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La lutte des Feuillants : un bilan
lundi 6 juillet 2026, par
La lutte des Feuillants : un bilan
Feuillants : 107 jours pour pérenniser la prime qu’on voulait leur reprendre
Anatomie d’une grève juste, isolée et verrouillée, qui, dans cette forme, n’avait aucune chance d’obtenir satisfaction sur ses revendications — et que l’appareil CGT fait passer pour une victoire
107 jours de grève. Zéro euro sur le taux horaire de base. Une prime publique transformée en « acquis maison ». Quatre jours payés sur cent-sept. Le dimanche en vitrine, la revendication centrale enterrée. Ce n’est pas une victoire : c’est une défaite revendicative rendue présentable par l’appareil.
Poitiers, juin 2026 — La grève des soignantes de l’Ehpad des Feuillants, groupe Vivalto Vie, s’est achevée le 11 juin après cent-sept jours [1]. Un protocole d’accord a été signé. La direction « se félicite que l’ensemble des parties ait choisi la voie du dialogue et de la responsabilité ». Le secrétaire général de la CGT Santé Action Sociale 86 juge le résultat « encore assez suffisant » [1]. La presse régionale titre sur un accord et une reprise. Nous, nous allons mesurer ce qui a réellement été obtenu — au seul endroit où une victoire ouvrière se mesure : au regard de ce que les grévistes réclamaient et de ce qu’elles avaient avant. Et ce que nous y trouvons n’est pas une victoire. C’est une reddition revendicative qu’on a maquillée en conquête. Disons-le tout de suite, car le mot est dur : il ne vise pas les salariées, qui ont tenu au-delà du raisonnable ; il vise la forme politique dans laquelle leur lutte a été enfermée.
1. La revendication : un euro cinquante de l’heure
Pour mesurer une grève, il faut d’abord savoir ce qu’elle réclamait. Et sur ce point, les grévistes des Feuillants ont été d’une clarté parfaite. Leur mot d’ordre salarial était unique, précis, chiffré : une revalorisation du taux horaire d’un euro cinquante, soit autour de cent cinquante à deux cents euros nets de plus par mois selon les situations — environ deux cent vingt-sept euros bruts sur un temps plein —, sur toutes les heures travaillées [2][3]. Plus du matériel pour lever les patients, car le corps des soignantes s’use à porter des résidents sans rails de transfert. C’est tout. Une augmentation, de leur propre aveu, « pas mirobolante » [4].
Derrière ce chiffre, une démonstration qui était la vraie force du mouvement. Quand la direction se vantait de payer ses soignantes « trois cents euros au-dessus du SMIC », les grévistes répondaient que ce calcul incluait la prime Ségur — un financement versé par l’État au secteur médico-social depuis 2020, et non une revalorisation décidée et payée par l’établissement [4]. Une aide-soignante l’a résumé sans détour : prime Ségur comprise, elle touchait autour de mille six cent cinquante à mille sept cents euros par mois ; sans le Ségur, elles seraient « à peine au SMIC » [4][5]. Elles sautent des repas, le petit-déjeuner a disparu, il n’y aura pas de vacances [5]. « On peut le dire, nous sommes des travailleurs pauvres. » Le grief était limpide : le patron faisait passer de l’argent public pour son propre effort salarial. Voilà l’étalon du conflit — un euro cinquante de l’heure, et la fin de la tromperie sur le Ségur.
2. Le protocole : zéro sur le taux de base
Voyons ce que l’accord du 11 juin accorde [1][6]. À partir du 1er juin, la revalorisation déjà versée aux aides-soignantes, accompagnants éducatifs et aides médico-psychologiques est « transformée en un complément contractuel pérenne de 75 euros bruts mensuels ». L’indemnité du dimanche et des jours fériés passe de 2,90 à 5,44 euros bruts de l’heure. La prime de partage de la valeur sera « réexaminée pour 2026 en fonction des résultats ». L’établissement prend en charge quatre journées de grève sur cent-sept.
Sur le mot d’ordre central — l’euro cinquante de l’heure sur le taux de base — le résultat tient en un mot : rien. Pas un centime d’augmentation du taux horaire. La revendication unique, claire, chiffrée, qui aurait porté sur toutes les heures de toutes les salariées, n’est pas satisfaite. Elle n’est pas négociée à la baisse : elle est absente du protocole. Le reste de l’accord se compose de postes que les grévistes n’avaient pas mis au centre, et d’un poste — le Ségur — qui retourne contre elles ce qu’elles dénonçaient.
