Matière et Révolution
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69144Les lettres d'Engels à Kautsky
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https://www.matierevolution.org/spip.php?article87492026-08-15T22:45:00Ztext/htmlfrRobert ParisEngelsKautsky
<p>Léon Trotsky <br class='autobr' />
Les lettres d'Engels à Kautsky <br class='autobr' />
Lire ici ces lettres <br class='autobr' />
L'année 1935 marque le quarantième anniversaire de la mort de Friedrich Engels, un des deux auteurs du Manifeste Communiste. L'autre était Karl Marx. Cet anniversaire est remarquable, entre autres raisons, car Karl Kautsky, en sa quatre-vingt unième année, publie enfin sa correspondance avec Engels. De toute évidence, les propres lettres de Kautsky n'ont été conservées qu'en de rares occasions, mais c'est l'intégralité ou (…)</p>
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<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Léon Trotsky
<p>Les lettres d'Engels à Kautsky</p>
</h2>
<p><a href="https://www.google.com/search?client=firefox-b-e&q=marxists.org+Les+lettres+d%27Engels+%C3%A0+Kautsky#ip=1" class="spip_out" rel="external">Lire ici ces lettres</a></p>
<p>L'année 1935 marque le quarantième anniversaire de la mort de Friedrich Engels, un des deux auteurs du Manifeste Communiste. L'autre était Karl Marx. Cet anniversaire est remarquable, entre autres raisons, car Karl Kautsky, en sa quatre-vingt unième année, publie enfin sa correspondance avec Engels. De toute évidence, les propres lettres de Kautsky n'ont été conservées qu'en de rares occasions, mais c'est l'intégralité ou presque des missives d'Engels qui nous parvient. Bien sûr, de nouvelles lettres ne révèlent pas un nouvel Engels. Son imposante correspondance internationale, pour autant qu'elle ait été préservée, a déjà été publiée pratiquement dans son exhaustivité, et sa vie a été soumise à des études approfondies. Néanmoins ce dernier livre est une donnée de grande valeur pour qui est sérieusement intéressé par l'histoire politique des dernières décennies du XIXe siècle, par le cours du développement des idées marxistes, par la destinée du mouvement ouvrier et, enfin, par la personnalité d'Engels.</p>
<p>Durant la vie de Marx, Engels jouait les seconds violons, comme il le disait lui-même. Mais durant la maladie de son partenaire, et encore plus après sa mort, Engels devint le premier et incontesté chef d'orchestre du socialisme international pour une période de douze ans. A cette époque Engels s'était débarrassé depuis longtemps de ses liens avec toute activité commerciale ; il était complètement indépendant financièrement, et était à même de consacrer tout son temps à publier le legs littéraire de Marx, à poursuivre ses propres recherches scientifiques, et à s'engager dans une imposante correspondance avec les militants de l'aile gauche du mouvement ouvrier de tous les pays. La correspondance avec Kautsky date de l'ultime période de la vie d'Engels, de 1881 à 1895.</p>
<p>La personnalité d'Engels, unique dans sa détermination sans faille et sa lucidité, a été l'objet de diverses interprétations dans les années suivantes. C'est la logique de la lutte. Il suffit de rappeler comment durant la dernière guerre, Ebert, Scheidemann et autres ont représenté Engels comme un patriote allemand, alors que les propagandistes de l'Entente en ont fait un pan-germaniste. Sur ce sujet comme sur d'autres, les lettres aident à se débarrasser de ces peintures tendancieuses de la personnalité d'Engels. Mais leur principal intérêt ne réside pas là. Les lettres sont surtout remarquables parce qu'elles sont caractéristiques de l'homme qu'était Engels. On peut dire sans crainte d'exagération que chaque nouveau document concernant Engels le révèle sous un jour meilleur, plus noble et plus fascinant encore que celui sous lequel nous ne le connaissions déjà.</p>
<p>L'autre correspondant mérite également notre attention. Au début des années 80, Kautsky s'imposa dans le rôle de théoricien officiel de la social-démocratie allemande, qui devint le plus important parti de la Deuxième Internationale. Comme c'était le cas d'Engels pendant la vie de Marx, Kautsky, lui aussi, joua au mieux le rôle de second violon tant qu'Engels était en vie, et sa partie était bien loin d'approcher celle du premier violon. Après la mort d'Engels, l'autorité du disciple crût rapidement, atteignant son zénith à l'époque de la première Révolution Russe de 1905... Dans son commentaire de la correspondance, Kautsky décrit son excitation lors de sa première visite aux domiciles de Marx et d'Engels. Un quart de siècle plus tard, de nombreux jeunes marxistes – en particulier l'auteur du présent article – ressentirent exactement la même agitation alors qu'ils montaient l'escalier de sa maison modeste mais propre, à Friedenau, dans la banlieue de Berlin, où Kautsky vécut pendant de longues années. Il était alors considéré comme le chef le plus exceptionnel et incontesté de l'Internationale, en tout cas sur les questions de théorie. Ses adversaires le désignaient comme le " Pape " du Marxisme.</p>
<p>Mais Kautsky ne maintint pas longtemps son éminente autorité. Des évènements majeurs durant le dernier quart de siècle lui infligèrent des coups dévastateurs. Pendant et après la guerre, Kautsky personnifia une indécision irritante. Ce qui n'était jusqu'alors soupçonné que par quelques-uns était désormais pleinement confirmé, à savoir, que son marxisme était essentiellement académique et de caractère contemplatif. Quand Kautsky écrit à Engels depuis Vienne, pendant une grève, en avril 1889, que " …mes pensées sont plus dans la rue qu'en ce bureau ", ces mots sonnent presque faux et absolument inattendus même provenant de la plume du jeune Kautsky. Tout au long de sa vie, son bureau est resté son champ de bataille. Il voyait les évènements de la rue comme des obstacles. Il se prétendait un vulgarisateur de la doctrine, un interprète du passé, un défenseur de la méthode. Oui, cela il l'était, mais jamais un homme d'action, jamais un révolutionnaire, ou un héritier de l'esprit de Marx et Engels.</p>
<p>La correspondance révèle complètement non seulement la différence radicale entre les deux personnalités mais aussi quelque chose de parfaitement inattendu pour la génération actuelle, l'antagonisme qui existait entre Engels et Kautsky, et qui finalement entraîna une rupture de leurs relations personnelles.<br class='autobr' />
" Le Général "</p>
<p>Le savoir d'Engels dans les affaires militaires, basé non seulement sur ses vastes connaissances particulières mais aussi sur sa capacité générale à apprécier de façon synthétique les conditions et les forces, lui a permis de publier dans le Pall-Mall Gazette de Londres, durant la guerre franco-prussienne, de remarquables articles militaires, dont la célébrité faisait de lui une des plus éminentes autorités militaires de l'époque (ces messieurs les " autorités ", sans doute, ont dû en conséquence se poser de nombreuses questions sur eux-mêmes). Dans son cercle intime Engels était surnommé du sobriquet taquin de " Général ". Ce nom lui sert de signature dans nombre de ses lettres à Kautsky.</p>
<p>Engels n'était pas un orateur, ou plutôt il n'eut jamais l'occasion d'en devenir un. Envers les " orateurs " il montrait même une pointe de manque de respect, considérant, non sans fondement, qu'ils ont tendance à transformer des idées en banalités. Mais Kautsky se souvient d'Engels comme d'un remarquable débateur, doté d'une mémoire sans faille, d'une pertinence extraordinaire et d'une grande précision dans l'expression. Malheureusement, Kautsky est un médiocre observateur, et certainement pas un artiste : dans ses propres lettres Engels apparaît de façon infiniment plus claire que dans les commentaires et les souvenirs de Kautsky.</p>
<p>Les relations d'Engels avec les gens étaient étrangères à tout sentimentalisme ou toute illusion et pleines d'une pénétrante simplicité, donc, profondément humaines. En sa compagnie autour de la table du soir, où des représentants de différents pays et continents se retrouvaient, tout contraste s'estompait comme par magie entre la très distinguée duchesse radicale Schack et la nihiliste russe beaucoup moins distinguée, Vera Zasulich. La personnalité riche de l'hôte se manifestait dans sa capacité précieuse de s'élever, et d'élever ses convives au-dessus de toute considération secondaire et superficielle, sans se défaire pour autant de ses idées ou même de ses manières d'être.</p>
<p>Il serait vain de chercher chez ce révolutionnaire des traits de caractère "bohème" pourtant si répandus parmi les intellectuels radicaux. Engels était intolérant envers tout manque de soin et toute négligence tant dans les petites que dans les grandes choses. Il appréciait la précision de la pensée, la précision que l'on trouve dans la comptabilité, une exactitude d'écriture et d'expression. Quand un éditeur allemand essaya de retoucher son orthographe, Engels exigea que lui soit retourné plusieurs de ses manuscrits pour les réviser. Il écrivit : " Je ne laisserai pas plus quelqu'un m'imposer son orthographe que me choisir une femme ! ". Cette phrase aussi furieuse que comique nous ramène presque Engels à la vie ! En plus de sa langue maternelle, dont sa maîtrise était celle d'un virtuose, Engels écrivait couramment en anglais, en français et en italien ; il lisait l'espagnol et presque toutes les langues slaves et scandinaves. Ses connaissances de la philosophie, de l'économie, de l'histoire, de la physique et de la science militaire auraient suffi à une bonne douzaine de professeurs ordinaires ou extraordinaires. Mais en plus de tout cela, il possédait un trésor essentiel : son esprit libre et créatif.</p>
<p>En juin 1884, quand Bernstein et Kautsky, imitant les propres inclinations et répulsions d'Engels, se plaignirent auprès de lui des pressions naissantes de toutes sortes de philistins " érudits " au sein du parti, Engels répondit que " le plus important est de ne rien concéder et, en plus, de rester absolument calme ". Alors que le Général lui-même ne gardait pas toujours un calme " absolu " au sens littéral du terme – au contraire il avait l'habitude en certaines occasions de déborder de colère – il était toujours capable de s'élever au-dessus des ennuis temporaires, et de restaurer l'équilibre nécessaire entre sa conscience et ses émotions. Fondamentalement sa personnalité était d'un optimisme combiné avec un sens de l'autodérision devant ses proches, et avec l'emploi de l'ironie envers ses ennemis. Dans son optimisme il n'y avait pas une once d'autosatisfaction – le terme ne convient pas à son image. Les courants profonds de sa joie de vivre prenaient leur source dans un tempérament heureux et harmonieux, mais celui-ci était baigné par la connaissance et avec elle par le plus grand des bonheurs : celui de la perception créatrice.</p>
<p>L'optimisme d'Engels s'étendait autant aux questions politiques qu'aux affaires personnelles. Après chaque défaite quelle qu'elle soit, il formulait immédiatement quelles étaient les conditions qui pourraient préparer un futur rebond, et après chaque coup que lui infligeait la vie il était capable de se ressaisir et de regarder vers l'avenir. Il conserva cette attitude jusqu'au jour de sa mort. Il y eut des périodes où il dut rester sur le dos pendant des semaines pour supporter les effets persistants d'une fracture survenue lors d'une chute pendant une partie de chasse au renard. Par moment ses yeux fatigués refusaient de fonctionner sous la lumière artificielle dont on ne peut se passer, même durant la journée, sous le brouillard londonien. Mais Engels ne se réfère jamais à ses handicaps, sauf par allusion, afin d'expliquer quelque retard, et seulement pour promettre immédiatement que sous peu tout se " passerait mieux " , et qu'il reprendrait son travail à son rythme habituel.</p>
<p>Une des lettres de Marx fait référence à l'habitude d'Engels de faire un clin d'œil enjoué durant une conversation. Ce chouette petit clin d'œil transparaît à travers toute la correspondance d'Engels. Cet homme de devoir et capable d'une affection profonde ne ressemble pas le moins du monde à un ascète. Il était amoureux de la nature et de l'art sous toutes ses formes, il adorait la compagnie de personnes intelligentes et joyeuses, la présence des femmes, les plaisanteries, les rires, les bons dîners, le bon vin et le bon tabac. Par moments il n'était pas imperméable à l'humour potache de Rabelais qui se laissait aller à rechercher son inspiration en dessous de la ceinture. D'une manière générale, rien d'humain ne lui était étranger. Il n'est pas rare de trouver dans sa correspondance des références qui indiquent que plusieurs bouteilles de bon vin ont été ouvertes chez lui pour célébrer la nouvelle année, ou le résultat heureux des élections allemandes, son anniversaire, et parfois des événements de moindre importance. Il est plus rare de trouver le Général en train de se plaindre d'avoir à rester allongé sur le canapé " au lieu de boire avec vous… et bien, ce qui est remis à plus tard n'est pas encore perdu ". L'auteur avait alors plus de soixante-douze ans. Quelques mois plus tard, une fausse rumeur circulant dans la presse qu'Engels était gravement malade. Le Général, à soixante-treize ans écrit : " Alors, en l'honneur de ma résistance à la maladie qui s'affaiblirait rapidement, et de ma fin imminente, nous avons vidé plusieurs bouteilles ".</p>
<p>Peut-être était-il épicurien ? Il ne se laissait jamais dominer par les "plaisirs secondaires de la vie". Il était véritablement intéressé par les mœurs familiales des sauvages ou par les énigmes de la philologie irlandaise mais toujours en rapport indissoluble avec les destinées futures de l'humanité. S'il se permettait de plaisanter un peu trivialement, c'était toujours en compagnie de gens qui n'étaient pas grossiers. Derrière son humour, son ironie et sa joie de vivre on trouvait toujours un sens moral – sans la moindre insistance ou posture arrogante – toujours bien dissimulé, mais d'autant plus authentique et doublé d'abnégation. Cet homme de commerce, propriétaire d'un moulin, d'un cheval de chasse et d'un cave de bons vins était un communiste révolutionnaire jusqu'à la moelle des os.<br class='autobr' />
L'exécuteur testamentaire de Marx</p>
<p>Kautsky n'exagère pas le moins du monde quand il énonce, dans son commentaire de la correspondance entre Marx et Engels, que dans toute l'histoire du monde il serait impossible de trouver un semblable exemple de deux hommes d'un tel puissant tempérament et d'une telle indépendance idéologique que Marx et Engels, qui sont restés la vie entière aussi indissolublement liés par l'évolution de leurs idées, leur activité sociale et leur amitié. Engels était plus rapide à convaincre, plus mobile, entreprenant et présentait de multiples facettes ; Marx, plus accrocheur, plus obstiné, plus exigeant envers lui-même et les autres. Lui aussi un esprit de première grandeur, Engels a reconnu l'ascendant intellectuel de Marx avec la même simplicité dont il a généralement fait preuve dans leurs rapports personnels et politiques.</p>
<p>La collaboration de ces deux amis – c'est dans ce contexte que ce mot atteint sa pleine signification ! – s'étendit jusqu'à rendre impossible à quiconque de distinguer leurs travaux. Cependant, infiniment plus importante que leur collaboration purement littéraire fut la communauté d'esprit qui a régné entre eux, et qui n'a été jamais rompue. Ils correspondaient entre eux quotidiennement, s'échangeant des notes remplies d'humour, se comprenant à demi-mot, ou ont entretenu des conversations satiriques au milieu de nuages de fumée de cigares. Pendant quelque quatre décennies, dans leur lutte continuelle contre la science officielle et les superstitions traditionnelles, Marx et Engels se sont servis mutuellement d'opinion publique.</p>
<p>Engels considérait que fournir à Marx une aide matérielle était pour lui une importante obligation politique ; et c'est principalement à ce titre qu'il s'est lui-même contraint à la servitude de longues années dans " le maudit commerce " – une sphère dans laquelle il a rencontré le même succès que dans toutes les autres : son patrimoine s'est développé et avec lui s'est amélioré le bien-être de la famille Marx. Après la mort de celui-ci, Engels a reporté tout ses soins vers les filles de Marx. La vieille domestique du couple Marx, Hélène Demuth, qui était partie intégrante de la famille, est devenue immédiatement sa propre gouvernante. Envers elle, Engels a fait preuve d'une tendre fidélité, partageant avec elle tous les centres d'intérêt qui étaient à sa portée. Après sa mort il s'est plaint de manquer de ses conseils, non seulement sur des points personnels mais aussi en ce qui concerne les questions de parti. Engels a voulu qu'aillent aux filles de Marx pratiquement toutes ses possessions, qui s'élevaient à 30.000 livres, non compris la bibliothèque, les meubles, etc.</p>
<p>Si, en dans plus jeunes années Engels s'est retiré dans l'ombre de l'industrie textile de Manchester pour donner à Marx la possibilité de travailler au " Capital ", plus tard, devenu un vieil homme, sans se plaindre, et, on peut le dire avec certitude, sans aucun regret, il a mis de côté ses propres recherche pour passer des années à déchiffrer les manuscrits hiéroglyphiques de Marx, vérifiant soigneusement les traductions, et non moins soigneusement corrigeant les épreuves dans presque toutes les langues européennes. Non. Dans cet " épicurisme " il y avait aussi un rare " stoïcisme " !</p>
<p>Les nouvelles de la progression du travail sur le legs littéraire de Marx sont un des leitmotivs les plus constants de la correspondance d'Engels avec Kautsky, aussi bien qu'avec d'autres de ses camarades d'idées. Dans une lettre à la mère de Kautsky (1885) – auteur alors plutôt bien connu de romans populaires – Engels exprime son espoir que la vieille Europe sera finalement encore plongée dans le mouvement révolutionnaire, et il ajoute, " j'espère seulement qu'il me sera laissé suffisamment de temps pour conclure le troisième volume du Capital, et puis après, allons-y ! " Cette note semi-facétieuse indique clairement l'importance qu'il a attachée au Capital ; mais il y a aussi autre chose à en apprendre, à savoir que l'action révolutionnaire a représenté pour lui plus que n'importe quel livre, même Le Capital. Le 3 décembre 1891, c'est-à-dire six ans après, Engels explique à Kautsky les raisons de son silence prolongé : " … le responsable en est le troisième volume, sur lequel je sue de nouveau. " Il est occupé non seulement à déchiffrer les chapitres sur le capital, les banques et le crédit de ce maudit manuscrit, mais il étudie également en même temps d'autres textes sur ces sujets. Certes, il sait à l'avance pouvoir, dans la plupart des cas, laisser le manuscrit exactement tel que tracé par le stylo de Marx, mais il veut se garantir lui-même contre des erreurs éditoriales par des recherches complémentaires. S'ajoute à cela la liste sans fin des petits détails techniques ! Engels entretient une correspondance pour savoir si une virgule est nécessaire à tel ou tel endroit, et il remercie particulièrement Kautsky de découvrir une faute d'orthographe dans le manuscrit. Ce n'est pas de la pédanterie, mais la conscience que rien n'est sans importance concernant cette somme scientifique de la vie de Marx.</p>
<p>Engels, cependant, était très loin d'une quelconque adulation aveugle du texte. Relisant un résumé de la théorie économique de Marx écrite par le socialiste français Deville, Engels, selon ses propres mots, a souvent senti la tentation de supprimer ou corriger des phrases ici et là, qui, soumises à un examen complémentaire, se sont avérées être les propres expressions de Marx. Le centre de la question réside dans le fait que " dans l'original, son auteur en soit remercié, leur usage était pleinement justifié. Mais chez Deville, elles étaient investies d'une généralité absolue, et par conséquent, prenaient une signification incorrecte ". Ces quelques mots caractérisent l'abus, fréquent, de formules " prêtes à l'emploi " d'un maître (" magister dixit ").</p>
<p>Mais ce n'est pas tout. Engels a non seulement déchiffré, poli, transcrit, corrigé et annoté les deuxième et troisième volumes du Capital mais il a aussi, avec des yeux d'aigle, monté une garde vigilante en défense de la mémoire de Marx contre des attaques hostiles. Rodbertus, socialiste prussien conservateur, et ses admirateurs se sont plaint que Marx ait utilisé la découverte scientifique de Rodbertus sans une quelconque référence à ce dernier – en d'autres termes, que Marx ait plagié Rodbertus – . " Il faut une ignorance monstrueuse pour affirmer cela, " écrit Engels à Kautsky en 1884. Et de nouveau, Engels s'est plongé dans l'étude de Rodbertus, économiste mineur, dans le seul but de réfuter ces charges.</p>
<p>Les lettres à Kautsky projettent un faisceau lumineux aussi éclairant sur l'épisode de l'économiste allemand Brentano, qui accusait Marx de citer faussement Gladstone. Si quelqu'un connaissait les scrupules scientifiques de Marx, c'était bien Engels. Son attitude envers chaque idée de ses adversaires, quelle que soit son absurdité, était apparentée à l'attitude d'un bactériologiste envers un bacille pathogène. À maintes reprises dans les lettres d'Engels à Marx et à leurs amis communs, on rencontre ses réprimandes à l'égard de Marx, consciencieux à l'excès. Il n'est pas du tout étonnant, donc, qu'il ait mis tout autre travail de côté pour, quelque peu rageusement, réfuter Brentano.</p>
<p>Engels a toujours eut à l'esprit l'idée d'écrire une biographie de Marx. Personne d'autre n'aurait pu l'écrire comme lui, car, nécessairement, ç'aurait été aussi, dans une large mesure, la propre autobiographie d'Engels. Il écrit à Kautsky : " Dès que possible je vais me mettre à travailler à ce livre sur lequel je rumine avec plaisir depuis longtemps. " Engels souhaite ne pas être détourné de son projet : " j'ai maintenant soixante-quatorze ans — je dois me dépêcher. " Même aujourd'hui personne ne peut sans douleur se souvenir qu'Engels n'a pas pu " se dépêcher " et accomplir son projet.</p>
<p>Pour le portrait de Marx qui avait été commandé en Suisse, Engels a fait transmettre par Kautsky cette description colorée son ami décédé : " un teint aussi foncé qu'il est possible pour un Européen du sud, les joues peu colorées, des moustaches noires comme suie, parsemées de blanc et la barbe et la chevelure blanches comme neige. " Cette description éclaire le fait que Marx a été surnommé " le Maure " dans son cercle familial et intime. <br class='autobr' />
Le professeur des chefs</p>
<p>Pendant les deux premières années Engels s'est adressé à son correspondant comme " cher M. Kautsky " (le terme " camarade " n'était pas alors d'utilisation courante) ; après qu'ils se furent côtoyés plus étroitement à Londres, il a abrégé la formule de politesse en simplement " cher Kautsky " ; à partir de mars 1884, Engels a adopté le mode familier pour s'adresser par écrit à Bernstein et à Kautsky qui étaient chacun vingt-cinq ans plus jeune que lui. Kautsky n'écrit pas sans de bonnes raisons que " à partir de 1883 Engels a considéré Bernstein et moi-même comme les représentants les plus fiables de la théorie marxiste". Le passage au mode familier reflète sans aucun doute l'attitude bienveillante d'un professeur envers ses élèves. Mais cette apparente familiarité n'est nullement la preuve d'une intimité réelle, qui fût empêchée surtout par le fait que Kautsky et Bernstein étaient considérablement imprégnés de philistinisme. Pendant leur long séjour à Londres, Engels les a aidés à acquérir la méthode marxiste. Mais il ne pouvait greffer en eux ni la volonté révolutionnaire ni la capacité de penser avec hardiesse. Ces élèves étaient et sont restés les enfants d'un autre lit.</p>
<p>Marx et Engels se sont éveillés à une époque orageuse, et ils ont traversé la révolution de 1848 comme véritables combattants. Kautsky et Bernstein ont connu leur période de formation pendant l'intervalle en comparaison plus paisible entre l'époque des guerres et des révolutions des années 1848 à 1871 et l'époque qui s'est ouverte sur la révolution russe de 1905 et qui, passant par la guerre mondiale de 1914, est loin d'être arrivée, même aujourd'hui, à sa conclusion. Durant sa longue vie toute entière Kautsky fût en mesure de louvoyer autour des conclusions qui menaçaient de déranger sa paix physique et mentale. Ce n'était pas un révolutionnaire, et c'est cette barrière infranchissable qui l'a séparé du " Général Rouge ".</p>
<p>Mais même indépendamment de cela il y avait une grande différence entre eux. Il est incontestable qu'on voyait Engels grandi après un contact personnel : sa personnalité était plus riche et plus attrayante que tout ce qu'il faisait ou écrivait. En aucun cas on ne peut dire la même chose de Kautsky. Ses meilleurs livres sont bien plus avisés qu'il ne l'était lui-même. Il perdait considérablement à être connu personnellement. Il se peut que ceci explique en partie pourquoi Rosa Luxembourg, qui a vécu à côté de Kautsky, avait mesuré son philistinisme avant Lénine , bien qu'elle ait été inférieure à Lénine dans la clairvoyance politique. Mais il s'agit là d'une période bien postérieure.</p>
<p>A la lecture de la correspondance il devient absolument évident qu'il est toujours resté une barrière invisible entre le professeur et l'élève, non seulement dans le domaine politique mais également dans le domaine de la théorie. Engels, qui était généralement avare d'éloge, a parfois cité avec enthousiasme ("Ausgeseichnet") les écrits de Franz Mehring ou George Plekhanov ; mais ses éloges de Kautsky ont toujours été retenus, et on sent une nuance d'irritation dans ses critiques. Comme Marx, quand Kautsky est entré pour la première fois dans sa maison, Engels a été repoussé par l'omniscience et l'autosatisfaction passive du jeune viennois. Comme il trouvait aisément des réponses aux questions les plus complexes ! A vrai dire, Engels était lui-même enclin aux généralisations hâtives ; mais, en revanche, il avait les ailes et la vision d'un aigle, et au fil des ans, il appliquait de plus en plus sur lui-même l'impitoyable vigilance scientifique de Marx. Kautsky malgré toutes ses capacités était un homme plus dans la moyenne.</p>
<p>" Quatre-vingt dix pour cent des auteurs allemands contemporains, " c'est ainsi que le professeur avertit son élève, " écrivent des livres sur d'autres livres. " En d'autres termes : aucune analyse de la réalité vivante, aucun mouvement progressif de la pensée. A l'occasion de la parution du livre de Kautsky sur les questions de la société primitive, Engels a essayé d'instiller en lui l'idée qu'il n'était possible de dire quelque chose de vraiment nouveau sur ce domaine obscur et passablement étendu qu'à travers une étude complète et approfondie du sujet. Et il ajoutait tout à fait impitoyablement, " Autrement des livres comme Le Capital ne seraient pas si rares. "</p>
<p>Un an après (le 20 septembre 1884) Engels réprimande encore Kautsky au sujet de ses " affirmations rapides sur des questions à propos desquelles vous ne vous sentez pas tout à fait assuré ". On retrouve cette tonalité dans la correspondance toute entière. En réprimandant Kautsky pour avoir condamné l' " abstraction " – sans la pensée abstraite, aucune pensée n'est généralement possible – Engels donne une définition classique qui montre la différence entre une abstraction vivifiante et une abstraction sans vie aucune : " Marx ramène le contenu commun des choses et de leurs relations à son expression conceptuelle la plus universelle ; par conséquent son abstraction reprend sous une forme conceptuelle ce qui est déjà inclus dans les choses elles-mêmes. Rodbertus, lui, crée pour lui-même une expression mentale plus ou moins imparfaite et évalue toutes choses à l'aune de son concept, auquel elles doivent être commensurables. " Quatre-vingt dix pour cent des erreurs de la pensée humaine sont contenus dans cette formule. Onze ans plus tard, dans sa dernière lettre à Kautsky, Engels, tout en rendant l'hommage qui leur est du aux recherches de Kautsky sur les " Précurseurs du socialisme ", réprimande de nouveau l'auteur pour son inclination à placer des " lieux communs partout où il y a une faille dans les recherches ". " Quant au style, afin de rester populaire, vous tombez soit dans la tonalité d'un éditorial, soit dans celle d'un maître d'école. " Personne n'a pas pu décrire plus justement le maniérisme littéraire de Kautsky !</p>
<p>En même temps, la magnanimité intellectuelle du maître envers son élève était vraiment inépuisable. Il avait l'habitude de lire les articles les plus importants du prolifique Kautsky sous forme de manuscrit, et chacune de ses lettres de critique contient des suggestions précieuses, fruit d'une étude sérieuse, et parfois de recherches. Le travail bien connu de Kautsky, " Les antagonismes de classe dans la Révolution Française ", qui a été traduit en presque toutes les langues de l'humanité civilisée, paraît aussi être passé par le laboratoire intellectuel d'Engels. Sa longue lettre sur les groupes sociaux à l'époque de la grande révolution du dix-huitième siècle n'est pas seulement une application des méthodes matérialistes aux événements historiques, c'est aussi un des plus magnifiques documents de l'esprit humain. Elle est bien trop laconique, et chacune de ses formules présuppose une trop grande quantité de connaissances pour qu'elle soit de lecture facile ; mais ce document, resté caché si longtemps, demeurera pour toujours, non seulement une source de connaissances théoriques mais également de joie esthétique pour n'importe qui ayant sérieusement réfléchi à la dynamique des relations de classe dans une époque révolutionnaire, ainsi qu'aux problèmes généraux englobés dans l'interprétation matérialiste des événements historiques.<br class='autobr' />
Le divorce de Kautsky et son conflit avec Engels</p>
<p>Kautsky prétend, non sans avoir une idée derrière la tête, comme nous allons le voir, qu'Engels était un piètre évaluateur d'hommes. Marx était sans doute dans une plus grande mesure apte à " capturer des homes dans son filet de pêcheur ". Il était plus à même de jouer de leurs forces et de leurs faiblesses, et le prouva, par exemple, par son travail assez difficile dans le Conseil Général de la Première Internationale, extrêmement hétérogène. Cependant, la correspondance d'Engels est la meilleure preuve qui soit que, s'il n'a pas toujours manœuvré habilement dans ses relations personnelles, cela découlait de sa franchise brutale et pas du tout de son incapacité à comprendre les gens. Kautsky, qui lui-même est très myope sur les questions de psychologie, présente, comme exemple au sujet d'Engels, sa défense têtue d'Aveling, l'ami de la fille de Marx, un homme qui malgré toutes ses capacités incontestables n'en était pas moins un homme de peu de valeur. Prudemment, mais avec beaucoup d'insistance, Kautsky s'efforce d'accréditer l'idée qu'Engels ne fit pas preuve de perspicacité psychologique vis-à-vis de Kautsky lui-même. C'est son but qu'il poursuit quand il soulève la question particulière des capacités d'Engels à juger les individus.</p>
<p>Toute sa vie Engels a été particulièrement attentionné envers les femmes, en tant que victimes d'une double oppression. Ce citoyen du monde, d'une culture encyclopédique était marié à une simple ouvrière du textile, une irlandaise, et après sa mort il a vécu avec sa soeur. Sa tendresse envers elles était véritablement remarquable. La réponse maladroite de Marx à la nouvelle de la mort de Mary Burns, la première femme d'Engels, a introduit un petit nuage dans leur relation, vraisemblablement le premier et le dernier au cours des quarante années de leur amitié. Engels se comportait à l'égard des filles de Marx comme si elles étaient ses propres enfants. Mais quand Marx, apparemment sous l'influence de sa femme, voulut interférer dans la vie amoureuse de ses filles, Engels lui fît prudemment comprendre que de telles affaires ne concernaient personne à l'exception des principaux intéressés. Engels avaient une affection particulière pour Eleanor, la plus jeune fille de Marx. Aveling devint son ami ; c'était un homme marié qui avait rompu avec sa première famille. Ces circonstances amenèrent autour du couple " illégal " l'atmosphère étouffante d'une hypocrisie toute britannique. Doit-on beaucoup s'étonner qu'Engels ait pris la défense d'Eleanor et de son ami, même indépendamment des qualités morales de celui-ci ? Eleanor s'est battue pour son amour pour Aveling jusqu'à l'épuisement de ses forces. Engels n'était pas aveugle mais il considérait que la personnalité d'Aveling concernait en premier lieu Eleanor. De son côté, il n'assumait que la charge de sa défense contre l'hypocrisie et les ragots malveillants. " Bas les pattes ! " répétait-il avec entêtement aux pieux hypocrites. Finalement, incapable d'encaisser les coups de sa vie personnelle, Eleanor se donna la mort.</p>
<p>Kautsky se réfère aussi au fait qu'Engels soutenait la politique d'Aveling. Mais ceci s'explique par le simple fait qu'Eleanor, comme Aveling, agissait politiquement en bénéficiant directement des conseils d'Engels lui-même. Évidemment, leur activité fût loin de donner les résultats escomptés. Mais l'activité de leur opposant Hyndman, que Kautsky, soutint constamment, se termina également par un naufrage. La cause des échecs des premières tentatives des marxistes doit être recherchée dans les conditions objectives de l'Angleterre qu'Engels lui-même a si magnifiquement analysées. L'opposition personnelle d'Engels à Hyndman provint en particulier de l'insistance butée de celui-ci à ne pas prononcer correctement le nom de Marx, et s'en justifiant par l'aversion des Anglais pour toute autorité étrangère. Engels, cependant, soupçonnait qu'en Hyndman sommeillait " le plus chauvin des " John Bull " [un anglais xénophobe] de la création ". Kautsky essaie d'invalider les suspicions d'Engels à ce sujet, comme si le comportement honteux d'Hyndman pendant la guerre – pas un mot de Kautsky à ce sujet ! – n'avait pas révélé au grand jour son chauvinisme pourri jusqu'à la moelle. Combien Engels s'est montré plus perspicace dans ce cas là aussi !</p>
<p>Cependant, le principal exemple de la prétendue " incapacité " d'Engels à juger les hommes a grandement à voir avec la vie personnelle de Kautsky. Dans la correspondance qui vient d'être publiée, une place considérable, si ce n'est la principale, est occupée par le divorce de Kautsky et de sa première femme. C'est le chatouillement de cette circonstance qui a sans doute longtemps empêché Kautsky de rendre publiques ces lettres. Aujourd'hui, pour la première fois, l'épisode entier est accessible à la presse… Le jeune couple Kautsky a passé plus de six ans à Londres dans une communion constante et sans faille avec Engels et son cercle familial. Le " Général " fût littéralement foudroyé par la nouvelle de l'ouverture d'une procédure de divorce entre Karl et Luise Kautsky, ce qui advint presque immédiatement après leur retour sur le continent. Les amis les plus proches devinrent bon gré mal gré les arbitres moraux du conflit. Engels prit immédiatement et inconditionnellement le parti de l'épouse et, jusqu'à sa mort, ne modifia pas sa position.</p>
<p>Dans une lettre du 17 octobre 1888, Engels écrit en réponse à Kautsky : " Il faut avant tout considérer la différence entre la position de l'homme et de la femme dans les conditions actuelles… Il n'y a que dans des cas extrêmes, seulement après une réflexion bien mûrie, seulement s'il est absolument clair qu'une telle étape est nécessaire, qu'un homme doit avoir recours à cette disposition extrême, mais même alors, seulement sous sa forme la plus prudente et la plus clémente. " Dans la bouche d'Engels, qui savait très bien que les affaires de cœur ne concernent que les intéressés, ces mots témoignent d'un moralisme inattendu. Cependant, ce n'est pas par hasard qu'il s'adresse ainsi à Kautsky… Nous n'avons ici ni l'occasion ni les bases nécessaires pour analyser ce conflit marital dont tous les éléments ne sont pas à notre disposition. Même Kautsky s'abstient de tout commentaire sur cet épisode de sa vie familiale qui appartient pourtant à un passé bien lointain. Cependant, de ses quelques commentaires tout empreints de réserve, on ne peut que conclure qu'Engels n'est arrivé à cette position que sous la seule influence de Luise. Mais pourquoi cette influence ? Pendant le divorce, les deux parties demeuraient en Autriche. Comme dans le cas d'Eleanor, Kautsky élude de manière évidente l'essentiel du problème.</p>
<p>" Toutes choses étant égales d'ailleurs ", son être tout entier portait Engels à venir au secours de l'opprimé. Mais, justement, il est évident qu'à ses yeux, " toutes choses n'étaient pas égales d'ailleurs ". Le fait même que Luise ait pu l'influencer, parle en sa faveur. D'autre part, beaucoup de traits de personnalité de Kautsky ont clairement repoussé Engels. Ce qu'il aurait pu passer sous silence si leurs relations avaient été confinées aux questions de théorie et de politique. Mais après qu'il ait été introduit dans la querelle de famille sur l'initiative de Kautsky lui-même, il a exprimé sa pensée sans aucune retenue particulière. Les vues d'un homme et les morales d'un homme sont, de même que bien connu, pas du tout identique. Dans le marxiste Kautsky, Engels a clairement senti un petit-bourgeois viennois, content de lui, égoïste et conservateur. Pour jauger la personnalité d'un homme il y a au premier plan son attitude envers les femmes. Engels était évidemment de l'opinion que dans cette sphère, le marxiste Kautsky manquait de certaines des règles morales de l'humanisme, même bourgeois. Qu'Engels ait eu raison ou tort, c'est là précisément l'explication de sa conduite.</p>
<p>En septembre 1889, le divorce étant déjà prononcé, Kautsky, avec le désir évident de démontrer qu'il n'était pas du tout un sans-cœur égoïste, écrivit imprudemment à Engels qu'il se sentait " désolé " pour Luise. Mais ce fut exactement ce mot qui provoqua une nouvelle explosion d'indignation. Le Général furieux répondit en grondant : " Dans toute cette affaire, Luise s'est comportée avec tant d'héroïsme et de féminité… que si l'on devait avoir pitié de quelqu'un, ce ne serait évidemment pas de Luise. ". Ces mots impitoyables – qui suivent l'affirmation plus conciliatrice : " vous deux êtes seuls à même de juger, et quoi que vous fassiez, nous autres devrons l'accepter. " – permettent de comprendre la position d'Engels sur cette question et révèlent bien sa personnalité.</p>
<p>Le procès du divorce traîna en longueur pendant un long moment, au point que Kautsky se trouva obligé de passer une année entière à Vienne. A son retour à Londres (automne 1898) il ne retrouva pas l'accueil chaleureux auquel il était habitué. De plus, Engels, presque démonstrativement, invita Luise à devenir la gouvernante de sa maison bien délaissée depuis la mort d'Hélène Demuth. Luise se remaria bientôt et vécut dans la maison d'Engels avec son époux. Finalement, Engels fit de Luise une de ses héritières. Le Général n'était pas seulement magnanime mais têtu dans ses engagements. Le 21 mai 1895, dix semaines avant son décès, Engels, de son lit de malade, écrivit une lettre à Kautsky, sur un ton extrêmement colérique et plein de reproches irrités, à propos d'une affaire véritablement accidentelle. Kautsky jure catégoriquement que ces reproches étaient absolument sans fondement. Peut-être. Mais il ne reçût aucune réponse suite à sa tentative de dissiper les soupçons du vieil homme. Le 6 août, Engels mourut. Kautsky essaie de justifier cette rupture si tragique par l'irritabilité maladive du maître. L'explication est évidemment insatisfaisante. En plus de ses reproches fâchés, la lettre d'Engels contient des évaluations de problèmes historiques complexes, émet un avis favorable au sujet du dernier travail scientifique de Kautsky, et témoigne généralement d'un état d'esprit tout à fait lucide. Par ailleurs, nous savons de Kautsky lui-même que ce changement dans leurs relations intervint sept ans avant cette rupture et prit immédiatement un caractère sans équivoque.</p>
<p>En janvier 1889, Engels avait encore clairement à l'idée de charger Kautsky et Bernstein de l'héritage littéraire de Marx et de lui-même. Peu après, cependant, il y renonça en ce qui concerne Kautsky. Il demanda, sous un prétexte évidemment artificiel, que Kautsky lui retourne les manuscrits qu'il lui avait donné à déchiffrer et transcrire (Les Théories de la Plus-value). Cela advint en cette même année, 1889, alors qu'il n'était pas encore question d'irritabilité maladive. Les raisons pour lesquelles Engels a effacé le nom de Kautsky de la liste de ses exécuteurs testamentaires, nous ne pouvons que les supposer ; mais elles découlent très logiquement des circonstances de l'affaire. Engels lui-même, comme nous le savons, considérait la publication de l'héritage littéraire de Marx comme le devoir le plus important de sa vie. Il n'y a pas même le commencement d'une telle attitude de la part de Kautsky. Le jeune et prolifique écrivain était trop préoccupé de lui-même pour accorder aux manuscrits de Marx l'attention qu'Engels exigeait. Peut-être le vieil homme eut-il peur que le prolifique Kautsky, consciemment ou non, utilise plusieurs des idées de Marx pour en faire ses propres " découvertes ". C'est la seule explication possible du remplacement de Kautsky par Bebel qui était moins qualifié concernant la théorie, mais qui avait la complète confiance d'Engels. Une confiance que ce dernier n'a jamais accordée à Kautsky.</p>
<p>Alors que, jusqu'ici, Kautsky nous disait qu'Engels, contrairement à Marx, aurait été un médiocre psychologue, dans un autre de ses commentaires, il adresse à ses deux maîtres la même critique. Il écrit, " ils n'étaient évidemment pas experts pour juger des personnes ". Cette déclaration semble incroyable, si l'on se rappelle de la richesse et de l'incomparable précision des caractérisations personnelles qui abondent non seulement dans les lettres et les pamphlets de Marx mais aussi dans son Capital. On peut dire que Marx était capable d'établir le caractère d'un homme à partir de traits individuels de la même façon que Cuvier reconstruisait un animal à partir d'une seule mâchoire. Si en 1852 Marx n'était pas capable de discerner les intentions du provocateur hongro-prussien Banya – le seul cas auquel Kautsky fait référence – cela ne fait que prouver que Marx n'était ni médium ni sorcier mais était susceptible de faire des erreurs dans son appréciations des personnes, particulièrement celles rencontrées par hasard. En affirmant cela, Kautsky cherche évidemment à effacer l'impression laissée par l'allusion de Marx, défavorable à son sujet, après leur première, et dernière, rencontre. Se contredisant complètement, Kautsky écrit deux pages plus loin que " Marx maîtrisait bien l'art de manier les gens, et le montre de la façon la plus lumineuse et la plus incontestable dans le Conseil Général de la Première Internationale ". Une question demeure : comment un homme est-il capable de diriger les gens, de plus " brillamment ", sans être capable de percer le secret de leur caractère ? Il est impossible de ne pas en conclure que Kautsky dresse un bilan bien faussé de ses relations avec ses maîtres !<br class='autobr' />
Appréciations et pronostics</p>
<p>Les lettres d'Engels abondent en caractérisations d'individus et en appréciations succinctes des évènements de la politique mondiale. Limitons-nous à quelques exemples. " L'écrivain B. Shaw, rempli de paradoxes, est très talentueux et plein d'esprit en tant qu'homme de lettres mais absolument sans valeur en tant qu'économiste et dans le domaine politique. " Cette remarque de 1892 garde toute sa pertinence aujourd'hui. Le journaliste bien connu, V. T. Stead, est caractérisé comme " un gars complètement écervelé mais marchand de chevaux brillant". A propos de Sydney Webb, Engels remarque brièvement : " ein echter Britischer politician " (un véritable politicien britannique). Il utilise là le terme le plus cruel de son vocabulaire.</p>
<p>En janvier 1889, au plus fort de la campagne de Boulanger en France, Engels écrivit : " L'élection de Boulanger amène la situation en France à un seuil critique. Les Radicaux se sont transformés en laquais de l'opportunisme, et ont ainsi littéralement nourri le Boulangisme. ". Ces mots sont sidérants de modernité ; il suffit de remplacer " Boulangisme " par " fascisme ".</p>
<p>Engels condamne la théorie de la transformation " évolutionniste " du capitalisme en socialisme comme celle d'une " 'fraîche et joyeuse' escalade à partir d'une obscure bestialité vers une société socialiste ". Cette formule satirique préfigure le bilan d'une polémique qui devait éclater des années plus tard.</p>
<p>Dans la même lettre Engels démonte méthodiquement le discours d'un député social-démocrate, Vollmar, " avec ses garanties abusives et non autorisées que les sociaux-démocrates n'allaient pas rester sur le bas-côté si leur patrie était attaquée, et qu'ils aideraient par conséquent à défendre l'annexion de l'Alsace-Lorraine… ". Engels réclama que la direction du parti désavoue publiquement Vollmar. Pendant la Grande Guerre quand les sociaux-patriotes dépecèrent complètement l'œuvre d'Engels, il ne vint pas à l'esprit de Kautsky de publier ces lignes. Pourquoi s'embêter ? La guerre fournissait assez d'inquiétude comme cela.</p>
<p>Le 1er avril 1895, Engels protesta contre l'utilisation qui était faite de sa préface aux "Luttes de classe en France" de Marx par l'organe central du parti, " Vorwärts ". Par le biais de coupures, l'article est tellement dénaturé qu'Engels en est furieux, " je suis transformé en un vulgaire adorateur de la légalité à tout prix ". Il demande que cette " édition honteuse " soit retirée, quoi qu'il en coûte. Engels, qui à l'époque approchait de son soixante-quinzième anniversaire, n'était évidemment pas encore prêt à renoncer à l'enthousiasme révolutionnaire de sa jeunesse !</p>
<p>Si l'on devait parler de toutes les erreurs d'Engels sur les personnes, alors on devrait citer non pas Aveling, imprudent dans ses affaires personnelles, ou l'espion Banya, mais les plus grands leaders du socialisme : Victor Adler, Jules Guesde, Eduard Bernstein, Karl Kautsky lui-même et beaucoup d'autres. Tous, sans aucune exception, trahirent ses espérances, après sa mort, naturellement. Mais précisément, ce caractère généralisé de l' " erreur " montre qu'elle ne relève pas de l'appréciation des psychologies individuelles.</p>
<p>En 1884, Engels, se référant à la social-démocratie allemande, qui engrangeait des progrès rapides, écrivait qu'il s'agissait d'un parti " libre de tout philistinisme dans le pays le plus philistin du monde, libre de tout chauvinisme dans le pays le plus saoul de victoire en Europe ". Le cours ultérieur des évènements prouva qu'Engels avait visualisé le cours futur du développement révolutionnaire d'une façon bien trop linéaire. Surtout, il n'anticipa pas le puissant essor capitaliste qui s'enclencha immédiatement après sa mort et qui dura jusqu'à la veille de la guerre impérialiste. Ce fut précisément au cours de ces quinze années de vigueur économique qu'advint la complète dégénérescence opportuniste des milieux dirigeants du mouvement ouvrier. Cette dégénérescence se révéla complètement durant la guerre et, en dernière analyse, elle mena à l'infâme capitulation face au national-socialisme.</p>
<p>D'après Kautsky, Engels, même dans les années 1880, présumait que la révolution allemande " amènerait d'abord la démocratie bourgeoise au pouvoir, et ensuite seulement la social-démocratie ". A contrario, Kautsky aurait anticipé que " l'imminente révolution allemande ne pouvait être que prolétarienne ". Il est remarquable qu'en rappelant cette vieille divergence d'opinion, qui n'est d'ailleurs pas exposée correctement, Kautsky ne soulève même pas la question de ce qu'était vraiment la révolution allemande de 1918. En l'occurrence il aurait dû dire : cette révolution était une révolution prolétarienne ; elle plaçait immédiatement le pouvoir dans les mains de la social-démocratie ; mais cette dernière, avec l'aide de Kautsky lui-même, rendit le pouvoir à la bourgeoisie qui, incapable de le conserver, dût appeler Hitler à l'aide.</p>
<p>La réalité historique est infiniment plus riche en possibilités et en étapes transitoires que ne peuvent l'imaginer les plus grands génies. La valeur des pronostics politiques ne réside pas tant dans leur correspondance exacte avec chaque étape de la réalité que dans leur contribution à distinguer son véritable développement. De ce point de vue, la pensée de Friedrich Engels a été confrontée victorieusement au verdict de l'histoire.</p>
<p>Léon TROTSKY</p>
<p>OSLO, Octobre 1935</p></div>
1789 - 1889 - 1905
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8128
https://www.matierevolution.org/spip.php?article81282025-11-14T23:08:00Ztext/htmlfrRobert Paris1789-17931905RévolutionKautsky
<p>1789 - 1889 - 1905 <br class='autobr' />
par Karl Kautsky <br class='autobr' />
Depuis qu'elle existe, la fête de Mai n'a pas encore été célébrée une année dans une situation aussi orageuse, aussi révolutionnaire. La Révolution a éclaté en Russie, s'est emparée des masses et est en marche de façon à ne pouvoir être arrêtée. <br class='autobr' />
A la vérité, « entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur » et entre le moment où ces lignes sont écrites (la mi-mars) et le I° mai, il peut se produire bien des choses inattendues, bien du (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique30" rel="directory">4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu'à la deuxième guerre mondiale</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot34" rel="tag">1789-1793</a>,
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot113" rel="tag">Kautsky</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">1789 - 1889 - 1905</h2>
<p>par Karl Kautsky</p>
<p>Depuis qu'elle existe, la fête de Mai n'a pas encore été célébrée une année dans une situation aussi orageuse, aussi révolutionnaire. La Révolution a éclaté en Russie, s'est emparée des masses et est en marche de façon à ne pouvoir être arrêtée.</p>
<p>A la vérité, « entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur » et entre le moment où ces lignes sont écrites (la mi-mars) et le I° mai, il peut se produire bien des choses inattendues, bien du sang peut couler, bien des défaites peuvent être essuyées. Mais à quelques coups de force et des résistances que le tsarisme puisse avoir recours encore, ce ne sont plus que les dernières convulsions d'une bête de proie agonisante, et plus longtemps les souverains et exploiteurs des bords de la Néva persisteront dans leur lutte obstinée contre l'ennemi du dehors et du dedans, plus formidable sera l'écroulement final, plus terrible le chaos qu'ils sont occupés à évoquer. La Russie, et avec elle le système de domination et d'exploitation du monde « civilisée » tout entier, marche au devant d'une catastrophe telle qu'il ne s'en est pas vu d'aussi gigantesque depuis les jours de la grande Révolution française.</p>
<p>C'est dans ces circonstances qu'à lieu cette fois la manifestation du Premier Mai. Elle se rapproche ainsi, plus qu'aucune de celles qui l'ont précédée, du caractère que portait sa fondation.</p>
<p>Elle fut fondée non seulement à titre de démonstration pour la journée de huit heures et la paix universelle, mais encore comme manifestation de la Révolution sociale. C'est le centenaire de la grande Révolution qui lui a donné naissance et elle fut décidée à une époque que nous considérions comme la vieille de grands événements révolutionnaires.</p>
<p>Dès 1885, Frédéric Engels, dans sa préface à la nouvelle édition des Révélations sur le procès des communistes à Cologne par Karl Marx, déclare que « le prochain bouleversement ne tardera pas » et il remarque à ce propos : « L'ère périodique des révolutions européennes, 1815, 1830, 1848-1852, 1870, occupe dans notre siècle de quinze à dix-huit années. »</p>
<p>Si par « bouleversement européen » il fallait entendre une grande révolution politique, ce pronostic d'Engels ne s'est pas, il est vrai, réalisé. Et le philistin, dont toute la philosophie culmine dans cette idée profonde : « Rien ne sert à rien – nous pouvons faire ce que nous voulons, tout reste dans l'ancien état » – ce philistin n'a pas manqué de se donner le plaisir de railler sous cape Engels et ses amis, qui partageaient ses prévisions, à cause de leurs « vaines prophéties ». Et, cependant, le triomphe du philistinisme ne se fondait que sur sa courte vue. Engels a eu parfaitement raison.</p>
<p>Son pronostic reposait en tout cas sur la constatation générale que les conflits des classes comme des nations, provenant du mode de production capitaliste, vont, durant des périodes déterminées, s'accumulant et grandissant, jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible de les résoudre par la pratique journalière ; mais qu'aussi, à mesure que deviennent plus considérables les tâches politiques provenant de ces conflits, les classes dominantes redoutent de plus en plus de grandes transformations dont elle ne peut mesurer la portée et qui menacent de lui monter au-dessus de la tête. Ainsi les obstacles au progrès social et politique vont croissant dans la mesure même où l'anxiété sociale croissante rend nécessaire des progrès énergiques. La fin de cette évolution est toujours un puissant ébranlement politique, une révolution qui fait violemment disparaître les obstacles aux progrès et rend de nouveau possible pour quelque temps l'évolution à sociale de se poursuivre.</p>
<p>De même que le mode de production capitaliste engendre nécessairement, au point de vue économique, le cycle qui va de l'essor économique à la crise, de même, au point de vue politique, elle engendre le cycle qui va de la stagnation politique ou de la réaction à la révolution. Mais si l'expérience enseigne que le cycle économique s'accomplit en général dans une période de dix années, elle montre que le cycle politique est plus long, qu'il lui faut de quinze à vingt ans.</p>
<p>Il était donc parfaitement justifié qu'Engels et ses amis s'attendissent à un nouvel ébranlement politique pour la fin des années 89 ou suivantes du siècle dernier. Toute la situation politique justifiait cette vue. Le centre de gravité politique de l'Europe, qui auparavant se trouvait en Angleterre et en France, avait été depuis 1870 transféré en Allemagne. Mais là, les obstacles à un progrès politique pacifique avaient été portés à leur comble dans la loi contre les socialistes ; le régime bismarckien allait s'usant de plus en plus complètement et ne pouvait se maintenir que par le moyen de la force : mais il subissait de ce fait un échec après l'autre. L'écroulement de ce système était proche : or, que pouvait-elle amener d'autre qu'un fort ébranlement européen ?</p>
<p>C'est l'avant-veille de cet écroulement que la manifestation de mai fut décidée par le Congrès international de Paris 1889. Ainsi, dès sa naissance, les esprits de la révolution étaient à ses côtés comme gardiens – l'esprit non seulement de la grande révolution passée qui inaugura en Europe le système des cycles économiques et politiques, mais aussi l'esprit de la révolution future, dont tant d'entre nous attendaient qu'elle serait aussi une grande révolution, la dernière des révolutions, la fin des cycles de crises politiques, et par conséquent économiques.</p>
<p>Eh bien, cette grande révolution n'est pas venue et de là les philistins conclurent que la prophétie d'Engels était misérablement tombée dans l'eau. Mais ce qui est venu, c'est l'ébranlement européen, quoique sous une forme moins visible, si bien que peu le reconnurent d'abord. La loi contre les socialistes disparut, et le manteau tombé, le duc s'évanouit – le régime de Bismarck croula.</p>
<p>A la vérité, si considérable qu'ait été cet ébranlement, il n'atteignit pas la force d'une révolution. Le prolétariat était encore trop faible et le libéralisme bourgeois déjà trop en décadence pour être en état de profiter de la situation nouvelle en balayant énergiquement tous les obstacles s'opposant au progrès. Et, cependant, il fut assez fort pour amener quelques années de vie politique intense et de progrès multiples dans toute l'Europe. Alors la France obtenait la journée de dix heures (1892) et une importante représentation socialiste au Parlement ; la Belgique, le droit de suffrage universel, quoique non égal (1893) ; le ministère Gladstone, sous la pression du nouvel unionisme qui prenait un puissant effort, pensait sérieusement à la journée de dix heures ; on peut encore considérer comme une dernière poussée de cette période de progrès l'agitation pour le suffrage universel en Autriche (1896) – non pas seulement la dernière, il est vrai, mais la plus faible, car la nouvelle loi électorale constituait la plus amère ironie contre la revendication du droit de suffrage égal.</p>
<p>Ainsi l' « ébranlement européen » était venu juste au moment où il devait se produire s'après le calcul de Frédéric Engels. Mais il n'avait pas été une révolution à proprement parler, il laissait subsister une foule d'entraves au progrès, rester sans solution une foule de questions brûlantes posées antérieurement. Le souffle lui manqua bientôt, il arriva à l'accalmie. Plus grandes avaient été les espérances que l'on avait mises sur l'ébranlement futur, plus grande fut la désillusion causée par ses effets minimes. Plus d'un se prit alors, dans les dernières années du XIX° siècle, à douter complètement que nous pussions jamais atteindre ce but. D'autres firent de nécessité vertu, trouvant que précisément cette stagnation politique était la vraie méthode du progrès, que de cette façon nous avancions puissamment et que seuls pouvaient encore compter sur des catastrophes et des bouleversements des hommes dont la pensée était complètement ankylosée dans les traditions du passé. Les partisans de cette conception nouvelle disaient à la révolution adieu pour toujours, même encore à un moment où s'accumulaient les indices annonçant l'approche d'une nouvelle époque révolutionnaire.</p>
<p>« Les gens ne flairent jamais le diable, quand même il les tiendrait à la gorge. » Cela n'est pas vrai seulement du diable, mais aussi de la Révolution, qui, pour tout brave bourgeois, est l'incarnation du Malin – Dieu soit avec nous !</p>
<p>Plus le mouvement de 1890 avait eu l'haleine courte, plus tôt devait venir le plus prochain « ébranlement européen », et il vint, ponctuellement et exactement ; quinze ans après les élections de carnaval qui donnèrent le coup mortel au régime de Bismarck, s'accomplit le soulèvement des ouvriers de Saint-Pétersbourg, au 22 janvier, qui ouvrit la révolution russe.</p>
<p>Mais ce sera là une révolution d'une puissance bien plus forte que l'ébranlement de 1890. Elle poursuivra à fond tout ce que ce dernier a laissé inachevé. Elle a plus de puissance déjà du fait qu'elle s'attaque au refuge de toutes les réactions et le transforme en centre de la révolution. Si, en 1890, l'ébranlement européen a eu un cours si paisible, cela tenait entre autres raisons à ce qu'il coïncida avec l'étouffement complet de tout mouvement d'opposition en Russie. Le tsarisme avait réussi une fois encore à l'abattre après le gigantesque effort de 1878 à 1881 et à l'écraser, et c'est précisément aux approches de 1889 que le silence du tombeau régna complètement dans l'immense empire russe. Il fallait être un « dogmatique marxiste » pour avoir le courage, au Congrès international de Paris en 1889, de s'aventurer à la prophétie faite par Plekhanoff, en ces termes : « Le mouvement révolutionnaire triomphera en Russie comme mouvement ouvrier. » Maintenant enfin ce triomphe a commencé, triomphe non seulement du mouvement ouvrier, mais aussi du « dogme marxiste » qui permettait de reconnaître, non seulement la révolution approchante, mais encore son représentant et son agent, en un temps où l'on ne pouvait découvrir le plus léger souffle d'un mouvement dans l'empire des tsars.</p>
<p>Cette fois, il y a en Russie une révolution et même, à ce qu'il semble une révolution où les fourches paysannes jouent leur rôle ; c'est la ruine d'un régime qui a employé tous les énormes moyens d'action de la civilisation moderne à accroître son exploitation et à prolonger sa lutte contre la mort dans des proportions qui dépassent de beaucoup ce qu'à fait l'ancien régime en France au XVIII° siècle. Et si la ruine de la royauté féodale, lors de la grande Révolution française, a été la ruine d'une aristocratie qui avait hérité de l'esprit et de l'affinement de la plus haute civilisation qui eût existé jusqu'alors, l'écroulement de maintenant est celui d'un despotisme barbare, que sa stupidité et sa sauvagerie met au plus bas degré de la vie intellectuelle en Europe.</p>
<p>On ne peut encore qu'à peine pressentir quelles formes va revêtir cet écroulement gigantesque et inouï, quelles forces il va déchaîner, quels événements il va faire éclore. Mais une chose est certaine dès à présent : Il ne restera pas limité à la Russie ; il mène à un bouleversement européen. La ruine économique de l'Etat russe portera un coup terrible au capitalisme en Europe, notamment à ceux de France et d'Allemagne qui ont à l'envi dépensé à soutenir le régime assassin de Russie les milliards qu'ils tirent du prolétariat de leur pays ; il ébranlera la constitution politique des Etats voisins de la Russie, et s'étendra aux nationalités fragmentées, qui sont représentées aussi dans l'empire russe ; il portera une profonde excitation dans le prolétariat du monde entier et l'appellera à l'assaut contre tous les obstacles qui s'opposent à son progrès.</p>
<p>Nous ne savons pas encore ce qui va se produire, si le mouvement n'est qu'une de ces secousses qui se répètent régulièrement dans la société capitaliste européenne, ou si elle sera dès à présent le début de la Révolution, de la dernière grande révolution mettant fin au cycle des révolutions du capitalisme pour créer de nouvelles formes d'évolution. Mais, quoi qu'il doive advenir, de grandes choses sont devant nous, de grandes luttes, de grandes victoires. Et c'est ce dont le prolétariat a le sentiment partout ; il s'émeut et s'apprête avec plus d'ardeur que jamais depuis longtemps.</p>
<p>La manifestation de mai de cette année le prouvera de la façon la plus claire. Si, çà et là, sous l'influence du calme et de la stagnation de ces dernières années, elle est devenue parfois une innocente fête populaire, cette année elle sera plus que jamais ce qu'elle devait être à son début : la revue annuelle du prolétariat préparé à la lutte sociale et syndicale. Ce ne sera pas une parade pacifique, mais la levée de l'armée se préparant au combat, à la guerre, à la guerre sainte contre l'exploitation capitaliste, contre l'oppression politique, guerre dans laquelle se livre actuellement en Russie une bataille décisive, amenant peut-être bientôt l'Europe à une crise.</p>
<p>Et non pas seulement en Europe ; non, c'est partout où il y a un prolétariat combattant pour son émancipation que la manifestation du Premier mai sera cette fois dominée par l'idée de la Révolution, qui a cessé d'être un rêve dont rient les « politiques », qui du jour au lendemain est devenu une réalité, une force vivante, troublant et paralysant nos adversaires, nous entraînant nous-mêmes en avant, nous excitant à de grandes choses, pour notre grand but, pour la suppression de toute exploitation et de tout servage.</p></div>
Karl Kautsky, « La révolution sociale » (1902)
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8047
https://www.matierevolution.org/spip.php?article80472024-11-19T23:47:00Ztext/htmlfrRobert ParisRévolutionKautsky
<p>Karl Kautsky, « La révolution sociale » (1902) <br class='autobr' />
Le concept de révolution sociale <br class='autobr' />
Il y a peu de conceptions sur lesquelles il y ait eu tant de controverse que sur celle de la révolution. Cela peut être attribué en partie au fait que rien n'est aussi contraire aux intérêts et aux préjugés existants que ce concept, et en partie au fait que peu de choses sont aussi ambiguës. <br class='autobr' />
En règle générale, les événements ne peuvent pas être définis aussi précisément que les choses. Cela est (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot113" rel="tag">Kautsky</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Karl Kautsky, « La révolution sociale » (1902)</h2>
<p>Le concept de révolution sociale</p>
<p>Il y a peu de conceptions sur lesquelles il y ait eu tant de controverse que sur celle de la révolution. Cela peut être attribué en partie au fait que rien n'est aussi contraire aux intérêts et aux préjugés existants que ce concept, et en partie au fait que peu de choses sont aussi ambiguës.</p>
<p>En règle générale, les événements ne peuvent pas être définis aussi précisément que les choses. Cela est particulièrement vrai des événements sociaux, qui sont extrêmement compliqués et qui se compliquent de plus en plus à mesure que la société avance - plus les formes de coopération de l'humanité se diversifient. Parmi ces événements les plus compliqués figure la Révolution sociale, qui est une transformation complète des formes habituelles d'activité associée parmi les hommes.</p>
<p>Il n'est pas étonnant que ce mot, que chacun utilise, mais chacun dans un sens différent, soit parfois utilisé par les mêmes personnes à des moments différents dans des sens très différents. Certains entendent par barricades révolutionnaires, incendies de châteaux, guillotines, massacres de septembre et toutes sortes de choses hideuses. D'autres chercheront à ôter tout piquant au mot et à l'employer dans le sens de grandes mais imperceptibles et pacifiques transformations de la société, comme, par exemple, celles qui eurent lieu par la découverte de l'Amérique ou par l'invention de la machine à vapeur. Entre ces deux définitions, il existe de nombreuses nuances de sens.</p>
<p>Marx, dans son introduction à la Critique de l'économie politique , définit la révolution sociale comme une transformation plus ou moins rapide des fondements de la superstructure juridique et politique de la société résultant d'un changement de ses fondements économiques. Si l'on s'en tient à cette définition, on élimine aussitôt de l'idée de révolution sociale « les changements dans les fondements économiques », comme, par exemple, ceux qui ont procédé de la machine à vapeur ou de la découverte de l'Amérique. Ces altérations sont les causes de la révolution, non la révolution elle-même.</p>
