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Quatre grenades lacrymogènes sur une aire de jeux d’Ivry-sur-Seine

vendredi 28 août 2026, par Karob

Quatre grenades lacrymogènes sur une aire de jeux, une quarantaine d’enfants, une quinzaine de plaintes

IVRY-SUR-SEINE, 21 JUILLET : L’IMPUNITÉ N’A PAS ATTENDU LA LOI

L’interpellation était faite, à plusieurs mètres de la cité. C’est après que la BAC de Créteil est arrivée — contre le goûter des enfants. Puis la préfecture de police, dont relève cette BAC, a démenti sa propre opération.

Ce que montre la vidéo, ce que confirment tous les autres récits

Nous avons accès à une vidéo diffusée dès le lendemain des faits : celle de Fanta, habitante de la cité, fille et sœur de deux des femmes agressées, mère de la fillette de six ans [18]. C’est elle qui a parlé la première, c’est d’elle que tout est parti. Le journal municipal, la presse, les rassemblements n’ont fait ensuite que confirmer son récit [1][2]. Nous le suivons donc, en signalant ce que chaque autre source y ajoute.

Un lieu que les habitants avaient construit eux-mêmes

Mardi 21 juillet, en début de soirée, cité Amédée-Huon, quartier Monmousseau-Vérollot, à Ivry-sur-Seine. Canicule : les appartements sont invivables, et ce sont les vacances — la vie se fait dehors. En bas des immeubles, les habitants ont construit leur propre équipement : des bancs, un barbecue, une cage de foot pour les enfants, des haltères, et des artistes ont décoré l’ensemble de graffs [18][1]. Ce soir-là, une quarantaine d’enfants et d’adolescents, et le goûter que les mères du quartier préparent à tour de rôle [1]. Rien de tout cela n’a été fourni par la mairie, le bailleur ou l’État : le quartier s’est équipé lui-même, gratuitement, pour vivre ensemble.

L’interpellation était faite. Pourquoi sont-ils venus vers les familles ?

Des policiers interpellent un homme à plusieurs mètres de la cité. L’affaire est réglée, l’homme est arrêté. C’est après que la BAC de Créteil est appelée — pour une raison restée inconnue, admet le journal municipal — et qu’elle arrive en moins de cinq minutes [1]. Pourquoi venir ensuite vers les familles ? Personne ne le dit. Lutte Ouvrière avance que les policiers n’auraient pas supporté d’être filmés [19]. La préfecture de police, elle, ne donne aucun motif. La question reste entière — c’est la première de celles que nous posons plus bas.

Trente à quarante minutes de chasse

Les hommes de la BAC sortent des voitures et tirent des salves de grenades lacrymogènes sur le lieu de vie — deux, puis deux autres [1][19]. Deux mères s’avancent pour demander l’arrêt : les enfants paniquent, toussent. Réponse : le gaz en pleine face. Les deux femmes reculent — et sont suivies. On ne disperse pas quelqu’un qui recule : on le poursuit. L’une est ceinturée, matraquée, plaquée au sol [18][19]. C’est la grand-mère, sa petite-fille de six ans à la main ; elle demande à un policier si ce sont eux qui ont jeté les grenades, il répond oui, un autre la frappe : « Rentrez dans vos pays de merde ! » [1]. Gazée, battue, elle suffoque et fait une crise d’angoisse ; on la laisse au sol, vingt minutes, pendant que des policiers l’accusent de jouer la comédie [1][18]. Sa fille descend demander des explications : gazée à son tour [18]. Un adolescent est touché au pied par un tir de LBD, une fillette de dix-huit mois respire les gaz [1][3]. L’ensemble dure trente à quarante minutes [1]. Une quinzaine de plaintes ont été déposées, l’IGPN saisie [1].

Qui a protégé les enfants ce soir-là

Pas la loi, pas un élu, pas un « contrôle » : le quartier. Une mère met les enfants à l’abri dans un magasin [18], des parents organisent le repli des plus petits loin des fumées [19][1], les téléphones filment [18][1]. Il faudra laver au lait les yeux de la fillette de six ans, qui a vu sa grand-mère à terre [18]. Les vidéos existent : la mère frappée au sol, l’enfant égarée dans les gaz [18]. Et le témoignage règle d’avance la question de la « bavure » : le quartier est patrouillé en permanence, la voiture de la BAC y est connue de tous — l’heure des familles était donc connue. « Vous l’avez fait sciemment » [18].

La préfecture de police dément sa propre opération

La préfecture de police a publié sa version : « une passante, victime d’une crise d’angoisse », prise en charge par les secours ; et aucun fait comparable recensé [2].

