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Ni fascisme, ni faux antifascisme social-patriote !
mercredi 25 février 2026, par
NI FASCISME, NI FAUX ANTIFASCISME SOCIAL-PATRIOTE
Le seul antifascisme cohérent est la puissance autonome du prolétariat
L’assassinat de Quentin D. à Lyon : anatomie d’une polarisation bourgeoise et critique du faux antifascisme de l’extrême gauche française
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INTRODUCTION : LA POLARISATION COMME ARME CONTRE L’ÉMERGENCE DES COMITÉS DU PEUPLE TRAVAILLEUR
Il y a une question que cet article pose avant toutes les autres, et à laquelle tous les textes analysés ici refusent de répondre : pourquoi, en 2026, alors que les conditions de vie des travailleurs se dégradent à un rythme accéléré, la politique n’est-elle pas organisée autour de comités du peuple travailleur, sur tout le territoire, reliant les revendications immédiates — salaires, logement, santé, refus de l’économie de guerre — à la perspective d’un pouvoir ouvrier ?
La réponse à cette question est la clé de tout ce qui suit.
A. Ce que la bourgeoisie et ses alliés social-patriotes craignent par-dessus tout
Ce n’est pas l’extrême droite qui fait peur au capital. L’extrême droite, le capital la finance, la tolère et l’utilise. Ce qui fait peur au capital, c’est l’émergence d’une organisation autonome de la classe ouvrière : des comités dans les entreprises, dans les quartiers, dans les services publics, qui se fédèrent sur tout le territoire, qui relient les luttes immédiates — augmentation des salaires, refus des licenciements, résistance à la destruction de l’hôpital public, refus de payer l’économie de guerre — à une perspective plus large : celle d’un pouvoir du peuple travailleur.
Ce pouvoir du peuple travailleur a un nom dans la tradition marxiste révolutionnaire. C’est la dictature du prolétariat : non pas une dictature au sens vulgaire du terme — la domination d’un tyran ou d’un parti — mais la domination politique de la classe ouvrière organisée sur les classes qui l’exploitent, substituant ses propres organes à l’État bourgeois. C’est ce que la Commune de Paris ébauchait en 1871, ce que les soviets construisaient en 1917, ce que les comités révolutionnaires espagnols esquissaient en 1936.
C’est précisément ce que la gauche bourgeoise, les directions social-patriotes et leurs alliés d’extrême gauche ne veulent pas. Non pas parce qu’ils sont nécessairement de mauvaise volonté — mais parce que leur position dans l’appareil d’État, dans les appareils syndicaux institutionnels, dans le jeu électoral, les rend structurellement incapables de rompre avec le cadre bourgeois. Leur logique propre — défendre les institutions, négocier avec l’État, préserver les positions acquises — les conduit à stabiliser l’ordre, pas à le renverser.
B. La polarisation comme technique de blocage
C’est pourquoi la polarisation — extrême droite contre antifascisme — est si utile. Elle n’est pas un accident, pas un simple effet de la communication politique. Elle est un dispositif actif de blocage de l’émergence de comités du peuple travailleur. Ce dispositif fonctionne en trois temps.
Premier temps : déplacer le terrain. La question centrale — qui possède quoi, qui produit quoi, qui décide quoi — est évacuée. Elle est remplacée par une question identitaire et morale : qui est fasciste, qui est antifasciste, qui mérite d’être défendu. Sur ce terrain-là, les revendications salariales n’ont pas de place. Les comités d’usine n’ont pas de place. L’organisation autonome du prolétariat n’a pas de place. Il n’y a que deux camps, et chacun doit choisir le sien.
Deuxième temps : absorber les énergies militantes. Les militants qui auraient pu construire un comité de lutte dans leur entreprise passent leurs week-ends à défendre les locaux de LFI ou à documenter les groupes identitaires. L’énergie est réelle. Elle est captée et réorientée. Non pas vers la construction des organes de la classe, mais vers la défense d’un parti bourgeois qui, s’il gouvernait, gérerait la crise capitaliste comme tous les partis bourgeois.
Troisième temps : discipliner les franges récalcitrantes. Quand certains refusent le cadre, quand ils tentent de poser la question de classe, ils sont accusés de « faire le jeu de l’extrême droite » ou de « ne pas être de vrais antifascistes ». C’est la fonction disciplinaire du front populaire. En 1937, cette discipline prenait la forme de l’élimination physique (Nin, les militants du POUM). En 2026, elle prend la forme de la pression idéologique, de l’exclusion des plateformes, de l’accusation de complicité avec le fascisme. La méthode a changé. La logique est identique.
C. L’antifascisme social-patriote : une politique contre toute réelle lutte de classe
C’est ici que la thèse de cet article doit être formulée dans toute sa clarté. L’antifascisme des organisations analysées — LO, RP, NPA-R, NPA-A, PCR, GMI, UCL, CGT, Solidaires, tract VISA93 — n’est pas seulement une politique insuffisante ou maladroite. C’est une politique activement hostile à toute réelle lutte de classe. Non par intention consciente, mais par effet structurel.
En défendant LFI — parti bourgeois — au nom de l’antifascisme, ces organisations alignent les travailleurs derrière le programme électoral d’une fraction de la bourgeoisie progressiste. En appelant à l’« unité » sans poser la question de programme, elles dissolvent l’indépendance de classe dans un bloc interclassiste. En demandant la protection de l’État au lieu de construire l’autodéfense ouvrière, elles maintiennent la classe dans la dépendance vis-à-vis de l’État qu’elle devrait renverser.
Et surtout : en occupant l’espace militant avec la guerre des camps, elles empêchent l’émergence des seules structures qui pourraient transformer la situation. Des comités du peuple travailleur, sur tout le territoire, liés entre eux, construits à partir des luttes concrètes, articulant les revendications immédiates à la perspective du pouvoir ouvrier — c’est cela que la polarisation extrême droite / antifascisme social-patriote rend impossible.
