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Quand la révolution gagne l’armée

jeudi 5 février 2026, par Robert Paris

La révolte du cuirassé Potemkine au cours de la révolution russe de 1905

La révolte du cuirassé Potemkine en 1905 n’a pas été un simple épisode héroïque et mythique mais le moyen enfin trouvé pour le peuple travailleur de Russie de renverser le tsarisme en prenant le pouvoir à la faveur d’une guerre inter-impérialismes : l’union révolutionnaire des ouvriers, des paysans et des petits soldats, moyen qui sera employé par la révolution de 1917.

En mai 1905, la flotte russe envoyée de la Baltique vers le Japon, en un vaste tour du monde, est écrasée par la flotte japonaise à Tsou-Shima. La défaite suscite une nouvelle vague d’indignation et de grèves, tant elle souligne l’incurie du régime. Le 14 juin 1905, les matelots du cuirassé Potemkine se mutinent et jettent leurs officiers à la mer.

Les organisations social-démocrates furent le centre dirigeant du vaste mouvement de grève qui commença à
Odessa en mai ; elles tentèrent de donner au mouvement le caractère d’un soulèvement politique en y associant les troupes locales et 1’ équipage du cuirassé Potemkine, arrivé à Odessa, et à la tête duquel se trouvaient les membres du groupe social-démocrate local, Cyrille et Feldman.

L’explosion insurrectionnelle sur le cuirassé Potemkine, à laquelle les équipages de plusieurs navires décidèrent de s’associer, fut le produit de 1’ activité d’agitation intensive de l’Union de Crimée du parti et de son organisation des marins, qui rassemblait des dizaines de marins sur les divers navires de la flotte de la mer Noire ; malgré l’influence de l’Union, qui tentait de la freiner, l’organisation des marins préparait une insurrection générale sur la flotte. Mais, comme d’habitude lors les complots dans le milieu militaire, l’agitation nourrie par le mécontentement des membres d’équipage contre le corps des officiers et par l’effondrement de la discipline a suscité un mouvement trop puissant pour qu’une organisation clandestine puisse la diriger. Le heurt quotidien entre les membres d’équipage et le corps des officiers sur le Potemkine a provoqué une "émeute", qui a remis le cuirassé entre les mains de l’équipage. Les matelots sociaux-démocrates ont alors formé un comité pour assumer la direction politique du mouvement et l’étendre sur toute la côte de la mer Noire. Cette tentative n’a pas été couronnée de succès, on le sait, mais sa portée agitative a été énorme.
Auparavant, à la Nouvelle Alexandrie, une tentative de soulèvement militaire tout aussi inattendue pour la direction du mouvement avait été écrasée dans l’œuf.
Ici a agi aussi "1’ organisation militaire révolutionnaire" associée au Parti social-démocrate, à laquelle appartenait le soldat Bourobine, tué pendant la tentative de soulèvement militaire ; les autres ont réussi à se cacher.

https://www.marxists.org/francais/cmo/n25/cmo_025.pdf

Trotsky : « L’histoire de la mutinerie du cuirassé Potemkine, en 1905 repose intégralement sur les relations réciproques entre ces trois couches, c’est-à-dire la lutte des couches extrêmes, prolétarienne et petite-bourgeoise réactionnaire, pour exercer l’influence dominante sur la couche paysanne intermédiaire, la plus nombreuse. Celui qui n’a pas compris ce problème, qui constitua l’axe du mouvement révolutionnaire dans la flotte, ferait mieux de taire sur les problèmes de la révolution russe en général. Car elle fut tout entière, et, pour une large part, elle est encore aujourd’hui une lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie pour influencer de façon décisive la classe paysanne. La bourgeoisie, durant la période soviétique, s’est présentée surtout dans la personne des koulaks, c’est-à-dire des sommets de la petite bourgeoisie, de l’intelligentsia « socialiste », et, maintenant sous la forme de la bureaucratie « communiste ». Telle est la mécanique fondamentale de la révolution à toutes ses étapes. Dans la flotte, cette mécanique a pris une expression plus concentrée, et par là plus dramatique. »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1938/01/lt19380115.htm

Des textes sur la mutinerie du cuirassé Potemkine

https://www.marxists.org/francais/rakovsky/works/1905/00/Potemkine.pdf

Le 11 octobre 1904, le cuirassé Kniaz-Potemkine a été mis en service. Constamment, l’équipage a dû souffrir toutes sortes d’iniquités. La nourriture était particulièrement mauvaise. A plusieurs reprises, les matelots ont demandé une amélioration de l’ordinaire, mais leurs réclamations n’ont pas été prises en considération, sans que pour cela les équipages se révoltassent.
Le 12 juin 1005, le cuirassé se trouvait dans le Golfe Tendrovski (Tendra) pour y faire des exercices de tir. Le 13 juin on apportait d’Odessa de la viande de très mauvaise qualité et qu’il était impossible de manger tant pour son odeur infecte que pour les vers qui y pullulaient. Cependant, on la prépara pour les matelots. Quand, le 14 juin, à deux heures de l’après-midi l’équipage apprit que la viande serait servie, tout le monde refusa d’y toucher. Chacun se contenta de manger dans son coin un morceau de pain en buvant un peu d’eau. Mais, quand le commandant (le capitaine de vaisseau Evguéni Golikov) fut informé que l’équipage refusait la viande, il donna l’ordre de nous réunir, ce qui fut fait. L’équipage fut réuni sur le pont à l’arrière. Le commandant commença par demander pour quelles raisons les matelots refusaient de manger. L’équipage répondit en montrant la qualité de la viande qu’on lui servait.

