Matière et Révolution
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Contribution au débat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la matière, de la vie, de l'homme et de la société
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69144Daniel Guérin : la contre-révolution qui s'est développée au sein même de la révolution française n'a pas attendu Thermidor 1794 et elle a pu être offensive contre le petit peuple révolutionnaire dès 1793 !
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<p>Daniel Guérin : la contre-révolution qui s'est développée au sein même de la révolution française n'a pas attendu Thermidor 1794 et elle a pu être offensive contre le petit peuple révolutionnaire dès 1793 ! <br class='autobr' />
La contre-révolution, c'est bien entendu la révolte de la noblesse et son armée européenne en guerre contre la France, c'est la révolte du clergé, c'est la Vendée, la chouannerie, la révolte des grandes villes contre la révolution parisienne, etc. Mais il y a aussi la contre-révolution (…)</p>
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<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Daniel Guérin : la contre-révolution qui s'est développée au sein même de la révolution française n'a pas attendu Thermidor 1794 et elle a pu être offensive contre le petit peuple révolutionnaire dès 1793 !</h2>
<p>La contre-révolution, c'est bien entendu la révolte de la noblesse et son armée européenne en guerre contre la France, c'est la révolte du clergé, c'est la Vendée, la chouannerie, la révolte des grandes villes contre la révolution parisienne, etc. Mais il y a aussi la contre-révolution qui grandit au sein même de la révolution…</p>
<p>La première fraction de la révolution française qui se retourne contre elle, ce sont les La Fayette, les Sieyès, les Mirabeau, les Barnave, les Lameth, les Duport et bien d'autres personnages de débuts de la révolution qui se sont affolés quand elle a commencé à détruire la royauté, condamner à mort le roi et construire la république et surtout quand les masses populaires ont montré qu'elles pouvaient jouer un rôle dirigeant elles aussi.</p>
<p>La deuxième fraction, c'est celle de la bourgeoisie girondine qui s'affole de l'alliance entre le peuple travailleur (sans culottes, bras nus, femmes révolutionnaires).</p>
<p>La troisième fraction, ce sont les dirigeants de l'appareil d'Etat et les chefs robespierristes. Ils sont en butte à la montée de la colère populaire devant la misère. Ils sont contraints d'abord de rester liés au peuple révolutionnaire, de prendre des mesures de contrainte économique pour combattre la misère. Ils continuent à soutenir la révolution à son sommet en 1793 lors de l'attaque des Tuileries, de la commune de Paris, du deuxième soulèvement populaire de la Révolution, mais ils combattent ensuite le mouvement populaire contre la pauvreté, tentent de le détourner en lutte de déchristianisation, ils cassent et discréditent les enragés, les républicaines révolutionnaires, les sections populaires, les comités de piques et leurs dirigeants, les arrêtent et les condamnent.</p>
<p>L'aboutissement de la contre-révolution, c'est Thermidor (27 juillet 1794). Mais ce n'est que son achèvement, pas son début. Daniel Guérin écrit, dans « La lutte de classes sous la Première République » que nous citons largement dans la suite, « La volte-face gouvernementale ne fut pas limitée à la question religieuse (contre les déchristianisateurs)… mais ce fut la Révolution dans son ensemble qui commença son mouvement de recul. Tridon l'a fort bien compris. Il a même repéré très exactement les dates fatidiques de l'évènement : du 28 novembre au 12 décembre 1793. « Entre ces dates, écrit-il, se débat la crise suprême de la Révolution. » La Révolution interrompit sa marche en avant, la réaction commença, non pas en germinal, à la fin de mars 1794, comme le pensent Michelet et Becker, mais dès le soir du 1er frimaire, du 21 novembre 1793, quand Robespierre, du haut de la tribune des Jacobins, déclara la guerre aux déchristianisateurs. »</p>
<p>Lire iici quelques extraits :</p>
<div class='spip_document_16464 spip_document spip_documents spip_document_file spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner">
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</figure>
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<p>Robespierre passait ainsi de principal dirigeant de la révolution à principal organisateur de la contre-révolution au sein de la révolution.</p>
<p>Thermidor 1794 de la Révolution française ! Pourquoi la direction bourgeoise de la révolution s'est chargée de lancer la contre-révolution :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4801" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4801</a></p>
<p>Comment comprendre que la Révolution française, amoureuse de la liberté, bascule dans « la Terreur » :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5543" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5543</a></p>
<p>Les Montagnards, Robespierre et les Jacobins étaient-ils l'aile marchante de la révolution française :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3001" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3001</a></p>
<p>Démocratie directe de 1793 et Etat bourgeois :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1500" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1500</a></p>
<p>Maximilien Robespierre, dirigeant de la révolution bourgeoise française :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2628" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2628</a></p>
<p>Robespierre, défenseur jusqu'au bout de la politique révolutionnaire de la bourgeoisie française :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4127" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4127</a></p>
<p>La révolution française n'a pas été qu'une révolution bourgeoise :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article232" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article232</a></p></div>
Quand Rosa Luxemburg accusait les bolcheviks de reprendre des mots d'ordre petits bourgeois
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https://www.matierevolution.org/spip.php?article79222025-02-18T23:56:00Ztext/htmlfrRobert ParisRussieRévolutionPaysansPetits bourgeoisRosa Luxemburg
<p>Quand Rosa Luxemburg accusait les bolcheviks de reprendre des mots d'ordre petits bourgeois, complètement a contrario de la notion de révolution permanente qui amène le prolétariat à diriger y compris la révolution bourgeoise <br class='autobr' />
Deux mots d'ordre petit-bourgeois <br class='autobr' />
Les bolcheviks sont les héritiers historiques des "niveleurs" anglais et des jacobins français. Mais la tâche qui leur incombait dans la Révolution russe au lendemain de la prise du pouvoir était incomparablement plus difficile que (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique79" rel="directory">2- la révolution permanente, stratégie du prolétariat</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot25" rel="tag">Russie</a>,
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot54" rel="tag">Petits bourgeois</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot89" rel="tag">Rosa Luxemburg</a>
<div class='rss_texte'><p>Quand Rosa Luxemburg accusait les bolcheviks de reprendre des mots d'ordre petits bourgeois, complètement a contrario de la notion de révolution permanente qui amène le prolétariat à diriger y compris la révolution bourgeoise</p>
<h2 class="spip">Deux mots d'ordre petit-bourgeois</h2>
<p>Les bolcheviks sont les héritiers historiques des "niveleurs" anglais et des jacobins français. Mais la tâche qui leur incombait dans la Révolution russe au lendemain de la prise du pouvoir était incomparablement plus difficile que celle de leurs devanciers [1]. Assurément, le mot d'ordre de la prise et du partage des terres par les paysans était la formule la plus brève, la plus simple et la plus lapidaire pour atteindre un double but : détruire la grande propriété foncière ; lier les paysans au gouvernement révolutionnaire. Comme mesure politique pour renforcer le gouvernement socialiste-prolétarien, c'était là une tactique excellente. Malheureusement, elle avait deux faces, et son revers, c'est que la prise directe des terres et leur partage entre les paysans n'a absolument rien de commun avec le socialisme.</p>
<p>La transformation socialiste de l'économie suppose, en ce qui concerne l'agriculture, deux choses :</p>
<p>Tout d'abord, la nationalisation de la grande propriété, comme présentant le degré techniquement le plus avancé de la concentration des moyens de production agricole, qui seule peut servir de base à l'économie socialiste dans les campagnes. Si, bien entendu, il n'est pas nécessaire d'enlever au petit cultivateur son lopin de terre et si on peut lui laisser tranquillement le soin de se convaincre par lui-même des avantages de l'exploitation collective, pour le gagner d'abord au groupement coopératif, puis au système de l'exploitation collective, toute transformation socialiste de l'économie agricole doit commencer naturellement par la grande et la moyenne propriété. Elle doit transférer, avant tout, le droit de propriété à la nation, ou, ce qui revient au même avec un gouvernement socialiste, à l'Etat, car cela seul garantit la possibilité d'organiser la production agricole sur une base socialiste.</p>
<p>Mais, deuxièmement, l'une des conditions indispensables de cette transformation, c'est de supprimer l'opposition entre l'agriculture et l'industrie, qui constitue le trait caractéristique de la société bourgeoise, pour faire place à une pénétration et à une fusion complète de ces deux branches de production, à une transformation, tant de la production agraire que de la production industrielle, selon un point de vue commun. De quelque façon qu'en soit pratiquement organisée la gestion, qu'elle soit confiée aux municipalités des villes, comme certains le proposent, ou à l'Etat, en tout cas, la condition préalable est une réforme réalisée d'une façon unitaire et dirigée par le centre, cette reforme supposant elle-même la nationalisation du sol. Nationalisation de la grande et moyenne propriété, union de l'industrie et de l'agriculture, telles sont les deux conditions fondamentales de toute transformation socialiste de l'économie, sans lesquelles il n'y a pas de socialisme.</p>
<p>Que le gouvernement des soviets en Russie n'ait pas réalisé ces réformes considérables, qui pourrait le lui reprocher ? Ce serait une mauvaise plaisanterie d'exiger ou d'attendre de Lénine et de ses amis que, dans le court intervalle de leur domination, dans le tourbillon vertigineux des luttes intérieures et extérieures, pressés de tous côtés par des ennemis sans nombre et des résistances insurmontables, ils résolvent l'un des problèmes les plus difficiles, nous pouvons même dire le plus difficile, de la transformation socialiste, ou seulement s'y attaquent. Quand nous serons au pouvoir, même en Occident et dans les conditions les plus favorables, nous nous casserons plus d'une dent sur cette noix avant d'avoir résolu même les plus simples parmi les mille difficultés complexes de cette tâche gigantesque.</p>
<p>Mais il y a une chose, en tout cas, qu'un gouvernement socialiste au pouvoir doit faire : c'est prendre des mesures qui aillent dans le sens de ces conditions fondamentales d'une transformation socialiste de l'agriculture. Il doit éviter tout ce qui barrerait la route conduisant à cette transformation.</p>
<p>Or le mot d'ordre lancé par les bolcheviks : prise immédiate et partage des terres par les paysans, devait agir précisément dans le sens inverse. Car non seulement ce n'est pas une mesure socialiste, mais elle barre la route qui y mène, elle accumule devant la transformation socialiste de l'agriculture des difficultés insurmontables.</p>
<p>La prise de possession des terres par les paysans, conformément au mot d'ordre bref et lapidaire de Lénine et de ses amis : "Allez et prenez la terre ! " conduisait au passage subit et chaotique de la grande propriété foncière non à la propriété sociale, mais une nouvelle propriété privée, et cela par l'émiettement de la grande propriété en une foule de petites et moyennes propriétés, de la grande exploitation relativement avancée en une quantité de petites exploitations primitives, travaillant, du point de vue technique, avec les méthodes de l'époque des pharaons. Mais ce n'est pas tout : par cette mesure et la façon chaotique, purement arbitraire, dont elle fut appliquée, les différences sociales dans les campagnes n'ont pas été supprimées, mais aggravées au contraire. Quoique les bolcheviks aient recommandé aux paysans de former des comités pour faire de la prise de possession des terres de la noblesse en quelque sorte une action collective, il est clair que ce conseil d'un caractère tout à fait général ne pouvait rien changer à la pratique véritable et aux rapports de classes à la campagne. Avec ou sans comités, ce sont les paysans riches et les usuriers, lesquels représentent la bourgeoisie rurale et détiennent, dans tous les villages russes, le pouvoir effectif, qui ont été, en réalité, les principaux profiteurs de la révolution agraire. Sans qu'il soit nécessaire de l'avoir vu de ses propres yeux, chacun peut se rendre compte que le résultat du partage des terres n'a pas été de supprimer, mais d'accroître au contraire l'inégalité sociale et économique au sein de la paysannerie et d'y aggraver les antagonismes de classes. Mais ce déplacement de forces s'est fait au détriment des intérêts prolétariens et socialistes. Autrefois, une réforme socialiste à la campagne se heurtait uniquement à la résistance d'une petite caste de grands propriétaires fonciers, tant nobles que capitalistes, ainsi que d'une petite fraction de la bourgeoisie rurale, dont l'expropriation par une masse populaire révolutionnaire n'est qu'un jeu d'enfant. Maintenant, après la prise de possession de la terre par les paysans, l'ennemi se dresse devant toute socialisation de l'agriculture, c'est une masse énorme et considérablement grossie de paysans propriétaires qui défendront de toutes leurs forces leur propriété nouvellement acquise contre toutes les atteintes du pouvoir socialiste. Maintenant, la question de la socialisation future de l'agriculture, et par conséquent de la production, en Russie, est devenue une question de lutte entre le prolétariat des villes et la masse paysanne. A quel point cet antagonisme s'est aggravé aujourd'hui, c'est ce que prouve le boycottage des villes par les paysans, lesquels conservent par devers eux les denrées alimentaires, afin d'en tirer des profits usuraires, exactement comme font les hobereaux prussiens.</p>
<p>Le petit paysan français était devenu le plus vaillant défenseur de la Révolution française, qui lui avait donné la terre enlevée aux émigrés. Il porta, comme soldat de Napoléon, le drapeau français à la victoire, parcourut en tous sens l'Europe entière et détruisit la féodalité dans un pays après l'autre. Il se peut que Lénine et ses amis aient attendu un effet semblable de leur mot d'ordre agraire. Mais le paysan russe, ayant pris la terre de sa propre autorité, n'a pas songé même en rêve à défendre la Russie et la révolution, à qui il la devait. Il s'est claquemuré dans sa nouvelle propriété, abandonnant la révolution à ses ennemis, l'Etat à la ruine et la population des villes à la famine.</p>
<p>La réforme agraire de Lénine a créé pour le socialisme dans les campagnes une nouvelle et puissante couche d'ennemis, dont la résistance sera beaucoup plus dangereuse et plus opiniâtre que l'était celle de l'aristocratie foncière.</p>
<p>Si la défaite militaire a abouti à l'effondrement et à la ruine de la Russie, les bolcheviks en portent incontestablement une part de responsabilité. Les difficultés objectives de la situation, les bolcheviks les ont aggravées eux-mêmes par ce mot d'ordre, qu'ils ont mis au premier plan de leur politique, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ou ce qui se cachait en réalité derrière ce mot d'ordre : le dépècement de la Russie. Cette formule, proclamée sans cesse avec une obstination dogmatique, du droit des différentes nations de l'empire russe à décider elles-mêmes de leur propre sort, "jusque et y compris leur séparation complète d'avec la Russie", était un cri de guerre particulier de Lénine et ses amis dans leur lutte contre l'impérialisme, tant celui de Milioukov que celui de Kerensky. Elle fut l'axe de leur politique intérieure après le coup d'Etat d'octobre. Elle constitua toute la plate-forme des bolcheviks à Brest-Litovsk, la seule arme qu'ils eussent à opposer à la puissance de l'impérialisme allemand.</p>
<p>Ce qui frappe, tout d'abord, dans l'obstination et l'entêtement avec lesquels Lénine et ses amis se sont tenus à ce mot d'ordre, c'est qu'il est en contradiction flagrante, tant avec le centralisme, si souvent affirmé, de leur politique, qu'avec leur attitude à l'égard des autres principes démocratiques. Tandis qu'ils faisaient preuve du mépris le plus glacial à l'égard de l'Assemblée constituante, du suffrage universel, de la liberté de la presse et de réunion, bref de tout l'appareil des libertés démocratiques fondamentales des masses populaires, libertés dont l'ensemble constituait le "droit de libre détermination" en Russie même, ils faisaient de ce droit des peuples à disposer d'eux-mêmes un noyau de la politique démocratique, pour l'amour duquel il fallait faire taire toutes les considérations pratiques de la critique réaliste. Alors qu'ils ne s'en laissaient imposer en rien par le vote populaire pour l'Assemblée constituante en Russie, vote émis sur la base du suffrage le plus démocratique du monde et dans la pleine liberté d'une république populaire, et que, pour de froides considérations critiques, ils en déclaraient les résultats simplement nuls et non avenus, ils défendaient à Brest-Litovsk le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes comme le vrai palladium de toute liberté et de toute démocratie, quintessence inaltérée de la volonté des peuples, et comme l'instance décisive suprême dans la question du sort politique des nations.</p>
<p>La contradiction, qui est ici flagrante, est d'autant plus incompréhensible que, dans les formes démocratiques de la vie politique de tous les pays, il s'agit effectivement, comme nous le verrons encore plus loin, de bases extrêmement précieuses et même indispensables de la politique socialiste, alors que ce fameux droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'est qu'une phrase creuse, une foutaise petite-bourgeoise.</p>
<p>Que signifie ce droit en effet ? C'est un principe élémentaire de la politique socialiste, qu'elle combat, comme toute sorte d'oppression, celle d'une nation par une autre. Si, malgré tout, des hommes politiques aussi réfléchis que Lénine, Trotsky et leur amis, qui n'ont que haussements d'épaules ironiques pour des mots d'ordre utopiques tels que "désarmement", "société des nations", etc., ont fait cette fois leur cheval de bataille d'une phrase creuse du même genre, cela est dû, nous semble-t-il, à une sorte de politique d'opportunité. Lénine et ses amis comptaient manifestement sur le fait qu'il n'y avait pas de plus sûr moyen de gagner à la cause de la révolution les nombreuses nationalités allogènes que comptait l'empire russe que de leur accorder, au nom de la révolution et du socialisme, le droit absolu de disposer de leur propre sort. C'était une politique analogue à celle que les bolcheviks adoptaient à l'égard des paysans russes, qu'ils pensaient gagner à l'aide du mot d'ordre de prise de possession directe des terres et lier ainsi au drapeau de la révolution et du gouvernement prolétarien. Malheureusement, dans un cas comme dans l'autre, le calcul s'est révélé entièrement faux : tandis que Lénine et ses amis espéraient manifestement que, parce qu'ils avaient été les défenseurs de la liberté nationale, et cela jusqu'à la séparation complète, la Finlande, l'Ukraine, la Pologne, la Lituanie, les pays baltes, le Caucase, etc., deviendraient autant d'alliés fidèles de la Révolution russe, nous avons précisément assisté au spectacle inverse : l'une après l'autre, toutes ces "nations" utilisèrent la liberté qu'on venait de leur octroyer pour s'allier à l'impérialisme allemand contre la Révolution russe. L'intermède avec l'Ukraine à Brest-Litovsk, qui a amené un tournant décisif des négociations et de toute la situation politique, tant intérieure qu'extérieure, des bolcheviks, en est un exemple frappant. L'attitude de la Finlande, de la Pologne, de la Lituanie, des pays baltes, et des nations du Caucase, montre de la façon la plus convaincante que nous n'avons pas affaire ici à une exception fortuite, mais à un phénomène typique.</p>
<p>Assurément, dans tous les cas, ce ne sont pas les "nations" qui ont fait cette politique réactionnaire, mais seulement les classes bourgeoises et petites-bourgeoises, qui, en opposition complète avec les masses prolétariennes de leur pays, ont fait de ce "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" un instrument de leur politique contre-révolutionnaire. Mais - et nous touchons ici au nœud du problème -, le caractère utopique, petit-bourgeois, de ce mot d'ordre nationaliste consiste précisément en ceci, que, dans la dure réalité de la société de classes, surtout dans une période d'antagonismes extrêmes, il se transforme en un moyen de domination de la classe bourgeoise. Les bolcheviks devaient apprendre à leurs dépens et à ceux de la révolution que, sous le règne du capitalisme, il n'y a pas de libre détermination des peuples, que, dans une société de classes, chaque classe de la nation cherche à se"déterminer" d'une manière différente, que, pour les classes bourgeoises, les considérations de liberté nationale passent complètement après celles de la domination de classe. La bourgeoisie finlandaise, comme la petite-bourgeoisie ukrainienne, étaient entièrement d'accord pour préférer la domination allemande à la liberté nationale, dès que celle-ci devait être liée au danger du "bolchevisme".</p>
<p>L'espoir de changer ces rapports réels de classes en leur contraire au moyen des "plébiscites", qui constituaient le principal objet des délibérations de Brest-Litovsk, et, en se basant sur les sentiments de la masse populaire, d'obtenir un vote en faveur du rattachement à la Révolution russe, cet espoir témoignait, s'il était sincère, d'un optimisme incompréhensible de la part de Lénine et de Trotsky ; s'il n'était qu'une manœuvre tactique dans la lutte avec la politique de force allemande, c'était un jeu dangereux. Même sans l'occupation militaire allemande, le fameux "plébiscite", à supposer qu'on en serait venu là dans les pays limitrophes, eût, vu l'état d'esprit de la masse paysanne et des couches importantes de prolétaires encore indifférents, les tendances réactionnaires de la petite-bourgeoise et les mille moyens dont disposait la bourgeoisie pour influencer le vote, donné partout un résultat dont les bolcheviks n'eussent pas eu lieu de se féliciter. On peut, dans ces problèmes de plébiscite sur la question nationale, admettre comme une règle absolue que les classes dominantes s'arrangent ou bien pour l'empêcher, quand il ne fait pas leur jeu, ou, s'il y a lieu, pour en influencer les résultats à l'aide de toutes les manœuvres qui font précisément que nous ne pourrons jamais introduire le socialisme par voie de plébiscite.</p>
<p>Le fait que la question des revendications et tendances nationales ait été jetée en plein milieu des luttes révolutionnaires, et, par le traité de Brest-Litovsk, portée au premier plan et même considérée comme le "schibboleth" [2] de la politique socialiste et révolutionnaire, ce fait a jeté le plus grand trouble dans les rangs du socialisme et a ébranlé les positions du prolétariat précisément dans les pays limitrophes. En Finlande, le prolétariat socialiste, aussi longtemps qu'il luttait en tant que partie intégrante de la phalange révolutionnaire de Russie, avait déjà conquis une position dominante. Il possédait la majorité à la Diète, dans l'armée, il avait réduit la bourgeoisie à une impuissance complète, et était maître de la situation dans le pays. L'Ukraine russe avait été, au début du siècle, alors que les folies du "nationalisme ukrainien", avec les "Karbovantse" et les "Universals" [3] de même que le "dada" de Lénine d'une "Ukraine indépendante" n'avaient pas encore été inventés, la forteresse du mouvement révolutionnaire russe. C'est de là, de Rostov, d'Odessa, de la région du Don, qu'avaient jailli les premiers torrents de lave de la révolution (dès les années 1902-1904), qui embrasèrent rapidement toute la Russie du Sud, préparant ainsi l'explosion de 1905. Le même phénomène se reproduisit dans la révolution actuelle, où le prolétariat de la Russie du Sud fournit les troupes d'élite de la phalange prolétarienne. La Pologne et les Etats baltes étaient, depuis 1905, les foyers les plus ardents et les plus sûrs de la révolution, où le prolétariat socialiste joue un rôle prépondérant.</p>
<p> Comment se fait-il que, dans ces pays, la contre-révolution ait brusquement triomphé ? C'est que, précisément, le mouvement nationaliste a, en le détachant de la Russie, paralysé le prolétariat, et l'a livré à la bourgeoisie nationale. Au lieu de viser, selon l'esprit même de la nouvelle politique internationale de classe, qu'ils représentaient par ailleurs, à grouper en une masse la plus compacte possible les forces révolutionnaires sur tout le territoire de l'empire russe, en tant que territoire de la révolution, d'opposer, en tant que commandement suprême de leur politique, la solidarité des prolétaires de toutes les nationalités à l'intérieur de l'empire russe à toutes les séparations nationalistes, les bolcheviks ont, par leur mot d'ordre nationaliste retentissant du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, jusque et y compris la séparation complète", fourni à la bourgeoisie, dans tous les pays limitrophes, le prétexte le plus commode, on pourrait même dire la bannière, pour leur politique contre-révolutionnaire. Au lieu de mettre en garde les prolétaires dans les pays limitrophes contre tout séparatisme, comme piège de la bourgeoisie, ils ont, au contraire, par leur mot d'ordre, égaré les masses, les livrant ainsi à la démagogie des classes possédantes. Ils ont, par cette revendication nationaliste, provoqué, préparé eux-mêmes, le dépècement de la Russie, et mis ainsi aux mains de leurs propres ennemis le poignard qu'ils devaient plonger au cœur de la Révolution russe.</p>
<p>Certes, sans l'aide de l'impérialisme allemand, sans "les crosses allemandes dans les poings allemands", écrivait la Neue Zeit de Kautsky, jamais les Lubinsky et autres canailles de l'Ukraine, jamais les Erich, les Mannerheim [4] en Finlande, et les barons baltes, ne seraient venus à bout des masses prolétariennes socialistes de leur pays. Mais le séparatisme national fut le cheval de Troie, grâce auquel les "camarades" allemands ont été introduits, fusil au poing, dans tous ces pays. Certes, ce sont les antagonismes de classes réels et les rapports de forces militaires qui ont amené l'intervention de l'Allemagne. Mais ce sont les bolcheviks qui ont fourni l'idéologie à l'aide de laquelle on masque cette campagne de la contre-révolution, renforçant ainsi les positions de la bourgeoisie et affaiblissant celles du prolétariat. La meilleure preuve en est l'Ukraine, qui devait jouer un rôle si néfaste dans les destinées de la Révolution russe. Le nationalisme ukrainien était en Russie quelque chose de tout à fait différent de ce qu'était par exemple le nationalisme tchèque, polonais ou finlandais, une simple lubie, une sorte de manie de quelques douzaines d'intellectuels petits-bourgeois, n'ayant aucune base dans les conditions économiques, politiques ou intellectuelles du pays, ne s'appuyant sur aucune tradition historique, étant donné que l'Ukraine n'a jamais constitué une nation ou un Etat indépendant, n'a jamais possédé une culture nationale, en dehors de quelques poésies romantico-réactionnaires, et n'eût par conséquent pas pu devenir un organisme politique sans le cadeau de baptême du "droit des peuples à disposer d'eux mêmes" [5].</p>
<p>Cette sorte de phraséologie a parfois dans l'histoire des luttes de classes une importance très réelle. C'est une véritable fatalité pour le socialisme que, dans cette guerre mondiale, il lui ait été réservé de fournir des mots d'ordre à la politique contre-révolutionnaire. Au moment de la déclaration de guerre, la social-démocratie allemande se hâta de couvrir le brigandage de l'impérialisme allemand d'un manteau idéologique tiré du magasin d'accessoires du marxisme, en déclarant qu'elle était la guerre de libération contre le tsarisme russe que souhaitaient nos vieux maîtres. Avec le mot d'ordre du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, il était réservé aux adversaires des socialistes de gouvernement, aux bolcheviks, d'apporter de l'eau au moulin de la contre-révolution et de fournir ainsi un prétexte idéologique, non seulement pour l'écrasement de la Révolution russe elle-même, mais pour la liquidation contre-révolutionnaire projetée de la guerre mondiale. Sous ce rapport, nous avons de bonnes raisons d'examiner de très près la politique des bolcheviks. Le "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", accouplé à la "société des nations" et au "désarmement", par la grâce de Wilson, est le cri de guerre sous lequel se déroulera le conflit imminent entre le socialisme international et le monde bourgeois. Il est clair que ce mot d'ordre et toute l'idéologie nationale, qui constituent actuellement le plus grand danger pour le socialisme international, ont reçu précisément de la Révolution russe et des négociations de Brest-Litovsk un renforcement extraordinaire. Nous aurons encore à nous occuper en détail de cette plate-forme. Les conséquences tragiques de ce mot d'ordre dans la Révolution russe, aux épines duquel les bolcheviks devaient se prendre et s'écorcher jusqu'au sang, doivent servir au prolétariat international d'avertissement.</p>
<p>De tout cela est sortie la dictature de l'Allemagne. Du traité de Brest-Litovsk au "traité annexe" ! Les 200 victimes expiatoires de Moscou. C'est de là que sont venus la terreur et l'écrasement de la démocratie.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Importance de la question agraire. Dès 1905. Puis, dans la troisième Douma, les paysans de droite ! Question paysanne et défense nationale. Armée. (Notes de R. Luxemburg non rédigées)</p>
<p>[2] Mot de passe d'une secte juive.</p>
<p>[3] Les Karbovantse étaient la monnaie frappée en Ukraine. L'Universal était l'assemblée nationale de toute l'Ukraine.</p>
<p>[4] Mannerheim, Karl-Gustav-Emil (1867-1951). Officier russe, il servit dans la guerre russo-japonaise puis dans la première guerre mondiale. Commandant en chef des armées blanches dans la guerre civile finlandaise, il fut, de 1918 à 1919, régent de Finlande.</p>
<p>[5] C'est absolument comme si, un beau matin les gens de la Wasserkante voulaient fonder sur Fritz Reuter une nouvelle nation et un Etat bas-allemand. Et ce sont ces bouffonneries insensées de quelques professeurs et étudiants d'université que Lénine et consorts ont, par leur agitation doctrinaire au nom du "droit à l'autodétermination jusque et y compris, etc.", gonflées artificiellement en un facteur politique. A ce qui n'était au début que farce, ils ont donné une telle importance qu'elle devint la plus sanglante des gravités : non pas un mouvement national sérieux, qui n'a de toutes façons toujours pas de racines, mais une enseigne et un fanion de rassemblement pour la contre-révolution ! C'est de cette bulle d'air que les baïonnettes allemandes ont rampé jusqu'à Brest-Litovsk.</p>
<p>La Révolution russe</p>
<p>Rosa Luxemburg</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus3.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus3.htm</a></p></div>
Le prolétariat a-t-il des raisons d'espérer en l'avenir ?
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8719
https://www.matierevolution.org/spip.php?article87192024-02-20T23:15:00Ztext/htmlfrAlex, WaraaPaysansPetits bourgeoisprolétaires
<p>Le prolétariat a-t-il des raisons d'espérer en l'avenir ? <br class='autobr' />
"Travailleuses, travailleurs, Le monde va mal. !" : tel est le cri de détresse poussé par N. Arthaud, enseignante et porte-parole de Lutte Ouvrière (LO), dans sa dernière brochure destinée à faire voter les ouvriers pour sa liste. Une seule chose va bien pour N. Arthaud, ce sont les élections : <br class='autobr' /> »comme toutes les élections, celles du 9 juin seront une occasion de s'exprimer, de dénoncer la catastrophe vers laquelle le capitalisme (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique150" rel="directory">16- EDITORIAUX DE "LA VOIX DES TRAVAILLEURS" - </a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot50" rel="tag">Paysans</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot54" rel="tag">Petits bourgeois</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot58" rel="tag">prolétaires</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Le prolétariat a-t-il des raisons d'espérer en l'avenir ?</h2>
<p>"Travailleuses, travailleurs, Le monde va mal. !" : tel est le cri de détresse poussé par N. Arthaud, enseignante et porte-parole de Lutte Ouvrière (LO), dans sa dernière brochure destinée à faire voter les ouvriers pour sa liste. Une seule chose va bien pour N. Arthaud, ce sont les élections :</p>
<blockquote class="spip">
<p> »comme toutes les élections, celles du 9 juin seront une occasion de s'exprimer, de dénoncer la catastrophe vers laquelle le capitalisme entraîne la société et de défendre un autre avenir. »</p>
</blockquote>
<p>C'est un programme bourgeois car électoraliste que propose N . Arthaud. Or c'est ce monde bourgeois qui va mal, et ce monde n'est pas le nôtre. Si on voit ce monde d'un point de vue révolutionnaire, prolétarien et réellement socialiste, c'est-à-dire donnant comme perspective la dictature du prolétariat se fondant sur des soviets, perspective qui estdéfendue en période pré-révolutionnaire par un parti de type bolchévique comme celui fondé par Lénine en 1903, ce même monde en contient en fait… deux antagonistes, l'un bourgeois, l'autre prolétarien, et donne plus que jamais des raisons d'être optimiste car son auto-destruction, la destruction du monde bourgeois par la révolution prolétarienne qu'il porte en lui depuis 1848, semble plus que jamais accessible.</p>
<p>Les sept traits généraux qui caractérisent cette période pré-révolutionnaire sont les suivants :</p>
<p>1°) Même dans les pays que l'on croyait écrasés par des dictatures féroces ont connu à partir des printemps de 2011 des vagues de révolutions dans lesquelles les masses populaires se sont révélées pleines de combativité, de capacités et d'espoirs dans la lutte et ont commencé de faire trembler la domination du système.</p>
<p>2°) Le prolétariat mondial est une classe qui existe désormais dans le monde entier et son poids social est au plus haut niveau. L'effondrement du capitalisme n'a pas affaibli fondamentalement le prolétariat. Les transformations du capitalisme n'ont rien changé à un point fondamental du prolétariat : celui-ci n'est toujours pas attaché au système et ne peut que chercher à le renverser même si ce n'est nullement le cas de l'essentiel de ses organisations ou plutôt des organisations qui se revendiquent mensongèrement de lui.</p>
<p>3°) De nombreuses luttes ouvrières dans le monde tentent de se mener de manière auto-organisée et la perspective prolétarienne, celle des soviets, reste d'actualité.</p>
<p>4°) Le capitalisme, lui, est à l'agonie. Il parvient à durer, mais plus il fait trainer sa mort, plus les causes de celle-ci s'aggravent et en particulier la chute relative des investissements productifs par rapport à la masse total des capitaux qui a atteint des sommets vertigineux.</p>
<p>5°) Ce qui est présenté comme « l'échec du communisme » est une fiction puisque le stalinisme n'était en rien une expérience socialiste ni ne découlait de la politique révolutionnaire de Lénine et Trotsky.</p>
<p>6°) L'absence dans le monde de partis révolutionnaires est certes un facteur défavorable pour le prolétariat mais nullement un obstacle majeur. Rappelons que des partis révolutionnaires sont souvent nés au cours des révolutions, notamment dans les révolutions bourgeoises.</p>
<p>7°) Les connaissances politiques dont les révolutionnaires peuvent s'emparer comme d'outils de combat sont à un niveau plus élevé que jamais.</p>
<p>Ces grandes tendances n'aboutiront que si nous y contribuons activement et radicalement. Que le monde aille mieux dépend maintenant bien plus que de prétendus "facteurs objectifs" qui sont déjà bien à l'oeuvre.</p>
<p><strong>Le pessimisme des pseudo-révolutionnaires</strong></p>
<p>Il est des groupuscules médiatisés qui en France parlent au nom de la classe ouvrière, de la révolution, de renversement du capitalisme. Les plus connus en France sont Lutte Ouvrière (LO) et le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA). Quelles machines à démoraliser sont devenues ces organisations ! Caricaturant le marxisme, ces partis s'appuient sur "des faits" : échec des grèves, montée de l'extrême-droite etc pour diffuser leur "pessimisme" ... et justifier leur ralliement aux organisations réformistes.</p>
<p> Mais les "faits" n'existent pas en eux-mêmes, ils ne sont qu'une partie de la réalité que nous percevons au travers d'une certaine manière de voir. Il en est une qui est abandonnée par les pseudo-révolutionnaires convertis au "progressisme", c'est la dialectique matérialiste. Tout cela est bien abstrait ? Pourtant La Commune de Paris (1871) et la Révolution d'Octobre (1917) sont deux occasions qui ne furent pas manquées par le prolétariat, cette classe sociale prit le pouvoir avec succès. Or c'est en période de guerre, après des reculs brutaux, que ces succès exemplaires furent remportés ! Les marches vers les guerres de 1870 et 1914 furent des marches accélérées vers des révolutions. Beaucoup de pseudo-révolutionnaires célèbrent Lénine cette année, mais ils se gardent bien de rappeler sa façon de voir !</p>
<p><strong>Les faux amis de Lénine enterrent ses idées</strong></p>
<p>Il y a 100 ans en janvier 1924 mourrait Lénine, qui fut l'artisan de la victoire d'Octobre. La meilleure façon de comprendre comment être victorieux pour la prochaine révolution est donc de lire le premier discours que Lénine adressa après la victoire :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « Camarades, la révolution des ouvriers et des paysans, dont les bolchéviks n'ont cessé de montrer la nécessité, est réalisée. »</p>
</blockquote>
<p>Cette seule phrase, aujourd'hui même en France, pourrait étonner bien des travailleurs, déchirer bien des voiles.</p>
<p>La révolution d'Octobre fut celle de deux classes sociales, les ouvriers et les paysans, et non d'une seule, la classe ouvrière. Cette réalité, illustrée par l'emblème du communisme qui comprend la faucille des paysans et le marteau des ouvriers, met déjà N. Arthaud hors-jeu, car jamais elle ne s'adresse aux paysans ! Oui N. Arthaud a raison de pense que "Le monde va mal", mais ce qui va mal, c'est quand sa brochure qui se prétend léniniste ne comporte même pas le mot "paysan" !</p>
<p>Ceci alors que nous sommes en plein mouvement paysan en France, en Europe ! Oui les paysans qui manifestent aujourd'hui, comme régulièrement depuis des décennies, comportent des bataillons de la future révolution prolétarienne ! "<i>Ouvriers paysans nous sommes le grand parti des travailleurs</i>" dit l'hymne des travailleurs l'Internationale. Des partis comme le NPA ou LO se réclament les héritiers de cette chanson, pourtant ils sont en désaccord complet, sans le dire, avec ce couplet de l'Internationale.</p>
<p>Le mouvement paysan actuel est donc une de ces réalités qui quotidiennement mettent différents aspects de la future révolution à l'ordre du jour. N. Arthaud, déprimée, répète que "Le monde va mal" car elle voit ce mouvement paysan comme un mouvement entièrement réactionnaire. Elle s'appuie pour cela sur "les faits" : un mouvement dirigé par la FNSEA ne peut pas être révolutionnaire, c'est très juste. C'est cette vision fataliste, anti-dialectique qui démoralise N. Arthaud.</p>
<p>Mais pour un militant révolutionnaire disciple de Lénine, ayant compris que l'affirmation de Lénine</p>
<blockquote class="spip">
<p> « la révolution des ouvriers et des paysans, dont les bolchéviks n'ont cessé de montrer la nécessité, est réalisée »</p>
</blockquote>
<p>indique que pendant des années, le parti bolchévik de Lénine répéta <i>une révolution ouvrière et paysanne sera nécessaire !</i>. La reprise de ce slogan-programme donnerait au mouvement paysan qui se déroule sous nos yeux une nouvelle perspective. Cette seule phrase, imprimée à des centaines de milliers d'exemplaires, distribuée en priorité aux paysans (la classe la plus combattive actuellement), puis aux ouvriers et à toute la population exploitée, est bien un programme en elle-même. Elle est révolutionnaire bien qu'elle ne contienne aucune revendication, car elle ouvre des perspectives bien nouvelles, et qu'aucune organisation politique ou syndicale ne la diffuse. Elle déclencherait des discussions interminables comme sur les ronds-points des Gilets jaunes</p>
<p>Voir la révolution comme un <i>mouvement inter-classe</i>, au moins ouvrier et paysan ne rend ni plus ni moins radical le mouvement paysan actuel, mais changerait toute la vision du monde des quelques milliers de militants révolutionnaires du mouvement ouvrier. Car alors que le "tout va mal" de N. Arthaud n'est qu'un programme de démoralisation, un militant ouvrier voit alors en France des raisons de se dire que "tout va mal", non pas parce que ce mouvement paysan serait réactionnaire, mais parce qu'il prendrait la mesure du retard que le mouvement ouvrier a pris en France sur cette question : qu'ont les militants révolutionnaires à dire aux paysans, quels textes sont-ils prêts à être distribués ? On n'en est plus à se lamenter sur une révolution qui ne vient pas, mais sur le retard du parti ouvrier face à la révolution qui viendra. Ce qui va mal n'est que le résultat de ce qui dépend entièrement de nous. Une tâche révolutionnaire immense se présente aux militants ouvriers, et ils sont bien en retard à cause des choix politiques antérieurs. Il y a tout à coup trop à faire pour une future révolution !</p>
<p>Cela veut-il dire que les paysans, ne serait-ce que les plus pauvres, viendront à nous grâce à un appel à eux ? Non, dans le même discours, Lénine explique ce qui s'est passé en Russie :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « A l'intérieur de la Russie, une énorme partie de la paysannerie a dit : c'est assez jouer avec les capitalistes, -nous marchons avec les ouvriers. »</p>
</blockquote>
<p>Les mouvements paysans en France de façon récurrente, comme ce fut le cas en Russie avant 1917, "jouent avec les capitalistes".</p>
<p>C'est peut-être avec des fourches que seraient accueillis les révolutionnaires en 2024 par les cortèges paysans, comme ce fut le cas pour les jeunes populistes russes qui il y a 150 ans, en 1874, "allèrent au paysans", ou à coup de fusils comme les ouvriers partisans de Lénine qui se faisaient fusiller par les paysans-soldats du Tsar en 1905. La même paysannerie qui a suivi pendant des années la bourgeoisie russe, a décidé de suivre la classe ouvrière russe. Des mêmes causes peuvent produire des effets contradictoires. C'est cette vision révolutionnaire du monde qui a permis à Lénine de forger en 1917 l'alliance entre les ouvriers et les paysans, pas un idéalisme naïf.</p>
<p>D'abord Lénine avait un programme, qu'il rappelle dans cette même déclaration en 1917 :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « Nous gagnerons la confiance des paysans seulement par le décret qui abolira la propriété des propriétaires fonciers. Les paysans comprendront que le salut de la paysannerie ne se trouve que dans l'alliance avec les ouvriers. »</p>
</blockquote>
<p> <strong>Le mouvement ouvrier ne s'est pas adressé aux paysans en France</strong></p>
<p>Prétendre comme le fait N. Arthaud que la coupure entre les mouvements paysans et ouvriers en France est due à des "différences de classe" est une caricature du marxisme. Lorsque les occasions se sont présentées, ce sont les dirigeants du mouvement ouvriers qui ont fait des choix.</p>
<p>Concernant l'alliance révolutionnaire entre les ouvriers et les paysans en France, la liste des occasions manquées contient au moins les années 1907, 1936, 1945 et 1953. "Le monde va mal en France" en grande partie à cause de choix politiques qui auraient pu être différents.</p>
<p>Un historien académique et peu au fait des idées de Lénine décrit très bien le fossé de classe qui a toujours existé dans la paysannerie en France, fournissant un point d'appui au mouvement ouvrier. <br class='autobr' />
Par exemple après la deuxième guerre mondiale :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « Les années du redressement agricole de l'après-guerre avaient en fait agrandi le fossé entre les régions d'exploitation modernisées et celles d'exploitations sous-développées, entre ce que l'on commençait à appeler “les deux agricultures de la France” (..) Les producteurs du "secteur libre" (viande, ait, fruits et légumes) se trouvaient exposés à tous les hasards d'un marché fluctuant, tandis que les producteurs de céréales et de betteraves sucrière se prélassaient à l'ombre protectrice des organismes gouvernementaux de régulation du marché. (...) La plus grande partie des céréales et des betteraves étaient produite par de grandes exploitations modernisées du Basin parisien et du Nords-Est — c'est-à-dire justement par ces producteurs qui avaient joué un rôle prépondérant à la FNSEA. Comme le fossé entre les "deux agricultures" ne faisait que se creuser, beaucoup de petits paysans commencèrent à croire qu'ils étaient en train de devenir les victimes non seulement de leurs ennemis citadins, mais aussi de leurs dirigeants syndicaux. Les dirigeants de la FNSEA niaient que le syndicat fût un outils au main des gros exploitants. »</p>
<p><i>La Révolution rurale en France</i> Gordon Wright (1967)</p>
</blockquote>
<p>Or la direction de la FNSEA dans la paysannerie n'est qu'à l'image de la direction de la bourgeoisie dans toute la société : embrigader une partie de la petite bourgeoisie et des prolétaires contre les autres :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « Les détracteurs de de la FNSEA répliquaient qu'une puissante minorité avait appris comment dominer l'organisation à ses propres fins. L'un des instruments de cette minorité était la Fédération du Nord et du Bassin parisien, organisation regroupant environ une douzaine de départements de grande exploitation dont le siège était à Paris et où les représentants de la FNSEA dans les départements affiliés se retrouvaient pour concerter leur stratégie avant l'ouverture des réunions du Conseil ou des congrès annuels de la FNSEA. Les gros producteurs disposaient de finances bien meilleures et avaient su mettre en place des dirigeants plus tenaces et plus adroits que la petite paysannerie, beaucoup plus disséminée. De plus (...) leurs dirigeants excellaient à diviser la petite paysannerie contre elle-même, en particulier en persuadant les délégués de l'Ouest, catholiques et conservateurs, de s'opposer aux délégués des départements du Centre et du Midi, beaucoup plus à gauche, au nom de la foi, de la propriété et de l'ordre social. Et en effet on eut l'occasion de voir ces délégués petits paysans de l'Ouest, proposer bel et bien le programme des gros exploitants, le soutenir et le voter. En fin de compte, la poignée de petits exploitants occupant de hautes fonctions syndicales n'étaient que des pions mis en place par les gros cultivateurs pour couper court aux critiques (...) les dirigeants de la FNSEA concentraient leurs principaux efforts de pression sur des objectifs destinés à profiter plus directement aux gros producteurs qu'aux petits paysans. »</p>
</blockquote>
<p>C'est une crise typique du capitalisme, la surproduction de marchandises, qui aboutit peu après au "soulèvement paysan de 1953". Ce soulèvement se place dans la lignée de celui de 1907, et voit naitre un mode d'action plein d'avenir : le défilé des tracteurs :</p>
<blockquote class="spip">
<p> »En 1953, les prix du vin avaient baissé de 50 % et les viticulteurs, au moment où la nouvelle récolte commençait à murir, avaient encore leur chais à moitié pleins de la production de la campagne précédente. Leur mécontentement les fit passer aux actes ; en juillet et en août, le Midi fut le théâtre des manifestations les plus violentes qu'il eût connues depuis Marcellin Albert. Les vieilles techniques — la démission en masse des maires ruraux — furent combinées avec une nouvelle, la pratique des barrages de route au moyen de tracteurs. Bientôt l'agitation gagna le Centre de la France. (...) Bien que le siège de la FNSEA eût assuré publiquement les manifestants de son soutien moral, ses dirigeants ne peuvent guère avoir réellement approuvé un soulèvement de telles proportions. Leurs succès aux élections de 1951 les avait placé devant un dilemme. (...) après les élections , ils étaient eux-mêmes les politiciens, avec leur propre tête de pont au Parlement et leurs amis politiques au ministère de l'agriculture. La manifestation était dirigée contre un gouvernement auquel la FNSEA participait effectivement. »</p>
<p><i>La Révolution rurale en France</i> Gordon Wright(1967)</p>
</blockquote>
<p>Or le Parti communiste avait à cette époque une large audience à travers son journal <i>La Terre</i> "qui continuait à être le journal agricole le plus lu en France" dit le même historien, qui décrit comment le PC s'opposa à un syndicalisme de classe dans la paysannerie :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « Quand le Comité Viel-Mamour entreprit de créer un syndicat de petits et moyens exploitants en 1953-1954, les dirigeants communistes s'attaquèrent à cette entreprise en la dénonçant comme une manoeuvre politique aux fins égoïstes. Nous en convenons, déclarait Waldeck-Rochet, l'on doit s'opposer à la domination de Blondelle, mais cette activité oppositionnelle devrait être menée à l'intérieur même de la FNSEA, et non de l'extérieur ; une division de la paysannerie entraînerait inévitablement un affaiblissement de l'action paysanne. »</p>
</blockquote>
<p>Ainsi le PC soutint la ligne de la FNSEA dès ses débuts, malgré ses bons résultats électoraux qui lui auraient permis de défendre un programme ouvrier pour les paysans, comme le fit Lénine :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « tant en 1951 qu'en 1953, les résultats électoraux du parti dans les campagnes furent remarquablement satisfaisants en dépit de la torpeur de son organisation ».</p>
</blockquote>
<p>Cette politique du PCF en 1953 est dans la continuité de celle de 1945, où le PCF sauva la bourgeoise française en participant au gouvernement de De Gaulle en 1945. Combattre la lutte des classes en prêchant l'union des classes dans les campagnes était le programme du PCF. Le 1er novembre 1944, le stalinien Jean Laurenti, principal organisateur des 2000 CDAP (Comités d'action paysanne créés et dirigés par le PC fin 1944), écrivait :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « Il ne faut plus parler de blancs ni de rouges , de catholiques, de protestants et d'athées. Il n'y a plus de place pour des termes tels que grand, moyen, petit ou prolétaire ; il ne peut plus y avoir que des paysans français, associés ensemble dans une union fructueuse ».</p>
</blockquote>
<p>Le PCF fit cadeau de ses troupes à une organisation du PS, la CGA (destinée à être le pendant agricole de la CGT), dont la FNSEA n'était qu'une des sept fédérations, celle qui prit la tête du monde agricole ensuite.</p>
<p>La gauche réformiste, PS et PCF n'a fait que soutenir, dans sa politique envers les paysans la même politique que les radicaux bourgeois avaient mise en place après l'écrasement de la Commune de Paris en 1871 : maintenir artificiellement par le soutien de l'Etat (prix garantis, tarifs douaniers protectionnistes) une petite paysannerie qui politiquement et économiquement soit embrigadée derrière les grands capitalistes de l'agriculture. La bourgeoisie a une politique envers les paysans petits et moyens, la gauche réformiste soutient la même. Quoi que fasse le prolétariat pour lui-même, il restera incapable de prendre le pouvoir s'il reste indifférent à cette alliance politique entre petits paysans et gros capitalistes de l'agriculture et de l'industrie.</p>
<p>Cette petite paysannerie que la grande bourgeoisie groupe derrière elle pour l'utiliser contre le prolétariat fut incarnée par le paysan Jean qui dans le roman de Zola <i>La débâcle</i>, est enrôlé dans l'armée versaillaise et tue son cousin le communard Maurice.</p>
<p>Cette propagande républicaine exaltant en paroles le petit paysan contre l'ouvrier ne s'adresse pas seulement aux paysans mais à toute la population à travers l'école :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « Cette mythologie doit beaucoup à l'école qui la propagea non seulement dans les campagnes mais aussi dans les villes. (...) [le] manuel de Bouillot <i>Le Français par les textes</i>, pour le cours moyen, édition de 1912, qui fut utilisé, pendant 30 ans, dans la quasi-totalité des écoles de France : sur 128 textes qu'il contient, 52 ont trait à l'agriculture et à la vie des paysans, 12 sont destinés à préparer les écoliers à une mort glorieuse sur le champ de bataille ».</p>
</blockquote>
<p>L'idéologie "paysanniste", outre son rôle anti-prolétarien, était, et reste un outil patriotique et militariste. L'anti-patriotisme, l'antimilitarisme, le rôle d'embrigadement idéologique assigné à l'école par la bourgeoisie sont donc liés à la question paysanne. N. Arthaud, qui est enseignante, présente comme toute la gauche l'école comme un outil de "libération", et n'a aucun programme anti-patriotique et anti-militariste ! Oui, le monde va mal lorsque les révolutionnaires se rallient aux programmes bourgeois.</p>
<p>Avec la fin de la IIIème République en 1945, suite à la guerre, c'est cette protection de l'Etat au profit d'une petite et moyenne paysannerie qui s'effondrait. Un des représentants de ces couches, qui devint dirigeant de la FNSEA, explique comment ce syndicat a été l'outil trouvé par des paysans moyen pour ne pas disparaitre au profit des grandes exploitation :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « ce sont les agriculteurs les plus riches et les plus développés qui comprennent dès le lendemain de la guerre la nécessité d'accroître la taille de leurs exploitation. Ils se portent acquéreurs. Ils ont les moyens de payer et d'emprunter. Donc, ils accaparent. Et le phénomène se déroule dans toutes les régions françaises (...) au carrefour des années 50, emprunter pour les petits agriculteurs est presque impossible. (...) Il faut dire la vérité. Le conflit secoue les organisations agricoles elles-mêmes. La vielle idée (...) c'est-à-dire la lutte entre petits et grands agriculteurs, est à l'époque vraie. L'enjeu : la redistribution des terres libérées par l'exode. Iront-elles agrandir les fermes de 100 à 200 hectares ? Permettront-elles aux petites entreprises de devenir des exploitations modernes ? c'est tout le modèle américain qui se joue alors. Si la France bascule dans la première voie, l'exode rural s'accélèrera encore, le salariat agricole se développera. »</p>
<p>Michel Debatisse <i>Le Projet paysan</i> (1983)</p>
</blockquote>
<p>Ainsi, la FNSEA, contrairement aux apparences, ne s'est pas mise au service exclusif de la grande agriculture capitaliste, mais garde un discours "anti-capitaliste" porté par une paysannerie petite et moyenne qui lutte en permanence contre sa prolétarisation.</p>
<p>La direction de la FNSEA est certes une organisation syndicale au service de la grande bourgeoisie, mais c'est également le cas de celle de la CGT qui a pourtant une base ouvrière.</p>
<p>C'était déjà cette peur des "blés américains", c'est-à-dire de la grande agriculture capitaliste, qui avait déclenché la mise en place de la politique agricole de la République bourgeoise à ses débuts :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « des quantités accrues de blés américains, produits à bas prix sur les terres vierges de la Prairie, se présentaient sur les marchés européens. Une grande partie du monde paysan fut brusquement terrorisée à l'idée que, dans un avenir proche, ce blé viendrait ruiner la production nationale si on le laissait entrer librement. <br class='autobr' />
(...) Le radicalisme était définitivement coupé, depuis le sang de la Commune, d'une grande partie de la population urbaine, d'ailleurs suspectée de n'avoir pas renoncé aux idéaux socialistes. (...) Il était donc essentiel pour lui de conserver une solide base électorale dans la paysannerie. Une nouvelle politique allait se dessiner.</p>
<p>Le premier acte fut, en 1881, la création par Gambetta d'un ministère de l'Agriculture, distinct de celui de l'Industrie et du Commerce.<br class='autobr' />
(...) le ministre de l'agriculture de Jules Ferry s'appelait Méline (...) il se fit le défenseur des thèses protectionnistes (...) fit voter les premières lois protectionnistes (1884, 1892). »</p>
<p><i>Une France sans Paysans</i> (1965)</p>
</blockquote>
<p>Cette politique de protections des petits paysans ne fit pas l'unanimité, Jules Ferry lui-même n'y était pas favorable : <i>Je ne dis pas qu'il n'y ait pas, dans un juste remaniement des tarifs, un adoucissement à apporter aux maux de l'agriculture ... Mais je répète que ce serait une souveraine imprudence, et qu'on répandrait dans l'esprit public et dans la pensée de nos paysans une erreur funeste, en les persuadant qu'il suffirait d'un décret relevant les droits de quelques francs pour rendre la prospérité à l'agriculture</i>. Or si Ferry laissa faire son ministre Méline, ce n'est pas un hasard s'il fut également le promoteur des colonies, sur le territoire desquelles c'est l'agriculture capitaliste à grande échelle qui put s'épanouir (caoutchouc d'Indochine, vins et blés d'Algérie).</p>
<p>Oui "le monde va mal", mais une partie de ses maux vient du fait que les organisations pseudo-révolutionnaires ne font pas le lien entre la situation des petits paysans ici et celle des ouvriers agricoles de pays dominés par l'impérialisme. La situation de la classe ouvrière relativement aux autres est loin d'être le seul résultat du "développement des forces productives", mais est due au réformisme et au stalinisme.</p>
