Matière et Révolution
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Contribution au débat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la matière, de la vie, de l'homme et de la société
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69144Science économique, la méthode de Karl Marx
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https://www.matierevolution.org/spip.php?article85742026-01-27T23:30:00Ztext/htmlfrRobert ParisKarl MarxCapitalisme
<p>Karl MARX <br class='autobr' />
La méthode de l'économie politique <br class='autobr' />
Quand nous considérons un pays donné au point de vue de l'économie politique, nous commençons par étudier sa population, la division de celle-ci en classes, sa répartition dans les villes, à la campagne, au bord de la mer, les différentes branches de production, l'exportation et l'importation, la production et la consommation annuelles, les prix des marchandises, etc. <br class='autobr' />
Il semble que ce soit la bonne méthode de commencer par le réel et le (…)</p>
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<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Karl MARX
<p>La méthode de l'économie politique</p>
</h2>
<p>Quand nous considérons un pays donné au point de vue de l'économie politique, nous commençons par étudier sa population, la division de celle-ci en classes, sa répartition dans les villes, à la campagne, au bord de la mer, les différentes branches de production, l'exportation et l'importation, la production et la consommation annuelles, les prix des marchandises, etc.</p>
<p>Il semble que ce soit la bonne méthode de commencer par le réel et le concret, qui constituent la condition préalable effective, donc en économie politique, par exemple, la population qui est la base et le sujet de l'acte social de production tout entier. Cependant, à y regarder de plus près, on s'aperçoit que c'est là une erreur. La population est une abstraction si l'on néglige par exemple les classes dont elle se compose. Ces classes sont à leur tour un mot creux si l'on ignore les éléments sur lesquels elles reposent, par exemple le travail salarié, le capital etc. Ceux-ci supposent l'échange, la division du travail, le prix etc. Le capital, par exemple, n'est rien sans le travail salarié, sans la valeur, l'argent, le prix, etc. Si donc on commençait ainsi par la population, on aurait une représentation chaotique du tout, et, par une détermination plus précise, par l'analyse, on aboutirait à des concepts de plus en plus simples ; du concret figuré on passerait à des abstractions de plus en plus minces, jusqu'à ce que l'on soit arrivé aux déterminations les plus simples. Partant de là, il faudrait refaire le chemin à rebours jusqu'à ce qu'enfin on arrive de nouveau à la population, mais celle-ci ne serait pas, cette fois, la représentation chaotique d'un tout, mais une riche totalité de déterminations et de rapports nombreux. La première voie est celle qu'a prise très historiquement l'économie politique à sa naissance. Les économistes du XVIIe siècle, par exemple, commencent toujours par une totalité vivante : population, nation, État, plusieurs États ; mais ils finissent toujours par dégager par l'analyse quelques rapports généraux abstraits déterminants tels que la division du travail, l'argent, la valeur, etc. Dès que ces facteurs isolés ont été plus ou moins fixés et abstraits, les systèmes économiques ont commencé ; qui partent des notions simples telles que travail, division du travail, besoin, valeur d'échange, pour s'élever jusqu'à l'État, les échanges entre nations et le marché mondial. Cette dernière méthode est manifestement la méthode scientifique correcte. Le concret est concret parce qu'il est la synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité. C'est pourquoi il apparaît dans la pensée comme procès de synthèse, comme résultat, non comme point de départ, bien qu'il soit le véritable point de départ et par la suite également le point de départ de la vue immédiate et de la représentation. La première démarche a réduit la plénitude de la représentation à une détermination abstraite ; avec la seconde, les déterminations abstraites conduisent à la reproduction du concret par la voie de la pensée. C'est pourquoi Hegel est tombé dans l'illusion de concevoir le réel comme le résultat de la pensée, qui se concentre en elle-même, s'approfondit en elle-même, se meut par elle-même, alors que la méthode qui consiste à s'élever de l'abstrait au concret n'est pour la pensée que la manière de s'approprier le concret, de le reproduire sous la forme d'un concret pensé. Mais ce n'est nullement là le procès de la genèse du concret lui-même. Par exemple, la catégorie économique la plus simple, mettons la valeur d'échange, suppose la population, une population produisant dans des conditions déterminées ; elle suppose aussi un certain genre de famille, ou de commune, ou d'État, etc. Elle ne peut jamais exister autrement que sous la forme de relation unilatérale et abstraite d'un tout concret, vivant, déjà donné. Comme catégorie, par contre, la valeur d'échange mène une existence antédiluvienne. Pour la conscience — et la conscience philosophique est ainsi faite que pour la pensée qui conçoit constitue l'homme réel et, par la suite, le monde n'apparaît comme réel qu'une fois conçu — pour la conscience, donc, le mouvement des catégories apparaît comme l'acte de production réel — qui reçoit une simple impulsion du dehors et on le regrette — dont le résultat est le monde ; et ceci (mais c'est encore là une tautologie) est exact dans la mesure où la totalité concrète en tant que totalité pensée, en tant que représentation mentale du concret, est en fait un produit de la pensée, de la conception ; il n'est par contre nullement le produit du concept qui s'engendrerait lui-même, qui penserait en dehors et au-dessus de la vue immédiate et de la représentation, mais un produit de l'élaboration de concepts à partir de la vue immédiate et de la représentation. Le tout, tel qu'il apparaît dans l'esprit comme une totalité pensée, est un produit du cerveau pensant, qui s'approprie le monde de la seule façon qu'il lui soit possible, d'une façon qui diffère de l'appropriation de ce monde par l'art, la religion, l'esprit pratique. Après comme avant, le sujet réel subsiste dans son indépendance en dehors de l'esprit ; et cela aussi longtemps que l'esprit a une activité purement spéculative, purement théorique. Par conséquent, dans l'emploi de la méthode théorique aussi, il faut que le sujet, la société, reste constamment présent à l'esprit comme donnée première.</p>
<p>Mais ces catégories simples n'ont-elles pas aussi une existence indépendante, de caractère historique ou naturel, antérieure à celle des catégories plus concrètes ? Ca dépend. Hegel, par exemple, a raison de commencer la philosophie du droit par la possession, celle-ci constituant le rapport juridique le plus simple du sujet. Mais il n'existe pas de possession avant que n'existe la famille, ou les rapports entre maîtres et esclaves, qui sont des rapports beaucoup plus concrets. Par contre, il serait juste de dire qu'il existe des familles, des communautés de tribus, qui ne sont encore qu'au stade de la possession, et non à celui de la propriété. Par rapport à la propriété, la catégorie la plus simple apparaît donc comme le rapport de communautés simples de familles ou tribus. Dans la société parvenue à un stade supérieur, elle apparaît comme le rapport plus simple d'une organisation plus développée. Mais on présuppose toujours le substrat concret qui s'exprime par un rapport de possession. On peut se représenter un sauvage isolé qui possède. Mais la possession ne constitue pas alors un rapport juridique. Il n'est pas exact qu'historiquement la possession évolue jusqu'à la forme familiale. Elle suppose au contraire toujours l'existence de cette “catégorie juridique plus concrète”. Cependant il n'en demeurerait pas moins que les catégories simples sont l'expression de rapports dans lesquels le concret non encore développé a pu s'être réalisé sans avoir encore posé la relation ou le rapport plus complexe qui trouve son expression mentale dans la catégorie plus concrète ; tandis que le concret plus développé laisse subsister cette même catégorie comme un rapport subordonné. L'argent peut exister et a existé historiquement avant que n'existât le capital, que n'existassent les banques, que n'existât le travail salarié, etc. À cet égard, on peut donc dire que la catégorie plus simple peut exprimer des rapports dominants d'un tout moins développé ou, au contraire, des rapports subordonnés d'un tout plus développé qui existaient déjà historiquement avant que le tout ne se développât dans le sens qui trouve son expression dans une catégorie plus concrète. Dans cette mesure, la marche de la pensée abstraite, qui s'élève du plus simple au plus complexe, correspondrait au processus historique réel.</p>
<p>D'autre part, on peut dire qu'il y a des formes de sociétés très développées, mais qui historiquement manquent assez de maturité, dans lesquelles on trouve les formes les plus élevées de l'économie, comme par exemple la coopération, une division du travail développée, etc., sans qu'il existe aucune sorte de monnaie, par exemple le Pérou. Chez les Slaves aussi, l'argent et l'échange qui le conditionne n'apparaissent pas ou peu à l'intérieur de chaque communauté, mais ils apparaissent à leurs frontières, dans leur trafic avec d'autres communautés. C'est d'ailleurs une erreur que de placer l'échange au centre des communautés, d'en faire l'élément qui les constitue à l'origine. Au début, il apparaît au contraire dans les relations des diverses communautés entre elles, bien plutôt que dans les relations des membres à l'intérieur d'une seule et même communauté. De plus, quoique l'argent apparaisse très tôt et joue un rôle multiple, il est dans l'antiquité, en tant qu'élément dominant, l'apanage de nations déterminées unilatéralement, de nations commerçantes. Et même dans l'antiquité la plus cultivée, chez les Grecs et les Romains, il n'atteint son complet développement, postulat de la société bourgeoise moderne, que dans la période de leur dissolution. Donc cette catégorie pourtant toute simple n'apparaît historiquement avec toute sa vigueur que dans les États les plus développés de la société. Elle ne se fraie nullement un chemin à travers tous les rapports économiques. Dans l'Empire romain, par exemple, à l'époque de son plus grand développement, l'impôt en nature et les prestations en nature demeurèrent le fondement. Le système monétaire à proprement parler n'y était complètement développé que dans l'armée. Il ne s'est jamais saisi non plus de la totalité du travail. Ainsi, bien qu'historiquement la catégorie la plus simple puisse avoir existé avant la plus concrète, elle peut appartenir dans son complet développement — en compréhension et en extension — précisément à une forme de société complexe, alors que la catégorie plus concrète se trouvait plus complètement développée dans une forme de société qui, elle, l'était moins.</p>
<p>Le travail semble être une catégorie toute simple. L'idée du travail dans cette universalité — comme travail en général — est, elle aussi, des plus anciennes. Cependant, conçu du point de vue économique sous cette forme simple, le “travail” est une catégorie tout aussi moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction simple. Le système monétaire, par exemple, place encore d'une façon tout à fait objective, comme une chose en dehors de soi, la richesse dans l'argent. Par rapport à ce point de vue, ce fut un grand progrès quand le système manufacturier ou commercial transposa la source de la richesse de l'objet à l'activité subjective — le travail commercial et manufacturier —, tout en ne concevant encore cette activité elle-même que sous la forme limitée de productrice d'argent. En face de ce système, le système des physiocrates pose une forme déterminée du travail — l'agriculture — comme la forme du travail créatrice de richesse et pose l'objet lui-même non plus sous la forme déguisée de l'argent, mais comme produit en tant que tel, comme résultat général du travail. Ce produit, en raison du caractère limité de l'activité, reste encore un produit déterminé par la nature — produit de l'agriculture, produit de la terre par excellence.</p>
<p>Un énorme progrès fut fait par Adam Smith quand il rejeta toute détermination particulière de l'activité créatrice de richesse pour ne considérer que le travail tout court, c'est-à-dire ni le travail manufacturier, ni le travail commercial, ni le travail agricole, mais toutes ces formes de travail dans leur caractère commun. Avec la généralité abstraite de l'activité créatrice de richesse apparaît alors également la généralité de l'objet dans la détermination de richesse, le produit considéré absolument, ou encore le travail en général, mais en tant que travail passé, objectivé dans un objet. L'exemple d'Ad. Smith, qui retombe lui-même de temps à autre dans le système des physiocrates, montre combien était difficile et important le passage à cette conception nouvelle. Il pourrait alors sembler que l'on eût par là simplement trouvé l'expression abstraite de la relation plus simple et la plus ancienne qui s'établit — dans quelque forme de société que ce soit - entre les hommes considérés en tant que producteurs. C'est juste en un sens. Dans l'autre non. L'indifférence à l'égard d'un genre déterminé de travail présuppose l'existence d'une totalité très développée de genres de travaux réels dont aucun n'est absolument prédominant. Ainsi, les abstractions les plus générales ne prennent somme toute naissance qu'avec le développement concret le plus riche, où un caractère apparaît comme commun à beaucoup, commun à tous. On cesse alors de pouvoir le penser sous une forme particulière seulement. D'autre part, cette abstraction du travail en général n'est seulement le résultat dans la pensée d'une totalité concrète de travaux. L'indifférence à l'égard de tel travail déterminé correspond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d'un travail à l'autre et dans laquelle le genre précis de travail est pour eux fortuit, donc indifférent. Là le travail est devenu non seulement sur le plan des catégories, mais dans la réalité même, un moyen de créer la richesse en général et a cessé, en tant que détermination, de ne faire qu'un avec les individus, sous quelque aspect particulier. Cet état de chose a atteint son plus haut degré de développement dans la forme d'existence la plus moderne des sociétés bourgeoises, aux États-Unis. C'est donc là seulement que l'abstraction de la catégorie "travail", “travail en général”, travail “sans phrase", point de départ de l'économie moderne, devient une vérité pratique. Ainsi l'abstraction la plus simple, que l'économie politique moderne place au premier rang et qui exprime un rapport très ancien et valable pour toutes les formes de société, n'apparaît pourtant sous cette forme abstraite comme vérité pratique qu'en tant que catégorie de la société la plus moderne. On pourrait dire que cette indifférence à l'égard d'une forme déterminée de travail, qui se présente aux États-Unis comme produit historique, apparaît chez les Russes par exemple comme une disposition naturelle. Mais d'une part, quelle sacrée différence entre les barbares qui ont des dispositions naturelles à se laisser employer à tous les travaux et des civilisés qui s'y emploient eux-mêmes. Et, d'autre part, chez les Russes, à cette indifférence à l'égard d'un travail déterminé correspond dans la pratique leur assujettissement traditionnel à un travail bien déterminé, auquel ne peuvent les arracher des influences extérieures.</p>
<p>Cet exemple du travail montre d'une façon frappante que même les catégories les plus abstraites, bien que valables — précisément à cause de leur nature abstraite — pour toutes les époques, n'en sont pas moins sous la forme déterminée de cette abstraction même le produit de conditions historiques et ne restent pleinement valables pour ces conditions et dans le cadre de celle-ci.</p>
<p>La société est l'organisation historique de la production la plus développée et la plus variée qui soit. De ce fait, les catégories qui expriment les rapports de cette société et qui permettent d'en comprendre la structure permettent en même temps de se rendre compte de la structure et des rapports de production de toutes les formes de société disparues avec les débris et les éléments desquelles elle s'est édifiée, dont certains vestiges, partiellement non encore dépassés, continuent à subsister en elle, et dont certains simples signes, en se développant, ont pris toute leur signification, etc. L'anatomie de l'homme est la clef de l'anatomie du singe. Dans les espèces animales inférieures, on ne peut comprendre les signes annonciateurs d'une forme supérieure que lorsque la forme supérieure est elle-même déjà connue. Ainsi l'économie bourgeoise nous donne la clef de l'économie antique, etc. Mais nullement à la manière des économistes qui effacent toutes les différences historiques et voient dans toutes les formes de société celles de la société bourgeoise. On peut comprendre le tribut, la dîme, etc., quand on connaît la rente foncière. Mais il ne faut pas les identifier. Comme, de plus, la société bourgeoise n'est elle-même qu'une forme antithétique du développement historique, il est des rapports appartenant à des formes de société antérieures que l'on pourra ne rencontrer en elle que tout à fait étiolés, ou même travestis. Par exemple, la propriété communale. Si donc il est vrai que les catégories de l'économie bourgeoise possèdent une certaine vérité valable pour toutes les autres formes de société, cela ne peut être admis que cum grano salis (avec un grain de sel). Elles peuvent recéler ces formes développées, étiolées caricaturées, etc., mais toujours avec une différence essentielle. Ce que l'on appelle développement historique repose somme toute sur le fait que la dernière forme considère les formes passées comme des é- tapes menant à son propre degré de développement, et, comme elle est rarement capable, et ceci seulement dans des conditions bien déterminées, de faire sa propre critique — il n'est naturellement pas question ici des périodes historiques qui se considèrent elles-mêmes comme des époques de décadence — elle les conçoit toujours sous un aspect unilatéral. La religion chrétienne n'a été capable d'aider à comprendre objectivement les mythologies antérieures qu'après avoir achevé jusqu'à un certain degré, pour ainsi dire (virtuellement), sa propre critique. De même l'économie politique bourgeoise ne parvint à comprendre les sociétés féodales, antiques, orientales que du jour où eut commencé l'autocritique de la société bourgeoise. Pour autant que l'économie politique bourgeoise, créant une nouvelle mythologie, ne s'est pas purement et simplement identifiée au passé, sa critique des sociétés antérieures, en particulier de la société féodale, contre laquelle elle avait à lutter directement, a ressemblé à la critique du paganisme par le christianisme, ou encore à celle du catholicisme par le protestantisme.</p>
<p>De même que dans toute science historique ou sociale en général, il ne faut jamais oublier, à propos de la marche des catégories économiques, que le sujet, ici la société bourgeoise moderne, est donné, aussi bien dans la réalité que dans le cerveau, que les catégories expriment donc des formes d'existence, des conditions d'existence déterminées, souvent de simples aspects particuliers de cette société déterminée, de ce sujet, et que par conséquent cette société ne commence nullement à exister, du point de vue scientifique aussi, à partir du moment seulement où il est question d'elles en tant que telle. C'est une règle à retenir, car elle fournit des indications décisives pour le choix du plan à adopter. Rien ne semble plus naturel, par exemple, que de commencer par la rente foncière, par la propriété foncière, étant donné qu'elle est liée à la terre, source de toute production et de toute existence, et par elle à la première formé de production de toute société parvenue à une certaine stabilité — à l'agriculture. Or rien ne serait plus erroné. Dans toutes les formes de société, c'est une production déterminée et les rapports engendrés par elle qui assignent à toutes les autres productions et aux rapports engendrés par celle-ci leur rang et leur importance. C'est comme un éclairage général où sont plongées toutes les couleurs et qui en modifie les tonalités particulières. C'est comme un éther particulier qui détermine le poids spécifique de toutes les formes d'existence qui y font saillie. Voici, par exemple, des peuples de bergers. (De simples peuples de chasseurs et de pêcheurs sont en deçà du point où commence le véritable développement.) Chez eux apparaît une certaine forme d'agriculture, une forme sporadique. C'est ce qui détermine chez eux la forme de la propriété foncière. C'est une propriété collective et elle conserve plus ou moins cette forme selon que ces peuples restent plus ou moins attachés à leur tradition : exemple, la propriété communale chez les Slaves. Chez les peuples à agriculture solidement implantée — cette implantation constitue déjà une étape importante — où prédomine cette forme de culture, comme dans les sociétés antiques et féodales, l'industrie elle-même, ainsi que son organisation et les formes de propriété qui lui correspondent, a plus ou moins le caractère de la propriété foncière. Ou bien l'industrie dépend complètement de l'agriculture, comme chez les anciens Romains, ou bien, comme au moyen-âge elle imite à la ville et dans ses rapports l'organisation rurale. Le capital lui-même au moyen-âge — dans la mesure où il ne s'agit pas purement de capital monétaire — a, sous la forme d'outillage de métier traditionnel, etc., ce caractère de propriété foncière. Dans la société bourgeoise, c'est l'inverse. L'agriculture devient de plus en plus une simple branche de l'industrie et elle est entièrement dominée par le capital. Il en est de même de la rente foncière. Dans toutes les formes de société où domine la propriété foncière, le rapport avec la nature reste prépondérant. Dans celles où domine le capital, c'est l'élément social créé au cours de l'histoire qui prévaut. On ne peut comprendre la rente foncière sans le capital. Mais on peut comprendre le capital sans la rente foncière. Le capital est la force économique de la société bourgeoise qui domine tout. Il constitue nécessairement le point de départ comme le point final et doit être expliqué avant la propriété foncière. Après les avoir étudiés chacun en particulier, il faut examiner leurs rapports réciproques.</p>
<p>Il serait impossible et erroné de ranger les catégories économiques dans l'ordre où elles ont été historiquement déterminantes. Leur ordre est au contraire déterminé par les relations qui existent entre elles dans la société bourgeoise moderne et il est précisément à l'inverse de ce qui semble être leur ordre naturel ou correspondre à leur ordre de succession au cours de l'évolution historique. Il ne s'agit pas de la relation qui s'établit historiquement entre les rapports économiques dans la succession des différentes formes de société. Encore moins de leur ordre de succession “dans l'idée” (Proudhon) (conception nébuleuse du mouvement historique). Il s'agit de leur hiérarchie dans le cadre de la société bourgeoise moderne.</p>
<p>L'état de pureté (détermination abstraite) dans lequel apparurent dans le monde antique les peuples commerçants — Phéniciens, Carthaginois — est déterminé par la prédominance même des peuples agriculteurs. Le capital en tant que capital commercial ou capital monétaire apparaît précisément sous cette forme abstraite là où le capital n'est pas encore l'élément dominant des sociétés. Les Lombards, les Juifs occupent la même position à l'égard des sociétés du moyen-âge pratiquant l'agriculture.</p>
<p>Autre exemple de la place différente qu'occupent ces mêmes catégories à différents stades de la société : une des dernières formes de la société bourgeoise : les joint stock-compagnies (sociétés par actions). Mais elles apparaissent aussi à ses débuts dans les grandes compagnies de commerce privilégiées et jouissant d'un monopole.</p>
<p>Le concept de richesse nationale lui-même s'insinue chez les. économistes du XVIIe siècle — l'idée subsiste encore en partie chez ceux du XVIIIe — sous cette forme ; la richesse est créée pour l'État seulement, mais la puissance de celui-ci se mesure à cette richesse. C'était là la forme encore inconsciemment hypocrite qui annonce l'idée faisant de la richesse elle-même et de sa production le but final des États modernes, considérés alors uniquement comme moyens de produire la richesse.</p>
<p>Le plan à adopter doit manifestement être le suivant : l° les déterminations abstraites générales, convenant donc plus ou moins à toutes les formes de société, mais dans le sens exposé plus haut ; 2° les catégories constituant la structure interne de la société bourgeoise et sur lesquelles reposent les classes fondamentales. Capital, travail salarié, propriété foncière. Leurs rapports réciproques. Ville et campagne. Les trois grandes classes sociales, l'échange entre celles-ci. Circulation. Crédit (privé). 3° Concentration de la société bourgeoise sous la forme de l'État. Considéré dans sa relation avec lui-même. Les classes “improductives”. Impôts. Dette publique. Crédit public. La population. Les colonies. Emigration. 4° Rapports internationaux de production. Division internationale du travail. Echange international. Exportation et importation. Cours des changes. 5° Le marché mondial et les crises.</p>
<h2 class="spip">Introduction : Production, consommation, distribution, échange (Circulation)</h2>
<p>I. Production</p>
<p>a) L'objet de cette étude est tout d'abord la production matérielle. Des individus produisant en société - donc une production d'individus socialement déterminée, tel est naturellement le point de départ. Le chasseur et le pêcheur individuels et isolés, par lesquels commencent Smith et Ricardo, font partie des plates fictions du XVIII° siècle. Robinsonades qui n'expriment nullement, comme se l'imaginent certains historiens de la civilisation, une simple réaction contre des excès de raffinement et un retour à un état de nature mal compris. De même, le contrat social de Rousseau qui, entre des sujets indépendants par nature, établit des relations et des liens au moyen d'un pacte, ne repose pas davantage sur un tel naturalisme. Ce n'est qu'apparence, apparence d'ordre purement esthétique dans les petites et grandes robinsonades. Il s'agit, en réalité, d'une anticipation de la « société bourgeoise » qui se préparait depuis le XVI° siècle et qui, au XVIII° marchait à pas de géant vers sa maturité. Dans cette société où règne la libre concurrence, l'individu apparaît détaché des liens naturels, etc., qui font de lui à des époques historiques antérieures un élément d'un conglomérat humain déterminé et délimité. Pour les prophètes du XVIII° siècle, - Smith et Ricardo se situent encore complètement sur leurs positions, - cet individu du XVIII° siècle - produit, d'une part, de la décomposition des formes de société féodales, d'autre part, des forces de production nouvelles qui se sont développées depuis le XVI° siècle - apparaît comme un idéal qui aurait existé dans le passé. Ils voient en lui non un aboutissement historique, mais le point de départ de l'histoire, parce qu'ils considèrent cet individu comme quelque chose de naturel, conforme à leur conception de la nature humaine, non comme un produit de l'histoire, mais comme une donnée de la nature. Cette illusion a été jusqu'à maintenant partagée par toute époque nouvelle. Steuart, qui, à plus d'un égard, s'oppose au XVIII° siècle et, en sa qualité d'aristocrate, se tient davantage sur le terrain historique, a échappé à cette illusion naïve.</p>
