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L’islam politique en France : une réalité réactionnaire
vendredi 3 juillet 2026, par
L’islam politique en France : une réalité réactionnaire, un État qui l’exploite, une classe qu’on désarme
Il faut tenir trois choses à la fois, et c’est à cette condition seulement qu’on échappe aux deux mensonges qui se partagent le terrain. La première : l’islam politique est une force réelle, réactionnaire, hostile aux travailleurs. La deuxième : l’offensive d’État menée au nom de la « lutte contre l’entrisme » n’a pas pour but d’émanciper qui que ce soit, mais de diviser le prolétariat et de renforcer l’appareil répressif. La troisième, qui commande les deux autres : ce que ces deux camps ont en commun, c’est l’effacement du terrain de classe. Qui n’en retient qu’une bascule ou bien dans l’apologie communautaire, ou bien dans la croisade civilisationnelle. Les deux sont des impasses.
I. L’islam politique est bien ce qu’il est
Commençons par ce qu’aucun matérialiste ne doit minimiser, car le minimiser serait mentir aux travailleurs. L’islamisme politique — au sens de la mouvance issue des Frères musulmans fondée en 1928 — est une idéologie interclassiste, patriarcale et contre-révolutionnaire. Son programme historique de 1936 réclamait la fortification de l’Oumma, l’interdiction de la mixité, l’oppression légale des femmes, la censure de toute critique de la religion, l’imposition de l’éducation religieuse. Son principal théologien, Youssef al-Qaradawi, a soutenu que les femmes violées « vêtues de façon impudique » devraient être punies, et s’est interrogé non sur l’opportunité de tuer les homosexuels mais sur la méthode. Voilà la doctrine. Aucune « inclusivité » ne la rend fréquentable.
Le voile, dans ce dispositif, n’est pas une simple affaire de foi privée. Lorsqu’une organisation l’érige en marqueur identitaire, en frontière visible entre « la communauté » et le reste, il devient une arme politique et un instrument de contrôle du corps des femmes. La politique se fait aussi de symboles ; un symbole déployé par un appareil est un acte, pas une opinion. Sur ce point, ceux qui décrivent le voile-imposition comme un outil de l’islam politique ont raison, et la gauche qui le nie ou le maquille en pur choix individuel se ment à elle-même.
Encore faut-il dire ce qu’est le voile historiquement, car la légende de la « pudeur » qu’on sert aux femmes est une falsification. Le voile n’a pas d’origine spirituelle. Il est, dès l’Antiquité — assyrienne, gréco-romaine, byzantine, bien avant l’islam — un marqueur de statut social : il distingue la femme libre de l’esclave. La femme libre se voile ; l’esclave, elle, ne le porte pas, et reste sexuellement disponible, « violable » sans conséquence sociale. Le voile est donc d’abord un instrument des rapports de propriété sur les corps : il signale qui appartient à un homme et doit être « protégée », et qui relève de la propriété servile. L’islam des origines reprend cette fonction. La tradition rapporte l’épisode de Sawda, épouse du Prophète, importunée lorsqu’elle sortait la nuit pour ses besoins : le verset dit du jilbâb prescrit de couvrir les femmes libres « afin qu’elles soient reconnues et ne soient pas offensées ». Ce n’est pas une prescription de piété intérieure : c’est un dispositif de signalement et de marquage dans une société esclavagiste. La « pudeur religieuse » est une relecture postérieure qui efface cette genèse sociale.
Cette origine n’est pas un détail d’érudition : elle survit dans les têtes. Quand le discours salafiste et frériste réactive l’idée que « la femme pudique se voile », il en réactive mécaniquement l’envers — la non-voilée serait l’impudique, la disponible. De là cette dérive, bien réelle quoique loin d’être générale : voir dans la femme non voilée une proie, une « femme facile ». C’est la trace de l’ancien marquage esclavagiste, la non-voilée glissée dans la case « violable ». Preuve que le voile n’a jamais relevé de la spiritualité privée, mais d’un contrôle des corps adossé à des rapports de propriété — et que sa réactivation politique charrie cette violence. Et pourtant : la femme voilée elle-même n’est pas l’ennemie. Elle est la première cible de cet endoctrinement qui lui fait prendre une falsification pour une vertu, non son auteur. Combattre l’arme politique qu’est le voile-marqueur n’est pas combattre les femmes qui le portent — c’est exactement l’inverse.
