirigeants ?

Depuis le moment où Marx a mis en déroute l’ingénu Weitling dans un débat personnel [8] Outre sa critique acerbe du programme Gotha (1875), qui ne fut publiée qu’en 1890, sa vie fut un combat continu, non seulement contre la bourgeoisie et la politique qu’elle représentait, mais aussi contre les différents courants révolutionnaires et réactionnaires. qui, à tort ou par méchanceté, a pris le nom de socialisme. Toutes ces luttes ont été menées au sein de l’Internationale, et je parle d’une Internationale aux records glorieux, qui a laissé son empreinte jusqu’à aujourd’hui sur toute l’activité actuelle du prolétariat, non de sa caricature ultérieure. La plus grande partie des controverses avec le marxisme, un marxisme que l’imagination de certains critiques a réduit à une simple variété d’école politique, est due aux traditions de ces révolutionnaires qui, surtout dans les pays latins, ont reconnu en Bakounine leur chef et leur maître. . Que répètent les anarchistes d’aujourd’hui, sinon les lamentations et les erreurs des jours passés ?

Il y a vingt ans, la majorité du public italien, à l’exception des scientifiques qui mâchaient sans cesse chez eux ce qu’ils avaient lu dans les livres, ne connaissait des deux fondateurs du socialisme scientifique que ce qui avait été conservé. à travers les souvenirs des invectives de Mazzini et de la méchanceté de Bakounine.

C’est ainsi que le communisme critique, qui a été si tardivement admis à l’honneur des débats dans les cercles de la science officielle, s’est heurté dans son propre camp à la pire des adversités, à l’inimitié de ses propres amis.

Toutes ces difficultés sont désormais surmontées ou, du moins, pour la plupart, sur le point de disparaître.

Non pas la vertu intrinsèque des idées, qui n’ont jamais eu de pieds pour marcher ni de mains pour saisir, mais le seul fait que les programmes des partis socialistes, partout où de tels partis sont apparus, ont adopté les mêmes tendances, ont incité les socialistes de tous les pays, à travers la suggestion impérieuse de conditions, pour se placer sous l’angle visuel du Manifeste Communiste. Ne pensez-vous pas que j’ai écrit mon essai en souvenir de ce manifeste à un moment opportun ? Les classes exploiteuses créent presque partout les mêmes conditions pour les classes exploitées. C’est pour cette raison que les représentants actifs de ces exploités parcourent partout le même chemin d’agitation et suivent les mêmes points de vue dans leur propagande et leur organisation. Beaucoup appellent cela le marxisme pratique . Qu’il en soit ainsi ! A quoi bon se disputer sur les mots ? Même si le marxisme se réduit pour beaucoup à de simples mots, ou au culte de l’image de Marx, de son buste de Paris en plâtre ou de ses traits sur un bouton (la police italienne montre fréquemment son profond sentiment pour de tels symboles innocents), il n’en demeure pas moins que cette unanimité symbolique est une preuve de l’unification naissante dans la réalité et de l’unité croissante de pensée et d’action dans tous les mouvements prolétariens du monde. En d’autres termes, la solidarité internationale se façonne à long terme en fonction des conditions matérielles. Ceux qui utilisent le langage des écrivains décadents de la bourgeoisie, prenant le symbole pour la chose, disent maintenant qu’il s’agit là d’un triomphe personnel de Marx. C’est comme si l’on avait dit que le christianisme était un triomphe personnel de Jésus de Nazareth (ou pourquoi ne pas dire carrément sa réussite ?), de Jésus qui s’est dépouillé de sa qualité de fils d’un dieu ayant pris forme humaine, et qui, dans le langage doux et faible de votre Renan, devenu un homme d’une divinité si enfantine qu’il semblait être un dieu.

Face à cette conception intuitive de la politique socialiste, qui équivaut à une politique prolétarienne, les divergences des vieilles écoles se sont effondrées. Certaines d’entre elles n’étaient en fait que des distinctions de lettre et de vaines distinctions, qui ont dû céder la place à des distinctions utiles qui surgissent spontanément à travers les différentes manières de traiter les problèmes pratiques. Dans la réalité concrète, dans le développement positif et prosaïque du socialisme, peu importe que tous ses chefs, dirigeants, orateurs et représentants se conforment à une théorie ou ne s’y conforment pas, qu’ils la professent ou non publiquement. Le socialisme n’est pas une église, ni une secte, qui doit avoir son dogme ou sa formule fixe. Si tant de gens parlent aujourd’hui du triomphe du marxisme, une expression aussi catégorique, formulée sous une forme grossièrement prosaïque, signifie simplement que désormais personne ne peut être socialiste s’il ne se demande à chaque instant : quelle est la bonne chose à penser ? dire, faire, dans les circonstances actuelles, pour le meilleur intérêt du prolétariat. Le temps est révolu pour des dialecticiens, ou plutôt des sophistes comme Proudhon, pour les inventeurs de systèmes sociaux personnels, pour les faiseurs de révolutions privées.L’indication pratique de ce qui est réalisable est donnée par la condition du prolétariat, et cela est appréciable et mesurable précisément parce que le marxisme (je veux dire la chose et non le symbole) nous fournit un étalon progressiste par sa théorie . Les deux choses, le mesurable et la mesure, ne font qu’une du point de vue du processus historique, surtout lorsqu’elles sont vues à une distance convenable.

Et vous pouvez effectivement constater qu’à mesure que les contours de la politique pratique du socialisme se précisent, toutes les vieilles idées poétiques et fantastiques se dispersent et ne laissent derrière elles que des traces phraséologiques. Dans le même temps, l’étude critique de la science économique s’est développée à tous égards dans le domaine de la recherche universitaire. L’exilé Marx s’est installé, après sa mort, dans les cercles de la science officielle, du moins en tant qu’adversaire qui ne se laisse pas tromper. Et tout comme les socialistes ont parcouru tant de chemins différents pour comprendre qu’une révolution ne peut pas être faite, mais se fait par un processus de croissance, de même s’est progressivement formé un public pour qui le matérialisme historique est une nécessité intellectuelle véritable et distincte. Vous avez vu que beaucoup ont mis le nez dans cette théorie ces dernières années, même si elle était mal faite ou avec de mauvaises intentions. Maintenant, si vous regardez bien, vous constaterez que nous n’avons pas reculé. Depuis ma jeunesse, j’ai souvent entendu raconter comment Hegel avait dit qu’un seul de ses élèves le comprenait. Cette anecdote ne peut être vérifiée, car ce disciple n’a jamais été identifié. Mais la même chose peut se répéter à l’infini, de système en système, d’école en école, car, en réalité, l’activité intellectuelle n’est pas due uniquement à la suggestion personnelle, et la pensée ne se communique pas mécaniquement de cerveau à cerveau en tant que telle. Les grands systèmes ne se diffusent pas non plus, à moins que des conditions sociales semblables n’y disposent et n’y inclinent plusieurs esprits en même temps. Le matérialisme historique sera élargi, diffusé, spécialisé et aura sa propre histoire. Sa couleur et son contour peuvent varier d’un pays à l’autre. Mais cela ne fera pas grand mal, aussi longtemps qu’il conservera ce noyau qui est, pour ainsi dire, toute sa philosophie . L’une de ses thèses fondamentales est la suivante : la nature de l’homme, sa construction historique, est un processus pratique. Et quand je dis pratique , cela implique l’élimination de la distinction vulgaire entre théorie et pratique. Car, en d’autres termes, l’histoire de l’homme est l’histoire du travail. Et le travail implique et inclut d’une part le développement relatif, proportionnel et proportionné des activités mentales et manuelles, et d’autre part le concept d’histoire du travail implique toujours la forme sociale du travail et ses variations. L’homme historique est toujours la société humaine, et la présomption d’un homme présocial ou suprasocial est une créature de l’imagination. Et nous y sommes.

Ici, je m’arrête, principalement pour éviter de me répéter, et pour vous éviter une répétition des choses que j’ai écrites dans mes deux essais. Vous ne ressentez certainement pas le besoin d’une telle répétition, et certainement pas moi.

REMARQUES

1. Pour une meilleure compréhension de mes lettres, je joins la préface (III) que Sorel a écrite pour l’édition française de mes deux essais (Paris 1897, Giard et Brière).

2. Tout récemment, Franz Mehring a entrepris de publier un recueil de tous les écrits moins connus de Marx et d’Engels de 1840 à 1850, parmi lesquels figurait également « La Sainte Famille ». "La pauvreté de la philosophie" est désormais publié en anglais par la Twentieth Century Press de Londres.

3. Je veux parler du « Geschichte der ersten sozialpolitischen Arbeiterbewegung in Deutschland » et du « Die GrundlaKen der Karl Marxischen Kritik », qui ont été pillés également en Italie par des critiques bon marché.

4. Pendant que je prépare la publication de ces lettres, fin septembre 1901 arrive à mon bureau "La Question d’Orient, de Karl Marx, Londres, édition Sonnenschein, pages XVI et 656, en grand in-8°, avec un copieux index et deux cartes géographiques. Il s’agit d’une reproduction soigneusement éditée, par Ealeanor Marx et Edward Aveling, des articles que Karl Marx a écrits de 1853 à 1856 sur la question orientale, principalement dans le New York Tribune. en passant, lorsque Marx écrivait des articles politiques , il ne se perdait pas dans un nuage de doctrinarisme et d’exposé de principes, mais cherchait à se faire comprendre et à comprendre.

5. Je pense notamment aux écrits polémiques de Böhm-Bawerk et de Kormorzynski. A ma grande surprise, l’ouvrage du premier nommé, intitulé "Karl Max et la fin de son système", a été traité avec beaucoup d’indulgence par Conrad Schmidt dans le supplément du "Vorwärts", 16 avril 1897, n° 85 .

6. J’invite ces X à une réunion commune.

7. "Marx part du principe... que la valeur des marchandises est exclusivement déterminée par la quantité de travail qu’elles contiennent. Or, s’il n’y a dans la valeur des marchandises que du travail, si une marchandise n’est rien d’autre mais du travail cristallisé, il est alors évident qu’il doit appartenir entièrement au travailleur et qu’aucune partie ne doit être appropriée par le capitaliste. Par conséquent, si le travailleur n’obtient qu’une partie de la valeur de son produit, cela ne peut être que la perte. résultat d’une usurpation. » Ainsi écrivait Loria à la page 462 de la « Nuova Antologia », en février 1895, dans l’article cité « L’œuvre posthume de Karl Marx ». Je cite ces mots, qui ne sont pas les seuls de ce genre écrits par Loria, simplement pour illustrer la manière dont peuvent être données des versions libres de Marx à la manière de Proudhon. Et c’est sur de telles versions libres que reposaient ces aléas mentaux des années 1870 à 1880 dont je parlerai plus tard.

8. Le Russe Annencoff fut un témoin personnel de ce débat et y fit référence plus tard, parmi de nombreux autres souvenirs de Marx, dans le "Vyestnik Yevropy", 1880. (Reproduit dans la "Neue Zeit", mai 1883.)

9. Ce que j’ai écrit en mai 1897 n’a certainement pas été démenti par les événements d’Italie de mai 1898. Ces événements n’étaient pas l’œuvre d’un parti particulier, mais un véritable cas d’anarchie spontanée.

Transcrit pour les archives Internet Marx/Engels en 1997 par Rob Ryan.

IV

Rome, le 14 mai 1897.

Pour revenir à mon premier argument, il me semble que la question suivante est au premier plan dans votre esprit : par quels moyens et de quelle manière serait-il possible d’inaugurer une école de matérialisme historique en France ? Je ne sais pas si j’ai le droit de répondre à cette question, sans courir le risque de figurer parmi ces journalistes de la vieille école qui, avec une assurance imperturbable, ont donné de bons conseils à l’Europe au risque de n’être presque jamais écoutés. En fait, ils ne l’ont jamais été. Je vais essayer d’être modeste. En premier lieu, il ne devrait pas être si difficile de trouver en France des rédacteurs et des éditeurs disposés à publier et à diffuser les traductions exactes des œuvres de Marx, d’Engels et d’autres qui pourraient être souhaitées. Ce serait la meilleure façon de commencer. Je suis conscient que dans l’art de traduire, on se heurte à d’étranges difficultés. Je lis l’allemand depuis plus de trente-sept ans et j’ai toujours remarqué que nous, les gens de langue latine, nous engageons dans d’étranges détours linguistiques et littéraires chaque fois que nous essayons de traduire à partir de l’allemand. Ce qui semble vivant, clair, direct en allemand devient assez souvent, lorsqu’il est traduit en italien, un jargon froid, inutile et même carrément jargon. Dans les traductions courantes, l’effet convaincant se perd avec celui du sens. Dans un travail de vulgarisation aussi vaste que celui que j’ai en vue, il serait souhaitable, outre l’interprétation fidèle du texte original, de fournir dans les préfaces, notes de bas de page et commentaires des écrits traduits les matériaux pour cela. assimilation facile, déjà en cours ou préparée dans les écrits cultivés sur le sol natal.

Les langues ne sont pas des variations accidentelles du discours universel. Ils sont bien plus que de simples moyens de communication externes exprimant la pensée et l’esprit. Ce sont les conditions et les limites de notre activité interne, qui pour cette raison, entre autres, n’est pas redevable au hasard des différents modes et formes nationaux. S’il y a des internationalistes qui ignorent cela, il faudrait plutôt les qualifier de confusionnistes et d’ignorants de la forme. Parmi ceux-là, il y a ceux qui tirent leurs informations, non pas des anciennes apocalypses, mais de ce spécieux Bakounine qui a même proclamé l’égalisation des sexes. L’assimilation d’idées, de lignes de pensée, de tendances définies, de projets qui ont trouvé leur expression mûre dans la littérature d’une langue étrangère, est un cas assez difficile de pédagogie sociale.

Puisque cette dernière expression a glissé de ma plume, permettez-moi aussi d’avouer que ce n’est pas la croissance continue des succès électoraux qui me remplit plus que toute autre chose d’admiration et d’un vif espoir, lorsque j’examine de près l’histoire passée et la situation actuelle du pays. la social-démocratie allemande. Au lieu de spéculer sur le vote comme mesure de l’avenir, selon des calculs souvent erronés d’inférence et de combinaison statistique, j’éprouve une admiration particulière pour ce cas vraiment nouveau et imposant d’éducation sociale. C’est là le point important que chez un si grand nombre d’hommes, en particulier parmi les ouvriers et les petits bourgeois, une nouvelle conscience est en train de se former, à laquelle l’influence directe des conditions économiques qui les poussent à lutter et la propagande du socialisme en tant que moyen et objectif de développement, contribuent également. Cette digression me rappelle un souvenir. J’ai été soit le premier, soit certainement l’un des premiers, en Italie, à attirer l’attention de ceux de nos ouvriers qui étaient et sont capables d’avancer sur la ligne de la lutte de classe prolétarienne moderne, sur l’exemple de l’Allemagne. Mais il ne m’est jamais venu à l’esprit de supposer que l’imitation de l’Allemagne puisse nous soustraire en quoi que ce soit à l’action spontanée. Il ne m’est jamais venu à l’esprit de suivre l’exemple de ces moines et prêtres, qui furent pendant des siècles les éducateurs presque exclusifs d’une Italie déjà en décomposition, et qui enseignaient allègrement l’art de la poésie en ordonnant à leurs élèves d’apprendre par cœur l’art poétique d’Horace. Il serait étrange que toi, Bebel, avec tes mérites, ton activité et ta sagesse, tu sois introduit parmi nous sous le costume d’un autre Horace ! Cela surprendrait même mon ami Lombroso, qui déteste le latin plus que la fièvre de la famine.

Bref, il existe encore d’autres difficultés, plus vastes et plus lourdes. Même si des écrivains et des éditeurs compétents et expérimentés, non seulement en France, mais aussi dans les autres pays civilisés, entreprenaient de diffuser les traductions de tous les ouvrages sur le matérialisme historique, cela ne ferait que stimuler, mais non former et maintenir vivants dans les diverses nations ces des énergies créatrices qui produisent et nourrissent vigoureusement un certain mouvement intellectuel. Penser, c’est produire. Apprendre signifie produire par reproduction. Nous ne connaissons réellement et véritablement une chose que lorsque nous sommes capables de la produire nous-mêmes par la pensée, le travail, la preuve et la preuve renouvelée. Nous ne le faisons qu’en vertu de nos propres pouvoirs, dans notre groupe social et du point de vue que nous y occupons.

Et maintenant pensez à la France, avec sa grande histoire, avec sa littérature qui a été si dominante pendant des siècles, avec ses ambitions patriotiques et avec sa différenciation ethnologique et psychologique très particulière, qui se manifeste même dans les produits les plus abstraits de l’esprit ! Il ne conviendrait pas à moi, Italien, de me poser en défenseur de vos chauvins, sur lesquels vous jetez tant d’opprobre bien mérité. Mais rappelons-nous ce qui s’est passé au XVIIIe siècle. La pensée révolutionnaire venait de plus d’une partie du monde civilisé, d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne, mais elle n’était européenne que si elle prenait l’apparence de l’esprit français. Et la révolution européenne était, au fond, la révolution française. Cette gloire impérissable de votre nation pèse, comme toutes les gloires, sur le peuple. Cela vous accable d’un préjugé profondément enraciné. Mais les préjugés ne sont-ils pas également des forces, du moins des obstacles au progrès, au moins ? Paris ne sera plus le cerveau du monde, ne serait-ce que pour la simple raison que le monde n’a pas de cerveau, sauf dans l’imagination de quelques sociologues superficiels. [1] Paris n’est pas non plus aujourd’hui, et ne sera jamais dans l’avenir, cette Jérusalem sacrée des révolutionnaires de toutes les parties du monde qu’elle semblait être autrefois. En tout état de cause, la future révolution prolétarienne n’aura rien de commun avec un millénaire apocalyptique. Et de nos jours, les privilèges spéciaux sont voués à l’échec tant pour les nations que pour les individus. Ainsi Engels l’a observé avec raison. D’ailleurs, cela vaudrait la peine, vous Français, de lire ce qu’il écrivait en 1871 sur les blanquistes qui tentaient de fomenter une révolution violente, si peu de temps après la catastrophe de la Commune. [2] Mais en fin de compte, lorsqu’on tient compte des conditions particulières de l’agriculture et de l’industrie françaises, qui ont retardé si longtemps la concentration du mouvement ouvrier, et qu’on impute le blâme approprié aux divers petits dirigeants et dirigeants qui Si longtemps le socialisme français a été divisé et divisé, il reste toujours que le matérialisme historique ne fera aucun progrès chez vous, tant qu’il donnera l’impression d’être simplement une élaboration mentale de deux Allemands de grand génie. Par cette expression, Mazzini a intensifié le ressentiment national contre ces deux auteurs qui, étant communistes et matérialistes, semblaient faits pour mettre en échec la formule idéaliste du Patriotisme et de Dieu.

À cet égard, le sort des deux fondateurs du socialisme scientifique fut presque tragique. Ils étaient souvent considérés comme les deux Allemands par tant de chauvins même s’ils étaient révolutionnaires. Et Bakounine, dont l’esprit si fortement enclin à l’invention, c’est le moins qu’on puisse dire, les accusait d’être des champions du pangermanisme, bien que ces deux Allemands, qui ont quitté leur pays en exil dès l’époque de leur jeunesse, aient été reçus avec un silence étudié. par ces professeurs pour qui la servilité est un acte de patriotisme. En fait, ces professeurs se sont vengés. Car Le Capital, dont toute la présentation est enracinée dans les traditions de l’économie classique, sans exclure les écrivains ingénieux et souvent talentueux de l’Italie du XVIIIe siècle, ne parle qu’avec un mépris souverain d’hommes comme Roscher et d’autres comme lui. Engels, qui s’est consacré avec tant d’habileté à l’amplification et à la vulgarisation des résultats des recherches faites par l’Américain Morgan, avait la conviction bien établie que ce qu’il appelait à juste titre philosophie classique était parvenu à sa dissolution avec Feuerbach. Et lorsqu’il écrivit son Anti-Dühring, il montrait une franche insouciance à l’égard des philosophes de l’époque, du néocriticisme de ses compatriotes, une insouciance qui s’explique, sinon est excusable, dans son cas, mais qui est ridicule chez d’autres socialistes qui affecter de l’imiter. Leur destin tragique était pour ainsi dire inhérent à leur mission. Ils s’étaient donnés corps et âme à la cause du prolétariat de toutes les nations. Et c’est pour cette raison que leur travail scientifique ne trouve dans chaque nation que le public de lecteurs capables d’une semblable révolution intellectuelle. En Allemagne, où la social-démocratie se tient fermement en rangs serrés, en raison de conditions historiques, notamment du fait que la classe capitaliste n’a jamais pu rompre ses liens avec l’ancien régime (regardez cet empereur qui parle impunément dans le langage d’un vice-dieu et qui n’est qu’un Frédéric Barberousse agissant en voyageur de commerce pour les marchandises fabriquées en Allemagne), il était tout naturel que les idées du socialisme scientifique trouvent un terrain favorable à leur diffusion normale et progressive. Mais aucun des socialistes allemands – du moins je l’espère – ne songera jamais à considérer les idées de Marx et d’Engels du simple point de vue des droits et devoirs, des mérites et des démérites des camarades du parti. Voici ce qu’Engels écrivait il n’y a pas si longtemps : [3] "On remarquera que dans ces articles, je ne me qualifie pas de social-démocrate, mais de communiste. Je le fais parce que le nom de social-démocrate était alors donné à beaucoup de gens qui n’avaient pas écrit. sur leurs bannières l’exigence de la socialisation de tous les moyens de production. Par peuple social-démocrate, on entendait en France un démocrate républicain, qui avait des sympathies réelles, mais indéfinies, pour les ouvriers comme Ledru-Rollin en 1848, et comme les socialistes radicaux de 1874, teintés de Proudhonisme. En Allemagne, les Lasalliens se disaient sociaux-démocrates, bien que la grande majorité d’entre eux reconnaisse peu à peu la nécessité de la socialisation des moyens de production, pourtant un des points essentiels de leur opinion publique. Le programme est resté des associations productives avec l’aide de l’État. Il était donc tout à fait impossible pour Marx et moi-même de choisir un terme aussi élastique pour désigner notre point de vue spécifique. Aujourd’hui, c’est différent et ce terme peut être retenu. Néanmoins, cela sera toujours inadapté à un parti dont le programme n’est pas génériquement socialiste, mais directement communiste, et dont le but politique ultime est d’éliminer toute forme d’État, et donc aussi de démocratie. »

Il me semble que les patriotes – je n’utilise pas ce terme par dérision – ont de bonnes raisons de se consoler et de se réconforter. Car rien ne permet de conclure que le matérialisme historique est le patrimoine intellectuel d’une seule nation, ou qu’il devait devenir le privilège d’une clique, d’un cercle ou d’une secte. Ses origines objectives appartiennent également à la France, à l’Angleterre et à l’Allemagne. Je ne répéterai pas ici ce que j’ai dit dans une autre lettre concernant la forme de la pensée qui s’est développée dans l’esprit de nos deux auteurs dans les conditions créées par la culture intellectuelle de l’Allemagne dans leur jeunesse, notamment par la philosophie, tandis que l’hégélianisme soit perdait elle s’est engagée dans les démarches d’une nouvelle scolastique, ou a cédé la place à une critique nouvelle et plus lourde. Mais en même temps existaient les grandes industries d’Angleterre avec toutes les misères qui les accompagnaient, avec le contrepoids idéologique d’Owen et le contrepoids pratique de l’agitation chartiste. Il y avait en outre les écoles du socialisme français et les traditions révolutionnaires de l’Occident, à partir desquelles se développaient à peine les formes d’un communisme véritablement prolétarien. Qu’est-ce que le Capital sinon la critique de cette économie politique qui, en tant que révolution pratique et expression théorique, n’avait atteint sa pleine maturité qu’en Angleterre, vers les années soixante, et qui venait à peine de commencer en Allemagne ? Qu’est-ce que le Manifeste communiste sinon la conclusion et l’explication de ce socialisme qui était soit latent, soit manifeste dans les mouvements ouvriers de France et d’Angleterre ? Toutes ces choses ont été continuées et portées à la critique, sans exclure la philosophie de Hegel, par le caractère critique immanent de l’avancée dialectique et de ses transformations. Tel est le processus de cette négation qui ne consiste pas dans la discussion contentieuse et oppositionnelle d’un concept avec un autre, d’une opinion avec une autre, mais qui vérifie plutôt les choses qu’elle nie parce que ce qu’elle rend négatif soit contient le matériel conditions ou prémisses intellectuelles pour la poursuite du processus. [4]

La France et l’Angleterre peuvent reprendre leur part dans l’élaboration du matérialisme historique sans paraître commettre un acte de simple imitation. Les Français ne devraient-ils jamais écrire des livres véritablement critiques sur Fourier et Saint Simon, montrant qu’ils furent, et dans quelle mesure, les précurseurs du socialisme contemporain. N’y a-t-il pas suffisamment d’occasions pour consacrer une œuvre littéraire aux événements de 1830 à 1848, pour que l’on puisse voir que la théorie du Manifeste communiste n’était pas leur négation, mais plutôt leur résultat et leur solution. N’y a-t-il pas besoin d’un ouvrage exhaustif sur le coup d’État de Louis Napoléon, en contrepartie du 18 brumaire de Marx, qui, bien qu’ouvrage d’un grand génie et d’une visée insurmontable, est néanmoins en grande partie un ouvrage de l’heure et coloré par des méthodes publicitaires ? La Commune n’attend-elle pas encore son dernier traitement critique ? La grande révolution du XVIIIe siècle, dont la littérature est colossale quant à son histoire générale, mais très petite quant aux détails, a-t-elle jamais été traitée de manière approfondie avec un aperçu des mouvements de classe qui la constituaient et comme un exemple typique ? illustration de l’histoire industrielle ? Pour être bref, toute l’histoire moderne de la France et de l’Angleterre n’offre-t-elle pas aux étudiants de ces pays un champ bien plus grand pour illustrer le matérialisme historique que celui offert jusqu’à récemment par la situation de l’Allemagne ? Les conditions de l’Allemagne étaient, depuis la guerre de Trente Ans, grandement compliquées par les obstacles au progrès et restaient presque toujours enveloppées dans les brumes de diverses spéculations dans la tête de ceux qui vivaient sous elles et les observaient. Les chroniqueurs florentins du XIVe siècle seraient émus de joie par ces idées brumeuses.

J’ai insisté sur ces détails, non pour prendre les airs d’un conseiller de la France, mais pour conclure en disant que, dans l’état actuel des esprits latins, il n’est pas chose facile de les imprégner de des idées nouvelles, si l’on entreprend de les aborder simplement avec des formes de pensée abstraites. Mais ils assimileront rapidement et efficacement les nouvelles idées lorsqu’elles leur seront proposées sous la forme d’histoires ou d’essais contenant certains éléments de l’art.

Je reviens un instant à la question de la traduction. L’Anti-Dühring d’Engels est l’ouvrage qui, avant tout autre, devrait bénéficier d’une diffusion internationale. Je connais peu de livres qui lui égalent en termes de compacité de pensée, de multiplicité de points de vue et d’efficacité à faire comprendre ses arguments. Cela peut devenir un remède mental pour les jeunes penseurs, qui se tournent généralement avec un toucher vague et incertain vers des livres censés traiter d’un socialisme quelconque. C’est ce qui s’est passé lors de la parution de ce livre, comme l’écrivait Bernstein il y a environ trois ans dans la Neue Zeit, dans un article commémorant l’événement. Cet ouvrage d’Engels reste le livre inégalé dans la littérature du socialisme.

Or, ce livre n’a pas été écrit pour une thèse, mais plutôt pour une antithèse. A l’exception de quelques parties détachables qui ont été transformées en livre par elles-mêmes et qui ont fait sous cette forme le tour du monde (Socialisme, Utopie et Scientifique), ce livre a pour fil conducteur la critique d’Eugène Dühring, qui avait inventé une philosophie et un socialisme qui lui est propre. Mais quelle personne, en dehors du cercle des scientifiques de profession, et combien de lecteurs de nationalité autre que allemande devraient s’intéresser à M. Dühring ? Eh bien, malheureusement, chaque nation a trop de Dühring. Qui sait quel livre contre un autre je-sais-tout un Engels d’une autre nationalité aurait pu écrire, ou pourrait encore écrire ? L’effet de ce travail sur les socialistes des autres pays devrait être, à mon avis, de leur fournir les aptitudes critiques qui sont nécessaires pour écrire tous les autres Anti-Quelque chose nécessaires pour réfuter ceux qui tentent de contrecarrer ou d’infester le mouvement socialiste. au nom de tant de notions confuses en sociologie. Les armes et les méthodes de critique varieront bien entendu d’un pays à l’autre en fonction des exigences de l’adaptation locale. Le but est de guérir le patient et non la maladie. C’est la méthode de la médecine moderne.

Essayer d’agir différemment reviendrait à subir le sort des hégéliens qui se sont imposés en Italie de 1840 à 1880, notamment dans le Sud, par exemple à Naples. La plupart d’entre eux n’étaient que de simples adeptes, mais quelques-uns étaient de fervents penseurs. Dans l’ensemble, ils représentaient un courant révolutionnaire d’une grande importance, en raison de leur scolastique traditionnelle, de leur esprit français et de leur philosophie du soi-disant bon sens. Ce mouvement est devenu quelque peu connu en France. Car c’est l’un de ces hégéliens, nommé Véra, et non le plus profond et le plus fort d’entre eux, qui a fourni à la France les traductions les plus lisibles de quelques-unes des œuvres fondamentales de Hegel et les a accompagnées de copieux commentaires. [5] Aujourd’hui, toute trace et même le souvenir de ce mouvement ont disparu parmi nous au bout de quelques années seulement. Les écrits de ces penseurs ne se trouvent nulle part ailleurs que chez les antiquaires et les libraires de second ordre. Cette dissolution dans le néant de toute une école scientifique sans importance n’est pas due uniquement aux vicissitudes souvent méchantes et peu louables de la vie universitaire, ni à la propagation épidémique d’un positivisme qui rassemble ici et là les fruits d’une science assez demi-mondaine. mais à des causes plus profondes. Ces hégéliens écrivaient, enseignaient et discutaient entre eux, comme s’ils vivaient simplement à Berlin ou dans l’Utopie, au lieu de Naples. Ils eurent une conversation mentale avec leurs camarades allemands. [6] Ils ne répondaient de leur chaire ou dans leurs écrits qu’aux critiques qu’ils faisaient eux-mêmes, de sorte qu’ils entretenaient un dialogue qui apparaissait comme un monologue à leur auditoire et à leurs lecteurs. Ils ne réussirent pas à transformer leurs traités et leur dialectique en livres qui ressemblaient à de nouvelles conquêtes intellectuelles de la nation. Ce souvenir désagréable et peu attrayant m’est venu à l’esprit lorsque j’ai commencé à écrire le premier de mes deux essais sur le matérialisme historique, et il n’y a désormais aucune raison pour que je ne les donne pas suite à d’autres. Mais ensuite je me suis souvent demandé : comment dois-je procéder pour dire des choses qui ne paraissent pas dures, étrangères et étranges aux lecteurs italiens ? Vous me dites que j’ai réussi, et c’est peut-être le cas. Ne serait-ce pas un singulier manque de courtoisie si je devais être mon propre juge et discuter des éloges que vous me faites ?

Il y a environ cinq ans, j’écrivais à Engels : « En lisant la Sainte Famille, je me suis souvenu des hégéliens de Naples, parmi lesquels j’ai vécu dans ma première jeunesse, et il me semble que j’ai compris et apprécié ce livre plus que d’autres qui ne le sont pas. Je connaissais bien les faits intérieurs particuliers de cette drôle de satire. Il me semblait avoir personnellement vu de près ce cercle pittoresque de Charlottenburg, que vous et Marx avez si drôlement satirisé, j’ai vu devant mon esprit, plus que quiconque. un certain professeur d’esthétique, homme très original et talentueux, qui expliqua les romans de Balzac par déduction, fit construire la coupole de l’église Saint-Pierre, et arrangea les instruments de musique en série génétique et qui peu à peu, de négation en négation, par la négation de la négation, nous sommes finalement arrivés à la métaphysique de l’inconnaissable que lui, bien que peu familier avec Spencer, mais en quelque sorte lui-même un Spencer non glorifié, appelait l’innommable. Moi aussi, j’ai vécu dans ma jeunesse. jours, pour ainsi dire, dans une telle salle d’entraînement, et je n’en suis pas désolé. Pendant des années, mon esprit a été partagé entre Hegel et Spinoza. Avec une ingéniosité juvénile, j’ai défendu la dialectique du premier contre Zeller, le fondateur du néo-kantisme. Je connaissais par cœur les écrits de Spinoza et, avec une compréhension aimante, j’exposais sa théorie des affections et des passions. Mais maintenant, toutes ces choses semblent aussi lointaines dans mes souvenirs que l’histoire primitive. Aurai-je moi aussi à présent ma négation de la négation ? Vous m’encouragez à écrire sur le communisme. Mais j’ai toujours des réticences à l’idée de faire des choses qui dépassent mes forces et qui ont peu d’effet en Italie. »

Sur quoi il répondit... Mais je ferai ici un point. Il semble presque impoli de reproduire les lettres privées d’un homme, surtout si peu de temps après sa mort, à moins que l’intérêt public ne l’exige de toute urgence. En tout état de cause, comparées aux écrits destinés à être publiés, les citations de lettres privées ont peu de conviction et peu de poids, même si elles se réfèrent à des sujets d’actualité et se limitent à des questions de théorie et de science. Avec l’intérêt croissant pour le matérialisme historique, et en l’absence d’une littérature qui l’illustrerait de manière générale et spécifique, il arriva qu’Engels, au cours des dernières années de sa vie, fut interrogé, et même tourmenté par des questions sans fin, par beaucoup se sont inscrits comme étudiants volontaires et libres dans l’université aventureuse et interdite du socialisme, dont Engels était professeur sans chaire. Cela explique ses lettres publiées et beaucoup d’entre elles qui n’ont pas été publiées. De ces trois lettres, récemment reproduites par Le Devenir Social d’une revue berlinoise et d’un journal de Leipzig, il ressort qu’il craignait quelque peu que le marxisme ne se transforme à présent en une sorte de doctrinarisme bon marché.

Pour beaucoup de ceux qui prétendent être des scientifiques, non pas dans l’université aventureuse des peuples à venir, mais dans celle de la société officielle actuelle, il arrive qu’ils soient pris au vol par des étudiants et des chercheurs d’informations et que, un pied levé , ils répondent à chaque question comme s’ils avaient l’explication de tout gravée dans leur cerveau. Les professeurs les plus prétentieux, ne voulant pas priver la science de sa sainteté sacerdotale et prétendant qu’elle consiste entièrement en un savoir matérialisé au lieu d’être principalement une compétence visant à diriger la formation du savoir, donnent des réponses désinvoltes et réussissent ainsi fréquemment à se moquer d’eux-mêmes, après à la manière de ce délicieux Méphistophélès sous les traits d’un maître des quatre facultés. Rares sont ceux qui ont la résignation socratique pour répondre : je ne sais pas, mais je sais que je ne sais pas, et je sais ce que l’on pourrait savoir et ce que je pourrais savoir si j’avais fait ces efforts ou accompli ces travaux. qui sont nécessaires pour savoir ; et si vous me donnez un nombre infini d’années et une capacité infinie de travail méthodique, je pourrais étendre mes connaissances presque indéfiniment.

C’est là l’essence de la révolution mentale pratique de la théorie de la compréhension qu’implique le matérialisme historique.

Tout acte de penser est un effort, c’est-à-dire un nouveau travail. Pour le réaliser, nous avons avant tout besoin du matériel d’une expérience mûre et d’instruments méthodiques, rendus familiers et efficaces par un long maniement. Il ne fait aucun doute qu’une tâche accomplie ou une pensée achevée facilite la production d’une nouvelle pensée par de nouvelles forces. Il en est ainsi, premièrement, parce que les produits d’hier restent incorporés dans les écrits et autres arts représentatifs d’aujourd’hui, et, deuxièmement, parce que les énergies accumulées par nous pénètrent intérieurement et dotent le travail, entretenant ainsi un mouvement rythmique. Et c’est précisément ce processus rythmique qui constitue la méthode de mémoire, de raisonnement, d’expression, de communication. et ainsi de suite. Mais cela ne veut pas dire pour autant que nous deviendrons un jour des machines pensantes. Chaque fois que nous entreprenons de produire une pensée nouvelle, nous avons besoin non seulement des matériaux et des impulsions externes de l’expérience réelle, mais aussi d’un effort adéquat pour passer des étapes les plus primitives de la vie mentale à cette étape supérieure, dérivée et complexe appelée pensée, dans laquelle nous ne pouvons nous maintenir que si nous exerçons notre volonté, qui a une certaine intensité et une certaine durée au-delà de laquelle elle ne peut être exercée.

Tout acte de penser est un effort, c’est-à-dire un nouveau travail. Pour le réaliser, nous avons avant tout besoin du matériel d’une expérience mûre et d’instruments méthodiques, rendus familiers et efficaces par un long maniement. Il ne fait aucun doute qu’une tâche accomplie ou une pensée achevée facilite la production d’une nouvelle pensée par de nouvelles forces. Il en est ainsi, premièrement, parce que les produits d’hier restent incorporés dans les écrits et autres arts représentatifs d’aujourd’hui, et, deuxièmement, parce que les énergies accumulées par nous pénètrent intérieurement et dotent le travail, entretenant ainsi un mouvement rythmique. Et c’est précisément ce processus rythmique qui constitue la méthode de mémoire, de raisonnement, d’expression, de communication. et ainsi de suite. Mais cela ne veut pas dire pour autant que nous deviendrons un jour des machines pensantes. Chaque fois que nous entreprenons de produire une pensée nouvelle, nous avons besoin non seulement des matériaux et des impulsions externes de l’expérience réelle, mais aussi d’un effort adéquat pour passer des étapes les plus primitives de la vie mentale à cette étape supérieure, dérivée et complexe appelée pensée, dans laquelle nous ne pouvons nous maintenir que si nous exerçons notre volonté, qui a une certaine intensité et une certaine durée au-delà de laquelle elle ne peut être exercée.

Nous voici donc arrivés une fois de plus à la philosophie de la pratique, qui est la voie du matérialisme historique. C’est la philosophie immanente des choses sur laquelle les gens philosophent. Le processus réaliste mène d’abord de la vie à la pensée, et non de la pensée à la vie. Cela mène du travail, du travail de cognition, à la compréhension en tant que théorie abstraite, et non de la théorie à la cognition. Cela mène des désirs, et donc des divers sentiments de bien-être ou de maladie résultant de la satisfaction ou de la négligence de ces désirs, à la création du mythe poétique des forces surnaturelles, et non l’inverse. Dans ces déclarations réside le secret d’une phrase utilisée par Marx, qui a été la cause de bien des soucis chez certains. Il a dit qu’il avait remis à l’endroit la dialectique de Hegel. Cela signifie en termes clairs que le mouvement rythmique de l’idée elle-même (la génération spontanée de la pensée !) a été mis de côté et que les mouvements rythmiques des choses réelles ont été adoptés, mouvement qui en fin de compte produit la pensée.