<p>Mais je ne veux pas m'en tenir trop strictement à cette définition de la révolution sociale. Il y a un sens encore plus étroit dans lequel nous pouvons l'utiliser. Dans ce cas, il ne signifie pas non plus la transformation de la superstructure juridique et politique de la société, mais seulement une forme particulière ou une méthode particulière de transformation.</p>
<p>Tout socialiste aspire à la révolution sociale au sens large, et pourtant il y a des socialistes qui rejettent la révolution et n'atteindraient la transformation sociale que par la réforme. Ils opposent la révolution sociale à la réforme sociale. C'est de ce contraste que nous discutons aujourd'hui dans nos rangs. Je veux considérer ici la révolution sociale au sens étroit d'une méthode particulière de transformation sociale.</p>
<p>L'opposition entre réforme et révolution ne consiste pas dans l'application de la force dans un cas et pas dans l'autre. Toute mesure juridique et politique est une mesure de force qui est exécutée par la force de l'Etat. Les formes particulières d'application de la force, comme par exemple les combats de rue ou les exécutions, ne constituent pas non plus l'essentiel de la révolution par opposition à la réforme. Celles-ci naissent de circonstances particulières, ne sont pas nécessairement liées à des révolutions et peuvent facilement accompagner des mouvements de réforme. La constitution des délégués du tiers état à l'Assemblée nationale de France, le 17 juin 1789, est un acte éminemment révolutionnaire sans recours apparent à la force. Cette même France avait, au contraire, en 1774 et 1775,</p>
<p>La référence aux combats de rue et aux exécutions comme caractéristiques des révolutions est, cependant, un indice de la source à partir de laquelle nous pouvons obtenir des enseignements importants quant à l'essentiel de la révolution. La grande transformation qui a commencé en France en 1789 est devenue le type classique de la révolution. C'est celui auquel on pense ordinairement quand on parle de révolution. C'est à partir de là que nous pouvons mieux étudier l'essentiel de la révolution et le contraste entre celle-ci et la réforme. Cette révolution fut précédée d'une série d'efforts de réforme, dont les plus connus sont ceux de Turgot. Ces tentatives dans de nombreux cas visaient les mêmes choses que la révolution a réalisées. Qu'est-ce qui distinguait les réformes de Turgot des mesures correspondantes de la révolution ? Entre les deux, la conquête du pouvoir politique par une nouvelle classe, et c'est là que réside la différence essentielle entre la révolution et la réforme. Les mesures qui visent à adapter la superstructure juridique et politique de la société aux nouvelles conditions économiques sont des réformes si elles émanent de la classe dirigeante politique et économique de la société. Ce sont des réformes, qu'elles soient données librement ou garanties par la pression de la classe assujettie, ou conquises par le pouvoir des circonstances. Au contraire, ces mesures sont le résultat de la révolution si elles émanent de la classe qui a été économiquement et politiquement opprimée et qui a maintenant conquis le pouvoir politique et qui doit dans son propre intérêt transformer plus ou moins rapidement la superstructure politique et juridique et créer nouvelles formes de coopération sociale. Les mesures qui visent à adapter la superstructure juridique et politique de la société aux nouvelles conditions économiques sont des réformes si elles émanent de la classe dirigeante politique et économique de la société. Ce sont des réformes, qu'elles soient données librement ou garanties par la pression de la classe assujettie, ou conquises par le pouvoir des circonstances. Au contraire, ces mesures sont le résultat de la révolution si elles émanent de la classe qui a été économiquement et politiquement opprimée et qui a maintenant conquis le pouvoir politique et qui doit dans son propre intérêt transformer plus ou moins rapidement la superstructure politique et juridique et créer nouvelles formes de coopération sociale. Les mesures qui visent à adapter la superstructure juridique et politique de la société aux nouvelles conditions économiques sont des réformes si elles émanent de la classe dirigeante politique et économique de la société. Ce sont des réformes, qu'elles soient données librement ou garanties par la pression de la classe assujettie, ou conquises par le pouvoir des circonstances. Au contraire, ces mesures sont le résultat de la révolution si elles émanent de la classe qui a été économiquement et politiquement opprimée et qui a maintenant conquis le pouvoir politique et qui doit dans son propre intérêt transformer plus ou moins rapidement la superstructure politique et juridique et créer nouvelles formes de coopération sociale. sont des réformes si elles émanent de la classe dirigeante politique et économique de la société. Ce sont des réformes, qu'elles soient données librement ou garanties par la pression de la classe assujettie, ou conquises par le pouvoir des circonstances. Au contraire, ces mesures sont le résultat de la révolution si elles émanent de la classe qui a été économiquement et politiquement opprimée et qui a maintenant conquis le pouvoir politique et qui doit dans son propre intérêt transformer plus ou moins rapidement la superstructure politique et juridique et créer nouvelles formes de coopération sociale. sont des réformes si elles émanent de la classe dirigeante politique et économique de la société. Ce sont des réformes, qu'elles soient données librement ou garanties par la pression de la classe assujettie, ou conquises par le pouvoir des circonstances. Au contraire, ces mesures sont le résultat de la révolution si elles émanent de la classe qui a été économiquement et politiquement opprimée et qui a maintenant conquis le pouvoir politique et qui doit dans son propre intérêt transformer plus ou moins rapidement la superstructure politique et juridique et créer nouvelles formes de coopération sociale.</p>
<p>La conquête du pouvoir gouvernemental par une classe jusque-là opprimée, en d'autres termes, une révolution politique, est donc la caractéristique essentielle de la révolution sociale dans ce sens étroit, par opposition à la réforme sociale. Ceux qui rejettent la révolution politique comme principal moyen de transformation sociale ou qui souhaitent la limiter aux mesures accordées par la classe dirigeante sont des réformateurs sociaux, même si leurs idées sociales peuvent contrarier les formes sociales existantes. Au contraire, est révolutionnaire celui qui cherche à conquérir le pouvoir politique pour une classe jusque-là opprimée, et il ne perd pas ce caractère s'il prépare et hâte cette conquête par des réformes sociales arrachées aux classes dominantes. Ce n'est pas la recherche de réformes sociales, mais le fait de s'y confiner explicitement, qui distingue le réformateur social du révolutionnaire social. D'autre part, une révolution politique ne peut devenir une révolution sociale que lorsqu'elle procède d'une classe jusque-là socialement opprimée. Une telle classe est contrainte de compléter son émancipation politique par son émancipation sociale parce que sa position sociale antérieure est en antagonisme irréconciliable avec sa domination politique. Une scission dans les rangs des classes dominantes, même si elle prend la forme violente de la guerre civile, n'est pas une révolution sociale. Dans les pages qui suivent, nous ne parlerons que de révolution sociale dans le sens ici défini. une révolution politique ne peut devenir une révolution sociale que lorsqu'elle procède d'une classe jusque-là socialement opprimée. Une telle classe est contrainte de compléter son émancipation politique par son émancipation sociale parce que sa position sociale antérieure est en antagonisme irréconciliable avec sa domination politique. Une scission dans les rangs des classes dominantes, même si elle prend la forme violente de la guerre civile, n'est pas une révolution sociale. Dans les pages qui suivent, nous ne parlerons que de révolution sociale dans le sens ici défini. une révolution politique ne peut devenir une révolution sociale que lorsqu'elle procède d'une classe jusque-là socialement opprimée. Une telle classe est contrainte de compléter son émancipation politique par son émancipation sociale parce que sa position sociale antérieure est en antagonisme irréconciliable avec sa domination politique. Une scission dans les rangs des classes dominantes, même si elle prend la forme violente de la guerre civile, n'est pas une révolution sociale. Dans les pages qui suivent, nous ne parlerons que de révolution sociale dans le sens ici défini. peu importe même si elle devait prendre la forme violente de la guerre civile, ce n'est pas une révolution sociale. Dans les pages qui suivent, nous ne parlerons que de révolution sociale dans le sens ici défini. peu importe même si elle devait prendre la forme violente de la guerre civile, ce n'est pas une révolution sociale. Dans les pages qui suivent, nous ne parlerons que de révolution sociale dans le sens ici défini.</p>
<p>Évolution et révolution</p>
<p>Une réforme sociale peut très bien être en accord avec les intérêts de la classe dirigeante. Il se peut que pour l'instant leur domination sociale demeure intacte, ou dans certaines circonstances, puisse même la renforcer. La révolution sociale, au contraire, est d'emblée incompatible avec les intérêts de la classe dirigeante, puisqu'elle signifie en toutes circonstances l'anéantissement de son pouvoir. Il n'est pas étonnant que la classe dirigeante actuelle calomnie et stigmatise continuellement la révolution parce qu'elle pense qu'elle menace sa position. Ils opposent l'idée de révolution sociale à celle de réforme sociale, qu'ils portent jusqu'au ciel, bien souvent même sans jamais permettre qu'elle devienne un fait terrestre. Les arguments contre la révolution dérivent des formes de pensée dominantes actuelles. Tant que le christianisme dominait l'esprit des hommes, l'idée de révolution était rejetée comme révolte pécheresse contre l'autorité divinement constituée. Il était facile d'en trouver des textes probants dans le Nouveau Testament, puisque celui de l'Empire romain, à une époque où toute révolte contre les pouvoirs dominants paraissait sans espoir, et où toute vie politique indépendante avait cessé d'exister. Les classes révolutionnaires, bien sûr, ont répondu par des citations de l'Ancien Testament, dans lequel vivait encore une grande partie de l'esprit d'une démocratie pastorale primitive. Une fois que la manière de penser judiciaire a supplanté la pensée théologique, une révolution a été définie comme une rupture violente avec l'ordre juridique existant. Nul cependant ne pouvait avoir droit à la destruction des droits, un droit de révolution était une absurdité, et la révolution dans tous les cas un crime. Mais les représentants de la classe aspirante opposent au droit existant, historiquement descendu, le droit pour lequel ils luttent, le représentant comme une loi éternelle de la nature et de la raison, et un droit inaliénable de l'humanité. La reconquête de ces derniers droits, qui manifestement n'auraient pu être perdus que par une violation des droits, était elle-même impossible sans violation des droits, même s'ils venaient à la suite d'une révolution.</p>
<p>Aujourd'hui, les phrases théologiques ont perdu leur pouvoir d'asservissement, et surtout parmi les classes révolutionnaires du peuple. La référence au droit historique a aussi perdu de sa force. L'origine révolutionnaire des droits actuels et du gouvernement actuel est encore si récente que leur légitimité peut être contestée. Non seulement le gouvernement de la France, mais les dynasties de l'Italie, de l'Espagne, de la Bulgarie, de l'Angleterre et de la Hollande sont d'origine révolutionnaire. Les rois de Bavière et de Wurtemberg, le grand-duc de Bade et de Hesse, doivent, non seulement leurs titres, mais une grande partie de leurs provinces, à la protection du parvenu révolutionnaire Napoléon ; les Hohenzollern ont atteint leurs positions actuelles sur les ruines des trônes, et même les Habsbourgeois se sont inclinés devant la révolution hongroise. Andrassy, qui fut pendu en effigie pour haute trahison en 1852,</p>
<p>La bourgeoisie elle-même était activement engagée dans toutes ces violations des droits historiques. Elle ne peut, désormais, depuis qu'elle est devenue la classe dirigeante, bien condamner la révolution au nom de ce droit à la révolution, même si sa philosophie juridique fait tout pour concilier droits naturels et droits historiques. Elle doit chercher des arguments plus efficaces pour stigmatiser la révolution, et ceux-ci se trouvent dans la science naturelle naissante avec l'attitude mentale qui l'accompagne. Alors que la bourgeoisie était encore révolutionnaire, la théorie catastrophique régnait encore dans les sciences naturelles (géologie et biologie). Cette théorie partait du principe que le développement naturel s'est produit par de grands sauts soudains. Une fois la révolution capitaliste terminée, la place de la théorie catastrophique a été prise par l'hypothèse d'un développement graduel imperceptible, procédant par accumulation d'innombrables petites avancées et ajustements dans une lutte concurrentielle. Pour la bourgeoisie révolutionnaire, l'idée de catastrophes dans la nature était très acceptable, mais pour la bourgeoisie conservatrice, ces idées semblaient irrationnelles et contre nature.</p>
<p>Bien sûr, je n'affirme pas que les chercheurs scientifiques avaient toutes leurs théories déterminées par les besoins politiques et sociaux de la bourgeoisie. Seuls les représentants des théories de la catastrophe étaient à la fois les plus réactionnaires et les moins enclins aux vues révolutionnaires. Mais chacun est involontairement influencé par l'attitude mentale de la classe au milieu de laquelle il vit et en emporte quelque chose dans ses conceptions scientifiques. Dans le cas de Darwin, nous savons positivement que ses hypothèses de sciences naturelles ont été influencées par Malthus, cet adversaire décisif de la révolution. Ce n'est pas tout à fait par hasard que les théories de l'évolution (de Darwin et de Lyell) sont venues d'Angleterre, dont l'histoire pendant 250 ans n'a montré que des débuts révolutionnaires,</p>
<p>Le fait qu'une idée émane d'une classe particulière, ou s'accorde avec ses intérêts, ne prouve évidemment rien quant à sa véracité ou sa fausseté. Mais son influence historique dépend justement de ces choses. Que les nouvelles théories de l'évolution aient été rapidement acceptées par les grandes masses populaires, qui n'avaient absolument aucune possibilité de les tester, prouve qu'elles reposaient sur des besoins profonds de ces classes. D'un côté ces théories – et c'est ce qui leur donnait leur valeur pour les classes révolutionnaires – abolissaient de manière beaucoup plus radicale que les anciennes théories catastrophiques, toute nécessité d'une reconnaissance d'une puissance surnaturelle créant un monde par actes successifs. De l'autre côté - et cela plaisait le plus à la bourgeoisie - ils déclaraient que toutes les révolutions et catastrophes étaient quelque chose d'anormal, contraire aux lois de la nature, et totalement absurde. Quiconque cherche aujourd'hui à attaquer scientifiquement la révolution le fait au nom de la théorie de l'évolution, démontrant que la nature ne fait pas de sauts, que par conséquent tout changement brusque des rapports sociaux est impossible ; cette avancée n'est possible que par l'accumulation de petits changements et de légères améliorations, appelées réformes sociales. Considérée de ce point de vue, la révolution est une conception non scientifique à propos de laquelle les gens scientifiquement cultivés ne font que hausser les épaules.</p>
<p>On pourrait répondre que l'analogie entre les lois naturelles et sociales n'est nullement parfaite. Certes, notre conception de l'un influencera inconsciemment notre conception de l'autre sphère comme nous l'avons déjà vu. Ce n'est pourtant pas un avantage et il vaut mieux freiner que favoriser ce transfert de lois d'un domaine à l'autre. Certes, tout progrès dans les méthodes d'observation et de compréhension d'un domaine quelconque peut améliorer et améliorera nos méthodes et notre compréhension dans les autres, mais il est également vrai qu'il existe à l'intérieur de chacun de ces domaines des lois particulières qui ne s'appliquent pas aux autres.</p>
<p>Il faut tout d'abord noter la distinction fondamentale entre la nature animée et la nature inanimée. Nul ne prétendrait, au nom de la similitude externe, transférer sans changement une loi qui s'applique à l'une de ces sphères à l'autre. On ne chercherait pas à résoudre le problème de la reproduction sexuée et de l'hérédité par les lois de l'affiliation chimique. Mais la même erreur est commise lorsque les lois naturelles sont appliquées directement à la société, comme par exemple lorsque la concurrence est justifiée comme une nécessité naturelle en raison de la loi de la lutte pour la survie, ou lorsque les lois de l'évolution naturelle sont invoquées pour montrer l'impossibilité de révolution sociale.</p>
<p>Mais il y a encore plus à dire en réponse. Si l'ancienne théorie catastrophique a disparu à jamais des sciences naturelles, la nouvelle théorie qui ne fait de l'évolution qu'une série de petits changements insignifiants se heurte à des objections de plus en plus fortes. D'un côté, il y a une tendance croissante vers des théories quiétistes et conservatrices qui réduisent l'évolution elle-même au minimum, de l'autre, les faits nous obligent à accorder une importance toujours plus grande aux catastrophes dans le développement naturel. Ceci s'applique également aux théories géologiques de Lyell et à l'évolution organique de Darwin.</p>
<p>Cela a donné lieu à une sorte de synthèse des anciennes théories catastrophiques et des nouvelles théories évolutionnistes, semblable à la synthèse que l'on trouve dans le marxisme. De même que le marxisme distingue entre le développement économique graduel et la transformation soudaine de la superstructure juridique et politique, de nombreuses nouvelles théories biologiques et géologiques reconnaissent, à côté de la lente accumulation d'altérations légères et même infinitésimales, des transformations soudaines et profondes - des catastrophes - qui résultent d'une évolution plus lente.</p>
<p>Un exemple notable en est fourni par les observations de de Bries rapportées au dernier congrès des sciences naturelles tenu à Hambourg. Il a découvert que les espèces de plantes et d'animaux restent inchangées pendant une longue période ; certains d'entre eux finissent par disparaître, lorsqu'ils sont devenus trop vieux pour s'adapter plus longtemps aux conditions d'existence, qui ont entre-temps changé. D'autres espèces sont plus chanceuses ; elles « explosent » soudain, comme il l'a dit lui-même, pour donner vie à d'innombrables formes nouvelles, dont les unes perdurent et se multiplient, tandis que les autres, n'étant pas adaptées aux conditions de l'existence, disparaissent.</p>
<p>Je n'ai pas l'intention de tirer une conclusion en faveur de la révolution de ces nouvelles observations. Ce serait tomber dans la même erreur que ceux qui soutiennent le rejet de la révolution de la théorie de l'évolution. Mais ces observations montrent du moins que les savants eux-mêmes ne sont pas entièrement d'accord sur le rôle joué par les catastrophes dans le développement organique et géologique, et pour cette raison ce serait une erreur de vouloir tirer de l'une ou l'autre de ces hypothèses des conclusions définitives quant à le rôle joué par la révolution dans le développement social.</p>
<p>Si malgré ces faits on insiste encore sur de telles conclusions, alors nous pouvons leur répondre par une illustration très populaire et familière, qui démontre d'une manière indubitable que la nature fait des sauts soudains : je me réfère à l'acte de naissance. L'acte de naissance est un saut. Du coup un fœtus, qui constituait jusqu'alors une partie de l'organisme de la mère, partageant sa circulation, se nourrissant d'elle, sans respirer, devient un être humain indépendant, avec son propre système circulatoire, qui respire et pleure, prend sa propre nourriture et utilise son tube digestif.</p>
<p>L'analogie entre la naissance et la révolution, cependant, ne repose pas seulement sur la soudaineté de l'acte. Si nous y regardons de plus près, nous trouverons que cette transformation soudaine à la naissance est entièrement limitée aux fonctions. Les organes se développent lentement et doivent atteindre un certain stade de développement avant que ce saut ne soit possible, ce qui leur donne soudain leurs nouvelles fonctions. Si le saut a lieu avant que ce stade de développement ne soit atteint, le résultat n'est pas le début de nouvelles fonctions pour les organes, mais la cessation de toutes les fonctions - la mort de la nouvelle créature. D'autre part, le lent développement des organes dans le corps de la mère ne peut aller jusqu'à un certain point, ils ne peuvent commencer leurs nouvelles fonctions sans l'acte révolutionnaire de la naissance. Cela devient inévitable lorsque le développement des organes a atteint une certaine hauteur.</p>
<p>On retrouve la même chose dans la société. Ici aussi les révolutions sont le résultat d'un développement (évolution) lent et graduel. Ici aussi ce sont les organes sociaux qui se développent lentement. Ce qui peut être changé d'un coup, d'un bond, de manière révolutionnaire, ce sont leurs fonctions. Le chemin de fer s'est lentement développé. D'autre part, le chemin de fer peut subitement se transformer de sa fonction d'instrument d'enrichissement d'un certain nombre de capitalistes, en une entreprise socialiste ayant pour fonction de servir le bien commun. Et comme à la naissance de l'enfant, toutes les fonctions sont simultanément révolutionnées – circulation, respiration, digestion – de même toutes les fonctions du chemin de fer doivent être simultanément révolutionnées d'un coup, car elles sont toutes les plus étroitement liées. Ils ne peuvent pas être socialisés progressivement et successivement, les uns après les autres, comme si, par exemple, on transformait aujourd'hui les fonctions d'ingénieur et de pompier, quelques années plus tard celles de billetterie, et plus tard encore celles de comptable et de comptable, etc. Ce fait est parfaitement clair pour un chemin de fer, mais la socialisation successive des différentes fonctions d'un chemin de fer n'est pas moins absurde que celle du ministère d'un État centralisé. Un tel ministère constitue un organisme unique dont les organes doivent coopérer. Les fonctions d'un de ces organes ne peuvent être modifiées sans modifier également tous les autres. L'idée de la conquête graduelle des divers départements d'un ministère par les socialistes n'est pas moins absurde que ne le serait une tentative de diviser l'acte de naissance en un certain nombre d'actes mensuels consécutifs,</p>
<p>Puisque ni un chemin de fer ni un ministère ne peuvent être changés graduellement, mais seulement d'un seul coup, embrassant tous les organes à la fois, des fonctions capitalistes aux fonctions socialistes, d'un organe du capitaliste à un organe de la classe ouvrière, et cette transformation est possible seulement aux organes sociaux qui conservent un certain degré de développement, on peut remarquer ici qu'avec l'organisme maternel il est possible de déterminer scientifiquement le moment où le degré de maturité est atteint, ce qui n'est pas le cas de la société.</p>
<p>D'autre part, la naissance ne marque pas la conclusion du développement de l'organisme humain, mais plutôt le début d'une nouvelle époque de développement. L'enfant entre maintenant dans de nouvelles relations dans lesquelles de nouveaux organes sont créés, et ceux qui existaient auparavant se développent davantage dans d'autres directions ; les dents poussent dans la bouche, les yeux apprennent à voir ; les mains pour saisir, les pieds pour marcher, la bouche pour parler, etc. De même une révolution sociale n'est pas l'aboutissement du développement social, mais le début d'une nouvelle forme de développement. Une révolution socialiste peut d'un seul coup transférer une usine de la propriété capitaliste à la propriété sociale. Mais ce n'est que progressivement, au cours d'une lente évolution, que l'on peut transformer une usine d'un lieu de travail monotone, repoussant et forcé en un lieu attrayant pour l'activité joyeuse d'êtres humains heureux. Une révolution socialiste peut d'un seul coup transformer les grandes exploitations agricoles en propriété sociale. Dans cette partie de l'agriculture où domine encore la petite industrie, il faut d'abord créer les organes de la production sociale et socialiste, et cela ne peut venir que d'un lent développement.</p>
<p>Il apparaît donc que l'analogie entre naissance et révolution va assez loin. Mais cela ne prouve naturellement rien de plus que l'on n'a pas le droit de faire appel à la nature pour prouver qu'une révolution sociale est quelque chose d'inutile, de déraisonnable et de contre nature. Nous n'avons pas non plus, comme nous l'avons déjà dit, le droit d'appliquer directement aux processus sociaux les conclusions tirées de la nature. Nous ne pouvons pas aller plus loin sur le terrain de telles analogies que de conclure : que, comme chaque créature animale doit à un moment donné passer par une catastrophe pour atteindre un stade supérieur de développement (l'acte de naissance ou de rupture d'une coquille) , de sorte que la société ne peut être élevée à un stade supérieur de développement que par une catastrophe.</p>
<p>Révolutions dans l'Antiquité et le Moyen Âge</p>
<p>Toute conclusion définitive quant à savoir si la révolution est une nécessité ou non ne peut être tirée que d'une enquête sur les faits du développement social, et non par des analogies avec les sciences naturelles. Il suffit de jeter un coup d'œil sur ces étapes antérieures du développement pour voir que la révolution sociale, au sens étroit où nous l'employons ici, n'est pas un accompagnement nécessaire du développement social. Il y a eu une évolution sociale et de très grande envergure avant la montée des antagonismes de classe et du pouvoir politique. Dans ces étapes, la conquête du pouvoir politique par une classe opprimée, et par conséquent une révolution sociale, était bien sûr impossible.</p>
<p>Même après la naissance des antagonismes de classe et du pouvoir politique, il faut attendre longtemps pour trouver, soit dans l'Antiquité, soit au Moyen Age, quoi que ce soit qui corresponde à notre idée de la révolution. Nous trouvons de nombreux exemples de luttes de classe acharnées, de guerres civiles et de catastrophes politiques, mais aucune de celles-ci n'a entraîné une rénovation fondamentale et permanente des conditions de propriété et, par conséquent, une nouvelle forme sociale.</p>
<p>A mon avis, les raisons en sont les suivantes : Dans l'Antiquité et aussi au Moyen Age, le centre de gravité de la vie économique et aussi de la vie politique était la communauté. Chaque communauté se suffisait à elle-même dans tous les points essentiels et n'était attachée au monde extérieur que par des bandes lâches. Les grands États n'étaient que des conglomérats de communautés qui ne tenaient ensemble que par une dynastie ou par une autre communauté dirigeante et exploiteuse. Chaque communauté avait son propre développement économique spécial correspondant à ses propres caractéristiques particulières et correspondant à celles-ci également ses luttes de classe particulières. Les révolutions politiques aussi à cette époque n'étaient surtout que des révolutions communales. Il était bien sûr impossible de transformer toute la vie sociale d'un grand territoire par une révolution politique.</p>
<p>Plus le nombre d'individus dans un mouvement social est petit, moins il y a de mouvement social réel ; moins il y a d'universel et de créateur de loi, et plus le personnel et l'accidentel dominent. Cela a accru la diversité des luttes de classe dans les différentes communautés. Parce que dans la lutte des classes aucun mouvement des masses ne pouvait apparaître, parce que le général était caché dans l'accidentel et le personnel, il ne pouvait y avoir de reconnaissance profonde des causes sociales et des buts des mouvements de classe. Quelle que soit la grandeur de la philosophie créée par les Grecs, l'idée d'une économie nationale scientifique leur était étrangère. Aristote ne fournit que les ébauches d'un tel système. Les Grecs et les Romains sur le terrain économique ne produisaient que des instructions pratiques pour l'économie domestique, ou pour les industries agricoles,</p>
<p>Tandis que les causes sociales profondes qui ont donné naissance à la condition des classes individuelles restaient cachées et étaient voilées par les actes des individus et les particularités locales, il n'était pas étonnant que les classes opprimées aussi, dès qu'elles avaient conquis le pouvoir politique. , l'utilisait d'abord pour se débarrasser des individus et des particularités locales et non pour établir un nouvel ordre social.</p>
<p>L'obstacle le plus important sur la route de tout mouvement révolutionnaire à cette époque était la lenteur du développement économique. Cela s'est déroulé de manière imperceptible. Paysans et artisans travaillaient comme leurs grands-pères et arrière-grands-pères avaient l'habitude de travailler. L'ancien, le coutumier, était la seule chose bonne et parfaite. Même quand on cherchait à créer quelque chose de nouveau, on s'efforçait de prouver aux autres qu'il s'agissait bien d'un retour à quelque tradition oubliée. Le progrès technique n'obligeait pas par lui-même à de nouvelles formes de propriété, car il ne consistait qu'en une division sociale croissante du travail, en la division d'un métier en plusieurs. Mais, dans chacun des nouveaux métiers, le travail manuel reste fondamental, les moyens de production sont insignifiants et l'élément décisif est l'habileté manuelle. Certes, dans les dernières années de l'Antiquité, on trouve à côté des paysans et des artisans de grandes entreprises (voire des établissements industriels), mais celles-ci étaient exploitées par des esclaves considérés comme des étrangers hors de la vie communautaire. Ces industries ne produisaient que des produits de luxe et ne pouvaient développer aucune force économique particulière, sauf temporairement en temps de grandes guerres qui affaiblissaient l'agriculture et rendaient le matériel esclave bon marché. Une forme économique élevée et un nouvel idéal social ne peuvent surgir d'une économie esclavagiste.</p>
<p>L'unique forme de capital qui s'est développée dans l'Antiquité et le Moyen Age est l'usure et le capital commercial. Ces deux facteurs peuvent parfois entraîner des changements économiques rapides. Mais le capital commercial ne pouvait que favoriser la division des anciens métiers en d'innombrables nouveaux et le progrès de la grande industrie dépendante du travail des esclaves. Le capital usuraire agissait simplement pour retarder les formes de production existantes sans en créer de nouvelles. La lutte contre le capital usuraire et contre les grandes industries agricoles exploitées par des esclaves a conduit à des luttes politiques occasionnelles très semblables aux révolutions sociales de notre temps. Mais le but de celles-ci n'a toujours été que la restauration d'un état antérieur et non une rénovation sociale. Tel fut le cas dans la liquidation des dettes opérée pour les paysans grecs, par Solon, et dans les mouvements des paysans et des prolétaires romains dont les Gracques reçoivent leur nom. A toutes ces causes - lenteur du développement économique, méconnaissance des relations sociales profondes, division de la vie politique en d'innombrables communautés différentes - s'ajoute le fait que dans l'Antiquité classique et bien souvent aussi au Moyen Âge, les moyens de suppression d'une classe montante étaient relativement insignifiantes. Il n'y avait pas de bureaucraties, ou du moins jamais où il y avait la vie politique la plus active, et où la lutte des classes était la plus âprement menée. Dans le monde romain, par exemple, la bureaucratie s'est d'abord développée sous l'empire. Les relations internes des communautés ainsi que leur commerce entre elles étaient simples, faciles à comprendre et ne présupposaient aucune connaissance experte. Les classes gouvernantes pouvaient facilement s'assurer parmi elles les gouvernants nécessaires, et cela est d'autant plus vrai qu'à cette époque la classe gouvernante était également habituée à s'engager dans une activité artistique, philosophique et politique. La classe dirigeante ne s'est pas contentée de régner, elle a aussi gouverné.</p>
<p>D'un autre côté, la masse du peuple n'était pas entièrement sans défense. C'est précisément à l'âge d'or de l'Antiquité classique que le système de la milice était la règle, en vertu de laquelle chaque citoyen était armé. Dans ces conditions, une très légère altération du rapport de force des classes suffisait à amener une nouvelle classe au pouvoir. Les antagonismes de classe ne pouvaient pas atteindre un degré tel que l'idée d'une transformation complète de toutes les institutions existantes pût s'enraciner solidement dans l'esprit d'une classe opprimée et, de plus, dans ces classes opprimées, l'entêtement à s'accrocher à tous les privilèges était la règle. Comme on l'a déjà noté, cela a eu pour effet de limiter presque entièrement la révolution politique à l'abolition des abus individuels et à l'éloignement des individus.</p>
<p>Parmi les grandes nations des temps modernes, l'Angleterre est celle qui ressemble le plus au moyen âge, non économiquement, mais par sa forme politique. Le militarisme et la bureaucratie y sont les moins développés. Elle possède encore une aristocratie qui non seulement règne mais gouverne. Correspondant à cela, l'Angleterre est la grande nation moderne dans laquelle les efforts des classes opprimées visent principalement à éliminer certains abus au lieu d'être dirigés contre l'ensemble du système social. C'est aussi l'Etat où la pratique de la protection contre la révolution par le compromis est la plus développée.</p>
<p>Si l'armement universel du peuple n'a pas encouragé les grandes révolutions sociales, il a rendu beaucoup plus facile le déclenchement d'un conflit armé entre les classes à la moindre occasion. Les soulèvements violents et les guerres civiles ne manquent pas dans l'Antiquité et le Moyen Âge. La férocité avec laquelle ceux-ci ont été combattus était souvent si grande qu'elle a conduit à l'expulsion, à l'expropriation et souvent à l'extermination des vaincus. Ceux qui considèrent la violence comme un signe de révolution sociale trouveront beaucoup de telles révolutions dans les époques antérieures. Mais ceux qui conçoivent la révolution sociale comme la conquête du pouvoir politique par une classe auparavant asservie et la transformation de la superstructure juridique et politique de la société, notamment dans les rapports de propriété, n'y trouveront pas de révolution sociale. Le développement social s'est fait au coup par coup, étape par étape, non pas à travers de grandes catastrophes isolées, mais en d'innombrables petits mouvements fragmentés, apparemment déconnectés, souvent interrompus, toujours renouvelés, pour la plupart inconscients. La grande transformation sociale de l'époque qui nous occupe, la disparition de l'esclavage en Europe, s'est opérée si insensiblement que les contemporains de ce mouvement n'y ont pas prêté attention, et qu'on est aujourd'hui obligé de la reconstituer par des hypothèses.</p>
<p>Révolution sociale sous le capitalisme</p>
<p>Les choses ont pris un tout autre aspect dès que le mode de production capitaliste s'est développé. Ce serait aller trop loin et ce ne serait que répéter des choses bien connues si j'étais ici pour entrer dans le mécanisme du capitalisme et ses conséquences. Qu'il suffise de dire que le mode de production capitaliste a créé l'État moderne, a mis fin à l'indépendance politique des communautés et en même temps leur indépendance économique a cessé, chacun est devenu une partie d'un tout et a perdu ses droits spéciaux et ses particularités particulières. Tous furent réduits au même niveau, tous reçurent les mêmes lois, les mêmes impôts, les mêmes tribunaux, et furent soumis au même gouvernement. L'État moderne a donc été contraint de devenir un État national et a ajouté aux autres égalités l'égalité de langue.</p>
<p>L'influence du pouvoir gouvernemental sur la vie sociale était alors quelque chose de tout à fait différent de ce qu'elle était dans l'Antiquité ou le Moyen Age. Tout changement politique important dans un grand État moderne influence à la fois d'un seul coup et de la manière la plus profonde une énorme sphère sociale. La conquête du pouvoir politique par une classe auparavant assujettie doit, de ce fait, désormais avoir des résultats sociaux tout à fait différents qu'auparavant.</p>
<p>En conséquence, le pouvoir dont dispose l'État moderne s'est énormément accru. La révolution technique du capitalisme atteint aussi la technique des armes. Depuis la Réforme, les armes de guerre sont devenues de plus en plus parfaites, mais aussi plus coûteuses. Ils deviennent ainsi un privilège du pouvoir gouvernemental. Ce fait seul sépare l'armée du peuple, même dans les lieux où règne la conscription universelle, à moins qu'elle ne soit complétée par l'armement populaire, ce qui n'est le cas dans aucun grand État. Surtout, les chefs de l'armée sont des militaires de métier séparés du peuple auquel ils s'opposent en tant que classe privilégiée.</p>
<p>Les pouvoirs économiques de l'État centralisé moderne sont également énormes par rapport à ceux des États antérieurs. Ils comprennent la richesse d'une sphère colossale dont les moyens techniques de production laissent loin derrière la culture supérieure de l'antiquité.</p>
<p>L'État moderne possède également une bureaucratie beaucoup plus centralisée que celle de tout État antérieur. Les problèmes de l'État moderne se sont tellement développés qu'il est impossible de les résoudre sans une vaste division du travail et un haut niveau de connaissances professionnelles. Le mode de production capitaliste prive la classe dirigeante de tous les loisirs dont elle disposait auparavant. Même s'ils ne produisent pas mais vivent de l'exploitation des classes productrices, ils ne sont pas pour autant des exploiteurs oisifs. Grâce à la concurrence, moteur de la vie économique actuelle, les exploiteurs sont sans cesse contraints de mener entre eux une lutte épuisante qui menace les vaincus d'anéantissement complet.</p>
<p>Les capitalistes n'ont donc ni le temps ni les loisirs, ni la culture préalable nécessaire à l'activité artistique et scientifique. Ils n'ont même pas les qualifications nécessaires pour participer régulièrement aux activités gouvernementales. Non seulement dans l'art et la science, mais aussi dans le gouvernement de l'État, la classe dirigeante est forcée de ne pas participer. Ils doivent laisser cela aux salariés et aux employés bureaucratiques. La classe capitaliste règne mais ne gouverne pas. Il se contente cependant de diriger le gouvernement.</p>
<p>De même la noblesse féodale décadente avant elle, se contenta de prendre les formes d'une noblesse royale. Mais tandis que chez la noblesse féodale le renoncement à ses fonctions sociales était le produit de la corruption, chez les capitalistes ce renoncement découle directement de leurs fonctions sociales et fait partie intégrante de leur existence.</p>
<p>Avec l'aide d'un gouvernement aussi puissant, une classe peut se maintenir longtemps, même si c'est superflu. Oui, même si c'est devenu nuisible. Et plus le pouvoir de l'Etat est fort, plus la classe dirigeante s'appuie sur lui, d'autant plus elle s'accroche obstinément à ses privilèges et d'autant moins est-elle encline à accorder des concessions. Plus longtemps, cependant, il maintient sa domination de cette manière, plus les antagonismes de classe deviennent aigus, plus l'effondrement politique doit être prononcé lorsqu'il se produit finalement, et plus la transformation sociale qui en résulte est profonde, et plus la conquête est appropriée. du pouvoir politique par une classe opprimée pour mener à la révolution.</p>
<p>Simultanément, les classes belligérantes deviennent de plus en plus conscientes des conséquences sociales de leur lutte politique. Le système de production capitaliste tend à accélérer considérablement la marche de l'évolution économique. La transformation économique à laquelle le siècle de l'invention a préparé la voie se poursuit par l'introduction des machines dans l'industrie. Depuis leur introduction, nos relations économiques sont sujettes à un changement continu, non seulement par la dissolution rapide de l'ancien, mais par la création continue du nouveau. L'idée de l'ancien, du passé, cesse d'être équivalente à l'éprouvé, à l'honorable, à l'inviolable. Il devient synonyme d'imparfait et de dépassé. Cette idée est transplantée de la vie économique dans le domaine de l'art, de la science et de la politique. De même qu'autrefois les gens s'accrochaient sans raison à l'ancien, de même aujourd'hui on rejette volontiers l'ancien sans raison simplement parce qu'il est ancien. Et le temps nécessaire pour rendre une machine, une institution, une théorie dépassées devient de plus en plus court. Et si jadis on travaillait dans l'intention de construire pour l'éternité avec tout le dévouement qui découle d'une telle conscience, on travaille aujourd'hui pour l'effet fugitif d'un instant avec toute la frivolité de cette conscience. De sorte que la création d'aujourd'hui est en peu de temps non seulement démodée mais aussi inutile. Et si jadis on travaillait dans l'intention de construire pour l'éternité avec tout le dévouement qui découle d'une telle conscience, on travaille aujourd'hui pour l'effet fugitif d'un instant avec toute la frivolité de cette conscience. De sorte que la création d'aujourd'hui est en peu de temps non seulement démodée mais aussi inutile. Et si jadis on travaillait dans l'intention de construire pour l'éternité avec tout le dévouement qui découle d'une telle conscience, on travaille aujourd'hui pour l'effet fugitif d'un instant avec toute la frivolité de cette conscience. De sorte que la création d'aujourd'hui est en peu de temps non seulement démodée mais aussi inutile.</p>
<p>Le nouveau est pourtant précisément ce que l'on observe, critique et investigue de plus près. L'ordinaire et le banal passent comme une évidence. L'humanité a étudié les causes de l'éclipse bien avant le lever et le coucher du soleil. De la même manière, l'incitation à étudier les lois des phénomènes sociaux était très faible tant que ces phénomènes étaient ordinaires, évidents, « naturels ». Cette incitation doit être immédiatement renforcée dès que des formations nouvelles, jusqu'alors inédites, apparaissent dans la vie sociale. Ce n'est pas l'ancienne économie féodale héréditaire, mais plutôt l'économie capitaliste nouvellement apparue qui a suscité pour la première fois l'observation scientifique au début du XVIIe siècle.</p>
<p>La science économique était encouragée plus encore par un autre motif. La production capitaliste est une production de masse, une production sociale. L'État capitaliste moderne typique est le grand État. L'économie moderne, comme la politique moderne, doit faire face à des phénomènes de masse. Plus le nombre d'apparitions semblables que l'on observe est grand, plus la tendance à remarquer l'universel - celles qui indiquent une loi sociale - et plus l'individuel et l'accidentel disparaissent, plus il est facile de découvrir les lois des mouvements sociaux. L'observation mathématique de masse des phénomènes sociaux, des statistiques et de la science de la société qui découle de l'économie politique et atteint son point culminant dans la conception matérialiste de l'histoire, n'a été possible qu'au stade capitaliste de la production. Maintenant, pour la première fois, les classes pouvaient prendre pleinement conscience de la signification sociale de leurs luttes et, pour la première fois, se fixer de grands objectifs sociaux, non comme des rêves arbitraires et des vœux pieux destinés à être brisés par des faits concrets, mais comme des résultats de la connaissance scientifique des possibilités et des nécessités économiques. Pour être sûr que cette pensée scientifique peut se tromper, on peut montrer que nombre de ses conclusions sont des illusions. Mais si grandes que soient ces erreurs, on ne saurait la priver du caractère propre à toute véritable science, la recherche d'une conception uniforme de tous les phénomènes sous un ensemble indiscutable. En sciences sociales, cela signifie la reconnaissance du tout social comme un organisme unique dans lequel on ne peut arbitrairement et pour lui-même changer aucune partie. La classe socialement opprimée ne dirige plus sa critique théorique contre les individus et les tendances, mais contre l'ensemble de la société existante. Et justement de ce fait toute classe opprimée qui conquiert le pouvoir politique est amenée à transformer l'ensemble des fondements sociaux.</p>
<p>La société capitaliste issue de la révolution de 1789 et de son issue était prévue dans ses grandes lignes par les physiocrates et leurs successeurs anglais.</p>
<p>C'est sur cette distinction entre les États et la société modernes et les organisations de l'Antiquité et du Moyen Âge que repose la différence dans la manière de leur développement. Le premier était principalement inconscient, divisé en conflits locaux et personnels et en la rébellion d'innombrables petites communautés à différents stades de développement ; celle-ci devient de plus en plus consciente d'elle-même et tend vers un grand but social reconnu, déterminé et propagé par un travail scientifiquement critique. Les révolutions politiques sont moins fréquentes, mais plus complètes et leurs résultats sociaux plus étendus.</p>
<p>Le passage des guerres civiles de l'Antiquité et du Moyen Âge aux révolutions sociales au sens ancien du terme a été opéré par la Réforme, qui appartenait pour moitié au Moyen Âge et pour moitié aux temps modernes. A un stade plus élevé encore, la révolution anglaise du milieu du XVIIe siècle, et enfin la grande révolution française devient le type classique de la révolution sociale, dont les soulèvements de 1830 et 1848 ne sont que de faibles échos.</p>
<p>La révolution sociale au sens ici donné est propre au stade de développement social de la société capitaliste et de l'État capitaliste. Il n'existait pas avant le capitalisme, car les frontières politiques étaient trop étroites et la conscience sociale trop peu développée. Elle disparaîtra avec le capitalisme parce que celui-ci ne peut être renversé que par le prolétariat qui, en tant que la plus basse de toutes les classes sociales, ne peut utiliser sa domination que pour abolir toute domination de classe et toutes les classes et, par là même, les conditions essentielles de la révolution sociale.</p>
<p>Une grande question se pose maintenant, une question qui aujourd'hui nous touche profondément, parce qu'elle a la plus grande influence sur nos relations politiques avec le présent : le temps de la révolution sociale est-il passé ou non ? Avons-nous déjà les conditions politiques qui peuvent amener une transition du capitalisme au socialisme sans révolution politique, sans conquête du pouvoir politique par le prolétariat, ou faut-il encore s'attendre à une époque de luttes décisives pour la possession de ce pouvoir et avec lui une révolution révolutionnaire ? époque ? L'idée de révolution sociale appartient-elle à ces idées archaïques qui ne sont soutenues que par des échos irréfléchis de conceptions dépassées ou par des spéculateurs démagogiques sous les applaudissements des masses irréfléchies, et que toute personne moderne honnête qui observe sans passion les faits de la société moderne doit mettre de côté ?</p>
<p>Telle est la question. Certainement une question importante que quelques phrases ne serviront pas à écarter.</p>
<p>Nous avons découvert que la révolution sociale est le produit de conditions historiques particulières. Elles supposent, non seulement un antagonisme de classe très développé, mais aussi un grand État national s'élevant au-dessus de toutes les particularités provinciales et communales, bâti sur une forme de production qui nivelle toutes les particularités locales, un État militaire et bureaucratique puissant, une science de la politique l'économie et un rythme rapide de progrès économique.</p>
<p>Aucun de ces facteurs de révolution sociale n'a diminué de puissance au cours de la dernière décennie. Beaucoup d'entre eux, au contraire, ont été fortifiés. Jamais le rythme du développement économique n'a été plus rapide. L'économie scientifique connaît, du moins, un grand essor extensif, sinon intensif, grâce aux journaux. Jamais la perspicacité économique n'a été aussi largement dispersée ; jamais la classe dirigeante, ainsi que la masse du peuple, n'a été autant en état de comprendre les conséquences profondes de ses actes et de ses efforts. Cela seul prouve que nous ne ferons pas inconsciemment la formidable transition du capitalisme au socialisme, et que nous ne pouvons lentement saper la domination de la classe exploiteuse sans que cette classe en soit consciente,</p>
<p>Si, cependant, la connaissance des relations sociales n'a jamais été aussi étendue qu'aujourd'hui, il est également vrai que le pouvoir gouvernemental n'a jamais été aussi fort qu'aujourd'hui, ni les forces militaires, bureaucratiques et économiques aussi puissamment développées. Il s'ensuit que le prolétariat, lorsqu'il aura conquis les pouvoirs gouvernementaux, aura ainsi acquis le pouvoir de provoquer immédiatement les changements sociaux les plus étendus. Il s'ensuit également que la classe dirigeante personnelle, avec l'aide de ces pouvoirs, peut continuer son existence et son pillage de la classe ouvrière longtemps après que sa nécessité économique a cessé. Cependant, plus les classes dirigeantes s'appuient sur l'appareil d'État et en abusent à des fins d'exploitation et d'oppression, plus l'amertume du prolétariat à leur égard doit augmenter,</p>
<p>Certes, on a affirmé que cette compréhension des phénomènes socialistes les plus récents ne tient pas compte du fait indéniable que le développement se poursuit également dans d'autres directions. On prétend aussi que le contraste entre prolétariat et bourgeoisie n'augmente pas et qu'il existe dans tout Etat moderne suffisamment d'arrangements démocratiques pour permettre au prolétariat, sinon d'accéder au pouvoir, du moins d'accéder progressivement au pouvoir , pas à pas et augmentant constamment, de sorte que la nécessité d'une révolution sociale cesse. Voyons dans quelle mesure ces exceptions sont justifiées.</p>
<p>L'adoucissement des antagonismes de classes</p>
<p>Passons maintenant à la première objection selon laquelle l'antagonisme social entre la bourgeoisie et le prolétariat diminue. Je n'évoque pas ici la question des crises industrielles dont l'amélioration était revendiquée il y a quelques années. Cette idée a été si énergiquement démentie depuis lors par des faits notoires qu'il me suffit d'y revenir ici sans tenter d'entrer dans une discussion qui nous entraînerait trop loin. Je ne souhaite pas non plus apporter une contribution supplémentaire au débat sur la soi-disant théorie de la misère croissante, déjà trop discutée, qui, avec une sorte d'astuce, quand on le veut, peut être filée à l'infini et qui, chez nous, a ont de plus en plus tendance à s'appuyer sur la définition du mot « misère » que sur la détermination de faits précis. Les socialistes sont tous d'accord pour dire que le mode de production capitaliste, lorsqu'il n'est pas entravé, a pour résultat une augmentation de la misère physique. Ils s'accordent aussi à dire que dans la société actuelle l'organisation de la classe ouvrière et la prise des pouvoirs gouvernementaux ont atteint un degré tel qu'elles peuvent quelque peu améliorer cette misère. Enfin, ils s'accordent à dire que l'émancipation de la classe ouvrière n'est pas à attendre de sa démoralisation croissante, mais de sa force croissante.</p>
<p>La question de l'antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat est une tout autre question. Il s'agit avant tout d'accroître l'exploitation.</p>
<p>Que cela augmente Marx l'a prouvé il y a une génération, et à mon avis personne ne l'a encore réfuté. Quiconque nie l'exploitation croissante du prolétariat doit, avant tout, entreprendre une réfutation du Capital de Marx .</p>
<p>Certes, on répondra aussitôt que c'est purement théorique et que pour nous rien ne doit être tenu pour vrai et prouvé que nous ne puissions saisir avec les mains. On ne nous donne pas de lois économiques, mais seulement des chiffres statistiques. Ceux-ci ne sont pas si faciles à découvrir car, jusqu'à présent, personne ne s'est plu à énoncer les montants, non seulement des salaires, mais aussi des bénéfices sous une forme statistique, en raison du fait que les coffres-forts à l'épreuve du feu sont un château que même les bourgeois lâches et bienveillants défendront comme un lion contre toute attaque administrative.</p>
<p>(...) L'augmentation des salaires de 40 % de 1860 à 1891 que Bowley calcule pour toute la classe ouvrière d'Angleterre, ne tient même pas à toute l'aristocratie ouvrière. A l'exception des ouvriers du coton qui n'ont pas été en vain les conservateurs de l'Angleterre et les enfants modèles de tous les rêveurs de « paix sociale », la moyenne de 1891 n'a été dépassée que par les ouvriers du gaz, les marins et les mineurs. Les ouvriers du gaz doivent leur augmentation, en partie du moins, aux politiciens, car dans les grandes villes la municipalisation a apporté de nombreuses améliorations. Chez les travailleurs du gaz, les considérations de concurrence et d'exploitation par le capital privé sont également de moindre importance. En partie aussi, le bond en avant de 1891 ainsi que l'apparition soudaine du « nouvel unionisme » qui avait suscité de si vastes espoirs se sont maintenant effondrés. Plus encore que chez les ouvriers du gaz, la hausse des salaires en 1891 pour les marins et les mineurs paraît tout à fait anormale et temporaire. Chez les mineurs, les salaires de 1888 étaient les mêmes que ceux de 1860, mais en 1891, ils étaient de 50 % plus élevés. On ne peut pas considérer cela comme une avance sûre. Chez les ouvriers du bois, les ouvriers lainiers et les ouvriers de l'industrie du fer, l'augmentation des salaires depuis 1860 est bien moindre. Bowley voudrait aussi nous faire croire que les salaires des ouvriers non syndiqués d'Angleterre avaient augmenté de 40 % pendant la même période où les ouvriers du fer bien organisés n'avaient augmenté que de 25 %. On ne peut pas considérer cela comme une avance sûre. Chez les ouvriers du bois, les ouvriers lainiers et les ouvriers de l'industrie du fer, l'augmentation des salaires depuis 1860 est bien moindre. Bowley voudrait aussi nous faire croire que les salaires des ouvriers non syndiqués d'Angleterre avaient augmenté de 40 % pendant la même période où les ouvriers du fer bien organisés n'avaient augmenté que de 25 %. On ne peut pas considérer cela comme une avance sûre. Chez les ouvriers du bois, les ouvriers lainiers et les ouvriers de l'industrie du fer, l'augmentation des salaires depuis 1860 est bien moindre. Bowley voudrait aussi nous faire croire que les salaires des ouvriers non syndiqués d'Angleterre avaient augmenté de 40 % pendant la même période où les ouvriers du fer bien organisés n'avaient augmenté que de 25 %.</p>
<p>Mais prenons le tableau tel qu'il est. Qu'est-ce que cela prouve vraiment ? Même selon cette présentation extraordinairement optimiste, les salaires deviennent une part toujours plus petite du revenu social. De 1860 à 1874, le taux moyen d'augmentation a été de 45 % ; de 1877 à 1891 seulement 42 2 / 3 pour cent. Si l'on oppose à cela, faute de chiffres plus fiables, le total de l'impôt sur le revenu qui ne provenait pas des salaires mais des plus-values alors en 1860 ce serait quatre-vingt millions de dollars de moins que la somme des salaires. En 1891, le montant des plus-values dépassait la somme des salaires d'une somme considérable de pas moins de quatre cents millions de dollars.</p>
<p>Cela signifie certainement une augmentation considérable de l'exploitation. Le taux de la plus-value, c'est-à-dire le taux d'exploitation du travailleur, s'est donc élevé pendant ce temps de 96 % à 112 %. En fait, même selon les chiffres de Bowley, l'exploitation s'est au moins développée très rapidement parmi les travailleurs les mieux organisés. L'exploitation des masses inorganisées doit avoir atteint un degré beaucoup plus élevé.</p>
<p>Nous n'insistons pas beaucoup sur ces chiffres. Mais pour autant qu'ils montrent quoi que ce soit, ils parlent pour, et non contre, l'affirmation de l'exploitation croissante de la force de travail, que Marx a prouvée d'une autre manière, par l'examen des lois des mouvements, le système de production capitaliste, et qui a pas encore été démentie. Certes, on peut dire : Certes, l'exploitation augmente, mais les salaires augmentent aussi, même si ce n'est pas au même degré que les plus-values. Comment alors le travailleur découvrira-t-il cette exploitation croissante si elle n'est pas tout à fait évidente, mais ne peut être découverte que par une enquête minutieuse ? La masse des ouvriers n'étudie pas les statistiques et ne réfléchit pas aux théories de la valeur et du profit.</p>
<p>Cela peut être accordé. Mais il y a un moyen de rendre sensible l'augmentation de l'exploitation aux travailleurs. A mesure que la masse du profit s'élève, le niveau de vie de la bourgeoisie s'élève aussi. Mais les classes ne sont pas séparées les unes des autres par des murs impénétrables. Le niveau de vie croissant de la classe supérieure se répercute sur ceux qui sont en dessous et éveille en eux de nouveaux besoins et de nouvelles exigences à la satisfaction desquels le salaire lentement croissant n'est en aucun cas satisfaisant. La bourgeoisie se plaint de la disparition de la pudeur dans les classes inférieures et de leur envie croissante, et oublie que les exigences croissantes d'en bas ne sont que le reflet de l'élévation du niveau de vie d'en haut, qui fournit l'exemple et suscite l'envie des classes inférieures. .</p>
<p>Que le niveau de vie capitaliste croît plus vite que celui du prolétariat va de soi. L'habitation de l'ouvrier ne s'est pas beaucoup améliorée depuis cinquante ans. Mais les demeures de la bourgeoisie sont magnifiques en comparaison de la maison capitaliste moyenne d'il y a cinquante ans. Le wagon de troisième classe d'aujourd'hui et celui d'il y a cinquante ans diffèrent peu dans leurs aménagements intérieurs. Mais quand on compare le wagon de chemin de fer de première classe du milieu du XIXe siècle avec la voiture de palais du train moderne ! Je ne crois pas que les marins des navires transatlantiques soient beaucoup mieux soignés aujourd'hui qu'il y a cinquante ans, alors que le luxe que l'on trouve dans le salon du paquebot moderne aurait été inconnu il y a cinquante ans, même dans un palais royal. yacht de plaisance.</p>
<p>Voilà pour l'exploitation croissante du prolétariat. Mais ce facteur économique n'est-il pas contrebalancé par l'approche politique croissante des classes ? La bourgeoisie ne reconnaît-elle pas de plus en plus le travailleur comme son égal politique et social ?</p>
<p>Il ne fait aucun doute que le prolétariat gagne rapidement sur le plan politique et social.</p>
<p>Si son ascension dans les relations économiques reste inférieure à celle de la bourgeoisie, cela engendre une envie et un mécontentement sans cesse croissants. Le phénomène peut-être le plus frappant des cinquante dernières années est la montée rapide et ininterrompue du prolétariat dans les relations morales et intellectuelles.</p>
<p>Il y a quelques décennies à peine, le prolétariat était si bas qu'il y avait même des socialistes qui s'attendaient aux pires résultats pour la culture de la conquête du prolétariat. En 1850, Rodbertus écrivait :</p>
<p>"Le danger le plus menaçant à l'heure actuelle est que nous ayons une nouvelle invasion barbare, venant cette fois de l'intérieur de la société elle-même pour détruire la coutume, la civilisation et la richesse."</p>
<p>En même temps, Heinrich Heine déclarait que l'avenir appartenait aux communistes.</p>
<p>"Cet aveu que l'avenir appartient aux communistes, je le fais dans la douleur et la plus grande anxiété. Ce n'est en aucun cas une illusion. En réalité ; ce n'est qu'avec peur et frémissement que je pense à l'époque où ces sombres iconoclastes arrivent au pouvoir ; de leurs mains calleuses ils détruiront toutes les statues de marbre de la beauté, etc.</p>
<p>Indéniablement, il est maintenant devenu complètement différent. Ce n'est pas par le prolétariat que la civilisation moderne est menacée. Ce sont ces mêmes communistes qui constituent aujourd'hui le refuge sûr de l'art et de la science, qu'ils défendent de la manière la plus décisive.</p>
<p>C'est ainsi que disparaît rapidement la peur qui, après la Commune de Paris, a dominé toute la classe capitaliste ; la crainte que le prolétariat conquérant n'entre dans notre culture comme les Vandales dans leurs migrations raciales et fonde sur ses ruines un gouvernement d'ascètes barbares.</p>
<p>C'est en partie grâce à la disparition de cette peur que la sympathie pour le prolétariat et pour le socialisme s'accroît parmi les intellectuels bourgeois.</p>
<p>Comme le prolétariat, l'intelligence de classe est une particularité du système de production capitaliste. J'ai déjà montré que ce système impose de telles exigences à la classe dirigeante qu'elle n'a ni l'intérêt ni le loisir de s'occuper des affaires du gouvernement, ou de cultiver l'art et la science, comme le faisaient l'aristocratie d'Athènes ou le clergé des meilleurs. jours de l'Église catholique. Toute la sphère de l'activité intellectuelle supérieure, qui était autrefois un privilège des classes dominantes, est maintenant laissée par celles-ci aux ouvriers salariés, et le nombre de ces savants professionnels, artistes, ingénieurs et fonctionnaires augmente rapidement.</p>
<p>Pris dans leur ensemble, ils constituent les soi-disant « intellectuels », la « nouvelle classe moyenne », mais ils se distinguent surtout de l'ancienne classe moyenne par l'absence de toute conscience de classe particulière. Certaines divisions d'entre eux ont une conscience de caste particulière, très souvent un aveuglement de caste, mais les intérêts de chacune de ces divisions sont trop particuliers pour qu'une conscience de classe commune puisse se développer. Ses membres s'unissent avec diverses classes et partis et fournissent les combattants intellectuels pour chacun. Une partie défend les intérêts de la classe dirigeante pour laquelle de nombreux intellectuels servent professionnellement. D'autres ont défendu la cause du prolétariat. La majorité, cependant, est restée jusqu'à présent empêtrée dans les petits cercles bourgeois de la pensée. Ce n'est pas le seul car beaucoup d'entre eux sont issus de cette classe,</p>
<p>C'est dans ces divisions des intellectuels, comme nous l'avons remarqué plus haut, que se manifeste une sympathie sans cesse croissante pour le prolétariat. Parce qu'ils n'ont pas d'intérêt de classe particulier et qu'ils sont plus accessibles par leur point de vue professionnel et scientifique, ils sont plus faciles à gagner pour notre parti par des considérations scientifiques. La faillite théorique de l'économie bourgeoise et la supériorité théorique du socialisme doivent leur apparaître clairement. A travers cela, ils doivent continuellement découvrir que les autres classes sociales s'efforcent continuellement d'avilir encore plus l'art et la science. Beaucoup d'autres sont finalement impressionnés par le fait de l'irrésistible avancée de la social-démocratie, surtout lorsqu'ils la comparent à la détérioration continue du libéralisme. C'est ainsi que l'amitié pour le travail devient populaire parmi les classes cultivées,</p>
<p>Si ces cercles de la classe cultivée étaient synonymes de bourgeoisie, alors certes nous aurions gagné la partie et une révolution sociale serait superflue. Avec cette classe, il est facile de discuter des choses, et d'eux un développement graduel tranquille ne rencontrera aucun obstacle forcé.</p>
<p>Malheureusement, cependant, ils ne sont qu'une partie de la bourgeoisie, bien sûr, seulement ceux qui parlent et écrivent au nom de la bourgeoisie, mais pas ceux qui déterminent leurs actes. Et les hommes aussi bien que les classes doivent être jugés, non par leurs paroles, mais par leurs actes.</p>
<p>Il faut aussi se rappeler que c'est dans la partie la moins efficace des combattants et la moins combative de la bourgeoisie que se développe la sympathie pour le prolétariat.</p>
<p>Jusqu'ici, alors que le socialisme était stigmatisé parmi toutes les classes cultivées comme criminel ou fou, les éléments capitalistes ne pouvaient être introduits dans le mouvement socialiste que par une rupture complète avec l'ensemble du monde capitaliste. Quiconque venait dans le mouvement socialiste à cette époque des éléments capitalistes avait besoin d'une grande énergie, d'une passion révolutionnaire et de fortes convictions prolétariennes. C'était précisément cet élément qui constituait ordinairement l'aile la plus radicale et la plus révolutionnaire du mouvement socialiste.</p>
<p>Il en va tout autrement aujourd'hui, où le socialisme est devenu une mode. Il ne demande plus d'énergie particulière, ni de rupture avec la société capitaliste pour s'appeler socialiste. Il n'est donc pas étonnant que de plus en plus ces nouveaux socialistes restent empêtrés dans leur mode de pensée et de sentiment antérieur.</p>
