Matière et Révolution
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69144Trotsky en mai 1940 : « Staline veut ma mort »
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https://www.matierevolution.org/spip.php?article91452026-08-21T22:22:00Ztext/htmlfrRobert ParisTrotskyStalinisme
<p>L'article ci-dessous fut écrit par Trotsky deux semaines après la tentative d'assassinat dont il fut victime le 24 mai 1940. Comme l'article en fait état, le Guépéou de Staline fut capable d'exercer sur la police mexicaine une pression suffisamment puissante pour que cete dernière oriente son enquête en dehors de la bande de tueurs guépéoutistes qui avaient tenté d'assassiner Trotsky. <br class='autobr' />
Cependant, peu de temps après que cet article eut été écrit, l'enquête fut ramenée sur la bonne voie. À (…)</p>
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<div class='rss_texte'><p>L'article ci-dessous fut écrit par Trotsky deux semaines après la tentative d'assassinat dont il fut victime le 24 mai 1940. Comme l'article en fait état, le Guépéou de Staline fut capable d'exercer sur la police mexicaine une pression suffisamment puissante pour que cet}e dernière oriente son enquête en dehors de la bande de tueurs guépéoutistes qui avaient tenté d'assassiner Trotsky.</p>
<p>Cependant, peu de temps après que cet article eut été écrit, l'enquête fut ramenée sur la bonne voie. À cette époque, la presse des camarades américains de Trotsky publia tous les détails concernant l'arrestation de David Serrano, de David Alfaro Siqueiros et d'une vingtaine d'autres staliniens ; elle publia aussi comment certains d'entre eux avouèrent leur complicité, et la culpabilité de la machine terroriste stalinienne fut établie.</p>
<p>L'article de Trotsky nous donne sa propre description de l'attentat du 24 mai et des événements des deux semaines suivantes. Trotsky écrivit un autre article sur l'attentat, intitulé : « Le Comintern et le Guépéou », publié dans le numéro de novembre 1940 de la revue Fourth International.</p>
<p>Léon Trotsky :</p>
<p>*<br class='autobr' />
LA NUIT DE L'ATTENTAT</p>
<p>L'attaque se produisit à l'aube, vers quatre heures du matin. Je dormais profondément, ayant pris un soporifique après une écrasante journée de travail. Réveillé par les rafales de la fusillade, mais étant plutôt dans un demi-sommeil, je m'imaginais d'abord qu'on célébrait un jour de fête nationale près de la maison avec des feux d'artifices. Mais les explosions étaient trop près de nous, à l'intérieur même de la pièce, près de moi et au-dessus de ma tête. L'odeur de poudre prenait de plus en plus à la gorge. Nettement, ce ce que nous attendions depuis toujours, était maintenant un état de fait : nous étions sous le coup d'une attaque. Où étaient les policiers cantonnés en dehors de la maison ? Qu'étaient devenus les gardes placés à l'intérieur ? Pieds et poings liés ? Enlevés ? Assassinés ? Ma femme avait déjà sauté du lit. La fusillade continuait sans arrêt. Ma femme m'a dit plus tard qu'elle m'entraîna sur le plancher, me poussant dans un coin entre le lit et le mur. C'est l'exacte vérité. Elle était restée devant moi, près du mur, comme pour me protéger de son corps. Mais avec quelques gestes et en parlant à voix basse, je la persuadai de s'étendre à terre. Les coups de feu venaient de tous côtés, il était difficile de savoir exactement d'où. A un certain moment, ma femme, comme elle me le raconta plus tard, put distinguer nettement l'éclat des coups de feu : la rafale venait donc de la pièce elle-même, bien que nous ne puissions voir personne. Mon impression est qu'environ deux cents coups de feu furent tirés, dont une centaine dans la pièce elle-même, près de nous. Des éclats de vitre et de plâtre volaient dans toutes les directions. Un peu plus tard je m'aperçus que j'avais été légèrement touché deux fois à la jambe droite.</p>
<p>Comme la fusillade s'arrêtait, nous entendîmes notre petit-fils appeler dans la pièce voisine « Grand'père ! » La voix de l'enfant dans la nuit, au milieu de la fusillade, reste le souvenir le plus tragique de toute la nuit. Après qu'une rafale eût traversé son lit en diagonale comme les marques sur la porte et le mur en font foi, l'enfant se jeta sous le lit ; une balle traversa le matelas, le blessa au gros orteil et s'incrusta dans le plancher. Les assaillants lancèrent deux bombes incendiaires et quittèrent la chambre de notre petit-fils. Criant « Grand-père ! », il courut derrière eux dans le patio, laissant derrière lui une traînée de sang et, sous la fusillade, se précipita dans la pièce de l'un des gardes.</p>
<p>Au cri de notre petit-fils, ma femme se fraya un chemin dans sa chambre déjà vide. Le plancher, la porte et un petit meuble brûlaient. « Ils ont enlevé Sieva » lui dis-je. Ce fut le moment le plus pénible. Les coups de feu continuaient, mais déjà loin de notre chambre à coucher, quelque part dans le patio ou au dehors, tout près des murs. Les terroristes couvraient apparemment leur repli. Ma femme s'empressa d'étouffer les flammes avec une couverture. Une semaine après elle devait encore soigner ses brûlures.</p>
<p>Deux membres de notre garde apparurent, Otto et Charles ; ils avaient été tenus écartés de nous durant l'attaque par un feu nourri de mitraillettes. Ils confirmèrent le fait que les assaillants s'étaient apparemment retirés puisqu'on n'en voyait plus un seul dans le patio. Le garde de service cette nuit-là, Robert Sheldon Harte, avait disparu. Les deux automobiles étaient parties. Pourquoi les policiers de garde stationnés à l'extérieur restaient-ils silencieux ? Ils avaient été attachés par les assaillants qui crièrent « Vive Almazan ! ». Telle fut l'histoire racontée par les policiers attachés.</p>
<p>Ma femme et moi fûmes convaincus, le jour suivant, que les assaillants avaient tiré à travers les fenêtres et les portes et qu'aucun d'eux n'avait pénétré dans notre chambre. Cependant, un examen de la trajectoire des balles prouva irréfutablement que les huit coups, qui frappèrent le mur à la tête des deux lits et qui trouèrent les matelas en quatre endroits, ainsi que les traces de balles dans le flancher au-dessous du lit ne peuvent avoir été tirés que de l'intérieur de la pièce. Des douilles trouvées sur le plancher et une couverture roussie en deux endroits témoignent en faveur de la même interprétation.</p>
<p>Quand les terroristes entrèrent-ils dans notre chambre ? Fut-ce dans la première partie de l'attaque avant que nous soyons réveillés ? Ou bien fut-ce au contraire pendant les derniers moments, alors que nous étions étendus sur le plancher ? J'incline vers la deuxième hypothèse. Ayant tiré à travers les portes et les fenêtres plusieurs vingtaines de balles et n'ayant entendu aucun cri ou gémissement, les assaillants avaient toutes raisons de penser qu'ils n'avaient pas achevé leur travail. L'un d'entre eux doit être entré au dernier moment pour donner le coup final. Il est possible que les draps et les traversins aient conservé la forme de corps humains. A quatre heures du matin la pièce était dans l'obscurité. Ma femme et moi restions étendus silencieux et sans bouger sur le plancher. Avant de quitter notre chambre le terroriste qui vint pour vérifier si la tâche était déjà accomplie, put avoir tiré quelques coups sur le lit « pour avoir la conscience tranquille ».</p>
<p>Il serait trop ennuyeux d'analyser ici, en détail, les diverses légendes produites par l'incompréhension ou la malveillance qui servirent directement ou indirectement à la théorie de « l'attentat volontaire ». La presse avança des allégations selon lesquelles ma femme et moi n'étions pas dans notre chambre durant la nuit de .l'attentat. El Popular (organe de l'allié des staliniens, Toledano) se répandit en discours concernant « mes contradictions » : selon l'une des versions on dit que je rampais dans un coin de la pièce, selon une autre version je sautais sur le plancher, etc… Il n'y a pas un seul mot de vrai dans tout cela. Toutes les pièces de la maison sont occupées la nuit par des personnes désignées à l'avance, à l'exception de la bibliothèque, de la salle, à manger et de mon bureau de travail. Mais justement les assaillants traversèrent précisément ces pièces-là et ne nous y trouvèrent pas. Nous dormions où nous le faisions toujours : dans notre chambre à coucher. Comme il a déjà été établi, je me jetai dans un coin de la pièce ; puis ma femme me rejoignit.</p>
<p>Comment se fait-il que nous ayons survécu ? Évidemment par un heureux hasard. Les lits furent sous un feu croisé. Peut-être les assaillants eurent-ils peur de se blesser mutuellement ‘et tirèrent-ils instinctivement plus haut ou plus bas qu'ils n'auraient dû le faire. Mais ceci n'est qu'une supposition psychologique. Il est possible aussi que ma femme, et moi aidâmes le hasard en ne perdant pas la tête, en n'appelant pas au secours alors que cela n'aurait servi à rien, ne tirant pas quand cela n'eût eu aucun sens, mais restant tranquillement étendus sur le sol, simulant la mort.</p>
<p>L' « ERREUR » DE STALINE</p>
<p>Il pourrait sembler incompréhensible aux initiés que la clique de Staline m'ait d'abord exilé et ait ensuite tenté de m'assassiner à l'étranger. N'eût-il pas été plus simple de me fusiller à Moscou, comme ce fut le sort de tant d'autres ?</p>
<p>En voici d'explication : En 1928, lorsque je fus expulsé du Parti et exilé en Asie centrale, il était encore impossible de parler, non seulement de peloton d'exécution, mais même d'arrestation. La génération avec laquelle j'avais traversé la Révolution d'Octobre et la guerre civile était encore en vie. Le Bureau politique se sentait assiégé de toutes parts. De l'Asie centrale il m'était possible de maintenir des contacts directs avec l'Opposition. Dans ces conditions, Staline, après avoir hésité pendant un an, décida de s'en remettre à l'exil comme à un moindre mal. Il pensa que Trotsky, isolé de 1'U.R.S.S., dépourvu d'appareil et de ressources matérielles, serait incapable d'entreprendre quoi que ce soit. De plus, Staline calcula qu'après avoir réussi à me noircir complètement aux yeux de la population, il pourrait sans aucune difficulté obtenir du gouvernement ami de Turquie mon retour à Moscou pour le coup final. Les événements ont toutefois montré depuis qu'il est possible de participer à la vie politique sans avoir ni appareil, ni ressources matérielles. Avec l'appui de jeunes camarades, je posai les fondations de la Quatrième Internationale qui se fraye un chemin lentement, mais obstinément. Les procès de Moscou de 1936-37 furent montés à fin d'obtenir mon expulsion de Norvège, c'est-à-dire, en fait, me remettre entre les mains du Guépéou. Mais cela ne réussit pas. J'atteignis le Mexique. Je sais que Staline reconnut à plusieurs reprises que mon exil fut « une erreur énorme ». Pour rectifier l'erreur il ne restait pas d'autre moyen qu'une action terroriste.</p>
<p>LES PREPARATIONS DU GUEPEOU</p>
<p>Au cours de ces dernières années, le Guépéou a supprimé des centaines de mes amis, ainsi que des membres de ma famille en U.R.S.S. En Espagne ils assassinèrent mon ancien secrétaire Erwin Wolf et un certain nombre de camarades d'idées ; à Paris ils assassinèrent mon fils, Léon Sedoff, que les tueurs professionnels de Staline guettaient depuis deux ans. A Lausanne, le Guépéou tua Ignace Reiss qui avait quitté le Guépéou et rejoint les rangs de la Quatrième Internationale. A Paris, les agents de Staline assassinèrent un autre de mes anciens secrétaires, Rudolf Klement, dont le corps fut retrouvé dans la Seine avec la tête, les mains et les jambes coupées. On pourrait continuer cette liste interminable.</p>
<p>Au Mexique, il y eut une claire tentative de me faire assassiner dans ma maison par un individu muni d'une fausse recommandation d'un personnage politique fort connu. Ce fut après cet incident, qui alarma mes amis, que nous prîmes des mesures de protection plus sérieuses : garde nuit et jour, système d'alarme, etc…</p>
<p>Après la participation active et véritablement meurtrière du Guépéou dans les événements d'Espagne, je reçus de nombreuses lettres de mes amis, principalement de Paris et de New-York, concernant des agents du Guépéou qui furent envoyés de France ou des États-Unis au Mexique. Les noms et les photographis de ces messieurs furent transmis à temps, par moi, à la police mexicaine. La déclaration de guerre aggrava d'autant plus la situation, du fait de ma lutte irréductible contre la politique étrangère et intérieure du Kremlin. Mes déclarations et mes articles dans la presse mondiale — sur le démembrement de la Pologne, la faiblesse de l'armée rouge dirigée par Staline, etc. — furent reproduits à des dizaines de millions de copies. Le mécontentement en U.R.S.S même va croissant. En raison de son passé révolutionnaire, Staline se souvient que la Troisième Internationale était infiniment plus faible au début de la première guerre mondiale que la Quatrième Internationale ne l'est à présent. Le déroulement de la guerre peut donner une puissante impulsion au développement de la Quatrième Internationale, également en U. R. S. S. C'est pourquoi Staline ne peut avoir manqué d'ordonner à ses agents d'en finir avec moi le plus vite possible.</p>
<p>DES PREUVES SUPPLEMENTAIRES</p>
<p>Des faits connus de n'importe qui et des considérations politiques générales démontrent ainsi indubitablement que l'organisation de l'attentat du 24 mai ne peut venir que du Guépéou. Il ne manque cependant pas de preuves supplémentaires :</p>
<p>– 1° Quelques semaines avant l'attentat, la presse mexicaine était pleine de rumeurs sur le regroupement d'agents du Guépéou au Mexique. Il y avait beaucoup de choses fausses dans ces rapports. Mais le fondement de ces rumeurs était exact.</p>
<p>– 2° Il faut noter précieusement l'exceptionnelle qualité technique de l'attentat. Le meurtre échoua seulement en raison d'un de ces hasards qui font partie intégrante de toute guerre. Mais la préparation et l'exécution de l'attentat sont étonnantes par leur méthodicité, leur efficacité et le nombre de participants. Les terroristes sont familiarisés avec les abords de la maison et sa vie intérieure ; ils sont équipés d'uniformes de police, d'armes, de scie électrique, d'échelles de corde, etc. Ils réussirent parfaitement à lier les policiers placés à l'extérieur de la maison, ils paralysèrent les gardes à l'intérieur par une correcte disposition des tirs, ils pénétrèrent dans la chambre de la victime désignée et tirèrent impunément durant trois à cinq minutes, lancèrent des bombes incendiaires et quittèrent le champ de bataille sans laisser la moindre trace derrière eux. Une telle entreprise dépasse les possibilités d'un groupe indépendant. On doit prendre note de la formation, de l'entraînement, des ressources considérables et de la sélection des exécutants. Cela, c'est le travail du Guépéou.</p>
<p>– 3° Correspondant strictement au système classique du Guépéou, est le soin avec lequel on cherche à dérouter l'enquête sur une fausse piste introduisant celle-ci dans la préparation de l'attentat lui-même. Pendant qu'ils ligotaient les policiers, les assaillants crièrent « Vive Almazan ! ». Ces clameurs artificielles et de mauvaise foi, la nuit, devant cinq policiers dont trois dormaient, visaient deux buts à la fois : pour distraire, ne serait-ce que pour quelques jours, l'attention de l'enquête à venir et la maintenir en dehors du Guépéou et de son agence au Mexique ; et pour compromettre les partisans d'un des candidats à la présidence. Tuer .un opposant tout en rejetant la suspicion sur un autre, telle est la méthode classique du Guépéou, plus exactement de son inspirateur, Staline.</p>
<p>– 4° Les assaillants amenèrent avec eux plusieurs bombes incendiaires dont deux furent jetées dans la chambre de mon petit-fils. Les participants à l'attaque avaient donc l'intention, non seulement de tuer, mais aussi d'incendier. Leur seul but dans ce cas ne pouvait être que la destruction de mes archives. Ceci n'intéresse que Staline étant donné que mes archives ont une valeur exceptionnelle dans ma lutte contre l'oligarchie de Moscou. Ce sont mes archives qui me permirent, en particulier, de démontrer que les procès de Moscou n'étaient que des machinations policières. Le 7 novembre 1936, le Guépéou, courant de gros risques, avait déjà volé une partie de mes archives à Paris. Il ne les oublia pas dans la nuit du 24 mai. Des bombes incendiaires sont ainsi une sorte de carte de visite de Staline.</p>
<p>– 5° Extrêmement caractéristique des crimes du Guépéou est la division du travail souterrain de conspiration, on menait une campagne ouverte de calomnies dans le but de discréditer la victime présumée. La même division du travail continue après l'accomplissement du crime : les terroristes se cachent, pendant que leurs avocats, à découvert, tentent d'orienter l'attention de la police dans le sens d'un faux procès.</p>
<p>– 6° Enfin, il n'est pas possible de ne pas porter attention aux réactions de la presse mondiale : les journaux de toutes les tendances partent du point de vue déclaré ou tacite selon lequel l'attentat est l'œuvre du Guépéou ; seuls les journaux stipendiés par le Kremlin et s'en tenant à des ordres soutiennent une version différente. C'est une pièce irréfutable d'évidence politique !</p>
<p>LE 27 MAI — TOURNANT DE L'ENQUETE</p>
<p>Le matin du 24 mai, les représentants de la direction de la police me demandèrent ma collaboration pour résoudre le problème. Le colonel Salazar et des dizaines d'agents s'adressèrent à moi, de la manière la plus amicale possible, pour obtenir des informations diverses. Ma famille, mes collaborateurs et moi-même firent tout ce qui était en notre pouvoir.</p>
<p>Le 25 ou le 26 mai, deux agents de la police secrète me déclarèrent que l'enquête était sur la voie juste et il était déjà de toutes façons « prouvé qu'il s'agissait bien d'une tentative d'assassinat ». Je fus étonné. Après tout, était-il nécessaire de le prouver ? Je me demandais précisément contre qui la police avait à prouver que l'attentat était bien un attentat ? En tous cas, jusqu'au soir du 27 mai l'enquête, pour autant que j'en pouvais Juger, était dirigée contre les assaillants inconnus et non contre les victimes de l'attentat. Le 28 mai, je transmis au colonel Salazar une preuve, qui, comme la troisième étape de l'enquête le démontra, était de la plus grande importance. Mais à ce moment-là, à l'ordre du jour se trouvait inscrite une seconde étape que je n'aurais jamais soupçonnée, c'est-à-dire une enquête dirigée contre moi et mes collaborateurs.</p>
<p>Pendant la nuit du 28 mai, un changement complet et brutal dans l'orientation de l'enquête, et dans l'attitude de la police envers ma maison fut préparé et accompli. Nous fûmes immédiatement entourés d'une atmosphère d'hostilité. Que se passait-il ? nous demandions-nous embarrassés. Ce tournant n'a pu se produire par lui- même. Il devait y avoir des raisons concrètes et impératives. Pas même un semblant de fait ou de date qui puisse justifier un tel tournant dans l'enquête ne s'était révélé ou n'aurait pu se révéler. Je ne peux trouver d'autre explication à ce tournant que l'énorme pression exercée par l'appareil du Guépéou, s'appuyant sur tous ses « amis ». Derrière la scène, un véritable coup d'état s'était produit. Qui l'avait dirigé ?</p>
<p>Ici s'insère un fait qui pourrait sembler insignifiant, mais qui mérite la plus sérieuse attention . El Popular et El Nacional publièrent le matin du 27 mai une histoire identique : « M. Trotsky se contredit », qui m'imputait des contradictions sur la question de ma conduite durant la nuit du 24 mai et pendant le moment même de l'attentat. Cette histoire que je laissai passer sans y faire attention pendant ces heures d'agitation, était une pure invention du commencement jusqu'à la fin. Qui procura cette nouvelle aux journaux « de gauche » ? C'est une question d'une importance capitale. On se réfère aux sources « d'observateurs anonymes ». Qui sont ces « observateurs » ? Qu'observèrent-ils donc et où ? Il est tout à fait évident que cette histoire avait pour but de préparer et de justifier aux yeux des cercles gouvernementaux, où ces journaux sont largement répan dus, le tournant hostile de l'enquête contre moi et mes collaborateurs. Un examen serré de cet épisode mettrait à coup sûr en lumière bien des choses.</p>
<p>Deux serviteurs de la maison furent interrogés pour la première fois le 28 mai, c'est-à-dire le jour même où nous étouffions déjà dans une atmosphère d'hostilité et où l'esprit de la police était déjà orienté vers l'interprétation de 1' « attentat volontaire ». Le jour suivant, le 29, les deux femmes furent à nouveau convoquées et emmenées à 4 heures de l'après-midi Via Madero (Guadalupe) où elles furent interrogées jusqu'à 11 heures du soir à l'intérieur de l'immeuble et de 11 heures à 2 heures du matin dans la cour noire, dans une automobile.</p>
<p>Aucune note ne fut prise. Elles furent ramenées à la maison aux environs de 3 heures. Le 30 mai, un agent de police apparut dans la cuisine avec un compte rendu fait à l'avance et les deux femmes le signèrent sans l'avoir lu. L'agent quitta la cuisine une minute environ après y être entré. Lorsque les deux femmes apprirent par les journaux que mes secrétaires Charles et Otto avaient été arrêtés sur la base de leurs déclarations elles déclarèrent toutes les deux qu'elles n'avaient absolument rien dit qui puisse justifier une arrestation.</p>
<p>Pourquoi ces deux membres de la garde furent-ils arrêtés et non les autres ? Parce qu'Otto et Charles servaient d'agents de liaison avec les autorités et avec nos quelques camarades qui étaient en ville. Préparant le coup contre moi, les magistrats chargés de l'instruction décidèrent avant toute chose d'isoler complètement notre maison. Le même jour, un Mexicain, S., et un Tchèque, B., de jeunes amis qui nous avaient rendu visite pour exprimer leur sympathie, furent arrêtés. Le but de l'arrestation était clairement le même : couper toutes nos liaisons avec le monde extérieur. On exigea des membres de la garde qui étaient arrêtés qu'ils avouent « en un quart d'heure » que c'était moi qui leur avais ordonné d'accomplir 1' « attentat volontaire ». Je n'ai pas du tout l'intention d'exagérer de tels épisodes ou de leur donner une signification tragique. Ils m'intéressent seulement du point de vue de la possibilité dé démasquer les forces groupées « derrière la scène », forces qui furent capables en vingt-quatre heures de déclencher un tournant presque magique dans la direction de l'enquête. Ces forces continuent même aujourd'hui à exercer une influence sur le cours de l'enquêté.</p>
<p>Le jeudi 30 mai, lorsque B. fut interrogé Via Madera, tous les membres de la police partaient de la théorie de 1' « assaut volontaire », et se conduisirent insolemment envers moi, ma femme et mes collaborateurs. Durant ses quatre journées d'emprisonnement, S. eut l'occasion d'écouter quelques bribes de conversations entre les agents de police. Sa conclusion est la suivante : « La main de Lombardo Toledano, Bassols, et des autres pénétrait profondément au sein de la police et ceci, avec des succès considérables. L'idée d'un « attentat volontaire » fut artificiellement inspirée par ceux-ci ».</p>
<p>LA THEORIE DE L' « ATTENTAT VOLONTAIRE »</p>
<p>La pression des cercles intéressés a dû prendre des proportions considérables pour arriver à obliger les dirigeants de l'enquête à considérer sérieusement l'idée absurde d'un assaut volontaire.</p>
<p>Quel but aurais-je poursuivi en m'aventurant dans une entreprise si monstrueuse, répugnante et si dangereuse ? Personne n'a pu l'expliquer jusqu'à présent. On allègue que je désirais noircir Staline et le Guépéou. Mais un autre attentat aurait-il ajouté quoi que ce soit à la réputation bien établie d'un homme qui a détruit la vieille génération du parti bolchévik tout entière ? On dit que je voulais prouver i'existence d'une « Cinquième colonne ». Pourquoi ? Et pourquoi faire ? D'autre part, les agents du Guépéou sont tout à fait suffisants pour perpétrer un attentat, il n'y a pas besoin de Cinquième colonne pour le faire. On dit que je voulais créer des difficultés au gouvernement mexicain. Quels motifs plausibles pourrais-je avoir de créer des difficultés au seul gouvernement qui m'ait offert l'hospitalité ? On dit que je voulais provoquer une guerre entre les Etats-Unis et le Mexique. Maie cette explication relève entièrement du domaine du délire. En vue de provoquer une telle guerre il aurait été en tout cas plus efficace d'organiser un attentat contre l'ambassadeur américain ou quelque magnat du pétrole et non contre un bolchévik révolutionnaire, étranger et hostile aux milieux impérialistes.</p>
<p>Lorsque Staline organise un attentat pour m'assassiner, le sens de son action est clair : il veut éliminer son Ennemi n° 1. Staline ne court aucun risque en agissant ainsi ; il agit de loin. Au contraire, en organisant un « assaut volontaire », je dois moi-même endosser la responsabilité d'une telle entreprise ; je mets en jeu mon propre sort, celui de ma famille, ma réputation politique, et la réputation du mouvement que je sers. Que puis-je y gagner ?</p>
<p>Mais même si quelqu'un voulait admettre l'impossible, c'est-à-dire essentiellement, qu'après avoir, renoncé à la cause de ma vie entière, et piétiné le sens commun et mes propres intérêts vitaux, j'aie effectivement décidé d'organiser 1' « attentat volontaire » pour la cause de quelque but inconnu, il reste encore la question suivante : Où et comment ai-je pu obtenir vingt exécutants ? Comment leur ai-je procuré des uniformes de police ? Comment les ai-je armés ? Comment leur ai-je fourni toutes les choses nécessaires ? Etc., etc. En d'autres termes, comment un homme qui vit presque complètement isolé du monde extérieur peut-il accomplir une entreprise concevable seulement par un appareil puissant ? Je dois avouer que je me sens incapable de soumettre à la critique une idée qui est au-dessous de toute critique.</p>
<p>LES REACTIONS DE LA PRESSE</p>
<p>Des conclusions extrêmement valables peuvent être tirées d'un examen de la conduite d'une certaine partie de la presse mexicaine dans les jours qui suivirent la tentative d'assassinat, au sujet du travail accompli derrière la scène par le Guépéou. Laissons de côté La Voz de Mexico, la publication officielle du stalinisme, avec ses contradictions éclatantes, ses accusations insensées et ses calomnies cyniques.</p>
<p>Laissons aussi de côté les organes de la droite qui, d'une part, sont guidés par la chasse aux sensations et, d'autre part, essayent d'utiliser l'attentat dans leur propre intérêt, c'est-à-dire, contre les « gauches » en général. Politiquement je suis plus éloigné de journaux du genre d'Universal ou Excelsior que de Lombardo Toledano et ses semblables. J'emploie les journaux sus-nommés pour ma défense exactement comme j'emploierais un autobus pour me déplacer.</p>
<p>De plus, les manœuvres des journaux de l'aile droite ne sont qu'un reflet de la vie politique du pays, et, dans leur essence, ils ont une attitude détachée sur la question de l'attentat et du Guépéou. Pour notre but, il est beaucoup plus important d'analyser la conduite d'El Popular et, en partie, d'El Nacional. La politique active, dans ce cas là, est menée par El Popular. En ce qui concerne El Nacional, ce dernier s'adapte simplement à son collègue intéressé.</p>
<p>« EL POPULAR » ET L'ATTAQUE DU 24 MAI</p>
<p>En dépit du fait rapporté par les journaux selon lequel Toledano quitta la capitale deux ou trois jours avant l'attentat, El Popular eut au moment critique des directives très claires et très précises.</p>
<p>L'attentat ne prit pas du tout le journal au dépourvu. Dans cette affaire, les éditeurs n'essayèrent pas de tourner l'attaque en plaisanterie, ni ne se Référèrent pas à ma « manie de la persécution », etc. Au contraire le journal prit immédiatement un ton sérieux et alarmé. Le numéro du 25 mai publia en première page le slogan suivant : « L'attentat contre Trotsky est un attentat contre le Mexique. » L'éditorial, intitulé de la même manière, exigeait une enquête des plus strictes et une punition exemplaire des coupables quelles que soient leurs tendances politiques et la puissance étrangère avec là.quelle ils pourraient être liés. A l'aide de cette phraséologie l'article cherchait à donner l'impression de la plus grande impartialité et d'une indignation toute patriotique. L'objectif immédiat est de creuser une sorte d'abîme entre les éditeurs d'El Popular et les terroristes, qui pouvaient tomber aux mains de la police un jour ou l'autre. Cette mesure de précaution était d'autant plus nécessaire qu'El Popular avait dirigé avec un zèle tout particulier une campagne de calomnies contre moi dans la période précédente.</p>
<p>Cependant, derrière le bouclier littéraire de l'impartialité, pointent des insinuations prudentes destinées dans les jours suivants à être poussées plus en avant. On remarque, en passant, dans une phrase toute simple que « l'attentat comporte des aspects mystérieux et suspects ». Ce jour-là ces mots passèrent inaperçus. Mais à présent il est parfaitement clair que l'auteur de l'article s'était réservé la possibilité de mettre en avant la théorie de « l'attentat volontaire » au cas où l'enquête judiciaire échouerait. La seconde insinuation n'est pas moins significative : l'article prédit que « les ennemis du Mexique » feraient retomber l'attentat sur les épaules de Staline et de Moscou. Les ennemis du Mexique sont par là identifiés aux ennemis de Staline. L'appel solennel à la recherche des criminels, quelle que soit la puissance étrangère avec laquelle ils pourraient être en liaison a donc une interprétation tout à fait limitée.</p>
<p>Avec tous ses zigzags et ses équivoques l'article est cependant soigneusement réfléchi. Les contradictions de l'article découlent du caractère contradictoire et imprécis de la situation elle-même. Les résultats de l'enquête étaient encore inconnus. En cas de succès de l'enquête, il était nécessaire de prendre une position de repli la plus détachée possible. En cas d'échec de l'enquête, il était nécessaire de garder les mains libres pour pousser plus avant la vieille ligne de calomnies et de persécution. Il était en même temps nécessaire de détourner autant que possible l'attention du Guépéou, sans toutefois se lier complètement les mains. Au cours d'une nouvelle lecture de cet article, aujourd'hui on peut clairement voir à quel point la manœuvre était cousue de fil blanc.</p>
<p>Dans le numéro du 26 mai, la même ligne est poursuivie dans son ensemble. El Popular exige des autorités une punition énergique des coupables. Le danger que les participants à l'attentat tombent immédiatement entre les mains de la police est encore grand ; de là un fort accent d'impartialité.</p>
<p>Le numéro du 27 mai lance déjà la cynique histoire de « M. Trotsky se contredit ». C'est la première tentative pour développer l'insinuation concernant « les aspects suspects » de l'attentat. On affirme dans ‘cette histoire que j'avais fourni une déposition contradictoire au sujet de ce que je fis durant l'attentat. L'incongruité de cette insinuation saute aux yeux. Si un homme vivant dans la solitude de l'exil s'avérait capable de mobiliser vingt conspirateurs et de leur obtenir des uniformes de police et des mitraillettes, il devrait donc être capable de préparer une réponse, au sujet de sa conduite durant l'attentat. Mais ne chicanons pas au sujet de la technique de la falsification des faits. Une chose est claire : El Popular est en train de préparer le terrain à la théorie de 1' « attentat volontaire ».</p>
<p>Pendant ce temps-là, l'enquête se débattait dans les pires difficultés : le Guépéou est capable de prévoir très loin et de couvrir soigneusement ses traces. Trois jours se sont écoulés depuis l'attentat. Le danger de l'arrestation des principaux participants pouvait être considéré comme éliminé, d'autant plus qu'ils avaient eu largement 1e temps de passer la frontière au moyen de passeports préparés à l'avance. En fonction de cela, El Popular prend un ton plus assuré le 27 mai. On ne s'en tient pas à l'histoire citée plus haut, dans les nouvelles. L'article leader de ce jour déclare nettement que « jour après jour l'attentat éveille de sérieux doutes et semble de plus en plus suspect et de moins en moins logique » ; plus loin, on emploie le mot « , camouflage ». L'article impute l'attentat aux impérialistes américains qui veulent intervenir dans les affaires du Mexique et qui apparemment s'appuient sur ma collaboration. Pourquoi les impérialistes m'auraient-ils choisi comme objet de l'attentat plutôt qu'un autre reste obscur ? Et comme un attentat dirigé contre un bolchévik russe au Mexique aurait pu justifier une intervention des Etats-Unis reste encore plus incompréhensible. Au lieu d'une analyse et de preuves, une pure sélection de phrases ronflantes.</p>
<p>Il reste à rappeler qu'avant la conclusion du pacte Staline-Hitler, El Popular me caricaturait invariablement avec une croix gammée. Je ne fus soudainement transformé en agent des Etats-Unis qu'après l'invasion de la Finlande par l'armée rouge. El Popular essaye de disposer de moi avec la même aisance que Staline emploie pour donner des ordres à ses agents. Dans leurs agitations verbales et leurs manœuvres de coulisse, Toledano et ses alliés allèrent certainement beaucoup plus loin qu'ils ne le firent dans leur propre presse. Comme les événements des jours suivants le démontrèrent, ils se lancèrent dans un travail particulièrement intense dans les rangs de la police.</p>
<p>Le 28 mai, les autorités chargées de l'enquête étaient déjà complètement gagnées à l'idée de 1' attentat volontaire ». Deux de mes secrétaires, Otto et Charles, et deux personnes liées à la maison, B. et S„ furent mis en état d'arrestation. Ayant obtenu cette victoire, El Popular se retire soigneusement dans l'ombre : dans son numéro du 28 mai, il prend à nouveau une position objective. Les raisons pour lesquelles les directeurs du journal prenaient leurs précautions avant de s'aventurer dans une position irrévocable sont claires. Ils en savaient plus long qu'ils ne le disaient, et avaient beaucoup moins confiance dans la version de l'attentat volontaire que n'en avait la police orientée par eux sur une fausse piste. Ils avaient peur que cette version soit à n'importe quel moment balayée. C'est pourquoi, après en avoir mis la responsabilité sur le dos de la police, El Popular du 28 mai prend à nouveau l'attitude d'un observateur patriote alarmé.</p>
<p>Dans le numéro du 29 mai, El Popular publiait sans commentaires la déclaration du Parti communiste mexicain qui exigeait, non pas le châtiment des terroristes, mais l'expulsion de Trotsky du Mexique. Ce même jour, la maison et ses habitants furent coupés du monde extérieur par un cercle de suspicions fantastiques. Il est tout à fait inutile de noter que Toledano laissa, dans ce cas comme dans d'autres, les leaders du Parti communiste exprimer eux-mêmes les plus naïfs slogans du Kremlin, ce dernier n'ayant rien à perdre. Il chercha à se réserver une porte de sortie pour un repli personnel éventuel.</p>
<p>Le ler juin, la presse publia ma lettre au procureur de la République, dans laquelle je désignais ouvertement Lombardo Toledano comme complice moral dans la préparation de l'attentat. Après cela, Toledano sortit à moitié de l'ombre. « La C.T.M. (Confédération des Travailleurs Mexicains) accuse Trotsky d'être un instrument de la guerre des nerfs (américaine contre le Mexique) » proclame El Popular du 6 juin. Qu'est-ce que cela signifie ? C'est de la rhétorique vide qui ne signifie rien et sans aucun fait à l'appui. Au nom de la C.T.M., Toledano soumet aux autorités un document dans lequel l'attentat est présenté comme entouré d'un filet d'intrigues internationales large et tout à fait vague. Outre moi-même, un grand nombre de facteurs, d'institutions et de personnages sont suspectés d'intrigues.</p>
<p>Un grand nombre, mais pas le Guépéou. Seuls les « ennemis du Mexique », comme nous le savons déjà, sont capables de suspecter le Guépéou. Ainsi, dans toutes ses manœuvres, Toledano reste l'Ami n° 1 du Guépéou.</p>
<p>« EL NACIONAL »</p>
<p>Se distinguant de tous les autres journaux de la capitale, El Nacional ne mentionna même pas l'attentat dans sa première édition du 25 mai. Dans sa seconde édition, il publia une dépêche sous le titre « Trotsky est l'objet d'un attentat théâtral (!) à son domicile ». Sur quelle base le journal acquiert cette appréciation, cela reste inconnu. Je suis, par malheur, obligé d'affirmer que, précédemment et à plusieurs reprises, ce journal tenta de m'attribuer des actes répréhensibles sans la moindre ombre d'une justification.</p>
<p>Il est utile de noter avec la plus grande attention que, le même jour où El Nacional caractérisait l'attentat de « théâtral », El Popular écrivait « L'attentat contre Trotsky est un attentat contre le Mexique ». A première vue il peut sembler qu'El Nacional avait une attitude plus hostile envers la victime de l'attentat qu' El Popular. Mais en fait, ce n'est pas le cas. Par sa conduite, El Nacional révèle simplement qu'il est plus éloigné qu'El Popular des sources staliniennes, et par conséquent des sources de l'attentat. El Nacional a des éditeurs qui font tout ce qu'il leur est possible de faire pour faire plaisir aux staliniens. Ils savent que la manière la plus simple est de faire état d'une sorte de suspicion envers moi. Lorsque les éditeurs reçurent des nouvelles de l'attentat contre ma maison, l'un des éditeurs mit en circulation la première formule ironique qui lui vint à l'esprit. Ce simple fait montre que les éditeurs d'El Nacional, contrairement à ceux d'El Popular, ne savent pas de quoi ils parlent.</p>
<p>Dans les jours suivants on peut observer cependant un alignement de ces deux publications. El Nacional, devinant d'après la conduite d'El Popular qu'il avait proféré très imprudemment son hypothèse d'un « attentat théâtral », se replia rapidement et prit une position plus sur ses gardes. Pour sa part, El Popular, devenant convaincu que pas un seul participant à l'attentat n'avait été arrêté, commença à passer sur la position de 1'« attentat théâtral ». L'histoire du 27 mai « M. Trotsky se contredit » fut aussi publiée dans El Nacional.</p>
<p>Sur la base d'une analyse des articles d'El Popular et en les comparant avec ceux d'El Nacional, il est possible d'affirmer avec certitude que Toledano connaissait à l'avance les préparatifs de l'attentat, au moins de manière générale. Le Guépéou prépara simultanément — par divers canaux — le complot secret, la défense politique, et le détournement de l'enquête. Pendant les journées critiques, El Popular reçut sans doute des instructions de Toledano lui-même. Il est tout à fait probable que l'auteur de l'article du 25 mai n'est autre que lui. En d'autres termes, Lombardo Toledano eut une part morale dans la préparation de l'attentat et dans le camouflage des traces.</p>
<p>MA GARDE</p>
<p>Pour avoir une compréhension plus claire des fondements de l'attentat ainsi que de certains faits liés à l'enquête, il est nécessaire de dire quelques mots au sujet de ma garde. On publia des rapports dans les journaux, prétendant que je « louais » presque uniquement des étrangers pour ma garde, que c'étaient des mercenaires, etc… Tout cela est faux. Ma garde existe depuis le jour de mon exil en Turquie, c'est-à-dire, depuis bientôt 12 ans, La composition de la garde changea continuellement selon les pays où je vécus, bien qu'un petit nombre de collaborateurs m'aient accompagné d'un pays à l'autre. La garde a toujours été composée de jeunes camarades liés à moi par l'identité de vues politiques et sélectionnés par les plus vieux et les plus expérimentés de mes amis parmi les volontaires qui ne manquent pas.</p>
<p>Le mouvement auquel j'appartiens est un mouvement jeune qui surgit sous des persécutions sans précédent de la part de l'oligarchie du Kremlin et de ses agences dans tous les pays du monde. Pour parler en général, il est difficile de trouver dans l'histoire un autre mouvement qui ait eu à déplorer autant de victimes en si peu de temps que le mouvement de la Quatrième internationale. C'est ma profonde conviction personnelle que dans notre époque de guerres, d'annexions, de rapines, de destructions et de toutes sortes de bestialités, la Quatrième internationale est destinée à jouer un grand rôle historique Mais ceci est l'avenir. Dans le passé elle n'a connu que coups et persécutions. Personne n'aurait çu espérer durant ces douze dernières années se faire une carrière avec l'aide de la Quatrième Internationale. Pour cette raison, le mouvement était rejoint par des gens désintéressés, convaincus, et prêts à renoncer, non seulement aux biens matériels, mais aussi, si ce devait être nécessaire, à sacrifier leur vie. Sans aucun désir de tomber dans l'idéalisation, je peux néanmoins me permettre de dire qu'il est difficilement possible de trouver dans toute autre organisation une telle sélection de gens dévoués à leur drapeau et étrangers à toute prétention personnelle que dans la Quatrième Internationale. Ma garde a été entièrement recrutée parmi cette jeunesse.</p>
<p>La garde au Mexique avait d'abord été constituée de jeunes amis mexicains. Cependant, je fus bientôt convaincu des inconvénients d'un tel procédé. Mes ennemis essayaient systématiquement de me mêler à la vie politique mexicaine dans le but de me rendre impossible le séjour dans ce pays. Et dans la mesure où mes jeunes amis mexicains, vivant dans ma maison, pouvaient jusqu'à un certain point apparaître comme des agents sous mon influence politique, je fus obligé de refuser leur participation à ma garde et de les remplacer par des étrangers, principalement des citoyens américains. Ils furent tous envoyés ici après une sélection spéciale dirigée par mes vieux amis expérimentés.</p>
<p>Il faut que j'ajoute, pour être encore plus clair, que les frais de la garde ne sont pas assumés par moi (je n'ai pas de telles ressources), mais par un Comité spécial qui collecte les fonds nécessaires parmi les amis et sympathisants. Nous vivons — ma famille et ma garde — comme une communauté fermée, séparée par quatre énormes murs du monde extérieur, Tous ces faits suffisent à expliquer pourquoi je considère comme justifiée la confiance que je place dans ma garde et pourquoi je la crois incapable de trahison ou de crime.</p>
<p>En dépit de toutes les précautions, il est évidemment impossible de considérer comme absolument exclue la possibilité qu'un agent isolé du Guépéou puisse se frayer un chemin jusque dans ma garde.</p>
<p>L'enquête a suspecté depuis le début de l'affaire Harte, le membre de ma garde qui fut enlevé, d'être complice dans l'attentat. Je réponds à cela : si Sheldon Harte était un agent du Guépéou, il aurait pu me tuer la nuit et s'enfuir sans mettre en branle vingt personnes qui couraient de grands risques. De plus, dans les jours qui précédèrent immédiatement l'attentat, Sheldon Harte s'occupait de choses insignifiantes comme l'achat de petits oiseaux, la réparation d'une volière, la peinture, etc… Je n'ai pas entendu un seul argument convaincant indiquant que Sheldon Harte fût un agent du Guépéou. En conséquence, j'ai déclaré dès le début à mes amis que je serais le dernier à donner quelque crédit à la prétendue participation de Sheldon à l'attentat1. Si, contrairement à toutes mes suppositions une telle participation se trouvait confirmée, cela ne changerait rien à la signification générale de l'attentat. Avec l'aide des membres de la garde ou sans elle, le Guépéou a organisé un complot pour m'assassiner et pour brûler mes archives. Telle est l'essence de l'affaire.</p>
<p>Dans ses déclarations officielles, le Parti communiste répète que le terrorisme individuel ne fait pas partie de son système d'action, etc. Personne ne suppose que l'attentat fut organisé par le Parti communiste. Le Guépéou se sert du Parti communiste mais n'est pas du tout confondu avec le Parti communiste.</p>
<p>LES EXCLUS DU PARTI COMMUNISTE</p>
<p>Parmi les participants possibles de l'attentat, ceux qui sont bien familiarisés avec la vie intérieure du Parti communiste ont mentionné un individu qui fut un temps exclu du Parti, et fut par la suite, en raison d'un service particulier, réintégré. La question de la catégorie des « exclus » est généralement d'un grand intérêt du point de vue d'une étude des méthodes criminelles du Guépéou. Dans la première période de la lutte contre l'opposition en U. R. S. S., la clique de Staline avait l'habitude d'exclure du Parti les opposants les moins stables, les plaçant ainsi dans des conditions de vie matérielle extrêmement difficiles et donnant ainsi la possibilité au Guépéou de recruter parmi eux des agents pour travailler dans les rangs de l'opposition. Plus tard ces méthodes furent perfectionnées et étendues à toutes les sections de la Troisième Internationale.</p>
<p>Les exclus peuvent être divisés en deux catégories : quelques-uns quittent le Parti pour des raisons de divergences principielles, tournent leur dos au Kremlin et cherchent une nouvelle voie. D'autres sont exclus pour légèreté dans la gestion des fonds ou pour une autre accusation, vraiç ou prétendue, de nature morale. La majorité des exclus de cette seconde catégorie a été étroitement liée à l'appareil du Parti, n'a pas d'autre métier, et est devenue trop habituée à une position privilégiée. Ce genre d'exclus constitue un matériel utilisable pour le Guépéou qui les transforme en instruments obéissants pour les entreprises les plus dangereuses et les plus criminelles.</p>
<p>Laborde, qui fut le leader du Parti Communiste mexicain pendant des années, fut exclu récemment en fonction d'accusations les plus monstrueuses : comme personnage vénal, homme qui vend les grèves, et même touche de l'argent des « trotskystes ». La chose la plus étonnante, cependant, est qu'en dépit de la nature extrêmement honteuse des charges, Laborde ne tenta même pas de se justifier. Il montra par là que l'exclusion était nécessaire en fonction d'un certain but mystérieux auquel lui, Laborde, n'osait pas s'opposer. Bien plus, il saisit la première occasion pour déclarer dans la presse son indéfectible loyauté envers le Parti, même après son exclusion. En même temps que lui un certain nombre d'autres furent exclus et suivirent la même tactique. Ces gens sont capables de tout. Ils exécuteront n'importe quel ordre, perpétreront n'importe quel crime, pour ne pas perdre la faveur du Parti. Il est même possible que quelques-uns d'entre eux aient été exclus dans le but d'écarter toute responsabilité du parti dans leur participation à l'attentat qui était en préparation. Les instructions fixant qui doit être exclu et sous quel prétexte viennent, dans les cas de ce genre, des représentants de toute confiance du Guépéou qui se cachent derrière la scène.</p>
<p>Pour Staline, il aurait été bien plus profitable d'organiser le meurtre de telle sorte qu'il puisse le présenter aux yeux de la classe ouvrière mondiale comme le châtiment soudain et spontané d'un « ennemi du peuple » par les ouvriers mexicains. De ce point de vue, la persistance et l'âpreté du Guépéou à me lier à tout prix avec la campagne électorale présidentielle, c'est-à-dire la candidature du général Almazan, mérite une grande attention. Un grand nombre de déclarations faites par Toledano et les dirigeants du Parti communiste révèlent ce plan tout à fait clairement : Trouver ou créer un prétexte favorable qui leur rendrait possible de s'opposer les armes à la main à leurs ennemis sur la liste desquels je n'occupe probablement pas la dernière place. Il ne fait aucun doute que parmi la milice ouvrière, créée par la C. T. M., il y a des groupes de chocs spéciaux et secrets créés par le Guépéou pour lest entreprises les plus risquées.</p>
<p>En vue de faire échec à ce plan en temps voulu, j'ai demandé avec persistance dans la presse en toute occasion la création d'une commission d'enquête impartiale pour examiner à fond tous les faux rapports. Mais même sans cela l'opinion publique du Mexique a visiblement jusqu'à maintenant repoussé les calomnies. Les staliniens, pour autant que j'en puisse juger, n'ont pas réussi à inculquer dans les milieux ouvriers la haine envers moi. Staline, entre temps, se fatiguait d'attendre l'explosion « d'indignation populaire » et le Guépéou reçut de lui l'ordre d'agir selon les méthodes les plus habituelles et les plus directes.</p>
<p>UNE AUTRE TENTATIVE D'ASSASSINAT EST CERTAINE</p>
<p>L'échec accidentel de l'attentat préparé si soigneusement et avec tant d'habileté, est un coup sérieux pour Staline. Le Guépéou doit se réhabiliter devant Staline. Staline doit faire la démonstration de sa puissance. La répétition de l'attentat est inévitable. Sous quelle forme ? Peut-être sous la forme d'un acte purement terroriste dans lequel on verrait apparaître des bombes pour appuyer les mitraillettes. Mais il n'est pas exclu qu'ils essayent de camoufler l'action terroriste sous la forme « d'indignation populaire » simulée. La campagne de calomnies qui est dirigée d'une manière de plus en plus venimeuse par les agents de Staline au Mexique vise précisément à ce but.</p>
<p>Pour justifier leurs persécutions contre moi et pour camoufler les attentats du Guépéou, les agents du Kremlin parlent de mes tendances « contre-révolutionnaires ». Tout cela dépend comment on comprend révolution et contre-révolution. A notre époque la force la plus puissante de contre-révolution est l'impérialisme, à la fois sous sa forme fasciste et sous sa couverture quasi-démocratique. Pas un seul des pays impérialistes n'accepta de me permettre d'entrer sur ses territoires. Pour ce qui est des pays opprimés ou semi-indépendants, ils refusèrent de me donner asile sous la pression des gouvernements impérialistes ou de la bureaucratie de Moscou qui joue maintenant un rôle extrêmement réactionnaire dans le monde entier. Le Mexique m'accorda l'hospitalité parce que ce n'est pas un pays impérialiste ; et pour cette raison son gouvernement s'avéra, comme une rare exception, suffisamment indépendant des pressions extérieures pour prendre une attitude en fonction de ses propres principes. Je peux d'après cela déclarer que je vis sur cette terre, non comme une vérification de la règle, mais comme une exception. Dans une époque réactionnaire comme la nôtre, un révolutionnaire est obligé de nager contre le courant. Je le fais de mon mieux. La pression de la réaction mondiale s'est peut-être exprimée plus implacablement sur mon sort personnel et sur le sort de ceux qui m'entourent. Je ne vois pas du tout dans cela un mérite quelconque qui me soit propre : c'est le résultat d'un enchevêtrement de circonstances historiques. Mais lorsque des gens du type de Toledano, Laborde et Cie proclament que je suis un « contre-révolutionnaire », je les laisse passer tranquillement, laissant le verdict final aux soins de l'histoire.</p>
<p>Coyoacan, 8 juin 1940.</p>
<p>source : <a href="https://www.contretemps.eu/staline-veut-ma-mort-trotsky/" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.contretemps.eu/staline-veut-ma-mort-trotsky/</a></p></div>
La situation révolutionnaire en Allemagne en 1923
https://www.matierevolution.org/spip.php?article9060
https://www.matierevolution.org/spip.php?article90602026-07-11T22:15:00Ztext/htmlfrRobert ParisAllemagne DeutschlandTrotskyRévolution
<p>Léon Trotski <br class='autobr' />
Perspectives de révolution en Allemagne <br class='autobr' />
(20 octobre 1923) <br class='autobr' />
Rapport au Congrès des syndicats des travailleurs des transports. <br class='autobr' />
Camarades ! <br class='autobr' />
[...] Il y a avant tout la révolution allemande : [...] toutes les questions passent désormais au second plan face à l'influence des événements d'une importance colossale qui ont leur centre en Allemagne. [...] Le comportement de l'Amérique et celui de l'Europe dépendent avant tout directement et directement de la direction que (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique117" rel="directory">14 - TRAVAILLEURS SANS FRONTIERES - WORKERS HAVE NO FRONTIERS AND A WORLD TO CONQUER</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot22" rel="tag">Allemagne Deutschland</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot45" rel="tag">Révolution</a>
<div class='rss_texte'><p>Léon Trotski</p>
<p>Perspectives de révolution en Allemagne</p>
<p>(20 octobre 1923)</p>
<p>Rapport au Congrès des syndicats des travailleurs des transports.</p>
<p>Camarades !</p>
<p>[...] Il y a avant tout la révolution allemande : [...] toutes les questions passent désormais au second plan face à l'influence des événements d'une importance colossale qui ont leur centre en Allemagne. [...] Le comportement de l'Amérique et celui de l'Europe dépendent avant tout directement et directement de la direction que prendront les événements en Allemagne, de la façon dont ils se tourneront et où ils se termineront. Depuis plusieurs mois, nous avons discuté de certaines propositions quant à l'évolution du rythme des événements allemands. Mais aujourd'hui, camarades, il ne s'agit plus seulement de parler. Les événements se déroulent en Allemagne et sont reliés les uns aux autres par un système de fils. Et lorsque nous regardons l'Allemagne aujourd'hui, même à travers les lentilles des télégrammes Rosta [de l'agence de presse soviétique], la presse allemande et notre presse - c'est-à-dire lorsque nous les regardons de loin - nous voyons clairement et distinctement un mécanisme précis de événements révolutionnaires, qui se développent actuellement. L'Allemagne est déjà entrée dans une période de révolution immédiate et directe, c'est-à-dire de lutte pour le pouvoir d'État entre les classes fondamentales de la société. Bien entendu, je ne vous présenterai pas en détail les conditions qui rendent la révolution possible et qui garantissent son succès. Je vais juste esquisser les grandes lignes. Pour que la révolution prolétarienne soit possible, il faut, premièrement, un certain niveau de développement des forces productives ; deuxièmement, le prolétariat doit avoir une certaine importance numérique et jouer un certain rôle dans la production ; et troisièmement, il faut ce qu'on appelle la condition subjective, c'est-à-dire que le prolétariat doit vouloir prendre le pouvoir et savoir comment le faire. L'Allemagne est mûre pour la révolution prolétarienne depuis de nombreuses années. La technologie industrielle allemande est plus avancée et plus concentrée que n'importe quelle autre dans le monde et peut même supporter la comparaison avec l'Amérique. Le prolétariat industriel allemand, qui compte 15 millions d'habitants sur 60 millions d'habitants (enfants et personnes âgées compris), représente la grande majorité des habitants du pays. Il faut y ajouter les trois millions d'ouvriers agricoles. Je le répète, nous sommes dans un pays dans lequel le prolétariat représente l'écrasante majorité de la population. Mais quant aux conditions subjectives de la révolution – la nécessité pour le prolétariat de vouloir prendre le pouvoir et de savoir comment le faire – ces conditions manquaient. Ils manquaient avant la guerre impérialiste, c'est pour cela que cette guerre a existé. Ils disparurent en novembre 1918, lorsque le pouvoir passa aux mains des sociaux-démocrates après la défaite de l'armée allemande. Cette période voit aussi la classe ouvrière avancer spontanément vers le pouvoir,mais au cours des années précédentes, il avait créé une superstructure de parti à partir de ses propres rangs, le Parti social-démocrate, qui absorbait l'élite ouvrière ; et cette superstructure, dans son développement, est devenue prisonnière des classes dirigeantes et transformée en un appareil de domination et de confinement de la classe ouvrière. Et en Allemagne, nous avons eu une situation où le prolétariat était au pouvoir grâce à la médiation des sociaux-démocrates, mais les sociaux-démocrates, après leur arrivée au pouvoir, ne se considéraient pas comme des représentants révolutionnaires du prolétariat mais comme une agence politique de la bourgeoisie. . Tel était le sens de la révolution du 9 novembre 1918. Conformément à son caractère et à son esprit, la social-démocratie allemande a progressivement cédé le pouvoir à la bourgeoisie.</p>
<p>Et c'est seulement parce que la situation intérieure dans ses aspects économiques et financiers devenait de plus en plus désespérée que la bourgeoisie a de nouveau porté les sociaux-démocrates au pouvoir et a de nouveau formé une alliance avec eux.</p>
<p>C'est l'histoire de ces derniers mois, lorsqu'une coalition entre la bourgeoisie et les sociaux-démocrates était formellement au pouvoir en Allemagne. Le Parti communiste allemand n'a été fondé qu'après la défaite de la guerre, à partir de groupes clandestins. Contrairement à notre parti, avec sa tradition révolutionnaire d'un quart de siècle et sa dureté acquise dans le travail clandestin, le Parti communiste d'Allemagne, c'est-à-dire le véritable parti révolutionnaire du prolétariat, est une création de ces dernières années. La classe ouvrière allemande fut trompée en novembre 1918. Il est naturel qu'il ait une attitude attentiste à l'égard du Parti communiste allemand : il le laisse montrer son visage, faire ses preuves dans l'action et gagner la confiance des travailleurs. Avec l'impatience révolutionnaire d'un jeune parti, le Parti communiste a tenté de prendre le pouvoir sans préparation. C'était en mars 1921. Ce fut une cruelle erreur. Le Troisième Congrès de l'Internationale Communiste, en juillet 1921, donna au parti allemand une leçon aussi dure que salutaire. Il dit aux camarades allemands : « Votre tâche n'est pas la lutte directe pour le pouvoir, mais la lutte pour gagner la confiance de la classe ouvrière. » Pour certains camarades allemands, comme pour certains camarades russes, cet enseignement de la III. Le Congrès a été opportuniste, modéré et nullement révolutionnaire, mais aujourd'hui il n'y a pas un seul communiste en Allemagne qui n'ait reconnu que cette leçon était salutaire. Depuis lors - en 1921, 1922 et 1923 - le Parti communiste allemand a pleinement maîtrisé la tactique bolchevique, c'est-à-dire combiner une véritable détermination révolutionnaire avec le réalisme dans un calcul solide de l'état des relations et des perspectives. Sous le slogan du Front unique ouvrier, puis du gouvernement ouvrier et paysan, le parti allemand gagne progressivement la confiance de sections de plus en plus importantes de la classe ouvrière. Et après l'occupation de la Ruhr par la France, l'année dernière, lorsque l'économie allemande, privée d'acier et de charbon, s'est finalement retrouvée dans une impasse, lorsque la nature désespérée de la situation est devenue de plus en plus évidente que celle de la bourgeoisie en lutte désespérée. Les partis ont perdu toutes leurs ressources : au cours de cette période, le Parti communiste de la classe ouvrière est apparu de plus en plus comme la seule direction, le seul salut possible, non seulement pour le prolétariat, mais pour le peuple allemand tout entier.</p>
<p>Depuis ce moment, et surtout depuis juillet de cette année, il est devenu clair que la révolution allemande frappe aux portes de l'histoire. Et maintenant la question se pose : quand viendra le moment décisif ? Ayant gagné la confiance de la majorité de la classe ouvrière, le Parti communiste allemand se montrera-t-il capable, aura-t-il la ténacité, la puissance, la volonté, la détermination nécessaires pour organiser un soulèvement armé et prendre le pouvoir par la lutte ? Cette période a été marquée par des discussions et des débats sur ce qu'est une révolution – ce qui constitue un soulèvement armé. Depuis un certain temps, le Parti communiste allemand considère avec impatience la révolution comme quelque chose d'objectif et d'important à venir. Les éléments les plus conscients dans leurs rangs et au sein même du Komintern ont posé la question ainsi : la révolution est déjà arrivée, elle est déjà autour de nous, mais justement pour qu'elle ne nous échappe pas et ne nous saute pas par-dessus la tête, nous, en tant que parti, Nous devons nous donner pour tâche immédiate d'écraser l'ennemi dans un combat révolutionnaire ouvert. Pour écraser l'ennemi, il faut lui opposer une force organisée. Il faut avoir un plan de bataille et enfin il faut passer par certaines étapes de la lutte, il faut passer du niveau d'agitation, de propagande et de prédiction des événements aux grèves militaires - révolutionnaires -, pour faire un soulèvement armé et prendre le pouvoir. . Le passage de l'agitation et de la propagande à la lutte directe et immédiate pour le pouvoir est toujours un processus très douloureux pour tout parti révolutionnaire. C'est une chose de lutter pour avoir une influence sur les masses, plus d'un million environ. C'est une tout autre affaire, après s'être placé à la tête de ces millions, de se charger immédiatement de l'insurrection contre l'ennemi donné dans les circonstances données, de prendre le pouvoir. Pour y parvenir, l'avant-garde de la classe ouvrière doit faire un bond terrible en politique et en psychologie, passant du domaine du travail purement propagandiste à celui de diriger la classe dans la réalisation d'une révolution sociale majeure.</p>
<p>Vous savez, camarades, que dans notre pays ce retournement ne s'est pas réalisé facilement ni simplement, même si notre parti avait une rigueur infiniment plus grande et une expérience révolutionnaire bien plus grande que le parti allemand. Il est à craindre qu'en Allemagne les fluctuations internes du Parti communiste soient bien plus fondamentales, bien plus importantes et donc bien plus dangereuses que celles qui se sont produites ici à la veille du 25 octobre 1917. Mais le parti allemand a quelque chose que nous n'avions pas : premièrement, il a l'expérience et deuxièmement l'aide idéologique de l'Internationale Communiste. Grâce à cette circonstance, elle résoudra sans doute ces difficultés internes beaucoup plus facilement (car on voit qu'elle les a déjà résolues fondamentalement) que nous n'avions pu le faire il y a six ans. Pour autant que je puisse en juger de loin et dans la mesure où l'on peut se faire une idée claire de ce qui s'est passé, le Parti communiste a déjà acquis la détermination nécessaire pour entreprendre la tâche du parti du prolétariat : conquérir le pouvoir.</p>
<p>Les conditions objectives sont-elles ou non favorables à une lutte immédiate ? Quelles sont les perspectives, les perspectives ? Bien entendu, même avant les batailles décisives, il n'est pas toujours possible, camarades, d'évaluer avec précision les forces, et encore moins d'en tirer une conclusion exacte. Si cela était possible dans les batailles sociales, ces batailles n'auraient même pas lieu. J'ai souvent eu l'occasion de souligner cette simple considération : même en cas de grève d'un groupe de travailleurs contre un capitaliste, il est impossible de savoir à l'avance comment cette grève se terminera. Chaque lutte développe ses forces internes : elles ont leur influence sur le cours, elles génèrent de la sympathie ou du manque de sympathie parmi les autres travailleurs, de la sympathie d'un capitaliste pour l'autre, etc. Si cela se produit dans une grève, combien plus cela doit-il être. serait-il ainsi dans une révolution du prolétariat dans laquelle sont impliquées des forces énormes, nombreuses et imprévisibles - dans laquelle est en jeu un pays de 60 millions d'habitants ? Dans ce cas, camarades, il est impossible de dire à l'avance que la victoire est absolument garantie.</p>
<p>C'est précisément pour cette raison que la révolution, la lutte, devient inévitable, parce que ce n'est que par la révolution, le soulèvement armé, que l'on peut obtenir la victoire et parce qu'il est impossible de prédire avec précision la question. Mais en même temps, dans les conflits militaires comme dans les conflits révolutionnaires, on peut et on doit évaluer l'équilibre des pouvoirs, les ressources réelles et, par conséquent, les possibilités réelles.</p>
<p>En ce qui concerne les effectifs des troupes ennemies, des deux camps opposés, il existe une supériorité écrasante de notre côté. J'en ai déjà parlé : un prolétariat industriel fort de 15 millions d'habitants, très cultivé et très centralisé en raison du caractère de l'industrie allemande, représente une force qui ne s'est jamais manifestée à ce point sur la scène révolutionnaire.</p>
<p>Qu'y a-t-il de l'autre côté ? Il y a un capital de confiance centralisé et des grands propriétaires fonciers et des gangs fascistes qui sont entretenus à leurs dépens, des gangs qui dépendent non seulement théoriquement mais tout à fait directement de Stinnes. Le fascisme est l'organisation combattante du capital commercial et industriel, du capital financier à grande échelle, du capital bancaire en Allemagne, qui à son tour s'incarne dans Stinnes. Il est, au sens exact du terme, le patron, le dictateur de l'Allemagne. On a parlé de la concentration de l'industrie depuis Marx, elle a été présentée dans des manuels : on a parlé de sa tendance à réduire le nombre des magnats du capital à un petit nombre, etc. ; Et vous avez maintenant une situation en Allemagne où le patron, le patron économique du pays, est essentiellement un seul homme : Stinnes.</p>
<p>En Allemagne, il existe une armée illégale, une armée fasciste, dont diverses sources nous disent que ses effectifs se situent entre 200 000 et 400 000 combattants et que cette armée est financée par Stinnes. La presse allemande est entre ses mains, etc. C'est la force fondamentale concentrée du capital, qui a créé sa propre armée, tout comme dans notre pays, à l'époque du tsarisme après 1905, les propriétaires terriens formaient des unités composées d'Ingouches ou de Circassiens recrutés, les éléments ignorants du Caucase. Le fascisme est l'organisation ingouche de Stinnes pour la défense de sa propriété privée, de la bourse, du capital, etc.</p>
<p>Qu'y a-t-il entre les deux ? Entre le prolétariat révolutionnaire et les fascistes, il y a les couches petites et moyennes bourgeoises, ruinées ou semi-ruinées, l'intelligentsia ruinée ou en train de l'être, et aussi des éléments relativement importants de la classe ouvrière, même s'ils ne représentent qu'une petite minorité. A la tête de l'Etat, la social-démocratie avec son organisation et sa presse est encore une grande puissance, mais elle représente déjà le pouvoir d'hier : sa base, la masse de la classe ouvrière, lui échappe de jour en jour. et heure par heure. Les derniers télégrammes, les dernières dépêches d'Allemagne donnent une image très claire de ce processus.</p>
<p>J'en parlerai lorsque j'aborderai la question de la Saxe. Le noyau démocratique central est le kérenskiisme allemand : à sa droite le fascisme, à sa gauche le communisme. Ce noyau central se rétrécit de plus en plus parce que les ouvriers et non seulement les ouvriers mais aussi de larges couches de la bourgeoisie ainsi que l'intelligentsia et la paysannerie (sans parler du prolétariat rural) se déplacent de plus en plus vers la gauche. Des éléments du bloc démocratique central se brisent vers la droite et se tournent vers le fascisme, dans lequel ils voient le salut, et on observe une croissance des extrêmes avec une augmentation des contradictions et une faiblesse au milieu. C'est pourquoi le gouvernement du Reich en Allemagne est aujourd'hui une pitoyable fiction. Le parlement allemand, le Reichstag, a renoncé à ses pouvoirs au profit des ministres qu'il a élus. Si nous, communistes, avions eu besoin d'une démonstration, d'une preuve supplémentaire de l'effondrement complet de la démocratie, du parlementarisme bourgeois, cela aurait été : le parlement allemand, un organe démocratique élu au suffrage universel, etc. Quand on lui demande le plus grand effort, il se suicide et donne tout son pouvoir extraordinaire aux ministres qu'il a créés - et ces ministres donnent à leur tour leurs pleins pouvoirs à Seeckt ; Seeckt nomme ses généraux tout-puissants, notamment Müller en Saxe. Dans notre pays, Koltchak est issu de l'Assemblée constituante d'Oufa ; En Allemagne, le général Seeckt a progressivement émergé du Reichstag démocratiquement élu, et de Seeckt d'autres ont émergé sous la forme des généraux Müller et d'autres. Le Parlement s'est affaibli sous nos yeux et son extinction a entraîné celle du kérenskiisme allemand, de la démocratie allemande.</p>
<p>En outre, camarades, on voit comment l'Allemagne se désintègre géographiquement à cause des forces sociales qui prédominent dans chaque région. Aujourd'hui, il n'y a pas d'Allemagne unie. Je ne veux même pas dire qu'environ 12 millions d'habitants de l'Allemagne sont sous domination ennemie et sous occupation ennemie (surtout française). Mais les 48 ou 50 millions qui restent ne forment plus une unité sociale ni un État unifié. Il y a la Bavière, avec environ 9 millions d'habitants, qui est désormais un État indépendant. Au nord se trouve également la petite Thuringe et au nord-est la Saxe. La Thuringe et la Saxe comptent ensemble entre 7,5 et 8 millions d'habitants, si ma mémoire est bonne, c'est un peu moins que la Bavière. En Bavière, est au pouvoir le fasciste Kahr, qui fait le lien entre les fascistes (le parti du prince Ruprecht) qui veulent rompre avec l'Allemagne et en sortir, et ceux qui veulent une Allemagne unifiée (le parti de Seeckt, Ludendorff, etc. .). Mais ce que veulent avant tout les séparatistes allemands, c'est-à-dire ceux qui veulent la sécession, et les fascistes allemands, qui veulent restaurer l'unité de l'Allemagne, c'est la défense de la propriété privée. Il existe un tel pont entre eux et le dictateur bavarois von Kahr se trouve sur ce pont. Dans cette perspective, les camarades de notre réunion de Moscou m'ont remis une question écrite me demandant si nos camarades là-bas ne s'étaient pas comportés de manière opportuniste : ces communistes qui, après plusieurs années de lutte acharnée contre l'organisation menchevik, contre les sociaux-démocrates, les rejoignent désormais dans le même lié au gouvernement.</p>
<p>Il s'agit indéniablement d'une initiative surprenante au premier abord. Néanmoins, c'est exact et cela témoigne du succès politique colossal que cette coalition représente pour nous. Je vais en parler, mais je tiens d'abord à vous rappeler que nous ne sommes pas nous-mêmes innocents à cet égard. Au moment du coup d'État de Kornilov, le camarade Lénine écrivait dans l'organe central de l'époque que les bolcheviks proposaient un compromis, ce qui signifiait : Messieurs les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, sous certaines conditions, nous formerons un bloc avec vous. Ni les mencheviks ni les socialistes-révolutionnaires ne l'ont fait : ils disposaient de trop peu de temps avant leur mort et ils ne voulaient pas rapprocher ce moment. Mais la suggestion a été faite. Et après octobre, juste après, nous avons formé un gouvernement de coalition avec les socialistes-révolutionnaires de gauche. Beaucoup de gens l'ont déjà oublié.</p>