Le matérialisme historique, ou philosophie de la pratique, prend donc en compte l’homme en tant qu’être social et historique. Elle porte le coup final à toutes les formes d’idéalisme qui considèrent les choses réellement existantes comme de simples réflexes, reproductions, imitations, illustrations, résultats de la pensée dite a priori, pensée avant le fait. Elle marque aussi la fin du matérialisme naturaliste, prenant ce terme dans le sens qu’il avait encore il y a quelques années. La révolution intellectuelle, qui en est venue à considérer les processus de l’histoire humaine comme absolument objectifs, s’accompagne simultanément de cette révolution intellectuelle qui considère l’esprit philosophique lui-même comme un produit de l’histoire. Cet esprit n’est plus pour tout homme pensant un fait qui n’a jamais été en train de se produire, un événement qui n’a eu aucune cause, une entité éternelle qui ne change pas, et encore moins la créature d’un seul acte. Il s’agit plutôt d’un processus de création à perpétuité.

V

Rome, le 24 mai 1897.

Reprenant mon fil au point où je l’avais laissé tomber l’autre jour, je tiens à dire que je pense que vous avez parfaitement raison de placer le problème de la philosophie générale à l’ordre du jour. Je me réfère à cet égard non seulement à votre préface, dont j’essaie d’accroître l’effet par ma longue conversation écrite, mais aussi à certains de vos articles dans Le Devenir Social et à quelques-unes des lettres privées que vous avez eu la gentillesse de à m’adresser. Vous avez l’idée que le matérialisme historique peut paraître suspendu en l’air tant qu’il a pour adversaires d’autres philosophies qui ne s’harmonisent pas avec lui, et tant qu’il ne trouve pas les moyens de développer sa propre philosophie, comme c’est le cas aujourd’hui. inhérente et irrémanente dans ses faits et prémisses fondamentaux.

Ai-je bien compris votre sens ?

Vous faites explicitement référence à la psychologie, à l’éthique et à la métaphysique. Par ce dernier terme, vous entendez exprimer ce que j’appellerais, en raison d’autres habitudes mentales et d’autres méthodes d’enseignement, soit la théorie générale de la cognition , soit la théorie générale des formes fondamentales de la pensée . Je préfère ces termes, ou des termes similaires, en partie par très grande prudence, en partie par crainte d’être mal compris, et aussi pour ne pas me heurter à certains préjugés. Cependant, je passe sous silence ces termes auxiliaires. Car dans le domaine scientifique, nous ne sommes pas tenus de nous en tenir servilement à la signification que les termes ont dans l’expérience ordinaire et dans les esprits ordinaires, à moins qu’il ne s’agisse de termes de la vie quotidienne que la science utilise de la même manière que tout le monde, lorsqu’elle appelle pain : pain. Mais ces autres termes ont été choisis par nous-mêmes, lorsque nous avons fixé et développé certains concepts que nous souhaitions formuler de manière globale au moyen de mots pratiques. Il serait absurde de vouloir déduire de l’étymologie de ce mot le sens et l’essence d’une science, par exemple la chimie. Car nous serions face à face avec l’Egypte la plus ancienne, au lieu du nom qui signifie la terre jaune des deux côtés du Nil, depuis son embouchure jusqu’aux montagnes !

Je vous laisserai jouir en paix de la compagnie du mot métaphysique , s’il vous convient de vous en contenter. Fini ces frivolités ! Si quelqu’un qui voulait élargir son catalogue devait saisir les Premiers Principes du désormais indispensable Spencer sous le titre de métaphysique , il ne ferait ni plus ni moins que le bibliothécaire de Troie, à savoir coller autant d’étiquettes sur les différents essais traitant des premiers principes de la philosophie (Aristote utilisait les mêmes termes pour les désigner), et aucun commentaire des écrivains anciens, ni aucune critique des écrivains modernes, n’ont jamais réussi à les amener à la clarté et à la cohérence d’un livre parfait. Qui sait, mais beaucoup seraient maintenant heureux de découvrir qu’après tout, l’ancien Stagirite, qui a imprimé ses idées dans l’esprit de l’humanité pendant tant de siècles et dont le nom a été porté comme une bannière dans tant de batailles de l’esprit, n’était qu’un autre Spencer d’autrefois, qui. uniquement à cause du temps, a écrit en grec au lieu d’anglais, et pas très bien en grec non plus.

La tradition ne doit pas nous peser comme un cauchemar. Il ne doit pas être un empêchement, un obstacle, un objet de culte ou de révérence stupide. Nous sommes assez bien d’accord là-dessus. Mais d’un autre côté, la tradition est ce qui nous lie à l’histoire, je veux dire, c’est ce qui nous unit aux étapes péniblement acquises, qui facilitent le travail et font progresser davantage. Cela nous distingue des brutes. Ce ne sont que de longs siècles de travail qui différencient notre histoire de celle des animaux. En réalité, quiconque se consacre à quelque étude, fût-elle concrète, empirique, particulière, minutieuse et détaillée, quelque part dans la vie réelle, ne peut manquer d’admettre qu’il y a un certain point où il éprouve le besoin pressant de tout reconsidérer. concepts généraux (catégories) récurrents dans des actes particuliers de pensée, tels que l’unité, la multiplicité, la totalité, la condition, la fin, la raison de tout, la cause, l’effet, la progression, le fini, l’infini, etc. Or, même si nous ne nous arrêtons pas très longtemps à considérer ces aspects nouveaux et curieux, nous sommes impressionnés par les problèmes universels de la cognition. Ces problèmes nous paraissent nécessairement existants. C’est cette suggestion de la fatalité qui est la source et le siège de ce que vous appelez métaphysique, et qu’on peut aussi appeler autrement.

Toute la question est de savoir comment nous traitons ces données nécessaires. La marque caractéristique de la pensée classique, en général, par exemple de la pensée grecque, est une certaine ingénuité dans l’usage et le maniement de tels concepts. D’autre part, la marque caractéristique de la philosophie moderne, toujours d’une manière générale, est un doute méthodique, une attitude critique qui accompagne l’usage de ces concepts comme une garde méfiante et prudente et les scrute intérieurement comme extérieurement, dans leurs portées plus larges. . Le facteur décisif dans le passage de l’ingénuité à l’analyse critique est l’observation méthodique (dont la portée et les moyens étaient limités chez les anciens), et plus encore que l’observation, c’est l’expérience minutieuse et techniquement précise (qui était presque entièrement inconnue chez les anciens). . Par l’expérience, nous devenons des collaborateurs de la nature. Nous produisons artificiellement des choses que la nature produit d’elle-même. Grâce à l’art de l’expérimentation, les choses cessent d’être de simples objets de vision rigides, car elles sont générées sous notre direction. Et la pensée cesse d’être une hypothèse, ou un précurseur énigmatique des choses, et devient une chose concrète, parce qu’elle grandit avec les choses, et continue de croître avec elles dans la mesure où nous apprenons à les comprendre.

L’art de l’expérimentation méthodique nous conduit finalement à accepter la simple vérité suivante : Même avant l’avènement de la science, et chez tous les êtres humains qui n’ont jamais adopté la science, les activités internes, y compris la réflexion naturelle, constituent un processus de croissance qui prend place en nous pendant que nous poursuivons la satisfaction de nos besoins, et qui implique la création successive de nouvelles conditions.[7] De ce point de vue également, le matérialisme historique est le résultat d’un long développement. Il explique l’essor historique du savoir scientifique, en montrant que ce savoir correspond en dualité, et est proportionnel en quantité, à la productivité du travail. En d’autres termes, la science dépend de nos besoins.

Maintenant, je me tourne vers vous et j’approuve le coup de pied que vous donnez à l’agnosticisme . Car ce n’est que le pendant anglais du néokantisme allemand. Il n’y a qu’une différence appréciable. Le néokantisme ne représente en fin de compte qu’une certaine ligne de pensée académique, qui nous a fourni une meilleure connaissance de Kant et une littérature utile de gens instruits. L’agnosticisme, au contraire, du fait de sa diffusion parmi le peuple, est un véritable symptôme de la condition actuelle de certaines classes sociales. Les socialistes auraient de bonnes raisons de croire que ce symptôme est une des manifestations de la décadence de la bourgeoisie. Cela contraste certainement avec le dévouement héroïque à la vérité manifesté par la pensée des précurseurs de l’histoire moderne, tels que Bruno et Spinoza, ou avec cette affirmation de soi conventionnelle, typique des penseurs du XVIIIe siècle, jusqu’à l’époque classique allemande. la philosophie entre progressivement en scène. Cela est encore plus en contradiction avec la précision des moyens de recherche modernes, qui, à notre époque, ont tellement accru la domination de la pensée humaine sur la nature. Il lui manque cette caractéristique qui, selon Hegel, est essentielle à toute philosophie, à savoir le courage de la vérité. Cela donne l’impression d’une lâche résignation. Certains de ces marxistes, qui passent par un raccourci des conditions économiques aux réflexions mentales, comme s’il s’agissait simplement d’interpréter des signes sténographiques, pourraient dire que cet inconnaissable , si sacré pour un grand nombre de quiétistes du domaine, de la raison, est une preuve que l’esprit de l’époque bourgeoise n’est plus capable de voir clairement à travers l’organisation du monde, parce que le capitalisme, dont il reçoit ses orientations, est déjà dans un état de désintégration. En d’autres termes, la bourgeoisie pressent instinctivement sa ruine imminente et se livre donc à une sorte de religion de l’imbécillité. Une telle affirmation pourrait même paraître ingénieuse et belle, même si elle ne peut être démontrée. Pourtant, cela ressemble un peu au grand nombre d’absurdités qui ont été dites par beaucoup au nom de l’interprétation économique de l’histoire. [8]

En revanche, je dis que cet agnosticisme nous rend un grand service. En répétant sans cesse qu’il ne nous est pas donné de connaître la chose elle-même, la nature intime des choses, la cause finale et la raison fondamentale des phénomènes, les agnostiques arrivent à leur manière, par un autre chemin, à savoir en regrettant l’impossibilité de connaître ce prétendu mystère, au même résultat que nous le faisons, seulement nous ne regrettons pas, mais cherchons plutôt la connaissance sans l’aide de l’imagination. Ce résultat est que nous ne pouvons penser que des choses dont nous faisons l’expérience nous-mêmes, en prenant ce mot dans son sens le plus large.

Il suffit de voir ce qui s’est passé dans le domaine de la psychologie. D’un côté, l’illusion selon laquelle les faits psychiques pouvaient s’expliquer par l’hypothèse d’une entité surnaturelle s’est dispersée. De l’autre côté, on a abandonné l’idée vulgaire et plus matérielle que matérialiste selon laquelle la pensée est une sécrétion du cerveau. Il a été démontré que les faits psychiques sont couplés à un organisme spécifique, que cet organisme lui-même était dans un processus constant de formation, que les faits psychiques sont accompagnés de processus nerveux internes, dans la mesure où ces processus font partie de la conscience. L’hypothèse grossière du matérialisme mécanique a été rejetée, selon laquelle il était possible d’observer l’activité interne, son maintien et ses complications en fonction de la conscience, par des moyens externes, simplement parce que l’on peut découvrir de jour en jour l’état correspondant dans le nerf. centres. Nous sommes ainsi arrivés à la science psychique. Il est inexact, pour ne pas dire erroné, d’appeler cette science une psychologie sans âme. Il faudrait plutôt l’appeler la science des produits psychiques sans le mythe de la substance spirituelle.

Quand Engels, dans son Anti-Dühring , utilisait le terme métaphysique de manière dépréciative, il entendait précisément se référer à cette façon de penser, de concevoir, de déduire, d’exposer qui est à l’opposé d’une considération génétique, et donc dialectique, des choses. La pensée métaphysique présente les caractéristiques suivantes : elle considère en premier lieu comme des choses indépendantes les unes des autres, les modes de pensée qui ne sont en réalité des modes que dans la mesure où ils représentent des points de corrélation. et transition dans un processus ; en deuxième lieu, elle considère ces modes de pensée comme existant avant le fait, comme préexistants, comme types ou prototypes de la réalité faible et obscure des perceptions sensorielles. Du premier point de vue, par exemple, des pensées telles que la cause et l’effet, les moyens et la fin, l’origine et la réalité, etc., apparaissent simplement comme des terminaisons distinctes de types différents, et parfois opposés. Certaines d’entre elles semblent n’être que des causes, d’autres seulement des effets, et ainsi de suite. Dans le second cas, le monde de l’expérience semble se désintégrer et s’effondrer sous nos yeux, se séparant en substance et attribut, chose en soi et phénomène, possibilité et réalité évidente. La critique d’Engels exige de manière substantielle et réaliste que la pensée terminale ne soit pas considérée comme une entité fixe, mais comme une fonction. Car de tels concepts terminaux n’ont de valeur que dans la mesure où ils nous aident à penser maintenant, alors que nous sommes activement engagés dans la poursuite d’une nouvelle pensée.

Cette critique d’Engels, qui peut être améliorée à bien des égards par des affirmations plus spécifiques et plus précises, notamment en ce qui concerne l’origine de la pensée métaphysique, répète à sa manière la distinction hégélienne entre l’entendement , qui définit les contraires comme tels, et la raison. , qui dispose ces contraires en série ascendante (Bruno dirait : L’art divin de concilier les contraires , et Spinoza disait : Toute détermination est une négation ).

La pensée métaphysique, vue à distance, a certains points communs avec l’origine des mythes. Elle est enracinée dans la théologie, qui tente de rendre les articles de foi (que l’auto-illusion présente comme des faits objectifs, alors qu’ils sont des hypothèses subjectives) plausibles pour la raison logique. Combien de miracles ce mythe de la Parole a-t-il accompli ! De telles pensées métaphysiques, utilisant ce terme dans un sens dépréciatif, comme désignant un certain stade de la pensée qui interfère avec la formation d’une nouvelle pensée, se retrouvent dans toutes les branches de la connaissance humaine. Quelle énergie énorme a dû être dépensée par la réflexion doctrinaire dans le domaine de l’étude des langues, avant que l’illusion schématique des formes grammaticales ne soit remplacée par leur genèse ! Cette genèse est désormais recherchée et localisée dans les différentes étapes de la composition du langage, qui est un processus de travail et de production et non un simple fait. La métaphysique dans ce sens ironique existe, et existera peut-être toujours, dans les mots et la phraséologie dérivés de l’expression de la pensée. Car le langage, sans lequel nous ne pourrions ni saisir précisément la pensée ni formuler son expression, change la chose qu’il exprime en même temps qu’il la prononce. C’est pour cette raison que le langage a peut-être presque un germe mythique. On aura beau perfectionner la théorie générale des vibrations, on dira toujours : La lumière produit tel ou tel effet ; la chaleur fonctionne comme ça. Il existe toujours la tentation (ou du moins le danger) de personnifier un processus ou ses points terminaux. Au moyen d’une projection illusoire, les relations deviennent des choses, et en cogitant plus loin sur elles, ces choses deviennent des sujets opératoires. Si nous prêtons attention à ces fréquentes chutes de notre esprit dans le mode pré-scientifique d’utilisation des mots, nous découvrirons en nous-mêmes les données psychologiques permettant d’expliquer la manière dont les formes de pensée se sont transformées en entités objectives, dans des circonstances et des situations différentes. en d’autres temps. Les idées platoniciennes sont typiques de ce cas. Je l’appelle typique, car c’est le plus plastique. Toute l’histoire est pleine de telles métaphysiques, qui témoignent d’un esprit immature qui n’est pas encore aiguisé par l’autocritique ni renforcé par l’expérience. Les mêmes raisons, entre autres, mettent dans la même classe des choses telles que la superstition, la mythologie, la religion, la poésie, un culte fanatique des mots, un culte des formes vides. Cette métaphysique laisse également ses traces dans ce domaine de la pensée que nous appelons aujourd’hui, avec vanité, science.

Un tel mode de pensée métaphysique n’obscurcit-il pas le domaine de l’économie politique ? L’argent, qui n’est à l’origine qu’un moyen d’échange et se transforme en capital uniquement parce qu’il est combiné à un processus de travail productif, ne devient-il pas dans l’imagination de certains économistes un capital auto-généré, qui sécrète des intérêts par une puissance inhérente ? C’est pour cette raison que le chapitre du Capital de Marx , qui parle du fétichisme du capital, est très important. [9] La science économique regorge de tels fétiches. Le caractère de marchandise, que le produit du travail humain ne revêt que dans certaines conditions historiques, dans lesquelles vivent les êtres humains lorsqu’il existe un système défini d’interrelations sociales, est considéré par certains comme une dualité intrinsèque du produit de toute éternité. Le salaire, qui ne peut être conçu que si certains sont dans la nécessité de s’offrir à d’autres êtres humains, est considéré comme une catégorie absolue, c’est-à-dire comme un élément de tout gain, de sorte qu’en fin de compte l’intrigant capitaliste se pare de avec le titre d’un homme qui gagne par son propre mérite les salaires les plus élevés. Et qu’en est-il du loyer de la terre – de la terre , remarquez. Je n’en aurais jamais fini si je voulais énumérer toutes ces transformations métaphoriques de conditions relatives en attributs éternels des hommes et des choses.

Qu’ont pensé les interprètes grossiers du darwinisme de la lutte pour l’existence ? Un impératif, un commandement, un destin, un tyran. Ils ont oublié les circonstances matérielles entourant la souris et le chat, la chauve-souris et l’insecte, le bourdon et le trèfle. Le processus d’évolution, qui est une expression mutuellement équilibrée de mouvements infinis donnant lieu à de nombreux problèmes complexes et non à un seul théorème, se transforme soudainement en une évolution fantastique . Par conséquent, les vulgarisateurs de la sociologie marxiste transforment les conditions, les relations et les interconnexions de la vie économique commune en une sorte de quelque chose de fantastique qui nous domine, souvent parce que ces interprètes du marxisme manquent de capacités littéraires. Tout cela donne l’impression qu’il y a encore d’autres questions à considérer, mais simplement les éléments naturels du problème, tels que les personnes et les personnes, les locataires et les propriétaires de maisons, les propriétaires fonciers et les ouvriers agricoles, les capitalistes et les salariés, les messieurs et les domestiques. , exploités et exploiteurs, en un mot, des êtres humains vivant dans des conditions de temps et de lieu déterminées, dans des degrés divers de dépendance mutuelle en raison de la manière particulière de posséder et d’utiliser les moyens sociaux de production.

La récurrence incontestable du vice métaphysique , qui coïncide parfois directement avec la mythologie, devrait nous rendre indulgents envers les causes et les conditions, soit directement psychiques, soit plus généralement sociales, qui ont retardé dans le passé l’avènement de la pensée critique, consciemment expérimentale. et se méfie prudemment du verbalisme. Il ne sert à rien de revenir aux trois époques de Comte. Bien entendu, la question de la prédominance quantitative des formes théologiques et métaphysiques dans les différentes époques de l’histoire humaine doit être discutée. Mais il ne faut pas l’envisager à la lumière d’une différence exclusivement qualitative par rapport à l’époque dite scientifique. Les êtres humains n’ont jamais été exclusivement théologiques ou métaphysiques, et ils ne seront jamais exclusivement scientifiques. Le moindre sauvage, qui a peur de son fétiche, sait qu’il coûte moins de peine de descendre avec la rivière que de nager à contre-courant, et l’accomplissement de ses travaux les plus élémentaires implique une certaine somme d’expérience et de science. D’un autre côté, nous avons aujourd’hui des scientifiques dont l’esprit est obscurci par les mythologies. La métaphysique, à l’opposé de l’exactitude scientifique, n’est pas encore devenue un fait préhistorique au point d’être au même niveau que le tatouage et le cannibalisme.

Personne, je l’espère, ne mettrait entièrement au crédit du matérialisme historique la victoire définitive sur la métaphysique, du moins sur la métaphysique telle qu’elle était comprise jusqu’à présent, selon Engels. Cette victoire constitue plutôt un cas particulier dans le développement de la pensée anti-métaphysique. Cela ne serait pas arrivé si la pensée critique ne s’était pas développée depuis longtemps. Nous devons confronter les comptes en la matière avec toute l’histoire de la science moderne. Lorsque Don Ferrante des Promessi Sposi (au XVIIe siècle, remarquez bien) mourut de la peste en niant son existence, parce qu’elle n’était pas mentionnée dans les dix catégories d’Aristote, la scolastique avait déjà reçu les premiers coups durs et décisifs. Il fut le dernier scolastique convaincu, et j’espère que Léon XIII ne s’opposera pas à cette affirmation car elle interfère avec ses affaires. Et depuis lors jusqu’à aujourd’hui, j’ai une longue histoire de conquêtes positives de la pensée, par lesquelles l’essence de la philosophie indépendante, qui la distinguait de la science, à savoir la théorie de la cognition, a été soit absorbée, soit éliminée, soit réduite et assimilée d’une autre manière. Sur cette voie de la pensée scientifique, nous rencontrons des sujets tels que la psychologie empirique, l’étude des langues, le darwinisme, l’histoire des institutions et la critique proprement dite. J’ajouterais aussi le positivisme, si je ne craignais pas d’être incompris. En fait, si l’on considère le positivisme dans son ensemble et sommairement, il a été l’une des nombreuses formes par lesquelles la pensée de l’humanité s’est rapprochée d’une conception de la philosophie, qui ne raisonne pas avant le fait, mais est le résultat de l’immanent nature des choses. Nous ne devons pas être surpris, à ce propos, si la similitude générique du matérialisme historique avec tant d’autres produits de la pensée et du savoir contemporains a conduit beaucoup de ceux qui traitent de la science à la manière des hommes de lettres ou des lecteurs de magazines, à commettre l’erreur d’agir sous des impressions superficielles, de suivre les impulsions d’une curiosité érudite, et de se flatter de pouvoir rendre la théorie marxiste plus complète par tel ou tel ajout. Nous devrons supporter de tels bricolages pendant un certain temps. Beaucoup sont induits à cette erreur par l’habitude, aujourd’hui commune dans toutes les branches de la science moderne, de tout considérer du point de vue de l’évolution et de la croissance. Puisque tout le monde parle d’évolution, les inexpérimentés et les superficiels pensent que tout le monde veut dire la même chose. Vous avez très justement attiré votre attention sur les différents points de différenciation du matérialisme historique, qui, permettez-moi d’ajouter, sont caractéristiques d’une science fondée sur la dialectique et le communisme révolutionnaire. Vous n’avez pas proposé de trancher la question de savoir si Marx pourrait aller bras dessus bras dessous avec tel ou tel autre philosophe, mais vous vous efforcez plutôt de déterminer quelle sorte de philosophie est le résultat logique et nécessaire de la théorie marxiste.

C’est pour ces raisons que je ne me suis pas opposé, et je ne m’oppose pas encore, à l’usage de votre part d’un langage métaphysique, en prenant ce terme dans un sens qui n’est pas dénigrant. Le marxisme traite fondamentalement de problèmes généraux. Et celles-ci se réfèrent, d’une part, aux limites et aux formes de la cognition, et d’autre part, aux relations de l’humanité avec le reste de l’univers connaissable et connu. N’est-ce pas ce que vous comptez transmettre ? C’est précisément pour cette raison que j’ai consacré mon attention aux questions les plus générales dans le deuxième de mes essais. Mais j’ai traité le sujet de telle manière que mon intention restait cachée.

Quiconque considère le matérialisme historique dans toute sa signification constatera qu’il présente trois axes d’étude. La première correspond aux exigences pratiques des partis socialistes, exige l’acquisition d’une connaissance adéquate des conditions spécifiques du prolétariat dans chaque pays et adapte l’activité socialiste aux causes, aux perspectives et aux dangers d’une politique complexe. La seconde peut conduire, et conduira certainement, à une révision des méthodes d’écriture de l’histoire, car elle tend à ancrer cet art sur le terrain des luttes de classes et des relations sociales qui en découlent, à partir de la structure économique correspondante, que tout historien doit désormais connaître et comprendre. La troisième consiste dans le traitement des principes directeurs. Pour les comprendre et les suivre, il faut nécessairement se laisser guider par les points de vue généraux que vous indiquez.

Or, il me semble – et j’en ai fourni la preuve par écrit – que l’adhésion aux principes généraux en tant que tels n’implique pas nécessairement un retour à une scolastique formelle, ni un mépris des choses dont ces principes généraux sont déduits, tant que nous ne retombons pas dans l’erreur ancienne de croire que les idées sont une sorte d’agent surnaturel placé au-dessus des choses, tout en admettant l’inévitable division du travail. Il est certain que ces trois axes d’études se sont combinés en un seul dans l’esprit de Marx, et non seulement dans son esprit, mais aussi dans ses œuvres. Sa politique était, d’une certaine manière, l’application pratique de son matérialisme historique, et sa philosophie était incorporée dans sa critique de l’économie politique, car c’était sa méthode pour aborder l’histoire. Mais en admettant qu’une telle compréhension universelle soit la marque caractéristique d’un génie qui inaugure une nouvelle ligne de pensée, le fait est que Marx lui-même n’a mené sa théorie jusqu’à sa pleine conclusion que dans un cas, celui du Capital .

L’identification parfaite de la philosophie, ou de la pensée critique et consciente, avec le matériel de la connaissance, en d’autres termes, l’élimination complète de la distinction traditionnelle entre philosophie et science, est une tendance de notre époque. Mais c’est une tendance qui reste pour l’essentiel au stade du simple désir. C’est précisément à cette tendance à laquelle se réfèrent certains lorsqu’ils prétendent que la métaphysique est complètement dépassée. D’autres encore, plus exacts, supposent qu’une science dans son état parfait aura absorbé la philosophie. La même tendance justifie l’utilisation du terme de philosophie scientifique , qui serait autrement ridiculement absurde. Si cette expression peut un jour avoir sa vérification pratique par l’évidence, ce sera précisément au moyen du matérialisme historique, comme c’était le cas dans l’esprit et dans les écrits de Marx. Là, la philosophie est tellement dans les choses elles-mêmes, et tellement imprégnée d’elles, que le lecteur de cet ouvrage en ressent l’effet, comme si philosopher était une fonction naturelle de la méthode scientifique.

Dois-je m’arrêter ici et faire des aveux ? Ou dois-je seulement me limiter à une discussion objective avec vous sur les points sur lesquels nous pouvons nous rapprocher dans nos objectifs ? Si je devais me contenter des expressions aphoristiques typiques d’une confession, je dirais : a) L’idéal de la connaissance doit être celui dans lequel l’antagonisme entre science et philosophie prend fin ; b) Cependant, la science (empirique) est dans un processus de croissance continue, se multiplie en matériel et en départements, et différencie en même temps les instruments utilisés dans les diverses lignes, tandis que d’autre part la masse de connaissances méthodiques et formelles s’accumule continuellement. sous le nom de philosophie ; c) C’est pour cette raison que la distinction entre science et philosophie sera toujours maintenue comme élément provisoire, afin d’indiquer que la science est toujours en processus de croissance et que cette croissance s’accompagne largement d’autocritique.

Il suffit de regarder Darwin pour comprendre avec quelle prudence il faut être prudent en affirmant que la science implique désormais par elle-même la fin de la philosophie. Darwin a certainement révolutionné le domaine de la science des organismes, et avec lui toute la conception de la nature. Mais Darwin lui-même n’avait pas pleinement compris la portée de ses découvertes. Il n’était pas le philosophe de sa science. Le darwinisme en tant que nouvelle vision de la vie et de la nature dépasse la personnalité et les intentions de Darwin lui-même. D’un autre côté, certains interprètes vulgaires du marxisme ont dépouillé cette théorie de sa philosophie immanente et l’ont réduite à une simple manière de déduire des changements dans les conditions historiques à partir de changements dans les conditions économiques. Des observations aussi simples suffisent à nous convaincre que, même si nous pouvons affirmer qu’une science parfaite est une philosophie parfaite, ou qu’une telle philosophie ne signifie que le plus haut degré d’élaboration de concepts (Herbart), nous ne devons autoriser personne à faire une telle affirmation , pour parler de manière désobligeante de ce que nous pourrions appeler philosophie en tant que question de différenciation. Nous ne devrions pas non plus croire tout scientifique qui prétend, quel que soit le niveau de développement mental auquel il peut s’arrêter, qu’il a triomphé de cette bagatelle qu’est la philosophie ou qu’il en est devenu l’héritier. C’est pourquoi vous ne posez pas une question vaine lorsque vous demandez en substance : quel sera l’esprit dans lequel les partisans du matérialisme historique considéreront les philosophies restantes ?

VI

Rome, le 28 mai 1897.

Dans la biographie scientifique de nos deux grands auteurs, il y a un blanc. Une de leurs œuvres parvint chez l’imprimeur en 1847. Mais pour des raisons fortuites, elle resta inédite. [10] Dans cet ouvrage, resté sous forme de manuscrit, et qui, à ma connaissance, n’a jamais été revu depuis par aucun autre auteur extérieur, [11] ils ont réglé leurs comptes avec leur propre conscience en parvenant à s’entendre sur leur position à l’égard des autres courants de la philosophie contemporaine. Il ne fait aucun doute que ce récit a été clôturé principalement par les conclusions hégéliennes et leur contrepartie matérialiste dans les théories de Feuerbach. Outre les raisons générales liées au mouvement philosophique de l’époque, cette opinion est encore renforcée par divers passages d’articles de magazines et de journaux récemment publiés par Struve dans la Neue Zeit , comme souvenirs d’anciennes controverses de Marx. Mais quelle était la situation mentale totale de ces deux écrivains ? Jusqu’où s’étendait leur horizon bibliographique ? Quelle attitude adoptaient-ils à l’égard des autres luttes scientifiques, qui se sont ensuite transformées en tant de révolutions, tant dans le domaine de la philosophie naturelle que dans celui de la philosophie historique, et qu’en savaient-ils ? Nous n’avons pas de réponses satisfaisantes à ces questions. Bien sûr, on comprend qu’on puisse regretter d’avoir publié dans ses jeunes années des écrits qu’on écrirait tout autrement dans ses années avancées. Mais il nous est d’autant plus difficile d’y avoir accès lorsque nous souhaitons étudier ces auteurs. Engels lui-même estimait que cet ouvrage avait produit l’effet escompté, dans la mesure où il avait clarifié la question pour ceux qui l’avaient écrit.

Par la suite, après que les auteurs eurent suivi leur propre voie, ils n’écrivirent plus sur des questions de philosophie au sens strict du terme. [12] Non seulement leur activité d’agitateurs pratiques, d’écrivains publicistes, de fidèles du mouvement prolétarien les a influencés à cet égard, mais aussi leurs propres inclinations mentales ont eu tendance à les éloigner de l’occupation de philosophes professionnels. Ce serait donc une vaine entreprise que de rechercher étape par étape les opinions personnelles qu’ils ont nourries dans leurs études et dans la lecture de nouvelles conclusions scientifiques, si celles-ci étaient conformes à leur nouvelle méthode de recherche historique ou s’y opposaient. Il est certain qu’il faut reconnaître comme auxiliaires et comme cas analogues à la montée du matérialisme historique, la psychologie récemment développée, la critique acerbe de la philosophie professionnelle, l’école de l’histoire industrielle, le darwinisme dans son sens strict et large, la tendance croissante dans l’histoire, la reconnaissance des phénomènes naturels, la découverte des institutions des temps préhistoriques et la tendance toujours croissante à combiner philosophie et science. Mais il serait ridicule d’appliquer à Marx et à Engels l’étalon d’un éditeur de quelque Revue critique , à l’aune duquel il mesure les nouveaux livres, ou d’un professeur qui présente à ses élèves les impressions successives de ses propres lectures. Ce n’est pas ainsi qu’on peut évaluer le travail qu’ont pu faire, ou ont fait effectivement, les deux penseurs pour assimiler les fruits de la science contemporaine, ces penseurs qui regardaient les choses de leur point de vue spécifique et spécifié et utilisaient leur matérialisme historique comme un instrument individualisé de recherche et d’analyse. C’est essentiellement la marque de l’originalité. Utiliser ce terme sans de telles restrictions serait absurde. Mais alors qu’ils abandonnaient l’écriture philosophique au sens strictement professionnel du terme, ils devinrent les types les plus parfaits de scientifiques philosophiques . Cette philosophie scientifique n’est pour beaucoup qu’un désir inaccessible, tandis que d’autres en font un moyen de dire la pure vérité sur des faits évidents de l’expérience scientifique dans un nouveau style d’affectation phraséologique. Il s’agit parfois d’une forme générale de rationalisme, et après tout il n’est pas possible de le saisir, à moins de se familiariser avec les particularités de la vie réelle de la manière pénétrante qui convient à une méthode génétique issue de la nature des choses. . Engels écrivait récemment dans son Anti-Dühring : « Dès que chaque science individuelle est confrontée à la nécessité de parvenir à une compréhension claire de sa position dans la relation générale des choses et dans la connaissance des choses, toute science particulière de la relation générale devient aucune partie de toute la philosophie des temps antérieurs ne restera alors indépendante, sauf la théorie de la cognition et de ses lois, c’est-à-dire la logique formelle et la dialectique. Tout le reste sera absorbé par la science positive de la nature et de l’histoire. ".

Tout est possible pour les érudits, les chercheurs de sujets de thèse, les diplômés en herbe. Ils ont fait un ragoût de l’éthique d’Hérodote, de la psychologie de Pindare, de la géologie de Dante, de l’entomologie de Shakespeare et de la pédagogie de Schopenhauer. Pour des raisons plus fortes et meilleures, ils peuvent parler de la logique du Capital et construire un système de philosophie de Marx, dûment spécifié et classé selon les canons sacramentels de la science professionnelle. C’est une question de goût. Pour ma part, je préfère la naïveté d’Hérodote et le style pesant de Pindare à cette érudition qui en extrait leurs propriétés spécifiques à l’aide d’une analyse posthume. Je préfère laisser intacte l’individualité du Capital , auquel ont contribué, comme à un organisme, toutes les idées et connaissances qui se distinguent sous le nom de logique, psychologie, sociologie, droit et histoire, dans leur sens strict. C’est aussi à cela qu’ont contribué cette rare souplesse et cette douceur de pensée qui forment l’esthétique de la méthode dialectique.

Bien entendu, ce livre fait et fera toujours l’objet d’une analyse particulière, malgré cela. Mais elle ne sera jamais réfutée dans son ensemble par les simples expérimentateurs, les scolastiques qui aiment les belles définitions qui ne sont pas assimilées par le courant de la pensée, les penseurs utopistes de toutes nuances, notamment les utopistes critiques et les libertaires, qui sont plus ou moins réfutés. anarchistes sans le savoir. C’est une difficulté presque insurmontable pour certains intellectuels que de se fondre dans la réalité des interrelations sociales et historiques. Au lieu de considérer la société dans son ensemble, dans laquelle certaines lois sont engendrées par un processus naturel et deviennent les relations mutuelles de mouvements, beaucoup ressentent le besoin de considérer les choses comme fixes, par exemple l’égoïsme par-ci, l’altruisme par-là, etc. Un cas typique de ce genre est celui des hédonistes modernes. Ils ne se contentent pas d’étudier la combinaison sociale vue du point de vue de l’interprétation économique, mais recourent à l’expédient de l’évaluation comme prémisse psychologique logique de l’économie. Cet expédient leur fournit une échelle, et ils étudient ses degrés comme s’ils étaient l’expression théorique de types définis. Autant étudier l’esthétique formelle en étudiant uniquement les degrés de plaisir. Au moyen de cette échelle, avec ses degrés d’estimation des besoins, ils mesurent les choses qu’ils appellent bonnes. Ils examinent les relations des choses aux différents degrés de cette échelle, en tenant compte de leurs quantités disponibles et obtenables, et déterminent ainsi la qualité de leurs valeurs, les limites de leurs valeurs et leur valeur finale. Après avoir ainsi constitué l’économie politique sur la base de généralités abstraites, indifférentes aux choses que la nature donne librement ainsi qu’à celles qui sont produites à la sueur du front humain (et par le travail ingrat de l’histoire), ils transformer la production pauvre, évidente et simple, avec sa vie commune familière, que les auteurs théoriques de l’économie classique et du socialisme critique ont analysée, en un cas particulier d’algèbre universelle. Le travail, qui est à nos yeux le nerf même de la vie, parce qu’il est l’homme en devenir, devient à leurs yeux un moyen d’éviter la douleur ou de sélectionner la moindre douleur. Au milieu de cette atomisation abstraite de forces, d’estimations et de degrés de plaisir, l’homme perd de vue l’histoire et le progrès se résout en une simple ombre.

Si je devais en donner une sorte d’esquisse, il ne serait pas déplacé de dire que la philosophie qu’implique le matérialisme historique est la tendance au monisme . Et j’insiste particulièrement sur le mot tendance. Je dis tendance, et j’ajoute une tendance formelle et critique . Chez nous, il ne s’agit pas de s’appuyer sur une connaissance théosophique ou métaphysique intuitive de l’univers, en supposant que nous sommes parvenus sans autre cérémonie à une vision globale de la substance fondamentale de tous les phénomènes et processus par un acte de cognition transcendantale. Le mot tendance exprime précisément que notre esprit s’est adapté à la conviction que tout peut être conçu comme en devenir, que même le concevable n’est qu’en devenir, et que le processus de croissance a un caractère similaire à celui de la continuité. Ce qui différencie cette conception du processus génétique des vagues imaginations transcendantales d’hommes comme Schelling, c’est le discernement critique. Cela implique une spécialisation de la recherche et une adhésion à des méthodes empiriques pour suivre les mouvements internes du processus. Cela signifie renoncer à la prétention de tenir dans la main un schéma universel de toutes choses. C’est ainsi que procèdent les évolutionnistes vulgaires. Une fois qu’ils se sont emparés de l’idée abstraite de croissance (évolution), ils attrapent tout avec elle, depuis la concentration d’une nébuleuse jusqu’à leur propre fatuité. Il en était de même des imitateurs de Hegel, avec leur rythme éternel de thèse, d’antithèse et de synthèse. Le principe principal de la cognition critique, par lequel le matérialisme historique corrige le monisme, est le suivant : il s’écarte de la pratique des choses, du développement du processus de travail, tout comme il est la théorie de l’homme au travail, il considère également la science elle-même en tant que travail. Cela impressionne définitivement les sciences empiriques par la compréhension implicite que nous accomplissons les choses par l’expérience, et nous amène à prendre conscience du fait que les choses sont elles-mêmes en train de se fabriquer.

Le passage d’Engels que j’ai cité tout à l’heure pourrait peut-être donner lieu à quelques résultats curieux. Certaines personnes vous prennent toute la main lorsque vous leur tendez un petit doigt. Si l’on admet que la logique et la dialectique continuent d’exister comme lignes de pensée indépendantes, n’est-ce pas une belle opportunité pour reconstruire toute l’encyclopédie de la philosophie ? En reprenant, pièce par pièce, ou dans chaque science individuelle, le travail d’abstraction des éléments formels qu’ils contiennent, des systèmes logiques vastes et complets peuvent être écrits, tels que ceux de Sigwart et Wundt. Ce sont en effet de véritables encyclopédies de la doctrine des principes de la compréhension. Eh bien, si c’est tout ce que veulent les professeurs, ils peuvent être assurés que leurs chaires ne seront pas abolies. La division du travail dans le domaine intellectuel permet de nombreuses combinaisons pratiques. Si un homme veut faire une compilation et une esquisse schématique de principes, par lesquels nous nous rendons compte d’un groupe défini de faits, par exemple d’un certain cours de droit, rien ne l’empêche d’appeler son ouvrage la science générale de la science. le droit, ou, s’il préfère, la philosophie du droit, tant qu’il garde à l’esprit qu’il organise simplement de manière provisoire une certaine catégorie de faits historiques, ou qu’il rassemble une certaine série de faits historiques qui sont des produits du développement historique.