<p>La tactique de combat des intellectuels est en tout cas totalement différente de celle du prolétariat. A la richesse et à la puissance des armes, celle-ci oppose son nombre écrasant et sa solide organisation. Les intellectuels sont une minorité de plus en plus réduite sans aucune organisation de classe. Leur seule arme est la persuasion par la parole et l'écriture ; la bataille avec les « armes intellectuelles » et la « supériorité morale », et ces « socialistes de salon » régleraient la lutte de classe prolétarienne aussi avec ces armes. Ils se déclarent prêts à accorder au prolétariat leur soutien moral, mais seulement à condition qu'il renonce à l'idée de l'application de la force, et cela non seulement là où la force est sans espoir - là le prolétariat y a déjà renoncé - mais aussi là où il est encore plein de possibilités. Aussi cherchent-ils à jeter le discrédit sur l'idée de révolution et à la représenter comme un moyen inutile. Ils cherchent à séparer une aile réformatrice sociale du prolétariat révolutionnaire, et ils divisent et affaiblissent ainsi le prolétariat.</p>
<p>Zip à l'heure actuelle c'est pratiquement le seul résultat des débuts de la conversion des "Intellectuels" au Socialisme.</p>
<p>A côté de cette « nouvelle classe moyenne », l'ancienne, la petite classe capitaliste, végète encore. Cette partie de la classe moyenne était à un moment donné l'épine dorsale de la révolution ; avides de bataille et pleines de combats, elles se levaient sur de légères provocations chaque fois que les conditions étaient favorables, contre toute forme de servitude et d'exploitation d'en haut, contre la tyrannie de la bureaucratie et du militarisme, contre les privilèges féodaux et cléricaux. Ils constituaient les troupes d'élite de la démocratie bourgeoise. à un moment cette classe, comme une partie de la « nouvelle classe moyenne » actuelle, était très sympathique envers le prolétariat, coopérait avec lui, lui donnait et recevait de lui un soutien intellectuel et une force matérielle. Mais ancienne ou nouvelle, la classe moyenne actuelle est un allié très peu fiable, et cela justement à cause de sa position intermédiaire entre les classes exploitées et les classes exploiteuses. Comme Marx l'a déjà noté, le petit capitaliste n'est ni tout à fait prolétaire, ni tout à fait bourgeois, et se considère, selon les cas, d'abord l'un puis l'autre.</p>
<p>De cette position contradictoire naît une division dans la classe des petits propriétaires. Une partie s'identifie au prolétariat, l'autre à ses ennemis.</p>
<p>La petite industrie est vouée à la ruine, sa ruine se poursuit maintenant sans interruption. Cela se manifeste mais lentement dans la diminution effective du nombre des petites industries, mais rapidement dans leur démoralisation. Une partie de leurs propriétaires sont dans la dépendance absolue du capital, n'étant que des ouvriers à domicile et salariés, qui travaillent pour un maître dans leurs maisons au lieu d'être dans une usine. D'autres, surtout les petits commerçants et aubergistes, restent indépendants, mais ne trouvent leurs clients que dans les milieux ouvriers, de sorte que leur existence dépend absolument de la prospérité ou de l'adversité des classes laborieuses. Ils ont désespéré de jamais s'élever par leurs propres efforts, ils attendent tout d'en haut et ne comptent que sur les classes supérieures et le gouvernement pour obtenir de l'aide. Et comme tout progrès les menace, ils s'opposent à tout progrès. La servilité et la dépendance à la réaction font d'eux non seulement des partisans volontaires, mais des défenseurs fanatiques de la monarchie, de l'église et de la noblesse. Avec tout cela, ils restent démocratiques, puisque ce n'est que par la démocratie qu'ils peuvent exercer une quelconque influence politique, et obtenir l'aide des pouvoirs publics.</p>
<p>C'est cette division des petits propriétaires qui est principalement responsable de la décadence de la démocratie bourgeoise. L'une de ces divisions se tourne vers la social-démocratie prolétarienne ; l'autre vers la démocratie réactionnaire, où elle apparaît sous les couleurs les plus diverses comme l'antisémitisme, le nationalisme, la démocratie chrétienne – fractions des partis conservateurs et centraux, mais toujours avec le même contenu social. Cette démocratie réactionnaire a emprunté nombre de ses idées et de ses arguments à la pensée socialiste, et beaucoup en sont donc venus à les considérer comme des prémices qui indiquent une forme particulière de transition du libéralisme au socialisme. L'intenabilité de cette position est claire aujourd'hui. Le socialisme n'a pas d'ennemi plus acharné que la démocratie réactionnaire. Si les socialistes exigent un quelconque progrès dans la civilisation, que cette avancée profite ou non directement aux intérêts de classe prolétariens, la démocratie réactionnaire est poussée de tout son être à s'y opposer, même si elle ne menace pas directement les intérêts du petit propriétaire. De même que le parti socialiste est le parti le plus progressiste, de même la démocratie réactionnaire est le parti le plus rétrograde, en ce qu'à la haine du progrès qu'ils partagent avec les autres partis réactionnaires, ils ajoutent l'ignorance la plus grossière de tout ce qui se passe en dehors de leur cercle étroit. de pensée. Une autre raison de ce fait est que les petits capitalistes ne peuvent maintenir leur position d'exploiteurs que par la torture la plus inhumaine des plus faibles et des plus résistants des possesseurs de la force de travail - les femmes et les enfants. En conséquence, ils sont naturellement les premiers adversaires des socialistes,</p>
<p>C'est ainsi que la classe des petits propriétaires, pour autant qu'elle ne devient pas socialiste, devient, au lieu d'un allié, ou d'un élément conciliateur à mi-chemin entre le prolétariat et les classes dominantes, un ennemi acharné du prolétariat. Au lieu d'un adoucissement des antagonismes de classe, nous voyons ici le point culminant le plus dur de l'antagonisme de classe, et de plus un point culminant rapidement, car ce n'est qu'au cours des dernières années qu'il est devenu clairement perceptible.</p>
<p>Ce que nous avons dit de la classe des petits propriétaires s'applique avec peu de changements à la classe des fermiers. Ils sont aussi divisés en deux camps, l'un prolétaire, composé de petits fermiers, et l'autre de propriétaires capitalistes. C'est notre tâche d'accélérer ce processus de division, afin que nous puissions clarifier les intérêts prolétariens écrasants de la première classe et les conduire ainsi au socialisme. La démocratie réactionnaire des campagnes est aussi hostile à notre existence que celle des villes même si cette opposition n'est pas toujours clairement reconnue. Les camarades qui ne voient dans la confusion agraire qu'un état de transition des paysans des anciens partis vers la social-démocratie se trompent aussi mal que ceux qui attendent la même chose de l'antisémitisme dans les villes. Les agriculteurs moyens et grands détestent les socialistes,</p>
<p>A la campagne aussi l'antagonisme social entre les possesseurs et le prolétariat s'accentue.</p>
<p>Cela est encore plus vrai de l'antagonisme entre les grands propriétaires terriens et le salarié que de celui entre le fermier et le salarié.</p>
<p>Dans les grandes industries agricoles, le salarié joue un rôle plus important que dans l'agriculture ordinaire. Pour le grand fermier aussi, le prix élevé des vivres est beaucoup plus important que pour le fermier qui consomme une grande partie de son produit. L'antagonisme entre le producteur et le consommateur de vivres n'est certes pas le même qu'entre le travailleur et l'exploiteur, mais plutôt comme celui entre la ville et la campagne. Mais à la ville le prolétariat est aujourd'hui la classe la plus nombreuse et la plus combative et par conséquent le marchand de vivres voit dans le prolétariat son ennemi le plus énergique.</p>
<p>Il n'est donc pas étonnant que le grand propriétaire terrien considère aujourd'hui l'ouvrier industriel d'un point de vue totalement différent de celui qu'il a fait. Autrefois, il était indifférent à la lutte entre le capitaliste industriel et son ouvrier et, en effet, il les suivait souvent avec des réjouissances malignes devant la situation difficile des capitalistes avec lesquels il y avait en effet souvent une certaine sympathie pour le prolétariat. Ce n'était pas ce dernier qui se dressait alors sur sa route, mais plutôt le capitaliste qui réclamait protection alors qu'il avait besoin du libre-échange, et qui au contraire voyait dans les rentes foncières une invasion de ses profits et qui cherchait à ravir aux propriétaires terriens le monopole des hautes sphères de l'armée et de la bureaucratie.</p>
<p>Aujourd'hui, les choses sont tout à fait différentes. Le temps des amis ouvriers, tels que les tories et les junkers, de Disraeli, Rodbertus, Vogelsang, est depuis longtemps révolu. Comme la classe des petits propriétaires et la classe des moyens et gros agriculteurs, la classe des propriétaires terriens devient de plus en plus antagoniste aux ouvriers.</p>
<p>Mais la classe capitaliste ? Ils sont aujourd'hui la classe décisive. Ne sont-ils pas du moins comme les « intellectuels » de plus en plus favorables au travail ?</p>
<p>Je regrette de dire que je ne vois aucun signe de cette amitié.</p>
<p>Certes, la classe capitaliste est également en train de changer. Il ne reste pas toujours le même. Mais quels sont les changements les plus importants qu'elle ait subis au cours de la dernière décennie ?</p>
<p>D'un côté, nous trouvons une diminution, voire en certains endroits l'abolition complète, au moyen d'accords, de cartels et de trusts, de la concurrence que les capitalistes avaient autrefois à affronter dans les différentes branches d'industrie. De l'autre côté, je vois l'intensification de la concurrence internationale à travers la montée de nouvelles puissances capitalistes, en particulier l'Allemagne et les États-Unis.</p>
<p>Les accords abolissent la concurrence entre les capitalistes non seulement vis-à-vis des acheteurs de leurs produits, mais aussi vis-à-vis de leurs ouvriers. Au lieu de nombreux acheteurs de force de travail, ils se présentent maintenant comme une unité opposée aux travailleurs. Il n'est pas nécessaire d'expliquer plus avant dans quelle mesure cela augmente leur supériorité et dans quelle mesure cela aiguise leur antagonisme envers les travailleurs.</p>
<p>D'après le dernier recensement des États-Unis, les salaires des ouvriers dans les industries américaines ont absolument diminué pendant les dix années de 1890 à 1900. Si cela est exact, ce n'est pas trop dire que c'est un des résultats de la confiance.</p>
<p>L'aiguisage de la concurrence internationale va dans le même sens. Ici aussi, nous trouvons les travailleurs souffrant avec les consommateurs de ce développement. Parallèlement à l'augmentation du prix des marchandises par le biais de tarifs protecteurs, qui favorisent également la formation de trusts et de coalitions, nous constatons une exploitation accrue des travailleurs par laquelle les capitalistes cherchent à faire face à la concurrence étrangère. La conséquence en est l'intensification de leur lutte contre les organisations combattantes des travailleurs, tant politiques qu'économiques, qui s'opposent à une telle exploitation.</p>
<p>Ici aussi, nous ne constatons pas un adoucissement mais une aggravation de l'antagonisme de classe.</p>
<p>Une troisième force agissant dans le même sens est l'amalgame croissant du capital industriel avec le capital monétaire, ou « haute finance ». Le capitaliste industriel est un dirigeant qui possède une industrie dans le domaine de la production, en prenant ce mot dans son sens le plus large (y compris les transports) dans laquelle il exploite des salariés et en tire profit. Le capitaliste monétaire, au contraire, est la forme modernisée de l'ancien usurier. Il tire son revenu des intérêts de l'argent qu'il prête, non seulement, comme jadis, à des particuliers indigents, mais aussi à des gestionnaires capitalistes, à des institutions, à des États, etc.</p>
<p>Entre le capitaliste industriel et le capitaliste monétaire existe un grand antagonisme, semblable à celui qui existe entre le premier et les propriétaires terriens. Les intérêts sur le capital emprunté comme la rente foncière constituent une réduction des bénéfices industriels. Les intérêts des deux formes de capital sont ici contradictoires. Politiquement aussi ils sont dans l'opposition. Le grand propriétaire terrien représente aujourd'hui une forme de gouvernement forte et de préférence monarchique parce qu'en tant que membre de la noblesse, il peut personnellement influencer le monarque à travers eux et à travers lui le pouvoir gouvernemental.</p>
<p>De plus il est militaire ce qui offre des opportunités d'offres accrues, des carrières auxquelles les fils de bourgeois étaient peu enclins. Encore une fois, il a autrefois exigé une politique de force dans les affaires étrangères et intérieures. De la même manière, le financier trouve très agréable le militarisme et une politique gouvernementale active et forte, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Les rois de la finance n'ont pas à craindre un pouvoir gouvernemental fort, indépendant du peuple et du Parlement, car ils peuvent gouverner un tel pouvoir soit directement en tant qu'obligataires, soit par des influences personnelles et sociales. Dans le militarisme, la guerre et les dettes publiques, ils ont un intérêt direct, non seulement en tant que créanciers, mais aussi en tant qu'entrepreneurs du gouvernement, puisque la sphère de leur influence, de leur exploitation, de leur pouvoir et de leur richesse s'en trouve augmentée.</p>
<p>Il en va tout autrement du capital industriel. Le militarisme, la guerre et les dettes publiques signifient des impôts élevés que les riches doivent aider à supporter, sinon le coût de production est augmenté. La guerre signifie en outre une stagnation de la production des marchandises, une rupture du commerce, des difficultés économiques et souvent la ruine. Là où le financier est téméraire, extravagant et violent, le directeur industriel est frugal, timide et pacifique. Un pouvoir gouvernemental fort suscite en lui de l'anxiété et d'autant plus qu'il ne peut pas le contrôler directement. Ses intérêts exigent plutôt un parlement fort qu'un gouvernement fort. A l'opposé du grand propriétaire terrien et du financier, il penche plutôt vers le libéralisme, parce que sa tiédeur s'accorde avec sa propre position. Ses bénéfices sont limités d'un côté par la rente foncière, les intérêts et les taxes, et de l'autre côté un prolétariat aspirant menace tout le système de profit. Lorsque le prolétariat devient trop menaçant, il préfère adopter la méthode pacifique du « diviser pour régner », de la corruption et de la compromission par des établissements bienveillants, etc., plutôt que la méthode de la répression par la force. Là où le prolétariat n'est pas encore entré dans le champ de la politique indépendante, le capitaliste industriel lui sert volontiers de guide pour accroître son propre pouvoir politique. Pour le petit bourgeois socialiste, l'opposition entre le capital industriel et le prolétariat apparaît moins que celle entre le profit d'un côté et la rente foncière et l'intérêt de l'autre. Pour lui, la solution de la question sociale consiste dans l'abolition de l'intérêt et de la rente foncière. Lorsque le prolétariat devient trop menaçant, il préfère adopter la méthode pacifique du « diviser pour régner », de la corruption et de la compromission par des établissements bienveillants, etc., plutôt que la méthode de la répression par la force. Là où le prolétariat n'est pas encore entré dans le champ de la politique indépendante, le capitaliste industriel lui sert volontiers de guide pour accroître son propre pouvoir politique. Pour le petit bourgeois socialiste, l'opposition entre le capital industriel et le prolétariat apparaît moins que celle entre le profit d'un côté et la rente foncière et l'intérêt de l'autre. Pour lui, la solution de la question sociale consiste dans l'abolition de l'intérêt et de la rente foncière. Lorsque le prolétariat devient trop menaçant, il préfère adopter la méthode pacifique du « diviser pour régner », de la corruption et de la compromission par des établissements bienveillants, etc., plutôt que la méthode de la répression par la force. Là où le prolétariat n'est pas encore entré dans le champ de la politique indépendante, le capitaliste industriel lui sert volontiers de guide pour accroître son propre pouvoir politique. Pour le petit bourgeois socialiste, l'opposition entre le capital industriel et le prolétariat apparaît moins que celle entre le profit d'un côté et la rente foncière et l'intérêt de l'autre. Pour lui, la solution de la question sociale consiste dans l'abolition de l'intérêt et de la rente foncière. et de compromis par des établissements bienveillants, etc., plutôt que la méthode de répression forcée. Là où le prolétariat n'est pas encore entré dans le champ de la politique indépendante, le capitaliste industriel lui sert volontiers de guide pour accroître son propre pouvoir politique. Pour le petit bourgeois socialiste, l'opposition entre le capital industriel et le prolétariat apparaît moins que celle entre le profit d'un côté et la rente foncière et l'intérêt de l'autre. Pour lui, la solution de la question sociale consiste dans l'abolition de l'intérêt et de la rente foncière. et de compromis par des établissements bienveillants, etc., plutôt que la méthode de répression forcée. Là où le prolétariat n'est pas encore entré dans le champ de la politique indépendante, le capitaliste industriel lui sert volontiers de guide pour accroître son propre pouvoir politique. Pour le petit bourgeois socialiste, l'opposition entre le capital industriel et le prolétariat apparaît moins que celle entre le profit d'un côté et la rente foncière et l'intérêt de l'autre. Pour lui, la solution de la question sociale consiste dans l'abolition de l'intérêt et de la rente foncière. Pour le petit bourgeois socialiste, l'opposition entre le capital industriel et le prolétariat apparaît moins que celle entre le profit d'un côté et la rente foncière et l'intérêt de l'autre. Pour lui, la solution de la question sociale consiste dans l'abolition de l'intérêt et de la rente foncière. Pour le petit bourgeois socialiste, l'opposition entre le capital industriel et le prolétariat apparaît moins que celle entre le profit d'un côté et la rente foncière et l'intérêt de l'autre. Pour lui, la solution de la question sociale consiste dans l'abolition de l'intérêt et de la rente foncière.</p>
<p>L'opposition entre la finance et l'industrie ne cesse de diminuer puisqu'avec la concentration progressive du capital, la finance domine de plus en plus l'industrie. Un moyen puissant à cette fin est le remplacement continu des employeurs privés par des sociétés par actions. Les optimistes bien intentionnés y ont vu un moyen de « démocratiser » le capital pour qu'au bout d'un moment, de la manière la plus paisible et sans que personne ne s'en aperçoive, le capital se transforme en propriété sociale. En fait, ce mouvement signifie réellement la transformation de tout l'argent des classes moyennes et inférieures, qui n'est pas utilisé par elles pour la consommation immédiate, en capital-argent et le met ainsi à la disposition des grands financiers pour le rachat de directeurs industriels et ainsi contribuer à la concentration de l'industrie entre les mains de quelques financiers. Sans le système des actions, les grands financiers ne contrôleraient que les entreprises qu'ils ont achetées avec leur propre argent. Grâce aux actions, ils peuvent faire dépendre d'eux d'innombrables industries et accélérer ainsi la conquête de celles qu'ils n'ont pas l'argent nécessaire pour acheter. Toute la puissance fabuleuse de Pierpont Morgan & Co., qui au cours des dernières années a réuni dans une main d'innombrables chemins de fer, mines et la majorité des usines sidérurgiques, et a maintenant également monopolisé la plus grande ligne de navires à vapeur transatlantique - cette acquisition soudaine de la domination sur l'industrie et le commerce du plus grand des mondes civilisés aurait été impossible sans les sociétés par actions. ils peuvent faire dépendre d'eux d'innombrables industries et accélérer ainsi la conquête de celles qu'ils n'ont pas l'argent nécessaire pour acheter. Toute la puissance fabuleuse de Pierpont Morgan & Co., qui au cours des dernières années a réuni dans une main d'innombrables chemins de fer, mines et la majorité des usines sidérurgiques, et a maintenant également monopolisé la plus grande ligne de navires à vapeur transatlantique - cette acquisition soudaine de la domination sur l'industrie et le commerce du plus grand des mondes civilisés aurait été impossible sans les sociétés par actions. ils peuvent faire dépendre d'eux d'innombrables industries et accélérer ainsi la conquête de celles qu'ils n'ont pas l'argent nécessaire pour acheter. Toute la puissance fabuleuse de Pierpont Morgan & Co., qui au cours des dernières années a réuni dans une main d'innombrables chemins de fer, mines et la majorité des usines sidérurgiques, et a maintenant également monopolisé la plus grande ligne de navires à vapeur transatlantique - cette acquisition soudaine de la domination sur l'industrie et le commerce du plus grand des mondes civilisés aurait été impossible sans les sociétés par actions.</p>
<p>Selon le London Economist , cinq hommes, John D. Rockefeller, CH Harriman, Pierpont Morgan, WM Vanderbilt et GD Gould possèdent ensemble sept cent cinquante millions de dollars ; tandis que le capital total des banques, des chemins de fer et des compagnies industrielles des États-Unis est de dix-sept mille cinq cents millions de dollars. Grâce au système des actions, ils contrôlent la moitié de ce capital, dont dépend à son tour toute la richesse économique de l'Union.</p>
<p>Comme cela a toujours été le cas, lorsque l'inévitable crise viendra en Amérique, les petits actionnaires seront expropriés et les positions des grands seront élargies et renforcées.</p>
<p>Plus grand est le pouvoir du financier dans l'industrie, plus grande est la tendance du capital industriel à adopter les méthodes de la finance. Pour l'homme d'affaires privé qui vit à côté de ses ouvriers, ce sont encore des hommes au bien-être desquels il ne peut être totalement indifférent que s'il est devenu totalement insensible. Pour l'actionnaire, il n'existe que des dividendes, et les travailleurs ne sont que des chiffres dans un calcul mathématique au résultat duquel il est au plus haut point intéressé, car il peut généralement lui apporter un bien-être accru et un pouvoir accru, ou un retranchement et une dégradation sociale. . Le reste de considération pour le travailleur qui était encore conservé dans le patron privé est ici entièrement perdu.</p>
<p>Le capital-argent est la forme de capital qui tend le plus vers la violence, qui conduit le plus facilement au monopole et atteint ainsi un pouvoir illimité sur la classe ouvrière, qui est la plus éloignée du travailleur, qui menace le plus le capital du capitaliste industriel privé, et de plus en plus. plus vient gouverner l'ensemble du système de production capitaliste.</p>
<p>Le résultat nécessaire en est une aggravation des antagonismes sociaux. Mais l'Angleterre ! il sera immédiatement répondu. Ne trouvons-nous pas en Angleterre un adoucissement sensible des antagonismes de classe, et Marx n'a-t-il pas dit que l'Angleterre est la terre classique de la production capitaliste, ce qui montre aujourd'hui ce que sera notre avenir ? L'état actuel de l'Angleterre n'est-il pas celui vers lequel nous nous dirigeons ?</p>
<p>C'est toujours à l'Angleterre que nous renvoient les fanatiques de la paix sociale et il est significatif que ce soient ces mêmes personnes qui nous narguent le plus bruyamment, nous, marxistes orthodoxes, sur la ténacité obstinée avec laquelle nous nous accrochons à chaque phrase marxienne et qui jettent le plus souvent les mots marxistes ci-dessus. phrase à nous.</p>
<p>En fait, cependant, les conditions ont beaucoup changé depuis la rédaction du Capital . L'Angleterre a cessé d'être la terre classique du capitalisme. Son développement s'arrête de plus en plus, il devient de plus en plus subordonné à d'autres nations, en particulier l'Allemagne et l'Amérique, et maintenant les conditions commencent à s'inverser. L'Angleterre cesse de nous montrer notre avenir. Au contraire, notre état actuel montre plutôt l'avenir de l'Angleterre dans la production capitaliste. Ce qui montre que l'enquêteur des relations réelles est vraiment un marxiste orthodoxe, ce n'est pas qu'il suit Marx sans réfléchir, mais qu'il applique ses méthodes pour comprendre les faits.</p>
<p>L'Angleterre a été le terrain classique du capitalisme, celui sur lequel le capital industriel s'est d'abord imposé. Le capitalisme anglais est arrivé au pouvoir le maître économique non seulement de la classe supérieure de son propre pays mais aussi des terres étrangères. C'est ainsi que tous les caractères que j'ai désignés plus haut comme propres à elle purent se développer le plus librement. Il a renoncé à la répression violente de la classe ouvrière et s'est beaucoup plus appuyé sur la diplomatie pacifique, a accordé pendant un certain temps des privilèges politiques aux puissamment organisés et a cherché à acheter et à corrompre ses dirigeants par des avances amicales dans lesquelles il a trop souvent réussi. En même temps, il a renoncé à toute violence envers le monde extérieur. Paix et libre-échange étaient ses mots d'ordre. Il a adopté une attitude pacifique envers les Beers,</p>
<p>Pendant ce temps, la concurrence étrangère devient puissante, voire parfois écrasante, ce qui oblige les capitalistes à résister à toute opposition à l'exploitation intérieure, tandis que les moyens les plus violents sont utilisés pour s'assurer des marchés extérieurs. Cela va de pair avec la croissance usuraire de la domination de la haute finance dans le processus de production. Depuis, l'Angleterre a pris une autre apparence.</p>
<p>« L'esprit du temps », déclarent les Webbs in Socialen Praxis du 20 mars 1902, « s'est retourné au cours des dix dernières années contre l'« entraide corporative » dans les relations entre employeur et employé, caractéristique d'une il y a une génération. En effet, l'opinion publique des classes aisées et professionnelles est en réalité hostile à tout ce qui concerne les syndicats et les grèves, ce qui n'était pas le cas il y a une génération.</p>
<p>A la suite de ce changement soudain, les syndicats sont très gravement entravés dans leur activité par les tribunaux. Au lieu de libre-échange, nous voyons le coût de la vie augmenté par l'impôt ; la politique de conquête coloniale recommence, ainsi qu'une législation coercitive contre l'Irlande. Il suffit de constituer une armée permanente sur le modèle prussien et l'Angleterre sera lancée de plein pied sur la voie de la politique allemande, avec la même politique polonaise, commerciale, sociale, étrangère et militaire.</p>
<p>Cela ne montre-t-il pas clairement que l'avenir de l'Angleterre peut aujourd'hui être étudié en Allemagne (et aussi aux États-Unis), et que la condition de l'Angleterre a cessé de représenter notre avenir ? L'étape de « l'adoucissement des antagonismes de classes » et de la construction de la voie de la « paix sociale » est confinée à l'Angleterre, et aujourd'hui même elle appartient au passé. Gladstone était le premier représentant de la politique de concessions pour l'adoucissement des antagonismes, qui correspondait au capitalisme industriel de l'Angleterre à l'époque où il dominait de manière écrasante toutes les autres classes et pays. Le plus grand représentant de la domination du capital-argent violent et conquérant est Chamberlain.</p>
<p>J'accorderai volontiers que moi aussi j'avais jadis de grands espoirs pour l'Angleterre. Même si je ne m'attendais pas à ce que le stade Gladstonien soit jamais transporté en Allemagne, j'espérais néanmoins qu'en raison de la particularité des conditions anglaises, le développement du capitalisme au socialisme pourrait s'accomplir pacifiquement, non par une révolution sociale, mais au moyen d'un série de concessions progressistes de la classe dirigeante au prolétariat. L'expérience des dernières années a également détruit ces espoirs pour l'Angleterre. La politique intérieure anglaise commence maintenant à se façonner sur le modèle de son concurrent allemand. Puisse-t-il avoir une réaction correspondante sur le prolétariat anglais.</p>
<p>On voit maintenant jusqu'à quel point l'acceptation de l'idée d'un adoucissement des antagonismes de classe et d'un rapprochement de la bourgeoisie et du prolétariat est justifiée. Certes, elle n'est pas toute bâtie sur l'air, elle s'appuie sur certains faits, mais son défaut consiste à avoir accepté comme universels des faits qui sont en réalité confinés dans une sphère étroite. Il considère quelques divisions des Intellectuels comme l'ensemble de la bourgeoisie, et considère une tendance sociale particulière de l'Angleterre, qui appartient maintenant à une époque révolue, comme une tendance universelle et toujours croissante de tout le système de production capitaliste.</p>
<p>La démocratie</p>
<p>Mais la démocratie ne fonde-t-elle pas une transformation graduelle et imperceptible du capitalisme en socialisme sans rupture violente avec l'existant si l'on suppose seulement la conquête du pouvoir politique par le prolétariat ?</p>
<p>Il y a des politiciens qui affirment que seule la domination de classe despotique nécessite la révolution ; que la révolution est rendue superflue par la démocratie. On prétend que nous avons aujourd'hui suffisamment de démocratie dans tous les pays civilisés pour rendre possible un développement pacifique et sans révolution. Il est surtout possible de fonder des coopératives de consommation dont l'extension introduira une production d'usage, et chassera ainsi lentement mais sûrement la production capitaliste d'une sphère après l'autre. Plus important encore, il est possible d'organiser des syndicats qui limiteront continuellement le pouvoir du capitaliste dans son entreprise, jusqu'à ce que le constitutionnalisme supplante l'absolutisme dans l'usine, et ainsi la voie sera préparée pour la lente transition vers l'usine républicanisée. Plus loin encore, les socialistes peuvent pénétrer dans les conseils municipaux, influencer le travail public dans l'intérêt de la classe ouvrière, étendre le cercle des activités municipales et, par l'extension continue du cercle de la production municipale, rétrécir le champ de la production privée. Enfin, les socialistes se pressent au parlement, où ils gagnent toujours plus d'influence, et font passer une réforme après l'autre, restreignent le pouvoir des capitalistes par la législation du travail, et simultanément étendent de plus en plus le cercle de la production gouvernementale, tandis qu'ils travaillent pour la nationalisation des grands monopoles. Ainsi, par l'exercice des droits démocratiques sur les bases existantes, la société capitaliste se transforme progressivement et sans aucun choc en socialisme. Par conséquent, la conquête révolutionnaire des pouvoirs politiques par le prolétariat est inutile, et les efforts en ce sens directement nuisibles,</p>
<p>Voilà pour les adversaires du développement révolutionnaire.</p>
<p>C'est un tableau attrayant qu'ils nous ont peint, et encore une fois, on ne peut pas dire avec vérité qu'il est entièrement construit dans les airs. Les faits sur lesquels elle est fondée existent réellement. Mais la vérité qu'ils disent n'est qu'une demi-vérité. Un peu de réflexion dialectique leur aurait montré le tout.</p>
<p>Cette idylle ne devient vraie que si l'on admet qu'un seul côté de l'opposition, le prolétariat, grandit et se renforce, tandis que l'autre côté, la bourgeoisie, reste inébranlablement fixé au même endroit. En admettant cela, il s'ensuit naturellement que le prolétariat va peu à peu, et sans révolution, dépasser la bourgeoisie et l'exproprier insensiblement.</p>
<p>Mais les choses prennent un autre aspect quand on considère l'autre camp, et l'on voit que la bourgeoisie se renforce également et est poussée par chaque avancée du prolétariat à développer de nouveaux pouvoirs, à découvrir et à appliquer de nouvelles méthodes de résistance et d'opposition. répression. Ce qui, à partir d'une observation unilatérale, apparaît comme une croissance pacifique progressive vers le socialisme est alors considéré comme l'organisation de corps de combat toujours plus grands, comme le développement et l'application de ressources toujours plus puissantes pour le conflit, comme un élargissement continu de la bataille menée. Au lieu d'être une victoire progressive de la lutte des classes par l'épuisement du capitalisme, c'est plutôt une reproduction de la lutte sur des scènes toujours plus larges, et un approfondissement des conséquences de chaque victoire et de chaque défaite.</p>
<p>Les plus anodines de toutes sont les coopératives, dont aujourd'hui les coopératives de consommation sont pratiquement les seules à considérer. En raison de leur caractère purement pacifique, ils sont toujours hautement estimés par tous les adversaires du développement révolutionnaire. Il ne fait aucun doute qu'ils peuvent offrir de nombreux avantages importants à la classe ouvrière, mais il est risible d'attendre d'eux même une expropriation partielle de la classe capitaliste. Pour autant qu'ils exproprient une classe aujourd'hui, c'est celle des petits marchands et de nombreux grades d'ouvriers, qui ont pu se maintenir jusqu'à présent. Parallèlement on remarque que nulle part les grands capitalistes n'attaquent les coopératives dont on prétend qu'elles les menacent. Au contraire, ce sont les petits propriétaires qui s'emportent contre les coopératives, et ceux qui sont lésés sont précisément ceux qui dépendent le plus de la classe ouvrière et qui peuvent être le plus facilement gagnés à la cause politique prolétarienne. Si les coopératives ouvrières apportent des avantages matériels à certaines fractions de la classe ouvrière, elles éloignent aussi de notre mouvement de nombreuses classes très proches du prolétariat. Ces moyens d'absorption pacifique du capitalisme et d'abrogation de la lutte des classes tendent plutôt à introduire une nouvelle pomme de discorde et à susciter une nouvelle haine de classe. Pendant ce temps, le pouvoir du capital reste totalement intact. La coopérative de consommation n'a été jusqu'ici victorieuse que dans sa bataille contre le petit marchand ; la lutte avec les grands magasins est encore à venir. Ce ne sera pas une victoire si facile.</p>
<p>L'idée que les dividendes des coopératives, même s'ils ne sont pas divisés, mais maintenus intacts, puissent augmenter plus vite que l'accumulation du capital pour le dépasser et rétrécir la sphère du capitalisme, est absolument insensée.</p>
<p>La coopérative ne peut jouer un rôle important dans l'émancipation du prolétariat que là où celui-ci est engagé dans une lutte de classe active. La coopérative peut alors devenir un moyen d'approvisionner en ressources les prolétaires en lutte. Même alors, ils dépendent entièrement de l'état de la législation et de l'attitude de l'État. Tant que le prolétariat n'aura pas accédé au pouvoir politique, l'importance des coopératives pour la lutte de classe du prolétariat sera toujours très limitée.</p>
<p>Beaucoup plus importants pour le prolétariat que les coopératives sont les syndicats. Cela n'est cependant vrai que lorsqu'il s'agit d'organisations de combat, et non lorsqu'il s'agit d'organisations de paix sociale. Même lorsqu'ils concluent des contrats avec des employeurs, que ce soit en tant qu'individus ou en tant qu'organisations, ils ne peuvent les obtenir et les maintenir que grâce à leur capacité de combat.</p>
<p>Si importants, voire indispensables, que soient les syndicats pour le prolétariat en lutte, ils doivent tôt ou tard compter avec le syndicat patronal qui, lorsqu'il prend la forme d'un accord étroit, d'un cartel ou d'un trust, trouvera sa place. trop facile de devenir irrésistible au syndicat. Mais les syndicats d'employeurs ne sont pas les seules choses qui menacent les syndicats – plus important est le pouvoir gouvernemental. En Allemagne, nous pourrions raconter une histoire sur ce point. Que, cependant, même dans un pays aussi démocratique que l'Angleterre, les syndicats n'aient pas encore surmonté toutes leurs difficultés dans cette direction, a été démontré par la récente décision bien connue des tribunaux qui menace de neutraliser complètement les syndicats.</p>
<p>Sur ce point l'article déjà cité des Webbs in Socialen Praxisoffre un exemple intéressant qui jette une lumière significative sur l'avenir des syndicats. Ils y font référence à la grande irrégularité du développement des unions en Angleterre. D'une manière générale, les forts sont devenus plus forts, tandis que ceux qui étaient auparavant faibles sont maintenant plus faibles qu'auparavant. Les syndicats des mineurs de charbon, des ouvriers du coton, des métiers du bâtiment et de l'industrie du fer se sont développés. Celles des ouvriers agricoles, des marins, des métiers du vêtement et des manœuvres ont reculé. Mais tout le monde syndical est aujourd'hui menacé par l'opposition croissante des classes possédantes. Les lois anglaises se prêtent remarquablement bien à la suppression des organisations indésirables, et le danger qu'elles font maintenant courir aux syndicats « s'est accru, et la peur d'eux augmente avec l'hostilité contre les syndicats et les grèves que les juges et les fonctionnaires partagent avec le reste des classes supérieures et moyennes. Les lois existantes sont de nature à « livrer les ouvriers aux mains des patrons les mains liées ». Si bien que les Webb sont contraints de compter avec une position « dans laquelle la négociation collective avec ses conditions indéniablement favorables, la cessation collective du travail et l'interruption opportune de l'industrie, est, par l'effet légal de la loi, rendue impossible ou du moins coûteuse ». et difficile.</p>
<p>Cela place les syndicats dans une position décidément embarrassante face aux capitalistes, de sorte qu'on ne peut guère attendre d'eux une restriction effective de l'exploitation. On peut bien réfléchir à l'action que le pouvoir gouvernemental entreprendra dans cet ancien eldorado des syndicats, l'Angleterre, si les syndicats tentent de restreindre par la force le capital.</p>
<p>De la même manière, le soi-disant socialisme municipal est limité aux États et aux organisations sociales où règne le suffrage universel dans la municipalité. Elle doit toujours rester liée aux conditions économiques et politiques générales et ne peut jamais procéder de manière indépendante. Certes, le prolétariat peut trouver entre ses mains le gouvernement municipal dans les différentes communautés industrielles avant d'avoir la force de conquérir le gouvernement général, et il peut, au moyen de ce contrôle, ou du moins restreindre, une action hostile au prolétariat et réaliser des améliorations individuelles qu'on ne pouvait attendre d'un régime bourgeois. Mais ces gouvernements municipaux se trouvent limités non seulement par le pouvoir de l'État, mais aussi par leur propre impuissance économique. Ce sont pour la plupart des communes pauvres, composées presque exclusivement de prolétaires, qui sont d'abord conquises par la social-démocratie. Où trouveront-ils les moyens de faire de grandes réformes ? Ordinairement, le pouvoir d'imposition de la municipalité est limité par les lois de l'État, et même là où ce n'est pas le cas, l'imposition des nantis et des riches ne peut dépasser certaines limites sans ces résidents, les seuls à qui l'on peut tirer quelque chose. , chassé de la commune. Toute œuvre décisive de réforme exige aussitôt de nouveaux impôts qui sont mal accueillis non seulement par les classes supérieures mais aussi par des couches plus larges de la population. De nombreux gouvernements municipaux qui ont été capturés par des socialistes, ou des soi-disant réformateurs socialistes, leur ont été enlevés à cause de la question de la fiscalité, malgré le fait que leurs actions ont été extrêmement efficaces. C'était vrai à Londres et aussi à Roubaix.</p>
<p>Mais la sphère politique ! qui ne connaît pas de limites ! N'y trouverons-nous pas une avancée ininterrompue pour la protection des travailleurs, et chaque session du Parlement ne nous apporte-t-elle pas de nouvelles restrictions au capitalisme, et chaque élection récurrente n'augmente-t-elle pas le nombre de nos représentants au Parlement ? Et notre pouvoir dans l'État et notre influence sur le gouvernement n'augmentent-ils pas lentement et sûrement mais de manière interrompue, et cela n'entraîne-t-il pas une dépendance correspondante du capital vis-à-vis du prolétariat ? Certes, le nombre de lois pour la protection du travail croît d'année en année. Mais quand on y regarde de près, on s'aperçoit qu'elles n'ont été, ces dix dernières années, qu'une extension à de nouvelles sphères de protection déjà existantes Sortir les enfants de l'usine, protéger les employés, les comptables, les industries ménagères, les marins, etc., une extension de caractère superficiel et douteux, et nullement un renforcement croissant de la protection là où elle existait déjà. Si l'on considère, d'autre part, à quel point le système de protection capitaliste étend remarquablement sa sphère, à quelle vitesse il saute d'une vocation à l'autre, et d'un homme à l'autre, on s'aperçoit que l'extension de la protection du travail suit à un rythme beaucoup plus lent ; qu'il ne peut jamais dépasser l'extension du capitalisme, mais vient toujours en boitant derrière. Et tandis que l'extension de celle-ci s'accélère sans cesse, celle-là tend de plus en plus à s'immobiliser. comme le fait remarquable que le système capitaliste de protection étend sa sphère, avec quelle rapidité il saute d'une vocation à l'autre, et d'un homme à l'autre, on trouvera que l'extension de la protection du travail suit à un rythme beaucoup plus lent ; qu'il ne peut jamais dépasser l'extension du capitalisme, mais vient toujours en boitant derrière. Et tandis que l'extension de celle-ci s'accélère sans cesse, celle-là tend de plus en plus à s'immobiliser. comme le fait remarquable que le système capitaliste de protection étend sa sphère, avec quelle rapidité il saute d'une vocation à l'autre, et d'un homme à l'autre, on trouvera que l'extension de la protection du travail suit à un rythme beaucoup plus lent ; qu'il ne peut jamais dépasser l'extension du capitalisme, mais vient toujours en boitant derrière. Et tandis que l'extension de celle-ci s'accélère sans cesse, celle-là tend de plus en plus à s'immobiliser.</p>
<p>Si l'avancée de la protection du travail est largement insatisfaisante, intensivement nous ne trouverons absolument rien. En Angleterre en 1847, sous la pression du mouvement chartiste et la dégradation rapide de l'industrie textile, la journée de dix heures est assurée pour les femmes et les enfants, c'est-à-dire en fait pour toute la classe ouvrière de l'industrie textile. Où avons-nous aujourd'hui une amélioration par rapport à la journée de dix heures ?</p>
<p>La Deuxième République française en 1848 fixa la journée de travail à dix heures pour tous les ouvriers de Paris, et dans le reste de la France à onze heures. Lorsque dernièrement Millerand a annoncé à la Chambre la journée de dix heures, et cela seulement sur le papier et avec beaucoup de restrictions, pour les industries dans lesquelles les femmes et les enfants travaillaient avec des ouvriers, et ce pas pour toutes les industries, cela a été salué comme un acte admirable de dont seul un ministre socialiste était capable. Et pourtant il offrait moins que les législateurs bourgeois d'il y a un demi-siècle, car il n'étendait la journée de dix heures qu'aux enfants pour lesquels en Angleterre une journée de travail de six heures et demie avait été fixée en 1844.</p>
<p>Au Congrès de Genève de 1866, « l'Internationale » avait déjà déclaré que la journée de huit heures était la condition préalable à toute réforme sociale fructueuse. Trente-six ans plus tard, au dernier Congrès socialiste français de Tours, un délégué pouvait encore se lever et déclarer que la journée de huit heures devait être notre prochaine revendication. Il souhaitait seulement exiger « des mesures préparatoires à la journée de huit heures », et faire en sorte que cet homme ne se moque pas de la salle. Au contraire, il a pu être candidat à la dernière élection à Paris.</p>
<p>Il semble que la seule chose dans la réforme sociale qui progresse rapidement est la modestie des réformateurs sociaux.</p>
<p>Mais comment cela est-il possible malgré l'augmentation des représentants socialistes dans les organes parlementaires ? Cela devient parfaitement clair si l'on ne regarde pas la question entièrement d'un côté, mais étudie le revers de la médaille. Il ne fait aucun doute que le nombre de représentants socialistes augmente, mais en même temps la démocratie bourgeoise s'effondre. Très souvent, cela se manifeste ouvertement par la diminution de leur vote aux élections. Plus fréquemment, on le voit dans la chute de tous les résultats. Ils sont de plus en plus lâches, sans caractère et ne résistent à la réaction que pour se préparer à mener eux-mêmes une politique réactionnaire dès qu'ils arrivent au gouvernail. En effet, c'est la méthode par laquelle le libéralisme cherche aujourd'hui à conquérir le pouvoir politique.</p>
<p>Alors que Bismarck voyait son pouvoir décliner, il a exigé que les mandats du Reichstag allemand soient prolongés de trois à vivre ans. C'était une mesure incontestablement réactionnaire qui souleva une tempête d'indignation. En France, cependant, le dernier ministère radical de la défense républicaine, dans lequel se trouvait un ministre socialiste, demanda une prolongation de la législature de quatre à six ans, et la majorité républicaine consentit à l'accorder. Sans le Sénat, cette mesure réactionnaire serait devenue une loi.</p>
<p>Ce n'est pas seulement que le libéralisme bourgeois disparaît au même degré que la social-démocratie augmente. En même temps que l'influence de la social-démocratie grandit au Parlement, l'influence du Parlement diminue. Ces deux phénomènes se déroulent simultanément sans toutefois avoir de rapport direct l'un avec l'autre. Au contraire, les parlements où il n'y a pas de social-démocrates, comme par exemple les chambres de Saxe et de Prusse, perdent leur influence et leur pouvoir créateur beaucoup plus rapidement que les autres.</p>
<p>La démoralisation des parlements a diverses causes. Les causes les plus essentielles ne sont pas celles qui appartiennent à la tactique parlementaire qui, par une altération de l'ordre des affaires ou de la sphère du Parlement, abolit son efficacité. Le plus essentiel réside dans le caractère des classes qui sont capables, par le Parlement, d'influencer significativement le gouvernement. Pour que le parlementarisme prospère, deux conditions préalables sont nécessaires : la première, une seule forte majorité, et la seconde, un grand but social vers lequel cette majorité tend énergiquement et vers lequel elle peut aussi forcer le gouvernement. Les deux existaient à l'âge d'or du parlementarisme. Tant que le capitalisme représentait l'avenir de la nation, toutes les classes du peuple qui possédaient une importance parlementaire, et surtout la masse des intellectuels, défendait la liberté du capitalisme. C'était le cas de la majorité des petits capitalistes, et même les ouvriers suivaient la direction bourgeoise.</p>
<p>Le libéralisme se présentait ainsi comme un parti uni avec de grands objectifs. La lutte des libéraux pour le Parlement et dans le Parlement a donné à ce dernier son sens. Depuis lors, comme je l'ai décrit ci-dessus, un nouveau développement s'est produit. Une conscience de classe spéciale s'est développée dans le prolétariat, de sorte qu'une partie des intellectuels, des petits propriétaires et des petits agriculteurs sont refoulés dans le camp socialiste. Le reste de la petite bourgeoisie et les paysans deviennent entièrement réactionnaires, tandis que les éléments puissants du capital industriel s'unissent à la haute finance qui ne se soucie du Parlement que lorsqu'il peut l'utiliser à ses fins - vide Panama.</p>
<p>Le Parti libéral se dissout alors dans ses éléments sans qu'un autre grand parti parlementaire avec son caractère uni s'élève de la classe dirigeante pour prendre sa position. Plus les classes possédantes deviennent réactionnaires, moins elles forment un corps uni, et plus elles se divisent en petits morceaux individuels, plus il est difficile de réunir une majorité parlementaire unie. D'autant plus qu'une majorité n'est possible qu'en réunissant les différentes tendances pour une coalition momentanée reposant sur les fondements les plus incertains, parce qu'aucun lien intérieur, mais seulement des considérations d'opportunité extérieure, ne les contrôle. De telles coalitions sont d'emblée vouées à l'infécondité parce que leurs éléments sont si divers qu'elles ne tiennent ensemble qu'en renonçant à l'action décisive qui leur donnerait vie.</p>
<p>Cependant, l'évolution sociale ne conduit pas simplement à la dissolution des grands partis parlementaires unis en factions innombrables, diverses et même souvent hostiles. Il en résulte aussi que très souvent les majorités parlementaires sont plus réactionnaires et plus hostiles que le gouvernement. Même si les gouvernements ne sont que des agents des classes dirigeantes, ils ont encore plus de perspicacité dans l'ensemble des relations politiques et sociales, et, si consentante que soit la servante que la bureaucratie officielle est envers le gouvernement, elle développe néanmoins sa propre vie et ses propres tendances. qui réagissent sur le gouvernement. De plus, la bureaucratie se recrute parmi les intellectuels, dans lesquels, comme nous l'avons déjà vu, la compréhension de la signification du prolétariat progresse, bien que timidement.</p>
<p>Tout cela fait en sorte qu'il n'est pas rare que le gouvernement, avec toutes ses attitudes réactionnaires et son hostilité envers les travailleurs, ne procède pas avec une rage aussi aveugle que la classe dirigeante, avec sa petite queue bourgeoise et agraire, qui se tient derrière le gouvernement. Le Parlement qui était autrefois le moyen de pousser le gouvernement en avant sur la voie du progrès devient de plus en plus le moyen d'annuler le peu de progrès que les conditions obligent le gouvernement à faire. Dans la mesure où la classe qui gouverne par le parlementarisme est rendue superflue et même nuisible, la machinerie parlementaire perd sa signification.</p>
<p>Quand, au contraire, la considération de l'électorat prolétarien oblige le corps représentatif à tendre vers l'amitié du travail et de la démocratie et à outrepasser le gouvernement, celui-ci trouve facilement le moyen de contourner le Parlement.</p>
<p>Aux États-Unis, la lutte contre les syndicats se fait beaucoup moins par les organes représentatifs que par les tribunaux. De la même manière, ce sont les décisions de la Chambre des Lords, et non la législation de la Chambre des Communes élue par le peuple, qui ont récemment ouvert la voie à une attaque contre les syndicats en Angleterre ; et comment l'esprit des lois d'exception abolies vit encore dans les tribunaux allemands, les travailleurs allemands peuvent raconter bien des histoires.</p>
<p>La chandelle brûle donc par les deux bouts, et les partis au pouvoir comme le gouvernement condamnent de plus en plus le Parlement à la stérilité. Le parlementarisme est de plus en plus incapable de mener une politique décisive dans n'importe quelle direction. Il devient de plus en plus sénile et impuissant, et ne peut retrouver une jeunesse et une force nouvelles que lorsqu'il est, avec l'ensemble du pouvoir gouvernemental, conquis par le prolétariat naissant et mis au service de ses desseins. Le parlementarisme, loin de rendre une révolution inutile et superflue, a lui-même besoin d'une révolution pour le vivifier.</p>
<p>Je ne veux pas être compris comme tenant la démocratie pour superflue, ou pour prendre la position que les coopératives, les syndicats, l'entrée de la social-démocratie dans les municipalités et les parlements, ou la réalisation de réformes uniques, sont sans valeur. Rien ne serait plus incorrect. Au contraire, tout cela est d'une valeur incalculable pour le prolétariat. Ils ne sont que des moyens insignifiants pour éviter une révolution.</p>
<p>Cette conquête du pouvoir politique par le prolétariat est de la plus haute valeur précisément parce qu'elle rend possible une forme supérieure de la lutte révolutionnaire. Cette lutte n'est plus, comme en 1789, une bataille de foules inorganisées sans forme politique, sans aperçu de la force relative des facteurs en présence : sans compréhension profonde des objectifs de la lutte et des moyens de sa solution ; plus une bataille de foules qui peuvent être trompées et déconcertées par chaque rumeur ou accident. C'est une bataille de masses organisées, intelligentes, pleines de stabilité et de prudence, qui ne suivent pas toutes les impulsions, n'explosent pas à chaque insulte, ne s'effondrent pas à chaque malheur.</p>
<p>D'autre part, les élections sont un moyen de se compter et de compter l'ennemi et elles donnent ainsi une vision claire de la force relative des classes et des partis, de leur avance et de leur recul. Ils préviennent les épidémies prématurées et ils prémunissent contre les défaites. Ils accordent également la possibilité que les opposants reconnaissent eux-mêmes l'intenabilité de nombreuses positions et les abandonnent librement lorsque leur maintien n'est pas une question de vie ou de mort pour eux. De sorte que la bataille exige moins de victimes, est moins sanglante et dépend moins du hasard aveugle.</p>
<p>Il ne faut pas non plus sous-évaluer les acquisitions politiques acquises grâce à la démocratie et à l'application de sa liberté et de ses droits. Ils sont bien trop insignifiants pour restreindre réellement la domination du capitalisme et provoquer sa transition imperceptible vers le socialisme. La moindre réforme ou organisation peut avoir une grande importance pour la renaissance physique ou intellectuelle du prolétariat.qui, sans eux, serait livré impuissant au capitalisme et laissé seul dans la misère qui le menace en permanence. Mais ce n'est pas seulement le soulagement du prolétariat de sa misère qui rend indispensable l'activité du prolétariat au Parlement et le fonctionnement des organisations prolétariennes. Ils sont également utiles comme moyen de familiariser pratiquement le prolétariat avec les problèmes et les méthodes du gouvernement national et municipal et des grandes industries, ainsi que pour l'acquisition de cette maturité intellectuelle dont le prolétariat a besoin pour supplanter la bourgeoisie comme la classe dirigeante.</p>
<p>La démocratie est aussi indispensable comme moyen de mûrir le prolétariat pour la révolution sociale. Mais il n'est pas capable d'empêcher cette révolution. La démocratie est au prolétariat ce que la lumière et l'air sont à l'organisme ; sans eux, il ne peut pas développer ses pouvoirs. Mais nous ne devons pas être tellement occupés à observer la croissance d'une classe que nous ne pouvons pas voir la croissance simultanée de son adversaire. La démocratie n'empêche pas le développement du capital, dont l'organisation et les pouvoirs politiques et économiques augmentent en même temps que le pouvoir du prolétariat. Certes, les coopératives se multiplient, mais simultanément et pourtant plus vite s'accroît l'accumulation du capital ; certes, les syndicats se multiplient, mais simultanément et plus vite croît la concentration du capital et son organisation en gigantesques monopoles. Être sûr, la presse socialiste se développe (pour ne mentionner ici qu'un point qui ne peut plus être discuté), mais simultanément se développe la presse sans parti et sans caractère qui empoisonne et énerve des cercles populaires de plus en plus larges. Certes, les salaires augmentent, mais la masse des profits augmente encore plus vite. Certes, le nombre de représentants socialistes au Parlement augmente, mais diminue encore plus la signification et l'efficacité de cette institution, tandis que simultanément les majorités parlementaires, comme le gouvernement, tombent dans une dépendance toujours plus grande des pouvoirs de la haute finance.</p>
<p>Ainsi, à côté des ressources du prolétariat se développent aussi celles du capital, et la fin de ce développement ne peut être rien de moins qu'une grande bataille décisive qui ne peut se terminer tant que le prolétariat n'a pas remporté la victoire.</p>
<p>La classe capitaliste est superflue et le prolétariat, en revanche, est devenu une classe sociale indispensable. La classe capitaliste n'est en état ni d'élever le prolétariat ni de l'extirper. Après chaque défaite, ce dernier se relève, plus menaçant qu'auparavant. Ainsi le prolétariat, lorsqu'il aura remporté la première grande victoire sur le capital qui lui remettra les pouvoirs politiques, ne pourra les appliquer qu'à l'abolition du système capitaliste. Tant que cela ne s'est pas encore produit, la bataille entre les deux classes ne prendra pas et ne pourra pas prendre fin. La paix sociale à l'intérieur du système capitaliste est une utopie qui s'est développée à partir des besoins réels des classes intellectuelles, mais qui n'a en réalité aucun fondement pour son développement. Et non moins d'une utopie est la croissance imperceptible du capitalisme vers le socialisme. Nous n'avons pas la moindre raison d'admettre que les choses se termineront différemment de ce qu'elles ont commencé. Ni l'évolution économique ni l'évolution politique n'indiquent que l'ère de la révolution qui caractérise le système capitaliste est close. La réforme sociale et le renforcement des organisations prolétariennes ne peuvent l'empêcher. Ils peuvent tout au plus faire en sorte que la lutte des classes dans les classes les plus développées du prolétariat combattant se transforme d'une bataille pour les premières conditions d'existence en une bataille pour la possession de la domination. Ni l'évolution économique ni l'évolution politique n'indiquent que l'ère de la révolution qui caractérise le système capitaliste est close. La réforme sociale et le renforcement des organisations prolétariennes ne peuvent l'empêcher. Ils peuvent tout au plus faire en sorte que la lutte des classes dans les classes les plus développées du prolétariat combattant se transforme d'une bataille pour les premières conditions d'existence en une bataille pour la possession de la domination. Ni l'évolution économique ni l'évolution politique n'indiquent que l'ère de la révolution qui caractérise le système capitaliste est close. La réforme sociale et le renforcement des organisations prolétariennes ne peuvent l'empêcher. Ils peuvent tout au plus faire en sorte que la lutte des classes dans les classes les plus développées du prolétariat combattant se transforme d'une bataille pour les premières conditions d'existence en une bataille pour la possession de la domination.</p>
<p>Formes et armes de la révolution sociale</p>
<p>Quelle sera la forme précise sous laquelle se livreront les batailles décisives entre la classe dirigeante et le prolétariat ? Quand peut-on s'attendre à ce qu'ils se produisent ? Quelles armes seront au service du prolétariat ?</p>
<p>A ces questions, il est difficile de donner des réponses définitives. On peut dans une certaine mesure suggérer le sens du développement mais pas sa forme ni sa vitesse. La recherche du sens de l'évolution ne s'intéresse qu'à des lois relativement simples. Ici on ne peut qu'isoler de l'ensemble confus les phénomènes que nous reconnaissons comme non réguliers ou nécessaires, ou qui nous paraissent accidentels. Ces derniers jouent au contraire un rôle important dans la détermination de la forme et de la vitesse du mouvement. Par exemple, dans toute la civilisation moderne, la direction du développement capitaliste au cours du siècle dernier a été la même, mais dans chacune d'elles la forme et la vitesse étaient très différentes. Les particularités géographiques, les individualités raciales, la faveur et la défaveur du voisin, la contrainte ou l'assistance de grandes individualités, toutes ces choses et bien d'autres ont eu leur influence. Beaucoup d'entre eux ne pouvaient pas être prévus, mais même les plus facilement reconnaissables de ces facteurs agissent les uns sur les autres de manière si diverse que le résultat est si extrêmement compliqué qu'il est impossible de le déterminer à partir d'une étape antérieure. C'est ainsi que même les gens qui, par une connaissance fondamentale et complète des relations sociales d'autres pays civilisés et par des méthodes de recherche méthodiques et fructueuses, dépassaient de loin tous leurs contemporains, comme par exemple Marx et Engels, ont pu déterminer la direction du développement économique depuis de nombreuses décennies à un degré que le cours des événements a magnifiquement justifié. Mais même ces enquêteurs pouvaient se tromper de manière frappante lorsqu'il s'agissait de prédire la vitesse et la forme du développement du mois suivant.</p>
<p>Je pense qu'il n'y a qu'une chose que l'on puisse certainement dire aujourd'hui de la révolution qui approche. Il sera totalement différent de tous ses prédécesseurs. C'est une des plus grandes erreurs que les révolutionnaires comme leurs adversaires commettent fréquemment de présenter la révolution à venir selon le modèle des révolutions passées car il n'y a rien de plus facile que de prouver que de telles révolutions ne sont plus possibles. La conclusion est alors à portée de main que l'idée d'une révolution sociale est complètement dépassée. C'est la première fois dans l'histoire du monde que nous sommes confrontés à une lutte révolutionnaire à mener sous l'application de formes démocratiques par des organisations créées sur le fondement de la liberté démocratique contre des ressources telles que le monde n'en a pas encore vu,</p>
<p>Une des particularités de la situation actuelle consiste dans le fait que, comme nous l'avons déjà signalé, ce ne sont plus les gouvernements qui nous opposent la résistance la plus dure. Sous l'absolutisme, contre lequel se retournaient les révolutions antérieures, le gouvernement était suprême et les antagonismes de classe ne pouvaient se développer clairement. Le gouvernement a empêché non seulement les classes exploitées mais aussi les classes exploiteuses de défendre librement leurs intérêts. Du côté du gouvernement, il n'y avait qu'une partie de la classe exploiteuse ; un autre et une partie très considérable des exploiteurs, à savoir les capitalistes industriels, simplement dans le camp de l'opposition, avec toute la masse de la classe ouvrière - non seulement les prolétaires, mais aussi les petits bourgeois et les paysans - sauf dans certains cas. localités arriérées. Le gouvernement était également isolé du peuple. Il n'avait aucune emprise sur les larges masses populaires ; elle représentait la force la plus favorisée de l'oppression et de l'exploitation du peuple. UNun coup d'État pouvait, dans certaines circonstances, suffire à le renverser.</p>
<p>Dans une démocratie, non seulement la classe exploitée, mais la classe exploiteuse peut développer plus librement son organisation, et il est nécessaire qu'elle le fasse si elle veut pouvoir résister à ses adversaires. La force non seulement des premiers mais aussi des seconds est plus grande que sous l'absolutisme. Ils utilisent leurs forces avec imprudence et plus durement que le gouvernement lui-même, qui ne se tient plus au-dessus d'eux, mais plutôt en dessous d'eux.</p>
<p>Les cercles révolutionnaires ont aussi affaire non seulement au gouvernement mais aussi aux puissantes organisations d'exploiteurs. Et les milieux révolutionnaires ne représentent plus comme dans les premières révolutions une majorité écrasante du peuple opposée à une poignée d'exploiteurs. Aujourd'hui, ils ne représentent en réalité qu'une seule classe, le prolétariat, à laquelle s'opposent non seulement l'ensemble de la classe exploiteuse, mais aussi la grande masse des paysans et une grande majorité des intellectuels.</p>
<p>Seule une fraction des intellectuels et des très petits paysans et des petits bourgeois effectivement salariés et dépendants de leur coutume s'unit au prolétariat. Mais ce sont décidément des alliés incertains ; ils manquent tous grandement de cette arme dont le prolétariat tire toute sa force : l'organisation.</p>
<p>Alors que les révolutions antérieures étaient des soulèvements de la population contre le gouvernement, la révolution à venir, à l'exception peut-être de la Russie, aura davantage le caractère de la lutte d'une partie du peuple contre une autre, et en cela, et seulement en cela, ressemblera davantage à la luttes de la Réforme que le type de la Révolution française. Je dirais presque qu'il s'agira bien moins d'un soulèvement brutal contre le pouvoir que d'une longue guerre civile, si l'on ne joint pas nécessairement à ces derniers mots l'idée de véritables tueries et batailles. Nous n'avons aucune raison de penser que les batailles de barricades et autres accompagnements guerriers similaires joueront aujourd'hui un rôle décisif. Les raisons en ont été données si souvent que je n'ai pas besoin de m'y attarder davantage. Le militarisme ne peut être renversé qu'en rendant l'armée elle-même infidèle aux dirigeants, et non en la conquérant par des soulèvements populaires.</p>
<p>Nous avons tout aussi peu à attendre d'une crise financière que d'un soulèvement armé produisant un effondrement des conditions existantes. A cet égard la situation est aussi tout à fait différente de celle de 1789 et 1848. A cette époque le capitalisme était encore faible, l'accumulation de capital encore faible et le capital difficile à obtenir. Dans cette relation, le capital était partiellement hostile à l'absolutisme ou du moins s'en méfiait. Le gouvernement était dépendant du capital et surtout du capital industriel et son développement était impossible sans lui, ou du moins contre son gré. Le féodalisme mourant, cependant, a conduit à l'assèchement de toutes les sources matérielles d'aide, de sorte que le gouvernement recevait encore moins d'argent de ses terres et était de plus en plus dépendant des prêteurs.</p>