3. Le dimanche : un gros pourcentage sur une petite assiette
Le seul chiffre flatteur de tout l’accord, c’est le dimanche : 2,90 € qui deviennent 5,44 € de l’heure, presque le double, près de quatre-vingt-huit pour cent de hausse. C’est ce chiffre qu’on brandit. Mais un pourcentage ne dit rien tant qu’on ignore sur quoi il porte, et combien d’heures il concerne.
D’abord, ce poste n’était pas une revendication des grévistes : leur demande, c’était l’euro cinquante sur le taux de base, pas une prime de dimanche. On ne peut donc pas parler d’une revendication satisfaite. Mieux : cette prime de dimanche était déjà sur la table dès avril, et les grévistes l’avaient refusée. L’une d’elles l’expliquait clairement à la fin avril : « Jusque-là, on nous a juste proposé des primes sur les dimanches, car on en travaille deux par mois, mais sous conditions, si les finances de l’établissement le permettent. On ne peut pas signer un accord avec des conditions pareilles. » [3] Autrement dit, le dimanche revalorisé n’est pas un gain arraché en juin : c’est l’os que le patron tendait déjà en avril, que les grévistes avaient jugé inacceptable, et qu’elles ont fini par avaler trois mois et demi plus tard sous l’effet de l’épuisement.
Mesurons-le, maintenant que nous connaissons le rythme par leur propre bouche : deux dimanches travaillés par mois [3]. Le gain est de deux euros cinquante de plus par heure. Sur deux dimanches de dix à douze heures, cela fait entre vingt et vingt-quatre heures de dimanche par mois, soit un gain d’environ cinquante à soixante euros bruts par mois — et seulement pour celles qui travaillent effectivement le dimanche. Sur l’année, environ six cents à sept cent trente euros bruts.
Comparons à la revendication enterrée. L’euro cinquante de l’heure portait sur les cent cinquante et une heures mensuelles de chacune : il aurait rapporté environ deux cent vingt-sept euros bruts par mois, soit deux mille sept cents euros par an, à toutes, dimanche ou pas. La revendication centrale valait donc près de quatre fois le gain dimanche, et profitait à l’ensemble des soignantes au lieu d’une fraction. Le patron a fait l’inverse exact de ce qui était demandé : il a déplacé le gain depuis le poste qui coûte cher et profite à toutes — le taux de base, sur cent cinquante heures — vers un poste qui brille mais coûte peu et ne touche qu’une partie — le dimanche, sur vingt heures. Un gros pourcentage sur une petite assiette coûte bien moins qu’un petit pourcentage sur une grande assiette. C’est de l’optique salariale : faire scintiller le chiffre qui se voit, esquiver le chiffre qui pèse.
4. Le Ségur : la tromperie contractualisée
Vient le cœur de l’affaire. Les grévistes reprochaient au patron de faire passer le financement Ségur de l’État pour un effort maison. Que fait l’accord ? Il « transforme » précisément ce financement Ségur en « complément contractuel pérenne » de l’établissement [1][6]. L’argent de l’État, dont elles dénonçaient le maquillage en générosité patronale, est désormais inscrit noir sur blanc dans le contrat comme un avantage consenti par Vivalto.
Le tour de passe-passe qu’elles avaient démasqué n’a pas été défait par l’accord : il a été gravé dans le marbre par l’accord. La boucle se referme exactement sur ce qu’elles combattaient. On leur a fait signer la consécration juridique de la tromperie qu’elles étaient parties dénoncer. Et il faut mesurer ce que « pérenniser » veut dire ici : cela ne coûte rien au patron, puisqu’il versait déjà cette somme, financée par la collectivité. Il a transformé une dépense publique en argument de paix sociale, sans sortir un euro de sa poche.
Le seul poste qui pouvait apporter une somme réelle et croissante — la prime de partage de la valeur — n’est pas accordé : il est renvoyé à plus tard, suspendu à une condition. « En fonction des résultats » [1][6]. C’est-à-dire en fonction de la rentabilité que décideront ceux-là mêmes contre qui la grève était dirigée : le groupe Vivalto et ses actionnaires financiers. Le seul levier matériel a été remis entre les mains de l’adversaire. C’est le mécanisme de l’argent-promesse : on déplace le gain réel hors du cycle de grève, là où le rapport de force présent ne peut plus rien exiger.