D. La question que cet article pose
L’article qui suit analyse, texte par texte, comment chaque organisation a réagi à l’événement de Lyon. Il démontre leur convergence de fait avec la gauche bourgeoise républicaine. Il retrace la continuité historique de cette logique de 1914 à 2026. Il examine l’Espagne de 1936-1937 comme paradigme de ce que l’antifascisme peut faire à une révolution en cours.
Mais la question centrale n’est pas la dénonciation. La question centrale est constructive : comment, dans les conditions de 2026, construire ce troisième pôle — le pôle du peuple travailleur organisé ? Comment construire des comités qui relient les revendications immédiates au programme révolutionnaire ? Comment construire une stratégie d’autodéfense ouvrière réelle, collective, assumée, enracinée dans la classe ? Comment travailler à l’intérieur des organisations existantes pour en disputer les bases aux directions social-patriotes ?
Ces questions sont posées en conclusion. Elles sont la raison d’être de cet article.
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Cet article analyse, avec citations et liens à l’appui, la réaction de l’ensemble de l’« extrême gauche » française — organisations trotskystes (LO, RP, NPA-R, PCR, GMI), libertaires (NPA-A, UCL) et autonomes (Contre Attaque, lundi.am, Dijoncter) — face à l’assassinat de Quentin D. (Deranque) à Lyon le 12 février 2026, ainsi que la réaction des syndicats CGT et Solidaires et du tract intersyndical VISA93 / CGT / FSU / Solidaires publié en réponse à cet événement.
La thèse centrale : toutes ces organisations, aussi diverses qu’elles semblent, convergent vers la même position que la gauche bourgeoise républicaine (LFI, PS) et les syndicats social-patriotes (CGT, Solidaires, FSU). Cette convergence n’est pas un accident. Elle est la preuve que ces organisations ne défendent pas un antifascisme de classe, mais un antifascisme républicain bourgeois qui sert le grand capital.
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I. LES FAITS : UN MEURTRE POLITIQUE, PAS UN DÉBAT D’OPINIONS
Un militant identitaire de 23 ans, Quentin Deranque, est mort à Lyon après des affrontements survenus le 12 février 2026 en marge d’une conférence à Sciences Po Lyon. Les informations publiques évoquent une agression collective, un homme frappé au sol, et l’ouverture d’une enquête pour homicide volontaire. Ces faits sont réels, ils sont graves, et ils méritent d’être énoncés tels quels.
Ce texte ne prétend pas trancher ce que l’instruction judiciaire doit établir. Mais ce qu’il affirme sans ambiguïté sur le terrain politique : un acte qui provoque la mort d’un militant de base, non assumé publiquement par aucune organisation, hors de tout cadre de lutte de masses, est du terrorisme substitutiste — c’est-à-dire la substitution de l’exploit d’un groupe anonyme à l’action collective de la classe. Trotsky l’écrivait en 1911 :
« Le terrorisme individuel est une tentative de substituer l’exploit d’un petit groupe à l’action des masses. Il désarme politiquement le prolétariat précisément au moment où la construction de ses propres organes est la tâche historique centrale. »
Léon Trotsky, Pourquoi les marxistes s’opposent au terrorisme individuel, 1911
Ce n’est pas la biographie de la victime qui définit la nature de l’acte. C’est la méthode. Un acte non assumé politiquement, hors de tout mandat de classe, produit exactement l’effet que nous analysons : non pas l’affaiblissement du fascisme, mais la fourniture d’un levier à l’appareil d’État et la précipitation d’un front populaire qui dissout la politique de classe dans la défense de la République.
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II. LA MACHINE D’ÉTAT ET LA DROITE : TRANSFORMER UN MEURTRE EN FENÊTRE D’OPPORTUNITÉ
Dès l’annonce de la mort de Quentin Deranque, la droite gouvernementale et l’extrême droite parlementaire ont tenté de saisir l’événement pour l’insérer dans un cadre préexistant : celui de la « violence de l’ultragauche », de l’ennemi intérieur, du danger pour l’ordre républicain. Le ministre de la Justice a désigné « l’ultragauche » comme responsable au moment même où l’enquête judiciaire était à peine ouverte. Ce n’est pas un dérapage. C’est une stratégie, et elle comporte plusieurs temps distincts.
A. Les quatre temps de la mécanique
Le premier temps consiste à dépolitiser l’ordre social réel. Depuis des mois, la période est marquée par une dégradation accélérée : chute du pouvoir d’achat, destruction des services publics, économie de guerre intégrée au budget, répression administrative qui s’étend. Ce contexte disparaît dans la séquence médiatique. Il est remplacé par un autre cadre : non plus « comment les institutions gèrent la crise », mais « comment l’extrême gauche violente menace l’ordre ».
Le second temps consiste à fabriquer un ennemi intérieur homogène. « L’ultragauche » est un terme opérationnel, pas descriptif. Il efface la diversité réelle des groupes pour construire un bloc imaginaire unifié et menaçant, autorisant le saut de l’accusation politique au traitement pénal.
Le troisième temps est le plus important stratégiquement : l’ouverture d’une fenêtre répressive. L’homicide devient prétexte à accélérer un durcissement qui était déjà à l’agenda. Dissolutions, surveillance, fichage, mise sous pression d’organisations.
Le quatrième temps est la mise en cause de LFI comme cible politique. Une partie du récit public cherche à faire de La France Insoumise un responsable indirect — par le langage, par le « climat ». C’est une forme de conversion du politique en pénal : on fragilise LFI en l’associant à une atmosphère de violence — ce qui, réciproquement, aligne toute la gauche institutionnelle derrière elle.