<p>Plus on remonte dans le cours de l'histoire, plus l'individu – et par suite l'individu producteur, lui aussi, - apparaît dans un état de dépendance, membre d'un ensemble plus grand : cet état se manifeste tout d'abord de façon tout à fait naturelle dans la famille et dans la famille élargie jusqu'à former la tribu ; puis dans les différentes formes de communautés, issues de l'opposition et de la fusion des tribus. Ce n'est qu'au XVIII° siècle, dans la « société bourgeoise », que les différentes formes de l'ensemble social se présentent à l'individu comme un simple moyen de réaliser ses buts particuliers, comme une nécessité extérieure. Mais l'époque qui engendre ce point de vue, celui de l'individu isolé, est précisément celle où les rapports sociaux (revêtant de ce point de vue un caractère général) ont atteint le plus grand développement qu'ils aient connu. L'homme est, au sens le plus littéral, un [...] [1], non seulement un animal sociable, mais un animal qui ne peut s'isoler que dans la société. La production réalisée en dehors de la société par l'individu isolé - fait exceptionnel qui peut bien arriver à un civilisé transporté par hasard dans un lieu désert et qui possède déjà en puissance les forces propres à la société - est chose aussi absurde que le serait le développement du langage sans la présence d'individus vivant et parlant ensemble. Inutile de s'y arrêter plus longtemps. Il n'y aurait aucune raison d'aborder ce point si cette niaiserie, qui avait un sens et une raison d'être chez les gens du XVIII° siècle, n'avait été réintroduite très sérieusement par Bastiat, Carey, Proudhon etc., en pleine économie politique moderne. Pour Proudhon entre autres, il est naturellement bien commode de faire de la mythologie pour donner une explication historico-philosophique d'un rapport économique dont il ignore l'origine historique : l'idée de ce rapport serait venue un beau jour toute prête à l'esprit d'Adam ou de Prométhée, qui l'ont alors introduite dans le monde, etc... Rien de plus fastidieux et de plus plat que le locus communis [lieu commun] en proie au délire.<br class='autobr' />
ÉTERNISATION DES RAPPORTS DE PRODUCTION HISTORIQUES.<br class='autobr' />
PRODUCTION ET DISTRIBUTION EN GÉNÉRAL. PROPRIÉTÉ.</p>
<p>Quand donc nous parlons de production, c'est toujours de la production à un stade déterminé du développement social qu'il s'agit - de la production d'individus vivant en société. Aussi pourrait-il sembler que, pour parler de la production en général, il faille, soit suivre le procès historique de son développement dans ses différentes phases, soit déclarer de prime abord que l'on s'occupe d'une époque historique déterminée, par exemple de la production bourgeoise moderne, qui est, en fait, notre véritable sujet. Mais toutes les époques de la production ont certains caractères communs, certaines déterminations communes. La production en général est une abstraction, mais une abstraction rationnelle, dans la mesure où, soulignant et précisant bien les traits communs, elle nous évite la répétition. Cependant, ce caractère général, ou ces traits communs, que permet de dégager la comparaison, forment eux-mêmes un ensemble très complexe dont les éléments divergent pour revêtir des déterminations différentes. Certains de ces caractères appartiennent à toutes les époques, d'autres sont communs à quelques-unes seulement. [Certaines] de ces déterminations apparaîtront communes à l'époque la plus moderne comme à la plus ancienne. Sans elles, on ne peut concevoir aucune production. Mais, s'il est vrai que les langues les plus évoluées ont en commun avec les moins évoluées certaines lois et déterminations, ce qui constitue leur évolution, c'est précisément ce qui les différencie de ces caractères généraux et communs ; aussi faut-il bien distinguer les déterminations qui valent pour la production en général, afin que l'unité - qui découle déjà du fait que le sujet, l'humanité, et l'objet, la nature, sont identiques - ne fasse pas oublier la différence essentielle. C'est de cet oubli que découle, par exemple, toute la sagesse des économistes modernes qui prétendent prouver l'éternité et l'harmonie des rapports sociaux existant actuellement. Par exemple, pas de production possible sans un instrument de production, cet instrument ne serait-il que la main. Pas de production possible sans travail passé accumulé, ce travail ne serait-il que l'habileté que l'exercice répété a développée et fixée dans la main du sauvage. Entre autres choses, le capital est, lui aussi, un instrument de production, c'est, lui aussi, du travail passé, objectivé. Donc le capital est un rapport naturel universel et éternel ; oui, mais à condition de négliger précisément l'élément spécifique, ce qui seul transforme en capital l'« instrument de production », le « travail accumulé ». Toute l'histoire des rapports de production apparaît ainsi, par exemple chez Carey, comme une falsification provoquée par la malveillance des gouvernements. S'il n'y a pas de production en général, il n'y a pas non plus de production générale. La production est toujours une branche particulière de la production - par exemple l'agriculture, l'élevage du bétail, la manufacture, etc., ou bien elle constitue un tout. Mais l'économie politique n'est pas la technologie. Il faudra expliquer ailleurs (plus tard) le rapport entre les déterminations générales de la production à un stade social donné et les formes particulières de la production. Enfin la production n'est pas non plus uniquement une production particulière, elle apparaît toujours sous la forme d'un certain corps social d'un sujet social, qui exerce son activité dans un ensemble plus ou moins grand et riche de branches de la production. Il n'y a pas encore lieu non plus d'étudier ici le rapport existant entre l'exposé scientifique et le mouvement réel. Production en général. Branches particulières de la production. Production considérée dans sa totalité.</p>
<p>Il est de mode en économie politique de faire précéder toute étude d'une partie générale, - celle, précisément, qui figure sous le titre de Production (cf., par exemple, J. Stuart Mill), - dans laquelle on traite des conditions générales de toute production. Cette partie générale comprend ou est censée comprendre :</p>
<p>1. L'étude des conditions sans lesquelles la production n'est pas possible, et qui se borne donc en fait à la mention des facteurs essentiels communs à toute production. Mais, en réalité, cela se réduit, comme nous le verrons, à quelques déterminations très simples rabâchées en plates tautologies ;</p>
<p>2. L'étude des conditions qui favorisent plus ou moins le développement de la production, comme, par exemple, l'état social progressif ou stagnant d'Adam Smith. Pour donner un caractère scientifique à ce qui, chez lui, a sa valeur comme aperçu, il faudrait étudier les périodes de divers degrés de productivité au cours du développement de différents peuples - étude qui dépasse les limites proprement dites de notre sujet, mais qui, dans la mesure où elle y entre, doit être exposée dans la partie expliquant la concurrence, l'accumulation, etc. Sous sa forme générale, la conclusion aboutit à cette généralité qu'un peuple industriel est à l'apogée de sa production au moment même où, d'une manière générale, il atteint son apogée historique. Et, de fait, un peuple est à son apogée industrielle tant que ce n'est pas encore le profit, mais la recherche du gain qui est pour lui l'essentiel. Supériorité, en ce sens, des Yankees sur les Anglais. Ou bien, aussi, on aboutit à ceci, que certaines races, certaines dispositions, certains climats, certaines conditions naturelles, comme la situation au bord de la mer, la fertilité du sol, etc., sont plus favorables que d'autres à la production. Ce qui donne de nouveau cette tautologie : la richesse se crée d'autant plus facilement que ses éléments subjectifs et objectifs existent à un degré plus élevé.</p>
<p>Mais, dans cette partie générale, ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit en réalité pour les économistes. Il s'agit bien plutôt, comme le montre l'exemple de Mill, de représenter la production, à la différence de la distribution, etc., comme enclose dans des lois naturelles, éternelles, indépendantes de l'histoire, et à cette occasion de glisser en sous-main cette idée que les rapports bourgeois sont des lois naturelles immuables de la société conçue in abstracto [dans l'abstrait]. Tel est le but auquel tend plus ou moins consciemment tout ce procédé. Dans la distribution, au contraire, les hommes se seraient permis d'agir en fait avec beaucoup d'arbitraire. Abstraction faite de cette disjonction brutale de la production et la distribution et de la rupture de leur rapport réel, on peut dès l'abord voir au moins ceci clairement : si diverse que puisse être la distribution aux différents stades de la société, il doit être possible, tout aussi bien que pour la production, de dégager des caractères communs, et possible aussi d'effacer ou de supprimer toutes les différences historiques pour énoncer des lois s'appliquant à l'homme en général. Par exemple, l'esclave, le serf, le travailleur salarié reçoivent tous une quantité déterminée de nourriture qui leur permet de subsister en tant qu'esclave, serf, salarié. Qu'ils vivent du tribut, de l'impôt, de la rente foncière, de l'aumône ou de la dîme, le conquérant, le fonctionnaire, le propriétaire foncier, le moine ou le lévite reçoivent tous une quote-part de la production sociale qui est fixée suivant d'autres lois que celle des esclaves, etc. Les deux principaux points que tous les économistes placent sous cette rubrique sont : 1° propriété ; 2° garantie de cette dernière par la justice, la police, etc. On peut répondre à cela très brièvement :</p>
<p>Sur le premier point : Toute production est appropriation de la nature par l'individu dans le cadre et par l'intermédiaire d'une forme de société déterminée. En ce sens, c'est une tautologie de dire que la propriété (appropriation) est une condition de la production. Mais il est ridicule de partir de là pour passer d'un saut à une forme déterminée de la propriété, par exemple à la propriété privée. (Ce qui, de plus, suppose également comme condition une forme opposée, la non-propriété.)L'histoire nous montre bien plutôt dans la propriété commune (par exemple chez les Indiens, les Slaves, les anciens Celtes, etc.) la forme primitive, forme qui, sous l'aspect de propriété communale, jouera longtemps encore un rôle important. Quant à savoir si la richesse se développe mieux sous l'une ou l'autre forme de propriété, il n'en est encore nullement question ici. Mais, dire qu'il ne puisse être question d'aucune production, ni par conséquent d'aucune société où n'existe aucune forme de propriété, est pure tautologie. Une appropriation qui ne s'approprie rien est une contradictio in subjecto [une contradiction dans les termes].</p>
<p>Sur le deuxième point : Mise en sûreté des biens acquis, etc. Si l'on réduit ces banalités à leur contenu réel, elles expriment beaucoup plus que ne s'en doutent ceux qui les prêchent. A savoir que toute forme de production engendre ses propres rapports juridiques, sa propre forme de gouvernement, etc. C'est manquer de finesse et de perspicacité que d'établir entre des choses formant un tout organique des rapports contingents, que d'établir seulement entre elles un lien de la réflexion. C'est ainsi que les économistes bourgeois ont le sentiment vague que la production est plus facile avec la police moderne qu'à l'époque par exemple du « droit du plus fort ». Ils oublient seulement que le « droit du plus fort » est également un droit, et qui survit sous une autre forme dans leur « État juridique ».</p>
<p>Quand les conditions sociales répondant à un stade déterminé de la production sont seulement en voie de formation ou, au contraire, quand elles sont déjà en voie de disparition, des perturbations se produisent naturellement dans la production, bien qu'elles soient d'un degré et d'un effet variables.</p>
<p>Pour résumer : tous les stades de la production ont des déterminations communes auxquelles la pensée prête un caractère général ; mais les prétendues conditions générales de toute production ne sont rien d'autre que ces facteurs abstraits, qui ne répondent à aucun stade historique réel de la production.<br class='autobr' />
II. Rapport général entre la production et la distribution, l'échange, la consommation</p>
<p>Avant de nous engager plus avant dans l'analyse de la production, il est nécessaire d'examiner les différentes rubriques dont l'accompagnent les économistes.</p>
<p>Voilà l'idée telle qu'elle se présente d'elle-même : dans la production, les membres de la société adaptent (produisent, façonnent) les produits de la nature conformément à des besoins humains ; la distribution détermine la proportion dans laquelle l'individu participe à la répartition de ces produits ; l'échange lui procure les produits particuliers en lesquels il veut convertir la quote-part qui lui est dévolue par la distribution ; dans la consommation enfin les produits deviennent objets de jouissance, d'appropriation individuelle. La production crée les objets qui répondent aux besoins ; la distribution les répartit suivant des lois sociales ; l'échange répartit de nouveau ce qui a déjà été réparti, mais selon les besoins individuels ; dans la consommation enfin, le produit s'évade de ce mouvement social, il devient directement objet et serviteur du besoin individuel, qu'il satisfait dans la jouissance. La production apparaît ainsi comme le point de départ, la consommation comme le point final, la distribution et l'échange comme le moyen terme, lequel a, à son tour, un double caractère, la distribution étant le moment ayant pour origine la société et l'échange le moment ayant l'individu pour origine. Dans la production la personne s'objective et dans la personne [2] se subjectivise la chose ; dans la distribution c'est la société, sous forme de déterminations générales dominantes, qui fait office d'intermédiaire entre la production et la consommation ; dans l'échange, le passage de l'une à l'autre est assuré par la détermination contingente de l'individu.</p>
<p>La distribution détermine la proportion (la quantité) des produits qui échoient à l'individu ; l'échange détermine les produits que chaque individu réclame en tant que part qui lui a été assignée par la distribution.</p>
<p>Production, distribution, échange, consommation forment ainsi [suivant la doctrine des économistes [3]]un syllogisme dans les règles ; la production constitue le général, la distribution et l'échange le particulier, la consommation le singulier, à quoi aboutit l'ensemble. Sans doute, c'est bien là un enchaînement, mais fort superficiel. La production est déterminée par des lois naturelles générales ; la distribution par la contingence sociale, et celle-ci peut, par suite, exercer sur la production une action plus ou moins stimulante ; l'échange se situe entre les deux comme un mouvement social de caractère formel, et l'acte final de la consommation, conçu non seulement comme aboutissement, mais comme but final, est, à vrai dire, en dehors de l'économie, sauf dans la mesure où il réagit à son tour sur le point de départ, où il ouvre à nouveau tout le procès.</p>
<p>Les adversaires des économistes - adversaires de l'intérieur ou du dehors, - qui leur reprochent de dissocier d'une façon barbare des choses formant un tout, se placent ou bien sur le même terrain qu'eux, ou bien au-dessous d'eux. Rien de plus banal que le reproche fait aux économistes de considérer la production trop exclusivement comme une fin en soi et alléguant que la distribution a tout autant d'importance. Ce reproche repose précisément sur la conception économique suivant laquelle la distribution existe en tant que sphère autonome, indépendante, à côté de la production. Ou bien [on leur reproche] de ne pas considérer dans leur unité ces différentes phases. Comme si cette dissociation n'était pas passée de la réalité dans les livres, mais au contraire des livres dans la réalité, et comme s'il s'agissait ici d'un équilibre dialectique de concepts et non pas de la conception [4] des rapports réels !<br class='autobr' />
a) La production est aussi consommation</p>
<p>Double caractère de la consommation, subjectif et objectif : d'une part, l'individu qui développe ses facultés en produisant les dépense également, les consomme dans l'acte de la production, tout comme la procréation naturelle est consommation des forces vitales. Deuxièmement : consommation des moyens de production que l'on emploie, qui s'usent, et qui se dissolvent en partie (comme par exemple lors de la combustion) dans les éléments de l'univers. De même pour la matière première, qui ne conserve pas sa forme et sa constitution naturelles, mais qui se trouve consommée. L'acte de production est donc lui-même dans tous ses moments un acte de consommation également. Les économistes, du reste, l'admettent. La production considérée comme immédiatement identique à la consommation et la consommation comme coïncidant de façon immédiate avec la production, c'est ce qu'ils appellent la consommation productive. Cette identité de la production et de la consommation revient à la proposition de Spinoza : Determinatio est negatio [Toute détermination est négation].</p>
<p>Mais cette détermination de la consommation productive n'est précisément établie que pour distinguer la consommation qui s'identifie à la production, de la consommation proprement dite, qui est plutôt conçue comme antithèse destructrice de la production. Considérons donc la consommation proprement dite.</p>
<p>La consommation est de manière immédiate également production, de même que dans la nature la consommation des éléments et des substances chimiques est production de la plante. Il est évident que dans l'alimentation, par exemple, qui est une forme particulière de la consommation, l'homme produit son propre corps. Mais cela vaut également pour tout autre genre de consommation qui, d'une manière ou d'une autre, contribue par quelque côté à la production de l'homme. Production consommatrice. Mais, objecte l'économie, cette production qui s'identifie à la consommation est une deuxième production, issue de la destruction du premier produit. Dans la première le producteur s'objectivait ; dans la seconde, au contraire, c'est l'objet qu'il a créé qui se personnifie. Ainsi, cette production consommatrice - bien qu'elle constitue une unité immédiate de la production et de la consommation - est essentiellement différente de la production proprement dite. L'unité immédiate, dans laquelle la production coïncide avec la consommation et la consommation avec la production, laisse subsister leur dualité foncière.</p>
<p>La production est donc immédiatement consommation, la consommation immédiatement production. Chacune est immédiatement son contraire. Mais il s'opère en même temps un mouvement médiateur entre les deux termes. La production est médiatrice de la consommation, dont elle crée les éléments matériels et qui, sans elle, n'aurait point d'objet. Mais la consommation est aussi médiatrice de la production en procurant aux produits le sujet pour lequel ils sont des produits. Le produit ne connaît son ultime accomplissement que dans la consommation. Un chemin de fer sur lequel on ne roule pas, qui donc ne s'use pas, n'est pas consommé, n'est un chemin de fer que dans le domaine de la possibilité [...] et non dans celui de la réalité. Sans production, pas de consommation ; mais, sans consommation, pas de production non plus, car la production serait alors sans but. La consommation produit la production doublement. 1º C'est dans la consommation seulement que le produit devient réellement produit. Par exemple, un vêtement ne devient véritablement vêtement que par le fait qu'il est porté ; une maison qui n'est pas habitée n'est pas, en fait, une véritable maison ; le produit donc, à la différence du simple objet naturel, ne s'affirme comme produit, ne devient produit que dans la consommation. C'est la consommation seulement qui, en absorbant le produit, lui donne la dernière touche (finishing stroke) ; carla production n'est pas produit en tant qu'activité objectivée, mais seulement en tant qu'objet pour le sujet agissant [la consommation produit la production] [5]. 2º La consommation crée le besoin d'une nouvelle production, par conséquent la raison idéale, le mobile interne de la production, qui en est la condition préalable. La consommation crée le mobile de la production ; elle crée aussi l'objet qui agit dans la production en déterminant sa fin. S'il est clair que la production offre, sous sa forme matérielle, l'objet de la consommation, il est donc tout aussi clair que la consommation pose idéalement l'objet de la production, sous forme d'image intérieure, de besoin, de mobile et de fin. Elle crée les objets de la production sous une forme encore subjective. Sans besoin, pas de production. Mais la consommation reproduit le besoin.</p>
<p>À ce double caractère correspond du côté de la production : 1º Elle fournit à la consommation sa matière, son objet. Une consommation sans objet n'est pas une consommation ; à cet égard donc la production crée, produit la consommation. 2º Mais ce n'est pas seulement l'objet que la production procure à la consommation. Elle lui donne aussi son aspect déterminé, son caractère, son fini (finish). Tout comme la consommation donnait la dernière touche au produit en tant que produit, la production le donne à la consommation. D'abord l'objet n'est pas un objet en général, mais un objet déterminé, qui doit être consommé d'une façon déterminée, à laquelle la production elle-même doit servir [6] d'intermédiaire. La faim est la faim, mais la faim qui se satisfait avec de la viande cuite, mangée avec fourchette et couteau, est une autre faim que celle qui avale de la chair crue en se servant des mains, des ongles et des dents. Ce n'est pas seulement l'objet de la consommation, mais aussi le mode de consommation qui est donc produit par la production, et ceci non seulement d'une manière objective, mais aussi subjective. La production crée donc le consommateur. 3º La production ne fournit donc pas seulement un objet matériel au besoin, elle fournit aussi un besoin à l'objet matériel. Quand la consommation se dégage de sa grossièreté primitive et perd son caractère immédiat - et le fait même de s'y attarder serait encore le résultat d'une production restée à un stade de grossièreté primitive -, elle a elle-même, en tant qu'instinct, l'objet pour médiateur. Le besoin qu'elle éprouve de cet objet est créé par la perception de celui-ci. L'objet d'art - comme tout autre produit - crée un public apte à comprendre l'art et à jouir de la beauté. La production ne produit donc pas seulement un objet pour le sujet, mais aussi un sujet pour l'objet. La production produit donc la consommation 1º en lui fournissant la matière ; 2º en déterminant le mode de consommation ; 3º en faisant naître chez le consommateur le besoin de produits posés d'abord simplement par elle sous forme d'objets. Elle produit donc l'objet de la consommation, le mode de consommation, l'instinct de la consommation. De même la consommation engendre l'aptitude du producteur en le sollicitant sous la forme d'un besoin déterminant le but de la production.</p>
<p>L'identité entre la consommation et la production apparaît donc sous un triple aspect :</p>
<p>1. Identité immédiate. La production est consommation ; la consommation est production. Production consommatrice. Consommation productive. Toutes deux sont appelées consommation productive par les économistes. Mais ils font encore une différence. La première prend la forme de reproduction ; la seconde, de consommation productive. Toutes les recherches sur la première sont l'étude du travail productif ou improductif ; les recherches sur la seconde sont celle de la consommation productive ou improductive.</p>
<p>2. Chacune apparaît comme le moyen de l'autre ; elle est médiée par l'autre ; ce qui s'exprime par leur interdépendance, mouvement qui les rapporte l'une à l'autre et les fait apparaître comme indispensables réciproquement, bien qu'elles restent cependant extérieures l'une à l'autre. La production crée la matière de la consommation en tant qu'objet extérieur ; la consommation crée pour la production le besoin en tant qu'objet interne, en tant que but. Sans production, pas de consommation ; sans consommation, pas de production. Ceci figure dans l'économie politique sous de nombreuses formes.</p>
<p>3. La production n'est pas seulement immédiatement consommation, ni la consommation immédiatement production ; la production n'est pas non plus seulement moyen pour la consommation, ni la consommation but pour la production, en ce sens que chacune d'elles fournit à l'autre son objet, la production l'objet extérieur de la consommation, la consommation l'objet figuré de la production. En fait, chacune d'elles n'est pas seulement immédiatement l'autre, ni seulement médiatrice de l'autre, mais chacune d'elles, en se réalisant, crée l'autre ; se crée sous la forme de l'autre. C'est la consommation qui accomplit pleinement l'acte de la production en donnant au produit son caractère achevé de produit, en le dissolvant en consommant la forme objective indépendante qu'il revêt, en élevant à la dextérité, par le besoin de la répétition, l'aptitude développée dans le premier acte de la production ; elle n'est donc pas seulement l'acte final par lequel le produit devient véritablement produit, mais celui par lequel le producteur devient également véritablement producteur. D'autre part, la production produit la consommation en créant le mode déterminé de la consommation, et ensuite en faisant naître l'appétit de la consommation, la faculté de consommation, sous forme de besoin. Cette dernière identité, que nous avons précisée au paragraphe 3, est commentée en économie politique sous des formes multiples, à propos des rapports entre l'offre et la demande, les objets et les besoins, les besoins créés par la société et les besoins naturels.</p>
<p>Rien de plus simple alors, pour un hégélien, que de poser la production et la consommation comme identiques. Et cela n'a pas été seulement le fait d'hommes de lettres socialistes, mais de prosaïques économistes même ; par exemple de Say, sous la forme suivante : quand on considère un peuple, ou bien l'humanité in abstracto, on voit que sa production est sa consommation. Storch a montré l'erreur de Say : un peuple, par exemple, ne consomme pas purement et simplement sa production, mais crée aussi des moyens de production, etc., du capital fixe, etc. Considérer la société comme un sujet unique, c'est au surplus la considérer d'un point de vue faux - spéculatif. Chez un sujet, production et consommation apparaissent comme des moments d'un même acte. L'important ici est seulement de souligner ceci : que l'on considère la production et la consommation comme des activités d'un sujet ou de nombreux individus [7], elles apparaissent en tout cas comme les moments d'un procès dans lequel la production est le véritable point de départ et par suite aussi le facteur qui l'emporte. La consommation en tant que nécessité, que besoin, est elle-même un facteur interne de l'activité productive ; maiscette dernière est le point de départ de la réalisation et par suite aussi son facteur prédominant, l'acte dans lequel tout le procès se déroule à nouveau. L'individu produit un objet et fait retour en soi-même par la consommation de ce dernier, mais il le fait en tant qu'individu productif et qui se reproduit lui-même. La consommation apparaît ainsi comme moment de la production.</p>