Que l’islam politique cherche à gagner du terrain — par les associations, les commerces, l’édition jeunesse, l’influence sur des élus — est également une réalité documentée. Il encadre une fraction des travailleurs croyants pour les soustraire à la lutte de classe et les rabattre vers une bourgeoisie ou une petite-bourgeoisie religieuse. C’est, par nature, une force de division du prolétariat. Le marxisme n’a aucune indulgence pour cela : il combat toutes les religions comme opium, et l’instrumentalisation politique de la religion comme réaction.
II. Mais l’offensive d’État ne sert pas les travailleurs
Voici où la lucidité doit changer de cible sans rien renier de ce qui précède. Car depuis mai 2025, le discours de l’« entrisme islamiste » n’est plus celui de quelques essayistes : c’est le discours officiel de l’État bourgeois, et de son aile la plus réactionnaire.
Le rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France » a été commandé par Darmanin, remis à Retailleau, et présenté par Macron en Conseil de défense. Ce sont les noms du gouvernement le plus à droite de la Ve République, celui qui casse les retraites, traque les chômeurs, réprime les manifestations et durcit chaque loi sur l’immigration. Quand un tel pouvoir se découvre une passion soudaine pour « l’égalité des sexes » et « les valeurs de la République », le matérialiste ne demande pas si l’intention est sincère — il demande à qui profite l’opération.
La réponse est lisible. Des observateurs pourtant peu suspects de complaisance — y compris des journalistes ayant enquêté sur les financements qataris — ont mis en garde contre la tentation de « tout mettre sur le dos des Frères musulmans ». Des analyses du rapport relèvent qu’il confond pratiques culturelles et extrémisme, et que ses véritables bénéficiaires politiques sont les Villiers et les Zemmour, dont les thèses, hier marginales, deviennent le sens commun d’État. Voilà le contenu social réel de la croisade « laïque » : non l’émancipation des femmes musulmanes, mais la légitimation, dans le vocabulaire républicain, d’une politique de désignation d’un ennemi intérieur.
Cette offensive a une fonction de classe précise. En faisant du musulman un pur problème culturel et religieux — jamais un exploité —, elle découpe la classe ouvrière selon une ligne confessionnelle, dresse le travailleur « de souche » contre sa collègue voilée, et détourne la colère sociale vers un bouc émissaire intra-prolétarien. C’est l’opération idéologique la plus utile qui soit pour la bourgeoisie : pendant qu’on débat du foulard, on ne débat pas des salaires, du chômage, du logement, de l’exploitation.
II bis. L’État qui combat l’islamisme chez lui le promeut au-dehors
Le plus éclairant n’est pas la croisade intérieure prise isolément, mais sa confrontation avec la politique extérieure du même État — car c’est là que la dialectique se découvre. L’impérialisme français, qui désigne l’« entrisme islamiste » comme menace existentielle sur le sol national, s’allie sans état d’âme aux courants les plus radicaux dès lors qu’ils servent ses intérêts géopolitiques.
Le calendrier de l’année 2025 en fait la démonstration. Le 7 mai, Emmanuel Macron reçoit à l’Élysée Ahmed al-Charaa — c’est-à-dire l’homme connu sous son nom de guerre d’Abou Mohammed al-Joulani, ancien chef du Hayat Tahrir al-Cham, l’ex-branche syrienne d’al-Qaïda. Poignée de main dans la cour d’honneur, garde républicaine au garde-à-vous, soutien français à la levée des sanctions. Trois semaines plus tard, fin mai, le même pouvoir présente en Conseil de défense son rapport sur les Frères musulmans, érigeant l’islamisme en « menace pour la République et la cohésion nationale ». L’ennemi intérieur absolu et l’invité d’honneur de l’Élysée relèvent de la même mouvance. La contradiction n’est pas une opinion : elle tient en trois semaines de calendrier.