<p>La gauche de la gauche ne fait donc que reprendre le programme du syndicalisme bourgeois en accord avec la République bourgeoise qu'incarne la FNSEA, car ce syndicalisme a son aile "anticapitaliste", protectionniste, portée par des petits paysans. Ainsi le NPA a une politique agricole faussement radicale :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « Cela exige de changer radicalement les politiques publiques agricoles : fixer des prix plancher (les agriculteurs/trices souffrent de prix d'achat non rémunérateurs imposés par les grands groupes de la distribution) ; imposer aux banques un moratoire sur les dettes ; favoriser les modèles bio paysans ; développer et soutenir la filière bio. La mise en place de la sécurité sociale alimentaire assurerait une alimentation de qualité pour tous•tes, faciliterait de nouvelles installations, et permettrait une juste rémunération des paysanNEs.</p>
<p>Rompre avec l'agriculture intensive, productiviste, industrielle, dopée à la chimie, pour qu'une autre agriculture soit possible ! »</p>
<p>(NPA) Le mardi 30 janvier 2024</p>
</blockquote>
<p>Le NPA sous des airs radicaux ne fait que reprendre la politique de la IIIème république , "l'autre agriculture" étant celle des petits et moyens paysans. Le programme du NPA, ce n'est pas du Lénine, c'est du Méline ! ... qui s'appuierait sur l'aide du Crédit Agricole !</p>
<p>Engels avait déjà poussé les socialistes de France à ne pas reprendre le programme de Méline comme programme ouvrier pour l'agriculture : <i>" Du paysan qui nous demande de maintenir la propriété parcellaire, nous ne pourrons jamais faire un camarade, pas plus que du petit patron qui veut rester éternellement patron"</i></p>
<p>Cela n'empêcha pas Lénine en 1917, après la prise du pouvoir du prolétariat, de gagner l'appui des paysans petits et moyens, non pas, contre le point de vue d'Engels, en les transformant en petits propriétaires comme la Révolution française, mais en donnant la terre aux paysans, tout en en supprimant la propriété :</p>
<blockquote class="spip">
<p> « Décret sur la terre</p>
<p> La propriété des propriétaires fonciers sur la terre est abolie immédiatement sans aucune indemnité.</p>
<p>(...) La confiscation du cheptel ne frappe pas les petits paysans.</p>
<p>A tous les citoyens (sans distinction de sexe) de l'Etat russe qui désirent exploiter la terre par leur travail, avec l'aide de leur famille ou en société, est accordée la jouissance de la terre, seulement, tant qu'ils sont capables de l'exploiter. Le travail salarié est interdit. »</p>
</blockquote>
<p>Ce décret n'est-il pas d'actualité en France, où la plupart des exploitants agricoles sont des fermiers, pas des propriétaires ? C'est en discutant avec les petits paysans que les militants du mouvement ouvrier s'en rendront compte.</p>
<p>Oui, le mouvement ouvrier va mal, car on voit qu'un petit mouvement paysan pose la question de la politique du prolétariat envers les classes intermédiaires, la question de l'Ecole, du militarisme, du patriotisme, du colonialisme, et que nous sommes en retard sur ces questions.</p>
<p>C'est parce que les organisations réformistes se sont ralliées au programme agricole de la bourgeoisie que les ouvriers n'ont rien pu faire aux grandes occasions qui se sont présentées.</p>
<p>Les réformistes enferment les ouvriers dans la question du partage des richesses, en demandant un salaire "digne et équitable" tout comme les petits paysans demandent un revenu "digne et équitable". Or c'est la question du pouvoir politique que doivent se poser les travailleurs pour améliorer leur sort, leur alliance avec des exploités d'autres classes sociales. La classe ouvrière est potentiellement une classe dirigeante, c'est ce qui fait sa force, bien plus que la grève.</p>
<p>En ne défendant que leur salaire, les travailleurs sont une classe parmi d'autres, qui se battent comme des petits bourgeois pour une plus grosse part, face à des classes qui lui seront nécessairement toutes hostiles, car le capitalisme, c'est la lutte de toute contre tous pour se répartir les profits.</p>
<p>En se donnant comme objectif l'abolition du salariat qui mettra fin au capitalisme, le prolétariat peut par contre transformer en alliés la partie exploitée des autres classes sociales.</p>
<p>Le même monde, vu de ces deux points de vue différents, paraitra très différent.</p>
<p>"Le monde va mal !" de N. Arthaud est la conclusion logique du point de vue bourgeois qu'elle adopte : augmenter les salaires. Les prolétaires n'ont à perdre que leurs chaînes, un monde à gagner ! est la conclusion à laquelle arrive au contraire tout militant du mouvement ouvrier capable de voir dans chaque mouvement, pas seulement une grève pour les augmentations de salaires, mais un germe de la "révolution ouvrière et paysanne" qu'accomplit Lénine !</p></div>
L'expropriation de la population campagnarde, première étape du capitalisme en Angleterre
https://www.matierevolution.org/spip.php?article7620
https://www.matierevolution.org/spip.php?article76202022-09-01T22:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisKarl MarxPaysansBourgeoisPetits bourgeoisCapitalisme
<p>L'expropriation de la population campagnarde <br class='autobr' />
En Angleterre le servage avait disparu de fait vers la fin du XIV° siècle. L'immense majorité de la population [1] se composait alors, et plus entièrement encore au XV° siècle, de paysans libres cultivant leurs propres terres, quels que fussent les titres féodaux dont on affubla leur droit de possession. Dans les grands domaines seigneuriaux l'ancien bailli (bailiff), serf lui-même, avait fait place au fermier indépendant. Les salariés ruraux (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique50" rel="directory">1- Les lois économiques font partie de la lutte des classes</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot30" rel="tag">Karl Marx</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot50" rel="tag">Paysans</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot51" rel="tag">Bourgeois</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot54" rel="tag">Petits bourgeois</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot277" rel="tag">Capitalisme</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">L'expropriation de la population campagnarde</h2>
<p>En Angleterre le servage avait disparu de fait vers la fin du XIV° siècle. L'immense majorité de la population [1] se composait alors, et plus entièrement encore au XV° siècle, de paysans libres cultivant leurs propres terres, quels que fussent les titres féodaux dont on affubla leur droit de possession. Dans les grands domaines seigneuriaux l'ancien bailli (bailiff), serf lui-même, avait fait place au fermier indépendant. Les salariés ruraux étaient en partie des paysans - qui, pendant le temps de loisir laissé par la culture de leurs champs, se louaient au service des grands propriétaires - en partie une classe particulière et peu nombreuse, de journaliers. Ceux-ci mêmes étaient aussi dans une certaine mesure cultivateurs de leur chef, car en sus du salaire on leur faisait concession de champs d'au moins quatre acres, avec des cottages ; de plus, ils participaient, concurremment avec les paysans proprement dits, à l'usufruit des biens communaux, où ils faisaient paître leur bétail et se pourvoyaient de bois, de tourbe, etc., pour le chauffage.</p>
<p>Nous remarquerons en passant que le serf même était non seulement possesseur, tributaire, il est vrai, des parcelles attenant à sa maison, mais aussi co-possesseur des biens communaux. Par exemple, quand Mirabeau publia son livre : De la monarchie prussienne, le servage existait encore dans la plupart des provinces prussiennes, entre autres en Silésie. Néanmoins les serfs y possédaient des biens communaux. « On n'a pas pu encore, dit-il, engager les Silésiens au partage des communes, tandis que dans la nouvelle Marche, il n'y a guère de village où ce partage ne soit exécuté avec le plus grand succès [2] ».</p>
<p>Le trait le plus caractéristique de la production féodale dans tous les pays de l'Europe occidentale, c'est le partage du sol entre le plus grand nombre possible d'hommes-liges. Il en était du seigneur féodal comme de tout autre souverain ; sa puissance dépendait moins de la rondeur de sa bourse que du nombre de ses sujets, c'est-à-dire du nombre des paysans établis sur ses domaines. Le Japon, avec son organisation purement féodale de la propriété foncière et sa petite culture, offre donc, à beaucoup d'égards, une image plus fidèle du moyen âge européen que nos livres d'histoire imbus de préjugés bourgeois. Il est par trop commode d'être « libéral » aux dépens du moyen âge.</p>
<p>Bien que la conquête normande eût constitué toute l'Angleterre en baronnies gigantesques - dont une seule comprenait souvent plus de neuf cent seigneuries anglo-saxonnes - le sol était néanmoins parsemé de petites propriétés rurales, interrompues çà et là par de grands domaines seigneuriaux. Dès que le servage eut donc disparu et qu'au XV° siècle la prospérité des villes prit un grand essor, le peuple anglais atteignit l'état d'aisance si éloquemment dépeint par le chancelier Fortescue dans : De Laudibus Legum Angliae. Mais cette richesse du peuple excluait la richesse capitaliste.</p>
<p>La révolution qui allait jeter les premiers fondements du régime capitaliste eut son prélude dans le dernier tiers du XV° siècle et au commencement du XVI°. Alors le licenciement des nombreuses suites seigneuriales - dont sir James Steuart dit pertinemment qu'elles « encombraient la tour et la maison » - lança à l'improviste sur le marché du travail une masse de prolétaires sans feu ni lieu. Bien que le pouvoir royal, sorti lui-même du développement bourgeois, fût, dans sa tendance à la souveraineté absolue, poussé à activer ce licenciement par des mesures violentes, il n'en fut pas la seule cause. En guerre ouverte avec la royauté et le Parlement, les grands seigneurs créèrent un prolétariat bien autrement considérable en usurpant les biens communaux des paysans et en les chassant du sol qu'ils possédaient au même titre féodal que leurs maîtres. Ce qui en Angleterre donna surtout lieu à ces actes de violence, ce fut l'épanouissement des manufactures de laine en Flandre et la hausse des prix de la laine qui en résulta. La longue guerre des Deux-Roses, ayant dévoré l'ancienne noblesse, la nouvelle, fille de son époque, regardait l'argent comme la puissance des puissances. Transformation des terres arables en pâturages, tel fut son cri de guerre.</p>
<p>Dans sa « Description of England, prefixed to Holinshed's Chronicles », Harrison raconte comment l'expropriation des paysans a désolé le pays. « Mais qu'importe à nos grands usurpateurs ! » (What care our great encroachers !) Les maisons des paysans et les cottages des travailleurs ont été violemment rasés ou condamnés à tomber en ruines. Si l'on veut comparer les anciens inventaires de chaque manoir seigneurial, on trouvera que d'innombrables maisons ont disparu avec les petits cultivateurs qui les habitaient, que le pays nourrit beaucoup moins de gens, que beaucoup de villes sont déchues, bien que quelques-unes de nouvelle fondation prospèrent... A propos des villes et des villages détruits pour faire des parcs à moutons et où l'on ne voit plus rien debout, sauf les châteaux seigneuriaux, j'en aurais long à dire [3]. » Les plaintes de ces vieux chroniqueurs, toujours exagérées, dépeignent pourtant d'une manière exacte l'impression produite sur les contemporains par la révolution survenue dans l'ordre économique de la société. Que l'on compare les écrits du chancelier Fortescue avec ceux du chancelier Thomas More, et l'on se fera une idée de l'abîme qui sépare le XV° siècle du XVI°. En Angleterre la classe travailleuse, dit fort justement Thornton, fut précipitée sans transition de son âge d'or dans son âge de fer.</p>
<p>Ce bouleversement fit peur à la législature. Elle n'avait pas encore atteint ce haut degré de civilisation, où la richesse nationale (Wealth of the nation), c'est-à-dire l'enrichissement des capitalistes, l'appauvrissement et l'exploitation effrontée de la masse du peuple, passe pour l'ultima Thule de la sagesse d'État.</p>
<p>Vers cette époque [1489], dit Bacon dans son histoire d'Henri VII, les plaintes à propos de la conversion des terres arables en pacages qui n'exigent que la surveillance de quelques bergers devinrent de plus en plus nombreuses, et des fermes amodiées à vie, à long terme ou à l'année, dont vivaient en grande partie des yeomen, furent annèxées aux terres domaniales. Il en résulta un déclin de la population, suivi de la décadence de beaucoup de villes, d'églises, d'une diminution des dimes, etc... Les remèdes apportés à cette funeste situation témoignent d'une sagesse admirable de la part du roi et du Parlement... lis prirent des mesures contre cette usurpation dépopulatrice des terrains communaux (depopulating inclosures) et contre l'extension des pâturages dépopulateurs (depopulating pastures) qui la suivait de près.</p>
<p>Une loi d'Henri VII, 1489, c. 19, interdit la démolition de toute maison de paysan avec attenance d'au moins vingt acres de terre. Cette interdiction est renouvelée dans une loi de la vingt-cinquième année du règne d'Henri VIII, où il est dit entre autres que beaucoup de fermes et de grands troupeaux de bétail, surtout de moutons, s'accumulent en peu de mains, d'où il résulte que les rentes du sol s'accroissent, mais que le labourage (tillage) déchoit, que des maisons et des églises sont démolies et d'énormes masses de peuple se trouvent dans l'impossibilité de subvenir à leur entretien et à celui de leurs familles. La loi ordonne par conséquent la reconstruction des maisons de ferme démolies, fixe la proportion entre les terres à blé et les pâturages, etc. Une loi de 1533 constate que certains propriétaires possèdent 24.000 moutons, et leur impose pour limite le chiffre de 2.000, etc [4].</p>
<p>Les plaintes du peuple, de même que les lois promulguées depuis Henri VII, pendant cent cinquante ans, contre l'expropriation des paysans et des petits fermiers restèrent également sans effet. Dans ses Essays, civil and moral, sect. 20, Bacon trahit à son insu le secret de leur inefficacité. « La loi d'Henri VII, dit-il, fut profonde et admirable, en ce sens qu'elle créa des établissements agricoles et des maisons rurales d'une grandeur normale déterminée, c'est-à-dire qu'elle assura aux cultivateurs une portion de terre suffisante pour les mettre à même d'élever des sujets jouissant d'une honnête aisance et de condition non servile, et pour maintenir la charrue entre les mains des propriétaires et non de mercenaires (to keep the plough in the hands of the owners and not mere hirelings [5]). Ce qu'il fallait à l'ordre de production capitaliste, c'était au contraire la condition servile des masses, leur transformation en mercenaires et la conversion de leurs moyens de travail en capital.</p>
<p>Dans cette époque de transition, la législation, chercha aussi à maintenir les quatre acres de terre auprès du cottage du salarié agricole, et lui interdit de prendre de sous-locataires. En 1627, sous Jacques I°, Roger Crocker de Frontmill est condamné pour avoir bâti un cottage sur le domaine seigneurial de ce nom sans y avoir annexé quatre acres de terre à perpétuité ; en 1638, sous Charles I°, on nomme une commission royale pour faire exécuter les anciennes lois, notamment celles sur les quatre acres. Cromwell aussi, interdit de bâtir près de Londres, à quatre milles à la ronde, aucune maison qui ne fût dotée d'un champ de quatre acres au moins. Enfin, dans la première moitié du XVIII° siècle, on se plaint encore dès qu'il n'y a pas un ou deux acres de terre adjoints au cottage de l'ouvrier agricole. Aujourd'hui ce dernier se trouve fort heureux quand il a un petit jardin ou qu'il trouve à louer, à une distance considérable, un champ de quelques mètres carrés. « Landlords et fermiers, dit le Dr Hunter, se prêtent main-forte. Quelques acres ajoutés à son cottage rendraient le travailleur trop indépendant. [6] »</p>
<p>La Réforme, et la spoliation des biens d'église qui en fut la suite, vint donner une nouvelle et terrible impulsion à l'expropriation violente du peuple au XVI° siècle. L'Église catholique était à cette époque propriétaire féodale de la plus grande partie du sol anglais. La suppression des cloîtres, etc., en jeta les habitants dans le prolétariat. Les biens mêmes du clergé tombèrent entre les griffes des favoris royaux ou furent vendus à vil prix à des citadins, à des fermiers spéculateurs, qui commencèrent par chasser en masse les vieux tenanciers héréditaires. Le droit de propriété des pauvres gens sur une partie des dîmes ecclésiastiques fut tacitement confisqué [7]. « Pauper ubique jacet [8] » s'écriait la reine Élisabeth après avoir fait le tour de l'Angleterre. Dans la quarante-troisième année de son règne, on se voit enfin forcé de reconnaître le paupérisme comme institution nationale et d'établir la taxe des pauvres. Les auteurs de cette loi eurent honte d'en déclarer les motifs, et la publièrent sans aucun préambule, contre l'usage traditionnel [9]. Sous Charles I°, le Parlement la déclara perpétuelle, et elle ne fut modifiée qu'en 1834. Alors, de ce qui leur avait été originellement accordé comme indemnité de l'expropriation subie, on fit aux pauvres un châtiment.</p>
<p>Le protestantisme est essentiellement une religion bourgeoise. Pour en faire ressortir l'« esprit » un seul exemple suffira. C'était encore au temps d'Élisabeth : quelques propriétaires fonciers et quelques riches fermiers de l'Angleterre méridionale se réunirent en conciliabule pour approfondir la loi sur les pauvres récemment promulguée. Puis ils résumèrent le résultat de leurs études communes dans in écrit, contenant dix questions raisonnées, qu'ils soumirent ensuite à l'avis d'un célèbre jurisconsulte d'alors, le sergent Snigge, élevé au rang de juge sous le règne de Jacques I°. En voici un extrait :</p>
<p>« Neuvième question : Quelques-uns des riches fermiers de la paroisse ont projeté un plan fort sage au moyen duquel on peut éviter toute espèce de trouble dans l'exécution de la loi. Ils proposent de faire bâtir dans la paroisse une prison. Tout pauvre qui ne voudra pas s'y laisser enfermer se verra refuser l'assistance. On fera ensuite savoir dans les environs que, si quelque individu désire louer les pauvres de cette paroisse, il aura à remettre, à un terme fixé d'avance, des propositions cachetées indiquant le plus bas prix auquel il voudra nous en débarrasser. Les auteurs de ce plan supposent qu'il y a dans les comtés voisins des gens qui n'ont aucune envie de travailler, et qui sont sans fortune ou sans crédit pour se procurer soit ferme, soit vaisseau, afin de pouvoir vivre sans travail (so as to live without labour). Ces gens-là seraient tout disposés à faire à la paroisse des propositions très avantageuses. Si çà et là des pauvres venaient à mourir sous la garde du contractant, la faute en retomberait sur lui, la paroisse ayant rempli à l'égard de ces pauvres tous ses devoirs. Nous craignons pourtant que la loi dont il s'agit ne permette pas des mesures de prudence (prudendial measures) de ce genre. Mais il vous faut savoir que le reste des freeholders (francs tenanciers) de ce comté et des comtés voisins se joindra à nous pour engager leurs représentants à la Chambre des Communes à proposer une loi qui permette d'emprisonner les pauvres et de les contraindre au travail, afin que tout individu qui se refuse à l'emprisonnement perde son droit à l'assistance.. Ceci, nous l'espérons, va empêcher les misérables d'avoir besoin d'être assistés (will prevent persons in distress from wanting relief) [10]. »</p>
<p>Cependant ces conséquences immédiates de la Réforme n'en furent pas les plus importantes. La propriété ecclésiastique faisait à l'ordre traditionnel de la propriété foncière comme un boulevard sacré. La première emportée d'assaut, la seconde n'était plus tenable [11].</p>
<p>Dans les dernières années du XVIII° siècle, la yeomanry, classe de paysans indépendants, la proud peasantry de Shakespeare, dépassait encore en nombre l'état des fermiers. C'est elle qui avait constitué la force principale de la République anglaise. Ses rancœurs et ses habitudes formaient, de l'aveu même de Macaulay, le contraste le plus frappant avec celles des hobereaux contemporains, Nemrods grotesques, grossiers, ivrognes, et de leurs valets, les curés de village, épouseurs empressés des « servantes favorites » de la gentilhommerie campagnarde. Vers 1750 la yeomanry avait disparu [12].</p>
<p>Laissant de côté les influences purement économiques qui préparaient l'expropriation des cultivateurs, nous ne nous occupons ici que des leviers appliqués pour en précipiter violemment la marche.</p>
<p>Sous la restauration des Stuart, les propriétaires fonciers vinrent à bout de commettre légalement une usurpation, accomplie ensuite sur le continent sans le moindre détour parlementaire. Ils abolirent la constitution féodale du sol, c'est-à-dire qu'ils le déchargèrent des servitudes qui le grevaient, en dédommageant l'État par des impôts à lever sur les paysans et le reste du peuple, revendiquèrent à titre de propriété privée, dans le sens moderne, des biens possédés en vertu des titres féodaux, et couronnèrent l'œuvre en octroyant aux travailleurs ruraux ces lois sur le domicile légal (laws of settlement) qui faisaient d'eux une appartenance de la paroisse, tout comme le fameux édit du Tartare, Boris Godounov, avait fait des paysans russes une appartenance de la glèbe.</p>
<p>La glorieuse révolution (glorious revolution) amena au pouvoir avec Guillaume III, prince d'Orange [13], faiseurs d'argent, nobles terriens et capitalistes roturiers. Ils inaugurèrent l'ère nouvelle par un gaspillage vraiment colossal du trésor public. Les domaines de l'État que l'on n'avait pillés jusque-là qu'avec modestie, dans des limites conformes aux bienséances, furent alors extorqués de vive force au roi parvenu comme pots-de-vin dus à ses anciens complices, ou vendus à des prix dérisoires, ou enfin, sans formalité aucune, simplement annexés à des propriétés privées [14]. Tout cela à découvert, bruyamment, effrontément, au mépris même des semblants de légalité. Cette appropriation frauduleuse du domaine public et le pillage des biens ecclésiastiques, voilà si l'on excepte ceux que la révolution républicaine jeta dans la circulation, la base sur laquelle repose la puissance domaniale de l'oligarchie anglaise actuelle [15]. Les bourgeois capitalistes favorisèrent l'opération dans le but de faire de la terre un article de commerce, d'augmenter leur approvisionnement de prolétaires campagnards, d'étendre le champ de la grande agriculture, etc. Du reste, la nouvelle aristocratie foncière était l'alliée naturelle de la nouvelle bancocratie, de la haute finance fraiche éclose et des gros manufacturiers, alors fauteurs du système protectionniste. La bourgeoisie anglaise agissait conformément à ses intérêts, tout comme le fit la bourgeoisie suédoise en se ralliant au contraire aux paysans, afin d'aider les rois à ressaisir par des mesures terroristes les terres de la couronne escamotées par l'aristocratie.</p>
<p>La propriété communale, tout à fait distincte de la propriété publique dont nous venons de parler, était une vieille institution germanique restée en vigueur au milieu de la société féodale. On a vu que les empiètements violents sur les communes, presque toujours suivis de la conversion des terres arables en pâturages, commencèrent au dernier tiers du XV° siècle et se prolongèrent au delà du XVI°. Mais ces actes de rapine ne constituaient alors que des attentats individuels combattus, vainement, il est vrai, pendant cent cinquante ans par la législature. Mais au XVIII° siècle - voyez le progrès ! - la loi même devint l'instrument de spoliation, ce qui d'ailleurs n'empêcha pas les grands fermiers d'avoir aussi recours à de petites pratiques particulières et, pour ainsi dire extra-légales [16].</p>
<p>La forme parlementaire du vol commis sur les communes est celle de « lois sur la clôture des terres communales » (Bills for inclosures of commons). Ce sont en réalité des décrets au moyen desquels les propriétaires fonciers se font eux-mêmes cadeau des biens communaux, des décrets d'expropriation du peuple. Dans un plaidoyer d'avocat retors, sir F. M. Eden cherche à présenter la propriété communale comme propriété privée, bien qu'indivise encore, les landlords modernes ayant pris la place de leurs prédécesseurs, les seigneurs féodaux, mais il se réfute lui-même en demandant que le Parlement vote un statut général sanctionnant une fois pour toutes l'enclos des communaux. Et, non content d'avoir ainsi avoué qu'il faudrait un coup d'État parlementaire pour légaliser le transfert des biens communaux aux landlords, il consomme sa déroute en insistant, par acquit de conscience, sur l'indemnité due aux pauvres cultivateurs [17]. S'il n'y avait pas d'expropriés, il n'y avait évidemment personne à indemniser.</p>
<p>En même temps que la classe indépendante des yeomen était supplantée par celle des tenants at will, des petits fermiers dont le bail peut être résilié chaque année, race timide, servile, à la merci du bon plaisir seigneurial, - le vol systématique des terres communales, joint au pillage des domaines de l'État, contribuait à enfler les grandes fermes appelées au XVIII° siècle « fermes à capital [18] » ou « fermes de marchands [19] », et à transformer la population des campagnes en prolétariat « disponible » pour l'industrie.</p>
<p>Cependant, le XVIII° siècle ne comprit pas aussi bien que le XIX° l'identité de ces deux termes : richesse de la nation, pauvreté du peuple. De là la polémique virulente sur l'enclos des communes que l'on rencontre dans la littérature économique de cette époque. Des matériaux immenses qu'elle nous a laissés sur ce sujet, il suffit d'extraire quelques passages qui feront fortement ressortir la situation d'alors.</p>
<p>Dans un grand nombre de paroisses du Hertfordshire, écrit une plume indignée, vingt-quatre fermes renfermant chacune en moyenne de 50 à 150 acres ont été réunies en trois [20]. Dans le Northamptonshire et le Lincolnshire il a été procédé en grand à la clôture des terrains communaux ; et la plupart des nouvelles seigneuries issues de cette opération ont été converties en pâturages, si bien que là où on labourait 1.500 acres de terre, on n'en laboure plus que 50... Des ruines de maisons, de granges, d'étables, etc., voilà les seules traces laissées par le anciens habitants. En maint endroit, (les centaines de demeures et de familles... ont été réduites à huit ou dix... Dans la plupart des paroisses où les clôtures ne datent que des quinze ou vingt dernières années, il n'y a qu'un petit nombre de propriétaires, comparé à celui qui cultivait le sol alors que les champs étaient ouverts. Il n'est pas rare de voir quatre ou cinq riches éleveurs de bétail usurper des domaines, naguère enclos, qui se trouvaient auparavant entre les mains de vingt ou trente fermiers et d'un grand nombre de petits propriétaires et de manants. Tous ces derniers et leurs familles sont expulsés de leurs possessions avec nombre d'autres familles qu'ils occupaient et entretenaient [21]. » Ce n'est pas seulement les terres en friche, mais souvent même celles qu'on avait cultivées, soit en commun, soit en payant une certaine redevance à la commune, que les propriétaires limitrophes s'annexèrent sous prétexte d'enclosure. Je parle ici de la clôture de terrains et de champs déjà cultivés. Les écrivains mêmes qui soutiennent les clôtures conviennent que, dans ce cas, elles réduisent la culture, font hausser le prix des subsistances et amènent la dépopulation... Et, lors même qu'il ne s'agit que de terres incultes, l'opération telle qu'elle se pratique aujourd'hui enlève au pauvre une partie de ses moyens de subsistance et active le développement de fermes qui sont déjà trop grandes [22]. » Quand le sol, dit le Dr Price, tombe dans les mains d'un petit nombre de grands fermiers, les petits fermiers [qu'il a, en un autre endroit, désignés comme autant de petits propriétaires et tenanciers vivant eux et leurs familles du produit de la terre qu'ils cultivent, des moutons, de la volaille, des porcs, etc. qu'ils envoient paître sur les communaux] - les petits fermiers seront transformés en autant de gens forcés de gagner leur subsistance en travaillant pour autrui et d'aller acheter au marché ce qui leur est nécessaire. Il se fera plus de travail peut-être, parce qu'il y aura plus de contrainte... Les villes et les manufactures grandiront, parce que l'on y chassera plus de gens en quête d'occupation. C'est en ce sens que la concentration des fermes opère spontanément et qu'elle a opéré depuis nombre d'années dans ce royaume [23]. En somme, et c'est ainsi qu'il résume l'effet général des enclos, la situation des classes inférieures du peuple a empiré sous tous les rapports : les petits propriétaires et fermiers ont été réduits à l'état de journaliers et de mercenaires, et en même temps il est devenu plus difficile de gagner sa vie dans cette condition [24]. » Par le fait, l'usurpation des communaux et la révolution agricole dont elle fut suivie se firent sentir si durement chez les travailleurs des campagnes que, d'après Eden lui-même, de 1765 à 1780, leur salaire commença à tomber au-dessous du minimum et dut être complété au moyen de secours officiels. « Leur salaire ne suffisait plus, dit-il, aux premiers besoins de la vie. »</p>
<p>Écoutons encore un instant un apologiste des inclosures, adversaire du docteur Price : on aurait absolument tort de conclure que le pays se dépeuple parce qu'on ne voit plus dans les campagnes tant de gens perdre leur temps et leur peine. S'il y en a moins dans les champs, il y en a davantage dans les villes... Si, après la conversion des petits paysans en journaliers obligés de travailler pour autrui, il se fait plus de travail, n'est-ce pas là un avantage que la nation [dont les susdits « convertis » naturellement ne font pas partie] ne peut que désirer ? Le produit sera plus considérable, si l'on emploie dans une seule ferme leur travail combiné : il se formera ainsi un excédent de produit pour les manufactures, et celles-ci, vraies mines d'or de notre pays, s'accroîtront proportionnellement à la quantité de grains fournie [25].</p>
<p>Quant à la sérénité d'esprit, au stoïcisme imperturbable, avec lesquels l'économiste envisage la profanation la plus éhontée du « droit sacré de la propriété », et les attentats les plus scandaleux contre les personnes, dès qu'ils aident à établir le mode de production capitaliste, on en peut juger par l'exemple de Sir F.M. Eden, tory et philanthrope. Les actes de rapine, les atrocités, les souffrances qui. depuis le dernier tiers du XV° siècle jusqu'à la fin du XVIII°, forment le cortège de l'expropriation violente des cultivateurs, le conduisent tout simplement à cette conclusion réconfortant.e : « Il fallait établir une juste proportion (due proportion) entre les terres de labour et les terres de pacage. Pendant tout le XIV° siècle et la grande partie du XV°, il y avait encore deux, trois et même quatre acres de terre arable contre un acre de pacage. Vers le milieu du XVI° siècle, cette proportion vint à changer : il y eut d'abord trois acres de pacage sur deux de sol cultivé, puis deux de celui-là sur un seul de celui-ci, jusqu'à ce qu'on arrivât enfin à la juste proportion de trois acres de terres de pacage sur un seul acre arable. »</p>
<p>Au XIX° siècle, on a perdu jusqu'au souvenir du lien intime qui rattachait le cultivateur au sol communal : le peuple des campagnes a-t-il, par exemple, jamais obtenu un liard d'indemnité pour les 3.511.770 acres qu'on lui a arrachés de 1801 à 1831 et que les landlords se sont donnés les uns aux autres par des bills de clôture ?</p>
<p>Le dernier procédé d'une portée historique qu'on emploie pour exproprier les cultivateurs s'appelle clearing of estates, littéralement : « éclaircissement de biens-fonds ». En français on dit « éclaircir une forêt », mais « éclaircir des biens-fonds », dans le sens anglais, ne signifie pas une opération technique d'agronomie ; c'est l'ensemble des actes de violence au moyen desquels on se débarrasse et des cultivateurs et de leurs demeures, quand elles se trouvent sur des biens-fonds destinés à passer au régime de la grande culture ou à l'état de pâturage. C'est bien à cela que toutes les méthodes d'expropriation considérées jusqu'ici ont abouti en dernier lieu, et maintenant en Angleterre, là où il n'y a plus de paysans à supprimer, on fait raser, comme nous l'avons vu plus haut, jusqu'aux cottages des salariés agricoles dont la présence déparerait le sol qu'ils cultivent. Mais le « clearing of estates », que nous allons aborder, a pour théâtre propre la contrée de prédilection des romanciers modernes, les Highlands d'Écosse.</p>
<p>Là l'opération se distingue par son caractère systématique, par la grandeur de l'échelle sur laquelle elle s'exécute - en Irlande souvent un landlord fit raser plusieurs villages d'un seul coup ; mais dans la haute Écosse, il s'agit de superficies aussi étendues que, plus d'une principauté allemande - et par la forme particulière de la propriété escamotée.</p>
<p>Le peuple des Highlands se composait de clans dont chacun possédait en propre le sol sur lequel il s'était établi. Le représentant du clan, son chef ou « grand homme », n'était que le propriétaire titulaire de ce sol, de même que la reine d'Angleterre est propriétaire titulaire du sol national. Lorsque le gouvernement anglais parvint à supprimer définitivement les guerres intestines de ces grands hommes et leurs incursions continuelles dans les plaines limitrophes de la basse Écosse, ils n'abandonnèrent point leur ancien métier de brigand ; ils n'en changèrent que la forme. De leur propre autorité ils convertirent leur droit de propriété titulaire en droit de propriété privée, et, ayant trouvé que les gens du clan dont ils n'avaient plus à répandre le sang faisaient obstacle à leurs projets d'enrichissement, ils résolurent de les chasser de vive force. « Un roi d'Angleterre eût pu tout aussi bien prétendre avoir le droit de chasser ses sujets dans la mer », dit le professeur Newman [26].</p>
<p>On peut suivre les premières phases de cette révolution, qui commence après la dernière levée de boucliers du prétendant, dans les ouvrages de James Anderson [27] et de James Stuart. Celui-ci nous informe qu'à son époque, au dernier tiers du XVIII° siècle, la haute Écosse présentait encore en raccourci un tableau de l'Europe d'il y a quatre cents ans. « La rente [il appelle ainsi à tort le tribut payé au chef de clan] de ces terres est très petite par rapport à leur étendue, mais, si vous la considérez relativement au nombre des bouches que nourrit la ferme, vous trouverez qu'une terre dans les montagnes d'Écosse nourrit peut-être deux fois plus de monde qu'une terre de même valeur dans une province fertile. Il en est de certaines terres comme de certains couvents de moines mendiants : plus il y a de bouches à nourrir, mieux ils vivent [28]. »</p>
<p>Lorsque l'on commença, au dernier tiers du XVIII° siècle, à chasser les Gaëls, on leur interdit en même temps l'émigration à l'étranger, afin de les forcer ainsi à affluer à Glasgow et autres villes manufacturières [29].</p>
<p>Dans ses Observations sur la « Richesse des nations » d'Adam Smith, publiées en 1814, David Buchanan nous donne une idée des progrès faits par le « clearing of estates. » Dans les Highlands, dit-il, le propriétaire foncier, sans égards pour les tenanciers héréditaires (il applique erronément ce mot aux gens du clan qui en possédaient conjointement le sol), offre la terre au plus fort enchérisseur, lequel, s'il est arnéliorateur (improver), n'a rien de plus pressé que d'introduire un système nouveau. Le sol, parsemé antérieurement de petits paysans, était très peuplé par rapport à son rendement. Le nouveau système de culture perfectionnée et de rentes grossissantes fait obtenir le plus grand produit net avec le moins de frais possible, et dans ce but en se débarrasse des colons devenus désormais inutiles... Rejetés ainsi du sol natal, ceux-ci vont chercher leur subsistance dans les villes manufacturières, etc [30]. »</p>
<p>George Ensor dit dans un livre publié en 1818 : les grands d'Écosse ont exproprié des familles comme ils feraient sarcler de mauvaises herbes ; ils ont traité des villages et leurs habitants comme les Indiens ivres de vengeance traitent les bêtes féroces et leurs tanières. Un homme est vendu pour une toison de brebis, pour un gigot de mouton et pour moins encore... Lors de l'invasion de la Chine septentrionale, le grand conseil des Mongols discuta s'il ne fallait pas extirper du pays tous les habitants et le convertir en un vaste pâturage. Nombre de landlords écossais ont mis ce dessein à exécution dans leur propre pays, contre leurs propres compatriotes [31]. »</p>
<p>Mais à tout seigneur tout honneur. L'initiative la plus mongolique revient à la duchesse de Sutherland. Cette femme, dressée de bonne main, avait à peine pris les rênes de l'administration qu'elle résolut d'avoir recours aux grands moyens et de convertir en pâturage tout le comté, dont la population, grâce à des expériences analogues, mais faites sur une plus petite échelle, se trouvait déjà réduite au chiffre de quinze mille. De 1814 à 1820, ces quinze mille individus, formant environ trois mille familles, furent systématiquement expulsés. Leurs villages furent détruits et brûlés, leurs champs convertis en pâturages. Des soldats anglais, commandés pour prêter main-forte, en vinrent aux prises avec les indigènes. Une vieille femme qui refusait d'abandonner sa hutte périt dans les flammes. C'est ainsi que la noble dame accapara 794.000 acres de terres qui appartenaient au clan de temps immémorial.</p>
<p>Une partie des dépossédés fut absolument chassée ; à l'autre on assigna environ 6.000 acres sur le bord de la mer, terres jusque-là incultes et n'ayant jamais rapporté un denier. Madame la duchesse poussa la grandeur d'âme jusqu'à les affermer, à une rente moyenne de 2 sh. 6 d. par acre, aux membres du clan qui avait depuis des siècles versé son sang au service des Sutherland. Le terrain ainsi conquis, elle le partagea en vingt-neuf grosses fermes à moutons, établissant sur chacune une seule famille composée presque toujours de valets de ferme anglais. En 1825, les quinze mille proscrits avaient déjà fait place à 131.000 moutons. Ceux qu'on avait jetés sur le rivage de la mer s'adonnèrent à la pêche et devinrent, d'après l'expression d'un écrivain anglais, de vrais amphibies, vivant à demi sur terre, à demi sur eau, mais avec tout cela, ne vivant qu'à moitié [32].</p>
<p>Mais il était écrit que les braves Gaëls auraient à expier plus sévèrement encore leur idolâtrie romantique et montagnarde pour les « grands hommes de clan ». L'odeur de leur poisson vint chatouiller les narines de ces grands hommes, qui y flairèrent des profits à réaliser et ne tardèrent pas à affermer le rivage aux gros mareyeurs de Londres. Les Gaëls furent une seconde fois chassés [33].</p>
<p>Enfin une dernière métamorphose s'accomplit. Une portion des terres converties en pâturages va être reconvertie en réserves de chasse.</p>
<p>On sait que l'Angleterre n'a plus de forêts sérieuses. Le gibier élevé dans les parcs des grands n'est qu'une sorte-de bétail domestique et constitutionnel, gras comme les aldermen de Londres. L'Écosse est donc forcément le dernier asile de la noble passion de la chasse.</p>
<p>« Dans les Highlands », dit Robert Somers, en 1848, « on a beaucoup étendu les forêts réservées aux fauves (deer forests) [34]. Ici, du côté de Gaick, vous avez la nouvelle forêt de Glenfeshie, et là, de l'autre côté, la nouvelle forêt d'Ardverikie. Sur la même ligne, vous rencontrez le Black-Mount, immense désert de création nouvelle. De l'Est à l'Ouest, depuis les environs d'Aberdeen jusqu'aux rochers d'Oban, il y a maintenant une longue file de forêts, tandis que dans d'autres parties des Highlands se trouvent les forêts nouvelles de Loch Archaig, de Glengarry, de Glenmoriston, etc. La conversion de leurs champs en pâturages... a chassé les Gaëls vers des terres moins fertiles ; maintenant que le gibier fauve commence à remplacer le mouton, leur misère devient plus écrasante... Ce genre de forêts improvisées et le peuple ne peuvent point exister côte à côte ; il faut que l'un des deux cède la place à l'autre. Qu'on laisse croître le chiffre et l'étendue des réserves de chasse dans le prochain quart de siècle comme cela s'est fait dans le dernier, et l'on ne trouvera plus un seul Gaël sur sa terre natale. D'un côté cette dévastation artificielle des Highlands est une affaire de mode qui flatte l'orgueil aristocratique des landlords et leur passion pour la chasse, mais de l'autre, ils se livrent au commerce du gibier dans un but exclusivement mercantile. Il n'y a pas de doute que souvent un espace de pays montagneux rapporte bien moins comme pacage que comme réserve de chasse... L'amateur à la recherche d'une chasse ne met, en général, d'autre limite à ses offres que la longueur de sa bourse [35]... Les Highlands ont subi des souffrances tout aussi cruelles que celles dont la politique des rois normands a frappé l'Angleterre. Les bêtes fauves ont eu le champ de plus en plus libre, tandis que les hommes ont été refoulés dans un cercle de plus en plus étroit... Le peuple s'est vu ravir toutes ses libertés l'une après l'autre... Aux yeux des landlords, c'est un principe fixe, une nécessité agronomique que de purger le sol de ses indigènes, comme l'on extirpe arbres et broussailles dans les contrées sauvages de l'Amérique ou de l'Australie, et l'opération va son train tout tranquillement et régulièrement [36]. »</p>
<p>Le livre de M. Robert Somers, dont nous venons de citer quelques extraits, parut d'abord dans les colonnes du Times sous forme de lettres sur la famine que les Gaëls, succombant devant la concurrence du gibier, eurent à subir en 1847. De savants économistes anglais en tirèrent la sage conclusion qu'il y avait trop de Gaëls, ce qui faisait qu'ils ne pouvaient qu'exercer une « pression » à malsaine sur leurs moyens de subsistance.</p>
<p>Vingt ans après, cet état de choses avait bien empiré, comme le constate entre autres le professeur Leone Levi dans un discours, prononcé en avril 1866, devant la Société des Arts. « Dépeupler le pays, dit-il, et convertir les terres arables en pacages, c'était en premier lieu le moyen le plus commode d'avoir des revenus sans avoir de frais... Bientôt la substitution des deer forests aux pacages devint un événement ordinaire dans les Highlands. Le daim en chassa le mouton comme le mouton en avait jadis chassé l'homme... En partant des domaines du comte de Dalhousie dans le Foriarshire, on peut monter jusqu'à ceux de John O'Groats sans jamais quitter les prétendues forêts. Le renard, le chat sauvage, la martre, le putois, la fouine, la belette et le lièvre des Alpes s'y sont naturalisée il y a longtemps ; le lapin ordinaire, l'écureuil et le rat en ont récemment trouvé le chemin. D'énormes districts, qui figuraient dans la statistique de l'Ecosse comme des prairies d'une fertilité et d'une étendue exceptionnelles, sont maintenant rigoureusement exclus de toute sorte de culture et d'amélioration et consacrés aux plaisirs d'une poignée de chasseurs, et cela ne dure que quelques mois de l'année. »</p>
<p>Vers la fin de mai 1866, une feuille écossaise rappelait le fait suivant dans ses nouvelles du jour : « Une des meilleures fermes à moutons du Sutherlandshire, pour laquelle, à l'expiration du bail courant, on avait tout récemment offert une rente de douze cent mille l. st., va être convertie en deer forest. L'Economist de Londres, du 2 juin 1866, écrit à cette occasion :</p>
<p>« Les instincts féodaux se donnent libre carrière aujourd'hui comme au temps où le conquérant. Normand détruisait trente-six villages pour créer la Forêt Nouvelle (New Forest)... Deux millions d'acres comprenant les terres les plus fertiles de l'Écosse, sont tout à fait dévastés. Le fourrage naturel de Glen Tilt passait pour un des plus succulents du comté de Perth ; la deer forest de Ben Aulden était la meilleure prairie naturelle dans le vaste district de Badenoch ; une partie de la forêt de Black-Mount était le meilleur pâturage d'Écosse pour les moutons à laine noire. Le sol ainsi sacrifié au plaisir de la chasse s'étend sur une superficie plus grande que le comté de Perth de beaucoup. La perte en sources de production que cette dévastation artificielle a causée au pays peut s'apprécier par le fait que le sol de la forêt de Ben Aulden, capable de nourrir quinze mille moutons, ne forme que le trentième du territoire de chasse écossais. Tout ce terrain est devenu improductif... On l'aurait pu tout aussi bien engloutir au fond de la mer du Nord. Il faut que le bras de la loi intervienne pour donner le coup de grâce à ces solitudes, à ces déserts improvisés. » Toutefois, ce même Economist de Londres publie aussi des plaidoyers en faveur de cette fabrication de déserts. On y prouve, à l'aide de calculs rigoureux, que le revenu net des landlords s'en est accru et, partant, la richesse nationale des Highlands [37].</p>
<p>La spoliation des biens d'église, l'aliénation frauduleuse des domaines de l'État, le pillage des terrains communaux, la transformation usurpatrice et terroriste de la propriété féodale ou même patriarcale en propriété moderne privée, la guerre aux chaumières, voilà les procédés idylliques de l'accumulation primitive. Ils ont conquis la terre à l'agriculture capitaliste, incorporé le sol au capital et livré à l'industrie des villes les bras dociles d'un prolétariat sans feu ni lieu.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Jusque vers la fin du XVII° siècle, plus des 4/5 du peuple anglais étaient encore agricoles. V. Macaulay : The History of England, Lond., 1858, vol. I, p. 413. Je cite ici Macaulay parce qu'en sa qualité de falsificateur systématique, il taille et rogne à sa fantaisie les faits de ce genre.</p>
<p>[2] Mirabeau publia son livre : De la Monarchie prussienne, Londres, 1778, t. II, p. 125-126.</p>
<p>[3] L'édition originale des Chroniques de Holinshed a été publiée en 1577, en deux volumes. C'est un livre rare ; l'exemplaire qui se trouve au British Museum est défectueux. Son titre est : The firste volume of the Chronicles of England, Scoltande, and Irelande, etc. Faithfully gathered and set forth, by Raphael Holinshed, at London, imprinted for John Harrison. Même titre pour . The Laste volume. La deuxième édition en trois volumes, augmentée et continuée jusqu'à 1586, fut publiée par J. Hooker, etc., en 1587.</p>
<p>[4] Dans son Utopie, Thomas More parle de l'étrange pays « où les moutons mangent les hommes ».</p>
<p>[5] Bacon fait très bien ressortir comment l'existence d'une paysannerie libre et aisée est la condition d'une bonne infanterie : « Il était, dit-il, d'une merveilleuse importance pour la puissance et la force virile du royaume d'avoir des fermes assez considérables pour entretenir dans l'aisance des hommes solides et habiles, et pour fixer une grande partie du sol dans la possession de la yeomanry ou de gens d'une condition intermédiaire entre les nobles et les cottagers et valets de ferme... C'est en effet l'opinion générale des hommes de guerre les plus compétents... que la force principale d'une armée réside dans l'infanterie ou gens de pied. Mais, pour former une bonne infanterie, il faut des gens qui n'aient pas été élevée dans une condition servile ou nécessiteuse, mais dans la liberté et une certaine aisance. Si donc un État brille surtout par ses gentilshommes et beaux messieurs, tandis que les cultivateurs et laboureurs restent simples journaliers et valets de ferme, où bien cottagers, c'est-à-dire mendiants domiciliés, il sera possible d'avoir une bonne cavalerie, mais jamais des corps de fantassins solides... C'est ce que l'on voit en France et en Italie et dans d'autres pays, où il n'y a en réalité que des nobles et des paysans misérables... à tel point que ces pays sont forcés d'employer pour leurs bataillons d'infanterie des bandes de mercenaires suisses et autres. De là vient qu'ils ont beaucoup d'habitants et peu de soldats. » (The Reign of Henry VII, etc. Verbatim Reprint from Kennet's England, éd. 1719, Lond., 1870, p. 308.)</p>
<p>[6] Dr Hunter, Public Health, 7th Report, London 1865, p. 134. « La quantité de terrain assignée (par les anciennes lois) serait aujourd'hui jugée trop grande pour des travailleurs, et tendant plutôt à les convertir en petits fermiers. » (George Roberts : The social History of the People of the Southern Counties of England in past Centuries. Lond., 1856, p. 184, 185.)</p>
<p>[7] « Le droit du pauvre à avoir sa part des dîmes est établi par la teneur des anciens statuts. » (Tuckett, l. c., vol. II, p. 804, 805.)</p>
<p>[8] Il y a partout des pauvres. (N. R.)</p>
<p>[9] William Cobbet : A History of the protestant reformation. §. 471.</p>
<p>[10] R. Blakey : The History of political literature front the earliest times ; Lond., 1855, vol. Il, p. 84, 85. - En Écosse, l'abolition du servage a eu lieu quelques siècles plus tard qu'en Angleterre. Encore en 1698, Fletcher de Salhoun fit à la Chambre des Communes d'Écosse cette déclaration : « On estime qu'en Écosse le nombre des mendiants n'est pas au-dessous de deux cent mille. Le seul remède que moi, républicain par principe, je connaisse à cette situation, c'est de rétablir l'ancienne condition du servage et de faire autant d'esclaves de tous ceux qui sont incapables de pourvoir à leur subsistance. » De même Eden, l. c., vol. I, ch. I : « Le paupérisme date du jour où l'ouvrier agricole a été libre... Les manufactures et le commerce, voilà les vrais parents qui ont engendré notre paupérisme national. » Eden, de même que notre Écossais républicain par principe, se trompe sur ce seul point : ce n'est pas l'abolition du servage, mais l'abolition du droit au sol, qu'il accordait aux cultivateurs, qui en a fait des prolétaires, et en dernier lieu des paupers. - En France, où l'expropriation s'est accomplie d'une autre manière, l'ordonnance de Moulins en 1571 et l'édit de 1656 correspondent aux lois des pauvres de l'Angleterre.</p>
<p>[11] Il n'est pas jusqu'à M. Rogers, ancien professeur d'économie politique à l'Université d'Oxford, siège de l'orthodoxie protestante, qui ne relève dans la préface de son Histoire de l'agriculture le fait que le paupérisme anglais provient de la Réforme.</p>
<p>[12] A letter to sir T. C. Banbury, Brt : On the High Price of Provisions, by a Suffolk gentleman, Ipswich, 1795, p. 4. L'avocat fanatique du système des grandes fermes, l'auteur de l'Inquiry into the Connection of large farms, etc., Lond., 1773, dit lui-même, p. 133 : « Je suis profondément affligé de la disparition de notre yeomanry, de cette classe d'hommes qui a en réalité maintenu l'indépendance de notre nation ; je suis attristé de voir leurs terres à présent entre les mains de lords monopoleurs et de petits fermiers, tenant leurs baux à de telles conditions qu'ils ne sont guère mieux que des vassaux toujours prêts à se rendre à première sommation dès qu'il y a quelque mal à faire. »</p>
<p>[13] De la morale privée de ce héros bourgeois on peut juger par l'extrait suivant : « Les grandes concessions de terres faites en Irlande à lady Orknev en 1695 sont une marque publique de l'affection du roi et de l'influence de la dame... Les bons et loyaux services de Lady Orkney paraissent avoir été fœda laborium ministeria. » Voy. la Sloane manuscript collection, au British Museum, n° 4224 ; le manuscrit est intitulé : The character and behaviour of king William Sunderland, etc., as represented in original Letters to the Duke of Shrewsbury, from Somers Halilax, Oxford, secretary Vernon, etc. Il est plein de faits curieux.</p>
<p>[14] « L'aliénation illégale des biens de la couronne, soit par vente, soit par donation, forme un chapitre scandaleux de l'histoire anglaise... une fraude gigantesque commise sur la nation (gigantic fraud on the nation). » (F. W. NEWMAN : Lectures on political econ., Lond., 1851, p. 129, 130.)</p>
<p>[15] Qu'on lise, par exemple, le pamphlet d'Edmond Burke sur la maison ducale de Bedford, dont le rejeton est lord John Russel : The tomtit of liberalism.</p>
<p>[16] « Les fermiers défendirent aux cottagers de nourrir, en dehors d'eux-mêmes, aucune créature vivante, bétail, volaille, etc., sous le prétexte que s'ils avaient du bétail ou de la volaille, ils voleraient dans les granges du fermier de quoi les nourrir. Si vous voulez que les cottagers restent laborieux, dirent-ils, maintenez-les dans la pauvreté. Le fait réel, c'est que les fermiers s'arrogent ainsi tout droit sur les terrains communaux et en font ce que bon leur semble. » (A Political Enquiry into the consequences of enclosing waste Lands, Lond., 1785, p. 75.)</p>
<p>[17] Eden, l. c., Préface. - Les lois sur la clôture des communaux ne se font qu'en détail de sorte que sur la pétition de certains landlords, la Chambre des Communes vote un bill sanctionnant la clôture en tel endroit.</p>
<p>[18] Capital-farms. (Two Letters on the Flour Trade and the Dearness of Corn, by a Person in business. Londres, 1767, p. 19, 20.)</p>
<p>[19] Merchant-farms. (An Inquiry into the present High Prices of Provisions, Lond., 1767, p. 11, nota.) Cet excellent écrit a pour auteur le Rév. Nathaniel Forster.</p>
<p>[20] Thomas Wright : A short address to the public on the monopoly of large farms, 1779, p. 2, 3.</p>
<p>[21] Rev. Addington : Inquiry into the Reasons for and against enclosing open fields ; Lond. 1772, p. 37-43, passim</p>
<p>[22] Dr R. Price, l. c., 60 id, London 1805, t. II, p. 155. Qu'on lise Forster, Addington, Kent, Price et James Anderson, et que l'on compare le misérable bavardage du sycophante Mac Culloch dans son catalogue : The Litterature of Political Economy, Lond., 1845.</p>
<p>[23] L. c., p. 147.</p>
<p>[24] L. c., p. 159. On se rappelle les conflits de l'ancienne Rome. « Les riches s'étaient emparés de la plus grande partie des terres indivises. Les circonstances d'alors leur inspirèrent la confiance qu'on ne les leur reprendrait plus, et ils s'approprièrent les parcelles voisines appartenant aux pauvres, partie en les achetant avec acquiescement de ceux-ci, partie par voies de fait, en sorte qu'au lieu de champs isolée, ils n'eurent plus à faire cultiver que de vastes domaines. A la culture et à l'élevage du bétail, ils employèrent des esclaves, parce que les hommes libres pouvaient en cas de guerre être enlevés au travail par la conscription. La possession d'esclaves leur était d'autant plus profitable que ceux-ci, grâce à l'immunité du service militaire, étaient à même de se multiplier tranquillement et qu'ils faisaient en effet une masse d'enfants. C'est ainsi que les puissants attirèrent à eux toute la richesse, et tout le pays fourmilla d'esclaves. Les Italiens, au contraire, devinrent de jour en jour moins nombreux, décimée qu'ils étaient par la pauvreté, les impôts et le service militaire. Et même lorsque arrivaient des temps de paix, ils se trouvaient condamnés à une inactivité complète, parce que les riches étaient en possession du sol et employaient à l'agriculture des esclaves au lieu d'hommes libres. » (Appien : la Guerres civiles romaines, I, 7.) Ce passage se rapporte à l'époque qui précède la loi licinienne. Le service militaire, qui a tant accéléré la ruine du plébéien romain, fut aussi le moyen principal dont se servit Charlemagne pour réduire à la condition de serfs les paysans libres d'Allemagne.</p>
<p>[25] An Inquiry into the Connection between the present Prices of Provisions and the size of Farms, p. 124, 129. Un écrivain contemporain constate les mêmes faits, mais avec une tendance opposée : « Des travailleurs sont chassés de leurs cottages et forcés d'aller chercher de l'emploi dans les villes, mais alors on obtient un plus fort produit net, et par là même le capital est augmenté. » (The Perils of the Nation, 2° éd. Lond., 1843, p. 14.)</p>
<p>[26] F. W. Newman, Lectures on polit. Economy. London, 1851, p. 132.</p>
<p>[27] James Anderson : Observations on the means of exciting a spirit of national Industry, etc., Edimburgh, 1777.</p>
<p>[28] L. c., t. I, ch. XVI.</p>
<p>[29] En 1860, des gens violemment expropriés furent transportés au Canada sous de fausses promesses. Quelques-uns s'enfuirent dans les montagnes et dans les îles voisines. Poursuivis par des agents de police, ils en vinrent aux mains avec eux et finirent par leur échapper.</p>
<p>[30] David Buchanan : Observations on, etc., A. Smith's Wealth of Nations, Edimb., 1814, t. IV, p. 144.</p>
<p>[31] George Ensor : An Inquiry concerning the Population of Nations, Lond., 1818, p. 215, 216.</p>
<p>[32] > Lorsque Mme Beecher Stowe, l'auteur de la Case de l'oncle Tom, fut reçue à Londres avec une véritable magnificence par l'actuelle duchesse de Sutherland, heureuse de cette occasion d'exhaler sa haine contre la République américaine et d'étaler son amour pour les esclaves noirs, - amour qu'elle savait prudemment suspendre plus tard, au temps de la guerre du Sud, quand tout cœur de noble battait en Angleterre pour les esclavagistes, je pris la liberté de raconter dans la New-York Tribune [Edition du 9 février 1853. Article intitulé : The Duchess of Sutherland and Slavery. (N. R.)] l'histoire des esclaves sutherlandais. Cette esquisse (Carey l'a partiellement reproduite dans son Slave Trade, Domatic and Foreign... Philadelphie, 1853, p. 202, 203) fut réimprimée par un journal écossais. De là une polémique agréable entre celui-ci et les sycophantes des Sutherland.</p>
<p>[33] On trouve des détails intéressants sur ce commerce de poissons dans le Portfolio de M. David Urquhart, New Series. - Nassau W. Senior, dans son ouvrage posthume déjà cité, signale l'exécution des Gaëls dans le Sutherlandshire comme un des clearings les plus bienfaisants que l'on ait vu de mémoire d'homme.</p>
<p>[34] Il faut remarquer que les « deer forests » de la haute Écosse ne contiennent pas d'arbres. Après avoir éloigné les moutons des montagnes, on y pousse les daims et les cerfs, et l'on nomme cela une « deer forest ». Ainsi pas même de culture forestière !<br class='autobr' />
Deer forests : mot à mot : forêts de cerfs. En d'autres termes . forêts réservées à la chasse. (N. R.)</p>