Une tendance formelle et critique au monisme d’un côté, une capacité experte à garder la tête froide dans des recherches spécialisées, de l’autre, tel est le résultat. Si un homme s’écarte un peu de cette ligne, soit il retombe dans le simple empirisme (sans philosophie), soit il s’élève vers le domaine transcendantal de l’hyper-philosophie avec la prétention qu’un homme peut saisir le processus du monde dans son ensemble par une simple intuition intellectuelle. .

Si vous n’avez pas lu la conférence de Häckel sur le monisme , faites-moi la faveur de la lire. Il a été introduit en France par un darwinien enthousiaste en sociologie sous le titre Le Monisme lien entre la Religion et la Science (traduction de G. Vacher de Lapouge, Paris, 1897.) Häckel réunit dans sa personnalité trois facultés différentes : Une merveilleuse capacité pour des recherches et des expositions spécialisées, pour une systématisation profonde de faits particuliers et pour une intuition poétique de l’univers qui, tout en étant purement imagination, prend parfois l’aspect de la philosophie. Mais, mon illustre Häckel, cela surpasse même la force de votre excellent esprit pour expliquer l’univers tout entier, depuis les vibrations de l’éther jusqu’à la formation de votre cerveau ! Mais pourquoi est-ce que je m’arrête à ton cerveau ? Plus loin, depuis les origines des nations et des États et l’éthique jusqu’à nos jours, en passant par les principes protecteurs de votre université d’Iéna, à laquelle vous rendez hommage sur seulement 47 pages in-8 ! Ne vous souvenez-vous pas de toutes les énigmes que l’univers présente, même à notre science avancée ? Ou avez-vous chez vous une grande armurerie pleine de ces bonnets de nuit, dont Heine disait que les Hégéliens se servaient pour dissimuler ces énigmes ? Ou ne vous souvenez-vous pas de ce cas qui devrait vous intéresser plus directement, le cas de ce Bathybius auquel Huxley a donné votre nom et qui s’est avéré plus tard être une erreur ?

Bref, cette tendance au monisme doit s’accompagner d’une reconnaissance claire de la spécialisation de toute recherche. C’est une tendance à combiner science et philosophie, mais en même temps aussi un examen continu de la pensée concrète que nous utilisons et de sa portée. Cette pensée concrète peut très bien être détachée de son objet concret, comme cela arrive dans la logique proprement dite et dans la théorie générale de la cognition, que vous appelez métaphysique. Nous pouvons penser concrètement, tout en réfléchissant de manière abstraite sur les matériaux et les conditions des choses pensables. La philosophie existe et ce n’est pas le cas. [13] Pour quiconque n’est pas parvenu à cette compréhension, c’est quelque chose qui dépasse la science. Et pour celui qui y arrive, c’est une science perfectionnée.

Aujourd’hui, comme autrefois, nous pouvons écrire des traités sur les aspects abstraits de certaines expériences particulières, par exemple sur l’éthique ou la politique, et nous pouvons imprimer dans notre travail toute la clarté d’un système. Mais nous devons également garder à l’esprit que les prémisses fondamentales de notre traité sont le produit d’une interrelation génétique. Nous ne devons pas tomber dans l’illusion métaphysique selon laquelle les principes sont des diagrammes éternels ou des choses surnaturelles extérieures à l’expérience humaine.

En ce qui concerne cela, il n’y a aucune raison pour que nous ne prononcions pas une formule comme celle-ci : tout ce qui est connaissable peut être connu ; et tout ce qui est connaissable sera connu dans un temps infini ; et pour le connaissable réfléchissant sur lui-même, pour nous, dans le domaine de la cognition, il n’y a rien de plus important. Une telle affirmation générale se réduit pratiquement à dire : la connaissance a de la valeur dans la mesure où nous pouvons réellement connaître les choses. C’est un simple jeu de fantaisie que de supposer que notre esprit reconnaît comme un fait une différence absolue entre les limites du connaissable et de l’absolument inconnaissable. C’est ce que vous, von Hartmann, faites depuis de nombreuses années en hantant les régions de l’ Inconscient , que vous voyez si consciemment à l’œuvre, et vous, M. Spencer, qui opérez continuellement avec la connaissance de l’ Inconnaissable , dont vous au fond, savez quelque chose, pendant que vous définissez les limites de la cognition. Derrière ces phrases de Spencer se cache le Dieu du catéchisme. Elle n’est après tout que la relique d’une hyper-philosophie qui se voue, comme la religion, au culte d’un inconnu , qui est pourtant à la fois déclaré connu et transformé en objet de culte. Dans cet état d’esprit, la philosophie est réduite à une étude des phénomènes (l’apparence des choses), et le concept d’évolution n’implique pas du tout que les choses réelles soient en train de croître.

Contrairement à ce mode de pensée, le matérialisme historique, le processus de formation, ou d’évolution, est réel et traite de la réalité elle-même. De même, le travail est réel, c’est-à-dire le développement personnel de l’homme, qui s’élève de la simple vie (l’animalité) à la liberté parfaite (dans le communisme). Par cette inversion pratique du problème de la cognition, nous nous remettons entièrement entre les mains de la science, qui est notre œuvre. Encore une victoire sur le fétichisme ! La connaissance est pour nous une nécessité. Il est produit naturellement, raffiné, perfectionné, renforcé par les matériaux et la technique, comme tout autre besoin humain. Nous apprenons peu à peu les choses que nous devons savoir. L’expérience expérimentale est un processus de croissance. Ce que nous appelons le progrès de l’esprit est une accumulation d’énergies de travail. C’est ce processus prosaïque dans lequel se résout le prétendu caractère absolu de la conscience, cette conscience qui était pour l’idéaliste un postulat de la raison, ou une entité ontologique. [14]

Une chose étrange (cette soi-disant chose en soi ), que nous ne connaissons ni aujourd’hui ni demain, que nous ne connaîtrons jamais, et dont nous savons néanmoins que nous ne pouvons pas la connaître. Cette chose ne peut pas appartenir au domaine de la connaissance, car elle ne nous donne aucune information sur l’inconnaissable. Si de telles idées entrent dans le champ de la philosophie, c’est parce que la conscience du philosophe n’est pas tout à fait scientifique, mais qu’elle abrite encore de nombreux autres éléments, tels que des sentiments et des émotions, qui génèrent des combinaisons psychiques sous l’influence de la peur. ou à travers la fantaisie et les mythes. Ces combinaisons ont entravé le développement de la compréhension rationnelle dans le passé et jettent encore leur ombre sur le champ de la pensée étudiée et prosaïque. Nous pensons à la mort. Théoriquement, c’est immanent à la vie. La mort, qui apparaît si tragique chez les individus complexes, qui semblent être les organismes véritables et légitimes à l’intuition commune, est immanente aux éléments primitifs de la substance organique, en raison de l’instabilité et de la légère plasticité du protoplasme. Mais la peur de la mort est tout autre. C’est l’égoïsme de la vie. Et il en va de même pour tous les autres sentiments et émotions. Leurs antécédents mythiques, poétiques et religieux ont jeté, jettent et jetteront plus ou moins leur ombre sur le champ de la conscience. La philosophie d’un penseur purement théorique, qui envisage toutes choses du point de vue des choses en elles-mêmes, appartient à la même classe que la tentative d’appliquer la pensée abstraite à l’ensemble du champ de la conscience sans rencontrer de détours ni d’arrêts. Regardez Baruch Spinoza, ce véritable héros de la pensée, qui a étudié dans sa propre personne la manière dont les émotions et les passions, comme expressions de son mécanisme interne, se transforment pour lui en objets d’analyse géométrique !

En attendant, jusqu’à ce que l’héroïsme de Baruch Spinoza devienne la vertu concrète de la vie quotidienne dans l’humanité plus développée du futur, et jusqu’à ce que les mythes, la poésie, la métaphysique et la religion n’éclipsent plus le champ de la conscience, que soyons heureux que jusqu’à présent et jusqu’à présent, la philosophie, dans son sens différencié et amélioré, ait servi et serve d’instrument critique et aide la science à garder claires ses méthodes formelles et ses processus logiques ; qu’il nous aide dans nos vies à réduire les obstacles que les projections fantastiques des émotions, des passions, des peurs et des espoirs s’opposent à la libre pensée ; qu’elle aide et sert, comme dirait Spinoza lui-même, à vaincre imaginationem et ignorantiam .

REMARQUES

1. Bien avant que le symbolisme et les analogies avec les organismes ne deviennent la mode en sociologie, j’ai eu l’occasion de critiquer cette curieuse tendance dans un article passant en revue la « Psychologie sociale » de Lindner (dans « Nuova Antologia », décembre 1872, pages 971-989).

2. Dans un article intitulé "Program der blanquistischen Kommune Fluchtlinge", publié dans le "Volksstaat", n° 73, et reproduit plus tard aux pages 40-46 de la brochure "Internationales aus dem Volksstaat", Berlin, 1894.

3. A la page 6 de la préface du pamphlet « Internationales aus dem Volksstaat », qui contient des articles écrits par Engels entre 1871 et 1875. Cette préface, remarquez bien, porte la date du 3 janvier 1894.

4. C’est pour cette raison que Hegel et les Hégéliens, qui utilisaient si souvent des symboles verbaux, employaient le terme « aufheben », qui peut signifier à la fois éloigner et élever.

5. Vera a écrit en 1870 encore une « Philosophie de l’histoire » dans le style hégélien le plus strict, pour laquelle je l’ai rôti dans une revue écrite pour la « Zeitschrift für exacte Philosophie », vol. X, pages 79, suiv., 1872.

6. En fait, Rosenkranz, l’un des chefs de file parmi les derniers disciples de Hegel, a écrit un ouvrage spécial sur « Hegel’s Naturphilosophie und die Bearbeitung derselben durch den italienischen Philosophen A. Vera », Berlin, 1865. Je cite quelques passages de cet ouvrage. ouvrage qui illustre mon propos : "Il est intéressant d’observer la manière dont l’allemand de Hegel revit dans la langue italienne. Messieurs....(voici suit une liste de noms)....et d’autres ont rendu le pensées de Hegel avec une précision et une facilité qui auraient semblé impossibles en Allemagne il y a dix ans. » (Page 3.) "Vera est la systématisatrice la plus stricte que Hegel ait jamais trouvée et qui suit son maître pas à pas avec le plus grand dévouement." (Page 5.) « Si après cela quelqu’un s’excuse de la difficulté de comprendre Hegel en allemand, on lui conseillera de le lire dans la traduction italienne de Vera. Il comprendra cela, en supposant toujours qu’il a assez d’intelligence pour comprendre toute philosophie » (Page 9.)

7. « Les jeux de l’enfance – je le dis sincèrement – ​​sont les premiers commencements et le premier fondement de toutes les choses sérieuses de la vie. Ils permettent la décharge et l’expression immédiates des activités internes, stimulent les actes d’observation successifs et favorisent une transition progressive. d’une forme de connaissance à une autre. Au sommet de ce processus surgit l’illusion que le contrôle acquis (de nous-mêmes sur nous-mêmes) est un pouvoir indépendant et la cause constante de ces effets visibles, que nous et les autres percevons objectivement dans nos actions. " Vous le trouverez aux pages 13-14 de mon ouvrage, Le concept de liberté. Une étude psychologique . Rome, 1878. Il a été écrit pendant la phase aiguë de la crise psychologique.

8. Certaines de ces absurdités ont été savamment illustrées par B. Croce. Voir Les théories historiques du professeur Loria (Naples, 1897) ; et Concernant le communisme de Tommaso Campanella .

9. Aujourd’hui, les hédonistes, opérant avec la raison de leur temps, expliquent l’intérêt en tant que tel (l’argent qui produit de l’argent) au moyen de la valeur différentielle entre le bien du présent et le bien de l’avenir. Ils élaborent un concept psychologique de la prise en charge du risque et d’autres considérations liées aux pratiques commerciales factuelles. Et puis ils opèrent sur ces questions à l’aide de processus mathématiques qui sont souvent factices et fictifs.

10. Voir Marx, « Critique de l’économie politique », préface de l’auteur, page 13. Aussi Engels, « Feuerbach », préface de l’auteur, page 33.

11. J’ai demandé un jour à Engels de montrer ce manuscrit, non pas à moi, mais à l’anarchiste Mackay, qui s’intéressait beaucoup à Stirner. Mais Engels m’a répondu que le manuscrit avait été trop rongé par les souris.

12. Bien entendu, nous excluons de cette affirmation les premiers chapitres de l’ Anti-Dühring , qui sont par ailleurs d’un caractère controversé, et le "Feuerbach" d’Engel, qui n’est en substance qu’une critique approfondie d’un certain livre, entrecoupée de quelques rétrospectives. et observations personnelles de l’auteur.

13. En disant cela, je pense à un drôle de livre, de XXIII et 539 pages en grande octave, écrit par le professeur R. Whale, de l’Université de Czernowitz. Je ne reproduis pas son titre, très diffus et argumentatif. Le livre est publié chez Braumuller, Vienne, 1896. Son objet est de démontrer que la philosophie a atteint sa fin. C’est dommage que le livre soit philosophique d’un bout à l’autre. Cela montre que la philosophie, pour accomplir sa propre négation, doit s’affirmer !

14. Le postulat d’absolu était impliqué dans les preuves de l’existence de Dieu, en particulier dans l’argument ontologique. En moi, être fini et imparfait, avec une connaissance limitée, existe la capacité de penser à l’être infini et absolument parfait, qui sait tout. C’est pourquoi je suis... aussi parfait ! C’est ainsi que Cartesius commet un faux pas singulier en dialectique, qui pour lui restait cependant un simple doute (et que les critiques ont évidemment négligé) : « Mais peut-être puis-je être quelque chose de plus que ce que j’imagine, et toutes les perfections, que j’attribue à la nature d’un Dieu, peuvent être en quelque sorte emmagasinés en moi, bien qu’ils ne se manifestent pas encore et ne se manifestent par aucune action. En fait, j’éprouve déjà que ma connaissance grandit. et se perfectionne par degrés et je ne vois aucune raison pour laquelle elle ne continuerait pas à croître ainsi infiniment, ni pourquoi, ayant ainsi grandi et perfectionné, je n’acquerrais pas par ce moyen toutes les autres perfections de la nature divine, ni enfin pourquoi le pouvoir que j’ai pour acquérir ces perfections, s’il est vrai qu’un tel pouvoir est maintenant en moi, ne devrait pas être suffisant pour produire les idées correspondantes. (« Œuvres de Descartes », édition de V. Cousin, I, pages 282-83.)

Transcrit pour les archives Internet Marx/Engels en 1997 par Rob Ryan.

VII

Rome, 16 juin 1897.

J’ai eu une belle expérience. Avant d’arriver à la fin de ces lettres, j’ai dû discuter du même sujet, qui est le sujet de ma conversation avec vous, dans un autre endroit, sous une autre forme, et pas tout à fait aussi agréablement.

Dans un des numéros récents de la Critica Sociale est apparu une sorte de message, lancé par M. Antonino De Bella, sociologue de Calabre, contre ces socialistes exclusifs qui, selon lui, prennent la parole de Marx pour tout dans chaque question. De Bella a oublié de nous dire si le Marx, auquel font appel ceux qu’il ratisse sur les braises, est le véritable spécimen, ou un autre fait sur commande, pour ainsi dire, inventé exprès, un Marx blond, ou un autre. Il m’a estimé digne d’une place parmi ces obstinés, à qui il adresse ses remontrances et ses conseils, afin qu’ils se perfectionnent au moyen d’une culture plus large en sociologie et en histoire naturelle. Mais il ne mentionne que mon nom, sans nous dire à quel livre, parole ou action particulière il fait référence. Puis il ajoute un peu du charabia habituel de la sociologie avec un soupçon de darwinisme et l’inévitable longue liste de noms d’auteurs.

J’ai pensé qu’il était opportun de répondre. Je voulais d’abord lui dire sèchement que le socialisme scientifique n’était pas en si mauvais état qu’il aurait besoin de ses conseils. Ensuite, j’ai voulu montrer que ses suggestions renvoyaient soit à des choses comprises, soit à des choses contraires au marxisme. Et surtout, comme je venais d’engager avec vous une conversation au sujet du socialisme et de la philosophie, j’ai cru opportun de recourir à une illustration vivante pour rapporter quelques-unes des observations critiques que j’échange avec vous dans ce livre un peu bizarre. manière.

Je joins ma réponse, telle qu’elle est parue dans la Critica Sociale d’hier . C’est aussi une lettre. Et bien qu’il ne vous soit pas adressé, vous pouvez néanmoins le classer avec les autres, comme s’il s’agissait de leur suite. Il complète et résume les autres, avec quelques légères et excusables répétitions.

Cette lettre spéciale, que j’ai envoyée au rédacteur en chef de la Critica Sociale , n’est pas particulièrement douce. Je ne l’ai pas écrit exactement avec l’intention de rendre service à M. De Bella. C’est de la mauvaise humeur par endroits. Peut-être cette amertume dans ma critique est-elle due au fait que, profondément préoccupé par l’étude de ce grave problème des relations du matérialisme historique avec l’autre pensée scientifique de mon temps, j’ai estimé que l’avis de M. De Bella était plutôt inopportun, du moins en ce qui me concerne, ne serait-ce que parce que je ne l’avais pas demandé. Bien sûr, je n’avais pas l’intention qu’il voie ce que je vous écrivais.

Rome, 5 juin 1897.

Cher Turati !

Je ne suis pas sûr que De Bella parle vraiment de moi lorsqu’il mentionne mon nom. J’ai plutôt tendance à penser qu’il s’adresse à un homme de paille de sa propre initiative, sur le dos duquel il a collé mon nom parce que c’était pratique. Quoi qu’il en soit, dès qu’il mêle mon nom dans ses méditations, je ne puis m’empêcher d’ajouter un post-scriptum à votre réponse.

Il est bien connu que je me suis allié explicitement et publiquement à la pensée socialiste il y a dix ans. [1] Dix ans, ce n’est pas une très longue période de mon existence physique, puisque j’en compte quatre de plus qu’un demi-cent. Mais ils ne représentent certainement qu’une courte période de ma vie intellectuelle. Avant de devenir socialiste, j’avais eu l’envie, le loisir, le temps, l’opportunité et l’obligation de mettre mes comptes en balance avec le darwinisme, le positivisme, le néokantisme et tant d’autres questions scientifiques qui se sont développées autour de moi et m’ont donné l’occasion de me développer parmi mes contemporains. . Car je suis titulaire de la chaire de philosophie dans mon université depuis 1871, et auparavant j’avais étudié les choses qui sont nécessaires pour un philosophe. Quand je me suis tourné vers le socialisme, je n’ai pas cherché chez Marx un ABC du savoir. Je n’ai cherché dans le marxisme que ce qu’il contient réellement, à savoir sa critique déterminée de l’économie politique, ses contours du matérialisme historique et la politique prolétarienne qu’il proclame ou implique. Je n’ai pas non plus cherché dans le marxisme une connaissance de cette philosophie, qui en est la prémisse et qu’il continue en quelque sorte après avoir inversé la dialectique de cette philosophie. Je veux parler de l’hégélianisme, qui a fleuri en Italie dans ma jeunesse et dans lequel j’avais pour ainsi dire été élevé. Je ne le dis pas dans une intention malveillante, mais ma première composition en philosophie, datée de mai 1862, est une défense de la dialectique de Hegel contre le retour à Kant initié par Ed. Zeller ! C’est pourquoi je n’ai pas eu besoin de me familiariser d’abord avec le mode de pensée dialectique, ni avec la méthode évolutionniste ou génétique, peu importe comment vous voulez l’appeler, avant de pouvoir comprendre le socialisme scientifique, car j’avais vécu dans ce cercle d’idées dès le début de mon existence. commencé à réfléchir consciemment. J’ajoute cependant que si le marxisme ne m’a posé aucune difficulté quant aux contours intrinsèques et formels de sa conception et de sa méthode, je n’ai acquis son contenu économique qu’à force de travail acharné. Et même si j’ai acquis ces connaissances de la meilleure façon possible, je n’ai été ni obligé ni autorisé à confondre la ligne de développement propre au matérialisme historique, en d’autres termes, à confondre le sens de l’évolution dans ce cas concret avec cet état presque maladif. du cerveau de certaines personnes, notamment en Italie, ce qui les amène à parler d’une Madona Evolution et à l’adorer.

Qu’est-ce que De Bella veut de moi ? Que je devrais retourner à l’école comme un étudiant de première année plumé et recommencer mes cours ? Ou veut-il que je sois rebaptisé par Darwin, reconfirmé par Spencer, que je récite ensuite ma confession générale devant mes camarades et que je me prépare à recevoir de lui l’extrême-onction ? Par souci de paix, je devrais être prêt à rejeter toutes les autres choses. Mais je proteste fermement contre un appel à la conscience de mes camarades. J’admets qu’il y a des raisons de faire preuve de rigueur et souvent de tyrannie de la part de mes camarades en matière de politique partisane, dans une certaine mesure et sous certaines conditions. Mais que mes camarades aient le pouvoir de parler de manière arbitraire en matière de science, simplement parce qu’ils sont camarades... Partez, la science ne sera jamais soumise à un vote test, même dans la soi-disant société du futur !

Ou veut-il quelque chose de moins présomptueux que ça ? Dois-je affirmer et jurer que le marxisme n’est pas la science universelle et que les choses qu’il étudie ne sont pas l’univers ? Très bien, je l’accorde tout de suite. Et je défie l’idée selon laquelle je ne peux pas l’accorder. Je n’ai qu’à me souvenir du plan d’études à l’université et des nombreux cours qu’il comprend. J’accorde même plus que cela. La voici : "Cette doctrine elle-même n’en est qu’à ses débuts et a encore besoin de nombreux développements ". ( Matérialisme historique , I, page 97.) [2]

En fait, ce qui tourmente De Bella et d’autres comme lui, c’est précisément la poursuite de cette philosophie universelle , dans laquelle le socialisme pourrait s’insérer comme le point central de tout. Allez-y ! Le journal est patient » , disent les rédacteurs allemands aux écrivains en herbe. Mais je ne peux m’empêcher de faire deux remarques. La première est qu’aucun sage ne parviendra jamais à nous donner une idée de cette philosophie universelle dans deux colonnes de la Critica Sociale . La seconde est personnelle. Depuis vingt ans, j’ai détesté la philosophie systématique. Cette attitude de mon esprit m’a rendu non seulement plus enclin à accepter le marxisme, qui est l’une des façons par lesquelles l’esprit scientifique s’est libéré de la philosophie en tant que telle, mais a également fait de moi un opposant invétéré au philosophe Spencer, qui a donné nous encore un autre diagramme de l’univers dans ses Premiers Principes . Et maintenant je dois citer mes propres écrits : « Je ne suis pas venu dans cette université, il y a vingt-trois ans, comme représentant d’une quelconque philosophie orthodoxe, ni dans le but d’élaborer un nouveau système. Au cours de ma vie, j’ai fait mes études sous l’influence directe et directe de deux grands systèmes, qui ont marqué la fin de cette philosophie, que nous pouvons maintenant appeler classique, je veux dire les systèmes d’Herbart et de Hegel, qui ont porté à son point culminant l’antithèse du réalisme. et idéalisme, entre pluralisme et monisme, entre psychologie scientifique et phrénologie de l’esprit, entre spécialisation des méthodes et anticipation de chaque méthode par une dialectique omnisciente. La philosophie de Hegel s’était déjà épanouie dans le matérialisme historique de Karl Marx, et cela. de Herbart à la psychologie empirique, qui, dans certaines conditions et dans certaines limites, est aussi expérimentale, comparative, historique et sociale. Ce furent les années où l’application intensive et étendue du principe de l’énergie, de la théorie atomique, fut développée. Le darwinisme et la redécouverte des formes et conditions précises de la philosophie générale ont révolutionné sous nos yeux toute notre conception de la nature. Et à cette époque, l’étude comparée des institutions, aidée par l’étude comparée des langues et de la mythologie, puis de la préhistoire et enfin de l’histoire industrielle, bouleversa la plupart des positions et hypothèses réelles sur lesquelles et par lesquelles on avait jusqu’alors philosophé concernant le droit, la morale et la société. Les ferments de la pensée, ces ferments qu’impliquent les sciences nouvelles ou renouvelées, ne se rapprochaient pas encore, et ne se rapprochent pas non plus, d’un nouveau développement de la philosophie systématique, qui devrait contenir et dominer tout le champ de l’expérience.. Je laisse de côté les philosophies à usage privé et d’invention privée, comme celles de Nietzsche et de von Hartmann, et je me garde de toute critique de ces prétendus retours aux philosophes d’autrefois. [3] qui produisent une philologie au lieu d’une philosophie, comme ce fut le cas pour les Néokantiens."

"Je m’arrête ici pour attirer l’attention sur l’erreur presque incroyable par laquelle beaucoup, surtout en Italie, confondent sans autre cérémonie le positivisme, en tant que certaine philosophie, avec les acquisitions positives faites par l’expérience incessante de la nature et de la société. il arrive, par exemple, qu’ils ne puissent pas distinguer le mérite incontestable de Spencer, à savoir celui d’avoir contribué à la formulation d’une philosophie générale, de son incapacité à expliquer un seul fait historique au moyen de sa sociologie entièrement schématique. incapable de séparer ce qui appartient au scientifique Spencer de ce qui appartient au philosophe Spencer. Ce dernier est également un ancien numéro, car il se bat avec des catégories telles que l’homogène, l’hétérogène, l’indistinct, le différencié, le connu. et l’Inconnu. Autrement dit, il est tour à tour un kantien sans le savoir et une caricature de Hegel.

"Le plan de cours de l’université doit refléter clairement l’état actuel de la philosophie, qui exige actuellement l’insistance de la pensée sur des choses réellement connues. En d’autres termes, il exige exactement le contraire de toutes les théories préconçues concernant la cognition au moyen de méthodes théologiques ou métaphysiques. réflexion." ( L’Universita e la Liberta della scienza , Rome 1897, pages 15, 16 et 17.) [4]

En fin de compte, cette soi-disant philosophie défendue par De Bella n’est au fond qu’une autre édition de cette trinité Darwin-Spencer-Marx, qu’Enrico Ferri a mise en circulation il y a environ trois ans avec une éloquence si suggestive, mais avec si peu de chance. . [5] Eh bien, cher Turati, je souhaite honnêtement assumer le rôle de l’avocat du diable et admettre qu’il y a un germe de vérité, une exigence de satisfaction d’un besoin réel, dans ces vagues aspirations à une philosophie du socialisme, et dans les nombreuses bêtises dites à ce sujet (et certains en sont presque arrivés à croire que cela devrait être une sorte de philosophie à l’usage privé des seuls socialistes). Beaucoup de ceux qui adhèrent au socialisme, et pas seulement en tant que simples agitateurs, conférenciers et candidats, estiment qu’il est impossible de l’accepter comme une conviction scientifique, à moins qu’il ne puisse être combiné d’une manière ou d’une autre avec le reste de cette conception génétique des choses. qui se situe plus ou moins au bas de toutes les autres sciences. Cela explique la manie de beaucoup de faire entrer dans le cadre du socialisme tout le reste de la science dont ils disposent. Cela conduit à de nombreuses erreurs et ingéniosités, toutes explicables. Mais cela comporte aussi un danger. Beaucoup de ces intellectuels oublient peut-être que le socialisme trouve sa véritable base dans les conditions actuelles de la société capitaliste et dans les objectifs et actions possibles du prolétariat et des autres pauvres. Marx peut devenir un personnage mythique grâce au travail des intellectuels. Et tandis qu’ils discutent de toute l’échelle de l’évolution de haut en bas, de bas en haut, les camarades pourront soumettre au vote, lors d’un de leurs prochains congrès, la thèse philosophique suivante : Le premier fondement du socialisme se trouve dans les vibrations de l’éther. [6]

Je m’explique ainsi l’ingéniosité de De Bella. Si Marx était encore en vie ! Tu ne vois pas ? Il est né le 5 mai 1818 et est décédé le 14 mars 1883. Il est donc peut-être encore en vie, selon la mesure de la vie humaine. Et s’il était vivant, devrais-je continuer, il aurait pu terminer le tome III du Capital , si déconnecté et si obscur. Non monsieur ! dit De Bella, il serait devenu matérialiste ! Mais grâce à moi ! C’est ce qu’il était depuis 1845, et c’est à cause de cela qu’il s’est brouillé avec les idéologues radicaux qu’il connaissait. Et il serait non seulement devenu un matérialiste, selon De Bella, mais aussi un positiviste ! Positivisme ! Dans la chronologie vulgaire, ce terme désigne la philosophie de Comte et de ses disciples. Idéalement, il avait rendu l’âme avant même la mort physique de Marx. Quel beau spectacle ! Matérialisme – Positivisme – Dialectique, une sainte trinité ! Et encore un beau spectacle ! La papauté scientifique de Comte s’est réconciliée avec le processus infini du matérialisme historique, qui résout le problème de la cognition différemment de toutes les autres philosophies et déclare : Il n’y a pas de limites fixes, ni a priori ni a posteriori , à la cognition, car les êtres humains apprennent tout cela. ils doivent connaître par un processus infini de travail, qui est l’expérience, et d’expérience, qui est le travail. [7]

Comte, au contraire, proclamait que le cycle de la physique et de l’astronomie était à jamais clos, au moment même où l’on trouvait l’équivalent mécanique de la chaleur, et quelques années avant la brillante découverte de l’analyse spectrale. Et en 1845, il déclara absurde la recherche sur l’origine des espèces !

Mais, poursuit De Bella, le matérialisme historique doit étudier la société préhistorique. Et c’est précisément là que le diable joue sa plaisanterie. Ancient Society , de Lewis H. Morgan, qui fut publié en Amérique et parvint en Europe en quelques exemplaires par l’intermédiaire de la maison Macmillan de Londres (1877), fut presque tué par le silence impitoyable des ethnographes anglais, envieux ou envieux. effrayé. Mais les résultats des recherches de Morgan ont fait le tour du monde précisément parce qu’Engels les a sauvés grâce à son livre L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (première édition 1884, quatrième édition 1891). Ce livre est à la fois une revue, une exposition et un supplément de celui de Morgan. C’est une combinaison de Morgan et de Marx. Et que dit Engels de Morgan ? Qu’il avait "d’une certaine manière redécouvert la conception matérialiste de l’histoire, issue de Marx..." et, "en comparant la barbarie et la civilisation, il était arrivé, pour l’essentiel, aux mêmes résultats que Marx". Et pourquoi Engels a-t-il écrit son livre ? Parce qu’il souhaitait utiliser les notes et commentaires laissés par Marx.

Là ! La chronologie ordinaire est d’une grande importance, même pour les socialistes.

Et maintenant tournons-nous vers l’inévitable Spencer. Y a-t-il quelqu’un en dehors de l’Italie qui l’a jamais considéré comme un socialiste ? Spencer est-il peut-être un philosophe de l’autre monde ? On peut le lire, et à son sujet, dans toutes les langues, sans exclure celle du Japon modernisé. Il ne pèche pas par manque de clarté. De mon point de vue, qui aime la brièveté, il souffre plutôt de prolixité et de vulgarisation excessive. Le premier de ses écrits connus porte la date de 1843. C’est l’époque où le chartisme est à son apogée. Cet ouvrage s’intitule La sphère propre du gouvernement . Spencer était aux yeux du monde entier en tant que collaborateur admiré de la Westminster Review , de l’ Economist et de l’ Endinburgh Review . Et notez encore une fois les dates de ses contributions, notamment de 1848 à 1859. Quelqu’un s’est-il jamais trompé en Angleterre sur le sens et la valeur de son œuvre sociale et politique ? Sa Statique Sociale parut en 1551, sa Psychologie (première édition) en 1855, son Éducation en 1861, la première édition des Premiers Principes en 1862, sa Classification des Sciences en 1864, sa Biologie de 1564 à 1867, sans oublier ses petits essais. , parmi les plus remarquables d’entre eux son Hypothèse du développement (1852), sa Genèse de la science (1854) et son Progrès et sa loi (1857). Je terminerai ici cette énumération en m’arrêtant aux ouvrages parus avant la sortie du premier volume du Capital (25 juillet 1867). Il n’a sûrement pas fallu le génie d’un Marx pour découvrir ce que j’avais réalisé en tant que simple étudiant en philosophie, à savoir que les écrits de Spencer et la doctrine de l’évolution qui y est énoncée sont schématiques et non empiriques, que l’évolution de Spencer est l’un des phénomènes, et non des choses réelles, qui derrière lui se dresse le spectre de la chose de Kant en soi , qu’il a adoré dès le début dans tous ses essais comme Dieu ou Divinité ( Statique , édition de 1851), et qu’il a ensuite circonscrit avec le nom vénéré de l’ Inconnaissable .

Si Marx avait jamais revu les travaux de Spencer entre 1860 et 1870, je parierais qu’il l’aurait fait dans le style suivant : « Nous avons ici la dernière avancée de l’ombre projetée par le déisme anglais du XVIIe siècle ; nous avons la dernière tentative de l’hypocrisie anglaise pour combattre la philosophie de Hobbes et de Spinoza ; nous avons ici la dernière projection du transcendantalisme dans le domaine de la science positive ; nous avons ici le dernier mélange du crétinisme égoïste de Bentham avec le crétinisme altruiste du rabbin ; de Nazareth ; nous avons ici la dernière tentative de l’intellect bourgeois pour sauver, au moyen de la libre recherche et de la libre concurrence dans ce monde, un lambeau énigmatique de foi dans l’autre monde. Seul le triomphe du prolétariat peut assurer à l’esprit scientifique. les conditions pleines et parfaites de son existence, car l’intellect ne peut être clair tant que les conditions dans lesquelles il travaille ne sont pas rendues transparentes. » Ce Marx l’aurait écrit, ou aurait pu l’écrire. Mais il était occupé à s’occuper de l’Internationale et Spencer n’avait pas le temps de prêter attention à cette association.

Le 17 mars 1883, Engels prit la parole au cimetière de Highgate à la mémoire de son ami Marx, décédé trois jours auparavant, et commença son discours par ces mots : « Tout comme Darwin a découvert les lois du développement dans la nature organique, de même Marx a découvert les lois du développement de l’histoire humaine. [8] De Bella ne devrait-il pas se sentir mortifié en lisant ceci ?

Et ce n’est pas tout. Dans son Anti-Dühring (première édition 1878, troisième édition 1894), le même Engels avait déjà acquis toutes les idées fondamentales du darwinisme, nécessaires à l’orientation générale d’un socialiste scientifique. Il lui avait fallu une dizaine d’années pour acquérir cette nouvelle formation en sciences naturelles, et il déclarait franchement qu’il y était plus à l’aise que Marx, tandis que Marx était plus versé en mathématiques. Ce n’est même pas tout. La première édition du Capital contient une note caractéristique et très originale concernant le nouveau monde découvert par Darwin. Comprenez bien que ces deux modestes mortels, qui n’ont jamais fait de portions surnaturelles de l’univers, ne faisaient toujours référence à aucun autre darwinisme que celui prosaïque de l’ Origine des espèces (1859), qui consiste en une série d’observations et d’expériences sur le domaine limité. domaine de la réalité, une réalité qui s’étend au-delà des origines de la vie et précède de loin l’histoire humaine. Ils ne pouvaient s’empêcher de percevoir que les théories darwiniennes présentaient un cas analogue à leur conception épigénétique de l’histoire, qu’ils avaient en partie définie, en partie tout juste commencée à étudier. [9] Ils n’ont jamais entendu parler de ce darwinisme, que De Bella appelle le découvreur des lois de l’humanité entière , de ce darwinisme, qui est censé être bon pour tout, qui est une invention gratuite des publicistes scientifiques et des décadents philosophiques. Leur ami Heine ne leur a-t-il pas dit que l’univers est plein de trous, et que le professeur allemand de l’école de Hegel bouche ces trous avec son dernier verre ?

Mais laissons de côté l’univers et ses trous, cher Turati, et faisons tous notre devoir. Je me souviens toujours de cette forte invective lancée il y a environ 30 ans par l’hégélien B. Spaventa : « Chez nous, on étudie l’histoire de la philosophie dans la géographie de l’Arioste et on cite comme égaux Platon et l’abbé Fornari, Torquato Tasso et Totonno. Tasse." [dix]
VIII

Rome, 20 juin 1897.

Il me faut écrire une sorte de post-scriptum, qui complétera ma lettre précédant la dernière, si pleine de questions difficiles.

Très naturellement, je classe parmi les produits de nos émotions, par lesquels l’esprit scientifique est obscurci, aussi ces sensations complexes, que nous appelons ordinairement respectivement optimisme et pessimisme, et qui représentent certaines inclinations, tendances, évaluations et préjugés.

Personne ne peut trouver dans ces modes d’expression qui oscillent entre poésie et passion et frappent toujours cette note incertaine et inréductible à des termes précis, ni une tendance, ni une promesse d’interprétation rationnelle des choses. Prises dans leur ensemble, ces émotions sont des combinaisons et des expressions de sentiments individuels infinis, qui peuvent avoir leur siège, comme c’est évidemment le cas du pessimisme, soit dans le tempérament spécifique de quelque personnalité individuelle (comme Leopardi), soit dans les conditions communes. de grandes multitudes (par exemple, l’origine du bouddhisme). En bref, l’optimisme et le pessimisme sont essentiellement des généralisations d’émotions résultant d’une expérience ou d’une condition sociale particulière, qui sont projetées si loin en dehors de notre environnement immédiat qu’elles en font, pour ainsi dire, l’axe, le point d’appui ou la finalité de notre vie. l’univers. Par ce moyen, les catégories du bien et du mal, qui n’ont en réalité qu’un rapport modeste avec nos besoins pratiques, deviennent finalement des normes selon lesquelles le monde entier est jugé, le réduisant à des dimensions si petites qu’il en fait une simple base et une simple condition de jugement. notre bonheur ou notre malheur. Quel que soit le point de vue, le monde semble n’avoir d’autre sens que celui du bien ou du mal, et le résultat final semble dépendre de la prédominance ou du triomphe de l’un sur l’autre.