Cette duplicité n’est pas nouvelle et n’est pas un accident. En Syrie hier, contre Assad, l’Occident a armé et financé des groupes dont le HTC est issu. Au Mali aujourd’hui, l’impérialisme français manœuvre dans le jeu trouble des katibas et des médiations avec des groupes liés à al-Qaïda. Le fait le plus glaçant pour la France elle-même : l’assassin de Samuel Paty était en contact, le jour de son crime, avec un propagandiste du HTC installé à Idlib, et tenait publiquement cette organisation pour « le meilleur groupe à rejoindre » pour mener le « vrai djihad ». Autrement dit, les réseaux mêmes qui ont nourri la radicalisation du meurtrier d’un professeur français relèvent de la nébuleuse dont l’ancien chef sera reçu, quelques années plus tard, au palais présidentiel. On juge un État à sa pratique, non à ses discours : la pratique dit que la bourgeoisie française instrumentalise l’islam politique aux deux bouts — épouvantail au-dedans, supplétif au-dehors.
Et au-dedans même, l’encadrement confessionnel des travailleurs musulmans n’est pas le fait des seuls islamistes : c’est l’État qui l’a institué. Le Conseil français du culte musulman a été créé par Nicolas Sarkozy en 2003. Sa fonction objective — quelles qu’aient été les intentions affichées — était d’enfermer une fraction du prolétariat dans une identité religieuse, de lui donner pour interlocuteurs des « représentants du culte » plutôt que des organisations de classe, et donc de la détourner du terrain où elle pourrait s’unir à ses frères de travail. L’État n’a besoin d’aucun complot pour cela : il agit selon sa nature. Mais le résultat est qu’il a lui-même contribué à façonner la « communauté musulmane » comme bloc confessionnel — avant de désigner ce bloc, le moment venu, comme la cible des campagnes sécuritaires. Il a fabriqué une partie de l’épouvantail qu’il agite aujourd’hui.
III. Le piège des trois miroirs
L’islam politique et l’islamophobie d’État ne s’opposent pas : ils se nourrissent. L’islamisme a besoin de la répression et du « blasphème » officiellement combattu pour prouver à « sa » communauté que la République la persécute et qu’il faut se serrer derrière ses encadreurs. L’État réactionnaire a besoin de l’épouvantail islamiste pour souder un bloc national et faire passer son tour de vis sécuritaire. Chacun est l’alibi de l’autre. Chacun recrute sur les dégâts de l’autre.