<p>Le bloc avec les socialistes-révolutionnaires s'est terminé tragiquement. À un moment donné, une partie du Conseil des commissaires du peuple, l'un des commissaires des socialistes-révolutionnaires de gauche, s'est retrouvée dans un bâtiment appartenant à la Tchéka et a maudit le Kremlin. J'ai vu cette diatribe de mes propres yeux. Cette fin de la coalition n'était évidemment pas inscrite dans le programme fondateur de la coalition ; Mais si l'on fait le point, il s'avère que nous avons gagné et que l'effondrement de la coalition a également marqué la fin du Parti social-révolutionnaire de gauche. Notre parti a maîtrisé la situation.</p>
<p>C'est pourquoi, sous certaines conditions (je cite ce cas pour clarifier les faits), même l'entrée des communistes dans une coalition avec un parti essentiellement petit-bourgeois, qui a encore le soutien d'une partie des ouvriers et des paysans, est une initiative qui , aussi opportuniste soit-il, il peut paraître révolutionnaire dans son essence. Il s'agit d'une action décisive pour accélérer le développement et provoquer la ruine du parti avec lequel nous avons formé une coalition. Ce que l'on peut observer en Saxe est le même phénomène, mais dans des conditions complètement différentes. La Saxe est un pays habité par le prolétariat industriel textile, une partie très compacte de l'Allemagne avec une population dense. Le prolétariat saxon est très révolutionnaire. Sous la pression de son prolétariat, le Parti social-démocrate de Saxe est le plus à gauche de tous les partis sociaux-démocrates. Nous brandissons le mot d'ordre du front unique et les travailleurs sociaux-démocrates exigent qu'il soit mis en œuvre. Sous leur pression, les sociaux-démocrates de gauche, dont la plupart sont de qualité douteuse, se sont néanmoins sentis obligés de former un front unique et un bloc pour former des gouvernements de coalition en Saxe et en Thuringe. Nous y sommes entrés en minorité : nous avons deux ministres (l'un d'eux est chargé des affaires du Conseil des ministres) et les autres ont la majorité. Mais le simple fait de la formation d'un gouvernement de coalition en Saxe représente un coup fatal à la social-démocratie allemande. On peut désormais le dire avec assurance et les faits très impressionnants rapportés aujourd'hui ne laissent place à aucun doute. En effet, vous savez très bien combien les travailleurs sont attachés aux organisations qui les ont d'abord éveillés, élevés, organisés et ont fait d'eux des êtres conscients. Les ouvriers allemands ont le sentiment d'un lien étroit avec le parti social-démocrate. Le parti les a peut-être trahis, mais en même temps ils ont été formés et éclairés sous les Hohenzollern et il est très difficile pour les ouvriers de rompre avec eux, même s'ils savent qu'ils sont sur une mauvaise voie. C'est pourquoi, malgré la trahison et la méchanceté de la social-démocratie allemande, les masses ouvrières sont mécontentes, grognent, poussent le parti en avant, mais elles n'ont pas encore rompu avec lui, n'ont pas encore franchi le pas qui les mènera au-delà et vers lui, le Parti communiste mènera. Il s'agit d'une étape très douloureuse pour un travailleur qui est associé depuis des années à une organisation particulière et il apparaît désormais qu'il n'a pas besoin de faire le virage de manière aussi brutale.</p>
<p>Les ouvriers voient que les communistes, qui ont été dénoncés par les sociaux-démocrates comme un parti qui signifie la chute de l'Allemagne et de la classe ouvrière allemande, un parti avec lequel on ne peut rien avoir en commun, dont les membres sont des vassaux de la Russie, etc. il s'avère que ces communistes se trouvent dans une certaine région d'Allemagne dans le même gouvernement et dans les mêmes centaines de prolétaires que les ouvriers sociaux-démocrates. Le mur que la social-démocratie a soigneusement construit et renforcé entre elle et les ouvriers communistes est maintenant tombé et, comme la masse des ouvriers social-démocrates est psychologiquement encline à la politique révolutionnaire, ils se précipitent vers les communistes dès que des brèches apparaissent. dans le mur. Cela se produit de différentes manières. S'ils ne rejoignent pas le Parti communiste, ils sont idéologiquement alignés sur lui, et s'ils le rejoignent, ils le soutiennent pleinement.</p>
<p>Voici les derniers faits après l'actualité d'aujourd'hui. Dans la ville saxonne de Chemnitz (lieu de naissance du grand bourreau Noske, prolétaire, travailleur du tabac, l'un des traîtres ouvriers dont l'histoire de divers pays ne manque pas), à Chemnitz, où Noske était le maître absolu, où il jouissait d'une confiance illimitée, à Chemnitz, au cours de la première semaine du mois en cours, soixante comités d'usine fondés par les sociaux-démocrates ont fait défection au Parti communiste. A Berlin, dans le Brandebourg et dans tout le pays, l'influence du Parti communiste s'est considérablement accrue ces dernières semaines. Et en ce qui concerne la social-démocratie saxonne, l'actualité d'aujourd'hui dit : l'organisation social-démocrate de Saxe « s'effondre » [dans l'original allemand]. Les sociaux-démocrates eux-mêmes savent qu'ils sont entrés dans la coalition avec nous alors qu'ils semblaient contrôler la situation, et quand certains communistes de gauche en Allemagne, qui n'ont pas d'idées très claires, disent qu'ils soutiennent les sociaux-démocrates saxons, alors il faut dire qu'ils les soutiennent comme une corde soutient le pendu. Néanmoins, le résultat de la coalition est politiquement brillant et cela nous intéresse.</p>
<p>Mais cela ne résout pas le problème. L'influence de notre parti est particulièrement importante en Saxe. Mais nous ne sommes pas seuls là-bas. Il y a aussi le général Müller en Saxe et le général Müller a la Reichswehr, c'est-à-dire l'armée allemande. Il plaça également la police saxonne sous son commandement par un décret spécial. Il possède également les organisations fascistes secrètes qui se dirigent vers la Saxe et qui y existent dans une certaine mesure. Le général Müller est à leur tête. Il a appelé le gouvernement saxon à dissoudre les centaines de prolétaires. Le gouvernement saxon, qui repose sur un parlement très démocratique, a refusé d'arrêter quelques centaines de dirigeants.</p>
<p>Il existe également d'autres faits qui soulignent l'existence en Allemagne d'une situation qui n'est prévue dans aucune constitution. Le fasciste Rossbach, qui organisait des mutineries, etc., se trouvait dans une prison saxonne et fut libéré. Le gouvernement saxon a ordonné son arrestation. Le gouvernement du Reich de Stresemann ne pouvait éviter de confirmer cet ordre : il devait être arrêté pour tentative de révolte contre le gouvernement. Rossbach se rend en Bavière, dans le même pays. Il y participa aux réunions publiques et bénéficia de la pleine protection du gouvernement bavarois. Outre la Reichswehr, l'armée officielle, le gouvernement bavarois a organisé sur son territoire une armée fasciste, pour laquelle il a approuvé des fonds provenant du budget de l'État. Le gouvernement Stresemann, assiégé à Berlin et déjà impuissant, a déclaré qu'il ne permettrait aucun coup d'État, ni de droite ni de gauche. Mais lorsqu'il s'agit de Bavière, elle n'ose pas élever la voix alors qu'elle parle le langage des généraux fascistes de Saxe. Le gouvernement lui-même n'a aucun contrôle sur l'armée. Il y a des sociaux-démocrates dans le gouvernement Stresemann. Les sociaux-démocrates perdent de plus en plus de terrain parce que les masses se tournent vers les communistes. Afin de ne pas perdre la dernière parcelle de leur influence, les sociaux-démocrates doivent faire semblant de ne pas soutenir la campagne contre la Saxe – mais la campagne contre la Saxe continue. Le « Vorwärts » écrit : « Nous exigeons la levée de l'état de siège. Nous protestons contre la campagne du général Müller contre la Saxe. » Mais le général Müller est l'agent de Seeckt et Seeckt a été nommé par le gouvernement Stresemann et le gouvernement Stresemann comprend des sociaux-démocrates.</p>
<p>Vous voyez, camarades, les relations étatiques et gouvernementales entre le gouvernement Stresemann et les différentes parties de l'Allemagne n'ont ni pied ni main. Le chaos rappelle un peu la situation avant la révolution de 1917. D'un côté, il y avait Cronstadt, qui reconnaissait le gouvernement bolchevique, qui n'existait pas encore à cette époque (ils le reconnaissaient d'avance), il y avait Petrograd, où le soviet était de notre côté, mais il y avait ensuite un gouvernement central. il y avait le Comité exécutif avec Chkheidze et Tseretelli, il y avait l'Ukraine avec la Rada, les commissaires Kerensky, les forces armées bolcheviques, etc. Tout le monde donnait des ordres à tout le monde, personne n'obéissait à personne et tout préparé pour la confrontation finale. C'est la situation qui existe aujourd'hui en Allemagne. Il reste moins de cinq minutes avant le lever du rideau.</p>
<p>Mais lever le rideau n'est pas une chose facile. Il est clair que les sociaux-démocrates n'ont aucun pouvoir à Berlin. Il y a Stresemann au gouvernement, avec qui Poincaré ne veut pas parler (il préfère parler à Stinnes) et qui est désormais une figure imaginaire. Mais le général Seeckt est une figure réelle, tout comme le général Müller. Pourquoi ? Surtout parce qu'ils comptent 100 000 soldats et 3 000 officiers. C'est tout ce que l'État allemand est autorisé à avoir en vertu du Traité de Versailles. Comme vous le savez, les Français ont réduit l'armée allemande à une taille très réduite.</p>
<p>Par ailleurs, il y a 150 000 policiers en Allemagne qui sont appelés « Schupo » [Police de protection] ou auparavant « Sipo » [Police de sécurité], ils sont sous le commandement des villes et des gouvernements locaux, mais désormais ils sont sous l'autorité sur ordre de Seeckt, la Reichswehr fut placée sous le commandement de l'armée. En outre, il y a 200 ou 300 000 personnes dans les bataillons fascistes, dirigés par des officiers d'état-major qui sont experts dans l'art d'éliminer des masses de personnes et qui connaissent très bien le réseau ferroviaire allemand et savent très bien diriger un bataillon depuis d'un coin du pays à l'autre pour écraser les travailleurs et les priver de leurs dirigeants, etc. C'est un ennemi dangereux, un ennemi qui a une organisation à Berlin qui opère sous vos ordres Du point de vue social, elle repose sur des forces considérables.</p>
<p>En face, le prolétariat, fort de 15 millions de personnes, a créé et armé ses centaines de personnes en Saxe et dans tout le pays. Je ne sais pas combien il y en a de ces centaines, et si je le savais par hasard (mais je ne sais pas), je n'aurais pas le droit de le dire en séance publique. C'est aujourd'hui un secret militaire du prolétariat allemand : le nombre de ses centaines, leurs armes, où elles se trouvent. Et il semble que très bientôt une lutte décisive pour le pouvoir aura lieu entre ces deux forces. Les télégrammes d'aujourd'hui nous informent de la rupture des relations entre la Bavière et la Saxe : vous l'avez sans doute lu. Ils font tous deux partie de l'Allemagne. Mais l'Allemagne, selon son ancienne constitution, est une fédération de différentes parties, dont chacune a une représentation diplomatique, et hier la Bavière et la Saxe ont rompu leurs relations diplomatiques. La Bavière ajoute des départements fascistes à une partie de la Reichswehr et l'a déjà fait dans une large mesure. Du côté saxon de la frontière se trouvent les Centaines saxonnes. Pendant ce temps, le général Müller, cet agent du gouvernement du Reich ou plus précisément le dictateur Seeckt, fournit de l'artillerie à la Saxe. Le gouvernement saxon ne suit pas l'ordre de dissoudre les centaines ; au contraire, il appelle les travailleurs du pays tout entier à les organiser. Les organisations syndicales berlinoises affirment qu'elles répondraient à l'appel à la grève générale en cas d'opération contre la Saxe. Les cheminots ont menacé de se mettre en grève en réponse aux gangs fascistes qui envisagent d'utiliser le réseau ferroviaire. La situation ne peut pas durer des semaines ; cela ne peut probablement pas durer des jours.</p>
<p>Il ne serait pas du tout surprenant que nous recevions les premiers télégrammes annonçant le début de batailles décisives demain ou après-demain. Comment vont-ils finir ? Je vous ai donné un aperçu général des forces sociales, de l'état de l'organisation et je vous ai donné, pour ainsi dire, l'effectif des troupes ennemies. Mais où cela mène-t-il ? Cela dépend de l'énergie du prolétariat, de la détermination dont fait preuve son parti, de sa volonté de sacrifice. Le prolétariat a-t-il une chance de gagner ? Certainement. Le rapport de force en lui est très favorable à sa victoire. Je n'ai pas mentionné (je le mentionne à titre d'explication) que 100 000 soldats dans un pays de 50 millions d'habitants, c'est très peu. Ils sont dispersés dans tout le pays et lorsque tout le pays sera en ébullition, ces 100 000 soldats de la Reichswehr, dispersés en compagnies et bataillons, se sentiront comme des animaux pris au piège. Parmi eux (même s'il faut les considérer comme globalement hostiles aux ouvriers) la majorité sont des fils d'agriculteurs, des rumeurs se répandront parmi eux, la panique se répandra inévitablement et, précisément à cause de leur petit nombre et de leur isolement, cela peut briser l'arrière de l'armée.</p>
<p>Dans la majeure partie de l'Allemagne, la police est composée de travailleurs organisés en syndicats sociaux-démocrates. Ils ne le disent pas ouvertement parce que les policiers n'ont pas le droit d'appartenir à des partis politiques, mais ils peuvent s'organiser en syndicats. A Berlin, les policiers sont tous sociaux-démocrates. Comme hypothèse, on peut dire qu'environ un tiers de la police combattra, par exemple en Bavière, environ un tiers sera neutre et environ un tiers combattra à nos côtés. En général, la police disparaîtra comme une véritable force contre nous.</p>
<p>Les organisations fascistes demeurent donc. Les chefs des bataillons fascistes sont des combattants contre-révolutionnaires profondément solides. Ce sont des membres du vieux corps d'officiers allemands qui haïssent la classe ouvrière et la révolution avec la haine séculaire des propriétaires d'esclaves, des oppresseurs, des Junkers, des maîtres, des capitalistes, etc. Ils se battront sans pitié. Mais leurs bataillons sont composés de fils de bourgeois, d'étudiants, de petits bourgeois ruinés et même de certains des ouvriers les plus ignorants, les plus désespérés et les plus patriotiques du type lumpenprolétaire. Il s'agit d'un public très diversifié et on ne peut pas être sûr qu'ils suivront tous leurs patrons fascistes lorsque viendra le moment décisif. Aujourd'hui, les gens rejoignent leurs bataillons, certains par désespoir, d'autres pour manger, mais au moment crucial, une partie importante de cette armée se perdra au contact, surtout si l'assaut révolutionnaire contre la Reichswehr, l'armée légale, suscite des hésitations. Grâce à leur accord avec le gouvernement, les bataillons fascistes font partie d'une organisation officielle de l'armée légale et disposent ainsi d'un appareil centralisé. Lorsque cet appareil centralisé s'effondre sous la pression de la tempête révolutionnaire, les fascistes se transforment également en bataillons dispersés, en détachements de guérilla. Il est vrai qu'ils verseront beaucoup de sang ouvrier, mais dans ce cas, leurs chances de succès seront très faibles, sans parler de la victoire finale.</p>
<p>Voilà, camarades, la situation intérieure. Cela montre que les choses sont favorables, très favorables, pour le prolétariat allemand. Ce dernier peut et veut prendre le pouvoir, tout le porte à croire. Sera-t-elle capable de les retenir compte tenu de la situation internationale ? J'ai déjà consacré une heure entière de votre temps à la première partie de mon rapport et je vais essayer d'être le plus bref possible pour la dernière. Je demande : le prolétariat allemand détiendra-t-il le pouvoir compte tenu de la situation internationale actuelle ? L'Allemagne n'est pas seule sur la carte de l'Europe. Ses voisins sont la Belgique et la France, ses voisins conquérants, qui l'ont asservi et opprimé, ainsi que ses voisins du sud-est et du nord-est, la Tchécoslovaquie et la Pologne. Les autres voisins comme la Hollande ou la Suède, les pays scandinaves ou la Suisse et l'Autriche n'ont pas une grande importance. Ils ne peuvent pas jouer un rôle indépendant et n'interviendront généralement pas dans la révolution allemande. Qui pourrait intervenir ? La Grande-Bretagne et après lui la France, avec la Belgique, la Pologne, la Tchécoslovaquie. C'est là que réside le danger. Et ici, la question nous concerne directement, elle concerne l'Union Soviétique, car bien sûr, si la révolution allemande conduit à une guerre européenne, une guerre impérialiste, cela nous affectera directement. Et nous devons évaluer la situation ici afin d'avoir une perspective claire de ce qui pourrait nous attendre demain.</p>
<p>J'ai dit que la Grande-Bretagne pouvait intervenir. Mais sur ce point, on peut désormais mesurer clairement l'impuissance de la Grande-Bretagne sur le continent européen. Il faut l'évaluer non seulement à cause de la révolution allemande, mais aussi à cause de nous-mêmes. La Grande-Bretagne est impuissante sur le continent européen. Plus nous le reconnaissons clairement, plus nous le répétons de manière claire et décisive, plus cela sera utile pour notre politique dans le sens où la Grande-Bretagne sera moins susceptible de brandir des menaces et des ultimatums. En fait, la Grande-Bretagne est une puissance purement navale. Cela a joué un rôle très important en Europe. Mais comment et quand ? À chaque fois, deux pays se sont battus pour la domination en Europe. Lorsque la France et l'Allemagne combattaient à forces presque égales, la Grande-Bretagne se retient et, à long terme, aide tantôt l'une, tantôt l'autre. Elle faisait la même chose auparavant lorsque l'Espagne était forte : la Grande-Bretagne la soutenait parfois et l'affaiblissait parfois de la même manière. La Grande-Bretagne a joué ce rôle jusqu'au siècle actuel. Elle a profité de la lutte entre les deux États les plus forts d'Europe et a soutenu le plus faible avec de l'argent, un soutien technique et des biens contre le plus fort. Et l'équilibre des pouvoirs en Europe dépendait de lui. Cela lui a donné de grands avantages pour peu de dépenses : telle est sa politique vieille de plusieurs siècles. Pourquoi est-elle intervenue dans la guerre de 1914 ? Parce que l'Allemagne est devenue trop forte. L'Allemagne est devenue si forte que la Grande-Bretagne a dû abandonner sa politique traditionnelle. Il a fallu qu'elle prenne les armes, qu'elle s'implique dans la guerre et qu'elle se batte. Elle est parvenue à mobiliser un grand nombre de travailleurs britanniques et à les rejeter sur le continent européen. Le résultat fut qu'il soutena tellement la France qu'il finit par écraser l'Allemagne. Aujourd'hui, l'hégémonie en Europe appartient exclusivement à la France. L'Allemagne est à genoux et la France ne veut même pas négocier avec elle les conditions de sa capitulation. Mais à partir du moment où la France a acquis une hégémonie complète, une domination complète, la Grande-Bretagne n'a plus eu aucun recours. La France a annoncé : « Je prendrai la dysenterie ». La Grande-Bretagne a répondu : « Cela n'est pas dans mon intérêt. » Il y a un grand bruit qui dure longtemps. Pourquoi cela ne serait-il pas dans l'intérêt britannique ? Parce qu'il lui faut relever un peu l'Allemagne face à la France pour rétablir l'équilibre des forces. Et que fait la France ? Malgré les protestations de Curzon, elle s'installe dans la Ruhr et s'en empare. Et que fait la terrible Grande-Bretagne ? Il faut accepter ce qui s'est passé. La terrible Grande-Bretagne a menacé la Turquie, mais les Turcs, qui entretiennent de bonnes relations de voisinage avec nous, ont organisé une armée, non sans notre aide.</p>
<p>Que faisait la Grande-Bretagne ? Il envoya les Grecs contre eux. Elle ne disposait absolument pas de forces armées propres. Que faisaient les Turcs ? Ils battirent les Grecs et marchèrent vers Constantinople contre la terrible Grande-Bretagne, qui quitta précipitamment la ville. Camarades, du point de vue des relations internationales, c'est une question de la plus haute importance à notre époque : la Grande-Bretagne est impuissante sur le continent européen. Bien sûr, nous ne nous en plaindrons pas.</p>
<p>Que peut faire la Grande-Bretagne contre la révolution allemande ? Lui donner un ultimatum ? Mais cela ne suffira pas. Par conséquent, la question est encore une fois de savoir ce que fera la France et non la Grande-Bretagne. Si la France décide d'intervenir, la Grande-Bretagne pourra lui en bénéficier et l'aider avec l'argent dont elle a désespérément besoin. Elle peut bloquer les ports et les routes de transport maritime en provenance d'Allemagne, etc. Le rôle de la Grande-Bretagne sera celui d'un administrateur et d'un pirate. Mais le rôle décisif dans l'occupation de l'Allemagne sera joué par la France et ses vassaux locaux, la Belgique, la Pologne et la Tchécoslovaquie. Est-ce possible ? Que va décider la France là-bas ? C'est la question fondamentale.</p>
<p>Là aussi, il est impossible de faire des prophéties précises et de dire : Non, certainement pas. Mais vous pouvez analyser la situation et notre analyse montre qu'il y a de bonnes raisons de penser que ce serait trop pour la France. Occuper un pays, un pays en révolution avec une population de 60 millions d'habitants, un pays où 59% de la population, sinon plus, vit dans les villes et seulement une minorité dans les villages, un pays quadrillé par les lignes ferroviaires, ce sera pas une tâche facile. Nous avons ici l'expérience de l'Ukraine. Il y avait là au total 250 000 soldats allemands et austro-hongrois. L'Ukraine n'est pas l'Allemagne : il y a peu de villes, le réseau ferroviaire est moins développé et les Allemands ne se sont pas éloignés des villes et des chemins de fer. Et quel a été le résultat ? Des révoltes paysannes spontanées se déroulèrent autour d'eux, les soldats allemands se démoralisèrent de mois en mois ; ils étaient les régiments les plus révolutionnaires de la révolution allemande lorsqu'ils rejoignirent leurs rangs. Si vous calculez bien - les occupations ne manquent pas dans l'histoire en général et à notre époque - si nous faisons le calcul, prenons une moyenne et cherchons combien de soldats seront nécessaires pour occuper une Allemagne révolutionnaire, ce calcul nous dit que un casting solide aura besoin de plus de 1 700 000 personnes. C'est toute l'armée en temps de paix. Si on y ajoute les armées des vassaux européens de la France, on obtient toujours moins d'un million et demi.</p>
<p>Mais camarades, vous avez besoin de l'armée pour autre chose que l'occupation de l'Allemagne. Si la France veut occuper l'Allemagne et décide de commencer à le faire, elle devra laisser derrière elle une partie de son armée pour forcer sa propre classe ouvrière à accepter cette occupation. Après tout, il y a des raisons pour lesquelles la France maintient son armée en temps de paix. Il y a des raisons de maintenir au moins un demi-million de soldats dans le pays et dans les colonies. C'est le minimum. Il en va de même pour ses vassaux. Autrement dit, pour que la France puisse décider d'occuper l'Allemagne, il faudrait qu'elle décide de la mobilisation d'au moins cinq ou six classes, comme on dit en France depuis des années. Est-ce possible ? Tout indique qu'il ne s'agit pas, sans provoquer de grandes tensions, d'un conflit interne très grave. N'oublions pas qu'il n'y a pas plus de 39 millions de Français en France. Elle a perdu un million et demi dans la guerre impérialiste. La population allemande augmente rapidement, mais la population française diminue, lentement mais sûrement. Il n'y a pas une seule famille en France qui n'ait perdu un fils, un frère, un mari ou un père. Pour la France, la mobilisation d'une classe n'a pas la même signification qu'ici. Pour nous, une classe rassemble un million de personnes. Notre pays est vaste, sa population augmente, et ici un million, c'est un petit nombre de soldats. En revanche, en France, avec une population tombée à 38,5 millions d'habitants, une population dont un million et demi de personnes ont été arrachées, où il y a une pénurie de main d'œuvre (faute de jeunes travailleurs, il y a Il y a désormais de nombreux Espagnols, Italiens, Polonais et Tchécoslovaques en France), mobilisent les Français, mobilisent les agriculteurs français. Et ils sont écrasés par les impôts parce que la dette nationale s'élève à 300 milliards. L'agriculteur français revient tout juste des tranchées. Parce qu'ils ont littéralement mobilisé des vieillards, des hommes de 45 ans. Il n'y a pas si longtemps, ils sont retournés sur leurs terres et les impôts ont été collectés. Et on leur dit maintenant qu'après leur complète et glorieuse victoire finale, qui leur a tant coûté et pour laquelle ils continuent de payer, ils doivent maintenant donner à nouveau 500 000 hommes pour enfin consolider cette victoire, avec la perspective d'une guerre unique européenne.</p>
<p>Les communistes français, les camarades français pensent qu'une telle mesure ne pourrait être mise en œuvre sans une réelle contrainte, c'est-à-dire sans effusion de sang, etc. C'est une difficulté. En revanche, il ne sera pas possible de mobiliser un million de soldats en Allemagne pour contraindre la Tchécoslovaquie et la Pologne à envoyer 750 000 hommes et à les laisser là-bas au détriment d'une Allemagne ruinée et appauvrie qui appauvrirait complètement et ruinerait l'occupation. Cela signifie retenir les soldats aux dépens de la même classe ouvrière qui se démoralise dans le feu de la révolution, tout comme les soldats allemands ont été démoralisés ici. Bref, on ne peut pas estimer les difficultés pour Poincaré. Bien sûr, ce ne serait pas très flatteur pour lui si une révolution prolétarienne se développait à côté de chez lui - et sa tâche n'est pas facile.</p>
<p>Mais cela ne veut pas dire, camarades, que la bourgeoisie française fera toujours ce travail. Lorsqu'une classe habituée à gouverner est menacée de ruine, il n'y a pas de folie à laquelle elle ne puisse recourir. Et quand j'analyse les conditions d'une occupation, je le fais pour montrer que leur travail dans ce cas n'est pas si facile, les chances ne sont pas de 100% en faveur de nos ennemis, mais au contraire seulement de 25%, l'histoire nous en donne 75. %.</p>
<p>En tout cas, il ne fait aucun doute que la bourgeoisie française hésitera encore longtemps. Différents groupes et partis s'affronteront avant qu'une décision ne soit prise concernant une aventure aussi diabolique. Par conséquent, la révolution allemande aura un délai de grâce de deux, trois ou quatre mois et nous savons ce que cela signifie. Bénéficier d'un délai de grâce signifie tout obtenir.</p>
<p>Ensuite, il y a la Pologne. La France ne peut pas faire le travail seule : elle a certainement besoin de l'aide de la Pologne. La Pologne peut-elle intervenir ? Va-t-il intervenir ? Ici, camarades, on ne peut pas jouer au prophète (c'est généralement un rôle ingrat, comme cela a déjà été souligné aux temps bibliques), mais pour un marxiste qui analyse les conditions concrètes, il est non seulement permis, mais obligatoire, les conditions d'examiner et de prédire que quelque chose est plus ou moins probable. Donc, en ce qui concerne la Pologne, je dois avant tout me défendre contre l'attitude philistine ou contre les opinions qui nous inondent, qui ont pénétré dans les rangs du parti, selon lesquelles la guerre contre la Pologne est inévitable, qu'elle est décidée, presque scellé. Camarades, il ne faut pas céder à ce fatalisme ; il n'en résulterait que de terribles catastrophes. Nulle part, dans aucun livre, dans aucun programme de parti, il n'est fait mention d'une guerre contre la Pologne. Une telle guerre est-elle impossible ? Pas du tout. Malheureusement non. Quelles sont les chances que nous traversions cette ère en paix ? C'est impossible à dire, mais je pense qu'ils existent, exactement pour la même raison qui fait qu'il est difficile pour la France d'occuper une Allemagne révolutionnaire.</p>
<p>J'en ai déjà parlé. La Pologne elle-même n'a pas l'intention de combattre seule : elle ne peut être entraînée par la France que si une gigantesque coalition est formée pour écraser l'Allemagne. Ils essaieraient probablement de nous mettre ce cylindre de compression sur le dos si cette affaire devenait un gigantesque projet à l'échelle européenne. Mais la Pologne elle-même ne peut certainement pas avoir de plan, car elle doit se contenter de l'idée d'exploiter l'intervention pour prendre le contrôle de Dantzig et de la Prusse orientale, c'est-à-dire pour tirer quelques miettes de la table grâce à cette intervention. . C'est une politique de petit vol. Mais la question a un autre aspect, moins important pour la révolution allemande, mais qui a une signification directe pour la Pologne et surtout pour nous, pour nos agriculteurs. Nous sommes devenus un pays exportateur de céréales : d'un point de vue économique, tout notre avenir dans les prochaines années dépend de notre capacité à exporter des céréales. Nous pouvons combler notre maudit fossé [entre la production agricole et la production industrielle], qui ne s'est pas comblé mais s'est ouvert ces derniers mois, de deux manières : en améliorant la condition de notre industrie, où de très nombreuses choses ne sont pas satisfaisantes, et en augmentant la taille de notre industrie. les exportations de céréales des agriculteurs, de sorte que le prix des céréales augmente ici. Pour exporter nos céréales, nous devons trouver des moyens de communication, par voie terrestre ou maritime. Pour nous, l'Allemagne est le marché le plus important pour les céréales de nos agriculteurs. Sans nos céréales, les ouvriers allemands ne peuvent pas survivre et la révolution soviétique [allemande] ne peut pas survivre. L'Amérique ne les nourrira pas et si elle les nourrit, ce sera comme ce fut le cas pour nous au cours des troisième, quatrième et cinquième années de la République soviétique. Si une catastrophe similaire devait arriver à l'Allemagne, il pourrait arriver, après un certain temps, qu'elle se nourrisse du grain de l'American Relief Association, le grain philanthropique américain ; mais au cours de la première année de la révolution, le marché américain ne fournira certainement pas de céréales à la République allemande.</p>
<p>La Grande-Bretagne décidera très probablement de bloquer les ports allemands, comme elle l'a fait pour les nôtres. La seule option qui reste est de savoir comment les céréales russes, les céréales de notre Union soviétique, peuvent être livrées en Allemagne. Cela peut se produire de deux manières : par voie maritime (ce qui ne serait pas sans danger puisque la Grande-Bretagne contrôle les vagues) et par voie terrestre à travers la Pologne. Nos céréales sont donc une question de vie ou de mort pour la révolution allemande, tout comme le marché allemand est une question de vie ou de mort pour notre développement économique. Nous avons besoin du marché allemand pour nos céréales et nous avons besoin de produits allemands, de produits de l'industrie allemande pour nos agriculteurs et pour nos travailleurs. En général, il n'existe pas deux pays au monde dont la structure économique et les intérêts se complètent autant que ceux de l'Union soviétique et de l'Allemagne, un pays super-industriel doté d'un haut niveau de technologie et de culture, et nous, avec notre espaces, nos opportunités non formées dans l'agriculture, notre technologie arriérée et le faible niveau de notre culture. Une union pratique entre ces deux pays, sur le plan économique et à tous les autres niveaux, représente la plus grande puissance qui ait jamais existé sur terre.</p>
<p>Mais entre nos deux pays, il y a la Pologne. Vous pouvez facilement vous en convaincre en regardant la carte et les diplomates polonais le font encore et encore et s'en convainquent. Cela rend la situation internationale actuelle très grave : tout se résume à une simple demande commerciale concernant la liberté de libre-échange avec l'Allemagne, avec l'Occident : nous donnons à l'industrie de Lodz le passage vers la Perse pour ses marchandises et tout ce qu'elle veut. Passage gratuit des marchandises. Lorsque cette question est posée dans la presse polonaise, de nombreux hommes politiques répondent que ce n'est pas possible, que la Pologne ne peut pas être obligée de se placer dans la pince entre la Russie et l'Allemagne. Ce n'est pas du tout convaincant car cette pince est un fait géographique. Cela existe : un État ne peut pas bouger d'où il est. La Pologne est là où elle est, entre nous et l'Allemagne. Lors des négociations avec la Pologne à Riga, nous avons proposé qu'une certaine partie de notre territoire ait une frontière commune avec l'Allemagne, ce qui nous donnerait un accès direct à l'Allemagne. Bien entendu, nous aurions beaucoup moins dérangé la Pologne. Mais la Pologne a bénéficié de la présence de Wrangel dans notre arrière-pays, qui continuait à se battre [contre nous], et nous a imposé des conditions pires que nous avons dû accepter. En raison de ces conditions, nous étions coupés de l'Allemagne. La Pologne nous sépare maintenant.</p>
<p>Néanmoins, la Pologne peut jouer deux rôles dans ces conditions : celui de pont entre nous et l'Allemagne ou celui de barrière, de mur impénétrable, entre nous et l'Allemagne. Cela dépend des hommes politiques polonais. Nous préférons que la Pologne joue le rôle de pont. Sur ce pont, il peut imposer des péages et exiger que toute personne qui traverse le pont paie une somme pour le droit de traverser le pont. Nous sommes prêts à payer. La Pologne aura entre ses mains tous les avantages de sa position géographique : mais si elle choisit de devenir une barrière entre nous et l'Allemagne, cela représentera quelque chose qui plongera les travailleurs allemands dans la faim et nous privera de notre accès au marché européen et donc au marché mondial va voler. La question ne peut pas être posée autrement. La question de la libre circulation vers l'Ouest est une question de vie ou de mort pour nous comme pour la classe ouvrière allemande. La Pologne le permettra-t-elle ? Pourquoi devrait-il refuser cela ? Pourquoi la bourgeoisie polonaise ne prend-elle pas l'initiative qui lui rapporterait des profits et épargnerait également à l'Europe occidentale certaines terribles complications ? Nous entendons par passage, bien sûr, le véritable droit de passage, c'est-à-dire que nous aurons la possibilité d'envoyer notre grain en Allemagne sans interruption et pour qu'il arrive, la Pologne n'a pas besoin de faire la guerre contre ou contre l'Allemagne. , sinon notre caution disparaîtra et nous ne pourrons pas transporter nos céréales. Il doit donc y avoir une obligation mutuelle de ne pas s'immiscer dans les affaires allemandes. Un programme simple et clair. Ce sera le nôtre contre la Pologne. Est-ce un programme de paix ou de guerre ? Absolument un programme de paix.</p>
<p>Je dis très sérieusement que pour nous la guerre serait une terrible épreuve et nous devons être clairs à ce sujet. Nous venons de terminer notre redressement, nous sommes loin de pouvoir rapprocher les deux tranchants – les « ciseaux » sont toujours importants. La guerre d'aujourd'hui, si nous y étions forcés, ne serait pas une bataille à petite échelle, mais une bataille que les manuels appellent une « guerre majeure », c'est-à-dire une guerre impliquant des millions de combattants et qui dure des mois et des mois. Cela représenterait un coup monstrueux pour notre développement économique et culturel et, bien sûr, un coup non moins économique et culturel pour le développement de la Pologne. En général, il est très difficile de prédire aujourd'hui quelles seraient les conséquences d'une telle guerre, qui impliquerait de nombreux autres pays, mais il existe un risque que dans cette guerre la révolution allemande s'effondre dans le sang et les ruines. Nous sommes particulièrement intéressés à ce que la classe ouvrière allemande résolve ces problèmes elle-même, avec ses propres forces, dans un environnement de paix extérieure tel que la guerre civile en Allemagne ne se transforme pas en guerre impérialiste autour d'elle.</p>
<p>C'est pourquoi tous nos efforts, ceux de nos diplomates, doivent et sont orientés vers la défense de la paix jusqu'au bout. Il est difficile de dire si nous réussirons, car il est probable qu'un jour, tôt ou tard, les contradictions qui existent en Europe déboucheront sur un conflit international sanglant ; Mais la défense de la paix et de la révolution allemande ainsi que notre protection contre la guerre le plus longtemps possible sont les tâches les plus importantes de notre Etat. Il est donc totalement faux de dire, comme certains le font de manière bourgeoise dans les cercles philistins, que nous lutterons définitivement contre la Pologne. Ce n'est pas comme si la question se posait. Il faut dire que si elle se présentait ainsi, les travailleurs de base et les agriculteurs ne nous comprendraient pas. La guerre n'aurait rien d'étrange, je le répète, et envoyer aujourd'hui à la guerre des millions d'ouvriers et des centaines de milliers de chevaux et de chariots agricoles - faire tout cela sans nécessité absolue serait une pure folie et un crime très grave. Parler de faire la guerre sans le soutien de la classe ouvrière allemande est une abstraction. Quel meilleur moyen de soutenir la caisse des travailleurs allemands que d'assurer son approvisionnement en céréales - nous le faisons en exigeant le droit de passage à travers la Pologne. Le meilleur soutien à la classe ouvrière serait que la Pologne ne fasse pas de grève contre Berlin ou Poznan, et nous lui apportons ce soutien en obtenant un accord réciproque de la Pologne pour s'abstenir de toute intervention armée dans les affaires allemandes. C'est notre programme que nous présenterons aux masses, aux travailleurs et aux agriculteurs. Pour qu'on se rende compte que nous ne trahissons pas les travailleurs allemands, que nous faisons tout notre possible pour les sauver, mais sous la forme qui leur est utile et nécessaire : nous luttons de toutes nos forces et de toutes nos ressources pour préserver la Paix, pour le limite ultime des possibilités ! C'est notre programme.</p>
<p>Son succès est-il garanti ? Nous ne savons pas comment le cours des événements en Allemagne se reflétera en France, en Pologne, etc. Nous ne savons pas quelles sont les limites de l'aventurisme, de la soif de sang et du pillage des classes dirigeantes des différents pays. Par conséquent, nous ne pouvons pas garantir à tout le monde, aux masses du pays, que les événements réels ne mèneront pas à un conflit sanglant et nous disons qu'il faut s'y préparer. Si l'on estime que la probabilité d'une guerre est inférieure à 33 %, il faut s'y préparer à 100 %. Parce que si le destin s'annonce finalement sanglant pour nous, nous ne voulons pas être vaincus. Mais dans cette préparation, un facteur très important est la préparation idéologique de nous-mêmes et des classes ouvrières qui marchent derrière nous et avec nous.</p>
<p>Tous les citoyens de ce pays doivent clairement comprendre nos politiques. Et il ne s'agit pas ici d'une politique consistant à jouer à la légère avec la guerre, le feu d'un conflit européen ; au contraire, il s'agit d'une lutte politique systématique, âpre, persistante et cohérente pour préserver la paix autour de la révolution allemande. Et, camarades, nous devons faire en sorte que les grandes masses de notre pays, en même temps que le gouvernement et les diplomates, franchissent pas à pas toutes les étapes de la révolution allemande dans la situation internationale, afin qu'elles puissent être sérieusement prises en compte. reflété dans toutes les mesures, toutes les initiatives qui... prises par le pouvoir soviétique, visaient à assurer la paix par le passage et l'accord mutuel de ne pas intervenir dans les affaires allemandes.</p>
<p>Si vous parlez à un paysan (je pose la question de la manière la plus simple), quelque part dans la province de Penza, où vous ne savez pas vraiment ce qu'est l'Allemagne et où elle se trouve, et que vous lui dites : « Camarade ou paysan, nous ferons guerre contre la Pologne pour les ouvriers allemands – donnez-nous votre chariot, votre cheval et votre grain », alors ce fermier ne vous comprendra pas et se détournera de vous. Mais supposons qu'il soit démontré de manière pratique que nous luttons pour ses intérêts dans une lutte pour les travailleurs allemands, car il doit exporter ses céréales et peut importer des produits industriels d'Allemagne ; que grâce à ces pressions pacifiques, ces négociations, etc., personne n'est obligé de prendre des mesures ou des initiatives et nous réglerons le problème de manière pacifique. Mais supposons que nous n'arrivions pas à faire de la Pologne une barrière entre nous et l'Allemagne ? Si les classes dirigeantes de Pologne osaient faire une tentative meurtrière et suicidaire pour asphyxier les deux peuples divisés par la Pologne, les Allemands et nous, ce qui est inévitable quand il y a guerre dans ces conditions : nous prouverions à tous les paysans - je ne suis pas dire aux travailleurs qu'ils nous imposent un sort historique contre notre volonté, malgré tous nos efforts ; que nous, avec eux et sous leur direction, avons fait tout ce que nous pouvions pour aider les travailleurs allemands de manière pacifique.</p>
<p>Ceci, camarades, est la garantie la plus importante du succès dans ces épreuves historiques difficiles, dans la guerre, que les gens traversent consciemment chaque période de leur préparation, qu'ils comprennent que nous avons essayé d'éviter l'effusion de sang qui nous entoure, que nous avons tout fait pour assurer la possibilité d'un développement économique pacifique pour les agriculteurs, comme cela leur a été montré comme perspective lors de l'exposition agricole, et aussi pour les travailleurs qui doivent élever le niveau de notre industrie. Je dis que si nous avons fait tous les efforts sérieux et honnêtes, les masses seront d'accord avec nous et si la guerre éclate de toute façon, il n'y aura pas de division entre le gouvernement ouvrier et la classe ouvrière ou entre la classe ouvrière et la paysannerie.</p>
<p>Lorsque cet énorme bloc sera formé par ce pays révolutionnaire, il se dira : il n'y a pas d'autre issue. Nous nous battrons, nous nous battrons bien et nous vaincrons nos ennemis.</p>
<p>1. Dans cette version, la terminaison non sexiste « Inside » a été utilisée d'une manière quelque peu incohérente qui ne correspond pas aux pratiques de l'époque. Nous l'avons donc changé pour la forme masculine qui était courante à l'époque.</p></div>
Trotsky en 1927 : « La crise du parti reflète la crise de la révolution elle-même. »
https://www.matierevolution.org/spip.php?article9045
https://www.matierevolution.org/spip.php?article90452026-07-10T22:06:00Ztext/htmlfrRobert ParisTrotsky1927StalinismeParti révolutionnaire - Revolutionnary partyTrotskisme
<p>Trotsky en 1927 : « La crise du parti reflète la crise de la révolution elle-même. » <br class='autobr' />
Léon Trotsky <br class='autobr' />
Nouvelle étape <br class='autobr' />
Fin décembre 1927 <br class='autobr' />
La crise du parti reflète la crise de la révolution elle-même. Celle-ci a été provoquée par la modification des rapports de classe. Le fait que l'Opposition soit en minorité à l'intérieur du parti et ait à subir des attaques constantes reflète la pression de la bourgeoisie russe et de la bourgeoisie mondiale sur l'appareil du gouvernement, de l'appareil (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique185" rel="directory">8- La contre-révolution</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot56" rel="tag">1927</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot99" rel="tag">Stalinisme</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot173" rel="tag">Parti révolutionnaire - Revolutionnary party</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot283" rel="tag">Trotskisme</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Trotsky en 1927 : « La crise du parti reflète la crise de la révolution elle-même. »</h2>
<p>Léon Trotsky</p>
<p>Nouvelle étape</p>
<p>Fin décembre 1927</p>
<p>La crise du parti reflète la crise de la révolution elle-même. Celle-ci a été provoquée par la modification des rapports de classe. Le fait que l'Opposition soit en minorité à l'intérieur du parti et ait à subir des attaques constantes reflète la pression de la bourgeoisie russe et de la bourgeoisie mondiale sur l'appareil du gouvernement, de l'appareil d'État sur celui du parti et de l'appareil du parti sur l'aile gauche, prolétarienne, du parti. L'Opposition est aujourd'hui le point sur lequel se concentrent les plus puissantes pressions contre la révolution à l'échelle du monde.</p>
<p>Le Danger de Thermidor</p>
<p>Dictature prolétarienne ou Thermidor ?<br class='autobr' />
Boukharine pose la question de cette façon : si c'est une dictature prolétarienne, nous devons soutenir inconditionnellement tout ce qui est fait sous son nom. Si c'est Thermidor, alors nous devons mener contre tout cela une lutte sans merci. En fait, les éléments de Thermidor – en liaison avec l'ensemble de la situation internationale – se sont développés dans le pays au cours des dernières années bien plus vite que les éléments de la dictature. La défense de la dictature signifie la lutte contre les éléments de Thermidor, pas seulement dans le pays tout entier, mais dans l'appareil d'État et les couches influentes du parti lui-même.</p>
<p>Mais, même dans un processus de retour en arrière, il doit venir un point critique où la quantité se change en qualité, c'est-à-dire le moment où le pouvoir d'État change de nature de classe et devient un pouvoir bourgeois ? Ce point n'est-il pas déjà atteint ? Un ouvrier, individuellement et tirant les leçons de sa vie quotidienne, peut en arriver à la conclusion que le pouvoir n'est plus aux mains de la classe ouvrière : à l'usine, l'autorité suprême est le « triangle », la critique a été interdite et, dans le parti, l'appareil est tout-puissant ; dans le dos des organisations soviétiques, ce sont des bureaucrates qui donnent les ordres, etc. Mais il suffit d'examiner cette question du point de vue des classes bourgeoises à la ville et à la campagne pour voir tout à fait clairement que le pouvoir n'est pas entre leurs mains. Ce qui est en train de se passer, c'est la concentration du pouvoir entre les mains de ces organes bureaucratiques qui reposent sur la classe ouvrière, mais qui tendent toujours plus vers les couches supérieures de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes et se mélangent partiellement avec elle.</p>
<p>La lutte contre le danger de Thermidor est une lutte de classe. La lutte pour arracher le pouvoir des mains d'une autre classe est une lutte révolutionnaire. La lutte pour des changements – parfois décisifs, mais toujours sous le règne de la même classe – est une lutte réformiste. Le pouvoir n'a pas encore été arraché des mains du prolétariat. Il est encore possible de redresser notre ligne politique actuelle, d'écarter les éléments de dualité de pouvoir et de renforcer la dictature par des mesures de type réformiste.</p>
<p>La prééminence, dans le parti et par conséquent dans le pays également, est aux mains de la fraction de Staline qui possède tous les traits du centrisme – et, qui plus est, d'un centrisme dans une période de recul, pas de montée. Cela signifie de petits zigzags à gauche et de grands zigzags à droite. Il n'est pas douteux que le dernier geste à gauche (le manifeste pour l'anniversaire) va obliger à apaiser la droite et ceux qui sont les vraies sources de son soutien dans le pays – en fait, pas en paroles.</p>
<p>Les zigzags à gauche ne s'expriment pas seulement par des manifestes bâclés d'anniversaire. L'insurrection de Canton est indiscutablement un zigzag aventuriste de l'I.C. à gauche, après qu'aient été pleinement révélées les conséquences désastreuses de la politique menchevique suivie en Chine. L'épisode de Canton constitue une répétition, en pire et en plus pernicieux du putsch d'Esthonie en 1924, après qu'on eût laissé passer la situation révolutionnaire de 1923 en Allemagne. Le menchevisme plus l'aventurisme bureaucratique ont porté à la révolution chinoise un double coup : il n'est pas douteux que le prix de l'insurrection de Canton sera un nouveau zigzag, beaucoup plus ample, à droite, dans le domaine de la politique internationale et particulièrement en Chine.</p>
<p>La tâche objective d'un régime thermidorien serait de transférer les leviers de commande politiques principaux aux mains de la gauche des nouvelles classes possédantes. La condition la plus importante – mais pas la seule – de la victoire de Thermidor serait un écrasement de l'Opposition tel qu'il n'y aurait plus à en avoir « peur ». Dans les appareils du parti et de l'État, les brasseurs d'affaires qui ont réussi, en utilisant tous les fils, à s'unir par toutes sortes de liens avec la société bourgeoise nouvelle, prendraient le pas sur les politiques purs, les centristes, les gens de l'appareil stalinien qui effraient les ouvriers avec l'opposition, préservant ainsi temporairement leur « indépendance ». Quant à ce que deviendraient alors les centristes de l'espèce stalinienne, c'est une question secondaire. Peut-être quelques-uns d'entre eux se détacheraient-ils pour se porter à gauche. Le reste, bien plus nombreux, se retirerait purement et simplement du jeu. Une troisième catégorie renoncerait à l'indépendance imaginaire actuelle du centrisme et ses hommes entreraient dans la nouvelle combinaison, purement thermidorienne. Voilà ce que serait la première étape de la marche au pouvoir de la bourgeoisie.</p>
<p>Qu'est-ce qui provoque le reflux ? La pression des forces de classe anti-prolétariennes sur l'État soviétique pouvait rencontrer une résistance organisée seulement de la part des vieux cadres du parti et de la partie ouvrière de l'appareil de l'État et du parti. Cependant, la partie ouvrière de l'appareil d'État qui, autrefois, se séparait nettement des cadres des anciens intellectuels bourgeois et n'avait pas confiance en eux, s'est, au cours des dernières années, détachée toujours plus de la classe ouvrière, se rapprochant, par ses conditions de vie et d'existence, des couches intellectuelles de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, et elle est devenue plus complaisante à l'égard de l'influence des ennemis de classe. D'autre part, le gros du prolétariat, qui avait donné son avant-garde à l'appareil bureaucratique de l'État, après la formidable tension des premières années de la révolution, a manifesté une grande passivité politique. Au cours de la période de reconstruction, quand sa situation matérielle s'est améliorée rapidement, les défaites de la révolution au plan international ont pesé lourd dans ce sens. Il faut ajouter l'influence du régime du parti. Le prolétariat charrie encore largement avec lui l'héritage du passé capitaliste. Les premières années de la révolution ont porté au premier plan les éléments les plus actifs de la classe, les plus révolutionnaires, les plus bolcheviques. A l'heure actuelle, ceux qui sont devant, ce sont l'élite des domestiques, de ceux qui savent courber l'échine. Les éléments « remuants » sont mis à l'écart et pourchassés et c'est une source d'affaiblissement du parti et de la classe. Cela les désarme devant l'ennemi. Ainsi la pression grandissante des forces bourgeoises sur l'État ouvrier s'est-elle jusqu'à présent exercée sans se heurter à une résistance active de la masse essentielle du prolétariat. Une telle situation ne peut se prolonger indéfiniment. Il y a tout lieu de penser que l'intérêt manifesté par les masses des ouvriers sans-parti pour la discussion d'avant le 15e congrès en liaison avec la campagne des contrats collectifs, montre que de larges masses ouvrières commencent à s'éveiller et à s'intéresser aux problèmes politiques fondamentaux d'aujourd'hui en même temps que commence à s'emparer d'eux l'inquiétude pour le sort de la dictature prolétarienne.</p>
<p>Au fur et à mesure que grandira l'activité du prolétariat, la demande adressée à l'opposition dans les milieux ouvriers grandira également. Au cours des années où elle a lutté contre le reflux à l'intérieur du parti (1923-1927), l'Opposition n'a pu que freiner ce processus. On ne peut sérieusement arrêter semblable processus autrement que par le développement de la lutte de classe du prolétariat, dirigée contre la nouvelle bourgeoisie, contre les influences non prolétariennes qui s'exercent sur l'État ouvrier, et contre l'impérialisme mondial. Le prolétariat est habitué à prendre conscience des dangers et à réagir contre eux par l'intermédiaire de son parti. Le monopole dont le parti jouit depuis 1917 a encore renforcé son rôle. La gravité de la situation consiste en ce que le régime du parti freine et paralyse l'activité du prolétariat en même temps que la théorie officielle du parti le tranquillise et l'endort. C'est pour cette raison et dans de telles conditions que l'Opposition porte une grande responsabilité.</p>
<p>Oustrialovisme et menchevisme</p>
<p>Boukharine opère un rapprochement entre le point de vue de l'Opposition et celui d'Oustrialov. En quoi est-ce le clou du caractère charlatanesque de cette théorie ? Oustrialov parle ouvertement du caractère inéluctable de Thermidor, étape du salut dans le développement national de la révolution d'Octobre. L'Opposition, elle, parle du danger de Thermidor et montre la voie de la lutte contre ce danger. Comme il glisse vers la droite, le centrisme est obligé de se fermer les yeux devant le danger et de nier même sa possibilité. Il n'est pas possible de rendre à Thermidor un service plus grand que de nier la réalité du danger thermidorien. La tentative de rapprocher le point de vue de l'Opposition sur Thermidor de celui des mencheviks n'est pas moins charlatanesque. Les mencheviks estiment que le danger bonapartiste a sa source essentielle dans le régime de la dictature prolétarienne, que l'erreur principale est de compter sur la révolution mondiale, qu'une politique juste exige un repli dans les limites économiques et politiques de la bourgeoisie et que, pour se sauver de Thermidor et du bonapartisme, il faut revenir à la démocratie, c'est-à-dire au régime parlementaire bourgeois. L'Opposition, pour sa part, ne nie nullement le danger de Thermidor, mais, bien au contraire, s'efforce de concentrer sur lui l'attention de l'avant-garde prolétarienne, car elle pense que la source politique principale de ce danger réside dans le comportement insuffisamment ferme de la dictature prolétarienne, l'insuffisance des liens avec la révolution mondiale, un esprit de conciliation excessif à l'égard de la bourgeoisie, de l'intérieur comme de l'extérieur. La démocratie parlementaire n'est pour nous qu'une des formes de la domination du capital.</p>
<p>Le menchevisme est thermidorien d'un bout à l'autre. Oustrialov, dans son thermidorianisme, est réaliste. Le menchevisme est utopique d'un bout à l'autre. Est-il vraisemblable en effet qu'en cas de défaite de la dictature, celle-ci se transforme en démocratie bourgeoise ? Non. C'est la moins vraisemblable de toutes les variantes. Jamais encore dans l'Histoire la dictature révolutionnaire n'a été remplacée par la démocratie. Thermidor, par son essence même, est un régime de transition de kerenskysme à rebours. Le kerenskysme de 1917 a couvert la dualité du pouvoir, s'est débattu dans son cadre et, contre son gré, a servi au prolétariat pour arracher le pouvoir des mains de la bourgeoisie. L'avènement du régime thermidorien signifierait décréter à nouveau la dualité du pouvoir – avec prépondérance de la bourgeoisie – et, de nouveau, ce régime, contre son gré, aiderait la bourgeoisie à arracher le pouvoir des mains du prolétariat. Le régime thermidorien, par nature, ne pourrait durer indéfiniment. Son rôle objectif consisterait à couvrir l'accession au pouvoir de la bourgeoisie à travers les organismes soviétiques familiers aux travailleurs. Mais la résistance du prolétariat, ses tentatives de se maintenir ou de regagner les positions perdues, deviendraient inévitables. Pour venir à bout île telles tentatives et se renforcer véritablement, la bourgeoisie éprouverait d'urgence le besoin, non d'un régime thermidorien, mais d'un régime bien plus fort, beaucoup plus résolu, le plus vraisemblablement du bonapartisme, ou, plus actuel, du fascisme.</p>
<p>Les mencheviks, en tant qu'aile gauche de la société bourgeoise, combattraient sous le bonapartisme pour la légalité. Ce faisant, ils serviraient de soupape de sûreté pour le régime bourgeois. Les bolcheviks-léninistes, cependant, combattraient pour la conquête du pouvoir sous la forme de la dictature du prolétariat.</p>
<p>La question du « délai »</p>
<p>La question générale du danger thermidorien soulève des questions plus concrètes. Quelle est la proximité de ce danger ? Thermidor n'a-t-il pas déjà commencé ? Quels sont les indices réels sur son accomplissement ou non ?</p>
<p>La question du rythme auquel se produisent les divers changements est très importante pour notre tactique. Le rythme des nouveaux alignements politiques à l'intérieur des classes et entre elles est beaucoup plus difficile à déterminer que le rythme des processus économiques dans le pays. En tout cas, ceux qui s'attendent à ce que le processus de recul se poursuive au rythme actuel pendant des années font une grosse erreur. C'est, de toutes les perspectives, la plus improbable. Dans le processus de déclin, il pourra y avoir, et il y aura, des mouvements très brusques sous la pression des forces bourgeoisies de l'intérieur et de l'extérieur. Le temps qu'ils prendront, on ne peut le prédire. Ce pourrait être plus bref que nous le pensons. Ceux qui ne veulent pas s'en rendre compte, qui repoussent cette idée, seront inévitablement pris à l'improviste. Il n'est pas besoin de rappeler que la capitulation de Zinoviev et Kamenev les a confrontés, dès le tout début, à la nécessité d'enjoliver la situation, de minimiser le danger et d'endormir la gauche du parti. Quelques camarades ont lié la question du rythme de Thermidor avec la question de la composition du C.C. en tant qu'incarnation de l'autorité du pouvoir et de la révolution. Aussi longtemps que les Oppositionnels ont été tolérés au C.C., ils ont joué le rôle de frein sur ceux qui reculaient et la politique du C.C., selon les termes de Tomsky, n'était « ni chair ni poisson », c'est-à-dire que le recul vers Thermidor rencontrait de la résistance à l'intérieur. L'élimination du C.C. des Oppositionnels – c'est ce que pensaient les camarades que j'ai mentionnés – signifierait que ceux qui opèrent cette retraite ne pouvaient plus collaborer avec les représentants de la ligne prolétarienne internationale. Cela signifierait donc le début officiel de Thermidor. Cette manière de poser la question est pour le moins incomplète et, pour cette raison, ne peut conduire qu'à des conclusions fausses.</p>
<p>La force de l'Opposition consiste en ce que, armée de la méthode marxiste, elle peut prévoir le cours du développement et mettre en garde. La « force » de la fraction stalinienne consiste dans son abandon de l'orientation marxiste : la fraction stalinienne joue aujourd'hui un rôle que ne peuvent jouer que des gens qui portent des œillères, se dispensent de regarder à gauche et à droite et ne regardent pas devant eux les conséquences à venir. La fraction stalinienne considère les prédictions marxistes de l'Opposition comme des injures personnelles, des calomnies, etc., révélant en cela les caractères typiques de son étroitesse d'esprit petite-bourgeoise. Et c'est pourquoi elle attaque l'Opposition avec une fureur redoublée.</p>
<p>Cela signifie-t-il toutefois que l'exclusion et même l'amputation de l'Opposition tout entière constitue le passage à Thermidor, devenu un fait accompli ? Non, il s'agit seulement de la préparation à Thermidor dans le cadre du parti. La fraction stalinienne, en abattant la barrière prolétarienne de gauche, est en train, contre son propre gré, de paver la voie à la marche au pouvoir de la bourgeoisie. Mais ce phénomène n'est pas encore accompli, ni en politique, ni dans l'économie, ni dans la culture, ni dans la vie quotidienne. Pour assurer dans la réalité la victoire de Thermidor, il est nécessaire en premier lieu de supprimer (ou de limiter) le monopole du commerce extérieur, de réviser les instructions électorales, etc.</p>
<p>Les forces de pression thermidoriennes de même que les forces de résistance prolétariennes, pourront seulement se révéler dans le procès de la lutte réelle des classes. C'est pourquoi on ne peut pas considérer la mise de l'Opposition hors du parti comme l'accomplissement déjà effectué de Thermidor. A vrai dire, une telle appréciation pourrait être juste si la marche ultérieure des événements montrait que, de l'intérieur du parti, il ne peut plus venir de nouveaux éléments à l'Opposition et que, dans la classe ouvrière, il ne saurait surgir de nouvelles forces pour résister à l'assaut de la bourgeoisie, et que par suite, l'intervention d'une Opposition peu nombreuse ne serait que le dernier bouillonnement de la vague d'Octobre. On ne peut formuler une telle appréciation parce qu'il n'y a pas de causes pour penser que le prolétariat, en dépit des phénomènes de passivité et de luttes avortées, phénomènes qui se sont manifestés dans son sein au cours de la période écoulée, n'est pas capable de île fendre les conquêtes d'Octobre contre la bourgeoisie intérieure et extérieure, ce qui signifierait capituler avant la lutte et sans lutte. Il est absolument hors de doute que la poussée ultérieure à droite grossira le flux vers l'Opposition des éléments ouvriers du parti, et augmentera l'influence de ses idées sur la classe ouvrière. La question du délai dans lequel peut se produire Thermidor, et les chances de son succès ou de son insuccès, cela, en général, n'est pas et ne peut pas être une question de pure analyse théorique ou de pronostic. Il s'agit de la lutte de forces vives. Le résultat doit être déterminé dans l'action elle-même. La lutte intérieure du parti, malgré toute son acuité, n'est qu'un prélude à l'époque des combats de classe. Toutes les tâches sont encore entièrement devant nous.</p>
<p>Il est clair, qu'en cas de marche plus rapide et plus favorable du mouvement révolutionnaire en Occident et en Orient, l'Opposition accomplira beaucoup plus facilement sa tâche historique. Mais au cas où la Révolution mondiale serait différée, la lutte ne serait nullement sans espoir. L'Opposition ne se chargera certes pas de construire le socialisme dans un seul pays. Si l'on part du fait que l'impérialisme demeurera victorieux en Occident et en Orient pendant plusieurs années, ce serait un pur enfantillage de penser que le prolétariat en U.R.S.S. pourrait garder le pouvoir et construire le socialisme contre l'impérialisme mondial victorieux. Mais une telle sorte de perspective mondiale n'est en rien fondée. Les contradictions de l'économie mondiale ne s'adoucissent pas, mais s'aiguisent. Ce ne seront pas les grandes commotions qui manqueront. Cela, l'Opposition l'a précisément enseigné, par exemple, lors des événements de Chine, du Comité anglo-russe etc. Les succès dans cette voie sont seulement possibles à condition que soient assurées la défense et la pratique du bolchevisme véritable, fût-ce, pour un temps, à titre de petite minorité.</p>
<p>Mais, si même tout le développement de la lutte dans la prochaine période se montrait entièrement défavorable à la dictature du prolétariat en U.R.S.S., et aboutissait à sa chute, alors, même dans ce cas, le travail de l'Opposition garderait toute son importance. L'achèvement de Thermidor signifierait inéluctablement la scission du parti. L'Opposition serait l'expression des cadres révolutionnaires, et dans ce cas formerait, non « un deuxième parti », mais le prolongement historique du parti bolchevique. Le « deuxième » parti serait formé par l'union des éléments bureaucratiques et propriétaires, possédant déjà leur point d'appui sur le flanc droit. Le deuxième parti ne serait, à vrai dire, qu'une étape pour la bourgeoisie impérialiste intérieure et étrangère. La tâche du parti bolchevique, après la révolution bourgeoise, consisterait à préparer la deuxième révolution prolétarienne. Aujourd'hui, toutefois, il s'agit de prévenir un tel développement, en ayant recours au noyau prolétarien du parti et à la classe ouvrière dans son ensemble.</p>
<p>Perspectives</p>
<p>Le parti une fois formellement amputé de l'Opposition, les classes non prolétariennes se sentiront beaucoup plus d'assurance. Leur pression se renforcera encore. Les formes et méthodes de cette pression se feront toujours plus variées et plus enveloppantes : depuis la pression du chef d'équipe sur les ouvriers à l'usine jusqu'à la pression de la bourgeoisie européenne et américaine dans la question du monopole du commerce extérieur.</p>
<p>Si même nous prenons comme point de départ cette supposition que la pression de la bourgeoisie intérieure et internationale doit se terminer victorieusement, (mais ceci n'est nullement résolu par avance) alors, même en ce cas, il est impossible de s'imaginer que tout va se passer sans heurts, par le moyen d'un glissement accéléré, sans obstacles, sans tentatives de contre-pression prolétarienne de la part de la gauche. Précisément, l'offensive croissante des classes non prolétariennes doit pousser des couches de plus en plus larges sur la voie de la lutte active. Pour « diriger » la défense du noyau ouvrier du parti, aussi bien que de la classe ouvrière dans son ensemble, elles ont besoin de l'Opposition, même en cas de développement très défavorable des événements. Il est inutile d'expliquer que le noyau prolétarien du parti et la classe ouvrière ne se tourneront vers l'Opposition que si celle-ci sait, dans toutes les questions de la vie et de la lutte des masses, montrer que ses points de vue correspondent aux intérêts même du prolétariat. Cela suppose de l'activité de la part de l'Opposition, son intervention permanente dans tous les procès économiques, politiques et culturels de la vie ouvrière.</p>
<p>La fraction Staline se trouve non seulement sous la menace de la pression croissante venant de droite, mais aussi de l'inéluctable résistance de la gauche. Les stalinistes fulminent contre l'Opposition, espérant se rendre eux-mêmes maîtres de l'inéluctable résistance de la gauche contre les forces qui surgissent de droite.</p>
<p>Les éléments de l'aile droite du parti, de même que les éléments oustrialovistes de l'appareil d'État, comprennent la nécessité de certaines manœuvres vers la gauche, mais ils craignent que ces manœuvres puissent aller trop loin. Les déments du flanc droit, qui, appartenant ou non au parti, participent à la solution de toutes les questions du parti, sont caractérisés par leur liaison organique avec les nouveaux propriétaires. Ils ne peuvent accepter que des manœuvres qui, si elles comportent certains « sacrifices » en faveur du prolétariat, ne compromettent pas la situation matérielle des classes exploiteuses et ne rétrécissent pas leur rôle politique. C'est précisément de ce point de vue que se pose pour eux la question de la journée de sept heures, la question des salaires, l'aide aux pauvres de la campagne, etc. Les manœuvres de gauche ne sauveront pas la politique de Staline. La queue va frapper la tête. La croissance de l'aile droite s'exprime dans l'immédiat par la prépondérance croissante de l'appareil de l'État sur l'appareil du parti. Il est possible de suivre clairement la croissance de ce procès au cours des deux années qui se sont écoulées entre le 14e et le 15e Congrès. Le 14e Congrès du parti fut l'apogée de l'appareil du parti et en même temps de Staline. Le 15e Congrès a révélé un sérieux déplacement des forces vers la droite. Les fières déclarations des fonctionnaires de l'appareil centriste, selon lesquelles ils vont détruire en passant l'aile droite aussi, ne se sont pas réalisées. Le bureau politique est demeuré aussi oscillant qu'il l'était avant le 15e Congrès. La composition du nouveau comité central et de la nouvelle commission centrale de contrôle a introduit de nouvelles figures qui y sont entrées exclusivement en qualité de fonctionnaires. Le 15e Congrès a révélé l'affaiblissement de l'appareil du parti dans le système général du régime soviétique. La lutte Staline-Rykov reflète dans une large mesure la lutte des deux appareils où se réfracte à son tour la lutte de classe. La pression des classes non prolétariennes, largement et directement, se manifeste à travers l'appareil d'État. Cela ne signifie pas, toutefois, qu'elle se meut dans des cadres de classe bien clairs. Dans l'avenir, quand la politique de « sur place », la politique qui consiste à éluder les questions, à attendre, deviendra impossible, Staline pourra, avec succès, enfourcher le cheval de droite et liquider Rykov. Tout simplement se mettre à sa place. Mais même cette question ne peut être résolue sans de nouveaux déplacements de forces et sans de profondes secousses dans le parti. Les difficultés économiques s'approchent et menacent avec une force inexorable. L'Opposition a eu raison, aussi bien dans la compréhension de la situation économique du pays que dans ses prévisions concernant la marche future des événements. Les échecs graves dans la réquisition de blé pendant le premier trimestre sont l'indication d'une atteinte sérieuse à l'équilibre de toute l'économie de l'U.R.S.S. Une entorse sérieuse a déjà été faite au plan d'exportation et par suite au plan d'importation. Le manque de produits alimentaires a déjà contraint des centres ouvriers parmi les plus importants, comme Léningrad, à passer au système de la carte de rationnement. La cause spécifique des difficultés économiques pour l'année 1927-1928 réside dans l'inflation monétaire. Celle-ci a aggravé les difficultés de notre économie qui sont la conséquence du retard de l'industrie, de la disproportion etc.</p>
<p>L'inflation monétaire a été tout d'abord l'expression de ce fait que les dépenses réelles de l'économie d'État sont devenues beaucoup plus fortes que ses revenus réels ; et deuxièmement qu'une telle situation dans notre pays mène inéluctablement à porter atteinte à la liaison entre la ville et la campagne. Il n'est possible d'obtenir les moyens réels d'industrialiser plus vite le pays qu'en ayant recours à une sérieuse révision de la répartition des revenus nationaux, révision effectuée au bénéfice des éléments socialistes de notre économie. Faute de cela, même le plan actuellement en cours d'exécution pour les dépenses de capital a déterminé une situation très tendue des possibilités d'émission de papier-monnaie.</p>