5. Concéder, ou lâcher ce qu’on peut lâcher
Ici se trouve la distinction qui commande tout, et que la rhétorique de l’appareil escamote.
Concéder, pour un patron, c’est céder sous la contrainte un terrain qu’il voulait garder. C’est subir une perte qu’il n’a pas choisie, parce qu’un rapport de force la lui impose. Une vraie concession entame le capital là où il ne voulait pas l’être.
Ce n’est pas ce qui s’est produit aux Feuillants, et il y a pour le démontrer une preuve matérielle imparable. La prise en charge des quatre jours de grève, présentée comme une concession finale, « avait été présentée dès les premières négociations qui n’avaient rien donné » [6]. Ces quatre jours étaient déjà sur la table au début du conflit. De même que la prime de dimanche, refusée en avril. L’accord de juin, sur ces deux points, c’est exactement la première offre patronale — celle qui avait été jugée insuffisante en mars-avril — acceptée trois mois et demi plus tard sous l’effet de l’épuisement. Le patron n’a pas reculé : il a fait signer en juin ce qu’il proposait déjà au départ. Ce qu’a « arraché » la durée de la grève sur ces points : zéro. Il a décidé lui-même de la borne de sa propre dépense. Il a regardé ce qu’il pouvait lâcher sans douleur, et il l’a lâché.
Les quatre jours sur cent-sept sont d’ailleurs un aveu en eux-mêmes. Ils disent que la perte salariale était négociable — donc que le patron pouvait en assumer une part — et qu’il a choisi d’en assumer quatre, laissant les cent-trois autres intégralement à la charge des grévistes, tout en s’offrant la posture de la « responsabilité ». Quatre sur cent-sept : voilà le prix exact que Vivalto a mis sur sa réputation.
Quant à l’argument du « déficit » brandi dans le communiqué patronal — un établissement « déficitaire depuis plusieurs exercices » [6] — il ne résiste pas à l’examen. Un site « déficitaire » au sein d’un groupe qui exploite plusieurs dizaines d’Ehpad en France, en Espagne, en Belgique et en Irlande, via une holding adossée au capital financier [5], ne prouve rien, à lui seul, de la rentabilité globale du capital qui le détient : un groupe peut répartir entre ses entités les charges, les dettes, les loyers, les frais de siège et les marges. Le déficit d’un établissement n’est pas le déficit du capital qui le détient. Et chaque résident paie quatre-vingt-dix euros la journée [4]. Surtout, ce patron prétendument sans moyens a dépensé sans compter pour briser la grève : quarante-quatre assignations de personnel — qualifiées de « réquisitions » dans la presse, mais ordonnées par la direction et signifiées par huissier au domicile des grévistes — à deux à trois cents euros pièce [3][4], et le recours à des intérimaires qui a valu à la direction une plainte de l’Union départementale CGT pour entrave à la grève [3]. Il a trouvé l’argent pour contraindre ; il jurait ne pas l’avoir pour augmenter. Voilà ce que vaut le « déficit ».
6. Pourquoi elles ont été acculées : l’isolement organisé
On a parlé d’une grève « étendue à trois établissements ». La réalité, à la fin, est tout autre, et la presse locale la dit crûment : le mouvement « n’avait pas réellement fait tache d’huile » [6]. Au terme des cent-sept jours, il ne restait en lutte que les Feuillants. À la Rose d’Aliénor, autre établissement Vivalto de Poitiers, il n’y avait plus qu’un seul gréviste, qui avait cessé une quinzaine de jours avant l’accord [6]. Un établissement de Charente-Maritime avait connu une grève, éteinte également. L’extension n’a pas seulement manqué : le peu qui existait s’est étiolé, jusqu’à laisser les soignantes des Feuillants absolument seules face au groupe.