B. Le 18 Brumaire permanent
Pour comprendre cette séquence, il faut la situer dans le cadre que Marx a établi dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852). Marx y analysait comment, dans les moments de crise de régime, l’État bourgeois se pose en arbitre au-dessus des classes en construisant une scène politique tripartite :
« Toutes les révolutions passées ont perfectionné la machine de l’État au lieu de la briser. Les partis qui luttaient alternativement pour la domination considéraient la conquête de cet édifice comme la principale proie du vainqueur. »
Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852
Macron opère exactement ce dispositif depuis 2024 : trois camps, deux ennemis qui s’affrontent, l’État se renforce. Or la totalité des organisations analysées ici reprennent les catégories de la « pensée Macron ». Le marxisme ne connaît que deux camps fondamentaux : la bourgeoisie et le prolétariat.
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III. LA POLARISATION COMME TECHNIQUE DE GOUVERNEMENT : BONAPARTISME ET GESTION DE CRISE
La polarisation n’est pas un accident culturel. C’est une technique de gouvernement en période de crise structurelle du capital. La comprendre comme telle — avant d’analyser les organisations — est la condition pour ne pas tomber dans leurs propres catégories.
A. La mécanique de la redirection
Quand la base matérielle se dégrade — et elle se dégrade depuis des années — l’État doit empêcher que la colère se convertisse en comités du peuple travailleur liés entre eux sur tout le territoire. Il dispose pour cela de plusieurs mécanismes. La répression directe a un coût politique. La redirection de la colère est plus économique : transformer la colère sociale en colère identitaire, transformer le conflit de classe en conflit de camps.
Pour cela, il faut un ennemi intérieur. « L’ultragauche » remplit parfaitement cette fonction : assez réelle pour être crédible, assez diffuse pour être indéfiniment extensible. Simultanément, l’État a besoin d’un bloc de stabilisation « démocratique » : un camp qui canalise la colère dans des formes acceptables — indignation morale, unité républicaine, défense de la démocratie. Ce bloc est objectivement stabilisateur non pas parce que ses membres le veulent, mais parce que c’est la fonction qu’il remplit.
B. Le bonapartisme comme forme de transition vers l’autoritarisme
Dans Le 18 Brumaire, Marx analyse comment une situation de blocage entre les classes crée les conditions d’une forme spécifique de pouvoir : le bonapartisme. L’État se constitue en arbitre apparent au-dessus des classes, capture une base sociale composite, et gouverne en s’appuyant sur l’appareil d’État et l’armée plutôt que sur le suffrage et les partis. Le bonapartisme ne liquide pas les organisations ouvrières par la force brute, mais il les neutralise : en les intégrant, en les divisant, en les submergeant sous des enjeux qui ne sont pas les leurs. Et il prépare, si la crise s’aggrave, les conditions d’une solution plus dure.
« La social-démocratie et le fascisme, deux formes politiquement antagoniques mais historiquement complémentaires, servent alternativement les besoins du capital financier. La domination de la même super-classe, le capital financier, repose, dans ces deux systèmes, sur des rapports directement inverses entre les classes opprimées. »
Léon Trotsky, Comment vaincre le fascisme ?, 1932-1933
C. Note sur Clément Méric : la rigueur factuelle comme arme politique Il a circulé l’affirmation selon laquelle, après la mort de Clément Méric en 2013, il n’y avait pas eu de minute de silence à l’Assemblée nationale. C’est inexact : il y en a bien eu une, documentée par les comptes rendus officiels de la séance du 6 juin 2013. Ce point importe pour une raison stratégique : une analyse politique n’a pas besoin de faits inexacts pour être juste. Si on reproduit une erreur, on offre à l’adversaire un angle d’attaque facile. Les deux séquences sont différentes dans leur cadrage — parce que les besoins politiques du moment sont différents. La leçon est : l’État sait transformer n’importe quel homicide politique en levier, et choisit à chaque fois un cadrage adapté à ses besoins du moment.
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IV. FRONT UNIQUE OUVRIER VS FRONT POPULAIRE : LA DISTINCTION STRATÉGIQUE DÉCISIVE
Ce n’est pas d’abord une question de doctrine. C’est une question de stratégie : quelle politique permet à la classe ouvrière de construire sa puissance propre ?
A. Le front unique : une tactique offensive pour disputer les masses
« Le but du Front unique des partis socialiste et communiste ne peut être qu’un gouvernement de ce Front. La campagne du Front unique doit s’appuyer sur un programme de transition bien élaboré, c’est-à-dire sur un système de mesures qui, avec un gouvernement ouvrier et paysan, doivent assurer la transition du capitalisme au socialisme. »
Léon Trotsky, Où va la France ?, octobre 1934
Trotsky ne pose pas les conditions d’un « vrai » communisme comme préalable à l’action commune. Il dit : construisons ensemble sur la base du programme ouvrier — et c’est dans cette construction que les masses peuvent être arrachées aux appareils réformistes. Le front unique est une méthode de lutte pour l’hégémonie dans la classe, pas une frontière séparant les purs des impurs.
B. Le front populaire : une trahison stratégique, pas morale
Le front populaire n’est pas condamnable parce que ses participants sont de mauvaises personnes. Il est condamnable parce qu’il subordonne le programme ouvrier aux exigences de la bourgeoisie « progressiste ». En incluant des partis bourgeois, il prive le programme ouvrier de son autonomie de classe, légitime l’État bourgeois comme protecteur, et transforme la lutte contre le fascisme en lutte pour la démocratie bourgeoise — ce qui laisse intact le capitalisme qui produit le fascisme.
« Pour tourner le Front populaire contre la bourgeoisie, il faut chasser les bourgeois du front populaire. »
Léon Trotsky, Les radicaux et le Front populaire, 11 juillet 1935, Œuvres, tome 6, p. 53
La tâche des révolutionnaires n’est pas de s’exclure moralement du mouvement, mais de lutter à l’intérieur pour en chasser les bourgeois — en proposant aux bases syndicales et militantes une politique concrète qui contraste avec celle des directions. Ce que ne fait aucune des organisations analysées ici.