Posez le communiqué à côté du témoignage : chaque mot travaille. La crise d’angoisse est vraie — mais amputée de sa cause : la femme la fait après le gaz et les coups de matraque, et le communiqué garde le symptôme en supprimant ce qui l’a produit. « Passante » est faux deux fois : elle n’est pas de passage, elle est du quartier — grand-mère de la fillette de six ans, mère de celle qui témoigne — et le mot la déracine, la rend accidentelle, sans attaches, sans voisins. Quant aux grenades et aux coups : rien, puisque rien n’est recensé — c’est-à-dire rien dans les registres que la police tient elle-même. Le mensonge d’État ne fabrique pas du faux : il prélève dans le vrai ce qui l’innocente et jette le reste. C’est plus efficace qu’une invention, et plus difficile à réfuter — jusqu’à ce que la fille de la « passante » parle, vidéos à l’appui.

Il faut ensuite savoir qui parle. Il n’existe qu’un seul préfet de police pour Paris et la petite couronne : depuis le 14 septembre 2009, toute la sécurité publique des Hauts-de-Seine, de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne relève de lui [4][5]. Une BAC venue de Créteil — la BAC départementale du Val-de-Marne y a sa base [6] — s’inscrit dans cette chaîne : direction territoriale du 94, direction de l’agglomération, préfet de police. Quel échelon exact a appelé, quel échelon a couvert, nous ne le savons pas encore : c’est l’une de nos questions. Mais une chose est acquise : l’institution qui a publié le démenti est aussi l’autorité au sommet de la chaîne dont relève l’unité. La même maison commande et raconte.

Un préfet nommé pour « faire rempart »

Ce sommet a un nom : Patrice Faure, nommé préfet de police le 22 octobre 2025, jusque-là directeur de cabinet d’Emmanuel Macron à l’Élysée, militaire de formation passé par les troupes parachutistes, ancien haut-commissaire en Nouvelle-Calédonie [7]. Il a succédé à Laurent Nuñez, devenu ministre de l’Intérieur — lequel, en l’installant, lui a fixé publiquement sa feuille de route : « défendre cette maison de tout votre poids » contre les assauts qu’elle ne manquera pas d’essuyer [8]. Nous ne savons pas qui a ordonné les grenades du 21 juillet ; nous savons qui dirige l’institution qui les couvre, et ce qu’on lui a demandé le jour de son installation. La responsabilité est institutionnelle et politique — et elle a un visage.

Si des infractions ont été relevées, la loi obligeait à informer le maire. Qu’a-t-il reçu ?

Une précision qui change tout : l’article L. 132-3 du code de la sécurité intérieure oblige les responsables locaux de la police nationale à informer le maire, sans délai, des infractions causant un trouble à l’ordre public commises sur le territoire de sa commune [21]. Le texte vise les infractions commises sur la commune — il ne les réserve pas à celles que commettraient les habitants.
Toute la question est donc celle de la qualification. Quarante enfants gazés au pied d’une cité, une femme matraquée et laissée au sol, un adolescent touché au LBD, une quinzaine de plaintes : si des infractions ont été relevées ce soir-là, la loi obligeait à en informer le maire sans délai. L’ont-elles été ? Et sinon, qu’est-ce que la police a bien pu considérer comme s’étant passé le 21 juillet ? Car c’est là la porte de sortie que l’administration s’est ménagée : l’obligation ne joue que pour les faits qualifiés d’infraction et de trouble à l’ordre public, notion que la loi ne définit pas [22]. Même mécanique que le communiqué — le corps qui a frappé qualifie lui-même ce qu’il a fait, et se dispense d’en rendre compte en décidant qu’il n’y a rien à recenser.

Philippe Bouyssou a appris les faits comme tout le monde, par les habitants et les réseaux, et n’a écrit qu’ensuite — à la préfecture, au ministre [1][2]. Or il n’est pas un simple témoin indigné. Le maire est officier de police judiciaire, et l’article L. 132-2 du code de la sécurité intérieure le dit sans détour : il est tenu de signaler sans délai au procureur de la République les crimes et délits dont il acquiert connaissance dans l’exercice de ses fonctions [23]. Le signalement au parquet n’est pas une option courageuse, c’est une obligation. Et il a un effet utile : lorsque le parquet prend ensuite une décision — classement sans suite, alternative aux poursuites, poursuites, jugement définitif, appel —, le maire qui avait signalé les faits doit en être informé dans un délai d’un mois [21]. Là où une lettre au ministre disparaît dans un tiroir, un signalement ouvre un droit de suivi.