Mais le problème n’est pas seulement que la grève est restée isolée. C’est que ceux qui la dirigeaient n’ont jamais construit les organes pratiques de son extension. Il ne suffit pas de dire « il aurait fallu étendre » : il faut nommer ce qui aurait dû exister et qui n’a pas existé. Un comité de grève élu par les grévistes elles-mêmes, et non une direction posée au-dessus d’elles. Une assemblée générale souveraine, réunie régulièrement, décidant de tout — des revendications à la reconduction, de la tactique à la signature. Des délégations mandatées partant vers les autres Ehpad Vivalto pour les entraîner, vers le CHU et les Ehpad publics de Poitiers, vers les aides à domicile, vers les travailleurs de la restauration et du nettoyage du grand âge. Une caisse de grève centralisée et publique, pour tenir financièrement. Un appel aux familles des résidents, premières témoins de la dégradation des soins. Des réunions de quartier et de population. Une plateforme commune santé–grand âge–vie chère à l’échelle de la ville, pour transformer un conflit d’entreprise en affaire de tout le peuple travailleur poitevin. Rien de cela n’a été mis sur pied. On a laissé la combativité réelle des grévistes s’épuiser dans le périmètre d’un seul établissement. L’isolement n’est pas une fatalité : c’est le produit d’une orientation.
7. Qui a dirigé, et vers quoi : la captation institutionnelle
Avant de regarder qui dirigeait la grève, voyons comment on a cherché, par le haut, à la refermer. Le tournant se joue fin avril. Le nouveau maire de Poitiers, Anthony Brottier — élu le 22 mars, et lui-même ancien directeur d’un Ehpad en Charente-Maritime [12], donc parfaitement au fait des rouages du secteur — intervient pour « faire avancer les choses ». Résultat de cette intervention : la convocation d’un comité social et économique le 29 avril. Mais ce CSE, la déléguée CGT le décrit elle-même sans détour : « C’est une chambre d’écoute qui ne sert à rien, aucune décision n’y est prise : notre direction nous a dit que ce n’était pas le lieu pour parler des revendications. » [2] Voilà le rôle réel de l’arbitrage par le haut : ouvrir une enceinte qui absorbe l’énergie du conflit sans rien trancher, et qui déplace la lutte du terrain du rapport de force — le seul où le patron peut être contraint — vers celui de la procédure, où il ne risque rien. Loin de débloquer le conflit, le CSE a confirmé aux grévistes qu’elles n’obtiendraient rien par cette voie ; c’est de là, elles le disent, qu’est née l’idée de monter à Paris. La médiation institutionnelle n’a pas rapproché la victoire : elle a fait gagner du temps au patron.
Cette grève a par ailleurs été dirigée. Au-dessus des dix-huit grévistes, trois échelons de l’appareil CGT : la section d’établissement, avec la déléguée Léa Guillon ; la fédération santé départementale, avec le secrétaire général Benoît Gadau ; et au sommet, l’Union départementale CGT 86, avec son secrétaire Julien Hémon [11]. Ce sont ces échelons, et l’UD au premier chef, qui ont tenu les rênes du mouvement, fixé sa tactique, négocié son issue.
Vers quoi ont-ils orienté l’énergie des grévistes ? Vers le haut, systématiquement. Vers le maire, vers le CSE, vers la médiation, vers les députés. La première prise de parole du secrétaire de l’UD, lors du grand rassemblement, en est le symbole : il ouvre en remerciant les députés présents et les renvoie à leur rôle institutionnel — « vous les portez à l’Assemblée » [11]. Le terrain est convoqué pour saluer les élus, et la lutte des soignantes est présentée comme le combustible d’un combat qui se mène, au fond, ailleurs : dans les institutions.
C’est ici qu’il faut être précis sur François Ruffin, car c’est le point où l’on nous répondra : « sans lui, personne n’aurait parlé de la grève. » L’objection manque l’essentiel. La question n’est pas de savoir s’il faut de la médiatisation — il en faut — mais de savoir vers quoi elle pousse. Toute médiatisation oriente : elle renforce soit l’auto-organisation des travailleurs, soit leur dépendance aux institutions. Il y a une médiatisation ouvrière, qui appelle d’autres travailleurs à entrer en lutte, à débrayer, à rejoindre la grève. Et il y a une médiatisation parlementaire, qui fait pression sur l’État pour qu’il arbitre. Ruffin a choisi la seconde, sans ambiguïté. Venu le 22 avril en « candidat à l’élection présidentielle de 2027 » [9], il a déposé une question écrite à l’Assemblée dont les mots disent tout : il demande à la ministre de la Santé si elle va « peser pour qu’un compromis soit enfin trouvé », pour que « les financiers de Vivalto Vie sortent le carnet de chèques », et il affirme que « l’État doit intervenir » [5][7]. Pas un mot sur l’extension de la grève, sur l’appel aux autres Ehpad, sur le pouvoir des grévistes. Tout est tourné vers l’arbitrage d’en haut — le préfet, l’ARS, la ministre, le « compromis ». Or l’État qu’il supplie d’intervenir est le même qui finance Vivalto par deux canaux, l’Agence régionale de santé et la Banque publique d’investissement — Ruffin le dit lui-même [5]. Il demande à l’actionnaire public d’arbitrer contre l’actionnaire privé, alors que c’est le même argent qui nourrit le groupe. Voilà la limite de la médiatisation parlementaire : elle détourne le regard des grévistes de leur propre force collective vers la bienveillance supposée de l’État.