C. LFI n’est pas le mouvement ouvrier
« ’Pour la liberté !’, en alliance avec Herriot et les vénérables dames de la Ligue des droits de l’homme, signifie soutenir les gouvernements semi-bonapartistes, semi-parlementaires, et rien d’autre. Le capital financier s’occupe d’armer les fascistes. Les staliniens restaurent la réputation gauche de Herriot à l’aide des mascarades du ’Front populaire’. »
Léon Trotsky, Encore une fois, où va la France ?, fin mars 1935
Remplacez Herriot par Mélenchon, les staliniens par RP ou NPA-A, et la phrase est valide en 2026. « Défendre LFI » au nom de l’antifascisme, c’est restaurer la réputation gauche d’un parti bourgeois au détriment de la construction des organes de la classe.
D. Ce que serait un front unique ouvrier en 2026
Un front unique ouvrier en 2026 partirait des luttes concrètes : grèves, résistance à l’économie de guerre, défense des protections sociales, contrôle ouvrier. Il s’adresserait aux bases des organisations réformistes — non à leurs directions — pour les gagner à une politique de classe. Et il s’inscrirait dans la construction des comités du peuple travailleur que nous décrivons en conclusion : organes reliant les revendications immédiates à la perspective du pouvoir ouvrier. C’est ce travail-là qui est absent de tous les textes analysés.
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V. TROTSKY, FASCISME ET AUTODÉFENSE OUVRIÈRE : NI PACIFISME NI TERRORISME
Les marxistes ne sont pas des pacifistes. Ce qu’ils condamnent — avec une précision que les textes analysés ici ignorent — c’est la confusion entre deux choses radicalement différentes : le terrorisme substitutiste et l’autodéfense ouvrière organisée.
A. Le terrorisme substitutiste : pourquoi le marxisme s’y oppose
Le terrorisme individuel ou groupusculaire substitue l’acte héroïque d’un petit groupe à la mobilisation des masses. Son défaut n’est pas moral mais stratégique : il décharge les masses de la responsabilité de leur propre libération, il désarme politiquement la classe au moment précis où elle devrait construire ses propres organes, il fournit à l’État le prétexte répressif dont il a besoin pour frapper plus large, et il ne modifie pas les rapports de forces sociaux.
C’est exactement ce qui s’est passé à Lyon. L’acte n’a pas affaibli l’extrême droite identitaire d’un gramme. Il a renforcé l’arsenal répressif de l’État, précipité la convergence front-populiste de l’extrême gauche derrière LFI, et détourné l’énergie militante de la seule tâche décisive : la construction des comités du peuple travailleur.
B. L’autodéfense ouvrière organisée : ce que Trotsky défend réellement
« À l’occasion de chaque grève et de chaque manifestation de rue, il faut propager l’idée de la nécessité de la création de Détachements Ouvriers d’Autodéfense. Il faut inscrire ce mot d’ordre dans le programme de l’aile révolutionnaire des syndicats. Il faut former pratiquement des détachements d’autodéfense partout où c’est possible, à commencer par les organisations de jeunes, et les entraîner au maniement des armes. »
Léon Trotsky, Programme de transition, 1938, chapitre 10
« Les démocrates petits bourgeois — y compris les sociaux-démocrates, les staliniens et les anarchistes — poussent des cris d’autant plus forts sur la lutte contre le fascisme qu’ils capitulent plus lâchement devant lui en fait. Aux bandes du fascisme, seuls peuvent s’opposer avec succès des détachements ouvriers armés qui sentent derrière leur dos le soutien de dizaines de millions de travailleurs. »
Léon Trotsky, Programme de transition, 1938, chapitre 10
C. Les cinq conditions : pourquoi Lyon n’est pas de l’autodéfense ouvrière
Condition 1 — Collective : engage la classe, pas un groupuscule sans mandat. À Lyon : groupe anonyme, sans organisation identifiée, sans mandat de la classe. Non remplie.
Condition 2 — Subordonnée à la lutte de classe : articulée avec les grèves, les organes de masse. L’affrontement a eu lieu hors de tout cadre de lutte ouvrière. Non remplie.
Condition 3 — Assumée politiquement : un parti ou une organisation assume ses décisions devant la classe. Aucune organisation ne revendique cet acte. Non remplie.
Condition 4 — Encadrée par des organes de classe : jamais l’initiative d’un groupe opaque sans mandat. Non remplie.
Condition 5 — Visant des rapports sociaux : pas des individus dans leur vie civile. Quentin D. était un jeune militant de base, pas un général fasciste commandant une opération. Non remplie.
La conclusion politique est nette : non pas condamnation morale au nom du pacifisme bourgeois, mais constat stratégique — cet acte est du terrorisme substitutiste qui désarme la classe. Et le couvrir au nom de l’antifascisme, c’est légitimer une méthode qui affaiblit objectivement le camp ouvrier et interdit la construction des comités du peuple travailleur.
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VI. LA CONTINUITÉ HISTORIQUE DU SOCIAL-PATRIOTISME (1914–2026) : UNE LOGIQUE STRUCTURELLE
La thèse que nous défendons — les organisations issues du mouvement ouvrier convergent avec la bourgeoisie républicaine lorsque l’émergence d’un vrai pouvoir ouvrier menace — n’est pas une abstraction. Elle est étayée par une continuité de 110 ans. Ce qu’on identifie, c’est une logique structurelle récurrente, pas une répétition mécanique.
A. 1914 : l’Union sacrée
En août 1914, les partis sociaux-démocrates votent les crédits de guerre et soutiennent l’effort de guerre impérial. Ce basculement n’est pas une erreur morale — c’est le produit d’une logique : des appareils réformistes intégrés aux institutions nationales, incapables de rompre avec l’État quand l’État exige l’unité. La CGT de 2026 qui appelle au « respect de l’État de droit » suit exactement cette logique. Non par trahison consciente, mais par l’effet objectif de sa position institutionnelle.