Au fond, cette façon de voir les choses, c’est toujours la poésie primitive qui ne se sépare jamais du mythe. Et de tels modes de conception constituent toujours le caractère concret et le pouvoir suggestif des systèmes religieux, depuis l’optimisme grossier du mahométanisme jusqu’au pessimisme raffiné du bouddhisme. Et c’est très naturel. La religion est un besoin précisément pour la raison, et seulement pour la raison, qu’elle représente la transfiguration de tant de peurs, d’espoirs, de douleurs, d’expériences amères de la vie quotidienne en croyances et jugements prédéterminés. De cette manière, les soi-disant luttes de ce monde se transforment en antagonismes transcendantaux de l’univers, tels que Dieu et le Diable, le péché et la rédemption, la création et la renaissance, l’échelle des expiations et le Nirvana. Cet optimisme et ce pessimisme, qui prennent forme de pensée et s’entourent d’une certaine philosophie, ne sont que des survivances plus ou moins conscientes de la religion sous une autre forme, ou de cette anti-religion qui, dans un transport d’incrédulité passionnée, ressemble à foi. L’optimisme de Leibniz, par exemple, n’est certainement pas une fonction philosophique de son étude du calcul différentiel, ni de sa critique de l’action à distance, ni de sa théorie métaphysique des monades, ni de sa découverte du déterminisme interne. Son optimisme est sa religion. C’est cette religion qui lui apparaît comme la religion perpétuelle et durable. C’est pour lui le christianisme qui réconcilie toutes les croyances chrétiennes, une providence justifiée par l’idée que ce monde est le meilleur qui puisse jamais exister et continuer. Cette poésie théologique a son pendant humoristique, et donc dialectique, dans le Candide de Voltaire. De même, le pessimisme de Schopenhauer n’est pas un résultat nécessaire de sa critique de la critique kantienne, ni une fonction directe de ses recherches exquises en logique. C’est plutôt l’expression de son âme petite-bourgeoise, malheureuse, mécontente, maussade, cherchant sa satisfaction dans la contemplation métaphysique des forces aveugles de l’inconnaissable (ou l’effort aveugle pour exister). En d’autres termes, il recherche sa satisfaction dans une forme de religion à laquelle on prête peu d’attention, la religion de l’athéisme. [11]

Si l’on part des configurations et complications secondaires et dérivées de la religion ou de la philosophie théologique, auxquelles appartiennent l’optimisme et le pessimisme, jusqu’à l’origine de ces créations mentales elles-mêmes, nous nous trouvons en présence d’un fait aussi évident que simple. . C’est que tout être humain, du fait de sa condition physique et de son environnement social, est amené à faire une sorte de calcul hédoniste, c’est-à-dire à mesurer ses besoins et les moyens de les satisfaire. Le résultat est une appréciation plus ou moins colorée des conditions d’existence et de la vie elle-même dans ses interrelations. Aujourd’hui, lorsque l’intelligence a progressé jusqu’à vaincre les incantations de l’imagination et de l’ignorance, qui lient la pauvreté prosaïque de la vie ordinaire aux forces transcendantales fantastiques, alors les suggestions créatrices de l’optimisme et du pessimisme ne peuvent plus s’exercer. L’esprit se tourne vers l’étude prosaïque des moyens par lesquels on peut atteindre, non pas cette entité fabuleuse qu’on appelle le bonheur, mais le développement normal des facultés humaines. Dans des conditions naturelles et sociales favorables, ces facultés trouvent dans la vie elle-même les raisons de son existence et une explication de ses causes. C’est le début de cette sagesse qui seule donne à l’homme le droit au nom d’homo sapiens.

Le matérialisme historique, étant une philosophie de la vie, au lieu de ses simples phénomènes intellectuels, surmonte l’antithèse entre l’optimisme et le pessimisme, parce qu’il dépasse leurs limites et les comprend.

L’Histoire est en effet une interminable succession de luttes douloureuses. Le travail, qui est la marque distinctive de la vie humaine, a été le moyen d’opprimer la grande majorité. Le travail, qui est la condition préalable de tout progrès, a mis les souffrances, les privations, le travail et les maux de la multitude au service du confort d’un petit nombre. L’histoire est comme un enfer. On pourrait le présenter comme un drame sombre, intitulé La tragédie du travail.

Mais cette même sombre histoire a produit, à partir de cet état même des choses, presque à l’insu des hommes, et certainement pas par la providence de qui que ce soit, les moyens nécessaires à la perfection relative, d’abord de très peu, puis de quelques-uns. , puis de plusieurs. Et maintenant, cela semble fonctionner pour tous. La grande tragédie était inévitable. Cela n’était pas dû à la faute ou au péché de quelqu’un, ni à l’aberration ou à la dégénérescence de quelqu’un, ni à l’égarement capricieux et pécheur de quelqu’un du droit chemin. Cela était dû à une nécessité immanente du mécanisme de la vie sociale et à son processus rythmique. Ce mécanisme opère sur les moyens de subsistance, qui sont le produit du travail humain et de la coopération dans des conditions naturelles plus ou moins favorables. Aujourd’hui, alors que s’ouvre devant nos yeux la perspective d’organiser la société de manière à donner à chacun les moyens de se perfectionner, nous voyons clairement le bien-fondé de cette vision, car la productivité croissante du travail fournit toutes les conditions nécessaires au perfectionnement de soi. une culture supérieure à tous. C’est sur ce fait que le socialisme scientifique fonde son droit à l’existence, au lieu de compter sur le triomphe d’une bonté universelle, que les socialistes utopistes et sentimentaux ont découverte dans le cœur de tous et proclamée comme justice éternelle. Le socialisme scientifique compte sur le développement des moyens matériels qui favoriseront les conditions dans lesquelles tous les êtres humains auront le loisir de se développer en toute liberté. En d’autres termes, les causes de l’injustice (pour reprendre ce terme des idéologues) seront supprimées, comme la domination de classe, le bossisme, l’oppression de l’homme par l’homme. Les injustices qui résultent de ces causes sont précisément les conditions indispensables de ce misérable fait matériel qu’est l’exploitation économique de la classe ouvrière.

Ce n’est que dans une société communiste que le travail ne sera plus exploité mais mesuré rationnellement. Ce n’est que dans une société communiste qu’un calcul hédoniste deviendra réalisable, sans être entravé par l’exploitation privée des forces sociales. Une fois écartés les obstacles au libre développement de tous, ces obstacles qui divisent désormais les classes et les individus jusqu’à ce qu’ils soient séparés au-delà de toute reconnaissance, chacun trouvera à portée de main le moyen par lequel les facultés et les besoins de chacun pourront être mesurés par l’opinion publique. exigences de la société. S’adapter au réalisable et le faire sans aucune contrainte extérieure, telle est la norme de la liberté, qui équivaut à la sagesse. Car il ne peut y avoir de véritable morale sans une conscience du déterminisme. Dans une société communiste, l’apparent antagonisme entre optimisme et pessimisme s’effondre. Car dans cette société, il n’y a plus de contradiction entre la nécessité de travailler au service de la collectivité et l’épanouissement de la personnalité. Cette nécessité et cette liberté personnelle seront comprises comme ne faisant qu’une. L’éthique de cette société abolira la contradiction entre droits et devoirs, car cette contradiction est essentiellement l’élaboration théorique des conditions sociales antagonistes actuelles, dans lesquelles les uns ont le droit de commander et les autres ont le devoir d’obéir. Dans une société où la bonté ne signifie pas la charité, il ne semblera pas utopique d’exiger que chacun donne selon ses facultés et chacun prenne selon ses besoins. Dans une telle société, l’éducation préventive éliminera dans une large mesure les sources de la criminalité, et l’éducation pratique à la vie et au travail coopératifs réduira au minimum la nécessité de la répression. Bref, la punition apparaîtra comme une simple sauvegarde d’un certain ordre et perdra tout caractère de justice surnaturelle, qu’il faut justifier ou établir. Dans une telle société, il ne sera plus nécessaire de chercher une explication transcendantale du destin pratique de l’homme.

Cette critique des causes motrices de l’histoire, des raisons de l’existence de la société actuelle et d’une vision rationnellement mesurable et mesurée de la société du futur, montre pourquoi l’optimisme, le pessimisme et tant d’autres tissus imaginaires ont dû servir. , et doivent continuer à servir, d’expressions d’émotions qui agitent les esprits sous l’influence des luttes de la vie sociale. Si c’est ce que veulent dire les penseurs transcendantaux, auxquels vous faites allusion, et s’ils entendent être les collectionneurs posthumes des soupirs et des larmes de l’humanité au cours des siècles, qu’il en soit ainsi. La licence poétique n’est pas interdite, même aux socialistes. Ils ne parviendront cependant pas à remettre sur pied le mythe de la justice éternelle et à l’envoyer lutter contre le règne des ténèbres. Cette grande et bienfaisante dame ne déplacera jamais une seule pierre de la structure capitaliste. Ce que les penseurs métaphysiques socialistes appellent le mal, contre lequel le bien lutte, n’est pas une négation abstraite, mais un système dur et solide de faits pratiques. C’est une pauvreté organisée pour produire de la richesse. Or, les matérialistes historiques ont si peu de tendresse de cœur qu’ils prétendent que ce mal est en réalité le berceau du bien futur. La liberté viendra de la révolution des opprimés, et non de la bonté des oppresseurs.

Une rechute facile dans une métaphysique de type offensant est souvent le sort même des études qui, selon leurs auteurs, représentent la quintessence de la procédure positive et scientifique. C’est le cas, par exemple, de nombreux tenants de l’anthropologie criminelle, très discutée et controversée.

Dans ses objectifs et ses tendances, cette science représente un facteur notable dans cette critique salutaire du droit pénal, qui a réussi peu à peu à renverser les fondements des idées philosophiques, et surtout éthiques, concernant un fait aussi simple que l’expérience qu’il doit y avoir une punition pour cela. tant qu’il y aura une société. Cependant, dans sa méthode, elle dépasse rarement le domaine de la compilation statistique, ou au-delà de cette masse de probabilités qui constituent les diverses nuances d’étude embrassées par le terme général d’anthropologie. Elle n’atteint presque jamais le degré de précision qui a permis à des études analogues comme la recherche psychique, grâce aux merveilleux progrès de l’anatomie du système nerveux central et de tous les départements de la médecine, de contribuer en quelques années encore au développement du système nerveux central. de psychologie que n’ont apporté vingt siècles de controverses sur le texte d’Aristote, ou sur l’hypothèse du spiritualisme, ou sur celle du matérialisme purement rationnel.

Mais ce n’est pas ce que je veux souligner.

Cette doctrine entraîne une tendance à considérer la récidive de la criminalité comme le résultat d’une prédisposition innée d’individus présentant certaines caractéristiques. Cependant, ces repères ne sont pas dans tous les cas objectivement étudiés ni bien fixés. Pourtant, il n’y a rien de mal à cela.

La théorie qui est à la base du droit pénal des pays où les effets de la révolution bourgeoise se sont étendus partage les mérites et les défauts de ce principe égalitaire de tout soi-disant libéralisme qui ne peut être que formel et abstrait, compte tenu des conséquences naturelles. et les inégalités sociales des hommes. Bien entendu, cette théorie constituait un progrès sur la justice corporelle et sur les privilèges du clergé et de l’aristocratie. Et c’est pour cette raison qu’une victoire historique est proclamée par ces mots : La loi est égale pour tous. Cependant, cette théorie réduit la fonction de punition à une simple défense du système actuel au moyen de lois établies. Il se contente de punir uniquement les violations de cet ordre, sans pénétrer dans le problème de la conscience. Il a été dépouillé de tout caractère religieux et ne concerne plus l’esprit ni l’âme. Ce n’est plus l’instrument d’une église, d’un credo, d’une superstition. Ce droit pénal est prosaïque, tout aussi prosaïque que toute la société capitaliste. Et c’est là un autre triomphe de la libre pensée, si l’on laisse de côté quelques légères incohérences. Bref, c’est l’acte qui est puni, pas l’homme. C’est le perturbateur de cet ordre qui est puni par la loi qui le défend. La punition ne vise pas la conscience d’un homme, qu’elle soit irréligieuse, hérétique, athée ou autre. Pour arriver à ce résultat, cette théorie devait construire une égalité typique de responsabilité pour tous les êtres humains, sur la base d’un libre arbitre, excluant seulement les cas extrêmes de manque de contrôle mental et de liberté d’action. [12] C’est par là même que la justice vantée et célébrée, par l’ironie du sort, transforme le principe de l’égalité devant la loi en la plus grossière injustice. Car les êtres humains sont en réalité socialement et naturellement inégaux devant la loi.

Cette dialectique a été récemment discutée par des sociologues, des socialistes et des critiques de toutes sortes. Ils ont construit une longue série d’arguments contre le droit existant, allant du paradoxe mystique et coloré selon lequel la société punit les crimes qu’elle engendre jusqu’à l’exigence humanitaire selon laquelle l’égalité dans l’éducation devrait justifier le principe de l’égalité devant la loi en créant les conditions réelles de son application. praticabilité. Le point saillant de toutes ces critiques est mis en évidence par les socialistes cohérents, qui se rendent compte que les luttes de classes sont une partie essentielle de la société actuelle et qui n’espèrent pas obtenir une justice égale pour tous, ni par le droit de punir, ni par tout autre droit existant. loi. Car agir autrement équivaudrait à chercher une société improbable, dans laquelle les divisions seraient causes de concorde et d’union. Cette loi d’une justice médiocre, en conflit constant avec elle-même, est le produit d’une société où l’exigence d’égalité est toujours en guerre contre elle-même. Le mensonge devient très clair dans cette belle découverte des apologistes du capitalisme selon laquelle les salariés sont après tout des citoyens libres, qui acceptent volontairement la servitude en concluant des contrats à conditions égales avec leurs égaux, les capitalistes. Pourtant, nous, socialistes, ne souhaitons pas abandonner ce principe contradictoire pour nous jeter dans les bras des réactionnaires, qui le combattent pour d’autres raisons et voudraient l’abolir d’une autre manière. Nous la considérons plutôt comme l’un des facteurs négatifs inhérents à la société bourgeoise, comme l’un des moyens historiques par lesquels elle se mine elle-même.

L’anthropologie criminelle est arrivée à point nommé pour étayer, par ses études spécialisées, l’affirmation critique selon laquelle la loi n’est pas égale pour tous. Dans cette mesure, c’est une science progressiste. Aux différences sociales, qui rendent absurde l’exigence d’une égale responsabilité de tous, à mesure que varie la forme typique du libre arbitre dans les esprits sains, cette science a ajouté l’étude des différences présociales, qui sont les limites tracées autour de notre volonté par notre nature animale et qui opposent une résistance invincible à toute tentative de s’adapter aux exigences de l’éducation. Ce n’est pas le lieu de rechercher si cette science a exagéré l’étendue de cette nature animale, si elle a interprété imparfaitement les cas qu’elle voulait étudier, et si elle a généralisé de façon fantastique les résultats d’observations partielles et peu exactes. L’essentiel est que certaines de ses méthodes le rejettent inconsciemment dans la métaphysique qu’il déteste. Dans ses efforts légitimes pour combattre la conception de la justice et de la responsabilité en tant qu’entités, il commet l’erreur d’attribuer trop d’importance à des faits naturels tels que la disposition à commettre un crime, et de les désigner et de les définir de manière à détourner l’attention de ces catégories de faits. la protection sociale, qui découle des conditions d’existence auxquelles les hommes se sont habitués après leur naissance. Pour être plus explicite, c’est à la nature animale qu’il faut attribuer la licence excessive et effrénée, mais certainement pas l’adultère, qui est très clairement un produit social. La rapacité doit être classée dans la nature animale, mais pas le vol dans ses aspects économiques, y compris la falsification de chèques. Le tempérament sanguinaire appartient à la catégorie des animaux, mais pas le meurtre des rois, etc. Il ne faut pas dire que ce ne sont que des distinctions verbales. Ils touchent le fond des choses. Ils concernent la compréhension claire des limites méthodiques. Ils montrent combien il est important de rappeler que la métaphysique est un mal atavique, auquel n’échappent pas même ceux qui crient continuellement : A bas la métaphysique ! La même chose s’est produite depuis longtemps dans d’autres sciences, par exemple en psychologie générale ou dans l’étude spéciale des esprits malades. Beaucoup ont tenté de localiser les phénomènes psychiques dans le cerveau, au lieu de s’en tenir aux faits les plus élémentaires, qui, il est vrai, n’ont été constatés que récemment. Ils ont essayé de localiser la faculté de l’âme, par exemple le célèbre physiologiste Ludwig. En d’autres termes, ils essayaient de déterminer le siège local des concepts rationalistes, de choses qui n’existaient pas dans la réalité. L’anthropologie criminelle doit encore séparer ses catégories et les déterminer de manière critique. Elle doit surmonter l’erreur de considérer comme des faits innés et naturels les catégories simples que le droit pénal a fixées et définies pour des raisons pratiques afin de les appliquer à l’expérience de simples conditions sociales.

IX

Rome, le 2 juillet 1897.

Vous faites référence à ces critiques de caractère et de nature différents, qui soutiennent, pour des raisons diverses, que le christianisme recule devant une interprétation matérialiste de l’histoire, et qui pensent avoir ainsi soulevé une objection insurmontable.

Dois-je entrer dans ces bois qui, s’ils ne sont peut-être pas impénétrables et sauvages, sont certainement très sombres pour moi ? Vous savez à quel point tous les systèmes durs et rapides me répugnent. Je ne suis pas d’avis – et il serait stupide de penser le contraire – qu’une théorie de l’histoire soit jamais si bonne et excellente en elle-même qu’elle constituera une clé pour comprendre chaque phase particulière de l’histoire, sans d’abord s’y consacrer à des recherches spéciales dans de tels cas. Or, je n’ai pas encore fait d’étude particulière sur l’histoire de l’Église chrétienne et je ne suis donc pas en mesure d’aborder le sujet avec aisance. Les objecteurs ordinaires parlent de ce sujet sur la base d’impressions générales. Dans ma jeunesse, j’ai lu Strauss et les principaux écrits de l’école de Tübingen, comme tous ceux qui étudiaient la philosophie classique allemande. Et je pourrais m’écrier avec bien d’autres, en variant légèrement le cri de Faust : « Moi aussi, j’ai malheureusement étudié la théologie.

Mais plus tard, je ne me suis plus occupé de ces questions. Néanmoins, j’ai adhéré à la conviction que l’école de Tübingen fut la première à entreprendre définitivement et sérieusement cette étude du christianisme qui seule peut prétendre au terme d’histoire, et que les progrès récents dans cette direction, autant qu’il y ait eu de progrès, ont été réalisés. accompli ou est en train de s’accomplir, consiste principalement en des corrections et des suppléments des résultats de cette école. La principale correction devrait être à mon avis la suivante : les savants de Tübingen se sont consacrés principalement, mais non exclusivement, à l’étude de l’origine et du développement des croyances et des dogmes , alors qu’il est devenu plus tard nécessaire, et est encore nécessaire, d’étudier les formation et développement d’ associations chrétiennes . Dans la mesure où nous abordons cette méthode d’examen de la question, que j’appellerai par souci de brièveté méthode sociologique, nous nous rapprocherons d’une recherche objective. Car comprendre le comment et le pourquoi de l’origine et du développement des associations nous donnera les moyens de comprendre, pour quelles raisons et de quelle manière, les âmes, les imaginations, les intellects, les désirs, les peurs, les espoirs. , les aspirations des membres de ces associations devaient chercher à s’exprimer à travers certains credo, adopter certains symboles et parvenir à la formulation de certains dogmes ; en d’autres termes, comment se fait-il que ces associés aient dû reconstituer tout un monde de doctrines et de concepts imaginaires. Une fois ce pas franchi, nous sommes sur la voie qui mène directement au matérialisme historique. Car nous sommes alors parvenus à l’affirmation générale selon laquelle les idées doivent être considérées comme des produits, et non comme des causes, de certaines structures sociales.

Si je me trompe – car, comme je l’ai dit, je comprends relativement peu ces arguments – les études récentes sur le christianisme ancien ont principalement suivi cette ligne réaliste. Et il me semble que des écrivains comme Harnack sont aux premiers rangs de cette étude. Je fais d’ailleurs référence à l’ouvrage très remarquable de l’Anglais Hatch, que j’ai lu. Il démontre avec la plus grande lucidité et à l’aide de preuves documentaires que l’association chrétienne, à partir d’un certain point après ses premières origines, s’est développée et consolidée grâce à l’adaptation aux diverses formes de droit corporatif qui fleurissaient dans les différentes régions de l’époque romaine. Empire. En d’autres termes, le mouvement s’est adapté aux conditions propres au droit romain, ou aux coutumes locales et nationales, notamment aux institutions grecques et hellénistes. J’espère que nos évêques ne le prendront pas mal. Le Saint-Esprit sera intervenu en élevant les évêques au-dessus de la masse restante des fidèles, dans la mesure où l’organisation démocratique originelle s’est transformée en hiérarchie par la différenciation entre clergé et laïcs (ou peuple). Le nom indique certainement que l’organisation chrétienne était calquée sur les corps de bateliers, marchands de poisson, boulangers et autres, qui avaient leur épiscopi et reliqua (surveillants et autres personnes).

À ce stade, nous devons faire un autre pas en avant. Nous devons abandonner le concept abstrait d’une histoire uniforme de tout le christianisme et aborder l’histoire particulière, dans le temps et dans l’espace, des associations chrétiennes . Ces associations faisaient d’abord partie de cette grande société civilisée, semi-civilisée ou directement barbare, dans laquelle elles se développèrent au cours des trois premiers siècles. Il semble alors qu’ils aient absorbé et façonné toutes les relations complexes de cette société semi-civilisée ou semi-barbare, comme ce fut le cas, par exemple, dans l’Occident latin pendant ce qu’on appelle le Moyen Âge. Et finalement, lorsque l’unité du catholicisme fut brisée par le protestantisme, la liberté de conscience fut reconnue, surtout après la Grande Révolution . Les associations chrétiennes sont alors devenues un élément incontournable de la vie politique et sociale, jouant ici un rôle prédominant, là mineur, ou restant insignifiantes ailleurs, selon les cas. C’est dans cette direction qu’il faut aborder le problème des relations entre l’État et l’Église, car il s’agit là d’une question de relations historiques et non de formules théoriques.

Cette méthode est de plus en plus appliquée à l’étude et à l’explication des conditions matérielles par lesquelles les associations chrétiennes ont été créées, perpétuées et portées à leur dissolution partielle ou locale, tout comme l’étaient d’autres formes de vie commune. Toutes les causes et raisons de ces différents changements deviennent facilement évidentes par ce moyen. Et puis il est entendu que les croyances, les dogmes, les symboles, les légendes, les liturgies et autres choses de même nature sont des questions de considération secondaire, au même titre que toute autre superstructure d’idées.

Continuer à écrire l’histoire du christianisme en tant qu’entité signifie multiplier les erreurs des hommes de lettres et des sages qui commettent l’erreur méthodique d’écrire des histoires de la littérature ou de la philosophie comme s’il s’agissait d’entités indépendantes. Dans ces œuvres de sagesse fabriquée, il semble que les poètes, les orateurs et les philosophes des différentes époques, isolés de l’autre vie de leurs époques respectives, se tenaient la main à travers les siècles pour former une chaîne de célébrités ; ou comme s’ils n’avaient pas réussi à tirer des conditions et du stade d’évolution de leur époque la matière et l’occasion de rédiger des poèmes et des essais philosophiques et avaient donc essayé de s’en aller seuls dans un coin. C’est la marque étudiée des compilations savantes. Bien entendu, il est très pratique d’avoir sous la main un manuel contenant toutes les informations sur ce que nous appelons la littérature française, depuis par exemple La Chanson de Roland jusqu’aux romans de Zola. Mais la chronologie de milliers d’années ne s’étend pas simplement d’une chose à une autre, et le don de la poésie ne varie pas non plus simplement d’un cas à l’autre. Il s’agit plutôt de transformations dans l’ensemble des relations de la vie dans toutes ses grandes lignes. Mais les expressions littéraires ne sont que des indices relatifs, des sédiments spécifiques, des cas particuliers, parmi cette masse de transmutations sociales. Il est très commode, surtout au vu du bachotage artificiel courant dans nos universités, de réduire à un recueil tout ce que nous entendons historiquement par le terme philosophie. Mais qui peut dire, après une telle instruction, comment il se fait que les philosophes individuels en soient arrivés à avoir des opinions si différentes et souvent contradictoires ? Comment peut-on faire de la philosophie antique, qui jusqu’à Platon constituait à peu près toute la science, une seule ligne de progrès indépendant, puis de la scolastique transformée par la théologie avec une absence presque complète de science, puis de cette la philosophie du XVIIe siècle qui était une sorte d’exploration mentale parallèle à la nouvelle science contemporaine basée sur l’expérimentation et l’observation, et enfin issue de cette nouvelle critique qui tend à faire de la philosophie un simple résumé des connaissances particulières des sciences individuelles, qui sont devenus si largement différenciés ?

En bref, il est absurde de continuer à écrire des histoires universelles du christianisme, sauf pour des raisons de commodité académique. Je ne fais pas référence à ceux qui pensent avec l’esprit des croyants. Ceux-ci pensent que le fil conducteur de ces histoires universelles consiste en la mission providentielle de l’Église à travers les âges. Nous n’avons rien à dire, ni à suggérer, à ceux qui pensent ainsi et qui considèrent cet idéal et cette histoire éternelle comme une sorte de révélation immanente ou continue. Ils se trouvent en dehors de notre champ. Je fais référence à ces critiques qui écrivent des histoires universelles du christianisme comme s’il s’agissait d’un tout homogène, bien qu’ils sachent et admettent que ce matériel entre leurs mains fait partie des conditions successives variables et plus ou moins nécessaires de la vie humaine. Comment se fait-il qu’ils ne voient pas que leur ligne continue et droite de présentation repose sur un fil très ténu de tradition et reflète une image schématique et vague de choses difficilement conciliables ?

L’origine, la croissance, la diffusion, l’organisation, voire la disparition (dans certaines parties du monde, comme en Asie Mineure et en Afrique du Nord) des associations chrétiennes, les diverses attitudes qu’elles assument à l’égard du reste de la vie pratique, les nombreux liens qui les unissent les reliait à d’autres corps et pouvoirs politiques et sociaux : toutes ces choses, qui constituent une histoire vraie et réaliste, ne peuvent être comprises que si l’on s’écarte des conditions complexes de chaque pays individuel, dans lequel les adeptes du christianisme étaient peu nombreux. , ou plusieurs, ou dont tous les habitants et citoyens étaient chrétiens, soit membres de quelque secte modeste, soit d’un catholicisme impérieux, persécutés ou tolérés, ou eux-mêmes intolérants et persécutant les autres. Ce n’est qu’ainsi que nous mettrons le pied sur un terrain solide et que nous serons en mesure d’évaluer objectivement les prétentions historiques des choses. Et de cette position à celle du matérialisme historique, nous avançons sans plus d’efforts que n’importe quelle autre branche de notre connaissance du passé.

En bref, l’histoire de la vie réelle est une histoire de l’Église ou des différentes Églises , c’est-à-dire une histoire d’une société qui a une certaine base économique, ce qui signifie un arrangement défini de son économie et un mode d’acquisition, de production, de distribution et de consommation des biens (qui repose sur le contrôle de la terre – Malheur à moi !). D’autres peuvent continuer à entendre par christianisme exclusivement un simple complexe de croyances et d’opinions concernant le destin de l’humanité. Mais, pour ne citer qu’un exemple, ces croyances diffèrent autant que le libre arbitre du catholicisme après le concile de Trente de la prédestination absolue de Calvin. Et il est temps que ces écrivains se réconcilient à comprendre que cet ensemble de points de vue et de tendances est apparu et s’est développé dans le cercle d’associations définies, qui différaient continuellement à divers égards et qui étaient toujours plus ou moins entourées d’un ensemble vaste et complexe. environnement historique , pour reprendre un terme favori des écrivains modernes.

Il y a encore une autre chose à considérer. Dans ce quart d’heure de prose scientifique dans lequel nous vivons actuellement, aucun homme sensé ne croira plus que la grande masse des croyants de ces associations de chrétiens ait eu une compréhension exacte des différents dogmes, ou des subtiles discussions. des savants et des professeurs. Nous ne savons rien de bien précis sur les passions, les intérêts, les conditions de vie quotidienne, l’état d’esprit naturel et habituel des peuples d’Antioche, d’Alexandrie, de Constantinople et autres, rassemblés autour des bannières d’Arius et d’Athanase. Nous ne pouvons pas décrire ces choses avec autant de précision que dans le cas de Naples ou de Londres d’aujourd’hui. Mais nous ne serons jamais assez crédules pour croire que ces foules aient compris un seul mot de la dispute menée sur la question de savoir si la substance du Fils était identique à celle du Père, ou seulement semblable à elle. On ne mesurera pas non plus la différence réelle entre les artisans de Genève et ceux de l’Italie du XVIe siècle par les différences théoriques entre Calvin et Bellarmino. À cet égard, l’histoire du christianisme reste très obscure, car elle s’est transmise dans une enveloppe de concepts idéologiques, qui furent le réflexe dogmatique et littéraire du développement sous-jacent du mouvement. Dans ces circonstances, nous savons relativement peu de choses sur la vie pratique du mouvement chrétien, et ce peu diminue au fur et à mesure que l’on s’approche des premiers siècles.

En outre, la masse des associés gardait toujours dans leur cœur et portait dans leurs croyances les plus intimes et dans leurs légendes beaucoup de superstitions et la plupart des mythes qui étaient les leurs avant leur conversion, et ils durent les utiliser, et en créer d’autres, afin de rendre les doctrines métaphysiques et abstraites du christianisme plausibles pour elles-mêmes. Cela s’est produit de manière très visible dans la seconde moitié du IIe siècle, lorsque la société chrétienne avait perdu un peu de son caractère démocratique de camarades attendant l’avènement d’un Royaume des Cieux , des camarades tous remplis de l’Esprit Saint, et commençait à prendre la forme d’un catholicisme organisé, non seulement dans le sens orthodoxe du terme, mais aussi dans le sens d’une hiérarchie semi-politique d’une multitude composée non plus de saints, mais de simples êtres humains. Puis se développa ce transfert de superstitions locales, nationales et ethnologiques, qui accompagna la transformation progressive du christianisme en une Église officielle et territoriale, à tel point que les penseurs capables furent sélectionnés avec zèle et scrupule et séparés de la grande masse de ceux qui il suffisait de croire et de se conformer à des rites et à des formalités toutes faites. Peu à peu, l’empire d’Occident se désintégra, tandis que les barbares des tribus germaniques et slaves se convertirent de force et que, proportionnellement, le pouvoir de ces croyances, qui devinrent la nourriture quotidienne des masses, fut contraint d’adopter des symboles et des idées qui étaient aussi loin que possible. au-delà de leur horizon mental, tout comme ces composés de nombreuses semi-philosophies différentes. Toutes ces populations chrétiennes vivaient et continuaient de vivre selon leurs multiples croyances. C’est pour cette raison qu’ils ont effectivement transformé les éléments communs du christianisme en voies et moyens pour des mythologies nouvelles et spécieuses. En face de cette vie barbare indépendante, les définitions des savants et les décisions des conciles restaient suspendues en l’air, devenaient des conceptions intangibles pour la multitude et prenaient l’habit de doctrines utopiques.

Quelles étaient donc les raisons et les causes, les buts et les moyens qui maintenaient les chrétiens unis à cette époque où la religion est censée avoir été le seul pivot et l’âme de toute vie ? Je ne discuterai pas des insultes et des agressions violentes, qui forment un de ces chapitres épineux auxquels recourent habituellement les adversaires passionnés du christianisme. Je laisserai de côté ce chapitre, qui déroule sous nos yeux une histoire de la tyrannie la plus odieuse, des persécutions les plus féroces et les plus inhumaines, et de l’hypocrisie la plus raffinée. Tantum religio potuit suadere malorum ! Tant de maux pourraient engendrer la religion ! Le point que je souhaite particulièrement souligner est que la principale force de cohésion se trouve précisément dans ces moyens matériels méprisés , dont l’utilisation, la gestion et le contrôle ont favorisé la croissance de l’association en une organisation économique puissante, avec ses propres bureaux. sa propre hiérarchie, sa propre loi, ses propres serviteurs, esclaves, dépendants, colons, ministres, protégés et bénéficiaires. La propriété ecclésiastique représente de nombreuses étapes de variation, depuis l’obole du semi-communisme jusqu’à la corporation légale, et de là à la concentration des serfs, jusqu’à la constitution des complexes territoriaux en domaines latifundiaires, puis la féodalité avec ses dîmes et son commerce des biens. âmes, jusqu’aux tentatives de colonisation industrielle les plus modernes (les Jésuites), etc. Les pauvres étaient alors, comme ils le sont en grande partie aujourd’hui, soudés par les dons de charité, l’assistance aux malades, aux indigents, aux orphelins, aux veuves, etc., par la gestion systématique des champs, le défrichement des terres nouvellement acquises et leur culture. Ce sont ces moyens qui ont fait de l’association chrétienne une chose vitale, comme de toute autre collectivité humaine. Ils ont permis à une poignée de doctrinaires, surtout au Moyen Âge, de mettre une vaste association économique au service d’objectifs relativement plus élevés, plus nobles, plus altruistes et plus progressistes que ceux qui relevaient de la propriété strictement féodale entre les mains de maîtres chanteurs souverains. des voleurs et des pirates. La bourgeoisie, à ses différentes étapes, a ensuite mis fin à cette économie du peuple chrétien par des mesures plus ou moins rapides et révolutionnaires. Elle intègre cette propriété de diverses manières dans sa propriété privée et la fluidifie sous le système capitaliste. Partout où la propriété ecclésiastique a partiellement résisté, ou résiste encore, aux coups de cet âge progressiste, elle l’a fait, et le fait, parce qu’elle a encore rendu quelque service utile, que d’autres organisations et l’État qui les représente n’ont pas pris soin de rendre. sur eux-mêmes, ou autorisés à rester entre les mains de l’Église par voie de compétition.

L’histoire de cette économie est l’essence de cette interprétation des changements dans le christianisme, qu’une critique ultérieure devra élaborer. Nul autre que Gregorious Magnus, qui a si tôt eu la conviction que l’évêque de Rome était destiné à régner sur l’empire désintégré d’Occident, et qui est généralement connu des personnes cultivées par ses visions, par son amour de la musique et par son l’apostolat de son délégué Augustin en Anglia dictait les lois économiques par lesquelles les latifundia ecclésiastiques étaient administrées. Après quelques siècles, à travers toutes les adversités des États imparfaits et des communautés semi-politiques qui se sont développées dans les limites de l’empire occidental toujours instable et mal reconstruit, c’est cette vaste propriété ecclésiastique qui, par sa diffusion universelle et pénétration, a donné naissance à cette diplomatie, qui depuis Grégoire VII. à Boniface VIII visait à faire du successeur de Pierre un héritier d’Auguste. Cette diplomatie n’était pas ce qu’elle était parce que sa théorie avait été réfléchie par des moines dans leurs cellules, ou parce que Grégoire VII et Innocent III étaient d’excellents hommes – bien sûr, ils l’étaient – ​​mais parce que les possibilités d’un grand projet d’organisation n’étaient offertes que par ce vaste système économique. Mais ce système fut combattu non seulement par les autres dirigeants plus ou moins puissants de l’époque, mais aussi par certaines parties de la population plébéienne et de la bourgeoisie en développement, dans les régions industrielles et commerciales plus développées (par exemple en Flandre, Provence, Italie du Nord), pour diverses raisons, comme l’ascèse monastique, ou la liberté civile des chrétiens. En fait, l’humiliation infligée à Boniface VIII dans Anagni n’indique que le point culminant de la politique de Philippe le Bel, qui, très tôt annonciateur des princes révolutionnaires du XVIe siècle, eut pour la première fois l’audace de mettre la main sur la substance du peuple chrétien.

Et c’est là que je voudrais m’arrêter dans ma digression. Car cette histoire économique n’est pas encore écrite, et je ne suis pas enclin à la commencer par ces allusions passagères.

Cependant, il me semble que les objecteurs habituels diront : Mais tout le reste sera-t-il clair une fois que cette histoire économique aura été écrite ? Nous retrouvons ici le cas ordinaire de ceux qui construisent un château de cartes pour avoir le plaisir de le faire sauter. Expliquer un processus signifie généralement le résoudre dans ses conditions les plus élémentaires, dans la mesure où l’on peut discerner et suivre leurs phases successives (de la limite la plus basse à la limite la plus élevée), en passant de la cause à l’effet.

Personne ne songerait à prétendre, par exemple, que si l’on connaît parfaitement la structure économique de la ville d’Athènes entre la fin du Ve et le début du IVe siècle avant Jésus-Christ, on peut alors passer directement à une compréhension de tout le contenu idéologique de chaque dialogue de Platon, sans autre cérémonie, c’est-à-dire sans l’aide critique des éléments intellectuels rassemblés par la tradition. Il faut avant tout pouvoir expliquer Platon, l’homme, ses dispositions esthétiques et mentales, son pessimisme, sa fuite hors du monde, son idéalisme et son utopisme. Toutes ces choses sont le produit de conditions qui se sont développées dans l’esprit de Platon individuel comme elles l’ont fait également chez tant d’autres de ses contemporains, qui autrement n’auraient pas pu le comprendre, l’admirer et le suivre au point de créer autour de lui une secte. , qui a survécu pendant des siècles avec tant de modifications. Si quelqu’un essayait de séparer cette formation idéologique du milieu dans lequel elle est née en tant que premier précurseur du christianisme, il la rendrait inintelligible, ou presque absurde.

Cela s’applique encore plus aux dispositions et aux inclinations à la pensée fantastique ou réfléchie, qui ont donné lieu au besoin de tant de croyances, de symboles, de dogmes, de légendes dans une association aussi vaste que l’était le chrétien, avec ses nombreuses fonctions et ses différentes relations. Il est assurément plus facile de comprendre les relations qui conduisent d’une manière générale de certaines conditions matérielles déterminées de la vie commune à toutes ces idées, que d’expliquer le contenu particulier de chaque idée individuelle. Cette difficulté d’une explication adéquate est due au fait que nous avons affaire à des temps de catastrophes terribles, de confusion indescriptible, de décadence des aptitudes pour une science correcte ; des temps, en bref, où les témoignages, les critiques et l’opinion publique sans préjugés font presque toujours défaut, et où les esprits les plus forts, isolés de la vie, penchent vers l’abstrus, le subtil, le verbal.

C’est en effet la difficulté d’expliquer précisément la manière dont les idées naissent des conditions matérielles de la vie qui donne de la force à l’argumentation de ceux qui nient la possibilité d’expliquer clairement la genèse du christianisme. En général, il est vrai que la phénoménologie ou la psychologie de la religion, quel que soit le nom qu’on lui donne, présente de grandes difficultés et porte en elle des points assez obscurs. Il n’est pas toujours facile de comprendre pleinement comment les faits vécus de la nature et de la vie sociale se transforment, à certains moments déterminés et dans certaines conditions ethnologiques déterminées, et après avoir traversé le creuset de quelque fantaisie particulière, en personnes, en dieux, anges, démons, puis en attributs, émanations et ornements de ces mêmes personnifications, et enfin en entités abstraites et métaphysiques comme le Logos, la Bonté infinie, la Justice suprême, etc. Sur ce domaine de production psychique dérivée et compliquée, nous sommes encore très éloigné des conditions les plus élémentaires nécessaires pour permettre par l’observation et l’expérience de suivre la montée et le développement des premières sensations d’un extrême à l’autre, c’est-à-dire depuis l’appareil périphérique jusqu’aux centres cérébraux où se produisent les irritations et les vibrations. sont convertis en aperception consciente, en conscience.

Mais cette difficulté psychologique est-elle un privilège des croyances chrétiennes ? N’est-ce pas caractéristique de la genèse de toutes les croyances, de toutes les imaginations mythiques et religieuses ? Les créations très originales du bouddhisme le plus primitif, ou les collections plus brocantes du mahométanisme, sont-elles peut-être plus claires ? Ou bien, au-delà de ces grands systèmes religieux, les processus fantastiques dans la création des mythes les plus élémentaires de nos ancêtres aryens sont-ils peut-être plus clairs et plus transparents à première vue ? Est-il peut-être facile de rendre compte de chaque détail de toutes les transitions de la fantaisie au cours des siècles et des générations depuis le pramantha , c’est-à-dire le bâton utilisé pour faire du feu en le frottant et en le frottant contre un autre morceau de bois, jusqu’au ascension progressive du héros Prométhée ? C’est pourtant le mythe le plus connu de la mythologie indo-européenne. Nous disposons de plus de données permettant de suivre ses phases embryonnaires successives, depuis les hymnes védiques les plus anciens en l’honneur du Dieu Agni (le feu) jusqu’à la création de la tragédie éthique et religieuse d’Eschyle, que de tout autre mythe.