Et c’est ainsi que la grève des Feuillants a aussi servi : de tribune à la gauche du Front populaire et à la candidature Ruffin — qui a d’ailleurs prolongé sa venue du 22 avril par une réunion publique place Charles-de-Gaulle pour présenter sa démarche présidentielle aux habitants [8]. Belluco, Moncond’huy, Harris, Ruffin se sont relayés sur le piquet [9][10], ont posé pour les photographies, prononcé les discours — sans jamais poser les deux questions qui décident d’une grève : son extension, et le pouvoir des grévistes sur leur propre lutte. Ce soutien ne renforce pas la grève : il la capte. Il transforme la combativité des soignantes en capital d’image pour des carrières électorales, et il habitue les travailleuses à attendre leur salut des élus plutôt que de leur organisation.
8. Le tour de passe-passe de l’appareil : changer l’étalon
Reste le travail propre de l’appareil syndical, qui est d’abord un travail idéologique. Écoutons le secrétaire général de la CGT Santé Action Sociale 86 : « On sait très bien qu’on n’aura pas tout, mais oui, il y a une avancée. On partait de loin et on aurait voulu plus, au niveau salarial. Je pense que c’est, pour ma part, encore assez suffisant. » Puis : « Le 1er octobre, on verra si cela a été respecté. » [1] Et la déléguée d’établissement, le jour de la signature : « C’est une satisfaction d’arriver à un accord. » [6]
Décortiquons — en visant l’orientation, non les personnes : la critique porte sur la ligne de l’appareil, pas sur des militantes prises individuellement. « On partait de loin » : voilà l’étalon que l’appareil substitue à la revendication. Le succès n’est plus mesuré à ce que les travailleuses exigeaient — un euro cinquante de l’heure, la fin de la tromperie Ségur — mais à la distance parcourue depuis le point de départ que le patron avait fixé. De même, « une satisfaction d’arriver à un accord » : la satisfaction porte sur le fait d’aboutir, non sur le contenu de ce à quoi l’on aboutit. Le critère bascule, du besoin de la salariée vers la simple existence d’une signature. C’est le retournement par lequel on transforme une défaite revendicative en « avancée ». Bien sûr qu’il y a une « avancée » par rapport à zéro ; il y en a presque toujours une — c’est tout l’intérêt, pour le patron, de lâcher quelque chose plutôt que rien. Mais une avancée ne se calcule pas par rapport à zéro. Elle se calcule par rapport à deux points : ce qu’il y avait avant, et ce qui était exigé. Mesurée ainsi, la « pérennisation » d’une prime payée par l’État n’est même pas un gain : c’est l’évitement d’une perte, doublé de la consécration de la tromperie dénoncée.
Voilà le millerandisme syndical : non plus l’organisation indépendante de la lutte, mais la gestion responsable de ce que le patron accepte de négocier. L’appareil ne mesure pas le combat à l’aune de ce qu’il visait, mais à l’aune de ce qui est gérable, négociable, présentable. Et le rendez-vous fixé au 1er octobre achève la dissolution : la grève, force agissante, se transforme en bureau de contrôle des promesses patronales. On range les chasubles, on attend octobre, on vérifiera. L’attente — l’arme de l’adversaire, celle qui démobilise et qui pourrit — devient l’horizon que l’appareil propose aux travailleuses.