B. 1919 : Noske, Rosa Luxemburg et la leçon fondamentale
« La social-démocratie a aidé la bourgeoisie à réprimer la révolution en Allemagne, en Hongrie. Les exécuteurs de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht sont les exécuteurs de la social-démocratie. »
Manifeste de l’Internationale Communiste, mars 1919
Ce ne sont pas les fascistes qui ont tué Rosa Luxemburg : ce sont des social-démocrates alliés aux corps francs fascistes, au nom de l’ordre républicain. La leçon : une logique institutionnelle peut, quand la révolution menace l’ordre existant, amener une organisation ouvrière à ouvrir la porte aux forces réactionnaires. Non par intention, mais par la dynamique propre à sa position dans l’État bourgeois.
C. Le stalinisme : élimination des révolutionnaires au nom de l’unité
Des milliers de militants trotskystes sont éliminés dans plusieurs pays par les réseaux staliniens. Au Viêtnam, des révolutionnaires trotskystes sont exécutés après la prise de pouvoir du Viêt-minh (1945). En France et en Espagne, les militants de la IVe Internationale sont pourchassés par les staliniens avec la même énergie que par la Gestapo. Dans tous ces cas : l’organisation qui s’est substituée au mouvement ouvrier élimine les révolutionnaires authentiques au nom de « l’unité » et de « l’ordre ».
D. 1945 : la gauche coloniale
En mai 1945, la répression du soulèvement de Sétif en Algérie — des dizaines de milliers de morts — a lieu sous un gouvernement auquel participent socialistes et communistes. La même République « antifasciste » qui vient de vaincre Hitler organise des massacres coloniaux. Lorsque le mouvement ouvrier devient partie intégrante de l’État colonial, il agit selon la logique coloniale.
E. Guerre d’Algérie : Mitterrand
François Mitterrand, ministre de l’Intérieur (1954–1955) puis garde des Sceaux (1956–1957), signe des condamnations à mort contre des militants indépendantistes algériens. Ce fait documenté dit quelque chose d’essentiel : la gauche gouvernementale peut défendre les libertés en métropole et administrer la mort en colonie. L’État de droit a des frontières — celles de la domination impériale.
F. Chili 1973 : le légalisme comme facteur d’écrasement
« Le prolétariat ne peut s’appuyer sur l’État bourgeois pour se défendre contre la bourgeoisie. Il doit construire ses propres organes de défense, indépendants de l’État capitaliste. »
Léon Trotsky, Où va la France ?, 1934
Au Chili, les partis ouvriers font confiance à l’appareil militaire bourgeois. Augusto Pinochet, nommé par Allende, fait le coup d’État. Le tract VISA93 demande implicitement la protection de l’État bourgeois. C’est exactement la ligne Allende. Et nous savons où cela a conduit.
G. La logique structurelle commune
Dans tous ces cas, le même mécanisme : une organisation issue du mouvement ouvrier s’intègre à l’appareil d’État bourgeois, privilégie la stabilité nationale au nom de la « démocratie », considère les révolutionnaires comme des facteurs de désordre, et agit pour les neutraliser. Ce que nous observons en 2026 n’est pas une répétition mécanique. Mais la logique structurelle est la même : LO, RP, NPA-A, PCR, GMI, UCL, CGT, Solidaires et le tract VISA93 suivent ce mécanisme au moment précis où la construction des comités du peuple travailleur serait la tâche centrale.
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VII. L’ESPAGNE 1936–1939 : L’ANTIFASCISME CONTRE LA RÉVOLUTION — LE PARADIGME
L’exemple paradigmatique de ce que nous démontrons se trouve dans la révolution espagnole de 1936–1939. Jamais dans l’histoire le mot « antifascisme » n’a été utilisé de façon aussi massive et aussi criminelle pour étouffer une révolution prolétarienne.
A. Juillet 1936 : la révolution dans l’antifascisme
« En Espagne, la révolution sociale avait en juillet 1936 un développement beaucoup plus profond que la révolution russe de février 1917. Le gouvernement n’était plus qu’une fiction. Le pouvoir réel était dans les mains des comités ouvriers et des milices armées. »
Léon Trotsky, La révolution espagnole et les dangers qui la menacent, 1936
En juillet 1936, les travailleurs espagnols construisent exactement ce dont nous parlons dans l’introduction : des comités révolutionnaires qui se substituent à l’État bourgeois, des collectivisations, un pouvoir ouvrier embryonnaire sur tout le territoire. C’est le modèle positif de ce que la polarisation de 2026 empêche.
B. L’antifascisme stalino-bourgeois contre la révolution
« Cette idée que la révolution sociale doit céder le pas à la défense de la démocratie bourgeoise contre le fascisme est fondamentalement fausse. Elle est la négation de la révolution. Car le fascisme ne peut être battu que par la révolution sociale, et non par la défense de la démocratie bourgeoise. »
Léon Trotsky, Le mouvement ouvrier, la guerre et la lutte de classes, 1936
Le mot d’ordre stalinien — « D’abord gagner la guerre, ensuite la révolution » — est exactement le mot d’ordre de 2026 : « D’abord battre le fascisme, ensuite les questions sociales. » La conséquence concrète : les comités révolutionnaires dissous, les collectivisations démantelées, les milices ouvrières intégrées dans une armée bourgeoise.
C. Trois niveaux : CNT, POUM, Amis de Durruti/Munis
Niveau 1 — CNT-FAI direction : capitulation totale au front populaire
La direction CNT entre au gouvernement bourgeois (septembre 1936), désigne quatre ministres anarchistes, démantèle les collectivisations. La Charte d’Amiens — indépendance absolue vis-à-vis de l’État bourgeois — est violée. L’UCL de 2026 qui appelle à l’« antifascisme populaire » avec LFI répète exactement cette capitulation.