<p>Mais, dans la société, le rapport entre le producteur et le produit, dès que ce dernier est achevé, est un rapport extérieur,- et le retour du produit au sujet dépend des relations de celui-ci avec d'autres individus. Il n'en devient pas immédiatement possesseur. Aussi bien, l'appropriation immédiate du produit n'est-elle pas la fin que se propose le producteur quand il produit dans la société. Entre le producteur et les produits intervient la distribution, qui par des lois sociales détermine la part qui lui revient dans la masse des produits et se place ainsi entre la production et la consommation.</p>
<p>Mais, alors, la distribution constitue-t-elle une sphère autonome à côté et en dehors de la production ?<br class='autobr' />
b) Distribution et production</p>
<p>Ce qui frappe nécessairement tout d'abord, quand on considère les traités ordinaires d'économie politique, c'est que toutes les catégories y sont posées sous une double forme. Par exemple, dans la distribution figurent : rente foncière, salaire, intérêt et profit, tandis que dans la production terre, travail, capital figurent comme agents de la production. Or, en ce qui concerne le capital, il apparaît clairement dès l'abord qu'il est posé sous deux formes : 1° comme agent de production ; 2° comme source de revenus : comme formes de distribution déterminées et déterminantes. Par suite, intérêt et profit figurent aussi en tant que tels dans la production, dans la mesure où ils sont des formes sous lesquelles le capital augmente, s'accroît, donc des facteurs de sa production même. Intérêt et profit, en tant que formes de distribution, supposent le capital considéré comme agent de la production. Ce sont des modes de distribution qui ont pour postulat le capital comme agent de la production. Ce sont également des modes de reproduction du capital.</p>
<p>De même, le salaire est le travail salarié, que les économistes considèrent sous une autre rubrique : le caractère déterminé d'agent de production que possède ici le travail apparaît là comme détermination de la distribution. Si le travail n'était pas défini comme travail salarié, le mode suivant lequel il participe à la répartition des produits n'apparaîtrait pas sous la forme de salaire : c'est le cas par exemple dans l'esclavage. Enfin la rente foncière, pour prendre tout de suite la forme la plus développée de la distribution, par laquelle la propriété foncière participe à la répartition des produits, suppose la grande propriété foncière (à vrai dire la grande agriculture) comme agent de production, et non tout simplement la terre, pas plus que le salaire ne suppose le travail tout court. Les rapports et les modes de distribution apparaissent donc simplement comme l'envers des agents de production. Un individu qui participe à la production sous la forme du travail salarié participe sous la forme du salaire à la répartition des produits, résultats de la production. La structure de la distribution est entièrement déterminée par la structure de la production. La distribution est elle-même un produit de la production non seulement en ce qui concerne l'objet, le résultat de la production seul pouvant être distribué, mais aussi en ce qui concerne la forme, le mode précis de participation à la production déterminant les formes particulières de la distribution, c'est-à-dire déterminant sous quelle forme le producteur participera à la distribution. Il est absolument illusoire de placer la terre dans la production, la rente foncière dans la distribution, etc...</p>
<p>Des économistes comme Ricardo, auxquels on a le plus reproché de n'avoir en vue que la production, ont par suite défini la distribution comme l'objet exclusif de l'économie politique, parce qu'instinctivement ils voyaient dans les formes de distribution l'expression la plus nette des rapports fixes des agents de production dans une société donnée.</p>
<p>Par rapport à l'individu isolé, la distribution apparaît naturellement comme une loi sociale qui conditionne sa position à l'intérieur de la production dans le cadre de laquelle il produit, et qui précède donc la production. De par son origine, l'individu n'a pas de capital, pas de propriété foncière. Dès sa naissance, il est réduit au travail salarié par la distribution sociale. Mais le fait même qu'il y soit réduit résulte de l'existence du capital, de la propriété foncière comme agents de production indépendants.</p>
<p>Si l'on considère des sociétés entières, la distribution, à un autre point de vue encore, semble précéder la production et la déterminer ; pour ainsi dire comme un fait prééconomique. Un peuple conquérant partage le pays entre les conquérants et impose ainsi une certaine répartition et une certaine forme de la propriété foncière : Il détermine donc la production. Ou bien il fait des peuples conquis des esclaves et fait ainsi du travail servile la base de la production. Ou bien un peuple, par la révolution, brise la grande propriété et la morcelle ; il donne donc ainsi par cette nouvelle distribution un nouveau caractère à la production. Ou bien enfin la législation perpétue la propriété foncière dans certaines familles, ou fait du travail un privilège héréditaire et lui imprime ainsi un caractère de caste. Dans tous ces cas, et tous sont historiques, la distribution ne semble pas être organisée et déterminée par la production, mais inversement la production semble l'être par la distribution.</p>
<p>Dans sa conception la plus banale, la distribution apparaît comme distribution des produits, et ainsi comme plus éloignée de la production et pour ainsi dire indépendante de celle-ci. Mais, avant d'être distribution des produits, elle est : 1° distribution des instruments de production, et 2°, ce qui est une autre détermination du même rapport, distribution des membres de la société entre les différents genres de production. (Subordination des individus à des rapports de production déterminés.) La distribution des produits n'est manifestement que le résultat de cette distribution, qui est incluse dans le procès de production lui-même et détermine la structure de la production. Considérer la production sans tenir compte de cette distribution, qui est incluse en elle, c'est manifestement abstraction vide, alors qu'au contraire la distribution des produits est impliquée par cette distribution, qui constitue à l'origine un facteur même de la production. Ricardo, à qui il importait de concevoir la production moderne dans sa structure sociale déterminée et qui est l'économiste de la production par excellence [8], affirme pour cette raison que ce n'estpas la production, mais la distribution qui constitue le sujet véritable de l'économie politique moderne. D'où l'absurdité des économistes qui traitent de la production comme d'une vérité éternelle, tandis qu'ils relèguent l'histoire dans le domaine de la distribution.</p>
<p>La question de savoir quel rapport s'établit entre la distribution et la production qu'elle détermine relève manifestement de la production même. Si l'on prétendait qu'alors, du fait que la production a nécessairement son point de départ dans une certaine distribution des instruments de production, la distribution, au moins dans ce sens, précède la production, en constitue la condition préalable, on pourrait répondre à cela que la production a effectivement ses propres conditions et prémisses, qui en constituent des facteurs. Ces derniers peuvent apparaître tout au début comme des données naturelles. Le procès même de la production transforme ces données naturelles en données historiques et, s'ils apparaissent pour une période comme des prémisses naturelles de la production, ils en ont été pour une autre période le résultat historique. Dans le cadre même de la production, ils sont constamment modifiés. Par exemple, le machinisme a modifié aussi bien la distribution des instruments de production que celle des produits. La grande propriété foncière moderne elle-même est le résultat aussi bien du commerce moderne et de l'industrie moderne que de l'application de cette dernière à l'agriculture.</p>
<p>Les, questions soulevées plus haut se ramènent toutes en dernière instance à celle de savoir comment des conditions historiques générales interviennent dans la production et quel est le rapport de celle-ci avec le mouvement historique en général. La question relève manifestement de la discussion et de l'analyse de la production elle-même.</p>
<p>Cependant, sous la forme triviale où elles ont été soulevées plus haut, on peut les régler également d'un mot. Dans toutes les conquêtes, il y a trois possibilités. Le peuple conquérant impose au peuple conquis son propre mode de production (par exemple les Anglais en Irlande dans ce siècle, en partie dans l'Inde) ; ou bien il laisse subsister l'ancien mode de production et se contente de prélever un tribut (par exemple les Turcs et les Romains) ; ou bien il se produit une action réciproque qui donne naissance à quelque chose de nouveau, à une synthèse (en partie dans les conquêtes germaniques). Dans tous les cas, le mode de production, soit celui du peuple conquérant ou celui du peuple conquis, ou encore celui qui provient de la fusion des deux précédents, est déterminant pour la distribution nouvelle qui apparaît. Bien que celle-ci se présente comme condition préalable de la nouvelle période de production, elle est ainsi elle-même à son tour un produit de la production, non seulement de la production historique en général, mais de telle ou telle production historique déterminée.</p>
<p>Les Mongols, par leurs dévastations en Russie par exemple, agissaient conformément à leur mode de production fondé sur le pâturage, qui exigeait comme condition essentielle de grands espaces inhabités. Les barbares germaniques, dont le mode de production traditionnel comportait la culture par les serfs et la vie isolée à la campagne, purent d'autant plus facilement soumettre les provinces romaines à ces conditions, que la concentration de la propriété terrienne qui s'y était opérée avait déjà complètement bouleversé l'ancien régime de l'agriculture.</p>
<p>C'est une image traditionnelle que dans certaines périodes on n'aurait vécu que de pillage. Mais, pour pouvoir piller, il faut qu'il existe quelque chose à piller, donc une production. Et le mode de pillage est lui-même à son tour déterminé par le mode de production. Une stock-jobbing nation [nation de spéculateurs en Bourse] par exemple ne peut pas être pillée comme une nation de vachers.</p>
<p>En la personne de l'esclave, l'instrument de production est directement ravi. Mais alors la production du pays, au profit duquel il est ravi, doit être organisée de telle sorte qu'elle permette le travail d'esclave, ou (comme dans l'Amérique du Sud, etc.) il faut que l'on crée un mode de production conforme à l'esclavage.</p>
<p>Des lois peuvent perpétuer dans certaines familles un instrument de production, par exemple la terre. Ces lois ne prennent une importance économique que lorsque la grande propriété foncière est en harmonie avec la production sociale, comme en Angleterre par exemple. En France, on a pratiqué la petite culture malgré l'existence de la grande propriété foncière, aussi cette dernière fut-elle détruite par la Révolution. Mais qu'advient-il si l'on prétend perpétuer par des lois le morcellement par exemple. Malgré ces lois, la propriété se concentre de nouveau. Il y a lieu de déterminer à part quelle influence les lois exercent sur le maintien des rapports de distribution et par suite quelle est leur influence sur la production.<br class='autobr' />
c) Échange et production</p>
<p>La circulation elle-même n'est qu'un moment déterminé de l'échange ou encore l'échange considéré dans sa totalité.</p>
<p>Dans la mesure où l'échange n'est qu'un facteur servant d'intermédiaire entre la production et la distribution qu'elle détermine ainsi que la consommation ; dans la mesure d'autre part où cette dernière apparaît elle-même comme un facteur de la production, l'échange est manifestement aussi inclus dans cette dernière en tant que moment.</p>
<p>Premièrement, il est évident que l'échange d'activités et de capacités qui s'effectue dans la production elle-même en fait directement partie et en est un élément essentiel. Deuxièmement, cela est vrai de l'échange des produits pour autant que cet échange est l'instrument qui sert à fournir le produit achevé destiné à la consommation immédiate. Dans cette mesure, l'échange lui-même est un acte inclus dans la production. Troisièmement, l'échange (exchange) entre marchands (dealers) est, de par son organisation, à la fois déterminé entièrement par la production et lui-même activité productive. L'échange n'apparaît comme indépendant à côté de la production, comme indifférent vis-à-vis d'elle, que dans le dernier stade, où le produit est échangé immédiatement pour être consommé. Mais, 1° il n'y a pas d'échange sans division du travail, que celle-ci soit naturelle ou même déjà un résultat historique ; 2° l'échange privé suppose la production privée ; 3° l'intensité de l'échange comme son extension et son mode sont déterminés par le développement et la structure de la production. Par exemple, l'échange entre la ville et la campagne ; l'échange à la campagne, à la ville, etc. Dans tous ces moments, l'échange apparaît donc comme directement compris dans la production, ou déterminé par elle.</p>
<p>Le résultat auquel nous arrivons n'est pas que la production, la distribution, l'échange, la consommation sont identiques, mais qu'ils sont tous des éléments d'une totalité, des différenciations à l'intérieur d'une unité. La production déborde aussi bien son propre cadre dans sa détermination antithétique d'elle-même que les autres moments. C'est à partir d'elle que recommence sans cesse le procès. Il va de soi qu'échange et consommation ne peuvent être ce qui l'emporte. Il en est de même de la distribution en tant que distribution des produits. Mais, en tant que distribution des agents de production, elle est elle-même un moment de la production. Une production déterminée détermine donc une consommation, une distribution, un échange déterminés, elle règle également les rapports réciproques déterminés de ces différents moments. A vrai dire, la production, elle aussi, sous sa forme exclusive, est, de son côté, déterminée par les autres facteurs. Par exemple quand le marché, c'est-à-dire la sphère de l'échange, s'étend, le volume de la production s'accroît et il s'opère en elle une division plus profonde. Une transformation de la distribution entraîne une transformation de la production ; c'est le cas, par exemple, quand il y a concentration du capital, ou répartition différente de la population à la ville et à la campagne, etc. Enfin les besoins inhérents à la consommation déterminent la production. Il y a action réciproque entre les différents moments. C'est le cas pour n'importe quelle totalité organique.<br class='autobr' />
III. La méthode de l'économie politique</p>
<p>Quand nous considérons un pays donné au point de vue de l'économie politique, nous commençons par étudier sa population, la division de celle-ci en classes, sa répartition dans les villes, à la campagne, au bord de la mer, les différentes branches de production, l'exportation et l'importation, la production et la consommation annuelles, les prix des marchandises, etc.</p>
<p>Il semble que ce soit la bonne méthode de commencer par le réel et le concret, qui constituent la condition préalable effective, donc en économie politique, par exemple, la population qui est la base et le sujet de l'acte social de production tout entier. Cependant, à y regarder de plus près, on s'aperçoit que c'est là une erreur. La population est une abstraction si l'on néglige par exemple les classes dont elle se compose. Ces classes sont à leur tour un mot creux si l'on ignore les éléments sur lesquels elles reposent, par exemple le travail salarié, le capital etc. Ceux-ci supposent l'échange, la division du travail, les prix, etc. Le capital, par exemple, n'est rien sans le travail salarié, sans la valeur, l'argent, le prix, etc. Si donc on commençait ainsi par la population, on aurait une représentation chaotique du tout et, par une détermination plus précise, par l'analyse, on aboutirait à des concepts de plus en plus simples ; du concret figuré ou passerait à des abstractions de plus en plus minces, jusqu'à ce que l'on soit arrivé aux déterminations les plus simples. Partant de là, il faudrait refaire le chemin à rebours jusqu'à ce qu'enfin on arrive de nouveau à la population, mais celle-ci ne serait pas, cette fois, la représentation chaotique d'un tout, mais une riche totalité de déterminations et de rapports nombreux. La première voie est celle qu'a prise très historiquement l'économie politique à sa naissance. Les économistes du XVII° siècle, par exemple, commencent toujours par une totalité vivante : population, nation, État, plusieurs États ; mais ils finissent toujours par dégager par l'analyse quelques rapports généraux abstraits déterminants tels que la division du travail, l'argent, la valeur, etc. Dès que ces facteurs isolés ont été plus ou moins fixés et abstraits, les systèmes économiques ont commencé, qui partent des notions simples telles que travail, division du travail, besoin, valeur d'échange, pour s'élever jusqu'à l'État, les échanges entre nations et le marché mondial. Cette dernière méthode est manifestement la méthode scientifique correcte. Le concret est concret parce qu'il est la synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité. C'est pourquoi il apparaît dans la pensée comme procès de synthèse, comme résultat, non comme point de départ, bien qu'il soit le véritable point de départ et par suite également le point de départ de la vue immédiate et de la représentation. La première démarche a réduit la plénitude de la représentation à une détermination abstraite ; avec la seconde, les déterminations abstraites conduisent à la reproduction du concret par la voie de la pensée. C'est pourquoi Hegel est tombé dans l'illusion de concevoir le réel comme le résultat de la pensée, qui se concentre en elle-même, s'approfondit en elle-même, se meut par elle-même, alors que la méthode qui consiste à s'élever de l'abstrait au concret n'est pour la pensée que la manière de s'approprier le concret, de le reproduire sous la forme d'un concret pensé. Mais ce n'est nullement là le procès de la genèse du concret lui-même. Par exemple, la catégorie économique la plus simple, mettons la valeur d'échange, suppose la population, une population produisant dans des conditions déterminées ; elle suppose aussi un certain genre de famille, ou de commune, ou d'État, etc. Elle ne peut jamais exister autrement que sous forme de relation unilatérale et abstraite d'un tout concret, vivant, déjà donné. Comme catégorie, par contre, la valeur d'échange mène une existence antédiluvienne. Pour la conscience - et la conscience philosophique est ainsi faite que pour elle la pensée qui conçoit constitue l'homme réel et, par suite, le monde n'apparaît comme réel qu'une fois conçu - pour la conscience, donc, le mouvement des catégories apparaît comme l'acte de production réel - qui reçoit une simple impulsion du dehors et on le regrette - dont le résultat est le monde ; et ceci (mais c'est encore là une tautologie) est exact dans la mesure où la totalité concrète en tant que totalité pensée, en tant que représentation mentale du concret, est en fait un produit de la pensée, de la conception ; il n'est par contre nullement le produit du concept qui s'engendrerait lui-même, qui penserait en dehors et au-dessus de la vue immédiate et de la représentation, mais un produit de l'élaboration de concepts à partir de la vue immédiate et de la représentation. Le tout, tel qu'il apparaît dans l'esprit comme une totalité pensée, est un produit du cerveau pensant, qui s'approprie le monde de la seule façon qu'il lui soit possible, d'une façon qui diffère de l'appropriation de ce monde par l'art, la religion, l'esprit pratique. Après comme avant, le sujet réel subsiste dans son indépendance en dehors de l'esprit ; et cela aussi longtemps que l'esprit a une activité purement spéculative, purement théorique. Par conséquent, dans l'emploi de la méthode théorique aussi, il faut que le sujet, la société, reste constamment présent à l'esprit comme donnée première.</p>
<p>Mais ces catégories simples n'ont-elles pas aussi une existence indépendante, de caractère historique ou naturel, antérieure à celle des catégories plus concrètes ? Ça dépend [9]. Hegel, par exemple, a raison de commencer la philosophie du droit par la possession, celle-ci constituant le rapport juridique le plus simple du sujet. Mais il n'existe pas de possession avant que n'existe la famille, ou les rapports entre maîtres et esclaves, qui sont des rapports beaucoup plus concrets. Par contre, il serait juste de dire qu'il existe des familles, des communautés de tribus, qui ne sont encore qu'au stade de la possession, et non à celui de la propriété. Par rapport à la propriété, la catégorie la plus simple apparaît donc comme le rapport de communautés simples de familles ou de tribus. Dans la société parvenue à un stade supérieur, elle apparaît comme le rapport plus simple d'une organisation plus développée. Mais on présuppose toujours le substrat concret qui s'exprime par un rapport de possession. On peut se représenter un sauvage isolé qui possède. Mais la possession ne constitue pas alors un rapport juridique. Il n'est pas exact qu'historiquement la possession évolue jusqu'à la forme familiale. Elle suppose au contraire toujours l'existence de cette « catégorie juridique plus concrète ». Cependant il n'en demeurerait pas moins que les catégories simples sont l'expression de rapports dans lesquels le concret non encore développé a pu s'être réalisé sans avoir encore posé la relation ou le rapport plus complexe qui trouve son expression mentale dans la catégorie plus concrète ; tandis que le concret plus développé laisse subsister cette même catégorie comme un rapport subordonné. L'argent peut exister et a existé historiquement avant que n'existât le capital, que n'existassent les banques, que n'existât le travail salarié, etc. A cet égard, on peut donc dire que la catégorie plus simple peut exprimer des rapports dominants d'un tout moins développé ou, au contraire, des rapports subordonnés d'un tout plus développé qui existaient déjà historiquement avant que le tout ne se développât dans le sens qui trouve son expression dans une catégorie plus concrète. Dans cette mesure, la marche de la pensée abstraite, qui s'élève du plus simple au plus complexe, correspondrait au processus historique réel. D'autre part, on peut dire qu'il y a des formes de société très développées, mais qui historiquement manquent assez de maturité, dans lesquelles on trouve les formes les plus élevées de l'économie, comme par exemple la coopération, une division du travail développée, etc., sans qu'existe aucune sorte de monnaie, par exemple le Pérou. Chez les Slaves aussi, l'argent et l'échange qui le conditionne n'apparaissent pas ou peu à l'intérieur de chaque communauté, mais ils apparaissent à leurs frontières, dans leur trafic avec d'autres communautés. C'est d'ailleurs une erreur que de placer l'échange au centre des communautés, d'en faire l'élément qui les constitue à l'origine. Au début, il apparaît au contraire dans les relations des diverses communautés entre elles, bien plutôt que dans les relations des membres à l'intérieur d'une seule et même communauté. De plus, quoique l'argent apparaisse très tôt et joue un rôle multiple, il est dans l'antiquité, en tant qu'élément dominant, l'apanage de nations déterminées unilatéralement, de nations commerçantes. Et même dans l'antiquité la plus cultivée, chez les Grecs et les Romains, il n'atteint son complet développement, postulat de la société bourgeoise moderne, que dans la période de leur dissolution. Donc cette catégorie pourtant toute simple n'apparaît historiquement avec toute sa vigueur que dans les États les plus développés de la société. Elle ne se fraie nullement un chemin à travers tous les rapports économiques. Dans l'Empire romain, par exemple, à l'époque de son plus grand développement, l'impôt en nature et les prestations en nature demeurèrent le fondement. Le système monétaire à proprement parler n'y était complètement développé que dans l'armée. Il ne s'est jamais saisi non plus de la totalité du travail. Ainsi, bien qu'historiquement la catégorie la plus simple puisse avoir existé avant la plus concrète, elle peut appartenir dans son complet développement - en compréhension et en extension - précisément à une forme de société complexe [10], alors que la catégorie plus concrète se trouvait plus complètement développée dans une forme de société qui, elle, l'était moins.</p>
<p>Le travail semble être une catégorie toute simple. L'idée du travail dans cette universalité - comme travail en général - est, elle aussi, des plus anciennes. Cependant, conçu du point de vue économique sous cette forme simple, le « travail » est une catégorie tout aussi moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction simple. Le système monétaire, par exemple, place encore d'une façon tout à fait objective, comme une chose en dehors de soi, la richesse dans l'argent. Par rapport à ce point de vue, ce fut un grand progrès quand le système manufacturier ou commercial transposa la source de la richesse de l'objet à l'activité subjective le travail commercial et manufacturier -, tout en ne concevant encore cette activité elle-même que sous la forme limitée de productrice d'argent. En face de ce système, le système des physiocrates pose une forme déterminée du travail - l'agriculture - comme la forme de travail créatrice de richesse et pose l'objet lui-même non plus sous la forme déguisée de l'argent, mais comme produit en tant que tel, comme résultat général du travail. Ce produit, en raison du caractère limité de l'activité, reste encore un produit déterminé par la nature - produit de l'agriculture, produit de la terre par excellence [11].</p>