Car il y a, pour l’appareil, un intérêt propre à clôturer ainsi. Une grève qui gagne réellement sur ses mots d’ordre, par l’extension et le pouvoir des grévistes, échappe aux permanents et démontre qu’on peut se passer de leur médiation. Une grève qu’on referme par un protocole homologué « avancée » consacre au contraire le rôle de l’appareil comme négociateur indispensable, seul habilité à dire ce qui est « suffisant ». Le maquillage de la reddition en victoire n’est pas une maladresse de communication : c’est la fonction sociale d’un appareil qui a besoin que la lutte passe par lui, qu’elle reste dans le cadre, et qu’elle ne déborde jamais — ni vers l’extension, ni vers l’auto-organisation.
Conclusion : la prochaine fois
Que les choses soient dites clairement, parce qu’il y va du respect dû aux grévistes : la grève des Feuillants fut juste, et les dix-huit soignantes qui l’ont menée méritent d’être saluées sans réserve. Tenir cent-sept jours, seules à la fin, contre un groupe de cette puissance, sous l’huissier et l’intérim briseurs de grève, en démasquant elles-mêmes la tromperie du Ségur, c’est un courage et une lucidité de classe que rien dans leur condition ne préparait. Notre critique ne vise pas une seconde celles qui se sont battues. Elle vise ce qui les a laissées se battre seules.
Car la défaite vient de là — non de la radicalité des grévistes, qui fut grande, mais de la forme dans laquelle l’appareil et l’Union départementale ont tenu leur lutte : isolée, sans extension, sans organes d’auto-organisation, enfermée dans les médiations et le CSE, transformée en tribune pour la gauche du Front populaire et la candidature Ruffin. Une grève juste peut être perdue par sa forme. Aux Feuillants, la combativité était du côté des salariées ; la forme était du côté de l’appareil.
La leçon n’est donc pas seulement qu’il aurait fallu mieux faire. Elle est plus tranchante : aucune grève contre un groupe financiarisé ne doit être laissée sous le monopole tactique de l’appareil syndical. Une grève d’entreprise isolée, face au capital financier concentré, ne tient que par sa jonction avec les autres travailleurs et par le pouvoir réel des grévistes sur leur propre grève — comité de grève élu, assemblée générale souveraine, délégués mandatés et révocables, caisse de grève publique, extension active vers ceux qui n’ont pas encore débrayé. C’est cela, et cela seul, qui aurait pu changer le rapport de force aux Feuillants : faire de la lutte des soignantes l’affaire de tout le peuple travailleur de Poitiers et de la Vienne, contre la vie chère — et non le marchepied d’une campagne présidentielle, ni la chose d’un appareil qui mesure la victoire à l’aune du patron.
La prochaine fois, il faudra que les grévistes dirigent leur grève, qu’elle ne reste pas seule, et qu’elle ne serve pas de tribune à ceux qui prêchent l’arbitrage de l’État là où il faut construire la force des travailleurs. C’est la seule leçon qui honore vraiment les cent-sept jours des Feuillants.
Sources
[1] France 3 Nouvelle-Aquitaine / franceinfo, « Après 107 jours de grève, les salariées d’un Ehpad trouvent un accord et reprennent le travail », 12 juin 2026. https://france3-regions.franceinfo.fr/nouvelle-aquitaine/vienne/poitiers/apres-107-jours-de-greve-les-salaries-d-un-ehpad-trouvent-un-accord-et-reprennent-le-travail-3367483.html
[2] ICI (ex-France Bleu Poitou), « Poitiers : les grévistes de l’Ehpad des Feuillants vont manifester à Paris » (revendication +1,50 €/h = 150-200 €/mois ; 44 réquisitions à 200-300 € ; soutiens élus), 5 mai 2026. https://www.ici.fr/nouvelle-aquitaine/vienne-86/poitiers/poitiers-les-grevistes-de-l-ehpad-des-feuillants-vont-manifester-a-paris-1363801
[3] ICI Poitou, reportage vidéo, soutien de F. Ruffin (citation de Marthe Aamboa : « deux dimanches par mois », prime de dimanche déjà proposée sous conditions et refusée ; plainte UD CGT pour entrave / intérim), 22 avril 2026. https://www.ici.fr/emissions/l-info-d-ici-ici-poitou/poitiers-apres-un-mois-de-greve-et-requisitions-a-l-ehpad-des-feuillants-francois-ruffin-en-soutien-8712518