Alors le commandant et son second (le capitaine de frégate Ippolite Giliarovsky) commencèrent à demander quels étaient ceux qui ne voulaient pas manger de cette viande, en les menaçant d’interpréter leur refus comme une dérogation à la discipline. Les plus timides parmi les matelots sortirent des rangs pour montrer qu’ils consentaient à manger cette soupe préparée avec de la viande pourrie. Le reste de l’équipagé fut divisé en petits groupes et la garde de service fut appelée d’urgence.

Alors le second donna l’ordre à la garde de tirer, ce que cette dernière refusa de faire. L’officier, ayant observé cette désobéissance, prit l’arme du marin le plus proche et tira lui-même sur le matelot Grégoire Vakoulintchuk (et non Omultchouk, comme on a écrit par erreur), qui tomba mort. C’est alors que l’équipage, devant cet acte de cruauté, prit les armes pour se défendre. Au premier coup de feu, les matelots, affolés par ce spectacle sanglant, se jetèrent sur les râteliers d’armes et, en quelques secondes, des salves éclatèrent. Quelques officiers s’enfuirent dans leurs cabines, d’autres se jetèrent à la mer pour se sauver sur le torpilleur N°267, qui nous accompagnait. Le second a été fusillé sur le pont à l’arrière et son cadavre jeté à la mer. Ensuite on fit monter lé commandant du vaisseau et on l’exécuta de la même manière.

Ont été tués, les officiers lieutenant Néoupokoev, le lieutenant Tan (Wilhem Tonn), Smirnov, le médecin en chef. Le midshipman (enseigne de vaisseau) Vakhtiné a été blessé. Le sort de l’officier Leventsev est resté inconnu.

Sont restés vivants le capitaine Gourine, le premier mécanicien Tsvetkov, les lieutenants Tsarskévitch, Praporscheski, Alexéev ét Iastrébov, le mécanicien Kharkévitch, le midshipman Makarof, le commandant du torpilleur N°267 baron Klodt, le lieutenant Nazarov, l’aumônier Parmén et le lieutenant Kaliujni, qui tous se sont déclarés solidaires dé l’équipage.

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/1905/1905_18.htm

Analysant les événements d’Odessa dans un article publié par le journal bolchévik le Prolétaire, Lénine écrivait :

L’immense portée des récents événements d’Odessa est que, pour la première fois, une puissante unité des forces navales du tsarisme — un cuirassé entier — est passé ouvertement à la Révolution…

C’est du sein de l’armée elle-même que jaillissent les bataillons révolutionnaires. La tâche de ces légions est de proclamer l’insurrection, de donner aux masses une direction militaire, indispensable dans la guerre civile comme dans toute autre guerre, de créer des points d’appui pour une lutte déclarée et générale du peuple tout entier, d ’étendre le soulèvement aux régions voisines, d ’assurer, ne serait-ce, au début, que sur une petite portion du territoire, une victoire politique complète, de procéder à la refonte révolutionnaire du régime autocratique gangrené, de développer dans toute son ampleur l’effort créateur des masses populaires...

... L’armée révolutionnaire est indispensable parce
que les grands problèmes historiques ne peuvent être
résolus que par la force — déclare Lénine.

Laissez-moi vous raconter en détail un petit épisode de cette révolte de la mer Noire afin que vous ayez une idée nette de ces événements parvenus au point culminant de leur développement...

Des réunions d’ouvriers et de matelots révolutionnaires étaient organisées de plus en plus souvent. Comme on empêchait les soldats d’assister en foule aux meetings ouvriers, ce furent les masses ouvrières qui se mirent à assister en foule aux meetings de soldats. Des milliers d’hommes s’y réunissaient. Et l’idée d’une action commune y trouva un vif écho. Des députés furent élus dans les unités militaires les plus conscientes.

Les autorités essayèrent de réagir. Mais les discours « patriotiques » que certains officiers tentèrent de prononcer produisirent les résultats les plus lamentables : les matelots, entraînés aux discussions, acculaient leurs chefs à se sauver lâchement.