Tous, à un niveau ou à un autre, font monter la guerre de religion — et chacun y tient un rôle distinct. La gauche communautariste, type PCF ou fraction de LFI, joue le cheval de Troie : elle introduit le marqueur religieux dans le mouvement ouvrier en le maquillant en inclusivité, et livre ainsi les travailleurs croyants à leurs encadreurs. Dans le cas du PCF, cette complaisance n’a rien d’un amour des immigrés ni même d’un simple calcul de voix : elle est le dernier avatar d’une trajectoire de reniement. Ce parti stalinien — courroie de la bureaucratie du Kremlin, et à ce titre force contre-révolutionnaire — n’a jamais eu pour boussole l’internationalisme prolétarien, mais la conciliation permanente avec l’État bourgeois français. Au pouvoir en 1945-47, c’est lui qui réprime les colonisés : Thorez vice-président du Conseil quand l’armée écrase Sétif et Guelma, la fraction parlementaire votant les crédits du corps expéditionnaire après le bombardement de Haïphong, le gouvernement à participation communiste matant l’insurrection malgache. En 1956, le PCF vote les pouvoirs spéciaux qui intensifient la guerre d’Algérie. Puis, au tournant des années 1980, le voici versant ouvertement dans la chasse à l’immigré : à Vitry-sur-Seine, en décembre 1980, le maire PCF fait raser au bulldozer un foyer de travailleurs maliens ; à Montigny-lès-Cormeilles, en février 1981, le maire PCF Robert Hue organise une manifestation sous les fenêtres d’une famille marocaine, dénoncée à la vindicte publique comme trafiquante de drogue — et Georges Marchais vient le soutenir sur place. Hier réprimer ou stigmatiser les travailleurs immigrés parce que la conjoncture nationale le commandait, aujourd’hui flatter « les musulmans » d’une commune au nom de la « diversité » : il faut nommer cette dernière mystification. Car il ne s’agit pas de diversité. La diversité réelle, ce serait l’unité de travailleurs d’origines différentes dans un même combat de classe ; ce que fait l’appareil, c’est l’inverse — enfermer chacun dans son assignation religieuse ou ethnique. « Diversité » n’est que l’habillage idéologique d’une politique d’encadrement séparé. Et l’ironie est accablante : le même appareil qui chassait l’immigré au bulldozer le courtise aujourd’hui au nom de la tolérance — preuve qu’aucune des deux postures n’a jamais eu le travailleur immigré pour sujet, mais seulement pour objet à gérer. La constante n’est pas une politique, c’est l’absence de boussole, le suivisme opportuniste qui épouse à chaque époque les intérêts de l’ordre bourgeois. Même dans sa phase dégénérée et finissante, l’appareil stalinien continue de faire de la contre-révolution : il a seulement retourné le signe. L’extrême droite, elle, prétend combattre l’islam politique alors qu’elle a besoin de lui comme adversaire désigné pour exister, et prospère sur chaque attentat, chaque polémique, chaque foulard. Et le courant gouvernemental — Macron, Retailleau, Darmanin — agite la « laïcité » et l’« entrisme » d’une main, pendant que de l’autre il a laissé prospérer l’islam politique dans les quartiers, institué le CFCM, et reçu à l’Élysée l’ancien chef d’al-Qaïda-Syrie. Ces forces ont en commun de remplacer la lutte des classes par la guerre des identités — et que ce soit en réprimant, en stigmatisant ou en flattant, toutes servent la même fonction : diviser les travailleurs et les encadrer pour le compte de la bourgeoisie. C’est ce remplacement, et non l’une ou l’autre religion, qui sert l’ordre établi.
Le piège se referme aussi sur une fraction des laïques sincères. À force de tout ramener à une seule clé — le sexe, le patriarcat, le « 0 % spirituel, 100 % sexiste » —, ils en viennent à ne plus voir qu’une femme voilée d’un quartier populaire est d’abord une habitante du chômage et des bas salaires, et non une pure « croyante à rééduquer ». Ils partagent alors, sans toujours le vouloir, la prémisse fondamentale du RN : que la fracture décisive du pays serait civilisationnelle et non sociale. Les uns en tirent un combat « féministe », l’autre un combat identitaire ; mais dans les deux cas le terrain de classe a disparu, et la « guerre des identités » a remplacé la lutte des classes.
III bis. Deux essentialisations symétriques, une même faute
Il existe bel et bien un courant qui, au sein du mouvement ouvrier, habille en antiracisme de gauche une essentialisation religieuse : qui fait de l’islam une quasi-« race » dont on ne pourrait s’émanciper, qui assigne tous les musulmans à la frange la plus rigoriste, et qui retourne les concepts marxistes pour présenter une morale patriarcale comme une libération. Ce courant existe, il faut le combattre, et le combattre est une tâche révolutionnaire — celle de la fraction qui dit la vérité aux travailleurs dans leurs propres organisations. Sur ce point, ceux qui le dénoncent ont raison.