<p>Il en est tout autrement aujourd'hui. Le capitalisme ne conduit pas, comme le féodalisme, à la sous-production, mais à la surproduction, et s'étouffe dans sa propre graisse. Ce n'est pas un manque de capital, mais un superflu de capital qui aujourd'hui exige des investissements rentables et, dans la poursuite des dividendes, ne recule devant aucun risque. Les gouvernements sont complètement dépendants de la classe capitaliste et cette dernière a toutes les raisons de les protéger et de les soutenir. L'augmentation des dettes publiques ne peut devenir un facteur révolutionnaire que dans la mesure où elle accroît la pression des impôts et conduit ainsi à un soulèvement des classes inférieures, mais guère (il faut peut-être excepter la Russie) à un effondrement financier direct, ni même à un sérieux embarras financier pour le gouvernement. Nous avons aussi peu de raisons d'attendre une révolution d'une crise financière que d'une insurrection armée.</p>
<p>Un moyen propre au prolétariat pour la lutte et l'exercice de l'influence est la rétention organisée du travail, la grève. Plus le mode de production capitaliste se développe et plus le capital se concentre, plus les dimensions de la grève sont gigantesques, et plus le mode de production capitaliste presse les petites industries, plus la société entière dépendra de la poursuite ininterrompue de la production capitaliste. et d'autant plus que toute perturbation importante de ce dernier, comme par exemple une grève de grande dimension, apportera avec elle des calamités nationales et des résultats politiques. A un certain niveau de développement économique, l'idée viendra aussitôt d'utiliser la grève comme moyen de lutte politique. Il est déjà apparu tel quel en France et en Belgique et a été utilisé avec de bons résultats.</p>
<p>C'est mon point de vue depuis longtemps. Dans mes articles sur le nouveau programme du parti de 1891 ( Neue Zeit , 1890-1891, n° 50, page 757) je soulignais la possibilité que « dans certaines conditions, lorsqu'une grande décision est à prendre, lorsque de grands événements se sont déplacés les masses ouvrières jusqu'au plus profond d'elles-mêmes, une cessation extensive du travail peut facilement avoir de grands résultats politiques.</p>
<p>Naturellement, je n'utilise pas l'idée de grève générale au sens où les anarchistes et les syndicalistes français l'emploient. Pour ces derniers, l'activité politique et surtout parlementaire du prolétariat doit être complétée par la grève et elle doit devenir un moyen de jeter l'ordre social par-dessus bord.</p>
<p>C'est stupide. Une grève générale dans le sens où tous les travailleurs du pays à un signe donné déposeront leur travail suppose une unanimité et une organisation des travailleurs qui n'est guère possible dans la société actuelle, et qui, si elle était une fois atteinte, serait si irrésistible qu'aucune grève générale ne serait nécessaire. Une telle grève, cependant, rend impossible d'un seul coup l'existence non seulement de la société existante, mais de toute existence, et celle des prolétaires bien avant celle des capitalistes, et doit par conséquent s'effondrer inutilement au moment même où sa vertu révolutionnaire commence à s'affaiblir. développer.</p>
<p>La grève en tant qu'arme politique ne prendra presque jamais, certainement pas à un moment visible maintenant, la forme d'une grève de tous les travailleurs d'un pays. Elle ne peut pas non plus avoir pour but de supplanter les autres moyens de lutte politique mais seulement de les compléter et de les renforcer . Nous entrons maintenant dans une époque où, opposée à la puissance écrasante du capital organisé, une grève apolitique isolée sera tout aussi désespérée que l'action parlementaire isolée des partis ouvriers opposée à la pression des pouvoirs gouvernementaux dominés par le capitalisme. Il sera de plus en plus nécessaire que l'un et l'autre grandissent et tirent une nouvelle force de la coopération.</p>
<p>Comme c'est le cas avec toutes les nouvelles armes, la meilleure manière d'utiliser une frappe politique doit d'abord être apprise. Ce n'est pas une panacée comme l'annoncent les anarchistes, et ce n'est pas un moyen infaillible, dans toutes les conditions, comme ils le considèrent. Il dépasserait mon propos de rechercher ici les conditions dans lesquelles elle s'applique. Considérant les derniers événements en Belgique, je pourrais observer qu'ils ont montré combien elle exige ses propres méthodes qui ne se combinent pas favorablement avec d'autres méthodes, comme par exemple avec des alliances avec les libéraux. Je ne rejette pas nécessairement une telle alliance sous toutes conditions. Il serait insensé de notre part de ne pas utiliser les désaccords et les divisions de nos adversaires. Mais il ne faut pas attendre plus des libéraux que ce qu'ils sont capables d'accorder. Dans le domaine de l'activité prolétarienne, il peut être facilement possible, sous certaines conditions, que l'opposition entre eux et nous à propos de telle ou telle mesure soit moindre qu'entre eux et nos adversaires bourgeois. À un tel moment, une alliance peut avoir sa place. Mais en dehors du champ parlementaire, aucun effort pour une revendication révolutionnaire ne peut être combattu avec l'aide des libéraux. Chercher à renforcer les pouvoirs prolétariens dans une telle lutte par une alliance libérale, c'est tenter d'utiliser les armesdans un but qui sont habituellement utilisés pour faire échec à ce but. La grève politique est une arme prolétarienne puissante qui n'est applicable que dans une bataille que le prolétariat livre seul et dans laquelle il s'engage contre l'ensemble de la société bourgeoise. En ce sens, c'est peut-être l'arme la plus révolutionnaire du prolétariat.</p>
<p>D'ailleurs il est probable que se développeront encore d'autres moyens et méthodes de combat dont nous ne rêvons même pas aujourd'hui. Il y a cette différence entre la compréhension des méthodes et des organes et de la direction de la bataille sociale que ces dernières appellent être théoriquement investiguées à l'avance alors que les premières sont créées dans la pratique et ne peuvent être observées que par les logiciens après coup, qui peuvent alors enquêter. leur importance pour l'évolution future. Les syndicats, les grèves, les corporations, les trusts, etc., sont nés de la pratique et non de la théorie. Dans ce domaine, de nombreuses surprises peuvent encore nous apparaître.</p>
<p>Comme moyen d'accélérer le développement politique et d'amener le prolétariat dans une position de pouvoir politique, la guerre peut jouer un rôle. La guerre s'est déjà souvent révélée être un facteur très révolutionnaire. Il existe des situations historiques dans lesquelles la révolution est nécessaire au progrès ultérieur de la société, mais où les classes révolutionnaires sont encore trop faibles pour renverser les pouvoirs en place. La nécessité de la révolution n'implique pas toujours que les classes aspirantes aient exactement la bonne force au bon moment. Malheureusement, le monde n'est pas aussi délibérément planifié que cela. Il y a des situations où la révolution est indubitablement réclamée, où une classe dirigeante devrait être supplantée par une autre, mais où celle-ci est encore fermement soumise à la première. Si cette situation perdure trop longtemps, toute la société s'effondre. Très souvent, dans une telle situation, la guerre remplit la fonction à laquelle la classe aspirante n'a pas encore grandi. Il y répond de deux manières. La guerre ne peut être menée que par l'exercice de tous les pouvoirs d'un peuple. S'il y a une profonde division dans la nation, la guerre obligera la classe dirigeante à accorder à la classe aspirante des concessions qu'elle n'aurait pas obtenues sans la guerre.</p>
<p>Si la classe dirigeante n'est pas capable d'un tel sacrifice ou cède trop tard pour qu'il soit efficace, la guerre peut facilement conduire à une défaite de l'extérieur qui entraîne avec elle un effondrement à l'intérieur. Un gouvernement reposant principalement sur une armée est renversé dès que l'armée est vaincue.</p>
<p>Il n'est donc pas rare que la guerre ait été un moyen extrêmement efficace, fût-il brutal et destructeur, pour réaliser un progrès dont les autres moyens étaient incapables.</p>
<p>La bourgeoisie allemande, par exemple, a été rendue trop faible par le transfert du centre économique de l'Europe sur la côte maritime de l'océan Atlantique, et par la guerre de trente ans et ses résultats pour renverser par ses propres forces l'absolutisme féodal. libéré de cela que par les guerres napoléoniennes, puis plus tard par les guerres de l'ère bismarckienne. L'héritage de 1848 a été réalisé principalement à travers les guerres des forces contre-révolutionnaires, car ces forces avaient elles-mêmes été établies auparavant.</p>
<p>Nous sommes aujourd'hui dans une période d'antagonismes politiques externes et internes analogue à celle qui existait dans les années 50 et 60. Une fois de plus, une masse d'amadou social s'est accumulée. Les problèmes de politique extérieure et intérieure exigeant une solution deviennent de plus en plus énormes. Mais aucune des classes dirigeantes ou des partis n'ose sérieusement tenter leur solution parce que cela n'est pas possible sans de grands bouleversements et ils reculent devant ceux-ci parce qu'ils ont appris à connaître le pouvoir gigantesque du prolétariat que tout bouleversement aussi grand menace de libérer.</p>
<p>J'ai parlé plus haut de la décadence de la vie politique intérieure qui trouve son expression la plus frappante dans la décadence croissante des Parlements. Mais cela va de pair avec le déclin de la politique extérieure. On redoute toute politique énergique pouvant conduire à un conflit international, non par aversion éthique pour la guerre, mais par peur de la révolution, dont elle peut être le précurseur. En conséquence, l'esprit d'État de nos gouvernants consiste simplement, non seulement à l'intérieur, mais aussi à l'extérieur, à mettre chaque question au placard et à augmenter ainsi le nombre de problèmes non résolus. Grâce à cette politique, il existe maintenant une rangée d'États de l'ombre comme la Turquie et l'Autriche, qu'une race révolutionnaire énergique d'il y a un demi-siècle a placé sur la liste des États éteints. D'autre part, et pour la même raison,</p>
<p>Mais ces cratères sociaux ne s'éteignent pas, ils peuvent ressurgir d'un jour à l'autre dans une guerre dévastatrice, comme la montagne Pelée à la Martinique. L'évolution économique elle-même crée continuellement de nouveaux cratères, de nouvelles causes de crises, de nouveaux points de friction et de nouvelles occasions de développements guerriers, en ce qu'elle éveille dans les classes dirigeantes l'avidité de monopolisation des marchés et de conquête de colonies étrangères et en ce qu'elle se substitue à l'attitude pacifique du capitaliste industriel, celle violente du financier.</p>
<p>L'unique sécurité de la liberté se trouve aujourd'hui dans la peur du prolétariat révolutionnaire. Nous devons encore voir combien de temps cela réduira les causes toujours croissantes de conflit. Et il y a aussi un certain nombre de puissances qui n'ont pas à craindre de prolétariat révolutionnaire indépendant et beaucoup d'entre elles sont complètement dominées par une clique sans scrupules et brutale d'hommes de la "haute finance". Ces puissances, jusqu'ici insignifiantes ou pacifiques dans la politique internationale, deviennent de plus en plus importantes en tant que perturbateurs internationaux de la paix. C'est vrai pour la plupart des États-Unis, mais aussi pour l'Angleterre et le Japon. La Russie figurait auparavant en première place dans la liste des perturbateurs internationaux ; son prolétariat héroïque l'a momentanément retenue. Mais tout comme l'excès de confiance d'un gouvernement dans un pouvoir intérieur illimité sans classe révolutionnaire derrière lui, le désespoir d'un gouvernement chancelant peut déclencher une guerre. Ce fut le cas de Napoléon III en 1870 et peut-être encore le cas de Nicolas II. Le grand danger pour la paix du monde aujourd'hui vient de ces puissances et de leurs antagonismes et non de ceux qui existent entre l'Allemagne et la France, ou entre l'Autriche et l'Italie. Il faut compter sur la possibilité d'une guerre dans un délai perceptible et avec elle aussi sur la possibilité de convulsions politiques qui aboutiront directement à des soulèvements prolétariens ou du moins à leur ouvrir la voie. Le grand danger pour la paix du monde aujourd'hui vient de ces puissances et de leurs antagonismes et non de ceux qui existent entre l'Allemagne et la France, ou entre l'Autriche et l'Italie. Il faut compter sur la possibilité d'une guerre dans un délai perceptible et avec elle aussi sur la possibilité de convulsions politiques qui aboutiront directement à des soulèvements prolétariens ou du moins à leur ouvrir la voie. Le grand danger pour la paix du monde aujourd'hui vient de ces puissances et de leurs antagonismes et non de ceux qui existent entre l'Allemagne et la France, ou entre l'Autriche et l'Italie. Il faut compter sur la possibilité d'une guerre dans un délai perceptible et avec elle aussi sur la possibilité de convulsions politiques qui aboutiront directement à des soulèvements prolétariens ou du moins à leur ouvrir la voie.</p>
<p>Que personne ne me comprenne mal. J'enquête ici, je ne prophétise pas et encore moins j'exprime des souhaits. J'enquête sur ce qui peut arriver ; Je ne déclare pas ce qui arrivera, et encore moins j'exige ce qui doit arriver. Quand je parle, ici, de la guerre comme moyen de révolution, cela ne veut pas dire que je désire la guerre. Ses horreurs sont si terribles qu'il n'y a aujourd'hui que des fanatiques militaires dont l'affreux courage pourrait les amener à exiger une guerre de sang-froid. Mais même lorsqu'une révolution n'est pas un moyen pour parvenir à une fin mais une fin en soi, qui même au prix le plus sanglant ne saurait être trop chèrement achetée, on ne peut toujours pas désirer la guerre comme moyen de déclencher la révolution car c'est le moyen le plus irrationnel. à cette fin. Elle apporte des destructions si terribles et crée des exigences si gigantesques sur l'État que toute révolution qui en est issue est lourdement chargée de tâches qui ne lui sont pas essentielles mais qui absorbent momentanément tous ses moyens et son énergie. Par conséquent, une révolution qui sort de la guerre est un signe de la faiblesse de la classe révolutionnaire, et souvent la cause d'une nouvelle faiblesse, par le seul fait du sacrifice qu'elle entraîne, ainsi que par la dégradation morale et intellectuelle à laquelle la guerre donne monter. Elle augmente aussi énormément les tâches du régime révolutionnaire et affaiblit simultanément ses pouvoirs. En conséquence, une révolution née d'une guerre est plus facilement détruite ou perd plus tôt sa force motrice. Combien différents furent les résultats de la révolution bourgeoise en France où elle est née d'un soulèvement du peuple, de ceux d'Allemagne, où il a été importé à travers un certain nombre de guerres. Et la cause prolétarienne aurait reçu bien plus de justice du soulèvement du prolétariat parisien si elle n'avait pas été provoquée prématurément par la guerre de 70 et 71, mais avait attendu une période ultérieure où les Parisiens auraient eu suffisamment la force d'avoir chassé Louis Napoléon et sa bande sans guerre.</p>
<p>Nous n'avons pas non plus la moindre raison de souhaiter une accélération artificielle de notre avance par une guerre.</p>
<p>Mais les choses ne bougent pas selon nos souhaits. Certes, les hommes font leur propre histoire, mais ils ne choisissent pas selon leurs désirs les problèmes qu'ils ont à résoudre, ni les conditions dans lesquelles ils vivent, ni les moyens par lesquels ces problèmes doivent être résolus. S'il venait selon nos désirs, qui de nous ne préférerait la route pacifique à la route violente pour laquelle nos forces actuelles n'ont peut-être pas suffisamment grandi et qui peut-être nous engloutirait. Mais ce n'est pas notre tâche d'exprimer des vœux pieux et d'exiger du monde qu'il s'y conforme, mais de reconnaître les tâches, les conditions et les moyens qui se présentent et d'utiliser ces derniers à bon escient pour résoudre les premiers.</p>
<p>L'investigation des faits existants est le fondement de toute politique rationnelle. Si j'en suis arrivé à la conviction que nous entrons dans une époque révolutionnaire, sur les conclusions de laquelle tout n'est pas encore clair, j'y suis poussé par l'investigation des conditions réelles et non par mes désirs. Je ne souhaite rien de plus que d'avoir tort et d'avoir raison ceux qui soutiennent que les plus grandes difficultés de la période de transition du capitalisme au socialisme sont derrière nous et que nous avons toutes les bases essentielles pour une avancée pacifique vers le socialisme. Malheureusement, je ne vois aucune possibilité d'accepter ce point de vue. La plus grande et la plus difficile des batailles pour le pouvoir politique est encore devant nous. Il ne sera décidé qu'après une longue et dure lutte qui mettra à l'épreuve toutes nos forces.</p>
<p>On ne peut rien faire de pire au prolétariat que de lui conseiller de s'appuyer sur ses bras pour encourager une attitude favorable de la bourgeoisie. Dans les conditions actuelles, cela ne signifie rien de moins que livrer le prolétariat à la bourgeoisie et le placer dans la dépendance intellectuelle et politique de cette dernière, l'affaiblir, le dégrader et le rendre incapable de remplir ses grands objectifs historiques.</p>
<p>La preuve que ce n'est pas exagéré est fournie par les travailleurs anglais. Nulle part le prolétariat n'est plus nombreux, nulle part son organisation économique n'est mieux développée, nulle part sa liberté n'est plus grande qu'en Angleterre, ici le prolétariat est politiquement plus impuissant. Il n'a pas simplement perdu toute indépendance dans la haute politique. Elle ne sait même plus préserver ses intérêts immédiats. Ici aussi, nous pouvons à nouveau nous référer à l'article de Webb précédemment cité, qui ne peut certainement pas être suspecté d'être consciemment révolutionnaire.</p>
<p>« Au cours du mouvement ascendant des dix dernières années, dit-il dans l'article mentionné précédemment, la participation des travailleurs anglais à la politique ouvrière a progressivement diminué. La loi des huit heures et le socialisme constructif des Fabiens vers lesquels les syndicats se sont tournés avec tant d'empressement dans la période de 90 et 93 cessent de plus en plus d'occuper leurs pensées. Le nombre de représentants du travail à la Chambre basse n'augmente pas.</p>
<p>Même les dernières flagellations de leurs adversaires n'ont pas servi à réveiller le prolétariat d'Angleterre. Ils restent muets, même quand leurs mains sont rendues impuissantes, muets quand leur pain est rendu plus coûteux. Les travailleurs anglais sont aujourd'hui inférieurs en tant que facteur politique aux travailleurs du pays le plus arriéré économiquement d'Europe, la Russie. C'est la véritable conscience révolutionnaire de ces derniers qui leur donne leur grande puissance politique. C'est le renoncement à la révolution, le rétrécissement de l'intérêt aux intérêts du moment, à la politique dite pratique, qui ont fait de celle-ci un chiffre dans la politique réelle.</p>
<p>Mais dans cette politique pratique, la perte du pouvoir politique va de pair avec la dégradation morale et politique.</p>
<p>J'ai fait référence ci-dessus à la renaissance morale du prolétariat qui l'a transformé de barbares de la société moderne en le facteur le plus important du maintien et de l'avancement de notre culture. Mais ils ne se sont ainsi élevés que lorsqu'ils sont restés dans l'antagonisme le plus aigu avec la bourgeoisie ; où la lutte pour le pouvoir politique a entretenu en eux la conscience qu'ils sont appelés à s'élever avec l'ensemble de la société. Ici encore, l'Angleterre nous offre l'exemple d'une classe ouvrière qui renonce à la révolution et ne s'intéresse qu'à la politique pratique, riant avec mépris de ses idéaux suspendus à une cheville d'un côté et rejetant d'eux tous les buts de bataille qu'ils ne peuvent exprimer en livres et en livres. shillings. De la bouche des bourgeois eux-mêmes sortent des plaintes contre cette décadence morale et intellectuelle de l'élite des travailleurs anglais qu'ils partagent avec la bourgeoisie elle-même et aujourd'hui en effet ils ne sont guère que de petits bourgeois et ne s'en distinguent que par un plus grand manque de culture. Leur plus grand idéal consiste à singer leurs maîtres et à entretenir leur respectabilité hypocrite, leur admiration pour la richesse, quelle qu'en soit l'obtention, et leur manière insensée de tuer leurs loisirs. L'émancipation de leur classe leur apparaît comme un rêve insensé. Par conséquent, c'est le football, la boxe, les courses hippiques et les jeux d'argent qui les émeuvent le plus et auxquels sont consacrés tout leur temps libre, leurs forces individuelles et leurs moyens matériels.</p>
<p>On cherche désespérément à éveiller par des prédications politiques les ouvriers anglais à un mode de vie plus élevé, à un esprit capable de considérations plus nobles. L'éthique du prolétariat découle de ses efforts révolutionnaires et ce sont eux qui l'ont renforcé et ennobli. C'est l'idée de la révolution qui a provoqué cette merveilleuse élévation du prolétariat de sa plus profonde dégradation, élévation qui est le plus grand résultat de la seconde moitié du XIXe siècle.</p>
<p>A cet idéalisme révolutionnaire il faut avant tout s'accrocher, advienne que pourra, porter le plus lourd, atteindre le plus haut, et rester digne du grand dessein historique qui nous attend.</p></div>
Les buts et les limites de la conception matérialiste de l'histoire
https://www.matierevolution.org/spip.php?article7499
https://www.matierevolution.org/spip.php?article74992022-01-26T23:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisKautsky
<p>Karl Kautsky <br class='autobr' />
Les buts et les limites de la conception matérialiste de l'histoire <br class='autobr' />
(août 1902) <br class='autobr' />
Nous, partisans des méthodes du socialisme scientifique, telles qu'elles sont énoncées par Marx et Engels, sommes les plus malchanceux ; non seulement les adversaires de Marx et d'Engels nous combattent - d'ailleurs c'est naturel - mais, il y a aussi des gens qui de temps en temps vont trop loin dans leur éloge de Marx et d'Engels, et pourtant qui trouvent cela incompatible avec la dignité d'un (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique17" rel="directory">Chapter 12 : Philosophical annexes - Annexes philosophiques</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot113" rel="tag">Kautsky</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Karl Kautsky
<p>Les buts et les limites de la conception matérialiste de l'histoire</p>
<p>(août 1902)</p>
</h2>
<p>Nous, partisans des méthodes du socialisme scientifique, telles qu'elles sont énoncées par Marx et Engels, sommes les plus malchanceux ; non seulement les adversaires de Marx et d'Engels nous combattent - d'ailleurs c'est naturel - mais, il y a aussi des gens qui de temps en temps vont trop loin dans leur éloge de Marx et d'Engels, et pourtant qui trouvent cela incompatible avec la dignité d'un libre penseur d'appliquer leurs théories de manière logique. La remarque pleine d'esprit de Marx qu'il n'était pas lui-même marxiste, ils l'appliquent avec sérieux, et ils aimeraient beaucoup faire croire que Marx considérait ceux qui partageaient son point de vue comme des idiots, qui étaient tout à fait incapables de penser par eux-mêmes. Ou bien ils déclarent que les marxistes sont pour l'essentiel incapables de comprendre Marx, et qu'eux, les non-marxistes, sont violés pour défendre la théorie de Marx contre le fanatisme des marxistes.</p>
<p>Généralement ces êtres curieux se contentent de prononcer certaines de ces phrases qui, lorsqu'elles sont prononcées avec le ton requis d'indignation morale, sont sûres de réussir dans une assemblée de libres penseurs. Une tentative un peu plus sérieuse de ce genre est faite par le socialiste anglais Belfort Bax, avec un article intitulé La conception matérialiste de l'histoire , qu'il a publié dans un numéro récent de l'hebdomadaire viennois Die Zeit .</p>
<p>Bax dit de la conception matérialiste de l'histoire, après une phrase introductive :</p>
<p>« Prise dans sa forme la plus extrême, donc, cette conception (matérialiste) (du développement historique) ne dit rien de moins que la morale, la religion et l'art ne sont pas simplement influencés par les conditions économiques, mais qu'ils découlent seuls de la pensée -réflexe de ces conditions dans la conscience sociale. En un mot, les fondements essentiels de toute histoire sont la richesse matérielle, sa production et son échange. La religion, la morale et l'art sont des phénomènes aléatoires, dont l'expression peut être directement ou indirectement retracée à un fondement économique.</p>
<p>Et dans une note de bas de page, Bax remarque en plus :</p>
<p>« Aucun connaisseur des théories de Karl Marx n'aura besoin de savoir que Marx lui-même était loin d'adopter un point de vue aussi extrême dans son énoncé de la conception matérialiste de l'histoire. « Moi même je ne suis pas marxiste » – (moi, je ne suis pas marxiste) a-t-il écrit une fois, et il aurait très certainement répété cette opinion s'il avait vu les dernières représentations des « marxistes », Plechanoff, Mehring ou Kautsky . "</p>
<p>Cette note de bas de page est décidément originale. Les dernières performances des marxistes ont été une source de mécontentement pour Bax. Mais il craint que cela n'ait pas suffisamment de poids s'il exprimait simplement ses sentiments personnels d'insatisfaction à notre égard. Avec une ténacité qui aurait fait honneur à Miss Eusapia, il invoque l'esprit de Karl Marx et lui permet de nous désavouer formellement.</p>
<p>Il nous est sans doute au plus haut point fatal si Marx, par l'intermédiaire de Bax, avait désavoué nos dernières performances. Mais Bax n'a vraiment pas besoin de mettre à rude épreuve ses pouvoirs théosophiques. La conception matérialiste de l'histoire est l'œuvre non seulement de Marx, mais aussi d'Engels, et il avait vu les « dernières performances des marxistes ». Pourquoi Bax ne mentionne-t-il pas Engels ?</p>
<p>Ce n'est pas le seul point remarquable de cette note de bas de page. Il est clair que le seul but est de se débarrasser, une fois pour toutes, des trois marxistes en question. A l'éclaircissement du problème, il ne contribue pas le moins du monde. Au contraire. Dans le texte, nous n'entendons parler que de la conception matérialiste de l'histoire. La note, en revanche, nous dit que la conception développée dans le texte n'est pas celle de Marx. Mais il se garde bien de nous dire de qui il s'agit réellement. Bax veut-il insinuer que la conception de l'histoire qui y est expliquée est celle de Mehring, Kautsky, etc. ? Alors je dois protester contre cela, non seulement en mon nom mais en celui des marxistes en général. Aucun marxiste, qui doit être pris au sérieux, n'est venu à l'idée de parler de « pensées-réflexes dans la conscience sociale," Qu'est-ce que Bax a pu vouloir dire par là ? Nous n'avons jamais cherché le « vrai fondement de toute l'histoire dans le bien-être matériel », puisque nous ne cherchons jamais le vrai fondement de toute activité humaine dans le seul « bien-être matériel ». Et il n'est pas nécessaire d'avoir étudié très profondément la littérature du matérialisme historique pour savoir qu'aucun marxiste ne soutient que la religion, la morale et l'art sont des phénomènes « hasardeux ».</p>
<p>Il m'est également totalement inconnu qu'un historien matérialiste ait écrit des bêtises de ce genre. La conception matérialiste de l'histoire que combat Bax n'est donc ni la conception de Marx, ni celle des marxistes qui, dit-on, diffèrent de Marx. Nous le remettons à Bax avec plaisir, et ne nous sentirons en aucun cas affectés s'il le détruit racine et branche.</p>
<p>Mais Bax ne prend pas seulement une position négative, mais aussi positive, comme le devient un critique philosophique. Il améliore la conception matérialiste de l'histoire.</p>
<p>C'est pour lui trop unilatéral.</p>
<p>« La tentative, dit-il, de déduire toute la vie humaine d'un élément, de déclarer toute l'histoire sur la base de l'économie, néglige le fait que toute réalité concrète doit avoir deux faces, une matérielle et une formelle, donc à au moins deux éléments fondamentaux... Selon mon idée, la théorie en question a besoin d'être améliorée dans le sens suivant : Les capacités spéculatives, éthiques et artistiques de l'homme existent en tant que telles dans la société humaine - même si elles pas simplement des produits des conditions matérielles de l'existence humaine, bien que leur expression à chaque fois dans le passé, toujours dans une faible mesure et très souvent dans une mesure considérable, ait été modifiée par ces facteurs. Tout le développement de la société est beaucoup plus modifié par ses conditions matérielles que par n'importe quelle spéculation,cause éthique ou artistique. Mais cela n'équivaut pas à dire que toute cause « idéologique » peut se résoudre en une condition purement matérielle... J'admets pleinement que la forme particulière d'un mouvement, qu'il soit intellectuel, éthique ou artistique, est déterminée par les conditions matérielles. de la société dans laquelle il s'affirme, mais il sera également déterminé par les éléments et les tendances psychologiques dont il est issu. La capacité de penser, par exemple le pouvoir de généralisation, d'expliquer les événements comme cause et effet, ne peut certainement pas être réduite au réflexe psychologique des circonstances économiques. En bref, pour résumer les vues que j'ai représentées ici en opposition aux marxistes extrêmes : Ces extrémistes soutiennent que les affaires humaines sont uniquement réglées par des causes physiques extérieures, tandis que d'autres soutiennent exactement le contraire,ne voyant que des motifs psychologiques et idéalistes intérieurs. Les deux points de vue que je considère comme unilatéraux.</p>
<p>Si nous enlevons le noyau de tout cet apprentissage philosophique, alors nous constatons que Bax veut dire que la morale, la religion, l'art et la science ne sont pas produits par les seules conditions économiques ; il faut que ces conditions agissent sur des hommes dotés de certaines capacités éthiques, artistiques et spéculatives. Ce n'est que par la coopération des deux facteurs qu'un mouvement social, artistique ou éthique surgit.</p>
<p>Qui peut nier que Bax a raison, et que la conception matérialiste de l'histoire est complètement hors de cause ? Mais pas la théorie de Marx, pas même des marxistes, mais celle découverte par Bax, selon laquelle la morale, la religion et l'art formaient la « pensée-réflexe des conditions économiques » dans la « conscience sociale », le bien-être matériel le fondement. de toute action, et le « pouvoir de la pensée » pourrait être « réduit au réflexe psychologique des conditions économiques ».</p>
<p>La conception matérialiste marxiste est malheureusement beaucoup trop unilatérale et étroite pour pouvoir prétendre expliquer l'intellect, ou toute l'histoire. Elle n'a pas la prétention d'être autre chose qu'une conception de l'histoire, une méthode de recherche des forces motrices du développement de la société humaine. Certes, il serait absurde de dire qu'une œuvre d'art ou un système philosophique considéré en lui-même est simplement le produit de conditions sociales ou en dernier lieu économiques. Mais il n'appartient pas non plus à une hypothèse historique d'expliquer l'activité artistique ou philosophique. Il n'a qu'à expliquer les changements que cette activité a dû subir au cours des différentes périodes. Sans doute, sans intelligence, sans idées. Mais cette connaissance approfondie nous aide-t-elle dans une moindre mesure à répondre à la question,pourquoi les idées du dix-neuvième siècle diffèrent de celles du treizième, et celles-ci encore ne sont pas les mêmes que celles des anciens ?</p>
<p>Ce serait une absurdité palpable de prétendre que la volonté et la pensée des hommes comme, selon Bax, "l'aile extrême de la conception matérialiste" disent - sont "seules déterminées par la force physique extérieure". Il va de soi que l'organisme humain joue un rôle dans la production de l'idée, en tant que monde extérieur. Mais l'organisme humain a-t-il changé ses pouvoirs de pensée, sa capacité artistique, dans une mesure notable au cours du temps historique ? Certainement pas. Les capacités de pensée d'un Aristote sont certainement à peine dépassées ; tout aussi peu la capacité artistique des anciens. Qu'est-ce, par contre, qui a changé dans le monde extérieur ? La nature ? Assurément pas. La Grèce jouit aujourd'hui du même paradis qu'au temps de Périclès mais la société a changé, c'est-à-direvraiment la condition économique et dans la mesure où la nature et les hommes ont changé, elle a été sous l'influence des conditions économiques.</p>
<p>Les conditions économiques ne sont donc pas les seules choses qui déterminent les « affaires humaines », les « processus de la vie humaine », mais elles sont, parmi les facteurs déterminants, le seul élément variable. Les autres sont constants, ne s'altèrent pas du tout, ou seulement sous l'influence des changements de l'élément variable ; ils ne sont donc pas des moteurs du développement historique, même s'ils sont des éléments indispensables de la vie humaine.</p>
<p>L'historien matérialiste ne néglige aucunement, il ne sous-estime pas l'importance du facteur psychologique dans l'histoire. Mais très loin d'être un moteur du développement historique, ce facteur se présente bien plus comme un élément essentiellement conservateur. Tout historien sait quelle grande force la tradition présente dans l'histoire. Tandis que le développement économique ne connaît pas d'arrêt, l'esprit humain fait toujours l'effort de rester dans des formes de pensée qui ont été une fois atteintes ; elle ne suit pas directement le développement économique mais se fossilise et reste dans les anciennes formes longtemps après que les conditions sociales et économiques qui les ont créées se soient évanouies.</p>
<p>Ainsi devient, selon les mots du poète, raison, folie ; la bonté un tourment. Cela ne se manifeste pas seulement là, lorsqu'il s'agit d'un intérêt matériel au maintien des anciennes façons de penser. Nous rappelons, par exemple, que les désignations de parenté sont beaucoup plus conservatrices que les formes familiales [1], de même que nos fêtes, qui défient toute révolution, bien que les conditions dont elles sont issues soient passées depuis longtemps. Les formes-pensées d'un âge plus avancé offrent donc de nombreux indices importants pour la reconnaissance des conditions sociales d'une période antérieure. Le développement économique doit alors être très développé, ses besoins et les nouvelles relations sociales qu'il produit doivent déjà être en contradiction flagrante avec les formes acceptées de loi, de morale et toutes les formes traditionnelles de sentiment, de pensée et d'organisation. de la société, avant même que les élus, particulièrement pénétrants et courageux, soient forcés par elle de développer et de défendre de nouvelles vues, de nouveaux idéaux pour le droit et la morale, et pour l'organisation de la société, avec les moyens alors existants de l'art et de la science,idéaux qui doivent leur origine et leur importance historique aux nouveaux besoins et rapports sociaux, et dont l'importance historique, dont l'influence sur la révolution de la conscience humaine, et la reconstruction de la société dépend du degré de leur approche de celle requise par la développement.</p>
<p>Mais la pensée humaine est si conservatrice, que même les esprits les plus révolutionnaires au commencement d'une révolution de la pensée ne peuvent s'empêcher de verser le vin nouveau dans de vieilles bouteilles et de considérer leurs idées non comme le renversement, mais comme l'accomplissement. Christ est venu, comme on le sait, non pour abolir mais pour accomplir la loi ; les réformateurs n'avaient pas le désir d'ériger un christianisme nouveau, qui correspondait aux besoins des XVe ou XVIe siècles, mais de ramener le christianisme primitif des Évangiles, et les premiers socialistes démocrates de notre temps croyaient n'avoir qu'à achever le œuvre que la Révolution française avait commencée mais non achevée. La social-démocratie n'était à l'origine qu'une démocratie logique.</p>
<p>La lutte du nouveau avec les éléments anciens doit être déjà bien avancée avant que les penseurs de l'idée nouvelle se rendent compte du fait que ceux-ci sont irrémédiablement opposés à l'ancien. Encore plus tard, c'est naturellement le cas de l'homme moyen – même au sein de ces classes qui s'intéressent à la réorganisation des choses. L'antagonisme de classe doit avoir atteint son paroxysme, les masses doivent être profondément remuées et agitées par la guerre des classes avant qu'elles n'acquièrent le moindre intérêt pour les théories actuelles.</p>
<p>Grâce à cette inertie de la conscience humaine, le progrès de la société apparaît à l'observation superficielle comme le produit d'idées, qui viennent à certains « esprits favorisés de Dieu », pour reprendre une expression qui a particulièrement mis Bax en colère, d'idées dont alors les champions du progrès gagner la masse de l'humanité. Il semble donc que ce soient les idées qui produisent le progrès de la société. Rien de plus naïf que lorsque les représentants de l'idéalisme reprochent aux matérialistes de négliger le rôle des idées dans l'histoire. Comme si c'était possible, comme si le processus décrit ci-dessus ne s'imposait pas à quiconque se mettait même à étudier l'histoire. Non, les matérialistes ne négligent pas ce processus, mais ils ne s'en contentent pas, à la manière des méthodes antérieures d'écriture de l'histoire,qui consiste à rester à la surface des phénomènes. Ils étudient plus profondément, et ils constatent que l'ordre des idées n'est pas arbitraire ou aléatoire, mais déterminé par la loi ; qu'à chaque époque économique distincte de l'humanité correspondent des formes distinctes de religion, de morale et de loi, que l'on trouve dans tous les climats et chez toutes les races, et que, partout où les changements correspondants permettent d'étudier, le changement des conditions économiques précède, et l'altération dans les idées des hommes ne s'ensuit que lentement, que par conséquent celle-ci doit être déclarée par la première et non le contraire.que l'on trouve dans tous les climats et parmi toutes les races, et que, partout où les changements correspondants permettent d'étudier le changement dans les conditions économiques précède, et le changement dans les idées des hommes ne suit que lentement, que par conséquent ce dernier doit être déclaré par le premier et non le contraire.que l'on trouve dans tous les climats et parmi toutes les races, et que, partout où les changements correspondants permettent d'étudier le changement dans les conditions économiques précède, et le changement dans les idées des hommes ne suit que lentement, que par conséquent ce dernier doit être déclaré par le premier et non le contraire.</p>
<p>C'est la conception matérialiste de l'histoire ; non pas tel que Bax le décrit, mais tel qu'il est établi par Marx et Engels (qu'on compare entre autres choses du premier la Préface à la Critique de l'économie politique , et du second & Feuerbach ) et leurs élèves. Que la critique de Bax et même l'amendement de Bax ne soient pas pertinents, c'est clair.</p>
<p>Toute la critique que Bax applique à la conception matérialiste de l'histoire repose sur sa confusion du développement historique avec « l'ensemble de la vie humaine ». Il pense qu'une explication de la première doit suffire pour donner une explication complète de la seconde. Mais il ne se contente pas de cette confusion.</p>
<p>Après avoir découvert que les affaires humaines sont réglées par des causes extérieures et intérieures, il met immédiatement sa découverte en application, et remarque qu'au cours du développement historique alternativement un facteur, "les tendances psychologiques fondamentales", alternativement l'autre, " les conditions économiques », a acquis la maîtrise.</p>
<p>« Nous arrivons maintenant, dit-il, à la question importante, dans quelle proportion l'un par rapport à l'autre les deux éléments entrent en vigueur aux diverses époques. Que l'un puisse considérablement prédominer, et que celui-ci dans toute l'histoire de la société humaine ait été l'élément matériel, est certainement aujourd'hui indiscutable. Mais même dans les périodes pour lesquelles nous possédons une trace historique, nous trouvons – et c'est indiscutable – des périodes distinctes où l'« élément idéologique » prédomine. C'est à cette époque qu'une croyance spéculative est si fermement tenue par ses adeptes qu'elle repousse les intérêts matériels de la vie à l'arrière-plan. A ceux-ci appartiennent les commencements du christianisme... Dans le développement du christianisme dans les deux premières générations, les conditions matérielles ont joué un rôle très peu important, presque seulement négatif.De même, dans les premiers mouvements hérétiques du Moyen Âge, l'élément spéculatif prédominait... Certes, il est difficile pour nous qui vivons à une époque où le facteur économique met tout autre au second plan, de comprendre une époque où ce facteur n'était pas le cas, de sorte que les enfants de ce monde auraient jamais pu accepter l'enseignement de la théologie avec une foi si inébranlable, qu'il a influencé leur action ; que la chevalerie, la fidélité, les relations de sang aient jamais pu être si fortes qu'elles repoussent toutes les autres expressions de la vie à l'arrière-plan, semble à l'homme moderne inconcevable.de sorte que les enfants de ce monde aient jamais pu accepter l'enseignement de la théologie avec une foi si inébranlable, qu'il a influencé leur action ; que la chevalerie, la fidélité, les relations de sang aient jamais pu être si fortes qu'elles repoussent toutes les autres expressions de la vie à l'arrière-plan, semble à l'homme moderne inconcevable.de sorte que les enfants de ce monde aient jamais pu accepter l'enseignement de la théologie avec une foi si inébranlable, qu'il a influencé leur action ; que la chevalerie, la fidélité, les relations de sang aient jamais pu être si fortes qu'elles repoussent toutes les autres expressions de la vie à l'arrière-plan, semble à l'homme moderne inconcevable.</p>
<p>Quels gens du commun, nous, matérialistes, devons être ! Tous les sentiments les plus fins de l'âme humaine, qui s'élèvent au-dessus de la passion de l'argent, nous sont inconcevables. Les vertus de la chevalerie, de la loyauté, de l'altruisme, celles-ci ne sont pas à saisir par les matérialistes, mais seulement par certains idéalistes choisis parmi lesquels Bax compte évidemment.</p>
<p>Et comme nous, matérialistes, sommes ignorants ! Chaque écolier sait quelle forte croyance possédait l'âme des premiers croyants du christianisme et des réformateurs du Moyen Âge, seulement nous, matérialistes, ne le savons pas. Mais Bax n'a pas besoin d'aller jusqu'aux marxistes extrêmes pour trouver cette ignorance crasse, même Marx en est coupable. Il est bien connu que dans la Préface de sa Critique de l'économie politique, 1859, il développa la « Théorie du matérialisme historique ». Un critique américain fit la même découverte que notre critique anglais fait aujourd'hui : Marx avait déclaré que « le mode de production de la vie matérielle détermine la vie sociale, politique et spirituelle en général » ; à quoi le critique répond « c'est très bien pour le monde d'aujourd'hui, où les intérêts matériels dominent, mais ni pour le moyen âge où le catholicisme, ni pour Athènes ou Rome où l'intérêt politique était prédominant ». Dans une note du Capital à ce sujet, Marx remarqua :</p>
<p>« En premier lieu, il est étrange que quiconque ait choisi de supposer que ces figures de style universellement connues sur le Moyen Âge et le monde antique aient pu rester inconnues de quiconque. Une chose est claire, que ni le moyen âge ne pouvait vivre du catholicisme, ni le monde antique de la politique. La méthode par laquelle ils gagnaient leur vie, au contraire, explique pourquoi là-bas la politique, et ici le catholicisme, a joué le rôle principal.</p>
<p>Ce passage révèle Marx dans toute sa méchanceté matérialiste. Les nouvelles découvertes de Bax, il a déclaré il y a une génération, étaient des phrases universellement connues. Mais ce genre de discours semble profiter de l'immortalité, nous allons donc l'examiner de près une fois de plus. Selon Bax, dans l'histoire de la société, tantôt les conditions matérielles, tantôt les « forces motrices idéologiques psychiques » ont le plus d'influence, et il pense le prouver en pointant les origines du christianisme ; chez les premiers chrétiens, les « intérêts matériels » jouaient un rôle tout à fait négligeable. Ils étaient portés par une foi inébranlable.</p>
<p>Je ne devrais pas songer à le nier, mais peut-être puis-je me permettre de demander où les historiens matérialistes ont affirmé que les êtres humains étaient guidés dans leurs actions uniquement par des intérêts matériels, c'est -à- dire par l'égoïsme. Bax tombe dans la grave erreur de confondre les intérêts matériels , qui forment les motifs conscients des actions des individus, avec les conditions matérielles qui sous-tendent une société donnée, et donc aussi la pensée et les sentiments des membres de cette société.</p>
<p>De pair avec cela va une autre confusion. Alors que Bax met les intérêts matériels des individus sur un pied d'égalité avec les fondements matériels de la société, il transforme le premier, c'est -à- dire l' égoïsme, en une influence extérieure agissant sur les hommes qu'il met en opposition avec le facteur psychologique intérieur. Mais il est clair que l'égoïsme est tout autant à prendre en compte avec les facteurs psychologiques internes que la chevalerie, l'altruisme, la foi, etc.</p>
<p>Quand donc Bax découvre que l'humanité est tantôt mue par l'égoïsme, tantôt par d'autres motifs, il ne prouve pas par là ce qu'il veut prouver, à savoir que tantôt les conditions matérielles, tantôt les conditions psychologiques dominent. société, mais que la puissance motrice psychologique est différente sous différentes formes de société. Le fait qu'à Bax, grâce à une série de contreparties, présente la solution, forme juste le problème qui doit être résolu. Pourquoi les hommes de l'Empire romain ont-ils été saisis par l'idée de fuir le monde, par le besoin de bonheur dans le ciel, par le sentiment d'internationalisme et d'égalité, et toutes les autres caractéristiques distinctives du christianisme ? Le matérialisme historique étudie les changements qui ont eu lieu à cette époque dans la structure économique de la société, et en même temps dans ses conditions politiques et juridiques, et trouve que ces changements rendent suffisamment compte des changements des motifs psychologiques. Je dois peut-être signaler ici que j'ai tenté, en 1885, de donner une explication matérialiste des origines du christianisme ( Die Entstehung der Christenthums , Neue Zeit , 1885, p. 481 sqq.) Cette enquête a nécessité de nombreuses recherches. Bax en fait un travail très léger. Il déclare simplement que les changements dans les forces motrices psychologiques au moment de la montée du christianisme sont le résultat de la puissance motrice psychologique qui, comme Munchausen, se tire de ses propres ailes du bourbier et donne une nouvelle direction.</p>
<p>En attendant, il y a une signification plus profonde dans la loi que Bax propose. Il me semble que, même s'il est peu propre à faire avancer l'étude de l'organisation sociale dans le passé, il donne un indice sur les méthodes d'écriture de l'histoire de Bax.</p>
<p>En tant qu'« étudiant » des écrits de Marx et des « performances » des marxistes, il a trouvé non seulement dans le premier, mais aussi dans le second, bien qu'évalué par lui si bas, de nombreux indices qu'il ne néglige pas. Mais il ne s'en contente pas. Il doit mettre en jeu sa « capacité de réflexion », sa « puissance motrice psychologique » ; là, nous rencontrons l'élément idéal intérieur. La synthèse supérieure des deux constitue les écrits de Bax. Un échantillon a suffi. Dans son dernier livre : Socialism, its Growth and Outcome (revue Neue Zeit , XII, i., pp. 630 sqq.), il attribue à la page 92, en accord avec les marxistes, la montée de l'esprit puritain en Angleterre au développement économique conduisant au capitalisme. Il décrit la prolétarisation de la population agricole anglaise et poursuit :</p>
<p>« L'Angleterre payait ainsi tribut au commerce et ne le payait que par la perte de cette rude jovialité, de cette abondance et de ce sentiment d'amour-propre qui suscitaient jadis l'admiration des étrangers qui souffraient plus d'épreuves de la féodalité. système et ses abus que les Anglais.</p>
<p>À la page 97, Bax écrit tout à fait autrement :</p>
<p>« Le puritanisme protestant... est un fait isolé tout à fait remarquable, probablement le résultat de certaines caractéristiques particulières du peuple qui se sont développées à travers leurs conditions... Il faut admettre que l'origine de cet esprit (puritain) est tout aussi mystérieuse que son existence est dangereuse.</p>
<p>La suggestion matérialiste qui conduisit Bax à chercher l'explication de l'esprit puritain dans le développement capitaliste particulier de l'Angleterre ne fit donc pas trop d'impression. A la page 92, il explique l'esprit puritain d'une manière parfaitement matérialiste ; cinq pages plus tard, il l'a complètement oublié, et maintenant la « puissance motrice psychologique » entre dans son droit, et à peine Bax a-t-il rendu bien clair la jovialité de la joyeuse vieille Angleterre qu'il découvre le fondement de l'esprit puritain dans une tendance dangereuse de la les Anglais à la morosité. C'est clair. On ne peut reprocher à cette manière d'écrire l'histoire d'être unilatérale. Non seulement il explique un phénomène historique sur des bases matérialistes, et l'autre sur des bases idéalistes, mais explique aussi le même phénomène une fois comme matérialiste,l'autre fois comme idéaliste – selon la « puissance motrice psychologique » sous l'influence de laquelle se trouve actuellement l'intellect de l'historien. Nous, marxistes extrêmes à sens unique, ne pouvons certainement pas atteindre ce sommet de « synthèse ».</p>
<p>Notes</p>
<p>1. « La famille, dit Morgan, est l'élément actif ; elle n'est jamais stationnaire, mais ne va d'une forme inférieure à une forme supérieure que dans la mesure où la société se développe d'une forme inférieure à une forme supérieure. Les systèmes de relations, en revanche, sont passifs ; ce n'est qu'au cours de longues périodes qu'ils enregistrent le progrès que la famille a fait au cours du temps, et nous ne constatons alors le changement radical que lorsque la famille a subi une transformation radicale. « Et, ajoute Marx, il en est de même des systèmes politiques, juridiques, religieux et philosophiques.</p>
<h2 class="spip">Les critiques de la théorie
<p>(octobre 1902)</p>
</h2>
<p>Ma réponse à l'article de Bax dans le numéro précédent de la Neue Zeit ne sera pas aussi courte que je l'aurais souhaité moi-même. Pour que la poursuite de la discussion soit utile, il sera nécessaire d'approfondir la discussion sur certaines questions importantes.</p>
<p>Ce n'est certainement pas pour moi une plaisanterie quand Bax, sans aucune hésitation, m'attribue des « interpolations » et des « trucs qui sont au-dessous de la dignité d'une critique scientifique ». Ces accusations trouvent leur réponse dans le fait que j'ai cité tous les passages que Bax m'accuse de falsifier pleinement et précisément. Mes lecteurs étaient donc en mesure de contrôler ma critique.</p>
<p>Mais si quelqu'un n'est pas fondé à soulever l'accusation de fausse citation de ses propos, c'est bien Bax, qui aussi bien dans la présentation de ses propres vues que dans celles des autres fait preuve d'un manque d'intérêt assez étonnant pour l'exactitude. C'est d'autant plus désagréable qu'il n'a pas l'habitude de citer verbalement les phrases qu'il critique. Il préfère, comme il le dit lui-même, les donner dans « un langage légèrement remanié par souci de concision ». Le désir de brièveté est très louable, mais je pense que la nécessité d'exactitude devrait l'emporter sur cela dans une discussion.</p>
<p>Un exemple suffit. Bax écrit dans sa réponse :</p>
<p>« Et maintenant considérons un cas concret de l'application par Kautsky des méthodes de Marx. Kautsky affirme dans son Histoire du socialismeque toute la dispute sur la question de la Cène du Seigneur, dans la guerre des Hussites, n'était qu'un « manteau » sous lequel les luttes de classe de l'époque étaient menées... Maintenant, je demande ce que signifie le mot « manteau » à cet égard ? Si l'expression « manteau » a un sens, ce doit être ceci, que la question de la coupe, par exemple, la croyance théologique de l'époque, n'avait aucune force indépendante pour déterminer l'action de ceux qui ont joué un rôle ; en bref, si l'expression de Kautsky doit signifier quoi que ce soit, alors elle ne peut signifier que ce qui suit : soit la croyance était sincère et réelle, soit une hypocrisie consciente ou inconsciente comme de telles croyances le sont aujourd'hui pour la plupart ; ce n'est que dans ce dernier cas qu'on peut parler avec raison d'une « cape ».</p>
<p>Ainsi Bax s'interroge longuement pour savoir ce que j'entends par le mot « cape ». C'est cette expression qui le peine. Qu'ai-je écrit en réalité dans l' Histoire du socialisme ?</p>
<p>« Dans l'Église catholique, c'était devenu la coutume de donner aux laïcs non pas du pain et du vin, mais simplement du vin. C'est tout à fait conforme à une théorie qui visait à abolir les privilèges du sacerdoce, qu'elle prit aussi position contre cette position privilégiée. La coupe, la coupe des laïcs, devint dès lors le symbole des Hussites. Selon la méthode traditionnelle d'écrire l'histoire, dans les luttes gigantesques des guerres hussites, il n'y avait rien de plus en jeu que la question de savoir si la Communion devait être prise sous les deux espèces ou non, et le « peuple éclairé » n'oublie pas de signaler avec satisfaction à cet égard combien étroits les gens de ce temps étaient et combien clairs, au contraire, sont les libres penseurs de notre temps.</p>
<p>« Mais cette présentation du mouvement hussite est à peu près aussi sage et justifiée qu'elle le serait si, en décrivant historiquement dans les siècles à venir les luttes révolutionnaires de notre temps, on disait que les gens étaient encore aussi ignorants au XIXe siècle que d'attribuer une importance superstitieuse à certaines couleurs, de sorte que des luttes sanglantes s'élevèrent pour savoir si les couleurs de la France devaient être blanches ou bleu-blanc-rouge, celle de la Hongrie noir-jaune ou rouge-blanc-vert, celle de l'Allemagne. pendant longtemps, tous ceux qui portaient une bande noir-rouge-or étaient condamnés à de longues peines de prison, etc., etc.</p>
<p>« Ce que les différents drapeaux signifient aujourd'hui pour les différentes nations et partis signifiait aussi la coupe pour les Hussites ; leur bannière, autour de laquelle ils s'assemblaient, qu'ils défendaient jusqu'au dernier, mais non l'objet pour lequel ils combattaient.</p>
<p>N'importe qui peut voir que je n'ai pas utilisé le mot « manteau », et je me suis exprimé suffisamment et clairement pour exclure tout doute sur la façon dont je souhaite que la question de la coupe soit conçue. Je n'ai néanmoins de mon côté pas l'intention de renverser la vapeur et d'accuser Bax de conduite déshonorante ou d'interpolation intentionnelle. Je me retiendrai de faire une telle accusation à la légère. Je n'ai pas évoqué l'affaire pour poursuivre Bax dans un accès d'indignation morale. Je note le fait de l'indifférence de Bax à l'exactitude uniquement pour ces motifs, car elle se manifeste non seulement dans des détails mineurs, mais aussi dans la question principale, dans la présentation de l'objet de la discussion elle-même, et lui donne ainsi son caractère.</p>
<p>Cette indifférence prend parfois, comme je l'ai déjà remarqué, une forme « assez monstrueuse ».</p>
<p>J'ai signalé à Bax ( Neue Zeit , Jahrg. 1895-1896, n° 47, traduit dans Social-Democrat , août), dans ma réponse à son article du Zeit , qu'il est coupable de la « confusion assez monstrueuse de intérêts matériels avec des conditions matérielles. Et que répond Bax ?</p>
<p>« Dans le développement de la conception matérialiste de l'histoire, je constate que ces idées coïncident plus ou moins... Les conditions matérielles qui ont déterminé l'histoire remontent incontestablement, dans la plupart des cas, aux intérêts matériels des classes ou des nations, c'est pourquoi je considère l'indignation de Kautsky un peu exagérée.</p>
<p>Pas assez pour que Bax confond les intérêts matériels avec les conditions matérielles, mais il s'accroche fermement à sa confusion, même après qu'il lui a été démontré que c'est absurde.</p>
<p>Se peut-il que Bax ne sache vraiment pas ce que l'on entend par les conditions matérielles de la société ? Ces conditions matérielles, c'est-à-dire les conditions de production, ce mot pris au sens le plus large du mot ; comment peut-on affirmer que cela est pour la conception matérialiste de l'histoire à peu près la même chose que les intérêts matériels des classes et des nations ? La différence entre les deux mots est montrée par la considération suivante : Il est, à mon avis, possible, d'après les conditions matérielles de l'empire romain, d'expliquer le dégoût des choses terrestres et le désir passionné de la part des chrétiens. Mais il serait monstrueux de regarder derrière le désir de mort pour un intérêt matériel ! Et pourtant, Bax trouve que la condition matérielle, « dans la plupart des cas », doit être attribuée à des intérêts matériels. Il aurait doncexpliquer les méthodes de production à partir des intérêts de classe, et non l'inverse ! Selon Bax, il n'est pas nécessaire d'étudier les méthodes de production pour comprendre les intérêts de classe des capitalistes et du prolétariat, mais vice versa. Les méthodes de l'Economie Politique acquièrent ainsi un précieux complément.</p>
<p>Cette indifférence à une définition exacte des idées a, cependant, une influence d'autant plus troublante sur la discussion, que Bax nous laisse si résolument dans l'ignorance sur ce contre quoi sa critique est dirigée.</p>
<p>Comme dans son article du Zeit , de même dans sa réponse, il persiste à soutenir qu'il existe une différence entre la conception historique de Marx et d'Engels, et ; celui de leurs adeptes. Certes, il s'exprime moins décidément que dans son premier article. Dans cet article, il déclarait en note de bas de page :</p>
<p>« Personne qui connaît les théories de Karl Marx n'aura besoin de savoir que Marx lui-même était loin d'adopter un point de vue aussi extrême dans son énoncé de la conception matérialiste de l'histoire. « Moi, je ne suis pas marxiste, écrivit-il un jour ; et il aurait très certainement répété son opinion s'il avait vu les dernières représentations des « marxistes », Pléchanoff, Mehring ou Kautsky.</p>
<p>Cette fois, Bax dit simplement :</p>
<p>« J'étais d'avis que Marx, et d'après certaines expressions qu'il a utilisées, Engels également, aurait considéré la conception matérialiste de l'histoire telle qu'interprétée par Kautsky, Mehring et Plechanoff comme trop stéréotypée. Néanmoins, je fais de Kautsky un cadeau de toute la question personnelle.</p>
<p>C'est certes très gentil de Bax, mais il me fait cadeau de quelque chose qui n'appartient plus à lui mais au public. L'ensemble de son premier article repose sur la supposition d'un antagonisme, entre Marx et ses élèves. A ma réponse, il répète cette affirmation, qui est exprimée dans le titre de son deuxième article, et parcourt son article comme une traînée rouge ; mais quand Bax doit prouver cette affirmation, alors il me fait généreusement cadeau de la question et lui-même cadeau de la réponse, n'oubliant pas, cependant, de laisser tomber un indice obscur qu'Engels, « à partir de certaines expressions qu'il a utilisées », ont considéré la conception matérialiste de l'histoire telle qu'interprétée par Kautsky, Mehring et Plechanoff, comme « trop stéréotypée ». Malheureusement, Bax ne nous donne pas la moindre information si ces expressions étaient orales ou écrites,publics ou privés, à quoi ils faisaient référence et – comment ils fonctionnaient. Tant qu'il reste muet sur ces points, il doit me permettre de tenir pour acquis que ces « certaines expressions » ont autant de points communs avec une désapprobation de mes méthodes historiques qu'une « cape » avec un « drapeau » ou un intérêt avec condition d'autant plus que je suis dans l'heureuse position de pouvoir signaler certains propos bien distincts d'Engels qui disent tout le contraire de ce qu'affirme Bax.car je suis dans l'heureuse position de pouvoir signaler certaines déclarations très distinctes d'Engels qui disent exactement le contraire de ce qu'affirme Bax.car je suis dans l'heureuse position de pouvoir signaler certaines déclarations très distinctes d'Engels qui disent exactement le contraire de ce qu'affirme Bax.</p>
<p>Naturellement, je ne veux pas dire qu'Engels aurait souscrit à chaque mot que moi, ou tout autre marxiste - je ne peux ici parler que pour moi-même - avais exprimé. Chacun de nous est une individualité pour lui-même, qui fait pour lui-même ses propres recherches et en rend compte, et aucun de nous n'est un Marx ou un Engels.</p>
<p>Mais ce qui nous est commun, c'est le point de vue, et c'est le même que celui de Marx et d'Engels.</p>
<p>Si Bax veut prouver que notre application des principes de Marx-Engels est fausse, il doit traiter chacun de nous comme une individualité indépendante, et pour chacun de nous spécialement de ses propres écrits apporter la preuve qu'il veut exprimer.</p>
<p>S'il ne veut pourtant critiquer qu'en termes généraux, comme c'est le cas actuellement, notre point de vue commun, alors il est absolument arbitraire pour lui d'établir entre nous et nos maîtres une différence que nous ne reconnaissons pas nous-mêmes.</p>
<p>Bax pense qu'il est inutile de s'en préoccuper, car toute l'affaire est au dernier degré une question personnelle sans importance. « En ce qui me concerne, Marx ou même Engels auraient-ils pu être des marxistes au sens de Kautsky ?</p>
<p>Or, il ne me paraît pas qu'à cet égard cette question soit si purement personnelle. Avant de discuter d'une théorie, l'objet du litige doit être clairement défini. Mais le même manque de précision est développé par Bax, comme ailleurs. Tantôt c'est la conception « néo-marxiste » « extrême » qu'il combat, puis encore la conception matérialiste de l'histoire en général, mais il évite toujours soigneusement d'indiquer quelles sont en réalité les opinions qu'il critique. Marx, Engels, chacun des « néo-marxistes » se sont fréquemment exprimés sur la conception matérialiste de l'histoire, mais Bax ne cite pas une seule phrase pour accrocher sa critique.</p>
<p>Cette imprécision, aussi bien dans la définition du sujet que dans la séparation des concepts, et dans l'expression, est sans doute un obstacle sérieux à toute discussion ; c'est pourtant une perturbation deux fois plus grande dans une discussion des idées marxistes.</p>
<p>L'un des avantages essentiels par lesquels Marx et Engels ont pu faire leurs grandes découvertes scientifiques, était leur clarté dans la division et la séparation des idées. Quiconque aspire à être « marxiste », c'est-à-dire à travailler dans l'esprit à la fois de la maîtrise évoquée, doit en premier lieu viser cette netteté et cette clarté.</p>
<p>En réalité, les choses ne sont pas aussi tranchées que dans l'abstrait ; une chose passe à une autre, et ceux qui restent en surface, qui veulent expliquer le monde des phénomènes d'emblée, trouvent facilement que l'idée marxienne est unilatérale ou qu'elle est arbitraire, et ne correspond pas à la réalité . Presque tous les critiques des idées de Marx commencent par confondre les idées qu'il a divisées ; commence donc par une rechute scientifique. Certains confondent valeur d'utilité et valeur d'échange, valeur et prix, plus-value et profit. Ils trouvent que Rodbertus « assez bien », « dans un langage légèrement différent », dit la même chose que Marx, parle d'une théorie de la valeur de Marx-Rodbertus, et « réfute » ou améliore cela. Encore d'autres auteurs confondent organisme animal et organisme social, lois du développement social et lois de l'individu ;ils ne distinguent pas entre l'être des hommes et leur conscience, entre les contenus de l'histoire et leurs formes superficielles, entre les intérêts matériels et les conditions matérielles, et parviennent ainsi facilement à dépasser les idées unilatérales de Marx et à regarder avec pitié les marxistes qui se sont enfermés dans cette « formule unilatérale ».</p>
<p>Parce que, cependant, presque toutes les critiques des vues de Marx reposent sur une telle confusion, la discussion qui s'ensuit est souvent infructueuse et souvent aussi peu édifiante, puisque pour défendre les théories marxistes, nous marxistes n'avons pour la plupart rien d'autre à faire que d'énoncer ce que Marx ou l'un des marxistes a vraiment dit, et de préciser que c'est tout à fait différent de ce que le critique lui avait fait dire, que, donc, la critique n'était pas valable, une occupation qui n'est ni très, amusante ni très suggestive, mais qu'en raison du genre de critique adressée au marxisme, on est malheureusement toujours et toujours à reprendre.</p>
<p>Ainsi aussi la discussion dont nous nous occupons doit d'abord arriver à cette place qui devrait être le point de départ, c'est-à-dire une discussion sur ce que l'on entend réellement par le matérialisme historique tant débattu, abusé et si peu compris. Le thème n'est pas nouveau, mais il n'est pas simplement d'ordre académique, comme je vais encore le montrer, mais aussi d'importance pratique, et puisque les remarques de Bax me donneront l'occasion d'apporter, je crois, quelques points de vue nouveaux dans la discussion, J'espère qu'elle ne sera pas entièrement dénuée d'intérêt général.</p>
<p>Mais cela demande un article spécial.</p>
<h2 class="spip">La théorie historique
<p>(novembre 1902)</p>
</h2>
<p>Bax dit : « Kautsky m'accuse de confondre le développement historique avec l'ensemble de la vie humaine. Certes, je maintiens qu'on a le droit d'exiger d'une théorie complète du développement historique, qu'elle soit capable de donner une explication appropriée de l'ensemble de la vie humaine, ou des indications suffisantes à de telles explications, étant donné que l'ensemble de la vie humaine se développe dans l'histoire."</p>