Cent ans de gestion soi-disant communiste, zéro pouvoir sur la force publique

Car sur le fond, le maire ne commande rien. Sa qualité d’officier de police judiciaire est de papier : il n’a pas autorité sur un seul homme de la BAC opérant à Ivry. Le PCF tient l’hôtel de ville depuis l’élection de Georges Marrane, le 15 mai 1925 [25] ; la ville et le parti viennent d’en fêter le centenaire sous l’étiquette d’« un siècle de gestion communiste » [9][26]. Communiste, cette gestion ne l’est que de nom : cent ans de mairie soi-disant communiste, et pas une minute d’autorité sur la force armée qui quadrille la commune.

Que l’on ne se méprenne pas sur ce que nous reprochons là. Nous ne réclamons pas que la mairie ait sa propre police — ce serait réclamer une police de plus. Nous constatons ce que cent ans de gestion soi-disant communiste ont laissé intact : l’État bourgeois, ses corps armés, sa hiérarchie préfectorale. Une municipalité, fût-elle dirigée par un parti stalinien qui a gardé le nom de communiste, administre à l’intérieur de cet État ; elle en gère les marges — logements, crèches, colonies, subventions — sans jamais toucher à son noyau. C’est là toute la différence avec la Commune de 1871, dont le premier décret supprima l’armée permanente au profit du peuple en armes, et qui arracha la police au pouvoir central pour en faire un instrument de la Commune, responsable et révocable à tout instant. Toute la question d’Ivry est là : qui commande la force publique, et devant qui répond-elle ? Et c’est le sens du mot que nous employons ici : la gestion d’Ivry n’est pas communiste, elle est stalinienne — c’est-à-dire l’exact contraire, la gestion loyale de l’État bourgeois par un parti qui a rompu avec le communisme tout en en gardant l’enseigne. Le PCF a demandé et obtenu des places dans l’appareil d’État plutôt que de le briser, et sur le terrain qui nous occupe, il n’a jamais mis en cause l’existence même d’une police d’État — seulement ses excès.

D’où l’impuissance du 21 juillet, qui n’est pas celle d’un homme mais celle d’une politique : le maire condamne, écrit, saisit — et les gaz retombent quand même sur l’aire de jeux. L’architecture, elle, vient de loin. La préfecture de police, créée en 1800, est l’instrument du pouvoir central sur la ville insurrectionnelle : Paris n’a pas eu de maire élu de la Commune à 1977, et la réforme de 2009 a étendu ce régime d’exception à toute la banlieue ouvrière. La commune n’est pas dans la boucle parce que la boucle a été dessinée pour qu’elle n’y soit pas.

Quinze jours qui disent tout : 7, 21, 22 juillet

Le 7 juillet, l’Assemblée nationale adopte, par 313 voix contre 199 — bloc central, droite, extrême droite —, la proposition de loi d’Éric Pauget (LR) instaurant la présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, durcie par amendement gouvernemental, soutenu par Laurent Nuñez, en présomption de légalité des tirs [10]. Précisons, parce que la précision est une arme : ce texte n’est pas une loi. Il est adopté en première lecture et transmis au Sénat ; la BAC n’a donc rien « appliqué » juridiquement le 21 juillet. Ce qu’elle a appliqué, c’est le climat : un Parlement qui blinde d’avance les tirs, un ministre qui soutient, et une pétition de plus de 700 000 signatures classée « redondante » par la commission de l’Assemblée le 22 juillet [11] — le lendemain d’Ivry. En quinze jours : le droit d’impunité voté, l’impunité pratiquée, la voie pétitionnaire fermée. Amnesty International l’a dit sans détour : avec ce texte, sans la vidéo, le tir qui a tué Nahel Merzouk aurait été considéré comme légal [12].

Une police née du contrôle colonial

La loi de juillet n’explique pourtant pas tout : la BAC vient de plus loin. Le sociologue Mathieu Rigouste l’a documenté : la première brigade anti-criminalité est fondée le 1er octobre 1971 à Saint-Denis, sous le préfet Pierre Bolotte — officier colonial en Indochine et en Algérie, ordonnateur de la répression de mai 1967 en Guadeloupe, qui fit des dizaines de morts —, théoricien d’une « anti-criminalité » consistant à pénétrer la population pour capturer l’« ennemi intérieur » [13]. Le contexte immédiat de cette création dit tout : à l’automne 1971, les affiches du Mouvement des travailleurs arabes dénonçaient dans Paris l’affaire Behar Rehala, ouvrier immigré poursuivi par des policiers pour le vol d’un pot de yaourt — à Ivry, déjà [20]. C’est contre ce type de dénonciations que l’État décide d’encadrer techniquement sa police anticriminalité, plutôt que d’y mettre fin. Charles Pasqua généralise les BAC à toute la France en 1994 [14]. Ce corps n’a pas « dérapé » le 21 juillet : il a fonctionné selon sa notice — le contrôle des populations issues des colonies, transféré des colonies vers les quartiers ouvriers. L’insulte qui a accompagné le coup de matraque n’est pas un excès individuel : c’est la doctrine qui parle par la bouche de l’exécutant.
 