<p>[35] Et la bourse de l'amateur anglais est longue ! Ce ne sont pas seulement des membres de l'aristocratie qui louent ces chasses, mais le premier parvenu enrichi ne croit un M'Callum More lorsqu'il peut vous donner à entendre qu'il a son « lodge » dans les highlands.</p>
<p>[36] Robert Somers : Letters from the Highlands or the Famine of 1847, Lond., 1848, p. 12-28, passim.</p>
<p>[37] En Allemagne, c'est surtout après la guerre de Trente ans que les propriétaires nobles se mirent à exproprier leurs paysans de vive force. Ce procédé, qui provoqua plus d'une révolte (dont une des dernières éclata encore en 1790 dans la Hesse-Electorale), infestait principalement l'Allemagne orientale. Dans la plupart des provinces de la Prusse proprement dite, Frédéric Il fut le premier à protéger les paysans contre ces entreprises. Après la conquête de la Silésie, il força les propriétaires fonciers à rétablir les huttes, les granges qu'ils avaient démolies et à fournir aux paysans le bétail et l'outillage agricole. Il avait besoin de soldats pour son armée, et de contribuables pour son trésor. Du reste, il ne faut pas s'imaginer que les paysans menèrent une vie agréable sous son régime, mélange de despotisme militaire, de bureaucratie, de féodalisme et d'exaction financière. Qu'on lise, par exemple, le passage suivant, emprunté à son admirateur, le grand Mirabeau : « Le lin, dit-il, fait donc une des grandes richesses du cultivateur dans le nord de l'Allemagne. Malheureusement pour l'espèce humaine, ce n'est qu'une ressource contre la misère, et non un moyen de bien-être. Les impôts directs, les corvées, les servitudes de tout genre, écrasent le cultivateur allemand, qui paie encore les impôts indirecte dans tout ce qu'il achète... et, pour comble de ruine, il n'ose pas vendre ses productions où et comme il le veut il n'ose pas acheter ce dont il a besoin aux marchands qui pourraient le lui livrer au meilleur prix. Toutes ces causes le minent insensiblement, et il se trouverait hors d'état de payer les impôts directs à l'échéance, sans la filerie ; elle lui offre une ressource, en occupant utilement sa femme, ses enfants, ses servantes, ses valets, et lui-même mais quelle pénible vie, même aidée de ce secours !</p>
<p>En été, il travaille comme un forçat au labourage et à la récolte ; il se couche à neuf heures et se lève à deux, pour suffire aux travaux ; en hiver, il devrait réparer ses forces par un plus grand repos ; mais il manquera de grains pour le pain et pour les semailles, s'il se défait des denrées qu'il faudrait vendre pour payer les impôts. Il faut donc filer pour suppléer à ce vide ; et comme la nature de la chose rend ce travail peu lucratif, il y faut apporter la plus grande assiduité. Aussi le paysan se couche-t-il en hiver à minuit, une heure, et se lève à cinq ou six ; ou bien il se couche à neuf, et se lève à deux, et cela tous les jours de sa vie, si ce n'est le dimanche. Ces excès de veille et de travail usent la nature humaine, et de là vient qu'hommes et femmes vieillissent beaucoup plus tôt dans les campagnes que dans les villes. » (Mirabeau : De la Monarchie prussienne, Londres, éd. 1788, t. III, p. 212 et suiv.)</p>
<h2 class="spip">Karl Marx, Le Capital, Livre premier</h2></div>
Ecrits sur les révolutions de 1848 en Europe
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<p>Ecrits sur les révolutions de 1848 en Europe <br class='autobr' />
« Les révolutions de 1848 furent des épisodes, de tout petits craquements, de toutes petites déchirures dans l'écorce solide de la société bourgeoise. Mais elles dévoilèrent l'abîme que recouvrait cette écorce, sous laquelle bouillonnait un océan sans fin capable, une fois déchaîné, d'emporter des continents entiers. Elles annoncèrent à grand fracas l'émancipation du prolétariat, secret du XIXème siècle et de sa révolution. Cette révolution, il (…)</p>
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</div><h2 class="spip">Ecrits sur les révolutions de 1848 en Europe</h2>
<p>« Les révolutions de 1848 furent des épisodes, de tout petits craquements, de toutes petites déchirures dans l'écorce solide de la société bourgeoise. Mais elles dévoilèrent l'abîme que recouvrait cette écorce, sous laquelle bouillonnait un océan sans fin capable, une fois déchaîné, d'emporter des continents entiers. Elles annoncèrent à grand fracas l'émancipation du prolétariat, secret du XIXème siècle et de sa révolution. Cette révolution, il est vrai, ne fut pas une trouvaille de l'année 1848. La vapeur, l'électricité et les inventions diverses avaient un caractère révolutionnaire autrement dangereux que les bourgeois Barbès, Raspail et Blanqui. Mais sentons-nous l'atmosphère que nous respirons et qui pourtant pèse sur nous d'un poids de 10.000 kilos ? La société européenne de 1848 ne sentait pas davantage l'atmosphère révolutionnaire qui la baignait et pesait sur elle de toutes parts. Il est un fait important qui caractérise le XIXème siècle et qu'aucun parti ne saurait nier. D'un côté, ce siècle a vu naître des forces industrielles et scientifiques qu'on n'aurait pas même pu imaginer à une époque antérieure. D'autre part, les signes se multiplient d'une déchéance telle qu'elle éclipsera même la fameuse décadence des dernières années de l'empire romain. De notre temps, toute chose parait grosse de son contraire. La machine qui possède le don prodigieux d'agréger et de féconder le travail humain, entraîne la faim et l'excès de travail. Les nouvelles forces de richesse que l'homme vient d'acquérir se transforment, par un caprice étrange du sort, en sources de misère. On dirait que chaque victoire de l'art se paie par une perte de caractère. L'humanité acquiert la maîtrise de la nature, mais, en même temps, l'homme devient l'esclave des hommes et de sa propre infamie. La pure lumière de la science elle-même semble avoir besoin, pour resplendir, du contraste de l'ignorance. Toutes nos découvertes et tout notre progrès ont pour résultat, semble-t-il, de doter les forces matérielles d'une vie intelligente et de ravaler l'homme au niveau d'une simple force matérielle. Cet antagonisme entre la science et l'industrie modernes d'une part, la misère et la décadence modernes de l'autre, cette contradiction entre les forces productives et les conditions sociales de notre époque est un fait, un fait paient, indéniable, écrasant. Certains partis peuvent en gémir, d'autres souhaiter l'anéantissement des découvertes modernes pour se délivrer par là-même des conflits actuels. Libre à eux d'imaginer qu'un progrès aussi marqué en économie doit, pour être complet, s'accompagner d'une régression non moins marquée en politique. Quant à nous, nous ne voulons pas méconnaître l'esprit solide qui travaille activement à dénouer toutes ces contradictions. Nous savons que les nouvelles forces de la société n'ont besoin, pour faire œuvre utile, que de nouveaux hommes. Ces hommes, ce sont les ouvriers. Les ouvriers sont le produit de l'époque actuelle en même temps que la machine elle-même. Aux signes qui mettent en émoi la bourgeoisie, l'aristocratie et les malheureux prophètes de la réaction, nous reconnaissons notre vieil ami, notre Robin Hood à nous, notre vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement : la Révolution. Les ouvriers anglais sont les premiers-nés de l'industrie moderne. Ils ne seront sûrement pas les derniers à appeler la révolution sociale, elle aussi fille de cette même industrie, révolution qui sera la libération de toute leur classe dans le monde entier et qui sera aussi internationale que l'est la domination du capital et l'esclavage du salariat. Je sais que la lutte héroïque soutenue par les ouvriers d'Angleterre depuis le milieu du siècle dernier, lutte qui n'a pas eu l'auréole de la gloire, car les historiens bourgeois l'ont laissée dans l'ombre et passée sous silence. Au moyen âge, il y avait en Allemagne un tribunal secret, la " Sainte-Vehme ", qui vengeait tous les méfaits commis par des puissants. Quand on voyait une croix rouge sur une maison, on savait que son propriétaire aurait affaire à la Sainte-Vehme. Aujourd'hui, la croix rouge mystérieuse marque toutes les maisons d'Europe. L'histoire elle-même rend la justice, et le prolétariat exécutera la sentence. »<br class='autobr' />
Leçon de la révolution de 1848 : l'indépendance indispensable du prolétariat « (...) Tandis que les petits bourgeois démocratiques veulent terminer la révolution au plus vite (...), il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu'à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été écartées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir et que non seulement dans un pays, mais dans tous les pays régnants du monde l'association des prolétaires ait fait assez de progrès pour faire cesser dans ces pays la concurrence des prolétaires et concentrer dans leurs mains au moins les forces productives décisives. Il ne peut s'agir pour nous de transformer la propriété privée, mais Seulement de 1'anéantir ; ni de masquer les antagonismes de classes, mais d'abolir les classes ; ni d'améliorer la société existante, mais d'en fonder une nouvelle. (...) « Leurs efforts doivent tendre à ce que l'effervescence révolutionnaire directe ne soit pas une nouvelle fois réprimée aussitôt après la victoire. Il faut, au contraire, qu'ils la maintiennent le plus longtemps possible. Bien loin de s'opposer aux prétendus excès, aux exemples de vengeance populaire contre des individus haïs ou des édifices publics auxquels ne se rattachent que des souvenirs odieux, il faut non seulement tolérer ces exemples, mais encore en assumer soi-même la direction. Pendant et après la lutte, les ouvriers doivent en toute occasion formuler leurs propres revendications à côté de celles des démocrates bourgeois. Ils doivent exiger des garanties pour les ouvriers, dès que les bourgeois démocratiques se disposent à prendre le gouvernement en main. Il faut au besoin qu'ils obtiennent ces garanties de haute lutte et s'arrangent en somme pour obliger les nouveaux gouvernants à toutes les concessions et promesses possibles ; c'est le plus sûr moyen de les compromettre. Il faut qu'ils s'efforcent, par tous les moyens et autant que faire se peut, de contenir la jubilation suscitée par le nouvel état de choses et l'état d'ivresse, conséquence de toute victoire remportée dans une bataille de rue, en jugeant avec calme et sang-froid la situation et en affectant à l'égard du nouveau gouvernement une méfiance non déguisée. Il faut qu'à côté des nouveaux gouvernements officiels ils établissent aussitôt leurs propres gouvernements ouvriers révolutionnaires, soit sous forme d'autonomies administratives locales ou de conseils municipaux, soit sous forme de clubs ou comités ouvriers, de façon que les gouvernements démocratiques bourgeois non seulement s'aliènent aussitôt l'appui des ouvriers, mais se voient, dès le début, surveillés et menacés par des autorités qui ont derrière elles toute la masse des ouvriers. En un mot, dès les premiers instants de la victoire, on ne doit plus tant se défier des partis réactionnaires vaincus que des anciens alliés des ouvriers, que du parti qui cherche à exploiter la victoire pour lui seul. (...) » « Les ouvriers doivent se placer non sous la tutelle de l'autorité de l'Etat mais sous celle des conseils révolutionnaires de communautés que les ouvriers auront pu faire adopter. Les armes et les munitions ne devront être rendues sous aucun prétexte. (...) » « Ils doivent pousser à l'extrême les propositions des démocrates qui, en tout cas, ne se montreront pas révolutionnaires, mais simplement réformistes, et transformer ces propositions en attaques directes contre la propriété privée. Si, par exemple, les petits bourgeois proposent de racheter les chemins de fer et les usines, les ouvriers doivent exiger que ces chemins de fer et ces usines soient simplement et sans indemnité confisqués par l'Etat en tant que propriété de réactionnaires. Si les démocrates proposent l'impôt proportionnel, les ouvriers réclament l'impôt progressif. Si les démocrates proposent eux-mêmes un impôt progressif modéré, les ouvriers exigent un impôt dont les échelons montent assez vite pour que le gros capital s'en trouve compromis. Si les démocrates réclament la régularisation de la dette publique, les ouvriers réclament la faillite de l'Etat. Les revendications des ouvriers devront donc se régler partout sur les concessions et les mesures des démocrates. » « Ils (les ouvriers) contribueront eux-mêmes à leur victoire définitive bien plus par le fait qu'ils prendront conscience de leurs intérêts de classe, se poseront dès que possible en parti indépendant et ne se laisseront pas un instant détourner—par les phrases hypocrites des petits bourgeois démocratiques—de l'organisation autonome du parti du prolétariat. Leur cri de guerre doit être : La révolution en permanence ! » Karl Marx et Friedrich Engels dans « Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes » (1850)<br class='autobr' />
La guerre civile en France de 1871 « La classe ouvrière n'espérait pas de miracle de la Commune. Elle n'a pas d'utopie toute faite à introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation, et avec elle, cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle en vertu de son propre développement économique, elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques, qui transformeront complètement les circonstances et les hommes. Elle n'a pas à réaliser d'idéal mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vielle société bourgeoise qui s'effondre. (...) Quand la Commune de Paris prit la direction de la révolution entre ses propres mains ; quand de simples ouvriers, pour la première fois, osèrent toucher au privilège gouvernemental de leurs « supérieurs naturels », les possédants, et, dans des circonstances d'une difficulté sans exemple, accomplir leur ouvre modestement, consciencieusement, et efficacement (...) le vieux monde se tendit dans des convulsions de rage à la vue du drapeau rouge, symbole de la république du travail, flottant sur l'Hôtel de ville. Et pourtant, c'était la première révolution dans laquelle la classe ouvrière était ouvertement reconnue comme la seule qui fût encore capable d'initiative sociale, même par la grande masse de la classe moyenne de Paris (...) Cette fraction de la classe moyenne sentait qu'il n'y avait plus qu'une alternative, la Commune ou l'empire, sous quelque nom qu'il pu reparaître. (...) La grande mesure sociale de la Commune, ce fût son existence et son action. » Karl Marx dans « La guerre civile en France de 1871 »</p>
<p>Karl Marx, « Les révolutions de 1848 et le prolétariat »</p>
<p><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Insurrection_dans_le_Royaume_des_Deux-Siciles_de_1847" class="spip_out" rel="external">Le début du « printemps des peuples » de 1848 a lieu en Sicile</a></p>
<p><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_sicilienne" class="spip_out" rel="external">La révolution indépendantiste sicilienne de 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1850/03/km18500301b.htm" class="spip_out" rel="external">Les luttes de classes en France de février à juin 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1856/04/km18560414.htm" class="spip_out" rel="external">Les révolutions de 1848 et le prolétariat</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1852/00/05.htm" class="spip_out" rel="external">L'insurrection de Vienne de mars 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/dommanget/works/1928/La%20Revolution%20de%201848%20et%20le%20drapeau%20rouge.pdf" class="spip_out" rel="external">La Révolution de 1848 et le drapeau rouge</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3781" class="spip_out" rel="external">La révolution ouvrière de juin 1848 à Paris, une première expérience de lutte du prolétariat agissant comme force sociale et politique indépendante</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1245" class="spip_out" rel="external">Juin 1848 en France</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article302" class="spip_out" rel="external">Les journées de 1848 en France</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4439" class="spip_out" rel="external">Friedrich Engels rapporte l'intervention politique de Marx en Allemagne en 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1848/06/fe18480614a.htm" class="spip_out" rel="external">Le débat sur la révolution à Berlin en juin 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1848/08/fe18480812.htm" class="spip_out" rel="external">La lutte libératrice des Italiens et les causes de son échec actuel en août 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1848/08/fe18480809.htm" class="spip_out" rel="external">Le débat sur la Pologne à Francfort en août 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/09/km18480912.htm" class="spip_out" rel="external">La crise et la contre-révolution en septembre 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1848/09/fe18480903.htm" class="spip_out" rel="external">Les condamnations à mort d'Anvers en septembre 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/10/km18481013.htm" class="spip_out" rel="external">La « révolution de Cologne » en octobre 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/11/km18481107.htm" class="spip_out" rel="external">Victoire de la contre-révolution à Vienne en novembre 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/11/km18481103b.htm" class="spip_out" rel="external">La situation en France en novembre 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/11/km18481105.htm" class="spip_out" rel="external">Nouvelles de Vienne, Berlin et Paris en novembre 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1848/11/fe18481115.htm" class="spip_out" rel="external">La situation en Suisse en novembre 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/11/km18481112.htm" class="spip_out" rel="external">La contre-révolution à Berlin en novembre 1849</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/11/km18481130.htm" class="spip_out" rel="external">Le mouvement révolutionnaire en Italie en novembre 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/12/km18481210.htm" class="spip_out" rel="external">La bourgeoisie et la contre-révolution en décembre 1848</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1849/01/fe18490113.htm" class="spip_out" rel="external">La lutte en Hongrie</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1849/05/fe18490519.htm" class="spip_out" rel="external">Encore sur la lutte en Hongrie</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1852/00/revetcontrerev.pdf" class="spip_out" rel="external">Révolution et contre-révolution en Allemagne</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article840" class="spip_out" rel="external">Observations de Victor Hugo et de Alexis de Tocqueville sur la révolution de 1848</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article840" class="spip_out" rel="external">Le toast de Londres de Blanqui</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5078" class="spip_out" rel="external">Leçons tirées par les révolutionnaires sur les révolutions de 1848</a></p></div>
Face à l'effondrement actuel du capitalisme, la politique de classe du prolétariat le mène à prendre la tête du peuple travailleur
https://www.matierevolution.org/spip.php?article6961
https://www.matierevolution.org/spip.php?article69612020-05-14T22:17:00Ztext/htmlfrKarob, Louise M., Robert ParisRévolutionCrise CrisisOuvriers WorkersPetits bourgeoisprolétairesSyndicalism - le syndicalismeFascismeCapitalismeLutte de classes - Class struggleGilets jaunes, Auto-organisation, Comités, Conseils ouvriers, Coordinations, Assemblées interprofessionnelles, SovietCoronavirus Covid-19
<p>L'intérêt politique et social du prolétariat face à l'effondrement capitaliste actuel, c'est de ne pas considérer ses intérêts de manière corporatiste et catégorielle ou sociologique, mais de défendre son rôle historique de direction de toute la société, en n'excluant que le grand capital… <br class='autobr' />
Chacun aura remarqué les deux poids deux mesures entre la manière dont la petite bourgeoisie est frappée par les mesures gouvernementales dites de confinement et celle par laquelle les grands trusts sont (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique82" rel="directory">5- La formation de la conscience de classe</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot45" rel="tag">Révolution</a>,
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<figure class="spip_doc_inner"> <a href='https://www.matierevolution.org/IMG/png/lien-facebook-abas-la-dictature-2.png' class="spip_doc_lien mediabox" type="image/png"> <img src='https://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH262/lien-facebook-abas-la-dictature-2-0bbf4.jpg?1790062800' width='500' height='262' alt='' /></a>
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</div> <div class='spip_document_14363 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='https://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L363xH139/imagesui-56997.jpg?1790062800' width='363' height='139' alt='' />
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</div><h2 class="spip">L'intérêt politique et social du prolétariat face à l'effondrement capitaliste actuel, c'est de ne pas considérer ses intérêts de manière corporatiste et catégorielle ou sociologique, mais de défendre son rôle historique de direction de toute la société, en n'excluant que le grand capital…</h2>
<p>Chacun aura remarqué les deux poids deux mesures entre la manière dont la petite bourgeoisie est frappée par les mesures gouvernementales dites de confinement et celle par laquelle les grands trusts sont défendus au point qu'aucune somme n'est considérée comme excessive pour les sauver. Ainsi, le gouvernement fait fermer d'autorité les restaurants mais pas les supermarchés et pas Airbus Industries qui n'est pourtant pas une activité vitale…</p>
<p>On aura remarqué que des centaines de millions sont déjà parvenues entre les mains des trusts et des banques et des centaines de milliards leur sont promises si nécessaire, contre seulement 1500 euros aux petits patrons que ces derniers devront rembourser alors que cela ne sera pas le cas des milliards donnés sur argent public à Air France ou Renault comme à BNP ou Société Générale !</p>
<p>Les gouvernants capitalistes, dans leur politique face à l'effondrement du capitalisme mensongèrement intitulé « crise de la pandémie » ou « interuption générale de l'activité liée au confinement », cassent sciemment la petite entreprise pour favoriser le grand capital : cassent la restauration et les PME de l'agroalimentaire pour favoriser les grandes surfaces, ferment les petites entreprises et rouvrent les grandes, donnent de l'argent aux grandes entreprises et grands capitalistes et font traîner toute aide aux petits patrons, petits artisans, petits commerçants, petits restaurateurs, petits autoentrepreneurs en faillite ou menacés, l'essentiel des fonds de solidarité avec les entreprises a servi aux trusts et aux banques, les impôts et taxes des grands capitalistes étant alors annulés, ce qui n'est pas le cas des petits patrons, etc. Les aides ou retard de paiement d'impôts ou de taxes de la grande majorité des PME sont remboursables et ne sont pas des cadeaux de l'Etat alors que les trusts et les banques ne sont pas contraints de rembourser. Un milliard pour toute la petite entreprise et des centaines de milliards pour les grandes !!! Le différentiel, c'est que les grands reprennent tout ce qui était occupé par les petites, dans un contexte de baisse de la consommation et des revenus de la population… Des millions de petites entreprises sollicitent actuellement l'Etat qui a annoncé vouloir les aider mais ils se heurtent à une machine bureaucratique bien décidée à ne financer que l'aide au grand capital !Tout ce que vont toucher les petits patrons dont l'entreprise a été bloquée par le confinement, c'est 1500 euros, alors que la capital va plutôt toucher 1500 milliards.</p>
<p> Les gouvernants sont même prêts, si nécessaire, à saisir toutes les épargnes de la petite bourgeoisie et d'une partie de la classe ouvrière, mesure qu'elle a préparé dans la loi Sapin II. Elle aura ainsi complètement détruit tout espoir de la petite bourgeoisie de remonter à la surface…</p>
<p>De l'effondrement des petits patrons, des petits artisans, des petits commerçants, il va résulter non seulement un effondrement économique et social énorme de toute la société, mais UNE SITUATION POLITIQUE ET SOCIALE HISTORIQUEMENT TOTALEMENT NOUVELLE.</p>
<p>En effet, ce qui a caractérisé l'ensemble de toute la situation du système capitaliste depuis ses débuts, c'est une alliance profonde t durable entre le grand capital et le petit, alliance qui a rendu le système très solide car, lorsque la classe moyenne appuie le système durablement, il n'est pas menacé de mort. C'est cette alliance qui a donné une solidité politique et sociale aux pseudo-démocraties bourgeoises qui sont en fait des dictatures du grand capital. C'est ce qui a permis de faire croire que, via les élections, l'opinion publique dirigeait la société. Ce mythe tombe dorénavant.</p>
<p>C'est un fondement social et politique solide du capitalisme qui disparaît même si la société n'en a pas encore conscience, y compris la petite bourgeoisie elle-même et plus encore le prolétariat. Ce dernier est habitué à considérer tous les patrons comme un bloc.</p>
<p>La stabilité du capitalisme ne peut consister dans l'appui des seuls capitalistes qui sont moins d'un pourcent de la planète, mais dans l'alliance avec le petit capital (la petite bourgeoisie) que sont les petits patrons, commerçants, producteurs tant qui leur ait garanti un certain développement et source de revenu. Dans l'Histoire, le règne du grand capital n'a risqué d'être renversé que lorsqu'il perdait momentanément cette alliance du fait d'une crise grave qui plongeait la petite bourgeoisie dans le marasme économique et la faillite. Eh bien, dorénavant, avec l'effondrement du capitalisme, il l'a perdue définitivement !!! C'est dire les possibilités politiques et sociales du prolétariat dès lors qu'il prend conscience et exploite sciemment cette cassure… C'est dire aussi combien les sauveurs « de gauche » du grand capital craignent cette situation… Le réformisme ne s'est pas fondé que sur les illusions des prolétaires mais sur le fait de noyer ceux-ci dans la grande masse de la petite-bourgeoise. Les succès des tromperies réformistes sont d'abord et avant tout fondées sur des illusions petites-bourgeoises.</p>
<p>Est-ce que cette situation exceptionnelle, la rupture réelle entre grand capital et petite bourgeoisie, profitera nécessairement aux prolétaires ? Certainement pas ! Elle peut être exploitée par une politique prolétarienne révolutionnaire d'union contre le grand capital mais elle peut aussi l'être par une politique capitaliste de type fasciste, consistant à monter les petits bourgeois exaspérés contre les salariés présentés comme des causes de la chute économique et sociale des couches moyennes…</p>
<p> Le crime des dirigeants réformistes de gauche et opportunistes prétendument d'extrême gauche consistera alors à peser de tout leur poids contre une alliance révolutionnaire du peuple travailleur (peuple qui englobe les petits bourgeois qui n'exploitent personne) tournée comme une armée contre le grand capital. Ils l'ont déjà fait face à la vague révolutionnaire de giletjaunisation des luttes sociales et politiques.</p>
<p>La chute de la classe moyenne signifie un véritable tsunami politique et social. Bien entendu, les prolétaires considèrent justement qu'eux-mêmes sont ou vont être très frappés par la vague de licenciements, de chômage, de misère, d'inflation, et autres maux engendrés par les capitalistes. Et les réformistes en profitent pour attiser la haine de tous les petits bourgeois dans la classe ouvrière ou pour aller dans un autre sans réformiste qui est la fausse solidarité avec les petits commerçants consistant simplement à consommer dans leurs boutiques. Mais ce type de fausse solidarité en reste au soutien de la société capitaliste de la même manière que celle des syndicalistes qui appuient le déconfinement et la reprise économique « si elle se fait dans des conditions de sécurité suffisantes ». Rester dans le cadre du capitalisme, c'est le plus grand risque pour le prolétariat et notamment parce qu'alors il n'a aucune chance de gagner les petits bourgeois frappés ou menacés à ses perspectives propres de changement global de la société.</p>
<p> Bien sûr, les réformistes politiques et syndicaux prétendront que les travailleurs ne doivent pas trop se radicaliser, car rester modérés leur permettrait de « ne pas faire peur aux classes moyennes » et de ne pas les pousser dans les bras des réactionnaires, fascistes ou partisans de la dictature militaire. Si cela est possible quand les classes moyennes sont calmes, croient à leur avenir sous le capitalisme et ne sont pas violemment attaquées, ne sont pas révoltées, ne sont pas affolées par l'effondrement, mais dans le cas contraire, les classes moyennes ne peuvent suivre que des révolutionnaires, anticapitalistes et radicaux comme l'ont bien montré les bandes brunes qui se paraient de toutes ces qualités au nom du national-socialisme. C'est lorsque le prolétariat ne semble alors offrir aucun changement radical de la société que les plus révoltés des classes moyennes ne pouvant plus se tourner du côté du prolétariat, peuvent tomber dans les bras des fascistes et autres dictatures. C'est ce que le fascisme a démontré en négatif. Et, en positif, c'est par exemple le mouvement des Gilets jaunes qui a démontré, après la Commune de Paris et la révolution russe, qu'un prolétariat agissant et radical est capable d'entraîner la fraction révoltée de la petite bourgeoisie.</p>
<p>Les extrêmes gauches opportunistes ou faussement radicales prétendent parfois qu'en s'unissant aux petits bourgeois, les travailleurs y perdraient leur pureté de classe, se feraient blouser ou récupérer et détourner de la lutte des classes. Certains d'entre eux ne sont pas gênés pour autant de participer à des alliances de classe avec les appareils syndicaux bourgeois, les sociaux-démocrates de la bourgeoisie et autres gauches gouvernementales, dans des pactes de type de « front populaire » qui ne sont que des fronts avec les représentants bourgeois de la petite bourgeoisie.</p>
<p>Marx et Engels, qui n'ont cessé de repousser tout réformisme, ne repoussaient nullement l'alliance politique du prolétariat avec la petite bourgeoisie contre le grand capital et reprochaient même à la social-démocratie de rejeter les couches petites bourgeoises comme une seule masse réactionaire » tout en s'alliant avec les représentants bourgeois de la petite bourgeoisie au lieu de faire l'inverse.</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4599" class="spip_out" rel="external">Lire la suite…</a></p>
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<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3051" class="spip_out" rel="external">Lire toujours</a></p>
<p>Engels, « Sur la fondation de la social-démocratie allemande » :</p>
<p>« On commence par accepter la phrase ronflante, mais historiquement fausse, selon laquelle : face à la classe ouvrière, toutes les autres classes forment une seule masse réactionnaire. Cette phrase n'est vraie que dans quelques cas exceptionnels… »</p>
<p>Critique par Karl Marx du programme de la social-démocratie allemande dans ses « Gloses marginales au programme du Parti ouvrier allemand » :</p>
<p>« C'est une citation lassalienne de la plus belle eau « [la classe ouvrière] en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu'une masse réactionnaire ». Dans le Manifeste communiste, il est dit : « De toutes les classes qui, à l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique. » La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, - en tant qu'elle est l'agent de la grande industrie, - vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes résolus à maintenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés. Féodaux et classes moyennes ne forment donc pas avec la bourgeoisie une même masse réactionnaire. D'autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie parce que, issu lui-même de la grande industrie, il tend à dépouiller la production de son caractère capitaliste que la bourgeoisie cherche à perpétuer. Mais le Manifeste ajoute que « les classes moyennes... sont révolutionnaires... en considération de leur passage imminent au prolétariat ». De ce point de vue, c'est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes, conjointement avec la bourgeoisie, et, par-dessus le marché, des féodaux « une même masse réactionnaire » en face de la classe ouvrière. Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux paysans : « Vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu'une seule masse réactionnaire » ? Lassalle savait par cœur le Manifeste communiste, de même que ses fidèles savent les saints écrits dont il est l'auteur. S'il le falsifiait aussi grossièrement, ce n'était que pour farder son alliance avec les adversaires absolutistes et féodaux contre la bourgeoisie. Dans le paragraphe précité, sa maxime est d'ailleurs bien tirée par les cheveux, sans aucun rapport avec la citation défigurée des statuts de l'internationale. Il s'agit donc ici simplement d'une impertinence et, à la vérité, une impertinence qui ne peut-être nullement déplaisante aux yeux de M. Bismarck : une de ces grossièretés à bon compte comme en confectionne le Marat berlinois. »</p>
<p>Karl Marx, « Idéologie allemande » :</p>
<p>« Toute classe qui aspire à la domination, même si sa domination détermine l'abolition de toute l'ancienne forme sociale et de la domination en général, comme c'est le cas pour le prolétariat, doit conquérir d'abord le pouvoir politique en montrant que son intérêt propre n'est rien d'autre que l'intérêt général… Pour que l'aliénation soit abolie, il faut que son pouvoir devienne insupportable, c'est-à-dire une puissance contre laquelle on fait la révolution, il est nécessaire qu'elle ait fait de la masse de l'humanité une masse totalement "privée de propriété", qui se trouve en même temps en contradiction avec un monde de richesse et de culture existant réellement, choses qui supposent toutes deux un grand accroissement de la force productive, c'est-à-dire un stade élevé de son développement… Du simple fait qu'elle affronte une classe, la classe révolutionnaire se présente d'emblée non pas comme classe, mais comme représentant la société tout entière, elle apparaît comme la masse entière de la société en face de la seule classe dominante. Cela lui est possible parce qu'au début son intérêt est vraiment encore intimement lié à l'intérêt commun de toutes les autres classes non-dominantes et parce que, sous la pression de l'état de choses antérieur, cet intérêt n'a pas encore pu se développer comme intérêt particulier d'une classe particulière. De ce fait, la victoire de cette classe est utile aussi à beaucoup d'individus des autres classes qui, elles, ne parviennent pas à la domination ; mais elle l'est uniquement dans la mesure où elle met ces individus en état d'accéder à la classe dominante. »</p>
<p>Karl Marx, « Les luttes de classes en France » :</p>
<p> « La petite bourgeoisie ne peut garder une position révolutionnaire face à la bourgeoisie que quand le prolétariat est avec elle… Les ouvriers français ne pouvaient faire un seul pas en avant, ni toucher à un seul cheveu du régime bourgeois, avant que la masse de la nation placée entre le prolétariat et la bourgeoisie, la paysannerie et la petite bourgeoisie soulevées contre ce régime, contre la domination du capital, ait été contrainte par la marche de la révolution à se rallier aux prolétaires comme à leur avant-garde. »</p>
<p>Léon Trotsky dans « Le tournant de l'Internationale Communiste et la situation en Allemagne »</p>
<p>« A chaque tournant de la route de l'histoire, à chaque crise sociale, il faut encore et toujours réexaminer le problème des rapports existant entre les trois classes de la société actuelle : la grande bourgeoisie avec à sa tête le capital financier, la petite bourgeoisie oscillant entre les deux principaux camps, et, enfin, le prolétariat.<br class='autobr' />
La grande bourgeoisie qui ne constitue qu'une fraction infime de la nation ne peut se maintenir au pouvoir sans appui dans la petite bourgeoisie de la ville et de la campagne, c'est-à-dire parmi les derniers représentants des anciennes couches moyennes, et dans les masses qui constituent aujourd'hui les nouvelles couches moyennes. A l'heure actuelle, cet appui revêt deux formes principales, politiquement antagoniques, mais historiquement complémentaires : la social-démocratie et le fascisme. En la personne de la social-démocratie, la petite bourgeoisie, qui est à la remorque du capital financier, entraîne derrière elle des millions de travailleurs.<br class='autobr' />
Divisée, la grande bourgeoisie allemande hésite aujourd'hui. Les désaccords internes ne portent que sur le choix du traitement à appliquer aujourd'hui à la crise sociale. La thérapeutique sociale-démocrate rebute une partie de la grande bourgeoisie, parce que ses résultats ont un caractère incertain et qu'elle risque d'entraîner de trop grands frais généraux (impôts, législation sociale, salaires). L'intervention chirurgicale fasciste apparaît à l'autre partie trop risquée et non justifiée par la situation. En d'autres termes, la bourgeoisie financière dans son ensemble hésite quant à l'appréciation de la situation, car elle ne trouve pas encore de raisons suffisantes pour proclamer l'avènement de sa "troisième période", où la social-démocratie doit céder impérativement la place au fascisme ; de plus, chacun sait que lors du règlement de comptes général, la social-démocratie sera récompensée pour les services rendus par un pogrome général. Les hésitations de la grande bourgeoisie - vu l'affaiblissement de ses principaux partis - entre la social-démocratie et le fascisme sont le symptôme le plus manifeste d'une situation pré-révolutionnaire. Il est évident que ces hésitations cesseraient sur-le-champ, dès l'apparition d'une situation réellement révolutionnaire. 4. La petite bourgeoisie et le fascisme<br class='autobr' />
Pour que la crise sociale puisse déboucher sur la révolution prolétarienne, il est indispensable, en dehors des autres conditions, que les classes petites bourgeoises basculent de façon décisive du côté du prolétariat. Cela permet au prolétariat de prendre la tête de la nation, et de la diriger. »</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article468" class="spip_out" rel="external">Source</a></p>
<p>Léon Trotsky dans « Où va la France » :</p>
<p>« Le fascisme ne peut devenir une force de masse qu'en conquérant la petite bourgeoisie… Il ne faut pas en conclure que la classe ouvrière doive tourner le dos à la petite bourgeoisie et la laisser à son malheur. Non, se rapprocher des paysans et des petites gens des villes, les attirer de notre côté, c'est la condition nécessaire du succès de la lutte contre le fascisme, pour ne pas parler de la conquête du pouvoir. Il faut seulement poser correctement le problème. Mais, pour cela, il faut comprendre clairement la nature des "classes moyennes". Rien n'est plus dangereux en politique, surtout dans une période critique, que de répéter des formules générales sans examiner le contenu social qu'elles recouvrent… La société contemporaine se compose de trois classes : la grande bourgeoisie, le prolétariat et les classes moyennes, ou petite bourgeoisie. Les relations entre ces trois classes déterminent en fin de compte la situation politique. Les classes fondamentales sont la grande bourgeoisie et le prolétariat. Seules ces deux classes peuvent avoir une politique indépendante, claire et conséquente. La petite bourgeoisie est caractérisée par sa dépendance économique et son hétérogénéité sociale. Sa couche supérieure touche directement la grande bourgeoisie. Sa couche inférieure se fond avec le prolétariat et tombe même dans le lumpen-prolétariat. Conformément à sa situation économique, la petite bourgeoisie ne peut avoir de politique indépendante. Elle oscille constamment entre les capitalistes et les ouvriers. Sa propre couche supérieure la pousse à droite ; ses couches inférieures, opprimées et exploitées sont capables, dans certaines conditions, de tourner brusquement à gauche… La petite bourgeoisie, incarnée par les masses ruinées des villes et des campagnes, commence à perdre patience. Elle prend une attitude de plus en plus hostile à sa propre couche supérieure : elle se convainc en fait de l'inconsistance et de la perfidie de sa direction politique. Le paysan pauvre, l'artisan, le petit commerçant se convainquent qu'un abîme les sépare de tous ces maires, ces avocats, ces arrivistes politiques… qui, par leur mode de vie et leurs conceptions, sont de grands bourgeois. C'est précisément cette désillusion de la petite bourgeoisie, son impatience et son désespoir que le fascisme exploite. Ses agitateurs stigmatisent et maudissent la démocratie parlementaire qui épaule les carriéristes et les staviskrates, mais ne donne rien aux petits travailleurs. Ces démagogues brandissent le poing contre les banquiers, les gros commerçants, les capitalistes. Ces paroles et ces gestes répondent pleinement aux sentiments des petits propriétaires qui se sentent dans l'impasse. Les fascistes montrent de l'audace, descendent dans la rue, s'attaquent à la police, tentent de chasser le Parlement par la force. Cela en impose au petit bourgeois qui sombrait dans le désespoir… Les réformistes s'imaginent que la petite bourgeoisie est avant tout attachée à la démocratie, et que c'est précisément pourquoi il faudrait s'allier aux partis bourgeois « démocratiques » ! Quelle monstrueuse aberration ! La démocratie n'est qu'une forme politique. La petite bourgeoisie ne se soucie pas de la coquille, mais du fruit. Que la démocratie se révèle impuissante, et au diable la démocratie ! Ainsi raisonne ou réagit chaque petit bourgeois. C'est dans la révolte grandissante des couches inférieures de la petite bourgeoisie contre ses couches supérieures, "instruites", municipales, cantonales, parlementaires, que se trouve la source politique et socialiste principale du fascisme. Il faut y ajouter la haine de la jeunesse intellectuelle, écrasée par la crise, pour les avocats, les professeurs, les députés et les ministres parvenus : les intellectuels petits-bourgeois inférieurs se rebellent eux aussi contre leurs supérieurs. Cela signifie-t-il que le passage de la petite bourgeoisie sur la voie du fascisme soit inéluctable ? Non, une telle conclusion relèverait d'un honteux fatalisme. Ce qui est réellement inéluctable, c'est la fin du réformisme et de tous les groupements politique qui lient leur sort au sien Dans les conditions de la décadence capitaliste, il ne reste plus de place pour un parti de réformes démocratiques et de progrès "pacifique"… Mais cela ne signifie pas du tout que les masses qui suivent le réformisme doivent inévitablement reporter leurs espoirs sur le fascisme. Certes, la partie la plus démoralisée, la plus déclassée et la plus avide de la jeunesse des classes moyennes a déjà fixe son choix dans cette direction. C'est dans ce réservoir que puisent surtout les bandes fascistes. Mais les lourdes masses petites-bourgeoises des villes et des campagnes n'ont pas encore choisi. Elles hésitent devant une grave décision. C'est précisément parce qu'elles hésitent qu'elles continuent encore, mais déjà sans avoir confiance, à voter pour les réformistes. Ces hésitations, cette irrésolution ne dureront pourtant pas des années, mais seulement des mois. Le développement politique va prendre, dans la période qui vient, un rythme fébrile. La petite bourgeoisie ne repoussera la démagogie du fascisme que si elle a foi dans une autre voie. L'autre voie, c'est la révolution prolétarienne. La petite bourgeoisie est économiquement dépendante et politiquement morcelée. C'est pourquoi elle ne peut avoir une politique propre. Elle a besoin d'un "chef" qui lui inspire confiance. Ce chef, individuel ou collectif, individu ou parti, peut lui être donné par l'une ou l'autre des deux classes fondamentales, soit par la grande bourgeoisie, soit par le prolétariat. Le fascisme unit et arme les masses disséminées ; d'une "poussière humaine"-selon notre expression-il fait des détachements de combat. Il donne ainsi à la petite bourgeoisie l'illusion d'être une force indépendante. Elle commence à s'imaginer qu'elle commandera réellement à l'Etat. Rien d'étonnant à ce que ces espoirs et ces illusions lui montent à la tête. Mais la petite bourgeoisie peut aussi trouver son chef dans la personne du prolétariat. Elle l'a trouvé en Russie, partiellement en Espagne. Elle y tendit en Italie, en Allemagne et en Autriche. Malheureusement les partis du prolétariat ne s'y montrèrent pas à la hauteur de leur tâche historique. Pour gagner la petite bourgeoisie, le prolétariat doit conquérir sa confiance. Il faut pour cela qu'il ait lui-même confiance en sa propre force. Il lui faut un programme d'action clair et une détermination à lutter pour le pouvoir par tous les moyens. Soudé par son parti révolutionnaire, pour une lutte décisive et impitoyable, le prolétariat dit aux paysans et aux petites gens des villes : "Je lutte pour le pouvoir. Voici mon programme : je suis prêt à m'entendre avec vous pour en modifier tel ou tel point. Je n'emploierai la force que contre le grand capital et ses laquais ; avec vous, travailleurs, je veux conclure une alliance sur la base d'un programme donné." Un tel langage, le paysan le comprendra. Il suffit qu'il ait confiance dans la capacité du prolétariat de s'emparer du pouvoir. Mais il faut pour cela épurer le Front unique de toute équivoque, de toute indécision, de toutes les phrases creuses : il faut comprendre la situation et se mettre sérieusement sur la voie de la lutte révolutionnaire… Le parti ouvrier ne doit pas s'occuper d'une tentative sans espoir pour sauver le parti des faillis ; il doit au contraire accélérer de toutes ses forces le processus par lequel les masses s'affranchissent de l'emprise réformiste. Plus il mettra dans ce travail de zèle et de hardiesse, plus vite il préparera la véritable alliance de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie. Il faut prendre les classes dans leur mouvement, se régler sur leur tête et non sur leur queue. Malheur à qui reste sur place !... La lutte pour le pouvoir doit partir de l'idée fondamentale que si une opposition contre l'aggravation de la situation des masses dans le cadre du capitalisme est encore possible, aucune amélioration réelle de leur situation n'est concevable sans incursion révolutionnaire dans le droit de propriété capitaliste… Les programmes du fascisme sont fantastiques, mensongers, démagogiques. Mais le fascisme mène une lutte enragée pour le pouvoir. Le socialisme peut lancer le programme le plus savant, sa valeur sera nulle si l'avant-garde du prolétariat ne déploie pas une lutte hardie pour s'emparer de l'Etat. La crise sociale, dans son expression politique, est la crise du pouvoir. Le vieux maître a fait faillite. Il en faut un nouveau. Si le prolétariat révolutionnaire ne s'empare pas du pouvoir, c'est le fascisme qui le prendra, inévitablement ! Un programme de revendications transitoires pour les "classes moyennes", peut naturellement revêtir une grande importance s'il répond, d'une part, à leurs besoins réels, et de l'autre aux exigences de la marche vers le socialisme. Mais, encore une fois, le centre de gravité ne se trouve pas actuellement dans tel ou tel programme particulier. Les classes moyennes ont vu et entendu bien des programmes. Ce qu'il leur faut, c'est la confiance que ce programme sera bien réalisé. Quand le paysan se dira : "Cette fois, il semble bien que le parti ouvrier ne reculera pas", la cause du socialisme sera gagnée. Mais, pour y arriver, il faut d'abord démontrer par des actes que nous sommes fermement prêts à briser sur notre route tous les obstacles… Les forces potentielles de la révolution dépassent de beaucoup les forces du fascisme et, en général, celles de toute la réaction réunie. Les sceptiques qui pensent que tout est perdu doivent être impitoyablement chassés des rangs ouvriers… Bien comprendre la situation et en tirer toutes les conclusions pratiques -hardiment, sans peur, jusqu'au bout- c'est assurer la victoire du socialisme. »</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4599" class="spip_out" rel="external">Source</a></p></div>
Un épisode du protestantisme : la guerre des paysans en Allemagne
https://www.matierevolution.org/spip.php?article6436
https://www.matierevolution.org/spip.php?article64362020-04-02T22:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisAllemagne DeutschlandRévolutionPaysansPetits bourgeoisReligionParti révolutionnaire - Revolutionnary party
<p>Note introductive de Friedrich Engels : <br class='autobr' />
Le présent ouvrage a été écrit à Londres pendant l´été de 1850, sous l´impression directe de la contre-révolution qui venait à peine de s´achever ; il parut dans les numéros 5 et 6 de la Neue Rheinische Zeitung Politisch-ökonomische Revue dirigée par Karl Marx, Hambourg 1850. Mes amis politiques en Allemagne désirent le réimprimer et j'acquiesce à leur demande, car il est, aujourd´hui encore, malheureusement d'actualité. <br class='autobr' />
Ce travail ne prétend pas (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique96" rel="directory">09 - RELIGION</a>
/
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot22" rel="tag">Allemagne Deutschland</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot45" rel="tag">Révolution</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot50" rel="tag">Paysans</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot54" rel="tag">Petits bourgeois</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot98" rel="tag">Religion</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot173" rel="tag">Parti révolutionnaire - Revolutionnary party</a>
<div class='rss_texte'><p>Note introductive de Friedrich Engels :</p>
<p>Le présent ouvrage a été écrit à Londres pendant l´été de 1850, sous l´impression directe de la contre-révolution qui venait à peine de s´achever ; il parut dans les numéros 5 et 6 de la Neue Rheinische Zeitung Politisch-ökonomische Revue dirigée par Karl Marx, Hambourg 1850. Mes amis politiques en Allemagne désirent le réimprimer et j'acquiesce à leur demande, car il est, aujourd´hui encore, malheureusement d'actualité.</p>
<p>Ce travail ne prétend pas fournir une documentation résultant d´une recherche personnelle ; au contraire, tous les matériaux relatifs aux soulèvements paysans et à Thomas Münzer ont été empruntés à Zimmermann [1]. Son livre, quoique présentant ici et là des lacunes, reste encore le meilleur recueil des faits. Le vieux Zimmermann aimait d´ailleurs vivement son sujet. Ce même instinct révolutionnaire qui se manifeste partout ici en faveur de la classe opprimée fit de lui un des meilleurs représentants de l'extrême-gauche à Francfort [2]. Depuis, il doit certes avoir un peu vieilli.</p>
<p>Si par contre dans l´exposé de Zimmermann l'enchaînement interne fait défaut, s´il n'arrive pas à présenter les controverses religieuses et politiques de l´époque comme le reflet des luttes de classes contemporaines, s´il ne voit dans ces luttes que des oppresseurs et des opprimés, des méchants et des bons, et finalement le triomphe des méchants, si sa compréhension des rapports sociaux qui déterminèrent aussi bien l´explosion que l'issue de la lutte est tout à fait déficiente, la faute en est à l'époque où ce livre parut. On peut même dire que, pour son temps, ce livre est encore très réaliste et constitue une louable exception parmi les ouvrages des historiens idéalistes allemands.</p>
<p>Mon exposé cherchait, en n´esquissant le cours historique de la lutte que dans ses grandes lignes, à expliquer l´origine de la guerre des paysans, la position prise par les divers partis qui y participèrent, les théories politiques et religieuses par lesquelles ils cherchèrent à se l´expliquer et enfin le résultat de la lutte à partir des conditions d'existence historique de ces classes. En d´autres termes, je cherchais à montrer que la Constitution politique de l'Allemagne, les soulèvements contre elle, les théories politiques et religieuses de l´époque n'étaient pas des causes, mais des résultats du degré de développement auquel étaient arrivés, dans ce pays, l'agriculture, l´industrie, les voies de communication, le commerce des marchandises et de l'argent. Cette conception — qui est la seule conception matérialiste de l´histoire — provient de Marx et non de moi ; on la retrouve dans ses travaux sur la révolution française de 1848-49 [3], publiés dans cette même Revue et dans son 18 Brumaire de Louis Bonaparte.</p>
<p>Le parallèle entre la révolution allemande de 1525 et celle de 1848-49 était trop proche pour pouvoir être écarté à l´époque. Toutefois, à côté de la similitude du cours général des événements, qui fait qu´ici comme là ce fut toujours une seule et même armée de princes qui écrasa l´une après l'autre les diverses insurrections locales, à côté de la ressemblance, poussée parfois jusqu´au ridicule, dans la conduite de la bourgeoisie urbaine dans l'un et l´autre cas, il y a aussi des différences parfaitement claires et nettes :</p>
<p> "Qui profita de la révolution de 1525 ? Les princes. Qui profita de la révolution de 1848 ? Les grands souverains, l´Autriche et la Prusse. Derrière les petits princes de 1525 il y avait, liés à eux par le paiement des impôts, les petits bourgeois ; derrière les grands princes de 1850, derrière l´Autriche et la Prusse, il y a les grands bourgeois modernes qui se les soumettent rapidement au moyen de la dette d'Etat. Et derrière les grands bourgeois il y a les prolétaires."</p>
<p>Je regrette d´être obligé de dire que, dans cette phrase, on faisait bien trop d´honneur à la grande bourgeoisie allemande. Elle a bien eu l´occasion, en Autriche comme en Prusse, "de se soumettre rapidement" la monarchie "au moyen de la dette d'Etat" ; mais jamais ni nulle part elle n´a profité de cette occasion.</p>
<p>La guerre de 1866 a fait tomber l´Autriche comme un don du ciel entre les mains de la bourgeoisie ; mais celle-ci ne sait pas régner, elle est impuissante et incapable de quoi que ce soit. Elle ne sait qu´une chose : sévir contre les travailleurs dès qu´ils bougent. Elle ne reste plus à la barre que parce que les Hongrois en ont besoin.</p>
<p>Et en Prusse ? Il est vrai, la dette d´Etat s´est vertigineusement accrue, le déficit est proclamé en permanence, les dépenses publiques augmentent chaque année, les bourgeois ont la majorité à la Chambre, sans eux on ne peut ni augmenter les impôts, ni obtenir de nouveaux emprunts — mais où est donc leur pouvoir sur l´Etat ? Il y a quelques mois à peine, lorsque le budget était de nouveau en déficit, ils avaient une position excellente. Il leur suffisait d´un peu de ténacité pour arracher de jolies concessions. Or que font-ils ? Ils considèrent comme une concession suffisante le fait que le gouvernement daigne leur permettre de mettre à ses pieds 9 millions, et cela non seulement pour un an, mais annuellement et pour toute la suite.</p>
<p>Je ne veux pas blâmer ces pauvres "nationaux-libéraux" de la Chambre plus qu´ils ne le méritent. Je sais qu´ils sont abandonnés par ceux qui sont derrière eux, par la masse de la bourgeoisie ; celle-ci ne veut pas régner : le souvenir de 1848 est encore trop vif en elle.</p>
<p>Nous verrons plus loin pourquoi la bourgeoisie allemande manifeste une lâcheté aussi remarquable.</p>
<p>Pour le reste, la phrase citée plus haut s´est trouvée entièrement confirmée. Depuis 1850, nous voyons les petits Etats, qui ne servent plus que de leviers pour les intrigues prussiennes ou autrichiennes, passer de plus en plus résolument à l´arrière-Plan, des luttes toujours plus vives pour l'hégémonie entre l´Autriche et la Prusse, enfin l´explication par la force de 1866, après laquelle l´Autriche conserve ses propres provinces, la Prusse se soumet, directement ou indirectement, tout le Nord, tandis que les trois Etats du Sud-Ouest sont provisoirement flanqués à la porte [4].</p>
<p>Pour la classe ouvrière allemande tous ces grands événements historiques ne présentent que l´importance suivante :</p>
<p>Premièrement, grâce au suffrage universel, les ouvriers ont obtenu le pouvoir de se faire représenter directement à l´Assemblée législative.</p>
<p>Deuxièmement, la Prusse a donné la première le bon exemple en escamotant trois autres couronnes de droit divin [5]. Même les nationaux-libéraux ne croient plus, après cette pratique, que leur pays possède encore la même couronne immaculée de droit divin qu´il s'attribuait auparavant.</p>
<p>Troisièmement, il n´y a plus, en Allemagne, qu´un adversaire sérieux de la révolution : le gouvernement prussien.</p>
<p>Et quatrièmement, les Autrichiens-Allemands doivent enfin se demander une bonne fois ce qu´ils veulent être : Allemands ou Autrichiens, à quel parti ils préfèrent appartenir : à l´Allemagne ou à leurs annexes de Transleithanie ? Qu´ils doivent abandonner l´un ou l´autre était évident depuis longtemps, mais la démocratie petite-bourgeoise l'a toujours dissimulé.</p>
<p>En ce qui concerne les autres litiges importants nés de 1866 et discutés depuis jusqu´à satiété entre les "nationaux-libéraux" d´une part et les "populistes" de l´autre, l´histoire des années à venir pourrait bien prouver que ces deux points de vue ne se combattent avec tant de violence que parce qu´ils sont les pôles opposés d'un même esprit borné.</p>
<p>L´année 1866 n´a presque rien changé aux rapports sociaux en Allemagne. Les quelques réformes bourgeoises — système uniforme des poids et mesures, liberté de circuler, liberté professionnelle, etc., tout cela adapté à des limites bureaucratiques — n´atteignent même pas au niveau de ce qui a été conquis, depuis longtemps, par la bourgeoisie d´autres pays de l'Europe occidentale et laissent intact le principal fléau, le système bureaucratique des licences [6]. Du reste, pour le prolétariat, toutes ces lois sur la liberté de circuler, sur le droit de cité, sur la suppression des passeports, etc., sont rendues parfaitement illusoires par les pratiques policières en usage.</p>