<p>Aussi précis que cela puisse paraître, je me permets néanmoins de douter de l'inviolabilité de cette phrase – que toute la vie humaine se développe dans l'histoire. Les fonctions de l'organisme humain - digestion, procréation, accouchement, appartiennent dans une certaine mesure à "l'ensemble de la vie humaine" mais il ne viendra à l'esprit de personne d'affirmer qu'elles se sont développées au cours de l'histoire. Mais à part cela, je ne suis pas d'avis qu'on puisse exiger d'une théorie qu'elle explique plus qu'elle ne prétend expliquer. Si la théorie darwinienne donne une explication du développement des espèces de plantes et d'animaux, on ne peut l'accuser d'être insuffisante car elle n'explique pas par ailleurs la vie organique elle-même.</p>
<p>On peut aussi décrire la société humaine comme un organisme, mais certainement pas comme animal ou végétal. Il forme un organisme particulier, qui a ses propres lois et sa propre vie. La vie humaine, en tant qu'elle est la vie animale, la vie de l'organisme individuel, est soumise à des lois bien différentes de celles de la vie sociale. L'histoire n'a qu'à rechercher les lois de ce dernier.</p>
<p>L'objet de la conception matérialiste de l'histoire n'est pas d'étudier l'universel dans l'histoire humaine, ce qui est commun aux hommes de tous les temps, mais ce qui est historiquement particulier, ce qui distingue les hommes à différentes époques les uns des autres. Mais d'un autre côté, leur objet est de voir ce que les gens d'une époque, d'une nation ou d'une classe particulière ont en commun, et non ce qui sépare un individu particulier des autres individus avec lesquels il vit et travaille.</p>
<p>Cela n'est en rien modifié par le fait que les livres d'histoire nous ont jusqu'ici relaté non pas l'habituel, le social, mais l'insolite et l'individuel. La conception matérialiste de l'histoire ne se laisse pas guider dans ses visées par les anciennes méthodes d'écriture de l'histoire.</p>
<p>La conception matérialiste de l'histoire ne prétend pas expliquer le fait et le faire remonter sans plus attendre aux conditions économiques, que César n'a pas eu d'enfants et a adopté Octave, qu'Antoine est tombé amoureux de Cléopâtre, et que Lépide était un faible impuissant. Certes, cependant, il se croit capable d'expliquer l'éclatement de la République romaine et la montée du césarisme.</p>
<p>De là, il est clair que Bax se fait une fausse idée de la conception matérialiste de l'histoire, lorsqu'il pense qu'elle aspire à expliquer le « don poétique particulier du poète, les qualités poétiques d'un Shakespeare ou d'un Goethe ». Ce qu'il ne peut ni ne veut faire. Il peut s'agir d'un défaut ; mais Bax affirmera-t-il qu'une autre conception historique est en mesure d'expliquer ces qualités ? Je pense que c'est un exploit à ne pas mépriser si la conception matérialiste de l'histoire peut expliquer l'étendue des idées que Shakespeare ou Goethe avaient en commun avec leurs contemporains.</p>
<p>À partir de la littérature marxiste existante, Bax aurait pu découvrir par lui-même que le matérialisme historique n'est pas d'avis que le génie doit être directement lié aux faits économiques. Il me sera peut-être permis, pour preuve de cela, de citer mes propres écrits.</p>
<p>Dans mon travail sur Thomas More, je distingue trois facteurs qui ont influencé son travail. En premier lieu, et c'est le facteur le plus important, les relations sociales générales de son époque et de son pays, qui remontent aux conditions économiques. Ensuite, le milieu social particulier dans lequel More s'est développé, et à celui-ci appartiennent non seulement les conditions économiques particulières dans lesquelles il a vécu, mais aussi les hommes avec lesquels il s'est associé, dont les idées particulières sont encore à faire remonter à des facteurs de diverses sortes. , les traditions qu'il a trouvées, la littérature qui lui était accessible, &c. Mais tous ces éléments ne suffisent pas à rendre bien clair l'effet de « l'utopie », et il faut aussi tenir compte de la particularité personnelle de More.</p>
<p>Il est clair que la conception matérialiste de l'histoire n'est en aucun cas aussi simple et tranchée que certains le décrivent. Comme autre exemple, je peux citer mon travail sur Das Kapital et l' Elend der Philosophie (traduit en anglais par Poverty of Philosophy ).</p>
<p>Outre les conditions sociales générales, en dernier ressort, les conditions économiques de leur temps entrent en compte pour les résultats de Marx et Engels, leur environnement particulier. Si More se distinguait des Anglais par sa combinaison d'humanisme et d'activité de juriste pratique, Marx et Engels se distinguaient aussi par la combinaison des éléments révolutionnaires que l'Allemagne produisait alors avec ceux de la France et de l'Angleterre. Mais d'abord quand on tient compte de leurs dons personnels, c'est leur influence dans l'histoire pour être comprise.</p>
<p>Mais si nous considérions le socialisme comme un phénomène social, nous pourrons par conséquent faire abstraction des influences individuelles, d'autant plus que nous le considérerons comme un phénomène où les masses entrent en compte. Pour une compréhension des contenus communs des mouvements socialistes collectifs du XIXe siècle, les rapports sociaux du système de production capitaliste suffisent pleinement.</p>
<p>La méthode matérialiste est tout aussi indispensable à une juste compréhension de l'individu dans l'histoire. Nous pouvons d'abord saisir sa particularité si nous avons découvert ce qu'il avait en commun avec son temps, et quels en étaient les principaux motifs. On peut d'abord examiner ce qu'il a donné à son temps quand on sait ce qu'il en a retiré.</p>
<p>Mais l'individu, selon la conception matérialiste de l'histoire, peut-il donner quelque chose à la société ? Ne se présente-t-il pas simplement en tant que destinataire par rapport à elle ? La conception matérialiste de l'histoire n'exclut-elle pas toute idée d'influence réciproque entre l'individu et la société ?</p>
<p>Nous voici arrivés à la question de savoir quelle part l'homme, ou si l'on préfère « l'esprit », le « moteur psychologique », l'idée, joue dans l'histoire. Pour les historiens idéalistes, l'idée est en mesure de mener une existence indépendante pour elle-même. Pour nous, c'est simplement une fonction du cerveau humain, et la question de savoir si l'idée peut influencer la société coïncide avec la question de savoir si et comment cela est possible pour l'individu.</p>
<p>Bax sera très surpris lorsque je déclarerai que je suis entièrement d'accord avec la phrase qu'il m'adresse : « Les conditions économiques ne font l'histoire qu'en combinaison avec l'esprit et la volonté humains. » Je ne suis cependant pas d'accord lorsqu'il poursuit : « Cela équivaut à dire que la conception néo-marxiste de l'histoire fait fausse route.</p>
<p>Il faut avoir une idée presque mystique du développement économique si l'on croit qu'il pourrait faire le moindre pas en avant sans l'activité de l'esprit humain. Il ne faut cependant pas confondre développement économique et conditions économiques. Ce sont deux choses bien différentes.</p>
<p>En dernier ressort, le développement économique n'est rien d'autre que le développement de la technique, c'est-à-dire des inventions et des découvertes successives. Qu'est-ce que c'est que le « travail alternatif » entre l'intellect et les conditions économiques ?</p>
<p>Le matérialisme historique, loin de nier la force motrice de l'intellect humain dans la société, ne donne qu'une explication spéciale, et différente de celle admise jusqu'ici, du fonctionnement de cet intellect. [1]L'esprit gouverne la société, mais non en maître des relations économiques, mais en leur serviteur. C'est eux qui fixent à l'esprit le problème qu'il doit résoudre à l'époque. Et, par conséquent, ce sont aussi eux qui déterminent les résultats qu'il peut et doit atteindre dans des conditions historiques données. Le résultat immédiat que l'intellect humain atteint avec la solution d'un de ses problèmes peut être celui qu'il a souhaité et prévu. Mais chacune de ces solutions doit produire des effets qu'elle ne pouvait prévoir, et qui contredisent souvent ses intentions. Le développement économique est le produit de l'alternance entre les circonstances économiques et l'intellect humain, mais il n'est pas le produit de l'activité libre et sans entrave de l'humanité organisant les conditions économiques comme il leur semble bon.Chaque solution d'une tâche technique nous confronte à de nouvelles tâches. Le franchissement de toute barrière naturelle nous confronte à de nouvelles barrières que nous devons encore surmonter ; la satisfaction de tout besoin produit un nouveau besoin. Chaque avancée technique apporte cependant de nouveaux moyens d'accomplir de nouvelles tâches.</p>
<p>Mais pas seulement ça. Aucune modification technique, aucune modification des modes de production ou de vie n'est possible sans réaction sur les rapports des hommes entre eux. Une certaine somme de progrès technique impliquera continuellement de nouvelles conditions de travail et de vie, incompatibles avec l'organisation dominante de la société, avec les principes dominants du droit, de la morale, etc.</p>
<p>Le progrès technique crée non seulement de nouveaux problèmes pour le découvreur et l'inventeur, mais aussi pour les organisateurs et les dirigeants de la société ; problèmes dont la solution est continuellement rendue difficile en raison de la puissance de la tradition, principalement aussi en raison du manque de connaissances et de perspicacité, et, dans les sociétés avec antagonisme de classe, également en raison des intérêts des classes qui tirent un avantage de l'état de choses existant , mais qui dans de tels cas seront finalement forcés en raison des intérêts des classes dont les intérêts résident dans l'ordre nouveau et toujours en raison de la nécessité économique.</p>
<p>Les sociétés qui n'ont pas la force et la perspicacité requises pour procéder à l'adaptation de l'organisation sociale aux nouvelles conditions économiques rendues nécessaires doivent dépérir.</p>
<p>Aux débuts de la société prévalait le mode darwinien de développement inconscient, la survie des organismes les mieux adaptés et la disparition de ceux qui ne pouvaient pas s'adapter. Mais plus on avance dans l'histoire, plus l'homme contrôle la nature, plus les hommes réagissent consciemment aux suggestions que leur donne le développement économique ; d'autant plus que ce progrès progresse rapidement et de manière frappante, d'autant plus les problèmes qui se posent deviennent faciles à la conscience des hommes et d'autant plus développées sont les méthodes pour résoudre consciemment les nouveaux problèmes, d'autant plus la révolution sociale cesse d'être simplement instinctif, et commence à être conçu par des idées, par des buts que les hommes se fixent, et finalement par des recherches systématiques.</p>
<p>La relation entre les conditions économiques, qui placent l'humanité avant ses problèmes et produisent les moyens de leur solution, et l'activité intellectuelle ainsi produite de l'humanité, devient toujours plus compliquée, plus s'étendent et se compliquent à la fois les sphères dans lesquelles cette activité se déroule, le sphère de la nature contrôlée par l'homme et la société, et de plus en plus d'intermédiaires s'imposent entre la cause et l'effet. A partir des tentatives originellement purement empiriques de rendre l'une ou l'autre force naturelle au service de l'homme, la science naturelle s'est finalement développée ; c'est là qu'intervient la division du travail entre les hommes de théorie et de pratique, entre les hommes de recherche et ceux qui appliquent les résultats, lesquels eux-mêmes se subdivisent toujours en différents groupes et catégories. Et c'est le cas dans la société.Le philosophe social se sépare du politique, et la politique et la philosophie sociale elles-mêmes se divisent à nouveau en subdivisions. A côté du législateur pratique vient le juriste, à côté du prédicateur et gardien de la morale vient le philosophe moral, etc.</p>
<p>Chacune de ces activités se sépare de l'autre, croit vivre une vie intérieure à part, et oublie que ses devoirs, et les moyens de leur accomplissement, lui sont en dernier ressort imposés par les conditions économiques de la société. .</p>
<p>Bax est d'un autre avis.</p>
<p>« L'histoire de la philosophie, dit-il, n'est nullement, dans ses principaux développements, à faire remonter à des causes économiques. Bien que l'application pratique des systèmes philosophiques et de la pensée puisse s'expliquer en partie sur ce terrain, nous avons, néanmoins, pour l'essentiel, affaire à une révolution dans le domaine de la pensée, comme il est très facile de le prouver. Kautsky souhaite peut-être expliquer que la philosophie ne peut s'épanouir qu'après que la civilisation, y compris le développement économique, soit suffisamment avancée pour permettre qu'un nombre suffisant d'hommes aient suffisamment de loisirs pour se livrer à la pensée spéculative, ce qui ne serait évidemment qu'une condition négative. de l'apparition de la philosophie, et ni une cause positive de l'origine de la philosophie en général, encore moins le contenu de la même à diverses périodes.Si Kautsky demande en outre comment les germes originaux des idées philosophiques ont surgi, je réponds par l'observation des processus de la nature extérieure et de l'esprit humain, et par l'analyse des conditions de la connaissance et de la conscience.</p>
<p>Mon affirmation n'est pas si inoffensive que Bax le prétend. Je ne prétends nullement que le rapport de la philosophie aux conditions économiques de leur temps réside simplement dans le loisir que ces conditions laissent aux philosophes pour l'observation de la nature et de l'intellect, et pour les « révolutions de la pensée ». Non, le philosophe obtient encore quelque chose de plus de la société.</p>
<p>En premier lieu, il est remarquable que Bax mentionne, parmi les objets de la philosophie, simplement la nature extérieure et l'esprit humain, mais non la société elle-même. A mon avis, la philosophie s'est occupée jusqu'ici en partie de l'investigation de la nature – dans laquelle je compte aussi l'esprit humain – en partie de l'investigation de la société. Qu'un philosophe ne puisse tirer ses idées sur la société humaine que de la société elle-même, et que la structure d'une société à n'importe quelle période doit être expliquée à partir de ses conditions économiques, je n'ai pas besoin d'expliquer davantage, mais de là il découle déjà que une partie très importante de la philosophie est, par sa nature même, imputable aux conditions économiques et non pas simplement à expliquer par une « révolution de la pensée » ou un développement formel-logique.</p>
<p>Mais qu'en est-il des sciences naturelles ? Bax fait remonter cela à la simple « observation des procédures de la nature extérieure ». Mais avec ça on ne va pas très loin. Le sauvage peut aussi observer, et il observe, en général, les démarches de la nature beaucoup plus vivement que nous. Mais cela ne fait pas de lui un philosophe. Ce n'est que dans la mesure où l'observation de la nature conduit à la maîtrise de la nature qu'elle parvient à l'investigation de la nature. Ce qui distingue le philosophe du sauvage, ce n'est pas le fait de l'observation de la nature ; la distinction consiste en ceci : Pour le sauvage, la nature est une évidence, pour le philosophe elle est une énigme. La simple observation ne nous montre que le « comment » des démarches de la nature. La recherche philosophique de la nature commence d'abord par la question du « pourquoi ». L'homme doit d'abord, dans une certaine mesure,avoir coupé le cordon du nombril, qui le lie à la nature ; il doit, dans une certaine mesure, dominer la nature, s'élever au-dessus d'elle, avant de pouvoir songer à la dominer. Et ce n'est que dans la mesure où s'étend la maîtrise de l'homme sur la nature, où s'avance le progrès technique, que le champ de la recherche scientifique de la nature s'étend. Les philosophes ne seraient pas allés très loin dans leur « révolution de la pensée » sans téléphone, et microscope, instruments de pesage et de mesure, laboratoires et observatoires, etc. Ceux-ci ne produisent pas seulement les moyens de résoudre les problèmes des sciences naturelles, ils produisent eux-mêmes les problèmes mêmes. Mais ils sont eux-mêmes les résultats du développement économique - des résultats qui, à travers l'homme, redeviennent la cause de nouveaux progrès.Le développement des sciences naturelles va de pair avec le développement technique – ce mot étant entendu dans son sens le plus large. Dans les conditions techniques d'une époque, les outils et les machines ne sont pas uniquement à comprendre. Les méthodes modernes de recherche chimique et les mathématiques modernes font partie intégrante de la technique existante. Que n'importe qui construise un bateau à vapeur ou un pont ferroviaire sans mathématiques ! Sans le mathématicien d'aujourd'hui, la société capitaliste serait impossible. La position actuelle des mathématiques appartient tout autant aux conditions économiques de la société actuelle que la position actuelle de la technique des machines ou du commerce mondial. Tout tient ensemble.Dans les conditions techniques d'une époque, les outils et les machines ne sont pas uniquement à comprendre. Les méthodes modernes de recherche chimique et les mathématiques modernes font partie intégrante de la technique existante. Que n'importe qui construise un bateau à vapeur ou un pont ferroviaire sans mathématiques ! Sans le mathématicien d'aujourd'hui, la société capitaliste serait impossible. La position actuelle des mathématiques appartient tout autant aux conditions économiques de la société actuelle que la position actuelle de la technique des machines ou du commerce mondial. Tout tient ensemble.Dans les conditions techniques d'une époque, les outils et les machines ne sont pas uniquement à comprendre. Les méthodes modernes de recherche chimique et les mathématiques modernes font partie intégrante de la technique existante. Que n'importe qui construise un bateau à vapeur ou un pont ferroviaire sans mathématiques ! Sans le mathématicien d'aujourd'hui, la société capitaliste serait impossible. La position actuelle des mathématiques appartient tout autant aux conditions économiques de la société actuelle que la position actuelle de la technique des machines ou du commerce mondial. Tout tient ensemble.La position actuelle des mathématiques appartient tout autant aux conditions économiques de la société actuelle que la position actuelle de la technique des machines ou du commerce mondial. Tout tient ensemble.La position actuelle des mathématiques appartient tout autant aux conditions économiques de la société actuelle que la position actuelle de la technique des machines ou du commerce mondial. Tout tient ensemble.</p>
<p>Le développement de la philosophie naturelle et sociale est donc étroitement lié au développement économique. Les conditions économiques de l'époque donnent au philosophe non seulement le loisir nécessaire à ses observations, mais quelque chose de plus : les problèmes qui remuent l'époque et attendent qu'un penseur les résolve, et les moyens de les résoudre.</p>
<p>La direction dans laquelle cette solution doit évoluer dans chaque cas est définie une fois pour toutes avec les éléments de la solution. Cela ne veut pas dire qu'il est toujours immédiatement reconnaissable pour tout le monde. Les problèmes, à savoir ceux de la société, et seulement avec ceux-ci que nous avons à faire, bien que, mutatis mutandis , cela soit également valable pour le progrès des sciences naturelles, concernent des phénomènes très compliqués.</p>
<p>Certes, avec le développement économique, les aides et les méthodes de recherche augmentent, mais dans la même mesure les objets de recherche se compliquent également. L'homme d'État et philosophe du moyen âge n'avait pas à sa disposition les moyens ni les méthodes de la statistique moderne ; mais il n'avait affaire qu'à de petites communautés paysannes et citadines, qui vivaient chacune pour elles-mêmes, étaient faciles à surveiller, et n'étaient mises en contact avec le reste du monde que par un commerce tout à fait insignifiant. Aujourd'hui, les hommes d'État et les économistes ont affaire à un commerce qui embrasse les éléments les plus importants de la production et de la consommation des États civilisés. Les phénomènes qui restent à expliquer, les tâches à accomplir sont si compliqués qu'il est pour l'individu, en règle générale, impossible d'en reconnaître tous les aspects,et ainsi trouver ce qui est en tous points la bonne explication et la bonne solution. S'il ne peut y avoir qu'une solution à un problème, on voit pourtant s'avancer d'innombrables solutions, dont chacune tire un élément de la question en compte. D'un autre côté, aucun n'est l'élément du même. Par conséquent, la variété des opinions sur le même sujet parmi les hommes, et même parmi ceux qui se tiennent tous à la même hauteur de connaissances et de capacités. On ne peut pas comprendre l'autre, non pas pour cette raison que l'un est plus bête que l'autre, mais parce que, dans la même chose, l'un voit quelque chose de tout différent de l'autre.dont chacun tire l'un ou l'autre des éléments de la question. D'un autre côté, aucun n'est l'élément du même. Par conséquent, la variété des opinions sur le même sujet parmi les hommes, et même parmi ceux qui se tiennent tous à la même hauteur de connaissances et de capacités. On ne peut pas comprendre l'autre, non pas pour cette raison que l'un est plus bête que l'autre, mais parce que, dans la même chose, l'un voit quelque chose de tout différent de l'autre.dont chacun tire l'un ou l'autre des éléments de la question. D'un autre côté, aucun n'est l'élément du même. Par conséquent, la variété des opinions sur le même sujet parmi les hommes, et même parmi ceux qui se tiennent tous à la même hauteur de connaissances et de capacités. On ne peut pas comprendre l'autre, non pas pour cette raison que l'un est plus bête que l'autre, mais parce que, dans la même chose, l'un voit quelque chose de tout différent de l'autre.dans la même chose l'un voit quelque chose de tout différent de l'autre.dans la même chose l'un voit quelque chose de tout différent de l'autre.</p>
<p>Les différences de capacité intellectuelle produisent naturellement aussi des différences d'opinion, mais dans la masse de l'humanité, ces différences de capacité sont très peu importantes. Mais ce qui est très différent chez les hommes, c'est leur point de vue, c'est-à-dire la position sociale à partir de laquelle ils abordent les questions de leur temps. Et ces différences augmentent avec les progrès du développement économique. Les différences de position des individus dans la société postulent non seulement des différences dans le développement de leurs capacités et de leurs connaissances, mais aussi dans leurs traditions, donc des préjugés, et enfin dans leurs intérêts – intérêts personnels et de classe.</p>
<p>En dépit de toutes les distinctions individuelles, le point de vue à partir duquel la masse des membres d'une classe particulière aborde une question particulière est néanmoins fixe, et c'est ainsi qu'on lui donne également la direction dans laquelle elle cherche une solution. Ce point de vue est cependant à faire remonter aux conditions économiques de la société à l'époque ; à travers ces conditions, non seulement le problème sera donné, et la direction dans laquelle seule il peut trouver une solution, mais aussi les diverses directions dans lesquelles les diverses classes et sections de la société recherchent cette solution.</p>
<p>Dans toute la période qui a été jusqu'ici soumise à l'investigation scientifique de l'histoire, aucune classe n'a jamais réussi, et encore moins aucun individu, à trouver une solution complète à l'une des questions sociales.</p>
<p>La bonne et unique solution possible, issue des luttes d'intérêts et d'opinions, était toujours différente de celles visées et recherchées par les diverses classes, partis et penseurs. Mais nous constatons continuellement que les classes dont les intérêts coïncidaient avec ceux du développement nécessaire sont plus ouvertes à la vérité que d'autres dont les intérêts s'y opposent. Et, tandis que les idées et les vues du premier se rapprochaient toujours de la solution réelle de l'ensemble du problème, l'autre manifestait une tendance à s'en éloigner de plus en plus. Nous voici arrivés au point où l'on peut voir jusqu'où l'individu peut modifier le développement de la société. Il ne peut lui inventer de nouveaux problèmes, même s'il est parfois en mesure d'y reconnaître des problèmes, là où d'autres n'ont jusqu'ici rien trouvé qui les embarrasse.Il est dans le respect de la solution de ces problèmes limité aux moyens que son temps lui offre. En revanche le choix des problèmes auxquels il s'applique, celui du point de vue à partir duquel il aborde leur solution, la direction dans laquelle il la cherche, et enfin la force avec laquelle il se bat pour elle ne sont pas, sans réserve. , à attribuer aux seules conditions économiques ; car, outre celles-ci, l'individualité s'affirme aussi avec cette énergie particulière qu'elle a développée, grâce à la nature particulière de son talent et à la nature particulière des circonstances spéciales dans lesquelles elle est placée. Toutes les circonstances rapportées ici ont une influence, même si ce n'est pas dans le sens du développement, néanmoins sur sa marche, sur la forme sous laquelle se produit le résultat, finalement inévitable.Et à cet égard, les individus peuvent faire beaucoup, beaucoup pour leur âge. Certains, en tant que penseurs, lorsqu'ils acquièrent une vision plus profonde que les gens qui les entourent, s'émancipent davantage que ceux-ci des traditions et des préjugés hérités, surmontent la vision de classe étroite.</p>
<p>Le dernier peut paraître curieux dans la bouche d'un marxiste. Mais en fait le socialisme repose sur un dépassement de la vision de classe étroite. Pour le bourgeois myope, la question sociale consiste dans le problème, comment garder les ouvriers tranquilles et satisfaits ; pour le salarié myope, c'est simplement une question de nourriture, la question de salaires plus élevés, d'heures de travail plus courtes et de travail assuré. Il faut avoir surmonté l'étroitesse de l'un comme de l'autre, pour arriver à l'idée que la solution des problèmes sociaux de notre temps doit être plus globale, et telle qu'elle n'est possible que dans un nouvel ordre social. .</p>
<p>Certes, cela ne veut pas dire, cependant, que cette connaissance supérieure des socialistes soit la connaissance complète, et que la société nouvelle ne développera peut-être pas d'autres formes que nous ne l'espérons.</p>
<p>Le penseur qui surmonte la tradition de classe et l'étroitesse de classe se place dans une position plus élevée et découvre ainsi de nouvelles vérités ; ce qui signifie qu'il est plus près de la solution de la question que l'individu moyen, par conséquent, il ne peut pas compter sur les applaudissements de toutes les classes. En règle générale, seules les classes seront d'accord avec celui dont les intérêts coïncident avec le développement général - très souvent même pas ceux, si le penseur s'est trop élevé au-dessus de son environnement. En tout cas, l'intérêt a de merveilleux pouvoirs d'aiguiser l'intelligence.</p>
<p>Mais ce n'est pas le penseur seul qui peut abréger le chemin du développement, et peut diminuer ses sacrifices. L'artiste qui saisit les vérités découvertes par le penseur et les exprime d'une manière à la fois plus claire, plus séduisante, plus entraînante, plus inspirante ; l'organisateur et le tacticien, qui rassemble les forces éparses et les applique à l'action concertée, ils peuvent tous hâter et aider au développement.</p>
<p>J'ai parlé d'organisateurs et de tacticiens. A ceux-ci appartiennent non seulement les politiciens, mais aussi les généraux. Il est devenu de mode dans les cercles démocratiques de mépriser un peu le général et la guerre, comme si cela n'avait aucune importance pour le développement de l'humanité. C'est la réaction contre la conception historique du royaliste des XVIIe et XVIIIe siècles, dont on voit encore aujourd'hui les traces dans les ouvrages historiques d'hommes capables de se faire une opinion, que tout progrès part des monarques, et que les guerres sont les événements les plus importants et les plus bénéfiques de leurs règnes.</p>
<p>C'est absurde. Mais c'est un fait, que jusqu'ici parmi les leviers les plus puissants de la révolution, c'est-à-dire la hâte forcée du développement social, a appartenu à la guerre, et que les généraux qui ont remporté les victoires pour la cause de la révolution doivent être nommés parmi les premier de ceux qui ont promu la cause du développement humain.</p>
<p>Certes, le nombre de ces généraux qui se sont opposés au développement, et l'ont retardé par leurs victoires, serait probablement beaucoup plus grand. Mais dans le camp des réactionnaires et de ceux qui entravent la cause du développement se trouvent non seulement des généraux, mais aussi des politiciens et des législateurs ; et pas mal de philosophes et d'artistes ont été entraînés dans ce camp. Pas plus que la tendance réactionnaire de la majorité des officiers des temps modernes, notre opposition de principe contre le militarisme ne doit nous conduire à sous-estimer l'influence du génie militaire sur le processus du développement historique antérieur.</p>
<p>Encore faut-il signaler un autre préjugé démocratique, que l'on ne cherche que trop facilement à justifier au moyen de la conception matérialiste de l'histoire ; l'aversion pour l'attribution d'honneur et de distinction aux individus, ce qu'ils rejettent comme un « culte de la personnalité », « l'autoritarisme », etc. Ce sont les cris de guerre que nous avons hérités de la démocratie petite-bourgeoise, et qui, à cause de leur belle sonorité, courent encore dans nos rangs, quoiqu'ils ne servent qu'à donner aux anarchistes un argument contre nous.</p>
<p>Il est certain que chaque individu est un produit des circonstances ; qu'il hérite de la particularité de son organisme, tout est redevable de son développement particulier au milieu particulier dans lequel il a été jeté.</p>
<p>Le génie n'est donc pas responsable du fait qu'il soit du génie. Ce n'est pourtant pas une raison pour qu'un philistin de cabaret ait pour moi la même importance et le même intérêt qu'un penseur qui a maîtrisé les connaissances de son siècle, et qui a infiniment étendu ma perspicacité, ou que je devrais prêter autant d'attention à la les opinions d'une recrue politique comme celles d'un homme politique expérimenté qui, au cours de sa vie, a donné des preuves de ses capacités par d'innombrables victoires.</p>
<p>Nous n'avons pas besoin de nous excuser pour notre « culte de la personnalité » si nous vénérons la mémoire d'un Lassalle ou d'un Marx ; si nous demandons plus souvent à entendre un Bebel ou un Liebknecht qu'un Smith ou un Jones, et nous avons besoin de protester vivement contre le reproche que nous avons des chefs. Oui, nous avons des dirigeants, et cela dépend dans une mesure non infinitésimale de la qualité de nos dirigeants si notre chemin vers la victoire est plus ou moins long, rugueux ou lisse. Mais non seulement le respect, mais aussi l'antagonisme envers les personnes individuelles, n'est pas incompatible avec notre point de vue matérialiste. Les gens disent volontiers : « Nous ne combattons pas les personnes, mais contre le système. Mais le système n'existe que dans les personnes, et je ne puis l'attaquer sans attaquer les personnes.</p>
<p>Je ne puis abolir le régime monarchique sans déposer la personne du monarque. Je ne peux pas mettre fin au mode de production capitaliste sans exproprier la personne du capitaliste. Et si quelqu'un parmi nos adversaires se démarque par sa capacité spéciale, son pouvoir, son hostilité, ou nous inflige des dégâts spéciaux, nous devons combattre cette personne en particulier. Cela n'est en rien incompatible avec notre conception matérialiste de l'histoire. Dans le présent, nous ne sommes pas simplement des historiens, mais avant tout des combattants. Notre conception matérialiste nous met en position de comprendre nos adversaires, mais pas pour que nous cessions de les combattre. La conception matérialiste n'est pas une conception fataliste. Seulement au combat, au combat contre une nature hostile, un peuple hostile, une classe hostile, une opinion hostile, l'individu hostile,l'individu arrive-t-il à achever son développement.</p>
<p>Mais non seulement le combattant du présent, mais aussi l'écrivain de l'histoire du passé ne pourra jamais ignorer entièrement les individus, s'il veut décrire la manière exacte dont le développement historique s'est déroulé dans des circonstances particulières, et dans loin s'avérera-t-il que la conception matérialiste de l'histoire ne suffit pas à elle seule.</p>
<p>Mais ce n'est que dans la mesure où s'étend la sphère de la conception matérialiste de l'histoire que l'investigation et la description du développement historique sont une science . Si vite qu'il quitte ce territoire, il devient tout simplement de l' art , ce qui nécessite aussi de poser les bases par la méthode matérialiste s'il veut s'y implanter de manière sûre.</p>
<p>Nous voyons maintenant clairement ce que cela peut accomplir et ce que cela permettra. Elle part du principe que le développement de la société et les opinions qui y prévalent sont régis par la loi, et que nous devons rechercher la force motrice de ce développement et le fondement ultime de celui-ci dans le développement des conditions économiques. A chaque stade particulier du développement des conditions économiques correspondent des formes particulières de société et d'idées.</p>
<p>Étudier ces lois et ces connexions est le travail le plus important et le plus fondamental de la recherche historique. Ceci accompli, il est relativement facile de comprendre les formes particulières du développement dans des cas particuliers.</p>
<p>En ce sens, je conçois la conception matérialiste de l'histoire, et si je n'ai pas totalement méconnu Marx et Engels, cette conception est tout à fait dans leur sens.</p>
<p>Mais si cela fait plaisir à quelqu'un, on peut l'appeler néo-marxiste.</p>
<p>Le point principal est naturellement la question de savoir si c'est juste. La réponse à cela doit être donnée par la pratique, l'application de la méthode.</p>
<p>Un autre article donnera quelques illustrations supplémentaires, dans lesquelles nous prendrons la critique de Bax comme point de départ.</p>
<p>Notes</p>
<p>1.Marx fait remarquer qu'il n'existe pas encore d'histoire critique de la technologie, et remarque plus loin : « Darwin nous a intéressé à l'histoire de la technologie naturelle, c'est-à-dire à la formation des organes des plantes et des animaux, lesquels organes servent d'instruments de production. pour maintenir la vie. L'histoire des organes productifs de l'homme, des organes qui sont la base matérielle de tout organisme social, ne mérite-t-elle pas une égale attention ? Et une telle histoire ne serait-elle pas plus facile à compiler puisque, comme le dit Vico, l'histoire humaine diffère de l'histoire naturelle en ceci : que nous avons fait la première, mais pas la seconde ? La technologie révèle les modes de traitement de l'homme avec la Nature, le processus de production par lequel il entretient sa vie, et met ainsi à nu le mode de formation de ses relations sociales et des conceptions mentales qui en découlent.Toute histoire de la religion même qui ne tient pas compte de cette base matérielle est sans critique. Il est en réalité beaucoup plus facile de découvrir par l'analyse le noyau terrestre des créations brumeuses de la religion qu'il ne l'est inversement de développer à partir des rapports réels de la vie les formes célestes correspondantes de ces rapports. Cette dernière méthode est la seule matérialiste et, par conséquent, la seule scientifique. (Capitale , vol. Moi, ing. trad., p. 367)</p>
<h2 class="spip">L'application de la théorie
<p>(décembre 1902)</p>
</h2>
<p>Toute théorie doit être fondée sur des faits. Mais, d'autre part, une enquête méthodique des faits n'est pas possible sans un point de vue théorique fixe. Les apparences de la réalité sont si multiples et compliquées que l'empiriste pur et simple s'y perd désespérément. Le chemin à travers les broussailles sans fin ne peut être trouvé que par celui qui a déjà acquis une large perspective, et qui sait distinguer entre l'essentiel et l'inessentiel, l'accidentel du typique, le général du particulier, la cause réelle du occasion. L'investigation méthodique vient donc après et non avant la théorie.</p>
<p>Une nouvelle théorie ne peut naître que lorsque certains faits nouveaux sont connus, ou des faits connus auparavant apparaissent sous un jour nouveau, faits qui sont si frappants et caractéristiques qu'ils, à un état donné de la pensée théorique, forcent au moins le génie à une nouvelle conception. de choses. Par les lois acquises par la généralisation, nous arrivons à une nouvelle théorie.</p>
<p>Toute théorie est d'abord défectueuse, car elle surgit avant que nous soyons parvenus à une investigation systématique de l'ensemble des faits qu'elle veut expliquer. Exactement comme l'aide à cette enquête doit prouver sa valeur.</p>
<p>Il n'y a donc pas d'objection valable à une nouvelle théorie lorsqu'on lui reproche qu'elle n'a pas expliqué tous les phénomènes auxquels elle s'applique. Le nombre des phénomènes qu'elle n'a pas encore expliqués et qu'elle laisse encore à expliquer, ne montre que sa jeunesse relative et le nombre limité de ses représentants, mais ne peut jamais servir de preuve contre sa justesse.</p>
<p>Pour cela, il n'y a qu'un seul test – la critique de la théorie où elle vient s'appliquer. C'est à ses fruits qu'il doit être connu, et doit être jugé par ce qu'il a fait, non selon ce qu'il aurait dû faire.</p>
<p>Si, par exemple, les marxistes ou les néo-marxistes n'ont pas encore écrit d'histoire matérialiste de la philosophie, cela ne prouve nullement que la philosophie ne dépend pas des conditions matérielles de la société. Malgré la jeunesse de la méthode matérialiste, et malgré cela ses initiateurs, et depuis lors, presque sans exception, tous ses étudiants plus jeunes, n'étaient pas des professeurs aisés qui pouvaient s'appliquer exclusivement à la théorie, mais étaient des combattants pour la cause. du prolétariat, cette méthode a-t-elle déjà été appliquée dans les domaines les plus divers de l'histoire. Les occasions ne manquent donc pas pour lui appliquer le seul test qui soit décisif, et se demander si elle peut mieux expliquer qu'aucune théorie historique n'a présenté jusqu'ici les faits d'histoire dont elle a tenté l'explication.Telle est la question, et non « si l'homme peut la considérer comme la vérité finale ou non ».</p>
<p>Mais tant d'adversaires que la conception matérialiste de l'histoire a déjà trouvé, aucune tentative sérieuse n'a encore été faite pour appliquer cette preuve aux réalisations historiques même d'un seul des élèves, sans parler du maître.</p>
<p>Mais on peut renverser la vapeur et appliquer la preuve ci-dessus à la performance de nos adversaires. Cela doit être tenté de la manière suivante. Prenons deux exemples utiles, que l'ami Bax a donnés dans sa réponse. On verra par là combien sa méthode est supérieure à celle des néo-marxistes, si elle est plus féconde que celle-ci.</p>
<p>« Kautsky demande, remarque Bax dans sa réponse, pourquoi, s'il en est ainsi, les Grecs modernes n'ont produit ni Aristote, ni Périclès, etc. ; en d'autres termes, pourquoi la Grèce moderne est différente de l'ancienne ; il est d'avis qu'en réalité seules les conditions économiques ont changé, il ignore ainsi tout ce qui n'est pas d'accord avec sa théorie ; comme, par exemple, qu'une race, comme cela arrive aux individus, peut vieillir ; deuxièmement, le fait du mélange des races ; troisièmement, qu'une grande période du développement historique de l'humanité, indépendamment de l'évolution économique, s'est déroulée entre-temps. Tous ces facteurs ont coopéré en Grèce et ailleurs. L'esprit grec, littéraire, philosophique et esthétique, était manifestement épuisé bien avant qu'aucune altération réelle des moyens de production et d'échange n'ait eu lieu.Si cet épuisement pouvait être mis en rapport avec un facteur social, il serait plutôt d'ordre politique ou religieux qu'économique. La perte de l'indépendance politique et l'introduction des idées orientales, et plus tard du christianisme, peuvent bien avoir beaucoup contribué à accélérer la décadence. De plus, un grand nombre de races ont traversé la Grèce, dont toutes ont laissé des traces ; Goths, Slaves, Normands, Catalans, Vénitiens et Turcs, dont aussi beaucoup, surtout des Slaves, s'y sont installés et se sont complètement absorbés dans la population précédente. Le grec moderne est ethniquement un être assez différent de l'ancien. Enfin Kautsky ignore, comme l'a dit, dans son zèle, tout le développement historique, spirituel, politique et éthique aussi bien qu'économique, qui s'est produit entre l'époque antique et l'époque moderne.""elle serait plutôt d'ordre politique ou religieux qu'économique. La perte de l'indépendance politique et l'introduction des idées orientales, et plus tard du christianisme, peuvent bien avoir beaucoup contribué à accélérer la décadence. De plus, un grand nombre de races ont traversé la Grèce, dont toutes ont laissé des traces ; Goths, Slaves, Normands, Catalans, Vénitiens et Turcs, dont aussi beaucoup, surtout des Slaves, s'y sont installés et se sont complètement absorbés dans la population précédente. Le grec moderne est ethniquement un être assez différent de l'ancien. Enfin Kautsky ignore, comme l'a dit, dans son zèle, tout le développement historique, spirituel, politique et éthique aussi bien qu'économique, qui s'est produit entre l'époque antique et l'époque moderne.elle serait plutôt d'ordre politique ou religieux qu'économique. La perte de l'indépendance politique et l'introduction des idées orientales, et plus tard du christianisme, peuvent bien avoir beaucoup contribué à accélérer la décadence. De plus, un grand nombre de races ont traversé la Grèce, dont toutes ont laissé des traces ; Goths, Slaves, Normands, Catalans, Vénitiens et Turcs, dont aussi beaucoup, surtout des Slaves, s'y sont installés et se sont complètement absorbés dans la population précédente. Le grec moderne est ethniquement un être assez différent de l'ancien. Enfin Kautsky ignore, comme l'a dit, dans son zèle, tout le développement historique, spirituel, politique et éthique aussi bien qu'économique, qui s'est produit entre l'époque antique et l'époque moderne.et l'introduction des idées orientales, et plus tard du christianisme, peut bien avoir beaucoup contribué à hâter la décadence. De plus, un grand nombre de races ont traversé la Grèce, dont toutes ont laissé des traces ; Goths, Slaves, Normands, Catalans, Vénitiens et Turcs, dont aussi beaucoup, surtout des Slaves, s'y sont installés et se sont complètement absorbés dans la population précédente. Le grec moderne est ethniquement un être assez différent de l'ancien. Enfin Kautsky ignore, comme l'a dit, dans son zèle, tout le développement historique, spirituel, politique et éthique aussi bien qu'économique, qui s'est produit entre l'époque antique et l'époque moderne.et l'introduction des idées orientales, et plus tard du christianisme, peut bien avoir beaucoup contribué à hâter la décadence. De plus, un grand nombre de races ont traversé la Grèce, dont toutes ont laissé des traces ; Goths, Slaves, Normands, Catalans, Vénitiens et Turcs, dont aussi beaucoup, surtout des Slaves, s'y sont installés et se sont complètement absorbés dans la population précédente. Le grec moderne est ethniquement un être assez différent de l'ancien. Enfin Kautsky ignore, comme l'a dit, dans son zèle, tout le développement historique, spirituel, politique et éthique aussi bien qu'économique, qui s'est produit entre l'époque antique et l'époque moderne.qui ont tous laissé des traces ; Goths, Slaves, Normands, Catalans, Vénitiens et Turcs, dont aussi beaucoup, surtout des Slaves, s'y sont installés et se sont complètement absorbés dans la population précédente. Le grec moderne est ethniquement un être assez différent de l'ancien. Enfin Kautsky ignore, comme l'a dit, dans son zèle, tout le développement historique, spirituel, politique et éthique aussi bien qu'économique, qui s'est produit entre l'époque antique et l'époque moderne.qui ont tous laissé des traces ; Goths, Slaves, Normands, Catalans, Vénitiens et Turcs, dont aussi beaucoup, surtout des Slaves, s'y sont installés et se sont complètement absorbés dans la population précédente. Le grec moderne est ethniquement un être assez différent de l'ancien. Enfin Kautsky ignore, comme l'a dit, dans son zèle, tout le développement historique, spirituel, politique et éthique aussi bien qu'économique, qui s'est produit entre l'époque antique et l'époque moderne.et éthique aussi bien qu'économique, qui s'est déroulée entre l'époque antique et l'époque moderne.et éthique aussi bien qu'économique, qui s'est déroulée entre l'époque antique et l'époque moderne.</p>
<p>En premier lieu, je dois dire que j'ai posé une toute autre question que celle que Bax me fait poser. J'ai, dans ma première réponse à Bax (au n° 47 Neue Zeit ), jeté la question, lequel des trois éléments qui contrôlent les affaires humaines, l'organisme humain, la nature et les conditions économiques de la société, avait changé depuis les temps anciens. . J'expliquai que le premier n'avait pas changé et que sa faculté de penser est la même qu'en Grèce ; l'intelligence d'un Aristote est à peine surpassée, de même que le talent artistique des anciens. De plus, la nature n'a pas changé. "Au-dessus de la Grèce rit aujourd'hui le même ciel bleu qu'au temps de Périclès." Mais la société a changé ; c'est-à-dire, en dernier ressort, les conditions économiques. Ce sont les facteurs variables du développement humain.</p>
<p>Il est clair que c'est assez différent de la question posée par Bax. Cette divergence peut être considérée comme une illustration frappante de sa justesse, si souvent évoquée. L'obstination de Bax est une chose à s'étonner. À l'exactitude, il ne fait aucune réclamation. A peine ai-je prononcé les noms d'Aristote et de Périclès, aussitôt Bax me pose la question de savoir pourquoi la Grèce n'a aujourd'hui ni Aristote ni Périclès à montrer. Oui, plus encore, il m'entend déjà répondre à cela et apprend de moi qu'essentiellement « seules les conditions économiques ont changé », et pas toute la société avec elles. En attendant, ce genre de critique a dans le cas ci-dessus un avantage. Cela amène Bax à exposer les motifs qui, à son avis, expliquent pourquoi la Grèce a cessé de produire des hommes comme Périclès et Aristote, à montrer quelles sont les causes de la décadence de la philosophie et de l'art grecs.</p>
<p>Là, Bax a toute une série de causes qui rendent l'économie tout à fait superflue. Comme premier et principal, il donne le mélange des races qui a eu lieu en Grèce. Or, je suis bien loin de nier que les particularités raciales exercent une certaine influence sur la manière dont se déroule le développement historique. Mais cette influence ne doit pas être surestimée, comme sont prêts à le faire les tenants de la théorie moderne de l'hérédité. L'organisme humain s'est révélé être l'un des organismes les plus adaptables, et le cerveau humain appartient certainement aux organes humains les plus adaptables et les plus variables. En tout cas, si les Grecs s'étaient mêlés aux Botucudos ou aux Patagoniens, cela aurait pu, au moins temporairement, paralyser leurs capacités artistiques et philosophiques. Les peuples que Bax nomme, Allemands, Slaves, Espagnols, Italiens, sont cependantcertainement pas à compter parmi ceux qui manquent de toute aptitude philosophique et artistique. On peut peut-être dire cela des Turcs, mais ceux-ci sont arrivés pour la première fois en Grèce au XVe siècle et n'ont eu qu'une faible influence sur l'existence raciale des Grecs. Mais même les autres peuples sont arrivés trop tard en Grèce pour expliquer la décadence artistique et philosophique. Cela a commencé au quatrième siècle avant JC ; la première invasion des Goths eut lieu au IIIe siècle après JC. A cette époque, la Grèce était complètement délabrée.Mais même les autres peuples sont arrivés trop tard en Grèce pour expliquer la décadence artistique et philosophique. Cela a commencé au quatrième siècle avant JC ; la première invasion des Goths eut lieu au IIIe siècle après JC. A cette époque, la Grèce était complètement délabrée.Mais même les autres peuples sont arrivés trop tard en Grèce pour expliquer la décadence artistique et philosophique. Cela a commencé au quatrième siècle avant JC ; la première invasion des Goths eut lieu au IIIe siècle après JC. A cette époque, la Grèce était complètement délabrée.</p>
<p>Le mélange des races dans ce rapport n'explique donc rien. Si je m'étais vraiment occupé de la question que Bax avait d'abord soulevée, alors j'aurais eu toutes les raisons d'ignorer le fait du mélange des peuples.</p>
<p>Mais Bax a une deuxième considération à faire valoir, que j'ai, par ma discussion jamais écrite d'une question que je n'ai jamais posée, « pas prise en compte », naturellement parce que « elle ne correspond pas à ma conception », à savoir : le fait « qu'une race, comme cela arrive avec les individus, peut vieillir... L'esprit grec était manifestement épuisé bien avant qu'une réelle altération des moyens de production et d'échange n'ait eu lieu.</p>
<p>Il est sans doute « évident » que « l'esprit grec » s'est épuisé lorsque la dégénérescence de la philosophie et de l'art grecs a commencé. Cet « épuisement de l'esprit » n'est pourtant qu'une manière quelque peu poétique de décrire le fait de la dégénérescence. Je pourrais tout aussi bien dire « évidemment l'esprit grec était complètement dégénéré, lorsque commença la dégénérescence de l'art et de la philosophie grecs ». Si évident que cela est pour moi, j'espère être excusé si cette explication exhaustive "ne correspond pas à ma conception".</p>
<p>Bax a également raison lorsqu'il suppose que l'hypothèse selon laquelle une race vieillit tout comme un individu "ne correspond pas à ma conception". Bax veut-il dire par là que l'organisme social est un organisme du même genre que l'animal, de sorte que les lois de l'un s'appliquent sans plus attendre à l'autre ? Alors j'appellerais l'attention sur la particularité que possède la race, par opposition aux individus, le renouveau de la jeunesse. La nation française sous Louis XV était devenue très sénile. Le bain d'acier de la grande Révolution les rajeunit et leur donne une force de géant. De notre temps aussi, nous avons vu que la nation japonaise, qui donnait aussi de nombreux signes de sénilité, s'était rajeunie par un bain d'acier semblable, certainement plus faible, et s'était imposée dans le rang des peuples croissants et prometteurs.</p>
<p>La vieillesse d'un peuple n'est aussi qu'une description poétique et donc pas tout à fait exacte du fait de sa décadence sociale. Avec ce genre de phrase on n'explique pratiquement rien.</p>
<p>Enfin, ai-je comme troisième considération dans l'explication de la décadence de la vie spirituelle grecque « ignoré dans mon zèle » tout le développement concret entre les temps anciens et modernes.</p>
<p>Que je n'aie rien dit de tout cela dans mon article, je dois en tout cas le permettre, mais je peux prier Bax d'attribuer cela non pas a mon zèle mais au fait que j'ai entrepris de répondre à cette question simplement selon son imagination et non selon à la réalité.</p>
<p>Je suis, à savoir, d'avis que tout dépend du développement concret. Mais malheureusement Bax nous laisse sans aide au point décisif, et se contente d'une référence obscure à la perte de l'indépendance politique et à l'influence dégradante du christianisme, mais lui-même n'attribue aux facteurs que l'accélération, et non la cause, du déclin.</p>
<p>Que nous offre donc la méthode améliorée de Bax comme cause du déclin ? Rien, rien du tout.</p>
<p>Essayons maintenant, sinon de traiter de manière exhaustive – pour laquelle nous n'avons pas de place et pour laquelle une revue hebdomadaire ne convient pas – du moins de donner un aperçu de l'article déjà de Bax critiqué même s'il n'a pas été écrit par moi au cours de la chute. de la vie spirituelle grecque, pour voir si nous, avec les facteurs que Bax a ignorés, n'aurons pas plus de chance.</p>
<p>En premier lieu, notre travail consiste à définir exactement la tâche. Le déclin spirituel de la Grèce commence au IVe siècle av. quatrième siècle. Si l'on veut apprendre à comprendre pourquoi la Grèce dans les siècles suivants n'a pas produit un Aristote ou un Périclès, alors il faut d'abord savoir pourquoi la Grèce a à un moment donné un Aristote et un Périclès. Il est donc nécessaire d'examiner la période d'épanouissement de la culture grecque ainsi que la période de déclin. Ceci est limité à quelques générations d'humanité, à un siècle.</p>
<p>Le siècle entre les plus grands philosophes grecs : Héraclite l'obscurité (vers 500 av. J.-C.), Platon (né en 429 av. J.-C.) et Aristote (né en 385 av. ses plus grands dramaturges, Eschyle, Sophocle, Euripide et Aristophane ; ses plus grands maîtres dans le domaine des arts plastiques, Phidias et Polygnotos. Le IVe siècle av. J.-C. voit encore d'autres grandes performances dans ces domaines comme des séquelles du grand mouvement du Ve siècle av. J.-C. mais commence déjà le déclin, rapide et irrésistible.</p>
<p>Maintenant que nous avons défini exactement le phénomène à expliquer, examinons le mouvement économique, qui coïncide avec le mouvement ci-dessus en ce qui concerne l'espace et le temps. Là, nous constatons que la période florissante commence avec les guerres perses (492-479 avant JC) et se termine avec le Péloponnèse (431-404 avant JC). Chacune de ces guerres a inauguré une révolution économique. Jusqu'aux guerres de Perse, le centre de gravité économique et aussi intellectuel des Grecs se trouvait en Asie Mineure. Il est à noter qu'Albert Lange, le grand adversaire du matérialisme, explique la philosophie des Grecs d'Asie Mineure (et aussi de la Magna Graecia) de façon tout à fait matérialiste. Certainement, seulement parce que les faits l'y obligeaient, pas par zèle matérialiste. Il dit</p>
<p>« Si nous jetons un coup d'œil sur les rives de l'Asie Mineure dans les siècles qui précèdent immédiatement la période brillante de la vie intellectuelle hellénique, les colonies des Ioniens se distinguent par la richesse et la prospérité matérielle, ainsi que par la sensibilité artistique et le raffinement de la vie. Les alliances commerciales et politiques, et l'avidité croissante pour la connaissance, ont conduit les habitants de Milet et d'Éphèse à faire de longs voyages, les ont amenés à de multiples rapports avec des sentiments et des opinions étrangers, et ont favorisé l'élévation d'une aristocratie libre-penseuse au-dessus du point de vue des masses plus étroites. . Une prospérité précoce similaire a été appréciée par les colonies doriques de Sicile et de Magna Graecia. Dans ces circonstances, nous pouvons supposer sans risque que, bien avant l'apparition des philosophes,une conception plus libre et plus éclairée de l'univers s'était répandue parmi les rangs supérieurs de la société.</p>
<p>C'est dans ces cercles d'hommes – riches, distingués, avec une grande expérience acquise par les voyages – que la philosophie est née. (Lange : History of Materialism , traduction anglaise, pp. 7 et 8)</p>
<p>La victoire des habitants de la Grèce proprement dite sur les Perses a transféré le centre de gravité économique de la côte est à la côte ouest de la mer Égée. Elle n'a rapporté qu'un énorme butin aux paysans et marins grecs qui vivaient jusqu'alors pour la plupart dans des circonstances très simples ; il fit aussi que les vainqueurs, après avoir repoussé l'attaque, passèrent à l'offensive. Ce n'était pourtant pas l'affaire du paysan accroché au sol, mais celui du marin rapide. La ville commerçante, Athènes, prit la tête de la lutte ; et elle atteignit la maîtrise et l'exploitation de la mer Égée et de la mer Ionienne, voire de la mer Noire. L'exploitation était en partie la plus désastreuse, au moyen du tribut des îles et des côtes conquises, en partie indirecte ;tandis qu'Athènes cherchait autant que possible à monopoliser le commerce grec, devenu un commerce mondial, intermédiaire entre l'Orient et l'Occident. D'énormes trésors ont été rassemblés à Athènes ; il en résulte un réveil économique inouï, mais aussi un réveil des arts et des sciences. Athènes devint le centre où se réunissaient les plus brillants esprits de la Grèce, auxquels ils consacraient leurs services. Nulle part les artistes et les penseurs n'ont trouvé des conditions aussi favorables pour se développer et exercer leur activité, nulle part une suggestion aussi abondante que là-bas.Athènes devint le centre où se réunissaient les plus brillants esprits de la Grèce, auxquels ils consacraient leurs services. Nulle part les artistes et les penseurs n'ont trouvé des conditions aussi favorables pour se développer et exercer leur activité, nulle part une suggestion aussi abondante que là-bas.Athènes devint le centre où se réunissaient les plus brillants esprits de la Grèce, auxquels ils consacraient leurs services. Nulle part les artistes et les penseurs n'ont trouvé des conditions aussi favorables pour se développer et exercer leur activité, nulle part une suggestion aussi abondante que là-bas.</p>
<p>Ce n'étaient pas les richesses seules qui offraient ces conditions ; cela se trouvait aussi ailleurs. Mais jamais et nulle part dans l'antiquité une révolution économique, comme je viens de le décrire, ne s'est déroulée avec une telle rapidité, ou si immédiatement, qu'à Athènes du Ve siècle av. la capacité philosophique et artistique ; nulle part des succès aussi inouïs n'ont été remportés de manière aussi inattendue ; nulle part la population n'était si pleine de confiance et de bravoure qui se communiquaient aux artistes et aux penseurs et les forçaient à tenter les problèmes les plus difficiles.</p>
<p>Les richesses qui affluèrent à Athènes ne restèrent pas, comme ailleurs, confinées au cercle étroit d'une aristocratie dirigeante. Athènes était une communauté démocratique, le corps collectif des citoyens a participé à l'éveil économique, mais aussi à l'éveil intellectuel. Nulle part les penseurs et les artistes n'ont trouvé un tel public qu'à Athènes. Mais si le penseur et l'artiste font leur public, ce dernier aussi, vice versa , et à un degré encore plus grand, font le premier.</p>
<p>A tout cela, il faut ajouter le fait qu'Athènes au début des guerres de Perse était déjà à la tête de la civilisation contemporaine. Ce n'était pas le cas, par exemple, à Rome, dont le développement était semblable, alors qu'il n'était pas tout à fait aussi concentré que celui d'Athènes. Les Romains arrivèrent dans le bassin oriental de la Méditerranée comme des barbares, comme des parvenus, qui arrivèrent au mieux à une civilisation déjà existante, qu'ils ne pouvaient pas à la fois pousser plus loin et surpasser par eux-mêmes. A Rome, la richesse apportée par la politique de conquête et d'exploitation pouvait faire naître des amateurs d'art, des collectionneurs, des savants et des compilateurs, mais pas des philosophes et des artistes originaux comme à Athènes.</p>
<p>Mais lorsque Rome avait assimilé la culture de l'Orient, alors son développement économique était déjà arrivé à la période de déclin, et alors l'empire mondial romain ne pouvait rien produire de plus sur le plan intellectuel – que le christianisme.</p>
<p>Rome ne pouvait donc jamais faire dans le domaine de l'intellect ce qu'avait fait Athènes, mais même pour cette dernière le développement économique allait dans le même sens que celui de Rome.</p>
<p>Les richesses qui, depuis les guerres de Perse, affluaient en Grèce, détruisirent l'ancien système de troc, et l'argent devint le moyen d'échange. Sur la terre, le paysan s'endette et se ruine ; à la place du paysan venaient les grands domaines, exploités par des esclaves. Le pays était dépeuplé. La masse du peuple se pressait dans les villes. A côté des riches, de plus en plus riches – marchands, spéculateurs, usuriers, grands propriétaires terriens, généraux fortunés qui rentraient chez eux chargés de butin – se pressait une masse toujours croissante du « dixième submergé ». Les anciennes vertus disparurent, les caractéristiques des nouvelles classes s'affirmèrent. A la place du sentiment de solidarité vint la vénalité, au lieu de la vaillance la lâcheté et la mollesse. Le citoyen-soldat qui combattait pour son propre foyer était supplanté par le mercenaire, qui servait celui qui payait le mieux.</p>
<p>Tout cela a conduit en Grèce, comme à Rome, à la décadence sociale générale. Mais en Grèce, le déclin ne s'est pas déroulé dans un processus qui a duré des siècles, comme chez nous, où il a été provoqué de manière tout aussi inattendue par une catastrophe de guerre que le réveil par une victoire.</p>
<p>A Athènes, centre de la révolution économique, les influences corruptrices des nouvelles conditions économiques se firent d'abord et de façon frappante. Mais Athènes devint le centre de la haine de toute la Grèce. D'autant plus que l'usage de l'argent se développait, et que le « dixième submergé » augmentait, d'autant plus s'accroissait la pression économique sur les sujets d'Athènes, d'autant plus grande aussi devenait la convoitise des cantons paysans réactionnaires pour les trésors de la ville-monde. Voisins et sujets s'allièrent et, dans une lutte désespérée, détruisirent à jamais la puissance mondiale. Cette guerre de trente ans a épuisé et dévasté toute la Grèce, et grâce aux tendances déclinantes de son développement économique, elle ne s'est jamais complètement rétablie. Bientôt elle devint le butin des étrangers, qui la vidèrent ; le commerce mondial,le commerce entre l'Orient et l'Occident prenait des chemins qui dépassaient la Grèce, et ainsi il resta économiquement sans importance jusqu'à nos jours.</p>
<p>Tels sont les faits les plus importants, que j'aurais dû signaler si j'avais vraiment entrepris d'expliquer la décadence de la vie intellectuelle grecque du point de vue matérialiste. Je pense que ces faits parlent assez clairement d'eux-mêmes. Aussi bien à la hausse qu'à la baisse, le développement économique a pris le pas et le développement intellectuel l'a véritablement suivi. Le lien entre les deux est cependant trop étroit pour que le post hoc, dans ce cas, ne soit pas aussi un propter hoc ; cela sera plus évident quand on entrera plus dans le détail qu'il n'est possible ici. A côté de cela, le même parallélisme est également observé ailleurs, donc ce n'est pas un simple hasard.</p>
<p>Je dois laisser aux lecteurs le soin de décider si quelqu'un qui est arrivé par la conception matérialiste de l'histoire à la connaissance de ce parallélisme éprouve encore le besoin de se tourner vers le mélange des races avec les Slaves et les Turcs, ou même vers « l'épuisement de l'esprit grec. » et d'autres moyens désespérés, pour rendre compréhensible la décadence intellectuelle de la Grèce.</p>
<p>Avec le deuxième exemple historique, dans lequel nous avons comparé la méthode Bax à la méthode matérialiste, nous pouvons nous exprimer plus brièvement.</p>
<p>Dans ma réponse au n° 47 de la Neue Zeit , j'avais accusé Bax d'incohérence, en ce sens qu'il, dans Socialism : Its Growth and Outcome , retrace la perte de l'amour médiéval de la vie et la montée du puritanisme en Angleterre à une occasion au développement économique, et quelques lignes plus tard à l'esprit particulier du peuple anglais.</p>
<p>« En général, je suis d'accord avec Kautsky et ses amis pour dire que l'altération de l'humeur anglaise à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle doit être attribuée à la révolution économique qui a eu lieu alors. Mais il y a certaines caractéristiques du mouvement protestant anglais qui, sur le continent, bien qu'une révolution similaire ait eu lieu dans les conditions économiques - même si cela s'est produit en de nombreux endroits un peu plus tard - ne se sont manifestées nulle part au même degré. Où, sur le continent, trouve-t-on le dimanche anglais, dogme de la méchanceté de la danse, du théâtre ou de la lecture de romans ? Toutes ces particularités ne doivent pas être expliquées par une formule générale, en conséquence j'ai suggéré que le puritanisme dont elles sont issues,pourrait d'une manière ou d'une autre remonter à la particularité du mélange de races qui a produit le peuple anglais.</p>
<p>Ici encore, donc, le mélange des races joue un rôle. Mais, malheureusement, même cette fois, il ne vient pas au bon moment pour expliquer quoi que ce soit. Le mélange des races avec le peuple grec commença 500 ans après le commencement de ce phénomène dont il devait, selon Bax, rendre compte. Le mélange racial dans le cas de l'Angleterre était déjà achevé au XIIe siècle – à la fin du XIe siècle eut lieu la dernière grande invasion de l'Angleterre, celle des Normands. Il vient donc environ 500 ans trop tôt pour rendre compte du puritanisme anglais du XVIIe siècle. Entre ce mélange et le puritanisme se situe exactement la période de la joyeuse Angleterre. Nous, matérialistes, sommes d'abord enclins à chercher la cause des particularités d'une époque dans les conditions de celle-ci.Se peut-il maintenant que l'Angleterre du dix-septième siècle ne se distingue du reste de l'Europe que par son mélange de races, de sorte qu'il faut lui attribuer le puritanisme anglais ?</p>
<p>Si nous regardons de plus près, nous trouvons à la fois une particularité très frappante et importante de l'Angleterre au XVIIe siècle. C'est pour l'Angleterre le fait le plus marquant de tout le siècle : la Révolution de 1642-1660, c'est-à-dire le règne des classes démocratiques, des petits commerçants, des paysans et des salariés. Ce phénomène est tout à fait unique dans toute l'Europe au cours du XVIIe siècle, puisque partout ailleurs l'absolutisme féodal a pris le dessus, et les classes démocratiques ont été complètement écrasées.</p>