En outre, de telles productions psychiques des hommes des siècles passés présentent à notre compréhension des difficultés très particulières. Nous ne pouvons pas facilement reproduire en nous-mêmes les conditions nécessaires par lesquelles nous pourrions nous rapprocher de leur état d’esprit concernant ces productions. Il faut une longue formation avant d’acquérir cette aptitude d’interprétation qui caractérise le connaisseur des langues, le philologue, le critique, l’étudiant en préhistoire, ou l’attitude mentale d’un homme qui, par une longue formation et des essais répétés, a acquis une conscience artificielle, pour ainsi dire, qui est conforme et en accord avec l’objet d’étude.

Dans ces circonstances, le christianisme (et j’entends ici le credo, la doctrine, le mythe, le symbole, la légende, et non seulement l’association dans son oikonomika ) nous devient plus facilement intelligible dans la mesure où il se rapproche de notre époque. Nous en sommes entourés et nous devons sans cesse considérer ses conséquences et son influence sur la littérature et les diverses philosophies qui nous sont familières. Nous pouvons observer chaque jour que la multitude combine grossièrement les superstitions anciennes et modernes avec une acceptation générale plus ou moins indistincte du principe sous-jacent, commun à toutes les confessions, à savoir le principe de rédemption. Nous pouvons voir le christianisme à l’œuvre et observer ses réalisations et ses luttes. Et nous sommes en mesure de tirer des conclusions du présent quant au passé par analogie, ce qui nous met en mesure d’entreprendre l’interprétation de croyances plus lointaines. Nous assistons aussi à la création de nouveaux dogmes, de nouveaux saints, de nouveaux miracles, de nouveaux pèlerinages. Et en comparant cela avec le passé, on peut s’exclamer dans la plupart des cas : Tout comme chez nous ! Exactement ce que nous voyons aujourd’hui ! En d’autres termes, nous disposons d’une réserve d’observations et d’expériences en psychologie qui nous permet de faire revivre le passé avec moins d’effort qu’il n’en faut pour l’analyse purement documentaire des conditions de la plus haute antiquité. Depuis combien de temps comprenons-nous quelque chose de précis sur : l’origine du langage ? Cela date du moment même où nous avons compris que nous n’avions pas de meilleur moyen d’expérimenter à cet égard que d’étudier la manière dont les enfants apprennent encore à parler.

Le problème de l’origine du christianisme est en outre obscurci pour beaucoup par un autre préjugé. Ils s’imaginent qu’elle est due à des causes premières qui l’ont créée, pour ainsi dire, à partir de rien. Ces gens oublient que ceux qui sont devenus chrétiens l’ont fait en renonçant à d’autres religions ; et que le problème de l’origine du christianisme se réduit avant tout à la tâche prosaïque d’étudier la manière dont les éléments des époques antérieures ont pris des formes nouvelles dans l’environnement de cette association, qui constituait le noyau même de la nouvelle organisation. Cet événement a eu lieu à des époques historiques. Et parmi les religions qui l’ont précédée, la plus connue est celle du judaïsme avancé, dont les grandes masses attendaient la venue d’un nouveau Messie, tandis que ses doctrinaires coupaient les cheveux en quatre. Nous connaissons également assez bien les cultes, les superstitions et les croyances des diverses religions païennes de l’empire romain, ainsi que les inclinations religieuses de nombreux penseurs de cette époque, tout comme nous connaissons les tendances des multitudes de cette période. qui étaient toujours prêts à accepter de nouvelles croyances, de nouvelles promesses et de bonnes nouvelles .

Il ne s’agit donc pas de création, mais de transformation, et nous poursuivons notre enquête sur le même terrain que celui de toute autre histoire. La question est, par exemple, (pour donner quelques indications générales), comment Jésus est devenu le Messie des Juifs (une forme primitive de développement), comment le Messie des Juifs est devenu le Rédempteur de toute l’humanité du péché (Paul), et enfin, comment la Parole s’est combinée avec le néoplatonisme de Philon (quatrième évangile). C’est là l’esquisse de l’évolution idéologique. Et d’autre part, nous devons découvrir comment l’association communiste primitive (un communisme de consommation) de camarades attendant la fin imminente du monde et la catastrophe finale (l’Apocalypse) est devenue une congrégation (une église) qui a reporté la venue du monde. du millénaire indéfiniment (la deuxième épître de Pierre) et est devenue une organisation qui a développé sa propre économie et a progressivement assumé des attributs et des fonctions plus complexes. Dans ce passage d’une secte à une église, d’une attente naïve à une doctrine compliquée, réside tout le problème de l’origine du christianisme. L’expansion de l’association s’accompagna en temps voulu d’une adaptation aux formes dominantes du droit, et les exigences de la doctrine s’adaptèrent à la diffusion du platonisme décadent. Bien entendu, nous ne pourrons jamais nous rapprocher de ces choses avec notre vision et notre observation par un mode de chronique intuitif. On ne verra jamais Philippe, Matthieu, Pierre, Jacques et leurs prochains successeurs, en conversation, etc., comme on peut observer Camille Desmoulins dans un café du Palais Royal, à 15 heures, le dimanche 12 juillet. ., 1789. Nous ne pourrons pas suivre la genèse et l’établissement de ces dogmes comme nous pouvons suivre la compilation des articles de l’ Encyclopédie. Car nous avons affaire à des temps d’impressions vagues et de fermentations telles qu’on n’en a jamais vu depuis. De grandes épidémies morales envahissent les âmes des hommes. Les relations les plus élémentaires de la vie approchent d’une période de crise aiguë. Sous la surface de cette civilisation des pays méditerranéens, qui combinait le pouvoir politique et administratif de l’empire avec tout ce qu’il y avait de plus utile et de plus raffiné dans l’hellénisme, végétaient mille formes de barbarie locale et de produits purulents et pourris de la décadence. Il suffit de rappeler que le christianisme, en tant que chose en soi, a pris naissance, en fait et en nom, à Antioche, ce cloaque de tous les vices, et que Paul adressait ses subtiles méditations, qui nous le montrent dans la lumière d’un de ces Juifs, qui compila plus tard le Talmud, aux Galates, c’est-à-dire aux Juifs dispersés dans un pays de véritables barbares. Le christianisme s’est répandu parmi les humbles, les exclus, les plébéiens, les esclaves, les multitudes désespérées de ces grandes villes, dont la vie vicieuse est dans une certaine mesure révélée par les satires de Pétrone et de Juvénal, les contes voltairiens de Lucien ou les horribles écrits d’Apulée. Connaissons-nous quelque chose de précis sur la condition des Juifs de la ville de Rome, parmi lesquels cette nouvelle et triste superstition, comme l’appelait Tacite, s’est développée pour la première fois, cette superstition qui, au cours des siècles, est devenue l’organisme social le plus puissant jamais créé ? connu dans l’histoire ? Nous ne pouvons pas reconstituer ces premières origines par des descriptions intuitives, mais nous devons recourir à des conjectures et à des combinaisons. C’est la raison principale de l’interminable littérature sur ce sujet. Et cela s’applique particulièrement aux érudits d’Allemagne, qui ont l’habitude de qualifier de théologique une telle littérature critique et érudite , même s’ils ne sont pas eux-mêmes croyants.

L’obscurité relative des premières origines du christianisme fait naître dans l’esprit de beaucoup la croyance étrange en un vrai christianisme, qui est censé avoir été tout à fait différent de celui qui prit plus tard le nom de chrétien. Ce soi-disant vrai christianisme, ou christianisme originel, qui est à son tour si obscur que chacun peut l’interpréter à sa manière, sert souvent de motif aux polémiques de ces rationalistes qui lancent des invectives contre cette Église historique, qui nous connaissons par expérience, puis vantons avec un grand débit oratoire cette église idéale, qui est censée avoir été la première communion des saints . Ceci n’est qu’un mythe historique, au même titre que la Sparte des orateurs athéniens, la Rome antique des Gibelins décadents du XIVe siècle, et toutes les autres créations fantastiques d’un paradis perdu ou d’un paradis futur qui n’est pas encore sorti. notre portée. Ce mythe historique a pris diverses formes. Les sectaires, qui se sont révoltés contre le catholicisme à ses débuts ou à ses débuts, ces sectaires, dont l’égalité démocratique dans des conditions historiques définies, des montanistes aux anabaptistes, errait en rébellion contre l’Église profane, mondaine et hiérarchiquement orthodoxe, ont ressenti le besoin de reconstruire. dans leur imagination le vrai christianisme, c’est-à-dire la simple vie primitive des premiers évangélistes. En même temps, ils se plaignaient de la décadence, des aberrations, des œuvres de Satan et des autres choses qui se sont produites après cette époque. C’est ce christianisme le plus vrai des vrais, qui a souvent été invoqué par les communistes naïfs, qui ont dessiné des tableaux de leurs propres aspirations en l’absence de toute autre idée adéquate concernant la manière de vivre dans ces conditions honteuses d’inégalité dans ce monde injuste. Et ces images pourraient trouver inspiration et couleur dans la poésie évangélique et dans tant d’autres récits vrais ou fantastiques. Cela est également arrivé à Weitling, qui, de son côté, a composé un Évangile d’un pauvre pécheur . Et pourquoi ne devrais-je pas mentionner ces disciples de Saint-Simon, qui ont fabulé sur un christianisme plus vrai pour l’avenir, dans lequel ils ont projeté toutes les aspirations de leur imagination enflammée.

Pour toutes ces raisons et d’autres encore, l’image d’un christianisme ultra-parfait est suspendue dans l’air, dans l’imagination fantastique de beaucoup, qui sera différente, ou absolument différente, de celle que l’histoire vulgaire connaît et dépeint. un christianisme qui a lapidé Étienne, qui a institué la Sainte Inquisition, qui a envoyé tant de multitudes d’infidèles dans l’autre monde ; depuis le pêcheur aux pieds nus Pierre, qui jouait le rôle d’un Sancho Panza par ses lâches dénégations, jusqu’au pape Pie, qui se consolait de la perte de son pouvoir temporel en assumant l’infaillibilité ; depuis l’ agape spontanée des pauvres visités par le consolateur jusqu’aux Jésuites qui arment des escadrons et contractent des emprunts commerciaux, comme d’audacieux précurseurs de la politique coloniale du monde bourgeois ; depuis le rabbin de Nazareth, qui dit que son royaume n’est pas de ce monde, jusqu’aux évêques et autres prélats qui occupent en son nom d’un cinquième au tiers du pays, selon les divers pays, et qui gouvernent en tant que souverains et propriétaires, bénéficiant même du jus primae noctus . Quiconque croit en ce soi-disant vrai christianisme, pour une raison ou une autre, ne serait-ce que par hypocrisie littéraire pure et simple, se trouve naturellement confronté à l’obligation d’expliquer d’où est venu plus tard l’autre christianisme moins vrai, si différent du vrai christianisme. celui que nous connaissons. Et il est évident que ce vrai christianisme doit devenir un miracle, sinon de révélation, du moins d’idéologie humaine. Nous ne sommes pas obligés de fournir une explication de ce miracle, ni au nom du matérialisme, ni au nom de toute autre théorie, pour la même raison qu’aucune mécanique rationnelle n’est obligée d’expliquer ni la fuite d’Icare ni l’hippogriffe de L’Arioste.

Néanmoins, nous ne devons pas oublier que ce vrai christianisme, cet antagoniste idéal du christianisme positif et réalistement humain, que nous connaissons et qui s’est développé dans des conditions accessibles à nos recherches, a également rempli une fonction historique et sert aujourd’hui entre nos mains de une clé par laquelle nous pouvons entrer dans l’état d’esprit et les conditions de vie des chrétiens primitifs. Car ce vrai christianisme n’est qu’un symbole des diverses révolutions du prolétariat, de la plébéie, des petits, des affranchis, des serfs, des exploités, jusqu’au XVIe siècle.

J’ai eu l’occasion, comme je l’ai déjà dit dans une autre lettre, de m’occuper longuement, dans mes cours académiques, de Fra Dolcino, qui marque le point culminant et le déclin imminent de la secte apostolique. Après avoir décrit les conditions générales du développement économique et politique de l’Italie du Nord et du Moyen-Italie, ainsi que celles du milieu particulier (ou des classes sociales) dans lequel la secte apostolique est née et s’est développée, j’ai dû expliquer, à un moment donné, , la doctrine par laquelle Dolcino a maintenu ensemble les rangs de ses partisans, qui ont été des combattants intrépides et tenaces jusqu’au bout et ont travaillé comme des héros, des martyrs et des précurseurs d’un nouvel ordre de la vie humaine. Sa doctrine était également un de ces retours apocalyptiques à un christianisme purement évangélique. C’était une négation de tout ce que la hiérarchie avait établi depuis le pape Sylvestre (du moins le légendaire), et cette négation était renforcée par une ardeur apostolique, que l’esprit de bataille transformait en devoir de combattre. Il est naturel que la première explication de ces idées , comme diraient les hommes de lettres, soit recherchée dans des mouvements de rébellion similaires, immédiatement antérieurs, contre la hiérarchie. D’un petit pas nous arrivons aux Albigeois, et d’un autre pas à ces mouvements populaires confus et multicolores connus sous le nom commun de mouvements pataréniens . Et d’autre part il faut essayer de comprendre l’agitation mystique et ascétique, qui a souvent failli bouleverser l’empire papal, depuis le communisme théorique de Joaquín de Flore jusqu’à la résistance active des frères. Si l’on franchit un pas de plus dans cette enquête, il n’est pas difficile de voir que derrière ce voile mystique de l’ascèse et derrière la passion exaltée du vraiDans le christianisme, se cachaient ces conditions matérielles et ces incitations matérielles qui rassemblaient autour de certains symboles de révolte les moines modestes, les paysans des pays où la féodalité était encore vivante, les paysans des autres pays qui, libérés de la féodalité, étaient prolétarisés de force par la formation rapide de communes libres, les pauvres de ces communes impitoyablement corporatives eux-mêmes, et enfin, comme toujours, les idéalistes qui ont fait sienne la cause des opprimés : en d’autres termes, tous les éléments de la révolution sociale. De cette analyse approfondie, nous passons à une analyse plus générale ou, devrais-je dire, typique. Le mouvement de Dolcino est un maillon de cette longue chaîne de soulèvements du peuple chrétien, qui s’est révolté contre la hiérarchie avec plus ou moins de chance et dans des conditions compliquées et qui, dans les crises les plus aiguës, est arrivé à la conclusion logique d’épouser le communisme. L’exemple classique, qui fut le plus vigoureux, en ce qui concerne les circonstances de temps, d’extension et de durée, est certainement le soulèvement des anabaptistes. Cependant, la révolte des Dolciniens n’était pas une mince affaire, d’autant plus que la vallée du Pô, au début du XIVe siècle, était précocement moderne dans ses conditions économiques.

Or, l’instinct d’affinité tournait l’esprit des représentants et des chefs des peuples révoltés vers l’image, ou vers le souvenir confus, ou vers une reproduction approximative dans l’imagination, de ce christianisme primitif, qui n’était composé que de pauvres gens, d’affligés et de pauvres. l’humanité souffrante espérant la rédemption des misères de ce monde pécheur. Le vrai christianisme, vers lequel ces rebelles zélés se tournaient avec tant d’ardeur de foi et de fantaisie, par sympathie née de conditions similaires, était une réalité. C’était un fait, non pas dans le sens d’un idéal ou d’un type dont la pauvre et faible humanité s’était éloignée à cause d’erreurs ou de mauvaise volonté, mais dans le sens d’une réalité historique sobre. Le christianisme primitif était, compte tenu des différences historiques, beaucoup plus proche dans son ensemble, dans ses aspects et ses motivations, de celui que Montano, Dolcino ou Thomas Münzer voulaient rétablir à des époques inopportunes, que de tous les dogmes , liturgies, rangs hiérarchiques, dominations et domaines, luttes politiques, suprématies, inquisitions et autres vanités, autour desquelles tourne l’histoire sobre et profane de l’Église. Dans ces tentatives des rebelles médiévaux, nous voyons comme une reproduction d’une expérience du passé, nous reconnaissons ce qui a dû être, approximativement, la forme originelle du christianisme comme secte de saints parfaits, c’est-à-dire d’égaux parfaits. , sans aucune différence entre clercs et laïcs, tous également participants de l’esprit saint, révolutionnaires et fidèles en un seul, tous au même niveau.

Le problème le plus difficile et le plus épineux de toute l’histoire du christianisme est précisément celui-ci : comprendre par quels moyens une secte d’égaux parfaits s’est transformée, au cours de seulement deux siècles, en une association divisée en rangs hiérarchiques, de sorte que nous avons d’un côté la masse des croyants, de l’autre le clergé investi de pouvoirs sacrés. Cette division hiérarchique est complétée par un dogme, c’est-à-dire par des réglementations qui suppriment la spontanéité de la croyance comme fait de pratique personnelle de la part des croyants individuels. Une hiérarchie signifie une règle par les prêtres, une administration des choses et un gouvernement des personnes par le clergé. Cela donne lieu à des politiques politiques. Et l’enquête sur ces politiques constitue le cœur de l’histoire du troisième siècle. La réunion. La formation de l’Église et de l’État au IVe siècle n’est que le résultat de l’entremêlement de deux politiques, dans lequel la religion et la gestion des affaires publiques se confondent finalement en une seule. Ce passage d’une association libre à un semi-État organisé, qui est responsable du fait que l’Église s’est depuis lors mêlée à la politique, soit pour soutenir l’État, soit contre l’État, soit elle-même en tant qu’État, ne vérifie que le la vérité de l’affirmation selon laquelle toute organisation qui a des choses à administrer et des bureaux à remplir devient nécessairement un gouvernement. L’Église a reproduit en son sein les mêmes antagonismes que n’importe quel autre État, c’est-à-dire les antagonismes entre riches et pauvres, protecteurs et protégés, patrons et clients, propriétaires et exploités, princes et sujets, souverains et opprimés. C’est pourquoi elle a eu dans ses rangs des luttes de classes qui lui sont propres, par exemple des luttes entre une hiérarchie patricienne et un sacerdoce plébéien, entre le haut et le bas clergé, entre le catholicisme et les sectes. Les sectes furent largement inspirées, jusqu’au XVIe siècle, par l’idée d’un retour au christianisme primitif, et c’est pour cette raison qu’elles colorèrent souvent leurs conceptions sur les conditions existantes d’inspirations idéologiques proche de l’utopisme. L’Église, en revanche, telle qu’elle est devenue, a suivi les méthodes utilisées par l’État profane et est devenue une congrégation hiérarchique d’inégaux, au lieu d’égaux à l’esprit saint, et a exercé les droits des privilégiés au moyen de l’oppression. et la violence, comme un empire parfait, dont certaines parties seraient cédées à d’autres dirigeants, avec un contrôle surajouté des âmes, qui doit aller de pair avec un gouvernement des choses, car les âmes ne peuvent exister sans les choses matérielles. Ces caractéristiques humaines, qui, dès lors qu’il existe une condition d’inégalité économique entre les hommes, rendent toute association religieuse semblable à tout autre gouvernement des choses dans ce monde, montrent d’un coup d’oeil qu’une association de saints ne peut jamais avoir eu d’autre qu’une vision utopique. forme, et d’autre part ils nous montrent une tendance constante à l’intolérance et au catholicisme sous ses diverses formes, dans la mesure où cette association,l’oubli du simple martyr de Nazareth, dont la forme est restée pathétiquement suspendue à la croix sur les autels, a fait de ce monde son royaume.

Pour m’en tenir à une illustration qui me est familière grâce à des études récentes, la papauté super-impériale tomba dans la personne de Boniface VIII, comme l’avait prophétisé Dolcino, qui lui survécut trois ans. Mais il n’est pas tombé pour laisser place à l’apocalypse. Il est vrai que l’humiliation de l’exil d’Avignon a été infligée à la papauté, mais non pour céder la place à un nouvel empire césarien, conformément à l’utopie de Dante. Les indications de l’époque moderne, les pressentiments du règne bourgeois étaient déjà manifestes. Philippe le Bel, qui recherchait depuis longtemps ce pouvoir civil sous lequel la bourgeoisie traversa deux siècles plus tard la première étape de sa domination politique sur la société, condamna les Templiers à mort, comme s’il voulait dire que le poème héroïque des croisades s’est terminé par les mains des chrétiens eux-mêmes. Et pour qu’on retrouve la morale de la situation même dans l’anecdote, qui expose et démasque toujours les passages stridents sur l’ironie de l’histoire, l’agent du Sire de France, qui prépara l’humiliation d’Anagni, n’était pas un capitaine. des bandes féodales, mais un civil, qui négociait l’argent nécessaire pour couvrir une lettre de change remise à un banquier de Florence.

Ces légistes, ces princes usurpant les droits historiques et ces banquiers accumulant de l’argent qui devint plus tard du capital, furent les initiateurs de l’histoire moderne, si transparente dans la structure prosaïque de ses objectifs et de ses moyens. Sur les ruines de la société corporative et féodale ainsi que sur les ruines du patrimoine de l’ecclésiastique s’est installée cette cruelle bourgeoisie qui, méfiante à l’égard des forces mystérieuses, a inauguré l’ère de la libre pensée et de la libre recherche. Et maintenant, la bourgeoisie attend d’être détrônée. Mais assurément, cela ne sera pas le cas du vrai christianisme, ni du plus vrai des vrais.

Que les peuples de l’avenir, dont nous, socialistes, avons souvent des idées si exaltées, produiront encore ou non une religion, je ne peux ni l’affirmer ni le nier. Et je leur laisse le soin d’arranger leur vie, ce qui ne sera pas facile, je l’espère, afin qu’ils ne deviennent pas des imbéciles dans la béatitude paradisiaque. Mais je le vois bien : le christianisme, qui dans son ensemble est jusqu’à présent la religion des nations les plus avancées, ne laissera de place à aucune autre religion après lui. Celui qui ne sera pas chrétien sera désormais sans religion. Et en deuxième lieu, je note que les socialistes ont eu la sagesse d’écrire dans leurs programmes : La religion est une affaire privée. J’espère que personne n’interprétera cette affirmation dans le sens d’un point de vue théorique qui pourrait conduire à l’élaboration d’une philosophie de la religion. Cette déclaration tout à fait pratique signifie simplement que pour le moment les socialistes sont trop occupés à des travaux plus utiles et plus sérieux que ceux qui les compareraient à ces hébertistes, blanquistes, bakounistes et autres, qui ont décrété l’abolition de la divinité et décapité Dieu en effigie. . Les matérialistes historiques pensent cependant, de leur côté et en dehors de toute appréciation subjective, que les hommes du futur se passeront très probablement de toute explication transcendantale des problèmes pratiques de la vie quotidienne. Primus à Orbe Deos Focit Timor ! La peur a été la première au monde à créer des dieux. La déclaration est très ancienne. Mais c’est précieux, et c’est pourquoi je le perpétue.
X

Resina (Naples), 15 septembre 1597.

Cher Sorel ! En relisant, en révisant, en retouchant les lettres que je vous ai adressées d’avril à juillet de cette année – j’ai l’intention de les publier – je trouve qu’elles constituent une sorte de série et traitent dans l’ensemble du même sujet. Bien sûr, si j’avais l’intention d’écrire un livre digne d’un titre retentissant comme Socialisme et science ou Matérialisme historique et conception du monde , ou autre, je devrais examiner à nouveau cette question par une méditation élaborée. Et puis les pensées auxquelles je n’ai fait ici qu’esquisser, les affirmations que je n’ai fait qu’esquisser, les observations qui sont souvent faites incidemment, et les critiques bizarres éparses çà et là, enfin toutes ces choses qui me sont venues à l’esprit en écrivant. avec une plume fluide prendrait une forme tout à fait différente et serait disposée différemment. Mais comme, en conversant avec vous à distance, j’ai fait usage des libertés particulières à la conversation, je vais maintenant, en faisant de ces lettres éphémères un petit volume, le mettre en tête du titre modeste et approprié : Discours sur le socialisme et Philosophie, Lettres à G. Sorel.

C’est la faute des conseils insistants de mon ami Benedetto Croce si je commets ce nouveau péché littéraire. Cet ami béni est devenu pour moi un tourment et une croix. Après avoir lu ces lettres, il ne m’a laissé aucun répit jusqu’à ce que je lui promette que je les publierais sous forme de livre. Si je le suivais, je deviendrais dans mes vieux jours un producteur continu et perpétuel d’imprimés. Dans le passé, j’ai toujours préféré laisser dormir tranquillement dans mon bureau les manuscrits épars que j’ai accumulés au fil des années en ma qualité d’enseignant et de passionné de littérature. Mais dans le cas présent, Croce continuait à plaider qu’il était de mon devoir, maintenant que le socialisme se répandait en Italie, de participer, de la manière et par les moyens qui convenaient à mes inclinations, à la vie du parti qui grandissait. et gagner en force. Et c’est peut-être le cas. Il reste encore à voir si les socialistes ressentent le besoin et le désir de mon aide et de ma participation.

A vrai dire, je n’ai jamais eu un grand penchant pour l’écriture publique, et je n’ai jamais acquis l’art d’écrire en prose. J’ai toujours écrit les choses telles qu’elles me venaient. J’ai toujours été et je suis toujours passionné par l’art de l’enseignement oral sous toutes ses formes. Et en m’occupant de ce travail avec une grande intensité, j’ai perdu depuis longtemps le don de répéter par écrit les choses que j’exprimais spontanément, dans un langage prêt et souple, selon les circonstances, gros d’enjeux secondaires et plein de références. Et qui peut vraiment répéter de telles choses de mémoire ? Plus tard, lorsque je suis né de nouveau spirituellement et que j’ai accepté le socialisme, je suis devenu plus désireux de communiquer avec le public au moyen de brochures, de lettres occasionnelles, d’articles et de conférences, et ceux-ci ont grandi avec le temps presque sans que je m’en rende compte. Ne sont-ce pas là les devoirs et les charges du professionnel ? C’est à ce moment-là, il y a environ deux ans, que mon bienheureux M. Croce est arrivé à une heure opportune et m’a conseillé de publier des essais sur le socialisme scientifique, afin de donner une base plus solide à mon activité de socialiste. Et comme les choses s’enchaînent, ces lettres fortuites peuvent également être considérées comme un essai subsidiaire et complémentaire sur le matérialisme historique.

Il est évident, cher Sorel, que ce discours ne vous regarde pas, mais seulement moi. Car je cherche, pour ainsi dire, un prétexte pour publier un nouveau livre, écrit par un Italien vivant en Italie. Si ces lettres devaient être lues par d’autres que vous en France, ces lecteurs diront probablement que je ne les ai pas gagnés au matérialisme historique, et peut-être répéteront-ils à juste titre l’observation de certains critiques de mes essais selon laquelle les humeurs intellectuelles d’une nation ne sont pas modifiés par des traductions à partir d’une langue étrangère. [13]

Alors que j’écris ceci dans le but de conclure ces lettres, j’ai quelques doutes quant à la possibilité de ne pas vouloir les poursuivre. Les lettres ne peuvent-elles pas se multiplier indéfiniment, comme les fables et les récits ? Heureusement, j’avais décidé, dès mes débuts, de reprendre d’une manière générale les problèmes que vous souleviez dans votre préface en abordant des questions si difficiles. L’une des raisons qui nous amène à conclure est donnée par les grandes lignes de votre propre article, auquel j’ai fait référence de temps en temps. Si je m’abandonnais au cours de la conversation, qui sait où je m’arrêterais ! Les lettres pourraient devenir une littérature. Vous ne me remercieriez pas du tout pour ça. Mais cela plairait à M. Croce, qui voudrait combler tout le monde de son instinct de prolixité littéraire. À cet égard, il forme un contraste étrange avec les habitudes tranquilles de la tranquille Naples, où les hommes, comme les Mangeurs de Lotus, qui dédaignaient toute autre nourriture, vivent dans la douce jouissance du présent et pensent se moquer de la philosophie de l’histoire à la vue de l’heure. statue de GB Vico.

Mais je souhaite vraiment conclure et je dois donc formuler quelques brèves remarques supplémentaires.

Il me semble tout d’abord que vous demandez, non pas par curiosité personnelle, mais parce que vous vous placez astucieusement à la place de vos lecteurs : existe-t-il un moyen de nous expliquer d’une manière simple et claire En quoi consiste cette dialectique si souvent invoquée pour élucider l’essentiel du matérialisme historique ? Et je pense que vous pourriez ajouter que la conception de cette dialectique reste obscure pour les scientifiques purement empiriques, pour les métaphysiciens encore survivants et pour ces évolutionnistes populaires, qui s’abandonnent si volontiers à une impression générale de ce qui est et se passe, apparaît et disparaît, naît et meurt, et qui entendent par évolution en dernier ressort l’inconnaissable, et non le processus de compréhension. En fait, par dialectique, nous entendons ce mouvement rythmique de la compréhension qui tente de reproduire les grandes lignes de la réalité en devenir.

Pour ma part – si ces lettres n’étaient pas trop longues pour rendre une telle chose improbable – si jamais j’avais envie de reprendre cette affaire, je devrais, avant de répondre à des questions si difficiles, me souvenir de ce poète grec, qui, interrogé par le tyran de Syracuse : « Que sont les dieux ? demanda d’abord un jour de répit, puis un deuxième, puis un troisième, et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Et pourtant les poètes qui créent, inventent, louent et célèbrent les dieux, devraient les connaître mieux que je ne pourrais l’être avec la dialectique, si un homme me tenait dans une position étroite et exigeait impérieusement que je lui réponde. Je prendrais mon temps, méthode de procédure qui n’est pas en harmonie avec la pensée dialectique, et je dirais en tant de mots (et cette réponse est implicite) : Nous ne pouvons nous rendre compte de façon adéquate de la pensée que si ce n’est par un acte de réflexion. pensée. Il faut s’habituer aux diverses manières d’appliquer la pensée par efforts successifs. Et il est toujours dangereux de sauter à deux pieds de l’application concrète d’un certain concept à la formulation de sa définition générale. Et si j’étais pressé de répondre, je recommanderais, pour épargner à celui qui pose la question la peine d’une étude longue, ardue et compliquée, la lecture de l’ Anti-Dühring , en particulier du chapitre intitulé « La négation de la négation ». "

On y verra, et tout au long du livre, qu’Engels a non seulement fait de grands efforts pour expliquer ce qu’il enseignait, mais qu’il s’est également efforcé de lutter contre l’utilisation erronée des processus mentaux, comme c’est le cas par des gens qui, au contraire, d’arriver à des pensées concrètes dans lesquelles la faculté mentale se montre vivante et fraîche, ont tendance à tomber dans des schémas a priori ou dans la scolastique. Et qu’il soit dit, sans préjudice pour les ignorants, que la scolastique n’était en aucun cas exclusivement réservée aux savants du Moyen Âge et qu’elle ne se porte pas simplement comme une robe sacerdotale. La scolastique peut s’appuyer sur n’importe quelle théorie. Aristote lui-même fut le premier scolastique. Il était en effet bien d’autres choses, et surtout un génie scientifique. La scolastique se présente même au nom de Marx. Le fait est que la plus grande difficulté dans la compréhension et l’élaboration ultérieure du matérialisme historique n’est pas la compréhension des aspects formels du marxisme, mais la possession des faits auxquels ces formes sont immanentes. Marx possédait certains de ces faits et les a élaborés, et il en reste bien d’autres que nous devons découvrir et élaborer par nous-mêmes.

Au cours des nombreuses années que j’ai passées dans l’éducation, j’ai acquis la ferme conviction du grand tort causé aux jeunes esprits en les imprégnant sans avertissement de formules, de diagrammes et de définitions comme s’ils étaient les précurseurs de choses réelles, au lieu de les guider vers l’avenir. par étapes graduelles et bien pesées à travers un département choisi de la réalité et d’abord en observant, comparant et expérimentant des objets réels avant de formuler des théories. Bref, une définition placée au début d’une étude n’a aucun sens. Les définitions ne prennent un sens que lorsqu’elles sont génétiquement développées. Au cours de la construction, on constate souvent à quel point de simples définitions sont préjudiciables. L’interprétation commune donnée par des esprits incultes à certains passages du droit romain est tout à fait différente du sens réel. L’enseignement n’est pas une activité qui produit un simple effet au moyen d’objets nus. Il s’agit plutôt d’une activité qui engendre une autre activité. En enseignant, nous apprenons à comprendre que le premier germe de toute pensée philosophique est toujours planté par la méthode socratique, c’est-à-dire par le talent accompli de générer des idées. [14]

En recommandant l’Anti-Dühring et le chapitre cité, je n’entends pas faire un catéchisme de ces choses, mais seulement m’y référer comme une illustration de la capacité d’enseigner. Les armes et les instruments ne remplissent leur fonction que tant qu’ils sont utilisés, et non lorsqu’ils sont accrochés aux murs des musées.

A propos, s’il ne fallait pas terminer, je voudrais m’arrêter un instant sur ce passage où vous dites que l’Italie mérite l’hommage de tous, parce qu’elle est le berceau commun de toutes les civilisations. Ces paroles peuvent sembler un peu ronflantes, étant donné que vous parlez d’un socialisme qui, en réalité, n’a pas une grande dette envers l’Italie. Cependant, s’il est vrai que le socialisme est le résultat d’une civilisation avancée, alors les hommes mûrs et avancés des autres pays feraient bien de tourner de temps en temps leurs regards vers ce berceau. En pensant de temps en temps à l’Italie, qui a fait pendant des siècles la plus grande partie de l’histoire universelle, chacun pourra toujours apprendre quelque chose de nous. Et alors ils s’apercevront qu’ils avaient déjà cette Italie chez eux comme précurseur de celle qu’ils sont maintenant. Certains Français ont estimé que l’Italie, du berceau de la civilisation, était devenue un tombeau. Et comme un tombeau, il doit apparaître à tous les étrangers qui le visitent comme s’il s’agissait d’un musée, mais qui ignorent notre histoire actuelle. Et en cela ils ont tort, et, si érudits que soient ces visiteurs, ils restent dans cette mesure ignorants de la vie réelle de notre pays, une vie qui semble être celle d’un ressuscité des morts. Et cela, au moins, mérite d’être souligné.

En quoi consiste réellement cette renaissance de l’Italie et quelles perspectives offre-t-elle à ceux qui regardent le progrès général de l’humanité sans préjugés ni idées préconçues ? [15] Je ne parlerai pas des grandes difficultés qui doivent être surmontées dans le traitement de l’histoire réelle de chaque pays d’un point de vue objectif, qui ne permettra pas aux opinions personnelles d’influencer la recherche scientifique. Dans le cas particulier de l’Italie, il faudrait remonter au XVIe siècle, lorsque les premiers débuts de l’ère capitaliste furent inaugurés par les pays méditerranéens, où le capitalisme avait alors son siège principal. Il faudrait atteindre les prémisses positives et négatives, internes et externes, de la situation actuelle de l’Italie à travers l’histoire des décadences successives. Il n’est pas nécessaire que je dise que mes pouvoirs ne seraient pas à la hauteur de la tâche. Je ne ressens pas la moindre tentation de l’entreprendre comme un incident dans un discours occasionnel et familier comme celui d’aujourd’hui. Celui qui peut résumer une telle étude dans un livre pourrait prétendre avoir apporté une contribution à l’expression mentale de la situation réelle et de la vie de pensée réelle des Italiens. [16] Ici, nous avons souvent parmi nous des optimistes aveugles ou des pessimistes aveugles, dans le sens dans lequel les gens non philosophiques utilisent ces termes. Car en Italie, il existe non seulement une grande ignorance concernant la situation réelle des autres pays, mais aussi une évaluation de la situation intérieure selon une norme tout à fait idéale, hypothétique et souvent utopique, au lieu d’être comparative et pratique. Il est en effet singulier qu’ici, dans notre pays, où les sciences consacrées à l’observation de la nature, sciences réellement cultivées pour des raisons particularistes et anti-philosophiques, aient connu un tel essor, nous rencontrions si peu de compréhension positive des problèmes sociaux actuels. conditions, alors qu’en même temps nous avons un très grand nombre de sociologues qui fournissent des définitions aux chercheurs de vérité. Mais il est bien connu que les sociologues de tous les pays éprouvent une étrange antipathie à l’égard de l’étude de l’histoire. Et pourtant, cette même histoire est, aux yeux des profanes, ce par quoi la société s’est développée.

Enfin, rares sont ceux qui voient clairement que la bourgeoisie italienne, qui est déjà l’objet du mépris et de la haine de la part des petits, des esclaves affranchis et exploités, comme dans tous les autres pays, et d’autre part est poussée et peuplée de petits commerçants, est instable, agitée et méfiante dans ses propres rangs, parce qu’elle ne peut pas rivaliser sur un pied d’égalité avec les capitalistes des autres pays. Pour cette raison, et pour l’autre qu’ils ont le Pape, [17] Avec ses marchandises encore marchandes que seuls les théoriciens de l’utopisme libéral proclament comme étant à jamais dépassées, cette bourgeoisie, qui doit encore se développer, est intrinsèquement révolutionnaire, comme le dirait le Manifeste. Et comme ils n’ont pas eu la chance d’être jacobins, comme ils auraient tant aimé l’être, ils se sont habitués à la formule d’un roi par la grâce de Dieu et de la nation, tout à la fois. Puisque cette bourgeoisie ne pouvait compter sur un développement rapide et à grande échelle de l’industrie, qui est en fait lent à venir, ni, par conséquent, sur une conquête rapide des marchés étrangers, en raison du progrès lent et incertain de l’économie nationale, en grande partie agricoles, ils pratiquent la politique médiocre de l’opportunisme et dépensent tous leurs talents en adroitité. C’est le rôle joué depuis quelques mois par notre marine en Orient. Il joue le rôle du renard dans la fable, qui déclarait que les raisins étaient aigres, parce qu’il ne pouvait pas les atteindre. Mais ce renard se retrouve parmi d’autres renards, qui gardent les raisins ou s’apprêtent à les saisir. Et puis le renard devient idéaliste, faute de positif. Cette bourgeoisie italienne se sent dans le rôle de la nation tout entière, en partie à cause de l’abstention réactionnaire ou démagogique des cléricaux de l’activité politique, en partie à cause du très lent développement d’une opposition prolétarienne. En l’absence de divisions partisanes dans la société, la bourgeoisie donnait le nom de partis aux factions qui se rassemblaient autour de capitaines ou de proconsuls, de dirigeants entreprenants ou aventureux. La première apparition du socialisme les frappa comme la foudre.