<p>Ce qui est bien plus important que les événements historiques de 1866, c´est le développement depuis 1848 en Allemagne de l´industrie et du commerce, des chemins de fer, des télégraphes et de la navigation transatlantique à vapeur. Si loin que soient ces progrès de ceux accomplis dans le même laps de temps en Angleterre et même en France, ils sont cependant inouïs pour l´Allemagne et ont réalisé, au cours de ces vingt années, bien plus que tout un siècle d'une autre période n´a jamais réalisé. Ce n´est qu'à présent que l'Allemagne se trouve vraiment et irrévocablement entraînée dans le commerce mondial. Les capitaux des industriels se sont rapidement accrus, la position sociale de la bourgeoisie s'est élevée en conséquence. Le symptôme le plus certain de la prospérité industrielle, la spéculation, fleurit abondamment, et enchaîne comtes et ducs à son char triomphal. Le capital allemand — que la terre lui soit légère ! — construit maintenant des chemins de fer russes et roumains, alors qu´il y a à peine quinze ans les chemins de fer allemands mendiaient le concours d'entrepreneurs anglais. Comment est-il donc possible que la bourgeoisie n´ait pas conquis aussi la domination politique, qu´elle se conduise aussi lâchement à l´égard du gouvernement ?</p>
<p>La bourgeoisie allemande a le malheur — selon la manière chérie des Allemands — d´arriver trop tard. Sa prospérité tombe dans une période où la bourgeoisie des autres pays d´Europe occidentale est politiquement à son déclin. En Angleterre elle n'a pu faire entrer son propre représentant, Bright, au gouvernement qu´au prix d'une extension du droit électoral, fait qui, par ses conséquences, mettra nécessairement fin à toute la domination bourgeoise. En France, où la bourgeoisie comme telle, en tant que classe, n'a régné que deux années sous la république, entre 1849 et 1850, elle n'a pu prolonger son existence sociale qu'en cédant sa domination politique à Louis Bonaparte et à l´armée. Et, étant donné l´infini renforcement de l´action réciproque des trois pays européens les plus avancés, il n´est plus possible, aujourd´hui, que la bourgeoisie puisse tranquillement instaurer sa domination politique en Allemagne, alors qu´elle se survit déjà en Angleterre et en France.</p>
<p>Ce qui distingue la bourgeoisie de toutes les classes qui régnèrent jadis, c´est cette particularité que, dans son développement, il y a un tournant à partir duquel tout accroissement de ses moyens de puissance, donc en premier lieu de ses capitaux, ne fait que contribuer à la rendre de plus en plus inapte à la domination politique. "Derrière les grands bourgeois il y a les prolétaires." Dans la mesure même où elle développe son industrie, son commerce et ses moyens de communication, la bourgeoisie engendre le prolétariat. Et, à un certain moment — qui n´est pas nécessairement le même partout et ne se présente pas forcément au même degré de développement — elle commence à s´apercevoir que son double, le prolétariat, devient plus fort qu´elle. A partir de ce moment elle perd la force d´exercer exclusivement sa domination politique ; elle cherche des alliés avec lesquels elle partage son pouvoir ou auxquels elle le cède complètement, selon les circonstances.</p>
<p>En Allemagne, ce tournant a été atteint par la bourgeoisie dès 1848. Et, à ce moment-là, la bourgeoisie allemande prit peur bien plus du prolétariat français que du prolétariat allemand. Les combats de juin 1848 à Paris lui montrèrent ce qui l´attendait. Le prolétariat allemand était juste assez agité pour lui prouver qu´ici aussi la semence était jetée pour la même récolte ; et à partir de ce jour, l´action politique de la bourgeoisie avait perdu son mordant. Elle chercha des alliés, se vendit à eux à n´importe quel prix... et, aujourd´hui encore, elle n´a pas avancé d´un pas.</p>
<p>Ces alliés sont tous de nature réactionnaire : la royauté avec son armée et sa bureaucratie, la grande aristocratie féodale, les petits hobereaux, et même la prêtraille. La bourgeoisie a pactisé et s´est unie avec tout ce monde rien que pour sauver sa précieuse peau, jusqu´à ce qu´il ne lui reste plus rien à vendre. Et plus le prolétariat se développait, plus il commençait à se sentir comme une classe, à agir en tant que classe, et plus les bourgeois devenaient pusillanimes. Lorsque la stratégie prodigieusement mauvaise des Prussiens triompha, à Sadowa, de celle plus prodigieusement mauvaise encore des Autrichiens, il était bien difficile de dire lequel, du bourgeois prussien qui, lui aussi, avait été battu à Sadowa, ou de l´autrichien, respira avec plus de soulagement.</p>
<p>Nos grands bourgeois agissent en 1870 exactement comme les bourgeois moyens en 1525. Quant aux petits bourgeois, aux artisans et aux boutiquiers, ils resteront toujours égaux à eux-mêmes. Ils espèrent s´élever en bluffant au rang de la grande bourgeoisie, ils redoutent d'être précipités dans le prolétariat. Pris entre la peur et l´espoir, ils sauveront leur peau pendant la lutte, et après ils se joindront nu vainqueur. C´est leur nature.</p>
<p>L'action politique et sociale du prolétariat est allée du même pas que l'essor industriel depuis 1848. Le rôle que les ouvriers allemands jouent aujourd´hui dans leurs syndicats, coopératives, organisations et réunions politiques, aux élections et au prétendu Reichstag, montre déjà quelle transformation l'Allemagne a subie, insensiblement, ces vingt dernières années. C´est le plus grand honneur des ouvriers allemands d´avoir, eux seuls, réussi à envoyer au Parlement des ouvriers et des représentants des ouvriers, alors que ni les Français, ni les Anglais n´y sont encore parvenus.</p>
<p>Mais le prolétariat n´échappe pas encore, lui non plus, au parallèle avec l´année 1525. La classe réduite exclusivement et pour toute sa vie au salaire est encore bien loin de constituer la majorité du peuple allemand. Elle est donc également réduite à chercher des alliés. Et ceux-ci ne peuvent être cherchés que parmi les petits bourgeois, parmi le Lumpenproletariat des villes, parmi les petits paysans et les journaliers agricoles.</p>
<p>Nous avons déjà parlé des petits bourgeois. Ils sont très peu sûrs, sauf après la victoire, et alors ils poussent des cris de triomphe assourdissants, dans les bistrots. Cependant il y a parmi eux de très bons éléments qui se joignent spontanément aux ouvriers.</p>
<p>Le Lumpenproletariat, cette lie d´individus dévoyés de toutes les classes, qui établit son quartier général dans les grandes villes est, de tous les alliés possibles, le pire. Cette racaille est absolument vénale et importune. Quand les ouvriers français écrivaient sur les maisons, à chaque révolution, l´inscription : "Mort aux voleurs !" et qu'ils en fusillaient même plus d´un, ce n´était certes pas par enthousiasme pour la propriété, mais bien parce qu´ils savaient très justement qu´il fallait avant tout se débarrasser de cette bande. Tout chef ouvrier qui emploie ces vagabonds comme gardes du corps, ou qui s´appuie sur eux, prouve déjà par là qu´il n´est qu´un traître au mouvement.</p>
<p>Les petits paysans — car les gros font partie de la bourgeoisie — sont de diverses catégories. Ou bien ce sont des paysans féodaux qui ont encore des corvées à faire pour leur noble maître. Après que la bourgeoisie a manqué à son devoir de libérer ces gens du servage, il ne sera pas difficile de les persuader qu´ils ne peuvent plus attendre leur libération que de la classe ouvrière.</p>
<p>Ou bien ce sont des métayers. Dans ce cas existe en général la même situation qu'en Irlande. Le fermage est si élevé que lorsque la récolte est moyenne, le paysan avec sa famille peut tout juste subsister, et lorsqu´elle est mauvaise il meurt presque de faim, n´est pas en état de payer le fermage et devient de ce fait totalement dépendant de la faveur du propriétaire foncier. Pour ces sortes de gens la bourgeoisie ne fait quelque chose que lorsqu´elle y est contrainte. De qui peuvent-ils donc attendre leur salut si ce n´est des ouvriers ?</p>
<p>Restent les paysans qui cultivent leur propre lopin de terre. Ceux-ci sont, le plus souvent, tellement grevés d'hypothèques qu´ils dépendent de l´usurier tout autant que le métayer du propriétaire foncier. A eux aussi il ne reste qu´un misérable salaire, et de plus tout à fait incertain, car il dépend de la bonne ou de la mauvaise récolte. Ce sont eux qui peuvent encore le moins attendre de la bourgeoisie, car ils sont précisément pressurés par les bourgeois, les capitalistes usuriers. Cependant ils sont le plus souvent très attachés à leur propriété, quoique eu réalité elle ne leur appartienne pas à eux, mais à l´usurier. On peut néanmoins les persuader qu´ils ne seront délivrés de l´usurier que lorsqu´un gouvernement dépendant du peuple transformera toutes les dettes hypothécaires en une dette unique due à l'Etat, et abaissera ainsi le taux de l´intérêt. Et cela, seule la classe ouvrière peut le réaliser.</p>
<p>Partout où dominent la grande et la moyenne propriété, les journaliers agricoles constituent la classe la plus nombreuse dans les campagnes. C´est le cas dans toute l'Allemagne du Nord et de l'Est et c´est là que les ouvriers industriels de la ville trouvent leurs alliés naturels les plus nombreux. Tout comme le capitaliste s´oppose à l´ouvrier d´industrie, le propriétaire foncier ou le gros fermier s´oppose au journalier agricole. Les mêmes mesures qui aident l´un doivent aider l´autre aussi. Les ouvriers industriels ne peuvent s´affranchir qu´en transformant le capital des bourgeois, c'est-à-dire les matières premières, les machines et les outils, les vivres nécessaires à la production, en propriété de la société, c'est-à-dire en leur propriété utilisée par eux en commun. De même les ouvriers agricoles ne peuvent être délivrés de leur terrible misère que si, avant tout, le principal objet de leur travail, la terre, est arrachée à la propriété privée des gros paysans et des seigneurs féodaux plus gros encore, transformée en propriété sociale et cultivée pour leur compte collectif par des coopératives d´ouvriers agricoles. Et ici nous en arrivons à la célèbre résolution du Congrès ouvrier international de Bâle [7] : la société a intérêt à transformer la propriété foncière en propriété collective, nationale. Cette résolution concernait surtout les pays où existe la grande propriété foncière et l´exploitation de vastes domaines, et sur ces grands domaines un seul maître et beaucoup de journaliers. Or cette situation prédomine toujours dans l´ensemble en Allemagne, et c´est pourquoi la résolution en question était particulièrement opportune pour ce pays après l'Angleterre. Le prolétariat des champs, les salariés agricoles constituent la classe où se recrutent, dans leur grande masse, les armées des souverains. C´est la classe qui, en vertu du suffrage universel, envoie maintenant an Parlement toute cette foule de féodaux et de hobereaux ; mais c´est aussi la classe qui est la plus proche des ouvriers industriels des villes, qui partage avec eux les mêmes conditions d´existence, qui est dans une misère plus profonde même que la leur. Cette classe est impuissante parce qu'elle est émiettée et dispersée ; mais le gouvernement et l'aristocratie en connaissent si bien la force cachée, qu´ils laissent à dessein dépérir les écoles afin qu´elle reste ignorante. La tâche la plus urgente et la première du mouvement ouvrier allemand est de rendre cette classe vivante et de l´entraîner dans le mouvement. Le jour où la masse des ouvriers agricoles aura compris ses propres intérêts, un gouvernement réactionnaire, féodal, bureaucratique ou bourgeois sera impossible en Allemagne.<br class='autobr' />
2</p>
<p>Les lignes qui précèdent ont été écrites il y a plus de quatre ans ; elles conservent aujourd´hui encore toute leur valeur. Ce qui était vrai après Sadowa et le partage de l'Allemagne se trouve confirmé après Sedan et la fondation du Saint-Empire allemand prussien [8]. Si infimes sont les changements que peuvent imprimer à la direction du mouvement historique, les événements "ébranlant le monde" de ce qu´on appelle la grande politique !</p>
<p>Ce que ces événements historiques peuvent par contre, c'est accélérer la rapidité de ce mouvement. Et, à cet égard les auteurs des "événements ébranlant le monde" ci- dessus ont eu involontairement des succès qu´ils n´ont certainement pas souhaités le moins du monde, mois auxquels, bon gré mal gré, ils sont obligés de se résigner.</p>
<p>La guerre de 1866 avait déjà ébranlé la vieille Prusse dans ses fondements. Il en avait déjà coûté beaucoup de peine pour ramener à la vieille discipline, après 1848, les industriels rebelles — bourgeois aussi bien que prolétaires — des provinces occidentales ; cependant on y était arrivé, et de nouveau les intérêts des hobereaux des provinces orientales et ceux de l´armée prédominaient dans l'Etat. En 1866, presque toute l'Allemagne du Nord-Ouest devint prussienne. Abstraction faite du tort moral irréparable que la couronne prussienne de droit divin s'était fait en engloutissant trois autres couronnes de droit divin, le centre de gravité de la monarchie se déplaça alors considérablement vers l'Ouest. Les cinq millions de Rhénans et de Westphaliens furent renforcés tout d´abord directement par les 4 millions, puis, indirectement, par les 6 millions d'Allemands annexés par la Confédération de l'Allemagne du Nord. Et, en 1870, s´y ajoutèrent encore les 8 millions d'Allemands du Sud-Ouest [9], de sorte que désormais, dans le "nouvel empire", aux 14 millions et demi de vieux Prussiens (des six provinces à l'Est de l'Elbe parmi lesquels il y avait en outre 2 millions de Polonais), s´opposaient les 25 millions qui avaient depuis longtemps échappé au féodalisme prussien endurci des hobereaux. Ainsi ce sont justement les victoires de l´armée prussienne qui déplacèrent toute la base de l'édifice de l'Etat prussien ; la domination des hobereaux devint de plus en plus intolérable même au gouvernement. Mais, en même temps, le développement industriel extrêmement rapide avait remplacé la lutte entre hobereaux et bourgeois par la lutte entre bourgeois et ouvriers, de sorte qu'à l´intérieur aussi les bases sociales du vieil Etat ont subi un bouleversement total. La monarchie, qui se décomposait lentement depuis 1840, avait eu pour condition fondamentale d´existence la lutte entre l´aristocratie et la bourgeoisie, lutte dans laquelle elle maintenait l'équilibre ; à partir du moment où il importait de protéger, non plus l'aristocratie contre la pression de la bourgeoisie, mais toutes les classes possédantes contre la pression de la classe ouvrière, la vieille monarchie absolue dut passer entièrement à la forme d'Etat spécialement élaborée à cette fin : la monarchie bonapartiste. J´ai analysé ailleurs (La Question du logement, 2º fasc., pp. 26 et suiv.) ce passage de la Prusse au bonapartisme [10]. Ce que je n'avais pas à faire ressortir là, mais qui est essentiel ici, c´est que ce passage fut le plus grand pas en avant que la Prusse eût fait depuis 1848, tant la Prusse était restée en arrière du développement moderne. C'était encore un Etat mi-féodal, tandis que le bonapartisme est, en tout cas, une forme moderne d'Etat qui suppose l'abolition du féodalisme. La Prusse doit donc se décider à en finir avec ses nombreux restes de féodalité, à sacrifier ses hobereaux comme tels. Naturellement, cela s´accomplit sous les formes les plus atténuées et selon le proverbe : "Qui va doucement, va sûrement". Il en fut ainsi, par exemple, pour la fameuse organisation des cercles [11]. On supprime les privilèges féodaux du hobereau individuel sur sa terre, mais c´est pour les rétablir comme privilèges de l´ensemble des grands propriétaires fonciers sur tout le cercle. La chose subsiste, seulement on la traduit du dialecte féodal dans l´idiome bourgeois. On transforme d'office le hobereau de type prussien endurci en quelque chose comme un squire anglais ; et il n'a pas tellement eu besoin de regimber, car l'un est aussi sot que l'autre.</p>
<p>C´est ainsi donc que l'étrange destinée de la Prusse voulut qu'elle achevât vers la fin de ce siècle, sous la forme agréable du bonapartisme, sa révolution bourgeoise qu'elle avait commencée en 1808-1813 et continuée quelque peu en 1848. Et si tout va bien, si le monde reste bien gentiment tranquille et si nous devenons tous assez vieux, nous pourrons peut-être voir, en 1900, que le gouvernement de Prusse a vraiment supprimé toutes les institutions féodales, que la Prusse en est arrivée enfin au point où en était la France en 1792.</p>
<p>L'abolition du féodalisme, si nous voulons nous exprimer positivement, signifie l'instauration du régime bourgeois. Au fur et à mesure que les privilèges aristocratiques tombent, la législation devient bourgeoise. Et ici nous nous trouvons au coeur même des rapports de la bourgeoisie allemande avec le gouvernement. Nous avons vu que le gouvernement est contraint d´introduire ces lentes et mesquines réformes. Mois à la bourgeoisie il présente chacune de ces petites concessions comme un sacrifice fait aux bourgeois, comme une concession arrachée à grand-peine à la couronne, concession en échange de laquelle les bourgeois devraient à leur tour accorder quelque chose au gouvernement. Et les bourgeois, quoique sachant assez bien à quoi s´en tenir là-dessus, acceptent la duperie. D´où cette convention tacite qui à Berlin est la base implicite de tous les débats au Reichstag et à la Chambre : d´une part le gouvernement, à une allure d´escargot, réforme les lois dans le sens des intérêts de la bourgeoisie, écarte les obstacles créés au développement de l´industrie par la féodalité et le particularisme des petits Etats, unifie monnaies, poids et mesures, introduit la liberté professionnelle, met avec la liberté de circulation à la disposition complète et illimitée du capital la main-d'oeuvre de l'Allemagne, favorise le commerce et la spéculation ; d'autre part, la bourgeoisie abandonne au gouvernement tout le pouvoir politique réel, vote les impôts et les emprunts, lui accorde les soldats et l'aide à donner aux nouvelles réformes une forme légale telle que le vieux pouvoir policier à l´égard des personnes mal vues du gouvernement reste intact. La bourgeoisie achète son émancipation sociale graduelle au prix d'une renonciation immédiate à son propre pouvoir politique. Naturellement, le principal motif qui rend un tel accord acceptable pour la bourgeoisie n´est pas la peur du gouvernement, mais celle du prolétariat.</p>
<p>Cependant, si lamentable que soit le comportement de notre bourgeoisie dans le domaine politique, il est indéniable que, sur le plan industriel et commercial, elle fait enfin son devoir. L´essor de l´industrie et du commerce, que nous avons signalé dans l'introduction à la deuxième édition du présent ouvrage, s'est développé, depuis, avec bien plus de force encore. Ce qui s´est produit à cet égard, depuis 1868, dans la région industrielle rhéno-westphalienne, est vraiment inouï pour l'Allemagne et rappelle l´essor des districts usiniers anglais au début de ce siècle. Et il en aura été de même en Saxe et en Haute-Silésie, à Berlin, à Hanovre et dans les villes maritimes. Nous avons enfin un commerce mondial, une vraie grande industrie, une vraie bourgeoisie moderne ; en revanche, nous avons également connu un véritable krach [12] et nous avons aussi gagné un prolétariat véritable et puissant.</p>
<p>Pour l'historien de l´avenir le grondement des canons de Spickeren, Mars-la-Tour et Sedan, et tout ce qui s'ensuit aura bien moins d´importance dans l´histoire de l'Allemagne de 1869-1874 que le développement discret, calme, mais ininterrompu du prolétariat allemand. Dès 1870, les ouvriers allemands durent affronter une rude épreuve : la provocation bonapartiste à la guerre et son effet naturel, l'enthousiasme national général en Allemagne. Les ouvriers socialistes allemands ne se laissèrent pas égarer un instant. Ils ne manifestèrent pas la moindre trace de chauvinisme national. Au milieu de l´ivresse de victoire la plus déchaînée, ils restèrent froids, exigèrent "une paix équitable avec la République française et sans annexions [13]" ; et même l'état de siège ne put les réduire au silence. Ils ne se laissèrent toucher ni par la gloire des combats, ni par les bavardages sur la "magnificence de l'empire" allemand ; leur seul but resta l'affranchissement de tout le prolétariat européen. On peut bien le dire : les ouvriers d´aucun autre pays n´ont été, jusqu'à présent, soumis à une épreuve aussi lourde, aussi brillamment subie.</p>
<p>L´état de siège du temps de guerre fut suivi des procès de Haute trahison, de lèse-majesté et d'offense aux fonctionnaires, des tracasseries policières sans cesse aggravées du temps de paix. Le Volksstaat avait, en règle générale, trois à quatre rédacteurs simultanément en prison. Les autres journaux à l'avenant. Tout orateur du Parti quelque peu connu devait, au moins une fois par an, comparaître devant les tribunaux où il était presque régulièrement condamné. Les uns après les autres, bannissements, confiscations, dispersions des réunions, tombaient comme grêle ; mais tout cela en vain. Chaque militant arrêté ou expulsé était aussitôt remplacé par un autre ; pour chaque réunion dissoute on en convoquait deux autres ; d'un lieu à l´autre, on lassa l´arbitraire policier par la persévérance et par la stricte observation des lois. Toutes les persécutions produisirent le contraire du but poursuivi ; loin de briser ou seulement de faire plier le parti ouvrier, elles lui amenèrent au contraire, sans cesse, de nouvelles recrues et renforcèrent son organisation. Dans leur lutte contre les autorités, comme contre les bourgeois individuellement, les ouvriers se montrèrent partout, intellectuellement et moralement, supérieurs à eux et prouvèrent, surtout dans leurs conflits avec les "employeurs", que ce sont eux, les ouvriers, qui sont à présent des hommes cultivés tandis que les capitalistes sont des lourdauds. Et, avec cela, ils mènent leurs luttes avec un humour qui prouve combien ils sont sûrs de leur cause et conscients de leur supériorité. Une lutte ainsi conduite, sur un terrain historiquement préparé, doit donner de grands résultats. Les succès obtenus aux élections de janvier [14] restent uniques jusqu'à présent dons l´histoire du mouvement ouvrier moderne et la stupéfaction qu´ils suscitèrent dans toute l'Europe était parfaitement justifiée.</p>
<p>Les ouvriers allemands ont, sur ceux du reste de l´Europe, deux avantages essentiels. Premièrement, ils appartiennent au peuple le plus théoricien de l´Europe et ils ont conservé le sens théorique qui a si complètement disparu chez ceux qu´on appelle les gens "cultivés" en Allemagne. S´il n´y avait pas eu précédemment la philosophie allemande, en particulier celle de Hegel, le socialisme scientifique allemand — le seul socialisme scientifique qui ait jamais existé — n'eût jamais été fondé. Sans le sens théorique parmi les ouvriers, ce socialisme scientifique ne se serait jamais aussi profondément ancré en eux. Et ce qui prouve quel avantage infini c'est là, c´est d´une part l'indifférence à l´égard de toute théorie, une des causes principales du peu de progrès du mouvement ouvrier anglais, malgré l´excellente organisation des divers syndicats, et d´autre part le désordre et la confusion provoqués par le proudhonisme dans sa forme initiale chez les Français et les Belges, dans sa forme caricaturée dans la suite par Bakounine chez les Espagnols et les Italiens.</p>
<p>Le second avantage c´est que chronologiquement les Allemands sont venus dans le mouvement ouvrier à peu près les derniers. De même que le socialisme allemand théorique n'oubliera jamais qu´il s'est élevé sur les épaules de Saint-Simon, de Fourier et d'Owen, trois hommes qui, malgré toutes leurs idées chimériques et leurs vues utopiques, comptent parmi les plus grands cerveaux de tous les temps et ont anticipé génialement d´innombrables choses dont nous démontrons à présent scientifiquement la justesse — de même le mouvement ouvrier allemand pratique ne doit jamais oublier qu´il s´est développé sur les épaules du mouvement anglais et français, qu´il a pu simplement profiter de leurs expériences chèrement acquises et éviter maintenant leurs erreurs, alors inévitables pour la plupart. Sans le passé des trade-unions anglaises et des luttes politiques ouvrières françaises, sans l'impulsion gigantesque donnée particulièrement par la Commune de Paris, où en serions-nous aujourd´hui ?</p>
<p>Il faut reconnaître que les ouvriers allemands ont su profiter des avantages de leur situation avec une rare intelligence. Pour la première fois, depuis qu´il existe un mouvement ouvrier, la lutte est menée dans ses trois directions — théorique, politique et économique pratique résistance contre les capitalistes) — avec harmonie, cohésion, et méthode. C´est dans cette attaque concentrique, pour ainsi dire, qu´est la force invincible du mouvement allemand.</p>
<p>D´une part, en raison de leur position avantageuse, de l´autre, par suite des particularités insulaires du mouvement anglais et de la violente répression du mouvement français, les ouvriers allemands sont pour le moment placés à l´avant-garde de la lutte prolétarienne. On ne saurait prédire combien de temps les événements leur laisseront ce poste d´honneur. Mais tant qu´ils l'occuperont, ils rempliront leur devoir comme il convient, il faut l´espérer. Pour cela ils devront redoubler d'efforts dans tous les domaines de la lutte et de l´agitation. Ce sera en particulier le devoir des chefs de s´éclairer de plus en plus sur toutes les questions théoriques, de se libérer de plus en plus de l´influence de la phraséologie reçue, qui appartient à la conception du monde du passé et de ne jamais oublier que le socialisme, depuis qu´il est devenu une science, veut être pratiqué comme une science, c´est-à-dire étudié. Il importera donc de répandre avec un zèle accru parmi les masses ouvrières, la compréhension ainsi acquise et de plus en plus claire et de consolider de plus en plus l´organisation du Parti et celle des syndicats. Quoique les voix socialistes exprimées en janvier représentent déjà une assez belle armée, elles sont bien loin encore de constituer la majorité de la classe ouvrière allemande ; et, si encourageants que soient les succès de la propagande parmi la population rurale, il reste encore infiniment à faire précisément sur ce terrain. Il ne s'agit donc pas de relâcher le combat ; il faut, au contraire, arracher à l'ennemi une ville, une circonscription électorale après l'autre ; mais, avant tout, il s'agit maintenir le véritable esprit international qui n'admet aucun chauvinisme patriotique et qui salue avec joie tout nouveau progrès du mouvement prolétarien, de quelque nation qu'il provienne. Si les ouvriers allemands continuent à agir ainsi, je ne dis pas qu'ils marcheront à la tête du mouvement — il n'est pas dans l'intérêt du mouvement que les ouvriers d'une seule nation quelconque marchent à sa tête — mais il occuperont une place honorable sur la ligne de combat ; et ils seront armés et prêts, lorsque des épreuves d'une dureté inattendue ou bien de grands événements exigeront d'eux encore plus de courage, de décision, d'énergie.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] W. Zimmermann : Allgemeine Geschichte des großen Bauernkrieges, t. 1-3, Stuttgart (1841-1843).</p>
<p>[2] Il s'agit de l'Assemblée nationale élue en 1848 et connue sous le nom de Parlement de l'Eglise Saint-Paul.</p>
<p>[3] Les luttes de classes en France de 1848 à 1850.</p>
<p>[4] En 1866 fut fondée la Confédération de l'Allemagne du Nord qui groupait autour de la Prusse le Schleswig-Holstein, le Hanovre, la Hesse électorale, le Nassau et Francfort. Par contre la Bavière, le Wurtemberg, le Bade et une partie de la Hesse-Darmstadt restaient en dehors de la Confédération.</p>
<p>[5] Allusion à l'annexion par la Prusse du Hanovre, de la Hesse électorale et du duché de Nassau.</p>
<p>[6] Il était impossible de fonder la moindre entreprise industrielle sans obtenir au préalable une autorisation du gouvernement.</p>
<p>[7] IV° Congrès de l'Association ouvrière internationale (1869).</p>
<p>[8] Pastiche humoristique de l'ancienne dénomination : Saint-Empire romain germanique.</p>
<p>[9] A la suite des victoires remportées au début de la guerre de 1879, le Bade, la Hesse, la Bavière et le Wurtemberg se joignirent à la Confédération de l'Allemagne du Nord qui, à partir du 15 novembre, s'appela Confédération allemande. Cette appellation fut transformée le 9 décembre en celle d'Empire allemand, lequel fut proclamé le 18 janvier 1871 à Versailles.</p>
<p>[10] La Question du logement, Editions sociales, Paris, 1969, pp. 75-76.</p>
<p>[11] L'ordonnance sur l'organisation des cercles du 13 décembre 1872 était une réforme administrative qui tendait à mettre fin au régime féodal au niveau des cantons. En réalité ce sont les anciens titulaires des fonctions administratives qui occupèrent les nouveaux postes.</p>
<p>[12] La crise économique de 1873.</p>
<p>[13] Mot d'ordre qui apparaît dès le 21 septembre 1870 dans le Volksstaat, organe dirigé par W. Liebknecht du Parti ouvrier social-démocrate, fondé en 1869, dit d'Eisenach.</p>
<p>[14] Aux élections au Reichstag du 10 janvier 1874, les socialistes d'Allemagne obtinrent 352 000 voix et 9 élus dont Bebel et Liebknecht qui étaient en prison.</p>
<p><a href="http://www.marxists.org/francais/marx/works/1850/00/fe1850.htm" class="spip_out" rel="external">Lire ici le texte</a></p></div>
Comment comprendre que la Révolution française, amoureuse de la liberté, bascule dans « la Terreur » ?
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<p>Comment comprendre que la Révolution française, amoureuse de la liberté, bascule dans « la Terreur » ? <br class='autobr' />
Tout d'abord, il importe de remarquer que la terreur a débuté par celle des armées de la noblesse française alliée aux royautés d'Europe et à l'Angleterre. C'est la première terreur. Elle est illustrée par une proclamation fameuse : le manifeste de Brunschvig qui affirme que quiconque se sera saisi des biens de la noblesse et du clergé, les aura brûlés, les aura pris, sera brûlé à la (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique29" rel="directory">3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires</a>
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<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Comment comprendre que la Révolution française, amoureuse de la liberté, bascule dans « la Terreur » ?</h2>
<p>Tout d'abord, il importe de remarquer que la terreur a débuté par celle des armées de la noblesse française alliée aux royautés d'Europe et à l'Angleterre. C'est la première terreur. Elle est illustrée par une proclamation fameuse : le manifeste de Brunschvig qui affirme que quiconque se sera saisi des biens de la noblesse et du clergé, les aura brûlés, les aura pris, sera brûlé à la broche par la contre-révolution sociale des féodaux d'Europe.</p>
<p>Ensuite, il y a la terreur de la contre-révolution en France même, celle des nobles, du clergé, de la réaction des villes et des campagnes, celle de la Vendée notamment. On les oublie aisément du fait de la politique de terreur de la révolution elle-même mais cette dernière ne s'explique que parce que la révolution française est prise à la gorge par la contre-révolution, ses émissaires sont fréquemment assassinés, ses armées sont attaquées et la menace est claire : si la contre-révolution sociale féodale et royale réussit, le peuple révolutionnaire sera mis à la broche !!!</p>
<p>Il faut rappeler que la révolution sociale et politique, loin d'être d'abord violente contre ses ennemis a été très magnanime. Elle a prié la royauté de comprendre le peuple. Elle a cru ses promesses. Elle n'a pas emprisonné ses ennemis et les a laissés fuir le pays. Elle a cru aux promesses de ceux qui restaient. Elle n'a pas systématiquement saisi tous les biens de l'ancien régime. Elle a bien traité la famille royale et a cru à sa bonne foi.</p>
<p>Ce n'est qu'en voyant que la royauté jouait le jeu des puissances féodales de l'Europe, qu'en voyant que le roi s'enfuyait, qu'en voyant que les nobles et le clergé comptaient renverser la révolution par la violence et la guerre que le peuple travailleur a été pris d'une nouvelle insurrection, appelée à tort jacobine. Les jacobins n'étaient que l'un des partis qui a surfé sur cette deuxième révolution sociale et politique française, celle de 1793. Quand elle a commencé, la contre-révolution avait déjà bel et bien démontré toute la violence de sa propre terreur.</p>
<p>Ensuite, il faut bien comprendre que, au sein des personnels de la révolution, il y a deux ailes différentes, l'une exprimant les intérêts de la bourgeoisie et l'autre ceux du petit peuple travailleur, des bras nus, des sans culottes, des femmes révolutionnaires, des pauvres, des domestiques, des ouvriers, etc. Par moment, les deux peuvent sembler unies derrière des personnages comme Danton, Robespierre, Barrère, Collot d'Herbois, Billaud-Varenne, Couthon, Fouquier de Tinville, Vadier, Saint-Just, Baudot, Lebas, Vouland, Dupin, Fayau, Baraillon…</p>
<p>. Mais, assez vite, il devient clair que la grande bourgeoisie qui se cache derrière ces personnages ne fait que surfer sur l'élan révolutionnaire pour en finir avec les ennemis de la révolution, mais qu'elle ne souhaite qu'une seule chose : arrêter cet élan révolutionnaire qui menace tous les riches, y compris la bourgeoisie. En particulier, cette bourgeoisie révolutionnaire, capable parfois ou par la voix de certains de ses dirigeants, de suivre en paroles les élans populaires, veut quand même en finir avec la montée révolutionnaire, avec l'auto-organisation des masses pauvres, avec les comités de piques, avec les organisations révolutionnaires de femmes, avec l'armement des plus démunis, avec leurs dirigeants politiques. Les militants révolutionnaires, dirigeants du peuple travailleur avaient pour noms : Chalier, Dolivier, Théophile Leclerc, Jacques Roux, Varlet, Sylvain Maréchal, Claire Lacombe, Pauline Léon, Olympes de Gouges, Théroigne de Méricourt, Marat, Babeuf… <a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?breve1059">Lire la suite</a></p>
<p>Un des moyens va être de détourner l'insurrection sociale qui revendique de plus en plus sur le terrain revendicatif et économique comme politique de la classe opprimée, en les lançant sur la déchristianisation. C'est l'une des origines de la Terreur.</p>
<p>Ensuite, ces dirigeants bourgeois vont offrir comme proie afin de les calmer les otages de la révolution qui sont dans ses prisons. Elle va lui proposer de les juger, de les condamner et de les tuer, mais se gardera de réellement donner au peuple opprimé les moyens de diriger eux-mêmes toute la machine d'Etat qui va ainsi envoyer à la mort quelques ennemis ou quelques innocents. Cette répression violente, qui va finir par des condamnations en mort en masse, au fur et à mesure qu'il s'avère que la révolution recule face à la contre-révolution, et que le peuple s'indigne des trahisons dans les rangs de la bourgeoisie révolutionnaire ou de l'appareil d'Etat bourgeois, les machines à tuer vont devenir un moyen sanglant de calmer le peuple qui gronde et dénonce la trahison de ses propres dirigeants.</p>
<p>Ensuite, la bourgeoisie révolutionnaire, incapable de réellement satisfaire les aspirations des plus exploités et opprimés sans nuire aux intérêts politiques et sociaux de la grande bourgeoisie qu'ils ne cessent de défendre y compris pour les Robespierre, Danton et autres, va étendre ses condamnations à mort et ses assassinats aux dirigeants politiques adverses, les girondins et aussi aux dirigeants politiques du peuple travailleur, tous accusés de participer à une trahison générale de la révolution. La Terreur d'Etat commence alors à frapper directement le peuple travailleur lui-même.</p>
<p>Confondre l'élan citoyen révolutionnaire de 1793 qui veut s'en prendre à tous les profiteurs, à tous les trompeurs, à tous les exploiteurs et oppresseurs, avec la terreur d'Etat des dirigeants bourgeois qui surfent sur la révolution sociale dont ils font semblant d'accepter les objectifs, c'est ne rien comprendre non seulement à la terreur mais à la révolution française elle-même.</p>
<p>Ce n'est qu'à ses débuts que la révolution a cru n'être qu'un seul mouvement, aux mains d'un seul peuple unifié sur les moyens et sur les buts. Cette lune de miel entre bourgeoisie révolutionnaire et peuple travailleur n'a pas duré un an. Elle s'est rapidement terminé dans le sang, les dirigeants de la bourgeoisie montrant rapidement qu'ils ne craignaient pas de tirer eux-mêmes sur des manifestations révolutionnaires en plein Paris !</p>
<p>Quand certains auteurs discutent de « la Terreur », en bien comme en mal, comme s'il ne s'agissait pas de trois terreurs différentes et même opposées, l'une réactionnaire, nobiliaire, cléricale et des Etats européens, la deuxième de la bourgeoisie révolutionnaire et de son Etat, et enfin la troisième terreur, celle du peuple travailleur, ne veulent surtout pas discuter des bases sociales de cette épisode sanglant, des raisons réelles, politiques et sociales, de cette situation, et surtout des buts très divergents de ces trois forces sociales pour entrer dans une phase violente.</p>
<h2 class="spip">La terreur menée par le peuple travailleur révolutionnaire</h2>
<p>Marat :</p>
<p>« Il n'y a que les cultivateurs, les petits marchands, les artisans et les ouvriers, les manœuvres et les prolétaires, comme les appellent les aristocrates, qui pourront former un peuple libre. » Et l'Ami du Peuple rêve d'opposer une authentique classe prolétarienne aux aristocrates qui combattent la Révolution et aux bourgeois riches et opulents qu'il accuse de la compromettre avant de la trahir. « Nous ne nous laisserons plus endormir par les bourgeois comme nous l'avons fait jusqu'à présent » (25 mars 1791). Mais s'il dénonce dans l'inégalité politique et matérielle la source de la servitude plébéienne, Marat ne sait que vitupérer les accapareurs et attaquer les profiteurs de la misère. II n'a ni doctrine de lutte des classes, ni système précis de moyens et d'objectifs.</p>
<p>« Bourgeois et bras nus » de Daniel Guérin :</p>
<p>« Ceux que leurs adversaires affublèrent du nom d' « enragés » : Jacques Roux, Théophile Leclerc, Jean Varlet, furent en 1793 les interprètes directs et authentiques du mouvement des masses ; ils furent, comme n'hésita pas à l'écrire Karl Marx, « les représentants principaux du mouvement révolutionnaire ». A ces trois noms doit être attaché celui de Gracchus Babeuf. »</p>
<p>À partir de 1791, lorsque le massacre du Champ-de-Mars (17 juillet) par Jean Sylvain Bailly eut fait mitrailler le peuple, les militants des sections parisiennes firent de leur costume un manifeste politique contre le régime de monarchie constitutionnelle censitaire.</p>
<p>Quelques journalistes surent coller à ce peuple combattant et révolutionnaire : Jean-Paul Marat et son Ami du peuple, dans un tout autre registre, Jacques-René Hébert et son Père Duchesne, mais aussi Jacques Roux et son groupe les Enragés. Ils en furent longtemps les porte-paroles, plus que les guides, incontestés. Les sans-culottes se rassemblaient, d'une part, dans les assemblées des sections et, d'autre part, dans les clubs. Les assemblées des sections, organismes de la vie de quartier institués dès 1790, n'accueillaient en principe que les citoyens actifs ; cependant, le rôle primordial joué par nombre d'ouvriers et petits artisans, ainsi que le fait qu'ils étaient restés armés depuis 1789, leur donna voix au chapitre. Les clubs surtout — club des Cordeliers, club de l'Évêché, Société fraternelle des deux sexes, Club helvétique — furent l'instrument dont les sans-culottes se servirent pour influencer la vie politique. Le club de l'Évêché, issu des Cordeliers, joua un rôle important dans la préparation du 10 août, jour de la prise des Tuileries et de la chute du trône. À partir de septembre 1792, le club des Jacobins s'ouvrit aux citoyens les plus pauvres : il devint dès lors le plus important des lieux de réunion pour les sans-culottes.</p>
<p>Ceux-ci manifestaient leurs revendications par des pétitions des sections présentées aux assemblées (Législative, puis Convention) par des délégués ; il y eut ainsi une succession de pétitions réclamant l'arrestation des chefs girondins avant l'insurrection du 31 mai au 2 juin. L'insurrection, la « journée », était le second moyen d'action. La violence armée fut un recours fréquent du 10 août 1792 aux vaines émeutes de germinal et prairial an III. Les émeutiers, appuyés par les canons de la garde nationale à laquelle ils appartenaient, venaient montrer leur force menaçante pour obtenir gain de cause. De leur détermination et de la capacité de résistance du pouvoir politique dépendait évidemment le succès de la tentative : réel le 10 août ou le 2 juin, il fut nul durant la période de la Convention thermidorienne.</p>
<p>Avec la mise en place, en 1792 et 1793, des comités de surveillance, les sans-culottes eurent un troisième moyen de pression sur la politique : la police et les tribunaux reçurent par milliers les dénonciations des traîtres et conspirateurs supposés. Pour l'efficacité de la Terreur, la surveillance révolutionnaire exercée par les sans-culottes était indispensable. Celle-ci abolie par la Convention thermidorienne, vint le moment où les sans-culottes, privés du club des Jacobins, désarmés, fichés et suivis par une police remarquablement infiltrée, durent abandonner leur pouvoir de pression. La République ne serait plus ni sauvée ni dirigée par leur colère, mais par les militaires.</p>
<p>Les 48 sections de Paris qui, dans le cadre de la Commune, constituèrent les foyers mêmes du nouveau pouvoir populaire, avaient une origine beaucoup plus récente. A l'occasion de l'élection en deux degrés aux Etats-généraux, le ministre de le Louis XVI, Necker, avait découpé Paris en 60 districts (…) Cette opération avait pour but d'affaiblir, en le divisant, l'esprit révolutionnaire de la capitale. (…) Au lendemain du 14 juillet, la subdivision de Paris en 60 bureaux de vote qui, à l'origine devaient se réunir une seule et unique fois, fut rendue permanente. Plus tard, ceux-ci furent remplacés par 48 sections. A la veille du 10 août 1792, les sections arrachèrent à l'Assemblée le droit de se réunir en permanence ; et après le 10 août non plus seulement ceux qui payaient le « cens » mais tous les citoyens y furent admis. (…) Nous voyons les premiers symptômes de dualité de pouvoirs dès juillet 1789. A l'orée de la Révolution, il y a dualité de pouvoirs non seulement entre le roi et l'Assemblée nationale, mais déjà entre l'Assemblée nationale, interprète des volontés de la haute bourgeoisie, et la Commune de Paris, cette dernière s'appuyant sur les couches inférieures du tiers état de la capitale. (…) La dualité de pouvoirs se manifesta d'une façon beaucoup plus accusée à l'occasion de l'insurrection du 10 août 1792. Dès la seconde quinzaine de juillet, les sections avaient nommé des délégués qui s'étaient réunis à l'Hôtel de Ville. (…) Le 10 août, l'assemblée des sections se substitua à la Commune légale et se constitua en Commune révolutionnaire. Celle-ci se présenta face à l'Assemblée bourgeoise comme l'organe de la volonté populaire. (…) Mais la dualité de pouvoirs est un fait révolutionnaire et non constitutionnel. Elle peut durer un certain temps, mais pas très longtemps. (…)</p>
<p>Tôt ou tard, l'un des pouvoirs finit par éliminer l'autre. (…) « La dualité de pouvoirs est, en son essence, un régime de crise sociale : marquant un extrême fractionnement de la nation, elle comporte, en potentiel ou bien ouvertement, la guerre civile. » Au lendemain du 10 août, les pouvoirs de la Commune révolutionnaire de Paris et ceux de l'Assemblée s'équilibrèrent un instant. Cette situation qui provoqua une crise politique aiguë, ne dura que quelques semaines. L'un des deux pouvoirs dut finalement s'effacer devant l'autre, et ce fut la Commune. Au lendemain du 10 août 1792, les pouvoirs de la Commune révolutionnaire de Paris et ceux de l'Assemblée s'équilibrent un instant. Cette situation, qui provoqua une crise politique aigüe, ne persista que quelques semaines. La Commune eut le dessous. Le 31 mars 1793, la dualité de pouvoirs prit de nouveau une forme ouverte. Comme au 10 août, une Commune révolutionnaire s'était substituée à la Commune et, face à la Convention et à son Comité de Salut public, elle avait fait figure de nouveau pouvoir. Mais la dualité ne dura cette fois, que l'espace d'un matin. Le pouvoir officiel s'empressa de faire rentrer dans le néant la Commune insurrectionnelle. Après la chute des Girondins, la lutte entre la Convention et la Commune, entre le pouvoir borugeois et le pouvoir des masses, continua sourdement. Elle prit, à nouveau, un caractère aigu, en novembre 1793, lorsque la Commune, se substituant à la Convention, entraîna le pays dans la campagne de déchristianisation et imposa à l'Assemblée le culte de la Raison.</p>
<p>La bourgeoisie riposta en rognant les pouvoirs de la Commune qui, par le décret du 4 décembre, fut étroitement subordonnée au pouvoir central. En février-mars 1794, la lutte se raviva entre les deux pouvoirs. Celui issu des masses fut, alors, d'avantage représenté par les sociétés populaires des sections, groupées en un comité central, que par la Commune elle-même. Mais les dirigeants de cette dernière, sous la pression populaire, eurent, à deux reprises, avant la chute des hébertistes, avant celle de Robespierre, de vélléités de coup d'Etat. Ce fut le chant du cygne de la dualité de pouvoirs. La bourgeoisie accusa les partisans de la Commune de vouloir « avilir la représentation nationale » et elle brisa le pouvoir populaire, donnant ainsi le coup de grâce à la Révolution. (…) Du moment où la bourgeoisie se mettait en travers du torrent populaire, elle devait se forger une arme lui permettant de résister à la pression des bras nus : le renforcement du pouvoir central. Le synchronisme des dates – cette fois encore – est frappant : le décret sur la liberté des cultes est du 6 décembre (1793) ; le grand décret par lequel furent mis définitivement en place les premiers éléments d'un pouvoir central fort, est du 4 décembre. On assiste à une étape de la formation de la machine de l'Etat par laquelle la bourgeoisie va asservir le prolétariat. L'Etat centralisé, bureaucratique et policier, « cet effroyable corps parasite qui enveloppe le corps de la société française et en bouche tous les pores » (selon Marx dans « Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, 1852) (…). L'une des raisons pour lesquelles l'évolution que l'on va retracer a été mal comprise provient sans doute de ce que le régime de 1793 a confondu, sous les divers noms de « dictature de salut public », « dictature montagnarde », « dictature jacobine », « gouvernement révolutionnaire », deux sortes de contrainte : d'une part, un pouvoir populaire, démocratique, décentralisé, propulsé du bas vers le haut, celui des sans culottes en armes, groupés dans leurs sections, leurs comités révolutionnaires, leurs clubs, leurs communes, exigeant à l'occasion de revers extérieurs le châtiment impitoyable de l'ennemi intérieur ; d'autre part, une dictature bourgeoise, autoritaire, centralisée, propulsée du haut vers le bas et dirigée certes contre les résidus de l'Ancien Régime, mais aussi, et de plus en plus, contre les bras-nus. (…)</p>
<p>Le décret du 4 décembre stipulait, par ailleurs, que les comités révolutionnaires relèveraient directement et sans aucun intermédiaire du Comité de sureté générale. Ils devenaient des organes subalternes de police, des rouages d'Etat. Les communes, dans toute l'étendue de la France, et, du même coup, leurs sociétés populaires, leurs comités révolutionnaires, se virent interdire toutes relations directes entre eux, toute réunion dite centrale englobant plusieurs localités ou plusieurs départements. (…) Dans le décret du 4 décembre, un article entier leur fut consacré : « Tout congrès ou réunions centrales établis, soit par les représentants du peuple, soit par les sociétés populaires, sous quelque dénomination qu'ils puissent avoir sont révoqués et expressément défendus par ce décret, comme subversifs de l'unité d'action du gouvernement, et tendant au fédéralisme. » (…) Les militants d'avant-garde ne se méprirent pas sur le sens du renforcement du pouvoir central, dont les premiers signes s'étaient manifestés dès l'été 1793. Ils comprirent que le gouvernement fort qui, peu à peu, s'établissait avait une pointe dirigée contre l'avant-garde populaire. Les enragés, les premiers, avaient dénoncé l'évolution qui se dessinait. Le 4 août, Leclerc avait commenté en ces termes la proposition de Danton d'ériger le Comité de Salut public en Comité de gouvernement : « Je ne vois, dans cette masse de pouvoirs réunis dans le Comité de salut public, qu'une dictature effrayante. » Les enragés constataient avec stupeur que la Terreur, dont ils avaient tant de fois réclamé l'institution n'était plus la la terreur par en bas mais une terreur par en haut qui broyait indistinctement la contre-révolution et la révolution militante. Les hébertistes, qui voyaient le Conseil exécutif, où ils étaient influents, réduit par la dictature à un rôle subsidiaire, avaient aperçu, eux aussi, le danger, et l'avaient dénoncé. (…) Opposer le Conseil exécutif au Comité de Salut public, c'était mal poser la question : la vraie rivalité n'était pas tant entre ces deux organismes qu'entre le pouvoir central (Convention et Comité de Salut public) et la Commune, entre le pouvoir bourgeois et le pouvoir populaire. Si l'on voulait achever d'écraser les royalistes de l'intérieur et de l'extérieur, si l'on voulait que cette contrainte ne servît pas, en même temps, contre les masses, il eût fallu se délivrer pour de bon du mythe de la « représentation », ressusciter la Commune insurrectionnelle du 10 août 1792 et du 31 mai 1793. Mais il y manquait encore bien des conditions telles que, entre autres, l'existence non seulement à Paris, mais aussi dans tout le pays, d'une avant-garde suffisamment nombreuse, différenciée et consciente. »</p>
<p>Daniel Guérin dans « La révolution française et nous » :</p>
<p>« Un phénomène caractéristique de toutes les révolutions consiste dans la coexistence momentanée de deux formes antagonistes de pouvoir politique. La dualité de pouvoirs, bien qu'encore relativement embryonnaire, se manifesta, avec une certaine netteté déjà, au cours de la Révolution française. (…) Nous voyons les premiers symptômes de ce phénomène apparaître dès juillet 1789. A l'orée de la révolution, il y a dualité de pouvoirs non seulement entre le roi et l'Assemblée nationale, mais déjà entre l'Assemblée nationale, interprète des volontés de la haute bourgeoisie, et la Commune de Paris, cette dernière s'appuyant sur les couches inférieures du tiers-état de la capitale. Le second pouvoir, émanation directe du peuple, ne traitait pas seulement le parlement d'égal à égal, il lui parlait à peine né sur le ton de protection (…). La dualité de pouvoirs se manifesta de façon beaucoup plus accusée à l'occasion de l'insurrection du 10 août 1792. Dès la seconde quinzaine de juillet, les sections avaient nommé des délégués qui s'étaient réunis à l'Hôtel de ville. Le 10 août, l'assemblée des sections se substitua à la Commune légale et se constitua en Commune révolutionnaire. »</p>
<p>« Jacques Roux prononça, dans sa petite église, son premier « prêche civique » : il célébrait le « triomphe des braves parisiens sur les ennemis du bien public ». Il fut fort applaudi par ses paroissiens et par la garde nationale, mais ses supérieurs commencèrent à s'inquiéter. Il y avait de quoi, car il n'était qu'à ses débuts de révolutionnaire, et il montra bientôt des dispositions remarquables à cet égard. Après la nuit du 4 août, il ne craignit pas de prêcher au prône « la doctrine dangereuse que les terres appartenaient à tous également », et il participa probablement, en avril 1790, à la mise à sac des châteaux de Boisroches et Saint-Georges des Agoûts. Il fut révoqué, frappé d'interdit par son évêque, et sa tête fut mise à prix : il dut s'enfuir, et on perd sa trace jusqu'à la fin de l'année. Il réapparut à Paris, aux club des Cordeliers, puis à l'église de Saint-Sulpice, où, bien que toujours soumis à interdit, il prêta serment à la Constitution en ces termes : « Je jure donc, messieurs, en présence du ciel et de la terre, que je serai fidèle à la Nation, à la loi et au Roi, qui sont indivisibles. J'ajouterai même que je suis prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour le soutien d'une révolution qui a déjà changé, sur la surface du globe, le sort de l'espèce humaine en rendant les hommes égaux entre eux, comme ils le sont de toute éternité devant Dieu. »<br class='autobr' />
Il fut finalement nommé vicaire à Saint-Nicolas des Champs, dans la section des Gravilliers. Ses prêches enflammés, qui défendaient systématiquement les droits des petites gens, le rendirent fort populaire. En mai 1792, suite aux premières défaites de la campagne militaire, il fit imprimer un discours, qu'il avait prononcé à Notre-Dame, et qui fut vendu au profit des pauvres : on y trouve, seize mois avant la Terreur, des idées et des principes qui présideront à la mise en place du régime ultra-répressif de l'automne 93 . « Désarmez les citoyens tièdes et suspects, mettez à prix la tête des émigrés conspirateurs et des tyrans couronnés qui sont armés contre notre liberté. Prenez en otage les femmes, les enfants des traîtres à la patrie, qu'ils répondent des événements de la guerre, qu'enchaînés ils soient exposés les premiers au feu de l'ennemi ou plutôt au premier fer des assassins qu'ils auront recrutés, que les maisons de ces lâches habitants qui ont livré nos places fortes soient rasées et démolies. » La guerre y est déclarée aux riches en faveur des pauvres : « Une nation qui a secoué le joug de la tyrannie doit se roidir contre les coups redoutables de l'aristocratie de la fortune. Elle ne doit pas souffrir que des hommes profondément corrompus dévorent les propriétés, les manufactures, le commerce, la liberté. Qu'ils sucent, goutte à goutte, le sang du citoyen, et qu'ainsi par d'indignes trafics ils préparent le retour à la servitude. » Il faut décréter la peine de mort contre les accapareurs, les faux-monnayeurs, interdire l'exportation de denrées alimentaires… Jacques Roux était en avance sur son temps, et fort écouté dans les milieux populaires. Aussi après le 10 août, où il combattit sans doute dans les rangs des insurgés, fut-il élu par sa section au tribunal extraordinaire du 17 août, destiné à juger les royalistes. Toutefois son élection fut cassée du fait de sa prêtrise, et il semble en avoir conçu beaucoup d'amertume. Il essaya de se rattraper au moment des élections à la Convention, mais il s'y prit si mal (il fit circuler de fausses lettres de recommandation en sa faveur et des bulletins à son nom) qu'il fut dénoncé comme intrigant et ne recueillit que trois voix… Il échoua de même lors des élections départementales, mais sa section l'envoya finalement siéger au Conseil Général de la Commune. Chargé, en tant que membre de la municipalité, d'assister à l'exécution de Louis XVI, il fit preuve face au roi déchu et condamné d'une grande dureté, qui lui fut reprochée par la suite : il n'est pas prouvé qu'il refusa de recevoir le testament que Louis XVI avait écrit dans la nuit précédant son exécution, ni qu'il prononça la fameuse phrase : « Je ne suis chargé que de vous conduire à l'échafaud » (bien qu'il s'en soit vanté plus tard, c'est probablement un détail inventé), mais il est bien attesté qu'il se montra d'une brutalité telle que plusieurs témoins, même très hostiles à Louis XVI, en furent choqués. C'est probablement pour cette raison que la Commune tenta de le chasser par un vote épuratoire défavorable dès le 14 février. La section des Gravilliers dut faire pression sur le Conseil pour que son député soit maintenu en fonction.<br class='autobr' />
La crise économique qui s'amplifiait poussait Roux à accumuler les réclamations proprement politiques : il demandait donc inlassablement, dans les journaux et dans des pétitions auprès des autorités, la taxation des produits de première nécessité, la réglementation des prix par le gouvernement, la peine de mort pour les accapareurs. Il préconisait même des greniers publics et une nationalisation de la vente des subsistances. Fut-il le meneur des journées de février où éclatèrent les troubles du sucre ? Il n'est pas prouvé qu'il ait organisé le pillage des épiceries, mais il est certain qu'il y était favorable : il affirma après coup que « les épiciers n'ont fait que restituer au peuple ce qu'ils lui faisaient payer beaucoup trop cher depuis longtemps. » Il ne regrettait qu'une chose, qu'il n'y ait pas eu de têtes coupées… Les Conventionnels n'apprécièrent pas cette déclaration, la Commune non plus : on avait frôlé la guerre civile en février, les gouvernants le savaient et ils commençaient à comprendre que Roux était dangereux.<br class='autobr' />
Il joua malgré tout un rôle important le 31 mai et le 2 juin, non seulement en entraînant les Gravilliers dans l'insurrection, mais aussi en « relevant l'esprit public » de la section du Finistère, qui avait failli manquer à l'appel au dernier moment. Du coup, la Commune lui demanda de rédiger l'adresse qui réclamait à la Convention l'arrestation des vingt-deux Girondins.<br class='autobr' />