Niveau 2 — POUM : organisation centriste, non révolutionnaire conséquente
« Le POUM n’était pas une organisation révolutionnaire au sens léniniste du terme. C’était une organisation centriste. Cette organisation ne voulait pas rompre avec les partis bourgeois. Au lieu de rassembler l’avant-garde autour d’un programme de la révolution socialiste, elle co-signait des manifestes avec des partis bourgeois. C’est précisément le centrisme du POUM qui l’a empêché d’appeler les travailleurs à la rupture au moment où cette rupture était la seule voie. »
Léon Trotsky, La leçon de l’Espagne : le dernier avertissement, décembre 1937
La destruction du POUM par les staliniens est une conséquence de son centrisme, pas une punition méritée. La question n’est pas : qui a été détruit ? Mais : qui a défendu une ligne juste jusqu’au bout ?
Niveau 3 — Les Amis de Durruti et Munis : l’aile révolutionnaire conséquente
« Tout le pouvoir à la classe ouvrière et à la paysannerie. Tout le pouvoir aux syndicats et aux comités révolutionnaires. Junte révolutionnaire. Socialisation de l’économie. Désarmement obligatoire de tous les corps armés bourgeois. Armement du prolétariat révolutionnaire. »
Amigos de Durruti, tract distribué lors des barricades de Barcelone, 4-5 mai 1937
« Le POUM, organisation centriste, n’a pas su s’élever jusqu’à la politique révolutionnaire nécessaire. En mai 1937, quand les travailleurs tenaient les barricades de Barcelone, le POUM n’a pas appelé à prendre le pouvoir. Il a appelé à la négociation. C’est cela le centrisme : ne pas assumer devant la classe les conséquences du programme. »
Grandizo Munis, Jalones de derrota, promesa de victoria, 1948
La leçon pour 2026 est triple : la direction CNT (comme la CGT) capitule au bloc bourgeois ; le POUM (comme RP ou NPA-R) formule des critiques partielles tout en restant prisonnier du cadre du front populaire ; seuls les Amis de Durruti et Munis rompent avec ce cadre et assument la nécessité de la révolution sociale. Ce sont eux qui construisaient l’équivalent des comités du peuple travailleur — et c’est précisément pour cela qu’ils ont été écrasés.
D. Les événements de mai 1937 et la généalogie de « Siamo Tutti Antifascisti »
« C’est seulement quand la répression a commencé que j’ai compris comment fonctionnait l’antifascisme stalinien. Son but n’était pas de vaincre Franco. Son but était de détruire la révolution. »
George Orwell, Hommage à la Catalogne, 1938
En 2026, « Siamo Tutti Antifascisti ! » réunit CGT, Solidaires, UCL et LFI. En 1936, ce slogan a réuni la CNT révolutionnaire et Azaña, président bourgeois. Le résultat : les collectivisations démantelées, Nin assassiné, Franco vainqueur. Ce slogan ne désigne pas un camp contre le fascisme. Il désigne un camp contre la révolution, sous couvert d’antifascisme.
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VIII. LA CONVERGENCE : ANALYSE BLOC PAR BLOC
Voici le fait politique central que cet article démontre : la totalité des organisations dites d’« extrême gauche » converge, sur cet événement, avec la gauche bourgeoise républicaine et les syndicats social-patriotes. Pour chaque organisation, nous posons non seulement la question de ce qu’elles ont dit, mais aussi : qu’est-ce qu’une ligne de front unique ouvrier, orientée vers la construction de comités du peuple travailleur, aurait exigé d’elles concrètement ?
A. Révolution Permanente (RP) : six articles, zéro analyse de l’acte
RP qualifie l’acte d’« accident » : « Regretter cette mort accidentelle ne doit pas empêcher de voir que la rhétorique déployée par les responsables politiques met sous le tapis la réalité des violences de l’extrême droite. » Un acte de terrorisme substitutiste est un « accident ». RP consacre un autre article à la biographie militante de la victime pour justifier l’acte par son profil — méthode stalinienne : désigner l’ennemi, laisser d’autres l’éliminer. RP pratique par ailleurs le doxxing d’adversaires, tout en concluant que la mort est la « conséquence de la politique de ces groupes » : logique directe d’appel à l’élimination.
Ce qu’une ligne juste aurait exigé de RP : analyser l’acte comme terrorisme substitutiste — pas le couvrir. Proposer des comités de défense des lieux de travail contre les groupes fascistes. Rejeter la défense de LFI et proposer une action commune aux bases syndicales sur les revendications immédiates.
B. Lutte Ouvrière (LO) : le social-patriotisme apparatchik
LO passe de Lyon à la Méditerranée, Netanyahou et la préparation à la guerre, sans jamais revenir sur l’acte. Raison structurelle : LO, dont les candidats sont pour la plupart des délégués CGT, ne peut pas se démarquer de Mélenchon sans risquer ses positions syndicales. C’est le carriérisme apparatchik déguisé en antifascisme.
Ce qu’une ligne juste aurait exigé de LO : utiliser son implantation syndicale pour proposer des formes d’action autonomes. Proposer des mots d’ordre concrets : augmentation des salaires, refus de l’économie de guerre, comités de résistance dans les entreprises.
C. NPA-Anticapitaliste (NPA-A) : « Défendre LFI est un impératif »
« Défendre LFI face aux attaques est un impératif. C’est tout le mouvement ouvrier, toute la gauche combative dont l’existence même est mise en cause par la fascisation en cours. »
NPA-A, Défendre LFI
Trotsky l’aurait dit : ce « front unique antifasciste » incluant LFI est un front populaire — « par définition, une trahison ». L’Espagne de 1936 montre où cela mène.
D. NPA-Révolutionnaires (NPA-R) : défendre l’infrastructure du camp électoral
Le NPA-R appelle à protéger « les locaux et les réunions publiques organisées par les partis de gauche ». La classe ouvrière mobilisée pour défendre l’infrastructure électorale de la bourgeoisie progressiste. Ce n’est pas la construction de comités du peuple travailleur — c’est son exact contraire.