D’un autre côté, se trompent ceux qui croient que toute agitation de la multitude dans ce pays, comme nous en avons été témoins à plusieurs reprises en divers endroits de l’Italie, est l’indice d’un mouvement prolétarien, qui a pour base concrète la lutte économique. et oriente plus ou moins explicitement ses aspirations vers le socialisme des autres pays. Le plus souvent, ces troubles ressemblent à des révoltes de forces élémentaires contre un état de choses dans lequel ces forces ne trouvent pas cette discipline de contrôle typique d’un régime bourgeois tendant à former le prolétariat en escouades. Regardez, par exemple, le phénomène aggravé de l’émigration qui, à quelques exceptions près, emporte des hommes capables d’offrir à l’exploitation capitaliste à l’étranger des armes puissantes, un zèle incomparable et des estomacs capables de toutes les privations. Ce sont, en un mot, des ouvriers des champs superflus, ou des artisans de métiers en déclin, que le règne de l’éducation capitaliste regrouperait dans des escadrons de travail en usine, si l’industrie à grande échelle était prête à développer ce genre de choses, ou que notre capitale inviterait dans nos colonies natales, si nous en avions, et si nous n’avions pas été saisis par la folie de fonder des colonies dans des endroits où il est presque impossible de le faire. [18]

L’Italie est devenue ces dernières années, pour des raisons tout à fait naturelles, la terre promise des décadents, des autoglorifiants, des critiques superficiels, des sceptiques exigeants et posés. La partie saine et véridique du mouvement socialiste (qui n’a pour l’instant d’autre devoir à accomplir dans les circonstances actuelles que de préparer la petite classe moyenne à l’éducation démocratique) contient donc des mélanges d’éléments qui devraient l’admettre s’ils ils voulaient être honnêtes avec eux-mêmes, qu’ils sont décadents, qu’ils ne sont pas poussés à s’agiter par une forte volonté de vivre, mais par une vague satiété du présent. Ce ne sont que des bohèmes rassasiés et ennuyés.

Mais il faut vraiment que je termine. Il me semble cependant entendre une petite voix de protestation venant de ces camarades toujours si prêts à élever des objections. Et cette voix dit : « Tout cela n’est que sophisme et doctrinarisme. Ce dont nous avons besoin, c’est de pratique. Certes, je suis d’accord avec toi, tu as raison. Le socialisme a été si longtemps utopique, intrigant, désinvolte et visionnaire, qu’il est bon de répéter sans cesse aujourd’hui que ce dont nous avons besoin, c’est de la pratique. Car l’esprit de ceux qui adoptent le socialisme ne doit jamais être déconnecté des choses du monde réel et doit continuellement étudier leur domaine dans lequel ils sont obligés de travailler dur pour tracer une voie claire. Mais mon soi-disant critique devrait se garder de devenir lui-même un doctrinaire. Car ce terme désigne, pour celui qui le comprend, une certaine disposition mentale à se perdre dans les abstractions et à prétendre que les idées déclarées excellentes en elles-mêmes et les fruits recueillis par l’expérience en différents temps et lieux peuvent s’appliquer directement à cas concrets et conviennent à tous les temps et à tous les lieux. La pratique des partis socialistes dans leurs relations avec les autres politiques s’est jusqu’à présent exercée plutôt en conformité avec des exigences rationnelles qu’avec la science. C’est le résultat d’une observation constante, d’une adaptation incessante à des conditions nouvelles. C’est le fruit éprouvé de la lutte pour un alignement des tendances souvent différentes et antagonistes du prolétariat dans la même direction. C’est l’effort visant à réaliser des projets pratiques à l’aide d’une compréhension claire de toutes les interrelations compliquées et complexes qui unissent le monde dans lequel nous vivons. S’il n’en était pas ainsi, de quel droit et de quelle prétention pourrions-nous parler d’un marxisme tant vanté ? Si le matérialisme historique ne tient pas, cela signifie que les perspectives de l’avènement du socialisme sont douteuses et que notre conception d’une société future est un rêve utopique.

Il est trop souvent vrai que tout notre socialisme contemporain contient encore en lui-même les germes latents d’un nouvel utopisme. [19]

C’est le cas de ceux qui ne cessent de ressasser le dogme de la nécessité de l’évolution, qu’ils confondent avec un certain droit à une condition meilleure. Et ils disent que la future société de production économique collectiviste, avec toutes ses conséquences techniques et pédagogiques, viendra parce qu’elle DEVRAIT venir . Ils semblent oublier que cette société future doit être produite par les êtres humains eux-mêmes en réponse aux exigences des conditions dans lesquelles ils vivent actuellement et par le développement de leurs propres aptitudes. Bienheureux ceux qui mesurent l’avenir de l’histoire et le droit au progrès à l’aune d’une police d’assurance-vie !

Ces dogmatiques des idées bon marché oublient plusieurs choses. En premier lieu, ils oublient que le futur, justement parce qu’il est un futur qui sera un présent alors que nous appartenons au passé, ne peut pas être utilisé comme critère pratique pour nos actions présentes. Ce sera la chose à laquelle nous souhaitons arriver, mais non le chemin par lequel y parvenir. En deuxième lieu, l’expérience de ces cinquante dernières années devrait convaincre ceux qui savent penser de manière critique de la vérité suivante : dans la mesure où la capacité d’organisation dans un parti de classe grandira parmi les prolétaires et les petits commerçants, le processus de ce mouvement compliqué fournira lui-même la preuve que le développement de la nouvelle ère devra être mesuré selon un étalon de temps considérablement plus lent que celui initialement supposé par les premiers socialistes qui étaient encore entachés de souvenirs jacobins. Il est évident que nous ne pouvons pas envisager des périodes aussi longues avec une très grande certitude. Nous devons prendre en compte l’énorme complexité de la vie moderne et la vaste expansion du capitalisme ou de la société bourgeoise. [20] Qui ne voit que le Pacifique remplace désormais l’océan Atlantique, tout comme l’Atlantique a autrefois remplacé la mer Méditerranée ? Enfin, en troisième lieu, la science pratique du socialisme consiste à observer clairement tous les processus compliqués du monde économique et à étudier simultanément les conditions dans lesquelles vit le prolétariat, devenu capable de se concentrer dans un parti de classe. et apporte dans cette concentration successive l’esprit dont il a besoin dans la lutte économique qui façonne sa propre politique particulière. Sur la base de ces données actuelles, nous pouvons fonder des calculs suffisamment clairs pour nos prévisions et établir un lien avec le point où le prolétariat devient dominant et façonne la politique politique de l’État. Ce point doit coïncider avec celui où le capitalisme devient inapte à gouverner. Et à partir de ce point, que personne ne peut très bien imaginer être une bagarre bruyante, nous aurons le début de ce que beaucoup, avec une obstination ennuyeuse, appellent la révolution sociale par excellence . l’histoire est une série de révolutions sociales. Aller au-delà de ce point dans notre raisonnement serait le prendre pour un tissu de notre imagination.

Le temps des prophètes est révolu. Heureux toi, Fra Dolcino, qui dans tes trois lettres [21] n’a pas su transfigurer les incidents passagers de la politique (comme le pape Célestin et le pape Boniface VIII, les champions d’Anjou et d’Aragon, les Guelfes et les Gibelins, la plèbe pauvre et les patriciens des communes, etc.) en types qui avaient déjà été symbolisés par les prophètes et l’Apocalypse, mesurant les périodes de providence par corrections successives selon les années, les mois et les jours. Mais tu étais un héros. Et cela prouve que ces fantasmes n’étaient pas la cause de tes luttes, mais plutôt leur enveloppe idéologique, au moyen de laquelle tu te rendais compte, comme beaucoup d’autres l’ont fait, pendant tout un siècle avant toi et François de Assise, du mouvement désespéré de la plèbe contre la hiérarchie papale, contre la bourgeoisie croissante dans les communes et contre la monarchie naissante. Mais toutes ces enveloppes ont été déchirées, y compris la religion des idées, comme diraient certains qui emploient un jargon hypocrite par respect superstitieux pour la religion des autres. Aujourd’hui, seuls les imbéciles sont autorisés à rester des utopistes. L’utopie des imbéciles est soit une chose ridicule, soit une idée chère aux hommes de lettres qui visitent ce phalanstère d’enfants que Bellamy a construit. Notre humble Marx, en revanche, un homme de science tout à fait prosaïque, s’est efforcé de recueillir modestement dans la société actuelle les indications de sa transition vers la société à venir, par exemple l’essor des coopératives (les vraies !) en Angleterre et des choses similaires, et c’est à lui qu’incombe la tâche (surtout grâce au travail consacré à l’Internationale) d’être l’accoucheur de l’avenir, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que d’en être le bâtisseur fantaisiste. Lui et Engels parlaient de la société du futur, considérant la dictature du prolétariat comme un fait, non pas du point de vue intuitif de celui qui croit la voir devant lui, mais du point de vue d’un principe de formation. de la structure économique qui devrait se développer en opposition à la société actuelle. [22]

Au reste, si quelqu’un éprouve le besoin de vivre dans l’avenir comme s’il pouvait le ressentir et l’essayer sur sa peau, et s’il balbutie au nom de telles idées et veut investir de son sens les membres de la société future, droits et devoirs, qu’il aille de l’avant. J’espère qu’il me permettra, moi qui ai aussi une sorte de droit d’envoyer sa carte de visite à la postérité, d’exprimer le sentiment que les hommes de l’avenir ne renonceront pas à leur nature humaine au point de ne plus être comparables à nous du présent, et qu’ils auront assez de la joie dialectique du rire pour plaisanter sur les prophètes d’aujourd’hui.

Maintenant, je ferme pour de bon. Et c’est à vous de recommencer, si jamais vous le désirez.

REMARQUES

1. « Depuis 1873, j’ai écrit contre les principes fondamentaux du système libéral et, en 1879, j’ai commencé à marcher sur le chemin de ma nouvelle foi intellectuelle, à laquelle je tiens toujours et qui a été confirmée par des études et des observations plus approfondies au cours des dernières années. trois ans." C’est ainsi que j’ai écrit à la page 23 de ma conférence « Sur le socialisme », Rome, 1889. Cette conférence, qui était en quelque sorte une confession de foi dans un style populaire, a été complétée par moi avec le pamphlet « Prolétaires et radicaux », Rome, 1890.

2. "Je ne fais pas le vœu de m’enfermer dans un système comme dans une prison." C’est ainsi que je l’ai écrit il y a 24 ans dans la préface de mon ouvrage De la liberté morale (Naples, 1873). Et je peux le répéter maintenant. Ce livre contient un exposé détaillé du déterminisme, et a ensuite été complété par un autre de mes travaux, intitulé « Moralité et religion » (Napes, 1873).

3. Un retour à d’autres philosophies est aujourd’hui également suggéré par certains socialistes. On veut revenir à Spinoza, c’est-à-dire à une philosophie dans laquelle le développement historique n’a aucune place. Un autre se contenterait du matérialisme mécanique du XVIIIe siècle, c’est-à-dire du rejet de toute histoire. D’autres encore pensent à faire revivre Kant. Cela implique-t-il aussi la renaissance de son antinomie insoluble entre raison pratique et raison théorique ? Cela signifie-t-il un retour à ses catégories fixes et à ses facultés fixes de l’âme, dont Herbart semblait n’avoir fait qu’une bouchée ? Cela inclut-il son impératif catégorique, dans lequel Schopenhauer avait découvert les commandements chrétiens sous le déguisement d’un principe métaphysique ? S’agit-il de la théorie des droits naturels, que même le Pape ne se soucie plus de soutenir ? Pourquoi ne laissent-ils pas les morts enterrer les morts ?

Vous n’avez que le choix entre deux alternatives logiques. Soit vous acceptez ces autres philosophies dans leur intégralité, telles qu’elles étaient à leur époque, et dans ce cas vous devez dire adieu au matérialisme historique. Ou bien vous en choisissez ce qui vous convient et vous adaptez vos arguments à votre choix, et dans ce cas vous vous chargez d’un travail inutile, car l’histoire de la pensée est ainsi constituée que rien n’est perdu des choses qui étaient dans le passé. les conditions et les préparatifs de nos conceptions actuelles.

Il existe finalement une troisième possibilité, à savoir celle de tomber dans le syncrétisme et la confusion. Une bonne illustration de ce type est L. Woltmann (« System des moralischen Bewusstseins », Düsseldorf, 1898), qui réconcilie les lois éternelles de la morale avec le darwinisme, et Marx avec le christianisme.

4. Je recommanderais au lecteur ma conférence sur "La Laurea in Filosofia" (Le Doctorat en Philosophie), qui est annexée à l’ouvrage ci-dessus. Mon ami Lombroso appelait cela en plaisantant « la décapitation de la métaphysique ».

>5. Le manque de chance a été démontré par de nombreux articles écrits contre cette conception, à commencer par celui fortement poivré et salé de Kautsky dans "Die Neue Zeit", XIII, Vol. I, pages 709-716, à celle de David dans « Le Devenir Social », décembre 1896, pages 1059-65, sans parler des autres. Ferri dit d’ailleurs dans une note de bas de page de son annexe à l’édition française de son ouvrage « Darwin, Spencer, Marx », Paris, 1897 : « Le professeur Labriola a récemment répété, sans preuve, l’affirmation selon laquelle le socialisme n’est pas conciliable avec le darwinisme (en son article sur « Le Manifeste de Marx et Engels », dans « Le Devenir Social », juin 1895. » Or il est vrai que je conteste, dans mon essai « En mémoire du Manifeste communiste », ceux qui « cherchent dans cette doctrine un dérivé du darwinisme, qui n’est une théorie analogue que d’un certain point de vue et dans un sens très large. » (page 10) – Mais il me semble que nier sa dérivation et admettre son analogie ne signifie pas Je veux dire nier qu’il puisse être réconcilié avec le darwinisme. Veuillez consulter mon essai sur le « Matérialisme historique », chapitre iv

6. Cette thèse philosophique est en quelque sorte annoncée par les mots suivants de Ferri, qui concluent la note susmentionnée : « Le transformisme biologique est évidemment fondé sur le transformisme universel, et en même temps il est la base du transformisme économique et social. " Dans ces circonstances, Spencer est à la fois un génie et un idiot, car il est le prince de l’évolution et pourtant il n’a jamais pu comprendre le socialisme !

7. Ensuite, j’attends un Socrate-Marx à deux étoiles. Car Socrate fut le premier à découvrir que la compréhension est un processus de travail et que l’homme ne connaît bien que les choses qu’il peut faire. Un de mes livres sur "La Dottrina di Socrate" porte la date de 1871, Naples.

8. Voir « Zuricher Socialdemokrat », 22 mars 1883, page 1. Je remarque au passage que Darwin, décédé l’année précédente, est né en 1809. Engels est né en 1820, comme Spencer. Ils étaient tous de vrais contemporains, à peu près du même âge et vivant dans le même environnement.

9. J’ai expliqué ce que j’entends par « conception épigénétique » dans un ouvrage intitulé « Les problèmes de la philosophie de l’histoire », Rome, 1887. Cet ouvrage est en partie basé sur un de mes travaux plus anciens intitulé « L’enseignement de l’histoire », Rome, 1876.

10. Ce dernier était un chanteur de music-hall et, selon sa propre estimation, un précurseur d’Oscar Wilde.

11. J’exceptionne le philosophe Teichmüller, qui a étudié et décrit uniquement cette forme d’athéisme actif, qui est une religion et une foi. D’autre part, l’absence de toute religion, qui caractérise les sciences purement expérimentales, correspond à l’indifférence de l’esprit à l’égard de toute croyance ou croyance. L’athéisme, en tant que croyance active, est à l’origine de ce cercle d’écrivains parisiens dont les principaux fondateurs furent l’ingénu Chaumette et l’ambigu Hébert.

12. "....Les juristes n’y prêtent généralement aucune attention. La responsabilité au sens psychologique du terme signifie qu’une action est attribuée à une personne (à la volonté d’une personne), dans la mesure où cette personne est consciente. de son action et la veut. Mais comme une responsabilité au sens psychologique implique une responsabilité au sens moral, il faut comparer la volonté, qui est le principe de l’action, avec cette somme d’idées qui forment la conscience morale de l’homme. personne qui agit. Et une telle comparaison doit clairement révéler le fait que la responsabilité morale de chacun se réduit à une différenciation infinitésimale d’individu à individu. Voir page 124 de mon ouvrage sur la « Liberté morale », Naples, 1873. Cela pourra être vérifié au fur et à mesure.

13. Dans ce petit volume, j’avais l’intention de résoudre exclusivement les problèmes que soulevaient dans mon esprit de diverses manières les questions et les objections de Sorel. Le lecteur ne peut donc trouver dans ce livre aucune réponse, directe ou indirecte, aux diverses critiques adressées à mes essais. Laissant de côté les simples critiques moqueuses et laissant de côté les polémiques incidentes et les impertinences gratuites de quelques écrivains grossiers, je remercie sincèrement Messieurs Andler, Durkheim, Gide, Seignobos, Xenopol, Bourdeau, Bernheim, Pareto, Petrone, Croce, Gentile et les éditeurs de " Année Sociologique" et "Novoie Slovo", pour les longues critiques dont ils m’ont fait l’honneur. Je ne peux m’empêcher de remarquer que j’ai été l’objet d’observations aussi opposées que celles-ci : « Vous êtes trop marxiste » et « Vous n’êtes plus marxiste ». Les deux affirmations sont également infondées. La vérité est simplement que j’ai d’abord accepté la théorie du matérialisme historique, puis je l’ai traitée du point de vue de la science moderne et – selon mon propre tempérament intellectuel.

14. Je renvoie le lecteur à mon ouvrage sur La Doctrine de Socrate , Naples, 1871, notamment aux pages 56 à 72, où je discute de sa méthode. Je cite quelques passages de cet ouvrage, histoire de montrer « l’élément socratique » dans toute forme de pensée.

« L’état primitif de la conscience humaine, bien que typique de l’époque primitive du développement social, continue et se perpétue dans les périodes historiques ultérieures, parce qu’il acquiert un certain degré de pouvoir durable par l’habitude et fixe son expression dans les mythes et la poésie primitive. l’essor successif et le lent développement de la réflexion... ne parviennent pas entièrement à surmonter les diverses manifestations de l’esprit primitif et irraisonné. La transformation des éléments anciens en concepts consciemment compris et exprimés ne s’opère qu’au terme d’un long processus, d’un travail assidu et assidu. lutte incessante à travers les siècles. Ce processus de transformation ne s’opère pas simplement grâce à ces motivations internes de critique et de recherche que l’on peut qualifier de théoriques. Il est plutôt le résultat nécessaire des « collisions pratiques entre la volonté de l’individu et celle de l’individu ». opinions traditionnelles exprimées par les coutumes. » Plus tard encore, elle revêt le caractère d’« une lutte sociale entre classe et classe, entre individu et individu ». Dans l’histoire de cette lutte, l’un des éléments de la vie primitive qui offre le plus de matière à contrastes. ... est le langage... qui prend dans les périodes ultérieures l’apparence d’une règle à laquelle tous les individus doivent nécessairement et inévitablement se conformer. Mais quand les hommes ne s’accordent plus instinctivement pour appeler les mêmes choses justes, vertueuses, honnêtes, etc., quand ils ont perdu confiance dans ces types abstraits de légendes et de mythes, dans lesquels l’esprit primitif avait déposé et exprimé des points communs. accord... alors surgit... chez l’individu le besoin de retrouver cette certitude, qui est venue de l’accord sur un critère naturel et commun et il demande : Qu’est-ce que c’est ? Cette question manifeste l’intérêt logique de Socrate. Car nous sommes d’abord envahis par l’illusion que les mêmes mots expriment le même sens, mais à la longue nous acquérons la conviction de la grande différence entre nos concepts et ceux des autres. La première illusion devient ainsi d’autant plus évidente et finalement elle est entièrement dissipée. » (Page 62.) - « La question : Qu’est-ce que c’est ? comprend toute l’enquête sur la valeur d’un concept, depuis ses limites évidentes et déterminables jusqu’à l’idée que nous nous en faisons. Le contenu d’un concept, qui semble à première vue exprimé par sa simple dénomination, doit être en réalité constaté, dans son essence et son identité. Et cela ne peut pas se faire en allant du haut vers le bas. ou, comme on dit, de manière déductive, parce qu’il nous manque encore la conviction de l’existence d’une valeur logique inconditionnelle et absolue." (Page 65.) - "Le point de départ, c’est-à-direle nom qui dans sa simple unité phonétique fut d’abord le centre de la recherche, devient finalement la limite extrême de la pensée, qui se place au terme de la recherche en en faisant consciemment l’expression d’un contenu dû à une pensée délibérée. Alors les images concrètes, qui s’organisaient d’abord de manière douteuse autour d’une dénomination vague, ne dominent plus la nouvelle synthèse et sont contraintes de se dissoudre et de chercher un nouvel emplacement. Et seulement l’élément nouveau qui est le fruit de la recherche. ou le contenu constant de l’objet d’enquête trouvé par induction, peut déterminer la coordination et la subordination dans lesquelles les images doivent exister côte à côte. " (Pages 66-67.)

15. Lorsque j’ai écrit pour la première fois ces aperçus hâtifs de la situation actuelle en Italie, je les ai rédigés plutôt longuement. Plus tard, lorsque j’ai préparé ces lettres pour l’imprimeur, j’ai décidé de raccourcir ce plan. Car dans un avenir pas très lointain, j’ai l’intention de publier un autre essai, dans lequel j’aurai l’occasion de parler assez longuement des causes lointaines et des raisons immédiates de la situation actuelle de notre pays.

16. J’ai fait cette analyse, au moins de façon sommaire, au début de mon cours d’académie de 1897-98, consacré à la chute de « l’Ancien Régime ». Afin d’expliquer l’évolution catastrophique de la société capitaliste en France, il m’est venu à l’esprit de le faire précéder d’une description générale de ce que nous appelons la société moderne. Mais le développement entravé ou retardé de la vie italienne prive de nombreux Italiens d’une vision claire du monde capitaliste, et c’est pourquoi il m’a convenu de donner un exposé précis des causes, des raisons et de la manière dont se sont développées les conditions actuelles en Italie. De nombreux socialistes italiens n’ont pas compris jusqu’à récemment que les obstacles au développement capitaliste sont autant d’obstacles à la formation d’une société prolétarienne capable d’action politique. Dans cette mesure, ils étaient et restaient des utopistes, qu’ils le veuillent ou non. A cette époque, en décembre 1897, je ne pouvais pas prévoir l’ouragan qui s’est déchaîné en Italie en mai 1898. Mais cet ouragan m’a trouvé au moins préparé – à le comprendre. Et que puis-je faire d’autre dans certaines circonstances que comprendre ?

17. J’ai eu à plusieurs reprises, depuis 1887 jusqu’à nos jours, l’occasion de combattre par la parole et par l’écrit les tentatives de réconciliation de l’Italie et du Vatican. Mais je n’ai jamais fait appel dans mes polémiques ni au matérialisme, ni à l’athéisme, etc., comme le font généralement les idéologues. J’ai toujours fait appel aux intérêts pratiques de notre bourgeoisie, qui, pour le dire en deux mots, ne peut se passer de deux choses à la fois, à savoir l’hymne de Garibaldi et la marche royale. L’impossibilité pratique d’un véritable parti conservateur est l’un des traits caractéristiques de notre pays. Car pour conserver, il faudrait ici détruire. En outre, nos prêtres, aussi prosaïques que les autres Italiens, travaillent toujours pour un Royaume des Cieux sur terre, gèrent des affaires comme des humanitaires tardifs et importent la théologie, l’instruction sacrée, la démocratie chrétienne et les trésors confessionnels comme articles de luxe d’Allemagne et d’Autriche.

18. « L’Italie a besoin de progrès matériel, moral et intellectuel. J’espère que vous verrez une Italie dans laquelle la gestion arriérée de l’agriculture sera supplantée par la machinerie et la chimie à grande échelle ; puissance de l’électricité, qui seule peut suppléer à notre manque de charbon, attelée aux cours supérieurs des rivières, ou peut-être aux vagues de la mer et aux vents. J’attends le temps où vous ne verrez plus d’analphabètes. en Italie, et donc plus d’hommes qui ne sont pas des citoyens et de foules qui ne sont pas des gens. Vous serez peut-être témoin et participerez à une politique qui sera dirigée conformément à une compréhension d’une culture croissante et d’un pouvoir économique croissant, au lieu de cela. des alliances basses et des entreprises fantastiquement aventureuses qui se terminent par des actes de prudence qui semblent vils. – C’est ainsi que j’ai parlé l’année dernière, dans mon discours inaugural à l’Université de Rome, le 14 novembre, en m’adressant aux étudiants. Ce sont précisément ces paroles qui ont fait tant de bruit. Voir « L’Université et la liberté de la science », Rome, 1897, page 50.)

19. Bernstein a récemment écrit avec une grande habileté quelques articles ingénieux dans le NEUE ZEIT sur l’utopisme latent chez certains marxistes. Et beaucoup de ceux à qui cette chaussure convenait se sont peut-être demandés : « Est-ce que cela me concerne ? (Quand j’écrivais ceci en 1897, je n’aurais jamais imaginé que ce Bernstein, dont je louais la critique simplement dans la mesure où c’était une critique, serait porté dans le monde entier comme le plus grand exemple de réformiste, par les vendeurs de la « crise ». du marxisme." – Note à la nouvelle édition.)

20. La multiplication des centres de production et la complexité des interrelations qui en résulte ont également conduit à une évolution des crises commerciales. A la place des spasmes périodiques qui, à l’époque de Marx, survenaient tous les dix ans dans l’exemple typique de l’Angleterre, nous avons aujourd’hui un état de dépression diffus et chronique. Cela a été transformé en un argument de poids par ceux qui combattent l’idée des catastrophes. En bref, ils tentent de faire du marxisme une théorie responsable des erreurs de prévision et de calcul que Marx était susceptible de commettre parce qu’il vivait dans un certain environnement limité par l’espace, le temps et les circonstances.

21. D’une de ces lettres nous n’avons que des fragments par indirection.

22. Pour plus d’informations sur ce point, voir les citations à la fin de mon essai sur le « Matérialisme historique ».

Transcrit pour les archives Internet Marx/Engels en 1997 par Rob Ryan.

ANNEXE I

POST-SCRIPT DE L’AUTEUR À L’ÉDITION FRANÇAISE.

Frascati (Rome), 10 septembre 1898.

Même si Sorel n’a donné aucun signe de reprise jusqu’à présent, il se peut qu’il le fasse encore. Cependant, j’ai de bonnes raisons de craindre qu’il prenne une route tout autre que celle à laquelle je m’attendais s’il recommençait, puisqu’il parle maintenant de sa crise du socialisme scientifique (voir son article dans Critica Sociale , 1er mai 1898, pages 134-138), qu’il écrit en référence aux mêmes publications de Merlino, qu’il avait si sévèrement critiquées l’année précédente, dans Le Devenir Social (octobre 1897, pages 854-858).

Mais qu’il reprenne ou non la discussion des problèmes généraux que j’ai traités dans les lettres qui lui précèdent, je me sens obligé de préciser ici, afin d’éviter tout malentendu et de préserver le lecteur des erreurs, que je ne le ferai pas. suivez-le dans ses élucubrations immatures et prématurées sur la théorie de la valeur (dans le Journal des Economistes , Paris, 15 mai 1897 ; Sozialistische Monatatshefte , Berlin, août 1897, Giornale degli Economisti , Rome, juillet 1898). Sans entrer dans le mérite de ces élucubrations, ce qui ne peut se faire en passant ou comme passe-temps, je tiens à dire que je n’ai pas envie de partager la compagnie indéfinie de Sorel simplement pour le plaisir d’être cité parmi les exemples. pour une crise du marxisme (Voir Th. Masarky, Die Krise des Marxismus , Vienne, 1898, traduction française dans la Revue de Sociologie , juillet 1898, où Sorel est cité à l’appui de cette précieuse découverte littéraire). À mon avis, il y a beaucoup de personnages dramatiques dans cette prétendue crise, qui soit n’ont pas très bien appris leurs répliques, soit ont peur de les apprendre, soit les récitent misérablement.

La même réserve que je dois faire aussi à l’égard de Croce, et je la fais avec une certaine insistance, en ce qui concerne son mémoire sur L’interprétation et la critique de quelques concepts du marxisme , publié à Naples, en 1897, et reproduit dans Le Devenir Sociale , tome IV, février et mars 1898.

Bien que cet ouvrage soit censé être une revue libre de mon Socialisme et philosophie (comme le dit l’auteur lui-même à la page 3), le fait est qu’outre quelques observations utiles sur les méthodes historiques et quelques remarques sagaces sur la tactique politique, il contient des énoncés théoriques. , qui n’ont rien à voir avec mes publications et mes opinions, mais qui leur sont plutôt diamétralement opposées . Dois-je maintenant m’engager officiellement dans une polémique explicite contre l’ensemble de cette thèse, qui mérite d’être lue pour tant d’autres raisons ? Mais pourquoi devrais-je le faire ? A quoi cela servirait-il ? Je laisse volontiers au libre critique jouir de sa liberté d’opinion, pourvu qu’elle ne passe pas aux yeux du lecteur pour un complément de ma part, et en outre comme un complément approuvé par moi-même.

Cependant, je ne peux me limiter à la réserve générale, qui suffit dans le cas de Sorel. Je dois plutôt aborder quelques points de critique généraux.

Je passe sans plus attendre sur les distinctions subtiles et scolastiques sur lesquelles Croce insiste, comme celle entre science pure et science appliquée , homme économique et homme moral , égoïsme et utilité , ce que nous sommes et ce que nous devrions être , etc., parce qu’un la tolérance à l’égard de la scolastique traditionnelle fait largement partie de ma profession. Cette scolastique peut servir à donner à la candeur de la jeunesse sa première formation, mais elle n’est jamais une science complète et concrète. Comment l’astronome pourra-t-il jamais empêcher les gens de dire que le soleil se lève et se couche ? Je pourrais me référer à un autre cas similaire en logique et à peu près conforme à celui-ci, traité dans les chapitres VI et VIII de mon essai sur le matérialisme historique . J’y ai montré étape par étape que les éléments indispensables comme matériau pour la cognition expérimentale et directe se transforment à un moment donné en aspects ou en parties d’une combinaison mentale complexe, selon le cas. Mais, pour plus de clarté, comment un homme dont l’esprit est encore plongé dans une logique si étroite de première cognition expérimentale peut-il entreprendre de s’attaquer au problème du marxisme, qui se situe au-dessus de distinctions aussi vulgaires, ou, pour être poli envers nos adversaires, prétend se tenir au-dessus d’eux ? N’est-ce pas un combat à armes trop inégales ? Je voudrais inviter Croce à essayer son art de la critique dans un autre domaine, à lire de manière critique certains traités sur l’Energitica , par exemple le récent de Helm, à laisser Helmholtz, R. Mayer et d’autres hommes aller au diable, et restaurer l’honneur et l’adoration du bon sens pour lequel la lumière brille toujours et la chaleur est toujours chaude.

Mais d’où Croce vient-il l’idée – et cela lorsqu’il s’agit de Marx – qu’en dehors des différentes économies qui se sont succédées dans l’histoire, dont l’économie de l’industrie capitaliste est un cas particulier (mais, bien entendu, le seul cas qui ait autant d’importance) ? jusqu’ici produit sa théorie, représentée par de nombreuses écoles et écoles d’écoles), il existe une économie pure , qui éclaire d’elle-même et explique tous ces cas, ou disons, toutes ces formes d’expérience prosaïque ? Un animal en soi , en dehors des animaux visibles et palpables ? Et quel est le contenu de cette économie de l’homme surhistorique et sursocial, qui devient plus gênant que tous les surhommes de la littérature et de la philosophie ? S’agit-il peut-être d’une doctrine nue des besoins et des appétits, basée uniquement sur l’environnement naturel, mais sans aucune expérience du travail, sans outils et sans interrelations précises entre la vie commune et la société ? Cette conjecture pourrait probablement passer pour une explication de la psychologie de la vie préhistorique. Mais non, cette économie de l’homme en lui-même est censée être perpétuelle et toujours existante. Et c’est ici que je me perds. Par exemple, il nous dit à la page 19 : « Je m’en tiens fermement à la construction économique du principe hédoniste, à l’utilité marginale , à l’utilité finale, et enfin à l’explication économique du profit sur le capital comme découlant de différents degrés d’utilité du présent. et l’avenir . Mais cela ne supprime pas la nécessité d’une explication sociologique des profits sur le capital. Et cette explication, avec d’autres de même nature, ne peut être trouvée autrement que par celle dans laquelle Marx la cherchait. » Mon ami Croce est un garçon assez insatiable, et pour cette raison il peut paraître plutôt capricieux à ceux qui ne le connaissent pas. Il avale en un mois tout un système d’économie, un système qui prétend embrasser toutes les connaissances économiques. Ce système est d’ailleurs assez connu en Italie, où il a des représentants éminents, et même quelques-uns qui l’ont continué et perfectionné, comme Barone, qui, prétend-on, a élaboré la théorie de la répartition . En affirmant sa confession de foi, qui ne peut qu’être pleine de joie, puisqu’elle est hédoniste, il lance un appel particulier à l’admiration en déclarant qu’il accepte l’ explication économique.(il ne pourrait pas s’agir d’autre chose qu’économique) du « profit sur le capital résultant de différents degrés d’utilité des biens présents et futurs ». Et maintenant, autant dire que Marx était ignorant et perdait son temps, alors qu’il consacrait tant d’efforts à ses recherches sur l’origine, la production et la répartition de la plus-value, qu’il regardait dans une tout autre direction que Croce. Car c’est là, en dernière analyse, la contribution essentielle et spécifique de Marx à l’économie en tant que critique et innovateur. La formule bénie du MM’, c’est-à-dire de l’argent rendu avec plus d’argent, était pour ainsi dire l’idée fixe dans l’esprit de l’explorateur Marx, le pivot de toute sa recherche. Or Croce, après avoir fait sa confession de foi en hédoniste convaincu, se comporte comme un homme qui a mangé et bu à sa faim et qui veut manger et boire encore en se tournant vers Marx à la recherche d’une théorie sociologique qui devrait compléter l’autre. celui-là, que Croce accepte de manière si ferme et décisive. Bien sûr, Marx ne peut pas lui dire autre chose que ceci : "Poursuivez au diable votre viande hédoniste. Ne me posez pas de questions sur de telles absurdités. Je ne peux vous proposer que le contraire." En fait, Croce est obligé d’inventer un Marx plus ou moins différent du vrai, pour avoir un Marx dont les principes semblent conciliables avec ceux indiscutables de l’hédonisme. En parlant de la manière dont Marx « pourrait réussir à découvrir et à définir l’origine sociale du profit, ou plus-value », il écrit la phrase suivante : « La plus-value, dans l’économie pure, est un terme dénué de sens, car le Le terme lui-même le montre, puisque la plus-value est une extra-valeur et sort du domaine de l’économie. Mais elle a un sens, et n’est pas absurde, en tant que concept de distinction faite en comparant une société avec une autre, un fait avec un autre. ou deux hypothèses l’une avec l’autre." Et puis il ajoute dans une note : « Je répare une erreur que j’ai commise dans un de mes précédents essais, dans lequel, tout en disant avec raison que la plus-value n’est pas un concept purement économique, je la définissais en outre de manière inexacte comme une notion morale. Et j’aurais plutôt dû dire, comme je le dis maintenant, que la plus-value est un concept de différence entre la sociologie économique et l’économie appliquée, et non la morale pure, qui n’a rien à voir avec cela et n’a aucun rôle. dans toute l’analyse de Marx. » Je conseillerais à Croce, lorsqu’il rédigera son troisième mémoire, d’avouer qu’il pourrait réparer sa première erreur, car il s’agissait au moins d’une généralisation d’une opinion communément défendue par le socialisme vulgaire, à savoir que la plus-value est la chose, contre quoi les exploités protestent ; mais qu’il n’a aucune excuse pour sa seconde erreur, car il n’est plus capable de déchiffrer ses propres pensées. Et cela n’est pas seulement vrai parce qu’il confond continuellement le profit. les intérêts et la plus-value,mais parce qu’il suppose à plus d’un endroit qu’il existe une chose telle queune société de travail comme forme en soi . (peut-être par différence avec une société de saints au paradis ? Et il dit : « Marx comparait la société capitaliste à une de ses parties, isolée et élevée à une existence indépendante ; en d’autres termes, il comparait la société capitaliste à une société économique en elle-même. » (mais seulement dans la mesure où il s’agit d’une société de travail). » Et il continue : « L’économie marxiste est celle qui étudie la société de travail abstraite. »

Si quelqu’un ressentait le besoin de se libérer du maudit bacille métaphysique, responsable de tels arguments, je lui recommanderais comme remède de lire, non pas les polémiques des économistes, pas même celles de l’Allemagne, mais qui ont écrit leurs critiques sur les œuvres de Dietzel, car celles-ci peuvent paraître douteuses, mais sur la Logique de Wundt (Vol. II, Partie II, pages 499-533). Dans cette Logique , vous constaterez d’ailleurs, sur d’autres pages que celles qui viennent d’être citées, que la plus-value est justement utilisée comme illustration d’un cas typique de loi sociale. Le croiriez-vous ! Et Wundt n’est particulièrement tendre ni envers les sociologues, ni envers les soi-disant lois sociales.

Enfin, cette économie dite pure, comme on l’appelle en Italie, qui est toujours le pays de l’accent ou de l’exagération, ou cette méthode de recherche et de systématisation, qui s’est développée sur les bases faibles, inconnues ou oubliées posées par Gossen. , Walrass et Jevons, et est maintenant vulgairement connue sous le nom d’école autrichienne, n’est qu’une variété d’interprétations théoriques des mêmes faits empiriques de la vie économique moderne qui ont toujours été l’objet d’étude de tant d’autres écoles. Elle se distingue de l’école classique (qui n’était pas si anti-historique que certains voudraient nous le faire croire, et comme le montre R. Schüler dans son ouvrage Die klassische Nationalökonomie , Berlin, 1895) par une plus grande tendance à l’abstraction et à la généralisation. Il s’efforce de rendre plus évidentes les étapes psychologiques qui accompagnent les processus et les relations économiques. Il utilise et abuse des expédients mathématiques. Il n’est pas entièrement superhistorique, même s’il met souvent en scène des personnages comme Robinson Crusoé, qu’il tente ensuite de cacher sous le couvert d’une subtile psychologie individualiste. En fait, elle est si peu surhistorique qu’elle présuppose de l’histoire réelle deux concepts et les façonne dans des extrêmes théoriques, à savoir la liberté de travailler et la liberté de concurrence, qui ont été poussées à leur maximum comme hypothèses. C’est pour cela qu’elle est palpable, compréhensible et discutable sur les points qu’elle cherche à faire valoir, car elle peut se confronter aux expériences dont elle est souvent une interprétation forcée et unilatérale. Le grand public français a désormais l’occasion de lire une explication claire et complète de la théorie de la valeur de cette école dans le livre d’E. Petit, Etude critique des différentes théories de la valeur , Paris, 1897.

Pour en revenir à Croce, je ne sais comment cacher mon étonnement devant son ridicule à l’égard d’Engels, qui parle de la science économique comme étant historique dans un endroit et comme théorique dans un autre. Pour ceux qui s’accrochent aux mots, il suffira de dire que l’ historique , tel qu’appliqué dans ce cas, est à l’opposé de l’idée fixe et immuable de la nature (telles que les fameuses lois naturelles de l’économie vulgaire), et que le théorique est utilisé comme à l’opposé de la méthode de connaissance grossièrement descriptive et empirique. Mais ce n’est pas tout. Toute théorie n’est qu’une présentation plus ou moins parfaite des conditions relatives de certains faits, qui apparaissent homogènes, conciliables et liés dans n’importe quel domaine de la connaissance. Mais tous ces différents groupes sont des éléments d’un processus de développement. Or, si un physiologiste, après avoir expliqué la théorie physique et mécanique de la respiration pulmonaire, devait conclure en disant que la respiration ne dépend pas exclusivement des poumons, et que les poumons eux-mêmes ne sont qu’un produit particulier dans l’histoire générale de la croissance des organismes, voudriez-vous traîner ce physiologiste comme accusé devant le tribunal d’une autre science pure , par exemple devant le tribunal de la physiologie la plus pure , qui étudie l’entité métaphysique La vie au lieu des êtres vivants ?