<p>Il est tout aussi bien connu que le puritanisme n'était pas une tendance mentale caractéristique de tout le peuple anglais, mais la tendance mentale de classes spéciales, et même de ces mêmes classes qui, en Angleterre, par opposition au reste de l'Europe, atteignirent temporairement le sommet main au XVIIe siècle.</p>
<p>Mais si l'on regarde de plus près, on trouve encore plus. Si le puritanisme était la tendance mentale non du peuple anglais, mais de certaines classes en Angleterre au cours des XVIe et XVIIe siècles, il n'était d'ailleurs pas non plus simplement en Angleterre caractéristique de ces classes, mais dans l'ensemble de l'Europe.</p>
<p>Alors que Bernstein et moi travaillions sur le deuxième volume de l' Histoire du socialisme, nous n'avons pas été peu surpris, lorsque nous avons, tout à fait indépendamment les uns des autres, dans tous les partis et courants socialistes-démocrates de la fin du Moyen Âge et du début des temps modernes, trouvé exactement les mêmes vues puritaines, en accord souvent assez ridicule . Ce que Bernstein a trouvé en Angleterre, je l'ai trouvé chez les Frères de Bohême, parmi les disciples de Münzer, les anabaptistes et les mennonites. Nous sommes arrivés à la conviction que cet accord n'était pas un hasard, mais une nécessité historique. Le puritanisme est une méthode nécessaire de la pensée de classes particulières dans des conditions particulières. De même qu'au Moyen Âge, avec leur système de troc presque universel, « vivre et laisser vivre » est la maxime des paysans, des petits bourgeois et des salariés, de même ces classes succombent au début du mode de production capitaliste à un sombre puritanisme,et, en effet, plus, plus rapide et plus incisif le développement économique et le développement politique correspondant se fait sentir, plus vive est la réaction des classes les plus basses contre lui. Mais parce que le puritanisme, s'il est apparu aussi dans le reste de l'Europe, n'a pris le dessus qu'en Angleterre, n'a pu que là s'imposer à la société, s'explique d'après ce qui vient d'être raconté.</p>
<p>Ce phénomène même, que Bax avec sa "méthode améliorée a trouvé si complètement insoluble, qu'il s'est réfugié pour la solution du problème dans une particularité complètement arbitrairement conçue d'un mélange de races déjà vieux de plusieurs siècles, forme pour nous l'un des les plus brillantes corroborations de la conception matérialiste de l'histoire.</p>
<p>Et cette fécondité et cette précision ont été démontrées dans tous les domaines où nous l'avons essayée, que ce soit la recherche du passé ou la compréhension du présent.</p>
<p>Il sert ce dernier but aussi bien que le premier, et c'est là son importance pratique, c'est là sa grande importance non seulement pour le socialiste engagé dans la recherche, mais aussi pour le socialiste combattant, et pour cette raison la conception matérialiste n'est pas une simple question. pour les savants, mais une question d'intérêt pour tous.</p></div>
Les origines du christianisme (deuxième partie)
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https://www.matierevolution.org/spip.php?article69112020-08-08T22:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisAntiquitéEngelsReligionKautsky
<p>Le christianisme et la critique biblique sont des sujets qui m'intéressent depuis longtemps. Il y a vingt-cinq ans, j'ai déjà publié dans la revue « Kosmos » un article sur « l'histoire biblique des temps primitifs et ses origines », et deux ans plus tard, dans la « Neue Zeit » un autre sur « la naissance du christianisme ». Je reviens donc ici à de vieilles amours. L'occasion m'en a été donnée quand il apparut qu'une deuxième édition de mon étude sur « les précurseurs du socialisme » était (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot113" rel="tag">Kautsky</a>
<div class='rss_texte'><p>Le christianisme et la critique biblique sont des sujets qui m'intéressent depuis longtemps. Il y a vingt-cinq ans, j'ai déjà publié dans la revue « Kosmos » un article sur « l'histoire biblique des temps primitifs et ses origines », et deux ans plus tard, dans la « Neue Zeit » un autre sur « la naissance du christianisme ». Je reviens donc ici à de vieilles amours. L'occasion m'en a été donnée quand il apparut qu'une deuxième édition de mon étude sur « les précurseurs du socialisme » était souhaitable.</p>
<p>La critique de ce livre, au moins celle dont j'ai eu connaissance, avait principalement trouvé à redire à l'introduction, dans laquelle je caractérisais brièvement le communisme des premiers chrétiens : c'était, me dit-on, une interprétation qui ne pouvait tenir face aux derniers résultats de la recherche.</p>
<p>Ces critiques furent peu après suivies d'autres, notamment de la part du camarade Göhre, elles affirmaient qu'était dépassée l'interprétation, d'abord défendue par Bruno Bauer et ensuite reprise sur des points essentiels par Mehring et par moi, selon laquelle on ne pouvait rien dire d'assuré sur la personne de Jésus et que le christianisme pouvait s'expliquer en faisant l'impasse sur son existence.</p>
<p>Pour cette raison, je décidai de ne pas rééditer ce livre paru il y a treize ans avant d'avoir soumis à examen mes idées sur le christianisme, issues d'études antérieures, en consultant la littérature la plus récente.</p>
<p>L'heureux résultat de ce travail fut que je n'avais rien à corriger. En revanche, les recherches les plus récentes me firent en même temps découvrir une multitude de nouveaux points de vue et de nouvelles indications, si bien que c'est tout un nouveau livre qui est sorti de l'examen critique de mon introduction.</p>
<p>Je ne prétends naturellement pas épuiser le sujet. Il est bien trop vaste pour cela. Je serai satisfait si j'ai pu contribuer à éclairer les facettes du christianisme qui me semblent être décisives du point de vue de la conception matérialiste de l'histoire.</p>
<p>Dans les questions d'histoire religieuse, je ne peux pas me mesurer à l'érudition des théologiens qui ont fait de cette étude le travail de leur vie, alors que je n'avais, pour écrire ce livre, que les heures de loisir que me laissait l'activité rédactionnelle et politique dans une période où l'actualité occupait tout le temps de ceux qui sont impliqués dans les luttes de classes modernes, et ne laissait guère de place à l'étude du passé : dans la période intermédiaire entre les débuts de la révolution russe et l'explosion de la révolution turque.</p>
<p>Mais peut-être est-ce de m'être mêlé intensément de la lutte de classe du prolétariat qui m'a fait comprendre des aspects essentiels du christianisme primitif auxquels les professeurs de théologie et d'histoire religieuse restent étrangers.</p>
<p>J. J. Rousseau dit dans sa Julie :</p>
<p>« Je trouve aussi que c'est une folie de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu'observer n'observe rien, parce qu'étant inutile dans les affaires, et importun dans les plaisirs, il n'est admis nulle part. On ne voit agir les autres qu'autant qu'on agit soi-même ; dans l'école du monde comme dans celle de l'amour, il faut commencer par pratiquer ce qu'on veut apprendre. » (Deuxième partie, lettre XVII) i</p>
<p>On peut appliquer ces phrases, qui ne traitent ici que de l'étude des êtres humains, à toute espèce d'étude. Dans aucun domaine, on n'avance bien loin si on se contente de regarder sans intervenir pratiquement. Cela vaut même pour l'étude d'objets aussi éloignés que les étoiles. Où en serait l'astronomie si elle se limitait à la pure observation, si elle ne s'impliquait pas dans une pratique, avec le télescope, l'analyse spectrale, la photographie ! Mais cela vaut encore davantage pour les choses d'ici-bas auxquelles notre pratique peut s'affronter bien autrement qu'en restant dans l'observation. Ce que celle-ci nous enseigne est infime en comparaison de ce que nous apprend notre action pratique sur ces objets et avec ces objets. Qu'on songe seulement à l'immense importance de l'expérimentation dans les sciences de la nature.</p>
<p>Dans la société humaine, l'expérimentation comme moyen de connaissance est impossible, mais l'intervention pratique du chercheur n'en joue pas pour autant un moindre rôle, si du moins, évidemment, sont assurées les conditions préalables à une expérimentation féconde. Ces conditions, c'est la connaissance des expériences les plus importantes faites auparavant par d'autres chercheurs, et d'autre part la familiarité acquise avec la méthode scientifique, qui affûte la perception de ce qui est essentiel dans un phénomène, permet de faire la part de ce qui est essentiel et de ce qui est secondaire, et de découvrir ce que différentes expériences ont en commun.</p>
<p>Un penseur qui, satisfaisant à ces conditions préalables, entreprend d'étudier un domaine dans lequel il a aussi une activité pratique, arrivera aisément à des résultats qui seraient restés hors de sa portée s'il avait été un simple spectateur.</p>
<p>Cela vaut au premier chef pour l'histoire. Un homme politique actif comprendra plus facilement l'histoire politique, s'il a une formation scientifique suffisante, et s'y repérera plus aisément qu'un savant en chambre qui n'aurait jamais connu en pratique les forces motrices de la politique. Le chercheur sera notamment favorisé par son expérience s'il s'agit d'étudier le mouvement d'une classe dans laquelle il est lui-même impliqué et dont il connaît par le détail les particularités.</p>
<p>Cela a profité certes jusqu'ici presque exclusivement aux classes possédantes, qui avaient le monopole de l'activité scientifique. Les mouvements des classes subalternes n'ont encore trouvé que peu de scientifiques dotés de capacités de compréhension.</p>
<p>Il ne fait pas de doute que le christianisme ait été dans ses débuts un mouvement des couches populaires déshéritées les plus diverses que l'on peut regrouper sous l'appellation de prolétaires, si l'on n'entend pas par là seulement les ouvriers salariés. Quelqu'un qui connaît de par sa collaboration pratique le mouvement moderne du prolétariat et ce qu'il a de commun dans les divers pays, qui a, comme compagnon de lutte, appris à partager ses réactions et ses aspirations, est en droit de penser comprendre plus aisément bien des choses concernant les débuts du christianisme que des savants qui n'ont jamais observé le prolétariat que de loin.</p>
<p>Mais si le militant formé scientifiquement se voit, pour écrire l'histoire, avantagé sous bien des aspects par rapport à celui qui n'a étudié que dans les livres, cela n'est que trop souvent contre-balancé par le fait que le politicien est soumis, plus que l'homme de bibliothèque éloigné du monde, à de fortes tentations qui troublent l'ingénuité de son jugement. Deux dangers en particulier guettent l'historiographie des hommes de la politique plus que les autres chercheurs : d'abord la tentation de couler le passé entièrement dans le moule du présent, et ensuite le désir de voir le passé sous les aspects qui correspondent aux besoins de la politique actuelle.</p>
<p>Nous autres socialistes, dans la mesure où nous sommes marxistes, nous sentons cependant préservés de ces dangers par la conception matérialiste de l'histoire liée à notre point de vue prolétarien.</p>
<p>La conception traditionnelle de l'histoire ne voit dans les mouvements politiques qu'une lutte autour de certaines institutions – monarchie, aristocratie, démocratie, etc. -, qui seraient à leur tour le résultat de certaines idées et de certaines aspirations éthiques. Si on en reste là, si on ne cherche pas le fondement de ces idées, de ces aspirations et de ces institutions, on conclura facilement que seule leur manifestation extérieure se modifie, mais que dans le fond, elles ne changent pas ; que ce sont toujours les mêmes idées, les mêmes aspirations, et les mêmes institutions qui ne cessent de revenir, que l'histoire tout entière représente un mouvement ininterrompu vers la liberté et l'égalité, un mouvement qui ne cesse de se heurter à la tyrannie et à l'inégalité, qui ne peut jamais réaliser ses objectifs, mais ne peut non plus jamais être totalement extirpé.</p>
<p>Quand des combattants de la liberté et de l'égalité sont victorieux quelque part, leur victoire bascule dans la fondation d'une nouvelle tyrannie et d'une nouvelle inégalité. Et immédiatement, se lèvent de nouveaux combattants de la liberté et de l'égalité.</p>
<p>L'histoire tout entière apparaît ainsi comme un mouvement circulaire qui revient toujours de nouveau sur lui-même, comme l'éternel retour des mêmes luttes, les costumes étant les seuls à changer, sans que l'humanité ne cesse de faire du sur-place.</p>
<p>Si l'on partage cette conception, on sera toujours enclin à peindre le passé aux couleurs du présent, et mieux on connaît les hommes du présent, plus on dessinera ceux du passé sur leur modèle.</p>
<p>Une conception historique qui n'en reste pas à l'observation des idées, mais cherche leurs racines dans ce qui fonde la société en dernière analyse, est prémunie contre cette tendance. Elle retombe toujours sur le mode de production, qui lui-même dépend en dernier ressort de l'état de la technique, même si celle-ci n'est nullement le seul élément en jeu.</p>
<p>Dès que nous nous mettons à étudier la technique et les modes de production du passé, nous voyons se volatiliser l'idée que ce serait toujours la même tragi-comédie qui se jouerait sur le théâtre de l'histoire mondiale. L'économie humaine suit, bien que ce ne soit nullement une ligne droite ininterrompue, une évolution continue qui part de formes élémentaires pour s'élever à des formes supérieures. Une fois mis à jour les rapports économiques qu'entretiennent les humains dans les différentes périodes historiques, l'apparence d'un éternel retour des mêmes idées, des mêmes aspirations et des mêmes institutions politiques s'évanouit aussitôt. On constate alors que les mêmes mots changent de sens au fil des siècles, que des idées et des institutions qui se ressemblent extérieurement ont un contenu différent parce qu'elles naissent des besoins de classes différentes vivant dans des conditions différentes. La liberté que revendique le prolétaire moderne est une autre liberté que celle à laquelle aspiraient les représentants du tiers-état en 1789, et celle-ci à son tour n'avait rien à voir avec la liberté pour laquelle la chevalerie d'empire allemande se battit au début de la Réforme.</p>
<p>Dès qu'on ne voit plus dans les luttes politiques de simples luttes pour des idées abstraites ou des institutions politiques et qu'on met à nu leur fondement économique, on constate aussitôt que dans ce domaine comme dans celui de la technique et dans le mode de production, se déroule une évolution continue menant à de nouvelles formes, qu'aucune époque ne ressemble trait pour trait à une autre, que les mêmes cris de guerre et les mêmes arguments ont suivant l'époque une tout autre signification.</p>
<p>Si le point de vue prolétarien permet, mieux que ne peuvent le faire les chercheurs bourgeois, de comprendre les aspects du christianisme primitif qu'il a en commun avec le mouvement moderne du prolétariat, l'importance donnée aux rapports économiques et découlant de la conception matérialiste de l'histoire empêche d'oublier, au-delà des traits communs, les particularités du prolétariat antique qui résultaient de sa situation économique très particulière et qui donnaient à ses aspirations, malgré toutes les similitudes, un caractère très différent de celles du prolétariat moderne.</p>
<p>La conception marxiste de l'histoire nous préservant du danger de mesurer le passé à l'aune du présent et affûtant notre sensibilité aux particularités de chaque époque et de chaque peuple, elle nous protège aussi de l'autre danger, celui qui consisterait à adapter la représentation des temps passés aux intérêts pratiques que l'on défend dans le présent.</p>
<p>Bien entendu, aucune personne honnête, quel que soit son point de vue, ne s'égarera à falsifier consciemment le passé. Mais l'impartialité du chercheur n'est nulle part plus nécessaire que dans les sciences sociales, et nulle part elle n'est plus difficile à atteindre.</p>
<p>La tâche de la science ne consiste effectivement pas à simplement représenter ce qui est, à donner une photographie fidèle de la réalité, en sorte que tout observateur normalement organisé obtiendrait le même tableau. La tâche de la science consiste à dégager de « l'abondance » déroutante « des visions », des phénomènes, ce qui est universel, essentiel, et ce faisant, à élaborer un fil conducteur qui nous permette de nous orienter dans le labyrinthe de la réalité.</p>
<p>La tâche de l'art est du reste du même ordre. Lui non plus n'a pas à nous livrer tout simplement une photographie de la réalité, l'artiste a au contraire à nous présenter ce qui lui apparaît, dans la réalité dont il veut rendre compte, comme étant caractéristique et essentiel. La différence entre l'art et la science réside en ceci que l'artiste, pour atteindre son but, donne à voir l'essentiel sous forme sensible, alors que le penseur représente l'essentiel sous la forme du concept, comme abstraction.</p>
<p>Plus un phénomène est complexe et plus est réduit le nombre de ceux avec lesquels il est comparable, plus il est difficile de séparer l'essentiel de l'accidentel, plus grand sera le rôle joué par la subjectivité du chercheur et du peintre. Mais plus sera indispensable également la lucidité et l'impartialité de son regard.</p>
<p>Or, il n'y a sans doute pas de phénomène plus complexe que la société humaine, une société réunissant des individus dont chacun est déjà plus complexe que toute autre créature que nous connaissions. Et de plus, le nombre des organismes sociaux comparables se situant au même stade de l'évolution est extrêmement faible. Il n'est donc pas étonnant que l'étude scientifique de la société commence plus tard que celle des autres domaines de notre expérience, pas étonnant que ce soit là précisément que les opinions des chercheurs divergent plus qu'ailleurs. Ces difficultés sont encore accrues quand, comme c'est si souvent le cas dans les sciences sociales, les chercheurs sont pratiquement intéressés de façons très diverses, et souvent opposées, au résultat de leurs recherches, cet intérêt pratique n'ayant pas à être de nature personnelle mais pouvant être un intérêt de classe très concret.</p>
<p>Il est évidemment totalement impossible de rester impartial face au passé quand on s'intéresse d'une manière ou d'une autre aux antagonismes et aux luttes sociales de son époque et qu'on voit en même temps dans les manifestations du présent une répétition des antagonismes et des luttes du passé. Celles-ci sont alors vues comme des précédents qui impliquent la justification ou la condamnation de celles-là, du jugement qu'on porte sur le passé dépend celui qu'on porte sur le présent. Qui pourrait rester impartial quand c'est sa cause qui est en jeu ? Plus on y est attaché, plus on jugera importants et on donnera une valeur essentielle aux faits du passé qui paraissent venir à l'appui du point de vue qu'on défend, alors que les faits qui paraissent plaider en faveur du contraire seront jugés secondaires et relégués à l'arrière-plan. Le chercheur se métamorphose en moraliste ou en avocat, il glorifie ou stigmatise certains phénomènes du passé parce qu'il défend ou au contraire attaque des phénomènes analogues du présent – l'Église, la monarchie, la démocratie, etc.</p>
<p>C'est tout différent quand, à partir d'une compréhension économique, on découvre que rien ne se répète dans l'histoire, que les rapports économiques du passé appartiennent définitivement au passé, que les antagonismes et les luttes d'autrefois sont essentiellement différentes de celles que nous vivons, que pour cette raison, les institutions et les idées modernes elles aussi, tout en ayant l'air de ressembler à celles du passé, ont néanmoins un tout autre contenu. On se rend compte qu'il faut appliquer à chaque époque une mesure qui lui soit propre, que les aspirations du présent doivent être assises sur la situation présente, que le succès ou les échecs du passé ne disent en fait pratiquement rien à ce sujet, que la simple référence au passé pour justifier des revendications du présent peut être carrément fallacieuse. C'est la douloureuse expérience qu'ont faite les démocrates et les prolétaires français au siècle dernier quand ils se sont appuyés davantage sur les « leçons » de la Révolution française que sur la compréhension des rapports de classes existants.</p>
<p>Quiconque part du point de vue de la conception matérialiste de l'histoire, est en état de regarder le passé sans le moindre à-priori, même s'il participe intensément aux luttes pratiques du présent. La pratique ne peut qu'aiguiser sa perspicacité devant nombre de manifestations du passé, elle ne peut plus troubler son regard.</p>
<p>C'est ainsi que j'ai entrepris de dépeindre les racines du christianisme primitif sans avoir aucune intention de le porter aux nues ni de le stigmatiser, mais seulement avec la volonté de le comprendre. Je savais que, quels que soient les résultats auxquels j'aboutirais, la cause pour laquelle je luttais ne pourrait pas en souffrir. Quelle que fût la figure que prendraient les prolétaires de l'époque impériale, quels qu'aient été leurs résultats et leurs aspirations, ils étaient de toute façon complètement différents de ceux du prolétariat moderne qui est plongé dans une autre situation et se bat avec d'autres outils. Quels que dussent être les exploits et les succès, ou les actions minables et les défaites que je découvrirais chez ces prolétaires, cela ne pouvait rien dire sur la nature et les perspectives du prolétariat moderne, rien de positif ni de négatif.</p>
<p>Mais s'il en est ainsi, est-ce que cela a encore un sens pratique de s'occuper d'histoire ? L'opinion habituelle considère l'histoire comme une carte maritime destinée aux marins naviguant sur l'océan de l'action politique ; elle est censée montrer les écueils et les abîmes qui ont fait échouer les navigateurs précédents, elle doit mettre leurs successeurs en capacité de s'en tirer indemnes. Mais si les chenaux de l'histoire changent sans cesse, que les abîmes réapparaissent toujours à de nouveaux endroits, que chaque pilote est obligé de reprendre à zéro l'observation des eaux et de chercher lui-même son chemin, si s'orienter en se repérant seulement sur une carte ancienne ne conduit que trop souvent sur de mauvaises routes, dans quel but étudier encore l'histoire, sinon par goût pour les collections d'objets anciens ?</p>
<p>Adhérer à cette idée reviendrait carrément à jeter le bébé avec l'eau du bain.</p>
<p>En gardant la même métaphore, on pourrait dire que certes, l'histoire, en tant que carte maritime permanente, n'est d'aucune utilité pour le pilote d'un bâtiment politique. Mais cela ne signifie pas qu'elle ne servirait strictement à rien. Ce qui change, c'est l'usage qu'il peut en faire. Il doit l'utiliser comme fil à plomb, comme moyen de reconnaître le chenal dans lequel il se trouve et de s'y orienter. La seule façon de comprendre un phénomène est d'apprendre comment il s'est formé. Je ne peux pas comprendre la société actuelle si je ne sais pas d'où elle vient, comment se sont développés les différents éléments qui la constituent, le capitalisme, le féodalisme, le christianisme, le judaïsme, etc.</p>
<p>Si je veux voir clairement quelles sont la position dans la société, les tâches et les perspectives de la classe à laquelle j'appartiens ou à laquelle je me rattache, il faut que je fasse la lumière sur l'organisme social existant, il faut que je le saisisse sous tous ses aspects, ce qui est impossible sans le suivre dans son devenir. Sans savoir comment s'est formée la société, il est impossible d'être un combattant de sa classe conscient et clairvoyant, on reste dépendant des impressions de l'environnement immédiat et de l'instant, on n'est jamais sûr de ne pas se laisser entraîner dans un courant qui apparemment va de l'avant, mais peut bientôt se briser sur des écueils auxquels il n'y a pas d'échappatoire. Il y a assurément eu bien des luttes de classes couronnées de succès sans que ceux qui y ont participé aient eu une claire conscience de la nature de la société dans laquelle ils vivaient.</p>
<p>Mais dans la société actuelle, les conditions qui permettaient des succès de ce genre disparaissent, de la même façon qu'il devient dans cette société de plus en plus difficile de se laisser guider par son seul instinct ou par la tradition, disons dans le choix de son alimentation et des moyens de consommation. Cela pouvait suffire quand les choses étaient simples et naturelles. Plus les progrès de la technique et des sciences de la nature rendent artificielles les conditions de vie, plus elles s'éloignent de la nature, plus l'individu a besoin de connaissances scientifiques pour pouvoir sélectionner dans l'abondance des produits artificiels qui lui sont proposés, ceux qui conviennent le mieux à son organisme. Tant que les êtres humains n'ont bu que de l'eau, l'instinct suffisait pour leur faire chercher la bonne eau de source et dédaigner l'eau croupissante des marais. Mais il ne peut en aucune manière servir de guide face aux boissons fabriquées. Le regard scientifique devient alors une nécessité.</p>
<p>Et il en est de même en politique, et plus généralement dans l'action sociale. Dans les communautés souvent minuscules des temps anciens, avec leurs rapports simples et transparents qui restaient inchangés pendant des siècles, la tradition et le « bon sens », c'est-à-dire la compréhension individuelle, acquise par les expériences personnelles, suffisaient pour montrer à chacun sa place et ses tâches dans la société. Aujourd'hui, dans une société dont le marché englobe le monde entier, qui est soumise à des bouleversements techniques et sociaux ininterrompus, dans laquelle les travailleurs s'organisent en armées qui se comptent par millions, où les capitalistes concentrent dans leurs mains des milliards et des milliards, il est impossible qu'une classe montante qui ne peut se limiter à conserver l'existant, qui est obligée d'aspirer à un renouvellement de fond en comble de la société, mène sa lutte de façon appropriée et efficace en se limitant au bon sens et au travail de détail des praticiens. Pour chaque combattant, se fait sentir la nécessité pressante d'élargir son horizon en acquérant une vision scientifique, de se pénétrer d'une large vue, dans l'espace et dans le temps, sur les grandes questions sociales, non pas pour supprimer ni même reléguer au second rang le travail quotidien, mais pour l'insérer consciemment dans l'ensemble des processus sociaux. Cela devient d'autant plus nécessaire que cette même société, qui s'étend de plus en plus sur toute la terre, pousse en même temps toujours plus loin la division du travail, limite de plus en plus l'individu à une seule spécialité, à un seul geste, et par là tend à le dégrader intellectuellement de plus en plus, à accroître sa dépendance et son incapacité à comprendre le processus d'ensemble, pendant que celui-ci prend simultanément des dimensions gigantesques.</p>
<p>Il est alors du devoir de tous ceux qui ont fait de l'ascension du prolétariat le but de leur vie, de contrecarrer cette tendance à stériliser les esprits et à les enfermer dans d'étroites limites, et de guider l'intérêt des prolétaires vers des objectifs élevés, de grandes perspectives, de grandes visions d'ensemble.</p>
<p>Pratiquement rien n'est aussi efficace en ce sens que l'étude de l'histoire, la vision panoramique et la compréhension de l'évolution de la société au travers des grandes périodes, notamment quand cette évolution est passée par de gigantesques mouvements sociaux qui continuent à faire sentir leurs effets dans des forces aujourd'hui dominantes.</p>
<p>Pour amener le prolétariat à comprendre la société, à prendre conscience de lui-même, à mûrir politiquement, et à accéder à une pensée aux vastes horizons, l'étude du processus historique guidée par la conception matérialiste de l'histoire est indispensable. Pour nous, l'exploration du passé, bien loin d'être une fantaisie d'amateur de vieux bouquins, est une arme puissante destinée aux combats des temps présents, pour hâter la victoire ouvrant la porte à un avenir meilleur.</p>
<p>Berlin, septembre 1908</p>
<p>K. Kautsky</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/kautsky/works/1908/00/christianisme-table.htm" class="spip_out" rel="external">La suite</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/mehring/works/1908/00/christianisme.htm" class="spip_out" rel="external">Le commentaire de Franz Mehring</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/94-chris.htm" class="spip_out" rel="external">Lire aussi de Engels, "Contributions à l'Histoire du Christianisme primitif"</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1882/05/fe18820511.htm" class="spip_out" rel="external">Et encore d'Engels</a></p>
<p>Arrêtons-nous cependant encore un peu à la religion, parce que c'est elle qui est le plus éloignée de la vie matérielle et semble lui être étrangère. La religion est née, à l'époque extrêmement reculée de la vie dans les bois, des représentations pleines d'erreurs de ces hommes des bois sur leur propre nature et la nature extérieure les environnant. Mais chaque idéologie, une fois constituée, se développe sur la base des éléments de représentation donnés et continue à les élaborer ; sinon elle ne serait pas une idéologie, c'est-à-dire le fait de s'occuper d'idées prises comme entités autonomes, se développant d'une façon indépendante et uniquement soumises à leurs propres lois. Que les conditions d'existence matérielles des hommes, dans le cerveau desquels se poursuit ce processus mental, en déterminent en fin de compte le cours, cela reste chez eux nécessairement inconscient, sinon c'en serait fini de toute idéologie. Ces représentations religieuses primitives, par conséquent, qui sont la plupart du temps communes à chaque groupe de peuples apparentés, se développent, après la scission de ce groupe, d'une façon particulière à chaque peuple, selon les conditions d'existence qui lui sont dévolues, et pour toute une série de groupes de peuples, notamment pour le groupe aryen (le groupe indo-européen), ce processus est démontré dans le détail par la mythologie comparée. Les dieux qui se sont ainsi constitués chez chaque peuple étaient des dieux nationaux dont l'empire ne dépassait pas les limites du territoire national qu'ils avaient à protéger et au delà des frontières duquel d'autres dieux exerçaient une domination incontestée. Ils ne pouvaient survivre, dans la représentation que tant que subsistait la nation ; ils disparurent en même temps qu'elle. Cette disparition des vieilles nationalités fut provoquée par l'apparition de l'Empire romain, dont nous n'avons pas à examiner ici les conditions économiques de sa formation. Les anciens dieux nationaux tombèrent en désuétude, même les dieux romains qui n'étaient accordés qu'aux limites étroites de la cité de Rome ; le besoin de compléter l'Empire mondial par une religion universelle apparaît clairement dans les tentatives faites en vue de faire admettre à Rome, à côté des dieux indigènes, tous les dieux étrangers dignes de quelque respect et de leur procurer des autels. Mais une nouvelle religion universelle ne se crée pas de cette façon, au moyen de décrets impériaux. La nouvelle religion universelle, le christianisme, s'était constituée clandestinement par un amalgame de la théologie orientale universalisée, surtout de la théologie juive, et de la philosophie grecque vulgarisée, surtout du stoïcisme. Pour connaître l'aspect qu'il avait au début, il faut procéder d'abord à des recherches minutieuses, car la forme officielle sous laquelle il nous a été transmis n'est que celle sous laquelle il devint religion d'État et fut adapté à ce but par le concile de Nicée [5]. A lui seul, le fait qu'il devint religion d'État 250 ans seulement après sa naissance prouve qu'il était la religion correspondant aux conditions de l'époque. Au moyen âge, il se transforma, au fur et à mesure du développement du féodalisme, en une religion correspondant à ce dernier, avec une hiérarchie féodale correspondante. Et lorsque apparut la bourgeoisie, l'hérésie protestante se développa, en opposition au catholicisme féodal, d'abord dans le midi de la France, chez les Albigeois [6], à l'époque de la plus grande prospérité des villes de cette région. Le moyen âge avait annexé à la théologie toutes les autres formes de l'idéologie : philosophie, politique, jurisprudence et en avait fait des subdivisions de la première. Il obligeait ainsi tout mouvement social et politique à prendre une forme théologique ; pour provoquer une grande tempête, il fallait présenter à l'esprit des masses nourri exclusivement de religion leurs propres intérêts sous un déguisement religieux. Et de même que, dès le début, la bourgeoisie donna naissance dans les villes à tout un cortège de plébéiens, de journaliers et de domestiques de toutes sortes, non possédants et n'appartenant à aucun ordre reconnu, précurseurs du futur prolétariat, de même l'hérésie se divise très tôt en une hérésie bourgeoise modérée et une hérésie plébéienne révolutionnaire, abhorrée même des hérétiques bourgeois.</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1888/02/fe_18880221_4.htm" class="spip_out" rel="external">Source</a></p>
<p><a href="https://books.google.fr/books?id=ADszt3OPdMAC&printsec=frontcover&dq=origines+du+christianisme&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiHss7CrsLoAhUOFRQKHVbfDfMQ6AEIKjAA#v=onepage&q=origines%20du%20christianisme&f=false" class="spip_out" rel="external">Lire aussi</a></p>
<p><a href="https://books.google.fr/books?id=FvksAAAAMAAJ&printsec=frontcover&dq=origines+du+christianisme&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiHss7CrsLoAhUOFRQKHVbfDfMQ6AEIOjAC#v=onepage&q=origines%20du%20christianisme&f=false" class="spip_out" rel="external">Lire encore</a></p>
<p><a href="https://books.google.fr/books?id=1PgoDwAAQBAJ&printsec=frontcover&dq=origines+du+christianisme&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjd-vzrrsLoAhXH4IUKHRmKCrI4FBDoAQgpMAA#v=onepage&q=origines%20du%20christianisme&f=false" class="spip_out" rel="external">Lire enfin</a></p>
<p><a href="https://books.google.fr/books?id=RiniZ6fxnmgC&pg=PA89&dq=origines+du+christianisme&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjv0r-Ar8LoAhWQlhQKHU9wCx84HhDoAQhvMAg#v=onepage&q=origines%20du%20christianisme&f=false" class="spip_out" rel="external">Pour conclure</a></p></div>
Que défendait le dirigeant « marxiste » social-démocrate Karl Kautsky
https://www.matierevolution.org/spip.php?article5442
https://www.matierevolution.org/spip.php?article54422017-03-09T00:57:00Ztext/htmlfrRobert ParisTrotskyLénineEngelsRosa LuxemburgSocialisme - SocialismKautskyParti révolutionnaire - Revolutionnary party
<p>Que défendait le dirigeant « marxiste » social-démocrate Karl Kautsky <br class='autobr' />
Engels à Karl Kautsky, 14 octobre 1891 : <br class='autobr' />
« Dans ton projet reproduit par le Vorwärts, je découvre tout à coup, à mon grand étonnement la formule de « la masse réactionnaire ». Je t'écris aussitôt à ce sujet, bien que je craigne d'arriver trop tard. Cette formule d'agitation jette une fausse note discordante et gâte toute l'harmonie des théorèmes scientifiques, formulés de manière condensée et tranchée. Étant une (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique159" rel="directory">7- La question de l'Etat</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot31" rel="tag">Lénine</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot41" rel="tag">Engels</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot89" rel="tag">Rosa Luxemburg</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot97" rel="tag">Socialisme - Socialism</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot113" rel="tag">Kautsky</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot173" rel="tag">Parti révolutionnaire - Revolutionnary party</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Que défendait le dirigeant « marxiste » social-démocrate Karl Kautsky</h2><h2 class="spip">Engels à Karl Kautsky, 14 octobre 1891 :</h2>
<p><i>« Dans ton projet reproduit par le Vorwärts, je découvre tout à coup, à mon grand étonnement la formule de « la masse réactionnaire ». Je t'écris aussitôt à ce sujet, bien que je craigne d'arriver trop tard. Cette formule d'agitation jette une fausse note discordante et gâte toute l'harmonie des théorèmes scientifiques, formulés de manière condensée et tranchée. Étant une formule d'agitation parfaitement unilatérale, elle est absolument fausse sous la forme apodictique absolue qui seule la fait résonner efficacement. Elle est fausse, car elle exprime comme un fait accompli ce qui n'est qu'une tendance historique exacte seulement comme telle. Au moment où surgit la révolution socialiste, tous les autres partis apparaîtront en face de nous comme une seule masse réactionnaire. Il est possible, au reste, qu'ils le soient d'ores et déjà et qu'ils aient perdu toute capacité à une action progressive quelle qu'elle soit, mais pas nécessairement. A l'heure actuelle, nous ne pouvons pas l'affirmer, avec la certitude avec laquelle nous énonçons les autres principes du programme. Même en Allemagne il peut se présenter des circonstances où les partis de gauche, malgré leur indigence profonde, soient obligés de déblayer la scène d'une partie du fatras féodal et bureaucratique antibourgeois qui subsiste encore en si grande quantité. Or, à ce moment précis, ils ne feront plus partie intégrante de la masse réactionnaire. Aussi longtemps que nous ne sommes pas assez forts pour prendre en mains les rênes du pouvoir et appliquer nos principes, il ne saurait - à strictement parler - être question d'une masse réactionnaire vis-à-vis de nous. Sinon, toute la nation se partagerait en une majorité de réactionnaires et une minorité d'impuissants. Les hommes qui ont brisé en Allemagne la division en États minuscules, donné à la bourgeoisie les coudées franches pour sa révolution industrielle, introduit des conditions unitaires de circulation pour les marchandises et les personnes, et par là-même, devaient nous procurer à nous-mêmes un plus grand champ d'action et plus de liberté de mouvement l'ont-ils fait comme « masse réactionnaire » ? Les bourgeois républicains français qui, de 1871 à 1878, ont définitivement vaincu la monarchie et la tutelle cléricale, ont assuré une liberté de la presse, d'association et de réunion à un degré inconnu jusqu'ici en France en des temps non révolutionnaires, qui ont institué l'obligation scolaire pouf tous et haussé l'enseignement à un niveau tel que nous pourrions en prendre de la graine en Allemagne – ont - ils agi en tant que masse réactionnaire ? Les Anglais des deux partis officiels, qui ont considérablement étendu le droit de suffrage universel, quintuplé le nombre des votants, égalisé les circonscriptions électorales, instauré l'obligation scolaire et amélioré le système d'enseignement qui, à chaque session parlementaire votent non seulement des réformes bourgeoises, mais encore des concessions sans cesse renouvelées aux travailleurs avancent certes d'un pas lent et mou, mais personne ne peut les taxer d'être « une seule et même masse réactionnaire » en général. Bref, nous n'avons aucun droit de présenter une tendance qui se réalise progressivement comme un fait déjà achevé - d'autant qu'en Angleterre, par exemple, cette tendance ne se réalisera jamais jusqu'au bout dans les faits. Le jour où la révolution se produira, la bourgeoisie sera toujours prête encore à toutes sortes de réformes de détail. Seulement il n'y aura plus de sens à continuer de vouloir des réformes de détail d'un système qui s'effondre tout entier. Dans certaines circonstances, le slogan de Lassalle a une certaine justification dans l'agitation, bien qu'on en fasse chez nous d'incroyables abus, par exemple dans le Vorwärts, depuis le 1er octobre 1890. Mais elle n'a pas sa place dans le programme, car dans l'absolu elle est fausse et trompeuse. Elle s'y présente un peu comme la femme du banquier Bethmann, pour lequel on voulait ajouter un balcon à sa résidence : « Si vous m'y édifiez un balcon, v'la que ma femme s'y mettra et me défigurera à moi toute la façade » ! Je ne puis parler des autres modifications dans le texte publié par le Vorwärts ; je ne retrouve pas le journal, et la lettre doit partir. Le congrès du parti se tient à une date glorieuse. Le 14 octobre est l'anniversaire des batailles de Iéna et d'Auerstadt, à l'occasion desquelles la vieille Prusse d'avant la révolution s'est effondrée. Puisse le 14 octobre 1891 devenir pour l'Allemagne prussianisée le « Iéna intérieur » prédit par Marx ! En compensation l'antistrophe est, par contre, une citation lassalienne de la plus belle eau « [la classe ouvrière] en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu'une masse réactionnaire ». Dans le Manifeste communiste, il est dit : « De toutes les classes qui, à l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique. » La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, - en tant qu'elle est l'agent de la grande industrie, - vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes résolus à maintenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés. Féodaux et classes moyennes ne forment donc pas avec la bourgeoisie une même masse réactionnaire. D'autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie parce que, issu lui-même de la grande industrie, il tend à dépouiller la production de son caractère capitaliste que la bourgeoisie cherche à perpétuer. Mais le Manifeste ajoute que « les classes moyennes... sont révolutionnaires... en considération de leur passage imminent au prolétariat ». De ce point de vue, c'est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes, conjointement avec la bourgeoisie, et, par-dessus le marché, des féodaux « une même masse réactionnaire » en face de la classe ouvrière. Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux paysans : « Vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu'une seule masse réactionnaire » ? Lassalle savait par cœur le Manifeste communiste, de même que ses fidèles savent les saints écrits dont il est l'auteur. S'il le falsifiait aussi grossièrement, ce n'était que pour farder son alliance avec les adversaires absolutistes et féodaux contre la bourgeoisie. Dans le paragraphe précité, sa maxime est d'ailleurs bien tirée par les cheveux, sans aucun rapport avec la citation défigurée des statuts de l'internationale. Il s'agit donc ici simplement d'une impertinence et, à la vérité, une impertinence qui ne peut-être nullement déplaisante aux yeux de M. Bismarck : une de ces grossièretés à bon compte comme en confectionne le Marat berlinois. »</i></p>
<h2 class="spip">Lénine, L'avilissement du marxisme par les opportunistes, « L'Etat et la Révolution », 1917 :</h2>
<p>Prenons le premier ouvrage important de Kautsky contre l'opportunisme, son livre Bernstein et le programme social-démocrate. Kautsky réfute minutieusement Bernstein. Mais voici qui est caractéristique.<br class='autobr' />
Dans ses Prémisses du socialisme, oeuvre qui l'a rendu célèbre à la manière d'Erostrate, Bernstein accuse le marxisme de "blanquisme " (accusation mille fois reprise depuis lors par les opportunistes et les bourgeois libéraux de Russie contre les représentants du marxisme révolutionnaire, les bolchéviks). Ici, Bernstein s'arrête spécialement sur La Guerre civile en France de Marx ; il tente, sans y réussir aucunement, comme on l'a vu, d'identifier le point de vue de Marx sur les enseignements de la Commune avec celui de Proudhon. Ce qui attire surtout l'attention de Bernstein, c'est la conclusion que Marx a soulignée dans la préface de 1872 au Manifeste communiste, et où il est dit que "la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine de l'Etat toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte".<br class='autobr' />
Cette formule "plaît" tellement à Bernstein qu'il la répète au moins trois fois dans son livre, en l'interprétant dans un sens tout à fait déformé, opportuniste.<br class='autobr' />
Comme on l'a vu, Marx veut dire que la classe ouvrière doit briser, démolir, faire sauter (Sprengung , explosion, - l'expression est d'Engels) toute la machine d'Etat. Or, d'après Bernstein, Marx aurait par ces mots mis en garde la classe ouvrière contre une ardeur trop révolutionnaire lors de la prise du pouvoir.<br class='autobr' />
On ne saurait imaginer déformation plus grossière, plus scandaleuse, de la pensée de Marx.<br class='autobr' />
Et comment Kautsky a-t-il procédé dans sa réfutation si minutieuse de cette "bernsteiniade" ?<br class='autobr' />
Il s'est bien gardé d'analyser dans toute sa profondeur la déformation infligée sur ce point au marxisme par les opportunistes. Il a reproduit le passage cité plus haut de la préface d'Engels à La Guerre civile de Marx en affirmant que, d'après Marx, la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine de l'Etat toute prête, mais qu'en général elle peut s'en emparer, et il n'a rien dit de plus. Que Bernstein ait attribué à Marx juste le contraire de sa pensée véritable, et que dès 1852 Marx ait assigné à la révolution prolétarienne la tâche de "briser" la machine d'Etat - de tout cela Kautsky ne souffle mot.<br class='autobr' />
Il en résulte que ce qui distingue foncièrement le marxisme de l'opportunisme dans la question des tâches de la révolution prolétarienne se trouve escamoté par Kautsky !<br class='autobr' />
"Nous pouvons en toute tranquillité, écrit Kautsky "contre" Bernstein, laisser à l'avenir le soin de résoudre le problème de la dictature du prolétariat" (p. 172 de l'édit. allemande).<br class='autobr' />
Ce n'est pas là une polémique contre Bernstein ; c'est, au fond, une concession à ce dernier, une capitulation devant l'opportunisme ; car, pour le moment, les opportunistes ne demandent rien d'autre que de "laisser en toute tranquillité à l'avenir" les questions capitales relatives aux tâches de la révolution prolétarienne.<br class='autobr' />
De 1852 à 1891, durant quarante années, Marx et Engels ont enseigné au prolétariat qu'il doit briser la machine d'Etat. Et Kautsky, en 1899, devant la trahison totale du marxisme par les opportunistes sur ce point, escamote la question de savoir s'il faut briser cette machine, en lui substituant celle des formes concrètes de cette démolition ; il se retranche derrière cette "incontestable" (et stérile) vérité philistine, que nous ne pouvons connaître à l'avance ces formes concrètes !<br class='autobr' />
Un abîme sépare Marx et Kautsky dans leur attitude envers la tâche du parti prolétarien, qui est de préparer la classe ouvrière à la révolution. Prenons l'ouvrage suivant, plus mûri, de Kautsky, également consacré dans une notable mesure à la réfutation des erreurs de l'opportunisme. C'est sa brochure sur La Révolution sociale. L'auteur y a pris spécialement comme sujet les problèmes de la "révolution prolétarienne" et du "régime prolétarien". Il apporte quantité d'idées très précieuses, mais il omet justement le problème de l'Etat. Dans cette brochure, il est partout question de la conquête du pouvoir d'Etat, sans plus ; c'est-à-dire que l'auteur a choisi une formule qui est une concession aux opportunistes, puisqu'elle admet la conquête du pouvoir sans la destruction de la machine d'Etat. Kautsky ressuscite en 1902 précisément ce qu'en 1872 Marx déclarait "périmé" dans le programme du Manifeste communiste .<br class='autobr' />
La brochure consacre un chapitre particulier aux "formes et aux armes de la révolution sociale". On y traite et de la grève politique de masse, et de la guerre civile, et des "instruments de domination d'un grand Etat moderne, tels que la bureaucratie et l'armée" ; mais pas un mot sur les enseignements que la Commune a déjà fourni aux ouvriers. Ce n'est certes pas par hasard qu'Engels mettait en garde les socialistes allemands, plus que quiconque, contre la "vénération superstitieuse" de l'Etat.<br class='autobr' />
Kautsky présente la chose ainsi : le prolétariat victorieux "réalisera le programme démocratique" ; suit l'exposé des articles de ce programme. Quant à ce que 1871 a donné de nouveau touchant le remplacement de la démocratie bourgeoise par la démocratie prolétarienne, pas un mot. Kautsky se réfugie dans des banalités d'apparence "sérieuse", comme celle-ci :<br class='autobr' />
"Il va de soi que nous n'arriverons pas au pouvoir dans les conditions du régime actuel. La révolution elle-même suppose des luttes de longue haleine, d'une grande profondeur, qui auront eu le temps de modifier notre structure politique et sociale actuelle."<br class='autobr' />
Cela "va de soi" assurément, et comme il est vrai aussi que les chevaux mangent de l'avoine et que la Volga se jette dans la mer Caspienne. Il est seulement à regretter qu'à l'aide d'une phrase creuse et ronflante sur la lutte "d'une grande profondeur", on élude une question vitale pour le prolétariat révolutionnaire, celle de savoir en quoi consiste la "profondeur" de sa révolution par rapport à l'Etat et à la démocratie, à la différence des révolutions antérieures non prolétariennes.<br class='autobr' />
En éludant cette question, Kautsky fait en réalité sur ce point capital une concession à l'opportunisme, il lui déclare une guerre redoutable en paroles, souligne l'importance de l'"idée de révolution" (mais que peut bien valoir cette "idée" lorsqu'on a peur de propager parmi les ouvriers les enseignements concrets de la révolution ?), ou bien il dit : "L'idéalisme révolutionnaire avant tout", ou bien il proclame qu'aujourd'hui les ouvriers anglais ne sont "guère plus que des petits bourgeois".<br class='autobr' />
"Dans la société socialiste, écrit Kautsky, peuvent coexister... les formes les plus variées d'entreprises : bureaucratiques( ? ?), trade-unionistes, coopératives, individuelles... il y a, par exemple, des entreprises qui ne peuvent pas se passer d'une organisation bureaucratique( ? ?), tels les chemins de fer. Ici, l'organisation démocratique peut revêtir l'aspect suivant : les ouvriers éliraient des délégués, qui formeraient une sorte de Parlement ayant pour mission d'établir le régime de travail et de surveiller le fonctionnement de l'appareil bureaucratique. D'autres exploitations peuvent être confiées aux syndicats ouvriers ; d'autres encore peuvent être fondées sur le principe de la coopération" (pp. 148 et 115 de la trad. russe, publiée à Genève en 1903).<br class='autobr' />
Cette façon de voir est erronée ; elle marque un recul par rapport aux éclaircissements que Marx et Engels donnaient entre 1870 et 1880, en s'inspirant des enseignements de la Commune.<br class='autobr' />
En ce qui concerne la nécessité d'une organisation prétendument "bureaucratique", les chemins de fer ne se distinguent rigoureusement en rien de toutes les entreprises de la grande industrie mécanisée en général, de n'importe quelle usine, d'un grand magasin, d'une grande exploitation agricole capitaliste. Dans toutes ces entreprises, la technique prescrit une discipline absolument rigoureuse, la plus grande ponctualité dans l'accomplissement de la part de travail assignée à chacun, sous peine d'arrêt de toute l'entreprise ou de détérioration des mécanismes, du produit fabriqué. Dans toutes ces entreprises, évidemment, les ouvriers "éliront des délégués qui formeront une sorte de Parlement ".<br class='autobr' />
Mais le grand point ici, c'est que cette "sorte de Parlement" ne sera pas un parlement dans le sens des institutions parlementaires bourgeoises. Le grand point ici, c'est que cette "sorte de Parlement" ne se contentera pas d'"établir le régime de travail et de surveiller le fonctionnement de l'appareil bureaucratique", comme se l'imagine Kautsky dont la pensée ne dépasse pas le cadre du parlementarisme bourgeois. Il est certain qu'en société socialiste une "sorte de Parlement" composé de députés ouvriers "déterminera le régime de travail et surveillera le fonctionnement" de l'"appareil", mais cet appareil-là ne sera pas "bureaucratique". Les ouvriers, après avoir conquis le pouvoir politique, briseront le vieil appareil bureaucratique, le démoliront jusqu'en ses fondements, n'en laisseront pas pierre sur pierre et le remplaceront par un nouvel appareil comprenant ces mêmes ouvriers et employés. Pour empêcher ceux-ci de devenir des bureaucrates, on prendra aussitôt des mesures minutieusement étudiées par Marx et Engels : 1. électivité, mais aussi révocabilité à tout moment ; 2. un salaire qui ne sera pas supérieur à celui d'un ouvrier ; 3. adoption immédiate de mesures afin que tous remplissent des fonctions de contrôle et de surveillance, que tous deviennent pour un temps "bureaucrates" et que, de ce fait, personne ne puisse devenir "bureaucrate".<br class='autobr' />
Kautsky n'a pas du tout réfléchi au sens de ces mots de Marx : "La Commune était non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois."<br class='autobr' />
Kautsky n'a absolument pas compris la différence entre le parlementarisme bourgeois - qui unit la démocratie (pas pour le peuple ) à la bureaucratie (contre le peuple ) - et le démocratisme prolétarien, qui prendra immédiatement des mesures pour couper le bureaucratisme à la racine et qui sera à même de les appliquer jusqu'au bout, jusqu'à la destruction complète du bureaucratisme, jusqu'à l'établissement complet d'une démocratie pour le peuple.<br class='autobr' />
Kautsky a fait preuve ici, comme tant d'autres, d'un "respect superstitieux" envers l'Etat, d'une "vénération superstitieuse" du bureaucratisme.<br class='autobr' />
Passons au dernier et meilleur ouvrage de Kautsky contre les opportunistes, à sa brochure Le Chemin du pouvoir (il semble qu'elle n'ait pas été éditée en russe, car elle parut en 1909, au plus fort de la réaction en Russie). Cette brochure marque un grand progrès, puisqu'elle ne traite ni du programme révolutionnaire en général, comme la brochure de 1899 dirigée contre Bernstein, ni des tâches de la révolution sociale indépendamment de l'époque de son avènement, comme la brochure La Révolution sociale de 1902, mais des conditions concrètes qui nous obligent à reconnaître que l'"ère des révolutions" commence .<br class='autobr' />
L'auteur parle explicitement de l'aggravation des contradictions de classe en général et de l'impérialisme, lequel joue à cet égard un rôle particulièrement important. Après la "période révolutionnaire de 1789 à 1871" pour l'Europe occidentale, l'année 1905 inaugure une période analogue pour l'Est. La guerre mondiale approche avec une rapidité redoutable. "Il ne saurait plus être question, pour le prolétariat, d'une révolution prématurée." "Nous sommes entrés dans la période révolutionnaire." L'"ère révolutionnaire commence".<br class='autobr' />
Déclarations parfaitement claires. Cette brochure de Kautsky permet de comparer ce que la social-démocratie allemande promettait d'être avant la guerre impérialiste et jusqu'où elle est tombée (et Kautsky avec elle) après que la guerre eut éclaté. "La situation actuelle, écrivait Kautsky dans la brochure analysée, comporte un danger : c'est qu'on peut aisément nous prendre (nous, social-démocrates allemands) pour plus modérés que nous ne sommes en réalité." Il est apparu que le Parti social-démocrate allemand était en réalité infiniment plus modéré et plus opportuniste qu'il ne le paraissait !<br class='autobr' />
Il est d'autant plus caractéristique qu'après avoir proclamé si catégoriquement que l'ère des révolutions était ouverte, Kautsky, dans une brochure pourtant spécialement consacrée, comme il le dit lui-même à l'analyse du problème de la "révolution politique ", laisse de nouveau complètement de côté la question de l'Etat.<br class='autobr' />
Toutes ces tentatives pour tourner la question, tous ces silences et réticences ont eu pour résultat inévitable ce ralliement complet à l'opportunisme dont nous allons parler ci-après.<br class='autobr' />
La social-démocratie allemande semblait proclamer par la bouche de Kautsky : je garde mes conceptions révolutionnaires (1899) ; je reconnais notamment que la révolution sociale du prolétariat est inévitable (1902), je reconnais qu'une nouvelle ère de révolutions s'est ouverte (1909). Mais dès l'instant où se pose la question des tâches de la révolution prolétarienne à l'égard de l'Etat, j'opère un recul par rapport à ce que Marx disait déjà en 1852 (1912).<br class='autobr' />
C'est ainsi que la question s'est posée de front lors de la polémique de Kautsky avec Pannekoek.</p>
<p>Pannekoek, adversaire de Kautsky, était l'un des représentants de la tendance "radicale de gauche", qui comptait dans ses rangs Rosa Luxembourg, Karl Radek, d'autres encore. Préconisant la tactique révolutionnaire, ils s'accordaient à reconnaître que Kautsky adoptait une position "centriste", dénuée de principes, et oscillait entre le marxisme et l'opportunisme. La justesse de cette appréciation a été pleinement démontrée par la guerre, lorsque la tendance dite "du centre" (appelée à tort marxiste) ou "kautskiste" s'est révélée dans toute sa hideuse indigence.<br class='autobr' />
Dans son article "L'action de masse et la révolution" (Neue Zeit, 1912, XXX, 2), qui traite, entre autres, du problème de l'Etat, Pannekoek définissait la position de Kautsky comme un "radicalisme passif", comme une "théorie de l'attente inactive". "Kautsky ne veut pas voir le processus de la révolution" (p. 616). En posant ainsi la question, Pannekoek a abordé le sujet qui nous intéresse : les tâches de la révolution prolétarienne à l'égard de l'Etat.<br class='autobr' />
"La lutte du prolétariat. écrivait-il, n'est pas simplement une lutte contre la bourgeoisie pour le pouvoir d'Etat ; c'est aussi une lutte contre le pouvoir d'Etat... La révolution prolétarienne consiste à anéantir les instruments de la force de l'Etat et à les éliminer (Auflösung, littéralement : dissoudre) par les instruments de la force du prolétariat... La lutte ne cesse qu'au moment où le résultat final est atteint, au moment où l'organisation d'Etat est complètement détruite. L'organisation de la majorité prouve sa supériorité en anéantissant l'organisation de la minorité dominante" (p. 548).<br class='autobr' />
La formule dont Pannekoek a revêtu sa pensée souffre de très graves défauts. Néanmoins, l'idée est claire, et il est intéressant de voir comment Kautsky a cherché à la réfuter.<br class='autobr' />
"Jusqu'ici, a-t-il écrit, l'opposition entre les social-démocrates et les anarchistes consistait en ce que les premiers voulaient conquérir le pouvoir d'Etat, et les seconds le détruire. Pannekoek veut l'un et l'autre" (p. 724).<br class='autobr' />
L'exposé de Pannekoek manque de clarté et de précision (sans compter les autres défauts de son article, qui ne se rapportent pas au sujet traité) ; mais Kautsky a pris la question de principe soulevée par Pannekoek et, dans cette question de principe capitale , il abandonne tout à fait les positions du marxisme pour passer entièrement à l'opportunisme. La distinction qu'il établit entre social-démocrates et anarchistes est complètement erronée ; le marxisme est définitivement dénaturé et avili.<br class='autobr' />
Voici ce qui distingue les marxistes des anarchistes : 1° Les premiers, tout en se proposant de supprimer complètement l'Etat, ne croient la chose réalisable qu'après la suppression des classes par la révolution socialiste, comme résultat de l'instauration du socialisme qui mène à la disparition de l'Etat, les seconds veulent la suppression complète de l'Etat du jour au lendemain, sans comprendre les conditions qui la rendent possible. 2° Les premiers proclament la nécessité pour le prolétariat, après qu'il aura conquis le pouvoir politique, de détruire entièrement la vieille machine d'Etat et de la remplacer par une nouvelle, qui consiste dans l'organisation des ouvriers armés, sur le modèle de la Commune ; les seconds, tout en plaidant pour la destruction de la machine d'Etat, ne se représentent que très confusément par quoi le prolétariat la remplacera et comment il usera du pouvoir révolutionnaire ; les anarchistes vont jusqu'à repousser l'utilisation du pouvoir d'Etat par le prolétariat révolutionnaire, jusqu'à repousser la dictature révolutionnaire. 3° Les premiers veulent que le prolétariat se prépare à la révolution en utilisant l'Etat moderne ; les anarchistes sont contre cette façon de faire.<br class='autobr' />
Dans cette discussion, c'est Pannekoek qui représente le marxisme contre Kautsky, car Marx a précisément enseigné que le prolétariat ne peut pas se contenter de conquérir le pouvoir d'Etat (en ce sens que le vieil appareil d'Etat ne doit pas passer simplement en d'autres mains), mais qu'il doit briser, démolir cet appareil et le remplacer par un nouveau.<br class='autobr' />
Kautsky abandonne le marxisme pour l'opportunisme, car il escamote tout à fait précisément cette destruction de la machine d'Etat, absolument inacceptable pour les opportunistes, et laisse ainsi à ces derniers une échappatoire qui leur permet d'interpréter la "conquête" comme une simple acquisition de la majorité.<br class='autobr' />
Afin de dissimuler cette déformation du marxisme, Kautsky agit en bon glossateur : il y va d'une "citation" de Marx lui-même. Marx affirmait en 1850 la nécessité d'une "centralisation résolue de la force entre les mains de l'Etat". Et Kautsky de triompher : Pannekoek ne voudrait-il pas détruire le "centralisme" ?<br class='autobr' />
Simple tour de passe-passe, qui rappelle celui de Bernstein identifiant le marxisme et le proudhonisme dans leurs vues sur la fédération considérée comme préférable au centralisme.<br class='autobr' />
La "citation" de Kautsky vient comme un cheveux sur la soupe. Le centralisme est possible avec la vieille machine d'Etat comme avec la nouvelle. Si les ouvriers unissent librement leurs forces armées, ce sera du centralisme, mais celui-ci reposera sur la "destruction complète" de l'appareil d'Etat centraliste, de l'armée permanente, de la police, de la bureaucratie. Kautsky agit d'une façon tout à fait malhonnête en éludant les considérations bien connues de Marx et d'Engels sur la Commune pour aller déterrer une citation qui n'a rien à voir avec la question.<br class='autobr' />
"Peut-être Pannekoek voudra-t-il supprimer les fonctions publiques des fonctionnaires ? poursuit Kautsky. Mais nous ne nous passons de fonctionnaires ni dans l'organisation du parti ni dans celle des syndicats, sans parler des administrations de l'Etat. Notre programme demande non pas la suppression des fonctionnaires de l'Etat, mais leur élection par le peuple... Il s'agit maintenant chez nous non de savoir quelle forme revêtira l'appareil administratif dans l'"Etat futur", mais de savoir si notre lutte politique détruira (auflöst , littéralement : dissoudra) le pouvoir de l'Etat avant que nous l'ayons conquis [souligné par Kautsky]. Quel est le ministère avec ses fonctionnaires qui pourrait être détruit ?" Il énumère les ministères de l'Instruction publique, de la Justice, des Finances, de la Guerre. "Non, pas un des ministères actuels ne sera supprimé par notre lutte politique contre le gouvernement... Je le répète, pour éviter les malentendus : il ne s'agit pas de savoir quelle forme la social-démocratie victorieuse donnera à l'"Etat futur", il s'agit de savoir comment notre opposition transformera l'Etat actuel" (p. 725)<br class='autobr' />
C'est là un véritable escamotage. Pannekoek posait le problème précis de la révolution . Le titre de son article et les passages cités le disent clairement. En sautant à la question de l'"opposition", Kautsky ne fait que substituer au point de vue révolutionnaire le point de vue opportuniste. Son raisonnement se ramène à ceci : maintenant, opposition ; après la conquête du pouvoir, on avisera. La révolution disparaît ! C'est exactement ce que demandaient les opportunistes.<br class='autobr' />
Il ne s'agit ni de l'opposition, ni de la lutte politique en général, mais précisément de la Révolution. La révolution consiste en ceci : le prolétariat détruit l'"appareil administratif" et l'appareil d'Etat tout entier pour le remplacer par un nouveau, qui est constitué par les ouvriers armés. Kautsky montre une "vénération superstitieuse" pour les "ministères" ; mais pourquoi ne pourraient-ils pas être remplacés, mettons par des commissions de spécialistes auprès des Soviet souverains et tout-puissants de députés ouvriers et soldats ?<br class='autobr' />
L'essentiel n'est point de savoir si les "ministères" subsisteront ou s'ils seront remplacés par des "commissions de spécialistes", ou par d'autres organismes : cela n'a absolument aucune importance. L'essentiel est de savoir si la vieille machine d'Etat (liée à la bourgeoisie par des milliers d'attaches et toute pénétrée de routine et de conservatisme) sera maintenue ou si elle sera détruite et remplacée par une nouvelle . La révolution ne doit pas aboutir à ce que la classe nouvelle commande et gouverne à l'aide de la vieille machine d'Etat, mais à ceci, qu'après l'avoir brisée , elle commande à l'aide d'une machine nouvelle : c'est cette idée fondamentale du marxisme que Kautsky escamote ou qu'il n'a absolument pas comprise.<br class='autobr' />
Sa question relative aux fonctionnaires montre de toute évidence qu'il n'a compris ni les enseignements de la Commune ni la doctrine de Marx. "Nous ne nous passons de fonctionnaires ni dans l'organisation du parti, ni dans celle des syndicats"...<br class='autobr' />
Nous ne nous passons pas de fonctionnaires en régime capitaliste , sous la domination de la bourgeoisie. Le prolétariat est opprimé, les masses laborieuses sont asservies par le capitalisme. En régime capitaliste, la démocratie est rétrécie, comprimée, tronquée, mutilée par cette ambiance que créent l'esclavage salarié, le besoin et la misère des masses.<br class='autobr' />
C'est pour cette raison, et seulement pour cette raison, que dans nos organisations politiques et syndicales les fonctionnaires sont corrompus (ou plus exactement ont tendance à l'être) par l'ambiance capitaliste et manifestent une tendance à se transformer en bureaucrates, c'est-à-dire en personnages privilégiés, coupés des masses et placés au-dessus d'elles.<br class='autobr' />
Là est l'essence du bureaucratisme. Et tant que les capitalistes n'auront pas été expropriés, tant que la bourgeoisie n'aura pas été renversée, une certaine "bureaucratisation" des fonctionnaires du prolétariat eux-mêmes est inévitable.<br class='autobr' />