<p>Un énorme progrès fut fait par Adam Smith quand il rejeta toute détermination particulière de l'activité créatrice de richesse pour ne considérer que le travail tout court, c'est-à-dire ni le travail manufacturier, ni le travail commercial, ni le travail agricole, mais toutes ces formes de travail dans leur caractère commun. Avec la généralité abstraite de l'activité créatrice de richesse apparaît alors également la généralité de l'objet dans la détermination de richesse, le produit considéré absolument, ou encore le travail en général, mais en tant que travail passé, objectivé dans un objet. L'exemple d'Adam Smith, qui retombe lui-même de temps à autre dans le système des physiocrates, montre combien était difficile et important le passage à cette conception nouvelle. Il pourrait alors sembler que l'on eût par là simplement trouvé l'expression abstraite de la relation la plus simple et la plus ancienne qui s'établit - dans quelque forme de société que ce soit - entre les hommes considérés en tant que producteurs. C'est juste en un sens. Dans l'autre, non. L'indifférence à l'égard d'un genre déterminé de travail présuppose l'existence d'une totalité très développée de genres de travaux réels dont aucun n'est plus absolument prédominant. Ainsi, les abstractions les plus générales ne prennent somme toute naissance qu'avec le développement concret le plus riche, où un caractère apparaît comme commun à beaucoup, comme commun à tous. On cesse alors de pouvoir le penser sous une forme particulière seulement. D'autre part, cette abstraction du travail en général n'est pas seulement le résultat dans la pensée d'une totalité concrète de travaux. L'indifférence à l'égard de tel travail déterminé correspond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d'un travail à l'autre et dans laquelle le genre précis de travail est pour eux fortuit, donc indifférent. Là le travail est devenu non seulement sur le plan des catégories, mais dans la réalité même, un moyen de créer la richesse en général et a cessé, en tant que détermination, de ne faire qu'un avec les individus, sous quelque aspect particulier. Cet état de choses a atteint son plus haut degré de développement dans la forme d'existence la plus moderne des sociétés bourgeoises, aux États-Unis. C'est donc là seulement que l'abstraction de la catégorie « travail », « travail en général », travail « sans phrase » [12], point de départ de l'économie moderne, devient vérité pratique. Ainsi l'abstraction la plus simple, que l'économie politique moderne place au premier rang et qui exprime un rapport très ancien et valable pour toutes les formes de société, n'apparaît pourtant sous cette forme abstraite comme vérité pratique qu'en tant que catégorie de la société la plus moderne. On pourrait dire que cette indifférence à l'égard d'une forme déterminée de travail, qui se présente aux États-Unis comme produit historique, apparaît chez les Russes par exemple comme une disposition naturelle. Mais, d'une part, quelle sacrée différence entre des barbares qui ont des dispositions naturelles à se laisser employer à tous les travaux et des civilisés qui s'y emploient eux-mêmes. Et, d'autre part, chez les Russes, à cette indifférence à l'égard d'un travail déterminé correspond dans la pratique leur assujettissement traditionnel à un travail bien déterminé, auquel ne peuvent les arracher que des influences extérieures.</p>
<p>Cet exemple du travail montre d'une façon frappante que même les catégories les plus abstraites, bien que valables - précisément à cause de leur nature abstraite - pour toutes les époques, n'en sont pas moins sous la forme déterminée de cette abstraction même le produit de conditions historiques et ne restent pleinement valables que pour ces conditions et dans le cadre de celles-ci.</p>
<p>La société bourgeoise est l'organisation historique de la production la plus développée et la plus variée qui soit. De ce fait, les catégories qui expriment les rapports de cette société et qui permettent d'en comprendre la structure permettent en même temps de se rendre compte de la structure et des rapports de production de toutes les formes de société disparues avec les débris et les éléments desquelles elle s'est édifiée, dont certains vestiges, partiellement non encore dépassés, continuent à subsister en elle, et dont certains simples signes, en se développant, ont pris toute leur signification, etc. L'anatomie de l'homme est la clef de l'anatomie du singe. Dans les espèces animales inférieures, on ne peut comprendre les signes annonciateurs d'une forme supérieure que lorsque la forme supérieure est elle-même déjà connue. Ainsi l'économie bourgeoise nous donne la clef de l'économie antique, etc. Mais nullement à la manière des économistes qui effacent toutes les différences historiques et voient dans toutes les formes de société celles de la société bourgeoise. On peut comprendre le tribut, la dîme, etc., quand on connaît la rente foncière. Mais il ne faut pas les identifier. Comme, de plus, la société bourgeoise n'est elle-même qu'une forme antithétique du développement historique, il est des rapports appartenant à des formes de société antérieures que l'on pourra ne rencontrer en elle que tout à fait étiolés, ou même travestis. Par exemple, la propriété communale. Si donc il est vrai que les catégories de l'économie bourgeoise possèdent une certaine vérité valable pour toutes les autres formes de société, cela ne peut être admis que cum grano, salis [avec un grain de sel]. Elles peuvent receler ces formes développées, étiolées, caricaturées, etc., mais toujours avec une différence essentielle. Ce que l'on appelle développement historique repose somme toute sur le fait que la dernière forme considère les formes passées comme des étapes menant à son propre degré de développement, et, comme elle est rarement capable, et ceci seulement dans des conditions bien déterminées, de faire sa propre critique - il n'est naturellement pas question ici des périodes historiques qui se considèrent elles-mêmes comme des époques de décadence - elle les conçoit toujours sous un aspect unilatéral. La religion chrétienne n'a été capable d'aider à comprendre objectivement les mythologies antérieures qu'après avoir achevé jusqu'à un certain degré, pour ainsi dire [...] [virtuellement], sa propre critique. De même l'économie politique bourgeoise ne parvint à comprendre les sociétés féodales, antiques, orientales que du jour où eut commencé l'autocritique de la société bourgeoise. Pour autant que l'économie politique bourgeoise, créant une nouvelle mythologie, ne s'est pas purement et simplement identifiée au passé, sa critique des sociétés antérieures, en particulier de la société féodale, contre laquelle elle avait encore à lutter directement, a ressemblé à la critique du paganisme par le christianisme, ou encore à celle du catholicisme par le protestantisme.</p>
<p>De même que dans toute science historique ou sociale en général, il ne faut jamais oublier, à propos de la marche des catégories économiques, que le sujet, ici la société bourgeoise moderne, est donné, aussi bien dans la réalité que dans le cerveau, que les catégories expriment donc des formes d'existence, des conditions d'existence déterminées, souvent de simples aspects particuliers de cette société déterminée, de ce sujet, et que par conséquent cette société ne commence nullement à exister, du point de vue scientifique aussi, à partir du moment seulement où il est question d'elle en tant que telle. C'est une règle à retenir, car elle fournit des indications décisives pour le choix du plan à adopter. Rien ne semble plus naturel, par exemple, que de commencer par la rente foncière, par la propriété foncière, étant donné qu'elle est liée à la terre, source de toute production et de toute existence, et par elle à la première forme de production de toute société parvenue à une certaine stabilité - à l'agriculture. Or rien ne serait plus erroné. Dans toutes les formes de société, c'est une production déterminée et les rapports engendrés par elle qui assignent à toutes les autres productions et aux rapports engendrés par celles-ci leur rang et leur importance. C'est comme un éclairage général où sont plongées toutes les couleurs et qui en modifie les tonalités particulières. C'est comme un éther particulier qui détermine le poids spécifique de toutes les formes d'existence qui y font saillie. Voici, par exemple, des peuples de bergers. (De simples peuples de chasseurs et de pêcheurs sont en deçà du point où commence le véritable développement.) Chez eux apparaît une certaine forme d'agriculture, une forme sporadique. C'est ce qui détermine chez eux la forme de la propriété foncière. C'est une propriété collective et elle conserve plus ou moins cette forme selon que ces peuples restent plus ou moins attachés à leur tradition : exemple, la propriété communale des Slaves. Chez les peuples à agriculture solidement implantée - cette implantation constitue déjà une étape importante - où prédomine cette forme de culture, comme dans les sociétés antiques et féodales, l'industrie elle-même, ainsi que son organisation et les formes de propriété qui lui correspondent, a plus ou moins le caractère de la propriété foncière. Ou bien l'industrie dépend complètement de l'agriculture, comme chez les anciens Romains, ou bien, comme au moyen âge, elle imite à la ville et dans ses rapports l'organisation rurale. Le capital lui-même au moyen âge - dans la mesure où il ne s'agit pas purement de capital monétaire - a, sous la forme d'outillage de métier traditionnel, etc., ce caractère de propriété foncière. Dans la société bourgeoise, c'est l'inverse. L'agriculture devient de plus en plus une simple branche de l'industrie et elle est entièrement dominée par le capital. Il en est de même de la rente foncière. Dans toutes les formes de société où domine la propriété foncière, le rapport avec la nature reste prépondérant. Dans celles où domine le capital, c'est l'élément social créé au cours de l'histoire qui prévaut. On ne peut comprendre la rente foncière sans le capital. Mais on peut comprendre le capital sans la rente foncière. Le capital est la force économique de la société bourgeoise qui domine tout. Il constitue nécessairement le point de départ comme le point final et doit être expliqué avant la propriété foncière. Après les avoir étudiés chacun en particulier, il faut examiner leur rapport réciproque.</p>
<p>Il serait donc impossible et erroné de ranger les catégories économiques dans l'ordre où elles ont été historiquement déterminantes. Leur ordre est au contraire déterminé par les relations qui existent entre elles dans la société bourgeoise moderne et il est précisément à l'inverse de ce qui semble être leur ordre naturel ou correspondre à leur ordre de succession au cours de l'évolution historique. Il ne s'agit pas de la relation qui s'établit historiquement entre les rapports économiques dans la succession des différentes formes de société. Encore moins de leur ordre de succession « dans l'idée » (Proudhon) (conception nébuleuse du mouvement historique). Il s'agit de leur hiérarchie dans le cadre de la société bourgeoise moderne.</p>
<p>L'état de pureté (détermination abstraite) dans lequel apparurent dans le monde antique les peuples commerçants - Phéniciens, Carthaginois - est déterminé par la prédominance même des peuples agriculteurs. Le capital en tant que capital commercial ou capital monétaire apparaît précisément sous cette forme abstraite là où le capital n'est pas encore l'élément dominant des sociétés. Les Lombards, les Juifs occupent la même position à l'égard des sociétés du moyen âge pratiquant l'agriculture.</p>
<p>Autre exemple de la place différente qu'occupent ces mêmes catégories à différents stades de la société : une des dernières formes de la société bourgeoise : les joint stock-companies [sociétés par actions]. Mais elles apparaissent aussi à ses débuts dans les grandes compagnies de commerce privilégiées et jouissant d'un monopole.</p>
<p>Le concept de richesse nationale lui-même s'insinue chez les économistes du XVIII° siècle - l'idée subsiste encore en partie chez ceux du XVIII° - sous cette forme ; la richesse est créée pour l'État seulement, mais la puissance de celui-ci se mesure à cette richesse. C'était là la forme encore inconsciemment hypocrite qui annonce l'idée faisant de la richesse elle-même et de sa production le but final des États modernes, considérés alors uniquement comme moyens de produire la richesse.</p>
<p>Le plan à adopter doit manifestement être le suivant :</p>
<p>1. les déterminations abstraites générales, convenant donc plus ou moins à toutes les formes de société, mais dans le sens exposé plus haut ;</p>
<p>2. les catégories constituant la structure interne de la société bourgeoise et sur lesquelles reposent les classes fondamentales. Capital, travail salarié, propriété foncière. Leurs rapports réciproques. Ville et campagne. Les trois grandes classes sociales. L'échange entre celles-ci. Circulation. Crédit (privé).</p>
<p>3. Concentration de la société bourgeoise sous la forme de l'État. Considéré dans sa relation avec lui-même. Les classes « improductives ». Impôts. Dette publique. Crédit public. La population. Les colonies. Émigration.</p>
<p>4. Rapports internationaux de production. Division internationale du travail. Échange international. Exportation et importation. Cours des changes.</p>
<p>5. Le marché mondial et les crises.<br class='autobr' />
IV. Production. Moyens de production et rapports de production. Rapports de production et rapports de circulation. Formes de l'État et de la conscience par rapport aux conditions de production et de circulation. Rapports juridiques. Rapports familiaux.</p>
<p>Nota bene, en ce qui concerne des points à mentionner ici et a ne pas oublier :</p>
<p>1. La guerre développée antérieurement à la paix : montrer comment par la guerre et dans les armées, etc., certains rapports économiques, comme le travail salarié, le machinisme, etc., se sont développés plus tôt qu'à l'intérieur de la société bourgeoise. De même le rapport entre la force productive et les rapports de circulation particulièrement manifeste dans l'armée.</p>
<p>2. Rapport entre l'histoire idéaliste telle qu'on l'a écrite jusqu'ici et l'histoire réelle. En particulier celles qui se disent histoires de la civilisation, et qui sont toutes histoires de la religion et des États [13]. (A cette occasion, on peut aussi parler des différents genres d'histoire écrite jusqu'à maintenant. L'histoire dite objective. La subjective (morale, etc.). La philosophique [14].)</p>
<p>3. Phénomènes secondaires et tertiaires. D'une façon générale, rapports de production dérivés, transférés, non originaux. Ici entrée en jeu de rapports internationaux.</p>
<p>4. Reproches au sujet du matérialisme de cette conception. Rapport avec le matérialisme naturaliste.</p>
<p>5. Dialectique des concepts force productive (moyens de production) et rapports de production, dialectique dont les limites sont à déterminer et qui ne supprime pas la différence réelle.</p>
<p>6. Le rapport inégal entre le développement de la production matérielle et celui de la production artistique par exemple. D'une manière générale, ne pas prendre l'idée de progrès sous la forme abstraite habituelle. Art moderne, etc. [15]. Cette disproportion est loin d'être aussi importante, ni aussi difficile à saisir que celle qui se produit à l'intérieur des rapports sociaux pratiques. Par exemple, de la culture. Rapport des États-Unis avec l'Europe [16]. Mais la vraie difficulté à discuter ici est celle-ci : comment les rapports de production, en prenant la forme de rapports juridiques, suivent un développement inégal. Ainsi, par exemple, le rapport entre le droit privé romain (pour le droit criminel et le droit public c'est moins le cas) et la production moderne.</p>
<p>7. Cette conception apparaît comme un développement nécessaire. Mais justification du hasard. Comment [17]. (La liberté notamment aussi.) (Influence des moyens de communication. L'histoire universelle n'a pas toujours existé ; l'histoire considérée comme histoire universelle est un résultat [18].)</p>
<p>8. Le point de départ naturellement dans les déterminations naturelles ; subjectivement et objectivement. Tribus, races, etc.</p>
<p>1. Pour l'art, on sait que certaines époques de floraison artistique ne sont nullement en rapport avec le développement général de la société, ni par conséquent avec celui de sa base matérielle, qui est pour ainsi dire l'ossature de son organisation. Par exemple les Grecs comparés aux modernes, ou encore Shakespeare. Pour certaines formes de l'art, l'épopée par exemple, il est même reconnu qu'elles ne peuvent jamais être produites dans la forme classique où elles font époque, dès que la production artistique apparaît en tant que telle ; que donc, dans le domaine de l'art lui-même, certaines de ses créations importantes ne sont possibles qu'à un stade inférieur du développement artistique. Si cela est vrai du rapport des différents genres artistiques à l'intérieur du domaine de l'art lui-même, Il est déjà moins surprenant que cela soit également vrai du rapport du domaine artistique tout entier au développement général de la société. La difficulté ne réside que dans la manière générale de saisir ces contradictions. Dès qu'elles sont spécifiées, elles sont par là même expliquées.</p>
<p>Prenons, par exemple, le rapport de l'art grec d'abord, puis de l'art de Shakespeare avec notre temps. On sait que la mythologie grecque n'a pas été seulement l'arsenal de l'art grec, mais la terre même qui l'a nourri. La façon de voir la nature et les rapports sociaux qui inspire l'imagination grecque et constitue de ce fait le fondement de [la mythologie [19]] grecque est-elle compatible avec les Selfactors [machines à filer automatiques], les chemins de fer, les locomotives et le télégraphe électrique ? Qu'est-ce que Vulcain auprès de Roberts and Co, Jupiter auprès du paratonnerre et Hermès auprès du Crédit mobilier ? Toute mythologie maîtrise, domine les forces de la nature dans le domaine de l'imagination et par l'imagination et leur donne forme : elle disparaît donc quand ces forces sont dominées réellement. Que devient Fama à côté de Printing-house square [20] ? L'art grec suppose la mythologie grecque, c'est-à-dire l'élaboration artistique mais inconsciente de la nature et des formes sociales elles-mêmes par l'imagination populaire. Ce sont là ses matériaux. Ce qui ne veut pas dire n'importe quelle mythologie, c'est-à-dire n'importe quelle élaboration artistique inconsciente de la nature (ce mot sous-entendant ici tout ce qui est objectif, donc y compris la société). Jamais la mythologie égyptienne n'aurait pu fournir un terrain favorable à l'éclosion de l'art grec. Mais il faut en tout cas une mythologie. Donc en aucun cas une société arrivée à un stade de développement excluant tout rapport mythologique avec la nature, tout rapport générateur de mythes, exigeant donc de l'artiste une imagination indépendante de la mythologie.</p>
<p>D'autre part, Achille est-il compatible avec la poudre et le plomb ? Ou, somme toute, l'Iliade avec la presse ou encore mieux la machine à imprimer ? Est-ce que le chant, le poème épique, la Muse ne disparaissent pas nécessairement devant la barre du typographe, est-ce que ne s'évanouissent pas les conditions nécessaires de la poésie épique ?</p>
<p>Mais la difficulté n'est pas de comprendre que l'art grec et l'épopée sont liés à certaines formes du développement social. La difficulté réside dans le fait qu'ils nous procurent encore une jouissance esthétique et qu'ils ont encore pour nous, à certains égards, la valeur de normes et de modèles inaccessibles.</p>
<p>Un homme ne peut redevenir enfant, sous peine de tomber dans la puérilité. Mais ne prend-il pas plaisir à la naïveté de l'enfant et, ayant accédé à un niveau supérieur, ne doit-il pas aspirer lui-même à reproduire sa vérité ? Dans la nature enfantine, chaque époque ne voit-elle pas revivre son propre caractère dans sa vérité naturelle ? Pourquoi l'enfance historique de l'humanité, là où elle a atteint son plus bel épanouissement, pourquoi ce stade de développement révolu à jamais n'exercerait-il pas un charme éternel ? Il est des enfants mal élevés et des enfants qui prennent des airs de grandes personnes. Nombre de peuples de l'antiquité appartiennent à cette catégorie. Les Grecs étaient des enfants normaux. Le charme qu'exerce sur nous leur art n'est pas en contradiction avec le caractère primitif de la société où il a grandi. Il en est bien plutôt le produit et il est au contraire indissolublement lié au fait que les conditions sociales insuffisamment mûres où cet art est né, et où seulement il pouvait naître, ne pourront jamais revenir.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Animal politique. (N. R.)</p>
<p>[2] Dans la version Kautsky : dans la consommation. (N. R.)</p>
<p>[3] Addition de Kautsky à l'original. (N. R.)</p>
<p>[4] Kautsky a lu tel Auflõsung (analyse) au lieu de Aufjassung (Conception). (N. R.)</p>
<p>[5] Cette phrase n'existe pas dans l'original. (N. R.)</p>
<p>[6] Dans le texte de Kautsky : sert. (N. R.)</p>
<p>[7] Dans le texte de Kautsky : d'individus isolés. (N. R.)</p>
<p>[8] En français dans le texte. (N. R.)</p>
<p>[9] En français dans le texte. (N. R.)</p>
<p>[10] Restitué d'après l'original. Dans le texte de Kautsky : grade nur kombinierten gesellschaftsformen (précisément à des formes de société complexes seulement) au lieu de : grade einer kombinierten Gesellschaftsform. (N. R.)</p>
<p>[11] En français dans le texte. (N. R.)</p>
<p>[12] En français dans le texte. (N. R.)</p>
<p>[13] Chez Kautsky ; l'ancienne histoire de la religion et des États. (N. R.)</p>
<p>[14] Les parenthèses dans l'original. (N. R.)</p>
<p>[15] Restitué d'après l'original. (N. R.)</p>
<p>[16] Toute la ponctuation de ce passage, pleine d'erreurs dans le premier déchiffrage, est rétablie tel d'après l'original. (N. R.)</p>
<p>[17] Restitué d'après l'original. (N. R.)</p>
<p>[18] Parenthèses d'après l'original. (N. R.)</p>
<p>[19] Dans l'original, le mot est santé. Nous reprenons le mot « mythologie » donné dans l'édition de Moscou (1939) et qui nous parait plus satisfaisant que le mot « art » de l'édition Kautsky. (N. R.)</p>
<p>[20] Imprimerie du Times. (N. R.)</p></div>
La réponse de Marx à Proudhon
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https://www.matierevolution.org/spip.php?article84852025-03-05T23:54:00Ztext/htmlfrRobert ParisKarl MarxCapitalisme
<p>Lire sur Proudhon <br class='autobr' />
La réponse de Marx à Proudhon <br class='autobr' />
Lettre de K. Marx à J.-B. Schweitzer <br class='autobr' />
Londres, le 24 janvier 1865. <br class='autobr' />
Monsieur, <br class='autobr' />
(...) J'ai reçu hier la lettre dans laquelle vous me demandez un jugement détaillé sur Proudhon. Le temps me manque pour répondre à votre désir. Et puis je n'ai sous la main aucun de ses écrits. Cependant pour vous montrer ma bonne volonté, je vous envoie, à la hâte, ces quelques notes. Vous pourrez les compléter, ajouter ou retrancher, bref en faire ce que (…)</p>
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<h2 class="spip">La réponse de Marx à Proudhon</h2><h2 class="spip">Lettre de K. Marx à J.-B. Schweitzer</h2>
<p>Londres, le 24 janvier 1865.</p>
<p>Monsieur,</p>
<p>(...) J'ai reçu hier la lettre dans laquelle vous me demandez un jugement détaillé sur Proudhon. Le temps me manque pour répondre à votre désir. Et puis je n'ai sous la main aucun de ses écrits. Cependant pour vous montrer ma bonne volonté, je vous envoie, à la hâte, ces quelques notes. Vous pourrez les compléter, ajouter ou retrancher, bref en faire ce que bon vous semblera.</p>
<p>Je ne me souviens plus des premiers essais de Proudhon. Son travail d'écolier sur la Langue universelle témoigne du sans-gêne avec lequel il s'attaquait à des problèmes pour la solution desquels les connaissances les plus élémentaires lui faisaient défaut.</p>
<p>Sa première œuvre : « Qu'est-ce que la propriété ? » est sans conteste la meilleure. Elle fait époque, si ce n'est par la nouveauté du contenu, du moins par la manière neuve et hardie de dire des choses connues. Les socialistes français, dont il connaissait les écrits, avaient naturellement non seulement critiqué de divers points de vue la propriété [96], mais encore l'avaient utopiquement supprimée. Dans son livre, Proudhon est à Saint-Simon et à Fourier à peu près ce que Feuerbach est à Hegel. Comparé à Hegel, Feuerbach est bien pauvre. Pourtant, après Hegel il fit époque, parce qu'il mettait l'accent sur des points désagréables pour la conscience chrétienne et importants pour le progrès de la critique philosophique, mais laissés par Hegel dans un clair-obscur [97] mystique.</p>
<p>Le style de cet écrit de Proudhon est encore, si je puis dire, fortement musclé, et c'est le style qui, à mon avis, en fait le grand mérite. On voit que, lors même qu'il se borne à reproduire de l'ancien, Proudhon découvre que ce qu'il dit est neuf pour lui et qu'il le sert pour tel.</p>
<p>L'audace provoquante avec laquelle il porte la main sur le “ sanctuaire ” économique, les paradoxes spirituels avec lesquels il se moque du plat sens commun bourgeois, sa critique corrosive, son amère ironie, avec çà et là un sentiment de révolte profond et vrai contre les infamies de l'ordre des choses établies, son sérieux révolutionnaire, voilà ce qui explique l'effet “ électrique ”, l'effet de choc que produisit Qu'est-ce que la propriété ? dès sa parution. Dans une histoire rigoureusement scientifique de l'économie politique, cet écrit mériterait à peine une mention. Mais ces écrits à sensation jouent leur rôle dans les sciences tout aussi bien que dans la littérature. Prenez, par exemple, l' « Essai sur la population » de Malthus. La première édition est tout bonnement un pamphlet sensationnel [98] et, par-dessus le marché un plagiat d'un bout à l'autre. Et pourtant quel choc cette pasquinade du genre humain n'a-t-elle pas provoqué !</p>
<p>Si j'avais sous les yeux le livre de Proudhon, il me serait facile par quelques exemples de montrer sa première manière. Dans les chapitres que lui-même considérait les plus importants, il imite la méthode de Kant traitant des antinomies - Kant était à ce moment le seul philosophe allemand qu'il connût en traduction ; il donne l'impression que pour lui comme pour Kant, les antinomies ne se résolvent qu' “ au-delà ” de l'entendement humain, c'est-à-dire que son entendement à lui est incapable de les résoudre.</p>
<p>Mais en dépit de ses allures d'iconoclaste, déjà dans « Qu'est ce que la propriété ? », on trouve cette contradiction que Proudhon, d'un côté, fait le procès à la société du point de vue et avec les yeux d'un petit paysan (plus tard d'un petit-bourgeois [99] ) français, et de l'autre côté, lui applique l'étalon que lui ont transmis les socialistes.</p>
<p>D'ailleurs, le titre même du livre en indiquait l'insuffisance. La question était trop mal posée pour qu'on pût y répondre correctement. Les “ rapports de propriété ” antiques avaient été remplacés par la propriété féodale, celle-ci par la propriété bourgeoise. Ainsi l'histoire elle-même avait soumis à sa critique les rapports de propriété passés. Ce qu'il s'agissait pour Proudhon de traiter c'était la propriété bourgeoise actuelle. A la question de savoir ce qu'était cette propriété, on ne pouvait répondre que par une analyse critique de l'économie politique, embrassant l'ensemble de ces rapports de propriété, non pas dans leur expression juridique de rapports de volonté, mais dans la forme réelle, c'est-à-dire de rapports de production. Comme Proudhon intègre l'ensemble de ces rapports économiques à la notion juridique de la propriété, il ne pouvait aller au-delà de la réponse donnée par Brissot, dès avant 1789, dans un écrit du même genre, dans les mêmes termes : “ La propriété c'est le vol [100]. ”</p>
<p>La conclusion que l'on en tire, dans le meilleur des cas, c'est que les notions juridiques du bourgeois sur le vol s'appliquent tout aussi bien à ses profits honnêtes. D'un autre côté, comme le vol, en tant que violation de la propriété, présuppose la propriété, Proudhon s'est embrouillé dans toutes sortes de divagations confuses sur la vraie propriété bourgeoise.</p>
<p>Pendant mon séjour à Paris, en 1844, j'entrai en relations personnelles avec Proudhon. Je rappelle cette circonstance parce que jusqu'à un certain point je suis responsable de sa “ sophistication ”, mot qu'emploient les anglais pour désigner la falsification d'une marchandise. Dans de longues discussions, souvent prolongées toute la nuit, je l'infectais, à son grand préjudice, d'hégélianisme qu'il ne pouvait pas étudier à fond, ne sachant pas l'allemand. Ce que j'avais commencé, M. Karl Grün, après mon expulsion de France, le continua. Et encore ce professeur de philosophie allemande avait sur moi cet avantage de ne rien entendre à ce qu'il enseignait.</p>