<p>La lutte actuellement menée contre les difficultés économiques (renforcement du ravitaillement des campagnes en marchandises industrielles en privant le marché des villes) peut conduire à des succès partiels dans des compartiments séparés, au prix de nouvelles difficultés dans d'autres endroits. Toute la situation économique révèle la faillite de la politique actuelle qui consiste à trouver des solutions au coup par coup en fonction d'une ligne générale fausse.</p>
<p>Le plan de l'Opposition a été repoussé ; le groupe Staline n'a aucun plan, tandis que les éléments de droite ont peur de parler à haute voix de leurs véritables intentions : telle est la situation de la direction économique en ce moment. Ce qui est le plus vraisemblable, c'est que la situation économique ultérieure devenant plus aiguë, la ligne de la droite triomphera, et cela, la plate-forme de l'Opposition l'a prévu d'une manière absolument juste. A la base de la crise aiguë qui se manifeste actuellement dans la situation économique, il y a, comme racine, la disproportion entre l'économie industrielle et l'économie paysanne. Il n'est possible de faire disparaître cette disproportion que de deux manières : soit par les méthodes de régulation du plan et par une politique appropriée des impôts, des prix, des crédits, etc., soit par les moyens élémentaires du marché, non seulement du marché intérieur qui, pour cela, est certainement insuffisant, mais aussi par les moyens du marché extérieur. La première voie, c'est la voie de la plus juste répartition des revenus nationaux. La seconde, c'est celle qui consiste à supprimer aussi le monopole du commerce extérieur.</p>
<p>La clé de la situation, c'est la question du monopole du commerce extérieur. Il est hors de doute que la suppression du monopole du commerce extérieur, ou sa limitation, qui toucherait à son essence même, mènerait dans les premiers temps à une augmentation importante des forces productives. Les marchandises deviendraient meilleur marché. Les salaires s'élèveraient. Le pouvoir d'achat du rouble paysan grandirait. Mais l'ensemble signifierait la marche accélérée de l'économie nationale vers la liaison avec le capital mondial Dans ces conditions, la dictature du prolétariat ne pourrait être maintenue que pendant un court délai, ne pouvant pas s'évaluer en années. La restauration de la servitude capitaliste signifierait le partage, direct ou indirect, de la Russie en sphères d'influences ; elle serait entraînée dans la politique des secousses guerrières de l'impérialisme mondial, avec la perspective de la ruine et du dépérissement, comme en Chine. Dans la première période, la suppression du monopole du commerce extérieur donnerait indubitablement une impulsion aux forces productrices et une élévation temporaire du bien-être des masses travailleuses. C'est précisément dans ce sens qu'exerce sa pression le koulak, qui ne lâche pas son blé, de même que le capitaliste américain ne lâche aucun crédit.</p>
<p>Il n'est pas nécessaire de penser que la droite lancera le mot d'ordre de la suppression du monopole du commerce extérieur. Il y a beaucoup de moyens détournés et partiels comme l'a montré l'Histoire, lors des instructions pour les élections aux soviets. Dans les premiers temps, la pression s'exercera par ces voies détournées. La revendication de la suppression du monopole du commerce extérieur peut être assez rapidement présentée sous sa forme la plus large. On dira aux ouvriers : « Certes, Lénine était pour le monopole, mais tout dépend des conditions de temps et de lieu. Notre doctrine n'est pas un dogme. La situation a changé. Le développement des forces productives exige aussi quelque chose d'autre. » La politique actuelle, qui mène à une impasse, se prolongeant, il est absolument hors de doute que le mot d'ordre de la suppression par degrés du monopole du commerce extérieur peut entraîner derrière lui une partie de la classe ouvrière.</p>
<p>La pression de la droite s'exercera simultanément dans plusieurs directions. La prévision du système des élections vient de nouveau à l'ordre du jour. La politique fiscale, les droits de l'administration sur les usines et fabriques, la politique des crédits, et particulièrement dans les campagnes, etc., etc., toutes ces questions se poseront de nouveau sous la pression de la droite. Staline et son appareil se heurteront demain à cette pression et révéleront leur impuissance devant elle. On peut écarter les rykovistes et préparer la destitution de Rykov lui-même. Ces plaisanteries bureaucratiques ne résolvent pas la question. La pression de droite ne se réfracte pas seulement à travers le groupe Rykov. Cette pression est elle-même beaucoup plus profonde que la fraction Rykov. Elle provient des nouveaux possédants et des bureaucrates qui lui sont liés. Il faut, ou bien s'appuyer sur ces nouveaux possédants contre les ouvriers, ou bien s'appuyer sur les ouvriers contre leurs prétentions.</p>
<p>Tout cela réuni signifie que la formation des fractions se fera scion un rythme puissant sur l'aile droite, aussi bien à l'intérieur du parti qu'en dehors. Le cercle de l'appareil ne viendra pas à bout de la pression de classe. La logique de la situation est telle que le 15e Congrès, conformément à toutes les données, constitue le début de la poussée fractionnelle de droite du parti. Dans ces conditions, le rôle de l'aile gauche sera décisif pour le sort du parti et de la dictature du prolétariat. La critique de l'opportunisme, une juste orientation de classe, de justes mots d'ordre, l'éducation des meilleurs éléments révolutionnaires du parti, ce travail est particulièrement nécessaire et obligatoire en tout temps et à chaque occasion. La tâche de l'Opposition consiste à assurer la continuité du parti bolchevique authentique. Pendant une certaine période, cela signifiera aller contre le courant.</p>
<p>L'Opposition et l'Internationale</p>
<p>La résolution du 15e congrès, d'après le compte rendu du comité central dit :</p>
<p>« Dans le moment présent, en Europe, le reflux, d'une faible durée, de la vague révolutionnaire (après la défaite de la Révolution allemande de 1923) se change de nouveau en une vague montante par l'élévation de l'activité combative du prolétariat, etc. »</p>
<p>Nous avons de cette façon le premier aveu officiel fait ouvertement de ce qu'après la défaite de la révolution allemande en l'année 1923, le mouvement ouvrier a reflué en Europe – au moins sur le continent d'Europe – pendant environ quatre années. Que l'on allait avoir à faire face à ce reflux, cela pouvait et devait être prévu déjà en novembre-décembre 1923. C'est précisément dans cette période que l'Opposition a prédit que viendrait inéluctablement une certaine « pacification » dans les rapports capitalistes, qu'on assisterait inéluctablement à une invasion croissante de la part de l'Amérique dans le domaine de l'économie et de la politique européenne, et que, parallèlement à celà, se produirait inéluctablement un renforcement temporaire de la social-démocratie au détriment du communisme. Alors, ce pronostic marxiste fut qualifié de liquidateur. Le 5e Congrès de l'Internationale, réuni en 1924, fut conduit, dans l'ensemble, de ce point de vue que la vague révolutionnaire continuerait probablement à monter et que de là découlait la tâche d' « organiser » immédiatement la révolution. L'insurrection d'Estonie fut l'un des fruits les plus apparents de cette manière d'envisager les choses. Ce que l'on a appelé la « bolchevisation » des partis de l'Internationale, proclamé par le 5e Congrès, en liaison avec la tendance à écarter des éléments réellement indignes et corrompus, comportait aussi la lutte contre une juste appréciation marxiste des phases de l'époque impérialiste et de ses flux et reflux, appréciation sans laquelle, d'une manière générale, la stratégie révolutionnaire du bolchevisme est impossible. La position fausse prise par le 5e Congrès a inévitablement alimenté les erreurs et les tendances ultra-gauchistes.</p>
<p>Quand le reflux, au moment où il se produisit, eût révélé toute sa profondeur, la nouvelle direction de l'Internationale, devenue sage après coup, frappa les éléments de gauche des partis communistes. Le système de la permanence des dirigeants mis en pratique ces dernières années, n'a cessé de se renforcer dans l'Internationale.</p>
<p>La tâche la plus importante du 6e Congrès est d'apprécier d'une manière juste les erreurs fondamentales de la position prise par le 5e Congrès et de condamner d'une manière décisive cette direction dont l'incurie et le suivisme en présence de chaque tournant brusque des événements met sens dessus dessous les comités centraux des sections nationales des partis et ainsi ne permet pas de former des cadres dirigeants capables de s'orienter dans le changement des périodes de flux et de reflux du mouvement ouvrier.</p>
<p>Dans la classe ouvrière d'Europe, on observe indubitablement un déplacement vers la gauche. Il s'exprime par le renforcement de la lutte gréviste et l'augmentation des voix communistes, mais ce n'est que la première étape de ce développement. Le nombre des voix social-démocrates augmente parallèlement à celui des voix communistes, distançant même en partie ces derniers. Si ce processus se développe et s'approfondit, une seconde phase se produira alors, avec le début du déplacement de la social-démocratie vers le communisme.</p>
<p>Simultanément il faudra renforcer l'organisation des partis communistes, renforcement qu'il n'est pas encore possible de constater aujourd'hui. Un des plus grands obstacles à la croissance et au renforcement des partis communistes, c'est l'orientation politique de l'Internationale et son régime interne.</p>
<p>La poursuite de l'attaque contre la gauche va entraîner un nouvel écart des ciseaux entre le cours droitier du parti et le déplacement à gauche de la classe ouvrière. Une situation révolutionnaire peut, dans une des plus prochaines étapes, se déclarer ouvertement dans les pays d'Europe avec la même force et la même acuité qu'à Vienne. Toute la question réside dans la force des partis de l'Internationale communiste, dans leur ligne politique, dans leur direction. Les événements récents de Canton, complément aventurier de la politique menchevique, montrent que ce serait le plus grand crime de se créer à soi-même quelque illusion que ce soit sur la ligne politique actuelle de la direction dans les questions internationales. Seule l'Opposition, par un travail systématique, opiniâtre, persévérant et ininterrompu, est capable d'aider les partis communistes d'Occident et d'Orient à aller sur la voie bolchevique et à se montrer à la hauteur des situations révolutionnaires qui ne manqueront pas dans les années qui viennent. L'Opposition en U.R.S.S. ne peut remplir sa tâche que comme facteur révolutionnaire. La rupture de Kamenev et de Zinoviev avec la gauche de l'Internationale n'en est que plus inadmissible.</p>
<p>La question des deux partis</p>
<p>La lutte officielle contre l'Opposition se mène sous deux mots d'ordres essentiels : contre deux partis et contre le « trotskysme ». La prétendue lutte de Staline contre deux partis masque la formation d'une dualité de pouvoir dans le pays et la formation d'un parti bourgeois sur le flanc droit du parti russe et sous le couvert de son drapeau.</p>
<p>Dans toute une série d'institutions et dans les bureaux des secrétariats, ont lieu des conférences secrètes des membres de l'appareil du parti avec les spécialistes et les professeurs partisans d'Oustrialov en vue d'élaborer les méthodes et les mots d'ordre pour lutter contre l'Opposition. Ça, c'est la formation clandestine d'un deuxième parti qui, par tous les moyens, s'efforce de subordonner, et, partiellement, subordonne le noyau prolétarien de notre parti en même temps qu'il menace son aile gauche. Tout en masquant la formation de ce deuxième parti, l'appareil accuse l'Opposition de s'efforcer de créer un deuxième parti, et cela précisément parce que l'Opposition s'efforce de soustraire à la pression croissante de la bourgeoisie le noyau prolétarien du parti (faute de quoi il serait en général impossible de sauver l'unité du parti bolchevique). Ce serait pure illusion de penser qu'il est possible de maintenir la dictature du prolétariat, seulement par des adjurations verbales en faveur d'un parti indivisible.</p>
<p>La question : un ou deux partis – posée d'un point de vue concret, d'un point de vue de classe, et non d'un point de vue d'agitation verbale – sera résolue précisément par la question de savoir si on réussira à éveiller et à mobiliser les forces de résistance dans le parti et dans le prolétariat. L'Opposition ne peut atteindre ce but que si elle ne se laisse pas intimider par l'épouvantail des deux partis et par le charlatanisme en ce qui concerne le « trotskysme ».</p>
<p>Dans les thèses du camarade Zinoviev intitulées « Bilan du plénum de juillet », il est dit ce qui suit à propos de la question de deux partis :</p>
<p>« Si Staline exclut par paquets les oppositionnels du parti, il peut passer demain à des exclusions bien plus massives. Oui, c'est ainsi. Et néanmoins, cela ne nous fait en aucun cas aboutir au « mot d'ordre » des « deux partis ».</p>
<p>L'affaire se complique du fait que, sous le régime de Staline, il n'est pas possible de lutter pour les idées de Lénine autrement qu'en courant le risque d'être exclu du parti. C'est tout à fait indiscutable. Celui qui n'a pas réglé cette question pour lui-même et se dit que tout vaut mieux que d'être exclu du parti, ne peut, dans les conditions actuelles, combattre véritablement pour le léninisme ni prendre une position ferme d'« oppositionnel ».</p>
<p>« Il peut très bien arriver que des groupes importants d'Oppositionnels (et au nombre de ceux-ci tous les éléments dirigeants de l'Opposition), soient dans quelque temps chassés du parti. Et cependant, leur tâche sera de continuer leur travail et quoique n'étant plus formellement membres du parti, de ne pas s'éloigner d'un iota des enseignements de Lénine. Leur tâche sera, dans cette période particulièrement difficile, non pas de s'orienter vers la formation d'un deuxième parti, mais de continuer à s'orienter vers le redressement du parti, vers la correction de la ligne politique. Disons-le sans phrases : il est extrêmement difficile pour un léniniste exclu du parti de coordonner son travail avec celui des léninistes demeurés dans le parti. Mais faire cela est absolument nécessaire du point de vue de nos buts essentiels. »</p>
<p>Et plus loin :</p>
<p>« Ainsi que l'atteste toute l'expérience de la lutte, l'Opposition est unanime à considérer que la lutte pour l'unité du parti sur la base léniniste ne doit, en aucun cas, se réduire à se mettre à l'unisson de l'appareil, à atténuer les divergences et à baisser le ton politiquement. Lorsque les camarades se détachent de l'opposition pour aller à droite, ils n'invoquent pas pour expliquer leur départ, leur propre glissement vers le point de vue de Staline sur les questions intérieures et internationales, mais ils accusent l'Opposition de s'orienter vers le deuxième parti. En d'autres termes, ils ne font que répéter l'accusation lancée par Staline afin de masquer leur propre reculade. » (p. 14 et 15)</p>
<p>Il est vrai que nous ne sommes pas maintenant en juillet mais en décembre ; ces lignes conservent pourtant aujourd'hui toute leur force.</p>
<p>Répétons-le une fois encore. Si la droite, à l'intérieur du parti et autour, se rassemblait et gagnait à ses idées, au cours de la période prochaine, une fraction importante du noyau prolétarien du parti, la création d'un second parti deviendrait inévitable, ce qui signifierait la chute de la dictature et par conséquent la défaite des travailleurs. C'est la voie politique de la victoire des oustrialovistes. La voie opposée ne peut être imaginée que sous la forme de l'isolement de l'aile droite au moyen de la lutte oppositionnelle contre le centrisme de l'appareil et pour gagner l'influence sur le noyau prolétarien du parti. La dictature du prolétariat ne peut pas se maintenir longtemps sur la base de défaites successives de la gauche prolétarienne. Au contraire, la dictature, non seulement est compatible avec l'isolement et la liquidation politique de l'aile droite, mais elle exige impérieusement une telle liquidation. C'est pourquoi capituler devant le centrisme de l'appareil, au nom d'on ne sait qu'elle unité du parti, signifierait travailler directement et véritablement pour l'existence de deux partis, c'est-à-dire pour l'écroulement de la dictature du prolétariat.</p>
<p>La capitulation de Zinoviev et Kamenev</p>
<p>Si l'Opposition avait fait au congrès une déclaration ferme et loyale – une déclaration et non une demi-douzaine – si, sur aucune question politique, et en particulier, sur les causes du fractionnisme, elle n'avait agi contre sa conscience, notre situation serait incomparablement plus favorable.</p>
<p>Les hésitations dans les rangs de l'Opposition se sont produites, non pas à la base, mais au sommet. La conduite des camarades Zinoviev et Kamenev constitue un fait absolument inouï dans l'histoire du mouvement révolutionnaire, et même, si l'on veut, dans l'histoire de la lutte politique en général. Zinoviev et Kamenev ont formellement pris comme point de départ l'unité du parti considérée comme le critère suprême et, par leur conduite, ils ont affirmé qu'on ne pouvait obtenir cette unité en luttant pour ses idées, mais seulement par une reculade sur le terrain des idées.</p>
<p>Mais c'est pour le parti le blâme le plus impitoyable qu'on puisse imaginer. Cette conduite en effet contribue non à préserver l'unité du parti, mais à le démoraliser.</p>
<p>Elle justifie en quelque sorte les éléments de carriérisme, de duplicité, de poursuite d'intérêts personnels. Refuser de défendre ses positions revient à justifier en particulier le comportement de cette large couche de membres du parti corrompus et bornés qui pensent comme l'Opposition mais votent comme la majorité.</p>
<p>La reculade de Zinoviev et de Kamenev résulte de cette croyance mensongère selon laquelle il serait possible, dans n'importe quelle situation historique, de se tirer d'affaire en recourant à d'astucieuses manœuvres, au lieu de se maintenir sur une ligne politique principielle. C'est la pire caricature du léninisme. Caractérisant la politique de manœuvre de Lénine, nous disons dans notre plate-forme :</p>
<p>« De son temps (du temps de Lénine), le parti a toujours connu les causes de la manœuvre, sa signification, ses limites, la ligne en deçà de laquelle il ne faut pas reculer, et les positions desquelles doit partir à nouveau l'offensive prolétarienne... Grâce à cela, l'armée, tout en manœuvrant, a toujours maintenu sa cohésion, et la conscience de ses buts. »</p>
<p>Toutes ces conditions de la manœuvre léniniste ont été foulées aux pieds d'une manière qui viole tous les principes, par Zinoviev et par Kamenev. Nourrir l'espoir que, dans quelques mois, le document capitulard sera « enfoui » sous de nouveaux événements et sous de nouvelles luttes, c'est se tromper soi-même de façon pitoyable. Assurément, les éléments indifférents du parti passeront outre à ce document, mais les cadres de la fraction staliniste, de même que l'Opposition, ne l'oublieront pas et, au prochain tournant, l'évoqueront devant la classe ouvrière.</p>
<p>La capitulation politique de Zinoviev et de Kamenev s'explique par la tentative de passer d'une position révolutionnaire à une position centriste de gauche faisant contrepoids à la position centriste de droite occupée par Staline. Le centrisme peut se maintenir longtemps dans une époque de développement lent (le kautskysme avant la guerre) ; dans les conditions de l'époque actuelle, le centrisme est obligé d'abandonner rapidement ses positions et d'aller, soit à gauche, soit à droite. Lors de la montée du mouvement ouvrier, il n'est pas rare de voir le centrisme de gauche constituer un pont menant vers la position révolutionnaire. Lors d'une période de dépression, comme c'est le cas actuellement, le centrisme de gauche n'est qu'un pont conduisant de l'Opposition vers Staline. Le groupe Zinoviev-Kamenev ne pourra jouer aucun rôle indépendant. Sa capitulation est un déplacement de forces au sommet sous l'énorme pression exercée de l'intérieur et de l'extérieur sur l'aile révolutionnaire du parti russe et de l'Internationale. Les événements « enfouiront » la déclaration capitularde du 18 décembre en ce sens seulement qu'ils enjamberont le groupe Zinoviev-Kamenev.</p>
<p>Sur le « Trotskysme »</p>
<p>Zinoviev et Kamenev, qui ont pris une part dirigeante dans la création de la légende sur le trotskysme au cours des années 1924 et 1925, ont dit dans la déclaration de juillet 1926 :</p>
<p>« A l'heure actuelle, personne ne peut plus mettre en doute que le noyau essentiel de l'Opposition de 1923 a justement mis en garde contre le danger d'un écart hors de la ligne prolétarienne et contre l'avènement menaçant du régime de l'appareil. »</p>
<p>Il est absolument clair que si l'Opposition de 1923 a, depuis plus de deux ans, mis en garde contre les dangers essentiels menaçant le parti et la dictature du prolétariat, accuser cette Opposition de ce que l'on a nommé le « trotskysme », n'a pu que fournir une base pour les erreurs les plus graves dans la manière de comprendre la situation ainsi que les tâches qui en découlent. Conjointement avec les dirigeants de l'Opposition de 1923, Zinoviev et Kamenev ont élaboré les documents essentiels de l'Opposition, et parmi eux, le plus important de tous : la plate-forme Il est clair que les accusations de déviations petites-bourgeoises, de « trotskysme », etc. se trouvent par là même réduites en poussière.</p>
<p>La tentative attardée de relancer la lutte contre une « rechute » du trotskysme ne représente rien d'autre qu'une lamentable rechute de Zinoviev et Kamenev dans leurs propres erreurs de 1923, erreurs qui ont aidé à déplacer le régime du parti de la voie léniniste sur une voie glissant vers le marécage du centrisme et de l'opportunisme.</p>
<p>Le bilan du bloc</p>
<p>La capitulation de Zinoviev et de Kamenev pose de nouveau la question de savoir si le bloc ne fut pas, dans l'ensemble, une erreur. Les divers camarades qui sont enclins à formuler une telle conclusion, ne considèrent pas l'histoire du bloc dans son ensemble, mais seulement le maillon final de cette histoire.</p>
<p>L'Opposition de 1923 a pris naissance à Moscou, et celle de 1925-1926 à Léningrad. L'aile droite du parti possède sa base d'appui dans le Caucase du Nord, où la lutte entre les stalinistes et les rykovistes s'est déroulée sous sa forme la plus claire et la plus précise. Cette répartition des groupes politiques n'est pas due au hasard, et à elle seule, elle explique le bloc entre Moscou et Léningrad, c'est-à-dire le bloc entre les deux centres prolétariens les plus importants de notre Union. En dépit de telles ou telles vacillations se produisant au sommet, le bloc a été provoqué par de profondes pressions de classe. Parler dans ces conditions d'un « bloc » sans principes, c'est de la vulgaire médisance. Et, sur le plan des idées, l'Opposition de Léningrad, précisément grâce à sa base prolétarienne hautement qualifiée, a introduit dans le bloc des éléments de très grande valeur. Le rapprochement entre les éléments ouvriers d'avant-garde de Moscou et de Léningrad, continuera, en dépit du fait que les éléments dirigeants de l'Opposition de Léningrad sont devenus des renégats.</p>
<p>On peut dire de même en ce qui concerne l'Opposition dans l'Internationale. Les éléments les plus révolutionnaires, après les hésitations et les oscillations provoquées dans une large mesure par les fameuses décisions du 5e Congrès mondial, se trouveront progressivement les uns les autres. Les meilleurs éléments de l'Opposition de 1923 et de l'Opposition de 1925-1926 s'uniront à l'échelle internationale. Le départ de Zinoviev et de Kamenev n'empêchera pas ce processus de s'accomplir.</p>
<p>Appréciation de la tactique de l'Opposition</p>
<p>Dans l'histoire du bloc oppositionnel, on peut distinguer trois périodes : a) d'avril 1926 au 16 octobre ; b) du 16 octobre 1926 au 8 août 1927 ; c) du 8 août au 15e Congrès. Chacune de ces périodes est caractérisée par une montée de l'activité oppositionnelle, puis, lorsque celle-ci atteint un niveau critique, par un ralentissement plus ou moins important accompagné de déclarations de refus d'une activité fractionnelle.</p>
<p>Ce « caractère cyclique » original de la tactique oppositionnelle amène à penser qu'il s'agit en l'espèce de quelques causes d'ordre général. II est nécessaire de les rechercher d'une part dans les conditions générales de la dictature prolétarienne au sein d'un pays où la paysannerie est nombreuse, et, d'autre part, dans les conditions particulières créées par le reflux de la vague révolutionnaire et sa lutte contre l'aile gauche, l'appareil est armé de toutes les méthodes et de tous les moyens de la dictature. L'Opposition ne dispose comme arme que de la propagande. Les discours, l'utilisation du « prestige » des individualités, la « soudure » avec les sans-parti, l'occupation de locaux de réunions, les mots d'ordre lancés, ainsi que les pancartes dans les rues, lors du 7 novembre, tout cela, ce sont les formes diverses de la propagande.</p>
<p>L'appareil tente de transformer ces armes de propagande en formes embryonnaires de fraction d'abord, puis de parti et de guerre civile. L'Opposition refuse de s'engager sur cette voie. Elle atteint chaque fois la limite où l'appareil la place devant la nécessité de renoncer aux méthodes et procédés de propagande qu'elle utilisait. Les trois déclarations de l'Opposition, 16 octobre, 8 août et celle de novembre-décembre, ont eu pour but de montrer encore et toujours à la masse du parti que l'Opposition se fixe comme tâche, non le deuxième parti et la guerre civile, mais le redressement de la ligne suivie par le parti et par l'État par une réforme profonde.</p>
<p>Ceux qui critiquent la tactique suivie par l'Opposition, un instant, sur son caractère de « marche en zig-zag », raisonnent comme si l'Opposition déterminait librement sa tactique, et font abstraction de la pression frénétique d'une masse d'ennemis, de l'omnipotence de l'appareil, du glissement politique de la direction, de la passivité relative des masses ouvrières etc. Il n'est possible de comprendre la tactique de l'Opposition, avec ses inéluctables contradictions internes, que si l'on n'oublie pas que l'Opposition nage contre le courant, luttant contre les difficultés et des obstacles jusque-là inconnus dans l'histoire.</p>
<p>Dans les cas où ceux qui critiquent ne se bornent pas à des considérations fragmentaires et partielles, parfois fondées et parfois non fondées, mais tentent d'opposer à notre tactique, issue des conditions posées par la réalité, telle autre tactique, ils donnent habituellement et tout simplement un point d'appui pour l'appel à la capitulation. Quant aux véritables capitulards, ceux-ci tentent de caractériser la tactique actuelle de l'Opposition par cette formule : « Ni paix, ni guerre. » Par la « paix », ils entendent la capitulation ; par la « guerre » ils entendent deux partis. Mais les thèses de Zinoviev lui-même sur le bilan du plénum de juillet 1927, d'un bout à l'autre, sont imprégnées de cette pensée : Ni capitulation, ni deuxième parti. Telle fut toute la ligne suivie par l'Opposition.</p>
<p>Aux lâcheurs, il arrive toujours de cracher sur ce qu'ils ont fait la veille.</p>
<p>Aucun manuel n'enseigne les moyens de redresser une dictature prolétarienne placée sous le coup de Thermidor. Il faut chercher la méthode en partant de la situation réelle. Ces moyens seront trouvés si l'orientation fondamentale est juste. Quelques conseils.</p>
<p>I. – L'auto-éducation théorique est une tâche essentielle pour chaque oppositionnel et l'unique gage sérieux de sa fermeté. L'étude du compte-rendu sténographique du 15e Congrès du parti à la lumière des contre-thèses de l'Opposition et des faits nouveaux de la vie politique et économique doit constituer le contenu principal du travail de tout oppositionnel dans la dispersion qui a succédé à la dissolution de la fraction.</p>
<p>II. – Un oppositionnel, indépendamment du fait qu'il demeure dans le parti ou en soit exclu, doit militer activement dans toutes les organisations prolétariennes et soviétiques en général (parti, syndicats, soviets, clubs, etc.). Étant donné cela, un oppositionnel ne peut, en aucun cas, limiter son rôle à la critique ; il doit accomplir le travail positif mieux et plus consciencieusement que les fonctionnaires salariés. C'est seulement sur cette base que la critique faite du point de vue des principes trouvera accès dans la conscience des masses.</p>
<p>III. – Il est nécessaire d'en appeler à l'Internationale pour chercher à poser devant le 16e Congrès la question de l'Opposition dans toute sa plénitude.</p></div>
Léon Trotsky sur l'arrivée d'Hitler au pouvoir
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8744
https://www.matierevolution.org/spip.php?article87442026-07-03T22:49:00Ztext/htmlfrRobert ParisTrotskyFascisme1933
<p>Léon Trotsky sur l'arrivée d'Hitler au pouvoir <br class='autobr' />
Avant la prise du pouvoir <br class='autobr' />
L'Allemagne vit aujourd'hui une de ses plus grandes heures historiques ; le destin du peuple allemand, le destin de l'Europe et, dans une large mesure, le destin de toute l'humanité pour les décennies à venir en dépendent. Quand on place une boule au sommet d'une pyramide, une faible poussée suffit à la faire rouler soit à droite soit à gauche. Telle est la situation dont l'Allemagne se rapproche d'heure en heure. (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique77" rel="directory">1-2 Réformisme, stalinisme et fascisme contre la révolution sociale</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>,
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<div class='rss_texte'><p>Léon Trotsky sur l'arrivée d'Hitler au pouvoir</p>
<h2 class="spip">Avant la prise du pouvoir</h2>
<p>L'Allemagne vit aujourd'hui une de ses plus grandes heures historiques ; le destin du peuple allemand, le destin de l'Europe et, dans une large mesure, le destin de toute l'humanité pour les décennies à venir en dépendent. Quand on place une boule au sommet d'une pyramide, une faible poussée suffit à la faire rouler soit à droite soit à gauche. Telle est la situation dont l'Allemagne se rapproche d'heure en heure. Certaines forces veulent que la boule roule à droite et brise les reins de la classe ouvrière. D'autres veulent maintenir la boule au sommet. C'est une utopie. La boule ne peut se maintenir sur la pointe de la pyramide. Les communistes voudraient que la boule roule à gauche et casse les reins du capitalisme. Il ne suffit pas de vouloir, il faut en être capable. Essayons une nouvelle fois d'examiner calmement la situation : la politique que mène actuellement le Comité central du Parti communiste allemand est-elle juste ou fausse ?</p>
<p>Que veut Hitler ?</p>
<p>Les fascistes augmentent très rapidement. Les communistes augmentent aussi mais beaucoup plus lentement. Cette croissance des deux pôles extrêmes prouve que la boule ni se maintenir au sommet de la pyramide. La croissance rapide des fascistes implique que la boule peut rouler à droite. Cela constitue un immense danger.</p>
<p>Hitler cherche à persuader qu'il est contre un coup d'Etat. Pour étrangler une bonne fois pour toutes la démocratie, il prétend arriver au pouvoir par la seule voie démocratique Peut-on réellement le croire sur parole ?</p>
<p>Il est clair que, si les fascistes étaient sûrs d'obtenir par la voie pacifique la majorité absolue des mandats aux prochaines élections, ils préféreraient peut-être cette voie. En fait elle leur est fermée. Il serait stupide de penser que les nazis se développeront pendant une longue période au même rythme qu'aujourd'hui. Tôt ou tard, leur réservoir social sera à sec.</p>
<p>Le fascisme renferme de si terribles contradictions que le moment est proche où le flux cessera de compenser le reflux. Ce moment peut arriver bien avant que les fascistes aient réussi à rassembler plus de la moitié des voix. Il leur sera impossible de s'arrêter car ils n'auront plus rien à espèrer. Ils seront obligés d'en venir au coup d'Etat.</p>
<p>Mais même sans parler de cela, la voie démocratique est barrée aux fascistes. La croissance formidable des antagonismes politiques dans le pays et, surtout, l'agitation des bandits fascistes auront forcément pour conséquence que plus les fascistes seront près de la majorité, plus l'atmosphère sera chauffée à blanc et plus les escarmouches et les combats se multiplieront. Dans cette perspective, la guerre civile est absolument inévitable. La question de la prise du pouvoir par les fascistes se résoudra non par un vote mais par la guerre civile que les fascistes préparent et provoquent.</p>
<p>Peut-on imaginer un seul instant qu'Hitler et ses conseillers ne le comprennent pas et ne le prévoient pas ? Ce serait les prendre pour des imbéciles. Il n'y a pas de plus grand crime en politique que de compter sur la bêtise d'un ennemi puissant. Puisque Hitler ne peut pas ne pas comprendre que le chemin du pouvoir passe par une guerre civile très dure, ses discours sur la voie démocratique et pacifique ne sont donc qu'une couverture, c'est-à-dire une ruse de guerre. Il faut d'autant plus être sur ses gardes.</p>
<p>Que cache la ruse de guerre d'Hitler ?</p>
<p>Son calcul est tout à fait clair et évident : il cherche à endormir l'adversaire avec la perspective plus lointaine de la croissance parlementaire des nazis, pour porter au moment favorable un coup mortel à l'adversaire que l'on aura endormi. Il est tout à fait possible que l'admiration d'Hitler pour le parlementarisme démocratique doive l'aider à réaliser dans un proche avenir une coalition où les fascistes occuperont les postes les plus importants et qu'ils s'en serviront... pour un coup d'Etat. En effet, il est plus qu'évident que la coalition du centre avec les fascistes serait non une étape vers la solution " démocratique " de la question, mais servirait de tremplin à un coup d'Etat dans les conditions les plus favorables pour le fascisme.</p>
<p>Il faut viser près</p>
<p>Tout prouve que le dénouement, même indépendamment de la volonté de l'état-major fasciste, se produira dans le courant des prochains mois, si ce n'est des prochaines semaines. Cette circonstance a une énorme importance pour l'élaboration d'une politique juste. Si on admet que les fascistes vont prendre le pouvoir dans deux ou trois mois, il sera dix fois plus difficile de se battre contre eux l'année prochaine, que cette année. Les plans révolutionnaires de toutes sortes, élaborés pour deux, trois ou cinq ans à l'avance, ne sont qu'un bavardage pitoyable et honteux, si la classe ouvrière laisse les fascistes arriver au pouvoir dans les deux, trois ou cinq prochains mois. Le facteur temps dans les opérations militaires, comme en politique lors des crises révolutionnaires, a une importance décisive. Pour illustrer cette idée, prenons un exemple. Hugo Urbahns qui se considère comme un " communiste de gauche ", déclare que le Parti communiste allemand a fait faillite, qu'il est mort politiquement, et il propose de construire un nouveau parti. Si Urbahns avait raison, cela signifierait que la victoire des fascistes est assurée, car il faut des années pour créer un nouveau parti (de plus, il n'est absolument pas prouvé que le parti d'Urbahns sera meilleur que celui de Thaelmann : quand Urbahns était à la tête du parti, il n'y avait pas moins d'erreurs).</p>
<p>Si le fascisme conquérait effectivement le pouvoir, cela signifierait non seulement la liquidation physique du Parti communiste, mais aussi sa faillite politique complète. Les millions d'ouvriers qui forment le prolétariat ne pardonneraient jamais à l'Internationale communiste et à sa section allemande une défaite honteuse, infligée par des bandes de poussières humaines. C'est pourquoi l'arrivée des fascistes au pouvoir rendrait, selon toute vraisemblance, nécessaire la création d'un nouveau parti révolutionnaire et d'une nouvelle internationale. Ce serait une effroyable catastrophe historique. Seuls de véritables liquidateurs, ceux qui, se réfugiant derrière des phrases creuses, se préparent en fait à capituler lâchement avant le combat, considèrent dès maintenant que tout cela est inévitable. Nous, bolcheviks-léninistes, que les staliniens qualifient de " trotskystes ", n'avons rien de commun avec ces gens-là. Nous sommes fermement persuadés que la victoire sur les fascistes est possible non après leur arrivée au pouvoir, non après cinq, dix ou vingt ans de leur domination, mais aujourd'hui, dans la situation actuelle, dans les mois ou les semaines à venir.</p>
<p>Thaelmann considère que la victoire du fascisme est inévitable.</p>
<p>Pour vaincre, il faut une politique juste. Cela implique en particulier qu'il faut une politique adaptée à la situation présente, au regroupement actuel des forces, et non calculée pour une situation qui doit arriver dans un, deux ou trois ans, quand la question du pouvoir sera depuis longtemps résolue.</p>
<p>Tout le malheur vient de ce que la politique du Comité central du Parti communiste allemand est fondée, en partie consciemment, en partie inconsciemment, sur la reconnaissance du caractère inévitable de la victoire du fascisme. En effet, dans son appel pour le " front unique rouge ", publié le 29 novembre, le Comité central du Parti communiste allemand part de l'idée qu'il est impossible de vaincre le fascisme, sans avoir vaincu au préalable la social-démocratie allemande.</p>
<p>Cette idée, Thaelmann la répète sur tous les tons dans son article. Cette idée est-elle juste ? A l'échelle historique, elle est absolument vraie. Mais cela ne signifie pas du tout que l'on peut résoudre les questions à l'ordre du jour grâce à elle, c'est-à-dire en se contentant de la répéter. Cette idée, juste du point de vue de la stratégie révolutionnaire dans son ensemble, devient un mensonge, et même un mensonge réactionnaire une fois traduite dans le langage de la tactique. Est-il vrai que pour faire disparaître le chômage et la misère il faut détruire au préalable le capitalisme ? C'est vrai. Mais seul le dernier des imbéciles en tirera la conclusion que nous ne devons pas nous battre aujourd'hui de toutes nos forces contre les mesures qui permettent au capitalisme d'augmenter la misère des ouvriers.</p>
<p>Peut-on espérer que le Parti communiste renversera la social-démocratie et le fascisme dans les prochains mois ? Aucun homme de bon sens, qui sait lire et compter, ne se risquerait à une telle affirmation. Politiquement, la question se pose ainsi : peut-on aujourd'hui, dans le courant des prochains mois, c'est-à-dire malgré la présence de la social-démocratie, malheureusement encore très puissante bien qu'affaiblie, opposer une résistance victorieuse à l'attaque du fascisme ? Le Comité central du Parti communiste allemand répond négativement. En d'autres termes, Thaelmann considère la victoire du fascisme comme inévitable.<br class='autobr' />
<a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1931/11/311126.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1931/11/311126.html</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1932/00/320000a.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1932/00/320000a.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1931/12/311208.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1931/12/311208.html</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1932/10/321015.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1932/10/321015.htm</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article636" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article636</a></p>
<h2 class="spip">Après la prise du pouvoir</h2>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/02/lt19330206.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/02/lt19330206.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/03/330314.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/03/330314.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/11/ldt19331113.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/11/ldt19331113.htm</a></p>
<p> <a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/11/ldt19331123.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/11/ldt19331123.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/06/330610.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/06/330610.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1939/12/lt04121939.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1939/12/lt04121939.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1940/00/lt19400000.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1940/00/lt19400000.htm</a></p></div>
Question nationale en Catalogne et révolution prolétarienne en Espagne
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8625
https://www.matierevolution.org/spip.php?article86252026-05-22T22:33:00Ztext/htmlfrRobert ParisEspagne EspañaTrotskyRévolution
<p>Léon Trotsky <br class='autobr' />
17 mai 1931 <br class='autobr' />
Parlons de ce qu'on dit être le « nationalisme » de la Fédération Catalane. C'est une question très importante, très grave. Les erreurs commises sur ce point peuvent avoir des conséquences fatales. <br class='autobr' />
La révolution a réveillé en Espagne, plus puissamment que jamais, toutes les questions, dont celle des nationalités. Les tendances et les illusions nationales sont représentées principalement par les intellectuels petits bourgeois, qui s'efforcent de trouver un appui (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique30" rel="directory">4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu'à la deuxième guerre mondiale</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot28" rel="tag">Espagne España</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot45" rel="tag">Révolution</a>
<div class='rss_texte'><p>Léon Trotsky</p>
<p>17 mai 1931</p>
<p>Parlons de ce qu'on dit être le « nationalisme » de la Fédération Catalane. C'est une question très importante, très grave. Les erreurs commises sur ce point peuvent avoir des conséquences fatales.</p>
<p>La révolution a réveillé en Espagne, plus puissamment que jamais, toutes les questions, dont celle des nationalités. Les tendances et les illusions nationales sont représentées principalement par les intellectuels petits bourgeois, qui s'efforcent de trouver un appui chez les paysans contre le rôle dénationalisateur du gros capital et contre la bureaucratie d'Etat. Le rôle dirigeant - pour la phase actuelle - de la petite bourgeoisie dans le mouvement d'émancipation nationale, comme en général dans tout le mouvement démocratique révolutionnaire, introduit inévitablement dans ce dernier nombre de préjugés de toute sorte. Venant de ce milieu, les illusions nationales s'infiltrent également parmi les ouvriers. Telle est, vraisemblablement, dans l'ensemble, la situation en Catalogne, et peut-être jusqu'à un certain point dans la Fédération Catalane. Mais ce que je viens de dire n'atténue nullement le caractère progressiste, révolutionnaire-démocratique de la lutte nationale catalane contre la suzeraineté espagnole, l'impérialisme bourgeois et le centralisme bureaucratique. Pas un instant l'on ne doit perdre de vue que l'Espagne tout entière et la Catalogne, comme partie constituante de ce pays, sont gouvernées actuellement non point par des nationaux-démocrates catalans, mais par des bourgeois impérialistes espagnols, alliés à de gros propriétaires fonciers, à de vieux bureaucrates et des généraux, avec l'appui des nationaux-socialistes. Toute cette confrérie est d'avis de maintenir, d'une part, les servitudes des colonies espagnoles et d'assurer, d'autre part, le maximum de centralisation bureaucratique de la métropole ; c'est-à-dire qu'elle veut l'écrasement des Catalans, des Basques et des autres nationalités par la bourgeoisie espagnole. Dans la phase actuelle, étant donné les combinaisons présentes de forces de classes, le nationalisme catalan est un facteur révolutionnaire progressiste. Le nationalisme espagnol est un facteur impérialiste réactionnaire. Le communiste espagnol qui ne comprend pas cette distinction, qui affecte de l'ignorer, qui ne la met pas en valeur au premier plan, qui s'efforce au contraire d'en atténuer l'importance, risque de devenir un agent inconscient de la bourgeoisie espagnole et d'être à tout jamais perdu pour la cause de la révolution prolétarienne. Où est le danger des illusions nationales petites bourgeoises ? En ceci qu'elles peuvent diviser le prolétariat d'Espagne en secteurs nationaux. Le danger est très sérieux. Les communistes espagnols peuvent le combattre avec succès, mais d'une seule manière : en dénonçant implacablement les violences commises par la bourgeoisie de la nation suzeraine et en gagnant ainsi la confiance du prolétariat des nationalités opprimées. Toute autre politique reviendrait à soutenir le nationalisme réactionnaire de la bourgeoisie impérialiste qui est maîtresse du pays, contra le nationalisme révolutionnaire-démocratique de la petite bourgeoisie d'une nation opprimée.</p>
<hr class="spip" />
<p>Léon Trotsky</p>
<h2 class="spip">La question nationale en Catalogne</h2>
<p>[1]</p>
<p>13 juillet 1931</p>
<p>Encore au sujet des questions actuelles de la révolution espagnole</p>
<p> Ainsi Maurin, le "chef" du Bloc ouvrier et paysan, partage le point de vue du séparatisme. Après quelques hésitations, il s'est détermine en tant qu'aile gauche du nationalisme petit-bourgeois. J'ai déjà écrit que le nationalisme petit-bourgeois catalan est, au stade actuel, progressif. Mais à une condition : qu'il développe son activité hors des rangs du communisme, et qu'il se trouve toujours ainsi sous les coups de la critique des communistes. Au contraire, permettre au nationalisme petit-bourgeois de se manifester sous le masque communiste signifie en même temps porter un coup perfide à l'avant-garde prolétarienne et tuer la signification progressive du nationalisme petit-bourgeois.</p>
<p> Que signifie le programme du séparatisme ? Le démembrement économique et politique de l'Espagne ou, en d'autres termes, la transformation de la péninsule ibérique en une sorte de péninsule balkanique, avec des Etats indépendants, divisés par des barrières douanières, ayant des armées indépendantes et menant des guerres hispaniques "indépendantes". Bien entendu, le sage Maurin dira que ce n'est pas cela qu'il veut. Mais les programmes ont leur logique, ce dont manque Maurin...</p>
<p> Les ouvriers et les paysans des différentes parties de l'Espagne sont-ils intéressés au démembrement économique du pays ? En aucun cas. C'est pourquoi identifier la lutte décisive pour le droit à l'autodétermination avec la propagande pour le séparatisme constitue un travail néfaste. Notre programme est la Fédération hispanique avec le maintien indispensable de l'unité économique. Nous n'avons pas l'intention d'imposer ce programme aux nationalités opprimées de la péninsule à l'aide des armes de la bourgeoisie. En ce sens, nous sommes sincèrement pour le droit à l'autodétermination [2]. Si la Catalogne se séparait du reste de l'Espagne, la minorité communiste de Catalogne, comme celle d'Espagne, devrait combattre pour une Fédération.</p>
<p> Dans les Balkans, c'est encore la vieille social-démocratie d'avant guerre qui a mis en avant le mot d'ordre de Fédération balkanique démocratique, comme issue à la situation de fous créée par le morcellement des Etats. Aujourd'hui, le mot d'ordre communiste dans les Balkans est celui de la Fédération balkanique des soviets (à propos, l'I.C. a adopté le mot d'ordre de la Fédération soviétique balkanique, mais a rejeté en même temps ce mot d'ordre pour l'Europe !). Pouvons-nous, dans ces conditions, faire nôtre le mot d'ordre de la balkanisation de la péninsule ibérique ? N'est-ce pas monstrueux ?</p>
<p> Les syndicalistes - tout au moins certains de leurs chefs - ont déclaré qu'ils lutteront contre le séparatisme, au besoin les armes à la main. Dans ce cas, communistes et syndicalistes se trouveraient chacun d'un côté de la barricade, parce que, sans partager les illusions séparatistes et tout en les critiquant au contraire, les communistes doivent s'opposer impitoyablement aux bourreaux de l'impérialisme et à ses laquais syndicalistes.</p>
<p> Si la petite bourgeoisie en arrivait - contre les conseils et la critique des communistes - à démembrer l'Espagne, les résultats négatifs d'un tel régime ne tarderaient pas à se manifester. Les ouvriers et les paysans des différentes parties de la péninsule arriveraient vite à cette conclusion : oui, les communistes avaient raison. Mais cela signifie précisément que nous ne devons pas assumer la moindre parcelle de responsabilité dans le programme de Maurin.</p>
<p> Monatte espère que les syndicalistes espagnols créeront un nouvel Etat syndicaliste [3]. Au lieu de cela, les amis espagnols de Monatte s'intègrent avec succès dans l'Etat bourgeois [4]. C'est l'histoire de cette malheureuse poule qui couve des oeufs de cane ! Aujourd'hui, il est très important de suivre de près tout ce que disent et font les syndicalistes espagnols. Cela ouvrira à l'opposition de gauche en France des possibilités pour porter un bon coup à l'anarcho-syndicalisme français. On ne peut douter un seul instant que, dans les conditions de la révolution, les anarcho-syndicalistes se compromettront à chaque pas.<br class='autobr' /> L'idée géniale des syndicalistes consiste à contrôler les Cortès sans y participer ! Employer la violence révolutionnaire, lutter pour le pouvoir, s'emparer du pouvoir, rien de cela n'est permis. A la place, on recommande de "contrôler" la bourgeoisie au pouvoir. Magnifique tableau : la bourgeoisie prend son petit déjeuner, elle déjeune, elle dîne et le prolétariat dirigé par les syndicalistes, le ventre creux, contrôle les opérations.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Lettre au Secrétariat International.</p>
<p>[2] Trotsky développe ici la position défendue par Lenine et le parti bolchevique à l'égard des diverses nationalités de l'empire des tsars.</p>
<p>[3] Dans La Révolution prolétarienne n0 117, 5 mai 1931, Pierre Monatte s'étonnait de l'orientation réformiste des dirigeants de la C. N. T. Il appelait les anarchistes et les anarcho-syndicalistes espagnols à se mettre à l'école de la réalité et à accepter la nécessité d'une "dictature du prolétariat" qui ne soit pas, comme en Russie, celle d'un parti ; il suggérait que cette "dictature" pourrait, étant donné les conditions espagnoles, etre assurée par les syndicats, qui donneraient ainsi naissance à un nouvel "Etat ouvrier" et à une forme "syndicale" de la dictature du prolétariat.</p>
<p>[4] Allusion au noyau dirigeant de la C. N. T., avec Angel Pestana, Juan Peiro, etc., qui se compromettait alors ouvertement avec les dirigeants républicains et s'orientait vers un plat réformisme.</p>
<hr class="spip" />
<p>Léon Trotsky</p>
<h2 class="spip">Le confusionnisme de Maurin et la question catalane</h2>
<p>[1]</p>
<p>8 juillet 1931</p>
<p>Le plus nuisible, le plus dangereux et même le plus néfaste, serait que dans l'esprit des ouvriers de Catalogne, d'Espagne et du monde entier, se renforce l'idée que nous sommes solidaires de la politique de la Fédération catalane, que nous en portons la responsabilité, ou, du moins, que nous sommes plus proches d'elle que du groupe centriste [2]. Les staliniens s'emploient de toutes leurs forces à présenter les choses de cette façon. Jusqu'à maintenant, nous n'avons pas combattu là-dessus avec assez de vigueur. Il est d'autant plus urgent et important de dissiper ce malentendu qu'il nous compromettrait terriblement et entraverait le succès des ouvriers catalans et espagnols.</p>
<p>Bien entendu, c'est d'abord à nos partisans en Catalogne même qu'il revient de dénoncer la Fédération catalane. Ils doivent se manifester par une critique claire, ouverte, précise, une critique qui ne taise rien sur la politique de Maurin, ce mélange de préjugés petits-bourgeois, d'ignorance, de "science" provinciale et de coquinerie politique.</p>
<p>Aux élections aux Cortès, la Fédération a recueilli près de 10 000 voix. Ce n'est pas beaucoup, mais, au cours d'une période révolutionnaire, une organisation véritablement révolutionnaire est capable de grandir vite. Il y a pourtant une circonstance qui amoindrit considérablement le poids de ces 10 000 voix : la Fédération catalane a obtenu moins de voix aux élections aux Cortès qu'aux élections municipales à Barcelone, le centre le plus important. Ce fait, à première vue mineur, a en tant que symptôme une signification énorme. Il démontre que, pendant que se manifeste encore dans les coins les plus retirés du pays un afflux, d'ailleurs faible, des ouvriers vers la Fédération, à Barcelone, la confusion de Maurin n'attire pas les ouvriers, mais au contraire les éloigne. Bien entendu, la faillite inévitable de Macia peut bénéficier à Maurin en tant que failli de seconde zone. Mais l'impuissance même de l'actuelle direction de la Fédération est totalement démontrée par les élections aux Cortès : il faut vraiment un talent particulier pour parvenir à ne pas accroître son influence à Barcelone pendant les trois premiers mois de la révolution !</p>
<p>Que représente la Fédération dans le langage de la politique révolutionnaire ? Est-ce une organisation communiste ? Et quelle organisation communiste : de droite, de gauche, ou du centre ? Il est hors de doute que ce sont des ouvriers révolutionnaires, des communistes en puissance, qui votent pour la Fédération. Mais ils n'ont dans la tête aucune clarté. D'où leur viendrait-elle, puisqu'ils sont dirigés par des confusionnistes ? Dans ces conditions, les ouvriers les plus hardis, les plus décidés, les plus conséquents, ne peuvent, inévitablement, que se précipiter du côté du parti officiel. Ce dernier n'a obtenu à Barcelone que 170 voix et un peu moins de 1 000 pour l'ensemble de la Catalogne. Mais il ne faut pas croire que ce sont les plus mauvais éléments. Au contraire, la plupart pourraient être avec nous, et le seront quand nous déploierons notre drapeau.</p>
<p>Au début de la révolution de 1917, la majorité des organisations social-démocrates russes étaient encore communes et comprenaient dans leurs rangs bolcheviks, mencheviks, conciliateurs, etc [3]. La tendance à l'unification était si forte qu'à la conférence du parti bolchevique, fin mars, Staline, quelques jours avant l'arrivée de Lénine, se prononça pour l'unification avec les mencheviks [4]. Certaines organisations de province restèrent communes jusqu'à la révolution d'Octobre. Je me figure la Fédération catalane comme une sorte d'organisation commune de ce type, une organisation non délimitée, qui comprend de futurs bolcheviks et de futurs mencheviks. Cela justifie une politique qui cherche à provoquer une différenciation politique dans les rangs de la Fédération. Le premier pas dans cette voie doit être la dénonciation de la vulgarité politique du maurinisme. Ici, il faut être sans pitié. Pourtant, la comparaison entre cette Fédération et les organisations unifiées de Russie exige d'importantes réserves. Les organisations unifiées n'excluaient aucun groupement social-démocrate existant. Tous avaient le droit de lutter pour leurs opinions à l'intérieur de l'organisation unifiée. Il en va tout autrement à l'intérieur de la Fédération catalane. Là, le "trotskisme" est mis à l'index. N'importe quel confusionniste a le droit d'y défendre sa confusion, mais le bolchevik-léniniste ne peut y élever ouvertement la voix [5]. Ainsi, dès le début, cette organisation unifiée éclectique se coupe de l'aile gauche. Mais, par cela même, elle devient un bloc chaotique de tendances centristes et droitières. Le centrisme peut se développer soit à gauche, soit à droite. Le centrisme de la Fédération catalane, qui se sépare de l'aile gauche pendant la révolution, est voué à une destruction honteuse. La tâche de l'opposition de gauche consiste à précipiter cette destruction par une critique impitoyable.</p>
<p>Mais il existe une autre circonstance à laquelle il faut accorder une importance exceptionnelle. Officiellement, la Fédération catalane est en faveur de l'unification de toutes les organisations et groupements communistes. Il est certain que ses membres, à la base, veulent sincèrement et loyalement cette unité, bien qu'ils attachent à ce mot d'ordre toutes sortes d'illusions. Nous sommes tout à fait étrangers à ces illusions. Nous luttons pour l'unité parce que, dans les cadres d'un parti unifié, nous espérons effectuer avec succès un travail progressif de délimitation idéologique sur la base des questions et des tâches, non pas imposées du dehors, mais découlant du développement de la révolution espagnole même. De toute façon, nous soutenons la lutte pour l'unification des communistes. La condition fondamentale de cette unification est pour nous le droit à la possibilité de lutter pour nos mots d'ordre, pour nos points de vue, dans les cadres de l'organisation unifiée. Nous pouvons et nous devons promettre une totale loyauté dans cette lutte, mais cette condition fondamentale est refusée dès le début par la Fédération elle-même tout en luttant sous le drapeau de l'unité, elle bannit les bolcheviks-léninistes de ses propres rangs. Dans ces conditions, conférer un rôle dirigeant à la Fédération catalane dans la lutte pour l'unité du P.C. constituerait de notre part la pire ineptie. Au congrès d'unification, Maurin s'apprête à jouer les premiers violons. Pouvons-nous tolérer en silence cette dégoûtante hypocrisie ? En luttant contre l'opposition de gauche, Maurin imite la bureaucratie stalinienne afin de gagner ses faveurs. En réalité, il dit aux staliniens : "Donnez-moi votre bénédiction et avant tout vos subsides, et je vous promets de lutter contre les bolcheviks-léninistes, non pas par crainte, mais pour des raisons idéologiques." L'activité de Maurin en faveur de l'unification n'est qu'une forme de chantage vis-à-vis des staliniens. Si nous nous taisions là-dessus, nous ne serions pas des révolutionnaires, mais les auxiliaires passifs d'un chantage politique. Nous devons dénoncer sans relâche le rôle de Maurin, c'est-à-dire son charlatanisme "unificateur", sans affaiblir un seul instant notre effort en faveur de l'unification réelle des rangs communistes, sans affaiblir notre lutte pour que les rangs communistes se rangent sous notre drapeau.</p>
<p>Le travail de la gauche internationale doit être aujourd'hui concentré pour les neuf dixièmes sur l'Espagne. Il faut restreindre toutes les dépenses pour avoir la possibilité de mettre sur pied un hebdomadaire en espagnol avec des éditions régulières en catalan, tout en distribuant en même temps des tracts en quantité considérable. Il faut envisager de restreindre toutes les autres dépenses, sans exception, afin de donner à l'Opposition espagnole l'aide la plus grande possible [6].</p>
<p>Le Secrétariat International doit, à mon avis, consacrer les neuf dixièmes de ses forces aux questions de la révolution espagnole. Il faut tout simplement oublier qu'il existe de par le monde toutes sortes de Landau. Il faut tourner le dos à toutes leurs querelles, à toutes les intrigues et à tous les intrigants, sans leur consacrer désormais une minute de plus. La révolution espagnole est à l'ordre du jour. Il faut sans retard traduire les documents les plus importants et les soumettre à la critique nécessaire. Le prochain numéro du Bulletin international doit être entièrement consacré à la révolution espagnole. Il faut également prendre toute une série de mesures d'organisation. Pour cela, il faut des hommes et des moyens. Il faut trouver les uns et les autres.</p>
<p>Il n'y a pas, et il ne peut y avoir de crime plus grand que de perdre du temps.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Lettre au Secrétariat International. Il semble, et Pierre Naville le confirmera, que les positions de Trotsky vis-à-vis de Maurin, et de la Fédération catalane n'étaient pas comprises par tous, et pas seulement dans les rangs de l'Opposition espagnole,.</p>
<p>[2] Le " groupe centriste " désigne ici l'équipe stalinienne qui dirige le P. C. E. C'est seulement à partir de 1933 que Trotsky réservera l'épithète de "centriste" aux groupes se trouvant entre les II° et III° Internationale d'une part et le mouvement pour la IV° de l'autre : Maurin deviendra alors à ses yeux un "centriste".</p>
<p>[3] La plupart des organisations social-démocrates russes qui s'étaient reconstituées avant 1917 l'avaient été sur une base "unitaire". Nombreuses étaient encore celles qui adhéraient sous cette forme au parti bolchevique au mois d'août de cette année.</p>
<p>[4] Pour faciliter la fusion, Staline proposait le 1° avril que les bolcheviques ne présentent aucune plate-forme politique propre.</p>
<p>[5] Il semble - tant par la lecture de la presse contemporaine que selon le témoignage de Joaquin Maurin lui-même - que la Fédération catalane ait plutôt employé la dissuasion que l'exclusion. En tout cas, les amis politiques de Nin qui y avaient adhéré ne devaient y rester que quelques mois ; ce fut le cas notamment de Molins y Fabrega, Franciso De Cabo et Carlotta Duran. Reste que Nin, de son côté, parle bien d' "exclusions".</p>
<p>[6] Raymond Molinier, dirigeant et "financier" de la Ligue française, se rendra peu après en Espagne pour régler la question de l'hebdomadaire.</p>
<hr class="spip" /><h2 class="spip">Le conflit catalan et les tâches du prolétariat</h2>
<p>Léon Trotsky</p>
<p>(été 1934)</p>
<p>1. L'appréciation du conflit catalan et des possibilités en résultant doit partir du fait que la Catalogne représente aujourd'hui indubitablement la plus forte position des forces défensives dirigées contre la réaction espagnole et contre les dangers du fascisme. Si cette position tombe, la réaction aura remporté une victoire décisive et pour longtemps. Avec une politique juste de l'avant-garde prolétarienne il est possible de faire de cette position défensive la plus forte, la position de départ d'une nouvelle offensive de la révolution espagnole. Telle doit être notre perspective.</p>
<p>2. Ce développement n'est possible que si le prolétariat catalan réussit à s'emparer lui de la direction de la lutte défensive contre le gouvernement central réactionnaire de Madrid. Mais cela n'est possible que si le prolétariat catalan ne promet pas seulement de soutenir cette lutte, au cas qu'elle soit déclenchée, - soit par l'intransigeance du gouvernement de Madrid, soit par l'agressivité de la petite-bourgeoisie catalane (cette politique de suivisme est préconisée par nos camarades dans l'Alliance Ouvrière de Catalogne et réalisée contre Maurin) [a] -, mais s'il se met dès le début à la tête de la résistance, s'il dessine des perspectives, lance des mots d'ordre plus hardis et dès le commencement mène la lutte non seulement en paroles, mais en actes.</p>
<p>3. Une résistance victorieuse n'est concevable que si non seulement elle mobilise toutes les forces de masse de la Catalogne (toutes les conditions en sont actuellement données), mais pousse de plus vers l'offensive. C'est pourquoi il est d'une importance décisive que l'avant-garde prolétarienne sache expliquer dès maintenant aux masses ouvrières et paysannes du reste de l'Espagne que par la victoire ou la défaite de la résistance catalane se décidera aussi leur victoire ou leur défaite. La mobilisation de ces alliés de l'Espagne toute entière doit être faite dès maintenant et non pas au moment où l'offensive réactionnaire contre la Catalogne sera devenu un fait (ce qui est la position de nos camarades et de la majorité de l'A.O.).</p>
<p>4. La Catalogne peut être pour longtemps le pivot décisif de la révolution espagnole. La conquête de la direction en Catalogne doit être le centre de notre politique en Espagne. La politique de nos camarades le [b] rend complètement impossible. Cette politique doit être rapidement changée si l'on ne veut qu'une situation décisive aboutisse, par notre faute, à une nouvelle défaite de la révolution espagnole qui serait décisive pour longtemps. On ne doit pas se celer que la politique de nos camarades dans cette question jusqu'à maintenant a fortement nui au prestige non seulement de notre propre organisation et de l'Alliance Ouvrière, mais à celui du prolétariat lui-même, ce qui ne saurait être réparé que par un tournant radical et convaincant par les faits. La position de nos camarades et de ceux de l'A.O. ne peut être comprise par les masses travailleuses non-prolétariennes que comme suit : le prolétariat s'engage par la voix de ces organisations à participer si les autres commencent ; mais même pour cela il demande son prix (les conditions posées par l'A.O. à l'Esquerra petite-bourgeoise, ignorent complètement l'intérêt particulier des paysans et des petits-bourgeois citadins) ; et cherchera - aussitôt que la possibilité s'y prêtera - à donner à la lutte une direction dans les sens de ses propres buts de classe, la dictature du prolétariat. Au lieu d'apparaître comme le dirigeant de toutes les couches opprimées de la nation, comme le leader de la libération nationale, le prolétariat apparaît ici purement comme un partenaire des autres classes, voire un partenaire très égoïste, auquel il faut donner ou plutôt promettre sa part parce que et pour aussi longtemps qu'on a besoin de lui. La petite-bourgeoisie catalane et la grande bourgeoisie et la réaction se fondant sur la carence de cette petite-bourgeoisie ne pourraient demander rien de mieux qu'un prolétariat dans cette position.</p>
<p>5. Le tournant de nos camarades, doit consister tout d'abord en ceci : ils doivent propager (par notre propre organisation et par l'A.O.) la proclamation de la République Catalane Indépendante et doivent demander pour l'assurer l'armement immédiat de tout le peuple. Ils ne doivent pas, pour cet armement, attendre le gouvernement, mais commencer immédiatement à former des milices ouvrières, qui, elles, doivent alors non seulement revendiquer un meilleur armement de la part du gouvernement, mais doivent s'en procurer un elles-mêmes par le désarmement des réactionnaires et des fascistes. Le prolétariat doit prouver par les faits aux masses catalanes qu'il prend un intérêt sacré à la défense de l'indépendance catalane. Dans cela consistera le pas décisif vers la conquête de la direction de la lutte de toutes les couches prêtes à la défense de la ville et de la campagne. L'armement du peuple doit devenir le centre de notre agitation des prochaines semaines sous les mots d'ordre de : continuation du paiement de tous les salaires ; gouvernement et les employeurs doivent se partager le coût de l'armement et de l'approvisionnement ; les forces de combat existantes (police, etc.) seront encadrées comme instructeurs dans la formation des milices ; les officiers seront élus par les membres de la Milice ; la base des milices est l'usine, ou bien le rayon d'habitation ; les ouvriers des grandes entreprises, des chemins de fer, etc. et de toutes entreprises publiques feront automatiquement partie de la milice ; de plus tous les citoyens sont invités à s'enrôler ; toute formation élit son comité, qui, de son côté, envoie son représentant (sans doute par des instances intermédiaires) au Comité central de toutes les formations de milice de Catalogne. Ce comité central (c.à.d. le Soviet central) remplit la tâche d'un état-major politique, mais tout d'abord celle du contrôle, plus tard, de la direction centrale de l'approvisionnement en armes et en vivres, etc. En réalisant cette tâche, il sera obligé de devenir, d'un organe à côté du gouvernement proprement dit, ce gouvernement lui-même. Cela est la forme et le chemin concrets des soviets dans la situation donnée en Catalogne.</p>
<p>6. Étant donné l'extrême division du prolétariat catalan, qui ne permet pas à son hégémonie de se faire jour en Catalogne, le prolétariat dans la situation actuelle ne peut proclamer lui-même l'indépendance catalane. Mais il peut et il doit en appeler la proclamation de toute sa force et l'exiger de l'Esquerra petite-bourgeoise actuellement gouvernante. Il doit répondre à son retardement par la revendication de nouvelles élections immédiates : "Nous avons besoin d'un gouvernement qui représente et dirige la volonté réelle de lutte des masses populaires". Les comités des formations de milice doivent devenir le moyen principal de la réalisation et de la préparation de ces élections. Autrement dit : dans la mesure où les deux côtés de la chose - proclamation de l'indépendance et armement du peuple - peuvent être séparé l'un de l'autre, c'est le dernier par lequel il faut commencer le travail pratique et par le moyen duquel il faut imposer le premier.</p>
<p>7. Non seulement le prolétariat doit mettre en avant des revendications démocratiques générales (la liberté de la presse, etc., un Etat qui ne soit pas couteux, le nivellement des salaires des fonctionnaires, une économie démocratique - plus d'impôts indirects, la taxation élevée directe des possédants pour le financement de la résistance, etc.) ; non seulement il doit faire siennes - en dehors de ses propres revendications de classe - toutes les revendications spéciales aux paysans et aux petits-bourgeois citadins et même dépasser les revendications mises en avant jusqu'alors (il manque ici la connaissance des détails, surtout dans la question agraire) ; mais avant tout le prolétariat doit dès maintenant et de sa propre initiative jeter les revendications comme mots d'ordre dans les masses et appeler celles-ci à lutter pour eux, - mais non pas poser ces revendications à l'Esquerra gouvernante comme "conditions", sous lesquelles on serait prêt à participer à la lutte.</p>
<p>8. Plus haut on parle toujours vaguement de "le prolétariat doit...". La raison en est que malheureusement on ne peut pas parler du "Parti du prolétariat". Notre organisation qui - avec une politique juste - pourrait prendre sur elle le rôle du parti, paraît s'être plus ou moins dissoute dans la masse molle d'unité de l'"Alliance". Dans quelle mesure ici serait possible un tournant rapide qui corresponde à la poussée de l'heure actuelle, il n'est assurément pas possible de le fixer hors du lieu-même. Comme dans la situation actuelle le sort de la Révolution espagnole et de notre organisation en Espagne peut être décidé pour une longue période (naturellement il y a aussi la possibilité de résoudre le conflit - mais même dans ce cas l'influence de notre organisation, si elle continue la politique actuelle, devrait subir parmi les masses prêtes à lutter un dommage extraordinaire capable de la pousser entièrement hors de l'arène politique). L'envoi d'un délégué du S.I. est nécessaire. Son voyage devrait être préparé par une lettre du S.I. à écrire immédiatement et qui exposerait notre position dans la question.</p>
<hr class="spip" /><h2 class="spip">Crise de la Generalitat ou crise nationale ?
