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Le Groupe SNCF est une annexe de l’armée... Cheminots, battons-nous contre la guerre impérialiste !

vendredi 24 juillet 2026, par Karob

« Le Groupe SNCF est un appui efficace de l’action de l’État. Partenaire de la défense nationale, le groupe a participé à plusieurs exercices militaires et s’est engagé à promouvoir la réserve opérationnelle en juillet 2023 en renouvelant sa "convention de soutien aux politiques de réserve" avec le ministère des Armées et des Anciens combattants. » — Fiche officielle du ministère des Armées, « Troupes à pied : Réservistes du Groupe SNCF », juillet 2026

14 juillet 2026 : dans les guerres à venir annoncées par Macron, la SNCF renoue avec la défense nationale et prépare les cheminots à servir l’impérialisme français — Kazib/SUD-Rail/Révolution Permanente détourne le regard

L’aveu ne vient pas d’un tract syndical ni d’un pamphlet : il vient du ministère lui-même. « Appui efficace de l’action de l’État », « partenaire de la défense nationale », « plusieurs exercices militaires », convention de soutien aux politiques de réserve renouvelée avec le ministère des Armées. L’institution se décrit elle-même, et sa langue dit tout. Reste à la traduire, et à regarder qui, à gauche, a choisi de ne pas le faire.

Le 14 juillet 2026, 107 agents du groupe SNCF ont défilé à pied sur les Champs-Élysées, aux côtés des forces armées, sous le commandement d’un colonel de réserve devenu « référent Garde nationale » permanent dans l’organigramme de l’entreprise. La question n’est pas de savoir ce que le 14 juillet fut jadis — la prise de la Bastille. La question est : à quoi sert ce défilé-ci, cette année-ci. La veille, Macron y a répondu lui-même.

« Préparer les guerres à venir » : le mot d’ordre est présidentiel

Le 13 juillet, à l’hôtel de Brienne, Macron ne dresse pas un bilan qui se ferme. Il trace une ligne à poursuivre : « Oui, nous devons préparer les guerres à venir », « ce sont les guerres d’aujourd’hui que nous devons gagner ». Il revendique un budget militaire porté à 64 milliards d’euros en 2027, soit en dix ans un doublement du budget des armées, plus 36 milliards supplémentaires pour la période 2026-2030. Il assume la formule : la France se tient prête à combattre pour défendre la liberté et le droit, au prix du sang s’il le faut. Ce n’est pas un spectacle du passé : c’est un armement tourné vers l’avenir, prononcé devant Zelensky et vingt-cinq chefs d’État de la « Coalition des volontaires » réunis la veille.

Et le mot que la fiche SNCF emploie pour se décrire — « participer à la résilience de la Nation » — est défini dans ce discours : l’actualisation de la loi de programmation militaire entend renforcer la résilience de la Nation et consolider cette force d’âme. Le vocabulaire de l’entreprise ferroviaire n’est pas une fioriture de communicant : c’est un fragment du lexique de guerre du chef des armées. Quand la SNCF dit « réseau stratégique défense » et « résilience », elle parle la langue de Brienne.

La réserve n’est pas du folklore : c’est un pilier nommé de l’économie de guerre

Le même discours soude la jeunesse et la réserve dans une seule phrase. Le nouveau service national, « purement militaire », lancé en septembre 2026, est selon Macron essentiel pour continuer à recruter les meilleurs, essentiel pour continuer aussi à accroître notre réserve. La réserve opérationnelle — celle qu’alimentent les 1 500 cheminots réservistes du groupe — n’est donc pas une lubie d’entreprise : c’est un rouage revendiqué de l’économie de guerre, au même rang que l’embrigadement des 18-25 ans. Le défilé des cheminots et le service national relèvent du même dispositif : fournir le « sang » que réclame le réarmement, à côté des milliards. L’agent SNCF en uniforme et le jeune appelé de septembre sont deux produits de la même chaîne.

Ce que la SNCF met en scène, l’État l’a déjà inscrit dans le contrat

Ce défilé ne se surajoute pas au rapport salarial : il le dévoile. Le réseau étant classé infrastructure de défense, le cheminot accepte, en signant, d’être appelé sous les drapeaux sur son lieu de travail en cas de mobilisation. La « réserve volontaire » festive qu’on parade le 14 juillet n’est que la face consentie d’une subordination militaire déjà là, pré-inscrite. Dans la conjoncture de 2026 — économie de guerre que Macron juge lui-même insuffisante, désengagement états-unien reporté sur les impérialismes européens, front ukrainien érigé en priorité — cette clause dormante cesse d’être théorique. On habitue aujourd’hui les corps, par la fierté et la parade, à ce que l’économie de guerre exigera d’eux demain par la contrainte.