<p>Peu de temps avant la publication de son second ouvrage important : Philosophie de la misère, etc., Proudhon me l'annonça dans une lettre très détaillée, où entre autres choses se trouvent ces paroles - “ J'attends votre férule critique [101]. ” Mais bientôt celle-ci tomba sur lui (dans ma Misère de la philosophie, etc., Paris, 1847), d'une façon qui brisa à tout jamais notre amitié.</p>
<p>De ce qui précède, vous pouvez voir que sa Philosophie de la misère ou système des contradictions économiques devait, enfin, donner la réponse à la question : Qu'est-ce que la propriété ? En effet, Proudhon n'avait commencé ses études économiques qu'après la publication de ce premier livre ; il avait découvert que, pour résoudre la question posée par lui, il fallait répondre non par des invectives, mais par une analyse de l'économie politique moderne. En même temps, il essaya d'exposer le système des catégories économiques au moyen de la dialectique. La contradiction hégélienne devait remplacer l'insoluble antinomie de Kant, comme moyen de développement.</p>
<p>Pour la critique de ses deux gros volumes, je dois vous renvoyer à ma réplique. J'ai montré, entre autres, comme il a peu pénétré les secrets de la dialectique scientifique, combien, d'autre part, il partage les illusions de la philosophie “ spéculative ” : au lieu de considérer les catégories économiques comme des expressions théoriques de rapports de production historiques correspondant à un degré déterminé du développement de la production matérielle, son imagination les transforme en idées éternelles, préexistantes à toute réalité, et de cette manière, par un détour, il se retrouve à son point de départ, le point de vue de l'économie bourgeoise [102].</p>
<p>Puis je montre combien défectueuse et rudimentaire est sa connaissance de l'économie politique, dont il entreprenait cependant la critique, et comment avec les utopistes il se met à la recherche d'une prétendue “ science ”, d'où on ferait surgir une formule toute prête et a priori pour la “ solution de la question sociale ”, au lieu de puiser la science dans la connaissance critique du mouvement historique, mouvement qui lui-même produit les conditions matérielles de l'émancipation. Ce que je démontre surtout, c'est que Proudhon n'a que des idées imparfaites, confuses et fausses sur la base de toute économie politique, la valeur d'échange, circonstance qui l'amène à voir les fondements d'une nouvelle science dans une interprétation utopique de la théorie de la valeur de Ricardo. Enfin, je résume mon jugement sur son point de vue général en ces mots :</p>
<p>« Chaque rapport économique a un bon et un mauvais côté : c'est le seul point dans lequel M. Proudhon ne se dément pas. Le bon côté, il le voit exposé par les économistes ; le mauvais côté, il le voit dénoncé par les socialistes. Il emprunte aux économistes la nécessité des rapports éternels, il emprunte aux socialistes l'illusion de ne voir dans la misère que la misère (au lieu d'y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne). Il est d'accord avec les uns et les autres en voulant s'en référer à l'autorité de la science. La science, pour lui, se réduit aux minces proportions d'une formule scientifique ; il est l'homme à la recherche des formules. C'est ainsi que M. Proudhon se flatte d'avoir donné la critique et de l'économie politique et du communisme : il est au-dessous de l'une et de l'autre. Au-dessous des économistes, puisque comme philosophe, qui a sous la main une formule magique, il a cru pouvoir se dispenser d'entrer dans des détails purement économiques ; au-dessous des socialistes, puisqu'il n'a ni assez de courage, ni assez de lumières pour s'élever, ne serait-ce que spéculativement au-dessus de l'horizon bourgeois.</p>
<p>... Il veut planer en homme de science au-dessus des bourgeois, et des prolétaires ; il n'est que le petit bourgeois, ballotté constamment entre le Capital et le Travail, entre l'économie politique et le communisme. »</p>
<p>Quelque dur que paraisse ce jugement, je suis obligé de le maintenir encore aujourd'hui, mot pour mot. Mais il importe de ne pas oublier qu'au moment où je déclarai et prouvai théoriquement que le livre de Proudhon n'était que le code du socialisme des petits-bourgeois [103], ce même Proudhon fut anathématisé comme ultra et archi-révolutionnaire à la fois par des économistes et des socialistes. C'est pourquoi plus tard je n'ai jamais mêlé ma voix a ceux qui jetaient les hauts cris sur sa “ trahison ” de la révolution. Ce n'était pas sa faute si, mal compris à l'origine par d'autres comme par lui-même, il n'a pas répondu à des espérances que rien ne justifiait.</p>
<p>« Philosophie de la misère », mise en regard de « Qu'est-ce que la propriété ? » fait ressortir très défavorablement tous les défauts de la manière d'exposer de Proudhon. Le style est souvent ce que les Français appellent ampoulé [104]. Un galimatias prétentieux et spéculatif, qui se donne pour de la philosophie allemande, se rencontre partout où la perspicacité gauloise fait défaut. Ce qu'il vous corne aux oreilles, sur un ton de saltimbanque et de fanfaron suffisant, c'est un ennuyeux radotage sur la “ science ” dont il fait par ailleurs illégitimement étalage. A la place de la chaleur vraie et naturelle qui éclaire son premier livre, ici en maint endroit Proudhon déclame systématiquement, et s'échauffe à froid. Ajoutez à cela le gauche et désagréable pédantisme de l'autodidacte qui fait l'érudit, de l'ex-ouvrier qui a perdu sa fierté de se savoir penseur indépendant et original, et qui maintenant, en parvenu de la science, croit devoir se pavaner et se vanter de ce qu'il n'est pas et de ce qu'il n'a pas. Puis il y a ses sentiments de petit-bourgeois qui le poussent à attaquer d'une manière inconvenante et brutale, mais qui n'est ni pénétrante, ni profonde, ni même juste, un homme tel que Cabet, respectable à cause de son attitude pratique envers le prolétariat français, tandis qu'il fait l'aimable avec un Dunoyer (conseiller d'État, il est vrai), qui n'a d'autre importance que d'avoir prêché avec un sérieux comique, tout au long (le trois gros volumes insupportablement ennuyeux, un rigorisme ainsi caractérisé par Helvétius : “ On veut que les malheureux soient satisfaits [105] ”.</p>
<p>De fait, la révolution de février survint fort mal à propos pour Proudhon qui, tout juste quelques semaines auparavant, venait de prouver de façon irréfutable que l' “ ère des révolutions ” était passée à jamais. Cependant son attitude à l'Assemblée nationale ne mérite que des éloges, bien qu'elle prouve son peu d'intelligence de la situation. Après l'insurrection de juin cette attitude était un acte de grand courage. Elle eut de plus cette conséquence heureuse que M. Thiers, dans sa réponse aux propositions de Proudhon, publiée par la suite en brochure, dévoila à toute l'Europe sur quel piédestal, au niveau des enfants qui fréquentent le catéchisme, se dressait ce pilier intellectuel de la bourgeoisie française. Opposé à Thiers, Proudhon prit en effet les proportions d'un colosse antédiluvien. Les derniers “ exploits ” économiques de Proudhon furent sa découverte du “ Crédit gratuit ” et de la “ Banque du peuple ” qui devait le réaliser. Dans mon ouvrage « Zür Kritik der politischen Oekonomie » (« Contribution à la critique de l'économie politique ») Berlin 1859 (pp. 59-64) [106], on trouve la preuve que la base théorique de ces idées proudhoniennes résulte d'une complète ignorance des premiers éléments de l'économie politique bourgeoise : le rapport entre la marchandise et l'argent ; tandis que leur superstructure pratique n'était que la reproduction de projets bien antérieurs et bien mieux élaborés.</p>
<p>Il n'est pas douteux, il est même tout à fait évident que le système de crédit qui a servi par exemple en Angleterre, au commencement du XVIII° et plus récemment du XIX° siècle, à transférer les richesses d'une classe à une autre pourrait servir aussi, dans certaines conditions politiques et économiques, à accélérer l'émancipation de la classe ouvrière. Mais considérer le capital portant intérêts comme la forme principale du capital, mais vouloir faire une application particulière du crédit, de l'abolition prétendue de l'intérêt, la base de la transformation sociale - voilà une fantaisie tout ce qu'il y a de plus philistin. Aussi la trouve-t-on déjà élucubrée con amore chez les porte-parole économiques de la petite bourgeoisie anglaise du XVII° siècle. La polémique de Proudhon contre Bastiat au sujet du capital portant intérêts (1850) est de beaucoup au-dessous de « Philosophie de la misère ». Il réussit à se faire battre même par Bastiat et pousse de hauts cris, d'une manière burlesque, toutes les fois que son adversaire lui porte un coup.</p>
<p>Il y a quelques années, Proudhon écrivit une dissertation sur les impôts, sur un sujet mis au concours, à ce que je crois, par le gouvernement du canton de Vaud. Ici s'évanouit la dernière lueur de génie : il ne reste que le petit-bourgeois tout pur [107].</p>
<p>Les écrits politiques et philosophiques de Proudhon ont tous le même caractère double et contradictoire que nous avons trouvé dans ses travaux économiques. De plus, ils n'ont qu'une importance locale limitée à la France. Toutefois, ses attaques contre la religion et l'Église avaient un grand mérite en France à une époque où les socialistes français se targuaient de leurs sentiments religieux comme d'une supériorité sur le voltairianisme du XVIII° siècle et sur l'athéisme allemand du XIX° siècle. Si Pierre le Grand abattit la barbarie russe par la barbarie, Proudhon fit de son mieux pour terrasser la phrase française par la phrase.</p>
<p>Ce que l'on ne peut plus considérer comme de mauvais écrits seulement, mais tout bonnement comme des vilenies - correspondant toutefois parfaitement au point de vue petit-bourgeois - c'est le livre sur le coup d'État, où il coquette avec L. Bonaparte, s'efforçant en réalité de le rendre acceptable aux ouvriers français, et son dernier ouvrage contre la Pologne, où, en l'honneur du tsar, il fait montre d'un cynisme de crétin.</p>
<p>On a souvent comparé Proudhon à Jean-Jacques Rousseau. Rien ne saurait être plus faux. Il ressemble plutôt à Nicolas Linguet, dont la « Théorie des lois civiles » est d'ailleurs une oeuvre de génie.</p>
<p>La nature de Proudhon le portait à la dialectique. Mais n'ayant jamais compris la dialectique vraiment scientifique, il ne parvint qu'au sophisme. En fait, c'était lié à son point de vue petit-bourgeois. Le petit-bourgeois, tout comme notre historien Raumer, se compose de “ d'un côté ” et de “ de l'autre côté ”. Même tiraillement opposé dans ses intérêts matériels et par conséquent ses vues religieuses, scientifiques et artistiques, sa morale, enfin son être tout entier. Il est la contradiction faite homme.</p>
<p>S'il est, de plus, comme Proudhon, un homme d'esprit, il saura bientôt jongler avec ses propres contradictions et les élaborer selon les circonstances en paradoxes frappants, tapageurs, parfois scandaleux, parfois brillants. Charlatanisme scientifique et accommodements politiques sont inséparables d'un pareil point de vue. Il ne reste plus qu'un seul mobile, la vanité de l'individu, et, comme pour tous les vaniteux, il ne s'agit plus que de l'effet du moment, du succès du jour. De la sorte, s'éteint nécessairement le simple tact moral qui préserva un Rousseau, par exemple, de toute compromission, même apparente, avec les pouvoirs existants.</p>
<p>Peut-être la postérité dira, pour caractériser la toute récente phase de l'histoire française, que Louis Bonaparte en fut le Napoléon et Proudhon le Rousseau-Voltaire.</p>
<p>Vous m'avez confié le rôle de juge... Si peu de temps après la mort de l'homme : à vous maintenant d'en prendre la responsabilité.</p>
<p>Votre tout dévoué,</p>
<p>Karl MARX.</p>
<p>Notes</p>
<p>[95] Extrait du Social-Demokrat, nos 16, 17 et 18. 1. 3 et 5 février 1865 (N.R.)</p>
<p>[96] En français dans le texte.</p>
<p>[97] En français dans le texte.</p>
<p>[98] Ces deux mots en anglais dans le texte, “ sensational pamphlet ”.</p>
<p>[99] En français dans le texte.</p>
<p>[100] Brissot de Warville : Recherche sur le droit de propriété et sur le vol, etc., Berlin, 1782.</p>
<p>[101] En français dans le texte.</p>
<p>[102] “ En disant que les rapports actuels, - les rapports de la production bourgeoise. - sont naturels, les économistes font entendre que ce sont des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives aux lois naturelles indépendantes de l'influence du temps. Ce sont des lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi, il y a eu de l'histoire mais il n'y en a plus. ” Misère de la philosophie.</p>
<p>[103] En français dans le texte.</p>
<p>[104] En français dans le texte.</p>
<p>[105] En français dans le texte.</p>
<p>[106] K. Marx : Contribution à la critique de l'économie politique, Éditions sociales, Paris 1957, pp. 39 à 49.</p>
<p>[107] En français dans le texte.</p>
<h2 class="spip">Karl Marx - Les grèves et les coalitions des ouvriers</h2>
<p> Tout mouvement de hausse dans les salaires ne peut avoir d'autre effet que celui d'une hausse sur le blé, le vin, etc., c'est-à-dire l'effet d'une disette. Car qu'est-ce que le salaire ? C'est le prix de revient du blé, etc. ; c'est le prix intégral de toute chose. Allons plus loin encore : le salaire est la proportionnalité des éléments qui composent la richesse et qui sont consommés reproductivement chaque jour par la masse des travailleurs. Or, doubler les salaires, c'est attribuer à chacun des producteurs une part plus grande que son produit, ce qui est contradictoire ; et si la hausse ne porte que sur un petit nombre d'industries, c'est provoquer une perturbation générale dans les échanges, en un mot, une disette... Il est impossible, je le déclare, que les grèves suivies d'augmentation de salaires n'aboutissent pas à un renchérissement général : cela est aussi certain que deux et deux font quatre [89].</p>
<p>Nous nions toutes ces assertions, excepté que deux et deux font quatre.</p>
<p>D'abord il n'y a pas de renchérissement général. Si le prix de toute chose double en même temps que le salaire, il n'y a pas de changement dans les prix, il n'y a de changement que dans les termes.</p>
<p>Ensuite, une hausse générale des salaires ne peut jamais produire un renchérissement plus ou moins général des marchandises. Effectivement, si toutes les industries employaient le même nombre d'ouvriers en rapport avec le capital fixe ou avec les instruments dont elles se servent, une hausse générale des salaires produirait une baisse générale des profits et le prix courant des marchandises ne subirait aucune altération.</p>
<p>Mais comme le rapport du travail manuel au capital fixe n'est pas le même dans les différentes industries, toutes les industries qui emploient relativement une plus grande masse de capital fixe et moins d'ouvriers, seront forcées tôt ou tard de baisser le prix de leurs marchandises. Dans le cas contraire où le prix de leurs marchandises ne baisse pas, leur profit s'élèvera au-dessus du taux commun des profits. Les machines ne sont pas des salariés. Donc la hausse générale des salaires atteindra moins les industries qui emploient comparativement aux autres plus de machines que d'ouvriers. Mais la concurrence tendant toujours à niveler les profits, ceux qui s'élèvent au-dessus du taux ordinaire, ne sauraient être que passagers. Ainsi, à part quelques oscillations, une hausse générale des salaires amènera au lieu d'un renchérissement général, comme le dit M. Proudhon, une baisse partielle, c'est-à-dire une baisse dans le prix courant des marchandises qui se fabriquent principalement à l'aide des machines.</p>
<p>La hausse et la baisse du profit et des salaires n'expriment que la proportion dans laquelle les capitalistes et les travailleurs participent au produit d'une journée de travail, sans influer dans la plupart des cas sur le prix du produit. Mais que</p>
<p> les grèves suivies d'augmentation de salaires aboutissent à un renchérissement général, à une disette même,</p>
<p>ce sont là de ces idées qui ne peuvent éclore que dans le cerveau d'un poète incompris,</p>
<p>En Angleterre, les grèves ont régulièrement donné lieu à l'invention et à l'application de quelques machines nouvelles. Les machines étaient, on peut le dire, l'arme qu'employaient les capitalistes pour abattre le travail spécial en révolte. Le self-acting mule, la plus grande invention de l'industrie moderne, mit hors de combat les fileurs révoltés. Quand les coalitions et les grèves n'auraient d'autre effet que de faire réagir contre elles les efforts du génie mécanique, toujours exerceraient-elles une influence immense sur le développement de l'industrie.</p>
<p> Je trouve, continue M. Proudhon, dans un article publié par M. Léon Faucher... septembre 1845, que depuis quelque temps les ouvriers anglais ont perdu l'habitude des coalitions, ce qui est assurément un progrès, dont on ne peut que les féliciter : mais que cette amélioration dans le moral des ouvriers vient surtout de leur instruction économique. Ce n'est point des manufacturiers, s'écriait au meeting de Bolton, un ouvrier fileur, que les salaires dépendent. Dans les époques de dépression les maîtres ne sont pour ainsi dire que le fouet dont s'arme la nécessité, et qu'ils le veuillent ou non, il faut qu'ils frappent. Le principe régulateur est le rapport de l'offre avec la demande ; et les maîtres n'ont pas ce pouvoir... A la bonne heure, s'écrie M. Proudhon, voilà des ouvriers bien dressés, des ouvriers modèles, etc., etc. Cette misère manquait à l'Angleterre : elle ne passera pas le détroit [90] .</p>
<p>De toutes les villes de l'Angleterre, Bolton est celle où le radicalisme est le plus développé. Les ouvriers de Bolton sont connus pour être on ne peut plus révolutionnaires. Lors de la grande agitation qui eut lieu en Angleterre pour l'abolition des lois céréales, les fabricants anglais ne crurent pouvoir faire face aux propriétaires fonciers qu'en mettant en avant les ouvriers. Mais comme les intérêts des ouvriers n'étaient pas moins opposés à ceux des fabricants, que les intérêts des fabricants ne l'étaient à ceux des propriétaires fonciers, il était naturel que les fabricants dussent avoir le dessous dans les meetings des ouvriers. Que firent les fabricants ? Pour sauver les apparences, ils organisèrent des meetings composés, en grande partie des contremaîtres, du petit nombre d'ouvriers qui leur étaient dévoués et des amis du commerce proprement dits. Quand ensuite les véritables ouvriers essayèrent, comme à Bolton et à Manchester, d'y prendre part pour protester contre ces démonstrations factices, on leur défendit l'entrée, en disant que c'était un ticket-meeting. On entend par ce mot des meetings où l'on n'admet que des personnes munies de cartes d'entrée. Cependant les affiches, placardées sur les murs, avaient annoncé des meetings publics. Toutes les fois qu'il y avait de ces meetings, les journaux des fabricants rendaient un compte pompeux et détaillé des discours qu'on y avait prononcés. Il va sans dire que c'étaient les contremaîtres qui prononçaient ces discours. Les feuilles de Londres les reproduisaient littéralement. M. Proudhon a le malheur de prendre les contremaîtres pour des ouvriers ordinaires et leur enjoint l'ordre de ne pas passer le détroit.</p>
<p>Si en 1844 et en 1845 les grèves frappaient moins les regards qu'auparavant, c'est que 1844 et 1845 étaient les deux premières années de prospérité qu'il y eût pour l'industrie anglaise depuis 1837. Néanmoins, aucune des trades-unions n'avait été dissoute.</p>
<p>Entendons maintenant les contremaîtres de Bolton. Selon eux les fabricants ne sont pas les maîtres du salaire, parce qu'ils ne sont pas les maîtres du prix du produit, et ils ne sont pas les maîtres du produit parce qu'ils ne sont pas les maîtres du marché de l'univers. Par cette raison ils donnaient à entendre qu'il ne fallait pas faire des coalitions pour arracher aux maîtres une augmentation de salaires. M. Proudhon, au contraire, leur interdit les coalitions de crainte qu'une coalition ne soit suivie d'une hausse de salaires, qui entraînerait une disette générale. Nous n'avons pas besoin de dire que sur un seul point il y a entente cordiale entre les contremaîtres et M. Proudhon : c'est qu'une hausse de salaires équivaut à une hausse dans le prix des produits.</p>
<p>Mais la crainte d'une disette. est-ce là la véritable cause de la rancune de M. Proudhon ? Non. Il en veut tout bonnement aux contremaîtres de Bolton, parce qu'ils déterminent la valeur par l'offre et la demande et qu'ils ne se soucient guère de la valeur constituée, de la valeur passée à l'état de constitution, de la constitution de la valeur, y compris l'échangeabilité permanente et toutes les autres proportionnalités de rapports et rapports de proportionnalité, flanqués de la Providence.</p>
<p> La grève des ouvriers est illégale, et ce n'est pas seulement le Code pénal qui dit cela, c'est le système économique, c'est la nécessité de l'ordre établi... Que chaque ouvrier individuellement ait la libre disposition de sa personne et de ses bras, cela peut se tolérer : mais que les ouvriers entreprennent par des coalitions de faire violence au monopole, c'est ce que la société ne peut permettre [91] .</p>
<p>M. Proudhon prétend faire passer un article du Code pénal pour un résultat nécessaire et général des rapports de la production bourgeoise.</p>
<p>En Angleterre, les coalitions sont autorisées par un acte de Parlement et c'est le système économique qui a forcé le Parlement à donner cette autorisation de par la loi. En 1825, lorsque sous le ministre Huskisson le Parlement dut modifier la législature, pour la mettre de plus en plus d'accord avec un état de choses résultant de la libre concurrence, il lui fallut nécessairement abolir toutes les lois qui interdisaient les coalitions des ouvriers. Plus l'industrie moderne et la concurrence se développent, plus il y a des éléments [92] qui provoquent et secondent les coalitions, et aussitôt que les coalitions sont devenues un fait économique, prenant de jour en jour plus de consistance, elles ne peuvent pas tarder à devenir un fait légal.</p>
<p>Ainsi l'article du Code pénal prouve tout au plus que l'industrie moderne et la concurrence n'étaient pas encore bien développées sous l'Assemblée constituante et sous l'Empire.</p>
<p>Les économistes et les socialistes [93] sont d'accord sur un seul point : c'est de condamner les coalitions. Seulement ils motivent différemment leur acte de condamnation.</p>
<p>Les économistes disent aux ouvriers : ne vous coalisez pas. En vous coalisant, vous entravez la marche régulière de l'industrie, vous empêchez les fabricants de satisfaire aux commandes, vous troublez le commerce et vous précipitez l'envahissement des machines qui, en rendant votre travail en partie inutile, vous forcent d'accepter un salaire encore abaissé. D'ailleurs, vous avez beau faire, votre salaire sera toujours déterminé par le rapport des bras demandés avec les bras offerts et c'est un effort aussi ridicule que dangereux, que de vous mettre en révolte contre les lois éternelles de l'économie politique.</p>
<p>Les socialistes disent aux ouvriers : ne vous coalisez pas, car, au bout du compte, qu'est-ce que vous y gagneriez ? Une hausse de salaires ? Les économistes vous prouveront jusqu'à l'évidence, que les quelques sous que vous pourriez y gagner, en cas de réussite, pour quelques moments, seront suivis d'une baisse pour toujours. D'habiles calculateurs vous prouveront qu'il vous faudrait des années pour vous rattraper. seulement sur l'augmentation des salaires, des frais qu'il vous a fallu faire pour organiser et entretenir les coalitions.</p>
<p>Et nous, nous vous dirons, en notre qualité de socialistes, qu'à part cette question d'argent, vous ne serez pas moins les ouvriers, et les maîtres seront toujours les maîtres, après comme avant. Ainsi pas de coalitions, pas de politique, car faire des coalitions, n'est-ce pas faire de la politique ?</p>
<p>Les économistes veulent que les ouvriers restent dans la société telle qu'elle est formée et telle qu'ils l'ont consignée et scellée dans leurs manuels.</p>
<p>Les socialistes veulent que les ouvriers laissent là la société ancienne, pour pouvoir mieux entrer dans la société nouvelle qu'ils leur ont préparée avec tant de prévoyance.</p>
<p>Malgré les uns et les autres, malgré les manuels et les utopies, les coalitions n'ont pas cessé un instant de marcher et de grandir avec le développement et l'agrandissement de l'industrie moderne. C'est à tel point maintenant, que le degré où est arrivé la coalition dans un pays, marque nettement le degré qu'il occupe dans la hiérarchie du marché de l'univers. L'Angleterre, où l'industrie a atteint le plus haut degré de développement, a les coalitions les plus vastes et les mieux organisées.</p>
<p>En Angleterre, on ne s'en est pas tenu à des coalitions partielles, qui n'avaient pas d'autre but qu'une grève passagère, et qui disparaissaient avec elle. On a formé des coalitions permanentes, des trades-unions qui servent de rempart aux ouvriers dans leurs luttes avec les entrepreneurs. Et à l'heure qu'il est, toutes ces trades-unions locales trouvent un point d'union dans la National Association of United Trades, dont le comité central est à Londres, et qui compte déjà 80 000 membres. La formation de ces grèves, coalitions, trades-unions marcha simultanément avec les luttes politiques des ouvriers qui constituent maintenant un grand parti politique sous le nom de Chartistes.</p>
<p>C'est sous la forme des coalitions qu'ont toujours lieu les premiers essais des travailleurs pour s'associer entre eux.</p>
<p>La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d'intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance - coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de résistance n'a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d'abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l'association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire. Cela est tellement vrai, que les économistes anglais sont tout étonnés de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie du salaire en faveur des associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu'en faveur du salaire. Dans cette lutte - véritable guerre civile - se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point-là, l'association prend un caractère politique.</p>
<p>Les conditions économiques avaient d'abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n'avons signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu'elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique.</p>
<p>Dans la bourgeoisie, nous avons deux phases à distinguer celle pendant laquelle elle se constitua en classe sous le régime de la féodalité et de la monarchie absolue, et celle où, déjà constituée en classe, elle renversa la féodalité et la monarchie, pour faire de la société une société bourgeoise. La première de ces phases fut la plus longue et nécessita les plus grands efforts. Elle aussi avait commencé par des coalitions partielles contre les seigneurs féodaux.</p>
<p>On a fait bien des recherches pour retracer les différentes phases historiques que la bourgeoisie a parcourues, depuis la commune jusqu'à sa constitution comme classe.</p>
<p>Mais quand il s'agit de se rendre un compte exact des grèves, des coalitions et des autres formes dans lesquelles les prolétaires effectuent devant nos yeux leur organisation comme classe, les uns sont saisis d'une crainte réelle, les autres affichent un dédain transcendantal.</p>