La gauche réformiste et stalinienne dénonce — et renvoie à l’État

Il faut le dire : ils ont dénoncé. Philippe Bouyssou (PCF) a condamné avec la plus grande fermeté [2]. Mathilde Panot (LFI), députée de la circonscription, a dénoncé, écrit à la préfecture, au ministre, au Premier ministre, et réclamé au rassemblement du 26 juillet la dissolution de la BAC [1][3]. Assa Traoré est venue à la tribune, dix ans après la mort de son frère [3]. La colère est réelle, la dénonciation aussi. Voici leurs deux prises de position, telles qu’elles ont été publiées.

Philippe Bouyssou, maire PCF d’Ivry-sur-Seine — communiqué publié le 22 juillet à 15 h 04.

Mathilde Panot, députée LFI de la circonscription — publication du 23 juillet, annonçant un courrier au ministre de l’Intérieur.

Regardez maintenant ce qu’ils ne disent pas. Le maire condamne, invite à porter plainte, saisit l’IGPN, écrit au ministre — et pas une ligne sur ce que la loi lui donne : ni ce qu’il a reçu au titre du L. 132-3, ni ce qu’il n’a pas reçu, ni le signalement au procureur auquel le code l’oblige. Tout se passe comme si ce code n’existait pas. La députée, elle, demande publiquement si la BAC a tous les droits dans les quartiers populaires et annonce un courrier au ministre : à notre connaissance, aucune question au gouvernement, aucune question écrite, aucune demande de commission d’enquête n’a été déposée sur les faits du 21 juillet [15]. Un courrier se range dans un tiroir ; une question écrite appelle une réponse publiée. Ils ont choisi l’instrument qui n’oblige à rien.

Rappelons enfin ce qu’ils sont l’un et l’autre : le Front populaire — la coalition qui, à Ivry comme à l’Assemblée, se présente comme le camp des travailleurs. Ce n’est pas la première fois cette année que la municipalité renvoie une affaire à l’État : en juin, contre l’élu RN qui déposait un amendement sur les signes religieux visant deux conseillères, le maire suspendait la séance et saisissait le préfet [27]. Deux fois en deux mois, le même réflexe — remettre le dossier à l’appareil, et attendre.
Le rassemblement du 26 juillet a tout confirmé, dans leurs propres bouches [29]. Le maire s’y est dit — la formule est de lui — présent « plus en tant qu’invité ». Le maire, invité sur son propre territoire : l’aveu résume le siècle. Il a qualifié l’intervention de totalement inappropriée et surdimensionnée — qualification publique qui, dans la bouche d’un officier de police judiciaire, appelle mécaniquement le signalement au procureur qu’il n’annonce toujours pas. Sa théorie de l’action a tenu dans le décompte des plaintes, quatorze plus une enregistrée le lundi : il y aura des traces, a-t-il promis, et l’État ne pourra pas faire semblant d’ignorer. Politique de la preuve — qui suppose qu’un État confronté à des traces cède, quand le parquet et l’IGPN sont précisément les organes chargés de les traiter. Il a regretté le temps où sa génération disait « les gardiens de la paix » : sa génération est celle qui a vu naître les BAC, en 1971 — la police qu’il regrette n’a jamais existé pour les quartiers ouvriers. Et il a converti en une phrase l’auto-défense du quartier en procédure : les habitants ont su, selon lui, assurer leur propre défense en faisant valoir leurs droits. Mathilde Panot a salué le sang-froid extraordinaire des habitants — l’éloge de l’abstention — et annoncé qu’elle avait écrit au ministre et appelé le commissaire : les deux sommets de la chaîne mise en cause. Quant à Assa Traoré, elle a apporté à la tribune, sans le vouloir, la réfutation de toute cette politique : sa première plainte contre les forces de l’ordre, a-t-elle rappelé, a été classée sans suite — et c’est elle qui est poursuivie. Le bilan de la voie qu’on recommandait au quartier, énoncé sur l’estrade même.