E. PCR : l’amalgame LFI = mouvement ouvrier
« La CGT ne doit pas observer passivement la campagne de haine et les appels implicites à la violence qui visent le mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Un front unique de toutes les organisations de gauche – politiques et syndicales – doit se former. »
PCR, Campagne contre LFI
Appeler la CGT à défendre « le mouvement de Jean-Luc Mélenchon », c’est appeler la CGT de 1936 à défendre Léon Blum. C’est l’amalgame LFI = mouvement ouvrier dans sa forme la plus nue.
F. UCL : la capitulation anarchiste de 2026
L’UCL titre « Mort d’un fasciste à Lyon » et objective le meurtre par le profil de la victime. C’est la méthode stalinienne contre le POUM. La tradition anarchiste sérieuse n’a jamais confondu la propagande par le fait avec l’assassinat d’un jeune militant de base. L’UCL trahit cette tradition en entrant dans le front populaire de 2026 comme la direction CNT trahissait la sienne en 1936.
G. Contre Attaque, lundi.am, Dijoncter
Contre Attaque pratique le doxxing organisé, construisant le récit du « guet-apens fasciste ». La question centrale — cet acte relève-t-il de la lutte de classes ? — n’est jamais posée. lundi.am et Dijoncter traitent l’« antifascisme de rue » comme catégorie politique légitime, détachée de la lutte de classes. L’antifascisme détaché de la lutte de classes n’est qu’un style politique. La CNT avait un antifascisme de rue — les milices les plus puissantes d’Espagne. Elle les a dissoutes au nom du front populaire.
Ce qu’une ligne juste aurait exigé : nommer l’acte comme terrorisme substitutiste. Proposer des détachements ouvriers d’autodéfense liés aux syndicats de base. Refuser tout appel incluant LFI et lancer un appel aux bases syndicales sur les revendications immédiates. Initier la construction de comités de travailleurs dans les entreprises et les quartiers.
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IX. LES SYNDICATS ET LE TRACT VISA93 : SOCIAL-PATRIOTISME INSTITUTIONNEL
A. Solidaires : l’« échec social collectif »
« La mort d’un homme suite à un déchaînement de violences est un drame et un échec social collectif. »
Solidaires, Lyon
Un acte planifié n’est pas un « échec social » — c’est un acte politique. La formule « échec social collectif » efface la responsabilité des organisateurs et renvoie la classe à l’État pour « gérer » le problème. C’est l’exact opposé de la construction d’organes autonomes.
B. CGT : l’État de droit
« La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. Elle affirme la nécessité de la transformation complète de la société, par l’expropriation capitaliste. »
Charte d’Amiens, Congrès de la CGT, 1906
La CGT de 1906 exigeait la disparition du salariat. La CGT de 2026 appelle au « respect de l’État de droit ». Ces deux positions ne sont pas deux variantes de la même logique — elles sont dans des logiques opposées.
C. Le tract intersyndical VISA93 / CGT / FSU / Solidaires
Ce tract est la preuve documentaire directe de la convergence. Son vocabulaire est entièrement républicain bourgeois : « libertés démocratiques », « droits », « sécurité », « démocratie réelle ».
Absent : lutte de classes, capital, exploitation, salariat, dictature du prolétariat. Il propose : un front uni incluant LFI et la protection de l’État. Il ne propose jamais : des détachements ouvriers d’autodéfense, des comités du peuple travailleur, des organes de classe autonomes.
« Les réformistes inculquent systématiquement aux ouvriers l’idée que la sacro-sainte démocratie est assurée au mieux lorsque la bourgeoisie est armée jusqu’aux dents et les ouvriers désarmés. »
Léon Trotsky, Programme de transition, 1938
Demander à l’État capitaliste de nous protéger de l’extrême droite, c’est demander à Krupp de nous protéger de Hitler. L’extrême droite est financée et instrumentée par le grand capital. L’État qui « nous protège » est l’État qui la tolère et la finance.
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X. DEUX CAMPS, FAUX ANTAGONISME : LES DEUX SONT ANTI-PROLÉTARIENS
La société est sommée de choisir entre deux camps. Le camp A — l’extrême droite identitaire — est un ennemi direct et immédiat de la classe ouvrière : raciste, militariste, diviseur de la classe, réserve de nervis, candidate à un rôle de force d’ordre en cas de montée révolutionnaire.
Le camp B — l’antifascisme social-patriote — n’est pas ennemi de la classe ouvrière au sens militaire.
Mais il l’est politiquement : il canalise la colère dans des formes inoffensives pour le capital, il ré-aligne les organisations de masse derrière l’État et la République, il devient le camp de stabilisation quand la crise monte. Et surtout : il empêche activement la construction des comités du peuple travailleur qui rendraient les deux camps obsolètes.
L’asymétrie est décisive : le camp A est un ennemi visible et immédiat. Le camp B est plus dangereux parce qu’il parle au nom du Bien — de la démocratie, des libertés, de l’antifascisme — et qu’il capte ainsi une énergie militante réelle pour la mobiliser dans le sens de la reproduction du système. L’État a besoin de ces deux camps pour administrer la crise. Le prolétariat n’a pas besoin d’un camp. Il a besoin de ses propres organes.
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XI. CONCLUSION : CONSTRUIRE LES COMITÉS DU PEUPLE TRAVAILLEUR — MAINTENANT
L’événement de Lyon de février 2026 reproduit, dans sa structure, exactement l’Espagne de 1936 : l’antifascisme comme formule idéologique servant à dissoudre la politique de classe dans un front populaire bourgeois. La chaîne est complète :
1914 → Union sacrée. 1919 → Rosa Luxemburg assassinée par des social-démocrates alliés aux corps francs. 1936 → miliciens espagnols désarmés et Nin assassiné par la coalition stalino-bourgeoise.