<p>Une classe opprimée est la condition vitale de toute société fondée sur l'antagonisme des classes. L'affranchissement de la classe opprimée implique donc nécessairement la création d'une société nouvelle. Pour que la classe opprimée puisse s'affranchir, il faut que les pouvoirs productifs déjà acquis et les rapports sociaux existants ne puissent plus exister les uns à côté des autres. De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif, c'est la classe révolutionnaire elle-même. L'organisation des éléments révolutionnaires comme classe suppose l'existence de toutes les forces productives qui pouvaient s'engendrer dans le sein de la société ancienne.</p>
<p>Est-ce à dire qu'après la chute de l'ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe, se résumant dans un nouveau pouvoir politique ? Non.</p>
<p>La condition d'affranchissement de la classe laborieuse c'est l'abolition de toute classe, de même que la condition d'affranchissement du tiers état, de l'ordre bourgeois, fut l'abolition de tous les états [94] et de tous les ordres.</p>
<p>La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l'ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile.</p>
<p>En attendant, l'antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale. D'ailleurs, faut-il s'étonner qu'une société, fondée sur l'opposition des classes, aboutisse à la contradiction brutale, à un choc de corps à corps comme dernier dénouement ?</p>
<p>Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps.</p>
<p>Ce n'est que dans un ordre de choses où il n'y aura plus de classes et d'antagonisme de classes, que les évolutions sociales cesseront d'être des révolutions politiques. Jusque-là, à la veille de chaque remaniement général de la société, le dernier mot de la science sociale sera toujours :</p>
<p> Le combat ou la mort la lutte sanguinaire ou le néant. C'est ainsi que la question est invinciblement posée. (George Sand.)</p>
<p>Notes</p>
<p>[89] Proudhon : Ouvrage cité tome I, pp. 110 et 111.</p>
<p>[90] Proudhon : Ouvrage cité. tome I, pp. 281 et 262.</p>
<p>[91] Proudhon : Ouvrage cité, Tome I. pp. 237 et 235.</p>
<p>[92] Pour “ ... plus il y a d'éléments ”.</p>
<p>[93] C'est-à-dire les socialistes de l'époque, les fouriéristes en France, les partisane d'Owen en Allemagne. (Note d'Engels pour l'édition de 1885.)</p>
<p>[94] États, au sens historique tels qu'ils existant à l'époque féodale, c'est-à-dire des états possédant des privilèges précis et limités. La révolution bourgeoise abolit ces états et leurs privilèges. La société bourgeoise ne connaît plus que des classes. C'était donc une contradiction historique que de désigner le prolétariat noua le nom de “ quatrième état ”. (Note d'Engels pour l'édition de 1885.)</p>
<h2 class="spip">« Philosophie de la misère », de Pierre-Joseph Proudhon</h2>
<p>« Chapitre I</p>
<p>« DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE.</p>
<p>« (…) Qu'est-ce, par exemple, que le profit ? c'est ce qui reste à l'entrepreneur après qu'il a payé tous ses frais. Or les frais se composent de journées de travail et de valeurs consommées, ou en définitive de salaires. Quel est donc le salaire d'un ouvrier ? le moins qu'on puisse lui donner, c'est-à-dire on ne sait pas. Quel doit être le prix de la marchandise portée au marché par l'entrepreneur ? le plus grand qu'il pourra obtenir, c'est-à-dire encore, on ne sait pas. Il est même défendu, en économie politique, de supposer que la marchandise et la journée de travail puissent être taxées, bien que l'on convienne qu'elles peuvent être évaluées ; et cela par la raison, disent les économistes, que l'évaluation est une opération essentiellement arbitraire, qui ne peut aboutir jamais à une sûre et certaine conclusion. Comment donc trouver le rapport de deux inconnues qui, d'après l'économie politique, ne peuvent en aucun cas être dégagées ? Ainsi l'économie politique pose des problèmes insolubles ; et pourtant nous verrons bientôt qu'il est inévitable qu'elle les pose, et que notre siècle les résolve. Voilà pourquoi j'ai dit que l'Académie des sciences morales, en mettant au concours le rapport des profits et des salaires, avait parlé sans conscience, avait parlé prophétiquement.</p>
<p>Mais, dira-t-on, n'est-il pas vrai que si le travail est fort demandé et les ouvriers rares, le salaire pourra s'élever pendant que d'un autre côté le profit baissera ? que si, par le flot des concurrences, la production surabonde, il y aura encombrement et vente à perte, par conséquent absence de profit pour l'entrepreneur, et menace de fériation pour l'ouvrier ? qu'alors celui-ci offrira son travail au rabais ? que si une machine est inventée, d'abord elle éteindra les feux de ses rivales ; puis, le monopole établi, l'ouvrier mis dans la dépendance de l'entrepreneur, le profit et le salaire iront en sens inverse l'un de l'autre ? Toutes ces causes, et d'autres encore, ne peuvent-elles être étudiées, appréciées, compensées, etc., etc., etc.</p>
<p>Oh ! des monographies, des histoires : nous en sommes saturés depuis Ad. Smith et J.-B. Say ; et l'on ne fait plus guère que des variations sur leurs textes. Mais ce n'est pas ainsi que la question doit être entendue, bien que l'Académie ne lui ait pas donné d'autre sens. Le rapport du profit et du salaire doit être pris dans un sens absolu, et non au point de vue inconcluant des accidents du commerce et de la division des intérêts, deux choses qui doivent ultérieurement recevoir leur interprétation. Je m'explique.</p>
<p>Considérant le producteur et le consommateur comme un seul individu, dont la rétribution est naturellement égale à son produit ; puis, distinguant dans ce produit deux parts, l'une qui rembourse le producteur de ses avances, l'autre qui figure son profit, d'après l'axiome que tout travail doit laisser un excédant : nous avons à déterminer le rapport de l'une de ces deux parts avec l'autre. Cela fait, il sera aisé d'en déduire les rapports de fortune de ces deux classes d'hommes, les entrepreneurs et les salariés, comme aussi de rendre raison de toutes les oscillations commerciales. Ce sera une série de corollaires à joindre à la démonstration.</p>
<p>Or, pour qu'un tel rapport existe et devienne appréciable, il faut de toute nécessité qu'une loi, interne ou externe, préside à la constitution du salaire et du prix de vente ; et comme, dans l'état actuel des choses, le salaire et le prix varient et oscillent sans cesse, on demande quels sont les faits généraux, les causes, qui font varier et osciller la valeur, et dans quelles limites s'accomplit cette oscillation.</p>
<p>Mais cette question même est contraire aux principes : car qui dit oscillation, suppose nécessairement une direction moyenne, vers laquelle le centre de gravité de la valeur la ramène sans cesse ; et quand l'Académie demande qu'on détermine les oscillations du profit et du salaire, elle demande par là même qu'on détermine la valeur. Or, c'est justement ce que repoussent messieurs de l'Académie : ils ne veulent point entendre que si la valeur est variable, elle est par cela même déterminable ; que la variabilité est indice et condition de déterminabilité. Ils prétendent que la valeur, variant toujours, ne peut jamais être déterminée. C'est comme si l'on soutenait qu'étant donné le nombre des oscillations par seconde d'un pendule, l'amplitude des oscillations, la latitude et l'élévation du lieu où se fait l'expérience, la longueur du pendule ne peut être déterminée, parce que ce pendule est en mouvement. Tel est le premier article de foi de l'économie politique.</p>
<p>Quant au socialisme, il ne paraît pas davantage avoir compris la question ni s'en soucier. Parmi la multitude de ses organes, les uns écartent purement et simplement le problème, en substituant à la répartition le rationnement, c'est-à-dire en bannissant de l'organisme social le nombre et la mesure ; les autres se tirent d'embarras en appliquant au salaire le suffrage universel. Il va sans dire que ces pauvretés trouvent des dupes par mille et centaines de mille.</p>
<p>La condamnation de l'économie politique a été formulée par Malthus dans ce passage fameux :</p>
<p>« Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n'a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture ; il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »</p>
<p>Voici donc quelle est la conclusion nécessaire, fatale, de l'économie politique, conclusion que je démontrerai avec une évidence jusqu'à présent inconnue dans cet ordre de recherches : La mort à qui ne possède pas.</p>
<p>Afin de mieux saisir la pensée de Malthus, traduisons-la en propositions philosophiques, en la dépouillant de son vernis oratoire :</p>
<p>« La liberté individuelle, et la propriété qui en est l'expression, sont données dans l'économie politique ; l'égalité et la solidarité ne le sont pas. <br class='autobr' /> » Sous ce régime, chacun chez soi, chacun pour soi : le travail, comme toute marchandise, est sujet à la hausse et à la baisse : de là les risques du prolétariat. <br class='autobr' /> » Quiconque n'a ni revenu ni salaire, n'a pas droit de rien exiger des autres : son malheur retombe sur lui seul ; au jeu de la fortune, la chance a tourné contre lui. »</p>
<p>Au point de vue de l'économie politique, ces propositions sont irréfragables ; et Malthus, qui les a formulées avec une si alarmante précision, est à l'abri de tout reproche. Au point de vue des conditions de la science sociale, ces mêmes propositions sont radicalement fausses, et même contradictoires.</p>
<p>L'erreur de Malthus, ou pour mieux dire de l'économie politique, ne consiste point à dire qu'un homme qui n'a pas de quoi manger doit périr, ni à prétendre que sous le régime d'appropriation individuelle, celui qui n'a ni travail ni revenu n'a plus qu'à sortir de la vie par le suicide, s'il ne préfère s'en voir chassé par la famine : telle est, d'une part, la loi de notre existence ; telle est, de l'autre, la conséquence de la propriété ; et M. Rossi s'est donné beaucoup trop de peine pour justifier sur ce point le bon sens de Malthus. Je soupçonne, il est vrai, M. Rossi, faisant si longuement et avec tant d'amour l'apologie de Malthus, d'avoir voulu recommander l'économie politique de la même manière que son compatriote Machiavel, dans le livre du Prince, recommandait à l'admiration du monde le despotisme. En nous faisant voir la misère comme la condition sine quâ non de l'arbitraire industriel et commercial, M. Rossi semble nous crier : voilà votre droit, votre justice, votre économie politique ; voilà la propriété.</p>
<p>Mais la naïveté gauloise n'entend rien à ces finesses ; et mieux eût valu dire à la France, dans sa langue immaculée : L'erreur de Malthus, le vice radical de l'économie politique, consiste, en thèse générale, à affirmer comme état définitif une condition transitoire, savoir la distinction de la société en patriciat et prolétariat ; — spécialement, à dire que dans une société organisée, et par conséquent solidaire, il se peut que les uns possèdent, travaillent et consomment, tandis que les autres n'auraient ni possession, ni travail, ni pain. Enfin Malthus, ou l'économie politique, s'égare dans ses conclusions, lorsqu'il voit dans la faculté de reproduction indéfinie dont jouit l'espèce humaine, ni plus ni moins que toutes les espèces animales et végétales, une menace permanente de disette ; tandis qu'il fallait seulement en déduire la nécessité, et par conséquent l'existence d'une loi d'équilibre entre la population et la production.</p>
<p>En deux mots, la théorie de Malthus, et c'est là le grand mérite de cet écrivain, mérite dont aucun de ses confrères n'a songé à lui tenir compte, est une réduction à l'absurde de toute l'économie politique.</p>
<p>Quant au socialisme, il a été jugé dès longtemps par Platon et Thomas Morus en un seul mot, utopie, c'est-à-dire non-lieu, chimère.</p>
<p>Toutefois, il faut le dire pour l'honneur de l'esprit humain, et afin que justice soit rendue à tous : ni la science économique et législative ne pouvait être dans ses commencements autre que ce que nous l'avons vue ; ni la société ne peut s'arrêter à cette première position.</p>
<p>Toute science doit d'abord circonscrire son domaine, produire et rassembler ses matériaux : avant le système, les faits ; avant le siècle de l'art, le siècle de l'érudition. Soumise comme toute autre à la loi du temps et aux conditions de l'expérience, la science économique, avant de chercher comment les choses doivent se passer dans la société, avait à nous dire comment elles se passent ; et toutes ces routines, que les auteurs qualifient si pompeusement dans leurs livres de lois, de principes et de théories, malgré leur incohérence et leur contrariété, devaient être recueillies avec une diligence scrupuleuse, et décrites avec une impartialité sévère. Pour accomplir cette tâche, il fallait plus de génie peut-être, surtout plus de dévouement, que n'en exigera le progrès ultérieur de la science.</p>
<p>Si donc l'économie sociale est encore aujourd'hui plutôt une aspiration vers l'avenir qu'une connaissance de la réalité, il faut reconnaître aussi que les éléments de cette étude sont tous dans l'économie politique ; et je crois exprimer le sentiment général en disant que cette opinion est devenue celle de l'immense majorité des esprits. Le présent trouve peu de défenseurs, il est vrai ; mais le dégoût de l'utopie n'est pas moins universel : et tout le monde comprend que la vérité est dans une formule qui concilierait ces deux termes : conservation et mouvement.</p>
<p>Aussi, grâces en soient rendues aux A. Smith, aux J.-B. Say, aux Ricardo et aux Malthus, ainsi qu'à leurs téméraires contradicteurs, les mystères de la fortune, atria Ditis, sont mis à découvert ; la prépondérance du capital, l'oppression du travailleur, les machinations du monopole, éclairées sur tous les points, reculent devant les regards de l'opinion. Sur les faits observés et décrits par les économistes, on raisonne et l'on conjecture : des droits abusifs, des coutumes iniques, respectés aussi longtemps que dura l'obscurité qui les faisait vivre, à peine traînés au grand jour, expirent sous la réprobation générale ; on soupçonne que le gouvernement de la société doit être appris, non plus dans une idéologie creuse, à la façon du Contrat social, mais, ainsi que l'avait entrevu Montesquieu, dans le rapport des choses ; et déjà une gauche à tendances éminemment sociales, formée de savants, de magistrats, de jurisconsultes, de professeurs, de capitalistes même et de chefs industriels, tous nés représentants et défenseurs du privilège, et d'un million d'adeptes, se pose dans la nation au-dessus et en dehors des opinions parlementaires, et cherche, dans l'analyse des faits économiques, à surprendre les secrets de la vie des sociétés.</p>
<p>Représentons-nous donc l'économie politique comme une immense plaine, jonchée de matériaux préparés pour un édifice. Les ouvriers attendent le signal, pleins d'ardeur, et brûlant de se mettre à l'œuvre : mais l'architecte a disparu sans laisser de plan. Les économistes ont gardé mémoire d'une foule de choses : malheureusement ils n'ont pas l'ombre d'un devis. Ils savent l'origine et l'historique de chaque pièce ; ce qu'elle a coûté de façon ; quel bois fournit les meilleures solives, et quelle argile les meilleures briques ; ce qu'on a dépensé en outils et charrois ; combien gagnaient les charpentiers, et combien les tailleurs de pierre : ils ne connaissent la destination et la place de rien. Les économistes ne peuvent se dissimuler qu'ils aient sous les yeux les fragments jetés pêle-mêle d'un chef-d'œuvre, disjecti membra poetæ ; mais il leur a été impossible jusqu'à présent de retrouver le dessin général, et toutes les fois qu'ils ont essayé quelques rapprochements, ils n'ont rencontré que des incohérences. Désespérés à la fin de combinaisons sans résultat, ils ont fini par ériger en dogme l'inconvenance architectonique de la science, ou, comme ils disent, les inconvénients de ses principes ; en un mot, ils ont nié la science[1].</p>
<p>Ainsi la division du travail, sans laquelle la production serait à peu près nulle, est sujette à mille inconvénients, dont le pire est la démoralisation de l'ouvrier ; les machines produisent, avec le bon marché, l'encombrement et le chômage ; la concurrence aboutit à l'oppression ; l'impôt, lien matériel de la société, n'est le plus souvent qu'un fléau redouté à l'égal de l'incendie et de la grêle ; le crédit a pour corrélatif obligé la banqueroute ; la propriété est une fourmilière d'abus ; le commerce dégénère en jeu de hasard, où même il est quelquefois permis de tricher : bref, le désordre se trouvant partout en égale proportion avec l'ordre, sans qu'on sache comment celui-ci parviendra à éliminer celui-là, taxis ataxian diôkein, les économistes ont pris le parti de conclure que tout est pour le mieux, et regardent toute proposition d'amendement comme hostile à l'économie politique.</p>
<p>L'édifice social a donc été délaissé ; la foule a fait irruption sur le chantier : colonnes, chapiteaux et socles, le bois, la pierre et le métal, ont été distribués par lots et tirés au sort, et de tous ces matériaux rassemblés pour un temple magnifique, la propriété, ignorante et barbare, a construit des huttes. Il s'agit donc, non-seulement de retrouver le plan de l'édifice, mais de déloger les occupants, lesquels soutiennent que leur cité est superbe, et, au seul mot de restauration, se rangent en bataille sur leurs portes. Pareille confusion ne se vit autrefois à Babel : heureusement nous parlons français, et nous sommes plus hardis que les compagnons de Nemrod.</p>
<p>Quittons l'allégorie : la méthode historique et descriptive, employée avec succès tant qu'il n'a fallu opérer que des reconnaissances, est désormais sans utilité : après des milliers de monographies et de tables, nous ne sommes pas plus avancés qu'au temps de Xénophon et d'Hésiode. Les Phéniciens, les Grecs, les Italiens, travaillèrent autrefois comme nous faisons aujourd'hui : ils plaçaient leur argent, salariaient leurs ouvriers, étendaient leurs domaines, faisaient leurs expéditions et recouvrements, tenaient leurs livres, spéculaient, agiotaient, se ruinaient, selon toutes les règles de l'art économique, s'entendant non moins bien que nous à s'arroger des monopoles, et à rançonner le consommateur et l'ouvrier. De tout cela, les relations surabondent ; et quand nous repasserions éternellement nos statistiques et nos chiffres, nous n'aurions toujours devant les yeux que le chaos, le chaos immobile et uniforme.</p>
<p>On croit, il est vrai, qu'à partir des temps mythologiques jusqu'à la présente année 57 de notre grande révolution, le bien-être général s'est accru : le christianisme a longtemps passé pour la principale cause de cette amélioration, dont les économistes réclament actuellement tout l'honneur pour leurs principes. Car après tout, disent-ils, quelle a été l'influence du christianisme sur la société ? Profondément utopiste à sa naissance, il n'a pu se soutenir et s'étendre qu'en adoptant peu à peu toutes les catégories économiques, le travail, le capital, le fermage, l'usure, le trafic, la propriété, en un mot, en consacrant la loi romaine, expression la plus haute de l'économie politique.</p>
<p>Le christianisme, étranger, quant à sa partie théologique, aux théories sur la production et la consommation, a été pour la civilisation européenne ce qu'étaient naguère pour les ouvriers ambulants les sociétés de compagnonnage et la franc-maçonnerie, une espèce de contrat d'assurance et de secours mutuel ; sous ce rapport, il ne doit rien à l'économie politique, et le bien qu'il a fait ne peut être invoqué par elle en témoignage de certitude. Les effets de charité et de dévouement sont hors du domaine de l'économie, laquelle doit procurer le bonheur des sociétés par l'organisation du travail et par la justice. Pour le surplus, je suis prêt à reconnaître les effets heureux du mécanisme propriétaire ; mais j'observe que ces effets sont entièrement couverts par les misères qu'il est de la nature de ce mécanisme de produire : en sorte que, comme l'avouait naguère devant le parlement anglais un illustre ministre, et comme nous le démontrerons bientôt, dans la société actuelle, le progrès de la misère est parallèle et adéquat au progrès de la richesse, ce qui annulle complètement les mérites de l'économie politique.</p>
<p>Ainsi, l'économie politique ne se justifie ni par ses maximes ni par ses œuvres ; et, quant au socialisme, toute sa valeur se réduit à l'avoir constaté. Force nous est donc de reprendre l'examen de l'économie politique, puisqu'elle seule contient, du moins en partie, les matériaux de la science sociale ; et de vérifier si ses théories ne cacheraient pas quelque erreur dont le redressement concilierait le fait et le droit, révélerait la loi organique de l'humanité, et donnerait la conception positive de l'ordre. (…)</p>
<p>1- « Le principe qui préside à la vie des nations, ce n'est pas la science pure : ce sont les données complexes qui ressortent de l'état des lumières, des besoins et des intérêts. » Ainsi s'exprimait, en décembre 1844, un des esprits les plus lucides qui soient en France, M. Léon Faucher. Qu'on explique, si l'on peut, comment un homme de cette trempe a été amené, par ses convictions économiques, à déclarer que les données complexes de la société sont opposées à la science pure.</p>
<p>CHAPITRE II.</p>
<p>DE LA VALEUR.</p>
<p>§ I. — Opposition de la valeur d'utilité et de la valeur d'échange.</p>
<p>La valeur est la pierre angulaire de l'édifice économique. Le divin artiste qui nous a commis à la continuation de son œuvre ne s'en est expliqué à personne : mais, sur quelques indices, on le conjecture. La valeur, en effet, présente deux faces : l'une, que les économistes appellent valeur d'usage, ou valeur en soi ; l'autre, valeur en échange, ou d'opinion. Les effets que produit la valeur sous ce double aspect, et qui sont fort irréguliers tant qu'elle n'est point assise, ou, pour nous exprimer plus philosophiquement, tant qu'elle n'est pas constituée, changent totalement par cette constitution. <br class='autobr' />
Or, en quoi consiste la corrélation de valeur utile k valeur en échange ; que faut-il entendre par valeur constituée, et par quelle péripétie s'opère cette constitution : c'est l'objet et la fin de l'économie politique. Je supplie le lecteur de donner toute son attention à ce qui va suivre : ce chapitre étant le seul de l'ouvrage qui exige de sa part un peu de bonne volonté. De mon côté, je m'efforcerai d'être de plus en plus simple et clair.</p>
<p>Tout ce qui peut m'être de quelque service a pour moi de la valeur, et je suis d'autant plus riche que la chose utile est plus abondante : à cela point de difficulté. Le lait et la chair, les fruits et les graines, la laine, le sucre, le coton, le vin, les métaux, le marbre, la terre enfin, l'eau, l'air, le feu et le soleil, sont, relativement à moi, valeurs d'usage, valeurs par nature et destination. Si toutes les choses qui servent à mon existence étaient aussi abondantes que certaines d'entre elles, par exemple la lumière ; en d'autres termes, si la quantité de chaque espèce de valeurs était inépuisable, mon bien-être serait à jamais assuré : je n'aurais que faire de travailler, je ne penserais même pas. Dans cet état, il y aurait toujours utilité dans les choses, mais il ne serait plus vrai de dire qu'elles valent ; car la valeur, ainsi que nous le verrons bientôt, indique un rapport essentiellement social ; et c'est même uniquement par l'échange, en faisant une espèce de retour de la société sur la nature, que nous avons acquis la notion d'utilité. Tout le développement de la civilisation tient donc à la nécessité où se trouve la race humaine de provoquer incessamment la création de nouvelles valeurs, de même que les maux de la société ont leur cause première dans la lutte perpétuelle que nous soutenons contre notre propre inertie. Otez à l'homme ce besoin qui sollicite sa pensée et la façonne à la vie contemplative, et le contremaître de la création n'est plus que le premier des quadrupèdes.</p>
<p>Mais comment la valeur d'utilité devient-elle valeur en échange ? Car il faut remarquer que les deux sortes de valeurs, bien que contemporaines dans la pensée (puisque la première ne s'aperçoit qu'à l'occasion de la seconde), soutiennent néanmoins un rapport de succession : la valeur échangeable est donnée par une sorte de reflet de la valeur utile, comme les théologiens enseignent que dans la trinité, le père, se contemplant de toute éternité, engendre le fils. Cette génération de l'idée de valeur n'a pas été notée par les économistes avec assez de soin : il importe de nous y arrêter. <br class='autobr' />
Puis donc que parmi les objets dont j'ai besoin, un très grand nombre ne se trouve dans la nature qu'en une quantité médiocre, ou même ne se trouve pas du tout, je suis forcé d'aider à la production de ce qui me manque ; et comme je ne puis mettre la main à tant de choses, je proposerai à d'autres hommes, mes collaborateurs dans des fonctions diverses, de me céder une partie de leurs produits en échange du mien. J'aurai donc par devers moi, de mon produit particulier, toujours plus que je ne consomme ; de même que mes pairs auront par devers eux, de leurs produits respectifs, plus qu'ils n'usent. Cette convention tacite s'accomplit par le commerce. À cette occasion, nous ferons observer que la succession logique des deux espèces de valeur apparaît bien mieux encore dans l'histoire que dans la théorie, les hommes ayant passé des milliers d'années à se disputer les bien naturels (c'est ce qu'on appelle la communauté primitive), avant que leur industrie eût donné lieu à aucun échange.</p>
<p>Or, la capacité qu'ont tous les produits, soit naturels, soit industriels, de servir à la subsistance de l'homme, se nomme particulièrement valeur d'utilité ; la capacité qu'ils ont de se donner l'un pour l'autre, valeur en échange. Au fond, c'est la même chose, puisque le second cas ne fait qu'ajouter au premier l'idée d'une substitution, et tout cela peut paraître d'une subtilité oiseuse : dans la pratique, les conséquences sont surprenantes, et tour à tour heureuses ou funestes. Ainsi, la distinction établie dans la valeur est donnée par les faits et n'a rien d'arbitraire : c'est à l'homme, en subissant cette loi, de la faire tourner au profit de son bien-être et de sa liberté. Le travail, selon la belle expression d'um auteur, M. Walras, est une guerre déclarée à la parcimonie de la nature ; c'est par lui que s'engendrent à la fois la richesse et la société. Non-seulement le travail produit incomparablement plus de biens que ne nous en donne la nature ; — ainsi, l'on a remarqué que les seuls cordonniers de France produisaient dix fois plus que les mines réunies du Pérou, du Brésil et du Mexique ; — mais le travail, par les transformations qu'il fait subir aux valeurs naturelles, étendant et multipliant à l'infini ses droits, il arrive peu à peu que toute richesse, à force de passer par la filière industrielle, revient tout entière à celui qui la crée, et qu'il ne reste rien ou presque rien pour le détenteur de la matière première.</p>
<p>Telle est donc la marche du développement économique : au premier moment, appropriation de la terre et des valeurs naturelles ; puis association et distribution par le travail jusqu'à complête égalité. Les abîmes sont semés sur notre route, le glaive est suspendu sur nos têtes ; mais, pour conjurer tous les périls, nous avons la raison ; et la raison, c'est la toute-puissance.</p>