Mais ils commettent aussitôt la faute inverse, et symétrique. Car essentialiser fonctionne dans les deux sens. La victimisation essentialise par le bas : elle fait du « non-blanc » une victime éternelle, innocente par nature, et de l’autre un oppresseur par naissance. La stigmatisation essentialise par le haut : elle décrète qu’une femme voilée est « psychologiquement incapable » de l’ôter, qu’elle « consent à s’auto-discriminer », qu’une élue trouverait le sexisme « charmant car exotique ». Dans les deux cas, on a cessé d’analyser des rapports sociaux pour lire des essences et des psychés ; dans les deux cas, l’individu réel — la travailleuse, l’exploité — disparaît derrière une figure fixe, victime sacrée ou coupable par nature. Le néoracisme victimaire et l’obsession civilisationnelle sont les deux faces d’un même renoncement au matérialisme.
Le terrain de classe est précisément ce qui permet de tenir les deux bouts sans tomber d’un côté ni de l’autre. On peut — on doit — combattre l’entrisme islamiste dans le mouvement ouvrier, sans pour autant rallier l’islamophobie d’État ni condamner en bloc toute lutte contre les discriminations subies par les travailleurs musulmans. Ce n’est pas « pour l’islam » ou « contre l’islam » : c’est pour le prolétariat, contre tous ceux qui prétendent l’encadrer — l’imam comme le préfet, le récupérateur identitaire comme le croisé laïque. Qui n’a pas ce fil perd l’équilibre et bascule fatalement dans l’un des deux camps de la guerre des identités.
De là découle une dernière fausse opposition, peut-être la plus efficace aujourd’hui : celle du racisme et de l’« antiracisme ». Encore faut-il distinguer, car il y a deux antiracismes que tout sépare. Il existe un antiracisme de classe, qui combat le racisme parce qu’il divise les travailleurs, défend l’immigré comme prolétaire et l’unit à l’ouvrier « de souche » contre le patron commun : celui-là est juste, et indispensable. Et il existe un antiracisme politique — le néoracisme victimaire drapé de « diversité » et d’« inclusion » — qui fait exactement l’inverse : il assigne chacun à sa « race » ou à sa « communauté », érige l’origine en identité indépassable, et divise le prolétariat aussi sûrement que le racisme. Le raciste dit « les Français d’abord » ; l’antiraciste identitaire dit « les racisés entre eux ». Le premier coupe par le mépris du dominant, le second par l’assignation victimaire — mais tous deux fragmentent la classe selon la couleur et l’origine, tous deux interdisent que l’exploité blanc et l’exploité immigré s’éprouvent comme une seule classe. L’antiracisme politique divise autant que le racisme. C’est cet antiracisme-là que cultivent ensemble le PCF de la « diversité » et l’islam politique, qui y puisent leur clientèle et leur vernis « de gauche ».
Cela ne signifie pas renvoyer les deux dos à dos comme des équivalents moraux. Le racisme reste l’agression du dominant, et l’immigré doit être défendu contre lui sans réserve. Mais il doit l’être comme travailleur, non comme « racisé » : car l’antiracisme identitaire détourne la riposte légitime de son seul terrain efficace — la classe — vers l’impasse communautaire, où elle se brise et où elle sert, une fois de plus, ceux qu’elle prétend combattre.
IV. Une seule fonction, un seul maître
Il faut maintenant remonter d’un cran, car ces forces ne sont pas quatre erreurs séparées. Elles remplissent une seule et même fonction, pour un seul et même maître.
Les milliardaires et leur État ne peuvent pas dominer une classe ouvrière unie. Numériquement, le prolétariat les écraserait. Leur domination repose donc sur une condition permanente : que les exploités ne s’éprouvent jamais comme une seule classe. Il leur faut des lignes de fracture qui traversent le peuple travailleur et le débitent en blocs hostiles. La religion en est une, la nationalité une autre, l’identité une troisième, le faux progressisme une quatrième. Peu importe le contenu de chaque ligne — ce qui compte, pour le capital, c’est qu’elle coupe. Une classe divisée en « Français » et « immigrés », en « laïques » et « musulmans », en « civilisés » et « archaïques », en « progressistes » et « réactionnaires », est une classe qui ne peut pas faire front.