Le matin du 24 novembre 1905, une section fut postée en tenue de combat, aux portes des casernes de la flotte. Le contre-amiral Pissarevski avait ordonné bien haut, de façon que tout le monde entendît : « Ne laissez sortir personne des casernes ! En cas de refus d ’obéir, tirez ! »

Des rangs de la section qui avait reçu cet ordre, sortit le matelot Pétrov ; il chargea son fusil sous les yeux de tous et tua le lieutenant-colonel Steîn, du régiment de Brest-Litovsk, et blessa d’un deuxième coup de fusil le contre-amiral Pissarevski. Un officier ordonna : « Arrêtez-le ! » Personne ne bougea. Pétroy avait jeté son fusil par terre. « Qu attendez-vous.

Arrêtez-moi ! Il fut arrêté. Mais les matelots accourus de toutes parts exigèrent violemment qu’on le remit en liberté en déclarant qu’ils se portaient garants de lui. L’excitation était à son comble.

— Pétrov, c’est un coup de feu qne tu as tiré par
mégarde, n’est-cc pas ? demanda l’officier, pour trouver une issue à la situation.

— Par mégarde ? Mais je suis sorti du rang, j’ai chargé et visé, vous appelez ça par mégarde ?

— Ils réclament ta libération...

Pétrov fut relâché. Mais les matelots ne s’en contentèrent pas ; tous les officiers de service furent arrêtés, désarmés et conduits aux bureaux... Les délégués des matelots conférèrent pendant toute la nuit. On décida de relâcher les officiers et de ne plus les laisser pénétrer dans les casernes.

https://www.marxists.org/francais/general/kanatchikov/potemkine.pdf

La lutte s’est aggravée au point de se transformer en insurrection. Le rôle abject de bourreau de la liberté, le rôle auxiliaire de la police qu’on lui faisait jouer, ne pouvait manquer d’ouvrir peu à peu les yeux à l’armée du tsar elle-même. L’armée a commencé à hésiter. Ce furent d’abord des cas isolés de désobéissance, des mutineries de réservistes, des protestations d’officiers, l’agitation parmi les soldats, les refus de compagnies ou de régiments entiers d’ouvrir le feu sur leurs frères ouvriers. Puis ce fut le passage d’une partie de l’armée du côté de l’insurrection.

L’énorme importance des derniers événements d’Odessa vient précisément de ce que, pour la première fois, une grande unité des forces armées du tsarisme, tout un cuirassé, a passé ouvertement à la révolution. Le gouvernement a fait des efforts désespérés, usé de tous les expédients imaginables afin de cacher cet événement au peuple et d’étouffer, dès le début, le soulèvement des marins. Tout a été vain. Les équipages des navires de guerre envoyés contre le cuirassé révolutionnaire Potemkine ont refusé de combattre leurs camarades. En répandant en Europe la nouvelle de la reddition du Potemkine et l’ordre du tsar de couler le cuirassé révolutionnaire, le gouvernement autocratique n’a fait que se déshonorer à jamais aux yeux de l’univers. L’escadre une fois rentrée à Sébastopol, le gouvernement s’empresse de licencier les équipages, de désarmer les navires de guerre ; des rumeurs circulent sur la démission en masse des officiers de la flotte de la mer Noire ; des troubles ont recommencé sur le cuirassé Georges Pobiédonossetz qui s’est rendu. À Libau et à Cronstadt, les marins se révoltent aussi ; les collisions avec la troupe se multiplient ; les marins et les ouvriers se battent sur les barricades contre les soldats (Libau). La presse étrangère annonce des troubles à bord d’un certain nombre d’autres vaisseaux de guerre (le Minine, l’Alexandre II, et autres). Le gouvernement du tsar est resté sans flotte. C’est tout au plus s’il a réussi, pour le moment, à empêcher la flotte de passer activement à la révolution. Quant au cuirassé Potemkine il est demeuré le territoire invaincu de la révolution et, quel que soit son sort ultérieur, nous sommes devant un fait indéniable et symptomatique au plus haut point : la tentative de former le noyau d’une armée révolutionnaire.

Aucune répression, aucun succès partiel remporté sur la révolution n’annuleront la portée de cet événement. Le premier pas est fait. Le Rubicon est franchi. Le passage de l’armée à la révolution est déjà un fait acquis pour toute la Russie et pour le monde entier. De nouvelles tentatives, plus énergiques encore, de former une armée révolutionnaire suivront immanquablement les événements survenus dans la flotte de la mer Noire. Notre devoir est maintenant de soutenir de toutes nos forces ces tentatives ; d’expliquer aux plus larges masses du prolétariat et de la paysannerie l’importance que présente pour tout le peuple, dans la lutte pour la liberté, l’existence d’une armée révolutionnaire ; d’aider les détachements de cette armée à hisser le drapeau de la liberté cher au peuple entier, susceptible de rallier la masse ; de les aider à grouper les forces capables d’écraser l’autocratie tsariste.

Lénine

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1905/07/vil19050710.htm

Lire aussi :

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7191

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6112

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3697

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