Cette mobilisation du cheminot n’a d’ailleurs rien d’inédit : elle a déjà servi contre lui. En août 1953, lorsque quatre millions de travailleurs se mettent en grève contre les décrets Laniel reculant l’âge de la retraite des fonctionnaires, le gouvernement réquisitionne les cheminots et les postiers en s’appuyant sur un décret de 1938 relatif à la sécurité du territoire en temps de guerre. Les ordres de réquisition finirent en feu de joie et la grève l’emporta ; mais le principe était posé, et il tient toujours : l’État se réserve de traiter le cheminot en mobilisable, arme d’abord dirigée contre ses propres grèves.

Une histoire qu’il faut nommer sans la travestir : direction contre cheminots, 1940-1944
Que l’appareil ne soit jamais neutre, l’histoire de l’entreprise l’a déjà démontré. Mais il faut nommer qui, dans cette histoire, fit quoi. La même fiche ministérielle fait défiler le passé du Groupe « de la reconstruction d’après-guerre à l’accueil des réfugiés ukrainiens » — et saute par-dessus 1940-1944.
Sous l’Occupation, la direction de la SNCF, créée en 1938, a mis l’entreprise au service de l’effort de guerre allemand : acheminement des matières premières, de la main-d’œuvre du travail forcé, et des convois de déportation des Juifs — wagons, horaires, factures à l’occupant, établies sur la foi des travaux de l’historien Christian Bachelier (rapport SNCF/CNRS, 1996). C’est l’appareil qui collabore.
Ce ne sont pas les cheminots. Une fraction d’entre eux a saboté précisément cet effort de guerre : déboulonnage de rails, aiguillages détruits, machines lancées à contre-voie, renseignement, filières d’évasion, et la grève du 10 août 1944 qui précipita l’insurrection de Paris. Ils l’ont payé : autour de 2 000 cheminots fusillés ou exécutés, quelque 7 000 déportés. La ligne de classe passe à l’intérieur de l’entreprise, entre une hiérarchie qui sert l’État du moment et des travailleurs qui le combattent.
Encore ne faut-il pas idéaliser cette résistance ouvrière — et c’est ici que le mythe fabriqué doit être écarté. Dès 1946, la SNCF commande à René Clément le film La Bataille du rail, qui exalte le cheminot héroïque et efface la collaboration de la direction ; l’entreprise est citée à l’ordre de la Nation, décorée de la Légion d’honneur en 1951. Cette geste résistancialiste a servi à souder rétrospectivement direction et agents dans un même « service de la Nation » — exactement l’opération que reconduit la fiche de 2026. Et sur le fond, le sabotage cheminot, acte de classe réel, fut capté par le PCF et la CGT ralliés à de Gaulle : placé sous la tutelle du terrain bourgeois de l’union nationale, il fut désarmé à la Libération — « une seule armée, une seule police, un seul État », dira Thorez — et retourné en discipline productiviste au service de la reconstruction de l’État capitaliste. L’énergie de classe était réelle ; faute d’organisation indépendante, elle fut confisquée. La leçon vaut pour aujourd’hui.

Un siècle de grèves : ce que la parade veut faire oublier

On fait défiler derrière l’armée une corporation dont l’histoire est faite d’affrontements avec l’État patronal. Il faut les rappeler, car on les a oubliés — ou jamais appris.

Novembre-décembre 1947. Née à la régie Renault en avril, une vague de grèves quasi insurrectionnelles emporte trois millions de travailleurs ; les cheminots y tiennent une place centrale, jusqu’aux voies sabotées début décembre. Mais le PCF et la CGT, qui accompagnent le mouvement, ne cherchent jamais à en faire une véritable grève générale capable de renverser le rapport de forces : ils veulent reconquérir un crédit perdu, non prendre le pouvoir. Le conflit s’achève sur la scission de la CGT et la naissance de Force ouvrière, montée avec l’appui financier des syndicats américains. Première démonstration, à chaud, de ce que coûte à la classe ouvrière la tutelle de directions qui la subordonnent à leurs manœuvres.