Mais il se méfiait des Montagnards qu'il jugeait trop timides sur le plan économique. Entouré d'un petit groupe de militants qu'on commençait à appeler les « Enragés », il multiplia, dans des affiches, aux Cordeliers, parfois aussi au Club des Républicaines Révolutionnaires, les attaques contre le gouvernement : il fut si violent qu'il effraya Marat lui-même et gagna la haine féroce de Robespierre. Le 23 juin, jour de l'acceptation de la Constitution, il tenta de forcer la Convention à insérer dans le nouveau texte un article spécial précisant que « la liberté ne consiste pas à affamer ses semblables. » Mais lorsqu'à la tête d'une délégation des Cordeliers et de la Société Révolutionnaire des Gravilliers, il présenta une pétition dans ce sens à l'Assemblée, Robespierre l'interrompit et le fit chasser. Le 25 juin, il revint à la charge, bravant l'Incorruptible : il avait même, la veille, tenté sans grand succès de rallier les Jacobins… Le texte qu'il présentait aux députés est passé à l'histoire sous le nom de « Manifeste des Enragés [1] ». Y sont résumées les idées qu'il avait toujours défendues : la première lutte est celle des pauvres contre les riches, les mots de Liberté, d'Egalité, de Fraternité sont des fantômes pour qui a faim, le droit naturel autorise les malheureux à reprendre par la force le nécessaire dont les riches les privent. Roux réclamait donc à nouveau la peine de mort contre les accapareurs et les agioteurs (il voulait l'inscription dans la Constitution de cette peine), la taxation des denrées, l'interdiction de la vente du numéraire, le cours forcé de l'assignat, l'impôt progressif. Il soulignait aussi la nécessité du maintien de la démocratie directe au niveau des sections et de la surveillance du gouvernement par les électeurs. La répression violente, qu'on n'appelait pas encore la Terreur, devait être appliquée strictement au niveau économique : l'instrument devait en être une force spécifique, une armée révolutionnaire… Ces idées allaient être progressivement adoptées par le gouvernement révolutionnaire, mais à l'été 93, revendiquées en bloc au lendemain de l'acceptation de la Constitution, elles effrayèrent tout le monde, y compris les plus progressistes des Conventionnels. Par ailleurs, Jacques Roux allait très loin, une fois encore, dans la critique du régime : il dénonçait la faiblesse de la Constitution, préconisait son rejet et parlait de « crime de lèse-nation » de la part de ses rédacteurs… La Montagne, en entendant ces mots, se mit à « mugir » [2] : le côté gauche de l'Assemblée fit obstruction, Legendre désavoua Roux au nom des Cordeliers, Thuriot l'accusa de servir des intérêts royalistes. Collot d'Herbois, qui présidait la séance, eut de la peine à rétablir le calme et fit au malheureux pétitionnaire une réponse sanglante. Robespierre intervint pour déclarer que les sectionnaires avaient été trompés par leur meneur, dont il dénonça « l'intention perfide » : du coup, certains membres de la délégation des Gravilliers qui accompagnaient Roux prirent peur et se rétractèrent, déclarant courageusement : « notre religion a été surprise : ce n'est pas là la pétition qu'on nous avoit lue et à laquelle nous avions donné notre adhésion. » Roux se retrouvait seul contre tous. Il parvint pourtant à retourner partiellement la situation en sa faveur : le soir même il relut sa pétition à l'assemblée générale des Gravilliers, où il se fit applaudir. Les Cordeliers se rallièrent de nouveau à lui et décidèrent l'envoi de la pétition à la Convention. La Commune refusa de le blâmer, malgré les attaques de Chaumette et d'Hébert…<br class='autobr' />
Robespierre décida dès lors de se charger lui-même de l'élimination du perturbateur. Sa guerre personnelle contre Roux est sans doute l'un des épisodes où l'on voit le mieux à l'œuvre celui que ses ennemis ont appelé, pas toujours sans raison, le « tigre Robespierre » : la perte de l'adversaire décidée, il n'épargna aucun moyen pour le détruire. Des troubles sociaux se multipliaient : à la Convention, des députés robespierristes réclamèrent à chaque séance l'identification et la punition des meneurs, en prenant bien soin de les dissocier des malheureux qu'ils entraînaient. Ils ne citèrent pas de noms. Ce fut le 28 juin, aux Jacobins, que Robespierre dénonça lui-même celui qu'il visait : il prononça contre cet « homme ignare », « intrigant qui veut s'élever sur les débris des puissances que nous avons abattues », un réquisitoire complet, d'une grande force mais aussi d'une totale perfidie : Roux y apparaissait comme un agent de l'étranger, un homme qui agissait « de concert avec les Autrichiens » et faisait aussi le jeu des Girondins. Le surlendemain, une députation du club, que l'Incorruptible conduisait lui-même avec Hébert et Collot d'Herbois, se rendit aux Cordeliers pour réclamer l'exclusion du « traître ». L'affaire ne traîna pas. Enfin, la Commune dûment chapitrée blâma puis chassa le chef des Enragés.<br class='autobr' />
Soudain, Marat lui-même passa à l'offensive : l'Ami du peuple, gravement malade, usa ses dernières forces à écrire contre Roux et ses idées un pamphlet d'une extrême virulence, publié le 4 juillet. Il attaquait le curé rouge sur sa vie privée (d'après des notes fournies par Collot d'Herbois…) et reprochait à ses idées de « jeter les bons citoyens dans des démarches violentes, hasardées, téméraires, et désastreuses. » Roux tenta de se justifier : il publia une brochure en réponse, où il relevait les calomnies du texte de Marat et rappelait la proximité de leurs idées. Ce fut en vain. Dix jours plus tard, Marat était assassiné.<br class='autobr' />
Malgré le désaveu de l'Ami du peuple et la chasse que lui menait Robespierre, Roux ne se découragea pas. Il tenta aussitôt, comme tous les ultra-révolutionnaires, de récupérer le souvenir du « martyr de la république » et fit paraître dès le seize juillet un journal, le Publiciste de la République Française, signé de l' « Ombre de Marat » : il y poursuivait sa campagne contre les administrations, précisait ses idées en faveur de la démocratie directe. Robespierre eut alors recours à un dernier trait empoisonné : Simone Evrard, la « Veuve Marat », vint en personne se plaindre à la barre de l'Assemblée du triste usage fait par le curé rouge de la mémoire de son compagnon. Elle prononça un très beau discours, pathétique, du plus pur style classique : personne ne s'en étonna, bien qu'elle fut une simple ouvrière, de surcroît analphabète. Personne sans doute non plus ne fut dupe. Son texte est une des belles réussites littéraires de Robespierre… Le frère de l'Incorruptible, ou peut-être David, qui étaient des amis personnels de Marat, avaient convaincu la jeune femme de participer à la guerre contre Jacques Roux. Son intervention fut décisive : le 22 août, Roux fut arrêté par la Commune sous l'accusation, absurde, de détournement de fonds. Remis en liberté faute de preuves, il fut victime d'une telle campagne de dénonciations, savamment orchestrée, qu'on le remit en prison en septembre. Passible en principe du Tribunal de police correctionnel, il réclama tout l'hiver d'être jugé, pendant que la Comité de Salut Public achevait d'écraser les Enragés. Finalement, le Tribunal se déclara incompétent et le renvoya devant le Tribunal Révolutionnaire. Roux comprit que son sort était scellé : Le 4 février, jour où lui fut notifiée la décision du tribunal, il se poignarda devant ses juges. Il ne mourut pas immédiatement et fut transporté à Bicêtre. Le 10 février, il réitéra sa tentative et cette fois-ci réussit son suicide, après avoir recommandé aux autorités son fils adoptif, un orphelin nommé Masselin.<br class='autobr' />
Robespierre et les Montagnards avaient obtenu ce qu'ils voulaient. On peut juger féroce jusqu'à la cruauté, voire ignoble, la mise à mort programmée du « curé rouge » et la destruction du mouvement qu'il avait dirigé, mais on peut sans doute comprendre les raisons qui guidèrent l'Incorruptible et ses alliés : si la générosité de Roux et la sincérité de sa défense des pauvres ne font, rétrospectivement, aucun doute, il n'en reste pas moins vrai que son attitude était dangereuse jusqu'à l'inconscience en contexte de guerre civile et d'instabilité gouvernementale. Il avait réellement cherché à faire rejeter la Constitution Montagnarde, et à soulever la population parisienne contre le gouvernement. C'était un crime impardonnable aux yeux des Montagnards, conscients de la fragilité de leur œuvre et de la nécessité d'assurer à la Révolution des appuis suffisants pour lui permettre de perdurer. »</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article362" class="spip_out" rel="external">Source</a></p>
<p>Daniel Guérin dans « Bourgeois et bras nus » :</p>
<p>« En fait, en 1793-1794, deux types de contrainte tout à fait différents s'étaient manifestés simultanément. La bourgeoisie révolutionnaire et les sans-culottes formaient par rapport à l'ensemble de la nation deux minorités. Ces deux minorités étaient d'accord sur la nécessité de briser par la contrainte révolutionnaire la résistance de la contre-révolution. Mais elles n'étaient pas du tout intéressées au même type de contrainte. La bourgeoisie révolutionnaire exerçait une « terreur » arbitraire, incontrôlée, barbare, au moyen d'une dictature par en haut, celle du Comité de Salut public (à peine camouflée sous la fiction de la Convention souveraine) ; l'avant-garde populaire voulait une « terreur » exercée à bon escient contre les saboteurs de la révolution par les sans-culottes en armes, organisés démocratiquement dans leurs clubs et dans la Commune. La confusion entre ces deux tendances à la contrainte est d'autant plus facile à commettre qu'elles prirent naissance ensemble. Quand, en avril 1793, après la trahison de Dumouriez, les bras-nus se levèrent pour exiger des mesures d'exception, la bourgeoisie révolutionnaire les suivit, mais, au lieu d'asseoir cette contrainte sur la Commune, sur les organes locaux du pouvoir populaire fédérés entre eux, elle la fit émaner d'un pouvoir central, qui prétendait tenir sa légitimité du parlement et qui se mua toujours davantage en dictature bourgeoise centralisée, dirigée non seulement contre la majorité réactionnaire du pays (aristocratie et girondins), mais également contre l'avant-garde populaire. (…)</p>
<p>La question religieuse joua dans la révolution française un rôle à peine moins important que les problèmes politiques fondamentaux qui viennent d'être évoqués.</p>
<p>Tout d'abord, elle était partie intégrante de l'assaut que les masses populaires donnèrent à l'Ancien Régime abhorré. L'hostilité des sans-culottes à l'égard de l'Eglise était une des formes de leur instinct de classe. Tandis que, dans le calme de leur cabinet, les philosophes du 18ème siècle s'étaient rangés contre la religion au nom de principes abstraits, ceux de la « base » avaient vu dans l'Eglise un des principaux obstacles à l'émancipation humaine. Le scandale que qu'offraient les mœurs des hommes noirs, leur corruption et leur vénalité en même temps que leur complicité avec l'aristocratie et l'absolutisme, avaient plus fait pour ouvrir leurs yeux que les méditations des philosophes. (…) Au début du 18ème siècle, un modeste curé d'origine plébéienne, Jean Meslier, avait poussé le premier cri de révolte contre l'Eglise. (…) De modestes travailleurs, copistes, colporteurs, artisans, typographes déchiffrèrent passionnément ces manuscrits et lièrent la lutte anti-religieuse à celle pour l'émancipation sociale. Longtemps avant 1789, ils avaient ouvert la voie à la déchristianisation. Quant à la bourgeoisie du 18ème siècle, elle était tiraillée entre deux impulsions contradictoires. D'une part, elle poursuivait l'Eglise d'une haine tenace, parce qu'elle était l'un des plus fermes soutiens du vieux monde absolutiste à survivances féodales, un des plus sérieux obstacles à sa pleine émancipation, et aussi parce qu'elle convoitait les riches biens temporels du clergé. Mais, d'autre part, elle considérait, à juste titre, la religion comme une force de conservation sociale. Elle lui savait gré de maintenir le peuple dans l'obéissance, de lui apprendre à révérer la propriété bourgeoise, de le faire renoncer à une amélioration de son sort terrestre en lui promettant le bonheur dans l'au-delà. Elle redoutait qu'un peuple ayant cessé d'être encadré par les prêtres, ayant rejeté les principes moraux inculqués par l'Eglise, livré à ses seuls instincts, ne mît en danger sa propre domination de classe. (…) Dès le début de la révolution, la peur des masses populaires incita la bourgeoisie à ménager l'Eglise. Ce ne fut qu'à très petits pas qu'elle s'achemina vers la solution démocratique bourgeoise du problème des rapports entre l'église et l'Etat, à savoir la séparation des deux puissances rivales ; plus de budget des cultes ; plus de culte dominant et privilégié ; plus de manifestations publiques d'un seul culte ; la religion « affaire privée ».</p>
<p>Le compromis bâtard auquel elle s'arrêta tout d'abord, la constitution civile du clergé (12 juillet 1790), resta très en deçà de ce programme. Les constituants accordèrent au catholicisme la situation d'un culte privilégié, dont les desservants étaient salariés et nommés par l'Etat, liés à lui par un serment. (…) Mais la cléricaille ne leur su aucun grè de leur timidité. Le Vatican engagea le fer contre la constitution civile du clergé. Il incita les prêtres à refuser de prêter serment, organisant contre la révolution le sabotage des prêtres réfractaires. La bourgeoisie révolutionnaire se trouva donc obligée de dépasser la constitution civile du clergé. Mais le fit avec prudence (…) Les moins timorés étaient les bourgeois qui acquirent des biens nationaux : le spectre d'une revanche de l'ancienne Eglise, avec pour corollaire la restitution des domaines confisqués au clergé, hantait leurs nuits.</p>
<p>N'osant supprimer le budget des cultes, on s'était bornés à le grignoter. Parallèlement, l'on s'engagea tout doucement dans la voie de la séparation de l'Eglise et de l'Etat ; avant de cesser ses travaux, le 20 septembre 1792, l'Assemblée législative décida que la tenue de l'état-civil incomberait non plus à l'Eglise mais à l'Etat. Enfin, des mesures furent prises qui constituèrent un premier pas vers la suppression des manifestations extérieures du culte catholique (…)</p>
<p>Dès l'été 1792, les premiers symptômes d'une crise industrielle se manifestèrent. Pour relancer l'activité économique, il y avait un moyen : la guerre. (…) Du côté français, la prétention d'apporter la liberté aux pays voisins ne fut qu'un prétexte recouvrant des appétits expansionnistes. (…) La guerre dans laquelle la bourgeoisie s'était engagée d'un cœur léger, aboutit à un résultat imprévu : loin de faire diversion à la révolution, elle entraîna celle-ci plus loin dans sa marche en avant. La vie chère et la disette tendirent à détacher les bras-nus de la bourgeoisie, à dissocier les forces dont la conjugaison avait permis le renversement de l'Ancien Régime. Les masses populaires souffrirent de la faim et tout particulièrement au lieu même où leur intervention avait été décisive : à Paris. Les sans-culottes avaient offert leurs bras et versé leur sang pour la bourgeoisie révolutionnaire. Celle-ci, en guise de remerciement, les privait des denrées indispensables à l'existence.</p>
<p>Les premiers symptômes d'une scission entre bourgeois et bras-nus apparurent dès le début de 1792. En janvier, une agitation assez étendue se produisit dans les quartiers populaires de la capitale contre la hausse du prix du sucre. Des délégations de sections firent entendre leurs protestations à l'Asssemblée, dénoncèrent les « vils accapareurs et leurs infâmes capitalistes ». Au début de 1793, l'antagonisme se précisa. A Paris et à Lyon, des mouvements d'un genre nouveau se produisirent, d'ordre purement économique, dirigés non plus contre l'Ancien Régime, mais contre la vie chère et la disette. Mais ils ne prirent que très rarement la forme de grèves, parce qu'à cette époque beaucoup de travailleurs n'étaient pas salariés (le nombre d'artisans l'emportait sur celui des ouvriers payés à la journée), et aussi parce que les salariés dispersés dans une multitude de petites entreprises, privés, en outre, par la loi Le Chapelier (14 juin 1791) du droit de coalition, ne pouvaient guère se concerter pour faire triompher des revendications de salaires.</p>
<p>Au surplus, les sans-culottes ne comprenaient pas bien le mécanisme, nouveau pour eux, de l'inflation ; ils ne saisissaient pas que la hausse des prix était la conséquence directe de la multiplication du signe monétaire et non pas seulement le résultat de la conspiration de quelques contre-révolutionnaires, spéculateurs ou accapareurs. Ils croyaient qu'il était relativement facile d'agir sur les prix, par la loi et par quelques mesures de police. C'est pourquoi ils demandèrent moins le relèvement du tarif des « journées » que la taxation des denrées. Pourtant quelques grèves se produisirent. Au début d'avril, les garçons boulangers se coalisèrent, exigeant 50 sols par jour et une bouteille de vin. Au début de mai, les compagnons charpentiers, tailleurs de pierre, etc…, réclamèrent une augmentation de salaires, justifiée par la hausse des denrées. En mars et en juin, la Convention dut prendre des mesures pour réprimer l'agitation gréviste dans les fabriques de papier. Mais, à la fin de 1792 et au début de 1793, les bras-nus luttèrent moins sur le plan de l'entreprise que sur celui de la section locale, qui rassemblait tous les citoyens. Les sections parisiennes se concertèrent pour faire pression sur la Convention et lui arracher des mesures contre la vie chère. Leurs députations sans cesse renouvelées portèrent à la barre de l'assemblée des pétitions qu'appuyait la foule massée au-dehors ou pénétrant dans la salle.</p>
<p>La bourgeoisie ne se trompa pas sur le caractère de classe que prirent ces manifestations. Sa réaction fut très vive et –le point mérite d'être souligné – elle fut unanime. Oubliant leurs querelles fratricides, l'aile droite girondine et l'aile gauche montagnarde se retrouvèrent d'accord contre l'avant-garde populaire. Les jacobins, plus directement en contact avec les sans-culottes, menacés, en outre, de perdre leur clientèle et d'être débordés par les extrémistes, ne se montrèrent pas les moins acharnés. (…) A Paris, au début de février 1793, une délégation des 48 sections de Paris présenta à la barre de la Convention une pétition demandant une loi sur les subsistances et un prix maximum pour le blé. Une violente rumeur s'éleva dans toutes les parties de la salle. On réclama l'expulsion d'un des orateurs. Marat, l'« Ami du peuple », se fit, en cette occasion, le défenseur des possédants effrayés. (…) Au lendemain de cette journée, les députés du département de Paris éprouvèrent le besoin de désavouer par une « Lettre à leurs commettants » les auteurs de la pétition. Parmi les signataires de cette lettre, on retrouve les principaux chefs jacobins : Robespierre, Danton, Marat, Billaud-Varenne, Collot d'Herbois, Robespierre et le jeune David. (…)</p>
<p>Le 25, les sans-culottes passèrent à l'action directe. A la stupeur indignée de la bourgeoisie qui parla de « pillages », ils envahirent les boutiques et obligèrent les commerçants à céder leurs marchandises à des prix qu'ils avaient eux-mêmes fixés ; parmi eux, de nombreuses femmes, des blanchisseuses notamment qui se plaignaient de la cherté du savon. Le soir même, aux Jacobins, Robespierre exhala sa colère : « Quand le peuple se lève, ne doit-il pas avoir un but digne de lui ? De chétives marchandises doivent-elles l'occuper ? » (…)</p>
<p>Mais les bras-nus ne se laissèrent pas faire la leçon par les jacobins. (...) Le 1er mai, le ton monta encore. Les sections du faubourg Saint-Antoine envoyèrent une députation à la barre de l'Assemblée. (...) le peuple n'obtenant toujours pas satisfaction, passa à l'action directe. Les 26, 27 et 28 juin, il y eût à Paris de graves troubles. Les bras-nus, comme en février, obligèrent les commerçants à vendre leurs denrées, le savon notamment, à plus bas prix. (...) Pendant les mois de juillet et d'août, il y eu une fermentation permanente dans les faubourgs. Les sans-culottes ne s'indignaient pas seulement de la cherté des subsistances, ils souffraient aussi de leur rareté. Paris était mal ravitaillé, le pain manquait, les queues ne cessaient pas aux portes des boulangeries. A la fin de juillet, l'approvisionnement de la capitale en farine devenant de plus en plus précaire, une vive émotion s'empara des sections. (...) Le 6 août, il y eut une séance houleuse au Conseil général de la Commune. (...) Robespierre se plaignit que l'on fomentât des troubles. (...) Au cours de la seconde quinzaine d'août, à Paris, les attaques se firent de plus en plus vives contre la municipalité et son administration des subsistances. (...) Cette effervescence longtemps contenue devait aboutir au début de septembre à une explosion. (...) Le 4, dès l'aube, les ouvriers désertèrent leurs lieux de travail, se rassemblèrent au nombre de plusieurs milliers, place de l'Hôtel-de-ville. Il y avait là des ouvriers du bâtiment, maçons et serruriers notamment, des travailleurs des manufactures de guerre, des typographes, etc. Pour la première fois, le prolétariat se dégageait de la masse hétérogène des sans-culottes.</p>
<p>Une table fut posée au milieu de la place noire de monde. Un bureau fut formé. L'assemblée s'organisa. Une pétition fut rédigée et soumise aux assistants. Une députation fut nommée (…) et fut réclamé que fussent prises un certain nombre de mesures énergiques pour assurer l'approvisionnement de Paris en pain. Un colloque s'établit alors entre le Maire et les ouvriers, les seconds assaillant le premier de questions pressantes. (…) La foule restée dehors s'impatienta. (…) Chaumette, débordé, courut à la Convention prévenir de ce qui se passait. (…) La discussion recommença. (…) Du pain ! Du pain ! Enfin Chaumette revint de la Convention, en rapporta un décret au terme duquel le maximum des objets de première nécessité serait fixé dans les huit jours. Mais les ouvriers ne croyaient plus à la parole des autorités. « Ce ne sont pas des promesses qu'il nous faut, c'est du pain et tout de suite. » se récrièrent-ils. Le lendemain 5, Tiger (parlant au nom des ouvriers) ayant harcelé Chaumette fut arrêté. (…)</p>
<p>Ceux que leurs adversaires affublèrent du nom d' « enragés » : Jacques Roux, Théophile Leclerc, Jean Varlet, furent en 1793 les interprètes directs et authentiques du mouvement des masses ; ils furent, comme n'hésita pas à l'écrire Karl Marx, « les représentants principaux du mouvement révolutionnaire ».</p>
<p>A ces trois noms doit être attaché celui de Gracchus Babeuf. Il ne s'associe certes que partiellement au mouvement des enragés. Il devait être davantage leur continuateur qu'il ne fut leur compagnon de lutte. Mais il appartient à la même espèce d'hommes (…) Tous quatre étaient des révoltés (…) Tous quatre avaient partagé la grande misère des masses. (…) Au nom de ce peuple qu'ils côtoyaient tous les jours, les enragés élevèrent une protestation qui va beaucoup plus loin que les doléances des modestes délégations populaires. Ils osèrent attaquer la bourgeoisie de front. Ils entrevirent que la guerre – la guerre bourgeoise, la guerre pour la suprématie commerciale – aggravait la condition des bras-nus ; ils aperçurent l'escroquerie de l'inflation, source de profit pour le riche, ruineuse pour le pauvre. Le 25 juin 1793, Jacques Roux vint lire une pétition à la barre de la Convention : « (…) La liberté n'est qu'un vain fantôme quand une classe d'hommes peut affamer l'autre impunément. (…) La république n'est qu'un vain fantôme quand la contre-révolution s'opère de jour en jour par le prix des denrées auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes. » (…)</p>
<p>Les enragés eurent le mérite incontestable, face aux montagnards enfermés dans le légalisme parlementaire, de proclamer la nécessité de l'action directe. Ils eurent aussi le courage de s'attaquer aux réputations établies, à la plus haute, à celle à laquelle il était le plus dangereux de toucher. Ils osèrent s'en prendre à l'idole populaire qu'était Robespierre. Théophile Leclerc rangeait ce dernier parmi les « quelques despotes insolents de l'opinion publique ». Jacques Roux dénonçait prophétiquement « les hommes mielleux en apparence, mais sanguinaires en réalité ». (…) La Société des Femmes Révolutionnaires de Claire Lacombe poussa la témérité jusqu'à appeler Robespierre : « Monsieur Robespierre », injure impardonnable à l'époque. »</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5535" class="spip_out" rel="external">Babeuf n'a pas cautionné la politique de la terreur de la bourgeoisie</a></p>
<p>« Bourgeois et bras nus » de Daniel Guérin :</p>
<p>« Les adversaires de la souveraineté populaire avaient mis la bourgeoisie en garde, dès le début de la Révolution, contre l'interprétation radicale que ne manquerait pas de tirer l'homme de la rue. A la Constituante, le baron Malouet avait lancé cet avertissement : « Vous avez voulu rapprocher intimement le peuple de la souveraineté et vous lui en donnez continuellement la tentation sans lui en conférer l'exercice. Je ne crois pas cette vue saine. Vous affaiblissez les pouvoirs suprêmes par la dépendance où vous les avez mis d'une abstraction. » De fait, les objections des penseurs bourgeois contre la démocratie directe furent bousculées par la logique populaire. A l'effroi de la bourgeoisie révolutionnaire, les sans-culottes opposèrent, maintes fois, à la soi-disant souveraineté de l'assemblée parlementaire, la véritable souveraineté du peuple, s'exerçant directement là où il était rassemblé : dans ses sections, dans ses communes, dans ses sociétés populaires. C'est ainsi que le 3 novembre 1792, la section de la Cité présenta à l'approbation des autres sections de Paris une adresse : « Les Citoyens de Paris déclarent (…) qu'ils ne reconnaissent les députés de la Convention que comme des rédacteurs d'un projet de constitution et administrateurs provisoires de la république.</p>
<p>Au cours de l'insurrection manquée, du 10 mars 1793, plusieurs sections, puis le Club des Cordeliers, adoptèrent une motion, rédigée par l' »enragé » Varlet : « Le département de Paris, partie intégrante du souverain, est invitée à s'emparer de l'exercice de la souveraineté ; le corps électoral de Paris est autorisé à renouveler les membres de la Convention traîtres à la cause du peuple. » (…) Le 4 mai, une députation du faubourg Saint-Antoine défilant à la Convention, son orateur déclara qu'il était suivi de mille citoyens, « membres du souverain qui venait dicter ses volontés à ses mandataires. (…) Le 20 mai 1795, la foule des émeutiers, faisant éruption dans la salle des séances de la Convention, invoquera ses droits de souverain et un homme criera aux députés : « Allez-vous-en tous ! Nous allons former la Convention nous-mêmes ! »</p>
<p>La logique populaire ne partit pas d'une idée préconçue, d'une théorie de la démocratie directe. Elle n'était pas encore capable d'adresser au parlementarisme bourgeois les critiques que devait diriger contre lui la pensée marxiste et libertaire moderne. Au contraire, le peuple se laissa séduire par la fiction de l'assemblée centrale souveraine, qui frappait son imagination et lui en imposait, car elle était le symbole de l'unité de la nation, la veille encore morcelée en « états » et en « provinces ». Il ne se dressa pas contre le parlement, il tenta de lui substituer une autre forme de pouvoir, son émanation directe, que dans la mesure où le parlement, interprète des intérêts de la bourgeoisie, heurta les siens propres. (…)</p>
<p>Les formes nouvelles de pouvoir politique que le peuple découvrit ne furent pas une création de l'esprit, l'œuvre de doctrinaires. Le peuple n'est pas métaphysicien. Spontanément, il utilisa et élargit des institutions anciennes en leur donnant un contenu nouveau. La Commune de Paris était issue d'une vieille tradition remontant au 11ème siècle, époque où le tiers-état des villes s'était constitué au sein de la société féodale et avait conquis de haute lutte les libertés communales. Au 14ème siècle, la Commune parisienne, conduite par le prévôt des marchands, Etienne Marcel, s'était affrontée avec le pouvoir royal et les deux autres « états ». Tel était, en bref, l'origine historique de la Commune. Et voici maintenant comment elle ressuscita : les députés de Paris aux Etats-généraux étaient élus en 1789 par une assemblée des électeurs ; celle-ci, après la chute de la Bastille, prit en mains l'administration de la capitale et se donna le vieux nom de « commune ». (…)</p>
<p>Les 48 sections de Paris qui, dans le cadre de la Commune, constituèrent les foyers mêmes du nouveau pouvoir populaire, avaient une origine beaucoup plus récente. A l'occasion de l'élection en deux degrés aux Etats-généraux, le ministre de le Louis XVI, Necker, avait découpé Paris en 60 districts (…) Cette opération avait pour but d'affaiblir, en le divisant, l'esprit révolutionnaire de la capitale. (…) Au lendemain du 14 juillet, la subdivision de Paris en 60 bureaux de vote qui, à l'origine devaient se réunir une seule et unique fois, fut rendue permanente. Plus tard, ceux-ci furent remplacés par 48 sections. A la veille du 10 août 1792, les sections arrachèrent à l'Assemblée le droit de se réunir en permanence ; et après le 10 août non plus seulement ceux qui payaient le « cens » mais tous les citoyens y furent admis.</p>
<p>Un phénomène caractéristique de toutes les révolutions consiste dans la coexistence momentanée de deux formes antagonistes de pouvoir politique. La dualité de pouvoirs, bien qu'encore relativement embryonnaire, se manifesta, avec une certaine netteté déjà, au cours de la Révolution française. (…) Nous voyons les premiers symptômes de ce phénomène apparaître dès juillet 1789. A l'orée de la révolution, il y a dualité de pouvoirs non seulement entre le roi et l'Assemblée nationale, mais déjà entre l'Assemblée nationale, interprète des volontés de la haute bourgeoisie, et la Commune de Paris, cette dernière s'appuyant sur les couches inférieures du tiers-état de la capitale. Le second pouvoir, émanation directe du peuple, ne traitait pas seulement le parlement d'égal à égal, il lui parlait à peine né sur le ton de protection (…).</p>
<p>La dualité de pouvoirs se manifesta de façon beaucoup plus accusée à l'occasion de l'insurrection du 10 août 1792. Dès la seconde quinzaine de juillet, les sections avaient nommé des délégués qui s'étaient réunis à l'Hôtel de ville. Le 10 août, l'assemblée des sections se substitua à la Commune légale et se constitua en Commune révolutionnaire. (…) Mais la dualité de pouvoirs est un fait révolutionnaire et non constitutionnel. Elle ne peut être que transitoire. Tôt ou tard, l'un des deux pouvoirs doit éliminer l'autre. Au lendemain du 10 août 1792, les pouvoirs de la Commune révolutionnaire de Paris et ceux de l'Assemblée s'équilibrèrent un instant. Cette situation, qui provoqua une crise politique aiguë, ne persista que quelques semaines. La Commune eut le dessous.</p>
<p>Le 31 mars 1793, la dualité de pouvoirs prit de nouveau une forme ouverte. Comme au 10 août, une Commune révolutionnaire s'était substituée à la Commune, et, face à la Convention et à son Comité de Salut public, elle avait fait figure de nouveau pouvoir. Mais la dualité de dura cette fois que l'espace d'un matin. Le pouvoir officiel s'empressa de faire rentrer dans le néant la Commune insurrectionnelle.</p>
<p>Après la chute des Girondins, la lutte entre la Convention et la Commune, entre le pouvoir bourgeois et le pouvoir des masses, continué sourdement. Elle prit, à nouveau, un caractère aigu, en novembre 1793, lorsque la Commune, se substituant à la Convention, entraîna le pays dans la campagne de déchristianisation et imposa à l'Assemblée le culte de la Raison. La bourgeoisie riposta en rognant les pouvoirs de la Commune qui, par le décret du 4 décembre, fut étroitement subordonnée au pouvoir central.</p>
<p>En février-mars 1794, la lutte se raviva entre les deux pouvoirs. Celui issu des masses fut, alors, davantage représenté par les sociétés populaires, des sections, regroupées en un comité central, que par la Commune elle-même. Mais les dirigeants de cette dernière, sous la pression populaire, eurent à deux reprises, avant la chute des hébertitstes, avant celle de Robespierre, des velléités de coup d'état. Ce fut le chant du cygne de la dualité de pouvoirs. La bourgeoisie accusa les partisans de la Commune de vouloir « avilir la représentation nationale » et elle brisa le pouvoir populaire, donnant ainsi le coup de grâce à la Révolution. (…) Le peuple s'en laissa certes imposer par la fiction de la Convention souveraine, car il ne pouvait pas encore apercevoir les vices du régime parlementaire en tant qu'institution constitutionnelle, mais déjà le parlement révélait son incapacité congénitale à suivre la marche rapide de la Révolution : tout d'abord parce qu'il était élu pour une période longue et qu'entre-temps la conscience des masses avait subi des modifications profondes ; ensuite parce que (…) il formait, non la tête de la Révolution, mais son arrière-garde. (…) Les sans-culottes sentirent d'instinct la nécessité d'opposer à la démocratie parlementaire, indirecte et abstraite, des formes plus directes, plus souples, plus transparentes de représentation. Les sections, communes, sociétés populaires traduisirent immédiatement, au jour le jour, la volonté de l'avant-garde révolutionnaire. (…) Des communes s'étaient constituées, à l'exemple de Paris, dans toute la France. Et, tout naturellement, ces pouvoirs locaux, dans une même défiance vis-à-vis du pouvoir royal et de l'Assemblée qui le ménageait, éprouvèrent le besoin de se fédérer autour de la Commune parisienne.</p>
<p>L'Assemblée nationale prit ombrage de cette aspiration, elle récupéra le mouvement, et la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 ne fut qu'une caricature de fédération, dérivée au profit du pouvoir central et du roi lui-même. Mais la notion de fédération resta ancrée dans la conscience populaire (…) Particulièrement significatif est l'appel que le comité de surveillance adressa le 3 septembre 1792, à toutes les municipalités de France. (…) Au printemps 1793, dans le feu de la lutte contre la majorité girondine de l'assemblée parlementaire, l'idée d'une fédération des communes de France, sous l'égide de la Commune parisienne, surgit à nouveau, toujours sous l'empire de la nécessité. (…) La Commune, tout en se défendant de vouloir imposer sa suprématie au reste de la France, se proposait comme le guide politique des 44 0000 communes. (…) Ces velléités de fédération continuèrent à se manifester jusqu'à la chute de la Commune. Elles déplurent fort à la bourgeoisie. (…) A partir de décembre 1793, la bourgeoisie ne cessa de renforcer le pouvoir central, afin de briser toute tentative de fédération entre les communes ou les sociétés populaires. (…) La bourgeoisie s'obstina à soutenir que la démocratie de type communal était une forme régressive et non progressive par rapport au régime parlementaire. Elle accusa, avec mauvaise foi, les partisans de la Commune de vouloir ressusciter le passé. Or le nouveau pouvoir, dont la Commune était l'embryon, ne visait nullement à revenir à l'émiettement, au morcellement du Moyen Age. Il ne remettait pas en cause l'unité de la nation si chèrement conquise. Au contraire, il était l'expression de cette unité, supérieure à celle, contraignante, réalisée d'abord par l'absolutisme, ensuite par le régime représentatif et par le centralisme bourgeois. (…)</p>
<p>En fait, en 1793-1794, deux types de contrainte tout à fait différents s'étaient manifestés simultanément. La bourgeoisie révolutionnaire et les sans-culottes formaient par rapport à l'ensemble de la nation deux minorités. Ces deux minorités étaient d'accord sur la nécessité de briser par la contrainte révolutionnaire la résistance de la contre-révolution. Mais elles n'étaient pas du tout intéressées au même type de contrainte. La bourgeoisie révolutionnaire exerçait une « terreur » arbitraire, incontrôlée, barbare, au moyen d'une dictature par en haut, celle du Comité de Salut public (à peine camouflée sous la fiction de la Convention souveraine) ; l'avant-garde populaire voulait une « terreur » exercée à bon escient contre les saboteurs de la révolution par les sans-culottes en armes, organisés démocratiquement dans leurs clubs et dans la Commune. La confusion entre ces deux tendances à la contrainte est d'autant plus facile à commettre qu'elles prirent naissance ensemble. Quand, en avril 1793, après la trahison de Dumouriez, les bras-nus se levèrent pour exiger des mesures d'exception, la bourgeoisie révolutionnaire les suivit, mais, au lieu d'asseoir cette contrainte sur la Commune, sur les organes locaux du pouvoir populaire fédérés entre eux, elle la fit émaner d'un pouvoir central, qui prétendait tenir sa légitimité du parlement et qui se mua toujours davantage en dictature bourgeoise centralisée, dirigée non seulement contre la majorité réactionnaire du pays (aristocratie et girondins), mais également contre l'avant-garde populaire. (…)<br class='autobr' />
La question religieuse joua dans la révolution française un rôle à peine moins important que les problèmes politiques fondamentaux qui viennent d'être évoqués.</p>
<p>Tout d'abord, elle était partie intégrante de l'assaut que les masses populaires donnèrent à l'Ancien Régime abhorré. L'hostilité des sans-culottes à l'égard de l'Eglise était une des formes de leur instinct de classe. Tandis que, dans le calme de leur cabinet, les philosophes du 18ème siècle s'étaient rangés contre la religion au nom de principes abstraits, ceux de la « base » avaient vu dans l'Eglise un des principaux obstacles à l'émancipation humaine. Le scandale que qu'offraient les mœurs des hommes noirs, leur corruption et leur vénalité en même temps que leur complicité avec l'aristocratie et l'absolutisme, avaient plus fait pour ouvrir leurs yeux que les méditations des philosophes. (…) Au début du 18ème siècle, un modeste curé d'origine plébéienne, Jean Meslier, avait poussé le premier cri de révolte contre l'Eglise. (…) De modestes travailleurs, copistes, colporteurs, artisans, typographes déchiffrèrent passionnément ces manuscrits et lièrent la lutte anti-religieuse à celle pour l'émancipation sociale. Longtemps avant 1789, ils avaient ouvert la voie à la déchristianisation. Quant à la bourgeoisie du 18ème siècle, elle était tiraillée entre deux impulsions contradictoires. D'une part, elle poursuivait l'Eglise d'une haine tenace, parce qu'elle était l'un des plus fermes soutiens du vieux monde absolutiste à survivances féodales, un des plus sérieux obstacles à sa pleine émancipation, et aussi parce qu'elle convoitait les riches biens temporels du clergé. Mais, d'autre part, elle considérait, à juste titre, la religion comme une force de conservation sociale. Elle lui savait gré de maintenir le peuple dans l'obéissance, de lui apprendre à révérer la propriété bourgeoise, de le faire renoncer à une amélioration de son sort terrestre en lui promettant le bonheur dans l'au-delà. Elle redoutait qu'un peuple ayant cessé d'être encadré par les prêtres, ayant rejeté les principes moraux inculqués par l'Eglise, livré à ses seuls instincts, ne mît en danger sa propre domination de classe. (…) Dès le début de la révolution, la peur des masses populaires incita la bourgeoisie à ménager l'Eglise. Ce ne fut qu'à très petits pas qu'elle s'achemina vers la solution démocratique bourgeoise du problème des rapports entre l'église et l'Etat, à savoir la séparation des deux puissances rivales ; plus de budget des cultes ; plus de culte dominant et privilégié ; plus de manifestations publiques d'un seul culte ; la religion « affaire privée ».</p>
<p>Analysant le comportement des couches populaires urbaines (« le prolétariat et les autres catégories sociales n'appartenant pas à la bourgeoisie »), Marx affirme :</p>
<p>« La révolution de 1789 n'avait d'autre modèle - au moins en Europe - que la révolution de 1648, la révolution de 1648 que le soulèvement des Pays-Bas contre l'Espagne. Les deux révolutions étaient d'un siècle en avance sur leurs modèles, non seulement quant au temps, mais aussi quant au contenu.<br class='autobr' />
Dans les deux révolutions la bourgeoisie était la classe qui se trouvait réellement à la tête du mouvement. Dans les villes, le prolétariat et les autres catégories sociales n'appartenant pas à la bourgeoisie ou bien n'avaient pas des intérêts différents de ceux de la bourgeoisie, ou bien ne formaient encore de classes ou de fractions de classe ayant une évolution pas indépendante. Par conséquent, même là où elles s'opposaient à la bourgeoisie, comme par exemple de 1793 à 1794 en France, elles ne luttaient que pour faire triompher les intérêts de la bourgeoisie, quand bien même ce n'était pas à sa manière. Toute la Terreur en France ne fut rien d'autre qu'une méthode plébéienne d'en finir avec les ennemis de la bourgeoisie, l'absolutisme, le féodalisme et l'esprit petit-bourgeois.<br class='autobr' />
Les révolutions de 1648 et de 1789 n'étaient pas des révolutions anglaise et française, c'étaient des révolutions de style européen. Elles n'étaient pas la victoire d'une classe déterminée de la société sur l'ancien système politique, mais la proclamation d'un système politique pour la nouvelle société européenne. Elles étaient le triomphe de la bourgeoisie, mais le triomphe de la bourgeoisie était alors le triomphe d'un nouveau système social, la victoire de la propriété bourgeoise sur la propriété féodale, du sentiment national sur le provincialisme, de la concurrence sur le corporatisme, du partage sur le majorat, de la domination du propriétaire de la terre sur la domination du propriétaire qui l'était grâce à la terre, des lumières sur la superstition, de la famille sur le nom, de l'industrie sur la paresse héroïque, du droit bourgeois sur les privilèges moyenâgeux. La révolution de 1648 était le triomphe du XVII° siècle sur le XVI°, la révolution de 1789, la victoire du XVIII° siècle sur le XVII°. Ces révolutions exprimaient encore plus les besoins du monde d'alors que ceux des régions du monde où elles se produisaient, la France et l'Angleterre. »</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/12/km18481210.htm" class="spip_out" rel="external">Source</a></p>
<p>Léon Trotsky dans « Terrorisme et Communisme » :</p>
<p>« Nous rappellerons, tout d'abord, la Réforme, qui trace une sorte de ligne de partage entre l'histoire du moyen-âge et l'histoire moderne : plus elle embrassait les intérêts profond des masses populaires, plus elle prenait d'ampleur, plus la guerre civile qui se déroulait sous les étendards religieux devenait acharnée, et plus la terreur était, des deux côtés, impitoyable… L'événement le plus considérable de l'histoire moderne après la Réforme et la "Grande Rébellion", un événement qui, par son importance, laisse loin derrière lui les deux précédents, a été la grande Révolution française. A cette révolution classique a correspondu un terrorisme classique. Kautsky est prêt à excuser la terreur des Jacobins, en reconnaissant qu'aucune autre mesure ne leur eût permis de sauver la République. … Le degré d'acharnement de la lutte dépend de toute une série de conditions intérieures et internationales. Plus la résistance de l'ennemi de classe vaincu se montrera acharnée et dangereuse, plus le système de coercition se transformera inévitablement en système de terreur.</p>
<p>Rosa Luxemburg dans « L'année 1793 » :</p>
<p>« Et le peuple de Paris engagea un nouveau combat. Ce fut la deuxième révolution - la révolution populaire -, le 10 août 1792. Ce jour-là, le peuple prit d'assaut le Palais royal et l'Hôtel de ville. La bourgeoisie était du côté du roi, qui, doté d'un pouvoir affaibli, défendait ses intérêts contre ceux du peuple. Cela n'empêcha pas le peuple de renverser le trône. La bourgeoisie tenait l'Hôtel de ville et l'administration municipale d'une main ferme et voulut dominer le peuple avec sa police et la Garde nationale. Cela n'empêcha pas le peuple de prendre d'assaut l'Hôtel de ville, d'en expulser la bourgeoisie et de tenir dans ses mains calleuses l'administration municipale de Paris. En ce temps-là, l'administration de la Commune de Paris était totalement indépendante de l'administration de l'État. La Commune , s'appuyant sur le peuple révolutionnaire victorieux, obligea la Convention (la nouvelle Assemblée nationale), qui se réunit en septembre 1792 et proclama aussitôt la République, à faire d'importantes concessions. Sans la puissance menaçante de ce peuple, la Convention aurait probablement fait aussi peu de choses que les Assemblées précédentes pour les masses populaires. La grande majorité des membres de la Convention étaient hostiles aux changements imposés par la révolution du 10 août. Une partie de la Convention - le parti de la Gironde (ainsi nommé, car ses principaux dirigeants provenaient de ce département) - mena une lutte ouverte contre la souveraineté de la Commune révolutionnaire de Paris. Les Girondins, représentants de la moyenne bourgeoisie républicaine, étaient d'ardents partisans de la République et des adversaires acharnés de toute réforme économique d'ampleur au profit du peuple travailleur. Seule la minorité de la Convention, la Montagne (ainsi nommée parce que ses membres occupaient les bancs les plus hauts dans la salle de la Convention), défendait fidèlement la cause du peuple travailleur. Aussi longtemps que les girondins siégèrent à la Convention, ceux de la Montagne ne purent la plupart du temps pratiquement rien faire, car les girondins avaient évidemment toujours la majorité de leur côté (...).Examinons ce que le peuple travailleur obtint au cours de sa brève période où il exerça un rôle dominant. Les dirigeants du peuple, comme les membres de l'administration municipale et les montagnards souhaitaient ardemment la complète libération économique du peuple. Ils aspiraient sincèrement à la réalisation de l'égalité formelle de tous devant la loi, mais aussi à une réelle égalité économique. Tous leurs discours et tous leurs actes étaient basés sur une idée : dans la république populaire, il ne devrait y avoir ni riches ni pauvres ; la république populaire, cela veut dire que l'État libre bâti sur la souveraineté populaire ne pourrait rester longtemps en place si le peuple, souverain politiquement, se trouvait dépendant des riches et dominé économiquement.</p>
<p>Mais comment réaliser l'égalité économique pour tous ? À notre époque, les partis ouvriers sociaux-démocrates de tous les pays ont inscrit sur leur bannière comme aboutissement de leur combat l'égalité économique pour tous. Et pour réaliser cet objectif, ils exigent l'abolition de la propriété privée de tous les outils de travail ; la propriété de la terre, des usines, des ateliers, etc., doit être transférée à l'ensemble du peuple travailleur. Le parti de la Montagne chercha à résoudre ce problème tout autrement. Très peu parmi eux, et aussi parmi les membres de la Commune, partageaient le point de vue de la social-démocratie d'aujourd'hui... Seules quelques voix isolées, qui disparurent dans la masse des autres. Elles ne trouvèrent même pas une écoute favorable auprès de la partie la plus progressiste du peuple de Paris : le prolétariat. Au contraire, ni le prolétariat ni les montagnards ne pensaient à l'abolition de la propriété privée des moyens de travail. Ils voulaient réaliser l'égalité économique de tous en donnant à tous les citoyens français qui ne possédaient rien une parcelle de propriété privée. En un mot, ni le prolétariat parisien d'alors ni les montagnards n'étaient socialistes. (...)</p>
<p>Tout autre était la situation il y a cent ans. En France, comme dans d'autres États, le prolétariat représentait à peine une petite partie de la masse du peuple travailleur. La paysannerie, qui constitue la plus grande part du peuple français, était satisfaite de ce qu'elle avait obtenu pendant la Révolution. En effet, comme nous l'avons signalé, seuls les cultivateurs les plus riches pouvaient acheter des terres. La partie la plus pauvre de la paysannerie française ne souhaitait pas la propriété collective socialiste, mais une augmentation de leur part de propriété. Les montagnards avaient justement l'intention de remettre aux paysans toutes les terres de la noblesse et du clergé qui n'avaient pas encore été vendues. La distance entre les montagnards et le socialisme est démontrée par le fait que, en accord avec les autres conventionnels, ces derniers ont partagé à quelques paysans ce qu'il restait des anciens biens communaux (prairies, champs, terrains en friches). (...)</p>
<p>Après tout cela, il est clair que les montagnards, malgré toute leur bonne volonté, étaient incapables de réaliser leur désir ardent : l'égalité économique de tous. Cette aspiration n'était pas réalisable en ce temps-là. En outre, les moyens dont on se servait n'eurent comme effet que de retarder pour une brève période le développement de la constitution du capitalisme, c'est-à-dire la plus grande inégalité économique. (...)</p>
<p>Tant que la Montagne était entre leurs mains, ils ont dû trouver leur salut dans des moyens économiques coercitifs, notamment pour empêcher le peuple de Paris de mourir de faim. Ces moyens étaient les suivants : la fixation d'un prix maximal pour le pain et pour d'autres denrées alimentaires, des emprunts obligatoires auprès des riches et, tout particulièrement à Paris, l'achat de pain de la part de la commune afin de le distribuer au peuple au prix le plus bas possible. Tout cela n'était que des interventions purement et simplement superficielles dans la vie économique française. Tout cela ne pouvait que mener à la paupérisation de gens riches et ne fournir qu'une aide momentanée au peuple affamé - rien de plus. Et même si les intentions du parti des montagnards de donner des terres à tous ceux qui désiraient travailler avaient été atteintes, l'égalité économique n'aurait pas pourtant été acquise pour longtemps. À la fin du siècle dernier, la France occupait dans le système capitaliste la même position que les autres pays d'Europe de l'Ouest. Elle devait rechercher inéluctablement la transformation des petits propriétaires en prolétaires et l'unification de l'ensemble des biens - y compris de la propriété foncière - dans les mains de quelques riches.</p>
<p>(...) Après la chute de la Commune et de la Montagne, le prolétariat parisien pris par la faim se souleva encore quelques fois contre la Convention, en criant : « Du pain et la Constitution de 1793. » Ce n'étaient toutefois plus que des faibles sursauts d'une flamme révolutionnaire en voie d'extinction. Les forces du prolétariat étaient épuisées ; quant à la conjuration organisée en 1796 par le socialiste Babeuf contre le gouvernement d'alors, dans le but d'introduire une constitution socialiste, il fut tout aussi infructueux. Babeuf avait bien compris que l'égalité économique n'était pas compatible avec la propriété privée des moyens de production, qu'il voulait socialiser. Il se trompait toutefois lorsqu'il supposait pouvoir l'appliquer dans la France d'alors avec l'aide d'une poignée de conjurés. Babeuf et ses amis pouvaient encore moins compter sur un succès que les montagnards. Ses projets socialistes ont été étouffés dans l'oeuf.</p>
<p>(...) La conjuration de Babeuf n'a pu troubler qu'un instant le calme de la bourgeoisie française repue qui s'enrichissait. Elle avait déjà oublié les « frayeurs de l'an 1793 ». C'est bien elle et non le prolétariat qui a récolté tous les fruits de la Révolution française. L'ampleur de la violence que la Montagne a déployée contre la noblesse et ses biens n'a pas servi au prolétariat mais à la bourgeoisie. La majeure partie des biens [du clergé] réquisitionnés - « les biens nationaux » - ont été achetés et sont tombés dans les mains de la bourgeoisie aisée. La paupérisation du clergé et de la noblesse n'a fait que renforcer les pouvoirs économiques, sociaux et politiques de la bourgeoisie française.</p>
<p>(...) Tels sont les effets sociaux immédiats de la Révolution française. Actuellement, un siècle plus tard, nous voyons clairement les conséquences ultérieures de la Grande Révolution. Elle a certes installé la bourgeoisie sur le trône, mais le règne de la bourgeoisie est indissociable du développement du prolétariat.</p>
<p>Et c'est maintenant particulièrement que nous voyons de nos propres yeux à quel point son succès conquis sur la noblesse court à sa ruine. »</p>
<p>Kropotkine dans « La Grande Révolution » :</p>
<p>« Alors que les révolutionnaires triomphaient, croyant la Révolution près d'être achevée, – la réaction comprenait que maintenant allait commencer la grande lutte, la vraie, entre le passé et l'avenir, dans chaque ville de province, grande et petite, dans chaque hameau ; que c'était pour elle le moment de travailler à maîtriser la révolution.</p>
<p>La réaction comprenait davantage. Elle voyait que la bourgeoisie, qui jusqu'alors avait cherché appui chez le peuple afin d'obtenir des droits constitutionnels et de maîtriser la haute noblesse, allait, maintenant qu'elle avait senti et vu la force du peuple, tout faire pour maîtriser le peuple, le désarmer, le faire rentrer dans la soumission.</p>
<p>Cette terreur du peuple se fit sentir dans l'Assemblée tout de suite après le 5 octobre. Plus de deux cents députés refusèrent de se rendre à Paris et demandèrent des passeports pour rentrer chez eux. On les leur refusa, on les traita de traîtres, mais un certain nombre donnèrent tout de même leur démission : ils ne pensaient pas aller si loin ! Comme après le 14 juillet, ce fut une nouvelle émigration, mais cette fois-ci ce n'était plus la Cour qui en donnait le signal : c'était l'Assemblée.</p>
<p>Cependant, l'Assemblée avait aussi dans son sein une forte majorité de représentants de la bourgeoisie qui surent profiter des premier moments pour asseoir le pouvoir de leur classe sur des bases solides. Aussi, avant même de se rendre à Paris, le 19 octobre, l'Assemblée avait déjà voté la responsabilité des ministres ainsi que des agents de l'administration devant la représentation nationale, et le vote des impôts par l'Assemblée, – les deux premières conditions d'un gouvernement constitutionnel. Le titre du roi de France devenait : roi des Français.</p>
<p>Pendant que l'Assemblée profitait ainsi du mouvement du 5 octobre pour s'établir souveraine, la municipalité bourgeoise de Paris, c'est à dire le Conseil des Trois Cents, qui s'était imposé après le 14 juillet, profitait de son côté des événements pour établir son autorité. Soixante administrateurs, pris dans le sein des Trois Cents, et répartis en huit départements (subsistances, police, travaux publics, hôpitaux, éducation, domaines et revenus, impôts et garde nationale) s'arrogeaient tous ces pouvoirs et devenaient une puissance respectable, d'autant plus qu'ils avaient pour eux les 60.000 hommes de garde nationale, pris seulement parmi les citoyens aisés.</p>
<p>Bailly, le maire de Paris, et Lafayette surtout, le commandant de la garde nationale, devenaient d'importants personnages. quant à la police, la bourgeoisie se mêla de tout : réunions, journaux, colportage, annonces, – afin de supprimer tout ce qui lui était hostile. Et enfin, les Trois Cents, profitant du meurtre d'un boulanger (21 octobre), allèrent implorer de l'Assemblée une loi martiale que celle-ci s'empressa de voter. Il suffisait désormais qu'un officier municipal fît déployer le drapeau rouge pour que la loi martiale fût proclamée ; alors tout attroupement devenait criminel, et la troupe, requise par l'officier municipal, pouvait faire feu sur le peuple après rois sommations. S le peuple se retirait paisiblement, sans violence, avant la dernière sommation, les instigateurs seuls de la sédition étaient poursuivis et envoyés pour trois ans en prison – si l'attroupement était sans armes ; mis à mort, s'il était armé. Mais en cas de violences commises par le peuple, c'était la mort pour tous ceux qui s'en seraient rendus coupables. La mort aussi pour chaque soldat ou officier de la garde nationale qui exciterait ou fomenterait des attroupements !</p>
<p>Un meurtre commis dans la rue avait suffi pour faire rendre cette loi, et dans toute la presse de Paris, comme l'a très bien remarqué Louis Blanc, il n'y eut qu'une seule voix – celle de Marat – pour protester contre cette loi atroce et pour dire qu'en temps de révolution, lorsqu'une nation est encore à rompre ses fers et à se débattre douloureusement contre ses ennemis, une loi martiale n'a pas de raison d'être. Dans l'Assemblée, il n'y eut que Robespierre et Buzot pour protester ; et encore – pas en principe ! Il ne fallait pas proclamer, disaient-ils, la loi martiale avant d'avoir établi un tribunal qui pût juger les criminels de lèse-nation. (…)</p>
<p>Les journées de Septembre 1792</p>
<p>Le tocsin dans tout Paris, la générale battue dans les rues, le canon d'alarme dont les trois coups retentissait chaque quart d'heure, les chants des volontaires partant pour la frontière, tout contribuait, ce jour-là, dimanche, le 2 septembre, à élever la colère du peuple jusqu'à la fureur.</p>
<p>Dès midi ou deux heures, des rassemblements commencèrent à se former autour des prisons. Des prêtres que l'on transférait de la mairie à la prison de l'Abbaye, au nombre de vingt-quatre (1), dans des voitures fermées, furent assaillies dans la rue par des fédérés de Marseille ou d'Avignon. Quatre prêtres furent tués avant de gagner la prison. Deux furent massacrés en arrivant, à la porte. Les autres furent introduits ; mais à peine eurent-ils été soumis au plus léger interrogatoire, qu'une multitude armée de piques, d'épées, de sabres, força la porte de la prison et tua les prêtres, sauf l'abbé Picard, instituteur des sourds-muets, et son sous-instituteur.</p>
<p>C'est ainsi que commencèrent les massacres à l'Abbaye, prison qui jouissait surtout d'une mauvaise réputation dans le quartier. L'attroupement qui s'était formé autour de cette prison, et qui était composé de gens établis, petits commerçants du quartier, demandait qu'on mît à mort les royalistes arrêtés depuis le 10 août. On savait dans le quartier que l'or coulait chez eux, qu'ils faisaient bonne chère et recevaient en prison leurs femmes et amies en toute liberté. Ils avaient illuminé après l'échec subi par l'armée française à Mons, et chanté victoire après la prise de Longwy. Ils insultaient les passants de derrière les barreaux et promettaient l'arrivée imminente des Prussiens et l'égorgement des révolutionnaires. Tout Paris parlait d'un complot tramé dans les prisons, d'armes introduites, et l'on savait partout que les prisons étaient devenues de vraies fabriques de faux assignats et de faux billets de la Maison de secours, par lesquels on essayait de ruiner le crédit public.</p>
<p>Tout cela se répétait dans les attroupements qui s'étaient formés autour de l'Abbaye, de la Force, de la Conciergerie. Bientôt ces attroupements eurent forcé les portes des prisons et commencèrent à y tuer les officiers de l'état-major suisse, les gardes du roi, les prêtres qui devaient être déportés à cause de leur refus de prêter serment à la Constitution, et les conspirateurs royalistes arrêtés depuis le 10 août.</p>