Kautsky dit en somme ceci : puisqu'il subsistera des employés publics élus, il y aura donc aussi en régime socialiste des fonctionnaires et une bureaucratie ! C'est précisément ce qui est faux. Précisément par l'exemple de la Commune, Marx a montré que les titulaires des fonctions publiques cessent, en régime socialiste, d'être des "bureaucrates", "fonctionnaires" au fur et à mesure que, sans parler de leur électivité, on établit en outre leur révocabilité à tout moment, qu'on réduit en outre leur traitement à un salaire moyen d'ouvrier, et qu'en plus on remplace les organismes parlementaires par des corps "agissants", "exécutifs et législatifs à la fois".<br class='autobr' />
Au fond, toute l'argumentation de Kautsky contre Pannekoek, et surtout cet argument admirable que dans les organisations syndicales, pas plus que dans celles du parti, nous ne pouvons nous passer de fonctionnaires, attestent que Kautsky reprend les vieux "arguments" de Bernstein contre le marxisme en général. Dans son livre de renégat Les Prémisses du socialisme , Bernstein part en guerre contre l'idée de démocratie "primitive, contre ce qu'il appelle le "démocratisme doctrinaire" : mandats impératifs, fonctionnaires non rétribués, représentation centrale sans pouvoir, etc. Afin de prouver la carence de cette démocratie "primitive", Bernstein invoque l'expérience des trade-unions anglaises, interprétée par les époux Webb. Au cours des soixante-dix années de leur développement, les trade-unions, qui auraient soi-disant évolué "en pleine liberté" (p. 137 de l'édit. allemande), se seraient convaincues de l'inefficacité de la démocratie primitive et l'auraient remplacée par l'habituel parlementarisme allié au bureaucratisme.<br class='autobr' />
En fait, les trade-unions n'ont pas évolué "en pleine liberté" mais en plein esclavage capitaliste , où, certes, l'on "ne saurait éviter" les concessions au mal régnant, à la violence, au mensonge, à l'élimination des pauvres de l'administration "supérieure". En régime socialiste, bien des aspects de la démocratie "primitive" revivront nécessairement, car, pour la première fois dans l'histoire des sociétés civilisées, la masse de la population se haussera à une participation autonome , non seulement aux votes et aux élections, mais encore à l'administration journalière . En régime socialiste, tout le monde gouvernera à tour de rôle et s'habituera vite à ce que personne ne gouverne.<br class='autobr' />
Avec son génial esprit d'analyse et de critique, Marx a vu dans les mesures pratiques de la Commune ce tournant que craignent tant et ne veulent pas reconnaître les opportunistes, par lâcheté et parce qu'ils se refusent à rompre définitivement avec la bourgeoisie ; que ne veulent pas voir les anarchistes, soit qu'ils se hâtent trop, soit qu'en général ils ne comprennent pas les conditions dans lesquelles s'opèrent les grandes transformations sociales. "Il ne faut même pas songer à détruire la vieille machine d'Etat : comment pourrions-nous nous passer des ministères et des fonctionnaires ?" raisonne l'opportuniste imbu de philistinisme et qui au fond, loin de croire à la révolution et à sa puissance créatrice, en a une peur mortelle (comme en ont peur nos menchéviks et nos socialistes-révolutionnaires).<br class='autobr' />
"Il faut penser uniquement à la destruction de la vieille machine d'Etat ; inutile d'approfondir les enseignements concrets des révolutions prolétariennes antérieures, et d'analyser par quoi et comment remplacer ce que l'on détruit", raisonne l'anarchiste (le meilleur des anarchistes, naturellement, et non celui qui, à la suite des Kropotkine et consorts, se traîne derrière la bourgeoisie) ; c'est pourquoi l'anarchiste en arrive à la tactique du désespoir, et non à une activité révolutionnaire concrète intrépide, inexorable, mais qui tient compte en même temps des conditions pratiques du mouvement des masses.<br class='autobr' />
Marx nous apprend à éviter ces deux erreurs : il nous apprend à faire preuve de la plus grande audace dans la destruction totale de la vieille machine d'Etat ; il nous enseigne d'autre part à poser le problème d'une façon concrète, la Commune a pu, en quelques semaines, commencer à construire une machine d'Etat nouvelle, prolétarienne, procédant de telle et telle façon, en prenant les mesures précitées tendant à assurer une plus grande démocratie et à extirper le bureaucratisme. Apprenons donc des communards l'audace révolutionnaire, tâchons de voir dans leurs mesures pratiques une esquisse des mesures pratiquement urgentes et immédiatement réalisables ; c'est ainsi que nous parviendrons, en suivant cette voie, à détruire complètement le bureaucratisme.<br class='autobr' />
Ce qui garantit la possibilité de cette destruction, c'est que le socialisme réduira la journée de travail, élèvera les masses à une vie nouvelle, placera la majeure partie de la population dans des conditions permettant à tous, sans exception, de remplir les "fonctions publiques". Et c'est ce qui conduira à l'extinction complète de tout Etat en général.<br class='autobr' />
"Le rôle de la grève de masse, poursuit Kautsky, ne peut jamais être de détruire le pouvoir d'Etat, mais seulement d'amener le gouvernement à des concessions sur une question donnée, ou de remplacer un gouvernement hostile au prolétariat par un gouvernement allant au-devant (entgegenkommende ) des besoins du prolétariat... Mais jamais et en aucun cas, cela [c'est-à-dire la victoire du prolétariat sur le gouvernement hostile] ne peut mener à la destruction du pouvoir d'Etat ; il ne peut en résulter qu'un qu'un certain déplacement (Verschiebung ) du rapport des forces à l'intérieur du pouvoir d'Etat ... le but de notre lutte politique reste donc, comme par le passé, la conquête du pouvoir d'Etat par l'acquisition de la majorité au Parlement et la transformation de ce dernier en maître du gouvernement" (pp. 726, 727, 732).<br class='autobr' />
Voilà bien l'opportunisme le plus pur et le plus plat ; c'est renoncer en fait à la révolution tout en la reconnaissant en paroles. La pensée de Kautsky ne va pas au-delà d'un "gouvernement allant au-devant des besoins du prolétariat", c'est un pas en arrière vers le philistinisme par rapport à 1847, quand le Manifeste communiste proclamait "l'organisation du prolétariat en classe dominante".<br class='autobr' />
Kautsky en sera réduit à réaliser l'"unité" qu'il chérit avec les Scheidemann, les Plékhanov, les Vandervelde, tous unanimes à lutter pour un gouvernement "allant au-devant des besoins du prolétariat".<br class='autobr' />
Quant à nous, nous romprons avec ces renégats du socialisme et lutterons pour la destruction de toute la vieille machine d'Etat, afin que le prolétariat armé devienne lui-même le gouvernement. Ce sont "deux grandes différences".<br class='autobr' />
Kautsky restera dans l'agréable compagnie des Legien et des David, des Plékhanov, des Potressov, des Tsérétéli et des Tchernov, qui ne demandent pas mieux que de lutter pour un "déplacement du rapport de forces à l'intérieur du pouvoir d'Etat", pour "l'acquisition de la majorité au Parlement et la transformation de ce dernier an maître du gouvernement", but des plus nobles où tout peut être accepté par les opportunistes, où rien ne sort du cadre de la république bourgeoise parlementaire.<br class='autobr' />
Quant à nous, nous romprons avec les opportunistes ; et le prolétariat conscient sera tout entier avec nous dans la lutte, non pour un "déplacement du rapport de forces", mais pour le renversement de la bourgeoisie, pour la destruction du parlementarisme bourgeois, pour une république démocratique du type de la Commune ou une République des Soviets des députés ouvriers et soldats, pour la dictature révolutionnaire du prolétariat. <br class='autobr' />
* * *<br class='autobr' />
Le socialisme international comprend des courants qui se situent plus à droite que celui de Kautsky : les Cahiers socialistes mensuels en Allemagne (Legien, David, Kolbe et bien d'autres, y compris les Scandinaves Stauning et Branting) ; les jauressistes et Vandervelde en France et en Belgique ; Turati, Trèves et les autres représentants de l'aile droite du parti italien ; les fabiens et les "indépendants" (l'"Independant Labour Party" qui, en réalité, fut toujours sous la dépendance des libéraux) en Angleterre, etc... Tous ces messieurs, qui jouent un rôle considérable et très souvent prépondérant dans l'activité parlementaire et dans les publications du parti, rejettent ouvertement la dictature du prolétariat et pratiquent un opportunisme non déguisé. Pour ces messieurs, la "dictature" du prolétariat "contredit" la démocratie ! ! Au fond, rien de sérieux ne les différencie des démocrates petits-bourgeois.<br class='autobr' />
Dès lors, nous sommes en droit de conclure que la IIe Internationale, dans l'immense majorité de ses représentants officiels, a entièrement versé dans l'opportunisme. L'expérience de la Commune a été non seulement oubliée, mais dénaturée. Loin d'inculquer aux masses ouvrières la conviction que le moment approche où il leur faudra agir et briser la vieille machine d'Etat en la remplaçant par une nouvelle et en faisant ainsi de leur domination politique la base de la transformation socialiste de la société, - on leur suggérait tout le contraire, et la "conquête du pouvoir" était présentée de telle façon que mille brèches restaient ouvertes à l'opportunisme.<br class='autobr' />
La déformation et la conjuration du silence autour du problème de l'attitude de la révolution prolétarienne envers l'Etat ne pouvaient manquer de jouer un rôle considérable au moment où les Etats, pourvus d'un appareil militaire renforcé par suite de la compétition impérialiste, sont devenus des monstres belliqueux exterminant des millions d'hommes afin de décider qui, de l'Angleterre ou de l'Allemagne, du capital financier anglais ou du capital financier allemand, régnera sur le monde.</p>
<h2 class="spip">Léon Trotsky, « Terrorisme et Communisme » :</h2>
<p>"Ou la démocratie, ou la guerre civile"</p>
<p>Kautsky ne connaît qu'une voie de salut : la démocratie. Il suffit qu'elle soit reconnue de tous et que tous consentent à s'y soumettre. Les socialistes de la droite doivent renoncer aux violences sanglantes par lesquelles ils exécutent la volonté de la bourgeoisie. La bourgeoisie elle-même doit renoncer à l'idée de maintenir jusqu'au bout sa situation privilégiée grâce aux Noske et aux lieutenants Vogel. Le prolétariat doit enfin, une fois pour toutes, abandonner le dessein de renverser la bourgeoisie autrement que par les voies constitutionnelles. Ces conditions étant bien observées, la révolution sociale doit se dissoudre sans douleur au sein de la démocratie. Il suffit, comme on s'en rend compte, que notre orageuse histoire consente à coiffer le bonnet de coton de Kautsky et à puiser de la sagesse dans sa tabatière.<br class='autobr' />
"Il n'y a que deux alternatives, - expose notre sage - ou la démocratie, ou la guerre civile" (p. 145). En Allemagne, où se trouvent, pourtant réunis les éléments d'une démocratie formelle, la guerre civile ne s'interrompt pas pour une heure, Kautsky en convient : "Avec l'Assemblée nationale actuelle, l'Allemagne ne peut certes pas retrouver la santé. Mais loin de concourir à sa guérison, nous la contrecarrerions si nous transformions la lutte contre l'Assemblée actuelle en une lutte contre le suffrage universel démocratique" (p. 152). Comme s'il s'agissait, en Allemagne, des formes de scrutin et non de la possession effective du pouvoir !<br class='autobr' />
L'Assemblée nationale actuelle, Kautsky le reconnaît, ne peut pas rendre la santé du pays. Que s'ensuit-il ? Qu'il faut recommencer la partie.<br class='autobr' />
Nos partenaires y consentiront-ils ? On peut en douter. Si la partie ne nous est pas avantageuse, c'est sans doute qu'elle les avantage.<br class='autobr' />
L'Assemblée nationale, incapable de "redonner la santé" au pays, est fort capable de préparer, par la dictature réticente de Noske, la dictature "sérieuse" de Ludendorff. Il en fut ainsi de l'Assemblée constituante qui prépara la voie à Koltchak. La prédestination historique de Kautsky, c'est précisément d'écrire, après le coup d'Etat, la n-plus-unième brochure qui expliquera la chute de la révolution par tout le cours antérieur de l'histoire, du singe à Noske et de Noske à Ludendorff. Autre est la tâche d'un parti révolutionnaire : elle consiste à prévoir le danger en temps opportun et à le prévenir par l'action. Pour cela, il n'y a aujourd'hui qu'une chose à faire : arracher le pouvoir à ses détenteurs véritables, aux agrariens et aux capitalistes qui se cachent derrière Ebert et Noske. La route bifurque donc en partant de l'Assemblée nationale : ou la dictature d'une clique impérialiste, ou la dictature du prolétariat. Nul chemin ne s'ouvre vers la "démocratie". Kautsky ne le voit pas. Non sans prolixité, il expose l'importance de la démocratie pour le développement politique et l'éducation organisatrice des masses et fait valoir qu'elle peut conduire le prolétariat à l'émancipation totale des masses (p. 72). C'est à croire qu'il ne s'est rien passé d'important ici-bas depuis le jour où fut écrit le programme d'Erfurt !<br class='autobr' />
Le prolétariat français, allemand et celui de quelques autres pays des plus importants, a pourtant milité pendant quelques décennies, en bénéficiant de tous les avantages de la démocratie, pour créer de puissantes organisations politiques. Cette voie de l'éducation du prolétariat à travers la démocratie vers le socialisme a pourtant été interrompue par un événement assez considérable : la guerre impérialiste mondiale. L'Etat de classe a pu, au moment où la guerre éclatait par sa faute, tromper le prolétariat avec l'aide des organisations dirigeantes de la démocratie socialiste et l'entraîner dans son orbite. Les méthodes démocratiques ont ainsi prouvé, en dépit des avantages indiscutables qu'elles procuraient à une certaine époque, leur action extrêmement limitée, puisque l'éducation démocratique de deux générations prolétariennes n'avait aucunement préparé le terrain politique à la compréhension et à l'appréciation d'un événement tel que la guerre impérialiste mondiale. Cette expérience ne permet pas d'affirmer que si la guerre avait éclaté dix ou vingt ans plus tard, elle eût trouvé le prolétariat politiquement mieux préparé. L'Etat démocratique bourgeois ne se borne pas à accorder aux travailleurs de meilleures conditions de développement politique par rapport à celles de l'absolutisme ; il limite ce même développement par sa légalité, il accumule et renforce avec art, parmi de petites aristocraties prolétariennes, les mœurs opportunistes et les préjugés légalistes. Au moment où la catastrophe - la guerre - devint imminente, l'école de la démocratie se révéla tout à fait incapable de conduire le prolétariat à la révolution. Il y fallut l'école barbare de la guerre, des ambitions social-impérialistes, des plus grands succès militaires et d'une défaite sans exemple. Après ces événements, qui ont apporté quelques modifications dans le monde et même dans le programme d'Erfurt, resservir les anciens lieux communs sur la signification du parlementarisme pour l'éducation du prolétariat, c'est retomber politiquement en enfance. Et c'est le malheur de Kautsky.<br class='autobr' />
Celui-ci écrit :<br class='autobr' />
"Une profonde méfiance à l'encontre de la lutte politique du prolétariat pour son émancipation, et à l'encontre de son action politique, caractérisait le proudhonisme. La même opinion se manifeste aujourd'hui [!!] et se recommande comme le nouvel évangile de la pensée socialiste, comme un produit de l'expérience que Marx ne connut pas et ne put pas connaître. En fait, nous n'y voyons qu'une variante d'une idée vieille d'un demi-siècle, que Marx a combattue et qu'il a vaincue" (pp. 58-59).<br class='autobr' />
Ainsi le bolchevisme n'est que... du proudhonisme réchauffé ! Au point de vue théorique, cette affirmation sans vergogne est l'une des plus impudentes de la brochure.<br class='autobr' />
Les proudhoniens répudiaient la démocratie pour la raison même qui leur faisait répudier la lutte politique en général. Ils étaient partisans de l'organisation économique des travailleurs sans intervention du pouvoir de l'Etat, sans bouleversements révolutionnaires ; ils étaient partisans de la mutualité ouvrière sur les bases de l'économie marchande. Dans la mesure où la force des choses les poussait à la lutte politique, ils préféraient, en tant qu'idéologues petits-bourgeois, la démocratie non seulement à la ploutocratie, mais même à dictature révolutionnaire. Qu'y a-t-il de commun avec nous, alors que nous rejetons la démocratie au nom d'un pouvoir prolétarien concentré, les proudhoniens étaient au contraire tous disposés à s'accorder avec une démocratie quelque peu diluée de fédéralisme, afin d'éviter le pouvoir révolutionnaire exclusif de la classe ouvrière. Kaustky aurait pu nous comparer avec bien plus de raison aux blanquistes adversaires des proudhoniens, aux blanquistes qui saisissaient bien l'importance du pouvoir révolutionnaire et se gardaient bien, en posant la question de sa conquête, de tenir religieusement compte des aspects formels de la démocratie. Mais pour justifier la comparaison des communistes avec les blanquistes, il faudrait ajouter que nous disposons d'une organisation révolutionnaire telle que n'en rêvèrent jamais les blanquistes : les soviets des députés ouvriers et soldats ; que nous avons eu et nous avons en notre parti une incomparable organisation de direction politique, pourvu d'un programme complet de révolution sociale ; et enfin que nos syndicats, marchant avec ensemble sous le drapeau communiste et soutenant sans réserve le pouvoir des Soviets, constituent un puissant appareil de transformation économique. On ne peut, dans ces conditions, parler de la résurrection par le bolchevisme des préjugés proudhoniens, qu'en perdant jusqu'aux derniers vestiges du sens historique et de la probité en matière de doctrine. La dégénérescence impérialiste de la démocratie<br class='autobr' />
Ce n'est pas sans raison que le mot démocratie a dans le vocabulaire politique une double signification. D'une part, il désigne le régime politique fondé sur le suffrage universel et sur les autres attributs de la "souveraineté populaire formelle. De l'autre, le mot "démocratie" désigne les masses populaires elles-mêmes, dans la mesure où elles ont une vie politique. Dans ces deux significations, la notion de démocratie s'érige au-dessus des considérations de classes.<br class='autobr' />
Ces particularités de la terminologie ont leur profonde signification politique. La démocratie en tant que système politique est d'autant plus inébranlable, plus achevée, plus ferme que la masse petite-bourgeoise des villes et des campagnes, insuffisamment différenciée au point de vue des classes, tient plus de place dans la vie sociale. La démocratie a atteint son apogée au XIX° siècle aux Etats-Unis d'Amérique et en Suisse. Outre-Océan, la démocratie gouvernementale de la République fédérative se fondait sur la démocratie agraire des fermiers. Dans la petite République helvétique, la petite bourgeoisie des villes et les paysans riches ont formé la base de la démocratie conservatrice des cantons réunis.<br class='autobr' />
Né de la lutte du Tiers-Etat contre le féodalisme, l'Etat démocratique devient très rapidement une arme contre les antagonismes de classes qui se développent au sein de la société bourgeoise. La démocratie bourgeoise réussit d'autant mieux à remplir sa tâche qu'elle est appuyée par une couche plus large de petite bourgeoisie, que l'importance de cette dernière est plus grande dans la vie économique du pays, que le niveau des antagonismes de classes est donc plus bas. Mais les classes moyennes prennent un retard croissant et sans espoir sur le développement historique, et plus elles retardent, moins elles peuvent parler au nom de la nation. Les doctrinaires petits-bourgeois (Bernstein et consorts) ont bien pu établir avec satisfaction que les classes moyennes ne disparaissent pas aussi rapidement que le supposait l'école marxiste. Et l'on peut convenir en effet que les éléments petits-bourgeois des villes et surtout des campagnes occupent encore numériquement une place très importante. Mais la signification capitale du développement est dans la perte par la petite bourgeoisie de son importance dans la production : la masse de valeur que cette classe apporte au revenu total de la nation a chuté infiniment plus vite que son importance numérique. Le développement historique s'est fondé toujours plus sur les pôles opposés de la société - bourgeoisie capitaliste et prolétariat - et non sur ces couches conservatrices héritées du passé.<br class='autobr' />
Plus la petite bourgeoisie perdait son importance sociale, et moins elle était capable de tenir avec autorité le rôle d'arbitre dans le grand conflit historique entre le capital et le travail. Numériquement très nombreuse, la petite bourgeoisie des villes et, plus encore, des campagnes, continuait pourtant à trouver son expression directe dans la statistique électorale du parlementarisme. L'égalité formelle de tous les citoyens en qualité d'électeurs ne faisait qu'attester plus nettement, dans cette circonstance, l'incapacité du "parlementarisme démocratique" à résoudre les questions essentielles que faisait surgir le développement historique. L'"égalité" des suffrages du prolétaire, du paysan en position de médiateur entre les deux antagonistes. Mais en fait la classe paysanne, arriérée au double point de vue de la culture et de la vie sociale, politiquement impuissante, servait dans tous les pays d'appui aux partis les plus réactionnaires, les plus aventuristes, les plus confus et les plus mercenaires, qui finissaient invariablement par soutenir le capital contre le travail.<br class='autobr' />
Précisément à l'encontre de toutes les prophéties de Bernstein, des Sombart, des Tougan-Baranovsky, la vitalité des classes moyennes n'a pas atténué l'intensité des crises révolutionnaires de la société bourgeoise, mais les a au contraire aggravées à l'extrême. Si la prolétarisation de petite bourgeoisie et de la classe paysanne avait revêtu des formes chimiquement pures, la conquête pacifique du pouvoir par le prolétariat au moyen du mécanisme de la démocratie parlementaire aurait été bien plus probable qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le fait auquel se cramponnaient les partisans de la petite bourgeoisie - sa vitalité - a été fatal même aux formes extérieures de la démocratie après que le capitalisme eut ébranlé ses fondements. Occupant dans la politique parlementaire une place qu'elle avait perdue dans la production, la petite bourgeoisie a définitivement compromis le parlementarisme en le réduisant à un bavardage diffus et à l'obstruction législative. Ce seul fait imposait au prolétariat le devoir de s'emparer du pouvoir de l'Etat indépendamment de la petite bourgeoisie et même contre elle, - non contre ses intérêts, mais contre son ineptie et contre sa politique inconsistante, toute en accès impulsifs et impuissants.<br class='autobr' />
"L'impérialisme - écrivait Marx à propos de l'empire de Napoléon III - est la forme la plus prostituée et ultime du pouvoir d'Etat que (...) la société bourgeoise pleinement développée a transformé en instrument d'asservissement du travail au capital". Cette définition dépasse le second Empire français et embrasse le nouvel impérialisme engendré dans le monde entier par les convoitises du capital national des grandes puissances. Dans le domaine économique, l'impérialisme supposait la chute définitive du rôle de la petite bourgeoisie ; dans le domaine politique, il signifiait l'anéantissement total de la démocratie, par la transformation de sa contexture même et par la subordination de tous ses moyens et de toutes ses institutions aux buts de l'impérialisme. Embrassant tous les pays indépendamment de leur destinée politique antérieure, l'impérialisme montra que tous les préjugés politiques lui étaient étrangers et qu'il était également disposé et capable de se servir, après les avoir socialement transformées et soumises, des monarchies de Nicolas Romanov ou de Wilhelm Hohenzollern, de l'autocratie présidentielle des Etats-Unis, et de l'impuissance de quelques centaines de législateurs frelatés du Parlement français. La dernière grande tuerie, ce bain de sang dans lequel la bourgeoisie a tenté de se rajeunir, nous a offert le tableau d'une mobilisation sans exemple de toutes les formes d'Etat, d'administration, d'orientation politique, d'écoles religieuses ou philosophiques, au service de l'impérialisme. Parmi les pédants même, dont la léthargie longue de quelques dizaines d'années n'avait pas été troublée par le développement de l'impérialisme, et qui continuaient à considérer la démocratie, le suffrage universel, etc., de leur point de vue traditionnel, bon nombre finirent par se rendre compte pendant la guerre que les notions coutumières avaient désormais un nouveau contenu. Absolutisme, monarchie parlementaire, démocratie : face à l'impérialisme - et donc face à la révolution qui vient prendre sa succession - toutes les formes gouvernementales de la domination bourgeoise, du tsarisme russe au fédéralisme quasi-démocratique de l'Amérique du Nord, sont égales en droits et font partie de combinaisons dans lesquelles elles se complètent indissolublement l'une l'autre. L'impérialisme a réussi à se soumettre au moment critique, par tous les moyens à sa disposition et notamment par les parlements - quelle que fût l'arithmétique des scrutins - la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, et même les couches supérieures du prolétariat. L'idée nationale qui avait guidé le Tiers-Etat dans son avènement au pouvoir eut au cours de la guerre impérialiste sa période de renaissance avec la "défense nationale". L'idéologie nationale se ralluma une dernière fois avec une vivacité inattendue au détriment de l'idéologie de classe. Le naufrage des illusions impérialistes non seulement chez les pays vaincus mais aussi avec quelque retard - chez les pays vainqueurs, a définitivement abattu ce qui fut autrefois la démocratie nationale, et avec elle son instrument essentiel, le parlement démocratique. La mollesse, la décomposition, l'impuissance de la petite bourgeoisie et de ses partis apparurent partout avec une terrible évidence. Dans tous les pays, la question du pouvoir se posa nettement en tant qu'épreuve de force ouverte entre la clique capitaliste régnant au grand jour ou en secret, disposant d'un corps de centaines de milliers d'officiers dressés, aguerris et sans scrupules, et le prolétariat révolutionnaire insurgé - tout cela en présence des classes moyennes épouvantées, éperdues et prostrées. Piètres billevesées que les propos que l'on peut tenir dans ces circonstances sur la conquête pacifique du pouvoir par le prolétariat au moyen du parlementarisme démocratique !<br class='autobr' />
Le schéma de la situation politique à l'échelle mondiale est absolument clair. Ayant amené les peuples épuisés et exsangues au bord de l'abîme, la bourgeoisie, et tout d'abord celle des pays vainqueurs, a démontré son incapacité absolue à les tirer de leur terrible situation et l'incompatibilité de son existence avec les progrès ultérieurs de l'humanité. Tous les groupes politiques intermédiaires, et en tout premier lieu les partis social-patriotes, pourrissent vivants sur pied. Le prolétariat qu'ils ont trompé leur est tous les jours plus hostile et se renforce dans sa conviction révolutionnaire comme la seule force qui puisse sauver les peuples de la barbarie et de la mort. L'histoire n'assure pourtant pas à cet instant au parti de la révolution sociale une majorité parlementaire formelle. En d'autres termes, elle n'a pas transformé les nations en clubs de discussion votant solennellement à la majorité des voix le passage à la révolution sociale, Au contraire, la révolution violente est devenue une nécessité, justement parce que les exigences pressantes de l'histoire ne peuvent être satisfaites par l'appareil de la démocratie parlementaire. La bourgeoisie capitaliste se dit :<br class='autobr' />
"Tant que je posséderai les terres, les usines, les fabriques, les banques, tant que je dominerai la presse, les écoles, les universités, tant que je tiendrai entre mes mains - et c'est l'essentiel - l'armée, le mécanisme de la démocratie, de quelque façon qu'on le remanie, demeurera soumis à ma volonté. La petite bourgeoisie inepte, conservatrice et dépourvue de caractère, m'est aussi soumise spirituellement qu'elle l'est matériellement. J'écraserai ses aspirations par la puissance de mes entreprises, de mes bénéfices, de mes projet et de mes crimes. Quand, mécontente, elle murmurera, je créerai des soupapes de sûreté, des paratonnerres à la douzaine. Je susciterai, quand j'en aurai besoin, des partis d'opposition qui disparaîtront aussitôt après avoir rempli leur mission en donnant à la petite bourgeoisie l'occasion de manifester son indignation sans causer le moindre préjudice au capitalisme. Je maintiendrai pour les masses populaires le régime de l'instruction générale obligatoire qui les maintient à la limite de l'ignorance et ne leur permet pas de s'élever au-dessus du niveau reconnu inoffensif par mes experts en soumission des esprits. Je corromprai, je tromperai et je terroriserai les couches les plus privilégiées ou les plus arriérées du prolétariat. Grâce à l'ensemble de ces mesures, tant que ces instruments indispensables d'oppression et d'intimidation resteront entre mes mains, j'empêcherai l'avant-garde de la classe ouvrière de conquérir la conscience du plus grand nombre".<br class='autobr' />
A quoi le prolétariat révolutionnaire répond :<br class='autobr' />
"Par conséquent, la première condition de salut est d'arracher à la bourgeoisie ses instruments de domination. Nul espoir n'est permis d'atteindre pacifiquement au pouvoir alors que la bourgeoisie conserve tous les instruments de domination. Triplement insensé, l'espoir d'arriver au pouvoir par la voie que la bourgeoisie indique et qu'elle barricade en même temps, la voie de la démocratie parlementaire. Il n'est qu'un chemin : arracher le pouvoir à la bourgeoisie en lui ôtant les instruments matériels de sa domination. Quel que soit le rapport apparent des forces au parlement, je socialiserai les principales forces et les principaux moyens de production. Je libérerai la conscience des classes petites-bourgeoises hypnotisées parle capitalisme. Je leur montrerai par les faits ce qu'est la production socialiste. Alors même les couches les plus arriérées, les plus ignorantes et les plus terrorisées de la population me soutiendront et adhéreront volontairement et consciemment à l'œuvre d'édification socialiste".<br class='autobr' />
Quand le pouvoir russe des Soviets dispersa l'Assemblée constituante, ce fait parut aux dirigeants social-démocrates de l'Europe, sinon le prélude de la fin du monde, du moins une rupture arbitraire et brutale avec tout le développement antérieur du socialisme. Ce n'était cependant qu'une conséquence inévitable de la nouvelle situation créée par l'impérialisme et la guerre. Si le communisme russe a été le premier à en tirer les conclusions théoriques et pratiques, c'est pour les mêmes raisons historiques qui ont contraint le prolétariat russe à s'engager le premier dans la voie de la lutte pour le pouvoir.<br class='autobr' />
Tout ce qui s'est passé depuis en Europe nous démontre que nous avons eu raison. Croire à la possibilité de restaurer la démocratie dans toute sa pureté, c'est se nourrir de pauvres utopies réactionnaires. Métaphysique de la démocratie<br class='autobr' />
Sentant le sol historique se dérober sous ses pas dans la question de la démocratie, Kautsky passe sur le terrain de la philosophie normative. Au lieu d'examiner ce qui est, il se met épiloguer sur ce qui devrait être.<br class='autobr' />
Les principes de la démocratie - souveraineté du peuple, suffrage universel, libertés - lui apparaissent dans l'auréole du devoir moral. Ils se dissocient de leur contenu historique et, considérés dans leur nature abstraite, apparaissent invariables et sacrés. Ce péché métaphysique n'est pas le fait du hasard. Feu Plekhanov, après avoir été, dans les meilleures époques de sa vie, l'adversaire irréductible du kantisme, tenta lui aussi ver la fin de ses jours, alors qu'il était emporté par la vague du patriotisme, de s'accrocher au fétu de paille de l'impératif catégorique ; et c'est bien caractéristique...<br class='autobr' />
A la démocratie réelle dont le peuple allemand vient de faire la connaissance pratique, Kautsky oppose une espèce de démocratie idéale, comme on oppose la chose en soi au phénomène vulgaire. Kautsky ne nous indique avec assurance aucun pays dont la démocratie garantisse le passage indolore au socialisme. En revanche, il est fermement convaincu que cette démocratie doit exister. A l'Assemblée nationale allemande actuelle, cet instrument de l'impuissance, de la malfaisance réactionnaire, des expédients vils, Kautsky oppose une autre Assemblée nationale, une Assemblée nationale véritable, authentique, qui possède toutes les qualités - à une près : elle n'existe pas.<br class='autobr' />
La doctrine de la démocratie formelle n'est pas du socialisme scientifique, mais se rattache à la théorie du soi-disant droit naturel. L'essence du droit naturel réside dans la reconnaissance de normes juridiques éternelles et invariables qui trouvent aux différentes époques et chez les différents peuples des expression plus ou moins restreintes et déformées. Le droit naturel de l'histoire moderne, tel que l'a produit le moyen-âge, comportait avant tout une protestation contre les privilèges des ordres, contre les abus de la législation du despotisme et contre d'autres produits "artificiels" du droit positif féodal. Les idéologues du Tiers-Etat, encore faible, exprimaient ses intérêts de classe sous la forme de quelques normes idéales qui devaient devenir par la suite l'enseignement de la démocratie et acquérir en même temps un caractère individualiste. L'individu est une fin en soi ; les hommes ont tous le droit d'exprimer leur pensée par la parole et l'écrit ; tout homme a un droit de suffrage égal à celui des autres. En tant que mots d'ordre de lutte contre le féodalisme, les revendications de la démocratie avaient un caractère progressif. Mais plus on avance, et plus la métaphysique du droit naturel (la théorie de la démocratie formelle) révèle son aspect réactionnaire : l'instauration d'une norme idéale pour contrôler les exigences réelles des masses ouvrières et des partis révolutionnaires.<br class='autobr' />
Si l'on jette un coup d'œil sur la succession historique des conceptions du monde, la théorie du droit naturel apparaît comme une transposition du spiritualisme chrétien, débarrassé de son mysticisme grossier. L'Evangile annonça à l'esclave qu'il avait une âme pareille à celle de son maître et institua ainsi l'égalité de tous les hommes devant le tribunal céleste. En fait, l'esclave resta esclave et la soumission lui devint un devoir religieux. Il trouvait dans l'enseignement chrétien une expression mystique à son obscure protestation contre sa condition d'humilié. Mais à côté de la protestation, il y avait aussi la consolation. "Tu possèdes une âme immortelle, même si tu es pareil à une bête de somme", lui disait le christianisme ; là résonnait une note d'indignation. Mais le christianisme ajoutait : "Tu es peut-être pareil à une bête de somme, mais une récompense éternelle attend ton âme immortelle" ; c'était la voix de la consolation. Ces deux notes se sont associées de diverses manières dans le christianisme historique, selon les époques et selon les classes. Mais dans l'ensemble le christianisme devint, comme toutes les autres religions, un moyen d'endormir la conscience des masses opprimées.<br class='autobr' />
Le droit naturel, devenu théorie de la démocratie, disait à l'ouvrier : "Tous les hommes sont égaux devant la loi, quels que soient leur origine, leurs biens et le rôle qu'ils remplissent ; ils ont tous un droit égal à décider par leur suffrage des destinées du peuple". Cette norme idéale a fait œuvre révolutionnaire dans la conscience des masses dans la mesure où elle condamnait l'absolutisme, les privilèges aristocratiques, le suffrage censitaire. Mais plus on avançait, plus elle endormait la conscience des masses, plus elle légalisait l'esclavage et l'humiliation : comment, en effet, se révolter contre l'asservissement si chacun a une voix égale pour déterminer les destinées du peuple ?<br class='autobr' />
Rothschild, qui a su monnayer le sang et la sueur du monde en beaux napoléons d'or, n'a qu'une voix élections parlementaires. L'obscur mineur qui ne sait pas signer son nom, qui toute sa vie durant dort sans se dévêtir et mène dans la société l'existence d'une taupe, est pourtant, lui aussi, détenteur d'une parcelle de la souveraineté populaire, l'égal de Rotschild devant les tribunaux et aux élections. Dans les conditions réelles de la vie, dans le processus économique, dans les relations sociales, dans le mode de vie, les hommes sont devenus de plus en plus inégaux : accumulation de richesses inouïes à un pôle, de la misère et du désespoir à l'autre. Mais dans la sphère de la superstructure juridique de l'Etat, ces terribles contradictions disparaissaient ; on n'y rencontre que des ombres légales dépourvues de corps. Propriétaire foncier, journalier agricole, capitaliste, prolétaire, ministre, cireur de bottes, tous sont égaux en tant que "citoyens" et "législateurs". L'égalité mystique du christianisme est descendue des cieux d'un degré sous la forme de l'égalité "naturelle" et "juridique" de la démocratie. Mais elle n'est pas descendue jusqu'à la terre même, jusqu'au fondement économique de la société. Pour l'obscur journalier qui ne cesse à aucune heure de sa vie d'être une bête de somme au service de la bourgeoisie, le droit idéal d'influer sur les destinées du peuple par les élections parlementaires est à peine plus réel que la félicité qu'on lui promettait naguère au royaume des cieux.<br class='autobr' />
Guidé par les intérêts pratiques du développement de la classe ouvrière, le parti socialiste entra à un moment donné dans la voie du parlementarisme. Mais cela ne signifiait absolument pas qu'il ait reconnu en principe la théorie métaphysique de la démocratie comme fondée sur un droit supérieur à l'histoire et aux classes sociales. La doctrine prolétarienne considérait la démocratie comme un instrument au service de la société bourgeoise, entièrement adapté aux besoins et aux buts des classes dominantes. Mais, vivant du travail du prolétariat et ne pouvant lui refuser, sous peine de se ruiner, de légaliser au moins quelques aspects de la lutte des classes, la société bourgeoise donnait ainsi aux partis socialistes la possibilité d'utiliser, à une période donnée et dans des limites données, le mécanisme de la démocratie, sans le moins du monde lui prêter serment comme s'il s'agissait d'un principe intangible.<br class='autobr' />
La tâche essentielle du parti socialiste fut, à toutes les époques de sa lutte, de créer les conditions d'une égalité réelle, économique, d'une égalité de vie entre les membres de la communauté humaine fondée sur la solidarité. C'est précisément pourquoi les théoriciens du prolétariat devaient démasquer la métaphysique de la démocratie, qui sert de couverture philosophique à des mystifications politiques.<br class='autobr' />
Le parti démocratique, dévoilant aux masses, à l'époque de son enthousiasme révolutionnaire, le mensonge du dogme de l'Eglise, qui ne sert qu'à les opprimer et à les endormir, leur disait : "On vous berce avec la promesse du bonheur éternel après la mort, alors qu'ici-bas vous êtes sans droits et enchaînés par l'arbitraire". De même, le parti socialiste n'avait pas moins raison de leur dire quelques dizaines d'années plus tard : "On vous endort avec une fiction d'égalité civique et de droits politiques ; mais la possibilité de réaliser ces droits vous est ôtée ; l'égalité juridique, conventionnelle et illusoire, devient une idéale chaîne de forçat qui enchaîne chacun d'entre vous au char du capital".<br class='autobr' />
En vue de sa tâche fondamentale, le parti socialiste mobilisa les masses aussi pour l'action parlementaire, mais jamais et nulle part le parti en tant que tel ne s'engagea à ne conduire les masses vers le socialisme que par la démocratie. En nous adaptant au régime parlementaire, nous nous bornions, au cours de l'époque précédente, à démasquer théoriquement la démocratie que nous n'avions pas encore la force de vaincre pratiquement. Mais la parabole idéologique du socialisme, qui se dessine en dépit de toutes les déviations, chutes et même trahisons, aboutit inéluctablement au rejet de la démocratie et à son remplacement par un mécanisme prolétarien dès que la classe ouvrière a les forces nécessaires.<br class='autobr' />
Nous n'en donnerons qu'une preuve, mais suffisamment frappante. En 1888, Paul Lafargue écrivait dans le Social-Démocrate (russe) : "Le parlementarisme est un système gouvernemental qui donne au peuple l'illusion de gérer lui-même les affaires du pays, alors que tout le pouvoir est, en fait, concentré entre les mains de la bourgeoisie, et pas même de la bourgeoisie entière, mais de quelques couches sociales se rattachant à cette classe. Dans la première période de sa domination, la bourgeoisie ne comprend pas ou ne ressent pas le besoin de donner cette illusion au peuple. C'est pourquoi tous les pays parlementaires de l'Europe ont commencé par un suffrage restreint ; partout, le droit de diriger les destinées politiques du pays en élisant les députés a d'abord appartenu aux propriétaires plus ou moins riches et ne s'est étendu qu'ensuite aux citoyens moins favorisés par la fortune, jusqu'au moment où le privilège de quelques-uns est devenu dans certains pays le droit de tous et de chacun.<br class='autobr' />
"En société bourgeoise, plus le patrimoine social est considérable et plus faible est le nombre de ceux qui se l'approprient ; il en est de même du pouvoir : au fur et à mesure que s'accroissent la masse des citoyens jouissant de droits politiques et le nombre des gouvernants élus, le pouvoir effectif se concentre et devient le monopole d'un groupe de personnalités chaque jour plus étroit." Tel est le mystère des majorités.<br class='autobr' />
Aux yeux du marxiste Lafargue, le parlementarisme. subsiste aussi longtemps que la domination de la bourgeoisie. "Le jour, écrit-il, où le prolétariat d'Europe et d'Amérique s'emparera de l'Etat, il devra organiser un pouvoir révolutionnaire et administrer dictatorialement la société tant que la bourgeoisie n'aura pas disparu en tant que classe".<br class='autobr' />
Kautsky connaissait à l'époque cette appréciation marxiste du parlementarisme, et il l'a maintes fois répété lui-même, quoique sans cette clarté et ce mordant français. Le reniement théorique de Kautsky consiste précisément à abandonner la dialectique matérialiste pour revenir au droit naturel en reconnaissant le principe démocratique comme absolu et intangible. Ce que le marxisme dénonçait comme un mécanisme transitoire de la bourgeoisie, ce qui ne pouvait faire l'objet que d'une utilisation politique temporaire dans le but de préparer la révolution prolétarienne, est sanctifié par Kautsky comme le principe suprême situé au-dessus des classes et auquel se subordonnent sans discussion les méthodes de la lutte prolétarienne. La dégénérescence contre-révolutionnaire du parlementarisme a trouvé son expression la plus achevée dans la divinisation de la démocratie par les théoriciens décadents de la II° Internationale. L'Assemblée constituante<br class='autobr' />
D'une façon générale, l'obtention par le parti du prolétariat d'une majorité démocratique dans un parlement démocratique n'est pas une impossibilité absolue. Mais ce fait, même s'il se réalisait, n'apporterait rien de nouveau en matière de principe au déroulement des événements. Influencés par la victoire parlementaire du prolétariat, des éléments intermédiaires de l'intelligentsia offriraient peut-être une moindre résistance au nouveau régime. Mais la résistance essentielle de la bourgeoisie serait déterminée par des faits tels que l'état d'esprit de l'armée, le degré d'armement des ouvriers, la situation dans les pays voisins ; et la guerre civile suivrait son cours sous l'influence de ces facteurs très réels et non de l'instable arithmétique parlementaire.<br class='autobr' />
Notre parti ne s'est pas refusé à conduire le prolétariat à la dictature en passant par la démocratie, car il se rendait clairement compte des avantage offerts à la propagande et à l'action politique par un tel passage "légalisé" au nouveau régime. De là notre tentative de convoquer l'Assemblée constituante. Cette tentative a échoué. Le paysan russe, que la révolution venait d'éveiller à la vie politique, se trouva en présence d'une douzaine de partis dont chacun semblait se donner pour but de lui brouiller les idées. L'Assemblée constituante se mit en travers de la révolution et fut balayée.<br class='autobr' />
La majorité "conciliatrice" de l'Assemblée constituante n'était que le reflet politique de la sottise et de l'irrésolution des couches intermédiaires des villes et des campagnes et des éléments les plus arriérés du prolétariat. Si nous nous placions au point de vue des possibilités historiques abstraites, nous pourrions dire que la crise eût été moins douloureuse si l'Assemblée constituante avait, en un ou deux ans de travail, définitivement discrédité les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, montrant aux masses qu'il n'y a en réalité que deux forces : le prolétariat révolutionnaire dirigés par les. communistes, et la démocratie contre-révolutionnaire a la tête de laquelle se placent des généraux et des amiraux. Mais le nœud de la question était ailleurs : le pouls de la situation intérieure était alors loin de battre au même rythme que celui de la situation internationale. Si notre parti s'en était remis, pour toutes les responsabilités, à la pédagogie objective du "cours des choses", l'évolution des événements militaires aurait pu nous devancer. L'impérialisme allemand aurait pu s'emparer de Petersbourg dont le gouvernement de Kerensky avait fait commencer l'évacuation. La perte de Petersbourg aurait été un coup mortel pour le prolétariat russe, car toutes les meilleurs forces de la révolution étaient concentrées là, dans la flotte de la Baltique et dans la capitale rouge.<br class='autobr' />
On ne peut donc pas reprocher à notre parti d'avoir agi à contre-courant du cours historique, mais plutôt d'avoir sauté d'un bond plusieurs degrés de l'évolution politique. Il a enjambé les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks pour ne pas permettre au militarisme allemand d'enjamber le prolétariat russe et de conclure la paix avec l'Entente au détriment de la révolution, avant que celle-ci ait eu le temps de déployer ses ailes sur le monde entier.<br class='autobr' />
Il n'est pas difficile de déduire de ce qui précède les réponses aux deux questions que nous pose insidieusement Kautsky. D'abord, pourquoi avons-nous convoqué l'Assemblée constituante, puisque nous avions en vue la dictature du prolétariat ? Et ensuite, si la première Assemblée constituante que nous avons cru devoir convoquer s'est montrée réactionnaire et si elle n'a pas correspondu aux intérêts de la révolution, pourquoi nous refusons-nous à convoquer une nouvelle Assemblée constituante ? L'arrière-pensée de Kautsky, c'est que nous avons répudié la démocratie, non pas pour des raisons de principe, mais parce qu'elle était contre nous. Rétablissons les faits afin de mieux attraper par ses deux oreilles cette insinuante ânerie.<br class='autobr' />
Le mot d'ordre : "Tout le pouvoir aux Soviets !" fut avancé par notre parti dès le début de la révolution, c'est-à-dire bien avant la dissolution de l'Assemblée constituante, et même bien longtemps avant la parution du décret qui la convoquait. Nous n'opposions pas, il est vrai, les Soviets à la future Assemblée constituante, dont le gouvernement de Kerensky rendait, en la retardant sans cesse, la convocation tout à fait problématique ; mais en tout cas nous ne considérions pas la future Assemblée constituante à la manière des démocrates petits-bourgeois qui voyaient en elle le maître du pays russe appelé à tout décider.<br class='autobr' />
Nous faisions comprendre aux masses que leurs propres organisations révolutionnaires, les Soviets, devaient et pouvaient être véritablement maîtresses de la situation. Si nous n'avons pas répudié formellement à l'avance l'Assemblée constituante, c'est uniquement parce qu'elle ne se présentait pas en opposition avec le pouvoir des Soviets, mais avec celui de Kerensky, qui n'était pourtant lui-même que l'homme de paille de la bourgeoisie. Nous avions décidé à l'avance que si la majorité nous appartenait à l'Assemblée constituante, elle se dissoudrait elle-même en transmettant ses pouvoirs aux Soviets, comme fit plus tard la Douma municipale de Pétrograd, élue sur les bases du suffrage démocratique le plus large. Dans mon petit livre sur la Révolution d'octobre [1] , je me suis efforcé de montrer les raisons qui faisaient de l'Assemblée constituante le reflet attardé d'une époque déjà dépassée par la révolution.<br class='autobr' />
N'envisageant l'organisation du pouvoir révolutionnaire que dans les Soviets, et ceux-ci détenant déjà, au moment de la convocation de l'Assemblée constituante, le pouvoir effectif, la question était inévitablement résolue pour nous dans le sens de la dispersion par la force de l'Assemblée constituante, qui ne pouvait être disposée à se dissoudre elle-même au bénéfice du pouvoir des Soviets.<br class='autobr' />
Mais pourquoi, nous demande Kautsky, ne convoquez-vous pas une nouvelle Assemblée constituante ?<br class='autobr' />
Parce que nous n'en voyons pas le besoin. Si la première Assemblée constituante pouvait encore momentanément jouer un rôle progressif en sanctionnant, aux yeux des éléments petits-bourgeois, le régime des Soviets qui se constitue à peine, maintenant, après deux années de dictature victorieuse du prolétariat, après l'échec total de toutes les entreprises démocratiques en Sibérie, sur les côtes de la mer Blanche, en Ukraine, au Caucase, le pouvoir soviétique n'a plus besoin d'être consacré par l'autorité douteuse de l'Assemblée constituante. Mais Kautsky d'interroger sur le ton de Lloyd George : ne sommes-nous pas en droit, s'il en est ainsi, de conclure que le pouvoir des Soviets se maintient par la volonté d'une minorité, puisqu'il élude une consultation générale qui permettrait de vérifier sa suprématie ?<br class='autobr' />
Ce trait passe à côté du but.<br class='autobr' />
Même pendant la période de développement "pacifique" et stable, le régime parlementaire ne traduisait qu'assez grossièrement l'Etat d'esprit du pays ; à l'époque des tempêtes révolutionnaires, il a complètement perdu la faculté de suivre la lutte et l'évolution de la conscience politique. Le régime des Soviets, lui, institue un contact infiniment plus étroit, plus organique, plus honnête avec la majorité des travailleurs. Sa signification la plus importante n'est pas de refléter statiquement la majorité, mais de la former dynamiquement. Entrée dans la voie de la dictature révolutionnaire, la classe ouvrière russe a signifié par cela même qu'elle n'édifie pas, en période de transition, sa politique sur l'art inconsistant de rivaliser avec des partis caméléons dans la chasse aux voix paysannes, mais sur la participation effective des masse paysannes, la main dans la main avec le prolétariat, à l'œuvre d'administration du pays en fonction des intérêts véritables des travailleurs. C'est là une démocratie autrement profonde que la démocratie parlementaire.<br class='autobr' />
Maintenant que la tâche essentielle de la révolution, la question de vie ou de mort, consiste à repousser militairement l'attaque enragée des bandes blanches, Kautsky pense-t-il qu'une "majorité parlementaire" quelconque pourrait assurer une organisation plus énergique, plus dévouée, plus victorieuse de la défense révolutionnaire ? Les conditions de lutte se posent si nettement dans le pays de la révolution lâchement pris à la gorge par l'étau du blocus, que tous les groupes des classes intermédiaires n'ont le choix qu'entre Denikine et le gouvernement des Soviets. En faut-il de nouvelles preuves après que l'on a vu les partis du juste milieu par principe, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, se diviser selon cette ligne même ?<br class='autobr' />
En nous proposant un nouveau scrutin pour la Constituante, Kautsky présumerait-il l'interruption de la guerre civile pendant la période électorale ? En vertu de quelle décision ? S'il a l'intention de faire agir dans ce sens la II° Internationale, hâtons-nous de lui révéler qu'elle n'a guère plus de crédit chez Denikine que chez nous. Si la guerre entre les bandes de l'impérialisme et l'armée des ouvriers et des paysans se poursuit, si les élections doivent nécessairement se limiter au territoire des Soviets, Kautsky exigera-t-il que nous laissions aux partis qui soutiennent Denikine contre nous le droit de réapparaître librement ? Bavardage méprisable et vain : jamais, quelles que soient les circonstances, aucun gouvernement ne peut permettre de mobiliser à l'arrière de ses armées les forces des ennemis auxquels il fait la guerre.<br class='autobr' />
Le fait que la fleur de notre population travailleuse est en ce moment aux fronts n'occupe pas une des moindres places dans la position de la question. Les prolétaires avancés, les paysans les plus conscients, ceux qui, dans toutes les élections comme dans toutes les actions politiques des masses, se placent au premier rang et dirigent l'opinion publique des travailleurs, sont tous en ce moment en train de se battre et de mourir comme commandants, commissaires, soldats de l'Armée rouge. Si les gouvernements les plus "démocratiques" des Etats bourgeois, dont le régime se fonde sur le parlementarisme, n'ont pas estimé possible de procéder aux élections pendant toute la durée de la guerre, il est d'autant plus absurde de demander une chose pareille à la République des Soviets, dont le régime n'est en rien fondé sur le parlementarisme. Il nous suffit largement que le gouvernement révolutionnaire de la Russie n'ait pas entravé, même aux heures les plus graves, le renouvellement périodique de ses propres organes électifs, les Soviets locaux et centraux.<br class='autobr' />
Nous dirons enfin, ultime conclusion - the last and the least - pour l'information de Kautsky, que les kautskistes russes eux-mêmes, les mencheviks Martov et Dan, ne croient pas possible de demander actuellement la convocation de l'Assemblée constituante et remettent ce beau projet à des temps meilleurs. Mais en aura-t-on besoin, alors ? Il est permis d'en douter. La guerre civile terminée, la dictature de la classe ouvrière révélera sa force créatrice et montrera dans les faits aux masses les plus arriérées tout ce qu'elle peut leur donner. Par l'application rationnelle du travail obligatoire et par une organisation centralisée de la répartition des produits, toute la population du pays sera entraînée dans le système soviétique général d'économie et d'auto-gouvernement. Les Soviets eux-mêmes, aujourd'hui organes du pouvoir, se transformeront peu à peu en organisations purement économiques. Dans ces conditions, nous doutons que l'idée de couronner la trame réelle de la société socialiste au moyen d'une Assemblée constituante bien archaïque, vienne à qui que ce soit, d'autant plus que cette Assemblée ne pourrait que constater la "constitution" avant elle et sans elle de toutes les institutions dont le pays avait besoin [2] .<br class='autobr' />
Notes<br class='autobr' />
[1] Traduction française : L'avènement du bolchevisme, Paris, 1977 (Petite collection Maspero).<br class='autobr' />
[2] Afin de nous séduire en faveur de l'Assemblée constituante, Kautsky appuie son argumentation fondée sur l'impératif catégorique de considération empruntées au cours des changes. Citons : "La Russie a besoin de l'aide du capital étranger ; or, cette aide fera défaut à la Russie des Soviets, si elle ne convoque pas l'Assemblée constituante et n'accorde pas de liberté de presse, non que les capitalistes soient pénétrés d'idéalisme démocratique - ils n'ont pas hésité à prêter au tsarisme bon nombre de milliards - mais parce qu'ils ne feront pas, en affaires, confiance au régime des des Soviets" (p.114). Il y a un grain de vérité dans ce galimatias. La Bourse a, en effet, soutenu le gouvernement de Koltchak quand il s'appuyait sur l'Assemblée constituante. Mais elle le soutint plus énergiquement encore quand il eut dispersé la Constituante. Par l'expérience de Koltchak, la Bourse s'est confirmée dans sa conviction que le mécanisme de la démocratie bourgeoise peut être utile pour servir la cause du capitalisme, et jeté ensuite comme un vêtement usé. Il se peut bien que la Bourse consente à l'Assemblée constituante de nouveaux prêts sur gage, dans l'espoir, pleinement justifié par l'expérience antérieure, de voir l'Assemblée constituante ramener la dictature capitaliste. Nous ne pensons pas payer à ce prix la "confiance en affaires" de la Bourse, et nous lui préférons résolument la "confiance" inspirée à toute Bourse réaliste par les armes de l 'Armée rouge. (Note de l'auteur)<br class='autobr' />
Extrait de Terrorisme et Communisme</p>
<p>"Le court épisode de la première révolution faite par le prolétariat pour le prolétariat s'est terminé par le triomphe de ses ennemis. Cet épisode (du 18 mars au 28 mai) a duré 72 jours". (P.L. Lavrov, La Commune de Paris. du 18 mars 1871. Petrograd, 1919, p. 160). L'impréparation des partis socialistes de la Commune<br class='autobr' />
La Commune de Paris de 1871 a été la première tentative historique - faible encore - de domination de la classe ouvrière. Nous chérissons le souvenir de la Commune en dépit de son expérience par trop restreinte, du manque de préparation de ses membres, du caractère confus de son programme, de l'absence d'unité parmi ses dirigeants, de l'indécision de ses projets, de l'irrémédiable confusion dans l'exécution, et de l'effroyable désastre qui en résulta fatalement. Nous saluons dans la Commune, selon une expression de Lavrov, "la première aurore, encore bien pâle, de la première République du prolétariat". Kautsky ne l'entend pas du tout ainsi. Consacrant la plus grande partie de son livre à établir une opposition grossièrement tendancieuse entre la Commune et le pouvoir soviétique, il voit les qualités prédominantes de la Commune là où nous voyons son malheur et ses torts.<br class='autobr' />
Kautsky démontre avec application que la Commune de Paris ne fut pas préparée "artificiellement" mais qu'elle surgit à l'improviste, en prenant les révolutionnaires par surprise, contrairement à la révolution d'Octobre, qui fut minutieusement préparée par notre parti. C'est indiscutable. N'ayant pas le courage de formuler clairement ses idées profondément réactionnaires, Kautsky ne nous dit pas franchement si les révolutionnaires parisiens de 1871 méritent d'être approuvés pour n'avoir pas prévu l'insurrection prolétarienne et, partant, pour ne pas s'y être préparés, et si nous devons être blâmés pour avoir prévu l'inévitable et pour être allés consciemment à la rencontre des événements. Mais tout l'exposé de Kautsky est conçu de manière à provoquer dans l'esprit du lecteur précisément cette impression : un malheur s'est tout bonnement abattu sur les communards (le philistin bavarois Vollmar n'a-t-il pas, un jour, regretté que les communards ne soient pas allés se coucher plutôt que de prendre le pouvoir ?) et c'est pourquoi ils méritent toute notre indulgence ; les bolcheviks, eux, sont allés consciemment au devant du malheur (la conquête du pouvoir) et c'est pourquoi il ne leur sera pardonné ni dans ce monde, ni dans l'autre. Poser la question de la sorte peut paraître d'une incroyable absurdité. Il n'en est pas moins vrai que cela découle inévitablement de la position des "indépendants kautskystes" qui rentrent là tête dans leurs épaules pour ne rien voir, pour ne rien prévoir, et qui ne peuvent faire un pas en avant s'ils n'ont reçu au préalable une bonne bourrade dans le dos.<br class='autobr' />
"Humilier Paris, écrit Kautsky, lui refuser l'autonomie, le destituer de son titre de capitale, le désarmer pour s'aventurer ensuite, en toute sécurité, dans un coup d'Etat monarchiste, telle était la tâche capitale de l'Assemblée Nationale et de Thiers qu'elle venait d'élire chef du pouvoir exécutif. De cette situation naquit le conflit qui devait mener à l'insurrection parisienne.<br class='autobr' />
"On voit à quel point est différent le coup d'Etat accompli par le bolchevisme, qui puisa sa force dans les aspirations à la paix, qui avait derrière lui la masse paysanne ; qui, à l'Assemblée Nationale, n'avait pas de monarchistes contre lui, mais des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks.<br class='autobr' />
"Les bolcheviks sont parvenus au pouvoir par une révolution bien préparée, qui leur mit d'un coup entre les mains toute la machine gouvernementale, dont ils tirent à l'heure actuelle le parti le plus énergique et le plus impitoyable pour soumettre leurs adversaires, y compris ceux qui appartiennent au prolétariat.<br class='autobr' />
"En revanche, personne ne fut plus étonné de l'insurrection de la Commune que les révolutionnaires eux-mêmes, et pour beaucoup de ceux-ci ce conflit était au plus haut point indésirable" (p. 44).<br class='autobr' />
Afin de se faire une idée bien nette du sens réel de ce qui est dit ici par Kautsky à propos des communards, nous apporterons l'intéressant témoignage suivant :<br class='autobr' />
"Le 1er mars 1871, écrit Lavrov dans son livre instructif sur la Commune, c'est-à-dire six mois après la chute de l'Empire et quelques avant l'explosion de la Commune, les personnalités dirigeantes de l'Internationale à Paris n'avaient toujours pas de programme politique défini.<br class='autobr' />
"Après le 18 mars, Paris était aux mains du prolétariat, mais ses leaders, déconcertés par leur puissance inattendue, ne prirent pas les mesures les plus élémentaires [1]"<br class='autobr' />
"Vous n'êtes pas taillés pour votre rôle, votre seul souci est de vous dégager", déclara un membre du Comité central de la Garde Nationale. "Il y avait là beaucoup de vérité - écrit Lissagaray , participant et historien de la Commune - mais, au moment même de l'action, le manque d'organisation préalable et de préparation provient trop souvent du fait que les rôles incombent à des hommes qui ne sont pas de taille à les remplir [2]"<br class='autobr' />
Il ressort déjà de ce qui précède (plus loin, ce sera plus évident encore) que si les socialistes parisiens n'ont pas entrepris de lutte directe pour le pouvoir, cela s'explique par leur inconsistance théorique et leur désarroi politique, et nullement par des considérations de tactique plus élevées.<br class='autobr' />
Il est hors de doute que la fidélité du même Kautsky aux traditions de la Commune se traduira surtout par le profond étonnement avec lequel il accueillera la Révolution prolétarienne en Allemagne, où il ne voit qu'"un conflit au plus haut degré indésirable". Nous doutons cependant que les générations futures lui en fassent un mérite. L'essence même de son analogie historique n'est, devons-nous dire, qu'un mélange de confusion, de réticences et de truquages.<br class='autobr' />
Les intentions que Thiers nourrissait à l'égard de Paris, Milioukov, soutenu ouvertement par Tchernov et Tseretelli, les nourrissait à l'égard de Petersbourg. De Kornilov à Potressov, tous répétaient jour après jour que Petersbourg s'était isolé du pays, qu'il n'avait plus rien de commun avec celui-ci, et que, dépravé jusqu'à la moelle, il voulait lui imposer sa volonté. Abattre et humilier Petersbourg, telle était la tâche première de Milioukov et de ses acolytes. Et cela se passait à l'époque où Petersbourg était le véritable foyer de la révolution qui n'avait pas encore réussi à s'affermir dans les autres parties du pays. Afin de lui faire donner une bonne leçon, Rodzianko, ex-président de la Douma, parlait ouvertement de livrer Petersbourg aux Allemands comme on avait déjà livré Riga. Rodzianko ne faisait qu'énoncer ce qui constituait la tâche de Milioukov, et que Kerensky appuyait de toute sa politique.<br class='autobr' />
Milioukov voulait, à l'exemple de Thiers, désarmer le prolétariat. Mais ce qui était pire encore, c'est que par l'entremise de Kerensky, Tchernov et Tseretelli, le prolétariat de Petersbourg avait été désarmé en juillet 1917. Il s'était de nouveau partiellement réarmé lors de l'offensive de Kornilov sur Petersbourg en août, Et ce réarmement fut un élément sérieux pour la préparation de l'insurrection d'octobre-novembre. De sorte que ce sont précisément les points sur lesquels Kautsky oppose l'insurrection de mars des ouvriers parisiens à notre révolution d'octobre qui coïncident dans une très large mesure.<br class='autobr' />
Mais en quoi diffèrent-elles ? Avant tout, en ce que Thiers a réalisé ses sinistres projets : Paris fut étranglé et des dizaines de milliers d'ouvriers massacrés. Milioukov, lui, s'est piteusement effondré : Petersbourg est resté la citadelle inexpugnable du prolétariat, et les leaders de la bourgeoisie russe sont allés en Ukraine solliciter l'occupation de la Russie par les armées du Kaiser. Cette différence est due en grande partie à notre faute, et nous sommes prêts à en porter la responsabilité. Il y a aussi une différence capitale, qui s'est faite plus d'une fois sentir dans le développement ultérieur des événements, dans le fait suivant : tandis que les communards partaient de préférence de considérations patriotiques, nous nous placions invariablement du point de vue de la révolution internationale. La défaite de la Commune a mené à l'effondrement de fait de la Première Internationale. La victoire du pouvoir soviétique a conduit à la fondation de la Troisième Internationale.<br class='autobr' />
Mais Marx, à la veille même de l'insurrection, conseillait aux communards, non de se soulever, mais de créer une organisation ! On pourrait à la rigueur comprendre que Kautsky cite ce témoignage pour montrer que Marx avait sous-estimé l'acuité de la situation à Paris. Mais Kautsky s'efforce d'exploiter le conseil de Marx comme preuve du caractère blâmable de l'insurrection en général. Pareil à tous les mandarins de la social-démocratie allemande, Kautsky voit avant tout dans l'organisation une entrave à l'action révolutionnaire.<br class='autobr' />