Août 1953. Contre le plan d’austérité Laniel et le recul de l’âge de la retraite des fonctionnaires, une grève partie des postiers de Bordeaux s’étend en quelques jours à toute la fonction publique : SNCF, mines, PTT, EDF, puis métallurgie, banques, chimie. Quatre millions de grévistes, trois semaines, les réquisitions bravées. Le gouvernement recule : aucun décret n’est appliqué, l’âge de la retraite n’est pas repoussé. Une victoire arrachée par en bas, largement au-delà des consignes syndicales — ce n’est pas une grève « cheminote » mais un mouvement d’ensemble où les cheminots furent un contingent moteur.

Décembre 1986 - janvier 1987. C’est la pièce maîtresse. Partie des agents de conduite de Paris-Nord réunis en assemblée générale, contre une grille de salaire « au mérite » liquidant l’ancienneté et une remise en cause du statut, la grève reconductible gagne 80 % des dépôts. Surtout, les cheminots se dotent de leurs propres organes : comités de grève réunissant syndiqués et non-syndiqués, puis une Coordination nationale des agents de conduite — 55 dépôts sur 94 représentés par des grévistes mandatés en AG, contrôlant eux-mêmes les négociations, occupant les voies. La direction retire son projet de grille le 31 décembre. Cette auto-organisation, l’une des plus avancées du dernier demi-siècle, fut violemment combattue par la CGT, qui voyait la base lui échapper. Elle montre, en acte, ce dont les cheminots sont capables quand ils décident eux-mêmes.

Novembre-décembre 1995. Contre le plan Juppé — allongement de la durée de cotisation, attaque frontale sur les régimes spéciaux —, la SNCF et la RATP partent en grève reconductible, animée par des AG, et paralysent le pays trois semaines. Rejoints par la Poste, EDF, France Télécom, portés par le mot d’ordre « Tous ensemble » et le soutien de l’opinion, les grévistes font plier le gouvernement : le 15 décembre, Juppé retire sa réforme des retraites et l’attaque contre les régimes spéciaux. La dernière grande victoire sociale arrachée sous la Ve République.

Mars-juin 2018. Contre le « pacte ferroviaire » qui met fin au recrutement au statut pour tout cheminot embauché après le 31 décembre 2019 et prépare l’ouverture à la concurrence, l’intersyndicale organise une grève « perlée », deux jours sur cinq pendant trois mois. Le dispositif, pensé en haut, épuise les grévistes sans jamais bloquer durablement ; la loi passe. Défaite lourde : le statut, conquête ouvrière du XIXᵉ siècle, est liquidé pour les générations suivantes. La démonstration par la négative de 1986 — sans contrôle de la base sur sa propre grève, la combativité se dépense en pure perte.

Janvier-mars 2023. Contre la retraite à 64 ans, les cheminots sont de toutes les journées d’une mobilisation qui dépasse en ampleur les records de 1995 et de 2010. Mais l’intersyndicale s’en tient à des journées d’action espacées, sans jamais chercher le blocage reconductible qui, seul, aurait pu faire céder l’exécutif ; celui-ci passe en force au 49.3 le 16 mars et impose sa loi. Le rejet massif, faute de stratégie de rupture, ne se transforme pas en victoire.

Voilà la lignée qu’on fait défiler derrière l’armée. De ces six moments se dégage une même leçon : les cheminots ne l’ont emporté (1953, 1986, 1995) que lorsqu’ils débordaient les directions syndicales et prenaient leur grève en main ; ils ont été défaits (2018, 2023) chaque fois qu’ils s’en sont remis à des états-majors gérant la mobilisation par en haut. C’est cette histoire d’indépendance de classe que la parade du 14 juillet veut recouvrir d’un drapeau.

Retourner la question de l’armement

Le 14 juillet 2026 est le renversement de cette histoire, et il n’est pas symbolique : il enrôle cette force, dans le moment précis où Macron annonce ses guerres à venir, du côté de l’appareil qu’elle a passé un siècle à combattre. Ces réservistes cheminots viennent « renforcer », dit la fiche, les forces « de sécurité intérieure » — celles-là mêmes qui éborgnent les manifestants et qu’ils pourraient un jour retrouver en face, en grève.