<p>La spontanéité de cet assaut semble avoir frappé tout le monde par l'imprévu. Loin d'avoir été préparé par la Commune et par Danton, comme les historiens royalistes se plaisent à l'affirmer (2), les massacres étaient si peu prévus, que la Commune dut prendre en toute hâte des mesures pour protéger le Temple et pour sauver ceux qui étaient emprisonnés pour dettes, mois de nourrice, etc., ainsi que les dames de l'entourage de Marie-Antoinette. Ces dames ne purent être sauvées que sous le couvert de la nuit, par des commissaires de la Commune qui ne s'acquittèrent de leur tâche qu'avec beaucoup de difficultés, au risque de périr eux-mêmes de la main des foules qui entouraient les prisons et stationnaient dans les rues avoisinantes (3).</p>
<p>Dès que les massacres commencèrent à l'Abbaye, et l'on sait qu'ils commencèrent vers deux heures et demie (Mon agonie de trente-huit heures,par Jourgniac de Saint-Méard), la Commune prit immédiatement des mesures pour les empêcher. Elle en avertit tout de suite l'Assemblée, qui nomma des commissaires pour parler au peuple (4), et à la séance du conseil général de la Commune qui s'ouvrit dans l'après-midi, le procureur Manuel rendait déjà compte, vers six heures, de ses efforts infructueux pour arrêter les massacres. « Il dit que les efforts des douze commissaires de l'Assemblée nationale, les siens, et ceux de ses collègues du corps municipal ont été infructueux pour sauver les criminels de la mort. » Dans sa séance du soir, la Commune recevait le rapport de ses commissaires envoyés à la Force, et décidait qu'ils s'y transporteraient de nouveau, pour calmer les esprits (5).</p>
<p>La Commune avait même ordonné, dans la nuit du 2 au 3, à Santerre, commandant de la garde nationale, d'envoyer des détachements pour arrêter les massacres. Mais la garde nationale ne voulait pas intervenir. Autrement, il est évident qu'au moins les bataillons des sections modérées auraient marché. Évidemment, l'opinion s'était formée à Paris, que faire marcher l'armée contre les attroupements, c'eût été allumer une guerre civile, au moment même où l'ennemi était à quelques jours de marche, et où l'union était surtout nécessaire. « On vous divise ; on sème la haine ; on veut allumer la guerre civile », disait l'Assemblée dans sa proclamation du 3 septembre, en invitant tous les citoyens à rester unis. Dans la circonstance, il n'y avait d'autre arme que la persuasion. Mais, aux exhortations des envoyés de la Commune qui voulaient empêcher les massacres, un des hommes du peuple à l'Abbaye répondit très justement en demandant à Manuel, si ces gueux de Prussiens et d'Autrichiens, venus à Paris, chercheraient à distinguer les innocents des coupables, ou bien frapperaient en masse ? (6) Et un autre, ou peut-être le même, ajouta : « Ce sang est celui de Montmorin et de sa compagnie ; nous sommes à notre poste, retournez au vôtre ; si tous ceux que nous avons préposés à la justice eussent fait leur devoir, nous ne serions pas ici. »(7) C'est ce que la population de Paris, et tous les révolutionnaires, comprirent très bien ce jour-là.</p>
<p>En tout cas, le Comité de surveillance de la Commune (8) sitôt qu'il apprit le résultat de la mission de Manuel, dans l'après-midi du 2 septembre, lança l'appel suivant : « Au nom du peuple, Camarades, il vous est enjoint de tuer tous les prisonniers de l'Abbaye, sans distinction, à l'exemption de l'abbé Lenfant, que vous mettrez dans un lieu sûr. A l'Hôtel de Ville, le 2 septembre. (Signé : Panis, Sergent, administrateurs.) »</p>
<p>Immédiatement un tribunal provisoire, composé de douze jurés nommés par le peuple, fut installé, et l'huissier Maillard, si bien connu à Paris depuis le 14 juillet et le 5 octobre 1789, en fut nommé président. Un tribunal semblable fut improvisé à la Force par deux ou trois membres de la Commune, et ces deux tribunaux s'appliquèrent à sauver autant de prisonniers qu'il leur fut possible. Ainsi Maillard réussit à sauver Cazotte, gravement compromis (Michelet, livre VII, chap. V), et de Sombreuil, connu comme un ennemi déclaré de la Révolution. Profitant de la présence de leurs filles, mademoiselle Cazotte et mademoiselle de Sombreuil, qui s'étaient fait enfermer en prison avec leurs pères, et aussi de l'âge avancé de Sombreuil, il réussit à obtenir leur acquittement. Plus tard, dans un document que Granier de Cassagnac (9) a reproduit en fac-similé, Maillard put dire avec fierté qu'il sauva ainsi la vie à quarante-trois personnes. Inutile de dire que « le verre de sang » de mademoiselle de Sombreuil est une des infâmes inventions des écrivains royalistes (Voy. Louis Blanc, livre VIII, ch. II ; L. Combes, Épisodes et curiosités révolutionnaires,1872.)</p>
<p>A la Force, il y eut aussi beaucoup d'acquittements ; au dire de Tallien, il n'y eut qu'une femme qui périt, madame de Lamballe. Chaque acquittement était salué par des cris de Vive la Nation,et l'acquitté était reconduit jusqu'à son domicile par des hommes de la foule, avec toutes les marques de sympathie ; mais son escorte refusait de absolument recevoir de l'argent du libéré ou de sa famille. On acquitta ainsi des royalistes, contre lesquels il n'y avait cependant pas de faits avérés, comme le frère du ministre Bertrand de Molleville, et même un ennemi acharné de la Révolution, l'Autrichien Weber, frère de lait de la reine, et on les reconduisait en triomphe, avec des transports de joie, jusque chez leurs parents ou amis.</p>
<p>Au couvent des Carmes, on avait commencé à incarcérer des prêtres depuis le 11 août, et là se trouvait le fameux archevêque d'Arles, que l'on accusait d'avoir été la cause du massacre des patriotes dans cette ville. Tous, ils devaient être déportés, lorsque survint le 2 septembre. Un certain nombre d'hommes armés de sabres firent irruption ce jour-là dans le couvent et tuèrent l'archevêque d'Arles, ainsi que, après un jugement sommaire, un nombre considérable de prêtres qui refusaient de prêter le serment civique. Plusieurs se sauvèrent cependant en escaladant un mur, d'autres furent sauvés, ainsi qu'il ressort de la section du Luxembourg, et par des hommes à piques en station dans la prison.</p>
<p>Les massacres continuèrent encore le 3, et le soir le Comité de surveillance de la Commune expédiait dans les départements, sous le couvert du ministre de la justice, une circulaire rédigée par Marat et dans laquelle il attaquait l'Assemblée, racontait les événements et recommandait aux départements d'imiter Paris.</p>
<p>Cependant, l'agitation du peuple se calmait, dit Saint-Méard, et le 3, vers huit heures, il entendit plusieurs voix crier : « Grâce, grâce pour ceux qui restent ! » D'ailleurs, il ne restait plus que peu de prisonniers politiques dans les prisons. Mais il arriva ce qui forcément devait arriver. A ceux qui avaient attaqué les prisons par conviction, vinrent se mêler d'autres éléments, des éléments douteux. Et enfin, il se produisit ce que Michelet a très bien appelé « la fureur de l'épuration » – le désir de purger Paris, non seulement des conspirateurs royalistes, mais aussi des faux-monnayeurs, des fabricants de faux assignats, des escrocs, même des filles publiques, qu'on disait toutes royalistes ! Le 3, on avait déjà massacré des voleurs au Grand-Châtelet et des forçats aux Bernardins, et le 4, une troupe d'hommes se porta pour massacrer à la Salpêtrière, à Bicêtre, jusqu'à « la Correction » de Bicêtre que le peuple aurait dû respecter comme un lieu de souffrance de miséreux, comme lui-même, surtout des enfants. Enfin la Commune réussit à mettre fin à ces massacres, – le 4 selon Maton de la Varenne (10).</p>
<p>En tout, plus de mille personnes périrent, dont 202 prêtres, 26 gardes royaux, une trentaine de Suisses de l'état-major, et plus de 300 prisonniers de droit commun, dont ceux enfermés à la Conciergerie fabriquaient pendant leur détention de faux assignats. Maton de la la Varenne, qui a donné dans son Histoire particulière(pp. 409-460), une liste alphabétique des personnes tuées pendant ces journées de septembre, trouve un total de 1.086, plus trois inconnus qui périrent accidentellement. Sur quoi les historiens royalistes ont brodé leurs romans et ont parlé de 8.000 et même de 12.852 tués (11).</p>
<p>Tous les historiens de la Grande Révolution, en commençant par Buchez et Roux, ont relevé l'opinion de divers révolutionnaires connus sur ces massacres, et un trait frappant se dégage des nombreuses citations qu'ils ont publiées. C'est que les Girondins, qui plus tard se servirent le plus des journées de septembre pour attaquer violemment et avec persistance les Montagnards, ne se départirent en aucune façon, pendant ces journées, de la même attitude du « laisser-faire » qu'ils reprochèrent plus tard à Danton, à Robespierre, à la Commune. La Commune, seule, prit dans son Conseil général et dans son Comité de surveillance, des mesures plus ou moins efficaces pour arrêter les massacres, ou, du moins, les circonscrire et les légaliser, lorsqu'elle vit qu'il était impossible de les empêcher. Les autres agirent mollement, ou bien ne crurent pas devoir intervenir ; et la plupart approuvèrent après que la chose fut faite. Ce qui prouve jusqu'à quel point, malgré le cri d'humanité outragée que soulevaient ces massacres, tous comprirent qu'ils étaient la conséquence inévitable du 10 août et de la politique louche des gouvernants eux-mêmes pendant les vingt jours qui suivirent la prise des Tuileries.</p>
<p>Roland, dans sa lettre du 3 septembre, si souvent citée, parle des massacres en des termes qui en reconnaissent la nécessité (12), et l'essentiel, pour lui, est de développer la thèse qui va devenir la thèse favorite des Girondins : c'est que, s'il fallait le désordre avant le 10 août, maintenant tout devait rentrer dans l'ordre. En général, les Girondins, comme l'ont très bien dit Buchez et Roux, « sont surtout préoccupés d'eux-mêmes » ; « ils voient avec chagrin le pouvoir sorti de leurs mains et passé dans celles de leurs adversaires... mais ils n'ont pas de motifs pour blâmer le mouvement qui se fait... Ils ne se dissimulent pas que lui seul peut sauver l'indépendance nationale, et les garantir eux-mêmes de la vengeance de l'émigration armée. »(P. 394) (13).</p>
<p>Les principaux journaux, tels que le Moniteur, les Révolutions de Paris de Prud'homme, approuvent, tandis que les autres, comme les Annales patriotiques et la Chronique de Paris, et même Brissot dans le Patriote français, se bornent à quelques mots froids et indifférents sur ces journées. Quant à la presse royaliste, il est évident qu'elle s'est emparé de ces faits pour faire circuler pendant un siècle les récits les plus fantaisistes. Nous ne nous occuperons pas de les contredire. Mais il y a une erreur d'appréciation qui se rencontre aussi chez les historiens républicains et qui mérite d'être relevée.</p>
<p>Il est vrai que le nombre de ceux qui tuèrent dans les prisons ne se montait pas à plus de trois cents hommes. Sur quoi on accuse de lâcheté tous les républicains qui n'y ont pas mis fin. Rien n'est cependant plus erroné que ce calcul. Le chiffre de trois ou quatre cents est correct. Mais il suffit de lire les récits de Weber, de mademoiselle de Tourzel, de Maton de la Varenne, etc., pour voir que si les meurtres étaient l'œuvre d'un nombre limité d'hommes, il y avait autour de chaque prison, dans les voies avoisinantes, des quantités de gens qui approuvaient le massacre et qui auraient fait appel aux armes contre quiconque serait venu les empêcher. D'ailleurs les bulletins des sections, l'attitude de la garde nationale et l'attitude même des révolutionnaires en vedette prouvent que tous avaient compris qu'un intervention militaire eût été le signal d'une guerre civile qui, de quelque côté qu'eût tourné la victoire, aurait amené des massacres bien plus étendus, et plus terribles encore, que ceux des prisons.</p>
<p>D'autre part, Michelet a dit, et ce mot a été répété depuis, que c'était la peur, la peur sans fondement, toujours féroce, qui avait inspiré ces massacres. Quelques centaines de royalistes de plus ou de moins dans Paris ne présentaient pas, a-t-on dit, de danger pour la Révolution. Mais raisonner ainsi, c'est méconnaître, ce me semble, la force de la réaction. Ces quelques cents royalistes avaient pour eux la majorité, l'immense majorité de la bourgeoisie aisée, toute l'aristocratie, l'Assemblée législative, le directoire du département, la plupart des juges de paix, et l'immense majorité des fonctionnaires. C'est cette masse compacte d'éléments opposés à la Révolution qui n'attendait que l'approche des Allemands pour les recevoir à bras ouverts et inaugurer avec leur aide la Terreur contre-révolutionnaire, le massacre Noir. On n'a qu'à se souvenir de la Terreur Blanche sous les Bourbons, rentrés en 1814 sous la haute protection des armées étrangères.</p>
<p>D'ailleurs, il y a un fait qui passe inaperçu chez les historiens, mais qui résume toute la situation, et donne la vraie raison du mouvement du 2 septembre.</p>
<p>C'est que, au beau milieu des massacres, le matin du 4 septembre, l'Assemblée se décida enfin, sur la proposition de Chabot, à prononcer la parole si longtemps attendue. Dans une adresse aux Français, elle déclara que le respect pour la future Convention empêchait ses membres de prévenir, par leur résolution ce qu'ils attendent de la nation française ; mais qu'ils prêtaient, dès maintenant, comme individus, le serment qu'ils ne pouvaient prêter comme représentants du peuple : « de combattre de toutes leurs forces les rois et la royauté ! » Pas de roi ! Jamais de capitulation, jamais de roi étranger !Et dès que cette adresse fut votée, malgré la restriction qui vient d'être mentionnée, les commissaires de l'Assemblée qui se rendirent aux sections avec cette adresse furent reçus sur-le-champ avec empressement, et les sections se chargèrent de mettre fin aux massacres.</p>
<p>Il fallut cependant que Marat conseillât au peuple, très instamment, de massacrer les fourbes royalistes de l'Assemblée législative, et que Robespierre dénonçât Carra et les Girondins en général, comme disposés à accepter un roi étranger ; il fallut que la Commune ordonnât des perquisitions chez Roland et Brissot, pour que le Girondin Guadet vînt apporter, le 4, – seulement le 4 – une adresse par laquelle les représentants étaient invités à jurer de combattre de toutes leurs forces les rois et les royautés. Si une déclaration nette de ce genre avait été votée immédiatement après le 10 août, et si Louis XVI avait été mis en jugement, les massacres de septembre n'auraient certainement pas eu lieu. Le peuple aurait vu l'impuissance de la conjuration royaliste, du moment qu'elle n'aurait pas eu l'appui de l'Assemblée, du gouvernement.</p>
<p>Et, qu'on ne dise pas que les soupçons de Robespierre n'étaient que pure vision. Condorcet, le vieux républicain, l'unique représentant, dans la Législative, qui se fût ouvertement prononcé pour la République dès 1791, tout en répudiant pour son compte – et seulement pour son compte – toute idée de désirer le duc de Brunswick sur le trône de France, ne reconnaît-il pas dans la Chronique de Paris, qu'on lui en avait parlé quelquefois ? (14) C'est que pendant ces jours d'interrègne, bien des candidatures - celle du duc d'York, du duc d'Orléans, du duc de Chartres (candidat de Dumouriez) et même du duc de Brunswick – furent certainement discutées parmi les hommes politiques qui ne voulaient pas de République, comme les Feuillants, ou qui ne croyaient pas, comme les Girondins, à la possibilité d'une victoire de la France.</p>
<p>Dans ces hésitations, dans cette pusillanimité, dans cette fourberie des hommes d'État, réside la vraie cause du désespoir qui s'empara de la population de Paris le 2 septembre.</p>
<p>(1) De seize, dit Méhée fils (Felhémési, La Vérité tout entière sur les vrais acteurs de la journée du 2 septembre, et sur plusieurs journées et nuits secrètes des anciens comités de gouvernement, Paris, 1794.) Je maintiens l'orthographe du titre. « Felhémési » est l'anagramme de « Méhée fils ».</p>
<p>(2) Ils citent pour cela les personnes qui furent libérées entre le 30 août et le 2 septembre, grâce à l'intervention de Danton et d'autres personnages révolutionnaires, et disent : « Vous voyez bien qu'ils sauvaient leurs amis ! » Ce qu'ils oublient pourtant de dire, c'est que, sur les trois mille personnes arrêtées le 30, plus de deux mille furent relâchées. Il suffisait pour cela d'être réclamé par un révolutionnaire. Quant à Danton et à sa part dans les journées de septembre, voy. A. Aulard, Études et leçons sur la Révolution française,1893-1897, 3è série.</p>
<p>(3) Madame de Touzel, gouvernante du dauphin, et sa jeune fille Pauline, trois femmes de chambre de la reine, madame de Lamballe et sa femme de chambre avaient été transférées du Temple à la Force. Et de là, elles furent toutes sauvées, sauf madame de Lamballe, par des commissaires de la Commune. A deux heures et demie dans la nuit du 2 au 3 septembre, ces commissaires, Truchot, Tallien et Guiraud, virent rendre compte à l'Assemblée de leurs efforts. A la prison de la Force et à celle de Sainte-Pélagie, ils avaient fait sortir toutes les personnes détenues pour dettes. Après en avoir fait rapport à la Commune (vers minuit), Truchot retourna à la Force pour en faire sortir toutes les femmes. « J'ai pu en faire sortir vingt-quatre », disait-il, « Nous avons principalement mis sous notre protection mademoiselle de Tourzel et madame Sainte-Brice... Pour notre propre sûreté nous nous sommes retirés, car on nous menaçait aussi. Nous avons conduit ces deux dames à la section des Droits de l'Homme en attendant qu'on les juge. » (Buchez et Roux, XVII, 353.) Ces paroles de Truchot sont absolument confirmées, puisqu'on sait, par le récit de Pauline de Tourzel, avec quelle difficulté le commissaire de la Commune (elle ne le connaissait pas et parlait d'un inconnu) réussit à lui faire traverser les rues aux alentours de la prison, remplies de monde qui veillait à ce qu'on n'enlevât aucun des prisonniers. Madame de Lamballe, aussi, allait être sauvée, par Pétion, mais le doute pane sur les forces qui s'y opposèrent. On parle d'émissaires du duc d'Orléans, qui voulait sa mort ; on donne même des noms. Ce qui est certain, c'est que tant de personnes influentes étaient intéressées à ce que cette confidente de la reine (depuis l'affaire du collier) ne parlât, que l'impossibilité de la sauver n'a rien qui nous étonne.</p>
<p>(4) Bazire, Dussaulx, François de Neufchâteau, le fameux Girondiu Isnard, Laquinio, étaient de ce nombre. Bazire invita Chabot, aimé des faubourgs, à se joindre à eux. (Louis Blanc, II, 19.)</p>
<p>(5) Procès-verbaux de la Commune, cités par Buchez et Roux, XVII, 368. Tallien, dans son rapport à l'Assemblée, qui fut fait plus tard pendant la nuit, confirmait les paroles de Manuel : « Le procureur de la Commune, disait-il, s'est présenté le premier [à l'Abbaye] et a employé tous les moyens que lui suggérait son zèle et son humanité. Il ne put rien gagner et vit tomber à ses pieds plusieurs victimes. Lui-même a couru des dangers, et on a été obligé de l'enlever, dans la crainte qu'il ne soit victime de son zèle. » A minuit, lorsque le peuple se fut porté vers la Force, « nos commissaires, dit Tallien, s'y sont transportés et n'ont pu rien gagner. Des députations se sont succédé et lorsque nous sommes partis pour nous rendre ici, une nouvelle députation allait encore s'y rendre. »</p>
<p>(6) « Dites donc, monsieur le citoyen, si ces gueux de Prussiens et d'Autrichiens venaient à Paris, chercheraient-ils aussi les coupables ? ne frapperaient-ils pas à tort et à travers, comme les Suisses du 10 août ? Moi, je ne suis pas un orateur, je n'endors personne, et je vous dis que je suis père de famille, que j'ai une femme et cinq enfants que je veux bien laisser ici, à la garde de la section, pour aller combattre l'ennemi ; mais je n'entends pas que les scélérats qui sont en prison, à qui d'autres scélérats viendront ouvrir les portes, aillent égorger ma femme et mes enfants » Je cite d'après Felhémési (Méhée fils), La Vérité tout entière, etc.</p>
<p>(7) C'est ainsi que Prudhomme donne dans son journal la réponse faite par un homme du peuple, lors de la première visite à l'Abbaye d'une députation du Corps Législatif et de la Municipalité (Cité par Buchez et Roux, XVII, 426)</p>
<p>(8) Le Comité de surveillance de la Commune (qui avait remplacé, le 14 avril, la précédente administration et qui était composé d'abord de quinze membres de la police municipale) avait été réorganisé en vertu d'un arrêté du Conseil général de la Commune, du 30 août : il fut alors formé de quatre membres, Panis, Sergent, Duplain et Sourdeuil, qui, avec l'autorisation du Conseil, et « vu la crise des circonstances et les divers et importants travaux auxquels il leur faut vaquer », s'adjoignirent le 2 septembre sept autres membres, Marat, Deforgues, Lenfant, Leclerc, Durfort, Cailly et Guermeur. (Buchez et Roux, XVII, pages 405 et 433 ; XVIII, pages 186-187. Michelet, qui a vu l'acte original ne parle que de six membres : il ne mentionne pas Durfort). Robespierre siégeait au conseil général. Marat y prenait part « comme journaliste », – la Commune ayant décrété qu'une tribune serait érigée dans la salle des délibérations pour un journaliste, Marat (Michelet, I, VII, ch. IV). Danton cherchait à concilier la Commune avec le pouvoir exécutif de l'Assemblée, c'est-à-dire, avec le ministère dont il faisait partie.</p>
<p>(9) Histoire des Girondins et des massacres de septembre,2 tomes, 1860.</p>
<p>(10) M...-de-la-Varennes, Histoire particulière des événements qui ont eu lieu en France pendant les mois de juin, de juillet, d'août et de septembre, et qui ont opéré la chûte du trône royal,Paris 1806. Il y eut encore quelques massacres isolés le 5.</p>
<p>(11) Peltier, écrivain archi-royaliste et menteur, en donnant tout par détail, trouva le chiffre de 1.005, mais il ajouta qu'on avait tué aussi à Bicêtre et dans les rues,ce qui lui permit de porter le total à 8.000 (Dernier tableau de Paris, ou récit historique de la Révolution du 10 août,2 volumes, Londres, 1792-1793.) A cela, Buchez et Roux font remarquer très justement que « Peltier seul dit qu'on ait tué ailleurs que dans les prisons », en contradiction avec tous ses contemporains.</p>
<p>(12) « Je sais que les révolutions ne se calculent point par les règles ordinaires ; mais je sais aussi que le pouvoir qui les fait doit bientôt se ranger sous l'abri des lois, si l'on ne veut qu'il opère une entière dissolution. La colère du peuple et le commencement de l'insurrection sont comparables à l'action d'un torrent qui renverse les obstacles qu'aucune autre puissance n'aurait anéantis, mais dont le débordement va porter au loin le ravage et la dévastation, s'il ne rentre bientôt dans son lit... Hier fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un voile ; je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice ; il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente à sa fureur, il la dirige sur ceux qu'il croit avoir été trop longtemps épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai... Mais le salut de Paris exige que tous les pouvoirs rentrent à l'instant dans leurs bornes respectives. »</p>
<p>(13) Il n'y a pas de doute que les ministres girondins savaient très bien ce qui se passait dans les prisons. On sait que Servan, ministre de la guerre, se rendit le 2, dans l'après-midi, à la Commune, où il prit rendez-vous, pour les huit heures, avec Santerre, Pétion, Hébert, Billaud-Varenne, etc., pour discuter les mesures militaires. Il est évident qu'à la Commune on parla des massacres, et que Roland en fut averti, mais que Servan, comme les autres, se dit qu'il fallait courir au plus pressé, – aux frontières, et ne pas provoquer, sous aucun prétexte, la guerre civile en France.</p>
<p>(14) Carra, éditeur des Annales patriotiques, un des principaux organes de la Gironde, parla de Brunswick en ces termes, dans le numéro du 19 juillet 1792 : « C'est le plus grand guerrier et le plus habile politique de l'Europe, que ce duc de Brunswick ; il est très instruit, très éclairé, très aimable : il ne lui manque, peut-être, qu'une couronne, je ne dis pas pour être le plus grand roi de la terre, mais pour être le véritable restaurateur de la liberté en Europe. S'il arrive à Paris, je gage que sa première démarche sera de venir aux Jacobins et d'y mettre le bonnet rouge. »</p>
<h2 class="spip">La terreur de la contre-révolution nobiliaire et européenne</h2>
<p>Dès le 17 juillet 1789, le comte d'Artois, futur Charles X, suivi par les Polignac et quelques grands seigneurs de la cour, furent les premiers à passer à l'étranger. Ils rejoignirent à Turin la cour du roi de Sardaigne, beau-père du comte de Provence, du comte d'Artois et de leur sœur Clotilde de France puis l'électorat de Trèves où régnait leur oncle maternel Clément Wenceslas de Saxe.</p>
<p>Le marquis de Bouillé, tous les membres du ministère de Broglie, Calonne, le prince de Bourbon-Condé, prince du sang, et la plupart des courtisans ne tardèrent pas à délaisser leurs souverains pour les suivre.</p>
<p>Pour sa part, le comte de Provence, futur Louis XVIII, ne quitta la France qu'au soir du 20 juin 1791 — la nuit même de la tentative de fuite de Louis XVI —, mais en suivant un autre itinéraire (il prit le chemin le plus court vers les Pays-Bas autrichiens).</p>
<p>La rodomontade de Bouillé, qui menaçait Paris de destruction, déclarant qu'il n'en laisserait pierre sur pierre, incita les royalistes à passer à l'étranger. Ils établirent ouvertement des bureaux, à Paris et dans les principales villes de France, pour hâter l'Émigration. Leurs journaux exagérèrent beaucoup les préparatifs des puissances étrangères contre la France, le nombre des émigrés réunis aux frontières et prédirent avec emphase leur triomphe et la chute de la Constitution.</p>
<p>S'ensuit l'exil des officiers de l'armée et de la marine ainsi que les prêtres qui refusaient la Constitution civile du clergé, votée le 12 juillet 1790 (et dénoncée par le pape).</p>
<p>La fuite et l'arrestation de Louis XVI à Varennes, le 21 juin 1791, provoquent une nouvelle vague de départs. On constate qu'entre 1789 et le 10 août 1792, date de la prise des Tuileries, 30 000 personnes quittent le pays.</p>
<p>L'armée des Princes : dans l'électorat de Trêves, à Coblence, les émigrés lèvent des troupes sous les ordres du prince de Condé avec l'appui du comte de Provence, futur Louis XVIII et frère du roi Louis XVI. Ces rassemblements armés inquiètent l'Assemblée législative. Elle émet un décret le 29 novembre 1791 qui invite le roi Louis XVI à demander aux princes allemands qui accueillent les émigrés, de disperser les attroupements et d'interdire les recrutements pour l'armée des Princes.</p>
<p>Kropotkine dans « La Grande Révolution » :</p>
<p>La contre-révolution dans le Midi</p>
<p>« Lorsqu'on étudie la Grande Révolution, on est tellement entraîné par les grandes luttes qui se déroulent à Paris, qu'on est porté à négliger l'état des provinces et la force qu'y possédait entre temps la contre-révolution. Cependant cette force restait immense. Elle avait pour l'appuyer les siècles du passé et les intérêts du moment ; et il faut l'étudier pour comprendre combien minime est la puissance d'une assemblée de représentants pendant une révolution, alors même que ceux-ci seraient inspirés, par impossible, des meilleures intentions. Lorsqu'il s'agit de lutte, dans chaque ville et dans chaque petit hameau, contre les forces de l'ancien régime qui, après un moment de stupeur, se réorganisent pour arrêter la révolution, – il n'y a que la poussée des révolutionnaires sur place qui puisse réussir à vaincre cette résistance.</p>
<p>Il faudrait des années et des années d'étude dans les archives locales pour retracer tous les agissements des royalistes pendant la grande Révolution. Quelques épisodes permettront cependant d'en donner une idée.</p>
<p>On connaît plus ou moins l'insurrection de la Vendée. Mais on n'est que trop enclins à croire que là, au milieu de populations demi-sauvages, inspirées par le fanatisme religieux, se trouvait le seul foyer sérieux de contre-révolution. Et cependant le Midi représentait un autre foyer du même genre, d'autant plus redoutable que les campagnes sur lesquelles s'appuyaient les royalistes pour exploiter les haines religieuses des catholiques contre les protestants, se trouvaient à côté d'autres campagnes et de grandes villes qui avaient fourni un des meilleurs contingents à la Révolution.</p>
<p>La direction de ces divers mouvements partait de Coblentz, petite ville allemande située dans l'Électorat de Trèves, qui était devenue le centre principal de l'émigration royaliste. Depuis l'été de 1791, lorsque le comte d'Artois, suivi de l'ex-ministre Calonne, et plus tard de son frère, le comte de Provence, vint s'établir dans cette ville, elle devint le centre principal des complots royalistes. De là partaient les émissaires qui organisaient dans toute la France les insurrections contre-révolutionnaires. Ils embauchaient partout des soldats pour Coblentz, – même à Paris, où le rédacteur de la Gazette de Parisoffrait ouvertement 60 livres à chaque soldat embauché. Pendant quelque temps on dirigeait ces hommes presque ouvertement, d'abord sur Metz, puis sur Coblentz.</p>
<p>« La société les suivait », dit Ernest Daudet dans son étude, Les conspirations royalistes dans le Midi ; « la noblesse imitait les princes, et beaucoup de bourgeois, de petites gens, imitaient la noblesse. On émigrait par ton, par misère ou par peur. Une jeune femme, rencontrée dans une diligence par un agent secret du gouvernement et interrogée par lui, répondait : – « Je suis couturière : ma clientèle est partie pour l'Allemagne ; je me fais « émigrette » afin d'aller les retrouver. »</p>
<p>Toute une cour, avec ses ministres, ses chambellans et ses réceptions officielles, et aussi ses intrigues et ses misères, se créait autour des frères du roi, et les souverains de l'Europe reconnaissaient cette cour, traitaient et complotaient avec elle. Tout le temps on s'y attendait à voir Louis XVI arriver, pour se mettre à la tête des troupes d'émigrés. On l'attendait en juin 1791, lors de sa fuite à Varenne, et plus tard, en novembre 1791, en janvier 1792. enfin, on décida de préparer le grand coup pour juillet 1792, lorsque les armées royalistes de l'Ouest et du Midi, soutenues par les invasions anglaise, allemande, sarde et espagnole, marcheraient sur Paris, soulevant Lyon et d'autres grandes villes au passage, - pendant que les royalistes de Paris frapperaient leur grand coup, disperseraient l'Assemblée et châtieraient les enragés, les jacobins...</p>
<p>« Replacer le roi sur le trône », c'est-à-dire en faire de nouveau un roi absolu ; réintroduire l'ancien régime, tel qu'il avait existé au moment de la convocation des États généraux, c'étaient là leurs vœux. Et lorsque le roi de Prusse, plus intelligent que ces revenants de Versailles, leur demandait : « Ne serait-il pas de la justice comme de la prudence de faire à la nation le sacrifice de certains abus de l'ancien gouvernement ? » – « Sire, lui répondait-on, pas un seul changement, pas une seule grâce ! » (Pièce aux Archives des affaires étrangères, citée par E. Daudet.)</p>
<p>Inutile d'ajouter que toutes les cabales, tous les commérages, toutes les jalousies qui caractérisaient Versailles se reproduisaient à Coblentz. Les deux frères avaient chacun sa cour, sa maîtresse attitrée, ses réceptions et son cercle, tandis que les nobles fainéants vivaient de commérages, d'autant plus méchants que beaucoup d'émigrés tombaient bientôt dans la misère.</p>
<p>Autour de ce centre gravitaient maintenant, au vu et au su de tout le monde, ceux des curés fanatiques qui préféraient la guerre civile à la soumission constitutionnelle offerte par les nouveaux décrets, ainsi que les aventuriers nobles qui aimaient mieux risquer une conspiration que de se résigner à la perte de leur situation privilégiée. Ils venaient à Coblentz, obtenaient l'investiture des princes ainsi que de Rome, pour leurs complots et s'en retournaient dans les régions montagneuses des Cévennes ou sur les plages de la Vendée, allumer le fanatisme religieux des paysans et organiser les soulèvements royalistes.</p>
<p>Les historiens sympathiques à la Révolution glissent peut-être trop rapidement sur ces résistances contre-révolutionnaires ; ce qui porte souvent le lecteur moderne à les considérer comme l'œuvre de quelques fanatiques dont la Révolution eut facilement raison. Mais, en réalité, les complots royalistes couvraient des régions entières, et comme ils trouvaient appui, d'une part, parmi les gros bonnets de la bourgeoisie et, d'autre part, dans les haines religieuses entre protestants et catholiques – ce fut le cas dans le Midi, – les révolutionnaires eurent à lutter à leur corps défendant contre les royalistes, dans chaque ville et dans chaque petite commune.</p>
<p>Ainsi, pendant que l'on fêtait à Paris, le 14 juillet 1790, la grande fête de la Fédération, à laquelle toute la France prenait part et qui semblait devoir placer la Révolution sur une solide base communale, les royalistes préparaient dans le Sud-Est la fédération des contre-révolutionnaires. Le 18 août de cette même année, près de 20.000 représentants de 185 communes du Vivarais se réunissaient dans la plaine de Jalès. Tous portaient la croix blanche au chapeau. Dirigés par des nobles, ils posèrent ce jour-là les bases de la fédération royaliste du Midi, qui fut constituée solennellement au mois de février suivant.</p>
<p>Cette fédération prépara d'abord une série d'insurrections pour l'été de 1791, et ensuite la grande insurrection qui devait éclater en juillet 1792, avec l'appui de l'invasion étrangère, et porter le coup de grâce à la Révolution. Elle fonctionna ainsi pendant deux ans, entretenant des correspondances régulières, d'une part avec les Tuileries et d'autre part avec Coblentz. Elle jurait de « rétablir le roi dans sa gloire, le clergé dans ses biens, la noblesse dans ses honneurs ». Et quand ses premières tentatives échouèrent, elle organisa, avec l'aide de Claude Allier, curé-prieur de Chambonnaz, une vaste conspiration qui devait mettre sur pied plus de 50.000 hommes. Conduite par un grand nombre de prêtres, sous les plis du drapeau blanc, et soutenue par la Sardaigne, l'Espagne et l'Autriche, cette armée devait marcher sur Paris, « libérer » le roi, disperser l'Assemblée et châtier les patriotes.</p>
<p>Dans la Lozère, Charrier, notaire, ex-député à l'Assemblée nationale, marié à une demoiselle noble et investi du commandement suprême par le comte d'Artois, organisait ouvertement les milices contre-révolutionnaires et formait même ses artilleurs.</p>
<p>Chambéry, ville du royaume de Sardaigne à cette époque, était un autre centre des émigrés, Bussy y avait même formé une légion royaliste, qu'il exerçait en plein jour. Ainsi s'organisait la contre-révolution dans le Midi, alors que dans l'Ouest les curés et les nobles préparaient le soulèvement de la Vendée avec l'aide de l'Angleterre.</p>
<p>Et qu'on ne nous dise pas que ces conspirateurs et ces rassemblements étaient peu nombreux. C'est que les révolutionnaires aussi, – ceux du moins qui étaient décidés à agir, – n'étaient pas nombreux non plus. Dans chaque parti, de tout temps, les hommes d'action furent une infime minorité. Mais grâce à l'inertie, aux préjugés, aux intérêts acquis, à l'argent et à la religion, la contre-révolution tenait des régions entières ; et c'est cette force terrible de la réaction – et non pas l'esprit sanguinaire des révolutionnaires – qui explique les fureurs de la Révolution en 1793 et 1794, lorsqu'elle dut faire un effort suprême pour se dégager des bras qui l'étouffaient.</p>
<p>Les adhérents de Claude Allier, prêts à prendre les armes, se montaient-ils à 60.000 hommes, comme il l'affirmait lors de la visite qu'il fit à Coblentz en janvier 1792, il est permis d'en douter. Mais ce qui est certain, c'est que dans chaque ville du Midi la lutte entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires se poursuivait sans relâche, faisant pencher la balance tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.</p>
<p>A Perpignan, les militaires royalistes se préparaient à ouvrir la frontière aux armées espagnoles. A Arles, dans la lutte locale entre les monnetiers et les chiffonistes, c'est-à-dire entre les patriotes et les contre-révolutionnaires, la victoire restait à ces derniers. « Avertis, dit un auteur, que les Marseillais organisaient une expédition contre eux, qu'ils avaient même pillé l'arsenal de Marseille pour se mettre en état de faire la campagne, ils se préparaient à la résistance, se fortifiaient, muraient les portes de leur ville, creusaient des fossés autour de l'enceinte, assuraient leurs communications avec la mer et réorganisaient la garde nationale de façon à réduire à l'impuissance les patriotes. »</p>
<p>Ces quelques lignes, empruntées à Ernest Daudet (1), sont caractéristiques. C'est le tableau de ce qui se passait un peu partout dans toute la France. Il fallut quatre années de révolution, c'est-à-dire l'absence pendant quatre années d'un gouvernement fort, et des luttes incessantes de la part des révolutionnaires, pour paralyser plus ou moins la réaction.</p>
<p>A Montpellier, les patriotes durent fonder une ligue pour défendre, contre les royalistes, les prêtres qui avaient prêté serment à la Constitution, ainsi que ceux qui allaient aux messes des prêtres assermentés. Souvent on se battait dans les rues. A Lunel dans l'Hérault, à Yssingeaux dans la Haute-Loire, à Mende dans la Lozère, c'était la même chose. On ne désarmait pas. Au fond, on peut dire que dans chaque ville de cette région les mêmes luttes se produisaient entre les royalistes ou bien les Feuillants de l'endroit et les « patriotes », et plus tard entre les Girondins et les « anarchistes ». On pourrait même ajouter que dans l'immense majorité des villes du Centre et de l'Ouest, les réactionnaires obtenaient le dessus, et que la Révolution ne trouva un appui sérieux que dans une trentaine de départements sur quatre-vingt-trois. Pis que cela. Les révolutionnaires eux-mêmes ne s'enhardissaient pour la plupart et ne se décidaient à braver les royalistes que très lentement, à mesure que leur éducation révolutionnaire se faisait par les événements.</p>
<p>Dans toutes ces villes, les contre-révolutionnaires se donnaient la main. Les riches avaient mille moyens, que les patriotes ne possédaient généralement pas, de se déplacer, de correspondre au moyen d'émissaires spéciaux, de se cacher dans les châteaux, d'y accumuler des armes. Les patriotes correspondaient, sans doute, avec les Sociétés populaires et les Fraternelles de Paris, avec la Société des Indigents, ainsi qu'avec la Société mère des Jacobins ; mais ils étaient si pauvres ! Les armes et les moyens de déplacement leur manquaient.</p>
<p>Et puis, tout ce qui se liguait contre la révolution était soutenu du dehors. L'Angleterre a toujours suivi la politique qu'elle suit encore de nos jours : celle d'affaiblir ses rivaux en se créant parmi eux des partisans avec de l'argent. « L'argent de Pitt » n'était nullement un fantôme. Loin de là ! Avec l'aide de cet argent les royalistes venaient librement de leur centre et dépôt d'armes, Jersey, à Saint-Malo et à Nantes ; et dans tous les grands ports de France, surtout ceux de Saint-Malo, Nantes, Bordeaux, l'argent anglais gagnait des adhérents et soutenait les « commerçantistes » qui se mettaient contre la Révolution. Catherine II de Russie faisait comme Pitt. Au fond, toutes les monarchies européennes se mirent de la partie. Si en Bretagne, en Vendée, à Bordeaux et à Toulon les royalistes comptaient sur l'Angleterre, en Alsace et en Lorraine ils comptaient sur l'Allemagne et dans le Midi sur les secours armés promis par la Sardaigne ainsi que sur l'armée espagnole qui devait débarquer à Aigues-Mortes. Les chevaliers de Malte devaient aussi concourir à cette expédition avec deux frégates.</p>
<p>Au commencement de 1792, le département de la Lozère et celui de l'Ardèche, devenus tous deux le rendez-vous des prêtres réfractaires, étaient couverts d'un réseau de conspirations royalistes, dont le centre était Mende, petite ville perdue dans les montagnes du Vivarais, où l'état d'esprit était très arriéré et où les riches et les nobles tenaient en leurs mains la municipalité. Leurs émissaires parcouraient les villages des alentours, enjoignant aux paysans de s'armer de fusils, de faux et de fourches, et d'être prêts à accourir au premier appel. Ainsi se préparait le coup de main, à l'aide duquel on espérait soulever le Gévaudan et le Velay et obliger le Vivarais à marcher à leur suite.</p>
<p>Il est vrai que toutes les insurrections royalistes qui eurent lieu en 1791 et en 1792, à Perpignan, à Arles, à Mende, à Yssingeaux et dans le Vivarais, avortèrent. Le cri de « A bas les patriotes ! » ne suffisait pas pour rallier un nombre suffisant d'insurgés, et les patriotes surent promptement disperser les bandes royalistes. Mais ce fut pendant deux années la lutte sans interruption. Il y eut des moments où tout le pays était en proie à la guerre civile, où le tocsin sonnait sans relâche dans les villes des alentours.</p>
<p>A un moment donné, il fallut que des bandes armées de Marseillais vinssent faire la chasse aux contre-révolutionnaires dans la région, s'emparant d'Arles et d'Aigues-Mortes, et inaugurant le règne de la terreur qui atteignit plus tard de si fortes proportions dans le Midi, à Lyon et dans l'Ardèche. Quant à l'insurrection organisée par le comte de Saillans en juillet 1792, éclatant en même temps que celle de la Vendée et au moment où les armées allemandes marchaient sur Paris, elle aurait certainement eu une influence funeste sur la marche de la Révolution, si le peuple n'y avait promptement mis fin. Heureusement, le peuple lui-même s'en chargea dans le Midi, tandis que Paris s'organisa de son côté pour s'emparer enfin du centre de toutes les conspirations royalistes, – les Tuileries. <br class='autobr' />
(…)</p>
<p>LA CONTRE-RÉVOLUTION EN BRETAGNE – MARAT ASSASSINÉ</p>
<p>La France, assaillie de tous côtés par la coalition des monarchies européennes, au milieu de l'œuvre immense de reconstruction qu'elle avait entreprise, traversait, cela se comprend, une crise très difficile. Et c'est en étudiant cette crise dans ses détails, en réalisant au jour le jour les souffrances que le peuple dut subir, que l'on comprend toute la profondeur du crime des satisfaits, alors que, pour retenir leurs privilèges, ils n'hésitaient pas à plonger la France dans les horreurs d'une guerre civile et d'une invasion étrangère.</p>
<p>Eh bien ! Les Girondins, exclus de la Convention le 2 juin 1793, n'hésitèrent pas à se rendre dans les départements pour y souffler la guerre civile, avec l'appui des royalistes et même de l'étranger.</p>
<p>On se souvient que la Convention, après avoir expulsé trente-et-un représentants Girondins de son sein, les avait fait arrêter à domicile, en laissant à chacun la latitude de circuler dans Paris, à la condition d'être suivi d'un gendarme. Vergniaud, Gensonné, Fonfrède restèrent en effet à Paris, et Vergniaud en profita pour adresser de temps en temps des lettres, pleines de fiel, à la Convention. Quant aux autres, ils s'évadèrent pour aller soulever les départements. Les royalistes ne demandaient pas mieux, et l'on vit bientôt des soulèvements contre-révolutionnaires éclater dans soixante départements, – les Girondins et les royalistes les plus outranciers marchant la main dans la main.</p>
<p>Dès 1791, il s'ourdissait déjà en Bretagne un complot royaliste qui avait pour but de rétablir les États de cette province et la vieille administration par les trois ordres. Tufin, marquis de la Rouërie, avait été placé par les princes émigrés à la tête de cette conspiration. Cependant le complot fut dénoncé à Danton, qui le fit surveiller. Le marquis de la Rouërie fut forcé de se cacher, et en janvier 1793, il mourut dans le château d'un de ses amis où il fut enterré secrètement. L'insurrection éclata néanmoins avec l'appui des Anglais. Par l'intermédiaire des marins contrebandiers, et des émigrés, qui s'étaient réunis, les uns à Jersey et les autres à Londres, le ministère anglais préparait une vaste insurrection qui devait lui livrer la place forte de Saint-Malo, Brest, Cherbourg et peut-être aussi Nantes et Bordeaux.</p>
<p>Lorsque la Convention eut décrété d'arrestation les principaux députés girondins, Pétion, Guadet, Brissot, Barbaroux, Louvet, Buzot et Lanjuinais, s'évadèrent pour se mettre, en Normandie et en Bretagne, à la tête de l'insurrection. Arrivés à Caen, ils y organisèrent l'Association des département réunis, pour marcher contre Paris, firent arrêter les délégués de la Convention et chauffèrent à blanc les esprits contre les Montagnards. Le général Wimpfen, qui commandait les troupes de la République en Normandie et qui se rangea du côté des insurgés, ne leur cacha ni ses opinions royalistes, ni son intention de chercher un appui en Angleterre, et les chefs girondins ne rompirent pas avec lui.</p>
<p>Heureusement le peuple, en Normandie et en Bretagne, ne suivit pas les meneurs royalistes et les prêtres. Les villes se rangèrent du côté de la Révolution, et l'insurrection, vaincue à Vernon, échoua (1).</p>
<p>La marche des chefs girondins à travers la Bretagne dans les chemins couverts, n'osant se montrer dans les plus petites villes, où les patriotes les auraient arrêtés, fait voir combien peu de sympathie ils trouvèrent, même dans ce pays breton, où la Convention n'avait cependant pas su se concilier les paysans, et où la levée des recrues pour la guerre sur le Rhin ne pouvait être reçue avec empressement. Lorsque Wimpfen voulut marcher sur Paris, Caen ne lui fournit que quelques dizaines de volontaires (2). Dans toute la normandie et la Bretagne il ne se réunit que cinq à six cents hommes, qui ne se battirent même pas, lorsqu'ils se trouvèrent en présence d'une petite armée venue de Paris.</p>
<p>Cependant, dans certaines villes, et notamment dans les ports de Saint-Malo et de Brest, les royalistes trouvaient un fort appui parmi les négociants, et il fallut un puissant effort de la part des patriotes pour empêcher que Saint-Malo ne fût livré, comme le fut Toulon, aux Anglais.</p>
<p>Il faut lire, en effet, les lettres du jeune Jullien, commissaire du Comité de salut public, ou de Jean Bon Saint-André, conventionnel en mission, pour comprendre combien faibles étaient les forces matérielles de la République, et jusqu'à quel point les classes opulentes étaient prêtes à soutenir les envahisseurs étrangers. Tout avait été préparé pour livrer à la flotte anglaise la forteresse de Saint-Malo, – qui était armée de 123 canons et de 25 mortiers et très bien approvisionnée de boulets, de bombes et de poudres. Ce fut seulement l'arrivée des commissaires de la Convention qui releva le zèle des patriotes et empêcha cette trahison.</p>
<p>Les représentants en mission ne s'adressèrent pas aux administrations : ils savaient qu'elles étaient gangrenées de royalisme et de « négociantisme ». Ils allèrent à la Société patriotique de chaque ville, grande ou petite. Ils lui proposèrent, d'abord, de « s'épurer ». chaque membre devait dire à haute voix, devant la Société, ce qu'il avait été avant 1789, ce qu'il avait fait depuis ; – s'il avait signé les pétitions royalistes des 8.000 et des 20.000 ; quelle était sa fortune avant 1789, et ce qu'elle était à ce moment. Ceux qui ne pouvaient répondre d'une façon satisfaisante à ces questions étaient exclus de la Société patriotique.</p>
<p>L'épuration faite, la Société patriotique devenait l'organe de la Convention. Avec son aide, le représentant en mission procédait à une épuration semblable de la municipalité, en en faisant exclure les membres royalistes et les « profiteurs ». Alors, appuyé par la Société populaire, il réveillait l'enthousiasme dans la population, surtout chez les sans-culottes. Il dirigeait l'enrôlement des volontaires et amenait les patriotes à faire des efforts souvent héroïques pour l'armement et la défense des côtes. Il organisait les fêtes patriotiques et inaugurait le calendrier républicain. Et quand il partait pour accomplir le même travail ailleurs, il chargeait la nouvelle municipalité du soin de prendre toutes les mesures pour le transport des munitions, des vivres, des troupes – toujours sous la surveillance de la Société populaire, – et il entretenait avec cette Société une correspondance suivie.</p>
<p>Souvent la guerre demandait d'énormes sacrifices. Mais dans chaque ville, à Quimper, à Saint-Malo même, les conventionnels en mission trouvèrent des hommes dévoués à la Révolution ; et avec leur aide ils organisèrent la défense. Les émigrés et les vaisseaux anglais n'osèrent même pas approcher de Saint-Malo ou de Brest.</p>
<p>L'insurrection échoua ainsi en Normandie et en Bretagne. Mais c'est de Caen que vint Charlotte Corday, pour assassiner Marat. Influencée par tout ce qu'elle entendait dire autour d'elle contre la république des sans-culottes montagnards, éblouie peut-être par les airs de « républicain comme il faut » que se donnaient les Girondins venus à Caen, où elle se rencontra avec Barbaroux, Charlotte Corday se rendit le 11 juillet à Paris, pour tuer quelqu'un des révolutionnaires en vue.</p>
<p>Les historiens girondins, qui tous haïssaient Marat, l'auteur principal du 31 mai, ont prétendu que Charlotte Corday était une républicaine. C'est absolument faux. Mademoiselle Marie-Charlotte Corday d'Armont était d'une famille archi-royaliste, et ses deux frères étaient émigrés ; elle-même, élevée au couvent de l'Abbaye-aux-Dames, de Caen, vivait chez une parente, madame de Breteville, « que la peur seule empêchait de se dire royaliste ». Tout le « républicanisme » prétendu de mademoiselle Corday d'Armont consistait à ce qu'elle refusa un jour de boire à la santé du roi, et expliqua son refus en disant qu'elle serait républicaine, « si les Français étaient dignes de la République ». C'est-à-dire, qu'elle était constitutionnaliste, probablement feuillante. Wimpfen prétendait qu'elle était royaliste tout de bon.</p>
<p>Tout porte à croire que Charlotte Corday d'Armont ne fut pas une isolée. Caen, nous venons de le voir, était le centre de l'Association des départements réunis, soulevés contre la Convention montagnarde, et il est très probable qu'un complot avait été préparé pour le 14 ou le 15 juillet ; qu'il était question de tuer, ce jour-là, « Danton, Robespierre, Marat et compagnie », et que Charlotte Corday était renseignée là-dessus. Sa visite au girondin Duperret, auquel elle remit des imprimés et une lettre qui lui était adressée de Caen par Barbaroux, et le conseil qu'elle lui donna de se retirer sans retard à Caen tendent plutôt à représenter Charlotte Corday comme l'instrument d'un complot tramé à Caen par les Girondins et les royalistes (3).</p>
<p>Le plan de Charlotte Corday avait été, disait-elle, de frapper Marat au Champ de Mars, pendant la fête anniversaire de la Révolution, le 14 juillet, ou bien, s'il n'y venait pas, à la Convention. Mais la fête avait été remise, et Marat, malade, n'allait plus à la Convention. Alors elle lui écrivit pour le prier de la recevoir, et, n'ayant pas eu de réponse, elle lui écrivit de nouveau, jouant cette fois-ci jésuitiquement sur la bonté qu'elle lui connaissait, ou dont ses amis lui auraient parlé. Elle disait dans cette lettre qu'elle était malheureuse, qu'elle était persécutée ; avec une pareille recommandation elle était sûre d'être reçue.</p>
<p>Avec ce billet et un couteau caché sous son fichu, elle alla, le 13 juillet, à sept heures du soir, chez Marat. Sa femme, Catherine Évrard, hésita un moment, mais finit par laisser entrer la jeune demoiselle dans le pauvre appartement de l'ami du peuple.</p>
<p>Marat, rongé par la fièvre depuis deux ou trois mois, après la vie de bête fauve traquée qu'il avait menée depuis 1789, était assis dans une baignoire couverte, corrigeant les épreuves de son journal sur une planche mise en travers de la baignoire. C'est là que Charlotte Corday d'Armont frappa l'Ami du Peuple à la poitrine. Il expira sur le champ.</p>
<p>Trois jours plus tard, le 16, un autre ami du peuple, Chalier, était guillotiné par les Girondins à Lyon.</p>
<p>Avec Marat, le peuple perdit son ami le plus dévoué. Les historiens girondins, qui ont haï Marat, l'ont représenté comme un fou sanguinaire qui ne savait même pas ce qu'il voulait. Mais nous savons aujourd'hui comment se font ces réputations. Le fait est qu'aux époques les plus sombres de la Révolution, en 1790 et 1791, lorsqu'il voyait que l'héroïsme du peuple n'avait pas eu raison de la royauté, Marat écrivait en effet qu'il faudrait abattre quelques milliers de tête d'aristocrates pour faire marcher la Révolution. Mais le fond de son esprit n'était nullement sanguinaire. Seulement il aima le peuple, lui et son héroïque compagne, Catherine Évrard (4), d'un amour infiniment plus profond que tous ceux de ses contemporains que la Révolution mit en relief, et il fut fidèle à cet amour.</p>
<p>Dès que la Révolution commença, Marat se mit au pain et à l'eau – non au figuré, mais en réalité. Et quand il fut assassiné, on trouva que toute la fortune de de l'Ami du Peuple était un assignat de vingt-cinq livres.</p>
<p>Plus âgé que la plupart de ses jeunes camarades dans la Révolution, et plus expérimenté qu'eux, Marat sut comprendre les diverses phases de la Révolution, et en prévoir les suivantes, bien mieux que tous ses contemporains. Ce fut le seul, on pourrait dire, des hommes de la Révolution, qui avait réellement la conception et le coup d'œil d'un homme qui voit les choses en grand dans leurs rapports multiples (5). Qu'il ait eu sa part de vanité, cela s'explique en partie par le fait qu'il fut toujours poursuivi, toujours traqué, même au plus fort de la Révolution, alors que chaque nouvelle phase de la Révolution venait prouver la justesse de ses prévisions. Mais ce sont là des accessoires. Le fond de son esprit était d'avoir compris ce qu'il fallait faire, à chaque moment donné, pour le triomphe de la cause du peuple, le triomphe de la Révolution populaire, non pas d'une Révolution abstraite, théorique.</p>
<p>Cependant, lorsque la Révolution, après l'abolition réelle des droits féodaux, eut à faire encore un pas en avant pour consolider son œuvre ; lorsqu'il s'agit de faire en sorte qu'elle profitât aux couches sociales les plus profondes, en donnant à tous la sécurité de la vie et du travail, Marat ne saisit pas ce qu'il y avait de vrai dans les idées de Jacques Roux, de Varlet, de Chalier, de l'Ange et de tant d'autres. Ne pouvant pas dégager lui-même l'idée du profond changement communiste, dont les précurseurs cherchaient les formes possibles et réalisables ; craignant, d'autre part, que la France ne perdît les libertés déjà conquises, il ne donna pas à ces communistes l'appui nécessaire de son énergie et de son immense influence. Il ne se fit pas le porte-parole du communisme naissant.</p>
<p>« Si mon frère avait vécu, disait la sœur de Marat, on n'aurait jamais guillotiné Danton, ni Camille Desmoulins. » Ni les Hébertistes non plus. En général, si Marat comprenait les fureurs momentanées du peuple, et les considérait comme nécessaires à certains moments, il ne fut certainement pas partisan de la Terreur, comme elle fut pratiquée après septembre 1793.</p>
<p>(1) « L'hymne civique des Bretons, marchant contre l'anarchie », tel était le titre de la chanson des Girondins, que Guadet donne en note des Mémoires de Buzot, pp. 68-69. En voici un des couplets : <br class='autobr' />
D'un trône étayé par ses crimes, <br class='autobr' />
Robespierre, cuivré de sang, <br class='autobr' />
Du doigt désigne ses victimes <br class='autobr' />
A l'anarchiste rugissant.<br class='autobr' />
Cette Marseillaise des Girondins demandait la mort de Danton, de Pache, de Marat, et son refrain était <br class='autobr' />
Guerre et mort aux tyrans, <br class='autobr' />
Mort aux apôtres du carnage !<br class='autobr' />
Et pendant ce temps eux-mêmes demandaient et préparaient le carnage des révolutionnaires.</p>
<p>(2) La revue dont parla Charlotte Corday devant les juges, et qui aurait réuni des milliers d'hommes, était un mensonge, probablement pour faire peur aux sans-culottes parisiens.</p>
<p>(3) Qu'un complot existât, et que les Girondins en sussent quelque chose, cela nous semble prouvé. Ainsi, le 10 juillet on lisait au conseil général de la Commune de Paris une lettre, reçue à Strasbourg et envoyée à Paris pr le maire de cette cité, dans laquelle on lisait ces lignes : « ... La Montagne, la Commune, la Jacobinière et toute la séquelle scélérate sont à deux doigts du tombeau... D'ici au 15 juillet, nous danserons ! je désire qu'il n'y ait pas d'autre sang répandu que celui des Danton, Robespierre, Marat et compagnie... » (Je cite d'après Louis Blanc). Le 11 et le 12 juillet, la Chronique de Paris, journal girondin, faisait déjà des allusions à la mort de Marat.</p>
<p>(4) « Une femme divine, touchée de sa situation, lorsqu'il fuyait de cave en cave, avait pris et caché chez elle l'Ami du Peuple, lui avait voué sa fortune, immolé son repos », disait de Catherine Évrard la sœur de Marat, Albertine, dont les paroles sont citées par Michelet.</p>
<p>(5) C'est un plaisir de constater que l'étude de l'œuvre de Marat, négligée jusqu'à ce jour, a amené M. Jaurès à parler avec respect de cette qualité de l'esprit du tribun populaire.</p>
<p>LA VENDÉE – LYON – LE MIDI</p>
<p>Si l'insurrection échoua en Normandie et en Bretagne, les contre-révolutionnaires eurent plus de succès dans le Poitou (départements des Deux-Sèvres, Vienne et Vendée), à Bordeaux, à Limoges, et aussi, en partie, dans l'Est. Il y eut des soulèvements contre la Convention montagnarde à Besançon, à Dijon, à Mâcon – régions dont la bourgeoisie, nous l'avons vu, avait été féroce, en 1789, contre les paysans révoltés.</p>
<p>Le Midi, travaillé depuis longtemps par les royalistes, se souleva en plusieurs endroits. Marseille tomba aux mains des contre-révolutionnaires, girondins et royalistes, nomma un gouvernement provisoire et voulut marcher contre Paris. Toulouse, Nîmes et Grenoble se soulevèrent de même contre la Convention.</p>
<p>Toulon reçut une flotte anglaise et espagnole qui prit possession de cette place forte au nom de Louis XVII. Bordeaux, ville de commerce, fut aussi prêt à se soulever à l'appel des Girondins ; et Lyon, où la bourgeoisie marchande dominait depuis le 29 mai, se mit en insurrection ouverte contre la Convention et soutint un long siège, pendant que les Piémontais, profitant du désarroi dans l'armée qui devait avoir Lyon pour base, entraient en France.</p>