En fait, Croce reproche à plusieurs reprises à Marx de ne pas avoir établi de points de relation entre sa méthode et les concepts de l’économie pure, afin de montrer « par un exposé méthodique que les faits apparemment les plus différents du monde économique sont en fin de compte gouvernée par la même loi, ou, ce qui revient au même, que cette loi se manifeste de différentes manières en passant par différentes organisations sans aucun changement de sa part, car autrement le mode et le critère de l’explication elle-même manqueraient. Si Marx était en mesure de répondre à cela, il ne saurait que dire. Cela dépasse Marx. Il ne s’agit même plus de généralisations abstraites de l’école hédoniste, telles qu’elles sont couramment utilisées dans les processus légitimes d’abstraction et d’isolement de toutes les sciences qui cherchent à dériver des principes à partir d’une base empirique. Nous nous trouvons ici en présence d’une loi économique qui prend pour ainsi dire l’apparence d’une entité et traverse mystérieusement les différentes phases de l’histoire, pour qu’elles n’aient pas à se séparer. C’est le pur possible , qui s’avère en réalité être : le véritable impossible . Dühring est un arrière, même s’il est parfois défendu par Croce. Il s’agit ici de retrouver des difficultés dans la conception préliminaire de tout problème scientifique qui excluent de la compréhension non seulement Marx, mais les trois quarts de la pensée contemporaine. La logique formelle de la mémoire bénie devient l’arbitre de la connaissance. Rappelons cependant que Port-Royal « Logic » avait autrefois une vente étendue dans toute la France. Vous partez d’un concept de plus grande extension et de plus petit contenu, et au moyen de notations mécaniquement augmentées, vous arrivez à un concept de plus petite extension et de plus grand contenu. Alors, si nous sommes confrontés à un processus réel, tel que le passage des invertébrés aux vertébrés, ou du communisme primitif à la propriété privée de la terre, ou des racines de mots indifférenciées aux verbes et noms différenciés dans les groupes aryen et sémitique, nous ne considérons ces faits comme le résultat d’un processus lent et réel de développement réel, mais nous recourons à un concept agréable et préconçu et écrivons par une méthode facile de notation d’abord un a, puis un a’, puis un a’’, et un a’’’ puis un a’’’’ et ainsi de suite, et tout sera beau. Je pense que cela fera l’affaire sur ce point.

On retrouve ainsi les affirmations quelque peu bizarres suivantes : La société étudiée par Marx dans Le Capital « est une société idéale et schématique, déduite de quelques hypothèses, qui n’auraient peut-être finalement pas été réalisées au cours de l’histoire » (page 2). ). Marx devient ici l’illustrateur théorique d’une sorte d’utopie. Puis nous lisons à la page 4 que « Marx a assumé en dehors du camp de la théorie économique pure une proposition qui revient à la fameuse égalité de la valeur et du travail ». En effet, où l’a-t-il obtenu ? L’a-t-il trouvé, peut-être, comme certains le disent, en « poussant jusqu’à ses dernières conséquences une conception assez malheureuse de Ricardo ? Ce Ricardo devrait être rapidement exclu de l’histoire des sciences, car il n’a pas trouvé un terme plus heureux. A un autre endroit (page 20, note de bas de page), Croce conteste Pantaleoni, car cet écrivain « combat Böhm-Bawerk et lui demande où l’emprunteur de capitaux obtient l’argent pour payer les intérêts ». Pantaleoni dit en effet à la page 301 de ses Principii di Economia Politica : « La cause génératrice de l’intérêt se trouve dans la productivité du capital en sa qualité de facteur supplémentaire dans un processus technique lucratif exigeant un certain temps, et non dans la vertu du temps. qui laisserait les choses telles qu’elles les ont trouvées. » Ici, et tout au long d’un chapitre entier, Pantaleoni répète, à la manière propre à son école et dans son propre style, cette explication de l’intérêt par la productivité du capital (argent) , qui sortit vainqueur dès le XVIIe siècle des controverses avec les moralistes et les canonistes et prend pour la première fois sa forme économique élémentaire à Barbon et Massey. C’est la seule explication que l’économiste puisse donner, jusqu’à ce que la productivité du capital, qui apparaît évidente à première vue, soit elle-même devenue un objet d’analyse. C’est ce que Marx a ensuite transposé dans la formule plus générale et le principe génétique de la plus-value. Dans ce même chapitre, Pantaleoni s’engage dans une polémique habile contre Böhm-Bawerk, qui, s’adressant à Croce, « donne une explication ( économique ) du profit sur le capital comme découlant des différents degrés d’utilité des biens présents et futurs ». [1]

Réaliseriez-vous pour votre passe-temps la farce idéologique suivante : supposer d’un côté l’attente légitime du créancier et de l’autre la promesse honnête du débiteur ? Mettez en évidence ces deux attributs psychologiques, qui parlent si bien de l’excellence de leur esprit. Supposons alors que le créancier et le débiteur soient tous deux des hommes économiques aussi parfaits qu’on doit le présumer après être nés avec la marque de Gossen gravée sur leur cerveau. [2] Ajoutez ensuite la notion de temps abstrait .

Après avoir ainsi constitué la Sainte Trinité de l’attente, de la promesse et du temps, attribuez-lui le pouvoir de se convertir en ce plus de valeur qui doit être contenu, par exemple, dans les bottes produites avec l’argent emprunté. Car l’emprunteur, s’il veut payer sa dette avec intérêts, doit mourir de faim, à moins qu’il ne puisse lui-même gagner quelque chose grâce à la transaction. Mais cela met un frein à la science. En réalité, le temps, en économie comme dans la nature, n’est qu’une mesure d’un processus. En économie notamment, c’est une mesure des processus de production et de circulation (en d’autres termes, et en dernière analyse, une mesure du travail). Et le temps n’est aussi une mesure intéressante que dans la mesure où il entre ainsi dans l’économie. Un temps qui agit comme une cause réelle comme le temps en soi est une créature de la mythologie. (Sur les survivances mythiques dans la représentation du temps, lire Zeit und Weile dans Ideale Fragen of Lazarus, Berlin, 1878, pages 161-232). Si nous devons revenir à la mythologie, plaçons alors ce très ancien Kronos , que le peuple grec ordinaire confondait avec chronos (le temps), sur son trône céleste au-dessus du mont Olympe. Et si les attentes, les promesses et les espoirs sont à eux seuls les véritables causes des faits économiques, alors adonnons-nous sans réserve à la magie.

Soit par inadvertance, soit au moyen d’une forme littéraire bizarre, il semble que Croce se heurte à la magie lorsqu’il écrit à la page 16 : « Et si dans l’hypothèse de Marx les marchandises apparaissent comme de la gelée de travail ou du travail cristallisé, pourquoi ne pourraient-elles pas ils apparaissent dans une autre hypothèse comme une gelée de besoins, comme des quantités de besoins cristallisés ? Dieux sacrés ! Marx n’était pas exactement un modèle de ce que l’on pourrait appeler la diction classique, notamment en ce qui concerne la plasticité, la transparence et la continuité de ses illustrations. Marx était un scientifique. Mais ses illustrations, bien que souvent bizarres, ne sont jamais fantaisistes ou facétieuses, et elles disent toujours quelque chose de profondément réaliste. Si vous répétez cette illustration de la gelée, ou de la pâte, qui d’ailleurs n’a rien de sacramentel ni d’obligatoire, au premier cordonnier que vous rencontrerez, il vous dira aussitôt qu’il la comprend, et il pourra vous référer à ses mains calleuses, courbées en arrière et au front en sueur et affirme que les bottes qu’il produit contiennent une partie de lui-même, son énergie mécanique dirigée par sa volonté selon un plan préconçu, que son activité cérébrale exécute pendant qu’il est occupé à son travail. travail. Mais jusqu’à présent, seuls les sorciers ont cru, ou ont fait semblant de croire, que nous pouvons transférer une partie de nous-mêmes vers une marchandise par de simples souhaits, que cette marchandise soit produite ou non.

La psychologie ne supportera aucune bagatelle. Je n’entreprendrais pas de dire en termes simples quelle part de cela devrait entrer dans les hypothèses de l’économie politique. Mais je suis au moins certain que la plupart des concepts psychologiques que les hédonistes et d’autres recherchent en économie ont un air d’êtres là exprès pour aveugler les imprudents, un certain air d’être pensés, pas réellement découverts, un certain air d’avoir été pensés et non réellement découverts. été importé d’une terminologie vulgaire, sans évolution critique. C’est un autre cas où l’on répète que l’artisan doit se tourner vers ses outils. Et je sais en outre que toute la gamme de la psychologie humaine s’étend du désir au travail, comme dans le cas particulier de la soif, qui est un désir de boire, qu’un bébé n’associe pas encore à l’idée de l’eau, sans parler des mouvements nécessaires pour se le procurer, tandis qu’un travailleur prévoyant doté d’une volonté et d’un intellect mûrs, une volonté dans laquelle l’expérience et l’imagination, l’imitation et l’invention se combinent, creuse un puits ou ouvre une source. C’était le défaut de la psychologie vulgaire d’avoir tenté de réduire cette formation vivante à un squelette sec, et pourtant les économistes de nos jours montrent encore une grande préférence pour la même chose dans leurs élucubrations particulières. La psychologie du travail , qui serait le couronnement du déterminisme, reste à écrire.

À quoi servira ce post-scriptum ? se demanderont peut-être certains lecteurs. Juste ceci : je ne suis pas le porteur du bouclier de Marx, je suis ouvert à toutes les critiques, je suis moi-même critique dans tout ce que je dis, et donc je n’oublie pas la phrase selon laquelle comprendre signifie surmonter . Mais je suis disposé à ajouter que pour vaincre, il faut avoir compris .
PRÉFACE DE L’AUTEUR À L’ÉDITION FRANÇAISE

Rome, 31 décembre 1898.

Ce petit livret, comme le montre également le post-scriptum, devait paraître à Paris en septembre de cette année. Des causes accidentelles ont retardé sa publication.

Entre-temps Sorel s’est livré corps et âme à la crise du marxisme , la traite, l’expose, la commente avec enthousiasme partout où il en a l’occasion, par exemple dans la Revue Parlementaire du 10 décembre, pages 597-612 (où il transforme cette crise en crise du socialisme ) et dans la Rivista Critica del Socialismo , Rome, numéro I, pages 9-21. Et il l’établit et le canonise encore davantage dans sa préface aux Formes et Essence du Socialisme de Merlino . Nous sommes finalement menacés d’un congrès de sécessionnistes réfléchis.

Voilà évidemment une guerre de la Fronde devant nous !

Que devais-je faire ? Tout recommencer ? Écrire un anti-Sorel après avoir écrit un avec-Sorel ? Je n’ai pas cédé à la tentation. Il est vrai que j’avais nommé ma composition d’un maquillage un peu insolite Discours. Mais l’homme parle quand il en a envie, et non quand on le lui commande.

Je demande simplement au lecteur de regarder les dates de ces lettres, ou de ces petites monographies en style libre, que j’ai adressées à Sorel. Ces dates vont du 20 avril au 15 septembre 1897. J’écrivais à ce Sorel. pas à ce nouveau. Je m’adressais au vieux Sorel, que j’avais connu dans les pages du Devinir Social , qui m’avait présenté aux lecteurs français en qualité de marxiste, qui m’avait envoyé des lettres pleines de belles observations et d’intéressantes réflexions critiques. Il est vrai qu’il était plein de doutes et semblait parfois imprégné d’un esprit de frondeur , mais lorsque j’écrivais avec un esprit tourné vers lui, je ne pensais pas, en 1897, qu’il deviendrait si prochainement le héraut de une guerre de sécession . Oh, comme cela fera plaisir aux petites lumières de l’intellectualisme, ou à ceux qui ont besoin d’un témoignage pour prouver qu’ils ne sont pas des lâches ! Sorel nous laisse au moins une petite lueur d’espoir lorsqu’il écrit : « Moi et quelques amis nous efforcerons d’exploiter les trésors de réflexion et d’hypothèses rassemblés par Marx dans ses livres. une œuvre de génie restée inachevée." ( Revue Parlementaire , même numéro, page 612). Eh bien, il y a donc bien des augures pour la nouvelle année, qui commence demain, dans cette œuvre de sauvetage bénigne et pitoyable, dont d’ailleurs ni moi ni bon nombre d’autres comme moi n’avons besoin.

Je n’éprouve aucune rancune, mais je ne peux certainement pas m’empêcher d’éprouver une certaine mortification. En proposant ces pages d’une composition peu conventionnelle au public de lecture français, je crains que des lecteurs intelligents – et la France en compte plus en abondance que tout autre pays – ne me disent : Vous êtes un causeur assez supportable, mais un très mauvais professeur. . Vous ouvrez votre dialogue didactique avec un ami comme un érudit, et voilà que cet ami court de l’autre côté !

N’est-ce pas, monsieur Sorel ? Eh bien, accommodons tous les partis. Ce dialogue n’a été qu’un monologue. J’aurais aimé qu’il en soit autrement.

PRÉFACE DE G. SOREL

AUX ESSAIS SUR LA CONCEPTION MATÉRIALISTE DE L’HISTOIRE,

Par Antonio Labriola, Traduction française, Paris, Giard et Brière 1897.

Le socialisme contemporain présente un caractère d’originalité qui a frappé tous les économistes. Il doit ce caractère au fait qu’il s’inspire des idées énoncées par Karl Marx sur le matérialisme historique . Partout où ces idées ont profondément pénétré la conscience des gens, le Parti Socialiste est fort et vivant, sinon il est faible et divisé en sectes.

Les thèses marxistes ont généralement été mal comprises en France par les écrivains qui s’occupent des questions sociales. M. Bourguin, professeur à l’université de Lille, écrivait en 1892 [3] : « Les penseurs de nos socialistes n’acceptent pas la doctrine dévastatrice de leur maître, d’où l’idée de Droit et de Justice est si rigoureusement bannie, sans réserve. C’est un vêtement étrange, qu’ils portent avec peu d’aisance et qu’ils ils y retoucheront sans doute un jour pour mieux l’adapter à leur silhouette." L’écrivain faisait référence à un essai publié en 1887 par M. Rouanet, dans la Revue Socialiste , sous le titre : Le matérialisme économique de Marx et le socialisme français .

Presque tous ceux qui parlent du matérialisme historique connaissent cette doctrine uniquement à travers cet essai de M. Rouanet. Cet écrivain a occupé pendant longtemps une place importante dans les partis avancés de France. Il informait ses lecteurs qu’il avait fait une étude approfondie de Marx et qu’il s’était consacré à des recherches approfondies pour comprendre Hegel. On pourrait naturellement le croire bien informé. [4]

Avant de commencer la lecture de l’exposé que M. Labriola donne dans des termes excellents, mais très concis, de matérialisme historique, le lecteur français devrait se garder des préjugés largement répandus. C’est pourquoi je crois nécessaire de montrer ici combien sont fausses et futiles les grandes objections contre la doctrine marxiste. Il faut donc s’arrêter sur les idées énoncées par M. Rouanet en 1887.

Les préjugés qui existent parmi nous ont dans une large mesure une origine sentimentale. M. Rouanet s’est donné beaucoup de mal pour montrer que les doctrines marxistes vont à l’encontre du génie français . Ce reproche nous est répété chaque jour. En quoi consiste cet antagonisme ?

Le problème du développement moderne, considéré du point de vue matérialiste, repose sur trois questions : 1) Le prolétariat a-t-il acquis une conscience claire de son existence en tant que classe indivisible ? 2) A-t-elle assez de force pour commencer la lutte contre les autres classes ? 3) Est-il en mesure de renverser, avec l’organisation capitaliste, tout le système des idéologies traditionnelles ? C’est à la sociologie de répondre.

Si un homme adopte les principes de Marx, il peut dire qu’il n’y a plus de question sociale. Il peut même dire que le socialisme (au sens ordinaire et historique du terme) est dépassé. En fait, la recherche ne porte plus sur ce que devrait être la société , mais sur ce que le prolétariat peut accomplir dans la lutte de classes actuelle.

Cette manière de voir les choses ne convient pas au génie français , du moins pas à ceux qui ont la prétention de prétendre le représenter. Dans notre pays, les partis progressistes renferment un nombre effroyable d’hommes de génie, dont le talent actuel de la société est l’incompréhension, qui ont dans le cœur un oracle infaillible de justice, qui ont consacré leur vie à l’élaboration de plans merveilleux pour assurer le bonheur du peuple. humanité. Ces messieurs ne souhaitent pas descendre de leurs trépieds fastidieux et se mêler à la foule. Ils sont faits pour diriger, pas pour devenir coopérateurs dans une tâche prolétarienne . Ils entendent défendre les droits de l’intelligence contre les audacieux qui manquent de respect à l’Olympe libéral et qui ne tiennent pas suffisamment compte des mentalités .

Ajoutez à cela que ces esprits rares ont une foi naïve dans la suprématie française, dans le rôle moteur de la France. [5] , qu’ils ont la superstition de la phraséologie révolutionnaire, et qu’ils pratiquent avec dévotion le culte des grands hommes. Ils ne peuvent pardonner à Marx, Engels et surtout à Lafargue leur manque de respect envers leurs propres idoles vénérées.

Je ne fais pas partie de ceux qui ont une grande admiration pour le génie français ainsi entendu. J’ai d’ailleurs des raisons de croire que ce genre de génie français n’est pas celui que possèdent ceux de mes compatriotes qui se consacrent à la recherche scientifique et n’éprouvent pas le besoin de se poser en chefs spirituels du peuple.

Le grand reproche adressé à la doctrine de Marx d’un point de vue scientifique est celui de conduire au fatalisme. Selon Rouanet, il est très proche de l’idéalisme hégélien, dépouillé de son « nébuleux transcendantalisme ». [6] Il y a « la même succession fatale d’événements, qui sont des phases nécessaires d’un processus non éclairé par la volonté humaine, et même un culte de la force, ce sombre dieu de fer, qui est l’instrument aveugle des lois du grand Destin voué à s’accomplir malgré tout." On pourrait faire de nombreuses objections à l’idée que cet auteur français se fait de la philosophie de Hegel. Mais une lecture superficielle du Capital suffit à montrer que Marx n’a jamais pensé à l’apocalypse évolutionniste qu’on lui prête si généreusement.

Le déterminisme suppose que les changements sont automatiquement liés les uns aux autres, que les phénomènes simultanés forment une masse compacte ayant une structure déterminée, qu’il existe des lois d’airain assurant un ordre nécessaire entre toutes choses. On ne trouve rien de tel dans la doctrine de Marx. Les événements sont considérés d’un point de vue empirique. C’est leur interconnexion qui aboutit à la loi historique qui détermine le mode temporaire de leur génération. Il ne s’agit plus de reconnaître dans le monde social un système analogue au monde astronomique. Il nous est seulement demandé de reconnaître que l’entremêlement des causes produit des périodes suffisamment régulières et caractéristiques pour qu’elles puissent devenir objets d’une compréhension intelligente des faits.

Marx donne une très bonne idée de la multiplicité des causes qui ont produit le capitalisme moderne. Rien ne prouve que ces causes doivent apparaître ensemble à une date déterminée. Leur coexistence fortuite engendre la transformation de l’industrie et change tous les rapports sociaux.

Mais certains insistent et disent que, selon Marx, tous les phénomènes politiques, moraux, esthétiques sont déterminés (au sens strict du terme) par des phénomènes économiques. Que peut signifier une telle formule ? Dire qu’une chose est déterminée par une autre, sans donner en même temps une description précise de la manière dont elles s’unissent, c’est prononcer une de ces absurdités qui ont rendu si ridicules les vulgarisateurs du matérialisme vulgaire.

Marx n’est pas responsable de cette caricature de son matérialisme historique. Le fait que toutes les manifestations sociologiques, pour être claires, doivent être placées sur leur base économique n’implique pas que la compréhension de la base évite la compréhension de la superstructure. Les liens entre le fondement économique et les produits qui en dépendent sont très variables et ne peuvent être traduits par une quelconque formule générale. Cela ne peut pas être appelé déterminisme, puisqu’il n’y a rien à déterminer.

M. Rouanet se forme une conception très singulière de la doctrine marxiste. Il suppose que les moyens de production, l’organisation économique et les relations sociales sont des êtres qui se succèdent comme des espèces paléontologiques par la voie mystérieuse de l’évolution, et que toute l’histoire de l’humanité en est déduite par des lois qu’il n’en sait pas plus que moi, et que Marx n’a jamais divulgué. Le matérialisme historique aurait ainsi un fondement idéaliste, à savoir la succession fatale des formes de production ! Ce serait certainement une conception très singulière.

Un professeur distingué, M. Petrone [7] , est d’accord avec M. Rouanet pour soutenir que le matérialisme historique échoue lorsqu’il est appliqué à la Révolution chrétienne. Je crois au contraire que les théories de Marx jettent un certain éclairage sur cette question, en montrant les raisons qui empêchent l’historien de comprendre pleinement ce qui s’est passé. Nous ne pouvons pas discuter scientifiquement du problème, car nous manquons des éléments nécessaires pour l’éclaircir. L’auteur italien se place du point de vue catholique. M. Rouanet invente une histoire fantastique. Les savants devraient rester tranquilles et attendre que les monuments nous aient révélé les conditions économiques de l’église primitive.

M. Bourguin veut savoir [8] Ne faut-il pas compter parmi les forces actives « la conscience plus ou moins développée chez les travailleurs d’être objets d’une prétendue exploitation » ? Mais le développement de la conscience de classe n’est-il pas le pivot de la question sociale, aux yeux de Marx ? Il suffit d’avoir une connaissance médiocre des œuvres du grand philosophe socialiste pour le savoir.

Peut-on accuser Marx d’avoir trop peu prêté attention à la mentalité humaine, lui qui a montré l’importance des moindres créations du génie inventif ? Nulle part l’intelligence n’apparaît avec autant de relief que dans la technologie, dont le rôle historique est placé au premier rang de manière frappante, dans le Capital . Je sais bien que les représentants du génie français ont peu d’estime pour les constructeurs de machines, incapables de déclamer de formidables cantates sur les Droits de l’Homme du haut de l’estrade. Mais les simples mortels croient avec M. Bourdeau [9] que la machine à vapeur « a exercé plus d’influence sur l’organisation sociale que tous les systèmes philosophiques ».

Cela signifie-t-il que les produits intellectuels et moraux sont sans efficacité historique, comme certains prétendent qu’ils sont le résultat du matérialisme historique ? Pas du tout. De tels produits possèdent la faculté de se détacher de leur berceau naturel et de prendre une forme mystique, « comme s’ils étaient des êtres indépendants capables de communiquer avec les hommes et entre eux ». [10] Après s’être ainsi libérés, ils sont susceptibles d’entrer dans les combinaisons imaginaires les plus diverses. Aucune grande révolution n’a jamais eu lieu sans produire de nombreuses illusions insistantes. C’est encore Marx qui nous le dit. Mais cette affirmation va à contre-courant de nos hommes de progrès. Ils n’aiment pas l’idée d’avoir attribué au fantasme ce qu’ils attribuent à la raison. Car cela signifie manquer de respect à tous les Titans du présent et du passé.

Dans l’introduction de sa traduction des œuvres choisies de Vico, Michelet écrivait : « Le mot de la science nouvelle est que l’humanité est elle-même construite... La science sociale date du jour où cette grande idée fut exprimée pour l’humanité. Pour la première fois, l’humanité pensait qu’elle devait son progrès aux aléas du génie individuel … L’histoire était un spectacle stérile, tout au plus une fantasmagorie. »

Comment se fait l’histoire ? Engels nous dit dans le passage suivant : « Les conflits innombrables des volontés individuelles et des agents individuels dans le domaine de l’histoire aboutissent à une conclusion qui est dans l’ensemble analogue à celle du domaine de la nature, qui est sans but défini. les actions sont intentionnelles, mais les résultats qui en découlent ne sont pas intentionnels, ou dans la mesure où ils semblent correspondre au but souhaité, leurs résultats finaux sont tout à fait différents de la conclusion souhaitée. [11] Cette thèse est admise sans aucune difficulté par les scientifiques. Mais c’est plein de désespoir pour les grands hommes dont le génie déborde. Leurs plans ne peuvent pas être réalisés tels qu’ils les ont conçus ! Et pourtant ces plans sont si bien faits, qu’on ne peut y toucher sans nuire à leur efficacité et attaquer la Justice, dont ces messieurs sont les délégués autorisés.

Mais laissons de côté toutes ces objections vulgaires et abordons ce qui constitue à mes yeux la partie vulnérable de la doctrine, cette partie que les critiques français n’ont pas encore examinée.

De nombreux scientifiques sont disposés à admettre la valeur du matérialisme historique en tant que formation de l’esprit et à reconnaître que les thèses marxistes fournissent des indications utiles à l’historien des institutions. [12] Mais il reste à découvrir quelle est la base métaphysique de cette théorie. Il ne sert à rien de dire que cette recherche est superflue, pour que l’on puisse suivre la même méthode qui a eu tant de succès en psychologie après l’abandon de la discussion sur l’âme. Mais où est le métaphysicien qui reste totalement indifférent au problème métaphysique ? Chacun a sa propre hypothèse. Et ces hypothèses, souvent adroitement dissimulées, distinguent les différentes écoles. De nombreuses erreurs ont été commises par une application hâtive du matérialisme historique. Presque toutes ces erreurs peuvent être attribuées à l’agnosticisme, que professaient les auteurs et qui cachait en réalité des hypothèses de travail imparfaitement élaborées.

D’un autre côté, si l’on examine les applications faites par Marx, on constate qu’il a employé un grand nombre de principes psychologiques, qui n’ont généralement pas été énoncés sous une forme scientifique. Au fur et à mesure que nous avancerons, nous verrons la nécessité de sortir de cette position provisoire et de couper du bois solide pour soutenir les relations historiques.

Voici donc deux grands blancs. Les disciples de Marx devraient s’efforcer d’achever l’œuvre de leur maître. Ce maître semble n’avoir rien craint tant que l’idée de laisser derrière lui un système trop rigide et trop ferme. Il a compris qu’une théorie est à la fin de sa carrière, lorsqu’elle est achevée, et que la condition de toute science métaphysique est de laisser une large porte à un développement ultérieur. La prudence de Marx était extrême. Il n’a pas essayé de mettre fin à une seule théorie. Des discussions récentes montrent qu’il n’a pas dit son dernier mot sur la valeur et la plus-value. Combien sont donc aveugles les critiques qui accusent les disciples de Marx de vouloir enfermer la pensée humaine dans une enceinte construite par leur maître !

Dans cette œuvre de perfection, nous devons suivre l’exemple donné par Marx et être prudents. Le moment n’est pas venu d’énoncer la métaphysique et de définir la psychologie du matérialisme historique, tant que ses fondements n’ont été étudiés que de manière limitée.

Les hommes de grand cœur disent que l’esprit ne peut se contenter de cet état d’attente, lorsqu’il s’agit de moralité et de droit. Les critiques superficiels ne tardent pas à dénoncer l’absence d’idéaux, sans se demander si une théorie raisonnable de l’éthique peut être indépendante de la métaphysique, et si celle-ci vaut quelque chose sans fondement scientifique. On peut admettre la valeur historique et sociale de l’enseignement moral [13] sans avoir la prétention de lui imposer des règles, des lois et des postulats sortis de l’imagination. Il semble plutôt qu’en donnant à l’éthique un fondement de métaphores, de théories psychologiques insuffisantes ou de déclamations sur la Nature , l’effet de cet enseignement se trouve considérablement amoindri. Ramener la morale sur terre, la débarrasser de toute fantaisie, ce n’est pas la nier. Cela signifie au contraire le traiter avec le respect dû au travail de la raison. Est-ce un déni de la science que de laisser de côté les spéculations sur l’essence des choses et de s’en tenir aux réalités ?

Le capital est plein d’appréciation pour la moralité. Il est donc assez paradoxal de reprocher à Marx d’avoir soigneusement évité toute considération sur la Justice. Chacun a sa propre interprétation de ce mot. M. Bourguin, dans le passage cité ci-dessus, s’appuie sur l’ancienne théorie du sens moral . Mais cette théorie est dépassée. M. Rouanet prend la parole [14] d’« une justice naturelle, conforme à la loi du développement social, qui est la libre solidarité des divers partis constituant l’humanité dans son ensemble et se rapprochant de plus en plus ». C’est évidemment ce que Marx appelait « le charabia de l’idéologie juridique chère aux démocrates et socialistes français ». [15] Le fait que les deux auteurs précités soient d’accord pour attribuer un certain caractère moral à la doctrine de Marx prouve seulement qu’ils ne trouvent pas dans le Capital une expression de leurs théories personnelles sur la morale, qui d’ailleurs n’ont aucune valeur.

C’est au nom de la métaphysique de la morale que Jaurès prend part à ce débat et propose de concilier les points de vue matérialiste et idéaliste. Rien ne lui paraissait plus facile. Il affirme tout d’abord que les disciples de Marx reconnaissent l’existence d’une « direction dans le mouvement économique et humain ». Il demande qu’on lui accorde comme axiome incontestable qu’il y a dans l’histoire non seulement « une évolution nécessaire, mais une direction appréciable et un sens idéal ». Admettre ces prémisses reviendrait à expliquer l’histoire au moyen de l’idéalisme, et seulement de l’idéalisme. Ce serait un rejet de la doctrine de Marx. Mais si tel est le cas, comment peut-il les concilier ? Très simple. Si nous condamnons toutes les idées de Marx, nous proclamons l’auteur comme un grand homme, aussi grand que ses disciples peuvent le désirer. [16]

Si l’on admet tout ce que réclame le célèbre orateur, nous serons convaincus que « le mot Justice a un sens même dans la conception matérialiste de l’histoire ! » Cette conclusion est vraie, seulement elle a un sens différent de celui de M. Jaurès. « L’humanité se cherche, dit-il, et s’affirme, si différent que soit son environnement... C’est le même soupir de souffrance et d’espérance qui sort de la bouche de l’esclave, du serf et du prolétaire. . C’est le souffle immortel de l’humanité, qui est l’âme de ce que nous appelons le Droit. » Marx n’y avait certainement jamais pensé !

J’en ai dit assez pour montrer que le matérialisme historique est presque inconnu en France. Le livre de M. Labriola met les lecteurs français en contact avec des régions nouvelles, à travers lesquelles le savant professeur italien nous conduit avec une grande habileté.

La publication de cet ouvrage marque une date dans l’histoire du socialisme. C’est en effet la première fois qu’un auteur de langue latine étudie de manière originale et approfondie l’un des fondements philosophiques sur lesquels repose le socialisme contemporain. L’œuvre de M. Labriola occupe une place marquée dans les bibliothèques, aux côtés des livres classiques de Marx et d’Engels. Il s’agit d’une élucidation et d’un développement méthodiques d’une théorie que les maîtres de la nouvelle pensée socialiste n’ont jamais traitée de manière didactique. Son livre est donc indispensable pour ceux qui souhaitent comprendre les idées prolétariennes.

Plus que les œuvres de Marx et d’Engels, le présent ouvrage s’adresse à un public étranger ayant un goût pour les problèmes sociaux. L’historien trouvera dans ces pages des indications substantielles et précieuses pour l’étude de la genèse et de la transformation des institutions.

G.SOREL.

Paris, décembre 1896.

Annexe 4

CONCERNANT LA CRISE DU MARXISME

Un article publié par Antonio Labriola dans la Rivista Italiana Di Sociologia, Volume III, 1899.

Je fais ici référence à un livre, ni bref, ni facile à lire, écrit par Th. G. Masaryk, professeur à l’Université de Bohême de Prague, et publié tout récemment. Son volume est visible au bas de cette page. [17] , où je donne son titre au complet. Je n’ai cependant pas l’intention d’écrire une simple critique de ce livre. Et s’il fallait dire que l’expression d’une opinion personnelle sur un livre nécessite sa révision, je répondrais que celui-ci devrait prendre les proportions et la composition d’un article.

Mon nom et le titre de mon article pourraient laisser penser que j’étais sur le point de m’engager dans une polémique de parti. Le lecteur peut reposer en paix. Je ne confondrai pas les pages de la Rivista Italiana di Sociologia avec les chroniques d’un quotidien politique.

Je dirai simplement en passant que le grand tumulte suscité, assez curieusement, par la presse politique italienne, qu’elle soit quotidienne ou périodique, à propos de la prétendue mort du socialisme à cause d’une soi-disant crise du marxisme, m’apparaît comme une preuve supplémentaire de cette nature organique. vice national qu’on pourrait appeler le droit à l’ignorance . Pas un de ces fossoyeurs du socialisme, qui mélangeaient indistinctement les écrivains les plus incompatibles pour rassembler les foules autour de leur crise, n’a pensé à se poser ces questions simples et honnêtes : Que la critique soulevée dans d’autres pays en matière de marxisme ait quelque une incidence directe sur l’Italie ? Cette théorie avait-elle ou a-t-elle eu une base solide et une diffusion établie dans notre pays ? Et enfin, le Parti Socialiste Italien a-t-il suffisamment de force et suffisamment d’adhérents parmi les masses, et porte-t-il en lui un développement, des conditions complexes et des objectifs politiques qui révèlent les marques précises et claires d’une organisation prolétarienne stable et durable, pour qu’un une discussion approfondie de la théorie équivaudra à une discussion des choses plutôt que des mots ? Et pour aller plus au fond des choses, quelqu’un peut-il dire si tout le chemin épineux du développement économique a déjà été parcouru, qui a conduit à l’établissement du soi-disant système capitaliste dans d’autres pays, et dont le marxisme est le protagoniste critique. réflexe ?

Quiconque aurait posé ces questions et d’autres similaires serait parvenu à la conclusion honnête qu’il ne peut y avoir de crise d’une chose... qui n’existe pas encore.

Il se peut, ou plutôt il est certain, qu’aucun de ces nécrologues du socialisme ne savait que l’expression de crise du marxisme avait été inventée et mise en circulation par le professeur Masaryk, à qui elle appartenait (à son insu, comme cela arrive souvent étrangers aux affaires concernant l’Italie) pour apporter à notre pays une contribution nouvelle et inattendue à la fortune des mots . Mais c’est un fait. L’expression – Crise du marxisme – a été inventée par Masaryk dans les numéros 177 à 179 du Zeit de Vienne, en février 1898, et ses articles furent ensuite rassemblés dans un seul pamphlet. [18] et publié sous la date du 10 mars. Et bien, l’auteur de cette découverte littéraire n’avait pas l’intention de déclarer que le socialisme était en train de mourir, mais simplement qu’il lui semblait observer une crise au sein du marxisme. En fait, il concluait ainsi : « J’exhorte les ennemis du socialisme à ne pas nourrir de vains espoirs pour leurs propres partis en raison de cette crise du marxisme, qui pourrait plutôt renforcer considérablement le socialisme, si ses dirigeants critiquent franchement ses principes fondamentaux et surmonter leurs défauts, comme tout autre parti de réforme sociale, le socialisme trouve sa source de vie dans les imperfections manifestes de l’ordre social actuel, dans son injustice, son immoralité et surtout dans la misère matérielle, morale et intellectuelle des grandes masses. toutes les nations. » [19]

Sur ces 24 pages, trop peu nombreuses pour l’importance du sujet, les données concernant la crise – dans la mesure où elles concernaient la social-démocratie allemande et avec quelques références à la littérature française et anglaise – étaient rassemblées, énumérées, défini, de manière un peu hâtive... Mais à quoi bon parler du petit ouvrage du 10 mars 1898, puisque ces 24 pages sont devenues 600 dans le livre du 27 mars 1899, 600, remarquez, ce qui est à son tour « trop assez », comme dirait un Napolitain, tant en ce qui concerne le fond du sujet traité que la patience du lecteur moyen ?

Le professeur Masaryk est un positiviste. Ce terme a en Italie une signification extrêmement large et élastique, mais pour lui, en tant que philosophe de profession, cela signifie en termes concrets qu’il se tient sur la ligne qui mène de Comte à Spencer... ou à Masaryk lui-même. Je ne suis pas en mesure de lui accorder toute l’admiration qui lui est peut-être due. Car il a l’habitude d’écrire en bohème, ce qui me gêne assez. Jusqu’à présent, je n’avais rien lu de lui, sauf sa Logique concrète dans sa traduction allemande. Je ne dirais pas non plus le sens subtil de ses expressions, car ce livre a été traduit par M. Kalandra dans un allemand plutôt bureaucratique. L’œuvre dans son ensemble, comme le dit l’auteur lui-même dans sa préface, ne doit pas être considérée sous l’aspect de la composition et du style. Il s’agit d’une production ultra-académique, avec la division habituelle en introduction et sections. Il y en a cinq, suivis d’une récapitulation, et ils sont subdivisés en chapitres, avec des sous-titres A, B, C, et ainsi de suite, jusqu’à une division des subdivisions en 162 paragraphes, avec diverses bibliographies sous forme libre et libre. dans un ordre concentré, et avec un index vraiment merveilleux, qui fait penser à beaucoup de choses qu’on ne trouve pas dans le livre en s’y tournant, et avec l’inévitable table des matières. En bref, c’est un livre de leçons complètes et instructives, au ton équilibré, avec quelques touches de légèreté occasionnelles, et il est édité sur le modèle d’une encyclopédie. Cependant, tous les cours ne peuvent pas être référés à la même date. Tandis que ce livre, initialement écrit en langue bohémienne et annoncé dans le petit livret de l’année précédente qui peut le remplacer pour ceux qui n’aiment pas lire 600 pages, était imprimé en langue allemande, le désormais célèbre livre de Bernstein (cité dans une note de bas de page à la page 590 du livre de Masaryk) est apparu, et l’auteur a ressenti le besoin d’en héberger ses amis dans un autre endroit. [20]

La réussite de Masaryk est véritablement dans une classe à part. Il n’est pas socialiste, il a une connaissance approfondie de la littérature socialiste, il n’est pas un adversaire professionnel du socialisme, il le juge d’en haut, au nom de la Science . Il était membre du Reichsrath de Cisleithanie, mais il est en même temps nationaliste et progressiste, ce qui, à ma connaissance, ne se retrouve jamais dans une combinaison chez les Jeunes Tchèques. Il me semble qu’à l’heure actuelle, il se tient à l’écart de la politique. Il publie une revue qui ressemble un peu à notre Nuova Antologia . C’est un scientifique de profession, c’est-à-dire un grand lecteur et un rapporteur précis de ce qu’il lit, jusqu’aux moindres détails de la plus petite particule. Et c’est là le premier et principal défaut de son livre. Le livre aborde une infinité de choses, mais ne va jamais à l’essentiel. C’est comme si le regard de l’auteur était obstrué par les imprimés et obscurci par les ombres des écrivains, à travers lesquels il chemine avec tant d’obséquiosité pour tous, comme un homme dont les yeux ont perdu tout sens de perspective. N’est-il pas le devoir principal de celui qui entreprend d’étudier les fondements du marxisme d’être en mesure de répondre à la question suivante, sur la base d’une étude des conditions réelles : « Croyez-vous ou non dans la possibilité d’une transformation des sociétés des pays les plus avancés, qui ferait disparaître les causes et les effets des luttes de classes ? Face à ce problème général, la question du mode de transition vers la société future souhaitée ou prévue est une question d’importance secondaire. Car ce mode de transition n’est pas soumis à notre jugement et ne dépend assurément pas de nos définitions. En ce qui concerne cette proposition générale, il est, je ne dirai pas indifférent, mais certainement de valeur secondaire, de savoir quelle partie de la pensée et des opinions (beaucoup confondent malheureusement ces deux-là) de Marx et de ses collaborateurs directs les adeptes et les interprètes sont d’accord ou non avec les conditions présentes et futures du mouvement prolétarien. Il n’est pas nécessaire qu’on soit un partisan passionné du matérialisme historique pour comprendre que les théories ont une valeur en tant que théories, c’est-à-dire dans la mesure où elles éclairent un certain ordre de faits, mais qu’en tant que simples théories elles ne sont la cause de rien .