C’est là que ces forces, qui se présentent en ennemies, se révèlent interchangeables dans leur fonction. Le RN coupe au nom du patriotisme — le « Français » contre l’étranger. L’islam politique coupe au nom de l’identité religieuse — la « communauté » contre le reste. Le courant laïque-civilisationnel coupe au nom d’un faux progrès — la « civilisation » contre l’« archaïsme ». Le PCF stalinien coupe au nom de la « diversité » — l’assignation communautaire maquillée en inclusion — après avoir coupé hier au nom du patriotisme et de l’anti-immigré. Et toutes ces forces ne sont pas en face de l’État : elles en sont les rouages. Du sommet — l’Assemblée nationale, l’Élysée — jusqu’à la base — le moindre conseil municipal — ce sont elles qui font tourner l’appareil d’État, qui se le disputent et l’administrent. L’État ne « manie » pas les partis de l’extérieur, comme une main séparée : il est l’ensemble de ces rouages politiques par lesquels la classe dominante gouverne. Quand l’un finance le culte intégré, quand l’autre instrumentalise l’islam au-dehors, quand un troisième agite l’islamophobie au-dedans, ce n’est pas un acteur distinct qui agit — c’est le même appareil d’État, à ses différents étages et par ses différents courants.
Le masque varie — identitaire, patriote, progressiste, religieux. La fonction est unique : empêcher l’unité du prolétariat. Voilà pourquoi toutes ces forces, par-delà leurs affrontements de façade, sont contre-révolutionnaires au même titre — non parce qu’elles auraient le même programme, mais parce qu’elles rendent le même service à la même classe. La « guerre des identités » n’est pas le contraire de l’ordre des milliardaires : elle en est le mode de gestion du peuple travailleur.
IV bis. Le test décisif : aucun n’est l’ennemi de l’impérialisme
Il existe un critère qui tranche tout, et qui démasque l’opposition de façade mieux qu’aucun autre : la position face à l’impérialisme français. Car si l’une de ces forces était réellement l’ennemie de l’État bourgeois, elle le combattrait là où il est le plus puissant et le plus criminel — comme puissance impérialiste. Or aucune ne le fait. Toutes le soutiennent, à des titres divers.
L’islam politique brandit un « anti-occidentalisme » qui n’est qu’un slogan identitaire. Dans les faits, il est l’allié de l’impérialisme dès que les intérêts convergent : les Frères musulmans financés par le Qatar, allié de Washington ; les groupes issus d’al-Qaïda armés en Syrie contre Assad ; al-Charaa reçu à l’Élysée. Il combat l’Occident en parole et le sert en acte. Le RN, lui, ne combat pas l’impérialisme français : il en est l’aile la plus chauvine, pro-armée, pro-« grandeur nationale », pro-dissuasion. Son « souverainisme » ne veut pas détruire l’impérialisme français mais le gérer avec une poigne plus dure. Quant au PCF, il a soutenu l’impérialisme français à chaque épreuve décisive — Union sacrée, vote des crédits du corps expéditionnaire en Indochine, pouvoirs spéciaux de 1956, défense de « l’industrie française » et de « l’emploi français » sur une ligne qui aligne le travailleur national sur sa propre bourgeoisie contre le travailleur étranger. C’est ce que le mouvement ouvrier nomme depuis 1914 le social-chauvinisme : le socialisme dans les mots, la défense de la patrie impérialiste dans les actes.