[4] web86.info, « Réquisition à Poitiers dans un EPHAD privé lucratif » (réquisitions par huissier à 300 € pièce ; 90 €/jour/résident ; salaire 1 650 € prime Ségur comprise), 8 avril 2026. https://web86.info/requisition-a-poitiers-dans-un-ephad-prive-lucratif/
[5] François Ruffin, « Ehpad Les Feuillants : quand les financiers de Vivalto Vie profitent du Grand âge (et des salariés) » (texte de présentation de la question écrite ; « l’État doit intervenir » ; double financement public ARS + Bpifrance ; holding multi-pays), 29 avril 2026. https://francoisruffin.fr/ehpad-les-feuillants-quand-les-financiers-de-vivalto-vie-profitent-du-grand-age-et-des-salaries/
[6] La Nouvelle République, « Poitiers : la grève à l’Ehpad des Feuillants s’arrête au 107e jour, un accord trouvé ce jeudi 11 juin » (protocole ; « pas fait tache d’huile » ; un seul gréviste à La Rose d’Aliénor ; quatre jours présentés dès les premières négociations ; « déficitaire » ; déclaration de Léa Guillon), 11 juin 2026. https://www.lanouvellerepublique.fr/poitiers/poitiers-la-greve-a-l-ehpad-des-feuillants-s-arrete-au-107e-jour-un-accord-trouve-ce-jeudi-11-juin-1781197506
[7] Assemblée nationale, question écrite n° 14880 de M. François Ruffin, « Ehpad Les Feuillants : quand Vivalto Vie profite du grand âge et des salariés », rubrique institutions sociales et médico-sociales (référencée sur la page officielle des questions du député ; le texte de la question est repris dans [5]). https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/deputes/PA722142/questions
[8] my-angers.info / La Nouvelle République, « François Ruffin s’invite à Poitiers pour soutenir les salariés en grève de l’Ehpad des Feuillants » (Ruffin candidat déclaré ; à l’issue de sa venue, rencontre publique place Charles-de-Gaulle pour présenter sa démarche présidentielle), 22 avril 2026. https://my-angers.info/04/22/francois-ruffin-sinvite-a-poitiers-pour-soutenir-les-salaries-en-greve-de-lehpad-des-feuillants/183357/amp
[9] Le7.info, « Ehpad des Feuillants : François Ruffin en soutien aux grévistes » (Ruffin candidat 2027 ; présence de Moncond’huy, Belluco, Harris ; grève depuis le 24 février), 1er mai 2026. https://www.le7.info/article/27131-ehpad-des-feuillants-francois-ruffin-en-soutien-aux-grevistes
[10] ICI / France Bleu Poitou, article reprenant le communiqué des élus Lisa Belluco et Benoît Tirant appelant les parties à « retrouver le chemin du dialogue » (publié le dimanche 29 mars 2026 ; le titre original décompte les jours de grève à partir de la phase continue de mi-mars, la grève ayant d’abord démarré sporadiquement fin février avant de devenir continue à la mi-mars). https://www.francebleu.fr/nouvelle-aquitaine/vienne-86/poitiers/douzieme-jour-de-greve-a-l-ehpad-des-feuillants-de-poitiers-la-deputee-de-la-vienne-lisa-belluco-reaffirme-son-soutien-5904148
[11] Matière et Révolution (matierevolution.fr), couverture et transcription du conflit de l’Ehpad des Feuillants — identification des trois échelons de direction CGT (Union départementale 86, fédération santé départementale, section d’établissement) et transcription de la prise de parole du secrétaire de l’UD au rassemblement de soutien. https://www.matierevolution.fr/
[12] France 3 Nouvelle-Aquitaine, portrait d’Anthony Brottier, nouveau maire de Poitiers (parcours : droit à Poitiers et Montpellier, puis directeur d’un EHPAD en Charente-Maritime, CNED, OPCA hospitalier ; élu le 22 mars 2026), 24 mars 2026. https://france3-regions.franceinfo.fr/nouvelle-aquitaine/vienne/poitiers/quand-je-fais-quelque-chose-je-le-fais-a-fond-qui-est-anthony-brottier-le-nouveau-maire-de-poitiers-3322350.html
Note méthodologique : les faits salariaux, le contenu du protocole, les réquisitions patronales et la chronologie reposent sur la presse régionale et nationale ([1] à [10]). L’identification nominative des échelons de direction CGT et la transcription des prises de parole syndicales au rassemblement reposent sur [11]. Le caractère patronal — et non préfectoral — des mesures de contrainte est établi par [3] et [4], qui les attribuent à la direction et à des huissiers.