Mais M. Masaryk est aussi un doctrinaire, c’est-à-dire un croyant au pouvoir des idées, en d’autres termes, un penseur académique, pour qui tout consiste en une lutte pour une conception générale du monde. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il rejette avec un mépris souverain l’expression d’ instinct de masse . Cette critique, qui tire de la Science toute son hypothèse d’un jugement impartial sur les luttes pratiques de la vie, et qui ignore l’orientation de la pensée par le cours naturel de l’histoire, est et reste essentiellement fallacieuse, car elle continue de tourner autour du marxisme, sans jamais toucher son point culminant, qui est la conception générale du développement historique du point de vue de la révolution prolétarienne.

En m’arrêtant pour définir la réalisation particulière de Masaryk, je pense que je lui paierai avec la courtoisie italienne son ignorance de mes écrits relatifs à son argument. S’il les avait un jour lus, il comprendrait peut-être que l’on peut encore aujourd’hui être un partisan du matérialisme historique, en tenant bien entendu compte des nouvelles expériences historiques et sociales vécues entre-temps et en révisant des concepts tels que suit naturellement le développement de la pensée. Et cela sans tomber dans une controverse sur des points infimes et sans en venir aux mains avec la presse du parti, et sans se proclamer découvreur ou auteur d’une crise du marxisme. Les théories en voie de développement et de progrès ne se prêtent pas au traitement érudit et philologique, comme on peut l’accorder aux formes de pensée passées et aux choses qui nous sont transmises par la tradition et appelées antiques. Mais les tempéraments intellectuels des hommes diffèrent tellement les uns des autres ! Certains – et ils sont peu nombreux – présentent au public le résultat de leur propre travail et ne se sentent pas obligés d’y joindre l’histoire intime de leurs lectures jusqu’au portrait de la plume qu’ils ont utilisée. D’autres – et ils sont majoritaires – ressentent le besoin impérieux d’imprimer tout le fruit de leurs lectures. Ils sont des gardiens minutieux de leurs notes et ne laisseront pas perdre la moindre partie de leur travail, que ce soit pour le présent ou pour l’avenir. Le professeur Masaryk, qui étend la discussion d’une proposition momentanée sur 600 pages, est l’un d’entre eux. La proposition est simplement la suivante : que peut penser un étranger du marxisme à l’heure actuelle, étant donné qu’il est discuté au sein du parti ? Le professeur Masaryk, qui a tant lu, ne peut s’empêcher de considérer également le marxisme selon les formules sacramentelles de la philosophie, de la religion, de l’éthique et de la politique. et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Et ce qui est curieux, c’est que lui, qui a tant de déférence pour la bureaucratie des universités et pour les casiers du fétichisme scientifique, déclare finalement que le marxisme est un système syncrétique (d’ailleurs tout au long de son livre, et explicitement à la page 587). ) ! Il m’avait semblé que cette théorie était exactement à l’opposé de la syncrétisme, et qu’elle était si nettement unitaire qu’elle tendait non seulement à surmonter l’antagonisme doctrinaire entre science et philosophie, mais aussi l’antagonisme plus évident entre théorie et pratique. Mais M. Masaryk est ce qu’il est. Alors suivons-le à travers ses casiers.

Nous laissons volontiers à d’autres le soin de s’occuper du socialisme en tant que tendance aux réformes juridiques à la manière de A. Menger. Il déclare qu’il n’intervient pas directement dans les questions d’économie (dans lesquelles, en fait, il semble boiteux des deux pieds). Il se limite à discuter surtout de la philosophie de Marx, qui existe même si elle a n’a pas été exposée dans un ouvrage spécial écrit à cet effet. Et il étudie sur 600 pages la crise dans la mesure où elle est strictement « scientifique et philosophique ». (Page 5.) Ne vous attendez donc pas à ce que notre auteur vous donne un examen concret des conditions réelles du monde économique à partir d’une étude de première main, ni un manuel pratique et complet de législation sociale. Que la prolétarisation des masses se poursuive ou non, que la théorie de la valeur de Marx soit exacte ou non, ces questions et d’autres encore, bien que de la plus haute importance, ne l’intéressent pas en tant que philosophe. (Page 4.) Le résultat pratique de ses études est simplement de conseiller aux socialistes de s’en tenir au programme d’Engels de 1895, c’est-à-dire à la tactique parlementaire. C’est ce qu’ils font effectivement partout dans le monde, et, à mon humble avis, pour la simple raison qu’ils ne peuvent rien faire d’autre sans se révéler fous ou insensés. Cependant, Masaryk renforce son conseil en avertissant que les socialistes devraient également abandonner les idéologies marxistes ! Une fois de plus, ce n’est donc pas le cours naturel des changements politiques de l’Europe civilisée qui a poussé les socialistes à changer de tactique (l’auteur ne saurait nous dire combien de temps la tactique actuelle durera ou pourra durer), mais c’est les idées qui changent et doivent changer. Tout se confond dans la lutte pour la Weltanschauung (conception du monde) – voir notamment pages 586 à 592 – comme cela est naturel chez un écrivain si attaché aux concepts sacramentels de la classification scientifique (page 4) et à la position suréminente de philosophie.

Le philistin, dans sa sous-espèce professorale, se révèle ici pleinement dans sa vraie nature. Connaître intimement la littérature socialiste, tout en ignorant l’âme et le sens les plus profonds du socialisme ! Si cette signification est une fois comprise, il va de soi qu’elle change complètement l’orientation scientifique et change également la position de la science dans l’économie de nos intérêts. Mais Masaryk n’arrive jamais aussi loin, car il lui faudrait pour cela sortir des limites des définitions. Pour cette raison, son livre, bien que rempli d’informations consciencieuses et exempt de mépris professionnel à l’égard du socialisme, équivaut en intention et en effet à un énorme plaidoyer du positivisme contre le marxisme !

Deux observations me viennent à l’esprit à ce stade. L’affirmation qui précède semblera étrange à beaucoup en Italie, où il est d’usage de désigner tout et n’importe quoi par le terme de positivisme. D’un autre côté, j’ai souvent dit que cette manière de concevoir la vie et le monde, que l’on entend sous le nom de matérialisme historique, n’a pas atteint la perfection dans les écrits de Marx, d’Engels et de leurs successeurs immédiats. Et je déclare maintenant avec plus de précision que le développement de cette théorie avance encore lentement et qu’il se poursuivra peut-être au même rythme pendant un bon moment.

Mais des livres comme celui de Masaryk ne servent à rien. Il s’agit bien d’une accumulation d’objections au nom du positivisme, mais non au nom d’une révision authentique et directe des problèmes de la science historique, ni au nom de questions politiques réelles. La soi-disant crise ne fait pas l’objet d’un examen publiciste, ni d’une étude sociologique, mais est plutôt un espace vide, ou une pause, dans lequel l’auteur dépose ou récite ses protestations philosophiques.

Un essai, ni inutile ni dénué d’intérêt, est consacré à la première formation de la pensée de Marx (pages 17-89). Mais le résultat est plutôt maigre. "Marx a finalement trouvé dans la mutation continue de la structure sociale la raison historique du communisme, quelque chose qui impose son emprise sur sa propre nécessité. – Selon Marx, la philosophie est la copie naturelle du processus mondial. – Le communisme découle de l’histoire elle-même. – Le matérialisme de Marx est un matérialisme historique. – » De telles propositions, qui reproduisent d’un seul trait de plume la pensée fondamentale de l’auteur en question, devraient inciter notre critique, me semble-t-il, à examiner les fondements de ces conceptions, afin de les renverser, s’il le peut. Et que fait M. Masaryk à la place ? Quelques lignes plus loin, il écrit : « Sa philosophie, ainsi que celle d’Engels, portent l’empreinte de l’éclectisme. » Et là-dessus, il nous traite sous la lettre D du titre II d’une salade russe d’opinions controversées de Bax, K. Schmidt, Stern, Bernstein, Plekanoff, Mehring, dans la mesure où ils ont discuté de la question de savoir si cette philosophie, d’un point de vue marxiste, est, ou non, conciliable avec un retour à Kant, Spinoza ou autres. Et il ne se souvient jamais du poète qui était présent à la fondation de l’université de Prague, pour s’écrier avec lui : Tu vas pauvre et nue, philosophie !

Le traitement accordé par l’auteur au matérialisme historique (pages 92-168) est quelque peu déconnecté. Il parle d’abord des différentes définitions et de leur choc, pour finalement aboutir à une critique fondée sur ce vieil ennui qu’est la doctrine des facteurs, qu’il cache plus ou moins sous une phraséologie sociologique et psychologique assez douteuse et incertaine. Enfin, l’idée d’une conception objectivement unitaire de l’histoire répugne à notre auteur, et il arrive fréquemment qu’il confonde l’explication des effets de masse historiques principalement par le biais de changements dans les fondements économiques avec l’explication brève et grossière de tel ou tel fait historique. en fonction de conditions économiques particulières et concrètes. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner quand on voit qu’il considère Marx comme une sorte de Comte détérioré, qui devient un disciple inconscient de Schopenhauer et accepte la primauté de la volonté, doctrine qui contredit cependant la trinité sacrée de l’intellect, du sentiment et de la volonté. Il est probable que le pauvre Marx ne savait pas que l’homme avait non seulement un intellect, mais aussi un foie, ce qui est d’autant plus surprenant qu’il souffrait lui-même d’une maladie du foie ! C’est peut-être une bonne raison pour laquelle il n’a pas vu que la plus-value est un concept éminemment éthique !

Un professeur d’université qui traite sa matière comme il traite sa profession, peut facilement être tenté de soumettre un certain auteur à l’épreuve de toutes les diverses doctrines qu’il a, en tant que critique, l’habitude d’étudier et de manipuler. Et puis il arrive, par une étrange illusion de l’érudit, que les termes de comparaison, qui sont dans l’esprit subjectif du critique, deviennent subrepticement des termes de dérivation réelle. Cela est également arrivé à Masaryk. Nous le trouvons ici, au beau milieu de ses tentatives de comparaison, se contredire par la déclaration sentencieuse (page 166) : « En fait, Marx a moulé dans une formule quelque chose qui était dans l’air, comme on dit : et c’est pour cette raison que je n’ai pas attribué beaucoup de poids à des influences particulières sur son développement mental." Par conséquent, je dirais qu’il faut tout recommencer et essayer le chemin inverse. Chez l’auteur que vous critiquez, ce processus inverse s’est produit, car il est passé d’une critique de l’économie et du fait de la lutte des classes à une nouvelle conception de l’histoire et, par là même, à une nouvelle orientation sur les problèmes généraux de la cognition. (et, remarquez, pas par une modification de ce que l’on appelle techniquement la recherche historique). Mais vous faites violence aux faits. Vous les renversez et vous suivez une voie qui n’est pas celle choisie par l’objet de votre critique. Mais bien sûr, vous, philosophe professionnel, descendez de l’altitude des définitions jusqu’à ce qu’on appelle le matérialisme historique. Et malgré tout le respect dû à la bureaucratie, on arrive ainsi à la théorie de la lutte des classes comme on arrive à un corollaire en logique.

Dans ce cas également, la fidélité à l’exposé matériel rend d’autant plus visible l’incapacité d’une compréhension intime et vivante. On rencontre ici et là quelques remarques utiles sur l’insuffisance de précision de termes tels que bourgeoisie, prolétariat, etc., et d’autres plus précieuses sur l’impossibilité de réduire toute la société actuelle à ces deux fameuses classes, puisqu’elle est d’une composition plus complexe et différenciée. Malgré tout cela, il montre une singulière inaptitude à saisir une idée aussi simple que celle-ci : étant donné que la vie sociale est si complexe, les intentions de tel individu peuvent toutes être erronées. Ce fait amène notre auteur à dire que le marxisme réduit la conscience individuelle à une pure illusion. Cela va à son encontre de croire que les lois économiques devraient être soumises à un processus naturel de développement. Eh bien, qu’il prouve que la succession des événements historiques peut être modifiée par des actes arbitraires. Après avoir revendiqué une spontanéité (qu’est-ce que c’est ?) des forces qui animent l’histoire, et proclamé l’aristocratie de l’esprit philosophique, l’auteur nous dit que le déterminisme marxiste s’identifie au fatalisme, puis il avoue (page 234) : "J’explique le monde et l’histoire de manière théiste." Dieu merci !

Nous arrivons enfin à la question principale, à savoir l’explication du monde capitaliste (pages 235-313) et la critique du communisme et du développement de la civilisation (pages 313-386). C’est là le point essentiel pour les socialistes, et ils ne peuvent être combattus sur aucun autre terrain. Mais l’auteur est descendu des hauteurs, et qu’il en soit ainsi. Je ne peux nier – pour commencer par ses conclusions – qu’il y ait une certaine justification dans ses remarques sur notre primitivité et notre simplicité excessives, notamment en ce qui concerne la tentative d’Engels de décrire brièvement les principales phases de l’histoire de la civilisation. L’origine de l’État, ou de la société de classes, au moyen de la domination et de l’autorité, en supposant la présence de la propriété privée et de la famille monogamique, a connu divers modes de développement, dans des cas historiques particuliers et concrets, et aucune explication facile ne tiendra dans le contexte actuel. tenter de rendre plausibles des schémas trop simples. Il peut arriver que les socialistes, dans leurs débats quotidiens, voient habituellement les subtilités de l’histoire sous un jour trop simple et les réduisent trop en taille. Cela les amène à trop uniformiser les subtilités de la société actuelle pour les rapprocher de la même manière, de manière arbitraire. Il est certain aussi qu’il ne convient pas de se référer continuellement à la négation de la négation , car celle-ci n’est pas un instrument de recherche, mais seulement une formule globale, valable certes, mais post factum . Il est en outre certain que le communisme, c’est-à-dire une approche plus ou moins lointaine de la société actuelle vers une nouvelle forme de production, ne sera pas le fruit mental d’une dialectique subjective. C’est pour cette raison que je crois – pour être courtois dans l’usage des armes contre mes adversaires – qu’il n’y a qu’un seul moyen de combattre sérieusement le socialisme, et c’est de prouver que le système capitaliste, du moins pour le moment, a suffisamment de capacité d’adaptation pour réduire, pour un temps indéfini, tous les mouvements prolétariens de fond à une agitation fulgurante, sans jamais aboutir à un processus ascendant qui éliminerait finalement la domination de classe avec l’esclavage salarié. C’est l’essentiel des efforts critiques d’écoles telles que celle de Brentano et de ses disciples. Mais cela ne semble pas être le genre de pain qui convient aux dents de M. Masaryk, qui révèle toute son inaptitude à saisir le lien économique de son sujet, notamment dans le chapitre qu’il consacre à une critique du surplus. valeur. (Pages 250 à 313.)

Après avoir parcouru une multitude de références concernant la question épineuse de la prétendue différence fondamentale entre le premier et le troisième volume du Capital , Masaryk rejette la théorie de la plus-value comme étant inexacte, puis il affirme que Marx ne pouvait pas s’écarter de la théorie de la plus-value. notion d’utilité, car son extrême objectivité l’empêchait de prendre en compte les considérations psychologiques ! Il donne ensuite sa propre opinion sur la place que devrait occuper l’économie politique parmi les sciences, en la supposant dépendante des prémisses de la sociologie générale. Il rejette l’idée selon laquelle l’économie politique est une science historique et réaffirme sa croyance en une prétendue science économique qui, sans se confondre avec l’éthique, embrasserait l’homme tout entier, et pas seulement l’homme en tant que travailleur. Il avance quelques sophismes sur l’impossibilité de trouver une mesure du travail, dans la mesure où celui-ci, à son tour, doit servir de mesure de la valeur, et considère la plus-value comme un concept mental dérivé de l’hypothèse de deux classes engagées dans une activité économique. une lutte mutuelle. Au moyen de nombreux subterfuges, il écrit une apologie du capitaliste dans la mesure où il est entreprenant, c’est-à-dire ouvrier et dirigeant. Et tandis qu’il fulmine contre la classe parasitaire et contre le commerce malhonnête, il réclame une éthique qui enseigne à chacun son devoir et sa place. Il a la gentillesse d’admettre que Marx a découvert l’importance des petits travailleurs, même s’il aurait commis de petites erreurs comme le note Masaryk, par exemple, la réduction du travail complexe au travail simple, et surtout la croyance en un travail simple. lutte des classes alors qu’il n’y a en réalité qu’une lutte entre individus.

Mais s’il est si facile de réduire en poudre le matérialisme historique, si les luttes de classes en tant que dynamique de l’histoire ne sont qu’une généralisation erronée de faits mal compris, si les attentes des faits, si les attentes du communisme sont pratiquement utopiques, si les Les théories du capital sont si manifestement fausses, et si tous les fondements du marxisme ont maintenant été détruits, pourquoi Masaryk prend-il la peine d’écrire encore deux cents pages sur les droits, l’éthique, la religion, etc., c’est-à-dire sur les systèmes qui sont appelés idéologiques ? Pour ma part, j’aurais dû me contenter des affirmations faites, par exemple, aux pages 509-519, qui comblent une sorte de blanc s’intercalant entre le réseau des paragraphes. Là, il essaie de parvenir à un résumé final, mais en raison de défauts de style, la pensée est trop peu concentrée et le résumé manque de concision. Cette tentative de synthèse donne une sorte de tour d’horizon des caractéristiques du marxisme et met ainsi en relief la thèse de l’auteur.

Marx – c’est l’essentiel de ce résumé – marque la limite extrême de la réaction contre le subjectivisme, dans la mesure où il considère la nature comme la chose première et la conscience comme la chose résultante. Il s’agit donc d’un objectivisme positif absolu. Pour lui, l’histoire est l’antécédent et l’individu le conséquent. Sa conception équivaut donc à une négation absolue de l’individualisme. La question de la compréhension est purement pratique. Entre la nature de l’homme et l’histoire humaine, il existe un accord parfait. Il n’existe aucune autre source de conscience humaine en dehors de celle offerte par l’histoire. L’homme est entièrement constitué de ce qu’il fait. D’où le fondement économique de tout le reste. D’où le travail comme fil conducteur de l’histoire. D’où la conviction que les diverses formes sociales ne sont que des formes différentes d’organisation du travail. D’où le point de vue du socialisme, non plus comme simple aspiration ou attente. D’où la conception du communisme, non pas comme un simple schéma de relations économiques, mais comme une nouvelle conscience dépassant les limites de toutes les illusions actuelles et comme une application d’un humanisme positif. Mais cet objectivisme extrême est aujourd’hui en train de se briser par un retour à Kant, c’est-à-dire à la critique. L’œuvre de Marx était incomplète. Il ne parvint pas à vaincre Hegel, il ne trouva pas d’expression adéquate à ses tendances, il retomba dans le romantisme de Rousseau, il tenta en vain de s’extirper de Ricardo et de Smith qu’il tentait de critiquer, et il resta l’auteur d’un système incomplet. . Il personnifie en quelque sorte une tragédie philosophique. Il a mis de vieilles idées au service de nouveaux idéaux, il n’a trouvé d’autre motivation pour le travail révolutionnaire qu’une impulsion vers l’hédonisme, et c’est pourquoi il est resté aristocratique et absolutiste dans sa passion révolutionnaire.

Jusqu’à présent, la caractéristique de Masaryk. Je laisse à quelqu’un possédant une faculté d’expression adéquate le soin de donner de la couleur à cette ébauche. Cela est certainement de nature à attirer notre attention sur la grande tragédie du travail , qui traverse toute l’histoire. [21] Mais tout cela laisse notre auteur de marbre dans son pédantisme académique. Il n’oppose pas une conception à une autre dans son rapide survol d’une nouvelle interprétation des destinées humaines, mais s’y oppose simplement au nom « de la mission de notre temps de trouver une nouvelle synthèse des sciences » (page 513). Puis il fait appel une fois de plus à Hume et à Kant et pose la question : qu’est-ce que la vérité ? Vient ensuite une discussion sur la nouvelle néo-éthique , qui doit descendre pour nous donner une critique scientifique de la société. La nouvelle philosophie doit résoudre le problème de la religion, que Marx croyait avoir résolu, la qualifiant de forme d’illusion. Le pessimisme est la note dominante de notre époque. Schopenhauer s’est quelque peu rapproché de la vérité en faisant de la volonté la racine du monde. Marx était pour lui un pendant avec sa théorie unilatérale du travail. Le marxisme a le défaut d’être resté négatif. « Le capital n’est que la transcription économique de Méphistophélès par Faust » (c’est ce qu’il dit à la page 516, et si vous ne me croyez pas, allez voir par vous-mêmes !). Et enfin on apprend – si je l’ai bien compris – que la crise consiste essentiellement dans un retour à Kant et un penchant de l’esprit révolutionnaire vers le parlementarisme. Ceci marque donc le début de l’époque Masaryk dans l’histoire du monde.

Kant et le parlement, qu’il en soit ainsi ! Mais quel Kant ? Veut-il parler du Kant de la vie philistine la plus privée de Königsberg ? Ou bien s’agit-il de l’auteur révolutionnaire d’écrits subversifs, qui apparaissait à Heine comme l’un des héros de la Grande Révolution ? Et quel parlement de composition ordinaire et coutumière est destiné à transformer l’histoire ? Eh bien, disons Kant et la Convention. Mais la Convention a suivi la révolution, c’est-à-dire après la chute de tout un système social, la ruine de tout un ordre politique, le déchaînement de toutes les passions de classe... et cela suffira. M. Masaryk, en tant que sociologue universitaire professionnel, a le droit d’ignorer cette histoire vivante, agitée, impulsive et passionnée, qui plaît aux autres êtres humains qui ont un sentiment de sympathie pour les réalités humaines. Il peut donc se reposer confortablement sur la persuasion que la période des révolutions est révolue pour toujours et que nous sommes définitivement entrés dans la période de lente évolution, l’idylle de la raison tranquille et résignée.

Tournons-nous néanmoins vers ses casiers.

Le cours de théorie de l’État et du droit (pages 387-426) combat principalement le point de vue selon lequel ceci ou cela est une forme secondaire ou dérivée par rapport à la société en général. L’État existe dès le début de l’évolution, et il existera toujours parce que la raison et la morale l’approuvent (page 405) ; et l’homme, « par sa disposition naturelle, n’aime pas seulement commander, mais aussi être commandé et obéir volontairement ». Les inégalités naturelles justifient la hiérarchie (page 406). Et c’est réglé ! Mais si cela est vrai, pourquoi se donner tant de mal pour démontrer que le droit ne peut pas découler de la situation économique ? Pourquoi perdre du temps à combattre les théories égalitaires d’Engels ? Dans quel but fait-il appel à l’autorité redoutable de Bernstein (page 409), qui aurait remis l’État à l’honneur (imaginez, dans un article de la Neue Zeit !! ), déclarant que c’est une chose que les socialistes ne veut plus abolir, mais seulement réformer ? Il lui est assez facile de se mettre en accord avec l’esprit ordinaire, qui n’hésite pas à admettre, tout comme M. Masaryk, qu’il existe des inégalités justes, et parmi elles des inégalités. J’aimerais qu’il nous dise sa mesure de ce qui est juste !

Je passe sous silence le chapitre intitulé Nationalité et internationalité (pages 426-565), dans lequel l’auteur, outre qu’il manifeste son indignation face à la Slavophobja de Marx, fait quelques observations utiles sur les obstacles à l’internationalisme qui naissent naturellement des particularités de l’esprit national. , et je me suis arrêté une minute pour considérer les remarquables paradoxes qu’il expose à propos de la religion (pages 455-481). Il se révèle ici comme un véritable décadent. Le catholicisme et le protestantisme sont encore pour lui les faits fondamentaux de la vie et ont une importance prépondérante. influence sur les destinées du monde ! Nous sommes tous soit l’un, soit l’autre. En effet, toute philosophie moderne est protestante, et il n’y a de philosophie catholique que par défaut (et votre Comte en contient-il un élément ?). du catholicisme, non seulement parce qu’il a adopté le socialisme français, qui est catholique et répugnant à l’esprit protestant, mais parce qu’il était autoritaire, ennemi de l’individualité, internationaliste et champion de l’objectivisme absolu (page 476). Tout comme la Révolution française était en grande partie un mouvement religieux, de même tout socialisme contemporain porte en lui un élément religieux. Ici et là, il aborde l’idée selon laquelle catholicisme et protestantisme se complètent. Et il est fort probable que l’auteur pense que la religion du futur est en train d’être préparée par le socialisme, considérant que "la foi est le plus haut objectivisme de l’homme normal, et par là même social... Mais l’objectivisme de Marx est trop bilieux". (Page 480.)

Si la religion est pérenne, si l’État est immortel, si la loi est naturelle, reste à savoir si l’éthique (pages 482 à 500) ne doit pas être suréternelle. L’auteur revendique pour la conscience morale le privilège d’un fait incontestable et direct. Je n’ai pas besoin de déclarer qu’il n’est pas nécessaire d’être un matérialiste historique, ni même un simple matérialiste, pour attribuer à une opinion aussi infantile une place parmi les contes de fées. Et c’est pour cette raison que je remercie l’auteur pour sa citation d’articles de revues dans lesquels un Bernstein, un Schmidt et des socialistes comme eux auraient avancé des raisons éthiques contre l’indifférence de Marx à l’égard de la morale (page 497).

Aux pages 500 à 508, nous trouvons les défauts du socialisme en matière d’art.

Toutes ces raisons ainsi que les déclarations de l’auteur dans la section V concernant la politique pratique du socialisme, qui sont traitées sous deux titres, l’un intitulé Révolution et réforme , l’autre marxisme et parlementarisme , nous font connaître un ouvrage doctrinaire de l’époque. le meilleur type de verbalisme. On sait assez que le socialisme s’est développé, au cours de ces cinquante dernières années, d’une secte à un parti. On sait également que le communisme impératif et catégorique, tel qu’il fut autrefois conçu, est devenu la social-démocratie. Le fait que les partis socialistes soient actuellement engagés dans un travail pratique varié et différencié n’est pas seulement un fait historique, mais aussi une façon de faire l’histoire de leur part. Que dans toutes ces choses des erreurs soient commises et des incertitudes pratiques rencontrées, c’est inévitable pour les êtres humains. Mais il est également vrai que, pour comprendre ces choses, il faut vivre parmi elles et les étudier avec l’œil et l’intellect de l’observateur historique.

Et que fait M. Masaryk ? Il ne voit que des divisions en catégories. Il en vient ainsi à l’idée d’un passage d’un révolutionnisme systématique à une négation de la possibilité de toute révolution, du romantisme à l’expérience, de l’aristocratie révolutionnaire à l’éthique démocratique, d’un impératif catégorique aux méthodes empiriques, de l’objectivisme absolu à l’autocritique. des conceptions titanesques à je ne sais quoi, mais on sait seulement que « Faust-Marx devient électeur » (page 562). Vous, heureux électeurs socialistes, qui achèvez l’œuvre de Goethe !

Et puis regardez la méthode spécieuse de l’auteur. Il suppose que la personnalité de Marx (dont il prétend ignorer la biographie pour une raison quelconque, à la page 517) se prolonge indéfiniment, pour ainsi dire, à travers toutes les actions et expressions des partis socialistes et de la presse socialiste, et il place le les paroles et les actes de tous les autres au récit du marxisme de Marx, comme s’il s’agissait de ses propres modifications et révisions. Mais il semble que le Némésis l’ait rattrapé, parce qu’il voulait être trop à la fois, ce Marx, à savoir un philosophe allemand et un révolutionnaire latin, un protestant et un catholique – et la revanche du protestantisme l’a rattrapé (page 566), de sorte que nous avons ici le véritable dispositif de la crise, le sens clair du nouveau 9 Thermidor de Maximilien Carl Robespierre Marx.

Cela ne vaut pas la peine de suivre l’auteur dans ses divagations à travers toute la presse socialiste et les documents du parti, dans sa tentative de rassembler les preuves de la dissolution du marxisme par l’œuvre des marxistes eux-mêmes, qui sont une sorte de Marx prolongé. Sa thèse est que le socialisme devient constitutionnel . Tout est bon pour prouver cette thèse, même l’appel au témoignage d’Enrico Ferri, qui aurait dit, je ne sais vraiment où, qu’une république est dans l’intérêt privé des partis bourgeois. Donc à bas la république ! Et tel est l’espoir de l’auteur : « Que le socialisme perdra les marques aiguës de l’athéisme, du matérialisme et du révolutionnisme, et se développera finalement en une véritable démocratie, qui acquerra les proportions d’une conception universelle de la vie et du monde, d’une politique sub specie aeternitatis », avec une vision de l’éternité (page 858). En ce qui me concerne, je dois avouer que je ne comprends pas cela.

J’ai lu les 600 pages de M. Masaryk avec un soin et une patience inhabituels, considérant que la nature de mes occupations m’empêche de parcourir un seul et même livre en une seule fois. J’ai eu une grande curiosité de le voir dès son annonce. On avait tant dit et bavardé sur une crise du marxisme par un si grand nombre de personnes médiocres et peu cultivées, ce qui d’ailleurs était presque toujours incongru, que j’ai cru pouvoir apprendre beaucoup du chef-d’œuvre de l’auteur de la nouvelle expression en sciences sociales. J’ai été complètement déçu par les choses que j’ai mentionnées ci-dessus.

M. Masaryk n’a assurément rien de commun avec les diverses sortes d’ignorance professionnelle et d’affirmation de soi audacieuse, qui ont produit en si peu de temps tant de critiques définitives du socialisme dans notre heureux pays, où fleurissent toutes sortes d’anarchismes moraux et intellectuels. L’auteur dont je me suis occupé ne partage rien avec la soi-disant crise du marxisme en Italie que l’étiquette extérieure, et cette étiquette nous est parvenue sans aucun doute par la presse française.

L’intention honnête et modeste de Masaryk était simplement de prêcher les funérailles du marxisme au nom d’une autre philosophie. Il a rassemblé le matériel de sa critique dans des notes patiemment et minutieusement élaborées. Il ressort clairement de l’ensemble de son contexte et de la sérénité de son ton tout au long de l’œuvre, au nom et dans quel but il a écrit cette critique. La question sociale est un fait, le socialisme est un autre fait, le socialisme et le marxisme ne font qu’un (l’auteur le répète plusieurs fois et il me semble qu’il commet une grave erreur), mais le problème social doit être résolu d’une manière différente de celle celui attendu par le socialisme marxiste. Retouchons donc, révisons et renversons la Weltanshauung sur laquelle repose le marxisme, et puisque les marxistes eux-mêmes discutent justement de cette question, intervenons entre eux dans cette crise en tant qu’arbitre.

Ce que Masaryk souhaite personnellement dans la pratique, nous le saurons probablement mieux une autre fois. Et j’avoue que je ne suis pas rongé par le désir de le savoir. Mais la lecture de son livre m’a fait penser à tout un siècle d’histoire de la pensée.

Le positivisme a depuis ses débuts marché sur les traces du socialisme. Quant aux idées, les deux choses sont nées à peu près en même temps dans l’esprit vague du génie Saint-Simon. Ils étaient en quelque sorte les compléments inverses des principes de la Révolution. L’antagonisme entre ces deux choses s’est développé dans la suite bigarrée de Saint-Simon. Et à un moment donné, Comte devient le représentant de la réaction (la réaction aristocratique, comme dirait Masaryk), qui assigne aux hommes leur position et leur destination selon le schéma fixe du système, au nom d’une science classificatrice et omnisciente. Dans la mesure où le socialisme est devenu la conscience de la lutte des classes dans l’orbite de la production capitaliste, et dans la mesure où la sociologie, souvent mal expérimentée, s’est ralliée au matérialisme historique, le positivisme, héritier infidèle de l’esprit de la révolution, s’est retiré dans l’orgueil suréminent de la classification scientifique, qui déprécie la conception matérialiste de la science elle-même, selon laquelle elle serait une chose changeante soumise à la transformation des conditions naturelles, en d’autres termes soumise au travail. Masaryk est un homme trop modeste pour imiter l’infaillibilité scientifique de Comte, mais il est assez professeur pour s’accrocher à l’idée que la Weltanschauung est quelque chose au-dessus de la question sociale des humbles travailleurs. Tournez-le comme vous voulez, il y a toujours quelque chose de curé chez un professeur. Il crée le Dieu qu’il adore, qu’il soit fétiche ou hostie sacrée.

Et maintenant nous pouvons dire que nous comprenons.

Je pourrais être tenté de citer quelques passages de mes écrits qui montreraient clairement la distinction entre critique et crise . Mais il me semble que je suis allé assez loin.

Puisque la politique ne peut être autre chose qu’une interprétation pratique et opérationnelle d’un certain moment historique, le socialisme est aujourd’hui confronté – d’une manière générale et sans tenir compte des différences locales des différents pays – au problème difficile et complexe suivant : il doit se méfier des se perdant dans de vaines tentatives de reproduction romantique du révolutionnisme traditionnel (ou, comme dirait Masaryk, il doit fuir l’idéologie), et pourtant il doit en même temps veiller à ne pas tomber dans une attitude d’acquiescement et de bonne volonté qui entraînerait sa disparition dans le mécanisme élastique du monde bourgeois au moyen du compromis. Certains nourrissent le désir, l’attente, l’espoir d’un tel acquiescement au socialisme, et ces apologistes de l’ordre actuel de la société ont attribué un grand poids aux controverses littéraires ouvertes au sein du parti et au modeste livre de Bernstein qui a été publié. élevée d’un seul coup à l’honneur d’une œuvre historique. [22] Ce fait caractérise et condamne ce livre ainsi que tant d’expressions similaires. Mais tout cela n’a rien à voir avec Masaryk. Masaryk, en tant que professeur dans l’exercice de sa profession, a exposé la philologie au moyen de caractères.

ANTONIO LABRIOLA.

Rome, 18 juin 1899.

REMARQUES

1. En révisant les épreuves, il me vient à l’esprit que le lecteur pourrait avoir des doutes sur le caractère de cet écrivain. Pantaleoni, que je défends ici, est lui-même un représentant de cet hédonisme que Croce, employant l’illustration bien connue des deux foyers d’une ellipse, voudrait concilier avec le marxisme. Il est même un représentant extrême de cette école. Pantaleoni est si extrême dans son esprit partisan que, dans son introduction à son cours à Genève, ce semestre (voir son "Prolusione", reproduit dans le numéro de novembre du "Giornale Degli Economisti", pages 407-431), il expulse le nom de Marx de l’histoire des sciences – qui ne peut enregistrer aucune erreur ! – (Voir page 427.) Il a une très mauvaise opinion des socialistes, notamment ceux d’Italie, et les considère comme des imbéciles, des apôtres de la violence, et pire encore (voir sa lettre du 12 août de cette année, pages 101-110). de l’ouvrage du professeur Pareto sur "La Liberté économique et les événements d’Italie", Lausanne, 1898, notamment pages 103 et suivantes).

2. Je me plais à faire référence pour cette marque à la critique virulente du très sagace Lexis dans son article sur l’utilité marginale dans le volume supplémentaire du "Handwerterbuch" de Conrad.

3. Des rapports entre Proudhon et K. Marx, page 29.

4. Je constate au passage que M. Rouanet n’avait lu de Marx que le « Manifeste communiste » et le « Capital ». Il n’avait d’ailleurs qu’une idée assez imparfaite des théories économiques contenues dans ce dernier ouvrage.

5. Un seul pays me semble avoir le droit de revendiquer une place exceptionnelle dans notre civilisation moderne : l’Italie, patrie commune des esprits libres et cultivés.

6. Revue Socialiste, mai 1887, p. 400.

7. M. Petrone est chargé de cours gratuit à l’université de Rome. Il a rédigé un rapport critique très intéressant sur le livre de M. Labriola dans la "Rivista internationale di science sociali e discipline ausiliarie", quatrième année, tome XI, pages 551-560.

8. Des rapports entre Proudhon et K. Marx, page 25.

9. Journal des Débats, 1er mai 1896.

10. Le Capital, traduction française, page 28. Marx dit cela de la marchandise.

11. Feuerbach, « Les racines de la philosophie socialiste », pages 104-105.

12. M. Petrone l’admet sans aucune difficulté. Tandis que M. Bourdeau dit que les thèses de Marx jettent un nouvel éclairage sur l’histoire. (Débats, 13 octobre 1896.)

13. Sur la grande importance de la morale dans les philosophies socialistes, lire les belles observations de M. B. Croce dans sa Sulla concezionematerialistica della storia, publiée dans les Atti della Accademia Pontaniana, vol. XXVI, 1896.

14. Revue socialiste, juin 1887, page 591.

15. Lettre sur le programme Gotha, publiée dans Revue d’économie politique, 1894, page 758. Le texte allemand a paru dans la Neue Zeit , neuvième année, vol. I, numéro 18, pages 560-575.

16. Ce paradoxe a été publié dans la Jeunesse socialiste, de janvier 1895, sous le titre d’Idéalisme de l’histoire. Lisez la réponse pleine d’entrain de M. Lafargue dans le numéro de février.

17. Die Philosophischen und sociologischen Grundlagen du Marxismus – Studien zur sozialen Frage, von Th. G. Masaryk. Professeur an der böhmischen Universität Prag, Wien, C. Konegen, pages XV et 600, en grand in-8°.

18. Die wissenschaftliche und philosophische Krise innerhalb of gegenwärtigen Marxismus. Vienne, 1898, 24 pages.

19. Ibidem , page 24. La même déclaration est maintenant amplement répétée dans le présent livre vers sa fin, en particulier aux pages 59-92. Pour citer encore une petite illustration de la fortune d’un mot, j’observe que la crise du marxisme est devenue la crise du marxisme dans la traduction française de cet ouvrage de Bugiel, Paris, 1898, (extrait de la Revue internationale de sociologie , numéro de juillet ).

20. C’est ce qui a été fait dans les numéros 239 et 240 du 20 avril et du 6 mai du "Zeit" de Vienne. Il avait fait de même en octobre de l’année dernière avec le message de Bernstein au congrès national de Stuttgart.
21. Voir lettre IX du Socialisme et de la Philosophie

22. En référence au livre de Bernstein voir mon article dans Le Mouvement Socialiste , mai 1899.

Transcrit pour les archives Internet Marx/Engels en 1997 par Rob Ryan.

Source : https://www-marxists-org.translate.goog/archive/labriola/index.htm?_x_tr_sl=auto&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr

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