Le défilé pose une question, et c’est une question militaire : qui arme qui, pour le compte de quelle classe, sous quel commandement. L’État capitaliste y répond en armant les cheminots pour son ordre à lui — la réserve, la mobilisation inscrite au contrat, le dressage à l’obéissance. La seule réponse conséquente ne consiste pas à déplorer cette militarisation, mais à en retourner le sens. Le prolétariat ne délègue pas sa défense à l’appareil qui l’exploite. Ce que 1944 a montré par la négative — une classe qui saborde l’occupant puis se laisse désarmer par ses propres directions — trace la tâche par l’endroit : les cheminots, comme l’ensemble du peuple travailleur, ont à s’organiser de manière autonome et indépendante, hors de la tutelle de l’État, de ses syndicats intégrés et des partis qui gèrent son ordre. À former leurs propres cadres, leurs propres bataillons du peuple travailleur — l’armement du prolétariat pour sa cause, et non pour les guerres de la bourgeoisie française. Les coordinations de 1986 en furent une ébauche : la base décidant elle-même, mandatant, contrôlant. Il s’agit de reprendre ce fil, et de le mener jusqu’au bout.

Révolution Permanente déréalise ce qu’il faudrait prendre au mot

Reste ceux qui, à gauche, prétendent porter cette perspective et détournent le regard au moment de l’appliquer. Le même 14 juillet, Révolution Permanente publie deux articles contre le défilé. L’un dénonce les douze policiers de la BRAV-M dans le cortège motorisé. L’autre, sous la plume de Gregorio Oneto, formule pourtant la thèse juste : la reconstruction de la capacité destructive de l’armée à l’étranger implique une militarisation interne de la société française. Anasse Kazib tweete le jour même contre « les écraseurs de révolution, les tabasseurs de gilets jaunes ».

Deux problèmes, du point de vue matérialiste.

D’abord le mot choisi. Oneto titre « le spectacle militariste de Macron » et le lit comme à l’image des deux mandats du président — une clôture, un bilan. Mais Macron dit l’inverse : non pas un bilan qui se ferme, une trajectoire qu’il enjoint à son successeur de continuer, vers les guerres à venir. Nommer « spectacle » — le registre de la représentation, de l’illusion — c’est déréaliser l’événement à l’instant précis où il faudrait le prendre au mot comme préparation matérielle. On regarde le 14 juillet comme une image, quand il est un ordre de marche.

Ensuite l’angle mort, et il est sélectif. RP dénonce le réarmement en général, l’austérité, la canicule, la BRAV-M, l’embrigadement de la jeunesse — jusqu’en Allemagne, où l’article cite le fiasco du service militaire. Partout, sauf dans le seul lieu où l’organisation a des militants, un mandat, une prise réelle : la réserve opérationnelle de la SNCF. Pas une ligne, dans aucun des deux articles, sur les 107 cheminots défilant à pied dans le même cortège que les douze policiers repérés. Kazib et Laura Varlet sont cheminots ; RP est implanté à la SNCF ; le journal sait suivre l’entreprise quand un agent y est licencié. Mais la militarisation de sa propre branche — l’incarnation exacte, dans le monde du travail, de la militarisation interne de la société qu’Oneto théorise — reste invisible. On voit la militarisation quand elle porte l’uniforme de l’ennemi désigné ; on ne la voit pas quand elle porte le gilet de la maison.

Ce n’est pas une distraction, c’est une position. Saisir la réserve SNCF obligerait à porter l’antimilitarisme dans les dépôts, contre la direction et contre l’adhésion d’une partie des agents, en rupture avec le cadre national-défensiste que l’appareil syndical — SUD-Rail, Solidaires — ne conteste pas, pas plus qu’il ne conteste le soutien à la guerre en Ukraine. RP tient la clé théorique, la militarisation interne de la société, et ne la tourne pas dans la seule serrure qui l’engagerait vraiment : son propre lieu de travail. Le radicalisme se déploie où il ne coûte rien — la police honnie, Gaza — et se retire là où il faudrait rompre. La question de l’armement du prolétariat ne se pose pas sur les réseaux, à distance des tabasseurs de gilets jaunes. Elle se pose dans les dépôts, là où l’État vient précisément de recruter ses réservistes. C’est là, et nulle part ailleurs, qu’on mesure une politique.

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