<p>G. Munis</p>
</h2>
<p>janvier 1937</p>
<p>Aucune organisation n'a expliqué la véritable signification et la véritable portée de la crise du gouvernement de la Catalogne ; pas même le POUM, qui en a été expulsé.</p>
<p>Une telle crise ne peut être analysée comme un événement isolé, ayant des causes spécifiques à la Catalogne. De nombreuses mesures et de nombreux événements, qui ont précédé et suivi cette crise, permettent de prouver, documents à l'appui, que nous sommes en présence de la première attaque de la bourgeoisie nationale et internationale contre la révolution sociale et le prolétariat en armes, une menace très inquiétante pour les exploités de tous les pays.</p>
<p>La crise du gouvernement de la Catalogne, dont l'objectif immédiat était d'exclure le POUM, fait partie d'une série de mesures qui a débuté avec la création du gouvernement de Largo Caballero. Les instigateurs de ces mesures, les partis socialiste et stalinien, se proposent de dévier notre guerre civile dans une direction impérialiste et de mater l'esprit révolutionnaire des masses, en les contraignant à accepter la démocratie bourgeoise.</p>
<p>On peut dire que les attaques gouvernementales contre la révolution sociale ont commencé dès le 19 juillet [1936], mais elles n'ont pu acquérir une force organisée et avoir des effets pratiques que lorsque les dirigeants socialistes et staliniens se sont emparés du pouvoir. Dans un premier temps, le triomphe du prolétariat en armes et ses initiatives rudimentaires, mais déterminées, ont totalement paralysé les gouvernements du Front populaire, qui sont les uniques responsables directs du déclenchement du soulèvement fasciste. Ces gouvernements n'étaient que des parodies de gouvernements.</p>
<p>Le pouvoir réel, sous tous ses aspects – politiques, judiciaires, militaires, économiques – se trouvait réparti entre tous les prolétaires espagnols. Chaque organisation politique ou syndicale, chaque comité ouvrier, détenait un peu de pouvoir, qu'il exerçait sans le contrôle des directions politiques et syndicales et souvent contre elles. À ce moment-là, les staliniens n'ont pas osé invoquer [la défense de] la patrie ou [de] l'armée régulière républicaine, mais, soutenus par les socialistes, ils ont préparé le terrain au niveau international, tout en veillant [au niveau national] à protéger la propriété, les banques, le Parlement, la bureaucratie bourgeoise et les débris de l'ancienne armée nationale. Si toutes les formes capitalistes sont encore debout, c'est grâce aux efforts des socialistes et des staliniens. La collectivisation de l'industrie catalane se caractérise par le corporatisme syndical, d'un côté, et, de l'autre, elle est complètement neutralisée par la banque, qui a gardé toute sa liberté d'action, et par le caractère petit-bourgeois du pouvoir politique.</p>
<p>Petit à petit, la désorganisation des milices a provoqué des défaites militaires, et le chaos de l'économie a aggravé les problèmes d'approvisionnement ; le gouvernement a donc préparé son offensive pour la « défense de la République » et a essayé d'être accepté, à tout prix, par les gouvernements de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie. Ces Etats, partisans de la non-intervention, sont restés neutres, favorisant ainsi Franco [illisible] si les masses allaient, rompre ou non, la camisole de force démocrate socialiste et stalinienne.</p>
<p>Jusqu'à ce que se constitue le fameux « gouvernement de la victoire ». L'histoire a connu peu de chantages politiques aussi monstrueux que celui-ci. Malgré une situation totalement révolutionnaire, un prolétariat en armes, des usines et [des] ateliers aux mains des travailleurs, des terres occupées par les paysans, une justice exercée par des travailleurs, et une situation sociale en Europe qui pouvait facilement se transformer en révolution, le « gouvernement de la victoire » s'est, dès sa création, fixé pour but d'interrompre le développement de la révolution, de sauver la bourgeoisie qui avait disparu de la scène espagnole, et de donner à la France, à la Grande-Bretagne et à la Russie, l'assurance que ces Etats pouvaient s'associer avec un gouvernement qui n'avait rien de bolchevik.</p>
<p>Les milices, qui ont été fondées dans un esprit prolétarien, sont une institution qui déplaît souverainement aux bourgeoisies française et britannique, et représente un danger gravissime pour la bourgeoisie nationale. La militarisation des milices fut l'un des premiers décrets pris par le gouvernement Caballero afin de rassurer cette bourgeoisie. Ce gouvernement ne voulait pas des militants rouges, mais des soldats de la République. Pour séduire les autres pays et montrer que le gouvernement [espagnol] était suffisamment fort pour empêcher le triomphe de la révolution sociale, celui-ci créa des tribunaux « populaires », présidés par des avocats qui jugeaient selon des lois conçues pour servir la bourgeoisie ; il renforça les forces armées à la structure bourgeoise ; il dissout le Comité central des milices de Catalogne ; il mena campagne en faveur de l'armée régulière et du commandement unique.</p>
<p>L'organe du parti stalinien catalan l'avoua dans son numéro du 10 janvier : « Nous devons démontrer aux Etats non fascistes que nous sommes capables de résoudre démocratiquement les problèmes de demain », déclara-t-il.</p>
<p>Peu après, les bavardages de la SDN [la Société des Nations] permirent à Alvarez del Vayo de persuader les puissances impérialistes démocratiques que le volet civil de notre guerre n'était qu'une apparence cachant un complot italo-allemand contre l'hégémonie franco-britannique en Méditerranée. Les ministres se mirent à diffuser cette version de la guerre dans toute l'Espagne. Ce ne sont pas, prétendaient-ils, les intérêts d'une classe révolutionnaire qui sont en jeu, mais « la paix de l'Europe », c'est-à-dire la domination de tel ou tel impérialisme. En effet, la France, la Grande-Bretagne et la Russie elle-même étaient impatientes que les objectifs républicains de nos gouvernants se transforment en réalités. La bourgeoisie espagnole serait sauvée, et, avec elle, la domination coloniale de ces pays sur l'Espagne. Sans doute, la France et la Grande-Bretagne craignent-elles les conséquences économiques et militaires du triomphe de Franco. La non-intervention n'aurait jamais existé si le dilemme fascisme-ou-démocratie était une réalité sociale et non un leurre, une trahison. Mais face à une révolution socialiste, la France et la Grande-Bretagne ne pouvaient qu'adopter une position de classe, favorisant les fascistes, tout en encourageant la trahison des socialistes et des staliniens. Dans le numéro susmentionné de Treball, ceux-ci avouent que le retrait des « démocraties » obéit fondamentalement à « certaines attitudes observées en Espagne ». Ces « attitudes » ne sont rien d'autre que les mesures révolutionnaires prises par les masses. Ainsi, les staliniens et les socialistes, obéissant aux ordres de la bourgeoisie européenne, recourent à toutes sortes de basses manœuvres, pour discréditer les révolutionnaires, et réorganiser la société bourgeoise en menant campagne contre les comités, les « éléments incontrôlés » (la bourgeoisie a toujours collé cette étiquette aux révolutionnaires), la création de l'armée régulière républicaine et l'imposition du commandement unique.</p>
<p>Dans ces manœuvres, la Russie a joué un rôle prépondérant et décisif en orientant le cours des événements. Sa solidarité active avec le prolétariat espagnol et avec la révolution sociale espagnole aurait rapidement décidé de l'évolution de la guerre en notre faveur et aurait peut-être ouvert les portes à la révolution européenne. Mais en Russie l'État est monopolisé par une caste bureaucratique qui ne survivrait pas longtemps à la victoire d'une révolution socialiste dans n'importe quel pays. Le fascisme (à sa droite) et le prolétariat (à sa gauche) menacent ses privilèges, la forçant à se battre sur ses deux flancs, à trahir la révolution dans tous les pays pour sauver les alliances militaires qu'elle a conclues contre l'Allemagne. En Espagne, la bureaucratie soviétique ne voit pas d'autre allié que la France. Mais la France ne peut être l'allié d'une Espagne socialiste, et pour empêcher cette transformation [sociale], les dirigeants staliniens sont de fervents partisans d'une république démocratique [bourgeoise].</p>
<p>Depuis le début de la guerre, tous leurs efforts tendent vers ce but. L'exclusion du POUM par le gouvernement de la Generalitat constitue une étape supplémentaire dans cette évolution régressive. Il faut dire que si le POUM était un véritable parti révolutionnaire, il n'aurait jamais collaboré à un gouvernement dont la constitution visait à gagner du temps jusqu'à ce que le pouvoir puisse enclencher la marche arrière. Par sa présence le POUM a couvert les traîtres et s'est lui-même fermé l'accès aux masses. Le même processus s'est produit avec la CNT, de façon plus accentuée.</p>
<p>La crise de la Catalogne a consolidé l'autorité du gouvernement [régional] face à la bourgeoisie européenne. [Anthony] Eden, lui-même, a déclaré à la Chambre des communes que ce « serait une calomnie de considérer le gouvernement de Valence comme un gouvernement communiste ». De nouveaux accords commerciaux vont être conclus avec la Grande-Bretagne et la France, et notre presse reproduit les éloges de la presse capitaliste européenne à propos du discours d'Alvarez del Vayo. Et en échange de quelques promesses, le gouvernement a lancé une vaste offensive contre le prolétariat. Il appelle à défendre la patrie, il supprime les postes de contrôle des ouvriers sur les routes, il dissout les milices de l'arrière ; et les rues, les banques et les institutions sont de nouveau surveillées par les forces [de répression] bourgeoises, qui portent l'uniforme bien commode de la Garde nationale de sécurité.</p>
<p>La campagne contre les comités, vigoureusement menée par les socialistes et les staliniens, vise à éliminer complètement l'intervention des travailleurs, pour assurer à la France, la Grande-Bretagne et la Russie qu'il existe désormais un gouvernement fort, aussi fort que celui de Blum, qui interdit les grèves spontanées, ou [celui] du réactionnaire Baldwin. Dans cette campagne, le pouvoir mobilise tous les artifices et toute la perfidie dont il dispose puisque son existence dépend du soutien des masses et qu'en même temps il ne peut gouverner sans les trahir. L'anarchie économique, provoquée par la dissolution des rapports bourgeois et exacerbée par les besoins de la guerre, est utilisée pour maintenir en place les rapports bourgeois eux-mêmes. Ce ne sont pas les comités qui créent l'anarchie, mais le gouvernement qui les empêche d'établir un contrôle absolu sur l'économie, d'exercer le pouvoir politique et d'organiser la société dans l'intérêt du prolétariat.</p>
<p>Le gouvernement de Catalogne et celui de Valence opposent l'ordre démocratique, c'est-à-dire bourgeois à l'ordre révolutionnaire, socialiste, des comités. Ils dissolvent ces comités et s'arrogent les mêmes pouvoirs que n'importe quel gouvernement capitaliste. La crise de la Generalitat marque le moment où les questions militaires et les problèmes d'approvisionnement, qui n'ont pas pu être résolus en raison de l'absence d'un pouvoir révolutionnaire, épuisent suffisamment la population pour faire reculer la révolution sans produire de bouleversements dramatiques. Le temps de l'offensive bourgeoise contre le prolétariat est venu, offensive dont les troupes de choc sont fournies par les partis socialiste et stalinien.</p>
<p>Plus cette offensive réussit, plus l'attitude de la France et de la Grande-Bretagne devient favorable envers l'Espagne. La bourgeoisie mondiale, aidée efficacement par la bureaucratie soviétique, s'appuie sur les partis socialiste et stalinien pour sauver la bourgeoisie espagnole et transformer la guerre civile en guerre impérialiste.</p>
<p>Si le prolétariat ne balaie pas les traîtres qui le gouvernent, il viendra un moment où les mots d'ordre en faveur de la défense de la patrie serviront à accueillir dans notre camp les bourgeois et les banquiers qui se sont enfuis, mais sont suffisamment patriotes pour comprendre que, derrière les « rouges », il n'y a rien d'autre qu'une politique blanche et un cœur blanc.</p>
<p>Malheureusement, le prolétariat est politiquement impuissant. Des organisations comme la CNT, la FAI et le POUM ne veulent pas trahir les masses, mais il leur manque les principes nécessaires pour les guider vers la révolution. La CNT aujourd'hui reprend le mot de défense de la patrie. Elle dénonce bruyamment les politiciens, mais se laisse entraîner dans une politique de capitulation, de concessions à la bourgeoisie et de sabotage général de la révolution. Le terrible manque d'un parti révolutionnaire représente la plus grave menace pour la révolution. En son absence, les socialistes, les staliniens et la bourgeoisie mondiale réussiront à réaliser l'union sacrée qui est leur objectif.</p>
<p>Aux efforts déployés pour dissoudre les comités, le prolétariat doit opposer la multiplication de ces comités, en organisant des élections libres parmi les travailleurs [...] ; à la collaboration de la CNT et du POUM au gouvernement [...], le prolétariat doit opposer une rupture absolue et la remise du pouvoir aux représentants élus par ces comités. Ce n'est que lorsque le pouvoir politique appartiendra aux organismes des travailleurs qu'ils pourront établir une politique révolutionnaire en matière d'approvisionnement, créer une armée rouge, forte et disciplinée, balayer toutes les formes économiques et politiques bourgeoises et ouvrir l'ère de la révolution sociale en Europe.</p>
<p>G.M. [Munis]</p>
<hr class="spip" />
<p>1938</p>
<p>Felix Morrow</p>
<h2 class="spip">Les journées de Mai : barricades à Barcelone</h2>
<p>La Catalogne était, plus encore qu'avant la guerre civile, le centre économique principal de l'Espagne. Et cette puissance économique était maintenant entre les mains des ouvriers et des paysans (du moins le pensaient-ils). L'industrie textile espagnole dans sa totalité était concentrée. Ses ouvriers produisaient maintenant des vêtements et des couvertures pour l'armée et la population civile, et des marchandises d'une nécessité vitale pour l'exportation. Comme le fer et les aciéries de Bilbao étaient virtuellement coupés du reste de l'Espagne, les travailleurs de la métallurgie et de l'industrie chimique de Catalogne avaient créé avec la rapidité la plus héroïque une vaste industrie de guerre pour équiper les armées antifascistes. Les collectivités agricoles, qui avaient réalisé les plus grandes récoltes de toute l'histoire espagnole, nourrissaient l'armée et les villes et fournissaient des agrumes pour l'exportation. Les marins de la C.N.T. transportaient les produits exportés qui procuraient à l'Espagne des crédits étrangers, et ramenaient de précieuses cargaisons pour la lutte contre Franco. Les masses de la C.N.T. tenaient les fronts de l'Aragon et de Teruel ; elles avaient envoyé Durruti et leurs meilleures milices sauver Madrid juste à temps. En un mot, le prolétariat catalan constituait la colonne vertébrale des forces antifascistes, et le savait.</p>
<p>Qui plus est, après le 19 juillet, son pouvoir avait été reconnu par Companys lui-même. Le président catalan, s'adressant pendant les journées de juillet à la C.N.T.-F.A.I., avait dit :</p>
<p> " Vous avez toujours été sévèrement persécutés, et moi-même, avec beaucoup de peine mais contraint par les réalités politiques, moi-même, jadis à vos côtés, je me suis vu plus tard obligé de m'opposer à vous et de vous poursuivre. Aujourd'hui vous êtes les maîtres de la ville et de la Catalogne, parce vous seuls avez vaincu les soldats fascistes. J'espère que vous ne trouverez pas déplacé que je puisse vous rappeler maintenant que l'aide des hommes de mon parti et de la Garde, plus ou moins nombreux, ne vous a pas manqué [... ] Vous avez vaincu, et tout est en votre pouvoir. Si vous n'éprouvez pas le besoin ou le désir que je sois président, dites-le maintenant, et je deviendrai un soldat de plus dans la lutte antifasciste. Si, au contraire, vous me croyez quand je dis que je n'abandonnerai ce poste au fascisme victorieux que transformé en, cadavre, je pourrai peut-être, de mon nom et de mon prestige, vous servir avec mes camarades du parti.</p>
<p>La crainte et la rage des masses catalanes devant les empiétements de la contre-révolution étaient par conséquent des sentiments d'hommes libérés et maîtres de leur destin en danger de redevenir esclaves. Il était hors de question de se soumettre sans combattre !</p>
<p>Le 17 avril – au lendemain du ralliement des ministres de la C.N.T. à la Generalidad – un régiment de carabiniers arriva à Puigcerda et demanda aux patrouilles ouvrières de la C.N.T. de rendre le contrôle des douanes. Tandis que les dirigeants les plus en vue de la C.N.T. se hâtaient vers Puigcerda pour négocier une solution pacifique – c'est-à-dire pour persuader les travailleurs de céder le contrôle de la frontière – on envoyait les Gardes civiles et d'assaut à Figueras et dans d'autres villes de province pour arracher le contrôle policier aux organisations ouvrières. En même temps, à Barcelone, les gardes d'assaut procédaient au désarmement à vue des travailleurs dans les rues. Durant les dernières semaines d'avril, ils rapportèrent qu'ils en avaient désarmé trois cents de cette manière. La nuit, des heurts se produisaient entre ouvriers et Gardes. Des camions de gardes désarmaient les travailleurs isolés. Les travailleurs usaient de représailles. Ceux qui refusaient de se soumettre étaient fusillés. En retour, des gardes étaient abattus.</p>
<p>Le 25 avril, Roldan Cortada, dirigeant du syndicat du P.S.U.C., fut assassiné à Molins de Llobregat. On ne sait toujours pas qui l'a tué. La C.N.T. dénonça ce meurtre et demanda une enquête. Le P.O.U.M. fit remarquer avec bon sens que Cortada avait soutenu Caballero avant la fusion et qu'il était connu pour désapprouver l'esprit de pogrom engendré par les staliniens. Mais le P.S.U.C. profita de cette occasion pour dénoncer les " agents fascistes cachés ", " incontrôlables ", etc. Le 27 avril, des représentants de la C.N.T. et du P.O.U.M. parurent aux funérailles de Cortada, ils y trouvèrent une manifestation des forces de la contre-révolution. Pendant trois heures et. demie, " l'enterrement " – les soldats et la police du P.S.U.C. et du gouvernement, rameutés de partout et armés jusqu'aux dents – défila dans les quartiers ouvriers de Barcelone. C'était un défi, et les masses de la C.N.T. le prirent comme tel. Le jour suivant, le gouvernement envoya une expédition punitive à Molins de Llobregat qui interpella les dirigeants anarchistes locaux et les ramena menottes aux mains à Barcelone. Cette nuit-là et les suivantes, les groupes de la C.N.T. et des gardes d'assaut du P.S.U.C. se désarmèrent mutuellement dans les rues. Les premières barricades surgirent dans les quartiers ouvriers.</p>
<p>Les carabiniers, renforcés et rejoints par les forces locales du P.S.U.C., attaquèrent les patrouilles ouvrières à Puigcerda. Antonio Martin, maire et dirigeant de la C.N.T., populaire dans toute la Catalogue, fut tué par balles par les staliniens.</p>
<p>Le 1er mai, la plus ancienne et la plus chère des journées ouvrières, le gouvernement interdit tout meeting et manifestation dans toute l'Espagne.</p>
<p>Pendant ces dernières journées d'avril, les travailleurs de Barcelone apprirent pour la première fois, dans les pages de Solidaridad obrera, ce qu'il était advenu de leurs camarades de Madrid et de Murcia aux mains de la G.P.U. stalinienne.</p>
<p>La Telefonica, principal centre téléphonique de Barcelone qui dominait sa place publique la plus affairée, avait été occupée par les troupes fascistes le 19 juillet, les gardes d'assaut envoyés par le gouvernement la leur ayant rendue. Les travailleurs de la C.N.T. avaient perdu beaucoup des leurs pour le reconquérir. Ils ne tenaient que plus à le conserver.</p>
<p>Depuis le 19 juillet, le centre téléphonique avait été dirigé par un comité U.G.T.-C.N.T., avec une délégation gouvernementale installée dans l'immeuble. L'équipe de travailleurs appartenait presque intégralement à la C.N.T., de même que les gardes armés qui défendaient le bâtiment contre les incursions fascistes.</p>
<p>Le contrôle de la Telefonica était une instance concrète de double pouvoir. La C.N.T. était en mesure d'écouter les appels gouvernementaux. Tant qu'il serait possible aux travailleurs de contrôler les contacts téléphoniques des forces gouvernementales, le bloc bourgeois-stalinien ne serait jamais maître de la Catalogne.</p>
<p>Le lundi 3 mai, à 3 heures de l'après-midi, trois camions de gardes d'assaut sous le commandement personnel de Salas, commissaire à l'ordre public, membre du P.S.U.C. [1] , arrivèrent à la Telefonica. Surpris, les gardes des étages inférieurs furent désarmés. Mais une mitrailleuse empêcha les gardes d'assaut d'occuper les étages supérieurs. Salas appela des gardes en renfort. Les dirigeants anarchistes lui demandèrent de quitter l'immeuble. Il refusa. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre aux usines et aux faubourgs ouvriers.</p>
<p>Deux heures après, à 17 heures, les travailleurs se précipitaient dans les centres locaux de la C.N.T.-F.A.I. et du P.O.U.M., s'armaient et dressaient des barricades. Depuis les cachots de la dictature de Rivera jusqu'à aujourd'hui, la C.N.T.-F.A.I. avait toujours organisé des comités de défense locaux, avec une tradition d'initiative locale. Ces comités de défense assurèrent la direction dans la semaine qui s'ouvrait, pour autant qu'il y en ait eu une. On ne tira presque pas la première nuit, car les travailleurs étaient incomparablement plus forts que les forces gouvernementales. Dans les faubourgs ouvriers, beaucoup de membres de la police gouvernementale, qui n'avaient pas assez d'estomac pour lutter, rendirent pacifiquement leurs armes. Loïs Orr, témoin, écrivit</p>
<p> " Le matin suivant (mardi 4 mai), les travailleurs armés contrôlaient la plus grande partie de Barcelone. Les anarchistes tenaient le port tout entier, et avec lui la forteresse de Montjuich, qui domine la ville et le port de ses canons ; tous les faubourgs de la ville étaient entre leurs mains. Et les forces gouvernementales, à l'exception de quelques barricades isolées, étaient complètement débordées par le nombre et concentrées au centre de la ville, dans le quartier bourgeois, où elles pouvaient facilement être encerclées de tous côtés comme les rebelles le furent au 19 juillet 1936. "</p>
<p>Les récits de la C.N.T., du P.O.U.M. et d'autres confirment cela.</p>
<p>A Lerida, les gardes civils rendirent leurs armes aux travailleurs la nuit du lundi, de même qu'à Hostafranchs. Les militants du P.O.U.M. et de la C.N.T. s'emparèrent des quartiers généraux du P.S.U.C. et de l'Etat Catala à Tarragone et à Gerone en tant que " mesure préventive ". Ces premiers pas manifestes n'étaient qu'un début, car les masses catalanes s'étaient rangées, à une écrasante majorité, derrière les bannières de la C.N.T. La prise officielle de Barcelone, la constitution d'un gouvernement révolutionnaire auraient conduit, dans la nuit, au pouvoir ouvrier. Ni les dirigeants de la C.N.T. ni le P.O.U.M. ne contestent sérieusement que telle en aurait été l'issue [2] .</p>
<p>C'est pourquoi l'aile gauche de la C.N.T. et du P.O.U.M., des sections de la Jeunesse libertaire, les Amis de Durruti et les bolclieviks-léninistes appelèrent à la prise du pouvoir par les travailleurs au travers du développement d'organes démocratiques de défense (soviets). Le 4 mai, les bolcheviks-léninistes publièrent le tract suivant, distribué sur les barricades :</p>
<p> " VIVE L'OFFENSIVE REVOLUTIONNAIRE !</p>
<p> Aucun compromis ! Désarmement de la Garde nationale républicaine et des gardes d'assaut réactionnaires. C'est le moment décisif. Plus tard il sera trop tard. Grève générale dans toutes les usines, sauf celles qui sont liées à la poursuite de la guerre, jusqu'à la démission du gouvernement réactionnaire. Seul le pouvoir ouvrier peut assurer la victoire.</p>
<p> Armement total de la classe ouvrière</p>
<p> Vive l'unité d'action C.N.T.-F.A.I.-P.O.U.M. ! Vive le front révolutionnaire du prolétariat ! Comités de défense révolutionnaires dans les ateliers, les usines et les districts ! Section bolchevik—léniniste d'Espagne (pour la IVème Internationale). "</p>
<p>Les tracts des Amis de Durruti, qui appelaient à une " Junte révolutionnaire ", au complet désarmement des gardes d'assaut et de la Garde nationale républicaine, qui saluaient le P.O.U.M. pour avoir rejoint les travailleurs sur les barricades apprécièrent la situation de la même manière que les bolcheviks-léninistes. En adhérant toutefois à la discipline de leurs organisations, et sans publier de propagande autonome, la gauche du P.O.U.M. et de la C.N.T., la Jeunesse libertaire avaient la même perspective que les bolcheviks-léninistes.</p>
<p>Ils avaient sans aucun doute raison. Aucun apologiste de la direction du P.O.U.M. et de la C.N.T. n'a avancé contre la prise du pouvoir un quelconque argument qui résiste à l'analyse. Aucun d'eux n'ose nier que les travailleurs auraient pu aisément prendre le pouvoir en Catalogne. Ils apportent trois arguments principaux pour défendre la capitulation : La révolution aurait été isolée, limitée à la Catalogne, et défaite de l'extérieur ; les fascistes auraient pu, dans cette conjoncture, faire irruption et vaincre ; l'Angleterre et la France auraient écrasé la révolution par une intervention directe. Examinons successivement ces trois arguments .</p>
<p>1) L'isolement de la révolution : la forme la plus plausible. la plus radicale donnée à cet argument, est fondée sur une analogie avec la " manifestation armée " de juillet 1917 à Pétrograd. "En juillet 1917, même les bolcheviks ne décidèrent pas de prendre le pouvoir, et se limitèrent à la défensive, dirigeant les masses hors de la ligne de feu avec le moins de victimes possible." Curieusement, le P.O.U.M., l'I.L.P., les pivertistes [3] et autres apologistes qui utilisent cet argument sont précisément ceux qui ont toujours rappelé aux " trotskystes sectaires " que " l'Espagne n'était pas la Russie ", et que, par là même, la politique bolchevique n'était pas applicable.</p>
<p>L'analyse trotskyste, c'est-à-dire bolchevique, de la révolution espagnole s'est toujours fondée sur la situation concrète en Espagne. En 1931, nous avons averti que le rythme rapide des événements russes de 1917 ne se répéterait pas en Espagne. Au contraire, nous faisions alors l'analogie avec la grande Révolution française, qui, commencée en 1789, franchit une série d'étapes avant d'atteindre son point culminant en 1793. Justement parce que nous, trotskystes, ne schématisons pas les événements historiques, nous ne pouvons prendre au sérieux l'analogie avec juillet 1917 [4] .</p>
<p>A Petrograd, la manifestation armée éclata quatre mois seulement après la révolution de Février, trois mois après que les thèses d'Avril de Lénine aient fixé une perspective révolutionnaire au parti bolchevique. " La masse écrasante de la population de ce pays gigantesque commençait tout juste à émerger des illusions de Février. Il y avait au front une armée de douze millions d'hommes qui venaient à peine d'être touchés par les premières rumeurs concernant les bolcheviks. Dans ces conditions, l'insurrection isolée du prolétariat de Petrograd aurait été inévitablement écrasée. Il fallait gagner du temps. Telles furent les circonstances qui déterminèrent la tactique des bolcheviks."</p>
<p>Par contre, en Espagne, mai 1937 survenait après six années de révolution pendant lesquelles les masses avaient acquis une expérience gigantesque dans tout le pays. Les illusions démocratiques de 1931 avaient été détruites. Nous pouvons citer le témoignage des dirigeants de la C.N.T., du P.O.U.M., de socialistes, selon lesquels les illusions démocratiques redorées du Front populaire n'eurent aucune influence sur les masses. En février 1936, elles ne votèrent pas pour le Front populaire, mais contre Gil Robles, et pour la libération des prisonniers politiques. Les masses avaient montré maintes et maintes fois qu'elles étaient prêtes à aller jusqu'au bout : les nombreuses luttes armées dirigées par les anarchistes, les prises de terres pendant six ans, la révolte d'octobre 1934, la Commune des Asturies, la prise des usines et de la terre après le 19 juillet ! L'analogie avec juillet 1917 est infantile.</p>
<p>En 1917, douze millions de soldats russes à peine touchés par la propagande bolchevique pouvaient être envoyés contre Pétersbourg. Mais en Espagne la C.N.T. dirigeait plus d'un tiers des forces armées, un autre tiers ou presque était dirigé par l'U.G.T. dont la plupart des membres étaient socialistes de gauche ou sous leur influence. Même si l'on accorde que la révolution n'aurait pas gagné immédiatement Madrid ou Valence. Cela ne revient aucunement à affirmer que le gouvernement de Valence aurait trouvé des troupes pour écraser la république ouvrière de Catalogne ! Tout de suite après les événements de mai, les masses de l'U.G.T. firent la preuve de leur hostilité déterminée à l'égard de mesures répressives contre le prolétariat catalan. C'est une des raisons pour lesquelles Caballero dut quitter le gouvernement. Elles auraient encore moins pu être utilisées contre une république ouvrière victorieuse. Même les rangs staliniens n'auraient pas fourni une telle armée massive : c'est une chose que d'amener les travailleurs et les paysans arriérés à limiter leur lutte à un combat pour une république démocratique ; c'en est une autre entièrement différente que de les amener à écraser une république ouvrière. Toute tentative du bloc bourgeois-stalinien de rassembler des forces prolétariennes n'aurait pu que précipiter l'extension de l'Etat ouvrier à toute l'Espagne loyaliste.</p>
<p>Nous pouvons dire plus : l'exemple de la Catalogne aurait été suivi immédiatement ailleurs. La preuve ? Le bloc stalinien-bourgeois, alors qu'il cherchait à consolider la république bourgeoise, était toutefois poussé par l'atmosphère révolutionnaire à avancer le mot d'ordre : " Finissons-en d'abord avec Franco, nous ferons la révolution après. > C'était un mot d'ordre habile,. bien propre à faire attendre les masses. Mais le fait même que la contre-révolution ait eu besoin de ce mot d'ordre démontre qu'elle fondait ses espoirs de victoire sur la révolution, non sur l'accord des masses, mais sur leur tolérance impatiente. Grinçant des dents, les masses disaient : " Nous devons attendre d'en finir avec Franco, puis nous en finirons avec la bourgeoisie et ses laquais. " Ce sentiment sans aucun doute, rarement répandu se serait évanoui devant l'exemple de la révolution catalane, celle-ci aurait mis un terme à ce : " Nous devons attendre. "</p>
<p>L'exemple de la Catalogne n'aurait pas touché la seule Espagne loyaliste. Car une Espagne ouvrière se serait lancée dans une guerre révolutionnaire contre le fascisme qui aurait désintégré les rangs franquistes, par les armes politiques plus que par les armes militaires. Toutes les armes politiques contre le fascisme dont le Front populaire n'avait pas autorisé l'utilisation, et dont seule une république ouvrière pouvait user, auraient été désormais dirigées contre Franco. Peu après le 19 juillet, Trotsky écrivait :</p>
<p> " Comme chacun sait, une guerre civile ne se mène pas seulement avec des armes militaires, mais aussi avec des armes politiques. D'un point de vue strictement militaire, la révolution espagnole est beaucoup plus faible que son ennemi. Sa force réside dans sa capacité à jeter les larges masses dans l'action. Elle peut même arracher l'armée [de Franco] à ses officiers réactionnaires. Pour ce faire, le programme de la révolution socialiste.</p>
<p> Il faut proclamer qu'à partir de maintenant, la terre, les usines, les ateliers passeront des capitalistes aux mains du peuple. Il faut se diriger immédiatement vers la réalisation de ce programme dans les provinces où les travailleurs sont au pouvoir. L'armée fasciste ne pourrait pas résister à l'influence d'un tel programme. Les soldats lieraient les pieds et les mains de leurs officiers et les livreraient aux quartiers généraux des milices ouvrières. les plus proches. Mais les ministres bourgeois ne peuvent accepter un tel programme. En freinant la révolution sociale, ils poussent les ouvriers et les paysans à répandre dix fois plus de leur propre sang qu'il n'en faut dans la guerre civile. "</p>
<p>La thèse de Trotsky ne s'est avérée que trop vraie. Craignant la révolution plus que Franco, le gouvernement de Front populaire ne fit aucune propagande en direction des paysans des forces franquistes, et derrière leurs lignes. Le gouvernement refusa absolument de promettre la terre à ces paysans, et cette promesse n'aurait eu aucun impact tant que le gouvernement n'aurait pas décrété effectivement la remise des terres aux comités paysans dans ses propres zones, à partir desquelles les nouvelles se seraient répandues, par des milliers de canaux, jusqu'aux paysans du reste de l'Espagne. Craignant la révolution plus que Franco, le gouvernement avait rejeté tout projet (y compris celui d'Abd El Krim et d'autres Maures) de provoquer la révolution au Maroc par une déclaration d'indépendance. Craignant la révolution plus que Franco, le gouvernement appela le prolétariat international à pousser</p>
<p>" ses " Gouvernements à aider l'Espagne – mais il ne fit jamais directement appel au prolétariat international en dépit et contre ses gouvernements.</p>
<p>Nous ne sommes pas des doctrinaires. Nous ne proclamons pas la révolution tous les ' jours. Nous jugeons à partir de notre analyse concrète de la situation espagnole en mai 1937 : si la république ouvrière avait été instaurée en Catalogne, elle n'aurait pas été isolée ou écrasée. Elle se serait rapidement étendue au reste de l'Espagne.</p>
<p>2) Les fascistes seraient immédiatement intervenus. La deuxième justification de l'inopportunité de la prise du pouvoir en Catalogne recoupe la première, dans la mesure où elle nie implicitement l'impact de la prise du pouvoir sur les forces franquistes [5] .</p>
<p>Admettant qu'une révolution prolétarienne en mai se soit étendue dans toute l'Espagne loyaliste, les dirigeants de la C.N.T. expliquent :<br class='autobr' />
"Il est évident que, si nous l'avions voulu, le mouvement de défense se serait transformé en un mouvement purement libertaire. C'est très bien, mais... les fascistes auraient sans aucun doute profité des circonstances pour briser toutes les lignes de résistance ."</p>
<p>(Garcia Olivier) [6]</p>
<p>Bien qu'il traite ostensiblement de la situation spécifique de la Catalogne en mai, ce raisonnement est, en fait, beaucoup plus fondamental : " C'est un argument contre la prise du pouvoir par la classe ouvrière au cours de la guerre civile. " C'était également la ligne du P.O.U.M. Son comité central soutint que, dans le cas où le gouvernement refuserait de signer son propre arrêt de mort en convoquant une assemblée constituante (congrès de délégués des soldats, des paysans et des délégués syndicaux), ce serait une erreur que de lui arracher le pouvoir par la force :<br class='autobr' />
"Il [le P.O.U.M] croyait que les ouvriers protesteraient à temps contre la contre-révolution à laquelle le gouvernement procédait, et que la revendication d'une telle assemblée constituante deviendrait si forte que le gouvernement serait obligé de se soumettre. Il soutenait qu'une insurrection serait erronée et peu opportune tant que les fascistes ne seraient pas défaits, et même sur la question de déclencher ou non l'insurrection à ce moment là, les opinions divergeaient en son sein [7] ."</p>
<p>En d'autres termes, la C.N.T. et le P.O.U.M. appelaient au socialisme par le biais du gouvernement. Mais si le gouvernement ne donnait pas son accord, alors il fallait attendre au moins jusqu'à la fin de la guerre. Cela revenait en pratique à s'adapter de façon camouflée au mot d'ordre bourgeois-stalinien : " Finissons-en avec Franco, nous ferons la révolution après. "</p>
<p>La tactique du P.O.U.M. et de la C.N.T. – attendre d'en avoir fini avec Franco – signifiait concrètement la condamnation de la révolution. Car, comme nous l'avons déjà fait remarquer, le mot d'ordre bourgeois-stalinien d' " attente " était destiné à neutraliser les masses jusqu'à ce que l'Etat bourgeois soit rétabli. Pour cette raison précise, le bloc bourgeois stalinien et ses alliés anglo-français n'avaient pas l'intention d'en finir avec Franco, ou (plus vraisemblablement) de faire la paix avec lui, tant que la contre-révolution n'avait pas consolidé son pouvoir en Espagne loyaliste.</p>
<p>Nous avons commenté l'incapacité du Front populaire et de son Gouvernement à faire de la propagande révolutionnaire pour désintégrer les forces franquistes. Mais le gouvernement ne réussit pas plus à combattre Franco avec succès sur le plan militaire. Plus précisément, dans la guerre civile, il n'y a pas de séparation entre tâches politiques et tâches militaires. Craignant la révolution plus qu'il ne craignait Franco, le gouvernement concentrait d'énormes forces de soldats d'élite et de police dans les villes, détournant par là même des hommes et des armes nécessaires au front. Craignant la révolution plus qu'il ne craignait Franco, le gouvernement poursuivait une stratégie de guerre dilatoire, qui ne pouvait donner aucun résultat décisif, tant qu'il procédait à la contre-révolution. Craignant la révolution plus qu'il ne craignait Franco, le gouvernement était en train de subordonner les travailleurs basques et asturiens au commandement de la bourgeoisie basque traître qui allait bientôt capituler sur le front Nord. Craignant la révolution plus qu'il ne craignait Franco, le Gouvernement était en train de saboter directement les fronts de l'Aragon et du Levant tenus par la C.N.T. Craignant la révolution plus qu'il ne craignait Franco, le gouvernement donnait aux agents fascistes (Asensio, Villalba, etc.) la possibilité de livrer des forteresses loyalistes à Franco (Badajoz, Irun, Malaga) [8] .</p>
<p>La contre-révolution portait des coups terribles au moral des troupes antifascistes. " Pourquoi mourrions-nous en combattant Franco quand nos camarades sont fusillés par le gouvernement ? " Cet état d'esprit si dommageable à la lutte contre le fascisme prédominait après la journée de mai et était très difficile à combattre.</p>
<p>De ce fait, par tous ces moyens, la politique gouvernementale facilitait les incursions militaires de Franco. L'instauration d'une république ouvrière aurait mis fin à la tromperie, au sabotage, à la démoralisation. Dotée de l'instrument de la planification étatique, la république ouvrière aurait pu utiliser comme aucun régime capitaliste l'intégralité des ressources matérielles et morales de l'Espagne loyaliste.</p>
<p>Loin de permettre aux troupes fascistes de percer, seul le pouvoir ouvrier pouvait conduire à la victoire sur Franco.</p>
<p>3) La menace d'intervention : La C.N.T. se réfère confusément aux navires de guerre anglais et français apparus dans le port le 3 mai, et à des plans de débarquement de troupes anglo-françaises. " Dans l'éventualité d'un triomphe du communisme libertaire, il aurait été écrasé un peu plus tard par l'intervention des puissances capitalistes et démocratiques. " (Garcia Oliver)</p>
<p>Les références de la C.N.T. à des navires de guerre précis, à un complot précis, obscurcit délibérément le caractère fondamental du problème . Toute révolution sociale doit affronter le danger de l'intervention capitaliste. La révolution russe dut survivre tant à la guerre civile financée par les capitalistes qu'à l'intervention impérialiste directe. La révolution hongroise fut écrasée par l'intervention aussi bien que par ses propres erreurs. Néanmoins, quand les sociaux-démocrates allemands et autrichiens justifièrent la stabilisation de leurs républiques bourgeoises par le fait que les puissances alliées pourraient intervenir contre les Etats socialistes, les socialistes révolutionnaires et les communistes du monde entier – comme les anarchistes – dénoncèrent les Kautsky et les Bauer comme des traîtres, et ils eurent raison.</p>
<p>Le prolétariat autrichien et allemand, disaient alors les révolutionnaires, doit compter avec la possibilité d'une défaite due à l'intervention anglo-française, parce que les révolutions courent toujours ce danger, mais attendre le moment hypothétique où les Alliés seraient trop préoccupés pour intervenir, c'était manquer la conjoncture favorable à la révolution. Mais les sociaux-démocrates l'emportèrent... et finirent dans les camps de concentration de Hitler et Schuschnigg.</p>
<p>Ni les cercles de la C.N.T. ni ceux du P.0,U.M. n'osèrent avancer qu'il existait une quelconque situation conjoncturelle spécifique qui rendait en mai 1937 l'intervention capitaliste plus menaçante qu'à un autre moment. Les défenseurs de cette thèse se réfèrent simplement au danger d'intervention, sans y ajouter d'analyse spécifique. Nous posons la question l'intervention était-elle plus dangereuse en mai 1937 qu'au moment de la révolution d'avril 1931 par exemple ? En mai 1937, les travailleurs avaient tous les avantages. En 1931, le prolétariat européen était prostré au fond du puits de la crise mondiale. Les travailleurs allemands n'avaient pas encore été livrés à Hitler par leurs dirigeants – sans combat – mais le prolétariat français était aussi assoupi que s'il était accablé par un dictateur. La situation en France, pays limitrophe, est décisive pour l'Espagne. Et, en mai 1937, le prolétariat français entamait la deuxième année du soulèvement ouvert par les grèves révolutionnaires de juin 1936. Il est inconcevable que les millions de travailleurs socialistes et communistes de France, déjà irrités par la neutralité, et maintenus dans cette ligne avec les plus grandes difficultés, par leurs dirigeants, aient permis l'intervention capitaliste en Espagne, qu'elle soit le fait de la bourgeoisie française ou d'une autre. La transformation de la lutte en Espagne, de combat pour la sauvegarde d'une république bourgeoise, en combat pour la révolution socialiste, aurait enflammé les prolétariats français, belge et anglais, bien plus que ne le fit la révolution russe, car cette fois la révolution aurait été à leur porte.</p>
<p>Face à un prolétariat vigilant, qu'aurait pu faire la bourgeoisie ? La bourgeoisie française aurait ouvert ses frontières à l'Espagne, non pour l'intervention mais pour le commerce, permettant au nouveau régime de s'assurer des marchandises – ou bien elle aurait eu à affronter immédiatement la révolution chez elle. La république ouvrière espagnole n'aurait pas, comme le firent Caballero et Negrin, aidé et encouragé la " non-intervention ". L'Angleterre, indissolublement liée au sort de la France, n'aurait pas pu intervenir, non seulement à cause du poids de la France, mais aussi à cause du poids de sa propre classe ouvrière, pour laquelle la révolution ibérique aurait ouvert une nouvelle époque. Le Portugal aurait dû immédiatement faire face à la révolution. L'Allemagne et l'Italie auraient, bien entendu, cherché à augmenter leur aide à Franco. Mais la politique anglo-française aurait toujours été : ni une Espagne socialiste, ni une Espagne tenue par Hitler ou Mussolini. En voulant jouer indistinctement sur les deux tableaux, l'impérialisme anglo-français aurait été contraint de restreindre l'intervention italo-allemande dans les limites qui puissent empêcher l'axe Rome-Berlin de dominer la Méditerranée.</p>
<p>Moins que tout autre, nous avons à apprendre que toutes les puissances capitalistes ont comme commun intérêt, et cherchent toutes la destruction de toute menace de révolution sociale. Il est néanmoins clair que les deux facteurs qui sauvèrent la révolution russe de l'anéantissement par l'intervention auraient joué en mai 1937 : en 1917, le prolétariat mondial, inspiré par la révolution, imposa l'arrêt de l'intervention, tandis que les impérialistes ne pouvaient pas oublier suffisamment leurs divergences pour ne pas s'unir autour d'un plan unique d'anéantissement de la république ouvrière. Le prolétariat européen étant à nouveau mobilisé, c'est à leurs risques et périls que les impérialistes auraient cherché à éteindre l'incendie espagnol.</p>
<p>Oui nous invoquons par-dessus tout l'aide du prolétariat mondial Vous, les staliniens pour qui les masses ne sont désormais rien d'autre que des carcasses que vous offrez en sacrifice sur l'autel de l'alliance avec les impérialistes démocratiques ; vous les bureaucrates dont le mépris des masses, sur le dos desquelles vous vous dressez, vous fait oublier que ces mêmes masses, qui vous servent encore de capital moral et matériel, et qui s'amenuise sous votre gestion incompétente, ont conduit victorieusement la révolution d'Octobre et la guerre civile ! Nous savons que vous n'aimez pas que l'on vous rappelle qu'en 1919-1922, le prolétariat mondial a sauvé l'Union soviétique des impérialistes. Les capacités révolutionnaires de la classe ouvrière sont une chose que vous en êtes venus à haïr et à craindre, car ils menacent vos privilèges.</p>
<p>Ce sont les staliniens qui croient à la possibilité d'une coexistence pacifique des Etats capitalistes et ouvriers, pas nous. Il est certain que l'Europe capitaliste ne supporterait pas indéfiniment l'existence d'une Espagne socialiste. Mais la conjoncture spécifique de mai 1937 était assez favorable pour permettre à une Espagne ouvrière d'installer son régime intérieur et de se préparer à résister à l'impérialisme en étendant la révolution à la France et à la Belgique, puis de mener une guerre révolutionnaire contre l'Allemagne et l'Italie, dans des conditions qui auraient précipité la révolution dans les pays fascistes. C'est la seule perspective révolutionnaire en Europe, dans cette période qui précède la prochaine guerre, que la révolution commence en France ou en Espagne. Qui ne l'accepte pas rejette la révolution socialiste.</p>
<p>Les risques ? " Il serait évidemment fort commode de faire l'histoire si l'on ne devait engager la lutte qu'avec " des chances infailliblement favorables " écrivait Marx pendant que la Commune vivait encore. Clairvoyant, il voyait :</p>
<p> " le " hasard " malheureux et décisif (. . .) dans la présence des Prussiens en France et dans leurs positions si près de Paris.</p>
<p> Les travailleurs parisiens devant l'alternative ou de relever le défi ou de succomber sans combat. Dans le dernier cas, la démoralisation de la classe ouvrière serait un malheur bien plus grand que la perte d'un nombre quelconque de " chefs ". Grâce au combat livré à Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et l'Etat capitaliste est entrée dans une nouvelle phase.</p>
<p> Quelle qu'en soit l'issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d'une importance historique universelle."</p>
<p>(Lettre à Kugelmann, du 17 avril 1871, éd. Anthropos.)</p>
<p>Berneri avait raison. Ecrasée entre les Prussiens-franquistes et Versailles-Valence, la Commune de Catalogne aurait pu faire jaillir une flamme embrasant le monde. Et dans des conditions incomparablement plus favorables que celles de la Commune !</p>
<p>Nous avons tenté d'analyser le plus sérieusement possible les raisons que la direction centriste a données pour ne pas engager une lutte pour le pouvoir contre la contre-révolution. Comme ils ne sont pas des réformistes invétérés, mais des centristes, ils sont tentés de justifier leur capitulation en faisant référence à la situation "spéciale", " spécifique ", de l'Espagne de mai 1937, mais sans donner de détails précis. A l'examen, nous avons trouvé que, comme toujours dans le cas d'alibis de ce type, les références à la situation spécifique sont dénuées de sens et cachent un retrait fondamental par rapport à la voie révolutionnaire. Ce ne sont pas des erreurs de fait, mais des divergences de principe qui, d'un point de vue mondial et de classe, séparent les révolutionnaires tant des dirigeants réformistes que des centristes.</p>
<p>Le mardi 4 mai au matin, les travailleurs armés des barricades qui recouvraient Barcelone se sentirent à nouveau, comme le 19 juillet, les maîtres de leur monde. Comme le 19 juillet, les éléments bourgeois et petits-bourgeois terrifiés se cachaient dans leurs maisons. Les syndicalistes dirigés par le P.S.U.C. restaient passifs. Seule, une fraction de la police, les gardes armés du P.S.U.C. et les voyous armés d'Estat Catala se tenaient sur les barricades gouvernementales qui se limitaient au centre de la ville, entourées par les travailleurs en armes. Le premier discours radiodiffusé de Companys, une déclaration selon laquelle la Generalidad n'était pas responsable de la provocation de la Telefonica, indique l'état de la situation. Chaque faubourg de la ville, sous la direction des comités de défense locaux aidés par les groupes du P.O.U.M., de la F.A.I. et de la Jeunesse libertaire, était fermement contrôlé par les travailleurs. Il n'y eut pour ainsi dire aucun coup de feu lundi soir tant la domination ouvrière était totale. Tout ce qui manquait aux travailleurs pour instaurer leur pouvoir, c'était la coordination et l'action commune sous la direction du centre... Au centre, la Casa C.N.T., les dirigeants interdirent toute action et ordonnèrent aux travailleurs de quitter les barricades [9] .</p>
<p>Les dirigeants de la C.N.T. ne s'intéressaient pas à l'organisation des masses armées. Ils étaient occupés par une négociation interminable avec le gouvernement. C'était un jeu qui convenait parfaitement à ce dernier : retenir les masses sans direction derrière les barricades, en les berçant de l'espoir que l'on trouverait une solution décente. La réunion au palais de la Generalidad traîna jusqu'à 6 heures du matin. Ainsi, les forces gouvernementales gagnèrent assez d'espace vital pour fortifier les bâtiments gouvernementaux, et, à l'instar des fascistes en juillet, elles occupèrent les tours de la cathédrale.</p>
<p>Le mardi matin à 11 heures, les dirigeants se rencontrèrent, non pour organiser la défense, mais pour élire un nouveau comité pour négocier avec le gouvernement. Alors Companys trouva un nouveau truc : Bien sur, nous pouvons en arriver à un accord à l'amiable, nous sommes tous des antifascistes, etc., etc., disaient Companys et le Premier ministre Taradellas. – Mais nous ne pouvons pas engager de négociations tant que les rues ne sont pas désertées par les hommes armés. Sur quoi le comité régional de la C.N.T. passa le mardi avec un micro, appelant les travailleurs à quitter les barricades. " Nous vous appelons à baisser vos armes. Pensez à notre grand but, commun à tous... L'unité avant tout. Déposez vos armes. Un seul mot d'ordre : Nous devons travailler à abattre le fascisme ! " Solidaridad obrera eut l'audace de paraître, avec, en page 8, la relation de l'attaque du lundi contre la Telefonica, sans mentionner l'édification des barricades, ne donnant d'autres directives que " restez calmes " afin de ne pas alarmer les miliciens du front auxquels parvenaient des centaines de milliers d'exemplaires du journal. A 5 heures, des délégations du Comité national de l'U.G.T. et de la C.N.T. arrivèrent de Valence et publièrent en commun un appel au " peuple :" pour qu'il dépose les armes. Vasquez, secrétaire national de la C.N.T., se joignit à Companys dans l'appel radiodiffusé. On passa la nuit en nouvelles négociations (le Gouvernement était toujours prêt à passer un accord incluant l'abandon des barricades par les travailleurs !) dont sortit un accord pour un cabinet provisoire de quatre membres, appartenant à la C.N.T., au P.S.U.C., à l'Union paysanne et à l'Esquerra. Les négociations furent ponctuées d'appels aux dirigeants de la C.N.T. qui avaient de l'autorité, les invitant à se rendre sur les points où les travailleurs menaient l'offensive. C'est ainsi qu'à Coll Blanch, il fallait persuader ceux-ci de ne pas occuper les casernes. Tandis que d'autres appels arrivaient – des quartiers généraux des ouvriers du cuir, de l'Union médicale, du centre local de la Jeunesse libertaire, qui demandait du renfort au Comité régional, parce que la police attaquait...</p>
<p>Mercredi : Ni les nombreux appels à la radio, ni l'appel commun de l'U.G.T.-C.N.T., ni l'établissement d'un nouveau cabinet n'avaient arraché les travailleurs aux barricades. Sur les barricades, les travailleurs anarchistes déchiraient Solidaridad obrera et brandissaient les poings et les fusils vers les radios quand Montseny – rappelée de toute urgence de Valence après l'échec de Vasquez et de Garcia Oliver – les exhortait à la dispersion. Les comités de défense locaux transmirent à la Casa C.N.T. que les travailleurs ne se rendraient pas sans conditions. Très bien, donnons-leur des conditions. La C.N.T. fit parvenir par radio les propositions qu'elle faisait au Gouvernement : que les hostilités cessent, que chaque parti reste sur ses positions, que la police et les civils qui combattaient aux côtés de la C.N.T. (sans en être membres) s'en retirent complètement, que les comités responsables soient avertis dès que le pacte est rompu quelque part, que l'on ne réponde pas aux coups de feu isolés, que les défenseurs des locaux syndicaux restent passifs et attendent d'autres informations. Le gouvernement annonça bientôt son accord avec la C.N.T. Et comment pourrait-il en être autrement ? Le seul objectif du gouvernement était de mettre fin au combat des masses, pour mieux briser leur résistance, définitivement. De surcroît, " l'accord " n'engageait en rien le gouvernement. Le contrôle de la Telefonica, le désarmement des masses n'étaient pas mentionnés – et ce, non par hasard. L'accord fut suivi dans la nuit d'ordres de reprise du travail venant des centres locaux de la C.N.T. et de l'U.G.T. (cette dernière, il faut s'en souvenir, étant contrôlée par les staliniens). " Les organisations et les partis antifascistes réunis en session au palais de la Generalidad ont résolu le conflit qui a créé cette situation anormale ", déclarait le manifeste commun. " Ces événements nous ont appris que nous devrons désormais établir des relations de cordialité et de camaraderie, dont nous avons beaucoup regretté l'absence ces derniers jours. " Cependant, comme l'admettait Souchy, les barricades restèrent toutes en place dans la nuit de mercredi. Mais le jeudi matin, le P.O.U.M. ordonna à ses membres de quitter les barricades qui, pour la plupart, étaient encore sous le feu. Le mardi, le manifeste des Amis de Durruti, jusqu'alors assez froid avec le P.O.U.M., avait salué sa présence sur les barricades, présence qui démontrait qu'il s'agissait là d'une " force révolutionnaire ",. La Batalla du mardi était restée dans les limites de la théorie selon laquelle il ne devait pas y avoir de renversement insurrectionnel du gouvernement pendant la guerre civile, mais elle avait appelé à la défense des barricades, à la démission de Salas et Ayguadé, à l'abrogation des décrets de dissolution des patrouilles ouvrières. Si limité que fut ce programme, il contrastait tellement avec l'appel du Comité régional de la C.N.T. à déserter les barricades que le prestige du P.O.U.M. s'accrut très fort dans les masses anarchistes. Le P.O.U.M. avait là une occasion sans précédent de prendre la tête du mouvement.</p>
<p>Au lieu de cela, la direction du P.O.U.M. s'en remit une fois de plus à celle de la C.N.T. : elle ne fit pas de propositions publiques d'action commune avec la C.N.T., propositions qui auraient doté la rébellion embryonnaire d'un ensemble de revendications auxquelles devait accéder sa directive en toute une année, le P.O.U.M., d'une déférence servile à l'égard des dirigeants de la C.N.T., n'avait pas fait une seule proposition présentant un net caractère de front uni. Mais elle proposa une conférence en coulisses avec le Comité régional de la C.N.T. Quelles que fussent les propositions du P.O.U.M., elles étaient rejetées – Vous n'êtes pas d'accord ? alors n'en parlons plus Et le matin suivant (5 mai) la Batalla n'eut pas un mot à dire sur les propositions que le P.O.U.M. fit à la C.N.T., sur le comportement timoré des dirigeants de la C.N.T., de leur refus d'organiser la défense, etc. [10] . Au lieu de cela : " le prolétariat de Barcelone a remporté une victoire partielle sur la contre-révolution ". Et 24 heures plus tard, " la provocation contre-révolutionnaire ayant été repoussée, il faut quitter la rue. Travailleurs, retournez aux usines " (la Batalla, 6 mai). Les masses avaient réclamé la victoire sur la contre-révolution. Les bureaucrates de la C.N.T. avaient refusé le combat. Les centristes du P.O.U.M. avaient ainsi lancé un pont sur le gouffre qui séparait les masses des bureaucrates, en assurant celles-ci que la victoire était d'ores et déjà acquise.</p>
<p>Le mercredi, les Amis de Durruti avaient couru au front, appelant les travailleurs de la C.N.T. à ne pas tenir compte des ordres de désertion de la Casa C.N.T. et à continuer la lutte pour le pouvoir ouvrier. Ils avaient chaleureusement accueilli la collaboration du P.O.U.M. Les masses restaient sur les barricades. Le P.O.U.M., qui comptait au moins 30 000 travailleurs en Catalogne, pouvait faire pencher la balance dans n'importe quel sens. Sa direction la poussa vers la capitulation.</p>
<p>Coup plus terrible encore contre les travailleurs en lutte le Comité régional de la C.N.T. dénonça à toute la presse y compris la presse stalinienne et bourgeoise – les Amis de Durruti comme des " agents provocateurs " (en français dans le texte) ; ce qui, naturellement, fut publié partout en première page le jeudi matin. La presse du P.O.U.M. ne défendit pas les anarchistes de l'aile gauche contre cette calomnie répugnante.</p>
<p>Le jeudi fut rempli d'exemples de " victoires " au nom desquelles le P.O.U.M. appela les travailleurs à quitter les barricades.</p>
<p>Au matin, on trouva le corps brisé de Camillo Berneri là où les gardes du P.S.U.C., qui avaient enlevé cet homme fragile chez lui, la nuit précédente, l'avaient abandonné. Berneri, chef spirituel de l'anarchisme italien depuis la mort de Malatesta, chef de la révolte d'Ancône en 1914, échappé des griffes de Mussolini, avait combattu les réformistes (les dirigeants de la C.N.T. compris) dans Guerra di Classe, son journal très influent. Il avait caractérisé la politique stalinienne en trois mots " cela pue Noske ". Il avait défié Moscou par des mots retentissants : " Ecrasée entre les Prussiens et Versailles, la Commune de Paris avait allumé un incendie qui enflamma le monde. Que le général Goded de Moscou s'en souvienne. "Il avait déclaré aux masses de la C.N.T. : " Le dilemme : guerre ou révolution n'a plus aucune signification. Le seul dilemme, c'est : la victoire sur Franco, grâce à la guerre révolutionnaire, ou la défaite. " Son identification des staliniens à Noske était terriblement juste. Les staliniens-démocrates ont assassiné Camillo Berneri comme Noske, le social-démocrate, avait enlevé et assassiné Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.</p>
<p>Honneur à notre camarade Camillo Berneri. Souvenons nous de lui avec l'amour que nous portons à Karl et à Rosa. En écrivant, camarades, je ne peux m'empêcher de pleurer, de pleurer Camillo Berneri. La liste de nos martyrs est aussi longue que la vie de la classe ouvrière. Heureux ceux qui tombent en combattant l'ennemi de classe, qui tombent en pleine lutte au milieu de leurs camarades. Il est bien plus terrible de mourir seul du poignard de ceux qui se disent socialistes ou communistes, comme Karl et Rosa, comme nos camarades qui meurent dans les chambres d'exécution de l'exil sibérien. Le supplice de Camillo Berneri fut spécial. Il mourut entre les mains de " marxistes-léninistes staliniens ", tandis que ses amis les plus proches, Montseny, Garcia Oliver, Peiro, Vasquez, abandonnaient le prolétariat de Barcelone à ses bourreaux. Le jeudi 6 mai 1937. Gardons ce jour en mémoire.</p>
<p>Les dirigeants anarchistes et gouvernementaux étaient allés à Lerida le mercredi pour arrêter une force spéciale de 500 membres du P.O.U.M. et de la C.N.T. qui se hâtaient depuis Hucsca, pourvus d'artillerie légère. Les représentants de Valence et de la Generalidad avaient promis que si les troupes ouvrières n'avançaient pas, le gouvernement ne tenterait pas d'envoyer des troupes supplémentaires à Barcelone. Les troupes ouvrières s'étaient arrêtées, grâce à cette promesse et aux exhortations des dirigeants anarchistes. Cependant, le jeudi, on reçut des appels téléphoniques de militants de la C.N.T. des villes qui sont sur la route de Valence à Barcelone : " 5 000 gardes d'assaut sont en route. Devons-nous les arrêter ? " demandèrent les travailleurs de la C.N.T. Leurs Dirigeants leur ordonnèrent de laisser passer les gardes, ne dirent rien aux troupes ouvrières qui attendaient à Lerida, et turent la nouvelle de la venue des gardes.</p>
<p>Le jeudi à 3 heures, la Casa C.N.T. ordonna à ses gardes d'évacuer la Telefonica. Le gouvernement et la C.N.T. avaient passé un accord : chaque partie devait retirer ses forces armées. Dès que les gardes de la C.N.T. furent partis, la police occupa le bâtiment tout entier, et fit entrer des partisans du gouvernement pour accomplir le travail technique exécuté auparavant par des travailleurs de la C.N.T. La C.N.T. s'en plaignit au gouvernement qui n'avait pas tenu sa promesse. La Generalidad répondit : On ne peut pas revenir sur le " fait accompli " (en français dans le texte). Souchy, le porte-parole de la C.N.T., admit que " si les travailleurs des districts extérieurs avaient été immédiatement informés du cours des événements, ils auraient certainement insisté pour que des mesures plus fermes soient prises, et seraient retournés à l'attaque ". Ainsi, les dirigeants anarchistes ultra-démocratiques avaient tout simplement censuré les nouvelles !</p>
<p>Sous les ordres de la Casa C.N.T., les employés du téléphone avaient transmis tous les appels pendant les combats révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. Alors que, dès que le gouvernement eut pris la place, les locaux de la C.N.T. et de la F.A.I. furent coupés du centre.</p>
<p>Dans les rues que les travailleurs devaient emprunter pour retourner au travail, la police et les gardes du P.S.U.C. fouillaient les passants, déchiraient les cartes de la C.N.T. et arrêtaient ses militants.</p>
<p>A 4 heures, la gare principale de Barcelone, qui était aux mains de la C.N.T. depuis le 19 juillet, fut attaquée par le P.S.U.C. et les gardes d'assaut, avec des mitrailleuses et des grenades. Les faibles forces de la C.N.T. qui la gardaient tentèrent de téléphoner pour obtenir du renfort... A 4 heures, le général Pozas se présenta lui-même au ministère de la Défense de la Catalogne (dont le ministre appartenait à la C.N.T.) et informa poliment les camarades ministres que le poste du ministère catalan de la Défense n'existait plus, et que les armées catalanes constituaient désormais la IVe brigade de l'armée espagnole dont Pozas était le chef. Le cabinet de Valence avait pris cette décision sous l'autorité de décrets militaires demandant un commandement unifié, signés par les ministres de la C.N.T. Bien entendu, la C.N.T. remit le contrôle à Pozas.</p>
<p>Des nouvelles terribles arrivaient de Tarragone. Une imposante force de police était arrivée le mercredi matin et avait occupé le central téléphonique. Ce sur quoi, la C.N.T. avait appelé à l'inévitable conférence. Tandis que les négociations se déroulaient, les républicains et les staliniens s'armaient. Le jour suivant, ils prirent d'assaut le quartier général de la Jeunesse libertaire. Là-dessus, la C.N.T. demanda une nouvelle conférence, où on l'informa que la Generalidad avait envoyé des instructions explicites pour détruire les organisations anarchistes si elles refusaient de rendre les armes. (Il faut se rappeler que ces instructions provenaient d'un gouvernement qui comptait des ministres anarchistes.) Les représentants de la C.N.T. consentirent à rendre leurs armes, si le gouvernement libérait tous ceux qui avaient été arrêtés, remplaçait la police et les gardes du P.S.U.C. par l'armée régulière, et garantissait l'immunité pour les membres et les locaux de la C.N.T.</p>
<p>Bien entendu, le capitaine Barbeta, délégué du gouvernement, accepta. La C.N.T. déposa les armes et, pendant la nuit, les gardes d'assaut occupèrent ses locaux et tuèrent nombre d'anarchistes, dont Pedro Rua, l'écrivain uruguayen, venu combattre le fascisme, et qui était devenu commandant des milices. La Casa C.N.T. remarqua que c'était " renier la parole d'honneur donnée la soirée précédente par les autorités ". Pas un mot de tout cela ne fut rapporté aux masses de Barcelone, bien que la Casa C.N.T.-F.A.I. ait été très tôt au courant des événements [11].</p>
<p>Jeudi, à 18 heures, la nouvelle parvint à la Casa C.N.T. les premiers détachements de Valence,</p>
<p>1 500 gardes d'assaut, étaient arrivés à Tortosa, en route pour Barcelone. La Casa C.N.T. avait dit de ne pas s'y opposer, tout était arrangé, etc. Les gardes d'assaut occupèrent tous les locaux de la C.N.T.-F.A.I. et de la Jeunesse libertaire de Tortosa, arrêtèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, et en conduisirent certains, menottes aux mains, vers les prisons de Barcelone.</p>
<p>Les masses ne savaient rien des événements de Tarragone, de, Tortosa, de la Telefonica, de Pozas, de l'arrivée des gardes de Valence. Mais les attaques de travailleurs dans les rues, à la gare, le renouveau des combats sur les barricades, y rappelèrent beaucoup de ceux qui les avaient quittées.</p>
<p>Pour répondre aux événements catastrophiques du jeudi, la Casa C.N.T. " envoya une nouvelle délégation au gouvernement pour savoir ce que celui-ci avait l'intention de faire (Souchy), mais sans attendre de le savoir, elle publia un nouveau manifeste d'apaisement : tandis que les barricades retentissaient toujours, la Casa C.N.T. déclara :</p>
<p> " Maintenant que nous sommes revenus à la normale, que les responsables de la révolte ont été démis de leurs responsabilités publiques, que tous les ouvriers ont repris le travail, et que Barcelone est à nouveau calme [... ] la C.N.T. et la F.A.I. continuent à collaborer loyalement comme par le passé avec toutes les organisations politiques et syndicales du front antifasciste. La meilleure preuve en est que la C.N.T. continue à participer au gouvernement central, au gouvernement de la Generalidad et à toutes les municipalités. La presse de la C.N.T. a appelé au calme et a appelé la population à retourner au travail. Les nouvelles transmises par radio aux syndicats et aux comités de défense n'étaient que des appels au calme.</p>