Mais regardez où conduisent tous les chemins proposés. La plainte — au parquet. L’IGPN — la police enquêtant sur la police. Les lettres — à Laurent Nuñez, qui dirigeait la préfecture de police il y a dix mois et soutient le texte d’impunité. La pétition — sur le modèle de celle qu’on vient de classer sans la lire. La manifestation du 19 septembre — pour demander à l’État de retirer à l’État son « permis de tuer ». Chaque voie ramène la colère au guichet de l’appareil qui a frappé.

Et le cadre d’explication ferme le cercle : le racisme comme cause dernière, la bonne police républicaine comme horizon. Une habitante du quartier l’a formulé au rassemblement : les habitants veulent une police qui les protège, qui les rassure — pas une police qui les tabasse [29]. Or la même habitante, dans la même intervention, avait trouvé le mot le plus juste de la journée : ces « voyous légalisés » — légalisés, c’est-à-dire que l’illégalité est dans la loi, non dans la faute. La contradiction est entière, et elle n’est pas une trahison : c’est celle d’une conscience en mouvement. L’expérience du 21 juillet a produit la caractérisation exacte ; le cadre hérité, celui que la mairie, la députée et les médias répètent, fournit encore l’horizon. C’est exactement là que se joue notre travail — car si la violence est légalisée, aucune police réformée, produite par le même État, ne protégera quiconque. Le racisme n’est pas une invention, il est au dossier ; mais la section précédente montre d’où il vient : c’est un outil de fonctionnement du corps, pas un défaut à corriger. Corriger le racisme d’une force d’occupation, c’est réclamer une occupation polie. Et réclamer une police qui protège, c’est demander à l’État de classe un organe qu’il n’a jamais produit — quand la seule protection réelle, le 21 juillet, est venue du quartier lui-même. Dissoudre la BAC ? On dissoudra un sigle : la fonction lui préexiste et lui survivra tant que restera debout l’État qui l’exerce.

Lutte Ouvrière voit des cow-boys là où opère un État

Une organisation d’extrême gauche a écrit, à notre connaissance : Lutte Ouvrière, le 29 juillet [19]. L’article nomme la BAC de Créteil, les salves de grenades au mépris des dizaines d’enfants, les mères gazées en pleine face, matraquées, plaquées au sol : le constat y est, et il est juste. Mais lisez le vocabulaire : des cow-boys — c’est le titre —, des hommes déchaînés comme des bêtes, « des voyous en uniforme ». Un bestiaire, pas une analyse — une habitante du quartier a fait mieux au rassemblement, en deux mots : « voyous légalisés », où c’est la loi qui est mise en cause, et non la bête [29]. Tout s’arrête aux exécutants : pas un mot sur la préfecture de police, sur Patrice Faure, sur Laurent Nuñez, sur la chaîne de commandement ; pas une ligne sur le communiqué de déni, pourtant la pièce la plus politique du dossier. L’État y disparaît derrière des individus déchaînés — comme si un corps commandé, payé, couvert et bientôt légalement blindé était une meute échappée. LO écrit même que ces policiers se sentiraient encouragés par le vote, début juillet, d’une loi de présomption de légitime défense : or le texte n’est pas une loi — il est au Sénat, et l’imprécision escamote le fait que la bataille parlementaire continue et qu’une pétition de 700 000 signatures vient d’être enterrée. Reste la chute de l’article : la défense légitime, ce serait celle de la population victime des violences policières. C’est la seule direction juste — et LO s’y arrête net. Pas un mot sur comment : ni comité d’habitants, ni collecte des preuves, ni auto-défense organisée. Une intuition sans politique ; une formule de journal, pas un plan de bataille.

Quant à Révolution Permanente et au NPA-Révolutionnaires : au 20 août, nous n’avons trouvé sur leurs sites aucun article sur Ivry. Nous disons bien : nous n’avons rien trouvé — pas : ils n’ont rien publié. Le NPA-Révolutionnaires a pourtant conduit une liste aux municipales à Ivry même, menée par Selma Labib, conductrice de bus dans la ville [16]. Révolution Permanente, qui revendique le terrain des quartiers populaires et mène campagne présidentielle sur celui des violences policières, n’est passée en régime estival que le 31 juillet [17] : la fenêtre était ouverte — et Assa Traoré, qui fut un soutien de sa candidature, était à la tribune du 26.
 
NOS QUESTIONS — ET À QUI NOUS LES POSONS

Fanta a posé publiquement les premières, dans sa vidéo puis au rassemblement [18][3]. Nous les reprenons et les prolongeons, parce qu’aucune institution ne les posera. Nous voulons toute la chaîne, de l’homme qui a lancé la première grenade au bureau qui a rédigé le démenti.