Même si on se limite à la question de l'organisation en tant que telle, il ne faut pas oublier que la révolution d'Octobre a été précédée par les neuf mois d'existence du gouvernement de Kérensky, pendant lesquels notre parti s'est occupé, non sans succès, non seulement d'agitation, mais aussi d'organisation. La révolution d'Octobre a eu lieu après que nous ayons conquis l'écrasante majorité dans les Soviets d'ouvriers et de soldats de Petersbourg, de Moscou et en général dans tous les centres industriels du pays, et transformé les Soviets en organisation dirigées par notre parti. Chez les communards il n'y eut rien de semblable. Enfin, nous avions derrière nous l'héroïque Commune de Paris, de l'effondrement de laquelle nous avions tiré cette déduction que les révolutionnaires doivent prévoir les événements et s'y préparer. Voilà encore un de nos torts La Commune de Paris et le terrorisme<br class='autobr' />
Kautsky ne fait sa vaste comparaison entre la Commune et la Russie soviétique que pour calomnier et humilier la dictature du prolétariat vivante et victorieuse au profit d'une tentative de dictature qui remonte à un passé déjà assez lointain.<br class='autobr' />
Kautsky cite avec une extraordinaire satisfaction une déclaration du Comité Central de la garde nationale en date du 19 mars, au sujet de l'assassinat par les soldats de deux généraux : "Nous le disons avec indignation : la boue sanglante dont on essaie de flétrir notre honneur est une ignoble infamie. Jamais un arrêt d'exécution n'a été signé par nous ; jamais la garde nationale n'a pris part à l'exécution d'un crime [3] ".<br class='autobr' />
Il va de soi que le Comité Central n'avait aucune raison de prendre sur lui la responsabilité d'un meurtre dans lequel il n'était pour rien. Mais le ton pathétique et sentimental de la déclaration caractérise très clairement la timidité politique de ces hommes devant l'opinion publique bourgeoise. Ce n'est pas étonnant. Les représentants de la garde nationale étaient pour la plupart des hommes au passé révolutionnaire fort modeste. "Il n'y a, écrit Lissagaray, pas un nom connu. Tous les élus sont des petits-bourgeois, boutiquiers, employés, étrangers aux coteries, jusque-là même à la politique pour la plupart".<br class='autobr' />
"Le sentiment discret, quelque peu craintif, de sa terrible responsabilité historique, et le désir d'y échapper au plus tôt - écrit Lavrov à ce sujet - perce dans toutes les proclamations de ce Comité Central entre les mains duquel était tombé le destin de Paris".<br class='autobr' />
Ayant cité, pour nous faire honte, cette déclaration sur l'effusion de sang, Kautsky critique ensuite, suivant en cela Marx et Engels, l'indécision de la Commune : "Si les Parisiens [c'est-à-dire les communards] s'étaient lancés pour de bon à la poursuite de Thiers, peut-être auraient-ils réussi à s'emparer du gouvernement. Les troupes qui se retiraient de Paris n'auraient pu leur opposer la moindre résistance [...]. Mais Thiers put battre en retraite sans encombre. On lui permit de se retirer avec son armée, de la réorganiser à Versailles, de lui insuffler un nouveau moral et de la renforcer" (p. 49).<br class='autobr' />
Kautsky ne peut pas comprendre que ce sont les mêmes hommes, et pour les mêmes raisons, qui ont publié la déclaration citée du 19 mars et qui ont permis à Thiers de se retirer sans coup férir et de regrouper son armée. Si les communards avaient vaincu en exerçant une influence purement morale, leur déclaration aurait été d'un grand poids. Mais cela n'a pas été le cas. En fait, leur humanitarisme sentimental n'était que l'envers de leur passivité révolutionnaire. Des hommes à qui par la volonté du sort est échu le gouvernement de Paris, et qui ne comprennent pas la nécessité de s'en servir immédiatement et jusqu'au bout pour se lancer à la poursuite de Thiers, pour l'écraser complètement avant qu'il ait eu le temps de se reprendre, pour concentrer les troupes dans leurs mains, pour procéder à l'épuration indispensable du corps de commandement, pour s'emparer de la province - de tels hommes ne pouvaient évidemment pas être disposés à sévir rigoureusement contre les éléments contre-révolutionnaires. Les deux choses sont étroitement liées. On ne peut se lancer à la poursuite de Thiers sans arrêter ses agents à Paris et sans fusiller les conspirateurs et les espions. Si l'on considère l'assassinat des généraux contre-révolutionnaires comme un crime abominable, il est impossible de galvaniser les énergies pour poursuivre les troupes qui sont commandées par des généraux contre-révolutionnaires.<br class='autobr' />
Dans la révolution, la plus grande humanité n'est autre que la plus grande énergie. "Ce sont précisément, écrit fort justement Lavrov, ceux qui attachent tant de prix à la vie humaine, au sang humain, qui doivent mettre tout en œuvre pour obtenir une victoire rapide et décisive et qui, ensuite, doivent agir au plus vite et énergiquement pour soumettre l'ennemi ; car ce n'est que par cette manière de procéder que l'on peut obtenir le minimum de pertes inévitables et le minimum de sang versé".<br class='autobr' />
La déclaration du 19 mars peut cependant être appréciée plus correctement si on l'envisage non comme une profession de foi absolue, mais comme l'expression d'un état d'esprit passager au lendemain d'une victoire inattendue obtenue sans la moindre effusion de sang. Totalement étranger à la compréhension de la dynamique de la révolution et de la détermination interne de son état d'esprit qui évolue rapidement, Kautsky pense au moyen de formules mortes et déforme la perspective des événements par des analogies arbitraires. Il ne comprend pas que cette indécision généreuse en général naturelle aux masses dans la première époque de la révolution. Les ouvriers ne passent à l'offensive que sous l'empire d'une nécessité de fer, comme ils ne passent à la terreur rouge que sous la menace des massacres contre-révolutionnaires. Ce que Kautsky dépeint comme le résultat d'une morale particulièrement élevée du prolétariat parisien de 1871, ne fait en réalité que caractériser la première étape de la guerre civile. Des faits semblables ont été également observés chez nous.<br class='autobr' />
A Petersbourg, nous avons conquis le pouvoir en octobre-novembre 1917 presque sans effusion de sang, et même sans arrestations. Les ministres du gouvernement de Kérensky ont été remis en liberté aussitôt après la révolution. Bien plus, le général cosaque Krasnov, qui avait attaqué Petersbourg de concert avec Kérensky après que le pouvoir fût passé au soviet, et qui avait été fait prisonnier à Gatchina, fut remis en liberté contre sa parole d'honneur dès le lendemain. Cette "magnanimité" était bien dans l'esprit des premiers jours de la Commune, mais elle n'en fut pas moins une erreur. Le général Krasnov, après avoir guerroyé contre nous pendant près d'un an dans le Sud, après avoir massacré plusieurs milliers de communistes, a récemment attaqué une nouvelle fois Petersbourg, cette fois dans les rangs de l'armée de Youdénitch. La révolution prolétarienne ne se fit plus dure qu'après le soulèvement des junkers à Petersbourg et surtout après la révolte (tramée par les cadets, les socialistes-révolutionnaires, les mencheviks) des tchécoslovaques dans la région de la Volga - où les communistes furent exterminés en masse - après l'attentat contre Lénine, l'assassinat d'Ouritsky, etc, etc.<br class='autobr' />
Ces mêmes tendances, mais seulement dans leurs premières phases, nous les observons aussi dans l'histoire de la Commune.<br class='autobr' />
Poussée par la logique de la lutte, celle-ci entra en matière de principe dans la voie de l'intimidation. La création du Comité de Salut public était dictée pour beaucoup de ses partisans par l'idée de la terreur rouge. Ce comité avait pour objet de "faire tomber les têtes des traîtres" et de "réprimer les trahisons" (séances du 30 avril et du 1er mai). Parmi les décrets d'"intimidation", il convient de signaler l'ordonnance (du 3 avril) sur la séquestration des biens de Thiers et de ses ministres, la démolition de sa maison, le renversement de la colonne Vendôme, et en particulier le décret sur les otages. Pour chaque prisonnier ou partisan de la Commune fusillé par les Versaillais, on devait fusiller trois otages. Les mesures prises par la Préfecture de police, dirigée par Raoul Rigault, étaient d'un caractère purement terroriste, quoiqu'elles ne fussent pas toujours adaptées au but poursuivi.<br class='autobr' />
L'efficacité de toutes ces mesures d'intimidation fut paralysée par l'inconsistance et l'état d'esprit conciliateur des éléments dirigeants de la Commune, par leurs efforts pour faire accepter le fait accompli à la bourgeoisie au moyen de phrases pitoyables, par leurs oscillations entre la fiction de la démocratie et la réalité de la dictature. Cette dernière idée est admirablement formulée par Lavrov dans son livre sur la Commune :<br class='autobr' />
"Le Paris des riches bourgeois et des prolétaires miséreux, en tant que communauté politique des différentes classes, exigeait au nom des principes libéraux une complète liberté de parole, de réunion, de critique du gouvernement, etc. Le Paris qui venait d'accomplir la révolution dans l'intérêt du prolétariat, et qui s'était donné pour but de la réaliser dans les institutions, réclamait, en tant que communauté du prolétariat ouvrier émancipé, des mesures révolutionnaires, c'est-à-dire dictatoriales, vis-à-vis des ennemis du nouveau régime".<br class='autobr' />
Si la Commune de Paris n'était pas tombée, si elle avait pu se maintenir dans une lutte ininterrompue, il ne peut y avoir de doute qu'elle aurait été obligée de recourir à des mesures de plus en plus rigoureuses pour écraser la contre-révolution. Il est vrai que Kautsky n'aurait pas eu alors la possibilité d'opposer les communards humanitaires aux bolcheviks inhumains. En revanche, Thiers n'aurait pu commettre sa monstrueuse saignée du prolétariat de Paris. L'histoire y aurait peut-être trouvé son compte. Le Comité Central arbitraire et la Commune "démocratique"<br class='autobr' />
"Le 19 mars, rapporte Kautsky, au Comité Central de la garde nationale, les uns exigèrent qu'on marche sur Versailles, les autres qu'on en appelle aux électeurs, les troisièmes qu'on recoure avant tout aux mesures révolutionnaires, comme si chacun de ces pas - nous apprend notre auteur avec une grande profondeur d'esprit - n'était pas également nécessaire et comme si l'un eût exclu l'autre" (p. 54).<br class='autobr' />
Dans les lignes qui suivent, Kautsky, au sujet de ces désaccords au sein de la Commune, nous offrira des banalités réchauffées sur les rapports réciproques entre les réformes et la révolution. En réalité, la question se posait ainsi : si l'on voulait prendre l'offensive et marcher sur Versailles sans perdre un instant, il était nécessaire de réorganiser sur le champ la Garde Nationale, de mettre à sa tête les éléments les plus combatifs du prolétariat parisien, ce qui eût entraîné un affaiblissement temporaire de Paris du point de vue révolutionnaire. Mais organiser les élections à Paris tout en faisant sortir de ses murs l'élite de la classe ouvrière aurait été une absurdité du point de vue du parti révolutionnaire. En théorie, la marche sur Versailles et les élections à la Commune ne se contredisaient nullement ; mais dans la pratique, elles s'excluaient : pour le succès des élections, il fallait remettre la marche sur Versailles ; pour le succès de la marche, il fallait remettre les élections. Enfin, si l'on mettait le prolétariat en campagne en affaiblissant temporairement Paris, il devenait indispensable de s'assurer contre toute possibilité de tentatives contre-révolutionnaires dans la capitale, car Thiers ne se fût arrêté devant rien pour allumer derrière les communards l'incendie de la réaction. Il fallait établir dans la capitale un régime plus militaire, c'est-à-dire plus rigoureux. "Il fallait lutter, écrit Lavrov, contre une multitude d'ennemis intérieurs qui foisonnaient dans Paris et qui, hier encore, se révoltaient aux abords de la Bourse et de la Place Vendôme, qui avaient leurs représentants dans l'administration et dans la Garde Nationale, qui avaient leur presse, leurs réunions, qui entretenaient des rapports presque au grand jour avec les Versaillais, et qui se faisaient toujours plus résolus et audacieux, à chaque imprudence, à chaque insuccès de la Commune". Il fallait en même temps prendre des mesures révolutionnaires d'ordre financier et économique en général, avant tout pour satisfaire aux besoins de l'armée révolutionnaire. Toutes ces mesures les plus indispensables de la dictature révolutionnaire auraient difficilement été conciliables avec une large campagne électorale. Mais Kautsky n'a pas la moindre compréhension de ce qu'est une révolution en fait. Il pense que concilier théoriquement signifie réaliser pratiquement.<br class='autobr' />
Le Comité Central avait fixé les élections à la Commune au 22 mars ; mais manquant de confiance en soi, effrayé de sa propre illégalité, s'efforçant d'agir en accord avec une institution plus "légale", il ouvrit des pourparlers ridicules et interminables avec l'assemblée, tout à fait impuissante, des maires et des députés de Paris, prêt à partager le pouvoir avec elle ne fût-ce que pour arriver à un accord. On perdit ainsi un temps précieux.<br class='autobr' />
Marx, sur lequel Kautsky, selon une vieille habitude, tente de s'appuyer, n'a nullement proposé d'élire la Commune et de lancer simultanément les ouvriers dans une campagne militaire. Dans sa lettre à Kugelmann du 12 avril 1871, Marx écrivait que le Comité Central de la Garde Nationale avait bien trop tôt fait abandon de ses pouvoirs pour laisser le champ libre à la Commune. Kautsky, selon ses propres paroles, "ne comprend pas" cette opinion de Marx. La chose est bien simple. Marx comprenait en tout cas que la tâche ne consistait pas à courir après la légalité, mais à porter un coup mortel à l'ennemi. "Si le Comité Central avait été composé de vrais révolutionnaires, écrit fort justement Lavrov, il aurait dû agir bien différemment. Il aurait été impardonnable de sa part d'accorder dix jours à ses ennemis avant l'élection et la convocation de la Commune, pour qu'ils puissent se rétablir au moment où les dirigeants du prolétariat abandonnaient leur devoir et ne se reconnaissaient pas le droit de diriger immédiatement le prolétariat. L'impréparation totale des partis populaires produisait maintenant un Comité qui considérait ces dix jours d'inaction comme obligatoires".<br class='autobr' />
Les aspirations du Comité Central cherchant comment remettre au plus vite le pouvoir à un gouvernement "légal" étaient moins dictées par les superstitions d'une démocratie formelle qui, du reste, ne faisaient pas défaut, que par la peur des responsabilités. Sous prétexte qu'il n'était qu'une institution provisoire, le Comité Central, bien que tout l'appareil matériel du pouvoir fût concentré entre ses mains, refusa de prendre les mesures les plus nécessaires et les plus urgentes. Or, la Commune ne reprit pas la totalité du pouvoir politique Central, qui continua, sans beaucoup se gêner, à s'immiscer dans toutes les affaires. Il en résulta une dualité de pouvoir extrêmement dangereuse, notamment dans le domaine militaire.<br class='autobr' />
Le 3 mai, le Comité Central envoya à la Commune une délégation qui exigea qu'on lui remette la conduite de l'administration de la guerre. De nouveau, rapporte Lissagaray, on discuta pour savoir s'il fallait faire arrêter le Comité Central ou bien lui donner la direction des opérations de guerre.<br class='autobr' />
D'une façon générale, il s'agissait ici, non des principes de la démocratie, mais de l'absence chez les deux parties d'un clair programme d'action ainsi que de la tendance, tant de la part de l'organisation révolutionnaire "arbitraire" personnifiée par le Comité Central, que de l'organisation "démocratique" de la Commune, à se décharger l'une sur l'autre des responsabilités sans pour autant renoncer entièrement au pouvoir. On ne peut pas dire que de tels rapports politiques soient dignes d'être imités.<br class='autobr' />
"Mais le Comité Central - ainsi se console Kautsky - n'a jamais tenté de porter atteinte au principe en vertu duquel le pouvoir supérieur doit appartenir aux élus du suffrage universel. Sur ce point, la Commune de Paris était l'opposé direct de la République soviétique" (p. 55). Il n'y avait pas d'unité de volonté gouvernementale, il n'y avait pas de fermeté révolutionnaire, il y avait dualité de pouvoir, et le résultat en fût un écroulement rapide et épouvantable. En revanche - n'est-ce pas réconfortant ? - aucune atteinte ne fut portée au "principe" de la démocratie. La Commune démocratique et la dictature révolutionnaire<br class='autobr' />
Le camarade Lénine a déjà démontré à Kautsky que tenter de dépeindre la Commune comme une démocratie formelle n'est que charlatanisme théorique. La Commune, tant par les traditions que par les intentions de son parti dirigeant - les blanquistes - était l'expression de la dictature de la ville révolutionnaire sur le pays. Il en fut ainsi dans la Grande Révolution française ; il en eût été de même dans la Révolution de 1871 si la Commune n'était pas tombée dès le début. Le fait que dans Paris même le pouvoir ait été élu sur la base du suffrage universel, n'exclut pas l'autre fait, bien plus important : l'action militaire de la Commune, d'une ville, contre la France paysanne, c'est-à-dire contre toute la nation. Pour donner satisfaction au grand démocrate Kautsky, les révolutionnaires de la Commune auraient dû préalablement consulter, par la voie du suffrage universel, toute la population de la France, pour savoir si elle les autorisait à faire la guerre aux bandes de Thiers.<br class='autobr' />
Enfin, dans Paris même, les élections s'effectuèrent après la fuite de la bourgeoisie soutenant Thiers, ou du moins de ses éléments les plus actifs, et après l'évacuation des troupes de Thiers. La bourgeoisie qui restait à Paris, malgré toute son impudence, n'en redoutait pas moins les bataillons révolutionnaires, et c'est sous le signe de cette crainte, qui faisait pressentir l'inévitable terreur rouge de l'avenir, que se déroulèrent les élections. Se consoler en pensant que le Comité Central de la Garde Nationale, sous la dictature - molle et inconsistante, hélas - duquel s'effectuaient les élections à la Commune n'a pas attenté au principe du suffrage universel, c'est, en réalité, donner des coups d'épée dans l'eau.<br class='autobr' />
Multipliant les comparaisons stériles, Kautsky profite de ce que ses lecteurs ignorent les faits. A Petersbourg, en novembre 1917, nous avons aussi élu une Commune (la Douma municipale) sur la base du suffrage le plus "démocratique", sans restrictions pour la bourgeoisie. Ces élections, par suite du boycottage des partis bourgeois, nous donnèrent une écrasante majorité [4]. La Douma "démocratiquement" élue se soumit volontairement au Soviet de Petersbourg, c'est-à-dire qu'elle mit le fait de la dictature du prolétariat au-dessus du "principe" du suffrage universel ; et quelque temps après, elle se dissolvait de sa propre initiative en faveur d'une des sections du Soviet pétersbourgeois. De la sorte, le Soviet de Petersbourg, - ce vrai père du pouvoir soviétique - a sur lui la grâce divine d'une consécration démocratique formelle qui ne le cède en rien à celle de la Commune de Paris.<br class='autobr' />
"Lors des élections du 26 mars, écrit Kautsky, 90 membres avaient été élus à la Commune. Parmi eux se trouvaient 15 membres du parti gouvernemental (Thiers) et 6 radicaux bourgeois qui, tout en étant les adversaires du gouvernement, n'en condamnaient pas moins l'insurrection (des ouvriers parisiens).<br class='autobr' />
"La République soviétique, nous enseigne notre auteur, n'aurait jamais toléré que de pareils éléments contre-révolutionnaires puissent se présenter ne serait-ce que comme candidats, et encore moins se faire élire. La Commune, par respect de la démocratie, ne mit pas le moindre obstacle à l'élection de ses adversaires bourgeois" (p. 55-56).<br class='autobr' />
Nous avons déjà vu plus haut qu'ici Kautsky passe complètement à côté de la question. En premier lieu, dans la phase analogue du développement de la Révolution russe, on a procédé à des élections pendant lesquelles le pouvoir soviétique laissa toute latitude aux partis bourgeois. Si les cadets, les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, qui avaient leur presse qui appelait ouvertement au renversement du pouvoir soviétique, ont boycotté les élections, c'est uniquement parce qu'ils espéraient à cette époque en finir rapidement avec nous par la force des armes. En second lieu, il n'y eut pas dans la Commune de Paris de démocratie exprimant toutes les classes. Pour les députés bourgeois - conservateurs, libéraux, gambettistes - il ne s'y trouva pas de place.<br class='autobr' />
"Presque tous ces personnages, écrit Lavrov, sortirent soit sur le champ, soit très vite, du conseil de la Commune. Ils auraient pu être les représentants de Paris en tant que ville libre sous l'administration de la bourgeoisie, mais ils étaient complètement déplacés dans le conseil de la Commune qui, bon gré, mal gré, consciemment ou inconsciemment, complètement ou incomplètement, représentait tout de même la révolution du prolétariat et la tentative, aussi faible qu'elle fût, de créer les formes de société correspondant à cette révolution". Si la bourgeoisie pétersbourgeoise n'avait pas boycotté les élections communales, ses représentants seraient entrés à la Douma de Petersbourg. Ils y seraient restés jusqu'au premier soulèvement des socialistes-révolutionnaires et des cadets, après quoi - avec ou sans la permission de Kautsky - ils auraient probablement été arrêtés s'ils n'avaient pas quitté la Douma à temps, comme l'avaient fait à un certain moment les membres bourgeois de la Commune de Paris. Le cours des événements serait resté le même, à ceci près qu'à la surface quelques épisodes se seraient déroulés différemment.<br class='autobr' />
Glorifiant la démocratie de la Commune et l'accusant en même temps d'avoir manqué de hardiesse à l'égard de Versailles, Kautsky ne comprend pas que les élections communales, qui se firent avec la participation à double sens des maires et des députés "légaux", reflétaient l'espoir d'un accord pacifique avec Versailles. C'est tout le fond de la question. Les dirigeants voulaient l'entente et non la lutte. Les masses n'avaient pas encore épuisé leurs illusions. Les autorités révolutionnaires factices n'avaient pas encore eu le temps de révéler leur véritable nature. Et le tout s'appelait "démocratie".<br class='autobr' />
"Nous devons dominer nos ennemis par la force morale...", prêchait Vermorel. "Il ne faut pas toucher à la liberté et à la vie de l'individu...". S'efforçant de conjurer la "guerre intestine", Vermorel conviait la bourgeoisie libérale, qu'il stigmatisait jadis si impitoyablement, à former un "pouvoir régulier, reconnu et respecté par toute la population parisienne". Le Journal officiel, publié sous la direction de l'internationaliste Longuet, écrivait : "Le déplorable malentendu qui, aux journées de juin [1848], arma l'une contre l'autre deux classes [...] ne pouvait se renouveler. Cette fois l'antagonisme n'existait pas de classe à classe" (30 mars). Et plus loin : "Toute dissidence aujourd'hui, s'effacera, parce que tous se sentent solidaires, parce que jamais il n'y a eu moins de haine, moins d'antagonisme social" (3 avril). A la séance de la Commune du 25 avril, ce ne fut pas sans raison que Jourde se vanta que la Commune n'ait "jamais porté atteinte à la propriété". C'est ainsi qu'il s'imaginaient conquérir l'opinion des milieux bourgeois et trouver la voie d'un accord.<br class='autobr' />
"Ce genre de sermon, écrit fort justement Lavrov, ne désarma nullement les ennemis du prolétariat, qui comprenaient parfaitement ce dont le triomphe de celui-ci les menaçait : par contre, il enleva au prolétariat toute énergie combative et l'aveugla comme à dessein en présence d'ennemis irréductibles". Mais ces prêches émollients étaient indissolublement liés à la fiction de la démocratie. Cette fiction de légalité faisait croire que la question pouvait se résoudre sans lutte : "En ce qui concerne les masses de la population - écrit un membre de la Commune, Arthur Arnould - elles croyaient, non sans quelque raison, à l'existence au moins d'une entente tacite avec le gouvernement". Impuissants à attirer la bourgeoisie, les conciliateurs, comme toujours, induisaient le prolétariat en erreur.<br class='autobr' />
Que dans les conditions de l'inévitable guerre civile qui commençait déjà, le parlementarisme n'exprimât plus que l'impuissance conciliatrice des groupes dirigeants, c'est ce dont témoigne de la façon la plus évidente la procédure insensée des élections complémentaires à la Commune (16 avril). A ce moment, écrit Arthur Arnould, "on n'avait plus que faire du vote. La situation était devenue tragique au point qu'on n'avait plus ni le loisir, ni le sang-froid nécessaires pour que les élections générales puissent faire leur œuvre. Tous les hommes fidèles à la Commune étaient sur les fortifications, dans les forts, dans les postes avancés. Le peuple n'attachait aucune importance à ces élections complémentaires. Ce n'était au fond que du parlementarisme. L'heure n'était plus à compter les électeurs mais à avoir des soldats ; non à rechercher si nous avions grandi ou baissé dans l'opinion de Paris, mais à défendre Paris contre les Versaillais". Ces paroles auraient pu faire comprendre à Kautsky pourquoi il n'est pas si facile de combiner dans la réalité la guerre de classe avec une démocratie groupant toutes les classes.<br class='autobr' />
"La Commune n'est pas une Assemblée Constituante", écrivait dans sa publication Millière, une des meilleures têtes de la Commune, "elle est un conseil de guerre. Elle ne doit avoir qu'un but : la victoire ; qu'une arme : la force ; qu'une loi : celle du salut public".<br class='autobr' />
"Ils n'ont jamais pu comprendre", s'écrie Lissagaray en accusant les dirigeants, "que la Commune était une barricade", et non une administration. Ils ne commencèrent à le comprendre qu'à la fin, lorsqu'il était déjà trop tard. Kautsky ne l'a pas encore compris. Et rien ne laisse prévoir qu'il le comprenne un jour.<br class='autobr' />
La Commune a été la négation vivante de la démocratie formelle, car, dans son développement, elle a signifié la dictature du Paris ouvrier sur la nation paysanne. Ce fait domine tous tes autres. Quels que fussent les efforts des routiniers politiques au sein de la Commune même pour se cramponner à l'apparence de la légalité démocratique, chaque action de la Commune, insuffisante pour la victoire, était suffisante pour convaincre de sa nature illégale.<br class='autobr' />
La Commune, c'est-à-dire la municipalité parisienne, abrogea la conscription nationale. Elle intitula son organe officiel : Journal officiel de la République française. Bien que timidement, elle toucha à la Banque de France. Elle proclama la séparation de l'Eglise et de l'Etat et supprima le budget des cultes. Elle entra en relations avec les ambassades étrangères, etc, etc... Tout cela, elle le fit au nom de la dictature révolutionnaire. Mais le démocrate Clémenceau, encore vert à l'époque, ne voulait pas reconnaître ce droit.<br class='autobr' />
A la réunion avec le Comité Central, Clémenceau déclara : "L'insurrection s'est opérée sur un motif illégitime [...]. Bientôt le Comité deviendra ridicule et ses décrets seront méprisés... D'ailleurs, Paris n'a aucun droit de s'insurger contre la France il doit reconnaître absolument l'autorité de l'Assemblée".<br class='autobr' />
La tâche de la Commune était de dissoudre l'Assemblée Nationale. Elle n'y a malheureusement pas réussi. Et maintenant, Kautsky recherche des circonstances atténuantes à ses criminels desseins.<br class='autobr' />
Il fait remarquer que les communards avaient pour adversaires à l'Assemblée Nationale des monarchistes, tandis qu'à l'Assemblée Constituante nous avions contre nous... des socialistes en la personne des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks. Voilà bien une totale éclipse d'esprit ! Kautsky parle des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires, mais il oublie l'unique ennemi sérieux : les cadets. Ils constituaient précisément notre parti "versaillais" russe, c'est-à-dire le bloc des propriétaires au nom de la propriété, et le professeur Milioukov essayait de toutes ses forces d'imiter le "petit grand homme" Thiers. De très bonne heure - bien avant la révolution d'Octobre - Milioukov - s'était mis à la recherche d'un Galliffet, qu'il avait tour à tour cru trouver en la personne des généraux Kornilov, Alexéiev, Kalédine, Krasnov ; et après que Koltchak eut relégué à l'arrière-plan les partis politiques et dissous l'Assemblée Constituante, le parti cadet, l'unique parti bourgeois sérieux, de nature essentiellement monarchiste, non seulement ne lui refusa pas son appui, mais l'entoura d'une sympathie encore plus grande.<br class='autobr' />
Les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires ne jouèrent chez nous aucun rôle indépendant, comme il en est d'ailleurs du parti de Kautsky pendant les événements révolutionnaires d'Allemagne. Ils avaient édifié toute leur politique sur la coalition avec les cadets, leur assurant ainsi une situation prépondérante qui ne correspondait guère au rapport des forces politiques. Les partis socialiste-révolutionnaire et menchevik n'étaient qu'un appareil de transmission destiné à gagner dans les meetings et aux élections la confiance politiques des masses réveillées par la révolution pour en faire bénéficier le parti impérialiste contre-révolutionnaire cadet - cela indépendamment de l'issue des élections. La dépendance de la majorité menchevik et socialiste-révolutionnaire à l'égard de la minorité cadette n'était en elle-même qu'une raillerie à peine voilée de l'idée de "démocratie". Mais ce n'est pas tout. Dans les parties du pays où le régime de "démocratie" subsistait assez longtemps, il se terminait inévitablement par un coup d'Etat contre-révolutionnaire ouvert. Il en fut ainsi en Ukraine où la Rada démocratique, qui avait vendu le pouvoir soviétique à l'impérialisme allemand, se vit elle-même rejetée par le monarchiste Skoropadsky. Il en fut ainsi au Kouban, où la Rada démocratique se retrouva sous la botte de Denikine. Il en fut ainsi - et c'est l'expérience la plus importante de notre "démocratie" - en Sibérie, où l'Assemblée Constituante, formellement dominée, en l'absence des bolcheviks, par les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, et dirigée en fait par les cadets, conduisit à la dictature de l'amiral tsariste Koltchak. Il en fut ainsi, enfin, dans le Nord, où les membres de la Constituante, personnifiés par le gouvernement du socialiste-révolutionnaire Tchaikovsky, se transformèrent en décoration de pacotille au profit des généraux contre-révolutionnaires russes et anglais. Dans tous les petits gouvernements limitrophes, les choses se sont passées ou se passent ainsi : en Finlande, en Estonie, en Lettonie, en Lituanie, en Pologne, en Géorgie, en Arménie, où, sous le pavillon formel de la démocratie, se renforce la domination des propriétaires fonciers, des capitalistes et du militarisme étranger. L'ouvrier parisien de 1871 - Le prolétaire pétersbourgeois de 1917<br class='autobr' />
Une des comparaisons les plus grossières, les plus injustifiées et les plus honteuses politiquement que fait Kautsky entre la Commune et la Russie soviétique, concerne le caractère de l'ouvrier parisien de 1871 et du prolétaire russe de 1917-1919. Kautsky nous dépeint le premier comme un révolutionnaire enthousiaste capable de la plus haute abnégation, le second comme un égoïste, un profiteur, un anarchiste spontané.<br class='autobr' />
L'ouvrier parisien a derrière lui un passé trop bien défini pour avoir besoin de recommandations révolutionnaires ou pour devoir se défendre des louanges du Kautsky actuel. Néanmoins, le prolétariat de Petersbourg n'a pas et ne peut avoir de motifs de renoncer à se comparer à son héroïque frère aîné. Les trois années de lutte ininterrompue des ouvriers pétersbourgeois, d'abord pour la conquête du pouvoir, ensuite pour son maintien et son affermissement au milieu des souffrances sans précèdent de la faim, du froid, des dangers continuels, constituent une chronique exceptionnelle de l'héroïsme et de l'abnégation collectifs. Kautsky, comme nous le montrons par ailleurs, prend, pour les comparer à lu fine fleur des communards, les éléments les plus obscurs du prolétariat russe. Il ne se distingue en rien sur ce point des sycophantes bourgeois, pour lesquels les communards morts sont toujours infiniment plus attrayants que les vivants.<br class='autobr' />
Le prolétariat pétersbourgeois a pris le pouvoir quarante-cinq ans après le prolétariat parisien. Cet intervalle nous a dotés d'une immense supériorité. Le caractère petit-bourgeois et artisan du vieux et en partie du nouveau Paris est totalement étranger à Petersbourg, centre de l'industrie la plus concentrée du monde. Cette dernière circonstance nous a considérablement facilité nos tâches d'agitation et d'organisation, ainsi que l'instauration du système soviétique.<br class='autobr' />
Notre prolétariat est loin de posséder les riches traditions du prolétariat français. Mais en revanche, au début de la révolution présente, la grande expérience des insuccès de 1905 était encore vivante dans la mémoire de la génération aînée de nos ouvriers, qui n'oubliait pas le devoir de vengeance qui lui avait été légué.<br class='autobr' />
Les ouvriers russes ne sont pas passés, comme les ouvriers français, par la longue école de la démocratie et du parlementarisme, école qui, à certaines époques, fut un facteur important de culture politique du prolétariat. Mais d'autre part, l'amertume des déceptions et le poison du scepticisme qui lient - jusqu'à une heure que nous espérons proche - la volonté révolutionnaire du prolétariat français, n'avaient pas eu le temps de se déposer dans l'âme de la classe ouvrière russe.<br class='autobr' />
La Commune de Paris a subi un désastre militaire avant d'avoir vu se dresser devant elle, de toute leur hauteur, les questions économiques. En dépit des magnifiques qualités guerrières des ouvriers parisiens, le destin militaire de la Commune fut de bonne heure désespéré : l'indécision et l'esprit de conciliation au sommet avaient engendré la désagrégation à la base.<br class='autobr' />
La solde de garde national était payée à 162.000 simples soldats et à 6.500 officiers, mais le nombre de ceux qui allaient réellement au combat, surtout après la sortie infructueuse du 3 avril, variait entre vingt et trente mille.<br class='autobr' />
Ces faits ne compromettent nullement les ouvriers parisiens et ne donnent à personne le droit de les traiter de lâches ou de déserteurs - bien que les cas de désertion n'aient certainement pas été rares. La combativité d'une armée requiert avant tout l'existence d'un appareil de direction précis et centralisé. Les communards n'en avaient pas même idée.<br class='autobr' />
Le département de la guerre de la Commune était, selon l'expression d'un auteur, comme dans une chambre sombre où tout le monde se bousculait. Le bureau du ministère était rempli d'officiers, de gardes qui exigeaient des fournitures militaires, des approvisionnements, ou qui se plaignaient qu'on ne les relevât pas. On les renvoyait au commandement...<br class='autobr' />
"Tels bataillons, écrit Lissagaray, restaient vingt, trente jours aux tranchées, dénués du nécessaire, tels demeuraient continuellement en réserve [...]. Cette incurie tua vite la discipline. Les hommes braves ne voulurent relever que d'eux seuls, les autres esquivèrent le service. Les officiers firent de même, ceux-ci quittant leur poste pour aller au feu du voisin, ceux-là abandonnant".<br class='autobr' />
Pareil régime ne pouvait rester impuni : la Commune fut noyée dans le sang. Mais à ce sujet, on trouve chez Kautsky une consolation inimitable : "La conduite de la guerre, dit-il en hochant la tête, n'est pas en général le côté fort du prolétariat" (p. 76).<br class='autobr' />
Cet aphorisme digne de Pangloss est à la hauteur d'une autre sentence de Kautsky, à savoir que l'Internationale n'est pas une arme utile en temps de guerre, étant par nature "un instrument de paix".<br class='autobr' />
Le Kautsky actuel se résume, au fond, tout entier dans ces deux aphorismes ; et sa valeur est à peine supérieure au zéro absolu. La conduite de la guerre, voyez-vous, n'est pas en général le côté fort du prolétariat, d'autant que l'Internationale n'a pas été créée pour une période de guerre. Le navire de Kautsky a été construit pour naviguer sur les étangs et les baies calmes, pas du tout pour la pleine mer et une époque agitée. S'il commence à faire eau et coule maintenant à fond, la faute en revient à la tempête, à la masse d'eau excédentaire, à l'immensité des vagues et à toute une série d'autres circonstances imprévues auxquelles Kautsky ne destinait pas son magnifique instrument.<br class='autobr' />
Le prolétariat international s'est donné pour tâche de conquérir le pouvoir. Que la guerre civile "en général" soit ou non un des attributs indispensables de la révolution "en général", il n'en reste pas moins incontestable que le mouvement en avant du prolétariat en Russie, en Allemagne et dans certaines parties de l'ancienne Autriche-Hongrie, a revêtu la forme d'une guerre civile intense, et ce non seulement sur les fronts intérieurs, mais sur les fronts extérieurs. Si la conduite de la guerre n'est pas le côté fort du prolétariat, et si l'Internationale ouvrière n'est bonne que pour les époques pacifiques, il faut faire une croix sur la révolution et sur le socialisme, car la conduite de la guerre est un côté suffisamment fort du gouvernement capitaliste, qui ne permettra pas aux ouvriers d'arriver au pouvoir sans guerre. Il ne reste plus qu'à considérer ce qu'on appelle démocratie "socialiste" comme un parasite de la société capitaliste et du parlementarisme bourgeois, c'est-à-dire à sanctionner ouvertement ce que font en politique les Ebert, les Scheidemann, les Renaudel, et ce contre quoi Kautsky, semble-t-il, s'élève encore.<br class='autobr' />
La conduite de la guerre n'était pas le côté fort de la Commune. C'est la raison pour laquelle elle a été écrasée - et avec quelle sauvagerie !<br class='autobr' />
"Il faut remonter, écrivait en son temps le libéral assez modéré Fiaux, aux proscriptions de Sylla, d'Antoine et d'Octave pour trouver pareils assassinats dans l'histoire des nation civilisées ; les guerres religieuses sous les derniers Valois, la nuit de la Saint-Barthélémy, l'époque de la Terreur ne sont en comparaison que des jeux d'enfants. Dans la seule dernière semaine de mai, on a relevé à Paris 17.000 cadavres de fédérés insurgés... On tuait encore vers le 15 juin".<br class='autobr' />
"La conduite de la guerre n'est pas en général le côté fort du prolétariat" ?<br class='autobr' />
C'est faux ! Les ouvriers russes ont montré qu'ils sont capables de se rendre maîtres aussi de la "machine de guerre". Nous voyons ici un gigantesque pas en avant par rapport à la Commune. Nous portons coup sur coup à ses bourreaux. La Commune, nous la vengeons, et nous prenons sa revanche.<br class='autobr' />
Des 168.500 gardes nationaux qui recevaient leur solde, 20 ou 30.000 allaient au combat. Ces chiffres sont une matière intéressante pour les déductions qu'on peut en tirer sur le rôle de la démocratie formelle en période révolutionnaire. Le sort de la Commune de Paris ne s'est pas décidé dans les élections, mais dans les combats contre l'armée de Thiers. Les 168.500 gardes nationaux représentaient la masse principale des électeurs. Mais en fait 20 ou 30.000 hommes, minorité la plus dévouée et la plus combative, ont déterminé dans les combats les destinées de la Commune. Cette minorité n'était pas isolée, elle ne faisait qu'exprimer avec plus de courage et d'abnégation la volonté de la majorité. Mais ce n'était tout de même que la minorité. Les autres, qui se cachèrent au moment critique, n'étaient pas hostiles à la Commune ; au contraire, ils la soutenaient activement ou passivement, mais ils étaient moins conscients, moins résolus. Sur l'arène de la démocratie politique, leur niveau de conscience plus faible rendit possible la supercherie des aventuriers, des escrocs, des charlatans petits-bourgeois et des honnêtes lourdauds qui se leurraient eux-mêmes. Mais lorsqu'il s'agit d'une guerre de classes déclarée, ils suivirent plus ou moins la minorité dévouée. Cette situation trouva encore son expression dans l'organisation de la Garde Nationale. Si l'existence de la Commune s'était prolongée, ces rapports réciproques entre l'avant-garde et la masse du prolétariat se seraient renforcés de plus en plus. L'organisation qui se serait constituée et consolidée en tant qu'organisation des masses travailleuses dans le processus de la lutte ouverte serait devenue l'organisation de leur dictature, le Soviet des députés du prolétariat en armes.<br class='autobr' />
Notes<br class='autobr' />
[1] P.L. Lavrov, La Commune de Paris du 18 mars 1871, Editions de la librairie Goloss, Pétrograd, 1919. Les passages cités par Trotsky dans ce chapitre se trouvent pp. 64-65, 71, 77, 225, 143-144, 87, 112, 371, 100.<br class='autobr' />
[2] Nous n'avons pas retrouvé la seconde partie de cette citation que Trotsky attribue à Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Bruxelles, 1876, p. 106. Les autres passages de cet ouvrage cités dans le chapitre ont été collationnés sur l'édition originale, respectivement pp. 70-71, 107 (citation de Clémenceau) et 238 (que Trotsky attribue sans doute par erreur à Lavrov).<br class='autobr' />
[3] Déclaration du Comité Central de la Garde Nationale du 19 mars 1871, publiée dans le Journal Officiel de la Commune, 20 mars 1871. Nous avons également collationné sur la source originale les citations faites plus loin : séances de la Commune du 30 avril et du 1er mai (JO des 3 et 4 mai), JO des 30 mars et 3 avril, JO du 25 avril (déclaration de Jourde).<br class='autobr' />
[4] Il n'est pas sans intérêt de noter qu'aux élections communales de 1871 à Paris, 230 000 électeurs participèrent au vote. Aux élections municipales de novembre 1917 à Petersbourg, en dépit du boycottage des élections par tous les partis sauf le nôtre et celui des socialistes-révolutionnaires de gauche, qui n'avait presque aucune influence dans la capitale, 390.000 électeurs participèrent au vote. Paris comptait en 1871 2.000.000 d'habitants. Il faut noter que notre système électoral était incomparablement plus démocratique, le Comité Central de la Garde Nationale ayant fait les élections sur la base de la loi électorale de l'Empire. (Note de l'auteur)<br class='autobr' />
Extrait de Terrorisme et Communisme</p>
<h2 class="spip">Ecrits de Karl Kautsky :</h2>
<p><i>« Ceux qui dressent le tableau de la révolution française en la présentant comme l'œuvre des philosophes, des Voltaire et des Rousseau, d'un côté, et de l'autre, des orateurs de l'Assemblée Nationale, des Mirabeau et des Robespierre, ne pouvaient cependant pas ne pas noter que le conflit qui a débouché sur la révolution provenait de l'antagonisme opposant les deux premiers ordres et le Tiers État. Ils ont vu que cet antagonisme n'était pas éphémère et contingent : il avait déjà opéré dans les États Généraux de 1614 et dans ceux qui les avaient précédés, il avait été un facteur essentiel de l'évolution historique, et au premier chef de la consolidation de la royauté absolue. Il ne pouvait leur échapper que ce conflit prenait ses racines dans les structures économiques. Certes, dans la plupart des ouvrages consacrés à la période révolutionnaire, la lutte des classes n'apparaissait pas, elle n'apparaît encore aujourd'hui toujours pas, comme le moteur du bouleversement, mais seulement comme un épisode situé au milieu des luttes des philosophes, des orateurs et des hommes d'État, comme si ces dernières n'étaient pas le résultat nécessaire de celle-là. Il a fallu un gigantesque travail conceptuel pour que ce qui semblait être un phénomène épisodique, fût identifié comme le ressort réel, non seulement de toute la Révolution, mais aussi de toute l'évolution des sociétés depuis que se sont constitués les antagonismes de classes. La conception matérialiste de l'histoire est encore aujourd'hui très contestée. Mais l'idée que la révolution française est l'aboutissement d'une lutte de classes entre le Tiers État et les deux autres ordres, est en revanche presque généralement admise depuis longtemps. Elle a cessé d'être une théorie destinée seulement aux spécialistes, elle est devenue totalement populaire, notamment auprès de la classe ouvrière allemande. Les adeptes de cette idée ont actuellement moins pour tâche de la défendre que de la préserver de toute édulcoration. Quand on ramène le cours de l'histoire à celle des luttes de classes, la tentation est grande de supposer que dans la société en question il n'y a que deux camps, deux classes en lutte, deux masses compactes et homogènes, la masse révolutionnaire et la masse réactionnaire, qu'il n'y a qu'un « eux et nous ». À ce compte, la tâche de l'historien serait assez facile. Mais la réalité est loin d'être aussi simple. La société est un organisme extraordinairement complexe, elle le devient chaque jour davantage, c'est un enchevêtrement de classes multiples et d'intérêts les plus divers, lesquels peuvent, en fonction de la situation, se regrouper en formant les partis les plus variés. Cela vaut pour aujourd'hui, et cela vaut aussi pour l'époque de la révolution française. »</i></p>
<p>Kautsky, « Les antagonismes de classes à l'époque de la Révolution française », 1889</p>
<p><i>« L'action économique de l'État moderne est l'origine naturelle de l'évolution qui conduit à la société socialiste. Nous ne prétendons nullement dire par là que toute mise en régie d'une fonction économique ou d'une exploitation économique constitue un progrès fait vers la société socialiste et que celle-ci puisse être le résultat de la mise en régie générale de toute l'organisation économique sans qu'il soit nécessaire de modifier l'essence de l'État. Cette opinion, l'opinion de ce qu'on appelle les socialistes d'État, provient d'une idée fausse de l'État. Comme tout État, l'État moderne est en premier lieu l'arme destinée à défendre les intérêts généraux des classes dominantes. Sa nature ne se trouve pas atteinte par le fait qu'il se charge de fonctions qui n'intéressent pas seulement les classes dominantes, mais la société tout entière. Souvent, il ne se les attribue que parce que, si on les négligeait, non seulement l'état de la société, mais encore la situation des classes dominantes s'en trouveraient menacés. Mais, en aucun cas, il ne les remplit contrairement aux intérêts généraux des classes supérieures ou de façon à mettre en péril leur pouvoir. Si l'État actuel se charge de certaines entreprises, de certaines fonctions, il ne le fait pas pour restreindre l'exploitation capitaliste, mais pour protéger et consolider le mode de production capitaliste, ou bien encore pour participer à cette exploitation, augmenter ainsi ses revenus et diminuer les contributions que la classe capitaliste doit verser pour le maintenir. Comme exploiteur, l'État a cette supériorité sur le capitaliste individuel de disposer non seulement des forces économiques que possède le capitaliste, mais encore des pouvoirs politiques dont il jouit comme autorité publique. Jusqu'à présent, l'État n'a pratiqué la mise en régie qu'autant qu'elle était conforme aux intérêts des classes dominantes. Il agira de même à l'avenir. Aussi longtemps donc que les classes possédantes seront les classes dominantes, la mise à la charge de l'État d'entreprises et de fonctions n'ira jamais jusqu'à porter préjudice d'une manière générale au capital et à la propriété foncière privée, de façon à restreindre leur pouvoir et leur exploitation.. Ce n'est que quand les classes laborieuses domineront dans l'État que celui-ci cessera d'être une entreprise capitaliste. Ce n'est qu'alors qu'il sera possible de le transformer en une société coopérative et socialiste. Cette constatation est l'origine de la tâche que se propose la démocratie socialiste : elle veut que les classes laborieuses conquièrent le pouvoir politique pour, avec son. aide, transformer l'État en une grande coopérative économique se suffisant à elle-même pour l'essentiel. (…) Quand le prolétariat, en temps que classe consciente, prend part aux luttes parlementaires, dans les élections et dans l'assemblée elle-même, le parlementarisme commence à changer de nature. Il cesse dès lors d'être un simple moyen de domination de la bourgeoisie. Ces luttes constituent précisément le moyen le plus puissant de secouer les couches encore indifférentes du prolétariat, de leur inspirer la confiance et l'espoir. Elles forment le moyen le plus puissant de fondre les différentes catégories de prolétaires en une classe unique ; elles sont enfin le moyen le plus puissant dont dispose le prolétariat pour agir sur le gouvernement et lui arracher les concessions qui peuvent l'être dans l'état des circonstances. Bref, ces luttes sont le levier le plus puissant pour faire sortir le prolétariat de son abaissement économique, social et moral. Ainsi donc, non seulement la classe ouvrière n'a aucune raison de rester étrangère au parlementarisme, elle a, au contraire, tous les motifs de fortifier le Parlement au détriment de l'autorité publique, de fortifier sa représentation dans le Parlement. A côté du droit de coalition et de la liberté de la presse, le suffrage universel est la condition du développement du prolétariat. »</i></p>
<p>Kautsky, « Le programme socialiste », 1892</p>
<p><i>« Nous trouvons avant tout entre les révolutions précédentes et celle d'aujourd'hui, cette grande différence que dans celle-ci, pour la première fois dans l'histoire du monde, le prolétariat industriel apparaît en vainqueur à l'état de force directrice indépendante. L'insurrection de la Commune de Paris, en 1871, n'était que l'insurrection d'une seule ville et elle fut défaite au bout de quelques semaines. Aujourd'hui nous voyons la Révolution en marche, depuis un an déjà, de la mer Glaciale à la mer Noire, de la Baltique à l'Océan Pacifique, et le prolétariat croissant sans cesse en elle, en force et en conscience. A la vérité, nous n'avons pas encore le pouvoir absolu, pas encore la dictature du prolétariat, pas encore la Révolution socialiste ; nous n'en avons que le commencement. Le prolétariat de Russie ne fait que briser ses chaînes afin d'avoir les mains libres pour la lutte de classe contre le capital ; il ne se sent pas encore assez vigoureux pour s'attaquer à l'expropriation du capital. Mais déjà le mot d'ordre de : lutte de classe prolétarienne est, au point de vue socialiste, un progrès considérable en comparaison des révolutions de 1648 et de 1789. (…) Aujourd'hui, au commencement du vingtième siècle, les rapports internationaux sont devenus si étroits que le début de la Révolution en Russie a déjà suffi à éveiller un écho enthousiaste dans le prolétariat du monde entier, d'accélérer le mouvement de la lutte de classe, et de faire trembler, du premier coup sur ses fondements, l'empire d'Autriche, voisin de la Russie. Au contraire, une coalition des puissances européennes contre la Révolution, comme en 1793, n'est pas à prévoir. L'Autriche est en ce moment absolument hors d'état de mener une action vigoureuse à l'extérieur ; en France, le prolétariat serait, malgré tout, assez fort vis-à-vis du gouvernement républicain pour lui rendre impossible toute intervention pour le tsarisme, si jamais les gouvernants avaient la folie d'en former le dessein. Ce n'est donc pas à une coalition contre la Révolution qu'il faut s'attendre : il n'y a qu'une puissance à laquelle on attribue encore l'idée d'une intervention en Russie, c'est l'empire d'Allemagne. Mais les gouvernants de l'empire d'Allemagne se garderont bien, sans doute aussi, de déchaîner une guerre qui ne serait pas une guerre nationale, mais donnerait l'impression d'une guerre dynastique, aussi impopulaire, aussi odieuse que le fut en Russie la guerre contre le Japon, et qui pourrait amener, pour les gouvernements de l'Allemagne, les mêmes conséquences intérieures que la guerre russo-japonaise a amenées pour le tsarisme. Quoi qu'il en soit sur ce point, en aucun cas nous ne devons nous attendre à une ère de longues guerres mondiales comme celle qu'inaugura la Révolution française ; nous n'avons, par conséquent, pas à craindre que la Révolution russe n'aboutisse comme celle-là à une dictature militaire ou à une sorte de Sainte-Alliance. Ce qui promet de s'ouvrir c'est, au contraire, une ère de révolutions européennes, qui aboutiront à la dictature du prolétariat, à la mise en train de la société socialiste. »</i></p>
<p>Kautsky, « Ancienne et nouvelle Révolution », Le Socialiste, 9 décembre 1905</p>
<p><i>« Si le patriotisme de la bourgeoisie et le patriotisme du prolétariat sont deux choses tout à fait différentes, et même opposées, il y a quand même des situations dans lesquelles ces deux sortes de patriotisme peuvent converger pour agir de concert, même dans le cas d'une guerre. La bourgeoisie et le prolétariat d'une nation sont l'un comme l'autre intéressés à son indépendance et à son autonomie, ils veulent tous deux l'élimination et l'éloignement de toute sorte d'oppression et d'exploitation par une nation étrangère ; au cours des luttes nationales naissant de pareilles aspirations, le patriotisme du prolétariat s'est toujours uni à celui de la bourgeoisie. Depuis lors, cependant, le prolétariat est devenu une force qui, chaque fois que l'Etat subit un grand ébranlement, se montre dangereuse pour les classes dirigeantes ; depuis lors, à la fin de toute guerre, la révolution menace, comme l'ont montré la Commune de Paris et le terrorisme russe après la guerre russo-turque ; et depuis lors, même la bourgeoisie des nations qui ne sont pas du tout ou trop peu indépendantes et unifiées a effectivement abandonné ses buts nationaux lorsqu'ils ne pouvaient être atteints que par le renversement du gouvernement, car elle déteste et redoute la révolution plus qu'elle n'aime l'indépendance et la grandeur de la nation. C'est pourquoi elle renonce à l'indépendance de la Pologne et laisse subsister des formes d'États aussi antédiluviens que l'Autriche et la Turquie, qui, il y a une génération déjà, semblaient destinés à disparaître. De ce fait, les problèmes nationaux qui, aujourd'hui encore, ne peuvent être résolus que par la guerre ou la révolution ne pourront désormais trouver une solution qu'après la victoire préalable du prolétariat. Car ils prendront aussitôt, en raison de la solidarité internationale, une toute autre forme aujourd'hui, dans la société de l'exportation et de l'oppression. Le prolétariat des États capitalistes n'aura plus à s'occuper comme aujourd'hui de ses luttes pratiques, il pourra consacrer toutes ses forces à d'autres tâches. » (pp. 12-14.)<br class='autobr' />
« Entre-temps, il devient de moins en moins vraisemblable que le patriotisme prolétaire et le patriotisme bourgeois puissent encore s'unir pour défendre la liberté de leur pays. » La bourgeoisie française, dit-il, s'est unie au tsarisme. La Russie n'est plus un danger pour la liberté de l'Europe occidentale, parce que affaiblie par la révolution. « Dans ces conditions, on ne doit plus s'attendre à assister encore à une guerre de défense nationale au cours de laquelle le patriotisme prolétarien et le patriotisme bourgeois pourraient s'allier. » (p. 16.)<br class='autobr' />
« Nous avons vu précédemment qu'avaient cessé les oppositions qui, au XIXe siècle encore, pouvaient obliger bien des peuples libres à entrer en conflit armé avec leurs voisins, nous avons vu que le militarisme actuel ne servait plus du tout la défense des intérêts essentiels du peuple, mais seulement du profit ; qu'il ne contribuait plus à maintenir l'indépendance et l'intégrité nationales qui ne sont menacées par personne, mais seulement à conserver et à étendre les conquêtes d'outre-mer qui favorisent uniquement le profit capitaliste. Les oppositions actuelles entre les États ne permirent plus de mener une guerre à laquelle le patriotisme prolétarien ne devrait pas s'opposer de la manière la plus catégorique. » (p. 23.)</i></p>
<p>Kautsky, « Patriotisme et social-démocratie » (1907)</p>
<p><i>« La Commune de Paris constitue comme on l'a déjà dit, la dernière grande défaite du prolétariat. Depuis, la classe ouvrière a fait des progrès constants dans presque tous les pays, suivant la méthode que nous avons décrite ; progrès moins rapides que ce que nous espérions mais plus sûrs que ceux de tous les mouvements révolutionnaires antérieurs... Depuis 1871, le mouvement ouvrier ne souffrît de revers notables que dans quelques cas. Et à chaque fois, l'erreur fut causée par l'intervention de certaines personnes qui se servirent des moyens que l'usage désigne actuellement comme anarchistes et qui répondent en tout cas à la tactique de la "propagande par le fait" prêchée par l'immense majorité des anarchistes actuels. Souvenons-nous le préjudice que les anarchistes occasionnèrent à l'Internationale et au soulèvement espagnol de 1873. Cinq ans après ce soulèvement, se produisit la réaction générale de colère provoquée par les attentas de Hödel et Nobiling ; sans ces attentats, Bismark aurait difficilement pu faire approuver la loi contre les socialistes... Ensuite, ce fut en Autriche où... la puissante énergie du mouvement socialiste fut cassée non pas par les autorités mais par la fureur générale de la population qui attribua aux socialistes l'oeuvre de ces anarchistes. Un autre revers se produisit en Amérique en 1886. Le mouvement ouvrier avait pris alors dans ce pays une impulsion rapide et puissante... Le 4 mai 1886, lors d'un des nombreux affrontements qui se produisirent à cette époque entre la police et les ouvriers, fut lancée à Chicago la fameuse bombe. On ignore toujours qui fut l'auteur de l'attentat. Les anarchistes exécutés pour ce fait le 11 novembre et leurs camarades condamnés à plusieurs années de prison furent victimes d'un assassinat judiciaire. Mais l'acte répondait à la tactique qu'avaient toujours préconisée les anarchistes et, pour cette raison, déchaîna la furie de la bourgeoisie américaine, sema le désordre dans les rangs ouvriers et discrédita les socialistes qui souvent ne purent ou ne surent se distinguer des anarchistes... »</i></p>
<p>Kautsky, « Le chemin du pouvoir » (1909)</p>
<p><i>« La situation politique dans laquelle se trouve le prolétariat laisse prévoir que, tant qu'il le pourra, il tentera de profiter de l'usage exclusif des méthodes légales mentionnées plus haut. Le danger de voir cette tendance contrecarrée, réside surtout dans l'exaspération des classes dominantes. Leurs hommes d'Etat souhaitent généralement cet accès de colère, et si possible, non seulement de la part de la classe dirigeante mais aussi de celle de la masse des indifférents ; ils désirent voir la colère éclater le plus tôt possible, avant que le parti socialiste n'aie la force de résister. C'est l'unique moyen qui leur reste encore pour retarder, pour quelques années au moins, la victoire des socialistes... C'est pourquoi le parti socialiste n'a aucun raison d'adopter cette politique désespérée ; il a même toutes les raisons de manoeuvrer de façon à ce que l'accès de colère des dirigeants, s'il était inévitable, soit retardé le plus possible afin qu'il n'éclate que lorsque le prolétariat sera devenu suffisamment fort pour combattre la colère et la dominer sans avoir besoin d'autres moyens ; de cette manière, cet accès de rage sera le dernier et les dommages qu'il causera, les sacrifices qu'il coûtera seront les plus minimes possibles. Le parti socialiste doit donc éviter et même combattre tout ce qui pourrait équivaloir à une provocation inutile des classes dirigeantes, tout ce qui pourrait donner à leurs hommes d'Etat un prétexte pour réveiller chez les bourgeois et leur coterie le déchaînement de fureur assassine dont les socialistes payeraient les conséquences. Si nous déclarons qu'il est impossible d'organiser les révolutions, si nous jugeons qu'il est insensé et même funeste de vouloir fomenter une révolution, et si nous oeuvrons en conséquence, ce n'est certainement pas par amour pour nos gouvernants, mais seulement dans l'intérêt du prolétariat militant. Et sur ce point, la social-démocratie allemande est d'accord avec les partis socialistes des autres pays. Grâce à cette attitude les hommes d'Etat des classes dirigeantes n'ont pu jusqu'à maintenant s'acharner sur le prolétariat militant comme ils l'auraient voulu. »</i></p>
<p>Kautsky , cité par lui-même dans « Le chemin du pouvoir » (1909), <br class='autobr' />
en référence à un texte de 1893 paru à l'occasion du douzième anniversaire du Neue Zeit.</p>
<p><i>« Pour cela, les forces du prolétariat devront augmenter considérablement dans le feu de la lutte ; le prolétariat ne pourra sortir victorieux de celle-ci, il ne pourra atteindre l'objectif défini plus haut, c'est-à-dire la démocratie et la suppression du militarisme, s'il n'arrive pas à prendre une position dominante dans l'Etat... La folie de l'armement ira croissante jusqu'à ce que le prolétariat aie la force de diriger la politique de l'Etat, jusqu'à ce qu'il aie la force de mettre fin à la politique impérialiste et de la remplacer par le socialisme. »</i></p>
<p>Kautsky, « Le chemin du Pouvoir » (1909)</p>
<p><i>« ... L'Etat est un instrument, il est l'instrument le plus formidable de domination classiste, et la révolution sociale vers laquelle tendent tous les efforts du prolétariat ne pourra s'accomplir tant qu'il n'aura pas conquis le pouvoir politique... Il incombe au parti socialiste d'assortir toutes les différentes modalités d'action,... conscient du dessein qu'il cherche à atteindre et qui culminera dans les grandes luttes finales par la conquête du pouvoir politique. Telle est la conception exposée dans le Manifeste du Parti Communiste et reconnue aujourd'hui par les socialistes de tous les pays. C'est sur elle que repose le socialisme international de notre époque. »</i></p>
<p>Kautsky, « Le chemin du pouvoir » (1909)</p>
<p><i>« La législation directe par le peuple ne peut... rendre le parlement superflu... Il est absolument impossible que cette législation directe décide de la législation d'un Etat... Aussi longtemps que subsisteront les grands Etats modernes, la majeure partie de l'autorité incombera aux parlements. »</i><br class='autobr' />
Kautsky, « Programme de Erfurt » (1891)</p>
<p>"... l'idée que le parlementarisme était, avant tout, une représentation de la bourgeoisie,... était, d'une certaine façon, justifiable... du moins... du temps où Rittinghaussen conçu son projet de législation directe. De nos jours, ce n'est plus le cas. En effet, entre ce moment-là et aujourd'hui s'étend une période de forte poussée prolétarienne. Il faudrait être aveugle pour soutenir que le système représentatif assure, même sous le règne du suffrage universel, la domination de la bourgeoisie, et que, pour la renverser, il faudrait donc rompre avec ce système. Il est clair aujourd'hui qu'un régime réellement parlementaire peut être un instrument de la dictature du prolétariat comme il le fut pour la dictature de la bourgeoisie."</p>
<p>Kautsky, « Parlementarisme et socialisme » (1893)</p>
<p><i>« ... la dictature du prolétariat est l'utilisation du pouvoir de classe du prolétariat dans le contexte des libertés démocratiques... pour transformer les rapports sociaux et réprimer, avec la force et l'autorité émanant du consensus de la majorité, l'action des contre-révolutionnaires. »</i></p>
<p>Kautsky, « Edouard Bernstein et la social-démocratie allemande » (1899)</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1086" class="spip_out" rel="external">Commentaire de "La lutte des classes en France en 1789" de Kautsky (1889)</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3399" class="spip_out" rel="external">Kautsky, traître à la classe ouvrière, au marxisme et à la révolution durant la première guerre mondiale</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/kautsky/works/1905/12/kautsky_19051209.htm" class="spip_out" rel="external">Ancienne et nouvelle Révolution, Kautsky, décembre 1905</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/kautsky/works/1908/00/kautsky_19080000.htm" class="spip_out" rel="external">Kautsky, « Les trois sources du marxisme, 1908</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1089" class="spip_out" rel="external">« Le programme socialiste », Kautsky, 1892</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/kautsky/works/1889/00/antagonismes-table.htm" class="spip_out" rel="external">Kautsky, Les antagonismes de classes à l'époque de la Révolution française, 1889</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/11/vl19181110a.htm" class="spip_out" rel="external">Kautsky, « La Dictature du prolétariat », 1918, commentaire de Lénine</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3132" class="spip_out" rel="external">Lettres d'Engels à Kautsky</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/11/vl19181110.htm" class="spip_out" rel="external">« La révolution prolétarienne et le rénégat Kautsky » de Lénine</a></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.org/spip.php?article3084" class="spip_out" rel="external">Kautsky et la révolution russe, commenté par Lénine</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/kautsky/works/1922/00/kautsky_19220000.htm" class="spip_out" rel="external">« Rosa Luxemburg et le bolchevisme », Kautsky, 1922</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/pannekoek/works/1912/00/pannek_19120001.htm" class="spip_out" rel="external">Pannekoek contre Kautsky : « Action de masse et révolution », 1912</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/archive/kautsky/" class="spip_out" rel="external">Kautsky in english</a></p>
<p> <a href="https://www.marxists.org/francais/kautsky/index.htm" class="spip_out" rel="external">Œuvre de Kautsky en français</a></p></div>