<p> Une preuve supplémentaire que la C.N.T. ne voulait pas briser et n'a pas brisé le front antifasciste, c'est que lorsque le nouveau gouvernement de la Generalidad a été formé, le 5 mai, les représentants de la C.N.T. de Catalogne ont tout fait pour que sa tâche lui soit facilitée, et que le secrétaire de la C.N.T. en fasse partie."</p>
<p>Les membres de la C.N.T. qui contrôlaient le conseil de Défense (ministère) de la Generalidad ordonnèrent à toutes leurs forces de n'intervenir dans le conflit ni d'un côté ni de l'autre. Et ils veillèrent à ce que leurs ordres soient exécutés.</p>
<p>Le comité de Défense de la C.N.T. ordonna également à chaque district de Barcelone de ne pas venir au centre répondre aux provocations. Ces ordres aussi furent suivis, puisque, effectivement, personne n'y vint.</p>
<p> " Jusqu'à la fin, nombreux furent ces pièges tendus à la C.N.T., mais elle resta fermement sur ses positions et ne répondit pas à la provocation.</p>
<p> Jeudi soir : les gardes d'assaut et du P.S.U.C. continuent leurs raids, leurs arrestations, leurs fusillades. Et [...] la Casa C.N.T.-F.A.I. envoie une nouvelle délégation au gouvernement avec de nouvelles propositions pour cesser les hostilités : tous les groupes doivent se contraindre à retirer leurs gardes armés et leurs patrouilles des barricades ; relâcher tous les prisonniers ; éviter les représailles. "</p>
<p>Des nouvelles arrivèrent de Tarragone et Reus, " où les membres du P.S.U.C. et d'Estat Catala, profitant (!) de la présence de quelques gardes d'assaut qui passaient en allant vers Barcelone, utilisèrent leur avantage passager fourni par cette occasion pour désarmer et tuer les ouvriers " (Souchy).</p>
<p>" La C.N.T. tenta d'obtenir du gouvernement de Barcelone et de Valence la promesse que les gardes d'assaut n'entrent pas immédiatement (!) dans la ville, mais restent hors de ses limites jusqu'à ce que la situation se soit éclaircie... Il y eut quelques sceptiques quant à l'assurance que les troupes qui arrivaient seraient loyales envers les travailleurs. " Mais ce scepticisme (quand surgit-il ?) n'avait pas été partagé par les ministres de la C.N.T. des cabinets de Catalogne et de Valence qui avaient voté pour que le gouvernement central reprenne le contrôle de l'ordre public en Catalogne. Le ministère de l'Ordre public de Catalogne avait cessé d'exister depuis le 5 mai.</p>
<p>Dans la nuit du 6 au 7 mai : " Les anarchistes ont proposé maintes et maintes fois de négocier, impatients de terminer le conflit. " Naturellement, le gouvernement était toujours prêt à négocier, pendant que ses forces brisaient les reins de la classe ouvrière sous le couvert de la Casa C.N.T. Les travailleurs proches des anarchistes s'étaient rassemblés pour défendre Tortosa et Tarragone. A 4 heures, le Comité provincial – la direction de la C.N.T. catalane hors de Barcelone – informa la Casa C.N.T.-F.A.I. qu'il était prêt à retenir les gardes de Valence. Non, il ne faut pas, répondit la Casa C.N.T. A 5 h 15, le gouvernement et la Casa C.N.T. passèrent un autre accord . armistice, évacuation des barricades, libération des prisonniers de part et d'autre, reprise de leurs fonctions par les patrouilles ouvrières. Le comité régional transmit à nouveau par radio aux travailleurs : " Comme nous sommes parvenus à un accord [... ] nous voulons vous informer [... ] du rétablissement complet de la paix et du calme Gardez ce calme et voire présence d'esprit. "</p>
<p>Vendredi : Selon les ordres de la Casa C.N.T.-F.A.I., quelques travailleurs commencèrent à démolir les barricades. Mais celles des gardes d'assaut, de l'Estat Catala et du P.S.U.C. restaient intactes. Les gardes d'assaut désarmèrent systématiquement les travailleurs. Voyant que les forces gouvernementales continuaient l'offensive, les travailleurs retournèrent sur les barricades, contre la volonté de la C.N.T. comme du P.O.U.M. Mais la désillusion et le découragement gagnaient : beaucoup de travailleurs anarchistes avaient fait confiance jusqu'au bout à la C.N.T.-F.A.I., d'autres l'ayant perdue, s'étaient retournés vers la direction des travailleurs du P.O.U.M. jusqu'à ce qu'on leur ordonne de quitter les barricades. Les Amis de Durruti et les bolcheviks-léninistes furent capables de ramener les travailleurs sur les barricades les nuits de jeudi et de vendredi, mais ils n'étaient pas assez forts, pas assez implantés dans les masses pour les organiser pour une lutte de longue haleine.</p>
<p>Dans la nuit du vendredi, les gardes de Valence arrivèrent. Ils s'emparèrent immédiatement de la presse et de la direction des Amis de Durruti. Des groupes de gardes patrouillaient dans les rues pour intimider les travailleurs. " Le gouvernement de la Generalidad a réprimé l'insurrection avec ses propres forces ", déclara Companys. Voyons, s'écrièrent les dirigeants de la C.N.T., vous savez que ça n'était pas une insurrection, vous l'avez dit. " Nous devons déraciner les incontrôlables ", répondit Companys.</p>
<p>La promesse de libérer les prisonniers ne fut pas tenue. Au contraire, les arrestations de masse commencèrent. On avait également promis qu'il n'y aurait pas de représailles ; mais les semaines suivantes, il y en eut de brutales contre les villes et les quartiers qui avaient osé résister. Le gouvernement, naturellement, garda le contrôle de la Telefonica – ce pour quoi il s'était lancé dans la lutte. Valence détenait maintenant le contrôle de la police, qui allait vite revenir aux staliniens. Valence s'était approprié le ministère de la Défense et l'armée de Catalogne, qui allaient rapidement tomber sous le contrôle de Prieto. Les patrouilles ouvrières seraient dissoutes sans retard, avec l'application du décret de Ayguade sur l'ordre public. L'autonomie catalane avait cessé d'exister avec l'arrivée des forces armées de Valence. Ayguade, " démissionné " d'après la C.N.T., allait dans une semaine siéger à Valence en tant que représentant de la Generalidad au gouvernement central... auquel la C.N.T. participait toujours.</p>
<p>Après l'entrée des gardes d'assaut à Barcelone, la Batalla se plaignit : " C'est une provocation. Ils tentent de changer notre victoire en défaite par une démonstration de force. " Et de pleurnicher : " C'est le P.O.U.M. qui a conseillé d'arrêter la lutte, d'abandonner les rues, de retourner au travail. Nul ne peut douter qu'il lut de ceux qui contribuèrent le plus au retour à la normale. " La pusillanimité de l'agneau poumiste ne l'avait donc pas sauvé de la gueule du loup. Pauvres politiciens en vérité, qui ne savent pas distinguer la victoire de la défaite !</p>
<p>Le mardi, un membre de l'exécutif central du P.O.U.M. avait dit à Charles Orr " nous ne nous sentons pas assez forts spirituellement ou physiquement pour prendre la tête de l'organisation des masses pour la résistance ". Ainsi... ils avaient théorisé leur impuissance en " victoire ", pour justifier l'arrêt de la lutte.</p>
<p>Supposons que le P.O.U.M. se soit mis en avant et, en dépit de la C.N.T., ait essayé de diriger les travailleurs au moins vers un réel armistice, c'est-à-dire, ait maintenu les travailleurs en armes et les entreprises prêtes à résister à une offensive ultérieure. Supposons même que cela ait échoué, et que le P.O.U.M. et les travailleurs aient été battus par la pure force des armes. " Dans le pire des cas, fit remarquer l'opposition au sein du P.O.U.M., on aurait pu organiser un comité central de défense, fondé sur la représentation des barricades. Pour cela, il aurait suffi de tenir d'abord un meeting des délégués de chacune des barricades du P.O.U.M. et de quelques barricades de la C.N.T., et de nommer un comité central provisoire. C'est ce à quoi travaillait le comité local du P.O.U.M., le mardi après-midi. Mais il ne rencontra aucune volonté d'exécution de la part de la direction centrale. " A tout le moins, un tel organe central directement enraciné dans les masses aurait pu organiser la résistance aux raids, aux arrestations, à l'interdiction de la presse, à la mise hors la loi des Amis de Durruti et du P.O.U.M. qui suivirent.</p>
<p>Il est certain que l'organisation de la résistance n'aurait pas fait plus de victimes que la capitula-</p>
<p>tion : 500 morts et 1 500 blessés, surtout le mardi après midi, lorsque la C.N.T. commença à se retirer ; des centaines d'autres morts ou blessés dans les " rafles " des semaines suivantes ; " l'épuration " des troupes du P.O.U.M. ou anarchistes envoyées les semaines suivantes sur la ligne de feu sans protection de l'aviation ou de l'artillerie ; l'assassinat de Nin et Mena, et d'autres dirigeants du P.O.U.M., des milliers et des dizaines de milliers de prisonniers dans la période qui suivit. La capitulation fit au moins autant de victimes que n'en auraient fait la lutte et la défaite.</p>
<p>L'opposition du P.O.U.M. – et elle n'était pas trotskyste n'avait que trop raison lorsqu'elle déclarait dans son bulletin du 29 mai :</p>
<p> Cette retraite, ordonnée sans conditions, sans avoir obtenu le contrôle de l'ordre public, sans la garantie des patrouilles ouvrières, sans organes concrets du front uni des travailleurs, sans explications satisfaisantes à la classe ouvrière, mettant tous les éléments en lutte (révolutionnaires ou contre-révolutionnaires) dans le même sac, constitue l'une des plus grandes capitulation et trahison du mouvement ouvrier."</p>
<p>La logique de fer de la politique est inexorable. Un cours erroné entraîne ses partisans dans des gouffres insoupçonnables. La direction anarchiste, déterminée à poursuivre sa politique de collaboration avec l'Etat bourgeois – il semble pourtant que ces hommes défiaient hier encore la monarchie au risque de leur vie – sacrifiait la vie et l'avenir de ses partisans de la manière la plus lâche. S'agrippant aux basques de la C.N.T., les dirigeants du P.O.U.M. chassaient les travailleurs des barricades en plein combat. Moins que tout autre, ils se seraient cru capables de tomber aussi bas une année auparavant. Des dirigeants qui ont trahi les travailleurs de telle façon sont irrévocablement perdus pour le mouvement révolutionnaire. Ils ne peuvent pas revenir en arrière, admettre leur terrible complicité. Ils sont également pitoyables, car, au lendemain de leur trahison, la bourgeoisie renforcée se dispensera de leurs services.</p>
<p>Rappelons aux partisans du P.O.U.M. un autre point sur lequel leur comparaison avec Pétersbourg en juillet, 1917 ne tient pas. L'échec de la " manifestation armée " fut suivi d'une chasse sauvage aux bolcheviks. Trotsky fut emprisonné, Lénine et Zinoniev durent se cacher, les journaux bolcheviques furent interdits. On cria " les bolcheviks sont des agents de l'Allemagne ". Toutefois, en quatre mois, les bolcheviks en arrivèrent à la révolution d'Octobre. J'écris six mois après les journées de mai, et le P.O.U.M. est toujours écrasé, mort. L'analogie ne tient pas sur ce point parce que telle est la différence : les bolcheviks s'étaient mis courageusement à la tête du mouvement de Juillet, et ils étaient devenus de ce fait la chair et le sang des masses, tandis que le P.O.U.M. leur tourna le dos, et, en retour, elles ne virent pas l'urgence de le sauver.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] La question épineuse de la justification de la reprise par les armées de la Telefonica fut " résolue " dans la presse stalinienne par quatre explications différentes, au moins :</p>
<p>1 – " Salas envoya la police républicaine armée pour y désarmer les employés, dont la plupart étaient membres des syndicats de la C.N.T. Pendant très longtemps, le service téléphonique avait été dirigé d'une manière qui appelait les critiques les plus graves, et il était impératif pour toute la conduite de la guerre que l'on remédie aux défauts du service. " (Le Daily Worker de Londres, 11 mai.)</p>
<p>2 – La police " occupa le central téléphonique. Ce faisant, la police n'entendait en aucune manière porter atteinte aux droits des travailleurs garantis par la loi (comme l'ont prétendu par la suite les provocateurs trotskystes). Ce que la police voulait, c'était mettre toutes les connections téléphoniques sous le contrôle immédiat du gouvernement. " (Imprecorr, 22 mai.) Toutefois, ce qui était " garanti par la loi ", c'était le contrôle ouvrier, sanctionné par le décret de collectivisation du 24 octobre 1936 !</p>
<p>3 – Une semaine plus tard, ce fut une nouvelle histoire , " Le camarade Salas se rendit à la Telefonica qui avait été occupée la nuit précédente par cinquante membres du P.O.U.M. et plusieurs éléments incontrôlables. Les gardes pénétrèrent par la force dans l'immeuble et chassèrent ses occupants. L'affaire fut rapidement réglée. Surpris par la rapidité de mouvement du gouvernement, les cinquante individus quittèrent le bâtiment et le central téléphonique fut à nouveau ( ! )) aux mains du gouveriieinent. " (Inprecorr, 29 mai.)</p>
<p>4 – La version finale fut publiée par la section catalane du Komintern comme l'histoire rapportée par Salas : " Tout d'abord, il n'y eut pas d'occupation de la Telefonica, pas plus qu'il ne fut question de l'occuper. Je reçus un ordre signé de Ayguade, ministre de l'Ordre public, selon lequel un délégué du gouvernement devait y être installé, et j'avais la responsabilité de veiller à ce qu'il le soit. Dans ce but, nous pénétrâmes dans le central téléphonique, le capitaine Menendez et moi, avec une escorte personnelle de quatre hommes. J'expliquai mon affaire et j'émis le souhait de parler avec un membre responsable du comité. On nous dit qu'il n'y en avait pas dans l'immeuble. Nous attendîmes toutefois en bas de l'escalier pendant qu'ils allaient voir. Deux minutes plus tard, quelques individus commencèrent à nous tirer dessus du haut des escaliers. Aucun de nous ne fut touché. Je téléphonai immédiatement aux gardes de venir, non pour occuper l'immeuble dans lequel nous étions déjà, mais pour l'entourer d'un cordon et empêcher quiconque d'entrer [...] Eroles [fonctionnaire anarchiste de la police] et moi sommes montés au sommet de l'immeuble, où ils étaient installés avec une mitrailleuse, des grenades à main et des fusils. Nous sommes montés ensemble sans escorte et sans arme. Au sommet, j'ai expliqué le but de ma visite. Ils sont descendus. Le délégué fut installé selon les ordres. Les forces ont été évacuées. Il n'y eut ni heurts ni arrestations. " Le témoignage de la C.N.T. stigmatise cette histoire comme un mensonge. Salas commença par désarmer les gardes et contraindre les travailleurs du téléphone à lever les mains. Les gardes des étages supérieurs ne sortirent que le jour suivant, après un accord selon lequel les deux parties devaient évacuer les lieux – accord promptement violé par le gouvernement. Les quatre versions staliniennes différentes attestent la difficulté de camoufler la simple vérité ; ils voulaient la fin du contrôle ouvrier sur la Telefonica et ils l'ont obtenue.</p>
<p>[2] Même le dirigeant de l ' I.L.P., Fermer Brockway, toujours àla droite du P.O.U.M., concède dans ce cas que " pendant deux jours les travailleurs dominèrent la situation. Une action audacieuse et unie des dirigeants de la C.N.T. aurait renversé le gouvernement ".</p>
<p>[3] Partisans français de Marceau Pivert, dirigeant du Parti socialiste ouvrier et paysan.</p>
<p>[4] Léon Trotsky, la Révolution espagnole (1930-1940), les Editions de Minuit.</p>
<p>[5] Un dirigeant anarchiste bien connu m'a dit " Vous, trotskystes, vous êtes des utopistes encore pires que nous ne l'avons jamais été. Le Maroc est aux mains de Franco, dirigé d'une main de fer. Notre déclaration d'indépendance du Maroc serait sans effet. " Je lui ai rappelé que la déclaration d'émancipation des esclaves de Lincoln avait été publiée alors que la Confédération tenait toujours le Sud. Les marxistes au moins devraient savoir que Marx et Engels donnèrent à cet acte politique un poids énorme dans la défaite du Sud. Un autre anarchiste disait : " Nos paysans ont déjà pris beaucoup de terres, et cependant cela n'a eu aucun impact sur les paysans dominés par Franco. " A force de questions, il admit toutefois que les paysans craignaient que le gouvernement ne tente de reprendre la terre après la guerre. En Russie aussi, les paysans s'emparèrent de beaucoup de terres en novembre 1917. Toutefois, ils la cultivèrent maussadement et craintivement. Le décret soviétique de nationalisation des terres eut un effet psychologique sur les paysans, et en fit dans leur grande maiorité des partisans du régime soviétique.</p>
<p>[6] Discours de Paris, l'Espagne et le monde (anarchiste), 2 juillet 1937.</p>
<p>[7] Fermer Brockway, secrétaire de l'I.L.P. (Parti indépendant du travail), la Vérité sur Barcelone, Londres 1937.</p>
<p>[8] La politique militaire du gouvernement est analysée en détail dans les chapitres XV et XVI.</p>
<p>[9] Pour les témoignages critiques des événements des jours suivants, je suis redevable à deux camarades américains, Lois et Charles Orr (ce dernier était l'éditeur de Spanish Revolution, journal du P.O.U.M. de langue anglaise), et au rapport long et documenté des bolcheviks-léninistes espagnols paru dans la Lutte ouvrière du 10 juin 1937.</p>
<p>[10] Le bulletin du P.O.U.M. en langue anglaise (cf. note 29) du 19 mai 1937 dit " Pris dans les rênes du gouvernement, [la C.N.T.] tenta de ménager les deux côtés par une " union " des opposants [...] L'attitude de la C.N.T. ne manqua pas de provoquer des résistances et des protestations. Le groupe des Amis de Durruti fit émerger la volonté des masses de la C.N.T., mais il ne fut pas capable d'en prendre la direction [ ] Les travailleurs, profondément éprouvés par la capitulation de leur fédération syndicale, regardent ailleurs pour trouver une nouvelle direction. Le P.O.U.M. devrait la leur fournir. "Ces lignes radicales n'étaient destinées qu'à l'exportation. Rien de tel ne parut dans la presse régulière du P.O.U.M. D'une façon générale Spanish Revolution a donné aux lecteurs anglais qui ne pouvaient pas suivre sa presse espagnole une image déformée de la conduite du P.O.U.M. : ce fut sa " face gauche ". Ceci dit sans aucune volonté de mettre en doute l'intégrité révolutionnaire du camarade Charles Orr, son éditeur, qui ne peut guère être tenu pour responsable de la disparité existant entre le bulletin anglais et la volumineuse presse du P.O.U.M. en espagnol.</p>
<p>[11] Ils ne rapportèrent l'événement que dans Solidaridad obrera des 15 et 16 mai.</p></div>
Pourquoi le mouvement trotskyste n'est pas parvenu à intervenir dans la grève générale de 1936 en France
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8826
https://www.matierevolution.org/spip.php?article88262026-05-18T22:04:00Ztext/htmlfrRobert ParisTrotskyFrance1936
<p>Pourquoi le mouvement trotskyste n'est pas parvenu à intervenir dans la grève générale de 1936 en France <br class='autobr' />
Rappelons d'abord la perspective que développait Trotsky pour la France de 1934-1938 : <br class='autobr' />
https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf.htm <br class='autobr' />
La question est posée directement à Trotsky par C.L.R. James lors de discussions en avril 1939... <br class='autobr' />
James. <br class='autobr' /> 1. Je serais heureux d'entendre ce que pense le camarade Trotsky de la fantastique montée de la combativité des (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique83" rel="directory">6- L'organisation du prolétariat</a>
/
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot42" rel="tag">France</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot43" rel="tag">1936</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Pourquoi le mouvement trotskyste n'est pas parvenu à intervenir dans la grève générale de 1936 en France</h2>
<p>Rappelons d'abord la perspective que développait Trotsky pour la France de 1934-1938 :</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf.htm</a></p>
<p>La question est posée directement à Trotsky par C.L.R. James lors de discussions en avril 1939...</p>
<p>James.</p>
<p> 1. Je serais heureux d'entendre ce que pense le camarade Trotsky de la fantastique montée de la combativité des ouvriers français et, parallèlement, de l'incontestable déclin de notre propre mouvement en France durant la même période. À la conférence de fondation, on a consacré six séances à la question française et, au dernier moment, il y a eu encore une discussion sur la résolution qu'on allait présenter. Cela donne une idée des difficultés. Cannon et Shachtman pensaient qu'il s'agissait exclusivement d'un problème de direction et d'organisation. Blasco pensait que les camarades français étaient capables d'analyser la situation politique, mais incapable d'intervenir activement dans la lutte des masses. Mon opinion personnelle est qu'un tel état de choses résulte de la composition sociale du groupe, de sa concentration à Paris et de l'intérêt prédominant qu'il porte aux questions purement politiques au détriment des problèmes des usines, encore que j'aie pu remarquer au milieu de 1937 un grand changement de ce point de vue. Je crois cependant qu'il s'agit d'une question qui demande une réflexion et une analyse sérieuse.</p>
<p> 2. La question de l'Espagne. Je crois qu'il n'est pas trop tard pour commencer, à partir de toutes les sources disponibles, une enquête sur l'activité organisationnelle de nos camarades en Espagne à partir de 1936. D'après tout ce que j'ai entendu dire, 500 camarades bien organisés à l'intérieur du P.O.U.M. auraient été capables d'essayer de prendre le pouvoir en mai 1937 . Je crois que nous avons beaucoup à apprendre des méthodes de travail appliquées par nos camarades, à l'intérieur comme à l'extérieur du P.O.U.M . Et comme, de même qu'en France et peut‑être en Hollande, et en Grande‑Bretagne où il y a entre nous et la social-démocratie des partis centristes dans lesquels il est vraisemblable que nous ayons à travailler comme nos camarades ont dû le faire dans le P.O.U.M., pour toutes ces raisons, je crois qu'il est très important de travailler à partir de l'expérience réelle de nos camarades en Espagne.</p>
<p>3. La section britannique. Vous êtes tous au courant de l'histoire de cette section : la scission de 1936 et la formation de deux groupes, l'un enraciné dans le Labour Party et l'autre à l'extérieur .</p>
<p>Quand le camarade Cannon est arrivé, à l'été 1938, la Revolutionary Socialist League a résulté d'une fusion entre l'ancienne Marxist League, qui avait fait scission avec Groves et le Marxist Group , et était en contact avec une vingtaine de camarades admirables d'Edinburgh . Le pacte d'unité et de paix stipulait que chaque groupe devait continuer son activité propre et qu'au bout de six mois, on tirerait un bilan. Aux dernières nouvelles, les frictions ont continué et c'est maintenant le groupe à l'intérieur du Labour Party qui domine.</p>
<p>Il existe aussi un autre groupe ‑ celui de Lee - à l'intérieur du Labour Party, qui a refusé de rien avoir à faire avec la fusion, disant qu'elle était vouée à l'échec. Le groupe Lee est très actif.</p>
<p>J'ai dit au camarade Cannon qu'en fin de compte j'étais arrivé à la conclusion a) que je n'avais aucune objection à ce que même la majorité des camarades du groupe fusionné soient dans le Labour Party, b) mais que le groupe indépendant, avec son journal, devait continuer. En dernière analyse, la fraction dans le Labour Party ne gagnerait pas beaucoup d'adhérents dans les circonstances actuelles et notre indépendance de groupe, avec un journal était absolument nécessaire. Wicks, Sara, Sumner et autres, de l'ancienne Marxist League, qui ont travaillé pendant quatre ans dans le Labour Party et s'y trouvaient encore, étaient tout à fait d'accord avec nous sur la nécessité d'une organisation indépendante. Les camarades du Labour Party voulaient un organe comme New International. Nous avons dit non ; nous voulions un journal comme l'ancien Militant mi- théorique et mi- d'organisation.</p>
<p> Il n'y a pas eu lieu de discuter plus avant la question britannique dans la mesure où on a eu le temps de l'étudier de loin. Il est clair que ni des conseils ni une politique ne peuvent faire des miracles.</p>
<p>La position de l'Independent Labour Party est pourtant importante pour nous. Organisationnellement, il est faible, mais il a quatre députés, un journal qui se vend entre 25 000 et 30 000 exemplaires par semaine, ses congrès et ses déclarations sont l'objet de publicité dans la presse bourgeoise ; il a suffisamment de soutien financier pour présenter quinze candidats aux élections dont la majorité ont perdu le dépôt de 750 livres par candidat. En général, il dit plutôt le même genre de choses que nous et recueille tout le soutien moral et financier qui nous revient, par exemple aux États-Unis où il n'y a rien, entre la social-démocratie et nous, du type de ce parti. En outre, l'I.L.P. a passé son temps à s'ouvrir puis se fermer, mais nous avons été incapables d'exploiter les scissions répétées et le mécontentement général de sa gauche. Si nous pouvions scissionner l'I.L.P. et, ainsi que Maxton a, de sa propre initiative, menacé de le faire, entraîner les Ecossais et laisser le champ libre en Angleterre, nous ne pourrions certes pas créer tout de suite un grand parti dirigeant, mais nous ferions un progrès extraordinaire.</p>
<p>Je crois que la résolution de 1936 sur les partis centristes, qui affirmait que l'l.L.P. allait bientôt tomber dans le stalinisme, était une erreur qui a désorienté la section anglaise. Maintenant, il semblerait que nos progrès futurs en Grande‑Bretagne dans la direction de l'l.L.P. vont dépendre largement des succès de notre section française (et de sa capacité) à attirer à elle les meilleurs éléments du P.S.O.P.. Je propose cependant que notre section britannique ne néglige nullement l'I.L.P. et que, par des brochures, dans sa presse par des articles, elle concentre son offensive sur ses points faibles et ses divergences internes et s'emploie de son mieux à aggraver les scissions qui se dessinent constamment en son sein afin de faciliter sa destruction.</p>
<p>Il y a enfin la question des camarades qui vont dans les usines, comme on l'a déjà fait dans une ou deux régions d'Amérique du Nord, où les intellectuels, déterminés à entrer en contact avec les masses, sont entrés dans l'industrie de l'alimentation et dans d'autres, partout où cela a été possible et, en certains endroits, avec un grand succès. Il me semble qu'en France et, très certainement en Grande‑Bretagne, cela constitue un moyen à tenter pour renforcer ce contact avec les masses qui est l'un des plus gros points faibles de notre parti dans les grandes villes comme Londres, Paris, et dans une certaine mesure, New York, tandis que le parti belge, basé en province sur une région industrielle est extrêmement bien organisé et, en dépit de certaines faiblesses politiques au cours de la dernière période, démontre que, dans toute montée comme celle qui s'est produite en France, il jouerait vraisemblablement un rôle plus important et réaliserait au moins des progrès infiniment plus substantiels que ne l'a fait notre section française.</p>
<p> Trotsky ‑ Oui, la question est de savoir pourquoi nous ne progressons pas en fonction de la valeur de nos idées, qui ne sont pas aussi dénuées de sens que le croient certains de nos amis. Nous ne progressons pas politiquement. <br class='autobr' />
Ce fait est l'expression du recul général du mouvement ouvrier dans les quinze dernières années. Quand le mouvement révolutionnaire décline de façon générale, quand une défaite suit une autre défaite, quand le fascisme s'étend sur le monde entier, quand le marxisme officiel s'incarne dans la plus formidable machine à duper les travailleurs, il va de soi que les révolutionnaires ne peuvent travailler que contre le courant historique général. Et cela, quand bien même leurs idées sont aussi intelligentes et exactes qu'on peut le souhaiter. C'est que les masses ne font pas leur éducation à travers des pronostics ou des conceptions théoriques, mais à travers l'expérience générale de leur vie. C'est là l'explication globale : l'ensemble de la situation est contre nous. Il faut que se produise un tournant dans la prise de conscience de classes, dans les réactions et les sentiments des masses, un tournant qui nous donnera la possibilité de remporter un grand succès politique.</p>
<p>Je me souviens des discussions en 1927 à Moscou après l'écrasement des ouvriers chinois par Tchiang Kaï‑chek. Nous l'avions prédit dix jours auparavant et Staline nous avait répondu par des affirmations de ce genre : « Borodine est vigilant », « Tchiang Kaï‑chek ne peut matériellement nous trahir », etc. Huit ou dix jours plus tard, c'était la tragédie et nos camarades exprimèrent leur confiance : notre analyse était si manifestement correcte que tout le monde s'en apercevait et que nous étions sûrs d'entraîner le parti. Je répondis que l'étranglement de la révolution chinoise était mille fois plus important pour les masses que toutes nos prédictions. Nos prédictions pouvaient convaincre une poignée d'intellectuels qui s'intéressaient à ces problèmes, mais pas les masses.</p>
<p>La victoire militaire de Tchiang devait inévitablement provoquer un reflux, une démoralisation, et ne pouvait en rien favoriser la progression d'une fraction révolutionnaire.</p>
<p>Depuis 1917, nous avons connu une longue suite de défaites. Nous sommes comme des gens qui tenteraient d'escalader une montagne et qui recevraient toujours et toujours des avalanches de pierre et de neige. Il s'est créé dans les masses en Asie et en Europe un sentiment nouveau de désespoir. Elles ont entendu quelque chose comme ce que nous disions il y a dix ou quinze ans du parti communiste, et elles sont pessimistes. C'est là l'état d'esprit général des masses. C'est la raison la plus générale. Il ne nous est pas possible de nous situer en dehors du courant historique général, hors de la disposition générale des forces. Le courant est contre nous, c'est clair. Je me souviens de la période entre 1908 et 1913, en Russie. À cette époque aussi nous étions en pleine réaction. En 1905 pourtant, nous avions les ouvriers avec nous, mais en 1908, et même en 1907, déjà, commença la grande réaction, le grand reflux. Tout le monde inventait des mots d'ordre et des méthodes nouvelles pour conquérir les masses, mais personne n'y arrivait. Tout ce qu'on pouvait faire à cette époque, c'était de former des cadres, mais ils fondaient ensuite littéralement. Il se produisit de nombreuses scissions, à droite, à gauche, vers le syndicalisme, ailleurs... Lénine restait à Paris avec un petit groupe, une secte. Il gardait pourtant confiance, car il savait qu'il y aurait bientôt des possibilités de redressement... C'est ce qui se produisit en 1913, où il y eut une vague dont la guerre brisa le développement. Pendant la guerre, il régna d'abord parmi les ouvriers un silence de mort. Les gens qui se réunirent à Zimmerwald étaient en majorité des éléments très confus.</p>
<p>Au plus profond des masses, dans les tranchées et ailleurs, il existait bien un état d'esprit nouveau, mais tellement souterrain, tellement terrorisé encore, que nous nous ne pouvions ni l'atteindre ni lui donner une expression. C'est pour cela que le mouvement se sentait si misérable, et même la majorité des gens qui s'étaient rencontrés à Zimmerwald allaient virer à droite pendant le mois suivant. Je ne cherche pas à dégager leurs responsabilités personnelles mais, là aussi, il faut une explication globale : c'est que le mouvement zimmerwaldien avait à nager contre le courant.<br class='autobr' />
Notre situation à nous est incomparablement plus difficile que celle d'aucune autre organisation, à aucune autre époque. Nous avons à subir le poids terrible de la trahison de l'Internationale Communiste qui s'était dressée justement contre la trahison de la II° internationale. La dégénérescence de la III° Internationale s'est accomplie si rapidement et de façon tellement inattendue que c'est la même génération à qui nous avons autrefois annoncé sa formation qui est encore là pour nous entendre aujourd'hui dénoncer sa trahison. Et ces hommes se souviennent qu'ils ont déjà une fois entendu tout cela.</p>
<p>Il faut tenir compte aussi de l'importance de la défaite de l'Opposition de gauche en Russie. Car la IV° Internationale, par sa naissance, est liée à l'Opposition de gauche russe, et les masses, d'ailleurs, nous appellent les « trotskistes ». On nous dit : « Trotsky veut prendre le pouvoir. Mais pourquoi donc l'a-t-il perdu ? » C'est évidemment une question de fond. Nous devons commencer par y répondre en expliquant la dialectique de l'histoire, de la lutte de classes : toute révolution engendre une réaction. Max Eastman a écrit que Trotsky accordait à la doctrine trop d'importance et que, s'il avait eu plus de bon sens, il n'aurait pas perdu le pouvoir. Effectivement, il n'est rien au monde qui soit plus convaincant que le succès et rien de plus repoussant, surtout pour les larges masses, qu'une défaite.</p>
<p> Il faut donc ajouter la dégénérescence de l'Internationale communiste, d'un côté, et, de l'autre, la terrible défaite de l'Opposition de gauche en Russie, suivie de son extermination. Ces faits‑là sont mille fois plus convaincants pour la classe ouvrière que notre pauvre petit journal, même quand il atteint le tirage fantastique des cinq mille exemplaires de notre Socialist Appeal . Nous sommes sur un frêle esquif au milieu d'un courant terrible. Sur cinq ou six bateaux, l'un coule, et on dit tout de suite que c'est la faute du pilote. Mais la véritable raison n'est pas là. La vérité, c'est que le courant était trop fort. Voilà l'explication la plus générale, celle que nous ne devons jamais oublier, si nous ne voulons pas sombrer dans le pessimisme ou le découragement, nous qui sommes l'avant‑garde de l'avant‑garde. Car cette ambiance marque tous les groupes qui se rassemblent autour de notre drapeau. Il y a des éléments courageux qui n'aiment pas aller dans le sens du courant : c'est leur caractère. Il y a des gens intelligents qui ont mauvais caractère, n'ont jamais été disciplinés et ont toujours cherché une tendance plus radicale ou plus indépendante : ils ont trouvé la nôtre. Mais les uns et les autres sont toujours plus ou moins des outsiders, à l'écart du courant général du mouvement ouvrier. Leur grande valeur a évidemment son côté négatif, car celui qui nage contre le courant ne peut pas être lié aux masses. Aussi la composition sociale d'un mouvement révolutionnaire qui commence à se construire n'est elle pas à prédominance ouvrière. Ce sont les intellectuels qui sont les premiers mécontents des organisations existantes. Partout, il y a aussi beaucoup d'étrangers qui, dans leur propre pays, ne se seraient sans doute pas mêlés aussi facilement au mouvement ouvrier. Un Tchèque sera plus facilement membre de la IV° Internationale au Mexique ou aux États-Unis qu'en Tchécoslovaquie même, et de même pour un Français aux États-Unis, car l'atmosphère nationale exerce une profonde influence sur les individus.</p>
<p>Les juifs, par exemple, sont souvent à moitié étrangers, pas tout à fait assimilés : ils adhèrent volontiers à toute tendance nouvelle, critique, révolutionnaire ou à moitié révolutionnaire, que ce soit en politique, en art ou en littérature. Une tendance révolutionnaire nouvelle, qui va contre le courant général dominant de l'histoire à un moment donné, se cristallise d'abord autour d'hommes qui sont plus ou moins coupés de la vie nationale, dans quelque pays que ce soit : et c'est précisément pour eux qu'il est le plus difficile de pénétrer dans les masses. Bien entendu, nous devons critiquer la composition sociale de notre organisation et la modifier, mais nous devons aussi comprendre qu'elle n'est pas tombée du ciel, qu'elle est déterminée, au contraire, aussi bien par la situation objective que par le caractère de notre mission historique en cette période.</p>
<p>Cela ne veut pas dire que nous puissions nous satisfaire d'une telle situation. Pour la France, par exemple, il existe, en outre, une vieille tradition du mouvement ouvrier qui n'est pas sans rapport avec la composition sociale du pays, surtout dans le passé : d'un côté une mentalité petite‑bourgeoise ‑ l'individualisme - et de l'autre, un élan, une extraordinaire capacité d'improvisation. Si on les compare à l'époque classique de la II° Internationale, on s'aperçoit que le parti socialiste français et la social-démocratie allemande, avaient au parlement le même nombre d'élus. Mais il n'est même pas possible de comparer les organisations. Les Français étaient tout juste capables de collecter 25 000 francs, et encore au prix des pires difficultés, tandis que pour les Allemands, trouver un demi‑million ne posait pas de problèmes. Les Allemands avaient dans leurs syndicats plusieurs millions d'ouvriers, les Français, eux, quelques millions qui ne payaient pas leurs cotisations. Engels terminait en ces termes une lettre dans laquelle il avait caractérisé l'organisation française : « Et comme d'habitude, les cotisations ne rentrent pas ! »</p>
<p>Notre organisation française souffre de la même maladie, le mal français traditionnel, cette incapacité d'organisation et, bien entendu, en même temps, de l'absence des conditions qui permettraient l'improvisation. En outre, dans la mesure où la France a connu une montée ouvrière, elle s'est produite en liaison avec le Front populaire. Dans ce contexte, la défaite du Front populaire a constitué la preuve que nous avions raison comme, auparavant, l'extermination des ouvriers chinois. Mais une défaite est une défaite, et elle se retourne directement contre les tendances révolutionnaires, au moins jusqu'à ce que se produise une nouvelle montée à un niveau supérieur. Il nous faut nous préparer surtout et attendre un élément nouveau, un facteur nouveau dans la configuration générale des forces.</p>
<p>Il y a en France des camarades comme Naville et d'autres qui sont venus à nous, il y a quinze, seize ans, alors qu'ils étaient encore de tout jeunes gens ; ce sont maintenant des hommes mûrs, et, pendant toute leur vie consciente, ils n'ont reçu que des coups, subi que des défaites, de terribles défaites, et ils en ont l'habitude. Ils apprécient hautement la justesse de leurs conceptions, ils sont capables de bonnes analyses, mais ils n'ont jamais été capables de pénétrer dans les masses, d'y travailler, ils n'ont jamais pu apprendre à le faire. Or il est terriblement nécessaire de regarder ce qui se passe dans les masses. Mais nous avons en France des camarades qui sont ainsi.</p>
<p>Je connais beaucoup moins bien la situation britannique, mais je crois qu'il y a là aussi des gens comme ça.</p>
<p>Pourquoi avons‑nous perdu des hommes ? Après ces terribles défaites mondiales, la montée ouvrière en France s'est réalisée à un niveau très bas, très primitif politiquement, sous la direction du Front populaire. Toute la période du Front populaire a été une sorte de caricature de notre révolution de février. C'est une honte pour la France, qui traversait voici cent cinquante ans, la plus grande révolution bourgeoise du monde, que ce mouvement ouvrier ait eu à passer par une caricature de la révolution russe.</p>
<p>James. ‑ Vous ne rejetterez donc pas toute la responsabilité sur le parti communiste ?<br class='autobr' />
Trotsky. ‑ Il constitue un facteur important dans l'élaboration de la mentalité des masses, et on peut dire, en effet, que la dégénérescence du parti communiste a été un facteur très actif.</p>
<p>En 1914, les bolcheviks dominaient complètement le mouvement ouvrier. Les statistiques les plus sérieuses démontrent qu'à la veille de la guerre les bolcheviks ne représentaient pas moins des trois quarts de l'avant‑garde ouvrière. Pourtant, avec le début de la révolution de février, les éléments les plus arriérés, les paysans, les soldats, et même d'anciens ouvriers bolcheviques ont été attirés dans ce courant Front populaire. Le parti bolchévique fut réduit à l'isolement et très affaibli. Le courant général était à un bas niveau politique, mais il était puissant et il aboutit finalement à la révolution d'Octobre. Il s'agit d'une question de rythme. En France, venant après toutes ces défaites, le front populaire a attiré des éléments qui avaient des sympathies pour nous sur le plan des idées, mais qui étaient engagés dans le mouvement des masses, et nous avons été encore plus isolés qu'auparavant, du moins pendant quelque temps.</p>
<p>Il faut tenir compte de tous ces éléments. Je peux même affirmer que nombre de nos dirigeants ‑ attention, pas tous !, surtout dans les sections les plus anciennes, se verront rejetés hors du mouvement de masse révolutionnaire lors du nouveau tournant et que de nouveaux dirigeants, une direction fraîche, naîtront dans le courant révolutionnaire.</p>
<p>En France, la régénération de notre groupe a commencé avec l'entrée dans le parti socialiste. Cette politique ne fut pas clairement comprise par tous ; elle nous permit pourtant de gagner de nouveaux militants. Malheureusement, ces recrues étaient habituées à un milieu large et, après la scission, elles se sont un peu découragées. Au fond, elles n'étaient pas suffisamment trempées, elles n'ont pas su s'accrocher et elles ont été reprises par le courant du Front populaire. C'est regrettable, mais explicable.</p>
<p>En Espagne, ces mêmes raisons ont joué un rôle identique, en plus ce déplorable facteur qu'a constitué le comportement du groupe de Nin. C'est lui qui représentait en Espagne l'Opposition de gauche russe, et, au cours de la première année nous n'avons pas tenté de mobiliser et d'organiser nos forces de façon indépendante. Nous espérions pouvoir gagner Nin a une conception correcte, etc. En public, l'Opposition de gauche le soutenait. Dans une correspondance privée, nous avons essayé de le convaincre, de le pousser, mais nous n'avons pas réussi. Nous avons perdu du temps. Fallait‑il le faire ? C'est difficile à dire. Si nous avions eu en Espagne un camarade expérimenté, nous aurions connu une situation bien plus favorable, mais nous n'en avions pas un seul. Nous avons placé nos espoirs en Nin, et sa politique a consisté en une série de manœuvres personnelles, destinées à esquiver ses propres responsabilités. Il jouait avec la révolution. Il était sincère, mais sa mentalité était celle d'un menchevik. C'était là un handicap effroyable, et qu'il était difficile de ne surmonter qu'au moyen de formules correctes mais falsifiées dès le départ par ceux‑là même qui nous représentaient dans la première période, les Nin. N'oubliez pas que nous avons perdu la première révolution, celle de 1905... Avant 1905, nous avions une tradition de grand courage et d'esprit de sacrifice, des forces. Après, nous étions réduits à l'état de misérable minorité, de trente à quarante hommes peut‑être. Puis il y eut la guerre...</p>
<p>James. ‑ Combien le parti bolchevique comptait‑il de militants ?</p>
<p>Trotsky. ‑ En 1910, dans tout le pays, quelques dizaines. Il y en avait pas mal en Sibérie. Mais en fait ils n'étaient pas organisés. Les gens que Lénine pouvait atteindre par lettre ou par un agent n'étaient pas plus de trente ou quarante. Notre tradition, les idées que nous avions répandues parmi l'avant-garde ouvrière constituaient un extraordinaire capital qui devait être utilisé, plus tard, au cours de la révolution, mais pratiquement, à cette date, nous étions complètement isolés.</p>
<p>L'Histoire a ses lois propres, très puissantes, plus puissantes que notre propre conception théorique de l'histoire ! Aujourd'hui en Europe, c'est la catastrophe, le déclin, l'extermination de tous les pays. Cela pèse lourdement sur les ouvriers. Ils voient d'un côté toutes ces combinaisons diplomatiques, ces mouvements d'armées, et de l'autre un groupe minuscule avec un petit journal qui donne les explications. Or le problème, pour eux, c'est qu'ils vont être mobilisés demain, que leurs enfants peuvent être tués. Il y a une terrible disproportion entre la tâche et les moyens.<br class='autobr' />
Si la guerre éclate maintenant, et il semble qu'elle doive éclater -, dans le premier mois, nous perdrons les deux tiers des militants que nous avons en France aujourd'hui. Ils seront dispersés d'abord : jeunes, ils seront mobilisés ; mais subjectivement, ils resteront fidèles au mouvement. Quant à ceux qui ne seront ni arrêtés, ni mobilisés et qui resteront fidèles, ‑ peut-être trois ou quatre, je ne peux dire combien au juste ‑, ils seront complètement isolés.</p>
<p>C'est seulement après plusieurs mois que critique et dégoût commenceront à se manifester à une grande échelle et un peu partout : nos camarades isolés, un blessé dans un hôpital, un soldat dans une tranchée, ou une femme dans un village, sentiront que l'atmosphère a changé, et prononceront une parole hardie. Et celui‑là même qui était un camarade tout à fait inconnu dans une section parisienne deviendra le leader d'un régiment, d'une division et se sentira un dirigeant révolutionnaire. C'est caractéristique de notre période.</p>
<p>Je ne veux pas dire par là qu'il faille nous résigner à l'impuissance de notre organisation française. Je crois sincèrement que, si les camarades américains nous aident, nous pouvons gagner le P.S.O.P. et faire un grand bond en avant. La situation est en train de mûrir et elle insiste pour que nous sachions exploiter cette occasion. Si nos camarades se laissent convaincre qu'il faut virer, la situation changera. Nos camarades américains doivent absolument retourner en Europe, et ne pas se contenter de donner des conseils. Avec le secrétariat international, il faut décider que notre section doit entrer dans le P.S.O.P. Il compte plusieurs milliers de membres. Pour une révolution, la différence n'est pas énorme mais pour le travail de préparation de l'avant‑garde, elle est considérable. Avec des éléments neufs, nous pouvons faire un énorme pas en avant.</p>
<p>Maintenant, aux États-Unis, nous avons un autre type de travail, et je crois que nous pouvons être très optimistes sans nous faire d'illusions, et sans exagérer. Aux États-Unis, nous avons un crédit‑temps supérieur. La situation n'est pas immédiatement aussi pressante, aussi aiguë. C'est important.</p>
<p>Ensuite, je suis d'accord avec le camarade Stanley qui écrit que nous pouvons maintenant remporter des succès très importants dans les pays coloniaux et semi‑coloniaux.</p>
<p>Nous avons un mouvement très important en Indochine. Je suis absolument d'accord avec le camarade James qu'il nous est possible d'avoir un très important mouvement nègre, parce que ces gens n'ont pas traversé de la même manière l'histoire des deux dernières décennies. En tant que masse, ils n'ont rien su de la révolution russe, ni de la Ill° Internationale. Ils peuvent commencer l'histoire comme si elle en était à ses débuts. Il nous faut absolument du sang frais. C'est pourquoi nous avons plus de succès dans la jeunesse. Dans la mesure où nous avons pu l'aborder, nous avons eu de bons résultats.</p>
<p>Les jeunes sont très attentifs à un programme révolutionnaire, clair et honnête.<br class='autobr' />
La Grande‑Bretagne et l'I.L.P. ? C'est aussi une tâche particulière. Je l'ai suivie d'un peu plus près quand j'étais en Norvège. Il me semble que nos camarades qui sont entrés dans l'I.L.P. ont fait avec lui la même expérience que nos camarades américains avec le S.P. Mais tous nos camarades ne sont pas entrés dans l'I.L.P. et, autant que j'aie pu le voir, ils ont mené une politique opportuniste et c'est pourquoi leur expérience dans l'I.L.P. n'a pas été si bonne. L'I.L.P. est resté presque comme il était avant, alors que le P.S. américain s'est vidé. Je ne sais comment il faut l'aborder maintenant. C'est une organisation de Glasgow. C'est un appareil local, avec de l'influence sur la machine municipale, dont j'ai dire qu'elle était très corrompue. C'est un travail à part de Maxton.</p>
<p>Les révoltes de la base sont un phénomène familier dans l'I.L.P. Au cours de la préparation d'un congrès, Fenner Brockway devient le patron de la partie qui se rebelle et obtient la majorité. Maxton annonce alors qu'il va démissionner. Fenner Brockway s'écrie : « Non, nous abandonnerons notre victoire ? Nous pouvons abandonner nos principes, pas notre Maxton ! ». Je crois que le plus important, c'est de les compromettre ‑ de les rouler dans la boue ‑, les Maxton et les Brockway. Il faut les identifier avec des ennemis de classe. Il faut compromettre l'I.L.P. par des attaques féroces, impitoyables, contre Maxton. Il est le bouc émissaire de tous les péchés du mouvement britannique, en particulier de l'I.L.P. C'est par de telles attaques, concentrées contre Maxton, des attaques systématiques dans notre presse, que nous pourrons hâter la scission dans l'I.L.P. En même temps, il nous faut souligner que, si Maxton est le laquais de Chamberlain , Fenner Brockway, lui, est le laquais de Maxton.</p>
<p>James. ‑ Et que pensez‑vous d'un journal indépendant, pour fustiger Maxton, etc. ?<br class='autobr' />
Trotsky - C'est une question pratique.</p>
<p>Si notre section en France entre dans le P.S.O.P., je crois que le S.I. devrait publier la Quatrième Internationale pour tous les pays de langue française, deux fois par mois. C'est juste une question de possibilité juridique. Je crois que, même si nous travaillons à l'intérieur du Labour Party, il nous faut avoir un journal indépendant, non pas en opposition à nos camarades qui sont dedans, mais plutôt pour échapper au contrôle de l'I.L.P.</p></div>
Appel des déportés à l'Internationale communiste en 1928
https://www.matierevolution.org/spip.php?article9047
https://www.matierevolution.org/spip.php?article90472026-05-08T22:28:00Ztext/htmlfrRobert ParisRussieTrotskyStalinisme
<p>Appel des déportés à l'Internationale communiste <br class='autobr' />
Trotsky <br class='autobr' />
13 janvier 1928 <br class='autobr' />
Nous soussignés, exclus des rangs du parti communiste de l'Union soviétique avant le XV° congrès de ce parti ou par décision de ce congrès, avons estimé nécessaire de faire appel en temps utile de cette exclusion auprès de l'organe suprême du mouvement communiste international, à savoir le VI° congrès du l'Internationale communiste . Cependant, sur ordre du G.P.U. (ou en partie sur résolution du comité central du (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique81" rel="directory">4- Ce qu'est le socialisme et ce qu'il n'est pas</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot25" rel="tag">Russie</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot99" rel="tag">Stalinisme</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Appel des déportés à l'Internationale communiste</h2>
<p>Trotsky</p>
<p>13 janvier 1928</p>
<p>Nous soussignés, exclus des rangs du parti communiste de l'Union soviétique avant le XV° congrès de ce parti ou par décision de ce congrès, avons estimé nécessaire de faire appel en temps utile de cette exclusion auprès de l'organe suprême du mouvement communiste international, à savoir le VI° congrès du l'Internationale communiste . Cependant, sur ordre du G.P.U. (ou en partie sur résolution du comité central du parti), nous, vieux‑bolcheviks, sommes exilés dans les régions les plus éloignées d'Union soviétique sans qu'aucune accusation soit portée contre nous, dans le but unique d'empêcher notre liaison avec Moscou et les autres centres ouvriers, et, par conséquent, avec le VI° congrès mondial. Nous estimons donc nécessaire, à la veille de notre départ forcé vers des régions lointaines de l'Union, d'adresser la déclaration présente au présidium du comité exécutif de l'Internationale communiste, en le priant de le porter à la connaissance des comités centraux de tous les partis communistes.</p>
<p> Le G.P.U. nous exile sur la base de l'article 58 du Code criminel, c'est‑à-dire pour « propagande ou agitation en faveur du renversement, de la sape ou de l'affaiblissement du pouvoir soviétique ou pour commettre des actes individuels contre-révolutionnaires ».<br class='autobr' /> Avec un calme dédain, nous rejetons la tentative d'appliquer cet article à des dizaines de bolcheviks‑léninistes qui ont beaucoup fait pour établir, défendre et consolider le pouvoir soviétique dans le passé et, qui, à l'avenir aussi, consacreront toutes leurs forces à défendre la dictature du prolétariat.<br class='autobr' /> La déportation administrative de vieux militants, sur ordre administratif du G.P.U., est tout simplement un nouveau maillon de la chaîne des événements qui ébranlent le P.C. soviétique. Ces événements auront une importance historique immense pour une série d'années. Les divergences de vues actuelles sont parmi les plus importantes de celles que connut l'histoire du mouvement révolutionnaire international. Il s'agit en substance de savoir comment ne pas mener à sa perte la dictature du prolétariat qui fut conquise en octobre 1917. La lutte dans le P.C. de l'U.R.S.S. se déroule dans le dos de l'I.C. ; celle-ci n'y participe pas, elle l'ignore même. Les documents principaux de l'Opposition consacrés aux grandes questions de notre époque continuent à être inconnus de l'Internationale communiste. Les partis communistes sont toujours placés devant le fait accompli et ne font qu'apposer leur estampille sur des décisions adoptées d'avance. Nous estimons qu'une telle situation est issue du régime absolument faux en vigueur dans le P.C. de l'U.R.S.S. et dans l'I.C. tout entière.<br class='autobr' /> L'âpreté exceptionnelle de la lutte au sein du parti, qui a amené notre exclusion de celui‑ci (et actuellement notre exil, sans qu'aucun fait nouveau puisse être invoqué pour le motiver), trouve précisément sa cause dans notre aspiration à faire connaître notre point de vue au parti et à l'I.C. Tant que Lénine était là, une telle activité était considérée comme normale et logique Les discussions se développaient à cette époque sur la base de la publication et de l'examen intégral de tous les documents concernant les questions litigieuses. Faute d'un tel régime l'I.C. ne peut devenir ce qu'elle doit être. La lutte pour le pouvoir du prolétariat international contre la bourgeoisie, extrêmement puissante, est encore entièrement devant lui. Cette lutte présuppose, du côté des partis communistes, une direction forte, jouissant d'une autorité morale, et capable d'agir par elle-même. Une telle direction ne peut être créée qu'au cours de nombreuses années, en sélectionnant les représentants les plus fermes, les plus aptes à déterminer leur action d'une façon autonome, les plus conséquents, les plus vaillants de l'avant‑garde du prolétariat. Dans l'exécution de leur tâche, des fonctionnaires, même les plus consciencieux, ne peuvent remplacer les guides de la Révolution. La victoire de la révolution prolétarienne en Europe et dans le monde entier dépend, dans une très large mesure, de la solution du problème de la direction révolutionnaire. Le régime intérieur de l'I.C. empêche de choisir et d'éduquer une pareille direction. Cela se manifeste surtout de façon éclatante par l'attitude des partis communistes étrangers en présence des procédures internes du P.C. de l'U.R.S.S. dont le sort est intimement lié au destin de l'I.C.<br class='autobr' /> Nous, Oppositionnels, nous avons brisé les normes de la vie du parti. Pourquoi ? Parce que nous avons été dépouillés illégalement de la possibilité d'exercer nos droits normaux de membres du parti. Pour porter notre point de vue à la connaissance du congrès, nous avons été contraints de prendre sur nous d'utiliser une imprimerie d'État. Pour réfuter devant la classe ouvrière la falsification de notre point de vue, et, en particulier, la vile calomnie relative à notre prétendue liaison avec un officier de Wrangel [1] et la contre‑révolution en général, nous avons arboré, à la manifestation du X° anniversaire, des pancartes portant les inscriptions suivantes :</p>
<p> « Feu à droite, contre les Koulaks, les Nepmen et les Bureaucrates ! »</p>
<p> « Réalisons les dernières volontés de Lénine ! »</p>
<p> « Pour une véritable démocratie dans le Parti ! »</p>
<p> Ces mots d'ordre, incontestablement bolcheviques, furent déclarés non seulement hostiles au parti, mais contre‑révolutionnaires. De nombreux signes montrent qu'il faut s'attendre également, dans l'avenir, à des tentatives de créer de toutes pièces de prétendus liens entre l'Opposition et les organisations de gardes-blancs et de mencheviks dont nous sommes plus éloignés que quiconque.<br class='autobr' /> Pour forger un tel amalgame, point n'est besoin de donner de motifs, pas plus d'ailleurs que pour nous déporter.<br class='autobr' /> Dans la déclaration que nous avons adressée au XV° congrès, signée des camarades Smilga , Mouralov , Rakovsky et Radek , nous avons annoncé notre soumission aux décisions du XV° congrès et notre détermination à cesser le travail fractionnel. Néanmoins, on nous a exclus et l'on nous déporte à cause de nos opinions. Mais, par‑dessus tout, nous avons déclaré, et nous répétons ici, que nous ne pouvons pas renoncer aux opinions exprimées dans nos thèses et dans notre plate‑forme, car le cours des événements confirme leur justesse.<br class='autobr' /> La théorie de la construction du socialisme dans un seul pays conduit inéluctablement à séparer le sort de l'U.R.S.S. de celui de la révolution prolétarienne internationale dans son ensemble. Poser ainsi la question, c'est saper, dans le domaine théorique et politique, les fondements même de l'internationalisme prolétarien. La lutte contre cette nouvelle théorie foncièrement anti‑marxiste, inventée en 1925 ‑ c'est‑à‑dire notre lutte pour les intérêts fondamentaux de l'I.C.‑ c'est ce qui a amené notre exclusion du parti et notre déportation administrative.<br class='autobr' /> La révision du marxisme et du léninisme, dans la question fondamentale du caractère international de la révolution prolétarienne, provient du fait que la période de 1923 à aujourd'hui a été marquée par de dures défaites de la révolution prolétarienne internationale (1923 en Bulgarie et en Allemagne, 1925 en Estonie, 1926 en Angleterre, 1927 en Chine et en Autriche [2] ). Ces défaites ont créé à elles seules la possibilité de ce qu'on a nommé la stabilisation du capitalisme, car elles ont consolidé provisoirement la situation de la bourgeoisie mondiale ; par la pression renforcée de celle‑ci sur l'U.R.S.S., ces défaites ont ralenti l'allure de l'édification socialiste ; elles ont renforcé les positions de notre bourgeoisie à l'intérieur ; elles ont donné à celle‑ci la possibilité de se lier plus fortement à beaucoup d'éléments de l'appareil d'État soviétique ; elles ont accru la pression de cet appareil sur celui du parti, et elles ont conduit à l'affaiblissement de l'aile gauche de notre parti. Au cours de ces mêmes années, il s'est produit en Europe une renaissance provisoire de la social-démocratie, un affaiblissement provisoire des partis communistes, et un renforcement de l'aile droite à l'intérieur de ces derniers. L'Opposition dans le P.C.R., en tant qu'aile gauche ouvrière, a subi des défaites en même temps que s'affaiblissaient les positions de la révolution prolétarienne mondiale.<br class='autobr' /> Si les partis de l'I.C. n'ont eu aucune possibilité d'apprécier exactement la signification historique de l'Opposition, la bourgeoisie mondiale, en revanche, a déjà émis son jugement sans ambiguïté. Tous les journaux bourgeois plus ou moins sérieux, dans tous les pays, considèrent l'Opposition du P.C.R. comme leur mortelle ennemie et envisagent au contraire la politique de la majorité actuellement dirigeante comme une transition nécessaire à l'U.R.S.S. vers le monde « civilisé », c'est‑à‑dire capitaliste.<br class='autobr' /> Le présidium de l'I.C. devrait, selon nous, rassembler les opinions exprimées par les chefs politiques et par les organes principaux de la bourgeoisie, en ce qui concerne la lutte intérieure du P.C.R., afin de permettre au VI° congrès la possibilité de tirer les conclusions politiques nécessaires sur cette question primordiale.<br class='autobr' /> L'issue et les leçons de la révolution chinoise, révolution qui constitue un des plus grands événements de l'histoire mondiale, ont été tenus dans l'obscurité, écartés de la discussion, et n'ont pas été assimilés par l'opinion publique de l'avant‑garde prolétarienne. En réalité, le comité central du P.C.R. a interdit la discussion des questions relatives à la révolution chinoise. Mais, sans l'étude des fautes commises, fautes classiques de l'opportunisme, il est impossible de concevoir dans l'avenir la préparation révolutionnaire des partis prolétariens d'Europe et d'Asie !<br class='autobr' /> Indépendamment de la question de savoir sur qui retombe la responsabilité immédiate de la direction des événements de décembre à Canton [3] , ces événements fournissent un exemple frappant de putschisme lors du reflux de la vague révolutionnaire. Dans une période révolutionnaire, une déviation vers l'opportunisme est souvent le résultat de défaites dont la cause immédiate réside dans une direction opportuniste. L'Internationale communiste ne peut faire aucun nouveau pas en avant sans avoir tiré préalablement les leçons de l'expérience de l'insurrection de Canton, en corrélation avec la marche d'ensemble de la révolution chinoise. C'est là une des tâches essentielles du VI° congrès mondial. Les mesures de répression prises contre l'aile gauche, non seulement ne répareront pas les fautes déjà commises, mais, ce qui est plus grave, n'apprendront rien à personne.<br class='autobr' /> La contradiction la plus flagrante et la plus menaçante de la politique du P.C.U.S. et de l'I.C. tout entière est constituée par le fait suivant : après quatre années de processus de stabilisation équivalant à un renforcement des tendances de droite dans le mouvement ouvrier, le feu continue à être, comme auparavant, surtout dirigé contre la Gauche. Dans la période qui vient de s'écouler, nous avons été témoins de fautes et de déviations opportunistes monstrueuses dans les partis communistes d'Allemagne, d'Angleterre, de France, de Pologne, de Chine, etc. Entre‑temps, l'aile gauche de l'I.C. a été l'objet d'un travail d'anéantissement qui se poursuit encore. Il est incontestable qu'actuellement les masses ouvrières d'Europe s'orientent politiquement vers la gauche, en raison des contradictions inhérentes au processus de stabilisation. Il est difficile de prédire à quelle allure se déroulera ce développement vers la gauche et quelle forme il prendra dans le proche avenir. Mais la campagne permanente contre les éléments de gauche prépare, pour le moment où s'aggravera la situation révolutionnaire, une nouvelle crise de direction semblable à celle que nous avons connue ces dernières années en Bulgarie, en Allemagne, en Angleterre, en Pologne, en Chine, etc., etc. ! Peut‑on exiger que des révolutionnaires, des léninistes, des bolcheviks, se taisent devant de telles perspectives ?<br class='autobr' /> Nous n'estimons pas nécessaire de réfuter à nouveau l'affirmation absolument fausse que nous nierions le caractère prolétarien de notre Etat, la possibilité de l'édification socialiste, ou même la nécessité de la défense inconditionnelle de la dictature prolétarienne contre ses ennemis de classe de l'intérieur et de l'extérieur. Ce n'est pas là‑dessus que porte la discussion ; elle porte sur l'appréciation des dangers qui menacent la dictature du prolétariat, sur les méthodes pour combattre ces dangers, et comment distinguer entre les véritables et faux amis, les véritables et faux ennemis.<br class='autobr' /> Nous affirmons qu'au cours des dernières années, sous l'influence de causes intérieures et internationales, le rapport des forces s'est modifié d'une manière défavorable pour le prolétariat ; que la place tenue par lui dans l'économie, dans la vie politique, économique et culturelle du pays, s'est amoindrie au lieu de grandir ; nous affirmons que, dans le pays, les forces de réaction thermidorienne se sont consolidées, et qu'en sous-estimant les dangers qui en découlent, ces dangers s'aggravent dans une proportion extraordinaire. En chassant l'Opposition du parti, l'appareil, inconsciemment, mais avec d'autant plus d'efficacité, rend service aux classes non prolétariennes qui ont tendance à se renforcer et à se consolider aux dépens de la classe ouvrière. C'est de ce point de vue que nous nous plaçons pour juger notre déportation, et nous ne doutons pas que dans un avenir prochain, l'avant‑garde du prolétariat mondial portera sur cette question le même jugement que nous.<br class='autobr' /> Les représailles contre les Oppositionnels coïncident avec une nouvelle aggravation des difficultés économiques sans précédent dans les dernières années. La pénurie de produits industriels, la perturbation de la collecte des grains après trois bonnes récoltes, la menace grandissante contre le système monétaire ‑ tout cela ralentit le développement des force productives, affaiblit évidemment les éléments socialistes de l'économie et empêche d'améliorer les conditions de vie du prolétariat et des paysans pauvres.<br class='autobr' /> Dans les conditions d'une aggravation de la situation en ce qui concerne les biens de consommation sur le marché, les ouvriers repoussent inévitablement les tentatives de réviser les conventions collectives dans le sens d'une baisse des salaires.<br class='autobr' /> Le G.P.U. assure que ces échecs colossaux du cours qui prévaut actuellement relèvent de la responsabilité criminelle des Oppositionnels exilés, dont le véritable crime a été de prédire à plusieurs reprises, au cours des dernières années, que toutes les difficultés actuelles seraient l'inévitable conséquence d'un cours économique erroné, et d'avoir réclamé à temps un changement de ce cours.<br class='autobr' /> La préparation du XV° congrès du parti ‑ convoqué après un intervalle d'un an et demi, en violation des statuts du parti ‑ a été elle-même une manifestation éclatante et grave de la violence croissante de l'appareil, s'appuyant de plus en plus sur des mesures de répression gouvernementale. De son côté, sans délibération et en brusquant les débats, le XV° congrès a adopté une résolution selon laquelle les congrès se réuniront dorénavant tous les deux ans.<br class='autobr' /> Dans un pays de dictature prolétarienne, dont le parti communiste est l'expression, il est apparu nécessaire, dix ans après la révolution d'Octobre, d'arracher au parti son droit élémentaire de contrôler, au moins une fois par an, l'activité de ses organes et avant tout de son comité central.<br class='autobr' /> Même dans les conditions les plus défavorables créées par la guerre civile et par la famine, les congrès se réunissaient parfois deux fois par an, mais jamais moins d'une fois. Alors le parti délibérait et décidait réellement, sur toutes les questions, ne cessant jamais d'être maître de son propre sort. Quelles forces contraignent donc maintenant à considérer les congrès comme un mal nécessaire qu'on cherche à réduire au minimum ?<br class='autobr' /> Ces forces ne sont pas celles du prolétariat. Elles sont la résultante d'une pression étrangère à celui‑ci, exercée par son avant‑garde. Cette pression a conduit à l'exclusion de l'Opposition et à la déportation des Vieux-bolcheviks en Sibérie et dans d'autres pays perdus.<br class='autobr' /> Nous repoussons l'accusation d'aspirer à créer un nouveau parti. Nous disons par avance que les éléments d'un dit deuxième parti se rassemblent en réalité à l'insu des masses du pli parti et avant tout de leur noyau prolétarien, au point de rencontre des éléments dégénérés de l'appareil du parti et de l'Etat et des nouveaux propriétaires. Les pires représentants de la bureaucratie, munis ou non de la carte du parti, n'ayant absolument rien de commun avec la révolution prolétarienne internationale, se groupent toujours davantage, créant ainsi des points d'appui pour un deuxième parti qui commence à se dessiner et qui, au cours de son développement, peut devenir l'aile gauche des forces thermidoriennes.<br class='autobr' /> L'accusation selon laquelle, nous, les défenseurs de la ligne historique du bolchevisme, aspirerions à créer un deuxième parti, sert en réalité inconsciemment à couvrir le profond travail souterrain des forces historiques hostiles au prolétariat. En face de ces processus, nous mettons l'I.C. en garde ; tôt ou tard, un jour viendra où ces processus seront évidents pour tous, mais chaque jour perdu compromet incontestablement le succès de la résistance.<br class='autobr' /> Il faut préparer le VI° congrès de l'I.C. selon les voies et moyens selon lesquels les congrès étaient préparés du temps de Lénine : publier tous les documents principaux se rapportant aux questions litigieuses, en finir avec la persécution des communistes coupables seulement d'avoir exercé leur droit de membres du parti ; dans la discussion d'avant congrès, poser dans toute son ampleur la question du rapport des forces à l'intérieur du P.C. R., ainsi que la question de la ligne politique suivie par ce dernier.<br class='autobr' /> Les questions litigieuses ne seront pas réglées par de nouvelles méthodes de répression. De telles mesures peuvent jouer un grand rôle positif lorsqu'elles servent à soutenir une ligne politique juste et à liquider plus facilement les groupements réactionnaires. En tant que bolcheviks, nous connaissons la valeur des mesures de répression révolutionnaires, et nous les avons appliquées à plusieurs reprises contre la bourgeoisie et ses agents, les s.r. et les mencheviks.<br class='autobr' /> Aussi ne pensons‑nous pas un seul instant à renoncer à ces mesures contre les ennemis du prolétariat. Mais nous nous souvenons avec fermeté que la répression dirigée par les partis ennemis contre les bolcheviks est demeurée impuissante. En fin de compte, c'est la politique juste qui est décisive.<br class='autobr' /> Pour nous, soldats de la révolution, compagnons d'armes de Lénine, notre déportation est l'expression la plus claire des changements dans le rapport des forces de classes dans ce pays et de la dérive opportuniste de la direction. En dépit de tout cela, nous demeurons fermement convaincus que la base du pouvoir soviétique est encore le prolétariat. Il est encore possible, au moyen d'un changement décisif dans la ligne de la direction, en corrigeant les erreurs déjà commises, par de profondes réformes, sans un nouveau soulèvement révolutionnaire, de renforcer et de consolider le système de la dictature prolétarienne. Cette possibilité peut devenir réalité si l'Internationale communiste intervient de façon décisive.<br class='autobr' /> Nous en appelons à tous les partis communistes et au VI° congrès de l'Internationale, demandant avec instance l'examen de toutes ces questions, ouvertement, et avec la participation de tous les membres du parti. Le Testament de Lénine n'a jamais paru plus prophétique qu'en ce moment. Personne ne sait combien de temps le cours des événements historiques va nous laisser pour corriger les erreurs qui ont été commises. Nous soumettant à la force, nous quittons nos postes dans le parti et les soviets pour un exil absurde et futile. Ce faisant, nous ne doutons cependant pas une minute que chacun d'entre nous et nous tous serons encore nécessaires au parti et qu'il aura besoin de nous, mais encore qu'à l'heure des grandes batailles qui sont devant nous, nous retrouverons tous nos places dans les rangs combattants du parti.</p>