À monsieur le préfet de police, Patrice Faure — que s’est-il passé le 21 juillet ?

1. Quelle unité, exactement ? BAC départementale du Val-de-Marne, BAC locale, autre service : le nom du service engagé le 21 juillet.

2. Combien d’équipages, combien d’agents, et sous quel commandement — le nom et le grade de l’officier responsable du dispositif ce soir-là.

3. Les numéros RIO des agents présents, et les immatriculations des véhicules engagés. L’obligation de port apparent existe depuis 2014 ; le Conseil d’État a dû enjoindre au ministre de l’Intérieur, en 2023 puis en 2026, de la faire enfin respecter et de rendre le matricule lisible [24]. Vos agents étaient-ils identifiables au pied de la cité Amédée-Huon ? Les vidéos des habitants en jugeront.

4. Qui a appelé la BAC, alors que l’interpellation était déjà faite à plusieurs mètres de là — et quel motif figure dans les registres ?

5. Qui a ordonné, ou couvert, le tir de grenades lacrymogènes sur un lieu occupé par une quarantaine d’enfants ? Sur quelle base légale, après quelles sommations ?

6. À quelle heure la direction territoriale du Val-de-Marne a-t-elle été informée, et par qui ? Quel compte rendu est remonté à la direction de l’agglomération, puis à votre cabinet ?
7. Qui a rédigé le communiqué assurant qu’aucun fait comparable n’était recensé, sur la base de quels rapports, et qui l’a validé ?

8. Endossez-vous l’opération de vos hommes — ou seulement leur version ?
9. Et au ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, qui dirigeait la préfecture de police il y a dix mois et soutient la présomption de légalité des tirs : êtes-vous en position de sanctionner quoi que ce soit ?

À monsieur le maire d’Ivry-sur-Seine, Philippe Bouyssou (PCF, Front populaire)

Pas un communiqué de plus : trois actes, tous vérifiables.

10. Dites publiquement ce que vous avez reçu au titre de l’article L. 132-3 : quelles notes d’information, à quelle date, émanant de quel service, sous quelle qualification des faits. Si vous n’avez rien reçu, dites-le aussi clairement — l’absence est une réponse, et elle nous en apprendra autant. Rendez public tout ce qui peut légalement l’être, l’information au maire s’exerçant dans le respect du secret de l’enquête [21].

11. Avez-vous signalé les faits au procureur de la République, comme l’article L. 132-2 du code de la sécurité intérieure vous y oblige [23] ? À quelle date ? Sinon, faites-le. Et lorsque le parquet prendra une décision, publiez-la.

12. Ouvrez les archives de la relation entre la mairie et la préfecture sur ce quartier : conventions, réunions, comptes rendus de sécurité. Que se décide-t-il sur la vie des habitants sans eux ?
À madame la députée de la circonscription, Mathilde Panot (LFI, Front populaire)
Vous avez saisi le ministre. Utilisez ce que le courrier ne fait pas.

13. Déposerez-vous une question écrite et une question au gouvernement sur les faits du 21 juillet — et en publierez-vous le numéro et la date ? Le préfet de police est sous l’autorité du gouvernement : c’est au gouvernement qu’il faut demander des comptes, pas au préfet de s’auto-évaluer.

14. Demanderez-vous publiquement l’identification de l’unité engagée, le nom et le grade de l’officier qui commandait le dispositif, les numéros RIO des agents, les immatriculations des véhicules, l’heure et le contenu des comptes rendus remontés à la hiérarchie ?

15. Associerez-vous les habitants organisés — c’est-à-dire les informerez-vous des questions que votre groupe entend poser, avant qu’elles le soient, et accepterez-vous d’y ajouter les leurs ? Ceux qui ont respiré les gaz ne sont pas le décor d’une publication.

Aux policiers du rang qui étaient là le 21 juillet

« L’ouvrier, devenu policier au service de l’État capitaliste, est un policier bourgeois et non un ouvrier. » Trotsky écrivait cela en janvier 1932, contre les sociaux-démocrates allemands qui comptaient sur la police prussienne pour arrêter Hitler ; et il ajoutait la phrase qui vaut ici mot pour mot — tout policier sait que les gouvernements changent, la police, elle, reste [28]. Voilà pourquoi les lettres au ministre ne font trembler personne à la préfecture de police, et voilà pourquoi nous ne nous adressons pas à vous comme à des camarades : vous êtes un corps recruté, payé et commandé pour tenir des quartiers comme celui-ci.