1945 → Sétif et Haïphong par la gauche coloniale. 1973 → Chili. 2026 → tract VISA93, « Siamo Tutti Antifascisti ! ». Dans chaque cas, la même logique : priorité à l’unité républicaine, liquidation de la politique de classe, écrasement ou marginalisation des révolutionnaires.
A. La tâche centrale : le programme de transition comme pont
« La tâche stratégique consiste à surmonter la contradiction entre la maturité des conditions objectives de la révolution et la non-maturité du prolétariat et de son avant-garde. Il faut aider les masses, dans le processus de leurs luttes quotidiennes, à trouver le pont entre leurs revendications actuelles et le programme de la révolution socialiste. Ce pont doit consister en un système de revendications transitoires, partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière et conduisant invariablement à une seule et même conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat. »
Léon Trotsky, Programme de transition, 1938
B. Les comités du peuple travailleur : la tâche concrète
Ce dont la situation exige, c’est la construction, sur tout le territoire, de comités du peuple travailleur enracinés dans les entreprises et les quartiers. Ces comités sont le contraire des structures de front populaire : ils ne défendent pas LFI, ils ne demandent pas la protection de l’État, ils ne réduisent pas la politique à la défense de la démocratie bourgeoise. Ils partent des revendications immédiates concrètes — augmentation des salaires, arrêt de l’économie de guerre, défense des services publics, résistance à la destruction des protections collectives — et les lient à la perspective d’un pouvoir du peuple travailleur : la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la domination politique de la classe ouvrière organisée sur les classes qui l’exploitent.
Ces comités sont aussi la seule réponse cohérente à l’extrême droite. Non pas en la « combattant » dans la rue au travers d’actes non assumés qui renforcent l’arsenal répressif de l’État, mais en construisant la puissance propre de la classe — qui est la seule chose que l’extrême droite ne peut pas affronter.
C. Les axes organisationnels
L’extension et la centralisation réelle des luttes : non pas des journées d’action syndicales encadrées et délimitées, mais des dynamiques qui s’étendent d’un secteur à l’autre et se donnent des formes de coordination autonomes par rapport aux appareils confédéraux. Comités de grève. Comités de quartier. Coordinations interprofessionnelles. Contrôle ouvrier sur les conditions de production.
Des détachements ouvriers d’autodéfense liés à ces comités : unités encadrées par les organes de la classe, assumées publiquement, enracinées dans les syndicats de base. C’est ce que le Programme de transition appelle. C’est ce que la direction CNT aurait dû construire en Espagne au lieu d’entrer dans le gouvernement bourgeois.
La rupture avec le militarisme et l’économie de guerre : ni un euro pour les armées impériales, rupture avec l’OTAN, solidarité internationale des prolétaires contre leurs propres États.
Le travail dans les organisations existantes pour disputer les masses aux appareils : pas la proclamation de la rupture depuis l’extérieur, mais la lutte pour l’hégémonie à l’intérieur des syndicats, en proposant aux bases syndicales une politique concrète qui contraste avec celle des directions social-patriotes.
D. Ce qui manque et ce qui est urgent
Il manque un parti authentiquement révolutionnaire qui fasse le lien entre les revendications immédiates et la perspective du pouvoir ouvrier. Pas un parti de militants purs qui déclarent leur rupture avec le réformisme. Un parti qui travaille dans les organisations existantes pour en disputer les bases à leurs directions, qui initie les comités du peuple travailleur sur des bases concrètes, qui construit les détachements d’autodéfense liés à ces comités, et qui assume publiquement devant la classe la perspective de la dictature du prolétariat comme seule issue réelle à la crise capitaliste.
Sans ce pôle autonome, chaque mort politique sera absorbée par le dispositif de polarisation bourgeoise. La Jeune Garde — corps-franc de LFI arborant le logo de la SFIO noskéenne — continuera d’exister. Les organisations pseudo-révolutionnaires continueront de suivre. Et le slogan « Siamo Tutti Antifascisti ! » continuera de couvrir le front populaire, comme en 1936, comme en 1943, comme en 2026.
Le piège n’est pas de choisir le « bon mort ». Le piège est d’accepter que la politique se réduise à une guerre de camps — parce que cette guerre de camps ne menace pas le capital : elle le protège.
Une classe qui construit ses propres comités — même modestement, même avec des forces limitées — est une classe qui existe politiquement. C’est ce travail qui est urgent. Pas demain. Maintenant.
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— Février 2026
Toutes les citations des organisations sont issues des textes originaux avec liens vérifiables.
Les œuvres de Marx et Trotsky sont consultables sur marxists.org/francais
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SOURCES
Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852)
Léon Trotsky, Pourquoi les marxistes s’opposent au terrorisme individuel (1911)
Manifeste de l’Internationale Communiste (mars 1919)
21 conditions d’admission à l’IC, IIe Congrès (1920)
Léon Trotsky, Comment vaincre le fascisme ? (1932-1933)
Léon Trotsky, Qu’est-ce que le national-socialisme ? (juin 1933)
Léon Trotsky, Où va la France ? (1934-1936)
Léon Trotsky, Les radicaux et le Front populaire, Œuvres, tome 6 (juillet 1935)
Léon Trotsky, Encore une fois, où va la France ? (mars 1935)
Léon Trotsky, La révolution espagnole et les dangers qui la menacent (1936)
Léon Trotsky, Le mouvement ouvrier, la guerre et la lutte de classes (1936)
Léon Trotsky, La leçon de l’Espagne : le dernier avertissement (décembre 1937)
Léon Trotsky, Programme de transition (1938)
George Orwell, Hommage à la Catalogne (1938)
Grandizo Munis, Jalones de derrota, promesa de victoria (1948)
Charte d’Amiens, Congrès de la CGT (1906)
Agrupación de los Amigos de Durruti, tracts de mai 1937