<p>C'est sur la base de tout ce qui vient d'être dit que nous demandons instamment au VI° congrès de l'Internationale communiste de nous réintégrer dans le parti.</p>
<p>Signatures : M . Alsky ‑ A. Beloborodov ‑ A. Ichtchenko - L. Trotsky ‑ K. Radek ‑ Kh. Rakovsky ‑ E. A. Préobrajensky ‑ I. N. Smirnov ‑ L. Sérébriakov ‑ I. Smilga - L Sosnovsky ‑ N. I. Mouralov ‑ G. Valentinov - Nevelson-Man ‑ V. Eltsine ‑ V. Vaganian ‑ V. Maliouta ‑ V. Kasparova ‑S. Kavtaradzé ‑ Vilenskij (Sibiriakov).</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Piotr N. Wrangel (1878‑1928), général du tsar, avait été le dernier chef de l'armée blanche avec le soutien du gouvernement français en 1920. L'épisode de « l'officier de Wrangel » s'était produit l'année précédente. Un individu prétendant se nommer Stroilov s'était présenté aux dirigeants de l'Opposition qui cherchaient les moyens d'imprimer la plate‑forme de cette dernière. Le G.P.U. « révéla » que Stroilov ‑ qui ne fut pas officiellement « retrouvé » ‑ était un ancien officier de l'armée Wrangel. Mais l'Opposition démontre sans réplique que cet ancien officier de Wrangel était aussi agent du G.P.U. en service.<br class='autobr' />
Selon les services secrets polonais, Stroilov aurait été en réalité le célèbre Oupeninch, dit Opperput, l'homme qui noyauta puis décapita les organisations d'émigrés blancs et construisit le Trust. (cf. P. Broué, « La Main-d'œuvre blanche de Staline », Cahiers Léon Trotsky n° 24).</p>
<p>[2] Trotsky fait allusion ici à différentes défaites de l'I.C. ou du mouvement ouvrier, dans lesquelles la responsabilité des dirigeants de Moscou était engagée différemment. En Allemagne, après s'être décidé très tard à admettre l'existence d'une situation révolutionnaire, après avoir contribué à freiner les masses par une politique de « grand soir », l'I.C. avait sous‑estimé l'ampleur du recul d'Octobre et de la renonciation à l'insurrection. En Bulgarie, elle avait fait préparer un putsch qui fut réprimé dans le sang ; la Lettonie fut aussi le théâtre d'une insurrection manquée en 1925 ; en 1926, la grève générale britannique fut écrasée sans que le P.C. de l'U.R.S.S. ait jugé bon de rompre les relations au sein d'un comité syndical anglo‑russe avec les dirigeants réformistes qui cautionnaient et avaient la responsabilité de cet écrasement ; en Chine, Tchiang Kaï‑chek avait massacré les communistes à partir du « coup de Shanghai » et les forces du gouvernement chrétien social de Vienne avaient mitraillé en pleine capitale des manifestants ouvriers, faisant plus de trente morts.</p>
<p>[3] Après avoir porté pendant des mois la responsabilité de la politique de soutien au Guomindang et d'alliance avec Tchiang Kaï‑chek, et, après le début de la répression de celui-ci, après avoir continué cette politique avec ce qu'elle appelait « le Guomindang de gauche », la direction Staline‑Boukharine avait fait un brutal virage à gauche, sans doute dans la perspective du XV° congrès et pour étouffer les critiques de l'Opposition. Une fois de plus, son « gauchisme » avait revêtu la forme du putschisme, les militants communistes, seuls, se soulevant le 11 décembre 1927 au nom d'un « soviet de Canton » désigné par l'appareil. L'insurrection, privée du soutien populaire par sa conception même, ne dura que trois jours mais fut suivie d'une répression féroce. Trotsky nuancera plus tard son appréciation, comme on le verra dans ce volume, notamment dans sa correspondance avec Préobrajensky.</p></div>
Quand Boukharine expliquait que Trotsky était le tribun brillant et courageux du soulèvement, l'apôtre infatigable et enflammé de la Révolution
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8801
https://www.matierevolution.org/spip.php?article88012026-02-23T23:02:00Ztext/htmlfrRobert ParisTrotsky1917-1919Révolution
<p>De la dictature de l'impérialisme à la dictature du prolétariat <br class='autobr' />
(extrait de La lutte des classes et la Révolution en Russie) <br class='autobr' />
1917 <br class='autobr' />
N.I. Boukharine <br class='autobr' />
A la glorieuse mémoire des ouvriers et soldats de Moscou fusillés par les assassins bourgeois dans les grandes journées d'octobre. <br class='autobr' /> La contre-révolution se hâte trop de fêter sa victoire. Les balles ne nourrissent pas les affamés. La cravache des cosaques ne sèche pas les larmes des mères et des épouses. Ni les chaînes, ni les nœuds (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique30" rel="directory">4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu'à la deuxième guerre mondiale</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>,
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot45" rel="tag">Révolution</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">De la dictature de l'impérialisme à la dictature du prolétariat</h2>
<p>(extrait de La lutte des classes et la Révolution en Russie)</p>
<p>1917</p>
<p>N.I. Boukharine</p>
<p>A la glorieuse mémoire des ouvriers et soldats de Moscou fusillés par les assassins bourgeois dans les grandes journées d'octobre.</p>
<p> La contre-révolution se hâte trop de fêter sa victoire. Les balles ne nourrissent pas les affamés. La cravache des cosaques ne sèche pas les larmes des mères et des épouses. Ni les chaînes, ni les nœuds coulants n'épuisent la mer des souffrances. La baïonnette ne calme pas les peuples. Les ordres des généraux n'arrêtent pas la débâcle de l'industrie.</p>
<p>Ainsi parlait le manifeste des bolchéviki de juillet, publié le 12 août, le jour de la convocation de la Conférence de Moscou.</p>
<p>Il ne s'était pas passé trois mois depuis la victoire de la clique impérialiste, où les galons des généraux et les coffres-forts incombustibles des banquiers étaient devenus le symbole du gouvernement russe de pair avec la pique cosaque et les tribunaux « à tir rapide », lorsqu'un bond dialectique de l'histoire renversa complètement l'ancien rapport du « peuple » au pouvoir. Dans l'incendie d'une affreuse guerre civile, le front impérialiste a été enfoncé par la poussée vigoureuse de la masse des ouvriers et des soldats. La « poignée d'espions allemands », comme les bourgeois haineux appelaient les chefs du prolétariat, a été portée par la vague révolutionnaire au sommet de l'appareil nouveau du pouvoir des Soviets. La dictature de l'impérialisme s'est changée en dictature du prolétariat et des soldats-paysans, qui ont saisis leurs ennemis de classe dans leurs mains de fer.</p>
<p>De cette façon la révolution russe a passé à une phase nouvelle, la phase de la révolution socialiste. Les millions d'hommes dont se composent les classes laborieuses sont entrés en mouvement ; par leur soulèvement victorieux, ils ont provoqué en même temps une incroyable exaspération de la part de toutes les couches de la société, liées au capital financier.</p>
<p>La chute du régime impérialiste a été préparée par toute l'histoire précédente de la révolution. Mais cette chute et la victoire du prolétariat appuyé par le peuple pauvre des campagnes, victoire qui a ouvert des horizons inappréciables à l'univers entier, n'est pas encore le commencement d'une époque organique. La résistance de la bourgeoisie est seulement transportée dans d'autres centres et un autre milieu, et le pouvoir prolétario-paysan est placé devant la nécessité de briser cette résistance à quelque prix que ce soit.</p>
<p>Le capital international qui à tous les carrefours lance l'anathème sur « la grande émeute » des ouvriers et des soldats, soutient par tous les moyens la lutte armée de la contre-révolution et la « sape lente » des intellectuels et de leurs protecteurs par patriotisme. Et devant le prolétariat se pose, plus aigu que jamais, le problème de la révolution internationale.</p>
<p>Mais les hommes ne se posent que des problèmes qu'ils peuvent résoudre. Tout l'ensemble des rapports qui se sont formés en Europe, mène à cette fin inévitable. Ainsi la révolution permanente en Russie se transforme en révolution européenne du prolétariat, armé par ce même État impérialiste sur la tête duquel il lève déjà le couteau luisant de la guillotine.<br class='autobr' />
Le ministère « indépendant ». — La Conférence de Moscou.</p>
<p>La victoire de la contre-révolution lors des journées de juillet a abouti à un ministère formé de ministres ne « dépendant de personne, que de leur conscience », c'est-à- dire tout simplement dépendant complètement du capital. L'organe officiel de Milioukov, Retch, l'a déclaré urbi et orbi : « Les exigences des cadets — écrivait ce journal — ont certainement été posées à la base de l'activité du gouvernement tout entier... C'est justement pour cela, puisque les exigences fondamentales des cadets ont été acceptées, que le parti n'a pas cru possible de poursuivre la discussion pour des différenciations spécifiques de parti. »</p>
<p>Mais la forme où s'est moulée la victoire effective de la contre-révolution ne fut pas une forme de gouvernement purement cadet, mais l'instauration du régime bonapartiste de Kerensky.</p>
<p>Les événements de juillet, qui constituèrent un moment critique de la lutte révolutionnaire, ont été en fait un demi-soulèvement contre la bourgeoisie. La masse des ouvriers et des soldats, poussée par la politique du gouvernement, est sortie dans la rue, mais elle n'était pas capable alors d'une action décisive. Le parti prolétarien, qui déjà, à cette époque, avait conquis les sympathies des ouvriers et des soldats pétersbourgeois, comprenant toute la complexité de la situation et le caractère désespéré du soulèvement, se prononçait contre l'action. Cette dernière a pris ainsi le caractère indécis d'une démonstration à demi-pacifique.</p>
<p>Si l'action de juillet fut un demi-soulèvement, en revanche la victoire de la contre-révolution a été dans une certaine mesure aussi une demi-victoire. Les ultra-impérialistes ne purent organiser la boucherie, malgré tous leurs efforts. L'offensive de la contre-révolution commença sur le front entier. Mais les forces du patriotisme de clinquant des fabricants et des manufacturiers, malgré la protection des cravaches cosaques, des mitrailleuses, du contre-espionnage et de l'appareil judiciaire tsariste, n'en furent pas moins insuffisantes pour sucer définitivement à mort le prolétariat et la garnison. La contre-révolution n'était pas encore assez forte pour disperser les Soviets, alors que les Soviets étaient déjà trop faibles pour mener une contre-attaque décisive et puissante : traîtres au prolétariat, le sceau de Caïn sur le front, ils souffraient maintenant eux-mêmes sous le fardeau des suites de cette trahison. Ils s'étaient transformés en un paravent, en une forme décorative derrière laquelle se cachait un contenu réactionnaire. Mais la démocratie authentique — la démocratie ouvrière en premier lieu — était, elle aussi, hors d'état de rejeter en arrière par un coup subit l'impérialisme dont l'impudence croissait sans cesse : car elle était, sinon complètement en déroute, du moins affaiblie et temporairement désorganisée.</p>
<p>Ainsi s'était créé cet équilibre relatif des forces sociales qui forma une base au bonapartisme russe.</p>
<p>Le bonapartisme est caractérisé par le fait que des individus distincts acquièrent une importance hors de toute proportion avec leur rôle réel. Ils ne possèdent pas de base sociale autonome comme appui. Mais c'est à eux néanmoins qu'appartient le pouvoir dans l'État. La personnalité du bonapartiste peut avoir de l'importance par elle-même … tel fut Napoléon Ier, tel fut César. Mais elle peut être misérable et méprisable par essence, telle la personnalité de Napoléon III, ce « passager sur le trône royal », ou telle encore celle de Kerensky. Dans l'un et l'autre cas cependant, le sens social du bonapartisme reste le même : il exprime une forme cachée de la victoire de la contre-révolution, le dernier degré avant le pouvoir tout nu, découvert, de la clique réactionnaire. Subjectivement, le bonapartiste s'imagine qu'il se tient entre les classes, utilisant pour soi la lutte des classes, « tirant des bordées » entre les classes. Objectivement, il n'est que l'instrument des classes possédantes, qui l'utilisent. Dans ces conditions, ce qu'on appelle la lutte sur deux fronts est la lutte cachée du front contre la révolution.</p>
<p>Ordinairement, le héros du jeu bonapartiste est un renégat. Il doit passer d'abord par un stage démocratique donné, avant que d'être reçu dans les salons politiques des dominateurs du monde. Il lui faut l'auréole du « héros populaire », du « sauveur de la patrie ». Il lui faut la popularité parmi les masses, les ovations et « l'amour du peuple ». Cela peut être un aventurier au passé suspect, ou un révolutionnaire honnête dans le passé, se tournant vers un présent suspect ; cela peut être un civil qui devient un militaire, cherchant à se créer une garde prétorienne, ou un militaire qui s'empare des affaires civiles ; cela peut être un homme d'action, qui, par ses « exploits », met en valeur son héroïsme, ou un héros phraseur, un charlatan de la langue, laquelle se meut d'autant plus vite que plus grande est l'infirmité intellectuelle de son possesseur. Mais il faut absolument qu'il « sauve ». Le rôle du libérateur-messie, — voici l'étiquette professionnelle de tout bonaparte.</p>
<p>Il n'y a rien d'étonnant à ce que, lorsque le capital financier eut besoin d'un homme de paille, cet homme ait été Kerensky. Il renfermait en lui les éléments nécessaires pour que l'aristocratie de l'argent apposât bienveillamment sur ce « démocrate » le sceau de son approbation et de sa reconnaissance. Dans le passé — révolutionnaire, mais pas des plus fermes ; héros de la révolution du printemps avec ses élans sentimentaux et sa fraternisation des soldats-paysans avec l'agrarien Rodzianko ; cabotin et phraseur jusqu'à la moelle des os, qui sait et pleurer et rire, et s'arracher tragiquement les cheveux et embrasser la terre — lorsque les circonstances l'exigent ; favori du grand public et aventurier qui promet ; spécialiste de la prostitution de la révolution, qui abrite habilement le pillage impérialiste sous le drapeau rouge ; poltron qui traite bravement ses adversaires politiques de poltrons ; membre du parti socialiste, qui en élude à chaque pas les dispositions ; créature des « organes plénipotentiaires », qui au fond se moque de ces organes ; homme qui a sauvé Nicolas II de la peine de mort, mais qui a introduit, pour des considérations « démocratiques », la peine de mort pour les soldats ; partisan de la révolution, qui soufflette cette révolution à la face ; ennemi de l'impérialisme allemand, qui vend sous « la sauce révolutionnaire » le sang des soldats russes à l'impérialisme anglais, et qui, derrière les coulisses de la diplomatie secrète, rampe à genoux devant le capital allié ; enfin, libérateur juré de la patrie, qui ne prononce le nom de celle-ci qu'avec un enrouement plein de vénération, magicien et enchanteur, qui par les attributs de la splendeur impériale fait habilement apercevoir le chemin du salut, — n'était-ce pas là le petit homme convenant aux industriels unifiés et aux gros bonnets des exploitations minières, aux maraudeurs et aux spéculateurs, aux endosseurs des commandes de l'Etat et des gros dividendes, aux grands rentiers et aux agrariens, aux propriétaires d'immeubles et aux cocottes, aux chevaliers de la Bourse et aux archevêques de l'Eglise orthodoxe !</p>
<p>Le pouvoir bonapartiste de Kerensky devait servir de pont transitoire pour le sauvetage des bénéfices capitalistes et de la rente foncière hors des atteintes des ouvriers et des paysans. Entre le peuple et le bloc des grands propriétaires, ce pouvoir a pris le rôle d'un arbitre, d'un « pouvoir omni-national » qui était censé se tenir au-dessus des classes, mais qui dans les replis des chancelleries de ministère, agiotait avec les ennemis déclarés du peuple. Les sommités de la bancocratie pensaient déjà parvenir à l'établissement de leur domination inexpugnable, en passant par le pont du régime de Kerensky. Cependant, ils n'avaient pas escompté une circonstance, qui différenciait essentiellement le fruit hâtif du bonapartisme russe de ses modèles de l'Europe occidentale. A l'Occident, le bonapartisme poussait, alors que les problèmes posés par la révolution étaient déjà résolus ; et le bonapartisme « suo-modo » de Kerensky crût à une période où presque tous les problèmes de la révolution attendaient d'être résolus : les paysans commençaient déjà à perdre patience, ne recevant pas la terre ; les ouvriers et toutes les couches pauvres souffraient cruellement de la désorganisation ; toutes les classes inférieures de la ville et de la campagne, avec la masse des soldats, avaient soif de paix. En un mot, les aspirations subjectives des larges masses du peuple, comme la situation objective des affaires, ne pouvaient être résolues par les méthodes dont disposaient Kerensky avec le Milioukov-des-Dardanelles qui regardait derrière son dos. La faillite de cette politique était inévitable, et elle arriva plus tôt que l'on ne pouvait s'y attendre.</p>
<p>Le gouvernement « indépendant » proclama solennellement la paix civile, et, comme il sied à des prostitués de la révolution, déclara que « toute l'invincible puissance de la révolution russe serait employée au salut de la Russie et à la restauration de son honneur souillé par la lâcheté et par une honteuse poltronnerie ».</p>
<p>Par « salut de la Russie » ces messieurs entendaient le service du capital. Par « honteuse poltronnerie », — l'esprit révolutionnaire des soldats, qui en dépit de la peine de mort marchaient contre leurs bourreaux. Par « puissance de la révolution », — les assauts furieux d'une bande de contre-révolutionnaires. Comment les dirigeants bourgeois n'auraient-ils pas employé comme troupes de couverture un « pouvoir révolutionnaire » aussi excellent !</p>
<p>Lutte contre la révolution sous le pavillon de la lutte avec la contre-révolution — telle était l'essence de la politique du gouvernement « indépendant ». La presse bourgeoise, avec ses mercenaires hautement qualifiés, prêchait sur tous les tons, de pair avec la théorie de l'espionnage, la théorie de la « contre-révolution de gauche », encourageant avec bienveillance — et quelquefois même les grondant un peu — les adroits serviteurs des appartements ministériels. « La contre-révolution — écrivait le journal des millionnaires moscovites, le Rousskoïe Slowo, — est venue de nos jours, non du côté dont on l'attendait selon la théorie et l'habitude, non de droite, mais de gauche, non des bourgeois, mais de la part de l'extrême aile gauche de la révolution russe » (Rousskoïe Slowo du 6/19 VIII 1917). Et pour cette raison, vive la lutte avec la « contre-révolution » !</p>
<p>Voici la directive que donnaient au gouvernement indépendant les dirigeants de la banque, de la bourse et des syndicats. Au Congrès du commerce et de l'industrie de Moscou, le millionnaire et le mécène bien connu Riabouchinsky mit ouvertement en avant un programme cynique pour l'étranglement criminel de la révolution, la dissolution des Soviets, le blocus de la classe ouvrière par la faim.</p>
<p>« Notre Gouvernement Provisoire — a déclaré Riabouchinsky — se trouvait sous l'influence de personnes étrangères. En fait, nous étions dominés par une poignée de charlatans... Le pouvoir ne favorise pas les classes commerçantes et industrielles... Il est nécessaire que l'Etat se place un tant soit peu (!) au point de vue de la classe commerçante et industrielle. Le gouvernement doit être bourgeois par ses pensées et bourgeois par ses actions... Il est possible que pour sortir de cette situation, il soit nécessaire de faire appel au bras décharné de la faim, à une misère du peuple qui saisisse à la gorge les faux amis du peuple, les Soviets et les comités démocratiques ». Les applaudissements furieux des gros porte-monnaies couvrirent ce discours véritablement cannibale. Et c'est dans ce discours que le gouvernement du bonapartiste puisait déjà son inspiration.</p>
<p>Si durant la période des « gouvernements dépendants » la bourgeoisie financière et capitaliste avait eu recours au sabotage organisé, en cet instant, alors que l'appareil de l'Etat était en fait tombé entre ses mains à elle, elle décida, par des coups simultanés dans le domaine politique comme dans le domaine économique, de s'assurer la consolidation de sa victoire.</p>
<p>Déjà en juillet avait eu lieu le Congrès des treize organisations d'entreprises les plus importantes avec, en tête, le Conseil des Congrès des Banques par Actions, rois du naphte et du sucre, barons de la houille et marchands de bois, « as » des chemins de fer et monopolisateurs du cuir, empereurs de la métallurgie et fabricants de papier, — tous ils en vinrent à la conclusion unanime, qu'une union panrusse du capital était nécessaire. Ainsi surgit le « Comité Principal de l'Industrie Unifiée », alias « Comité de Défense de l'Industrie ».</p>
<p>Cette « Défense de l'Industrie », après plus ample examen, se réduisait à l'attaque contre les ouvriers. Après la défaite du parti prolétarien en juillet, le grand capital se délectait déjà d'avance de la restauration de l'autocratie dans les fabriques ci les usines, où les organisations des ouvriers révolutionnaires avaient bridé leurs propres seigneurs. Le programme du capital financier fut formulé brièvement et clairement par son organe officiel L'Industrie et le Commerce : « Restauration de l'ordre dans les fabriques et les usines », « Discipline de fer à l'arrière et sur le front » (Industrie et Commerce, n° 26-27). En se fondant sur cette « base », messieurs les industriels espéraient bien bâtir une superstructure correspondante, limitant le salaire des ouvriers, s'assurant des dividendes maxima, introduisant pour les ouvriers le travail obligatoire des forçats et faisant comprendre aux ouvriers que « le pouvoir ferme était ressuscité ».</p>
<p>Les sycophantes, savants ou non, des classes dominantes qui, à la solde du capital, se sentent aussi bien que l'Israélite dans le sein d'Abraham, complétaient et « motivaient » ce programme. Le chien de garde des intérêts des propriétaires fonciers, le professeur Migouline, le même qui dans son livre Pour le Tricentenaire de la maison des Romanoff, léchait tour à tour les bottes de tous les représentants de cette « maison », excusez-moi d'en parler, ornait les pages du Nouvel Economiste de ses exigences d'une discipline militaire pour les chemins de fer et par sa défense du Droit fondamental de l'homme et du citoyen, — le droit à la propriété. Et la presse développait déjà des plans de châtiments et de répression in concreto...</p>
<p>Le Gouvernement Provisoire « correspondait » d'une façon assez réussie à ce programme. Il est vrai qu'il ne sortait pas d'un état permanent d'accablement, et que son caractère provisoire ne contredisait nullement le caractère permanent de cet accablement. Chaque séance presque du gouvernement s'achevait d'une façon tragique : il était arrivé une délégation du front — son rapport produisait une « impression accablante » ; on annonçait des délits forestiers, — le gouvernement en était « accablé » ; les bolchéviki obtenaient des succès — le gouvernement en était « accablé » ; les paysans exigeaient de la terre — il en était de nouveau « accablé » ; les ouvriers se mettaient en grève — cela agissait « péniblement » sur le gouvernement. Les comptes rendus de toutes ses séances s'achèvent sans exception par ces mots. Ça aurait pu être une tragédie, si en réalité ce n'eût été une comédie. Car l'accablement du gouvernement ne l'empêchait par extraordinaire en aucune façon de réprimer le peuple ainsi que l'exigeaient le capital et la grande propriété foncière.</p>
<p>Contre les paysans, le gouvernement de Kerensky partit en guerre au moyen d'arrestations, d'expéditions, de répression, de jugements. On jugeait pour la transgression des vieux traités du temps du servage et pour la mise à exécution des instructions de Tchernov ; on mettait en prison les paysans ordinaires et les délégués aux comités terriens ; on arrêtait les simples membres et les présidents de ces comités. Les uns et les autres échouaient au banc des accusés et allaient peupler les appartements gratuits de sa nouvelle « Majesté ». C'est ainsi que le pouvoir réprimait dans les gouvernements de Pskov, Moguilev, Podolie, etc., oubliant sans doute de penser à la socialisation des terres qui figure dans le programme du parti présidé par Kerensky. Ici s'est dévoilé avec une extrême clarté le sens social du pouvoir bonapartiste. En apparence — le gouvernement « moujik » d'un socialiste paysan. En réalité — le poing rapace du capital usurier. En paroles — terre et liberté. En fait — la défense armée de la propriété agraire. « En principe » — la libre initiative des organisations paysannes. En réalité — la camisole de force, le tribunal criminel et les policiers de province.</p>
<p>Contre les ouvriers, on menait la politique qu'exigeaient les industriels unifiés. Ceux-ci ne pouvaient encore prendre le prolétariat à la gorge. Mais presque tous les produits de l'activité législative dans le domaine économique se ramenaient à toutes sortes de chausse-trappes posées par le pouvoir d'Etat impérialiste aux ouvriers « négligents » qui se hasardaient à porter atteinte au droit sacré utendi et abutendi.1</p>
<p>Encore moins dissimulée fut l'offensive contre les organisations politiques du prolétariat et contre ses « droits et franchises ». La presse a été mise presque hors la loi, les assemblées abandonnées à la disposition de deux ministères, la Guerre et l'Intérieur. Le parti prolétarien a été serré dans l'étau d'une position spéciale, laquelle empirait à mesure que les administrateurs zélés avaient plus de liberté d'initiative. Et, comme résultat d'un aplatissement sans exemple devant les pillards de la guerre mondiale, et du triomphe d'un byzantinisme servile, les législateurs du Palais d'Hiver annoncèrent au monde entier une nouvelle loi sur les offenses faites aux Majestés étrangères et à leurs représentants, châtiant de prison toute révélation du pillage international !</p>
<p>L'armée paysanne partagea le sort du peuple entier. Elle fut livrée par le « démocrate » Kerensky au bon plaisir et aux déprédations des généraux du tzar, qui organisèrent dans le quartier-général l'état-major de la contre-révolution armée. « Discipline de fer », c'est-à-dire féroce répression des soldats ; justice militaire de campagne à tir rapide, que les traîtres à la révolution avaient le front et l'audace d'appeler révolutionnaire ; calomnie systématique la plus éhontée des soldats, organisée par le même quartier-général, tout cela se mêla en un peloton de boue et de sang, au moyen duquel on pensait étouffer l'esprit révolutionnaire de l'armée.</p>
<p>La dictature impérialiste, qui dans la personne de l'aventurier créé par la « révolution », avait posé sa botte ensanglantée sur le pays entier, se fit sentir aussi sur les régions frontières. Etait-il possible, en effet, d'oublier le grand droit des nations à l'autodétermination ? Et par la démonstration de ce droit, les filous du « démocratisme » dispersèrent la Diète finlandaise, la menaçant de la force armée, et en Ukraine mirent en avant une argumentation sous forme de cuirassiers pour le plus grand triomphe de la « liberté et de la révolution ».</p>
<p>En même temps que l'impérialisme russe montrait les dents à ses colonies, sous le couvert du secret diplomatique, Kerensky et Terechtchenko jouaient la dégoûtante comédie de la vente aux enchères de leur passé socialiste, s'entendant avec Lloyd George au sujet de la liquidation de la Conférence internationale des social-patriotes à Stockholm. Ayant déchiré, derrière les coulisses des secrets d'Etat, le malheureux projet des « socialistes », Lloyd George déclara au nom des quatre puissances de l'Entente, que les passeports pour la Conférence ne seraient pas donnés, car « au moment où en Russie l'on prend les premières mesures pour rétablir la discipline et pour enrayer la fraternisation sur le front, rien ne saurait être plus nuisible qu'une Conférence avec la participation de sujets ennemis ».</p>
<p>Et l'accompagnateur temporaire de l'impérialisme britannique en Russie annonça solennellement que la « décision des questions de la guerre et de la paix lui appartenait à lui seul, en union étroite avec les gouvernements des pays- alliés. »</p>
<p>Si le gouvernement central de l'Etat incarnait déjà la dictature impérialiste, par cela même une large carrière s'offrait à la mobilisation des forces contre-révolutionnaires. Pour autant que le vieil appareil tzariste (l'Okhrana, transmuée en contre-espionnage, comprenant les juges, les fonctionnaires, tout ce que l'on appelait l' « administration », les généraux et les officiers) existait encore, pour autant qu'il n'avait pas été réduit en miettes par la révolution du printemps, il recommença à fleurir, absorbant les sucs vivifiants de la réaction. A son aide arrivaient les volontaires de la bourgeoisie, la presse, les cellules contre-révolutionnaires multipliées, les conférences et les congrès de toutes les espèces, les organisations monarchiques demandant une « république », et les cercles « républicains » réclamant à grands cris une monarchie, les conspirations des généraux et des Pères de l'Eglise, des chevaliers de la croix militaire de St-Georges et des « as » de l'industrie, des agrariens-propriétaires-fonciers aux cheveux gris et des casse-cous junkers et banquiers, des grands seigneurs à hémorroïdes et des « hardis cosaques ».</p>
<p>Toutes ces personnalités, ces groupes, ces organisations et ces sociétés, teintées de la couleur noir-vert de la réaction bourgeoise, exprimaient par elles-mêmes le bloc des possédants, le « parti de l'ordre » unifié, qui marchait en rangs serrés contre le parti du soulèvement prolétarien. Le centre d'affaires organisateur de cette clique fut ce que l'on appelait la « conférence des hommes politiques de Moscou », dirigée par les millionnaires avec en tête Rodzianko et Riabouchinsky ; parmi les savants consultants qui se mirent à leur service, se trouvait, entre autres, toute la « troupe des hommes célèbres » : « l'auteur du premier manifeste social-démocrate » prof. Strouvé ; le spécialiste de la philosophie idéaliste prof. Novgorodsev, qui mit l'impératif catégorique de Kant au service des bourreaux, de Kerensky et des coffre forts des Riabouchinsky ; le prof. Boulgakov, marxiste transformé en un « Père savant » qui par erreur ne portait pas la soutane ; M. Berdiaev, unissant adroitement le culte de l'Aphrodite Céleste au culte du métal d'origine des plus terrestre — les mots « Bildung und Besitz » ( « les hommes cultivés et les possédants » ), « union de la science et de l'industrie », formèrent pour ainsi dire le rempart de l'offensive décisive qui se préparait. Ces hommes s'unirent, représentant la « force militaire », les généraux du tsar et les chefs des Cosaques.</p>
<p>Les institutions centrales du parti de la liberté du peuple, ce parti classique du capital financier et de l'impérialisme russe, constituèrent l'état-major des idées et de la politique de la contre-révolution.</p>
<p>La banque domine maintenant les syndicats, la Bourse, le commerce et l'industrie. Et, comme la petite industrie dépend actuellement de la grande et qu'en même temps eüe dépend des banques, comme les propriétaires d'immeubles et les petits-bourgeois, les propriétaires fonciers et les manufacturiers, les rois des trusts et les loups de Bourse sont tous soumis à l'hégémonie du capital — leurs groupements politiques sont devenus seulement un appareil de secours du parti dominant de tous les possédants exaspérés, du parti de la « liberté du peuple ». L'étendard vert de l'espérance en la conservation de l'ordre capitaliste, contre l'étendard rouge du socialisme !</p>
<p>Le coup décisif que la réaction voulait porter à la révolution, devait s'abriter sous le pavillon « omninational ». Il fallait accommoder les « conquêtes » du capital à la sauce de « l'ordre et la patrie ». Il fallait créer l'apparence d'une sanction omninationale pour le coup d'Etat définitif qui arrivait, pour la restauration et le retour à la monarchie, à laquelle les « républicains » de mars aspiraient comme le poisson aspire à l'eau. Il fallait enfin se créer une base solide d'organisation. Ainsi naquit l'idée de la Conférence d'Etat de Moscou, des nouveaux Etats généraux, où les « cadavres » de la Douma d'Empire devaient saisir à la gorge la révolution russe.</p>
<p>A mesure que la bourgeoisie se consolidait, ses appétits croissaient toujours davantage. Maintenant les sommités bourgeoises trouvaient déjà insuffisante la politique de Kerensky et de sa clique. Kerensky personnifiait sa dictature. Mais Kerensky était un étranger, échoué dans la bourgeoise. Kerensky servait le capital sans y être forcé, pour ses propres intérêts. Mais Kerensky avait des « péchés de jeunesse ». Kerensky était prêt à lécher les bottes du capital. Mais Kerensky n'en était pas moins un héros en phrases et non en action. Sa destinée, il l'avait déjà accomplie : par l'offensive de juillet, il avait aidé le capital à attacher les masses du peuple au char de l'impérialisme ; par la défaite de juillet du prolétariat, il avait aidé le capital à brider les ouvriers et les soldats, il avait introduit la peine de mort sur le front. Mais il avait déjà presque fini d'user sa popularité. Ayant réalisé tout ce qu'exigeait de lui la bourgeoisie, il avait perdu tout crédit auprès de la masse. Ayant rempli son mandat en faveur des « capitaines de l'industrie », il avait déjà fait haïr son nom par le prolétariat et les soldats. Il était réduit à l'état de citron exprimé, de beau parleur dont les phrases ne sont que ridicules. Il continuait à parler au nom de la révolution, mais on lui jetait déjà à la face le nom de traître à la révolution. Ses objurgations n'agissaient pas. Sa figure avait cessé d'en imposer. Derrière l'éclat extérieur et le murmure tragique, les masses avaient déjà distingué le vagabond vulgaire.</p>
<p>La bourgeoisie exigeait maintenant un dictateur militaire et Kerensky n'était qu'un bavard civil.</p>
<p>C'est ainsi que se prépara le terrain favorable à l'apparition d'un nouveau prétendant au rôle historique de « sauveur de la patrie ». Pour être ce prétendant, l'aristocratie d'argent, les cercles commerciaux et industriels et les propriétaires de latifundia désignèrent Kornilov. La Conférence de Moscou devait proclamer dictateur ce général-sauveur.</p>
<p>Et la « démocratie révolutionnaire » ? Elle se trouvait dans un état de confusion et de prostration complète. Les organes soviétistes, le C.C.E. en tête, continuaient à prêcher l'union de toutes les « forces vives », mais troublés par les mots d'ordre de Riabouchinsky, ils commençaient déjà à regarder avec inquiétude de tous les côtés. Ils tentèrent de convoquer une « Conférence de défense », mais elle n'eut pour résultat que des attaques contre les bolchéviki. Ils tentèrent de « critiquer » les Riabouchinsky, mais leurs critiques ne furent que les pitoyables balbutiements d'un esclave peureux. Ayant exclu les bolchéviki de la délégation, pour « antipatriotisme », ils s'unirent en fait aux mots d'ordre « omninationaux » du gouvernement, qui avait fui la révolution à Moscou.</p>
<p>Mais le prolétariat veillait. Il voyait le danger terrible qui approchait de plus en plus, et il mobilisait ses forces.<br class='autobr' />
La Conférence de Moscou. — Le complot de Kornilov.</p>
<p>Ce fut une grève de protestation, d'indignation et de mépris que le prolétariat de Moscou opposa aux représentants du « peuple » arrivés de toutes parts, en galons de généraux, en fracs et en mitres archiépiscopales.</p>
<p>« Vive la grève générale, notre premier et terrible avertissement à messieurs les contre-révolutionnaires ! » — écrivait l'organe de Moscou du parti du prolétariat, le Social-démocrate. 41 unions professionnelles décidèrent à une majorité écrasante de déclarer cette grève. Il est vrai que les poltrons « révolutionnaires » du Soviet de Moscou, socialistes-révolutionnaires et menchéviki, étant en paroles les représentants des masses, ne craignaient rien tant qu'une action de ces masses, et se hâtèrent de « contremander » la grève pour adopter une résolution déclarant que la grève était « funeste à la révolution ». Mais le prolétariat de Moscou confirma de nouveau sa décision, et quatre cent mille ouvriers, comme un seul homme, relevèrent le mot d'ordre de leurs organisations de classe. Et cependant qu'au nom du président de la Douma noire, Rodzianko, arrivaient chaque jour des télégrammes de congratulation de la part des comités de Bourse, des unions de propriétaires fonciers et des organisations commerciales et industrielles, de toutes parts arrivaient les nouvelles des grèves et des démonstrations du prolétariat révolutionnaire.</p>
<p>Ainsi, la « conscience publique » des sommités bourgeoises-militaires agraires entra en une collision extrêmement aiguë avec la « conscience publique » du prolétariat. « Vive la dictature militaire ! » criaient les « hommes du cens ». « A bas la contre-révolution ! » déclarait avec décision le prolétariat.</p>
<p>La clique bourgeoise-monarchiste s'était imposé le but d'agir par deux voies : par la voie de l'action « parlementaire » à la « Conférence d'Etat » et par la voie de l'action extra-parlementaire des junkers, des Cosaques et des officiers, en tète desquels les généraux réactionnaires et sous la dictature personnelle de Kornilov. Le terrain d'une telle action était soigneusement préparé. On appelait à Moscou les régiments de Cosaques. Les chevaliers de la croix de St-Georges mobilisaient en hâte leurs éléments contre-révolutionnaires. Les directeurs des écoles militaires mettaient au point leurs mitrailleuses et en appelaient aux junkers, leur offrant de se « lever en masse ». Et pour les citadins, les petits boutiquiers, les marchands de grains, les nombreux fonctionnaires, les commères, les « intellectuels », tous ces avocats et ces journalistes, ces instituteurs et ces professeurs, ces popes et ces anciens brigadiers de police, ces rats de Palais et ces ingénieurs, ces artistes et ces docteurs en médecine — on leur préparait l'entrée triomphale de Kornilov, qui devait, passant à cheval sous des arcs de triomphe, aller « baiser », à l'exemple des tsars, l'icône d'Iversky devant les troupes échelonnées et criant « un hourra enthousiaste » pour le sauveur du monde bourgeois, et devant le public semant des fleurs sur son chemin.</p>
<p>Le citadin, qui applaudissait auparavant Kerensky après avoir, en mars, pleuré des larmes d'attendrissement devant le « premier révolutionnaire » Rodzianko, le petit bourgeois attaché au char de l'impérialisme aspirait vraiment à l'« ordre » et à un « pouvoir ferme ». Il s'indignait positivement de tout : il s'indignait de voir les soldats suspendus absolument inutilement aux marchepieds des tramways, et il se réjouissait sincèrement lorsqu'ils se cassaient le cou ! il s'indignait des femmes de chambre et des concierges qui gagnaient maintenant un peu plus de 10 roubles par mois et qui avaient l'audace d'exiger une existence humaine ; il s'indignait des Soviets qui « pillaient » les propriétaires et réquisitionnaient les locaux vides.</p>
<p>Comme une marchande des halles il accueillait avidement toutes les calomnies dirigées contre la révolution, et les répandait immédiatement dans ses feuilles, ses journaux, ses proclamations, ses conversations à haute voix et ses insinuations à l'oreille. Le veston graisseux du charcutier et le costume élégant de la danseuse d'Opéra s'y rencontraient d'une façon touchante.</p>
<p>Et c'est précisément ce citadin-là qui devait jouer le rôle du « peuple » couronnant, de concert avec la « Conférence d'Etat », le nouveau Messie qui devait sauver les « gens comme il faut » de la « tyrannie des soldats ne faisant pas la guerre et des ouvriers ne travaillant pas »2.</p>
<p>La Conférence de Moscou, déjà proclamée « d'Etat » fut une comédie historique de première grandeur. A peine serait-il possible de trouver un exemple d'hypocrisie plus profonde que les scènes qui se jouaient dans la salle d'opéra du Grand Théâtre, comme d'après une partition. Tout ce qui s'y passait était un marché où se jouait une lutte fictive, un marché sans l'être.</p>
<p>La Conférence représentait un marché entre les chefs petits-bourgeois et les gens du cens, mais c'était aussi un marché entre deux dictateurs dont l'un était déjà présent, et l'autre, dont on ne faisait encore qu'attendre la venue.</p>
<p>« L'égalisation du front avait lieu suivant les mots d'ordre du parti de la liberté populaire » — écrivait l'officieux cadet Retch3, en bouclant le bilan de la comédie. Ainsi, semblait-il, cette pièce avait plus ou moins atteint son but.</p>
<p>La conférence parlait au nom de la « nation ». En réalité, les fondements de la nation, le prolétariat et les paysans pauvres en avaient été exclus. En revanche, toutes les nuances du bloc des possédants avaient été représentées. Le marchandage avait lieu en l'absence du maître. Mais il n'en était pas moins un marchandage.</p>
<p>Les enrouements impérialement arrogants de Kerensky lorsqu'il promettait du fer et du sang au prolétariat, seraient d'introduction aux scènes écœurantes de fraternisation entre les gouvernants gavés par le capital et les héros des perfidies petit-bourgeoises, entre le Bonaparte ex-avoué, juriste et le dictateur des généraux cosaques.</p>
<p>Kerensky savait que Kornilov concentrait des troupes pour tenter un coup d'Etat armé. Mais il le saluait comme « le premier soldat de la Révolution », au milieu des hurlements enthousiastes de tous les buffles et requins de la Bourse. Et en même temps, « à toute éventualité », on faisait des contre-préparatifs, et les deux adversaires allaient prudemment passer la nuit dans des wagons, prêts à chaque instant à un départ précipité. Tseretelli savait que la démocratie n'avait rien à attendre de la réaction qui se développait à toute vitesse. Mais il serrait avec effusion la main de la clique financière Boublikoff, la suppliant — comme l'écrivirent plus tard les Izvestia du C.C.E. défensiste — d'« effacer pour un temps les malentendus de classes. »</p>
<p>Le triumvirat : Alexeiev, Kornilov, Kalédine — développa pleinement le programme de tortures élaboré par les capitalistes de la finance. Coup de grâce à la révolution, destruction des « Soviets et comités », balayer complètement ou rendre absolument inoffensives les organisations militaires — tel était le programme des généraux, approuvé par l'usine, la propriété, la banque et la Bourse. Mais pas uniquement par ceux-ci, ni directement. Le discours-programme lu par Kornilov avait été écrit pour le général, par le lieutenant de Kerensky, Philonenko, le même Philonenko qui avait, avec Savinkov, établi pour Kerensky le projet de la peine de mort dans l'armée. Inutile de dire que les Milioukov et les Riabouchinsky s'étaient fixé la même ligne de conduite que leurs amis militaires.</p>
<p>Ce que l'on appelait la « démocratie », c'est-à-dire les Soviets, les conseillers municipaux, les employés des coopératives, qui agissaient sous le manteau de la révolution, arriva à la Conférence avec une déclaration qui diminuait encore la plateforme déjà si fragile des défensistes. La lutte pour la paix avait presque complètement cessé (ce n'est pas en vain que le journal de l'Okhrana, le Novoïe Vrémia, écrivait que « la Russie avait montré qu'elle n'était nullement un troupeau internationaliste ! ») — tout avait été ramené .m mot d'ordre « omninational » de la défense. « Prudence » et « réalisme » sur toute la ligne ! Pas un pas sans la permission du maître qui crie déjà : « coucher » ! Même l'organe de la révolution modérée et de la modération révolutionnaire, la Novaïa Jizn, appréciant la déclaration de Tchkheidzé, demandait avec stupéfaction : « La fantaisie la plus folle de Milioukov et de Goutchkov aurait-elle pu exiger quelque chose de plus il y a deux mois ? »</p>
<p>Mais les appétits de la bourgeoisie croissaient sans cesse, il était inutile d'en attendre de la reconnaissance envers les capitulants de la « démocratie ». Et lorsque Tchernov, ce menu filou de la politique, qui cache sa poltronnerie sous des réflexions sur l'éthique, se mit à applaudir Kalédine alors que celui-ci protestait contre les accusations de contre-révolution dont on accablait les Cosaques, le brave général lui fit une réponse insultante, en déclarant qu'« il n'y avait pas de place pour les défaitistes au sein du gouvernement ! ». En vain s'étendit-on sur les « sacrifices », sur les « concessions mutuelles », sur les « problèmes omninationaux » ; en vain le « généreux » Tseretelli versa-t-il des torrents de larmes, en vain le « chef retraité » Plekhanov multiplia-t-il les anecdotes ; en vain le négateur de tout Etat, admirateur de la Conférence d'Etat, le prince Kropotkine, prodigua-t-il ses enseignements, secondé de tous les grands-pères et de toutes les grands-mères de la révolution russe : les capitalistes et leurs idéologues maintinrent leur point de vue. Ils le maintinrent dans l'intérêt même de l'affaire : la « démocratie » se montra obéissante. On pouvait lui faire pleine confiance.</p>
<p>Mais le petit boutiquier me chante victoire même lorsqu'on soufflette l'une de ses joues : ne comprenez-vous pas qu'il a encore une force qui aurait pu être souffletée ? C'est pourquoi les chefs « démocrates » regardaient chacune de leurs défaites comme une victoire. Quelques-uns d'entre eux reconnaissaient que la « démocratie » avait reculé. Mais c'est justement — assurait « l'organe de la pensée socialiste » le Dien, qui a mis sa pensée à la solde du capital des banques — « c'est justement parce qu'elle (la démocratie) était forte, qu'elle a eu l'audace de reculer ». « L'audace de reculer ! » — telle était « l'audace » de messieurs Tseretelli et Tchkheidzé.</p>
<p>Si le résultat de la Conférence de Moscou fut un marché comportant un coup de barre à droite, ce fait ne servit pas seulement les réactionnaires naturels : le capital international y était, lui aussi, profondément intéressé. Les ambassadeurs alliés, entassés dans la loge impériale ne saluèrent personne avec autant de chaleur que le trio sanguinaire des généraux. L'on comprend que le « plus proche résultat de la Conférence de Moscou ait été la possibilité de conclure un emprunt de cinq milliards sur le marché étranger4 ». Ce fut d'autant plus « possible » que le général Kornilov menaçait ouvertement de rendre Riga, exigeant la peine de mort à l'arrière. Il « exécuta » plus tard cette menace.</p>
<p>La « Conférence d'Etat » ne se transforma pas en un Long Parlement, comme l'espéraient ces messieurs du Novoïe Vrémia. Mais aussi il n'y eut pas de coup d'Etat extérieur, comme celui qu'invoquaient ardemment les bourgeois de toutes les nuances. Il est vrai que le « nom » du « héros » volait déjà sur toutes les bouches. L'aventurier militaire, l'« honnête épée », borné, mais allant droit au but, ce général trapu à la physionomie de Kalmouk, qui avait la ferme résolution de noyer les rues des villes dans le sang des ouvriers et, au moyen des fusillades, d'en finir avec les soldats révolutionnaires, était tout à fait l'homme qu'il fallait à Milioukov et à Riabouchinsky. A ses audiences, on arrivait avec des rapports comme l'on arrive avec des rapports chez les « personnes augustes » : Poutilov et Riabouchinsky, le diplomate suspect Aladyine, le chef du parti cadet Prilioukov, — tous se prosternaient successivement aux pieds du bourreau.</p>
<p>Mais, si fort que désirassent ceux qui aspiraient à la dictature du général, que la Conférence de Moscou sanctionnât le coup d'État, celui-ci n'eut pas lieu. Messieurs les généraux s'aperçurent que le prolétariat, qui avait salué de sa grève générale les rapaces assemblés, avait réagi. Il fallait gagner du temps. Il convenait donc de mobiliser les forces militaires de la contre-révolution, afin de saigner à blanc d'un coup décisif les ouvriers rebelles.<br class='autobr' />
Le complot fut remis, mais non supprimé.</p>
<p>La plus importante des opérations préparatoires à ce complot fut la monstrueuse provocation sur le front. Kornilov rendit Riga en échange de la peine de mort. A dessein, par fractions, on envoya à une perte certaine les meilleurs régiments des tirailleurs lettons, entièrement bolchévistes. Kornilov jouait à coup sûr. S'ils avaient refusé d'obéir à l'ordre, on aurait pu leur attribuer la responsabilité de la défaite et les détruire par la main des bourreaux. La peine de mort aurait alors envahi le pays tout entier. S'ils obéissaient, ils étaient détruits par les balles allemandes. Ils obéirent, pour ne pas donner aux chevaliers de la contre-révolution la possibilité de calomnier les bolchéviki. Et ils périrent. Mais la mort ne les préserva pas de la calomnie. En même temps que Kornilov « rassurait » les pillards alliés par des renseignements secrets, leur communiquant les véritables motifs de la reddition de Riga, de son quartier-général il répandait les calomnies les plus honteuses sur ses soldats. C'est en vain que les organisations militaires protestaient : c'est en vain même que protestaient les commissaires du Gouvernement Provisoire : en vain Voïtinsky, qui aux journées de juillet prêchait les fusillades d'ouvriers, jurait-il « à la face du pays tout entier », que les soldats se comportaient héroïquement. Le quartier-général mentait sans interruption, racontant des histoires d'abandons illicites des positions, d'insubordination aux ordres, d'agents allemands. Une nouvelle vague boueuse de mensonges sans précédent et de perfide persécution des soldats avait inondé le pays entier. Les journaux « hautement patriotiques » des magnats du capital représentaient l'armée comme une cohue de misérables poltrons, comme une bande sauvage de pillards. Et en réponse aux communiqués officiels russes, envoyés par le « commandant en chef », arrivait l'écho de la presse capitaliste d'Occident et d'Amérique. Le Matin et le Times, le Temps et le Daily Chronicle fourmillaient d'épithètes choisies, d'injures à l'adresse d'une armée trahie par les généraux et par la bourgeoisie : « fuite sans combat », « désobéissance aux ordres », « ridicules comités d'armée », « esprit de trahison que l'on observe parmi les troupes russes », « rétablissement d'une discipline de fer », — en un mot, toute la terminologie russe des policiers du Novoïe Vrémia et des impérialistes de la Retch était brillamment assimilée par les « alliés », qui étaient secrètement informés de tout et ne faisaient qu'aider les Milioukov à atteindre le but désiré : la peine de mort.</p>
<p>Et la « démocratie » ? L'armée de l'union sacrée poursuivait son ancienne politique : terrorisée par les cris d'« anarchie », pitoyable, battue, cette « démocratie » de Tchkhéïdzé et de Tseretelli, de Liber et de Dan ne trouvait en soi que le courage de tomber sur les bolchéviki qui menaient une campagne énergique contre les fusillades et les supplices. Les choses en vinrent au point que le Novoïe Vrémia écrivait avec pleine raison : « Ouvrez les Izvestia des Sov. des Dép. Ouv. » Cela même qu'imprimait le Novoïe Vrémia en avril, remplit maintenant les colonnes de ce journal gouvernemental. Avec un retard de deux mois ? — C'est en général la norme pour la lente réflexion des camarades ».</p>
<p>« Avec un retard de deux mois », la démocratie (!) révolutionnaire (! !) s'était approchée des positions des gens de Souvorine ».</p>
<p>Mais si le bloc des partis petit-bourgeois, qui perdait la confiance des masses, s'amusait à une capitulation permanente devant les forces contre-révolutionnaires, le bloc de ces dernières continuait à se préparer en vue de l'organisation de l'action. A l'arrière et sur le front, dans les capitales et sur le Don, des centres de combat de la contre-révolution se formaient. Le « commandant en chef » et le « premier soldat de la révolution » redistribuaient fiévreusement les forces militaires, évacuant les troupes révolutionnaires des centres de la révolution et remplissant ceux-ci d'unités de cavalerie « sûres ».</p>
<p>Tout ce travail préparatoire était mené sous le mot d'ordre inventé par les provocateurs des cadets et des généraux : lutte contre le complot des bolchéviki. Préparant le complot des agrariens et des capitalistes, ils protestaient contre un complot des ouvriers ; emmenant les troupes du front, ils accusaient de trahison les partis du prolétariat ; organisant la contre-révolution, l'esprit contre-révolutionnaire des ouvriers et des soldats provoquait leurs hurlements ; allant vers la guerre civile, ils trompettaient que le prolétariat la préparait ; défendant les armes à la main les bénéfices du capital, ils déclaraient que le mot d'ordre des ouvriers était le mot d'ordre de la bourgeoisie française : « enrichissez- vous ! ».</p>
<p>Chaque jour les journaux capitalistes « fixaient la date » du soulèvement bolchévik. Chaque jour, écrivant sur les « pogroms » à venir qu'étaient censés devoir produire les bolchéviki, excitant le petit propriétaire, qui par nature est poltron, mais devient sanguinaire dès qu'il se sent en sûreté, les filous du gros capital « créaient l'atmosphère » pour le coup décisif.</p>
<p>« Evaluant sobrement la situation — télégraphiait secrètement au ministère des Affaires Etrangères, le directeur de la chancellerie diplomatique auprès de l'état-major dans le G. Q.-G., Troubetskoï. — il faut reconnaître que l'effectif entier du commandement, la majorité écrasante de l'effectif des officiers et les meilleures unités de combat de l'année suivront Kornilov. De son côté se mettront à l'arrière, tous les Cosaques, la plus grande partie des écoles militaires, ainsi que les meilleures unités de ligne. A la force physique il faut ajouter... la sympathie morale de toutes les couches non-socialistes de la population, et dans les classes inférieures... une indifférence qui se soumettra à chaque coup de cravache. Il est hors de doute qu'une quantité énorme des socialistes de mars ne tarderont pas à passer de leur côté... L'on ne peut dire que Kornilov prépare le triomphe de Guillaume II, car au moment présent, les troupes allemandes n'ont plus à triompher que de nos espaces. »</p>
<p>C'est ainsi que le « rapport réel des forces » était évalué par les conspirateurs de la contre-révolution.</p>
<p>Dans son ensemble, le complot contre-révolutionnaire embrassait trois milieux. Le cercle le plus vaste comprenait entre autres le Gouvernement Provisoire avec Kerensky en tête. C'était le marché de deux dictateurs contre la révolution, marché qui avait été consolidé dans de multiples pourparlers de derrière les coulisses, cachés non seulement aux yeux du peuple mais aussi à ceux des chefs de cette même « démocratie » qui suivait encore Kerensky. Le second cercle, plus étroit, comprenait la conspiration de Kornilov dans son sens propre. Ici étaient mobilisées toutes les forces les plus sûres de la contre-révolution avec les généraux réactionnaires en tête. Enfin, le troisième cercle, la conspiration dans la conspiration, contenait la conspiration monarchique d'une poignée d'anciens courtisans de Nicolas II, sous la direction d'une paire de sénateurs, d'officiers titrés de la garde, de l'ex-demoiselle d'honneur Marguerite Dournovo, des grands-ducs et des maîtres-chanteurs filous de la clique du Palais.</p>
<p>Kerensky, qui comprenait fort bien que la bourgeoisie avait besoin non plus de lui, mais de Kornilov, allait toujours plus loin sur le chemin de l'adaptation au courant contre-révolutionnaire. Mais il lui fallait l'apparence au moins d'une liaison avec les masses. Sa position était en fait la même que la situation d'un agent provocateur qui s'est empêtré dans les filets de l'Okhrana : s'il ne trahit pas, on le renvoie ; mais on le renvoie tout aussi bien lorsqu'il est dévoilé par les révolutionnaires qu'il trahissait. Kerensky avait déjà perdu presque tout crédit auprès des masses. Mais pour remplir ses honorables fonctions, il devait encore faire un geste de menace à droite, pour en réalité remplir son rôle de massacreur par rapport aux gauches.</p>
<p>S'avancer ouvertement contre Kornilov — cela eût signifié rompre avec la clique des financiers et des généraux ; mais entrer ouvertement en alliance avec eux, …. eût signifié détruire les derniers restes de confiance envers sa propre personne, dont la réputation était déjà sans cela fortement avariée. En présence de ces conditions, il ne restait qu'une chose à faire : tout en jouant la comédie de la lutte, entrer en réalité dans des marchandages de coulisses, c'est-à-dire en fait entrer dans la conspiration contre la révolution. Ceci était d'autant plus facile à faire, que tous les lieutenants de Kerensky étaient d'enragés kornilovistes : Savinkov, Philonenko, Bourtsef, sans même parler des membres du parti cadet, étaient de chaleureux partisans du coup d'État en faveur de la propriété des nobles et des bureaux des banquiers. C'est pourquoi les premiers préparatifs pour la lutte (et pour la lutte non plus contre les « bolchéviki » seulement, mais contre les soviets menchéviki et social-révolutionnaires) furent faits selon les dispositions des comédiens bonapartistes ; et Savinkov, de l'aveu même de Kerensky, concentrait vers Pétersbourg le 3me corps de cavalerie pour venir à bout de cette même démocratie révolutionnaire, pour un partisan de laquelle il se donnait.</p>
<p>Le 26 août, Kornilov présenta son ultimatum par l'intermédiaire du prince Lvov, un des ministres du premier gouvernement « révolutionnaire ». Kerensky « arrête » Lvov. Kornilov, dans le quartier-général duquel s'étaient embusqués les « hommes politiques », édite un manifeste solennel « au peuple russe », où il déclare que le gouvernement est aux mains des Allemands et des bolchéviki. Les « opérations militaires » commencent.</p>
<p>Au moment où Goutchkov, Rodzianko, Nabokov et les autres chefs de la bourgeoisie des cadets et des bandes noires organisent l'incursion des brigands du quartier-général, les ministres cadets font sauter le gouvernement de l'intérieur, afin d'affaiblir leurs nigauds de collègues « socialistes ». Le cabinet se disperse avec bruit et fracas. Une confusion incroyable commence parmi les « dirigeants ». Après des supplications, des pourparlers, des menaces et des prières, dans le réseau des plus sales intrigues, le monde voit poindre le gouvernement Kerensky-Kichkine.</p>
<p>La Bourse répond à l'entrée en scène de Kornilov par un relèvement général des valeurs. Le capital international applaudit dans sa presse avec une rare unanimité au « sauveur de la Russie ». Non seulement les organes de la bancocratie alliée, tels que le Times, le Temps ou les mercenaires des trusts américains, mais la presse impérialiste allemande, elle aussi, salue avec enthousiasme le nouveau héros. Le gouvernement anglais met à la disposition de Kornilov ses automobiles blindées, afin d'aider à la répression de Pétersbourg rouge. L'armement et les finances sont dirigés contre les ouvriers et les paysans.</p>
<p>Simultanément avec le mouvement des troupes korniloviennes vers Pétersbourg, l'ultimatum de la contre-révolution est soutenu par la menace d'ouvrir le front aux Allemands. La main droite de Kornilov, le général Loukomsky, déclare que le front sera ouvert et qu'un armistice séparé sera conclu, afin de jeter les troupes dans le bain sanglant de la capitale. Patriotes brevetés, gardiens jurés de la « fierté nationale », Saint-Georges au cœur noir et à la doublure rouge, ces généraux étaient prêts à ramper bassement devant la baïonnette prussienne, uniquement pour pouvoir diriger une partie de leurs troupes contre le prolétariat !</p>
<p>Un vent d'orage passa sur le pays. Le prolétariat, qui avait veillé tout le temps, qui avait vainement appelé et averti la démocratie petite-bourgeoise du danger menaçant, tressaillit. Les ouvriers des capitales et des provinces coururent aux armes. Partout où il y avait la moindre possibilité de trouver des défenseurs d'acier pour la liberté, les prolétaires s'armaient. En un instant Pétersbourg créa une garde rouge. Les ouvriers des fabriques de canons doublèrent d'un coup la productivité de ces fabriques et se mirent à fournir des mitrailleuses, des canons et des munitions pour la défense contre leurs adversaires de classes. Le parti prolétarien, les bolchéviki, proclama le mot d'ordre de la lutte jusqu'à la dernière goutte de sang, de la lutte, non pour Kerensky, mais pour la révolution. Et pourtant, en cet instant critique, la marche même de la lutte fit occuper les postes dangereux par la classe ouvrière et par son parti.</p>
<p>Les Soviets et la démocratie petite-bourgeoise, pris d'une mortelle terreur, se précipitèrent vers les prolétaires. Les matelots bolchévistes de Kronstadt, que l'on avait tant calomniés, que l'on avait nommé contre-révolutionnaires et ennemis de la liberté, furent proclamés ses meilleurs défenseurs et appelés en toute hâte à Pétersbourg. Les ouvriers, contre lesquels, en juillet, on faisait venir les régiments de cavalerie « sûrs » et les « unités de choc », furent déclarés rempart de la révolution. Le parti du prolétariat, auparavant traité comme un ramassis de criminels, de provocateurs et d'espions, fut réhabilité dans les vingt-quatre heures et reconnu un allié bienvenu. Les chefs soviétistes de la petite bourgeoisie se jetèrent précipitamment du côté de la classe ouvrière : ils comprenaient parfaitement que la contre-révolution avait sa logique ; ils savaient que la bande kornilovienne victorieuse balayerait non seulement les bolchéviki, mais tous les coalitionnistes ; ils voyaient que la réaction était prête à tout détruire, les « Soviets et les comités », suivant la demande de Milioukov et de Riabouchinsky. Et, tremblant de tous leurs membres, ils se mirent à glapir plaintivement sur l'« unité du front révolutionnaire ».</p>