<p>Jusqu'à présent, les vraies causes du soulèvement de la Vendée ne sont pas suffisamment éclaircies. Certainement, l'attachement des paysans à leurs prêtres, habilement exploité par Rome, fut pour beaucoup dans leurs haines contre-révolutionnaires. Certainement, il y avait aussi dans les campagnes vendéennes un vague attachement au roi, et il était facile aux royalistes d'apitoyer les paysans sur le sort de ce pauvre roi qui « voulut le bien du peuple et fut guillotiné par les Parisiens » ; et, que de larmes furent versées par les femmes sur le sort du pauvre enfant, le Dauphin, enfermé dans une prison ! Les émissaires qui arrivaient de Rome, de Coblentz et d'Angleterre, munis de bulles du pape, d'ordres royaux, et d'or, avaient beau jeu dans ces conditions, surtout lorsqu'ils étaient protégés par la bourgeoisie – les ex-négriers de Nantes et les commerçants, auxquels l'Angleterre prodiguaient des promesses d'appui contre les sans-culottes.</p>
<p>Enfin, il y avait cette raison, qui, à elle seule, pouvait suffire pour soulever des provinces entières : la levée de trois cent mille hommes, ordonnée par la Convention pour repousser l'invasion. Cette levée fut considérée en Vendée comme une atteinte au droit le plus sacré de l'individu – celui de rester dans son pays natal.</p>
<p>Et cependant il est permis de croire qu'il y eut encore d'autres causes pour armer les paysans vendéens contre la Révolution. Continuellement, en étudiant les documents de l'époque, on aperçoit des causes qui devient produire un profond ressentiment chez les paysans contre l'Assemblée Constituante et la Législative. Le seul fait d'avoir aboli la réunion plénière des habitants de chaque village, qui avait été la règle jusqu'à ce que la Constituante l'eût abolie en décembre 1789, et le fait d'avoir divisé les paysans en deux classes – les citoyens actifs et les citoyens passifs – et livré l'administration des affaires communales, qui intéressaient tout le monde, aux élus des paysans enrichis, – cela seul suffisait pour réveiller dans les villages le mécontentement contre la Révolution. Celle-ci devenait l'œuvre des bourgeois de la ville.</p>
<p>Il est vrai que, le 4 août, la Révolution avait admis en principe l'abolition des droits féodaux et de la mainmorte ; mais celle-ci n'existait plus, à ce qu'il paraît, dans l'Ouest, et l'abolition des droits féodaux ne fut faite d'abord que sur le papier ; et comme le soulèvement des campagnes fut faible dans les régions de l'Ouest, les paysans se voyaient forcés de payer les redevances féodales, comme auparavant.</p>
<p>D'autre part, – et ceci fut très important pour les campagnes – la vente des biens nationaux, dont la plupart – tous les biens de l'Église – auraient dû revenir aux pauvres, tandis que maintenant ils étaient achetés par les bourgeois de la ville, renforçait les haines. A quoi il faut encore ajouter le pillage des terres communales au profit des bourgeois – pillage que la Législative vint renforcer par ses décrets (Voy. ch. XXVI.)</p>
<p>Ainsi la Révolution, tout en imposant de nouvelles charges aux paysans – impôts, recrues, réquisitions – ne donnait encore, jusqu'en août 1793, rien aux campagnes, à moins que celles-ci ne se fussent elles-mêmes emparées des terres des nobles ou du clergé. Par conséquent, une haine sourde naissait dans les villages contre les villes, et nous voyons, en effet, en Vendée, que le soulèvement est une guerre déclarée par la campagne à la ville, au bourgeois en général (1).</p>
<p>A l'instigation de Rome, l'insurrection éclata furieuse, sanguinaire, sous la direction des prêtres. Et la Convention ne pouvait lui opposer que des contingents insignifiants, commandés par des généraux, soit incapables, soit intéressés à faire traîner la guerre paresseusement en longueur.</p>
<p>Les députés girondins aidant, par leurs lettres, c'est ce qui arriva. Le soulèvement put s'étendre et devint bientôt si menaçant que les Montagnards eurent recours, pour y mettre fin, à des mesures odieuses.</p>
<p>Le plan des Vendéens était de s'emparer de toutes les villes, d'y exterminer les « patriotes » républicains, d'étendre l'insurrection sur les départements voisins, et de marcher ensuite sur Paris. Au commencement de juin 1793, les chefs vendéens, Cathelineau, Lescure, Stoflet, La Rochejacquelein, à la tête de 40.000 hommes, s'emparèrent en effet de la ville de Saumur, qui leur donnait ainsi la Loire. Puis, franchissant la Loire, ils s'emparèrent d'Angers (17 juin) et, cachant habilement leurs mouvements, ils se jetèrent rapidement sur Nantes, le port de la Loire, ce qui allait les mettre en contact direct avec la flotte anglaise. Le 29 et le 30 juin, leurs armées, rapidement concentrées, attaquaient Nantes. Mais, dans cette entreprise, ils furent battus par les républicains, perdirent Cathelineau, le vrai chef démocrate du soulèvement, et durent abandonner Saumur, pour se retirer sur la rive gauche de la Loire.</p>
<p>Il fallut, alors, un suprême effort de la part de la République pour attaquer les Vendéens dans leur propre pays, et ce fut une guerre d'extermination, qui amena vingt à trente mille Vendéens, suivis de leurs femmes, à l'idée d'émigrer en Angleterre, après avoir traversé la Bretagne. Ils traversèrent donc la Loire du sud au nord, et marchèrent vers le nord. Mais l'Angleterre ne voulait nullement de ces émigrés ; les Bretons, de leur côté, les reçurent froidement, d'autant plus que les patriotes bretons reprenaient le dessus, et toute cette masse d'hommes affamés et en guenilles fut de nouveau refoulée vers la Loire.</p>
<p>Nous avons déjà vu de quelle fureur sauvage les Vendéens, poussés par les prêtres, étaient animés dès le début de leur soulèvement. Maintenant, la guerre devenait une guerre d'extermination. En octobre 1793, – c'est madame La Rochejaquelein qui le dit, – leur mot d'ordre était : Plus de grâces ! Le 20 septembre 1793, les Vendéens avaient comblé le puits de Montaigu de corps encore vivants de soldats républicains, écrasés à coups de pierre. Charette, en prenant Noirmoutiers le 15 octobre, avait fait fusiller tous ceux qui s'étaient rendus. On enterrait des hommes vivants jusqu'au cou, et l'on s'amusait en faisant subir toute sorte de souffrances à la tête (2).</p>
<p>D'autre part, lorsque toute cette masse d'hommes rejetés sur la Loire fut refluée sur Nantes, les prisons de cette ville commencèrent à se remplir d'une façon menaçante. Dans ces bouges grouillants d'êtres humains, le typhus et toutes sortes de maladies contagieuses faisaient ravage ; elles se propageaient déjà dans la ville, épuisée par le siège. Comme à Paris, après le 10 août, les royalistes emprisonnés menaçaient d'égorger tous les républicains, dès que « l'armée royale » des Vendéens se rapprocherait de Nantes. Et les patriotes n'étaient que quelques centaines dans cette cité qui s'était enrichie par la traite des noirs et le travail des nègres à Saint Domingue, et qui s'appauvrissait, maintenant que l'esclavage était aboli. La fatigue des patriotes, pour empêcher la prise de Nantes par un coup de main de « l'armée royale » et l'égorgement des républicains, était telle que les hommes des patrouilles patriotes n'en pouvaient plus.</p>
<p>Alors le cri : « Tous à l'eau ! » qui se faisait entendre depuis 1792, devint menaçant. Une folie que Michelet compare à celle qui s'empare des hommes dans une ville pendant la peste, s'empara alors de la population la plus pauvre de la ville, et le conventionnel en mission, Carrier, dont le tempérament ne se prêtait que trop à ce genre de fureurs, laissa faire.</p>
<p>On commença par les prêtres, et l'on finit par exterminer plus de 2.000 hommes et femmes enfermés dans les prisons de Nantes. Quant à la Vendée en général, le Comité de salut public, sans même approfondir les causes du soulèvement de toute une région, et se contentant de l'explication banale de « fanatisme de ces brutes de paysans », sans chercher à comprendre le paysan et à l'intéresser à la République, conçut la sauvage idée d'exterminer les Vendéens et de dépeupler la Vendée. Seize camps retranchés furent fondés et douze « colonnes infernales » furent lancées sur le pays pour le ravager, brûler les cabanes des paysans et exterminer les habitants.</p>
<p>On devine facilement les fruits de ce système. La Vendée devint une plaie sanglante de la Révolution et qui saigna pendant deux années. Une immense région fut totalement perdue pour la République, et la Vendée fut la cause des déchirements les plus sanglants entre les Montagnards eux-mêmes.</p>
<p>Les soulèvements en Provence et à Lyon eurent une influence tout aussi funeste sur la marche de la Révolution. Lyon était alors une ville d'industries de luxe. Des quantités considérables d'ouvriers-artistes y étaient occupés, en chambre, à tisser de fines soieries et à faire des broderies d'or et d'argent. Toute cette industrie s'était arrêtée pendant la Révolution, et la population lyonnaise se trouvait divisée en deux couches hostiles. Les ouvriers-maîtres, les petits patrons et la bourgeoisie haute et moyenne, étaient contre la Révolution ; tandis que les ouvriers proprement dits, ceux qui travaillaient pour les petits patrons ou qui trouvaient du travail dans les industries connexes du tissage, se passionnaient pour la Révolution, et posaient dès lors les jalons du socialisme qui allait se développer au dix-neuvième siècle. Ils suivaient volontiers Chalier, un communiste mystique, ami de Marat, qui avait une forte influence dans la municipalité, dont les aspirations populaires ressemblaient à celles de la Commune de Paris. D'autre part, une propagande communiste active se faisait aussi par l'Ange – un précurseur de Fourier – et ses amis.</p>
<p>Les bourgeois, de leur côté, écoutaient volontiers les nobles et surtout les prêtres. Le clergé local avait alors à Lyon une forte influence, et se trouvait renforcé par une masse de prêtres émigrés qui venaient de la Savoie. La plupart des sections de Lyon avaient été habilement envahies par la bourgeoisie girondine, derrière laquelle se cachaient les royalistes.</p>
<p>Le conflit éclata, nous l'avons vu, le 29 mai 1793. On se battit dans les rues, et la bourgeoisie l'emporta. Chalier fut arrêté et, mollement défendu à Paris par Robespierre et Marat, il fut exécuté le 16 juillet, après quoi les représailles de la part des bourgeois et des royalistes furent terribles. La bourgeoisie lyonnaise, girondine jusque-là, encouragée par les révoltes de l'Ouest, fit ouvertement cause commune avec les émigrés royalistes. Elle arma 20.000 hommes et mit la ville en état de défense contre la Convention.</p>
<p>Marseille allait prêter main forte à Lyon. Ici, les partisans des Girondins s'étaient soulevés après le 31 mai. Inspirés par le Girondin Rebecqui, qui y était accouru en toute hâte, les sections, dont le grand nombre était aussi aux mains des Girondins, avaient levé une armée de 10.000 hommes qui se dirigea vers Lyon, avec l'intention de marcher de là sur Paris, contre les Montagnards. Ce soulèvement prit rapidement, comme on devait bien s'y attendre, un caractère franchement royaliste. D'autres villes du Midi – Toulon, Nîmes, Montauban, – se joignirent au mouvement.</p>
<p>Cependant l'armée marseillaise fut bientôt battue par les troupes de la Convention, commandées par Carteaux, qui rentra victorieux à Marseille, le 25 août 1793. Rebecqui se noya, mais une partie des royalistes vaincus se réfugia à Toulon, et ce grand port militaire fut livré aux Anglais. L'amiral anglais prit la ville, proclama Louis XVII roi de France et fit venir par mer une armée de 8.000 espagnols, pour tenir Toulon et ses forts.</p>
<p>Pendant ce temps, 20.000 Piémontais entraient en France pour secourir les royalistes lyonnais, et descendaient vers Lyon par les vallées de la Sallenche, la Tarentaise et la Maurienne. Les tentatives du conventionnel Dubois-Crancé d'entrer en pourparlers avec Lyon échouèrent. Le mouvement était tombé maintenant aux mains des royalistes, et ceux-ci ne voulaient pas entendre raison. Le commandant Précy, qui avait combattu dans les rangs des Suisses au 10 août, était un des fidèles de Louis XVI. Beaucoup de royalistes que l'on croyait émigrés étaient aussi venus à Lyon, combattre contre la République, et les chefs du parti royaliste se concertaient avec un agent des princes, Imbert-Colomès, sur les moyens de relier l'insurrection lyonnaise avec les opérations de l'armée piémontaise. Enfin le Comité de salut public lyonnais avait pour secrétaire le général Roubiès, père de l'Oratoire, tandis que le commandant Précy se trouvait en rapport avec l'agent des princes et leur demandait des renforts de troupes piémontaises et autrichiennes.</p>
<p>Il ne restait donc qu'à faire un siège en règle de Lyon, et ce siège fut commencé, le 3 août, par de vieilles troupes détachées pour cela de l'armée des Alpes, et des canons amenés de Besançon et de Grenoble. Les ouvriers lyonnais ne voulaient pas de la guerre contre-révolutionnaire, mais ils ne se sentaient pas assez forts pour se soulever. Ils s'échappaient de la ville assiégée et venaient rejoindre l'armée des sans-culottes qui, manquant elle-même de pain, le partagea avec 20.000 de ces fugitifs.</p>
<p>Entre temps, Kellermann avait cependant réussi, en septembre, à repousser les Piémontais, et Couthon et Maignet, deux conventionnels en mission, qui avaient levé en Auvergne une armée de paysans, armés de faux, de piques et de fourches, arrivaient le 2 octobre pour renforcer Kellermann. Le 9, les armées de la Convention prenaient enfin possession de Lyon.</p>
<p>Il est triste de dire que la répression républicaine fut terrible. Couthon inclinait, paraît-il, pour une politique de pacification, mais les terroristes eurent le dessus à la Convention. Il fut question d'appliquer à Lyon le plan que le Girondin Imbert avait proposé pour Paris, c'est-à-dire détruire Lyon, de façon qu'il n'en restât que des ruines sur lesquelles on planterait l'inscription : Lyon fit la guerre à la liberté – Lyon n'est plus. Mais ce plan insensé ne fut pas accepté et la Convention décida que les maisons des riches seraient démolies, mais que celles des pauvres seraient respectées. L'exécution de ce plan fut confiée à Collot-d'Herbois, et s'il ne le réalisa pas, c'est que la réalisation en était matériellement impossible : une ville ne se démolit pas facilement. Mais, par les exécutions et les fusillades dans le tas, auxquelles Collot eut recours, il fit un tort immense à la Révolution.</p>
<p>Les Girondins avaient beaucoup compté pour leur soulèvement sur Bordeaux. Cette ville « négociantiste » se souleva en effet, mais l'insurrection ne dura pas. Le peuple ne se laissa pas entraîner ; il ne crut pas aux accusations de « royalisme et d'orléanisme » lancées contre les Montagnards, et lorsque les députés girondins, évadés de Paris, arrivèrent à Bordeaux, ils durent se cacher dans cette cité qui aurait dû être, dans leurs rêves, le centre de leur soulèvement. Bientôt Bordeaux fit sa soumission aux commissaires de la Convention.</p>
<p>Quant à Toulon, qui était travaillé depuis longtemps par les agents anglais, et où les officiers de la marine étaient tous royalistes, il se livra entièrement à une flotte anglaise. Les patriotes, peu nombreux d'ailleurs, furent emprisonnés, et comme les Anglais, sans perdre de temps, armèrent les forts et en construisirent de nouveaux, il fallut un siège en règle pour s'en emparer. Ce ne fut fait qu'en décembre 1793.</p>
<p>(1) Quelques indices d'un caractère social dans le soulèvement la Vendée se trouvent, dit Avenel, dans l'ouvrage d'Antonin Proust : La justice révolutionnaire à Niort.</p>
<p>(2) Voyez Michelet qui a étudié la guerre de la Vendée d'après les documents locaux, sur les lieux. « On a souvent discuté, dit-il, de la triste question de savoir, qui avait eu l'initiative de ces barbaries, et lequel des deux partis alla plus loin, dans le crime ; on parle insatiablement des noyades de Carrier ; mais pourquoi parle-t-on moins mes massacres de Carette ?... D'anciens officiers vendéens, rudes et féroces, avouaient naguère à leur médecin, qui nous l'a redit, que jamais ils ne prirent un soldat (surtout de l'armée de Mayence) sans le faire périr, et dans les tortures, quand on en avait le temps. <br class='autobr' />
« Quand les Nantais arrivèrent, en avril 93, à Challans, ils virent cloué à une porte je ne sais quoi qui ressemblait à une grande chauve-souris ; c'était un soldat républicain qui, depuis plusieurs heures, restait piqué là, dans une effroyable agonie, et qui ne pouvait mourir » (livre XI, ch. V.)</p>
<p>LA GUERRE – L'INVASION REPOUSSÉE</p>
<p>Après la trahison de Dumouriez et l'arrestation des chefs Girondins, la République eut de nouveau à accomplir tout un travail de réorganisation de ses armées sur une base démocratique, et elle dut renouveler tout le commandement supérieur afin de remplacer les chefs girondins et royalistes par des républicains montagnards.</p>
<p>Les conditions dans lesquelles s'accomplissait ce remaniement étaient si difficiles, que seulement l'énergie sauvage d'une nation en révolution fut capable de le mener à bonne fin, en face de l'invasion, des soulèvements intérieurs et du travail souterrain des conspirations qui se faisaient dans toute la France par les possédants pour affamer les armées des sans-culottes et les livrer à l'ennemi. Car presque partout les administrations des départements et des districts, restées aux mains des Feuillants et des Girondins, faisaient tout pour empêcher les provisions et les munitions d'arriver aux armées.</p>
<p>Il fallut tout le génie de la Révolution et toute l'audace juvénile d'un peuple éveillé de son long sommeil, toute la foi des révolutionnaires en un avenir d'Égalité, pour mener à bonne fin la lutte de titans que les sans-culottes eurent à soutenir contre l'invasion et la trahison. Mais, que de fois le peuple, saigné à blanc, ne fût-il pas sur le point de succomber !</p>
<p>Si aujourd'hui la guerre peut désoler et ruiner des provinces entières, on conçoit les ravages qu'elle faisait il y a cent vingt ans, au milieu d'une population beaucoup plus pauvre. Dans les départements voisins du théâtre de la guerre, les blés étaient coupés, la plupart en vert, pour servir de fourrage. La majeure partie des chevaux et des bêtes de trait étaient réquisitionnés, là où opérait une des quatorze armées de la République. Le pain manquait aux soldats comme aux paysans et aux plus pauvres dans les villes. Mais tout le reste manquait aussi. En Bretagne, en Alsace, les représentants en mission étaient forcés de demander aux habitants de certaines villes, comme Brest ou Strasbourg, de se déchausser de leurs souliers pour les envoyer aux soldats. Tous les cuirs étaient réquisitionnés, ainsi que les cordonniers, pour faire des chaussures, mais les chaussures manquaient toujours, et l'on distribuait des sabots aux soldats. Mais quoi ! On se voyait forcé de créer des comités pour réquisitionner dans les maisons des particuliers « les batteries de cuisine, chaudrons, poêlons, casseroles, baquets et autres objets en cuivre et en plomb, de même que les cuivres et les plombs non travaillés ». Cela s'est fait dans le district de Strasbourg.</p>
<p>A Strasbourg, les représentants et la municipalité se virent forcés de demander aux habitants des habits, des bas, des souliers, des chemises, des draps de lit, des couvertures et du vieux linge – pour habiller les volontaires déguenillés, ainsi que des lits dans les maisons particulières, pour soigner les blessés. Mais tout cela ne suffisait pas, et de temps en temps les conventionnels en mission se voyaient forcés d'imposer de lourds impôts révolutionnaires qu'ils faisaient prélever surtout sur les riches. Ce fut surtout le cas en Alsace, où les grands seigneurs ne voulaient pas renoncer à leurs droits féodaux, pour la défense desquels s'était armée l'Autriche. Dans le Midi, à Narbonne, un des représentants de la Convention se vit obligé de requérir tous les citoyens et les citoyennes de la ville pour décharger les barques et charger les charrettes qui devaient transporter des fourrages pour l'armée (1).</p>
<p>Peu à peu, cependant, l'armée fut réorganisée. Les généraux girondins furent éliminés ; des jeunes prirent leurs places. C'étaient partout des hommes nouveaux, pour lesquels la guerre n'avait jamais été un métier, et qui arrivaient aux armées avec tout l'enthousiasme d'un peuple en révolution. Ils créèrent bientôt une nouvelle tactique, que plus tard on attribua à Napoléon, la tactique des déplacements rapides et des grandes masses écrasant l'ennemi dans ses corps d'armée séparés, avant de les laisser opérer leur jonction. Misérablement vêtus, en loques, souvent nu-pieds, très souvent sans nourriture, mais inspirés du feu sacré de la Révolution et de l'égalité, les volontaires de 1793 remportaient des victoires là où la défaite semblait certaine. En même temps les commissaires de la convention déployaient une énergie farouche pour nourrir ces armées, les vêtir, les transporter. Pour la plupart, l'égalité fut leur principe. Il y eut, sans doute, parmi ces conventionnels quelques brebis galeuses, comme Cambacérès. Il y eut des sots qui s'entouraient du faste qui perdit plus tard Bonaparte et il y eut quelques concussionnaires. Mais ceux-là furent de très rares exceptions. Presque tous les deux cents conventionnels en mission surent partager les misères et les dangers avec les soldats.</p>
<p>Ces efforts amenèrent le succès, et après avoir traversé en août et en septembre une très sombre période de revers, les armées républicaines reprirent le dessus. L'invasion fut endiguée au commencement de l'automne.</p>
<p>En juin, après la trahison de Dumouriez, l'armée du Nord était en pleine déroute – ses généraux prêts à en venir aux mains – et elle avait contre elle quatre armées représentant près de 118.000 hommes, Anglais, Autrichiens, Hanovriens et Hollandais. Forcée d'abandonner son camp retranché et de se réfugier derrière la Sarpe, elle laissait les forteresses de Valenciennes et de Condé à l'ennemi et ouvrait la route de Paris.</p>
<p>Les deux armées qui défendaient la Moselle et le Rhin comptaient à peine 60.000 combattants, et elles avaient contre elles 83.000 Prussiens et Autrichiens, ainsi qu'un corps de cavalerie d'environ 6.000 émigrés. Custine, dont l'attachement à la République était très suspect, abandonnait les positions occupées en 1792 et laissait les Allemands investir la forteresse de Mayence, sur le Rhin.</p>
<p>Du côté de la Savoie et de Nice, où il fallait tenir tête à 40.000 Piémontais, soutenus par 8.000 Autrichiens, il n'y avait que l'armée des Alpes et celle des Alpes-Maritimes, toutes deux en complète désorganisation à la suite des soulèvements du Forez, de Lyon et de la Provence.</p>
<p>Du côté des Pyrénées, 23.000 Espagnols entraient en France et ne rencontraient qu'une dizaine de mille hommes sans canons et sans provisions. Avec l'aide des émigrés, cette armée s'emparait de plusieurs forts et menaçait tout le Roussillon.</p>
<p>Quant à l'Angleterre, elle inaugurait dès 1793 la tactique qu'elle suivit plus tard dans les guerres contre Napoléon. Sans trop s'avancer elle-même, elle préférait payer les puissances de la coalition, et profitait de la faiblesse de la France pour lui enlever ses colonies et ruiner son commerce à l'extérieur. En juin 1793, le gouvernement anglais déclara le blocus de tous les ports français, et les vaisseaux anglais, contrairement aux usages du droit international d'alors, se mirent à saisir les vaisseaux neutres qui apportaient des vivres en France. En même temps l'Angleterre favorisait les émigrés, importait des armes et des ballots de proclamations pour soulever la Bretagne et la Vendée, préparait la saisie des ports de Saint-Malo, Brest, Nantes, Bordeaux, Toulon, etc.</p>
<p>A l'intérieur, c'étaient cent mille paysans soulevés en Vendée et fanatisée par les prêtres ; la Bretagne en fermentation et travaillée par les Anglais ; la bourgeoisie des grandes villes commerçantes, comme Nantes, Bordeaux, Marseille, furieuse de l'arrêt des « affaires » et se mettant de connivence avec les Anglais. Lyon et la Provence en pleine révolte ; le Forez travaillé par les prêtres et les émigrés ; et, à Paris même, tout ce qui s'était enrichi depuis 1789, impatient d'en finir avec la Révolution, se préparant à lui donner l'assaut.</p>
<p>Dans ces conditions, les alliés se sentirent si sûrs de rétablir sous peu la royauté et de placer Louis XVII sur le trône, que ce n'était pour eux qu'une question de quelques semaines. Fersen, le confident de Marie-Antoinette, discutait déjà avec ses amis comment serait composé le conseil de régence ; tandis que le plan de mettre le comte d'Artois à la tête des mécontents en Bretagne était convenu entre l'Angleterre, l'Espagne et la Russie (2).</p>
<p>Si les alliés avaient seulement marché droit sur Paris, ils auraient certainement mis la Révolution en péril. Mais, soit par crainte d'un nouveau Deux-Septembre, soit qu'ils préférassent la possession des places-fortes enlevées à la France à un siège de Paris, ils s'arrêtèrent dans leur marche pour s'emparer d'abord de Valenciennes et de Mayence. Mayence se défendit, et ne capitula que le 22 juillet. Quelques jours auparavant, Condé se rendait après une résistance de quatre mois, et le 26 juillet Valenciennes, après un assaut des alliés, capitulait à son tour, aux applaudissements de la bourgeoisie, qui, pendant tout le siège, avait entretenu des relations avec le duc d'York. L'Autriche prit possession de ces deux places fortes. <br class='autobr' />
Au Nord, la route de Paris était ouverte, depuis le 10 août, aux alliés, qui avaient plus de 300.000 hommes entre Ostende et Bâle. <br class='autobr' />
Qu'est-ce qui retint encore une fois les alliés et les empêcha de marcher sur Paris pour délivrer Marie-Antoinette et le Dauphin ? Était-ce toujours le désir de s'emparer d'abord des forteresses qui resteraient à eux, quoi qu'il arrivât en France ? Était-ce la peur de la résistance sauvage que pouvait offrir la France républicaine ? Ou bien, étaient-ce – ce qui nous semble plus probable – des considérations d'un ordre diplomatique ? <br class='autobr' />
Les documents qui concernent la diplomatie française de cette époque n'étant pas encore publiés, nous sommes réduits à des conjectures. Nous savons cependant, que, pendant l'été et l'automne de 1793, des pourparlers furent menés par le Comité de salut public avec l'Autriche concernant la mise en liberté de Marie-Antoinette, du Dauphin, de sa sœur et de leur tante, madame Élisabeth. Et nous savons que Danton resta jusqu'en 1794 en pourparlers secrets avec les whigs anglais, pour arrêter l'invasion anglaise. D'un jour à l'autre on s'attendait en Angleterre à voir Fox, le chef des whigs, renverser Pitt, le chef des tories, et arriver au pouvoir ; et à deux reprises (fin janvier 1794, lors de la discussion de la réponse au discours de la Couronne, et le 16 mars 1794) on espérait que le parlement anglais se prononcerait contre la continuation de la guerre contre la France (3). <br class='autobr' />
En tout cas, le fait est qu'après leurs premiers succès, les alliés ne marchèrent pas sur Paris et se mirent de nouveau à assiéger les forteresses ; le duc d'York se porta à Dunkerque, dont il commença le siège le 24 août, et le duc de Cobourg assiégea le Quesnoy. <br class='autobr' />
Cela donna à la République un moment de répit, et permit à Bouchotte, ministre de la guerre qui avait succédé à Pache, de réorganiser l'armée, renforcée d'une levée de 60.000 hommes, et de lui trouver des commandants républicains, pendant que Carnot, au Comité de salut public, essayait d'apporter plus d'ensemble aux actions des généraux, et que les conventionnels en mission allaient porter le souffle révolutionnaire aux armées. On traversa ainsi le mois d'août, pendant lequel les revers à la frontière et en Vendée avaient ravivé les espérances des royalistes et semé le désespoir parmi une bonne partie des républicains. <br class='autobr' />
Cependant, dès les premiers jours de septembre 1793, les armées de la République, talonnées par l'opinion, prenaient l'offensive dans le Nord, sur le Rhin, dans les Pyrénées. Mais si cette nouvelle tactique était suivie dans le Nord, où le duc d'York, furieusement attaqué par les Français à Hondschoote, fut forcé de lever le siège de Dunkerque, ailleurs elle ne donna encore que des résultats indécis. <br class='autobr' />
Le Comité de salut public en profita pour demander et obtenir de la Convention des pouvoirs presque dictatoriaux, « jusqu'à la paix ». Mais ce qui aida le plus à arrêter les progrès de l'invasion, c'est que les soldats, voyant partout de nouveaux chefs, franchement républicains, sortir de leurs rangs pour arriver aux commandements supérieurs en quelques jours, et stimulés par l'exemple des commissaires de la Convention qui marchaient, eux-mêmes, l'épée à la main, à la tête des colonnes d'assaut, firent des prodiges de valeur. Le 15 et le 16 octobre, malgré des pertes extrêmement fortes, ils remportaient à Wattignies une première grande victoire sur les Autrichiens, qu'on peut dire vraiment enlevée à la baïonnette, puisque le village de Wattignies changea de maîtres jusqu'à huit fois pendant la bataille. Maubeuge, assiégé par les Autrichiens, fut alors débloqué, et cette victoire exerça sur la marche des événements la même influence que la victoire de Valmy avait exercée en 1792. <br class='autobr' />
Lyon, nous l'avons vu, avait été forcé de se rendre le 9 octobre, et en décembre Toulon fut repris aux Anglais après un assaut qui fut commencé le 8 frimaire an II (28 novembre 1793) et continué le 26 frimaire (16 décembre), lorsque la « redoute anglaise » et les forts de l'Éguillette et de Balagnier furent enlevés de vive force. L'escadre anglaise mit le feu aux vaisseaux français amarrés dans le port, ainsi qu'aux arsenaux, aux chantiers et aux magasins, et quitta la rade, en abandonnant à la vengeance des républicains les royalistes qui lui avaient livré Toulon. <br class='autobr' />
Malheureusement, cette vengeance fut furieuse, et laissa de profondes traces de haine dans les cœurs. Cent cinquante personnes, pour la plupart des officiers de la marine, furent mitraillés dans le tas, après quoi vint la vengeance au détail des tribunaux révolutionnaires. <br class='autobr' />
En Alsace et sur le Rhin, où les armées de la République avaient à combattre les Prussiens et les Autrichiens, elles durent, dès le commencement de la campagne, abandonner leur ligne de défense autour de Wisembourg. Cela ouvrait la route de Strasbourg, dont la bourgeoisie appelait les Autrichiens en les pressant de venir prendre possession de la ville au nom de Louis XVII. Heureusement les Autrichiens ne se souciaient nullement de renforcer la royauté en France, ce qui donna le temps à Hoche et à Pichegru, aidés de Saint-Just et de Lebas, qui représentaient la Convention, de réorganiser l'armée et de prendre eux-mêmes l'offensive. Hoche battit les Autrichiens au Genisberg le 5 nivôse (25 décembre) et débloqua Landau. <br class='autobr' />
Mais l'hiver était venu, et la campagne de 1793 se termina sans qu'il y eût d'autres succès à signaler d'un côté ou de l'autre. Les armées de l'Autriche, de la Prusse, des Hessois, des Hollandais, des Piémontais et des Espagnols restaient sur les frontières de la France ; mais l'élan des alliés s'était épuisé. La Prusse voulait même se retirer de l'alliance ; il fallut que l'Angleterre prît à la Haye ( le 28 avril 1794) l'engagement de payer au roi de Prusse une somme de 7.500.000 francs et de verser chaque année une contribution de 1. 250.000 fr. pour que celui-ci s'engageât à entretenir une armée de 62.400 hommes destinés à combattre la France. <br class='autobr' />
Au printemps suivant, la guerre devait certainement recommencer, mais la République put lutter déjà dans des conditions bien plus avantageuses qu'en 1792 et en 1793. Grâce à l'élan qu'elle sut inspirer aux classes les plus pauvres, la Révolution se dégagea peu à peu des ennemis extérieurs qui avaient cherché à l'étrangler. <br class='autobr' />
Mais au prix de quels sacrifices, de quelles convulsions à l'intérieur, de quelle aliénation de la liberté, qui devait tuer cette même Révolution et livrer la France au despotisme d'un « sauveur » militaire !</p>
<p>(1) Faut-il dire que malgré tout ce que les historiens réactionnaires racontent sur la Terreur, on voit, d'après les documents des Archives, que seuls, les sans-culottes et quelques jeunes citoyennes se rendirent à cet appel patriotique : qu'« aucun muscadin et aucune muscadine » ne se trouvèrent sur les quais du canal. Sur quoi le représentant se borne à imposer aux riches un « don patriotique » à l'avantage des pauvres.</p>
<p>(2) Lettre du baron de Stedinck, écrite le 26 avril de Saint-Pétersbourg.</p>
<p>(3) G. Avenel, Lundis révolutionnaires, p. 245. Avenel attribuait même la chute de Danton à l'échec de cette diplomatie, qui fut toujours combattue par Robespierre et Barère.</p>
<h2 class="spip">La terreur du pouvoir bourgeois révolutionnaire</h2>
<p>Dans la nuit du 9 au 10 août 1792, sous la menace du danger extérieur (le manifeste de Brunswick de l'armée de la noblesse française unie aux armées féodales européennes vient d'être publié et il affirme la lutte à mort contre le peuple français révolté) et la crainte d'une trahison de Louis XVI, 28 sections sur 48 nomment des commissaires à pouvoirs illimités. La Commune de Paris est supprimée ; Mandat, le commandant de la garde nationale de Paris, est assassiné et remplacé par Santerre. La commune insurrectionnelle qui prend sa place élit comme premier président Huguenin. Par la suite, elle est dirigée par Jérôme Pétion, Pierre Louis Manuel et son substitut Danton. Le 10 août et les jours suivants, les sections qui n'avaient pas élu de commissaires rejoignent les 28 premières sections. Le 11, la section de la place Vendôme, qui se rebaptise section des piques, élit Robespierre comme représentant. À ce moment-là, 52 commissaires désignés avec la participation des citoyens forment le Conseil général de la Commune. Le 21 août, le Conseil général de la Commune obtient que le département de Paris soit dissous : ainsi, la Commune prenait sa place, cumulant les pouvoirs communal et départemental. Les rivalités entre l'Assemblée législative finissante et la Commune durent jusqu'à la fin du mois d'août. La Commune fait pression pour accélérer les procès des coupables du massacre du 10 août, et finit par obtenir le 17 août la création d'un tribunal extraordinaire élu par les sections. L'Assemblée décide de frapper en décrétant le renouvellement du Conseil général de la Commune ; mais celui-ci refuse, et fait annuler le décret. L'Assemblée se contente de faire élire six représentants par chaque section pour compléter le Conseil. Le 2 septembre, la Commune décrète de faire tirer le canon d'alarme, sonner le tocsin et battre la générale : c'est le début des massacres de Septembre. Elle envoie des représentants inspecter les prisons, tenter de modérer les massacres, mais globalement son action est peu décisive. La Commune insurrectionnelle de Paris réclama la (re)création du Tribunal révolutionnaire, destiné à juger les suspects, et obtint satisfaction le 10 mars 1793 ; elle imposa la proscription des Girondins, les 31 mai et 2 juin 1793), la loi du maximum général (29 septembre 1793), l'institution de la Terreur et participa au mouvement de déchristianisation. Titulaire des pouvoirs de police, elle nomma les policiers de Paris chargés d'incarcérer en masse les suspects. Elle fut dominée en 1793 par le Comité de salut public dirigé par Robespierre, Saint-Just et Couthon. La Commune insurrectionnelle de Paris perdit son influence après l'élimination des Hébertistes (24 mars 1794). La Convention nationale décida de guillotiner 93 de ses membres. Le 9 Thermidor, la Commune tente de s'opposer au renversement de Robespierre, mais ne réussit plus à mobiliser les sections en masse comme auparavant, le peuple se sentant abandonné par ses représentants. Il lui manque également un chef militaire pour contrer efficacement la Convention qui déclare ses membres hors-la-loi10. Le dernier maire de la Commune insurrectionnelle fut Jean-Baptiste Fleuriot-Lescot qui garda sa fonction jusqu'au 9 Thermidor An II (27 juillet 1794).</p>
<p>A l'opposé de la démocratie révolutionnaire presque entièrement aux mains des couches populaires allant de la petite bourgeoisie aux bras nus, on trouve l'activité des assemblées dirigées par la bourgeoisie, du gouvernement et de l'appareil d'Etat, ainsi que de leurs institutions à tous les niveaux. La direction de la police, de la justice, de la haute administration ne sont quasiment jamais aux mains des masses populaires, sauf éventuellement dans certains moments insurrectionnels très brefs.</p>
<p>Le jacobinisme n'est pas une avancée dans la révolution, mais seulement la tentative réussie d'empêcher la contre-révolution de l'emporter. Robespierre a seulement représenté le point extrême où la politique de la bourgeoisie pouvait aller en s'appuyant en partie sur le mouvement populaire. Mais c'était pour mieux lui casser les reins ensuite. Ce sont les historiens staliniens qui ont fait de Robespierre un révolutionnaire pur, les historiens bourgeois pour leur part se démarquant ensuite de quiconque avait participé à la Terreur, afin de dénoncer à leur manière tout acte révolutionnaire du peuple…</p>
<p>Même la radicalité des Jacobins et de Robespierre n'a jamais débordé des intérêts bien conçus de la bourgeoisie. Cela a toujours été un moyen d'éviter que les masses populaires s'indépendantisent complètement du pouvoir d'Etat. La politique d'un Robespierre n'est pas caractérisée par la Terreur, ni par une politique violente vis-à-vis de la noblesse, ni vis-à-vis du roi. Robespierre n'avait pas favorisé la guerre en Europe, ni voté la mort du roi, ni voulu de la terreur révolutionnaire quand elle était décrétée par la commune révolutionnaire de Paris, mise en place par les comités de bras nus, les piques. Il les a pris en charge pour mieux empêcher le peuple travailleur d'agir de manière autonome du pouvoir bourgeois. Une fois que l'Etat a repris l'initiative de la terreur, de la réquisition, de la terreur ou de la déchristianisation, il les a fait arrêter et a cassé ensuite par la répression policière les reins de la commune insurrectionnelle et des comités populaires, ainsi que des compagnies de piques.</p>
<p>Les dirigeants bourgeois et petits-bourgeois de la Révolution française ont-ils sciemment choisi d'aller vers la politique de la terreur ? La réalité est bien plus complexe et aussi très différente. Ils l'ont fait sous la pression des masses populaires, y compris quand celles-ci croyaient seulement les soutenir. Le jacobinisme est très loin d'être le courant le plus radical de la révolution française. Il va certes accompagner le courant révolutionnaire jusqu'à son plus haut sommet en 1793 mais il va aussi se charger de lui couper son élan, de casser son aile active, les comités de piques notamment, de briser le courant anticatholique, de détruire les contestations féministes, ouvrières et populaires, de décourager les milieux populaires. C'est seulement quand le jacobinisme aura cassé le ressort populaire que la réaction pourra relever la tête. On remarquera alors que la tête de la réaction est constituée des hommes d'Etat sur lesquels le jacobinisme s'est appuyé pour gouverner : Cambacérès, Carnot, Barère, Cambon, Fouché, Barras...<br class='autobr' />
On remarquera aussi que les jacobins ne dédaignaient pas de pactiser avec la grande bourgeoisie, y compris les esclavagistes des colonies.<br class='autobr' />
On peut grandement se tromper sur le radicalisme social et politique de Robespierre qui doit tout aux circonstances, à la guerre contre les armées de la noblesse, à la résistance de la royauté, à la réaction nobilière et religieuse, etc. Ils ont contraint la direction de la révolution à saisir les biens, à décréter le maximum des prix, à prendre des mesures révolutionnaires, à lancer la terreur, à satisfaire les exigences des milieux populaires, etc. Ce n'est pas par radicalisme social que Robespierre et ses amis jacobins ont fait ce choix mais pour aller jusqu'au bout de la révolution bourgeoise.<br class='autobr' />
Robespierre déclare contre les déchristianiseurs :<br class='autobr' />
« Non, la Convention n'a point fait cette démarche téméraire ; la Convention ne le fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté des culte qu'elle a proclamée, et de réprimer en même temps tous ceux qui en abuseraient pour troubler l'ordre public ; elle ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte, et elle les punira avec sévérité toutes les fois qu'ils oseront se prévaloir de leurs fonctions pour tromper les citoyens et pour armer les préjugés ou le royalisme contre la République… L'athéisme est aristocratique ; l'idée d'un grand être qui veille sur l'innocence opprimée, et qui punit le crime triomphant est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent : si je trouvais des censeurs ce serait parmi les riches et les coupables. » Robespierre dénonce les Enragés comme des factieux :<br class='autobr' />
Robespierre est l'auteur des déclarations politiquement et socialement les plus radicales proférées par un dirigeant de la bourgeoisie parvenu au pouvoir et pas par radicalisme, ni politique ni social, mais par conscience politique des nécessités de la révolution en lutte contre la féodalité et la royauté. Il a mis en place des mesures de réquisition des biens des propriétaires, qu'il soient nobles ou bourgeois, au service de la révolution, de la guerre ou du fonctionnement social. Il a assumé les avancées populaires spontanées de la révolution tant qu'il a estimé que la révolution bourgeoise en avait absolument besoin pour avancer et se maintenir. Il a lâché les masses populaires dès qu'il a estimé que la révolution sociale avait atteint le terme fixé, sachant parfaitement qu'il signait en même temps son propre arrêt de mort. Robespierre, en agissant ainsi, ne s'est pas révélé le pire trompeur du peuple, comme on pourrait le croire de prime abord, mais un révolutionnaire bourgeois conséquent, plus conséquent que sa classe, moins limité par des intérêts immédiats à défendre, plus conscient d'intérêts historiques de la bourgeoisie. On trouve chez lui la plus grande solidarité avec les exploités qui puisse exister chez un dirigeant bourgeois et en même temps la plus grande hostilité vis-à-vis des revendications de classe prolétariennes. Certaines déclarations de Robespierre sont même carrément anti-bourgeoises et presque communistes au plus haut de la vague révolutionnaire, à la grande époque où il arrive au pouvoir avec l'insurrection dite de la Commune de Paris. Mais jamais Robespierre ne perd la conscience que les sans culottes sont les plus grands dangers pour la classe bourgeoise qu'il représente.<br class='autobr' />
Même la radicalité des Jacobins et de Robespierre n'a jamais débordé des intérêts bien conçus de la bourgeoisie. Cela a toujours été un moyen d'éviter que les masses populaires s'indépendantisent complètement du pouvoir d'Etat. La politique d'un Robespierre n'est pas caractérisée par la Terreur, ni par une politique violente vis-à-vis de la noblesse, ni vis-à-vis du roi. Robespierre n'avait pas favorisé la guerre en Europe, ni voté la mort du roi, ni voulu de la terreur révolutionnaire quand elle était décrétée par la commune révolutionnaire de Paris, mise en place par les comités de bras nus, les piques. Il les a pris en charge pour mieux empêcher le peuple travailleur d'agir de manière autonome du pouvoir bourgeois. Une fois que l'Etat a repris l'initiative de la terreur, de la réquisition, de la terreur ou de la déchristianisation, il les a fait arrêter et a cassé ensuite par la répression policière les reins de la commune insurrectionnelle et des comités populaires, ainsi que des compagnies de piques. Le jacobinisme n'est pas une avancée dans la révolution, mais seulement la tentative réussie d'empêcher la contre-révolution de l'emporter. Robespierre a seulement représenté le point extrême où la politique de la bourgeoisie pouvait aller en s'appuyant en partie sur le mouvement populaire. Mais c'était pour mieux lui casser les reins ensuite. Ce sont les historiens staliniens qui ont fait de Robespierre un révolutionnaire pur, les historiens bourgeois pour leur part se démarquant ensuite de quiconque avait participé à la Terreur, afin de dénoncer à leur manière tout acte révolutionnaire du peuple…</p>
<p>Les Montagnards, Robespierre et les Jacobins étaient-ils l'aile marchante de la révolution française ?<br class='autobr' />
<a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article3001" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://www.matierevolution.fr/spip.php?article3001</a></p>
<h2 class="spip">Thermidor et la fin de la Terreur</h2>
<p>Les enragés, les premiers, avaient dénoncé l'évolution qui se dessinait…. Ils constataient avec stupeur que la Terreur, dont ils avaient tant de fois réclamé l'institution n'était plus la terreur par en bas mais une terreur par en haut qui broyait indistinctement la contre-révolution et la révolution militante.<br class='autobr' />
Les hébertistes, qui voyaient le Conseil exécutif, où ils étaient influents, réduit par la dictature à un rôle subalterne, avaient aperçus, eux aussi, le danger, et l'avaient dénoncé…<br class='autobr' />
A partir de mars 1794, nous entrons dans une phase de réaction ouverte. Le pouvoir central ne tente même plus de dissimuler son jeu. Il se démasque. Il frappe. La bourgeoisie révolutionnaire ne vise plus seulement à contenir le mouvement des masses, mais à le paralyser et à le décapiter…<br class='autobr' />
L'avant-garde populaire, loin de se laisser refouler, se radicalisa et son agitation prit un caractère alarmant pour la bourgeoisie. L'avant-garde – l'élite des sans-culottes de la capitale et d'un certain nombre de villes de province – n'avait pas déposé les armes. Le mouvement de masses s'était rétréci. Ce qu'il avait perdu en étendue, il l'avait gagné en profondeur… Il avait retrouvé la forme d'un mouvement principalement économique, d'une protestation contre la disette et la vie chère. Ce renouveau de l'agitation pour les subsistances était d'ailleurs motivé par une aggravation très nette de la situation alimentaire. A partir de fin décembre 1793, la contrainte se relâchant, le ravitaillement de la capitale avait empiré et la taxation avait cessé d'être observée. Les sans-culottes recommencèrent, comme de février à septembre 1793, à « crier au pain », à passer à l'action directe…<br class='autobr' />
La bourgeoisie montagnarde tenta de briser le mouvement en le privant de ceux qu'elle considérait comme ses meneurs… Elle liquida les hébertistes comme elle avait liquidé les enragés… Les Hébert, les Chaumette qui avaient aidé la bourgeoisie à venir à bout des Jacques Roux, des Leclerc et des Varlet étaient, à leur tour, traités d'enragés, confondus avec les enragés, liquidés comme des enragés…<br class='autobr' />
Néanmoins, c'était faire beaucoup d'honneur aux hébertistes que de les confondre avec les enragés. S'ils lâchèrent imprudemment le mot d'« insurrection », ils envisagèrent une simple « journée » du genre de celle du 5 septembre, qui leur ouvrirait à eux, plébéiens, l'accès du pouvoir. Et encore il ne semble pas qu'ils s'y soient préparés sérieusement…<br class='autobr' />
Dans la nuit du 13 au 14 mars, Hébert et ses partisans se laissèrent prendre sans avoir tenté un geste de résistance…<br class='autobr' />
L'avant-garde populaire comprit la véritable signification de l'événement. Elle aperçut que, malgré les faiblesses, les inconséquences de l'hébertisme, sa chute renversait le rapport des forces entre bourgeois et bras-nus. Au-delà des plébéiens, c'était la classe laborieuse, c'était la révolution même qui venaient d'être frappées. Après le premier instant de stupeur, elle réagit.<br class='autobr' />
Une vive effervescence se manifesta dans les sociétés populaires des sections. Beaucoup de travailleurs dirent bien haut leur sympathie pour les inculpés…<br class='autobr' />
L'exécution des hébertistes ne fut pas seulement la défaite d'une faction politique, mais aussi et surtout celle des bras-nus. Et tout d'abord, le 24 mars sonna le glas de la démocratie populaire…<br class='autobr' />
La bourgeoisie révolutionnaire profita de la chute des hébertistes pour en finir, une fois pour toutes, avec le spectre de la démocratie directe. Un à un, tous les organes du pouvoir populaire durent épurés, châtrés, domestiqués.<br class='autobr' />
En premier lieu, les sections. De très nombreuses arrestations furent opérées à celle de Marat, fief de Momoro, de Bonne-Nouvelle, à la Section Révolutionnaire, etc. Les comités révolutionnaires des sections furent particulièrement visés…<br class='autobr' />
Le 12 mai, Collot d'Herbois dénonça les sociétés sectionnaires comme des foyers d'opposition. Le 15, la Société des Jacobins arrêta qu'elle n'admettrait plus des députations des sociétés sectionnaires et que tous ceux de ses membres, qui le seraient aussi de ces sociétés particulières, seraient tenus d'en sortir dans le délai de dix jours, sous peine d'être exclus des Jacobins. Les sociétés populaires comprirent qu'on les invitait à se supprimer elles-mêmes…<br class='autobr' />
La Convention vota, le 13 mars, un décret permettant au pouvoir central de destituer les délégués des sections au Conseil Général, considérés désormais comme des fonctionnaires publics, et de les remplacer par voie d'autorité… La Commune n'était plus qu'un rouage du gouvernement central. Les bras-nus ne se reconnurent plus en elle…<br class='autobr' />
Le 27 mars, Barère demanda à la Convention et obtint d'elle le licenciement pur et simple de l'armée révolutionnaire…<br class='autobr' />
Marat, à qui les bras-nus avaient voué un culte, fut désacralisé… Son portrait fut traîné dans la boue… Les habitants des communes voisines de Paris dirent que, s'il était possible que Marat les eût trompés, ils ne pouvaient plus faire confiance à personne…<br class='autobr' />
L'assouplissement du maximum et la hausse des prix qui en fut la conséquence provoquèrent de vives réactions parmi les salariés… La classe ouvrière tenta de réagir. Ses réactions furent brutalement réprimées…<br class='autobr' />
Le 12 décembre, le Comité de Salut public arrêta : « Toutes coalitions ou rassemblements d'ouvriers sont défendus ; les communications que le travail peut rendre utiles ou nécessaires entre les ouvriers de différents ateliers n'auront lieu que par l'intermédiaire ou avec la permission expresse de l'administration dont chaque atelier dépend… Le travail ne pourra être suspendu sous aucun prétexte… Dans aucun cas, les ouvriers ne pourront s'attrouper pour porter leurs plaintes ; les attroupements qui pourraient se former seront dissipés ; les auteurs et les instigateurs seront mis en état d'arrestation et punis suivant les lois. »<br class='autobr' />
Pendant l'hiver et le printemps 1794, les conflits du travail furent incessants, leur répression de plus en plus rigoureuse…<br class='autobr' />
Le 17 février, le Comité de Salut public arrêta que ceux qui persisteraient à exiger un salaire supérieur au maximum seraient regardés comme suspects et traités comme tels… La Terreur était retournée contre les ouvriers…<br class='autobr' />
Sous le nom de Barère, les ouvriers en grève écrivaient « anthropophage » et sous les noms de Prieur et de Lindet, « trompeur du peuple », « toujours bête et stupide »…<br class='autobr' />
A partir du mois de juin, le pouvoir central s'oriente de plus en plus nettement vers une politique de compression des salaires et de répression des grèves…<br class='autobr' />
Robespierre prend ouvertement fait et cause pour le retour au libéralisme économique. Dans son ultime discours du 26 juillet 1794, il déclare, s'en prenant à la mémoire des hébertistes : « Les conspirateurs nous ont précipités malgré nous dans des mesures violentes, que leurs crimes seuls ont rendu nécessaires, et réduit la république à la plus affreuse disette… »<br class='autobr' />
La réaction thermidorienne était en germe dans la retraite économique du début de 1794…<br class='autobr' />
La double liquidation des hébertistes et des dantonistes, ce que l'on a appelé la « chute des factions » n'avait renforcé qu'en apparence le gouvernement de salut public. De cette sanglante opération, il sortait, en réalité, dangereusement affaibli. Il avait scié lui-même la branche qui le supportait…<br class='autobr' />
Par la suite, le pouvoir frappa à l'aveuglette, confondant pêle-mêle dans sa répression l'avant-garde populaire, la contre-révolution, les débris de l'hébertisme et ceux du dantonisme, happant au passage de pauvres gens…<br class='autobr' />
Le 22 juillet, devant les deux Comités (gouvernement) réunis, Billaud-Varenne chargea à fond contre Robespierre, parla de le mettre en accusation…<br class='autobr' />
Le 26 juillet (8 thermidor), Robespierre parut à la tribune de la Convention, une épaisse liasse de papiers à la main… L'attaque était dirigée essentiellement contre les « technocrates » : Carnot, Barère, Cambon. En termes à peine voilés, il demandait leurs têtes…<br class='autobr' />
Dès le soir du 26 juillet, Robespierre avait perdu la partie sur le plan parlementaire…<br class='autobr' />
En fin d'après-midi, Hanriot avait parcouru les rues à cheval, essayant d'émouvoir les foules en criant : « Le peuple est perdu car son protecteur Robespierre est opprimé »… IL avait invité les ouvriers à quitter le travail, à courir aux armes… Après quoi les ouvriers se remirent au travail. Les sections hésitèrent, restèrent neutres… Les robespierristes finirent comme de vulgaires hors-la-loi qu'on cueille dans leur repaire…<br class='autobr' />
Après le 9 thermidor, la façon dont la bourgeoisie s'était jouée des sans-culottes apparut dans toute sa clarté. Pendant la Terreur, les rapports entre bourgeois et bras-nus avaient été plus ou moins camouflés. Les deux classes avaient pu paraître associées dans la lutte pour le triomphe de la révolution. Mais, après Thermidor, aucune illusion ne fut plus possible. La façon brusque don la bourgeoisie traita les bras-nus après les avoir cajolés, leur avoir susurré les doux noms de liberté, égalité, fraternité, la manière dont elle les remercia du service incommensurable qu'ils venaient de lui rendre sautèrent aux yeux…<br class='autobr' />
Le 9 décembre 1794, la Convention décréta l'abolition pure et simple du maximum. Tandis que le barrage opposé à la hausse des prix était définitivement levé, la banqueroute monétaire provoquait une hausse catastrophique du coût de la vie… Puis vint la banqueroute monétaire, l'aveu officiel que la révolution bourgeoise avait financé sa guerre en détroussant les pauvres gens…<br class='autobr' />
Le 6 janvier 1795, la Convention vota la suppression de la Commission du Commerce et des approvisionnements, marquant ainsi qu'elle condamnait mes velléités de nationalisation, d'ailleurs bien timides, qui s'étaient manifestées sous le régime antérieur…<br class='autobr' />
En même temps qu'on lui enlevai le pain de la bouche, on frustrait la sans-culotterie d'une de ses conquêtes essentielles : la liberté politique. L'un après l'autre les organes du pouvoir populaire furent détruits.<br class='autobr' />
Le 20 août 1794, les comités révolutionnaires (ou de surveillance) furent pratiquement supprimés…<br class='autobr' />
Le 16 octobre, un premier coup de hache fut porté contre les sociétés populaires…<br class='autobr' />
Pour en finir avec les jacobins, les thermidoriens employèrent les grands moyens. Une expédition punitive fut organisée. Les 9 et 11 novembre 1794, les muscadins armés de gourdins, envahirent la salle des séances du club, rue Saint-Honoré, assommèrent les hommes et fouettèrent les femmes. La police rejetant la responsabilité du scandale sur les agressés, les Comités de gouvernement décidèrent de suspendre les séances de la Société et de fermer la salle. La Convention, le 12, ratifia la mesure prise…</p>
<p>Avec la mise en place, en 1792 et 1793, des comités de surveillance, les sans-culottes eurent un troisième moyen de pression sur la politique : la police et les tribunaux reçurent par milliers les dénonciations des traîtres et conspirateurs supposés. Pour l'efficacité de la Terreur, la surveillance révolutionnaire exercée par les sans-culottes était indispensable. Celle-ci abolie par la Convention thermidorienne, vint le moment où les sans-culottes, privés du club des Jacobins, désarmés, fichés et suivis par une police remarquablement infiltrée, durent abandonner leur pouvoir de pression. La République ne serait plus ni sauvée ni dirigée par leur colère, mais par les militaires.</p>
<p>En 1794 avec la chute de Robespierre, les sans-culottes perdent leurs pouvoirs et leur rôle politique et culturel.</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4801" class="spip_out" rel="external">source</a></p>
<h2 class="spip">Conclusions</h2>
<p>Le bilan réel de la révolution est aussi très différent de celui qui est fait par les historiens. Il y a eu pour le peuple beaucoup de durs sacrifices, de souffrances, de misère, pour finir par celles des guerres napoléoniennes. Pourtant, la révolution était issue d'une nécessité inévitable. Si elle avait échouée, elle aurait du se reproduire et finir par triompher, là ou ailleurs. Et l'échec aurait représenté une terreur autrement plus violente que celle qui a eu lieu.</p>
<p>Lire aussi :</p>
<p><a href="https://archive.org/details/saintjustetlate01fleugoog/page/n8" class="spip_out" rel="external">Saint-Just</a></p>
<p><a href="https://archive.org/details/saintjustetlate01fleugoog/page/n8" class="spip_out" rel="external">Suite</a></p>
<p> <a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Les_dieux_ont_soif" class="spip_out" rel="external">Anatole France., Les Dieux ont soif, 1912 (l'emballement de la Terreur à travers le destin d'un membre du Tribunal révolutionnaire)</a></p>
<p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Autels_de_la_peur" class="spip_out" rel="external">Anatole France., « Les autels de la peur »</a></p>
<p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Quatrevingt-treize" class="spip_out" rel="external">Victor Hugo, « Quatre-vingt treize »</a></p>
<p><a href="https://sites.google.com/site/texteschoisis/home/charles-dickens-5" class="spip_out" rel="external">Dickens Charles, « Le marquis de Saint-Evremont »</a></p>
<p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Un_%C3%A9pisode_sous_la_Terreur" class="spip_out" rel="external">Balzac, « Un épisode sous la terreur »</a></p></div>
Etienne Marcel ou la révolution bourgeoise triomphante en 1356
https://www.matierevolution.org/spip.php?article6516