Mais le même constat ouvre une brèche. Le communiqué de la préfecture ne protège pas les hommes qui étaient au pied de la cité : il les efface, en attendant. Le jour où les images deviendront impossibles à nier, ce n’est ni le préfet, ni le ministre, ni le rédacteur du communiqué qui se retrouvera devant le juge — ce sera l’exécutant, et l’institution le lâchera avec le même sang-froid qu’elle met aujourd’hui à le couvrir. Un corps qui ment sur ce qu’il a fait ment aussi sur ce qu’il doit à ses hommes.

Vous n’êtes pas payés pour taper des enfants.

16. Porterez-vous votre numéro d’identification, visible, comme la loi vous y oblige et comme le Conseil d’État a dû l’exiger deux fois du ministre ?

17. Si vous étiez là, direz-vous ce que vous avez vu — un rapport écrit, un témoignage, un mot à un avocat ? Ce ne sera pas de la délation : ce sera la seule chose qui vous distinguera de ceux qui ont frappé.

18. Et la prochaine fois qu’on vous enverra faire cela devant des enfants : refuserez-vous ? Un ordre manifestement illégal n’a pas à être exécuté — votre propre code de déontologie vous l’impose.
Nous ne vous demandons pas d’être de notre côté. Nous vous demandons de ne pas être le fusible du leur.

Aux travailleurs et aux habitants d’Ivry : organisons notre propre enquête

Ne confions notre affaire à personne. La plainte suit son chemin, l’IGPN le sien, les courriers le leur. Pendant ce temps, ce qui s’est réellement passé le 21 juillet risque de se perdre — et c’est cela, précisément, que l’oubli administratif appelle. Nous appelons les habitants et les travailleurs de la cité et des quartiers voisins à constituer un comité d’enquête. Son travail :

— recueillir et écrire les témoignages, un par un, datés et signés, tant qu’ils sont frais ;

— rassembler, dupliquer et mettre à l’abri toutes les vidéos et photos, hors des plateformes qui peuvent les supprimer ;

— faire établir sans délai les certificats médicaux, y compris pour les enfants ;

— relever sur les images tout ce qui permet d’identifier l’unité : numéros RIO, immatriculations et modèles des véhicules, marquages, heures affichées — chaque élément versé au dossier de plainte et remis à l’avocat ;

— établir la chronologie heure par heure, et tenir le compte public de ce que chaque autorité répond ou ne répond pas ;
— faire le lien avec les autres quartiers : à Vitry, un élu a rapporté qu’un jeune avait été défiguré par la même BAC de Créteil. Ce quartier n’est pas un cas isolé.

Ce qui a été fait spontanément le 21 juillet — mettre les petits à l’abri, s’interposer, filmer — doit maintenant être organisé. C’est la seule protection réelle, et elle ne dépend d’aucune autorité.

19. Et la seule question qui engage l’avenir : le quartier, qui a démontré le 21 juillet qu’il était sa propre et unique protection, s’organisera-t-il durablement — comité d’habitants, collecte des preuves et des certificats médicaux, relevé des matricules et des immatriculations, défense collective ? Ou laissera-t-on cette force se dissoudre dans les guichets de ceux qui l’ont gazée ?
 
Notes

[1] « Ivry face aux violences policières », Ivry ma ville, ville d’Ivry-sur-Seine (Daniel Paris-Clavel).

[2] « Une intervention de police musclée filmée à Ivry-sur-Seine, le maire dénonce des violences “inadmissibles” », actu.fr, 24 juillet 2026 (communiqué du maire du 22 juillet ; version de la préfecture de police ; témoignage recueilli par Cerveaux non disponibles).

[3] « Ivry-sur-Seine. Le quartier Huon relève la tête face aux violences policières », Nos Révolutions, 30 juillet 2026.

[4] Décret n° 2009-898 du 24 juillet 2009 ; création de la DSPAP le 14 septembre 2009 (Paris, 92, 93, 94 sous le préfet de police).

[5] Contrôleur général des lieux de privation de liberté, rapport de visite du commissariat de Créteil : la DTSP 94 est rattachée à la préfecture de police depuis le 14 septembre 2009.

[6] BAC départementale du Val-de-Marne (BAC D 94), base Créteil.

[7] Préfecture de police, « Les missions du préfet de Police » ; nomination de Patrice Faure en Conseil des ministres le 22 octobre 2025.

[8] Ministère de l’Intérieur, « Installation du nouveau préfet de Police », 27 octobre 2025.

[9] Ville d’Ivry-sur-Seine, « Bienvenue à Ivry-sur-Seine » : la ville revendique près de cent ans de « communisme municipal ».