D’où la conclusion qui désarme définitivement le spectacle de leur affrontement : ces courants peuvent s’opposer ici, sur la scène intérieure française, et se retrouver alliés ailleurs, sur l’échiquier impérialiste mondial. Leur querelle est locale ; leur commune appartenance au camp de l’ordre impérialiste est structurelle. On le vérifie sur chaque théâtre. Au Sahel, où la France a mené sa guerre puis ses manœuvres troubles avec les groupes armés, aucun des trois ne dénonce réellement l’impérialisme français. En Ukraine, la gauche du « Front populaire » comme le RN s’accommodent de la logique d’armement et de blocs, aucun ne combat l’impérialisme de son propre camp. En Syrie, l’islam politique a servi de supplétif à l’Occident avant que son ancien chef soit reçu à l’Élysée. Le seul anti-impérialisme réel est celui du prolétariat qui combat d’abord sa propre bourgeoisie — ce qu’aucun des trois ne fait, ni ne fera jamais.
V. La seule ligne de classe
Le matérialiste ne défend pas le voile : il n’a aucune religion à promouvoir et combat toute oppression réelle des femmes, là où elle s’exerce concrètement. Il combat l’islam politique comme force réactionnaire et le voile-imposition comme instrument de contrôle. Mais il refuse de confier à l’État bourgeois le soin de mener ce combat à sa place. Car cet État n’a jamais été neutre. La légende républicaine fait de la loi de 1905 le grand combat contre l’Église ; le bilan matériel dit autre chose. 1905, c’est l’année de la révolution russe et d’une vague de grèves en Europe : dresser les républicains contre les cléricaux a permis de dériver la montée de classe vers un affrontement entre fractions de l’ordre, et de souder un bloc « républicain » par-dessus les classes. Et l’on n’a rien enlevé d’essentiel à l’Église : le concordat d’Alsace-Moselle salarie toujours les cultes, l’école catholique est financée par la loi Debré, le président demeure chanoine de Latran, et l’Église a couvert pendant des décennies les violences de Bétharram dans l’enseignement catholique. L’aile qui voulait frapper réellement l’Église n’a pas gagné. Voilà pourquoi cet État ne réprime que les pratiques religieuses des fractions dominées du prolétariat — les travailleurs immigrés et leurs enfants — en épargnant le culte installé en lui jusqu’à son sommet. Non que l’islam soit « la religion des opprimés » : ce serait le glissement de la gauche identitaire. L’islam politique est religion d’État dans des dizaines de pays, et ses relais en France émanent d’États et de bourgeoisies étrangères. Ce ne sont pas les religions qui sont dominées, ce sont les travailleurs visés ; et c’est leur position de classe, non leur croyance, qui décide qui la laïcité d’État discipline et qui elle protège.
L’interdit étatique ne fait pas reculer l’islam politique : il le sacre persécuté et resserre son emprise sur les femmes qu’on prétend en détacher. Ce qui l’affaiblit réellement, ce qui le terrifie, c’est l’unité de classe — la seule force qui arrache les travailleuses croyantes à leurs encadreurs en les rejoignant comme égales et comme exploitées dans un combat commun. Le PCF qui flatte aujourd’hui les notables communautaires après avoir hier réprimé les colonisés, et l’État réactionnaire qui instrumentalise la laïcité contre les musulmans, ont en commun de rendre cette unité impossible : l’un en enfermant les travailleurs immigrés dans leur communauté, l’autre en les en faisant les ennemis.
Ni la fausse laïcité à géométrie variable du pouvoir et du RN, ni l’islam politique des Frères musulmans, ni le suivisme stalinien qui réprime, stigmatise ou flatte selon ce qu’exige l’ordre bourgeois : sous des masques opposés — patriote, religieux, progressiste — une seule et même fonction, diviser le peuple travailleur pour le compte des milliardaires et de leur État. Contre elle, une seule chose à reconstruire — l’unité du prolétariat, par-delà les religions, les nationalités, les identités et leurs marchands. Cette unité n’est pas un vœu moral : c’est l’arme décisive, la seule qui dissolve d’un coup tous les masques en rappelant aux exploités ce qu’ils sont par-delà ce qui les sépare. C’est elle, et elle seule, que toutes ces guerres de symboles ont pour fonction d’empêcher.
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