<p>Il résulte du rapport de valeur utile à valeur échangeable que si, par accident ou malveillance, l'échange était interdit à l'un des producteurs, ou si l'utilité de son produit venait à cesser tout à coup, avec ses magasins remplis il ne posséderait rien. Plus il aurait fait de sacrifices et déployé de vaillance à produire, plus profonde serait sa misère. — Si l'utilité du produit, au lieu de disparaître tout à fait, était seulement diminuée, chose qui peut arriver de cent façons : le travailleur, au lieu d'être frappé de déchéance et ruiné par une catastrophe subite, ne serait qu'appauvri ; obligé de livrer une quantité forte de sa valeur pour une quantité faible de valeurs étrangères, sa subsistance se trouverait réduite dans une proportion égale au déficit de sa vente, ce qui le conduirait par degrés de l'aisance à l'exténuation. Si enfin l'utilité du produit venait à croître, ou bien si la production en était rendue moins coûteuse, la balance de l'échange tournerait à l'avantage du producteur, dont le bien-être pourrait ainsi s'élever de la médiocrité laborieuse à l'oisive opulence. Ce phénomène de dépréciation et d'enrichissement se manifeste sous mille formes et par mille combinaisons : c'est en cela que consiste le jeu passionnel et intrigué du commerce et de l'industrie ; c'est cette loterie pleine d'embûches que les économistes croient devoir durer éternellement, et dont l'Académie des sciences morales et politiques demande, sans le savoir, la suppression, lorsque, sous les noms de profit et de salaire, elle demande que l'on concilie la valeur utile et la valeur en échange, c'est-à-dire qu'on trouve le moyen de rendre toutes les valeurs utiles également échangeables, et vice versa toutes les valeurs échangeables également utiles.</p>
<p>Les économistes ont très-bien fait ressortir le double caractère de la valeur : mais ce qu'ils n'ont pas rendu avec la même netteté, c'est sa nature contradictoire. Ici commence notre critique. <br class='autobr' />
L'utilité est la condition nécessaire de l'échange ; mais ôtez l'échange, et l'utilité devient nulle : ces deux termes sont indissolublement liés. Où est-ce donc qu'apparaît la contradiction ? <br class='autobr' />
Puisque tous tant que nous sommes nous ne subsistons que par le travail et l'échange, et que nous sommes d'autant plus riches que nous produisons et échangeons davantage, la conséquence, pour chacun, est de produire le plus possible de valeur utile, afin d'augmenter d'autant ses échanges, et partant ses jouissances. Eh bien, le premier effet, l'effet inévitable de la multiplication des valeurs est de les avilir : plus une marchandise abonde, plus elle perd à l'échange et se déprécie commercialement. N'est-il pas vrai qu'il y a contradiction entre la nécessité du travail et ses résultats ? <br class='autobr' />
Je conjure le lecteur, avant de courir au devant de l'explication, d'arrêter son attention sur le fait. <br class='autobr' />
Un paysan qui a récolté vingt sacs de blé, qu'il se propose de manger avec sa famille, se juge deux fois plus riche que s'il n'en avait récolté que dix ; — pareillement une ménagère qui a filé cinquante aunes de toile se croit deux fois plus riche aussi que si elle n'en avait filé que vingt-cinq. Relativement au ménage, ils ont raison tous deux ; mais au point de vue de leurs relations extérieures, ils peuvent se tromper du tout au tout. Si la récolte du blé est double dans tout le pays, vingt sacs se vendront moins que dix ne se seraient vendus si elle avait été de moitié ; comme aussi, dans un cas semblable, cinquante aunes de toile vaudront moins que vingt-cinq. En sorte que la valeur décroît comme la production de l'utilité augmente, et qu'un producteur peut arriver à l'indigence en s'enrichissant toujours. Et cela paraît sans remède, puisque le seul moyen de salut serait que les produits industriels devinssent tous, comme l'air et la lumière, en quantité infinie, ce qui est absurde. Dieu de ma raison ! se serait dit Jean-Jacques : ce ne sont pas les économistes qui déraisonnent ; c'est l'économie politique elle-même qui est infidèle à ses définitions : Mentita est iniquitas sibi. <br class='autobr' />
Dans les exemples qui précèdent, la valeur utile dépasse la valeur échangeable : dans d'autres cas, elle est moindre. Alors le même phénomène se produit, mais en sens inverse : la balance est favorable au producteur, et c'est le consommateur qui est frappé. C'est ce qui arrive notamment dans les disettes, où la hausse des subsistances a toujours quelque chose de factice. Il y a aussi des professions dont tout l'art consiste à donner à une utilité médiocre, et dont on se passerait fort bien, une valeur d'opinion exagérée : tels sont en général les arts de luxe. L'homme, par sa passion esthétique, est avide de futilités dont la possession satisfait hautement sa vanité, son goût inné du luxe, et son amour plus noble et plus respectable du beau : c'est là-dessus que spéculent les pourvoyeurs de ces sortes d'objets. Imposer la fantaisie et l'élégance n'est une chose ni moins odieuse ni moins absurde que de mettre des taxes sur la circulation : mais cet impôt est perçu par quelques entrepreneurs en vogue, que l'engouement général protège, et dont tout le mérite est bien souvent de fausser le goût et de faire naître l'inconstance. Dès lors personne ne se plaint ; et tous les anathèmes de l'opinion sont réservés aux monopoleurs qui, à force de génie, parviennent à élever de quelques centimes le prix de la toile et du pain…</p>
<p>C'est peu d'avoir signalé, dans la valeur utile et dans la valeur échangeable, cet étonnant contraste, où les économistes sont accoutumés à ne voir rien que de très-simple : il faut montrer que cette prétendue simplicité cache un mystère profond, que notre devoir est de pénétrer. <br class='autobr' />
Je somme donc tout économiste sérieux de me dire, autrement qu'en traduisant ou répétant la question, par quelle cause la valeur décroît, à mesure que la production augmente ; et réciproquement qu'est-ce qui fait grandir cette même valeur, à mesure que le produit diminue. En termes techniques, la valeur utile et la valeur échangeable, nécessaires l'une à l'autre, sont en raison inverse l'une de l'autre : je demande donc pourquoi la rareté, non l'utilité, est synonyme de cherté. Car, remarquons-le bien, la hausse et la baisse des marchandises sont indépendantes de la quantité de travail dépensée dans la production ; et le plus ou le moins de frais qu'elles coûtent ne sert de rien pour expliquer les variations de la mercuriale. La valeur est capricieuse comme la liberté : elle ne considère ni l'utilité ni le travail ; loin de là, il semble que, dans le cours ordinaire des choses, et à part certaines perturbations exceptionnelles, les objets les plus utiles soient toujours ceux qui doivent se livrer à plus bas prix ; en d'autres termes, qu'il est juste que les hommes qui travaillent avec le plus d'agrément soient le mieux rétribués, et ceux qui versent dans leur peine le sang et l'eau, le plus mal. Tellement qu'en suivant le principe jusqu'aux dernières conséquences, on arriverait à conclure le plus logiquement du monde, que les choses dont l'usage est nécessaire et la quantité infinie, doivent être pour rien ; et celles dont l'utilité est nulle et la rareté extrême, d'un prix inestimable. Mais, et pour comble d'embarras, la pratique n'admet point ces extrêmes : d'un côté, aucun produit humain ne saurait jamais atteindre l'infini en grandeur ; de l'autre, les choses les plus rares ont besoin d'être, à un degré quelconque, utiles, sans quoi elles ne seraient susceptibles d'aucune valeur. La valeur utile et la valeur échangeable restent donc fatalement enchaînées l'une à l'autre, bien que par leur nature elles tendent continuellement à s'exclure.</p>
<p>Je ne fatiguerai pas le lecteur de la réfutation des logomachies qu'on pourrait présenter pour éclaircir ce sujet : il n'y a pas, sur la contradiction inhérente à la notion de valeur, de cause assignable, ni d'explication possible. Le fait dont je parle est un de ceux qu'on nomme primitifs, c'est-à-dire qui peuvent servir à en expliquer d'autres, mais qui en eux-mêmes, comme les corps appelés simples, sont insolubles. Tel est le dualisme de l'esprit et de la matière. L'esprit et la matière sont deux termes qui, pris séparément, indiquent chacun une vue spéciale de l'esprit, mais sans répondre à aucune réalité. De même, étant donné le besoin pour l'homme d'une grande variété de produits avec l'obligation d'y pourvoir par son travail, l'opposition de valeur utile à valeur échangeable en résulte nécessairement ; et de cette opposition, une contradiction sur le seuil même de l'économie politique. Aucune intelligence, aucune volonté divine et humaine ne saurait l'empêcher. <br class='autobr' />
Ainsi, au lieu de chercher une explication chimérique, contentons-nous de bien constater la nécessité de la contradiction.</p>
<p>Quelle que soit l'abondance des valeurs créées et la proportion dans laquelle elles s'échangent, pour que nous échangions nos produits, il faut, si vous êtes demandeur, que mon produit vous convienne, et si vous êtes offrant, que j'agrée le vôtre. Car nul n'a droit d'imposer à autrui sa propre marchandise : le seul juge de l'utilité, ou, ce qui revient au même, du besoin, est l'acheteur. Donc, dans le premier cas, vous êtes arbitre de la convenance ; dans le second, c'est moi. Ôtez la liberté réciproque, et l'échange n'est plus l'exercice de la solidarité industrielle : c'est une spoliation. Le communisme, pour le dire en passant, ne triomphera jamais de cette difficulté.</p>
<p>Mais, avec la liberté, la production reste nécessairement indéterminée, soit en quantité, soit en qualité ; si bien qu'au point de vue du progrès économique, comme à celui de la convenance des consommateurs, l'estimation demeure éternellement arbitraire, et toujours le prix des marchandises flottera. Supposons pour un moment que tous les producteurs vendent à prix fixe : il y en aura qui, produisant à meilleur marché ou produisant mieux, gagneront beaucoup, pendant que les autres ne gagneront rien. De toute manière l'équilibre est rompu. — Veut-on, afin de parer à la stagnation du commerce, limiter la production au juste nécessaire ? C'est violer la liberté : car, en m'ôtant la faculté de choisir, vous me condamnez à payer un maximum ; vous détruisez la concurrence, seule garantie du bon marché, et provoquez à la contrebande. Ainsi, pour empêcher l'arbitraire commercial, vous vous jetterez dans l'arbitraire administratif ; pour créer l'égalité, vous détruirez la liberté : ce qui est la négation de l'égalité même. — Grouperez-vous les producteurs en un atelier unique, je suppose que vous possédiez ce secret ? Cela ne suffit point encore : il vous faudra grouper aussi les consommateurs en un ménage commun : mais alors vous désertez la question. Il ne s'agit pas d'abolir l'idée de valeur, ce qui est aussi impossible que d'abolir le travail, mais de la déterminer ; il ne s'agit pas de tuer la liberté individuelle, mais de la socialiser. Or, il est prouvé que c'est le libre arbitre de l'homme qui donne lieu à l'opposition entre la valeur utile et la valeur en échange : comment résoudre cette opposition, tant que subsistera le libre arbitre ? Et comment sacrifier celui-ci, à moins de sacrifier l'homme ?…</p>
<p>Donc, par cela seul qu'en ma qualité d'acheteur libre je suis juge de mon besoin, juge de la convenance de l'objet, juge du prix que je veux y mettre ; et que d'autre part, en votre qualité de producteur libre, vous êtes maître des moyens d'exécution, et qu'en conséquence vous avez la faculté de réduire vos frais, l'arbitraire s'introduit forcément dans la valeur, et la fait osciller entre l'utilité et l'opinion.</p>
<p>Mais cette oscillation, parfaitement signalée par les économistes, n'est rien que l'effet d'une contradiction qui, se traduisant sur une vaste échelle, engendre les phénomènes les plus inattendus. Trois années de fertilité, dans certaines provinces de la Russie, sont une calamité publique ; comme, dans nos vignobles, trois années d'abondance sont une calamité pour le vigneron. Les économistes, je le sais bien, attribuent cette détresse au manque de débouchés ; aussi est-ce une grande question parmi eux que les débouchés. Malheureusement il en est de la théorie des débouchés comme de celle de l'émigration qu'on a voulu opposer à Malthus ; c'est une pétition de principe. Les états les mieux pourvus de débouchés sont sujets à la surproduction comme les pays les plus isolés : où est-ce que la baisse et la hausse sont plus connues qu'à la bourse de Paris et de Londres ? <br class='autobr' />
De l'oscillation de la valeur et des effets irréguliers qui en découlent, les socialistes et les économistes, chacun de leur côté, ont déduit des conséquences opposées, mais également fausses : les premiers en ont pris texte pour calomnier l'économie politique, et l'exclure de la science sociale ; les autres, pour rejeter toute possibilité de conciliation entre les termes, et affirmer comme loi absolue du commerce l'incommensurabilité des valeurs, partant l'inégalité des fortunes. <br class='autobr' />
Je dis que des deux parts l'erreur est égale.</p>
<p>1o L'idée contradictoire de valeur, si bien mise en lumière par la distinction inévitable de valeur utile et valeur en échange, ne vient pas d'une fausse aperception de l'esprit, ni d'une terminologie vicieuse, ni d'aucune aberration de la pratique : elle est intime à la nature des choses, et s'impose à la raison comme forme générale de la pensée, c'est-à-dire comme catégorie. Or, comme le concept de valeur est le point de départ de l'économie politique, il s'ensuit que tous les éléments de la science, j'emploie le mot science par anticipation, sont contradictoires en eux-mêmes et opposés entre eux, si bien que sur chaque question l'économiste se trouve incessamment placé entre une affirmation et une négation également irréfutables. L'antinomie enfin, pour me servir du mot consacré par la philosophie moderne, est le caractère essentiel de l'économie politique, c'est-à-dire tout à la fois son arrêt de mort et sa justification.</p>
<p>Antinomie, littéralement contre-loi, veut dire opposition dans le principe ou antagonisme dans le rapport, comme la contradiction ou antilogie indique opposition ou contrariété dans le discours. L'antinomie, je demande pardon d'entrer dans ces détails de scolastique, mais peu familiers encore à la plupart des économistes, l'antinomie est la conception d'une loi à double face, l'une positive, l'autre négative : telle est, par exemple, la loi appelée attraction, qui fait tourner les planètes autour du soleil, et que les géomètres ont décomposée en force centripète et force centrifuge. Tel est encore le problème de la divisibilité de la matière à l'infini, que Kant a démontré pouvoir être nié et affirmé tour à tour par des arguments également plausibles et irréfutables.</p>
<p>L'antinomie ne fait qu'exprimer un fait, et s'impose impérieusement à l'esprit : la contradiction proprement dite est une absurdité. Cette distinction entre l'antinomie (contra-lex) et la contradiction (contra-dictio) montre en quel sens on a pu dire que, dans un certain ordre d'idées et de faits, l'argument de contradiction n'a plus la même valeur qu'en mathématiques.</p>
<p>En mathématiques, il est de règle qu'une proposition étant démontrée fausse, la proposition inverse est vraie, et réciproquement. Tel est même le grand moyen de démonstration mathématique. En économie sociale, il n'en ira plus de même : ainsi nous verrons, par exemple, que la propriété étant démontrée fausse par ses conséquences, la formule contraire, la communauté, n'est pas du tout vraie pour cela, mais qu'elle est niable en même temps et au même titre que la propriété. S'ensuit-il, comme on l'a dit avec une emphase assez ridicule, que toute vérité, toute idée procède d'une contradiction, c'est-à-dire d'un quelque chose qui s'affirme et se nie au même moment et au même point de vue, et qu'il faille rejeter bien loin la vieille logique, qui fait de la contradiction le signe par excellence de l'erreur ? Ce bavardage est digne de sophistes qui, sans foi ni bonne foi, travaillent à éterniser le scepticisme, afin de maintenir leur impertinente inutilité. Comme l'antinomie, aussitôt qu'elle est méconnue, conduit infailliblement à la contradiction, on les a prises l'une pour l'autre, surtout en français, où l'on aime à désigner chaque chose par ses effets. Mais ni la contradiction, ni l'antinomie que l'analyse découvre au fond de toute idée simple, n'est le principe du vrai. La contradiction est toujours synonyme de nullité ; quant à l'antinomie, que l'on appelle quelquefois du même nom, elle est, en effet, l'avant-coureur de la vérité, à qui elle fournit pour ainsi dire la matière ; mais elle n'est point la vérité, et, considérée en elle-même, elle est la cause efficiente du désordre, la forme propre du mensonge et du mal.</p>
<p>L'antinomie se compose de deux termes, nécessaires l'un à l'autre, mais toujours opposés, et tendant réciproquement à se détruire. J'ose à peine ajouter, mais il faut franchir ce pas, que le premier de ces termes a reçu le nom de thèse, position, et le second celui d'anti-thèse, contre-position. Ce mécanisme est maintenant si connu, qu'on le verra bientôt, j'espère, figurer au programme des écoles primaires. Nous verrons tout à l'heure comment de la combinaison de ces deux zéros jaillit l'unité, ou l'idée, laquelle fait disparaître l'antinomie.</p>
<p>Ainsi, dans la valeur, rien d'utile qui ne se puisse échanger, rien d'échangeable s'il n'est utile : la valeur d'usage et la valeur en échange sont inséparables. Mais tandis que, par le progrès de l'industrie, la demande varie et se multiplie à l'infini ; que la fabrication tend en conséquence à exhausser l'utilité naturelle des choses, et finalement à convertir toute valeur utile en valeur d'échange ; — d'un autre côté, la production, augmentant incessamment la puissance de ses moyens et réduisant toujours ses frais, tend à ramener la vénalité des choses à l'utilité primitive : en sorte que la valeur d'usage et la valeur d'échange sont en lutte perpétuelle.</p>
<p>Les effets de cette lutte sont connus : les guerres de commerce et de débouchés, les encombrements, les stagnations, les prohibitions, les massacres de la concurrence, le monopole, la dépréciation des salaires, les lois de maximum, l'inégalité écrasante des fortunes, la misère, découlent de l'antinomie de la valeur. On me dispensera d'en donner ici la démonstration, qui d'ailleurs ressortira naturellement des chapitres suivants.</p>
<p>Les socialistes, tout en demandant avec juste raison la fin de cet antagonisme, ont eu le tort d'en méconnaître la source, et de n'y voir qu'une méprise du sens commun, que l'on pouvait réparer par décret d'autorité publique. De là cette explosion de sensiblerie lamentable, qui a rendu le socialisme si fade aux esprits positifs, et qui, propageant les plus absurdes illusions, fait tous les jours encore tant de dupes. Ce que je reproche au socialisme, n'est pas d'être venu sans motif ; c'est de rester si longtemps et si obstinément bête.</p>
<p>2o Mais les économistes ont eu le tort non moins grave de repousser à priori, et cela justement en vertu de la donnée contradictoire, ou pour mieux dire antinomique de la valeur, toute idée et tout espoir de réforme, sans vouloir jamais comprendre que par cela même que la société était parvenue à son plus haut période d'antagonisme, il y avait imminence de conciliation et d'harmonie. C'est pourtant ce qu'un examen attentif de l'économie politique aurait fait toucher au doigt à ses adeptes, s'ils avaient tenu plus de compte des matières de la métaphysique moderne. Il est en effet démontré, par tout ce que la raison humaine sait de plus positif, que là où se manifeste une antinomie, il y a promesse de résolution des termes, et par conséquent annonce d'une transformation. Or, la notion de valeur, telle qu'elle a été exposée entre autres par M. J. B. Say, tombe précisément dans ce cas. Mais les économistes, demeurés pour la plupart, et par une inconcevable fatalité, étrangers au mouvement philosophique, n'avaient garde de supposer que le caractère essentiellement contradictoire, ou, comme ils disaient, variable de la valeur, fût en même temps le signe authentique de sa constitutionnalité, je veux dire de sa nature éminemment harmonique et déterminable. Quelque déshonneur qui en résulte pour les diverses écoles économistes, il est certain que l'opposition qu'elles ont faite au socialisme procède uniquement de cette fausse conception de leurs propres principes ; une preuve, entre mille, suffira.</p>
<p>L'Académie des sciences (non pas celle des sciences morales, l'autre), sortant un jour de ses attributions, fit lecture d'un mémoire dans lequel on proposait de calculer des tables de valeur pour toutes les marchandises, d'après les moyennes de produit par homme et par journée de travail dans chaque genre d'industrie. Le Journal des Économistes (août 1845) prit aussitôt texte de cette communication, usurpatrice à ses yeux, pour protester contre le projet de tarif qui en était l'objet, et rétablir ce qu'il appelait les vrais principes.</p>
<p>« Il n'y a pas, disait-il dans ses conclusions, de mesure de la valeur, d'étalon de la valeur ; c'est la science économique qui dit cela, comme la science mathématique nous dit qu'il n'y a pas de mouvement perpétuel et de quadrature du cercle, et que cette quadrature et ce mouvement ne se trouveront jamais. Or, s'il n'y a pas d'étalon de la valeur, si la mesure de la valeur n'est pas même une illusion métaphysique, quelle est donc en définitive la règle qui préside aux échanges ? C'est, nous l'avons dit, l'offre et la demande d'une manière générale, voilà le dernier mot de la science. » <br class='autobr' />
Or, comment le Journal des Économistes prouvait-il qu'il n'y a pas de mesure de valeur ? Je me sers du terme consacré : je montrerai tout à l'heure que cette expression, mesure de la valeur, a quelque chose de louche, et ne rend pas exactement ce que l'on veut, ce que l'on doit dire. <br class='autobr' />
Ce journal répétait, en l'accompagnant d'exemples, l'exposition que nous avons faite plus haut de la variabilité de la valeur, mais sans atteindre comme nous à la contradiction. Or, si l'estimable rédacteur, l'un des économistes les plus distingués de l'école de Say, avait eu des habitudes dialectiques plus sévères ; s'il eût été de longue main exercé, non-seulement à observer les faits, mais à en chercher l'explication dans les idées qui les produisent, je ne doute pas qu'il ne se fût exprimé avec plus de réserve, et qu'au lieu de voir dans la variabilité de la valeur le dernier mot de la science, il n'eût reconnu de lui-même qu'elle en était le premier. En réfléchissant que la variabilité dans la valeur procède non des choses, mais de l'esprit, il se serait dit que comme la liberté de l'homme a sa loi, la valeur doit avoir la sienne ; conséquemment, que l'hypothèse d'une mesure de la valeur, puisque ainsi l'on s'exprime, n'a rien d'irrationnel, tout au contraire, que c'est la négation de cette mesure qui est illogique, insoutenable.</p>
<p>Et de fait, en quoi l'idée de mesurer, et par conséquent de fixer la valeur, répugne-t-elle à la science ? Tous les hommes croient à cette fixation ; tous la veulent, la cherchent, la supposent : chaque proposition de vente ou d'achat n'est en fin de compte qu'une comparaison entre deux valeurs, c'est-à-dire une détermination, plus ou moins juste, si l'on veut, mais effective. L'opinion du genre humain sur la différence qui existe entre la valeur réelle et le prix de commerce, est, on peut le dire, unanime. C'est ce qui fait que tant de marchandises se vendent à prix fixe ; il en est même qui, jusque dans leurs variations, sont toujours fixées : tel est le pain. On ne niera pas que si deux industriels peuvent s'expédier réciproquement en compte-courant, et à prix fait, des quantités de leurs produits respectifs, dix, cent, mille industriels ne puissent en faire autant. Or, ce serait précisément avoir résolu le problème de la mesure de la valeur. Le prix de chaque chose serait débattu, j'en conviens, parce que le débat est encore pour nous la seule manière de fixer le prix ; mais enfin comme toute lumière jaillit du choc, le débat, bien qu'il soit une preuve d'incertitude, a pour but, abstraction faite du plus ou moins de bonne foi qui s'y mêle, de découvrir le rapport des valeurs entre elles, c'est-à-dire leur mensuration, leur loi.</p>
<p>Ricardo, dans sa théorie de la rente, a donné un magnifique exemple de la commensurabilité des valeurs. Il a fait voir que les terres arables sont entre elles comme, à frais égaux, sont leurs rendements ; et la pratique universelle est en cela d'accord avec la théorie. Or, qui nous dit que cette manière, positive et sûre, d'évaluer les terres, et en général tous les capitaux engagés, ne peut pas s'étendre aussi aux produits ?</p>
<p>On dit : L'économie politique ne se gouverne point par des à priori ; elle ne prononce que sur des faits. Or, ce sont les faits, c'est l'expérience qui nous apprend qu'il n'est ni peut exister de mesure de la valeur, et qui prouve que si une pareille idée a dû se présenter naturellement, sa réalisation est tout à fait chimérique. L'offre et la demande, telle est la seule règle des échanges.</p>
<p>Je ne répéterai pas que l'expérience prouve précisément le contraire ; que tout, dans le mouvement économique des sociétés, indique une tendance à la constitution et à la fixation de la valeur ; que c'est là le point culminant de l'économie politique, laquelle, par cette constitution, se trouve transformée, et le signe suprême de l'ordre dans la société : cet aperçu général, réitéré sans preuve, deviendrait insipide. Je me renferme pour le moment dans les termes de la discussion, et je dis que l offre et la demande, que l'on prétend être la seule règle des valeurs, ne sont autre chose que deux formes cérémonielles servant à mettre en présence la valeur d'utilité et la valeur en échange, et à provoquer leur conciliation. Ce sont les deux pôles électriques, dont la mise en rapport doit produire le phénomène d'affinité économique, appelé échange. Comme les pôles de la pile, l'offre et la demande sont diamétralement opposées, et tendent sans cesse à s'annuler l'une l'autre ; c'est par leur antagonisme que le prix des choses ou s'exagère ou s'anéantit : on veut donc savoir s'il n'est pas possible, en toute occasion, d'équilibrer ou faire transiger ces deux puissances, de manière à ce que le prix des choses soit toujours l'expression de la valeur vraie, l'expression de la justice. Dire après cela que l'offre et la demande sont la règle des échanges, c'est dire que l'offre et la demande sont la règle de l'offre et de la demande ; ce n'est point expliquer la pratique, c'est la déclarer absurde, et je nie que la pratique soit absurde.</p>
<p>Tout à l'heure j'ai cité Ricardo comme ayant donné, pour un cas spécial, une règle positive de comparaison des valeurs : les économistes font mieux encore ; chaque année ils recueillent, des tableaux de la statistique, la moyenne de toutes les mercuriales. Or, quel est le sens d'une moyenne ? Chacun conçoit que dans une opération particulière, prise au hasard sur un million, rien ne peut indiquer si c'est l'offre, valeur utile, qui l'a emporté, ou si c'est la valeur échangeable, c'est-à-dire la demande. Mais comme toute exagération dans le prix des marchandises est tôt ou tard suivie d'une baisse proportionnelle ; comme, en d'autres termes, dans la société les profits de l'agio sont égaux aux pertes, on peut regarder avec juste raison la moyenne, des prix, pendant une période complète, comme indiquant la valeur réelle et légitime des produits. Cette moyenne, il est vrai, arrive trop tard : mais qui sait si l'on ne pourrait pas, à l'avance, la découvrir ? Est-il un économiste qui ose dire que non ?</p>