<p>La poussée des masses fut extraordinairement forte. Littéralement toutes les organisations ouvrières se levèrent. Dans les Soviets, malgré la majorité coalitionniste, on sentit les pulsations d'une nouvelle artère combative. Partout — dans les capitales et dans les villes perdues des provinces — il se créait des organes révolutionnaires du pouvoir. A Pétersbourg et à Moscou, le peuple armé réapparut sur la scène. Et partout où il était question seulement de mobilisation des forces, de pression sur les troupes, de collectivités de combat responsables, le parti du prolétariat se trouvait être l'organisation la plus hardie, la plus décidée et la plus capable de combattre.</p>
<p>Le soulèvement de Kornilov se flétrit avant d'avoir eu le temps de fleurir. Les forces militaires de Kornilov, qui marchaient sur Pétersbourg, ayant été trompées par leurs généraux, se décomposaient dès leur premier contact avec les troupes envoyées contre elles, non par Kerensky, qui jouait la comédie, mais par les organisations soviétistes, auxquelles avait passé en fait la direction militaire. Et dans les centres urbains, où les chevaliers de la Croix de St- Georges, les soldats de choc et les femmes de choc, les officiers et les généraux, avaient tant parlé du « jour » de joie, et où ils avaient avec une telle « intrépidité » arboré les cocardes korniloviennes, démontrant leur mépris souverain envers la « plèbe déchaînée » — ces héros ne se décidèrent pas du tout à agir. Ils connaissaient la valeur de leurs alliés — la masse des petits propriétaires, qui n'est audacieuse que lorsqu'elle est en sécurité. L'appui de Kalédine, qui devait marcher venant du sud et couper le nord des transports de blé, s'exprima seulement par le fait que l'on envoya vers Moscou durant quelques jours, des wagons de melons d'eau et de tournesols au lieu de blé. L'attaque des brigands contre le peuple avait échoué. Les conspirateurs avaient évidemment trop présumé de leurs forces. Mais ils avaient aussi trop méprisé les forces de la révolution. « Les bas-fonds des villes » ne montraient aucune disposition à se soumettre aux « coups de cravaches », comme l'espéraient les bandits du capital. Ces bas-fonds, en réponse à l'entrée en scène du général s'étaient écriés unanimement : « La mort ou la victoire ! » et avec un enthousiasme que seul est capable de développer une classe de travailleurs, brillants d'inspiration, comprenant leurs grandes destinées historiques ; jeunes et héroïques, ils s'étaient précipités aux avant- postes de la guerre civile.</p>
<p>La fraternisation fut la méthode fondamentale de dissolution des troupes korniloviennes. Même les Turkmènes-Tekkés à moitié sauvages, dont le fougueux général avait donné des cohortes choisies pour le salut de la civilisation bourgeoise, même ces « sauvages » que l'on avait imaginé d'apprivoiser pour maîtriser les Huns du « socialisme, du communisme et de l'anarchie », perdaient leur dévouement servile à Kornilov. L'offensive militaire sur le front intérieur, que l'on préparait dans les salons les plus élégants des mécènes russes, au sujet de laquelle la presse bourgeoise avait sonné les grands carillons de toutes ses cloches, cette offensive s'était soudain ridée comme une vessie où l'on pique une aiguille, et l'austère héros de la bourgeoisie ne représentait plus qu'un homme stupidement entêté, qui se distingue par tout ce que l'on voudra, sauf par le génie d'un triomphateur.</p>
<p>L'émeute kornilovienne joua un rôle diamétralement opposé à celui que cherchait la cabale bourgeoise : elle ouvrit les yeux non seulement aux ouvriers retardataires, mais aux paysans, non seulement aux hommes de l'arrière, mais aux soldats du front ; elle provoqua un immense regroupement de forces et consolida extraordinairement la position du parti du prolétariat révolutionnaire.</p>
<p>Le pouvoir coalitionniste, qui avait ouvert toutes grandes les portes pour l'entrée solennelle de la contre-révolution, n'avait pu surgir ni se maintenir qu'en se basant sur la confiance inconsciente des masses capitalistes et sur leur défensisme de bonne foi. Et c'est à ce même titre que les masses avaient pu reconnaître pour guides les socialistes- révolutionnaires et les menchéviki. L'excitation joyeuse, sentimentalement naïve, de la révolution de mars, de cette révolution « omninationale », où même les filous brûlés de l'oligarchie financière faisaient semblant d'être attendris et approchaient des mouchoirs blancs de leurs yeux bouffis de graisse, la confiance des masses trompées envers les pesants « chefs de la révolution » vêtus de noir, tels que les Rodzianko et les Lvov — s'en allait maintenant en fumée. Le développement de la lutte des classes brisait toutes les illusions, faisait tomber tous les voiles, arrachant impitoyablement leurs masques à tous les héros du mensonge et montrant aux masses le véritable visage de rapaces de ces « bienfaiteurs du peuple ». Les impérialistes bourgeois et la presse de la social-trahison, auxquels l'on croyait auparavant, à ce point que pendant les journées de juillet la bourgeoisie avait réussi à créer un état de siège contre le parti prolétarien traqué à tous les carrefours, avaient maintenant perdu la confiance des masses, définitivement et irrévocablement.</p>
<p>La classe ouvrière, qui déjà au temps de la Conférence de Moscou suivait en sa majorité la social-démocratie révolutionnaire, perdait rapidement tout ce qui lui restait d'illusions petites-bourgeoises autrefois inhérentes à ces couches attardées.</p>
<p>Les paysans avaient vu dans l'action de Kornilov une attaque de la part des propriétaires fonciers et une menace réelle à leurs rêves terriens. Si jusque-là les paysans, à la grande joie de tous les grands propriétaires, avaient « supporté » et remis la décision de la question « jusqu'à la réunion de l'Assemblée Constituante », ce à quoi s'appliquaient et s'occupaient messieurs les socialistes-révolutionnaires, en revanche leur patience même était maintenant à bout. Aussitôt après le mouvement kornilovien des propriétaires, un immense mouvement des paysans se dessina, se muant parfois en un véritable soulèvement des paysans. La presse capitaliste signalait avec terreur ce fait, inscrivant les « désordres » agraires dans la rubrique de « l'anarchie » et des « pillages ». En réalité, le mouvement agraire était l'indice du développement de la conscience des paysans, qui ne se contentaient plus des éternelles promesses. Les « usurpations illicites », si haïes de la bourgeoisie, étaient devenues des événements ordinaires. La terre fuyait rapidement des mains des propriétaires et commençait à se déposer solidement entre les mains des paysans. L'armée, qui jadis croyait aveuglément en Kerensky, attirée dans la honteuse offensive de juin, était maintenant, après le coup de cravache du bourreau, remplie de haine envers tout l'effectif de commandement, y compris les officiers. L'effectif de commandement, qui s'était montré entièrement korniloviste, avait introduit la peine de mort, avait calomnié et persécuté les soldats, les trahissant à chaque pas, traitant l'ancien « saint animal » comme une vile plèbe — cet effectif de commandement avait senti se poser sur lui le regard fixe et rempli de haine d'une armée de plusieurs millions d'hommes. La lutte de classes qui secouait la société entière, s'était transportée sur le front avec une force incroyable. Une fois pour toutes, l'armée avait rejeté de dessus soi le joug des impérialistes.</p>
<p>Enfin, l'épopée kornilovienne avait aiguisé à l'extrême les questions nationales. Cette aventure avait été une tentative désespérée de l'impérialisme de grande puissance russe. Sous le faux mot d'ordre d'une « Russie une et indivisible », que mettaient en avant les généraux patriotisants et les patriotes généralisant de la « classe commerciale et industrielle », se dissimulait la politique habituelle de strangulation des pillards impérialistes, qui s'en délectaient encore aux temps bénis du tsarisme. Et si les généraux à cravache et sans cravache mettaient en avant le mot d'ordre « une et indivisible », cela signifiait que ceux que l'on appelait « allogènes » devaient commencer à crier au secours. Aussi l'« aventure » kornilovienne et sa défaite provoquèrent-elles la croissance des tendances nationalistes et séparatistes et la décomposition de l'impérialisme russe.</p>
<p>Le développement politique de la conscience de classes de larges masses populaires, s'exprima dans la complète banqueroute des partis coalitionnistes.</p>
<p>Les menchéviki s'appuyaient en majeure partie sur les couches arriérées, contaminées par les préjugés, les espérances et les croyances petite-bourgeoises de la classe ouvrière ; car la banqueroute des illusions allait particulièrement vite parmi le prolétariat précisément : ces illusions s'usaient avec une rapidité presque catastrophique.</p>
<p>Les socialistes-révolutionnaires étaient entrés dans une période de décomposition intérieure, se divisant avec toujours plus d'acuité en idéologues du solide moujik qui doit triompher du monde entier et en idéologues des paysans les plus pauvres ; ce processus a trouvé son expression dans la démarcation chez les socialistes-révolutionnaires d'une aile gauche, qui se renforçait chaque jour. Enfin, formant boule de neige, le parti du prolétariat s'était augmenté. Le pays se séparait de plus en plus en deux camps ennemis : l'un, — en tête duquel se tenait le prolétariat révolutionnaire et son parti — devenait le camp de tous les travailleurs, le camp « populaire » ; et l'autre — réunissait toutes les fractions des classes dominantes, depuis l'ex-demoiselle d'honneur jusqu'au marchand de grains et l'usurier de village ; à la tête de ce camp se trouvait le capital financier et le parti de la trahison populaire.</p>
<p>La marche des événements avait posé maintenant devant la camarilla bourgeoise le problème direct de la guerre civile. La confiance disparue des masses envers le capital, la complète décomposition des partis coalitionnistes, la croissance fiévreusement rapide du parti du prolétariat, tout cela forçait la bourgeoisie à s'orienter vers la guerre civile. Gouverner par le mensonge, la flatterie, la coalition ; gouverner par l'intermédiaire des traîtres « socialistes » ; jouer aux démocrates en brandissant le glaive de la peine de mort, devenait impossible. Il restait une chose à faire : une nouvelle tentative de contre-révolution armée.</p>
<p>Mais avant que d'en arriver à la bataille définitive, l'histoire força le pays à passer encore une fois sous les fourches caudines d'une comédie panrusse : la « Conférence Démocratique ».<br class='autobr' />
La « liquidation » de l'aventure Kornilov. — La Conférence Démocratique.</p>
<p>La poussée d'en bas avait fait dévier le nœud coulant qu'avait déjà savonné pour le peuple Saurus Kornilov, lequel avait recueilli par avance, les lauriers de la reconnaissance bourgeoise. Que le gouvernement bonapartiste le voulût ou non — le fait restait un fait. Il n'y avait plus qu'à compter d'une façon ou d'une autre avec ce fait.</p>
<p>Toute la situation de Kerensky traçait une ligne de conduite : continuer la fiction de la « lutte avec la contre- révolution » et en réalité lutter à gauche. C'était précisément là l'essentiel de cette farce (politique) que signifiait par elle-même la « liquidation » de l'aventure de Kornilov.</p>
<p>Le « pouvoir » lui-même commença à se montrer sous un aspect vraiment tragi-comique. Une crise succédait à l'autre. A l'arrière-plan de la corruption politique générale des milieux dirigeants, s'agitait une bande d'éperviers bonapartistes, formée d'éléments de la plus grande diversité, prétendant aux premiers rôles : Savinkov, ex-militant et terroriste, plus tard auteur d'une homélie larmoyante contre l'assassinat et enfin auteur de la peine de mort : Philonenko, homme dont, selon son propre aveu, « les paupières ne clignaient pas » et « la voix ne tremblait pas » en prononçant la peine de mort pour les soldats, « socialiste » qui édulcorait les aphorismes korniloviens d'une certaine proportion de sadico-sologoubisme de son propre cru ; Kerensky en personne, et toute une compagnie de ses « aides » cadétomorphes et même cadets, qui se tenaient devant la porte et ne faisaient que « convoiter ». Enfin, l'écume boueuse des duperies mutuelles et des marchés de derrière les coulisses, donna naissance à un directoire russe, suspect sous tous les rapports et dont les parrains furent d'un côté Tseretelli-Gotz, et de l'autre, les héros du parti cadet qui préféraient demeurer derrière les coulisses. Le « Conseil des cinq » ne brillait pas par les noms : à sa tête se mit naturellement Kerensky, qui en investit quatre autres à « son image et à sa ressemblance » : Tereschtchenko, Verkhovsky, Verderevsky et Nikitine, un rôle technique étant réservé à Verkhovsky et à Verderevsky.</p>
<p>Ainsi se forma le directoire, qui devait évidemment être un pont conduisant au consulat. Le naïf travailliste Boulat reconnut ouvertement l'habileté du citoyen Kerensky : « Pendant que nous nous disputions et que nous discourions ici, le pouvoir fut créé sans notre aide... Qui sait, peut-être même n'aurons-nous plus à nous réunir ici [c'est-à-dire dans le Com. Exéc. Centr. — note de N. Bouk.]. La loi martiale est décrétée chez nous. On arrivera chez nous, on invoquera tel ou tel paragraphe et l'on nous dispersera... ».</p>
<p>Ainsi donc, le pouvoir s'édifia simplement : il fut élu par Kerensky, approuvé par Kerensky, rendu responsable devant Kerensky. Kerensky — telle est l'unique source du pouvoir indépendant. Kerensky — tel est le seul vase d'élection de la grâce déversée encore par le gouvernement de la première heure. Kerensky était le chef « reconnu de tous » dans l'« Etat russe ». Ainsi du moins, semblait-il. Et il en était effectivement ainsi. Mais en fait, c'étaient là les derniers efforts de la clique des traîtres à la démocratie, qui commençait à révéler un équilibre de plus en plus instable, ayant perdu déjà tout point d'appui à gauche, et perdant rapidement — malgré tous ses efforts pour le retenir — son point d'appui à droite. L'organisation d'un directoire signifiait en fait la victoire pacifique du général Kornilov : c'était le fruit légal du marché illégal entre le héros de la cravache et l'aventurier de la langue. Le plan de Kornilov consistait précisément en la formation d'un directoire. Il est vrai qu'au moment décisif, Kerensky n'avait pas soutenu Kornilov ; autrement, à la tête du directoire l'on aurait vu Kornilov. Mais, de fait, un pouvoir personnifié en cinq dictateurs et ne dépendant de personne que d'un dictateur-chef, un tel pouvoir constituait la victoire complète des principes du général.</p>
<p>Le contenu correspondait pleinement à la forme. La « liquidation » de la révolte de Kornilov prit le caractère d'un véritable persiflage des masses. Tout d'abord, Kornilov solennellement proclamé traître, demeura en fait commandant en chef jusqu'à son remplacement. Puis Kerensky se nomma commandant en chef, désignant comme chef d'état-major — c'est-à-dire encore une fois comme commandant en chef effectif — le général Alexéïeff, le bourreau tsariste, le meilleur ami du général Kornilov, le participant direct de la conspiration kornilovienne et l'intermédiaire entre Kornilov, Riabouchinsky et Milioukov ; Alexéïeff, qui au début de la révolution menaçait de fusiller « les bandes révolutionnaires qui venaient de Pétersbourg ! », Alexéïeff, que lui-même il avait dû chasser sous la poussée de la colère et de l'indignation générale !, Alexéïeff, qui, à la « petite conférence » des hommes politiques de Moscou avait prononcé des « paroles d'or », qu'il répéta à la « Conférence d'Etat » et qui furent imprimées par Riabouchinsky sur la recommandation de Milioukov ! Et c'est cet individu-là qui fut désigné pour épurer l'armée des éléments de la contre-révolution ! Bien plus. Lui-même, un participant de la conspiration, fut chargé d'instruire l'affaire de la conspiration. Kerensky lui-même, souillé de cette boue, chargea son complice d'instruire l'affaire de leur principal associé !</p>
<p>Proclamé traître, le commandant en chef arriva donc dans un hôtel de première classe au lieu d'arriver à l'échafaud, et reçut pour le « surveiller » les troupes qui lui étaient fidèles. Le cadet Paltchinsky fut chargé de la surveillance de Pétersbourg. Les généraux les plus réactionnaires, qui seulement par négligence n'avaient pas eu le temps de passer ouvertement du côté de Kornilov (ou par poltronnerie ne l'avaient pas voulu), furent laissés à leurs postes ou reçurent de l'avancement. Les comités révolutionnaires qui avaient été nommés aux journées korniloviennes et qui avaient dirigé les opérations militaires contre Kornilov, furent déclarés hors la loi. Eux, qui avaient sauvé la révolution et la république, furent déclarés « ennemis de la république ! »</p>
<p>« Les actes indépendants — disait l'ordre du 4 septembre — ne doivent pas être admis dans l'avenir, et le Gouvernement Provisoire luttera contre eux, comme étant des actes anarchiques et nuisibles à la république ». Ceci se passait en même temps que la « lutte » contre Kornilov, cette lutte ne revêtant évidemment aucun caractère « anarchique », est exercée par une bande d'aigrefins kornilovistes. Cela, au moment où des pourparlers officiels sont engagés pour faire entrer dans le cabinet des chefs du parti cadet, compromis dans la conspiration ; au moment où Maklakov est nommé ambassadeur à l'étranger !</p>
<p>Mais pour les masses, il fallait malgré tout trouver une « couverture ». On la trouva en tombant sur les gardes dirigés par l'ex-demoiselle d'honneur. En général, il était impossible de dissimuler la conspiration. Eh bien ! que Marguerite Khitrovo paie en bloc ! — tel était le plan de la respectable compagnie qui livra volontiers le groupe de ses presque partisans, afin de sortir elle-même plus ou moins sèche de l'eau. Une ridicule « répression des conspirateurs » commença : on nettoya l'« Aigle Impérial » à Kiev, la société « le Héros Russe », on arrêta (pour les relâcher immédiatement après) une paire d'ex-grands ducs, mais on laissa prudemment de côté l'âme de la conspiration véritable, et non d'opérette : Milioukov et Goutchkov, Rodzianko et Riabouchinsky, Poutilov et Vychnegradsky, Kornilov et Kalédine, le comité central du parti de la trahison populaire et la « petite conférence » des hommes politiques-conspirateurs — en un mot tous ceux qui, de connivence avec Kerensky, avaient mené les pourparlers pour le plan de la « dictature collective » de sang et de fer.</p>
<p>Les journaux capitalistes qui, aux jours où l'on attendait la glorieuse venue de Kornilov, aiguisaient férocement leurs dents, et avaient commencé à se calmer aux jours de sa défaite, relevèrent de nouveau la tête et recommencèrent à passer à l'offensive. Les personnages officiels représentant l'autorité judiciaire blanchissaient Kornilov avec la même impudence qui leur avait permis auparavant de noircir le parti du prolétariat. Et de connivence avec le procureur réactionnaire Alexandrov, le « démocrate » Stahl déclarait, en montrant du doigt les bolchéviki : « J'estime que la conspiration de droite et celle de gauche sont également criminelles devant le pays » et les obligeants juristes-journalistes expliquaient qu'il n'y avait pas eu de la part de Kornilov de crime « contre l'ordre existant », pour la simple raison qu'« il n'y a pas maintenant en Russie d'ordre existant »5. Ceux que l'on qualifie d'intellectuels — les historiens, les avocats, les poètes, les savants et les dilettantes — s'élancèrent de nouveau à l'attaque contre les ouvriers : le presque-marxiste professeur Wipper, oubliant ses esquisses de la théorie de la connaissance historique, racontait dans l'organe de Riabouchinsky que la révolution russe tout entière engendra la mauvaise volonté des généraux allemands, et son collègue au journal, Balmont, qui jadis avait chanté le soulèvement ouvrier, commençait à composer des odes inspirées à Kornilov, nommant avec servilité ce possesseur d'une physionomie obtuse d'Asiatique, le « fier cygne » de la civilisation russe. Cependant, messieurs les capitalistes étaient également très mécontents de la conduite de Kerensky, dont ils exigeaient une plus grande décision, ou sa démission en faveur de Kornilov. Ceci était un plan élaboré par les conspirateurs. Kerensky n'avait-il pas, au lieu de soutenir Kornilov par la force armée au moment le plus critique, joué la comédie de la lutte contre lui ? Un tel rôle ne convenait plus du tout aux tentatives réelles, aux rois des industries textile et métallurgique. Et ils commencèrent une campagne énergique qui dévoila entièrement le double jeu du « démocrate » haï de la démocratie, Kerensky. La campagne fut ouverte par l'organe de Riabouchinsky Outro Rossii. On démontra documentairement la participation de Kerensky à l'élaboration du plan de dictature militaire, ainsi qu'à l'intention d'écraser Pétersbourg et Kronstadt, à l'appel du troisième corps militaire, à la provocation du « complot des bolchéviki » et à la préparation de la dissolution des Soviets ; il surnagea tout un fatras d'intrigues, de tromperies et de duperies mutuelles. Chaque jour nouveau apportait des informations plus sensationnelles les unes que les autres. Il devenait évident pour tout le monde qu'à côté de l'aventure Kornilov, il existait une aventure Kerensky, qui ne se différenciait « principiellement » de la première que par plus de duplicité et de poltronnerie. « Tu veux te défiler ? Mais tu es nôtre, tu as déjà vendu ton âme et tu as reçu une avance considérable ! » — disait le diable bourgeois au ministériable pan Twardovsky, qui possédait déjà alors un compte-courant de presque un million.</p>
<p>Malgré les efforts du directoire de Kerensky pour effacer ses péchés devant la bourgeoisie, cette dernière, sauvant Kornilov, montait à l'assaut. Il est vrai que Kerensky avait proclamé la république, afin de démontrer qu'en Russie « il y a de l'ordre ». Mais il avait supprimé à Pétersbourg le Rabotchy6 et la Novaïa Jizn. Sous prétexte de lutte contre l'anarchie, il préparait en hâte des expéditions de répression contre le Soviet de Tachkent et menait des pourparlers avec les gros bonnets de Moscou : Konovalov, Bourychkine, Tchetverikov, Tretiakov et Smirkov, c'est-à-dire la fleur de la « petite Conférence » de Moscou. Il tentait de dissoudre la « Centre-flotte ». Il nommait au Conseil Militaire le kornilovien avéré Klembovsky. Et cependant la bourgeoisie ne graciait plus son commis : il lui en fallait un autre.</p>
<p>Pendant qu'en haut l'on jouait sans interruption aux « chevaux-fondus » de ministères, ce petit jeu qui était si caractéristique du régime tsariste, lequel s'imaginait pouvoir par des substitutions de personnes arranger les choses, dans les basses couches il se passait un processus de « gauchissement » rapide. Ce processus trouva aussi son expression dans le changement de position des principaux Soviets.</p>
<p>Les chefs petit-bourgeois perdaient de plus en plus, même leur propre assiette. Si auparavant ils exprimaient heureusement le caractère irrésolu de la petite bourgeoisie — des paysans, des gueux des villes, des couches arriérées de la classe ouvrière, — en revanche, ils tournaient maintenant assez nettement à droite : la masse de la petite bourgeoisie témoignait d'une forte attraction vers le prolétariat ; ses chefs témoignaient d'une attraction plus forte encore vers le grand capital. Le sommet bureaucratisé du Com. Cent. Exéc., qui sous la pression des masses, avait pour un certain temps modéré quelque peu son ardeur réactionnaire et son empressement servile, s'était de nouveau précipité à toute vitesse vers le bloc avec la bourgeoisie du cens, et, craignant de reconnaître ouvertement son respect pour les cadets complètement compromis par l'aventure Kornilov, les traînait au gouvernement en qualité de « candidatures d'affaires » — masque sous lequel agissent constamment les jongleurs politiques et les menteurs de profession. Dans ces conditions, craignant la contagion bolchévik grandissante, ces messieurs, déjà à moitié entrés en accord avec les gens du cens, et transformés eux-mêmes en « petits bonapartes », devaient chercher un point d'appui social autre que celui qu'ils avaient auparavant. Et d'autre part il leur fallait, en présence du rapide accroissement du bolchévisme non seulement dans le pays, mais dans les organisations soviétistes, opposer aux Soviets quelque autre force « également — démocratique », et avec cela panrusse. Refouler les Soviets en arrière, sanctionner la coalition, créer l'organisation d'une solide bourgeoisie moyenne, pour que grâce à celle-ci pût gouverner l'oligarchie des finances ; enfin, prévenir la poussée des bolchéviki en opposant une solide barrière « démocratique » à l'« anarchie » révolutionnaire, tel était le plan des Liber et des Dan, dont les noms sont déjà devenus des qualificatifs pour les personnages du type social-traître7.</p>
<p>C'est de ces besoins que surgit le plan de la « Conférence démocratique ». Le but posé par les sommités du Com. Cent. Exéc. consistait en la création d'une démocratie à la margarine. Il n'y a rien d'étonnant à ce que ce but ne put se réaliser que par la voie d'un faux. Si la Conférence « d'État » de Moscou devait falsifier la voix de la « nation », en substituant à cette nation des bourreaux galonnés et sans galons, la Conférence Démocratique devait falsifier la voix de la démocratie, en substituant aux paysans, aux soldats et aux ouvriers, le bourgeois moyen aisé et l'intellectuel korniloviste.</p>
<p>Les Soviets, ces uniques représentants de la démocratie révolutionnaire, avaient acquis la troisième place. Au premier rang l'on avait disposé les représentants des zemstvos, des villes, des coopératives, auxquels se joignait toute une queue d'organisations professionnelles-intellectuelles. Les zemstvos pouvaient d'autant plus facilement servir de nouvelle base aux chefs déçus dans leurs calculs, que beaucoup d'entre eux n'avaient même pas été réélus, et de cette façon, le sceau du tsarisme au front, pouvaient servir à n'importe quel truquage, pourvu qu'il fût à reculons. Les villes exprimaient déjà une lassitude de la révolution ; la majorité soc.-révolut. de droite et cadette des conseils municipaux, qui approuvait les exécutions, ne correspondait plus à aucun titre à la disposition d'esprit des grandes masses des villes. Enfin, les employés des coopératives, que les paysans aisés élisaient pour se livrer au commerce des harengs et du savon et auxquels ils n'avaient jamais remis aucun mandat politique, possédaient la confiance entière du citoyen Tseretelli ; car la Jeanne d'Arc des politiciens de coopérative, Mme Kouskova, avait déclaré au Congrès des coopératives, parmi les hurlements enthousiastes de ses partisans du camp des cadets, qu'elle se ferait couper la main, si cette main venait à déposer un bulletin portant les candidats de ce même parti auquel appartenait la belliqueuse coopérante ; même les mencheviki liberdanovites lui semblaient trop rouges !</p>
<p>Etant falsifiée par essence, la Conférence Démocratique ne pouvait manquer de s'occuper de falsifications durant toute la période de son activité. Déjà Kerensky, qui avait préalablement défini par la voie de la presse le caractère privé de la Conférence (pour être « d'Etat, » il y manquait tout de même Riabouchinsky et Kalédine !) avait « donné le ton » à la respectable assemblée en déclarant : « l'aventure Kornilov a été réprimée par moi (c'est-à-dire par Kerensky) jusqu'au bout ». (Ceci précisément alors que la commission d'enquête avait dit publiquement qu'il lui « était pénible d'interroger Kornilov ! »).</p>
<p>Puis les discours sans fin des ministres passés et présents se mirent à couler, et à leur suite des représentants innombrables d'innombrables organisations. Tchernov racontait comment dans le ministère de coalition, on l'empêchait de travailler, — et il se prononçait pour le ministère de coalition. Skobelev, qui jadis avait promis de prélever 100 % sur la bourgeoisie, narrait d'une voix inintelligible les difficultés du travail et prenait parti pour la coalition. Zaroudny amusait le public de mauvaises anecdotes de la vie des ministres, affirmant qu'il n'avait rien compris et qu'il ne comprenait rien, et parlait aussi en faveur de la coalition. En un mot, tous les ministres habitués aux commodités de la coalition la défendaient de toutes leurs forces. Et la « masse » habilement cuisinée par des spécialistes de la duperie, fournit 766 voix à la coalition, et 688 contre. Les Soviets avaient par une majorité écrasante voté contre ; par une majorité plus écrasante encore, avaient voté contre, les unions professionnelles ; la flotte s'était prononcée contre sans une exception ; même une moitié des anciennes organisations d'armée avait rejeté la coalition. Les coalitionnistes triomphèrent grâce à ceux auxquels ils avaient d'avance assuré la supériorité : grâce aux membres des zemstvos, aux conseillers municipaux, aux coopérateurs, unis aux social-traîtres de toutes les autres institutions. Mais lorsque l'on posa la question des cadets, même cette majorité choisie n'osa pas voter pour le parti korniloviste de la trahison populaire. Les rossignols de la social-trahison eurent beau chanter, ce numéro n'eut aucun succès. Et lorsqu'il fut démontré jusqu'à l'évidence que la coalition avec la bourgeoisie sans les cadets était un non-sens ; lorsque les menchéviki et les soc.-révolut. virent se poser devant eux la question de l'organisation du pouvoir socialiste « sans bourgeois », ils reculèrent avec horreur devant une telle perspective et votèrent contre la Révolution dans son ensemble.</p>
<p>Il en résulta que la Conférence Démocratique vit s'écrouler sa propre résolution, prouvant ainsi son indigence, découvrant sa nudité sénile et de loqueteuse apparence.</p>
<p>Mais ici parurent sur la scène les prestidigitateurs de profession, dont le premier était le « noble Tseretelli. » Grâce à une véritable fraude, c'est tout juste s'ils ne parvinrent pas à faire triompher la résolution la plus honteuse, proposant de créer un organe « sanctionné » par le bonaparte et destiné à « seconder » le gouvernement pour la création du pouvoir. Les bolcbéviki, Trotski en tête, dont les discours brillants et courageux mettaient hors d'eux-mêmes tous les buffles et tous les valets de la bourgeoisie, firent une sortie démonstrative en réponse à des scènes de moquerie et d'infamie. Les amendements glissés par Tseretelli furent toutefois retirés. Mais la politique effective qui résultait du marché conclu entre Kerensky, Tseretelli, Gotz & Cie, entre les gens des coopératives et ceux du cens, derrière lesquels se tenait aussi le haïssable parti de la trahison populaire, cette politique continua à être mise en œuvre par les héros de la Conférence, même après tous ces événements. Les résolutions votées offraient, lors de la création du pouvoir, d'« exiger la réalisation du programme du 14 août », c'est-à-dire de ce programme que Tchkheidzé avait si chaudement défendu en présence de Kalédine et en l'absence du prolétariat, à la Conférence de Moscou.</p>
<p>Si la Conférence de Moscou au Grand Théâtre avait été la sage-femme du complot de Kornilov, la montagne de la Conférence Démocratique aurait accouché avant tout de la ridicule souris du « pré-parlement ». Un organe de promulgation des lois placé auprès de Kerensky et privé de tout pouvoir, un misérable bureau dans lequel l'effectif fortement réduit de la Conférence était complété par une masse compacte d'hommes du cens, les cadets en tête, contre lesquels la Conférence avait jadis voté — tel fut le résultat des discussions « sur le pouvoir ». Le problème qui consistait à mettre fin à l'irresponsabilité du bonaparte avait trouvé sa solution dans la création d'une pré-Douma, responsable précisément devant celui dont elle devait vaincre l'irresponsabilité.</p>
<p>La Conférence Démocratique se montra stérile comme le figuier de l'Évangile. Mais lorsque messieurs les cadets se réjouissaient malignement de l'« impuissance de la démocratie », ils comprenaient parfaitement que leur joie était toute de façade. Ils savaient parfaitement que l'impuissance du charroi de « démocrates » amené par Tseretelli et approuvé par Kerensky, avait peu de chose de commun avec la démocratie qui se renforçait tous les jours derrière les murs du théâtre Alexandre.</p>
<p>Le résultat de la suite des événements — écrivait l'organe de la banque, Rousskaïa Volia, à l'ouverture de la Conférence Démocratique — des événements remplissant la période allant du moment de la défaite sur le front, au moment de la défaite de la contre-révolution, est que le bolchévisme démagogique a relevé la tête et que la « démocratie organisée » de Pétrograd s'est trouvée prisonnière des léninistes. On peut dire aussi que ce résultat politique du sixième mois de la révolution est « bouleversant », si relative que puisse être sa signification... La Conférence des organisations démocratiques s'est ouverte sous l'action pesante de ces -événements.</p>
<p>L'irrésistible croissance du parti du prolétariat, qui, comme l'a déclaré avec toute la profondeur de sentiments dont elle est capable, une dame patronnesse, Mme Breschkovskaïa — « gâte nos braves, nos bons ouvriers, paysans et soldats ». Ce renforcement de l'armée révolutionnaire du travail mettait la bourgeoisie dans une situation véritablement critique. Dans le pays, un conflit succédait à l'autre : grève des ouvriers des chemins de fer, troubles paysans toujours croissants --- mobilisation des forces soviétistes — n'était-il pas clair que la vague de la guerre civile submergerait le piteux édifice du pré-parlement ?<br class='autobr' />
Le gouvernement de la guerre civile. La Révolution d'octobre.</p>
<p>« Tout le pouvoir aux Soviets ! » « Convocation du Second Congrès ! » — tel était le mot d'ordre avec lequel les bolchéviki allaient à la Conférence Démocratique et au pré-parlement. Le parti du prolétariat comprenait parfaitement l'inévitabilité objective de la guerre civile. Il ne restait à la grande bourgeoisie d'autre issue que d'attaquer ouvertement le peuple, contre lequel elle menait une guerre de partisans permanente. En réponse au mot d'ordre du prolétariat, Kerensky saccageait le Soviet de Tachkent ; en réponse à la voix des paysans, « son » Gouvernement continuait les arrestations de comités terriens ; en réponse aux supplications des ouvriers des chemins de fer et des mineurs du Don, on les « réprimait » ; en réponse aux demandes de reconnaissance des droits de la Finlande, on y envoyait des expéditions destinées à la pacification et l'on en éloignait les unités révolutionnaires ; en réponse aux résolutions des ouvriers réclamant la mise en liberté des bolchéviki, on libérait les anciens geôliers et les gendarmes ; enfin, en réponse à la clameur unanime du peuple entier : « à bas les traîtres-cadets ! », Kerensky forma un ministère cadet à l'aide de laquais en livrée, anciens socialistes. Après toutes les révélations, après la persécution de l'armée par les cadets, après l'échec de la révolte et de la trahison des cadets, après la traîtrise de Riga, après le jeu monstrueux de provocation, dont l'enjeu était la peine de mort — Kerensky jette le défi, nommant au ministère des traîtres stigmatisés !</p>
<p>Le gouvernement de guerre civile — c'est sous ce nom qu'est entré dans l'histoire le nouveau cabinet de la république russe.</p>
<p>Konovalov, le plus important des industriels moscovites, l'idéologue et le praticien du sabotage panrusse — est nommé ministre du commerce et de l'industrie, et suppléant du premier ministre. Tout n'est-il pas fini désormais pour les lock-outers ? Tretiakov, encore un industriel et un boursier, l'un des monopolisateurs du rayon textile — est nommé président du Conseil économique. La désorganisation ne va-t-elle pas être maintenant écartée ? Comme contrôleur d'Etat on désigne Smirnov, Smirnov, qui non seulement dans, sa fabrique donnait à ses ouvriers un salaire de famine, les privait de feu et d'eau, mais faisait mourir de faim ses chevaux, afin d'avoir plus tard la possibilité de fermer son entreprise pour des raisons politiques. N'y aura-t-il pas maintenant un contrôle suffisant sur les finances de l'Etat ? Est-ce que cet anthropophage ne remettra pas en ordre le ménage désorganisé du peuple ? Terechtchenko reste ministre des Affaires Etrangères. Mais n'a-t-il pas prouvé l'ardeur de son zèle pour la cause de la paix ? Efremov est nommé ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire en Suisse. Mais ne s'est-il pas recommandé comme le meilleur ami de l'impérialisme anglais ? Et n'est-ce pas là la meilleure garantie pour la paix et la liberté ? Kichkine, avec lequel les Soviets de Moscou ont refusé d'avoir aucune espèce de rapport, est confirmé dans son titre de ministre de l'Assistance. Qui donc peut douter qu'il ne remplisse son devoir envers la Révolution ?...</p>
<p>La nébulosité « socialiste » — le collaborateur du Rousskoïe Slowo, Bernatzki, l'« ouvrier » Gvozdev, l'avocat Maliantovitch et les autres dii minores disposés autour du noyau fortement impérialiste (noyau « d'affaires ») des cadets et des korniloviens — était d'avance destinée à rester accrochée derrière le char triomphal du « commerce et de l'industrie ». Il est vrai que le cabinet avait été approuvé par Monsieur Buchanan. Bien plus, les bons amis anglo-français avaient eu recours tout simplement à des exactions politiques et au chantage, afin d'obtenir du Gouvernement de leur nouvelle demie-colonie l'effectif désiré, et ce Gouvernement ne parvint au pouvoir qu'après de mystérieuses conférences des petits bonapartes de Russie avec l'ambassadeur de Sa Majesté George. Mais le peuple russe n'en recevait aucun soulagement. Le rôle objectif du nouveau cabinet ne pouvait être douteux : c'était la provocation à la guerre civile.</p>
<p>Ces messieurs du Gouvernement Provisoire espéraient avec cela être soutenus par les petits propriétaires et par les gens du juste milieu qui s'étaient groupés à la Conférence Démocratique sous l'hégémonie politique des coopérateurs.</p>
<p>« Je dois le dire franchement » — écrivait dans le journal « banquier-démocratique » Den — l'un de ses collaborateurs les plus importants : « partageant complètement le programme politique de la coopération » — « il est impossible de ne pas voir et de ne pas sentir que c'est de là que partira la masse des combattants aspirant à la revanche pour tout ce que le bolchévisme, dans le sens le plus large de ce mot, a apporté et apporte avec lui de sombre et de mauvais. Et j'en suis convaincu : ce ne sera pas seulement une lutte de paroles ». Et l'organe officieux de Kerensky, Savinkov et C°, Volia Naroda, sonnait le tocsin et appelait tout le monde au ralliement sous l'étendard de la lutte contre le bolchévisme, affirmant qu' « il n'y avait pas de place pour le coalitionnisme » et que la « démocratie devait s'unir et, d'une main de fer, forcer le bolchévisme à obéir à sa volonté. »</p>
<p>Dans l'exaspération croissante du marchand de grains, de l'avocat et du coopérateur se reflétait la terreur du possédant devant le communisme menaçant. Cette terreur les inondait d'une sueur froide : leur imagination effrayée se représentait déjà les horreurs des pillages, des massacres, du « partage » général, des pogroms et du « carnage ». Le bourgeois moyen, malgré son réalisme indigent et sali de petit commerçant, n'est au fond jamais réaliste, et malgré son rationalisme qui veut être sobre, il est dominé tout entier par deux sortes d'émotions : la peur, quand ses affaires vont mal, et la vengeance quand « il » a triomphé. Il ferme d'une chaîne la porte de sa demeure et glisse son portefeuille sous son oreiller, lorsqu'aucune nécessité ne s'en fait sentir même au point de vue de ses intérêts ; il devient taciturne comme un ascète, en lisant avec volupté les articles braillards de ses idéologues, alors qu'on lui laisse encore pleine liberté de parole. Mais il crève de sa canne les yeux de ses ennemis vaincus, et il est prêt à amener sa femme, sa fille et sa sœur pour assister à l'exécution de ses adversaires politiques. Son abjection et sa vindicte sont directement proportionnelles à sa lâcheté.</p>
<p>Si exagérées que fussent les « horreurs » que prévoyait ce bourgeois, son instinct presque animal lui permettait de deviner que la collision était inévitable. Pendant ce temps, le capital financier la préparait en toute connaissance de cause et mobilisait toutes ses forces.</p>
<p>L'aggravation de la poussée des classes dans ce sens gagnait toutes les directions à la fois. Dans le domaine économique, on introduisait systématiquement et avec obstination le plan de Riabouchinsky — prendre les ouvriers par la « main osseuse de la faim ». Les lockouts « cachés » et « ouverts » se multipliaient toujours. En présence de l'effondrement complet de l'industrie et de la désorganisation économique complète, la « classe commerciale-industrielle » versait savamment de l'huile sur le feu par un sabotage consciencieusement calculé et toujours croissant. Messieurs les ministres décidèrent enfin de centraliser cette affaire et d'organiser la désorganisation, en élevant le sabotage à la hauteur de principe d'un problème intéressant l'Etat et la nation. C'est précisément dans ce but, c'est-à-dire dans le but de l'augmentation artificielle du chômage et de la famine, déjà grands par ailleurs, que les Smirnov et les Konovalov commencèrent à provoquer avec tout le zèle dont ils étaient capables le « déchargement » — de Pétersbourg d'abord (c'était le point le plus rouge, et par conséquent le plus dangereux), puis ensuite du district de Moscou. Et pendant que les commerçants et les industriels opéraient dans les fabriques et les usines, les établissements financiers commencèrent à suivre dans des proportions encore plus grandes la même politique par rapport aux conseils municipaux « nouveaux », et surtout aux bolchévistes, leur refusant n'importe quel crédit. En effet, pouvait-on inventer une affaire plus « pan-nationale » que le lent resserrement du nœud coulant déjà savonné ?</p>
<p>La politique complétait l'économie nationale. Et avant tout, la politique internationale. Les ardents patriotes étaient tout prêts à conclure n'importe quelle paix en échange de la pacification des ouvriers et des paysans. Les mystérieuses conférences à l'étranger, au sujet desquelles il sourdait quelques informations dans la presse, exprimaient ce besoin arrivé à maturité.</p>
<p>Préparer la reddition de Pétrograd en même temps que sa destruction par les canons allemands — était devenu la pensée secrète des bourgeois russes.</p>
<p>Enfin, des coups de main armés se préparaient aussi à l'intérieur. L'on vit la mobilisation générale et les organisations défaites lors des journées de Kornilov, retranchées le plus solidement possible sur le Don. De cette Vendée russe devait sortir la croisade contre la révolution du peuple russe.</p>
<p>La classe ouvrière de son côté tendait tous ses efforts, se préparant à passer de la défensive à l'offensive. Pour les grandes masses ouvrières, la nécessité de la lutte pour le pouvoir se faisait sentir plus que jamais. Les grèves économiques par lesquelles le prolétariat avait tenté de répondre à la poussée du capital n'étaient d'aucun secours. Elles étaient directement suscitées par provocation du capital, qui transformait cet instrument de lutte en des knock-out de la part des ouvriers. Le pouvoir aux Soviets ! Le pouvoir au Congrès des Soviets ! A bas le Gouvernement ! — ces mots d'ordre étaient devenus si populaires qu'ils n'avaient besoin d'aucune explication.</p>
<p>Les paysans augmentaient toujours plus leur activité, passant au soulèvement direct contre les propriétaires du sol ; les répressions quelles qu'elles fussent ne pouvaient plus les intimider, bien qu'elles lui tombassent en abondance sur la tête. La crise mûrissait avec une rapidité stupéfiante...</p>
<p>La déclaration publiée par le nouveau Gouvernement confirmait pleinement les pires craintes : conduire la guerre « en union avec les alliés » ; « mettre en ordre les rapports fonciers sans violation des droits de la propriété foncière existante » ; relever les impôts indirects ; enfin, mener « la lutte la plus décidée, la plus suivie, la plus systématique contre toutes les manifestations de la contre-révolution et de l'anarchie » — tel était ce « programme ». Traduit en langue vulgaire, il signifiait : brigandage international, protection des agrariens, spoliation des masses, étranglement de la Révolution. Tel devait être et tel fut le programme du Gouvernement de la guerre civile.</p>
<p>En ce qui concerne la question de l'édification du pouvoir, elle devait être « résolue » par la « situation du Conseil Provisoire de la République Russe », publiée sous la signature du citoyen Konovalov. Cette « position » révéla avec une clarté surprenante le rôle des traîtres du social- patriotisme : ils avaient atteint le but de leurs désirs ! Les droits déjà fort écourtés de la démocratie y étaient plumés de tous les côtés. On autorisait avec bienveillance le « Conseil de la République » à « discuter les projets législatifs, au sujet desquels le Gouvernement Provisoire reconnaît nécessaire de prendre l'avis du Conseil » — telles furent les honorables fonctions de cette chancellerie de cour de Kerensky !</p>
<p>Le « Conseil de la République » consultatif, qui devait être en même temps un rempart contre l'Assemblée Constituante (Lvov, Karavulov et d'autres criaient déjà à la nécessité de remettre encore une fois les élections), et contre les Soviets des ouvriers, soldats et paysans — fut, au fond, de prime abord détruit par le parti du prolétariat. Les bolchéviki se retirèrent de ce pré-parlement « réformé », et il perdit immédiatement la signification d'un centre où se reflète entièrement le degré de tension de la lutte des classes.</p>
<p>Le prolétariat mobilisait avec toujours plus de persévérance les forces des Soviets. Le Comité Régional de l'armée, de la Flotte et des Ouvriers de Finlande publia un appel tranchant contre le Gouvernement, qui envoyait des troupes contre-révolutionnaires en Finlande ; on commença à préparer une série de Congrès régionaux et de soldats. Un travail fiévreux commença pour la convocation du Congrès panrusse décidé également en son temps — sous une forte pression de la part des masses — par le Comité Central Exécutif. Le foyer de la vie politique devenait ainsi non le lamentable Conseil de la République, mais le Congrès approchant de la Révolution russe. Au centre de ce travail de mobilisation se tenait le Soviet de Pétersbourg, qui avait démonstrativement élu président Trotsky, le tribun le plus brillant du soulèvement prolétarien.</p>
<p>En même temps, les sommités de la vieille bureaucratie des Soviets, ceux qui encore au temps de la Conférence démocratique reniaient les Soviets, sentant que leur terrain était enfin définitivement perdu, établirent alors leur trahison complète. L'organe officiel des Soviets engagea donc la lutte pour la destruction de ces Soviets !</p>
<p>« Nous (!) voulons remplacer — écrivaient les Izvestia — l'organisation provisoire des Soviets par une organisation permanente complète et générale de l'ordre, de la vie de l'Etat et des régions. Lorsque l'autocratie fut tombée et avec elle tout l'ordre bureaucratique, nous (!) avons construit les Soviets des députés ouvriers, comme des baraques provisoires où pût trouver un refuge la démocratie entière. Maintenant, au lieu de baraques, l'on construit un bâtiment définitif en pierres de taille, et, naturellement, les gens quittent constamment les baraques pour des installations plus commodes, à mesure que l'on achève de construire un étage après l'autre. »</p>
<p>Les défensistes sans abri décidèrent de passer aux « installations plus commodes » de la nouvelle Douma de Boulyguine, qui pouvait « poser des questions » à la clique incontrôlée de la bourgeoisie... Des « démocrates » et des « socialistes » étaient tombés si bas ! Mais ils ne se contentèrent pas de proclamer leur reniement : ils commencèrent une campagne acharnée pour couler le Congrès déjà fixé au 20 octobre. Dans le Bureau du Comité Central Exécutif, le citoyen Dan, ce vieux renard du coalitionnisme, de l'hypocrisie et des transactions de derrière la coulisse, posa le premier la question de contremander le Congrès. Cela ne lui réussit pas. Mais tous les agents locaux du Comité Central Exécutif, tous les menchéviki et les socialistes-révolutionnaires de droite cherchèrent à couler le Congrès ou tout au moins à le discréditer : « par ce Congrès on déprécie la Constituante » ; ce congrès est inutile, car « pour le moment nous avons le Conseil de la République » , ce congrès, c'est la démagogie bolchéviste qui jette la démocratie dans les bras de la contre-révolution », etc., etc., — ainsi trompettaient partout et à tout moment, ceux qui, en fait, n'avaient pas de place dans les grandes organisations de classes des ouvriers et des paysans ressuscités à une vie nouvelle au milieu des tempêtes de la bataille sociale.</p>
<p>La campagne des défensistes contre le Congrès était cependant d'avance vouée à un échec complet par la marche progressive de la lutte des classes dont la flamme ne faisait que grandir de jour en jour. Les propriétaires fonciers, les marchands, les industriels, suppliaient déjà télégraphiquement le Gouvernement de leur envoyer de l'artillerie et des troupes pour la répression des paysans, — le Gouvernement satisfaisait à leurs demandes et enjoignait par circulaire à ses commissaires d'appliquer la loi avec la plus grande sévérité ; il amenait de tous côtés à Pétersbourg des junkers et des troupes de choc ; Tachkent, et en particulier le Soviet de Tachkent, formé de socialistes-révolutionnaires de gauche, était devenu le but constant des aspirations conquérantes de Kerensky-Konovalov ; contre les Finnois, on menait la même campagne de violence, et même le plus « démocrate » des ministres, Verkhovsky, donnait secrètement des ordres pour qu'on arrêtât des commissaires du Comité Régional en cas de « résistance » de leur part ; le contrôleur d'Etat, le saboteur Smirnov, avait déjà accompli une offensive directe contre tous les soviets, en élaborant un projet pour leur révision, comme s'ils avaient formé un département de police auprès du ministère de l'intérieur ; à Minsk l'on avait fermé le très populaire Molot ; chez les Lettons, l'on avait fermé le Volnyi Striélok ; pour édifier la classe ouvrière, dans les mystères des chancelleries ministérielles, on préparait déjà la loi sur l'arbitrage obligatoire, c'est-à-dire la loi contre les grèves. Les bandes contre-révolutionnaires avaient commencé à mener presque ouvertement une propagande antisémite de pogroms, contre laquelle le Gouvernement ne trouvait aucune mesure à prendre. En revanche, ce Gouvernement approuva tacitement l'exécution des soldats russes en France, dont certaines nouvelles étaient arrivées jusqu'au pays, puis par l'organe de Terechtchenko, il mit à la retraite Skobelev, que le Comité Central Exécutif envoyait saluer les diplomates alliés, avec des instructions plus que modérées : même lui ne paraissait déjà plus convenir à la cordiale compagnie Terechtchenko-Maklakov-Alexeiev.</p>
<p>Et avec tout cela les cheminots ont le dessus ; la grève générale à Bakou brise la résistance du capital ; les élections aux Doumas de districts à Moscou, donnent une brillante victoire aux bolchéviki, élevant le nombre de leurs voix de 11 à 50 % ; le Congrès de la flotte Baltique se déclare entièrement pour les bolchéviki ; le district entier de Moscou s'agite et bouillonne : les tanneurs sont en grève, les employés de la ville se préparent à entrer en grève, avec les travailleurs sur bois, les ouvriers des industries textiles, les métallurgistes ; dans les Soviets, l'on démolit radicalement tout le passé : les réélections proclament unanimement le triomphe des bolchéviki ; çà et là, les ouvriers descendent dans les rues et exigent déjà que les Soviets passent des paroles à l'action ; enfin, la IIIème conférence de Zimmerwald et le soulèvement des matelots allemands font concevoir de nouveaux espoirs en un mouvement de l'autre côté des tranchées.</p>
<p>Le 30 septembre arrive la nouvelle de l'occupation par les Allemands d'Oesel. Puis l'on reçoit les détails sur les combats maritimes, détails qui font découvrir une nouvelle et monstrueuse provocation internationale sur le front.</p>
<p>Il se dévoile que la flotte anglaise avait tranquillement laissé périr en héros la flotte baltique rouge qui était allée au combat. Il se dévoile que le Gouvernement avait lui-même pris des dispositions pour l'enlèvement des canons qui protégeaient la route de Pétersbourg. Il se dévoile que le chef de la petite conférence des politiciens moscovites, peu auparavant convaincu de livraisons frauduleuses, Rodzianko, avait dans son rapport presque exigé la reddition de Pétersbourg et de Kronstadt et s'était extasié devant les exécutions et l' « ordre » qu'avaient introduit à Riga les Schutzleute de Guillaume II. C'est peu de Riga ! Il faut que l'on détruise la « flotte pervertie ! » Il faut que périsse Kronstadt ! A bas Pétersbourg ! Le mot d'ordre du Gouvernement : « à Moscou ! » — devint clair pour tout le monde : ils fuyaient la Révolution, ces traîtres, ils filaient, comme jadis Thiers avait filé de Paris à Versailles. Qu'il ne s'agissait pas du tout là du péril allemand, — c'est ce qu'avait révélé le général Alexeiev en personne.</p>
<p>Toute l'étendue du nouveau complot s'était maintenant révélée. A Pétersbourg, Paltchinsky devait venir à bout des ouvriers, en aggravant le chômage et en « déchargeant » la ville, transformant le prolétariat conscient en des va-nu-pieds chroniques, incapables d'aucune espèce de résistance ; les centres de la révolution — la Finlande, Pétersbourg, Kronstadt, la flotte — qu'ils soient tous, au pis-aller détruits avec tous leurs maudits Soviets et Comités, par le feu des pièces allemandes, avec la neutralité bienveillante des « alliés » ; le Gouvernement s'organise à Moscou, à côté de la petite conférence, dans la patrie des Konovalov et des Tretiakovski ; sur le Don il se forme une « armée dévouée ». Tel était, en désespoir de cause, le dernier des gros enjeux du capital russe.</p>
<p>Les forces militaires de la contre-révolution se mobilisaient en effet à fond. Les généraux cosaques avaient introduit la levée en masse, fortifié les stanitzi, s'armaient de mitrailleuses et commençaient déjà à expédier leurs unités dans la Russie centrale ; les officiers organisaient en secret des détachements de marche, formés d'officiers ; les junkers prenaient le fusil de nouveau — comme au temps de Kornilov. — Les militaires professionnels disaient déjà avec orgueil que ce qui allait venir ne serait pas l'« essai sur le papier » de Kornilov, mais quelque chose de beaucoup plus important.</p>
<p>En dissolvant la Douma d'Empire, le Gouvernement n'avait fait un geste à gauche, qu'afin de continuer sa politique de droite en général. Il était, par le fait, devenu le centre dirigeant de la contre-révolution des Cosaques et des cadets ; il s'écriait déjà : « béni soit qui vient au nom de Kornilow », tâchant par tous les moyens de provoquer la « révolte des bolchéviki. »</p>
<p>Le parti du prolétariat comprenait tout le sérieux de la situation. Il n'était plus question maintenant de démonstrations seulement ou de demi-démonstrations. Les masses se préparaient au véritable combat, non plus au combat de comédie. Elles ne seraient pas allées à une simple démonstration. Tous comprenaient fort bien que l'époque des paroles, de l'agitation, de la propagande, le temps de la préparation était passé : il faut agir, ou autrement on nous écrasera — telle était la disposition d'esprit presque austère des masses. Aucun tapage, aucune excitation joyeuse ni sentimentale : des pensées d'affaires, des paroles d'affaires, une ferme résolution de lutter jusqu'au bout, d'accepter le combat et de le continuer de toutes ses forces jusqu'à la défaite ou jusqu'à la victoire — voici ce que pensaient, voici ce que sentaient les prolétaires, en se préparant à la lutte. Le parti discutait la question du soulèvement : l'extrême aile droite avait déjà arboré le pavillon de combat — il fallait relever le gant et passer immédiatement à l'offensive.</p>
<p>Le premier coup de feu fut tiré par la contre-révolution : des unités cosaques saccagèrent le soviet de Kalouga. Ce ne fut qu'à un pur hasard que les membres du Soviet durent de n'être pas fusillés. Tout subit un saccage barbare, uniquement parce que la vague du mécontentement populaire avait mis à la tête du Soviet de Kalouga les bolchéviki ; les troupes cosaques avaient résolu de s'entraîner contre eux, dirigées par le commissaire du gouvernement provisoire et avec la participation bienveillante des politiciens de la Douma locale. Le commissaire comme les « politiciens » se trouvèrent être des « socialistes-révolutionnaires ». Le premier mot dans la trahison et l'assassinat leur appartenait.</p>
<p>Les événements de Kalouga forcèrent les Soviets à aller rapidement de l'avant. Pendant ce temps, le Soviet de Pétersbourg adoptait déjà la position de combat : une résolution tranchante contre le Gouvernement indiquait que les opérations militaires étaient proches. Les matelots de Kronstadt vouaient à la malédiction le « misérable bonaparte » ; le Congrès des Soviets de la région septentrionale se déroula comme une parade réglée et ordonnée de l'armée de la Révolution ; le Congrès des représentants du VIe corps d'armée déclara refuser quelque aide que ce fût au Gouvernement de Kerensky et proclama la nécessité du pouvoir des Soviets.</p>
<p>Le 20 octobre, le Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétersbourg décida d'organiser un Comité militaire révolutionnaire. Le Comité central de la flotte de la Baltique, le Comité régional de Finlande, les Comités de fabrique et d'usine, les unions professionnelles, le Soviet de Pétersbourg des députés paysans, l'organisation militaire du parti, etc., y envoyèrent leurs représentants. C'était là l'état-major militaire de la nouvelle Révolution et du soulèvement contre la dictature impérialiste.</p>
<p>Et pendant ce temps, au sein du « Conseil de la République », la droite organisait des ovations bruyantes au général Alexeiev, et l'apôtre de l'impérialisme russe, le cadet Pierre Strouvé, déclarait que « pour le nom glorieux du général Kornilov nous donnerions notre vie ».</p>
<p>A Pétersbourg, sous les yeux de la population tout entière, on se met ouvertement à préparer le soulèvement. Les ouvriers s'arment. Les soldats s'arment. De tous côtés on concentre des forces. Des unités d'armée, des corps d'armée entiers envoient leurs salutations et la promesse de leur soutien. Le congrès de la Ve armée se prononce pour le passage immédiat de la terre aux paysans. Toutes les forces tendues, l'on attend la solution de la crise, se préparant à s'y mêler au moment décisif.</p>
<p>Le branle est donné par le conflit entre le Comité militaire révolutionnaire et l'état-major du district, qui refuse de reconnaître les pleins pouvoirs du Comité.</p>
<p>Il devient évident pour tous qu'une collision est inévitable.</p>
<p>Le 22 octobre (4 novembre), l'on fixe le « jour du Soviet de Pétersbourg » qui se transforme en une revue générale des forces de la Révolution. Le Comité militaire révolutionnaire prend des mesures pour la protection de la ville, nomme des commissaires dans toutes les unités militaires et aux points les plus importants. La disposition effective des forces militaires passe de cette façon au Soviet.</p>
<p>La nuit du 24 au 25 octobre (6 au 7 novembre), les troupes révolutionnaires occupèrent les gares, la poste, le télégraphe, la Banque d'Etat, l'Agence télégraphique de Pétersbourg (P. T. A.). Des ministres isolés furent arrêtés. A 6 h. du soir, la veille encore, le Gouvernement Provisoire avait tenté de supprimer le journal Rabotchiy i Soldat8. Et la même nuit, une partie de ce même Gouvernement se trouvait déjà sous clé. Le pouvoir bonapartiste était renversé sans qu'on eût versé une goutte de sang — si unie, si régulière et si puissante avait été la poussée des ouvriers et des soldats marchant au combat pour le pouvoir des Soviets.</p>
<p>Le 25 octobre (7 novembre), Trotsky, le tribun brillant et courageux du soulèvement, l'apôtre infatigable et enflammé de la Révolution, déclara au nom du Comité révolutionnaire militaire au Soviet de Pétrograd, sous le tonnerre d'applaudissements des assistants, que « le Gouvernement Provisoire n'existait plus ». Et comme une preuve vivante de ce fait, paraît à la tribune, salué d'une formidable ovation, Lénine, que la nouvelle révolution libérait du mystère dont il avait dû s'entourer.</p>
<p>A 10 heures du soir s'ouvre le second Congrès panrusse des Soviets. Dès les premiers mots, il devient clair qu'il n'y a pas de place là pour les défensistes. Maîtres de la situation dans le passé, ils quittent maintenant le Congrès ; à leur suite sort aussi la poignée des « internationalistes » dirigés par Martoff, qui se sont tout à coup mis à hurler à la « violence » et à la « conspiration ». Les résolutions du Congrès n'en devinrent que plus unanimes.</p>
<p>Kerensky avait introduit la peine de mort. Le Congrès l'abolit en premier lieu. Kerensky mettait en prison les membres des Comités fonciers. Le Congrès mit en liberté les paysans, les ouvriers, les soldats qui souffraient dans les cachots du Gouvernement bonapartiste. Les décrets relatifs à la paix et à la terre, qui offraient des pourparlers de paix immédiats et la remise des terres aux paysans, furent acceptés avec un enthousiasme comme on n'en avait encore jamais vu. La proclamation du pouvoir des Soviets et l'élection du Conseil des Commissaires du Peuple, avec Lénine en tête, souleva une joie impétueuse du côté des ouvriers et des soldats et déchaîna une haine rageuse, brutale, du côté de la bourgeoisie devenue folle de peur. Lénine à la tête du Gouvernement russe — cela ne devait-il pas sembler le monde renversé à tous les « éléments bien intentionnés » ?</p>
<p>Si à Pétersbourg le pouvoir avait été conquis presque sans un coup de feu, en revanche dans l'autre centre — à Moscou — la lutte avait été acharnée et cruelle. Ici s'étaient dessinés plus nettement que partout ailleurs, tous les groupements de classes, qui s'étaient instruites dans l'action, dans le processus de la lutte armée, les positions des classes, des groupes, des partis, des organisations. Les ouvriers, dirigés par le parti du prolétariat — avaient assumé la plus grande responsabilité. Les soldats,— toute la garnison comme un seul homme — marchaient de pair avec les ouvriers. Les bolchéviki et les socialistes-révolutionnaires de gauche — d'un côté de la barricade. La grande bourgeoisie, les propriétaires, les socialistes-révolutionnaires de droite et les sommités des organisations menchévistes, les généraux, les officiers, les junkers et les Cosaques — de l'autre. Fusil contre fusil ! Mitrailleuse contre mitrailleuse !</p>
<p>Le prolétariat de Moscou était entré dans la lutte sans y être préparé. Son but était un but unique — soutenir les camarades de Pétersbourg. Périr, mais soutenir.</p>
<p>Le signal du soulèvement fut donné par le parti du prolétariat, en occupant le poste de ses détachements armés. Plus loin, les événements se développent vertigineusement vite. Organisation du Comité militaire révolutionnaire, occupation du Kremlin, sa reddition, combats au centre et à la périphérie ; moment tragique où les détachements des junkers expulsent presque les troupes soviétistes du centre ; leur échec, et, enfin, hâtée par le feu de l'artillerie lourde, la victoire — sous le tonnerre des pièces de siège, le pétillement des mitrailleuses et le sifflement des balles de fusil, toutes ces scènes paraissaient et disparaissaient devant la « très pieuse » capitale de la Russie, qui vivait déjà pour la seconde fois un soulèvement révolutionnaire...</p>
<p>La victoire fut obtenue uniquement grâce à l'héroïsme exclusif des ouvriers et des soldats eux-mêmes. Les gardes-rouges se battaient comme de véritables lions de la Révolution, avec un dévouement aveugle, avec une bravoure ne connaissant pas la peur. Coude à coude avec eux marchaient les soldats, le détachement de Dvinsk à leur tête, le détachement de choc de la Révolution. Ces soldats de Dvinsk avaient été jetés dans les prisons du front, puis dans la prison de Boutyr par le socialiste-révolutionnaire Kerensky. Ils avaient été délivrés par les ouvriers de Moscou. Et ils avaient juré de lutter jusqu'au bout. La lutte de Moscou fut réellement la lutte des masses elles-mêmes, énergiques, débrouillardes, actives et braves, comme seuls peuvent être braves des fils du peuple qui rejettent les chaînes de l'esclavage et de l'oppression.</p>
<p>Contre le peuple se battaient les détachements des junkers sous le commandement du soc.-révolut. Riabtzev. Le centre organisateur général était la Douma municipale, qui avait créé le « Comité de Salut » contre-révolutionnaire. Le soc.-révolut. Roudnev complétait heureusement le soc.-révolut. Riabtzev, ayant créé et armé la garde blanche de la bourgeoisie.</p>
<p>La grande bourgeoisie avait préféré agir dans l'ombre. N'avait-elle pas des agents suffisamment sûrs dans les terroristes du passé ?</p>