[10] Assemblée nationale, dossier législatif de la PPL n° 691, texte adopté T.A. n° 328 du 7 juillet 2026, transmis au Sénat (texte n° 866).

[11] Actu-Juridique : pétition de 720 000 signatures (seuil légal : 500 000) classée « redondante » le 22 juillet 2026.

[12] Amnesty International France, « “Permis de tuer” : ce que changerait la loi sur la présomption de légitime défense de la police ».

[13] Mathieu Rigouste, La domination policière. Une violence industrielle (La Découverte) ; du même auteur, « Des massacres oubliés de mai 1967 en Guadeloupe aux prémices de l’ordre sécuritaire moderne dans les quartiers ».

[14] Généralisation des BAC à toute la France en 1994 (Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur).

[15] Vérification par nos soins au 20 août 2026.

[16] npa-revolutionnaires.org, « Municipales 2026 » : liste d’Ivry conduite par Selma Labib et Benoit Chazerand.

[17] revolutionpermanente.fr, rubrique « Médias » : passage en régime estival annoncé le 31 juillet 2026.

[18] Témoignage vidéo de Fanta, habitante de la cité Amédée-Huon, fille et sœur de deux des femmes agressées, mère de la fillette de six ans — diffusé au lendemain des faits, repris notamment par Cerveaux non disponibles. Source primaire de l’article.

[19] « Police : les cow-boys se déchaînent », Lutte ouvrière n° 3026, 29 juillet 2026 (Correspondant LO).

[20] Mathieu Rigouste, « L’invention de la BAC et le quadrillage sécuritaire des quartiers populaires » (Contretemps) : à l’automne 1971, des affiches du Mouvement des travailleurs arabes dénonçaient dans plusieurs quartiers de Paris le sort de Behar Rehala, ouvrier immigré poursuivi par des policiers à Ivry. Nous rapportons le contenu de ces affiches militantes, non un fait judiciairement établi : les sources contemporaines divergent sur l’issue.

[21] Article L. 132-3 du code de la sécurité intérieure : information du maire sans délai par les responsables locaux de la police des infractions causant un trouble à l’ordre public commises sur sa commune ; information systématique du maire, dans un délai d’un mois, des décisions du parquet concernant les infractions qu’il a signalées. Ces informations lui sont communiquées dans le respect de l’article 11 du code de procédure pénale (secret de l’enquête et de l’instruction).

[22] Réponses ministérielles au Sénat sur l’application du L. 132-3 : sont exclus les faits non constitutifs d’une infraction et ceux ne générant pas de trouble à l’ordre public, notion que la loi ne définit pas ; l’obligation est par ailleurs notoirement mal appliquée.

[23] Article 16 du code de procédure pénale : les maires et leurs adjoints ont la qualité d’officier de police judiciaire. Article L. 132-2 du code de la sécurité intérieure et article 40, second alinéa, du code de procédure pénale : obligation de signaler sans délai au procureur les crimes et délits dont on acquiert connaissance dans l’exercice de ses fonctions.

[24] Obligation de port apparent du RIO depuis 2014, article R. 434-15 du code de la sécurité intérieure ; Conseil d’État, 11 octobre 2023 : obligation « insuffisamment respectée », injonction au ministre sous douze mois ; nouvelle décision d’avril 2026 enjoignant d’achever la mise en œuvre avant fin 2026.

[25] Georges Marrane, élu maire d’Ivry-sur-Seine le 15 mai 1925 à la tête de la liste du Bloc ouvrier et paysan, maire jusqu’en 1965 (hors période d’occupation) — notice du Sénat, Le Maitron, ville d’Ivry-sur-Seine.

[26] « Ivry : un siècle de gestion communiste », site du PCF, novembre 2025.

[27] Séance du conseil municipal d’Ivry du 11 juin 2026 : amendement de l’élu RN visant les signes religieux des élus, refus de vote du maire, séance suspendue, saisine du préfet. Voir nos articles de juin 2026 sur cette municipalité.

[28] Léon Trotsky, « Et maintenant ? Questions vitales pour le prolétariat allemand », chapitre 1, 27 janvier 1932 — texte français, marxists.org, Œuvres, janvier 1932.

[29] Interventions au rassemblement du 26 juillet 2026 : extraits vidéo publiés par le site MDAP, transcriptions établies par nos soins. Extraits partiels, mis en ligne dans le désordre ; citations et propos rapportés à recaler sur l’audio original avant mise en ligne. Nos Révolutions prête une formule voisine (« On veut une police qui protège ») à Assa Traoré ; l’extrait vidéo la place dans la bouche d’une habitante — nous ne fondons pas les deux.

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