https://www.matierevolution.org/spip.php?article65162019-09-20T22:16:00Ztext/htmlfrRobert ParisFranceRévolutionPaysansPetits bourgeoisRévolution bourgeoiseRévolte
<p>La fin de la révolution de 1356-1358 : Etienne Marcel est assassiné par trahison mais surtout parce que la bourgeoisie parisienne est incapable d'assumer le caractère révolutionnaire du pouvoir bourgeois qu'il incarne. Etienne Marcel, contrairement à Robespierre, ne dispose pas de la force des sans culottes des villes.La Révolution française bourgeoise et le pouvoir bourgeois datent de ... 1356-1358 ! <br class='autobr' />
La Révolution française de 1789 apparaît souvent comme la victoire « naturelle » de la (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique30" rel="directory">4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu'à la deuxième guerre mondiale</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot42" rel="tag">France</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot45" rel="tag">Révolution</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot50" rel="tag">Paysans</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot54" rel="tag">Petits bourgeois</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot112" rel="tag">Révolution bourgeoise</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot139" rel="tag">Révolte</a>
<div class='rss_texte'><p>La fin de la révolution de 1356-1358 : Etienne Marcel est assassiné par trahison mais surtout parce que la bourgeoisie parisienne est incapable d'assumer le caractère révolutionnaire du pouvoir bourgeois qu'il incarne. Etienne Marcel, contrairement à Robespierre, ne dispose pas de la force des sans culottes des villes.</p>
<div class='spip_document_13147 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <a href='https://www.matierevolution.org/IMG/jpg/_AssassinatMarcelbis-39147.jpg' class="spip_doc_lien mediabox" type="image/jpeg"> <img src='https://www.matierevolution.org/local/cache-vignettes/L487xH903/_AssassinatMarcelbis-39147-b8453.jpg?1790062800' width='487' height='903' alt='' /></a>
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<p><strong>La Révolution française bourgeoise et le pouvoir bourgeois<br class='autobr' />
datent de ... 1356-1358 !</strong></p>
<p>La Révolution française de 1789 apparaît souvent comme la victoire « naturelle » de la bourgeoisie française, puis européenne. Naturelle signifie en l'occurrence que cette bourgeoisie aurait été logiquement portée au pouvoir par son rôle, par sa conscience et par se capacité à diriger les autres classes opprimées. La date de 1789 serait donc le moment inévitable pour lequel la bourgeoisie devait nécessairement gouverner. C'est loin d'être aussi simple. Il est exact que les circonstances historiques ont joué favorablement à ce moment. Le caractère inévitable de cette victoire est loin d'être établi. Quant à concevoir que c'était forcément le bon moment, ce n'est pas ainsi que l'Histoire semble nous raconter cette histoire de la bourgeoisie. La bourgeoisie européenne (et ne parlons pas de la bourgeoisie mondiale !) a gouverné des villes-Etats bien avant 1789. Elle a plus ou moins durablement pris le pouvoir des centaines d'années avant. Un seul exemple en dira assez long : la révolution de 1356 au cours de laquelle la bourgeoisie a momentanément eu le pouvoir d'Etat. Si la révolution de 1789 en France a marqué l'Histoire, les multiples révolutions bourgeoises qui l'ont précédé, elles, sont souvent oubliées. Pourquoi la bourgeoisie française qui présente comme naturelle sa prise de pouvoir en 1789, aurait-elle intérêt à se souvenir qu'elle a pris le pouvoir une première fois à Paris en 1358, avec la révolution d'Etienne Marcel , soit plus de 400 ans avant la « grande révolution » française ? Voilà qui ne pourrait que nuire à l'image simple et tranquille d'une évolution naturelle vers la société bourgeoise. Combien ont appris que la bourgeoisie française a échoué une dizaine de fois dans ses tentatives révolutionnaires avant de prendre le pouvoir ? N'oublions pas qu'en 1306, 1358, 1382, 1410, 1588, 1648, 1789, 1793, 1830, 1848 et 1871, le petit peuple de la ville de Paris est apparu comme le drapeau de la révolution aux yeux du monde. La nécessité de la révolution est d'autant plus masquée que 1789 est présenté comme un événement à part, isolé de la transformation du monde, de la révolution américaine, de la révolution anglaise, de la révolution européenne. Se souvient-on, par exemple, que la révolution « française », avant de gagner la France, a débuté en 1782 en Suisse, puis en 1783-87 aux Pays Bas et en 1789 en Belgique, avant de gagner la France en 1789 et d'exploser à nouveau en 1793 ? Bien peu de gens, en France, connaissent la révolution bourgeoise anglaise, qui a eu lieu environ cent ans avant la française. La bourgeoisie anglaise ne fait-elle pas elle-même semblant de n'avoir jamais été révolutionnaire en conservant une royauté sans utilité autre que décorative et dépensière. Elle a pourtant initié la révolution bourgeoise et coupé la tête du roi bien avant d'en faire de même sur le continent européen. La société actuelle fait tout ce qu'elle peut pour ne pas se souvenir qu'elle a été engendrée par des révolutions .</p>
<p><strong>RESUME</strong></p>
<p>Le 22 février 1358, Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, prend violemment à partie le Dauphin Charles, régent du royaume. Pour la première fois, la monarchie chancelle. La France ne passe pas loin d'une révolution comparable à celle qui surviendra 440 ans plus tard...<br class='autobr' />
La France dans l'abîme<br class='autobr' />
Quinze mois plus tôt, la noblesse française a été défaite à Poitiers par les Anglais et le roi capturé, fait sans précédent dans l'Histoire des capétiens.<br class='autobr' />
Le Dauphin Charles, héritier du trône, assume aussitôt la régence avec le titre de lieutenant général du royaume. C'est un jeune homme de dix-huit ans, malingre et incapable de tenir une épée. Il ne paie pas de mine mais va très vite montrer un tempérament hors du commun.<br class='autobr' />
Il réunit à Paris les états généraux de langue d'oïl (le nord de la Loire) et à Toulouse ceux de langue d'oc (le sud de la Loire). En l'absence de nombreux féodaux, capturés ou tués à la bataille de Poitiers, les riches bourgeois des villes dominent ces assemblées. Le Dauphin leur demande de nouveaux subsides mais les députés en profitent pour faire entendre leurs conditions.<br class='autobr' />
Aux états généraux de langue d'oïl se font entendre Robert Le Coq, évêque de Laon, dévoué à Charles le Mauvais, et Étienne Marcel. Ce dernier est un riche drapier quadragénaire qui a été élu prévôt des marchands de Paris aux états généraux de 1355.<br class='autobr' />
Les deux meneurs exigent de libérer le roi de Navarre, incarcéré deux ans plus tôt par Jean II le Bon, ainsi que de contrôler la perception et l'usage des impôts. Le Dauphin n'a pas le choix. Il s'incline et promulgue le 3 mars 1357 une Grande Ordonnance de 61 articles dans lesquels s'affichent des préoccupations sociales et démocratiques. Il se garde néanmoins de la mettre en application...<br class='autobr' />
Très vite, la pagaille s'installe dans le royaume. Charles le Mauvais, qui a été libéré et veut se venger des Valois, entre en tractations avec les Anglais en vue de s'approprier quelques belles provinces.<br class='autobr' />
De son côté, Étienne Marcel, qui tient les fonctions d'un maire et rêve pour Paris d'une autonomie analogue à celle des villes flamandes ou italiennes de l'époque (Bruges, Florence,...), se lasse de la résistance du Dauphin. Il lie partie avec le roi de Navarre qui n'hésite pas à venir dans la capitale haranguer le peuple. Le Dauphin agit de même !<br class='autobr' />
Massacre au saut du lit<br class='autobr' />
Les rixes se multiplient dans la capitale. N'en pouvant plus d'attendre, Étienne Marcel décide de forcer la main du Dauphin...<br class='autobr' />
C'est ainsi que ce matin du 22 février 1358, le prévôt accompagné d'une troupe en armes pénètre à grand fracas dans la chambre du Dauphin.<br class='autobr' />
Il s'en prend à deux conseillers du dauphin, les maréchaux de Champagne et de Normandie, Robert de Clermont et Jean de Conflans, et les accuse de mal servir la couronne.<br class='autobr' />
Les deux hommes sont assassinés sous les yeux terrifiés de Charles, qui doit accepter de coiffer le chaperon rouge et bleu, aux couleurs de la capitale, dont Étienne Marcel a fait le signe de ralliement de ses partisans.<br class='autobr' />
Complètement démuni, le Dauphin dépend du prévôt pour obtenir des subsides. Aussi feint-il d'accepter ses conseils et ses projets de réformes.<br class='autobr' />
Revanche royale<br class='autobr' />
Quelques semaines après avoir fait mine de se soumettre au prévôt des marchands, il s'enfuit de Paris de façon quelque peu rocambolesque. Il assiège aussitôt la capitale avec ses troupes.<br class='autobr' />
De son côté, Étienne Marcel se déconsidère par ses alliances avec les paysans en révolte du Beauvaisis et le roi de Navarre Charles II le Mauvais.<br class='autobr' /> Le 31 juillet 1358, Jean Maillard, un échevin fidèle à la royauté, fait assassiner le prévôt des marchands, Étienne Marcel, devant la porte Saint-Antoine, alors qu'il s'apprêtait à livrer les clés de la ville à Charles le Mauvais.<br class='autobr' />
L'héritier de la couronne, le dauphin Charles, qui a surpris tout le monde par sa force de caractère, peut enfin rentrer en triomphe dans sa capitale le 2 août 1358.<br class='autobr' />
Quelques années plus tard, devenu roi sous le nom de Charles V le Sage, il n'aura rien de plus pressé que de faire édifier la Bastille afin de tenir en respect les turbulents Parisiens. De tous ces malheurs qui auraient pu entraîner révolution et séditions, la monarchie et l'État vont paradoxalement sortir renforcés.</p>
<p><strong>La première victoire de la révolution bourgeoise en France</strong></p>
<p>« Pratiquement au moins depuis 1295, c'est la bourgeoisie du royaume qui assure la trésorerie du roi de France. Quand Philippe le Bel a besoin d'argent, et il en a constamment besoin, il s'adresse aux fidèles bourgeois de ses villes et leur demande des prêts. Ces prêts, il les rembourse en autorisant les échevinages à percevoir des tailles ou des maltôtes sur le produit desquels les prêteurs se paient. (…) L'année 1303 est une date marquante (…) Une sévère défaite a été infligée à l'armée de Philippe le Bel par les Flamands à Courtrai. (…) A la bataille de Courtrai, les bourgeois de la Flandre ont vaincu les chevaliers du roi de France. Le retentissement de cette action est immense. Non seulement les bourgeois ont pour eux leur richesse, leurs relations commerciales, leur sens des affaires mais ils sont capables de battre les militaires de profession. La bourgeoisie du royaume bénéficie, en un sens, de la défaite de son pays. Il est évident pour tous qu'une politique qui les laisserait à l'écart serait vouée à l'échec. D'ailleurs la royauté elle-même tire la leçon de sa défaite et la victoire royale de Mons-en-Pévèle est due, pour une part majeure, à la présence et à la bonne tenue sur le champ de bataille des contingents envoyés par les villes. <br class='autobr' />
Les attaques de la noblesse et du clergé contre la bourgeoisie se heurtent au fait que le concours de celle-ci est indispensable à la monarchie capétienne. (…) Cet état de choses a suscité les protestations dès la fin du règne de Philippe le Bel, avec l'apparition des ligues provinciales, animées par les barons, qui réclament un retour aux anciennes franchises et la suppression des maltôtes. (…) <br class='autobr' />
La confrérie, au Moyen Age, joue le rôle que tiennent aujourd'hui les syndicats, pour défendre le métier, et de mutuelles pour venir en aide aux personnes âgées, aux malades, aux veuves et aux orphelins. (…) Les confréries ont joué un rôle majeur à Paris dans la période troublée qui aboutit à l'insurrection du petit peuple de la capitale contre les patriciens et qui voit le pillage des hôtels et biens d'Etienne Barbette. (...) Une des premières confréries à obtenir une autorisation après l'insurrection de la fin 1306 est celle des marchands hansés de Paris en octobre 1307. Celle des drapiers le sera deux ans plus tard, en 1309. Il est probable qu'Etienne Marcel faisait partie de la première. Il est certain qu'il ne peut manquer d'appartenir à la seconde, qui regroupe les hommes de sa profession. Mais c'est à une troisième que nous le voyons participer activement en 1338, celle des Pèlerins de Saint-Jacques. (…) Il dispose désormais de cette ressource essentielle qu'est le renseignement. (…)<br class='autobr' />
En 1328, le Comte de Valois est monté sur le trône et les historiens l'appellent Philippe VI. (…) Mais il y a un autre prince en âge de relever la couronne : le roi d'Angleterre Edouard III. (…) On ne l'écoute pas et Philippe de Valois est couronné à Reims dans un grand faste. (…) Tout paraît donc réglé pour le mieux et la victoire que Philippe VI remporte sur les Flamands, encore une fois rebelles, à Cassel aussitôt après cet avènement, a conforté sa situation. (…) En 1337, le roi d'Angleterre n'hésite à revenir sur les hommages qu'il a prêtés et à se proclamer le véritable et légitime roi de France. La guerre est inévitable. (…) La Flandre s'allie aux Anglais, sous le gouvernement de Jacques d'Artevelde. Progressivement toute la partie occidentale de la France, depuis la région de Bordeaux jusqu'aux frontières flamandes, s'agite ou s'enflamme. (…) L'opinion s'étonne que la royauté ait toujours besoin de nouvelles contributions, alors que Philippe VI renforce la gabelle, continue de lever la taxe sur les transactions dans les boutiques et les marchés et que la monnaie a perdu, par mutations, les quatre cinquièmes de sa valeur. (…) C'est le motif avoué de la convocation d'une assemblée d'Etats à Paris, au mois d'août 1343. A cette assemblée sont invités ceux qu'on appelle les « trois états du royaume », c'est-à-dire des représentants du clergé, de la noblesse et des villes. (…) L'assemblée d'Etats de 1343 inaugure la série des consultations de représentants du royaume qui va durer quinze ans et auxquelles Etienne Marcel prendra, un jour, une part majeure. (…) Mais la guerre a repris. Il faut encore et toujours de l'argent pour la faire. Le roi le demande de nouveau aux Etats qui sont convoqués pour le mois de février 1346. (…) Les hommes désignés pour lever et répartir ce fouage militaire demandent un homme d'armes, c'est-à-dire un cavalier monté, armé et accompagné, pour deux cent feux, ou encore quatre sergents de guerre pour cent feux. C'est cette armée qui est lancée à la rencontre, puis à la poursuite d'Edouard III, débarqué dans le Cotentin, et qui va se faire massacrer dans la plaine de Crécy, le 26 août 1346. (…) Après un moment de panique, d'étourdissement, l'opinion se rassemble et se dresse contre le pouvoir. Elle exige un changement. Elle les obtient. (…) L'épuration, c'est l'élimination des hommes d'affaires, bailleurs de fonds de la monarchie. (…) L'armée qui a été envoyée pour débloquer le port de Calais, assiégé par terre et par mer par Edouard III se disloque sans avoir obtenu le résultat qu'elle recherchait. (…) Les populations s'inquiètent, et c'est le cas de celle de Paris. Le 12 août 1346, au moment où Edouard III, débarqué en Normandie, s'approche de la capitale, on a donné l'ordre de démolir les maisons et autres constructions que les Parisiens avaient édifiées contre le rempart et qui pourraient gêner la résistance à un siège par l'ennemi. Certains habitants s'y opposent et prennent les armes pour empêcher cette démolition. (…)<br class='autobr' />
La grande peste de 1348-1349, la Peste Noire comme on l'a appelée, suspend toutes choses. Chacun se terre dans l'attente de la fin du fléau. Il n'est plus question de rassembler des armées pour combattre. (…)<br class='autobr' />
Etienne Marcel continue ses fournitures de draps de Flandre et du Brabant en 1352 et 1353. (…) Par les contacts qu'il a eu eus au cours de ces voyages d'affaires, il a rencontré des collègues qui lui ont parlé de ce qui était arrivé en Flandre, à l'époque où le brasseur Jacques d'Artevelde avait fait acte de rébellion contre le comte de Flandre. On peut imaginer que le futur chef de la Révolution parisienne a subi l'influence de bourgeois de Gand ayant participé aux événements survenus dans leur ville entre 1338 et 1345. (…) Etienne Marcel est assidu aux séances des confréries auxquelles il appartient et, en août 1350, il est choisi comme prévôt de l'importante confrérie aux Prêtres et Bourgeois de Paris, la plus prestigieuse et la plus ancienne de ces associations. (…) Etienne Marcel est prévôt des marchands de Paris en 1354. (…) On constate qu'Etienne Marcel parvient à ce poste éminent dans un moment difficile où le roi de France est confronté à la contestation (…) La désignation d'Etienne Marcel comme successeur de Jean de Pacy marque-t-elle un changement de la part de la haute bourgeoisie de la capitale ? A première vue, il n'en est rien. Etienne Marcel appartient à l'un des clans les plus en vue de cette bourgeoisie. (…) Ses attaches familiales l'unissent aux Cocatrix, aux Pacy, aux Dammartin, à la bourgeoisie d'affaires de la première moitié du 14e siècle. On peut donc penser que les hommes les plus influents du patriciat parisien l'ont choisi pour tenir le même rôle qu'un jean Pidzoue ou qu'un Jean de Pacy. Et pourtant l'élection d'Etienne Marcel n'est pas la simple continuation de ses prédécesseurs. Le nouveau prévôt des marchands est un homme sur lequel les événements ont marqué (…) La bourgeoisie parisienne est sensible à ces différences. (…) Si elle choisit Etienne Marcel comme prévôt des marchands en 1354, c'est parce qu'il leur paraît l'homme le mieux adapté à la grande confusion politique du moment. (…) Des négociateurs, qui ont conclu pour le roi Jean le traité de Mantes si avantageux pour le roi de Navarre, sont maintenant à l'œuvre dans une autre négociation avec le roi d'Angleterre, Edouard III. Les négociations (…) aboutissent à un véritable partage du royaume. Edouard III recevrait, en toute souveraineté, l'Aquitaine, le Poitou, le Limousin, la Touraine, l'Anjou, le Maine, le Ponthieu et la région Calais-Guines. Pour ces immenses fiefs, le roi d'Angleterre ne serait plus tenu de rendre hommage au roi de France. (…) Que peuvent penser les bourgeois de Paris des traités de Mantes et de Guines et de la situation difficile du roi débordé par ses propres conseillers ? Ils sont fort inquiets. Partager le royaume, c'est renoncer à l'œuvre centralisatrice de deux siècles. Si Paris est la plus grande ville de l'occident, elle le doit à sa situation de capitale du plus grand royaume de l'Europe chrétienne. (…) Il y a un autre risque pour la hanse parisienne. (…) Renforcer la situation de Charles le Mauvais en Normandie, alors qu'il tient déjà les verrous de Meulan ou de Mantes, c'est risquer l'interruption, ou au moins la gêne, pour l'important trafic qui va de Paris à la basse Seine. (…) A partir du 30 novembre 1355, toute l'activité politique est suspendue à la réunion des Etats de la langue d'oil. (…) Le choix d'Etienne Marcel comme l'orateur des villes est important. Il prouve que le nouveau prévôt des marchands de Paris est déjà connu et apprécié par les représentants des autres cités de la langue d'oil. (…) L'archevêque de Reims, le duc d'Athènes et le prévôt des marchands de Paris donnent la réponse des Etats aux demandes exposées par le chancelier Pierre de La Forêt. Pour battre les troupes gasconnes et anglaises du Prince Noir et d'Edouard III, les Etats chiffrent à 30 000 hommes d'armes le montant nécessaire de l'armée. C'est considérable et cela va coûter très cher. (…) En échange, le gouvernement royal accorde toute une série de choses. La monnaie forte sera rétablie et stabilisée. (…) Le roi s'engage à ne pas proclamer l'arrière-ban, qui oblige tous les hommes valides à venir en armes (…) On interdit de nouveau les prises, ainsi que les emprunts forcés. (…) Les Etats de 1355 ont été dominés par une majorité de nobles et de bourgeois travaillant de concert. (…) On peut penser que ce sont les amis et collègues d'Etienne Marcel qui, avec lui, ont dominé les débats de l'assemblée. (…) Ces collègues qui ont travaillé avec Etienne Marcel, nous savons de quelles villes ils viennent. (…) La majorité de ces villes se situent sur les fleuves et les rivières par lesquelles passe le courant d'affaires de la bourgeoisie parisienne : Seine, Oise, Marne, Yonne et Loire. (…) Toutes ces villes sont unies, ou fédérées, pour contrôler l'exercice du pouvoir royal à la veille du grand affrontement contre l'armée anglaise. (…) une des conditions majeures mises par les Etats à l'octroi de l'aide est que le produit de la taxe sur les transactions de 8 deniers par livre et celui de la gabelle soient gérés par des « élus » sur le plan local comme à l'échelle de toute la langue d'oil. (…) Ce sont trois Parisiens qui représentent la bourgeoisie de tout le royaume de la langue d'oil dans la commission des généraux élus. Il n'y a aucun représentant des autres villes. Cela prouve le rôle majeur joué par le prévôt des marchands de la capitale au sein des Etats. (…) L'esprit qui règne alors sans contestation apparente s'exprime par un geste lourd de sens : la confirmation de l'ordonnance de réforme arrachée à Philippe le Bel en 1303. (…)<br class='autobr' />
Au mois de juillet 1356, la détresse du Trésor et de la caisse des receveurs des impôts contraint le roi à revenir aux pratiques décriées des années précédentes. (…) Il ordonne un affaiblissement de la livre. (…) Quand les bourgeois apprennent que l'expérience est finie, ils considèrent que l'engagement qu'ils ont pris envers le roi est caduc. (…) A partir du mois de juillet 1356, Etienne Marcel cesse d'être l'appui du trône. (…) En s'écartant, il retire au roi le support militaire des contingents de Paris et des villes amies. C'est une armée composée uniquement de nobles qui affronte le Prince Noir à Poitiers, le 19 septembre 1356 et qui subit un immense désastre. Devant cet effondrement, les bourgeois peuvent proclamer hautement que la noblesse, à elle seule, est incapable de défendre le royaume, que si on avait davantage écouté les gens des villes, on aurait peut-être évité la honte de la défaite et de la capture du roi par l'ennemi. <br class='autobr' />
Durant la première moitié de l'année 1356, Etienne Marcel apparaît non seulement comme le patron des commerçants parisiens, mais aussi, et surtout, comme un chef de guerre. (…) Etienne Marcel fait isoler le rempart de Philippe Auguste pour creuser les fossés qui le bordent. (…) Pour faciliter la défense, Etienne Marcel fait murer certaines portes, ne laissant subsister sur la rive droite que les portes Saint-Honoré, Saint-Eustache, Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple et Saint Antoine. Il les fera protéger par des ouvrages fortifiés, des « bastilles ». (…)<br class='autobr' />
Le dauphin a pris le titre de « lieutenant du roi » (…) C'est sur le fils aîné du roi que repose le destin du royaume. (…) Il n'a pas d'expérience. Il ne connaît pas les choses de l'Etat. (…) Que faire sinon, encore une fois, réunir des Etats ? (…) Etienne Marcel est de nouveau un des députés de Paris. (…) Etienne Marcel prend la parole en tant que représentant des bonnes villes (…) La représentation des villes domine, en nombre au moins, celle du clergé et de la noblesse. (…) Le 2 novembre, constatant qu'il n'y a pas d'accord possible avec les Etats, le dauphin quitte Paris pour Montlhéry et déclare que les Etats sont dissous. Le dauphin et son conseil, d'une part, Etienne Marcel et ses adhérents, de l'autre, restent face à face. Ils s'observent dans l'attente des nouveaux événements qui ne pourront manquer de survenir en raison des attitudes rigides des deux partis. (…) Etienne Marcel n'est plus l'homme au dévouement absolu sur lequel le roi Jean avait compté. (…) La rupture du contrat passé avec les Etats de la fin de 1355, la réintégration des officiers royaux de médiocre réputation, la terrible impéritie qui a conduit au désastre de Poitiers le poussent à plus de détermination (…). <br class='autobr' />
Le dauphin décide que la monnaie sera rehaussée. (…) Ces ordonnances, qui datent des 23 et 25 novembre 1356, n'ont pas été tout de suite publiées. Les conseillers du dauphin craignent probablement une réaction hostile des populations. A Paris, au moins, les nouvelles ne sont annoncées que le 10 décembre (…) L'émotion de la population est immédiate. Dès le lundi 12, Etienne Marcel et un certain nombre de Parisiens demandent à être reçus par le Comte d'Anjou qui représente le dauphin absent. (…) Le mardi, Etienne Marcel et ses amis, quatre fois plus nombreux que la veille, viennent chercher la réponse. Le prévôt et les Parisiens se présentent encore le lendemain, en plus grand nombre, et le Comte d'Anjou (…) admet qu'on ne frappera pas la nouvelle monnaie (…). Le 12 décembre le roi lui-même écrit au prévôt des marchands (…) : « Nous savons bien que vous êtes gouverneur de notre bonne ville de Paris, qui est chef principal de toutes les autres villes de notre royaume… » (…) Etienne Marcel, après l'avoir reçue, en a établi copie qu'il a adressée à « d'honorables hommes, sages, en tous biens pourvus » (…) En cette période où le dauphin voyage avec le chancelier et une partie de son conseil, en ces temps où les conseillers du roi sont discutés, peu obéis, c'est naturellement vers le chef du seul pouvoir qui subsiste, la bourgeoisie des villes qui n'est pas sortie vaincue de Poitiers comme la noblesse, que se tournent les populations qui ont besoin de secours. (…)<br class='autobr' />
Etienne Marcel se rend (…) avec un grand nombre de bourgeois, (…) à la rencontre du dauphin. (…) Le dauphin le convoque à nouveau le jeudi 19 janvier 1357. Etienne Marcel va au rendez vous qui lui est fixé. Mais il ne s'y rend pas seul. Il est accompagné d'une foule de bourgeois montrant ostensiblement les armes qu'ils portent. Les conseillers du duc demandent à Marcel de cesser son opposition à la frappe de la monnaie décidée au mois de novembre. Le prévôt des marchands refuse. (…) La réunion semble avoir tourné au tumulte et les officiers du roi qui se trouvent dans la capitale craignent pour leur vie. La grève des corps de métiers, la circulation de la foule en état d'alerte dans la rue n'ont rien de rassurant. (…) Le lendemain 20 janvier, assez tôt dans la matinée, le duc quitte le Louvre pour la Palais. (…) Se porter du Louvre au Palais, c'est déjà un geste de rapprochement de la part du dauphin. (…) Le 20 janvier présente plutôt les allures d'une soumission obtenue sous la contrainte d'une journée révolutionnaire. Il assure d'abord ceux qui assistent à la réunion qu'il ne tient pas rigueur à la population de Paris de la façon dont elle s'est comportée la veille. Il pardonne de bon gré. (…) Il déclare que, pour donner satisfaction à Etienne Marcel et ses amis, il accepte que la monnaie dernièrement établie n'ait plus cours. (…) Etienne Marcel triomphe. (…) Ces journées de janvier, spécialement celles des 19 et 20 janvier 1357, sont le moment décisif de la carrière d'Etienne Marcel. L'appel au peuple, la grève des ateliers, la descente de la population dans la rue et l'escorte armée, sorte de garde prétorienne destinée à protéger le prévôt des marchands, sont autant de faits exorbitants qui impriment à l'aventure du tribun un caractère nouvellement révolutionnaire. (…) <br class='autobr' />
La bourgeoisie de haut niveau apporte sans conteste son concours à Etienne Marcel. Mais en est-il de même du peuple de Paris, de ceux qu'on appelle les « menus » ? le monde des gens de petits métiers, des maîtres des professions moins cotées, des valets, compagnons et manouvriers, apparaît moins clairement que les grands bourgeois. Etienne Marcel a suffisamment de poids sur ces gens pour obtenir , notamment au moment où il refuse la monnaie, la grève générale des ateliers. (…) Il existe dans Paris, par quartiers, un encadrement d'individus qui sont responsables de ce qu'on appellerait aujourd'hui des ilôts, ou bien des groupements de rues. (…) C'est une armature qui quadrille la capitale et qui tient l'autorité municipale au courant de tout ce qui se passe. (…) <br class='autobr' />
Le prévôt des marchands a pu profiter de l'organisation existante du Châtelet et de la Prévôté de Paris. (…) Le sceau du Châtelet (…) est utilisé par Etienne Marcel pour sceller ses propres ordres, notamment durant la jacquerie, ce qui lui permet d'entretenir une certaine confusion entre les actes émanant de sa propre autorité et ceux du régent. Il ne fait d'ailleurs pas seulement usage du sceau du Châtelet ; il utilise aussi, pour ses propres besognes, les sergents à pied et à cheval du Châtelet et du guet et il n'hésite pas à leur confier des commissions à l'extérieur de la région parisienne. (…) Etienne Marcel est apparu comme délégataire de l'autorité publique. Cela lui a servi dans ses relations avec les autres villes. Paris, durant ces trois longues et dures années, s'est tenu constamment en relations avec les autres villes de la langue d'oil. Il n'y a pas entre ces cités, seulement échange de messages et d'informations, mais réelle communauté de vues sur la solution des problèmes du jour, avec appui mutuel au sein des assemblées. (…)<br class='autobr' />
Du 5 février au 3 mars 1357, les Etats délibèrent. (…) Le dauphin a pris son parti de la soumission. Il ratifie toutes les décisions des Etats. (…) L'ordonnance pose un certain nombre de conditions au subside : répartition, levée et distribution par les Etats eux-mêmes, institution de dix maîtres généraux à Paris et de maîtres particuliers dans les diocèses (…) Les Etats sont libres de se réunir quand ils le désirent, sans attendre leur convocation de la bonne volonté du roi ou de son fils. (…) Le dauphin sort de cette journée politiquement et financièrement très amoindri, car le gouvernement du royaume lui est retiré de fait, pendant qu'on lui enjoint de restreindre le luxe de son hôtel (…). Les Etats ont fait table rase de toute l'organisation du royaume. (…) Aucun document ne cite Etienne Marcel en qualité de membre du conseil du dauphin dans les semaines qui ont suivi da victoire et celle des Etats. (…) Etre membre du Conseil royal, c'est être officier du roi avec un traitement fixe et quelques avantages en nature. Or l'ordonnance de mars interdit aux officiers du roi de faire acte de marchandise ou de change. (…) Son rôle est toujours essentiel. Il a fallu qu'il approuve l'ordonnance pour qu'elle soit mise en vigueur. (…) C'est à lui qu'on remet l'instruction sur les modalités du subside consenti par les Etats, instruction dont il examine les dispositions avant qu'elle ne soit rendue publique le 4 mars. (…)<br class='autobr' />
Pendant que ces événements se déroulent dans Paris et au cœur du royaume, le roi Jean est toujours à Bordeaux le prisonnier du Prince de Galles et du roi d'Angleterre. (…) Le roi admet de sacrifier à la paix quelques provinces et une partie de sa souveraineté, alors que les Etats et Etienne Marcel ne conçoivent pas l'' »abrègement » du royaume et le passage sous une autre tutelle de villes et de régions regardant vers Paris depuis un siècle ou plus. (…) Le premier soin de Jean le Bon, une fois la trêve conclue, est de la faire connaître dans son royaume, et tout spécialement dans la ville de Paris. (…) Mais Jean le Bon ne se contente pas de la publication de cet armistice ; il en tire toutes les conséquences c'est-à-dire que, la guerre cessant, les aides établies par les Etats ne doivent plus être perçues et que les cessions prochaines de ces Etats sont contremandées. (…) le roi manifeste ainsi franchement, pour la première fois, sa réserve envers les meneurs de Paris et de l'assemblée qui s'y était tenue. (…) La cessation de la levée des impôts est une mesure habile de la part du roi car il est certain de satisfaire de cette façon les contribuables. Mais les délégués des Etats ne peuvent y souscrire, puisque tout le système qu'ils ont construit repose sur la perception du subside (…) Les Parisiens s'en prennent d'abord aux messagers du roi Jean (…) obligés de s'enfuir de la capitale sous les menaces. En même temps le dauphin Charles, dûment chapitré par Etienne Marcel, Robert Lecoq et leurs amis, est contraint de désavouer son père. Le 8 et 10 avril, il ordonne la continuation de la levée de l'impôt et la convocation de la nouvelle cession des Etats prévue trois semaines avant Pâques. (…) Les Etats se réunissent à Paris le 22 juillet. (…) Devant le mauvais rendement de l'impôt, la plupart des représentants conviennent qu'il n'est pas juste d'en poursuivre la perception (…) Cet session est un échec très net pour les réformateurs et le dauphin (…) isole Etienne Marcel de ceux qui ont jusque là mené le même combat que lui. (…) Aux environs du 15 août, il lui fait savoir qu'il doit se contenter de son rôle municipal et corporatif. (….) Mais le dauphin est démuni des moyens de se faire obéir. Sans entente avec ceux qui sont les maîtres de Paris, il lui est impossible de gouverner. De son côté, Etienne Marcel a besoin pour agir de se couvrir de l'autorité du fils aîné du roi. (…) Se rendant compte qu'ils ne peuvent se passer l'un de l'autre, le dauphin et le prévôt des marchands sont conduits par la force des choses à se rapprocher. (…) Des négociations ont accompagné le rapprochement du duc et des autorités parisiennes. Charles est sans ressources. Etienne Marcel lui aurait promis, en cas de retour à Paris, « très grande devance ». (…) En échange, le duc de Normandie aurait accepté la convocation à Paris des députés d'une vingtaine ou d'une trentaine de villes, sans députés du clergé ou de la noblesse. (….)<br class='autobr' />
(Pour la convocation des nouveaux Etats le 7 novembre), Etienne Marcel se voit attribuer un pouvoir analogue et égal à celui du prince, lieutenant général du roi captif. La puissance d'Etienne Marcel est un fait, mais la reconnaître de telle façon est revêtir le tribun d'une nouvelle autorité, d'une légitimité réelle. (…) C'est inviter les gens des provinces qui, jusque là, n'ont pas reconnu la prééminence des autorités parisiennes à faire amende honorable et à se joindre au parti du prévôt. (…) Les débats des Etats devaient très vite prendre ne allure nouvelle et précipitée par suite d'un événement d'une portée considérable : Charles le Mauvais s'est échappé de sa prison d'Arleux. (…) Charles d'Evreux est roi, mais en Navarre, et il regrette que sa mère ait été évincée du trône de France. (….) En avril 1356, Jean le Bon, déjouant un complot contre sa personne ou contre son autorité, a fait brutalement saisir Charles le Mauvais, bien qu'il soit son gendre, et le tient étroitement emprisonné depuis cette date (…) Charles le Mauvais ne suscite pas seulement des sympathies au nom de sa naissance ou de sa détention. Il est aussi devenu, par le simple fait qu'il s'oppose au roi, le porte-drapeau de tous ceux qui ont quelque motif de ne pas être satisfaits du régime ou de la dynastie. La tante et la sœur de Charles le Mauvais, qui sont toutes deux d'anciennes reines de France, se rendent à Paris et (…) le dauphin doit se résigner à donner u sauf-conduit au roi de Navarre. (…) Muni d'un sauf-conduit obtenu par les deux reines, Charles de Navarre quitte bientôt Amiens pour Paris. Il y arrive le 28 novembre 1357. (…) Le dimanche même où le dauphin réhabilite Charles le Mauvais, Jean II écrit aux bourgeois de Montpellier que ses gens et ceux du roi d'Angleterre « sont venus à un accord sur toutes les demandes ». Ce traité remet entièrement en question la politique menée par Robert Le Coq et par Etienne Marcel. (…) La présence même autour de la capitale de bandes armées, théoriquement aux ordres du dauphin mais dont les intentions paraissent mal définies, inquiètent le prévôt des marchands et la population parisienne. (…) Pour ne pas être victime d'un coup de main, la municipalité parisienne décide qu'aucun homme armé n'entrera dans la ville, à moins d'y être déjà bien connu. Elle fait, en même temps, soigneusement garder les portes, de jour comme de nuit. Enfin, pour distinguer par un signe de ralliement clair ses amis de ses ennemis, Etienne Marcel fait décider que ses partisans porteront des chaperons rouge et bleu. (…) Il identifie sa cause à celle de Paris en leur faisant porter les couleurs de la ville (…). Le port de ces chaperons sera considéré en 1358 (…) comme un acte de rebellion devant être condamné et puni. (…) (Le 11 janvier 1358, le duc s'adresse à la population parisienne avec un certain succès.) Etienne Marcel sent qu'il va être débordé sur son propre terrain et, dès le lendemain, il rassemble à son tour les Parisiens à l'hôpital Saint-Jacques (…) Charles Toussac affirme qu'Etienne Marcel est prêt à se retirer si le peuple de Paris ne lui fait plus confiance. On acclame alors Etienne Marcel ; on s'engage à le suivre et à le défendre contre tous. (…) Les habitants de Paris paraissent fort hésitants sur le parti à prendre. (…) La partie est d'autant plus serrée que les Etats doivent se réunir le 14 janvier et que celui qui dominera Paris risque bien d'être le maître de ces Etats, car il s'y trouve surtout des députés des villes, presque pas de nobles et peu d'ecclésiastiques. (…) La capitale est partagée ; mais il semble pourtant que, dans chaque parti, on hésite à engager l'épreuve de force qui risque de conduire à une catastrophe générale. (…)<br class='autobr' />
Le samedi 27 janvier 1358 arrive à Paris une délégation de Français qui débarquent d'Angleterre. (…) Etienne Marcel et les Etats se sont jusqu'à présent montrés hostiles à une paix fondée sur le partage du royaume. (…) Se donnant une apparence de neutralité entre le duc et le roi de Navarre, l'Université rejoint les thèses d'Etienne Marcel (…) Les Etats de 1358 ont voté un impôt mais moins généreux que celui de janvier (…) Le lendemain de la promulgation de l'ordonnance, le 22 février 1358, le prévôt des marchands convoque les gens de métiers de Paris à Saint-Eloi. (…) Environ 3000 Parisiens répondent à l'appel d'Etienne Marcel et s'assemblent à Saint-Eloi dans la matinée. Ils sont armés et paraissent excités. (…) Renaud d'Acy, avocat du roi, (…) est rejoint par la foule, frappé, on dirait aujourd'hui lynché par les gens de métiers (…). Peu après Etienne Marcel conduit ses hommes au Palais, où le dauphin se trouve dans ses appartements. (…) Etienne Marcel s'écrie : « sire, ne vous ébahissez pas des choses que vous aller voir car elles ont été décidées par nous et il convient qu'elles soient faites. » Des Parisiens armés se jettent sur le maréchal de Champagne et le tuent. Le maréchal de Normandie (…) est trouvé et percé de coups. (…) « Sire, n'ayez garde, ne craignez rien, il en vous sera fait aucun mal ». Et il le coiffe de son chaperon bleu et rouge, aux couleurs de la ville, pendant qu'il se couvre lui-même de la coiffure du prince. Puis les compagnons du prévôt traînent les deux cadavres des maréchaux (…) et les exposent sur les marches de marbre du perron afin que tout le monde puisse les voir. (…) Etienne Marcel et sa suite se rendent à la nouvelle maison de la ville, place de Grève. D'une fenêtre, le prévôt des marchands s'adresse à la foule armée qui stationne devant l'Hôtel de ville. (…) Fort de la ratification populaire, Etienne Marcel retourne ensuite au Palais dont la cour s'emplit d'hommes d'armes. (…) Il demande au duc d'entériner le fait accompli et de se rallier à son parti. (…) le dauphin acquiesce et déclare à Etienne Marcel qu'il désire que les Parisiens soient ses amis et qu'il sera le leur. En preuve de son bon vouloir, il fait porter le chaperon de la ville à ses gens et aux membres de son administration qui se trouvent dans la capitale. (…)<br class='autobr' />
Le lendemain, vendredi 23 février, le prévôt des marchands convoque encore les Parisiens. (…) Il invite les représentants des villes du royaume qui sont encore à Paris à s'y rendre et il donne la parole à Robert de Corbie, cet universitaire qui représente les gens d'Amiens. Celui-ci justifie la conduite d'Etienne Marcel et explique que la très grande majorité des conseillers du roi auraient été d'accord avec les propositions rédigées de concert par l'Université, le clergé et la bourgeoisie de Paris. (…) Le samedi 24 février, Etienne Marcel rejoint le dauphin avec le même cortège de Parisiens que les jours précédents, et soumet de nouvelles exigences pour sanctionner sa victoire. (…) Le fils du roi n'a aucun moyen de s'opposer à ces exigences. (…) Le Palais devient un pâle reflet de la Maison-aux-piliers et chacun y porte le chaperon aux couleurs de la ville, l'exemple étant donné par le duc et par son jeune oncle, Philippe d'Orléans. Le peuple en armes est toujours menaçant. (…)<br class='autobr' />
(Le duc, devenu régent, quitte Paris et s'empare de Montereau et Meaux.). Lorsque le duc donne ordre à ses gens de prendre l'artillerie qui garnit le Louvre pour la faire porter à Meaux, Etienne Marcel s'y est opposé et a fait déposer cette artillerie dans l'Hôtel de ville. (…) Etienne Marcel continue de mettre Paris en état de défense pour parer à des actions offensives des amis du dauphin. (…)<br class='autobr' />
(Etienne Marcel fait détruire des châteaux tout autour de Paris par ses gens d'armes.) Les émissaires d'Etienne Marcel alertent aussi les hommes des campagnes. (...) Le prévôt utilise à ses fins les sergents du Châtelet de Paris qu'il envoie dans les campagnes pour inciter les gens du plat pays à agir contre les châteaux. (…) Cette mobilisation obtient un écho extraordinaire dans les campagnes, exaspérées par les exactions de la noblesse. (…) L'étincelle qui met le feu aux poudres se produit le lundi 28 mai à Saint-Leu d'Esserent. (…) Les nobles sont venus exiger quelque chose des habitants, mais ceux-ci refusent de les satisfaire et se sont groupés au nombre d'environ une centaine pour la résistance. La bagarre attendue se produit et, au cours de celle-ci, neuf nobles trouvent la mort (…). Les rebelles affirment que tous les nobles, chevaliers comme écuyers, trahissent le royaume et que ce serait une bonne chose de les détruire tous. La propagande des Parisiens a porté. (…) Le mouvement se développe dans le Beauvaisis. Les ruraux font la chasse aux nobles, se rassemblent en petites bandes qui attaquent les châteaux et qui exercent contre leurs propriétaires des sévices dont le moindre est la mort ou le viol. C'est la Jacquerie. (…) La jacquerie, c'est avant tout une guerre des non-nobles contre les nobles. C'est une guerre sociale. (…) La jacquerie se répand avec une extrême rapidité, en remontant les vallées de l'Oise, du Thérain et de la Brèche. Les jacques vont jusque dans l'actuel département de la Seine Maritime. (…) Les trois cent hommes (du prévôt) commandés par Jean Vaillant ne sont pas revenus de Gonesse et de Bonneuil sur Paris ; ils ont continué leur chemin vers le nord et se sont réunis devant Ermenonville à une troupe de Jacques, autre signe de la connivence qui existe entre le prévôt des marchands et le chef des Jacques, Guillaume Cale, qui vient en personne à Ermenonville. Les deux troupes réunies attaquent, prennent et pillent le château (…) <br class='autobr' />
(Jean Vaillant est battu à Meaux et Guillaume Cale battu par traitrise par les troupes de Charles de Navarre.)<br class='autobr' />
Avec la victoire de la contre-jacquerie, le duc est résolu à s'emparer de Paris. (…) L'armée d'assaut se rapproche de Paris et, le 28 juin au soir, le régent se loge à Charenton, en bordure du Bois de Vincennes. (…) Marcel sollicite les villes (…) de venir avec le plus grand nombre de gens d'armes possible, de pied ou de cheval, car il se dit assiégé par les nobles et en danger de mort. (…) <br class='autobr' />
(Charles le Mauvais devenu capitaine de Paris signe un accord avec le régent, traité qui sacrifie les Parisiens et qu'Etienne Marcel refuse.)<br class='autobr' />
Etienne Marcel et ses concitoyens refusent de se soumettre. Ils refusent la « servitude » qu'entraînerait pour eux la victoire des nobles. (…) Les gens du régent et ceux de Paris se heurtent en armes, à la Grange-aux-merciers, près de Bercy, et les bourgeois ne s'en tirent pas sans pertes. (…) Le 16 juillet 1358, la bulle par laquelle le pape invite le recteur (de l'Université de Paris) à demander à Etienne Marcel et aux échevins de changer d'attitude est lue publiquement. (…) Les Parisiens demanderont au régent son pardon. (…) Le régent renoncera à son blocus qu'il exerce sur les cours d'eau qui permettent le ravitaillement de Paris. (…) Le dauphin fait tout de suite annoncer dans son camp la conclusion de l'accord. Immédiatement, son armée se disloque (…) Le vainqueur de cette négociation, c'est Etienne Marcel. (…) Le duc décide de s'expatrier, de quitter le royaume pour se réfugier dans le Dauphiné. (…) <br class='autobr' />
La grande bourgeoisie parisienne a peur de la nouvelle orientation de la politique du prévôt, de son durcissement. (…) La cassure de la société entre nobles et non-nobles paraît préjudiciable à beaucoup, et spécialement à ces grands bourgeois qui incarnent à la fois la bourgeoisie et la noblesse. <br class='autobr' />
(Etienne Marcel est assassiné dans ses propres fortifications par des hommes de Paris, avec l'accord du parti bourgeois anti-Marcel. La bourgeoisie n'a pas osé gouverner elle-même le pays. Etienne Marcel était trop en avance sur son temps. Le dauphin deviendra le futur roi de France, sous le nom de Charles V.)</p>
<p><strong>Extraits de « Etienne Marcel, la révolte de Paris » <br class='autobr' />
de Raymond Cazelles</strong></p>
<h2 class="spip">La jacquerie</h2>
<p>Le premier soulèvement survint le 28 mai 1358, à Saint-Leu-d'Esserent, où des paysans attaquèrent une bande de routiers qui interceptaient les convois destinés à Paris. Ensuite, le mouvement se propagea rapidement dans le Vexin, le Beauvaisis, atteignit Corbeil, Arpajo, et Montlhéry.<br class='autobr' />
Cette révolte fut spontanée, donc peu organisée ; les Jacques étaient en infériorité en face des chevaliers et des hommes d'armes, et tentèrent d'y remédier en désignant des chefs, tels Hue de Sailleville et Guillaume Carle : "Parmi eux était un homme bien sachant et bien parlant, de belle figure et forme. Il s'appelait Guillaume Charles. Les Jacques en firent leur chef. [...] Quand les Jacques se virent nombreux assemblés, ils coururent sus aux nobles et en tuèrent plusieurs. Et ils firent encore pis, comme des gens enragés et sans réflexion. Car ils mirent à mort des femmes et enfants nobles [...]".<br class='autobr' />
Le sang appelant le sang, les Jacques commirent les pires excès : "ils allèrent à un fort château et prirent le chevalier et le lièrent moult fort et, sous ses yeux, violèrent la dame et la fille, puis tuèrent la dame enceinte et la fille, et puis le chevalier et tous les enfants et brûlèrent le château [...]".<br class='autobr' />
Carle s'allia à Etienne Marcel et aux Parisiens, et reçut un renfort de 300 hommes. La troupe s'attaqua aux demeures des nobles dans les environs de Paris, pour y emporter le matériel agricole, les troupeaux et les réserves alimentaires.<br class='autobr' />
La collaboration avec les Parisiens dura pas. La noblesse s'était ressaisie et se préparait à châtier les Jacques, dont la violence aveugle frappait de terreur tous les contemporains.<br class='autobr' />
Donc, les nobles originaires des régions menacées allèrent trouver le roi de Navarre : "Sire, vous n'êtes le plus gentilhomme du monde, ne souffrez pas que gentillesse (noblesse) soit mise à néant ; si cette gent qui se disent Jacques durent longuement et les bonnes villes soient de leur aide, ils mettront gentillesse à néant et tout détruiront".<br class='autobr' />
L'appel fut entendu, et il se mit en route avec 400 combattants vers Mello, où les Jacques se préparaient tant bien que mal. Carle les placa en trois corps, derrière les charettes et ceux qui avaient arcs ou arbalètes. Le 10 juin, le roi de Navarre demanda à parler au chef ; Carle vint seul et fut retenu traîtreusement. Privés de leur chef, les Jacques furent tués en grand nombre, et Carle fut décapité.<br class='autobr' />
Le même jour, le comte de Foix, qui revenait de Prusse avec le captal de Buch, délivra la noblesse qui s'était réfugiée dans le marché de Meaux ; l'affaire était importante, il y avait là la Dauphine Jeanne, ainsi que sa soeur et sa fille. Les chevaliers du comte de Foix massacrèrent presque tous les Jacques qui étaient en passe de prendre le marché : "ils en mirent à fin plus de sept mille et boutèrent le feu en la désordonnée ville de Meaux".</p>
<p>Il y eut quelques troubles encore, mais la Jacquerie avait vécu. Le Dauphin eut la sagesse d'accorder une lettre de rémission générale, le 10 août 1358.</p></div>
Pourquoi on a comparé le mouvement des Gilets jaunes à la Révolution française ?
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<p>Pourquoi on a comparé le mouvement des Gilets jaunes à la Révolution française ? <br class='autobr' />
Tout a commencé pour une question d'impôts et de taxes qui révoltaient la population, les dépenses de l'Etat étant somptueuses pour financer les plus riches parmi les classes possédantes, elles-mêmes de plus en plus gourmandes alors que le peuple devenait plus pauvre, et de plus en plus insuffisantes quand il s'agissait d'aider les plus démunis et de développer des services publics (eau, voirie, santé, etc.). (…)</p>
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</div><h2 class="spip">Pourquoi on a comparé le mouvement des Gilets jaunes à la Révolution française ?</h2>
<p>Tout a commencé pour une question d'impôts et de taxes qui révoltaient la population, les dépenses de l'Etat étant somptueuses pour financer les plus riches parmi les classes possédantes, elles-mêmes de plus en plus gourmandes alors que le peuple devenait plus pauvre, et de plus en plus insuffisantes quand il s'agissait d'aider les plus démunis et de développer des services publics (eau, voirie, santé, etc.).</p>
<p>L'aile marchante du mouvement s'est trouvée non parmi les bourgeois mais dans les milieux les plus pauvres, ceux qui ne mangeaient pas tous les jours à leur faim, ceux qui craignaient de ne plus avoir de quoi subvenir aux besoins de leurs familles.</p>
<p>Ce n'était pas un simple coup de colère, violent mais passager. C'était un mouvement de fond, durable, modifiant la conscience collective. L'événement le plus remarquable n'était pas « une émotion » collective, « une révolte ». C'était une vague d'auto-organisation des plus démunis, événement remarquable dans toute société de classe, car la classe inférieure n'y est que très exceptionnellement désireuse de s'organiser par elles-même, de tout décider par elle-même, non seulement pour ses revendications et ses modes d'action mais pour tout le fonctionnement de la société.</p>
<p>Et ce mode d'organisation s'est caractérisé en plusieurs points : sur des bases géographiques et non professionnelles, en masse et pas par des minorités, sur l'ensemble du territoire, jusque dans les régions reculées, et surtout « en permanence » et pas de manière discontinue.</p>
<p>Que les plus démunis se réunissent pour discuter et que leurs débats mènent à des décisions, qu'ils tiennent à débattre à fond de toutes les questions les concernant mais aussi concernant l'ensemble du fonctionnement de la société, y compris de l'Etat à son plus haut sommet, voilà qui a caractérisé ce mouvement.</p>
<p>Disons encore que les femmes étaient en tête, les plus pauvres mais aussi d'autres qui les rejoignaient et qui militaient avec elles, et on trouvera décidément que le parallèle entre les Gilets jaunes et la Révolution française n'était pas superficiel.</p>
<p>L'idée principale qu'on trouve dans ce parallèle consistait à dire que les plus démunis se considéraient comme une manifestation plus représentative de l'intérêt général de la population que ne l'étaient la classe des nantis, profiteurs, grands bandits, seigneurs et saigneurs du peuple !</p>
<p>La deuxième idée de fond affirmait qu'on n'arrêterait qu'en supprimant la misère ! Que des classes possédantes puissent dépenser des fortunes pendant que le peuple travailleur ne pouvait plus s'en sortir empêchait les plus démunis d'abandonner la lutte. Celle-ci devenait donc permanente.</p>
<p>Un autre point consiste dans la prise de conscience par les plus démunis de la dimension historique de leur mouvement, de son caractère révolutionnaire, non par sa violence mais par sa profondeur, par le fait qu'il s'attaquait au mal par la racine.</p>
<p>Un autre point remarquable, c'est que les pauvres, les gueux, les misérables, non seulement ne se cachaient plus, ne craignaient plus la répression, mais qu'ils tenaient la place publique, tenaient la rue, étaient sur le devant de la scène, eux qui avaient pourtant appris, de génération en génération, que, pot de fer contre pot de terre, ils devaient céder le pas aux plus riches.</p>
<p>En finir non seulement avec la pauvreté mais aussi avec l'Etat au service des riches, voilà encore un point déterminant qui rapproche les deux mouvements.</p>
<p>Bien sûr, on pourrait se dire que la République est depuis longtemps installée solidement en France et que le peuple n'a plus besoin de détrôner la royauté. Mais c'est là que l'on ferait une erreur dans la comparaison : le système capitaliste est bien moins démocratique que son système politique électoral voudrait le faire croire. Au sein des entreprises, dans l'économie capitaliste, on nage en pleine dictature des plus riches et de domination violente de ceux qui ne vivent que de leur travail. Autrefois, c'étaient les sans culottes et les bras nus qui s'étaient unis dans les comités de piques et qui avaient mené radicalement la révolution. Aujourd'hui, ce sont les travailleurs, les chômeurs, les travailleurs précaires, ceux qui n'ont que des emplois à temps partiel et à paies encore plus partielles, les femmes seules qui se sont retrouvés avec les petits bourgeois ruinés ou menacés, les auto-entrepreneurs et auto-exploiteurs ruinés ou menacés.</p>
<p>Au lieu des comités de sans culotte, de bras nus, de piques, on a eu les rassemblements de ronds-points.</p>
<p>Un autre point remarquable, c'est que rapidement la répression a été dépassée, devenant incapable d'arrêter le mouvement. La peur des forces de l'Etat a vite cessé de faire de l'effet. La force de la colère sociale et la conscience de la profonde signification du mouvement l'ont largement emporté. Les semaines ont passé et la lutte s'était organisée pour durer, personne ne pouvant dire jusqu'où elle allait entraîner la société…</p>
<p>Oui, le capitalisme a un caractère de royauté jusqu'au plus haut sommet de l'Etat !</p>
<p>« Les ouvriers découvrent soudain que le capital est aussi tyrannique qu'une monarchie absolue » écrivait déjà Herbert G. Gutman dans « Work, Culture and Society in Industrializing America » en 1973.</p>
<p>Et, sur ce point, le capitalisme ayant atteint ses limites, mourrant de son propre succès, dépassé même par la trop grande quantité de ses capitaux, incapable de proposer des investissements nouveaux à des sommes d'argent aussi colossales, rejoint le capitalisme des débuts, de l'accumulation primitive et violente.</p>
<p>Il est tout aussi destructeur de la vie humaine, de la société humaine, de la bonté humaine, de la vie sociale, du bien-être social. Et il est tout aussi violent qu'à l'époque où on pendait en masse les pauvres, ou on les traitant de barbares et de bandits pour les envoyer aux galères, à l'époque des « Misérables » d'Hugo !</p>
<p>Aujourd'hui, le grand capital fait gouvernants arrache des yeux, des joues, des nez, des visages, des bras, des mains, des jambes, détruit des vies, handicape à vie, gaze des enfants et des vieillards en fauteuils, assassine des vieilles femmes dans leur maison !</p>
<p>Une autre remarque conclura ce rapprochement historique entre 2019 et 1789 : le peuple travailleur a décidé de ne plus suivre mais de dicter les événements, de décider du cours des choses, et cela jusqu'au plus haut sommet, de changer l'ordre établi, de modifier les constitutions, les lois, le droit, le pouvoir…</p>
<p>Ainsi parlait Dostoïevski :</p>
<p>« Si un grand peuple ne croît pas que c'est en lui seul qu'il doit trouver la vérité… S'il ne croît pas que lui seul peut et doit élever et sauver tout le reste par cette vérité, il perd aussitôt sa qualité de grand peuple… »</p>
<p>Donnons pour finir, et pour donner une perspective au mouvement des Gilets jaunes, la parole au contre-révolutionnaire Edmond de Goncourt qui expliquait le caractère profond de la révolution du peuple travailleur, à propos de la Commune de Paris de 1871 :</p>
<p>« Le gouvernement quitte les mains de ceux qui possèdent pour aller aux mains de ceux qui ne possèdent pas, de ceux qui ont un intérêt matériel à la conservation de la société à ceux qui sont complètement désintéressés d'ordre, de stabilité, de conservation… Peut-être, dans la grande loi du changement des choses d'ici-bas, les ouvriers sont-ils ce qu'ont été les Barbares pour les sociétés anciennes, de convulsifs agents de dissolution et de destruction. »</p>
<p>Goncourt aurait été, de nos jours, un très bon journaliste des média du pouvoir, un suppôt des Macron des banquiers et des milliardaires !</p>
<p>Comme on le voit, ce n'est pas d'aujourd'hui que les puissants et les exploiteurs estiment que les pauvres sont violents, sont destructeurs, sont des casseurs et des barbares.</p>
<p>Le un pourcent de saigneurs du peuple a changé de classe sociale, ce n'est plus la noblesse, mais c'est toujours la même révolution sociale qui peut les renverser, celle du peuple travailleur !</p>
<p>Tant que celui-ci se contente de belles paroles, de promesses, de discours, il n'y aura pour lui que des répressions violentes et des politiques violentes des classes possédantes. Il faudra qu'il se persuade qu'il est capable de changer tout l'ordre politique et social en prenant lui-même en charge tout le pouvoir ! Certes, le peuple des prolétaires n'est qu'une minorité mais il est bien plus important en nombre et en utilité sociale pour toute la population que le un pourcent des milliardaires, profiteurs et prévaricateurs, détourneurs de fonds publics, et bandits de grand chemin, ainsi que de ses pantins politiciens !</p>
<p>Le grand capital à la lanterne !</p>
<p>Les gueux au pouvoir !</p>
<p>Et finissons-en avec la misère et la dictature des milliardaires !</p>
<p>Allez ! Que le gouvernement quitte les mains de la petite minorité qui possède toutes les richesses pour aller à ceux qui ne possèdent pas !</p></div>