<p>A peine quelques jours auparavant, ces social-traîtres avaient protesté dans les Soviets contre la garde-rouge, craignant, disaient-ils, une « scission entre les soldats et les ouvriers ». Maintenant que soldats et ouvriers s'étaient mis à verser en commun leur sang, ces messieurs avaient armé les fils de famille, propriétaires et bourgeois, dirigeant leurs fusils contre les soldats et contre les ouvriers ! Le Soviet de Moscou des députés des soldats, où la majorité appartenait aux soc.-révolut. et aux menchéviki, siégeant dans le même édifice que les chefs des prolétaires et des paysans soulevés, avait fourni des cadres choisis d'espions de Kerensky, qui suivaient, livraient, trahissaient et jugeaient les bolchéviki faits prisonniers. Les soldats le destituèrent. Mais les généraux « socialistes » des coalitionnistes continuèrent son œuvre. Ayant adopté tout d'abord le « noble » mot d'ordre : « Assez de sang versé », ces misérables imprimaient par centaines de mille exemplaires des nouvelles mensongères annonçant que Kerensky avait déjà pris Pétersbourg ; il leur fallait (car c'était là ce qu'il fallait au capital) briser les forces des ouvriers et des soldats, non seulement par la force de la garde blanche, mais aussi par la force du mensonge et de la calomnie massive.</p>
<p>Mais trop profonde était la haine envers les oppresseurs. Moscou fut pris de force. Mais il fut pris.</p>
<p>Le 29 octobre (11 novembre), à Pétersbourg, les anciens chefs de la petite bourgeoisie tentèrent de soulever une révolte des junkers. La révolte fut réprimée en quelques heures, et son organisateur — Götz — s'enfuit. Kerensky, ayant rassemblé le reste de ses troupes, marcha un instant sur Pétersbourg. Mais les troupes rouges le battirent à plate couture sous Gatchina, et lui, qui avait solennellement déclaré que ceux qui tenteraient de renverser la coalition, passeraient par-dessus son cadavre, prit la fuite honteusement, tel un lâche et un perfide.</p>
<p>Malgré la résistance armée, la Révolution avait vaincu dans les centres importants. Ce fait tranchait la destinée de l'ancien pouvoir. La dictature des impérialistes avait été remplacée par la dictature du prolétariat, soutenu par les campagnes pauvres. Plus tard commença son offensive contre l'ennemi qui avait déjà rendu sa principale position, et sa lutte héroïque contre l'impérialisme mondial, lutte pour la destruction du capital, pour la mise en exécution active de la réorganisation socialiste de la société.</p>
<p>La bourgeoisie distingue toutes les révolutions en « glorieuses révolutions » et en « grandes révoltes ». Les glorieuses révolutions — c'est lorsque les ouvriers et les paysans tirent les marrons du feu pour la bourgeoisie ; les « grandes révoltes », c'est lorsque les ouvriers ne veulent pas se contenter d'un rôle aussi modeste ; c'est lorsqu'ils dépassent les limites fixées par le capital. « Nec plus ultra » dit la « glorieuse révolution » au prolétariat : « le pouvoir et la propriété appartiennent à la bourgeoisie ». « En avant, au-delà de ce trait maudit ; en avant, place au socialisme » dit la « grande révolte ». La Révolution d'octobre a été une « grande révolte » pour la bourgeoisie. Mais pour le prolétariat elle a été réellement une glorieuse révolution. Sous ce rapport, entre mars et octobre, il y a un abîme profond.</p>
<p>Tout le monde a été forcé de « saluer » la Révolution d'octobre ; elle était « claire », sous des « vêtements purs », « lumineuse », « innocente », — car elle était « omninationale ». Puisqu'elle avait reçu le sceau, même des ennemis de toutes les révolutions comment n'eût-elle pas été bonne et belle ? Aux yeux de la bourgeoisie, la Révolution de mars était, en somme, acceptable, parce qu'ayant renversé les sauvages agrariens, elle avait livré le pouvoir à la bourgeoisie impérialiste. A cela, les bourgeois « consentaient ». Ici, le rôle libérateur de la Révolution leur semblait clair : n'étaient-ils pas parvenus les premiers à se placer derrière le bouclier du pouvoir ! Il est vrai que dès le premier jour ils avaient senti que la Révolution irait de l'avant, qu'il leur fallait être sur leurs gardes ; mais, tout en préparant la corde, ils souriaient joyeusement, s'extasiaient et pleuraient de cet « enthousiasme révolutionnaire » dont soudain furent saisis tous ceux qui, quelques jours auparavant, se donnaient encore le mot d'ordre « plutôt la défaite que la Révolution ». Les publicistes et les poètes appelaient la Révolution : la Résurrection du Christ, parce que le pouvoir agrarien tsariste qui écrasait quelque peu les pieds de la « classe commerciale et industrielle » avait été précipité, et que le Christ bourgeois s'était dressé sur ses deux pieds auprès du pouvoir. Tous les « intellectuels » vivant des aumônes de la table des seigneurs, en commençant par les ex-solistes de S. M. et en finissant par la bohème irréductible, applaudirent unanimement à la Révolution de mars.</p>
<p>Toute autre se présentait devant la « société instruite la Révolution ouvrière d'octobre. Inanimée, étroitement de classe, couverte de sang, vandalesque, « sans un grain d'idéalisme », violente, conspiratrice, quelque chose comme une révolution « contre-révolutionnaire » — telle était, aux yeux des pillards capitalistes, la plus grande révolution du prolétariat qu'ait vu le monde.</p>
<p>La propriété capitaliste est une loi de la nature — c'est là un axiome de la révolution bourgeoise qui délivre cette propriété et son annexe personnelle, des biens du féodalisme. La propriété capitaliste est destinée à être détruite avec les restes du féodalisme — c'est là l'axiome de la révolution prolétarienne. C'est pourquoi la révolution prolétarienne est la négation de la révolution bourgeoise ; elle est la négation de l'ordre bourgeois en général. Dans la révolution bourgeoise, la société ne perd que sa vieille coquille politique, le pouvoir passe des mains d'un groupe de possédants aux mains d'un autre, des mains des nobles aux mains de la bourgeoisie. Il est vrai que comme la bourgeoisie accomplit cette opération tout de même un peu risquée, par les mains des ouvriers, des paysans, de la petite bourgeoisie, quelque chose change pourtant dans les rapports de production. Mais le monopole de classe des possédants reste intact. En principe, non seulement il n'est pas aboli, mais il en reçoit son fondement capitaliste.</p>
<p>Toute autre est la révolution socialiste ; c'est avant tout la révolution des rapports de production. Car elle ne modifie pas la monopolisation des moyens de production par une poignée de possédants : elle détruit cette monopolisation. Elle ne signifie pas le changement de place des groupes possédants : mais leur expropriation.</p>
<p>La révolution bourgeoise actuelle est la répétition des événements que l'Occident a vécus il y a cent ans. La révolution socialiste est un nouveau levier qui renverse tous les rapports constitués.</p>
<p>Le soulèvement victorieux d'octobre a montré que non seulement la révolution socialiste est possible en Russie, mais qu'elle y est historiquement indispensable. Contre les forces réunies de l'ennemi s'est avancée la masse innombrable, qui a balayé cet ennemi dans les centres principaux de la vie sociale avec une facilité à laquelle personne ne s'attendait. Les bavards puérils de la pensée « socialiste » tournant à vide, qui voient leur vocation historique dans la critique du communisme ouvrier, ne comprenaient et ne comprennent pas que le fait même de la dictature victorieuse témoigne déjà de la justesse historique du bouleversement socialiste. Mais l'unique activité créatrice dont les chefs en retraite de la petite bourgeoisie soient capables durant la lutte héroïque, est l'invention d'épithètes injurieuses nouvelles...</p>
<p>La grande Révolution d'octobre, accueillie par les hurlements sauvages et les grincements de dents de la bourgeoisie, devait immanquablement trouver son écho parmi le prolétariat de l'Europe occidentale : pour la première fois, depuis qu'existe la lutte de classes, le prolétariat a pris d'une main ferme le pouvoir d'Etat. Le spectre rouge du communisme est apparu, gigantesque ! La bancocratie européenne commence à s'agiter et à se précipiter. Elle aspirait à une dépression définitive des bolchéviki — elle a vu venir la répression de la bourgeoisie russe. Au pouvoir se trouve le parti qu'elle haït le plus, le plus extrême, le plus conséquent, le plus anticapitaliste, le plus révolutionnaire !</p>
<p>Dans le magasin à poudre de la vieille Europe ensanglantée, est tombé le brandon de la Révolution socialiste russe. Elle n'est pas morte. Elle vit. Elle s'élargit. Et elle se confondra inévitablement avec l'immense soulèvement triomphal du prolétariat mondial.</p>
<p>Notes</p>
<p>1 Dans le droit romain , la propriété est définie par le « droit d'user et d'abuser » (jus utendi et abutendi). (Note de la MIA)</p>
<p>2 Novoïe Vremia, 11/8/1917.</p>
<p>3 Retch, 16/8/1917.</p>
<p>4 Birjevïa Viédomosti, 17/8/1917.</p>
<p>5 Rouskoïe Slovo, 25/VII 1917.</p>
<p>6 Rabotchy Put, nom sous lequel est publié la Pravda entre le 3(16) septembre et le 26 octobre (8 novembre) 1917. (Note de la MIA)</p>
<p>7 En Russie, l'on dit couramment maintenant « un liberdanovetz » pour un social-patriote du type Liber et Dan.</p>
<p>8 Titre utilisé alors par la Pravda. (Note de la MIA)</p></div>
Le monde colonial et la seconde guerre impérialiste
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8601
https://www.matierevolution.org/spip.php?article86012026-01-30T23:51:00Ztext/htmlfrRobert ParisTrotsky
<p>Le monde colonial et la seconde guerre impérialiste <br class='autobr' />
Ecrrit par la IVème Internationale de Trotsky les 19-26 mai 1940 pour la conférence d'alarme <br class='autobr' /> La moitié du monde vit dans l'esclavage colonial. Les colonies et les pays assujettis couvrent plus de la moitié de la surface de la terre. Plus d'un milliard de personnes, de couleur jaune, brune et noire, sont soumis à la loi de l'infime minorité de super capitalistes qui règnent sur le monde occidental. La lutte de cette grande masse de (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique117" rel="directory">14 - TRAVAILLEURS SANS FRONTIERES - WORKERS HAVE NO FRONTIERS AND A WORLD TO CONQUER</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Le monde colonial et la seconde guerre impérialiste</h2>
<p>Ecrrit par la IVème Internationale de Trotsky les 19-26 mai 1940 pour la conférence d'alarme</p>
<p> La moitié du monde vit dans l'esclavage colonial. Les colonies et les pays assujettis couvrent plus de la moitié de la surface de la terre. Plus d'un milliard de personnes, de couleur jaune, brune et noire, sont soumis à la loi de l'infime minorité de super capitalistes qui règnent sur le monde occidental. La lutte de cette grande masse de dépossédés pour se libérer représente l'une des deux grandes forces progressistes de la société moderne. L'autre est le combat du prolétariat des pays avancés pour son émancipation. C'est dans la réussite de leur conjonction que réside la clé de toute la stratégie de la révolution socialiste mondiale. Le nationalisme dans les pays occidentaux est une arme du pouvoir capitaliste, utilisée pour opposer entre eux les peuples exploités dans des guerres menées par des moyens économiques et militaires au seul profit des capitalistes. Mais, dans les pays orientaux arriérés et opprimés, les mouvements nationalistes forment une composante à part entière de la lutte contre l'impérialisme mondial. À ce titre, ils doivent être soutenus dans toute la mesure du possible par la classe ouvrière du monde occidental tout entier. Quand les travailleurs de l'Orient et de l'Occident réunis procéderont à la conquête du pouvoir, aboliront le capitalisme et construiront une économie socialiste mondiale, les grandes entités nationales du monde pourront pour la première fois vivre côte à côte au milieu d'une culture mondiale florissante arborant fièrement la multitude de ses pétales raciaux et ethniques. Voilà l'image de la démocratie et de l'égalité dans le socialisme mondial.</p>
<p> Sous le drapeau de la « démocratie » et de l'« égalité » bourgeoises, les grands empires ont été bâtis sur l'exploitation du prolétariat en métropole et sur l'asservissement des peuples démunis d'outre-mer. Tout au long des trois siècles de leur expansion, les nations capitalistes ont sans cesse guerroyé pour acquérir et étendre leurs domaines coloniaux, pour se défendre contre les invasions de leurs rivaux ou pour écraser les révoltes des peuples colonisés. En 1914-1918, les grandes puissances impérialistes ont combattu pour repartager un monde déjà divisé. Elles n'ont réussi qu'à précipiter le déclin catastrophique du système capitaliste. Les révolutions issues de la guerre n'ont cependant pas réussi à instaurer dans les pays occidentaux avancés et les pays orientaux arriérés, le pouvoir prolétarien qui pouvait et peut seul réorganiser le monde sur une base socialiste. Les travailleurs n'ont triomphé et pris le pouvoir qu'en Russie. Le capitalisme a survécu, mais seulement pour infliger au monde les nouvelles affres de son trépas. Vingt-deux ans après l'armistice de 1918, ravagés par une crise qu'ils étaient impuissants à surmonter, les impérialistes ont une fois de plus plongé le monde dans un conflit sanglant : l'Allemagne, l'Italie et le Japon, pour « s'étendre ou mourir » ; la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, pour défendre et renforcer leur hégémonie mondiale.</p>
<p> La guerre impérialiste actuelle est la continuation de la lutte commencée en 1914 pour le contrôle non seulement de l'Europe, mais aussi de la richesse, du travail et des marchés des deux hémisphères, de l'Afrique et de l'Asie, de l'Amérique latine et de l'Océanie. La Grande-Bretagne combat à nouveau pour préserver son gigantesque empire de 450 millions d'hommes répartis sur un quart du globe ; dix esclaves noirs ou jaunes pour chaque britannique, 100 kilomètres carrés de territoire dominé pour chaque quart de kilomètre carré de la métropole. La France se bat non seulement pour dominer le continent européen, mais aussi pour contrôler les 75 millions d'esclaves de ses colonies asiatiques et africaines. Les petits propriétaires d'esclaves, de la Hollande, la Belgique, le Portugal et l'Espagne, sont confrontés au démembrement ; pleinement conscients que les pays qu'ils ont jusqu'ici pillés sans entrave extérieure sont aujourd'hui l'enjeu de la guerre. L'Allemagne se bat ouvertement pour conquérir ces dépouilles à son profit. L'Italie, telle un chacal, veut sa part des restes. Le Japon mène en Chine une guerre d'expansion depuis sept ans déjà et est au bord d'un conflit avec les États-Unis pour le contrôle du Pacifique, pour les richesses de la Chine et de l'Inde. L'impérialisme américain, qui est sorti de la dernière guerre en créancier du monde, compte sortir de celle-ci en maître incontesté. Mais l'issue finale ne dépend pas que des pillards impérialistes seuls. Ils ont repris leur lutte armée pour la domination du monde. Mais les fronts de guerre qu'ils ont ouverts craqueront sous les révolutions des travailleurs de tous les pays. Dans les empires qu'ils cherchent à conquérir ou à défendre, les guerres nationales et coloniales et les révolutions jamais totalement vaincues des années qui ont suivi la dernière guerre renaîtront elles aussi et à une échelle incomparablement plus étendue qu'auparavant.</p>
<p> En 1914-1918, la Grande-Bretagne et la France ont défendu avec succès leurs possessions face au premier défi allemand. Elles se sont partagé les colonies allemandes et se sont disputé les restes de l'empire turc. Mais la guerre avait éprouvé le monde impérialiste au point que son maillon le plus faible s'est rompu. La révolution d'Octobre en Russie a fait vaciller tout le système. Toute l'Europe centrale est entrée en convulsion. Dans les colonies, les mouvements nationalistes, longtemps limités et avortés, se sont engouffrés dans le nouveau flot révolutionnaire. Quand Versailles a dévoilé la perfidie complète que cachaient les promesses des Alliés d'« autodétermination des nations » , la révolte gagna quasiment toutes les vastes possessions des vainqueurs impérialistes. Les griefs accumulés et enfouis dans les pays assujettis pendant des siècles d'oppression éclatèrent en une série d'explosions formidables.<br class='autobr' /> Pendant plus de dix ans, des guerres de libération nationale furent menées, l'esclave combattait le maître, dans presque tous les pays dominés de la surface de la terre.</p>
<p> La guerre mondiale des Alliés contre l'Allemagne continua après 1918 sous la forme d'une guerre mondiale menée par les Alliés contre les peuples qu'ils entendaient garder sous leur joug. En guise de réponse à l'exigence de liberté des Irlandais, l'Angleterre envoya les Blacks and Tans. Les promesses d'indépendance généreusement accordées pendant la guerre aux peuples arabes du Proche et du Moyen-Orient prirent la forme du joug d'acier de l'impérialisme, imposé et maintenu par les bombes, les baïonnettes et les potences. Des insurrections nationalistes ravagèrent l'Égypte et le reste du monde musulman. Seuls les Turcs conquérirent leur indépendance. Le reste du Levant fut soumis de force au contrôle impérialiste. Aux révoltes nationalistes qui avaient commencé en Inde pendant la guerre, les Britanniques répondirent en 1919 par le massacre d'Amritsar, et les fusils britanniques ne se sont depuis lors jamais complètement tus dans cette colonie, la plus riche entre toutes. Des grèves générales et des soulèvements se produisirent au Kenya, au Congo et dans d'autres parties de l'Afrique. La révolte druze en Syrie en 1925 faillit abattre le pouvoir des Français. Au Maroc, en 1925-1926, les Français se joignirent aux Espagnols pour écraser la révolte du Rif dirigée par Abd el-Krim. De 1926 à 1930, les Français recoururent au massacre aveugle pour endiguer des soulèvements répétés en Indochine. En 1926-1927, les ouvriers et les paysans de l'Indonésie se soulevèrent contre le pouvoir de la « démocratie » hollandaise, exercé à coups de fouet, de mitraillette et de bombardier. En 1925-1927, la Chine, proie de toutes les puissances depuis un siècle, était ravagée par la plus grande des révolutions nationales d'après-guerre.</p>
<p> Mais l'impérialisme est parvenu à survivre à la guerre et à avoir raison des soulèvements coloniaux. En Europe, à l'exception de la Russie les révolutions ouvrières furent écrasées avec l'aide des traîtres des partis sociaux-démocrates de la IIe Internationale. Les travailleurs russes réussirent à repousser l'intervention des puissances armées, mais demeurèrent tragiquement isolés. Cet isolement, conjugué à l'arriération de la Russie, favorisa le développement de la bureaucratie symbolisée par Staline. L'Union soviétique entra dans sa longue et douloureuse période de dégénérescence. Le capitalisme occidental entra parallèlement dans une période de relative stabilisation. Cette combinaison d'éléments permit aux impérialistes de sortir victorieux des guerres nationales et coloniales qui suivirent la guerre en Europe.</p>
<p> L'impérialisme maintint son pouvoir dans les colonies et les semi-colonies avant tout par la terreur. Des milliers de personnes furent massacrées et des milliers périrent en prison et en déportation entre 1919 et 1929. Mais la force brutale ne suffisait plus. Avec la participation des larges masses d'ouvriers et de paysans, les mouvements coloniaux prirent une ampleur jusqu'alors inégalée. Alors les impérialistes tendirent la main aux exploiteurs nationaux (propriétaires terriens et capitalistes en herbe) pour les mettre de leur côté et s'en servir comme boucliers contre les masses complètement démunies. Les privilèges offerts étaient assez limités, mais suffisaient à amener dans le camp impérialiste les secteurs dominants des différentes classes dirigeantes de ces pays. L'Irlande se vit reconnaître le statut d'« État libre » . On accorda à l'Inde une « constitution », et Gandhi rendit un fier service aux Britanniques en détournant obstinément la lutte nationaliste dans la voie du compromis. En Égypte, après avoir écrasé la révolte nationaliste de 1919 avec un corps expéditionnaire de 60 000 hommes, les Britanniques finirent par s'entendre avec la bourgeoisie nationale et donnèrent à l'Égypte un vague semblant d'indépendance. L'Irak et plus tard la Syrie devinrent des dépendances « indépendantes » . En Chine, en 1925-1927, les ouvriers et les paysans se soulevèrent dans la plus grande révolte de masse de ces dix dernières années. Mais l'Internationale communiste dirigée par Staline attela les ouvriers et les paysans au joug de la bourgeoisie nationale qui, à son tour, s'entendit avec les impérialistes. En soutenant dans l'unité Tchang Kaï-Chek contre le mouvement de masse, les impérialistes parvinrent à endiguer la vague révolutionnaire qui avait menacé pour un temps de les chasser définitivement de leurs positions retranchées en Asie.</p>
<p> Si ce procédé offrait une « solution » temporaire aux dirigeants impérialistes, il ne résolvait pas les problèmes brûlants des peuples coloniaux, ne les tirait pas de l'arriération et ne laissait pas la possibilité d'une croissance même relative des forces productives. Au contraire, il accélérait l'expropriation de la petite bourgeoisie coloniale, le servage de la paysannerie coloniale et alourdissait le fardeau du prolétariat colonial. Les concessions faites par les impérialistes aux exploiteurs nationaux étaient plutôt minces, mais dès le début de la crise économique de 1929, ils ne purent même pas les maintenir. La crise, au contraire, exacerba les antagonismes dans le camp impérialiste et porta de nouveaux coups aux peuples opprimés. Le Japon commença son expédition en Chine en 1931. L'Italie soumit l'Éthiopie en 1935. Les nouveaux clivages entre les puissances aboutirent rapidement au déclenchement du nouveau conflit mondial en 1939. Pour les colonies, la nouvelle guerre impérialiste n'offre que la perspective d'un renforcement de l'exploitation, peu importe si les anciens maîtres demeurent ou si de nouveaux maîtres prennent leur place.</p>
<p> Le capitalisme a déjà pleinement démontré à l'échelle mondiale qu'il ne correspond plus comme système d'organisation au développement des forces productives. Il ne peut davantage assurer aux travailleurs des pays avancés ne serait-ce que le minimum vital. S'il parvenait à survivre à cette guerre, la forme totalitaire qu'il a prise dans les pays pauvres (Italie, Allemagne, Balkans) avant même le conflit se généraliserait bientôt. Alors que la guerre ne fait que commencer, ce processus est déjà clairement visible en France et en Grande-Bretagne. Aux colonies, dans le passé, le pouvoir impérialiste a entraîné l'étouffement du développement économique et a perpétué l'arriération des rapports économiques et sociaux sous leurs formes les plus oppressives. Si une « solution » impérialiste au conflit mondial actuel est imposée, un taux d'exploitation encore plus élevé sera imposé aux colonies et la servitude du passé sera renforcée et démultipliée. Les Alliés occidentaux font encore une fois des promesses de « liberté » et de « coopération » pour les lendemains de leur victoire dans cette guerre. Mais croire à de pareilles promesses, c'est ouvrir la voie aux cruelles déceptions du Versailles futur. L'Allemagne, pour sa part, ne s'embarrasse pas d'illusions trompeuses, mais combat ouvertement pour dominer les peuples qu'elle ne peut conquérir que par le fer et le sang.</p>
<p> Les espoirs de libération des peuples coloniaux sont donc liés plus nettement que jamais à l'émancipation des travailleurs du monde entier. Les colonies ne seront libérées politiquement, économiquement et culturellement que lorsque les travailleurs des pays avancés mettront un terme au pouvoir capitaliste et s'attaqueront de concert avec les peuples arriérés à la réorganisation de l'économie mondiale à un autre niveau, en l'orientant vers les besoins sociaux et non pas vers les profits monopolistes. Ce n'est que de cette façon que les pays coloniaux et semi-coloniaux pourront sortir de leurs divers degrés d'arriération et prendre leur place comme partie intégrante d'une république socialiste mondiale en marche. Tardivement entraînés dans l'orbite de l'économie mondiale, ces pays ont à accomplir un gigantesque bond en avant, économiquement et politiquement, pour s'aligner sur les autres nations. Leur arriération se traduit le plus cruellement dans le maintien des relations féodales et semi-féodales qui enchaînent des multitudes de paysans. Les impérialistes ont ajouté à ce joug celui du capital monopoliste, en agissant soit directement, soit par l'entremise de leurs agents locaux (comme les compradores et plus tard les banquiers de la Chine). Ainsi la moindre tentative de réorganisation élémentaire de la société sur des bases nationales, démocratiques met-elle les masses coloniales en conflit avec l'impérialisme mondial.</p>
<p> La bourgeoisie nationale des pays arriérés est incapable d'effectuer cette transformation, même partiellement, car cela signifierait la suppression du système d'exploitation sur lequel repose leur propre position dans la société. La révolution russe de 1917 a apporté une preuve positive qu'un pays retardataire ne peut faire ce grand bond en avant que si la classe ouvrière est capable d'assumer la direction de la révolution agraire et d'orienter la lutte démocratique vers une solution socialiste dans un pouvoir prolétarien. Les luttes nationales avortées des pays coloniaux de 1919 à 1931 étaient dirigées, comme en Inde et en Chine, par la bourgeoisie nationale. Elles n'ont fait que confirmer, que les révolutions nationales et démocratiques aux colonies ne peuvent être menées à bien que par le prolétariat en collaboration avec les travailleurs des pays avancés. La mutation nationale et démocratique des pays arriérés ne sera possible que dans un monde socialiste.</p>
<p> Cependant, les mots d'ordre démocratiques et transitoires sont toujours aussi valables, surtout dans les pays dominés relativement plus avancés tels que la Chine et l'Inde. Le mot d'ordre d'assemblée nationale ou constituante reste le levier le plus puissant pour mener les masses au combat. Mais dans ce mot d'ordre, le parti révolutionnaire des travailleurs doit inclure tout le contenu de la révolution agraire et de la lutte pour la libération nationale. Sinon, c'est une tromperie facile dans les mains de la bourgeoisie nationale, comme cela a été le cas en Chine avec l'aide du Komintern en 1927 et encore aujourd'hui. Il ne faut pas laisser la lutte démocratique aux mains de la bourgeoisie nationale, mais il faut, dans une situation de montée du mouvement de masse, qu'elle s'exprime par la création de conseils ouvriers, de paysans et de soldats au niveau local, provincial et national, en tant qu'organes de la lutte de masse et tôt ou tard en tant qu'organes du pouvoir des travailleurs. Un tel pouvoir opposé à celui de la bourgeoisie nationale sera seul capable de mener à terme la révolution démocratique en libérant les paysans et la terre elle-même des griffes des exploiteurs nationaux et étrangers.</p>
<p> Dans cette lutte, la ligne de conduite du parti des travailleurs doit être de préserver sa propre indépendance et l'indépendance de la classe ouvrière comme force politique séparée et distincte. En Chine, en 1927, le Komintern a subordonné le Parti communiste chinois au Kouo-Min-Tang national bourgeois, la classe ouvrière chinoise à la bourgeoisie nationale, et, finalement, cette dernière a réussi à écraser le mouvement de masse en échange de quelques miettes de la table impérialiste. Quoique les conditions de la lutte varient considérablement d'une colonie à l'autre, surtout en fonction du degré d'arriération, l'expérience chinoise de 1925-1927 demeure un exemple classique, une leçon salutaire pour tous ceux qui luttent pour la libération des peuples opprimés de l'Orient. Le prolétariat de l'Inde et de la Chine guidera le monde colonial tout entier et, en retour, il aura la force, la direction et le soutien des travailleurs occidentaux. Car ce n'est qu'ainsi que le monde sera conquis, rebâti et libéré pour toujours de la guerre et de l'oppression, de la faim et de l'ignorance.</p></div>
Pourquoi la Quatrième internationale de Trotsky était en échec en 1939
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https://www.matierevolution.org/spip.php?article87232026-01-19T23:03:00Ztext/htmlfrRobert ParisTrotskyIV° InternationaleTrotskisme
<p>Discussion avec Trotsky sur IVe Internationale <br class='autobr' />
avril 1939 <br class='autobr' /> James. - 1. Je serais heureux d'entendre ce que pense le camarade Trotsky de la fantastique montée de la combativité des ouvriers français et, parallèlement, de l'incontestable déclin de notre propre mouvement en France durant la même période. A la conférence de fondation, on a consacré six séances à la question française [1] et, au dernier moment, il y a eu encore une discussion sur la résolution qu'on allait présenter. Cela (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot283" rel="tag">Trotskisme</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Discussion avec Trotsky sur IVe Internationale </h2>
<p>avril 1939</p>
<p> James. - 1. Je serais heureux d'entendre ce que pense le camarade Trotsky de la fantastique montée de la combativité des ouvriers français et, parallèlement, de l'incontestable déclin de notre propre mouvement en France durant la même période. A la conférence de fondation, on a consacré six séances à la question française [1] et, au dernier moment, il y a eu encore une discussion sur la résolution qu'on allait présenter. Cela donne une idée des difficultés. Cannon et Shachtman pensaient qu'il s'agissait exclusivement d'un problème de direction et d'organisation. Blasco pensait que les camarades français étaient capables d'analyser la situation politique, mais incapables d'intervenir activement dans la lutte des masses. Mon opinion personnelle est qu'un tel état de choses résulte de la composition sociale du groupe, de sa concentration à Paris et de l'intérêt prédominant qu'il porte aux questions purement politiques au détriment des problèmes des usines, encore que j'aie pu remarquer au milieu de 1937 un grand changement de ce point de vue. Je crois cependant qu'il s'agit d'une question qui demande une réflexion et une analyse sérieuse.</p>
<p> 2. La question de l'Espagne. Je crois qu'il n'est pas trop tard pour commencer, à partir de toutes les sources disponibles, une enquête sur l'activité organisationnelle de nos camarades en Espagne à partir de 1936. D'après tout ce que j'ai entendu dire, 500 camarades bien organisés à l'intérieur du P.O.U.M. auraient été capables d'essayer de prendre le pouvoir en mai 1937 [2] . Je crois que nous avons beaucoup à apprendre des méthodes de travail appliquées par nos camarades, à l'intérieur comme à l'extérieur du P.O.U.M [3] . Et comme, de même qu'en France et peut‑être en Hollande, et en Grande‑Bretagne où il y a entre nous et la social-démocratie des partis centristes dans lesquels il est vraisemblable que nous ayons à travailler comme nos camarades ont dû le faire dans le P.O.U.M., pour toutes ces raisons, je crois qu'il est très important de travailler à partir de l'expérience réelle de nos camarades en Espagne.</p>
<p>3. La section britannique. Vous êtes tous au courant de l'histoire de cette section : la scission de 1936 [4] et la formation de deux groupes, l'un enraciné dans le Labour Party [5] et l'autre à l'extérieur [6] . Quand le camarade Cannon est arrivé, à l'été 1938, la Revolutionary Socialist League a résulté d'une fusion entre l'ancienne Marxist League, qui avait fait scission avec Groves [7] et le Marxist Group [8] , et était en contact avec une vingtaine de camarades admirables d'Edinburgh [9] . Le pacte d'unité et de paix stipulait que chaque groupe devait continuer son activité propre et qu'au bout de six mois, on tirerait un bilan. Aux dernières nouvelles, les frictions ont continué et c'est maintenant le groupe à l'intérieur du Labour Party qui domine [10] .</p>
<p>Il existe aussi un autre groupe ‑ celui de Lee [11] - à l'intérieur du Labour Party, qui a refusé de rien avoir à faire avec la fusion, disant qu'elle était vouée à l'échec. Le groupe Lee est très actif.</p>
<p>J'ai dit au camarade Cannon qu'en fin de compte j'étais arrivé à la conclusion a) que je n'avais aucune objection à ce que même la majorité des camarades du groupe fusionné soient dans le Labour Party, b) mais que le groupe indépendant, avec son journal, devait continuer. En dernière analyse, la fraction dans le Labour Party ne gagnerait pas beaucoup d'adhérents dans les circonstances actuelles et notre indépendance de groupe, avec un journal était absolument nécessaire. Wicks, Sara, Sumner [12] et autres, de l'ancienne Marxist League, qui ont travaillé pendant quatre ans dans le Labour Party et s'y trouvaient encore, étaient tout à fait d'accord avec nous sur la nécessité d'une organisation indépendante. Les camarades du Labour Party voulaient un organe comme New International. Nous avons dit non ; nous voulions un journal comme l'ancien Militant [13] mi‑théorique et mi-d'organisation. Il n'y a pas eu lieu de discuter plus avant la question britannique dans la mesure où on a eu le temps de l'étudier de loin. Il est clair que ni des conseils ni une politique ne peuvent faire des miracles.</p>
<p>La position de l'Independent Labour Party est pourtant importante pour nous [14]. Organisationnellement, il est faible, mais il a quatre députés, un journal qui se vend entre 25000 et 30000 exemplaires par semaine, ses congrès et ses déclarations sont l'objet de publicité dans la presse bourgeoise ; il a suffisamment de soutien financier pour présenter quinze candidats au élections dont la majorité ont perdu le dépôt de 750 livres par candidat. En général, il dit plutôt le même genre de choses que nous et recueille tout le soutien moral et financier qui nous revient, par exemple aux Etats‑Unis où il n'y a rien, entre la social-démocratie et nous, du type de ce parti. En outre, l'I.L.P. a passé son temps à s'ouvrir puis se fermer, mais nous avons été incapables d'exploiter les scissions répétées et le mécontentement général de sa gauche. Si nous pouvions scissionner l'I.L.P. et, ainsi que Maxton a, de sa propre initiative, menacé de le faire, entraîner les Ecossais et laisser le champ libre en Angleterre, nous ne pourrions certes pas créer tout de suite un grand parti dirigeant, mais nous ferions un progrès extraordinaire [15].</p>
<p>Je crois que la résolution de 1936 sur les partis centristes, qui affirmait que l'l.L.P. allait bientôt tomber dans le stalinisme, était une erreur [16] qui a désorienté la section anglaise. Maintenant, il semblerait que nos progrès futurs en Grande‑Bretagne dans la direction de l'l.L.P. vont dépendre largement des succès de notre section française (et de sa capacité) à attirer à elle les meilleurs éléments du P.S.O.P. [17]. Je propose cependant que notre section britannique ne néglige nullement l'I.L.P. et que, par des brochures, dans sa presse par des articles, elle concentre son offensive sur ses points faibles et ses divergences internes et s'emploie de son mieux à aggraver les scissions qui se dessinent constamment en son sein afin de faciliter sa destruction.</p>
<p>Il y a enfin la question des camarades qui vont dans les usines, comme on l'a déjà fait dans une ou deux régions d'Amérique du Nord, où les intellectuels, déterminés à entrer en contact avec les masses, sont entrés dans l'industrie de l'alimentation et dans d'autres, partout où cela a été possible et, en certains endroits, avec un grand succès. Il me semble qu'en France et, très certainement en Grande‑Bretagne, cela constitue un moyen à tenter pour renforcer ce contact avec les masses qui est l'un des plus gros points faibles de notre parti dans les grandes villes comme Londres, Paris, et dans une certaine mesure, New York, tandis que le parti belge, basé en province sur une région industrielle [18] est extrêmement bien organisé et, en dépit de certaines faiblesses politiques au cours de la dernière période [19], démontre que, dans toute montée comme celle qui s'est produite en France [20], il jouerait vraisemblablement un rôle plus important et réaliserait au moins des progrès infiniment plus substantiels que ne l'a fait notre section française.</p>
<p> Trotsky ‑ Oui, la question est de savoir pourquoi nous ne progressons pas en fonction de la valeur de nos idées, qui ne sont pas aussi dénuées de sens que le croient certains de nos amis. Nous ne progressons pas politiquement. Ce fait est l'expression du recul général du mouvement ouvrier dans les quinze dernières années. Quand le mouvement révolutionnaire décline de façon générale, quand une défaite suit une autre défaite, quand le fascisme s'étend sur le monde entier, quand le marxisme officiel s'incarne dans la plus formidable machine à duper les travailleurs, il va de soi que les révolutionnaires ne peuvent travailler que contre le courant historique général. Et cela, quand bien même leurs idées sont aussi intelligentes et exactes qu'on peut le souhaiter. C'est que les masses ne font pas leur éducation à travers des pronostics ou des conceptions théoriques, mais à travers l'expérience générale de leur vie. C'est là l'explication globale : l'ensemble de la situation est contre nous. Il faut que se produise un tournant dans la prise de conscience de classes, dans les réactions et les sentiments des masses, un tournant qui nous donnera la possibilité de remporter un grand succès politique.</p>
<p>Je me souviens des discussions en 1927 à Moscou après l'écrasement des ouvriers chinois par Tchiang Kaï‑chek [21]. Nous l'avions prédit dix jours auparavant et Staline nous avait répondu par des affirmations de ce genre : « Borodine est vigilant », « Tchiang Kaï‑chek ne peut matériellement nous trahir », etc Huit ou dix jours plus tard, c'était la tragédie et nos camarades exprimèrent leur confiance : notre analyse était si manifestement correcte que tout le monde s'en apercevait et que nous étions sûrs d'entraîner le parti. Je répondis que l'étranglement de la révolution chinoise était mille fois plus important pour les masses que toutes nos prédictions. Nos prédictions pouvaient convaincre une poignée d'intellectuels qui s'intéressaient à ces problèmes, mais pas les masses.</p>
<p>La victoire militaire de Tchiang devait inévitablement provoquer un reflux, une démoralisation, et ne pouvait en rien favoriser la progression d'une fraction révolutionnaire.</p>
<p>Depuis 1917, nous avons connu une longue suite de défaites. Nous sommes comme des gens qui tenteraient d'escalader une montagne et qui recevraient toujours et toujours des avalanches de pierre et de neige. Il s'est créé dans les masses en Asie et en Europe un sentiment nouveau de désespoir. Elles ont entendu quelque chose comme ce que nous disions il y a dix ou quinze ans du parti communiste, et elles sont pessimistes. C'est là l'état d'esprit général des masses. C'est la raison la plus générale. Il ne nous est pas possible de nous situer en dehors du courant historique général, hors de la disposition générale des forces. Le courant est contre nous, c'est clair. Je me souviens de la période entre 1908 et 1913, en Russie. A cette époque aussi nous étions en pleine réaction. En 1905 pourtant, nous avions les ouvriers avec nous, mais en 1908, et même en 1907, déjà, commença la grande réaction, le grand reflux. Tout le monde inventait des mots d'ordre et des méthodes nouvelles pour conquérir les masses, mais personne n'y arrivait. Tout ce qu'on pouvait faire à cette époque, c'était de former des cadres, mais ils fondaient ensuite littéralement. Il se produisit de nombreuses scissions, à droite, à gauche, vers le syndicalisme, ailleurs... Lénine restait à Paris avec un petit groupe, une secte. Il gardait pourtant confiance, car il savait qu'il y aurait bientôt des possibilités de redressement... C'est ce qui se produisit en 1913, où il y eut une vague dont la guerre brisa le développement. Pendant la guerre, il régna d'abord parmi les ouvriers un silence de mort. Les gens qui se réunirent à Zimmerwald [22] étaient en majorité des éléments très confus. Au plus profond des masses, dans les tranchées et ailleurs, il existait bien un état d'esprit nouveau, mais tellement souterrain, tellement terrorisé encore, que nous nous ne pouvions ni l'atteindre ni lui donner une expression. C'est pour cela que le mouvement se sentait si misérable, et même la majorité des gens qui s'étaient rencontrés à Zimmerwald allaient virer à droite pendant le mois suivant. Je ne cherche pas à dégager leurs responsabilités personnelles mais, là aussi, il faut une explication globale : c'est que le mouvement zimmerwaldien avait à nager contre le courant.</p>
<p>Notre situation à nous est incomparablement plus difficile que celle d'aucune autre organisation, à aucune autre époque. Nous avons à subir le poids terrible de la trahison de l'Internationale Communiste qui s'était dressée justement contre la trahison de la II° internationale. La dégénérescence de la III° Internationale s'est accomplie si rapidement et de façon tellement inattendue que c'est la même génération à qui nous avons autrefois annoncé sa formation qui est encore là pour nous entendre aujourd'hui dénoncer sa trahison. Et ces hommes se souviennent qu'ils ont déjà une fois entendu tout cela.</p>
<p>Il faut tenir compte aussi de l'importance de la défaite de l'Opposition de gauche en Russie. Car la IV° Internationale, par sa naissance, est liée à l'Opposition de gauche russe, et les masses, d'ailleurs, nous appellent les « trotskvstes ». On nous dit : « Trotsky veut prendre le pouvoir. Mais pourquoi donc l'a-t-il perdu ? » C'est évidemment une question de fond. Nous devons commencer par y répondre en expliquant la dialectique de l'histoire, de la lutte de classes : toute révolution engendre une réaction. Max Eastman a écrit que Trotsky accordait à la doctrine trop d'importance et que, s'il avait eu plus de bon sens, il n'aurait pas perdu le pouvoir. Effectivement, il n'est rien au monde qui soit plus convaincant que le succès et rien de plus repoussant, surtout pour les larges masses, qu'une défaite.</p>
<p> Il faut donc ajouter la dégénérescence de l'Internationale communiste, d'un côté, et, de l'autre, la terrible défaite de l'Opposition de gauche en Russie, suivie de son extermination. Ces faits‑là sont mille fois plus convaincants pour la classe ouvrière que notre pauvre petit journal, même quand il atteint le tirage fantastique des cinq mille exemplaires de notre Socialist Appeal [23] . Nous sommes sur un frêle esquif au milieu d'un courant terrible. Sur cinq ou six bateaux, l'un coule, et on dit tout de suite que c'est la faute du pilote. Mais la véritable raison n'est pas là. La vérité, c'est que le courant était trop fort. Voilà l'explication la plus générale, celle que nous ne devons jamais oublier, si nous ne voulons pas sombrer dans le pessimisme ou le découragement, nous qui sommes l'avant‑garde de l'avant‑garde. Car cette ambiance marque tous les groupes qui se rassemblent autour de notre drapeau. Il y a des éléments courageux qui n'aiment pas aller dans le sens du courant : c'est leur caractère. Il y a des gens intelligents qui ont mauvais caractère, n'ont jamais été disciplinés et ont toujours cherché une tendance plus radicale ou plus indépendante : ils ont trouvé la nôtre. Mais les uns et les autres sont toujours plus ou moins des outsiders, à l'écart du courant général du mouvement ouvrier. Leur grande valeur a évidemment son côté négatif, car celui qui nage contre le courant ne peut pas être lié aux masses. Aussi la composition sociale d'un mouvement révolutionnaire qui commence à se construire n'est elle pas à prédominance ouvrière. Ce sont les intellectuels qui sont les premiers mécontents des organisations existantes. Par tout, il y a aussi beaucoup d'étrangers qui, dans leur propre pays, ne se seraient sans doute pas mêlés aussi facilement au mouvement ouvrier. Un Tchèque sera plus facilement membre de la IV° Internationale au Mexique ou aux Etats‑Unis qu'en Tchécoslovaquie même. Et de même pour un Français aux Etats‑Unis. Car l'athmosphère nationale exerce une profonde influence sur les individus.</p>
<p>Les juifs, par exemple, sont souvent à moitié étrangers, pas tout à fait assimilés : ils adhèrent volontiers à toute tendance nouvelle, critique, révolutionnaire ou à moitié révolutionnaire, que ce soit en politique, en art ou en littérature. Une tendance révolutionnaire nouvelle, qui va contre le courant général dominant de l'histoire à un moment donné, se cristallise d'abord autour d'hommes qui sont plus ou moins coupés de la vie nationale, dans quelque pays que ce soit : et c'est précisément pour eux qu'il est le plus difficile de pénétrer dans les masses. Bien entendu, nous devons critiquer la composition sociale de notre organisation et la modifier, mais nous devons aussi comprendre qu'elle n'est pas tombée du ciel, qu'elle est déterminée, au contraire, aussi bien par la situation objective que par le caractère de notre mission historique en cette période.</p>
<p>Cela ne veut pas dire que nous puissions nous satisfaire d'une telle situation. Pour la France, par exemple, il existe, en outre, une vieille tradition du mouvement ouvrier qui n'est pas sans rapport avec la composition sociale du pays, surtout dans le passé : d'un côté une mentalité petite‑bourgeoise ‑ l'individualisme - et de l'autre, un élan, une extraordinaire capacité d'improvisation. Si on les compare à l'époque classique de la II° Internationale, on s'aperçoit que le parti socialiste français et la social-démocratie allemande, avaient au parlement le même nombre d'élus. Mais il n'est même pas possible de comparer les organisations. Les Français étaient tout juste capables de collecter 25 000 francs, et encore au prix des pires difficultés, tandis que pour les Allemands, trouver un demi‑million ne posait pas de problèmes. Les Allemands avaient dans leurs syndicats plusieurs millions d'ouvriers, les Français, eux, quelques millions qui ne payaient pas leurs cotisations. Engels terminait en ces termes une lettre dans laquelle il avait caractérisé l'organisation française : « Et comme d'habitude, les cotisations ne rentrent pas ! »</p>
<p>Notre organisation française souffre de la même maladie, le mal français traditionnel, cette incapacité d'organisation et, bien entendu, en même temps, de l'absence des conditions qui permettraient l'improvisation. En outre, dans la mesure où la France a connu une montée ouvrière, elle s'est produite en liaison avec le Front populaire. Dans ce contexte, la défaite du Front populaire a constitué la preuve que nous avions raison comme, auparavant, l'extermination des ouvriers chinois. Mais une défaite est une défaite, et elle se retourne directement contre les tendances révolutionnaires, au moins jusqu'à ce que se produise une nouvelle montée à un niveau supérieur. Il nous faut nous préparer surtout et attendre un élément nouveau, un facteur nouveau dans la configuration générale des forces.</p>
<p>Il y a en France des camarades comme Naville et d'autres qui sont venus à nous, il y a quinze, seize ans, alors qu'ils étaient encore de tout jeunes gens ; ce sont maintenant des hommes mûrs, et, pendant toute leur vie consciente, ils n'ont reçu que des coups, subi que des défaites, de terribles défaites, et ils en ont l'habitude. Ils apprécient hautement la justesse de leurs conceptions, ils sont capables de bonnes analyses, mais ils n'ont jamais été capables de pénétrer dans les masses, d'y travailler, ils n'ont jamais pu apprendre à le faire. Or il est terriblement nécessaire de regarder ce qui se passe dans les masses. Mais nous avons en France des camarades qui sont ainsi.</p>
<p>Je connais beaucoup moins bien la situation britannique, mais je crois qu'il y a là aussi des gens comme ça.</p>
<p>Pourquoi avons‑nous perdu des hommes ? Après ces terribles défaites mondiales, la montée ouvrière en France s'est réalisée à un niveau très bas, très primitif politiquement, sous la direction du Front populaire. Toute la période du Front populaire a été une sorte de caricature de notre révolution de février. C'est une honte pour la France, qui traversait voici cent cinquante ans, la plus grande révolution bourgeoise du monde, que ce mouvement ouvrier ait eu à passer par une caricature de la révolution russe.</p>
<p>James. ‑ Vous ne rejetterez donc pas toute la responsabilité sur le parti communiste ?</p>
<p>Trotsky. ‑ Il constitue un facteur important dans l'élaboration de la mentalité des masses, et on peut dire, en effet, que la dégénerescence du parti communiste a été un facteur très actif.</p>
<p>En 1914, les bolcheviks dominaient complètement le mouvement ouvrier. Les statistiques les plus sérieuses démontrent qu'à la veille de la guerre les bolcheviks ne représentaient pas moins des trois quarts de l'avant‑garde ouvrière. Pourtant, avec le début de la révolution de février, les éléments les plus arriérés, les paysans, les soldats, et même d'anciens ouvriers bolcheviques ont été attirés dans ce courant Front populaire. Le parti bolchévique fut réduit à l'isolement et très affaibli. Le courant général était à un bas niveau politique, mais il était puissant et il aboutit finalement à la révolution d'Octobre. Il s'agit d'une question de rythme. En France, venant après toutes ces défaites, le front populaire a attiré des éléments qui avaient des sympathies pour nous sur le plan des idées, mais qui étaient engagés dans le mouvement des masses, et nous avons été encore plus isolés qu'auparavant, du moins pendant quelque temps.</p>
<p>Il faut tenir compte de tous ces éléments. Je peux même affirmer que nombre de nos dirigeants ‑ attention, pas tous !, surtout dans les sections les plus anciennes, se verront rejetés hors du mouvement de masse révolutionnaire lors du nouveau tournant et que de nouveaux dirigeants, une direction fraîche, naîtront dans le courant révolutionnaire.</p>
<p>En France, la régénération de notre groupe a commencé [24] avec l'entrée dans le parti socialiste. Cette politique ne fut pas clairement comprise par tous ; elle nous permit pourtant de gagner de nouveaux militants. Malheureusement, ces recrues étaient habituées à un milieu large et, après la scission, elles se sont un peu découragées. Au fond, elles n'étaient pas suffisamment trempées, elles n'ont pas su s'accrocher et elles ont été reprises par le courant du Front populaire. C'est regrettable, mais explicable.</p>
<p>En Espagne, ces mêmes raisons ont joué un rôle identique, en plus ce déplorable facteur qu'a constitué le comportement du groupe de Nin. C'est lui qui représentait en Espagne l'Opposition de gauche russe, et, au cours de la première année nous n'avons pas tenté de mobiliser et d'organiser nos forces de façon indépendante. Nous espérions pouvoir gagner Nin a une conception correcte, etc. En public, l'Opposition de gauche le soutenait. Dans une correspondance privée, nous avons essayé de le convaincre, de le pousser, mais nous n'avons pas réussi. Nous avons perdu du temps. Fallait‑il le faire ? C'est difficile à dire. Si nous avions eu en Espagne un camarade expérimenté, nous aurions connu une situation bien plus favorable, mais nous n'en avions pas un seul. Nous avons placé nos espoirs en Nin, et sa politique a consisté en une série de manœuvres personnelles, destinées à esquiver ses propres responsabilités. Il jouait avec la révolution. Il était sincère, mais sa mentalité était celle d'un menchevik. C'était là un handicap effroyable, et qu'il était difficile de ne surmonter qu'au moyen de formules correctes mais falsifiées dès le départ par ceux‑là même qui nous représentaient dans la première période, les Nin. N'oubliez pas que nous avons perdu la première révolution, celle de 1905... Avant 1905, nous avions une tradition de grand courage et d'esprit de sacrifice, des forces. Après, nous étions réduits à l'état de misérable minorité, de trente à quarante hommes peut‑être. Puis il y eut la guerre...</p>
<p>James. ‑ Combien le parti bolchevique comptait‑il de militants ?</p>
<p>Trotsky. ‑ En 1910, dans tout le pays, quelques dizaines. Il y en avait pas mal en Sibérie. Mais en fait ils n'étaient pas organisés. Les gens que Lénine pouvait atteindre par lettre ou par un agent n'étaient pas plus de trente ou quarante. Notre tradition, les idées que nous avions répandues parmi l'avant-garde ouvrière constituaient un extraordinaire capital qui devait être utilisé, plus tard, au cours de la révolution, mais pratiquement, à cette date, nous étions complètement isolés.</p>
<p>L'Histoire a ses lois propres, très puissantes, plus puissantes que notre propre conception théorique de l'histoire ! Aujourd'huit en Europe, c'est la catastrophe, le déclin, l'extermination de tous les pays. Cela pèse lourdement sur les ouvriers. Ils voient d'un côté toutes ces combinaisons diplomatiques, ces mouvements d'armées, et de l'autre un groupe minuscule avec un petit journal qui donne les explications. Or le problème, pour eux, c'est qu'ils vont être mobilisés demain, que leurs enfants peuvent être tués. Il y a une terrible disproportion entre la tâche et les moyens.</p>
<p>Si la guerre éclate maintenant, et il semble qu'elle doive éclater -, dans le premier mois, nous perdrons les deux tiers des militants que nous avons en France aujourd'hui. Ils seront dispersés d'abord : jeunes, ils seront mobilisés ; mais subjectivement, ils resteront fidèles au mouvement. Quant à ceux qui ne seront ni arrêtés, ni mobilisés et qui resteront fidèles , ‑ peut-être trois ou quatre, je ne peux dire combien au juste ‑, ils seront complètement isolés.</p>
<p>C'est seulement après plusieurs mois que critique et dégoût commenceront à se manifester à une grande échelle et un peu partout : nos camarades isolés, un blessé dans un hôpital, un soldat dans une tranchée, ou une femme dans un village, sentiront que l'atmosphère a changé, et prononceront une parole hardie. Et celui‑là même qui était un camarade tout à fait inconnu dans une section parisienne deviendra le leader d'un régiment, d'une division et se sentira un dirigeant révolutionnaire. C'est caractéristique de notre période.</p>
<p>Je ne veux pas dire par là qu'il faille nous résigner à l'impuissance de notre organisation française. Je crois sincèrement que, si les camarades américains nous aident, nous pouvons gagner le P.S.O.P. et faire un grand bond en avant. La situation est en train de mûrir et elle insiste pour que nous sachions exploiter cette occasion. Si nos camarades se laissent convaincre qu'il faut virer, la situation changera. Nos camarades américains doivent absolument retourner en Europe, et ne pas se contenter de donner des conseils. Avec le secrétariat international, il faut décider que notre section doit entrer dans le P.S.O.P. Il compte plusieurs milliers de membres [25]. Pour une révolution, la différence n'est pas énorme mais pour le travail de préparation de l'avant‑garde, elle est considérable. Avec des éléments neufs, nous pouvons faire un énorme pas en avant.</p>
<p>Maintenant, aux Etats‑Unis, nous avons un autre type de travail, et je crois que nous pouvons être très optimistes sans nous faire d'illusions, et sans exagérer. Aux Etats‑Unis, nous avons un crédit‑temps supérieur. La situation n'est pas immédiatement aussi pressante, aussi aiguë. C'est important.</p>
<p>Ensuite, je suis d'accord avec le camarade Stanley [26] qui écrit que nous pouvons maintenant remporter des succès très importants dans les pays coloniaux et semi‑coloniaux. Nous avons un mouvement très important en Indochine [27]. Je suis absolument d'accord avec le camarade James qu'il nous est possible d'avoir un très important mouvement nègre, parce que ces gens n'ont pas traversé de la même manière l'histoire des deux dernières décennies. En tant que masse, ils n'ont rien su de la révolution russe, ni de la Ill° Internationale. Ils peuvent commencer l'histoire comme si elle en était à ses débuts. Il nous faut absolument du sang frais. C'est pourquoi nous avons plus de succès dans la jeunesse. Dans la mesure où nous avons pu l'aborder, nous avons eu de bons résultats. Les jeunes sont très attentifs à un programme révolutionnaire, clair et honnête.</p>
<p>La Grande‑Bretagne et l'I.L.P. ? C'est aussi une tâche particulière. Je l'ai suivie d'un peu plus près quand j'étais en Norvège. Il me semble que nos camarades qui sont entrés dans l'I.L.P. ont fait avec lui la même expérience que nos camarades américains avec le S.P. Mais tous nos camarades ne sont pas entrés dans l'I.L.P. et, autant que j'aie pu le voir, ils ont mené une politique opportuniste et c'est pourquoi leur expérience dans l'I.L.P. n'a pas été si bonne. L'I.L.P. est resté presque comme il était avant, alors que le P.S. américain s'est vidé. Je ne sais comment il faut l'aborder maintenant. C'est une organisation de Glasgow [28]. C'est un appareil local, avec de l'influence sur la machine municipale, dont j'ai dire qu'elle était très corrompue. C'est un travail à part de Maxton.</p>
<p>Les révoltes de la base sont un phénomène familier dans l'I.L.P. Au cours de la préparation d'un congrès, Fenner Brockway [29] devient le patron de la partie qui se rebelle et obtient la majorité. Maxton annonce alors qu'il va démissionner. Fenner Brockway s'écrie : « Non, nous abandonnerons notre victoire ? Nous pouvons abandonner nos principes, pas notre Maxton ! » [30]. Je crois que le plus important, c'est de les compromettre ‑ de les rouler dans la boue ‑, les Maxton et les Brockway. Il faut les identifier avec des ennemis de classe. Il faut compromettre l'I.L.P. par des attaques féroces, impitoyables, contre Maxton. Il est le bouc émissaire de tous les pêchés du mouvement britannique, en particulier de l'I.L.P. C'est par de telles attaques, concentrées contre Maxton, des attaques systématiques dans notre presse, que nous pourrons hâter la scission dans l'I.L.P. En même temps, il nous faut souligner que, si Maxton est le laquais de Chamberlain [31] , Fenner Brockway, lui, est le laquais de Maxton.</p>
<p>James. ‑ Et que pensez‑vous d'un journal indépendant, pour fustiger Maxton, etc. ?</p>
<p>Trotsky - C'est une question pratique. Si notre section en France entre dans le P.S.O.P., je crois que le S.I. devrait publier la Quatrième Internationale pour tous les pays de langue française, deux fois par mois. C'est juste une question de possibilité juridique. Je crois que, même si nous travaillons à l'intérieur du Labour Party, il nous faut avoir un journal indépendant, non pas en opposition à nos camarades qui sont dedans, mais plutôt pour échapper au contrôle de l'I.L.P.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] La conférence de septembre 1938 ne dura qu'une journée, mais elle avait été précédée de réunions de commissions. James avait assisté à la commission française qui avait traité la question de l'attitude à l'égard du P.S.O.P., du P.C.I. de Molinier. L'unanimité s'était faite sur la triste situation présente de la section française.</p>
<p>[2] En mai 1937, les ouvriers de Barcelone s'étaient lancés dans une insurrection qui avait spontanément éclaté après une tentative manquée des forces de police de reprendre le central téléphonique au contrôle des miliciens de la C.N.T.</p>
<p>[3] Le gros des forces trotskystes se trouvait à l'extérieur du P.O.U. M. et ne dépassait pas deux douzaines ; les trotskystes étaient exclus du P.O.U.M. dont les fondateurs ex‑trotskystes s'étaient engagés à ne pas construire de fraction. C'est au moins ce que les documents nous apprennent. Mais James laisse supposer qu'il y avait à l'intérieur du P.O.U.M. un « travail de fraction » engagé.</p>
<p>[4] La scission de la section britannique avait été consacrée par les deux conférences des 10 et 11 octobre 1936 et le fait que tous les membres n'avaient pas été d'accord pour appliquer la résolution votée sur la section britannique à la conférence internationale de « Genève » en juillet.</p>
<p>[5] Il s'agissait du Militant Group animé par D. D. Harber et Ken Alexander. Il était formé de militants entrés dans le Labour.</p>
<p>[6] Il s'agissait du groupe dit « independent », puisqu'il avait été très vite exclu de l'I.L.P., regroupé autour de James et du Journal Fight. Rappelons que l'Independent Labour Party (I.L.P.) était une vieille formation centriste.</p>
<p>[7] Reg Groves (né en 1908), membre du P.C., fondateur du « Balham Group », exclu en août 1932, avait été le principal fondateur de la Communist League, puis s'était opposé à l'entrisme dans l'I.L. P. Après la scission de 1933, il était entré dans le Labour Party et était devenu l'un des dirigeants de la Socialist League à Londres. Il s'était séparé de son ancien groupe, la Marxist League.</p>
<p>[8] Il s'agit en réalité du Militant Group.</p>
<p>[9] Il s'agissait du Revolutionary Socialist Party dirigé par Frank Maitland et qui provenait d'une formation « DeLéoniste » du Socialist Labor Party.</p>
<p>[10] Le secrétaire général de la nouvelle organisation était un ancien des jeunesses communistes qui avait rejoint les trotskystes dans le Labour en 1936, Eric Starkey Jackson.</p>
<p>[11] Ralph Lee, militant sud‑africain d'origine, se plaignait de n'avoir pas été soutenu contre les calomnies staliniennes par la direction du Militant Group. Bien que le S.I. lui ait donné raison, il avait pris prétexte de cette affaire pour créer sa propre organisation, la Workers International League, avec une poignée de militants, six ou sept au départ dont plusieurs devaient jouer ultérieurement un rôle important dans le mouvement trotskvste britannique (Gerrv Healv. Jock Haston, Betty Hamilton).</p>
<p>[12] Venu de l'anarchisme, Henry Sara (1888‑1953) avait été du Balham Group, puis de la Marxist League. Harry Wicks (né en 1905) cheminot révoqué en 1926, responsable J.C., avait connu le même itinéraire et beaucoup milité dans le comité contre les procès de Moscou dont le secrétaire était Hilary Sumner dit Charles Sumner (1911‑1976), petit‑fils d'un ami de Lincoln et fils du secrétaire de John Reed, recruté dans le Labour Party en 1934.</p>
<p>[13] Il s'agit ici non de The Militant, organe du groupe dans le Labour Party, mais de l'ancien organe de la C.L.A. jusqu'en 1934.</p>
<p>[14] Les trotskystes avaient milité dans l'Independent Labour Party de 1933 a 1936 mais en avaient été écartés. James avait souhaité y rester et y continuer un travail.</p>
<p>[15] James reste apparemment fidèle à la stratégie qui avait été la sienne en 1936, où il avait espéré un instant faire passer la coupure entre le fief écossais de Maxton ‑ irrécupérable ‑ et Fenner Brockway qui incarnait à ses yeux la confusion d'une majorité de militants anglais honnêtes.</p>
<p>[16] Cette résolution intitulée « Le Bureau international pour l'unité socialiste révolutionnaire (bureau de Londres) et la IV' Internationale » est reproduite dans Œuvres, 10, pp. 209‑212. Elle affirmait la nécessité de « dénoncer systématiquement et sans compromissions les hésitations, les équivoques et les actes hypocrites du bureau de Londres en tant qu'obstacle le plus proche et le plus immédiat sur la voie de la poursuite de la construction de la IV° Internationale. »</p>
<p>[17] Le P.O.I. était toujours profondément divisé sur la façon dont il devait se comporter à l'égard du P.S.O.P. dont l'existence même lui ôtait pratiquement toute perspective de développement. Le P.S.O.P. était dirigé par Marceau Pivert et formé essentiellement des anciens éléments de la gauche de la S.F.I.O. exclus en juin 38 à son congrès de Royan.</p>
<p>[18] Le bastion de la section belge avait de tout temps été la Fédération de Charleroi et ses mineurs de charbon.</p>
<p>[19] Trotsky faisait à la section belge deux reproches de taille : celui d'avoir soutenu la candidature du premier ministre bourgeois van Zeeland contre le « rexiste » Degrelle, s'alignant ainsi que la position « antifasciste » de capitulation du P.C. et du P.O.B., et celui d'avoir organisé en pays wallon des syndicats scissionnistes après des exclusions de la centrale réformiste.</p>
<p>[20] Allusion à la montée qui avait culminé avec les grèves de juin 1936.</p>
<p>[21] Le maréchal Tchiang Kaï‑chek (1887‑1975), ancien chef de l'école militaire du gouvernement de Canton, puis chef militaire et principal dirigeant de ce gouvernement et du parti nationaliste chinois le Guomindang, avait consenti pendant plusieurs années à utiliser les communistes. En avril 1927, s'alliant a la pègre et aux banques, il les avait massacrés à Shanghai et mis hors‑la‑loi dans tout le pays. La politique de soumission du P.C.C. à Tchiang, conçue et défendue par Staline et Boukharine, avait été critiquée par Trotsky et l'Opposition de gauche.</p>
<p>[22] La Conférence de Zimmerwald, en septembre 1915, marque le premier regroupement internationaliste conséquent dans le cours de la guerre.</p>
<p>[23] Socialist Appeal était l'organe du Socialist Workers Party, la section américaine de la IV° Internationale.</p>
<p>[24] La fraction trotskyste était entrée en 1934 dans la S.F.I.O., en août-septembre, constituant le « G.B.L. » (Groupe bolchevik‑léniniste de la S.F.I.O.). Ses premières recrues avaient été les dirigeants des Jeunesses de l'Entente de la Seine.</p>
<p>[25] L'évaluation de Trotsky est d'une grande prudence. Jean‑Paul Joubert dans Révolutionnaires de la S.F.I.O. estime à 10 000 l'effectif initial du P.S.O.P., mais pense que ce chiffre baissa très vite en particulier au lendemain de la crise internationale de Munich qui le divisa profondément.</p>
<p>[26] Sherman Stanley était le pseudonyme de Stanley Plastrik (1915‑1981), un jeune militant du S.W.P. gagné dans les jeunesses socialistes, Y.P.S.L. Il se passionnait pour les Indes et avait pris des contacts notamment avec le parti socialiste du congrès et avait commencé à échanger une correspondance avec Trotsky.</p>
<p>[27] Trotsky disposait d'une information assez succincte sur l'activité du groupe trotskyste indochinois que dirigeait Ta Tu Thau et qui éditait La Lutte à Saïgon.</p>
<p>[28] Le bastion de l'I.L.P. se trouvait à Glasgow dont son principal dirigeant James Maxton (1885‑1946) était député depuis 1922.</p>
<p>[29] James avait pensé pouvoir gagner Brockway en 1935, une date à laquelle Trotsky avait perdu toute illusion, à supposer qu'il en ait eu, à ce sujet.</p>
<p>[30] Trotsky fait allusion ici au congrès de Keighton de l'l.L.P. les 11 et 12 avril 1936 ; le chantage de Maxton à la démission avait conduit Brockway et ses partisans à remettre en cause un vote du congrès et faire se déjuger ce dernier. Cf. Œuvres 9 pp. 203‑210.</p>
<p>[31] James Maxton avait déclaré à la Chambre des Communes qu'il aprouvait entièrement ce que Chamberlain avait fait pour la paix pendant la période de crise internationale qui s'était terminée par les accords de Munich (Cf. Œuvres 19, pp. 144‑148.</p></div>