<p>Bon gré, mal gré, il faut donc chercher la mesure de la valeur : c'est la logique qui le commande, et ses conclusions sont égales contre les économistes et contre les socialistes. L'opinion qui nie l'existence de cette mesure est irrationnelle, déraisonnable. Dites tant qu'il vous plaira, d'un côté, que l'économie politique est une science de faits, et que les faits sont contraires à l'hypothèse d'une détermination de la valeur ; — de l'autre, que cette question scabreuse n'a plus lieu dans une association universelle, qui absorberait tout antagonisme : je répliquerai toujours, à droite et à gauche :</p>
<p>1° Que comme il ne se produit pas de fait qui n'ait sa cause, de même il n'en existe pas qui n'ait sa loi ; et que si la loi de l'échange n'est pas trouvée, la faute en est, non pas aux faits, mais aux savants ;</p>
<p>2" Qu'aussi longtemps que l'homme travaillera pour subsister, et travaillera librement, la justice sera la condition de la fraternité et la base de l'association : or, sans une détermination de la valeur, la justice est boiteuse, est impossible.</p>
<p>§ II. — Constitution de la valeur : définition de la richesse.</p>
<p>Nous connaissons la valeur sous ses deux aspects contraires : nous ne la connaissons pas dans son tout. Si nous pouvions acquérir cette nouvelle idée, nous aurions la valeur absolue ; et une tarification des valeurs, telle que la demandait le mémoire lu à l'Académie des sciences, serait possible. Figurons-nous donc la richesse comme une masse tenue par une force chimique ou état permanent de composition, et dans laquelle des éléments nouveaux entrant sans cesse, se combinent en proportions différentes, mais d'après une loi certaine : la valeur est le rapport proportionnel (la mesure) selon lequel chacun de ces éléments fait partie du tout.</p>
<p>Il suit de là deux choses : l'une, que les économistes se sont complètement abusés lorsqu'ils ont cherché la mesure générale de la valeur dans le blé, dans l'argent, dans la rente, etc. ; comme aussi lorsqu'après avoir démontré que cet étalon de mesure n'était ni ici ni là, ils ont conclu qu'il n'y avait raison ni mesure à la valeur ; — l'autre, que la proportion des valeurs peut varier continuellement, sans cesser pour cela d'être assujétie à une loi, dont la détermination est précisément la solution demandée.</p>
<p>Ce concept de la valeur satisfait, comme on le verra, à toutes les conditions : car il embrasse à la fois et la valeur utile, dans ce qu'elle a de positif et de fixe, et la valeur en échange, dans ce qu'elle a de variable ; en second lieu fait cesser la contrariété qui semblait un obstacle insurmontable à toute détermination ; de plus, nous montrerons que la valeur ainsi entendue diffère entièrement de ce que serait une simple juxta-position des deux idées de valeur utile et valeur échangeable, et qu'elle est douée de propriétés nouvelles.</p>
<p>La proportionnalité des produits n'est point une révélation que nous prétendions faire au monde : ni une nouveauté que nous apportions dans la science, pas plus que la division du travail n'était chose inouïe, lorsqu'Adam Smith en expliqua les merveilles. La proportionnalité des produits est, comme il nous serait facile de le prouver par des citations sans nombre, une idée vulgaire qui traîne partout dans les ouvrages d'économie politique, mais à laquelle personne jusqu'à ce jour n'a songé à restituer le rang qui lui est dû : et c'est ce que nous entreprenons aujourd'hui de faire. Nous tenions, du reste, à faire cette déclaration, afin de rassurer le lecteur sur nos prétentions à l'originalité, et de nous réconcilier les esprits que leur timidité rend peu favorables aux idées nouvelles.</p>
<p>Les économistes semblent n'avoir jamais entendu, par la mesure de la valeur, qu'un étalon, une sorte d'unité primordiale, existant par elle-même, et qui s'appliquerait à toutes les marchandises, comme le mètre s'applique à toutes les grandeurs. Aussi a-t-il semblé à plusieurs que tel était en effet le rôle de l'argent. Mais la théorie des monnaies a prouvé de reste que, loin d'être la mesure des valeurs, l'argent n'en est que l'arithmétique, et une arithmétique de convention. L'argent est à la valeur ce que le thermomètre est à la chaleur : le thermomètre, avec son échelle arbitrairement graduée, indique bien quand il y a déperdition ou accumulation de calorique : mais quelles sont les lois d'équilibre de la chaleur, quelle en est la proportion dans les divers corps, quelle quantité est nécessaire pour produire une ascension de 10, 15 ou 20 degrés dans le thermomètre, voilà ce que le thermomètre ne dit pas ; il n'est pas même sûr que les degrés de l'échelle, tous égaux entre eux, correspondent à des additions égales de calorique.</p>
<p>L'idée que l'on s'était faite jusqu'ici de la mesure de la valeur est donc inexacte ; ce que nous cherchons n'est pas l'étalon de la valeur, comme on l'a dit tant de fois, et ce qui n'a pas de sens ; mais la loi suivant laquelle les produits se proportionnent dans la richesse sociale ; car c'est de la connaissance de cette loi que dépendent, dans ce qu'elles ont de normal et de légitime, la hausse et la baisse des marchandises. En un mot, comme par la mesure des corps célestes on entend le rapport résultant de la comparaison de ces corps entre eux, de même, par la mesure des valeurs, il faut entendre le rapport qui résulte de leur comparaison ; or, je dis que ce rapport a sa loi, et cette comparaison son principe.</p>
<p>Je suppose donc une force qui combine, dans des proportions certaines, les éléments de la richesse, et qui en fait un tout homogène : si les éléments constituants ne sont pas dans la proportion voulue, la combinaison ne s'en opérera pas moins ; mais, au lieu d'absorber toute la matière, elle en rejettera une partie comme inutile. Le mouvement intérieur par lequel se produit la combinaison, et que détermine l'affinité des diverses substances, ce mouvement dans la société est l'échange, non plus seulement l'échange considéré dans sa forme élémentaire et d'homme à homme, mais l'échange en tant que fusion de toutes les valeurs produites par les industries privées en une seule et même richesse sociale. Enfin, la proportion selon laquelle chaque élément entre dans le composé, cette proportion est ce que nous appelons valeur ; l'excédant qui reste après la combinaison est non-valeur, tant que, par l'accession d'une certaine quantité d'autres éléments, il ne se combine, ne s'échange pas.</p>
<p>Nous expliquerons plus bas le rôle de l'argent.</p>
<p>Tout ceci posé, on conçoit qu'à un moment donné la proportion des valeurs formant la richesse d'un pays puisse, à force de statistiques et d'inventaires, être déterminée ou du moins approximée empiriquement, à peu près comme les chimistes ont découvert par l'expérience, aidée de l'analyse, la proportion d'hydrogène et d'oxygène nécessaire à la formation de l'eau. Cette méthode, appliquée à la détermination des valeurs, n'a rien qui répugne ; ce n'est, après tout, qu'une affaire de comptabilité. Mais un pareil travail, quelque intéressant qu'il fût, nous apprendrait fort peu de chose. D'une part, en effet, nous savons que la proportion varie sans cesse ; de l'autre, il est clair qu'un relevé de la fortune publique ne donnant la proportion des valeurs que pour le lieu et l'heure où la table serait faite, nous ne pourrions en induire la loi de proportionnalité de la richesse. Ce n'est pas un seul travail de ce genre qu'il faudrait pour cela ; ce serait, en admettant que le procédé fût digne de confiance, des milliers et des millions de travaux semblables.</p>
<p>Or, il en est ici de la science économique tout autrement que de la chimie. Les chimistes, à qui l'expérience a découvert de si belles proportions, ne savent rien du comment ni du pourquoi de ces proportions, pas plus que de la force qui les détermine. L'économie sociale, au contraire, à qui nulle recherche à posteriori ne pourrait faire connaître directement la loi de proportionnalité des valeurs, peut la saisir dans la force même qui la produit, et qu'il est temps de faire connaître. <br class='autobr' />
Cette force, qu'A. Smith a célébrée avec tant d'éloquence et que ses successeurs ont méconnue, lui donnant pour égal le privilège, cette force est le travail. Le travail diffère de producteur à producteur en quantité et qualité ; il en est de lui à cet égard comme de tous les grands principes de la nature et des lois les plus générales, simples dans leur action et leur formule, mais modifiés à l'infini par la multitude des causes particulières, et se manifestant sous une variété innombrable de formes. C'est le travail, le travail seul, qui produit tous les éléments de la richesse, et qui les combine jusque dans leurs dernières molécules selon une loi de proportionnalité variable, mais certaine. C'est le travail enfin qui, comme principe de vie, agite, mens agitat, la matière, molem, de la richesse, et qui la proportionne. <br class='autobr' />
La société, ou l'homme collectif, produit une infinité d'objets dont la jouissance constitue son bien-être. Ce bien-être se développe non-seulement en raison de la quantité des produits, mais aussi en raison de leur variété (qualité) et proportion. De cette donnée fondamentale il suit que la société doit toujours, à chaque instant de sa vie, chercher dans ses produits une proportion telle, que la plus forte somme de bien-être s'y rencontre, eu égard à la puissance et aux moyens de production. Abondance, variété et proportion dans les produits, sont les trois termes qui constituent la richesse : la richesse, objet de l'économie sociale, est soumise aux mêmes conditions d'existence que le beau, objet de l'art ; la vertu, objet de la morale ; le vrai, objet de la métaphysique.</p>
<p>Mais comment s'établit cette proportion merveilleuse et si nécessaire, que sans elle une partie du labeur humain est perdue, c'est-à-dire inutile, inharmonique, invraie, par conséquent synonyme d'indigence, de néant ?</p>
<p>Prométhée, selon la fable, est le symbole de l'activité humaine. Prométhée dérobe le feu du ciel, et invente les premiers arts ; Prométhée prévoit l'avenir et veut s'égaler à Jupiter ; Prométhée est Dieu. Appelons donc la société Prométhée.</p>
<p>Prométhée donne au travail, en moyenne, dix heures par jour, sept au repos, autant au plaisir. Pour tirer de ses exercices le fruit le plus utile, Prométhée tient note de la peine et du temps que chaque objet de sa consommation lui coûte. Rien que l'expérience ne peut l'en instruire, et cette expérience sera de toute sa vie. Tout en travaillant et produisant, Prométhée éprouve donc une infinité de mécomptes. Mais, en dernier résultat, plus il travaille, plus son bien-être se raffine et son luxe s'idéalise ; plus il étend ses conquêtes sur la nature, plus il fortifie en lui-même le principe de vie et d'intelligence dont l'exercice seul le rend heureux. C'est au point que, la première éducation du Travailleur une fois faite, et l'ordre mis dans ses occupations, travailler pour lui n'est plus peiner, c'est vivre, c'est jouir. Mais l'attrait du travail n'en détruit pas la règle, puisqu'au contraire il en est le fruit ; et ceux qui, sous prétexte que le travail doit être attrayant, concluent à la négation de la justice et à la communauté, ressemblent aux enfants qui, après avoir cueilli des fleurs au jardin, établissent leur parterre sur l'escalier.</p>
<p>Dans la société la justice n'est donc pas autre chose que la proportionnalité des valeurs ; elle a pour garantie et sanction la responsabilité du producteur.</p>
<p>Prométhée sait que tel produit coûte une heure de travail, tel autre un jour, une semaine, un an ; il sait en même temps que tous ces produits, par l'accroissement de leurs frais, forment la progression de sa richesse. Il commencera donc par assurer son existence, en se pourvoyant des choses les moins coûteuses, et par conséquent les plus nécessaires ; puis, à mesure qu'il aura pris ses sûretés, il avisera aux objets de luxe, procédant toujours, s'il est sage, selon la gradation naturelle du prix que chaque chose lui coûte. Quelquefois Prométhée se trompera dans son calcul, ou bien, emporté par la passion, il sacrifiera un bien immédiat pour une jouissance prématurée ; et, après avoir sué le sang et l'eau, il s'affamera. Ainsi, la loi porte en elle-même sa sanction : elle ne peut être violée, sans que l'infracteur soit aussitôt puni.</p>
<p>Say a donc eu raison de dire : « Le bonheur de cette classe (celle des consommateurs), composée de toutes les autres, constitue le bien-être général, l'état de prospérité d'un pays. » Seulement, il aurait dû ajouter que le bonheur de la classe des producteurs, qui se compose aussi de toutes les autres, constitue également le bien-être général, l'état de prospérité d'un pays. — De même quand il dit : « La fortune de chaque consommateur est perpétuellement en rivalité avec tout ce qu'il achète, » il aurait dû ajouter encore : « La fortune de chaque producteur est attaquée sans cesse par tout ce qu'il vend. » Sans cette réciprocité nettement exprimée, la plupart des phénomènes économiques deviennent inintelligibles ; et je ferai voir en son lieu comment, par suite de cette grave omission, la plupart des économistes faisant des livres ont déraisonné sur la balance du commerce. <br class='autobr' />
J'ai dit tout à l'heure que la société produit d'abord les choses les moins coûteuses, et par conséquent les plus nécessaires… Or, est-il vrai que dans le produit, la nécessité ait pour corrélatif le bon marché, et vice versâ ; en sorte que ces deux mots, nécessité et bon marché, de même que les suivants, cherté et superflu, soient synonymes ?</p>
<p>Si chaque produit du travail, pris isolément, pouvait suffire à l'existence de l'homme, la synonymie en question ne serait pas douteuse ; tous les produits ayant les même propriétés, ceux-là nous seraient les plus avantageux à produire, par conséquent les plus nécessaires, qui coûteraient le moins. Mais ce n'est point avec cette précision théorique que se formule le parallélisme entre l'utilité et le prix des produits : soit prévoyance de la nature, soit par toute autre cause, l'équilibre entre le besoin et la faculté productrice est plus qu'une théorie, c'est un fait, dont la pratique de tous les jours, aussi bien que le progrès de la société, dépose.</p>
<p>Transportons-nous au lendemain de la naissance de l'homme, au jour de départ de la civilisation : n'est-il pas vrai que les industries à l'origine les plus simples, celles qui exigèrent le moins de préparations et de frais, furent les suivantes : cueillette, pâture, chasse et pêche, à la suite desquelles et longtemps après l'agriculture est venue ? Depuis lors, ces quatre industries primordiales ont été perfectionnées et de plus appropriées : double circonstance qui n'altère pas l'essence des faits, mais qui lui donne au contraire plus de relief. En effet, la propriété s'est toujours attachée de préférence aux objets de l'utilité la plus immédiate, aux valeurs faites, si j'ose ainsi dire ; en sorte que l'on pourrait marquer l'échelle des valeurs par le progrès de l'appropriation.</p>
<p>Dans son ouvrage sur la Liberté du travail, M. Dunoyer s'est positivement rattaché à ce principe, en distinguant quatre grandes catégories industrielles, qu'il range selon l'ordre de leur développement, c'est-à-dire de la moindre à la plus grande dépense de travail. Ce sont : industrie extractive, comprenant toutes les fonctions demi-barbares citées plus haut ; — industrie commerciale, industrie manufacturière, industrie agricole. Et c'est avec une raison profonde que le savant auteur a placé en dernier lieu l'agriculture. Car, malgré sa haute antiquité, il est positif que cette industrie n'a pas marché du même pas que les autres ; or, la succession des choses dans l'humanité ne doit point être déterminée d'après l'origine, mais d'après l'entier développement. Il se peut que l'industrie agricole soit née avant les autres, ou que toutes soient contemporaines ; mais celle-là sera jugée la dernière en date, qui se sera perfectionnée postérieurement.</p>
<p>Ainsi la nature même des choses, autant que ses propres besoins, indiquaient au travailleur l'ordre dans lequel il devait attaquer la production des valeurs qui composent son bien-être : notre loi de proportionnalité est donc tout à la fois physique et logique, objective et subjective ; elle a le plus haut degré de certitude. Suivons-en l'application.</p>
<p>De tous les produits du travail, aucun peut-être n'a coûté de plus longs, de plus patients efforts, que le calendrier. Cependant il n'en est aucun dont la jouissance puisse aujourd'hui s'acquérir à meilleur marché, et conséquemment, d'après nos propres définitions, soit devenue plus nécessaire. Comment donc expliquerons-nous ce changement ? Comment le calendrier, si peu utile aux premières hordes, à qui il suffisait de l'alternance de la nuit et du jour, comme de l'hiver et de l'été, est-il devenu à la longue si indispensable, si peu dispendieux, si parfait ; car, par un merveilleux accord, dans l'économie sociale toutes ces épithètes se traduisent ? Comment, en un mot, rendre raison de la variabilité de valeur du calendrier, d'après notre loi de proportion ?</p>
<p>Pour que le travail nécessaire à la production du calendrier fût exécuté, fût possible, il fallait que l'homme trouvât moyen de gagner du temps sur ses premières occupations, et sur celles qui en furent la conséquence immédiate. En d'autres termes, il fallait que ces industries devinssent plus productives, ou moins coûteuses, qu'elles n'étaient au commencement : ce qui revient à dire qu'il fallait d'abord résoudre le problème de la production du calendrier sur les industries extractives elles-mêmes.</p>
<p>Je suppose donc que tout à coup, par une heureuse combinaison d'efforts, par la division du travail, l'emploi de quelque machine, la direction mieux entendue des agents naturels, en un mot par son industrie, Prométhée trouve moyen de produire en un jour, d'un certain objet, autant qu'autrefois il produisait en dix : que s'ensuivra-t-il ? le produit changera de place sur le tableau des éléments de la richesse ; sa puissance d'affinité pour d'autres produits, si j'ose ainsi dire, s'étant accrue, sa valeur relative se trouvera diminuée d'autant, et au lieu d'être cotée comme 100, elle ne le sera plus que comme 10. Mais cette valeur n'en sera pas moins, et toujours, rigoureusement déterminée ; et ce sera encore le travail qui seul fixera le chiffre de son importance. Ainsi la valeur varie, et la loi des valeurs est immuable : bien plus, si la valeur est susceptible de variation, c'est parce qu'elle est soumise à une loi dont le principe est essentiellement mobile, savoir le travail mesuré par le temps. <br class='autobr' />
Le même raisonnement s'applique à la production du calendrier, comme de toutes les valeurs possibles. Je n'ai pas besoin d'ajouter comment la civilisation, c'est-à-dire le fait social de l'accroissement des richesses, multipliant nos affaires, rendant nos instants de plus en plus précieux, nous forçant à tenir registre perpétuel et détaillé de toute notre vie, le calendrier est devenu pour tous une des choses les plus nécessaires. Un sait d'ailleurs que cette découverte admirable a suscité, comme son complément naturel, l'une de nos industries les plus précieuses, l'horlogerie. <br class='autobr' />
Ici se place tout naturellement une objection, la seule qu'on puisse élever contre la théorie de la proportionnalité des valeurs.</p>
<p>Say, et les économistes qui l'ont suivi, ont observé que le travail étant lui-même sujet à évaluation, une marchandise comme une autre, enfin, il y avait cercle vicieux à le prendre pour principe et cause efficiente de la valeur. Donc, conclut-on, il faut s'en référer à la rareté et à l'opinion. <br class='autobr' />
Ces économistes, qu'ils me permettent de le dire, ont fait preuve en cela d'une prodigieuse inattention. Le travail est dit valoir, non pas en tant que marchandise lui-même, mais en vue des valeurs qu'on suppose renfermées puissanciellement en lui. La valeur du travail est une expression figurée, une anticipation de la cause sur l'effet. C'est une fiction, au même titre que la productivité du capital. Le travail produit, le capital vaut : et quand, par une sorte d'ellipse, on dit la valeur du travail, on fait un enjambement qui n'a rien de contraire aux règles du langage, mais que des théoriciens doivent s'abstenir de prendre pour une réalité. Le travail, comme la liberté, l'amour, l'ambition, le génie, est chose vague et indéterminée de sa nature, mais qui se définit qualitativement par son objet, c'est-à-dire qui devient une réalité par le produit. Lors donc que l'on dit : le travail de cet homme vaut cinq francs par jour, c'est comme si l'on disait : le produit du travail quotidien de cet homme vaut cinq francs.</p>
<p>Or, l'effet du travail est d'éliminer incessamment la rareté et l'opinion, comme éléments constitutifs de la valeur, et, par une conséquence nécessaire, de transformer les utilités naturelles ou vagues (appropriées ou non) en utilités mesurables ou sociales : d'où il résulte que le travail est tout à la fois une guerre déclarée à la parcimonie de la nature, et une conspiration permanente contre la propriété. <br class='autobr' />
D'après cette analyse, la valeur, considérée dans la société que forment naturellement entre eux, par la division du travail et par l'échange, les producteurs, est le rapport de proportionnalité des produits qui composent la richesse ; et ce qu'on appelle spécialement la valeur d'un produit est une formule qui indique, en caractères monétaires, la proportion de ce produit dans la richesse générale. — L'utilité fonde la valeur ; le travail en fixe le rapport ; le prix est l'expression qui, sauf les aberrations que nous aurons à étudier, traduit ce rapport.</p>
<p>Tel est le centre autour duquel oscillent la valeur utile et la valeur échangeable, le point où elles viennent s'abîmer et disparaître ; telle est la loi absolue, immuable, qui domine les perturbations économiques, les caprices de l'industrie et du commerce, et qui gouverne le progrès. Tout effort de l'humanité pensante et travailleuse, toute spéculation individuelle et sociale, comme partie intégrante de la richesse collective, obéissent à cette loi. La destinée de l'économie politique était, en posant successivement tous ses termes contradictoires, de la faire reconnaître ; l'objet de l'économie sociale, que je demande pour un moment la permission de distinguer de l'économie politique, bien qu'au fond elles ne doivent pas différer l'une de l'autre, sera de la promulguer et de la réaliser partout. <br class='autobr' />
La théorie de la mesure ou de la proportionnalité des valeurs est, qu'on y prenne garde, la théorie même de l'égalité. De même, en effet, que dans la société, où l'on a vu que l'identité entre le producteur et le consommateur est complète, le revenu payé à un oisif est comme une valeur jetée aux flammes de l'Etna ; de même, le travailleur à qui l'on alloue un salaire excessif est comme un moissonneur à qui l'on donnerait un pain pour cueillir un épi : et tout ce que les économistes ont qualifié de consommation improductive n'est au fond qu'une infraction à la loi de proportionnalité. <br class='autobr' />
Nous verrons par la suite comment, de ces données simples, le génie social déduit peu à peu le système encore obscur de l'organisation du travail, de la réparation des salaires, de la tarification des produits et de la solidarité universelle. Car l'ordre dans la société s'établit sur les calculs d'une justice inexorable, nullement sur les sentiments paradisiaques de fraternité, de dévouement et d'amour que tant d'honorables socialistes s'efforcent aujourd'hui d'exciter dans le peuple. C'est en vain qu'à l'exemple de Jésus-Christ ils prêchent la nécessité et donnent l'exemple du sacrifice ; l'égoïsme est plus fort, et la loi de sévérité, la fatalité économique, est seule capable de le dompter. L'enthousiasme humanitaire peut produire des secousses favorables au progrès de la civilisation ; mais ces crises du sentiment, de même que les oscillations de la valeur, n'auront jamais pour résultat que d'établir plus fortement, plus absolument la justice. La nature, ou la Divinité, s'est méfiée de nos cœurs ; elle n'a point cru à l'amour de l'homme pour son semblable ; et tout ce que la science nous découvre des vues de la Providence sur la marche des sociétés, je le dis à la honte de la conscience humaine, mais il faut que notre hypocrisie le sache, atteste de la part de Dieu une profonde misanthropie. Dieu nous aide, non par bonté, mais parce que l'ordre est son essence ; Dieu procure le bien du monde, non qu'il l'en juge digne, mais parce que la religion de sa suprême intelligence l'y oblige ; et tandis que le vulgaire lui donne le doux nom de père, il est impossible à l'historien, à l'économiste philosophe, de croire qu'il nous aime ni nous estime.</p>
<p>Imitons cette sublime indifférence, cette ataraxie stoïque de Dieu ; et puisque le précepte de charité a toujours échoué dans la production du bien social, cherchons dans la raison pure les conditions de la concorde et de la vertu.</p>
<p>La valeur, conçue comme proportionnalité des produits, autrement dire la valeur constituée, suppose nécessairement, et dans un degré égal, utilité et vénalité, indivisiblement et harmoniquement unies. Elle suppose utilité, car, sans cette condition, le produit aurait été dépourvu de cette affinité qui le rend échangeable, et par conséquent fait de lui un élément de la richesse ; — elle suppose vénalité, puisque si le produit n'était pas à toute heure et pour un prix déterminé acceptable à l'échange, il ne serait plus qu'une non-valeur, il ne serait rien.</p>
<p>Mais, dans la valeur constituée, toutes ces propriétés acquièrent une signification plus large, plus régulière et plus vraie qu'auparavant. Ainsi, l'utilité n'est plus cette capacité pour ainsi dire inerte qu'ont les choses de servir à nos jouissances et à nos explorations ; la vénalité n'est pas davantage cette exagération d'une fantaisie aveugle ou d'une opinion sans principe ; enfin, la variabilité a cessé de se traduire en un débat plein de mauvaise foi entre l'offre et la demande : tout cela a disparu pour faire place à une idée positive, normale, et, sous toutes les modifications possibles, déterminable. Par la constitution des valeurs, chaque produit, s'il est permis d'établir une pareille analogie, est comme la nourriture qui, découverte par l'instinct d'alimentation, puis préparée par l'organe digestif, entre dans la circulation générale, où elle se convertit, suivant des proportions certaines, en chairs, en os, en liquides, etc., et donne au corps la vie, la force et la beauté.</p>
<p>Or, que se passe-t-il dans l'idée de valeur, lorsque, des notions antagonistes de valeur utile et valeur en échange, nous nous élevons à celle de valeur constituée ou valeur absolue ? Il y a, si j'ose ainsi dire, un emboîtement, une pénétration réciproque dans laquelle les deux concepts élémentaires, se saisissant chacun comme les atomes crochus d'Épicure, s'absorbent l'un l'autre, et disparaissent, laissant à leur place un composé doué, mais à un degré supérieur, de toutes leurs propriétés positives, et débarrassé de leurs propriétés négatives. Une valeur véritablement telle, comme la monnaie, le papier de commerce de premier choix, les titres de rente sur l'État, les actions sur une entreprise solide, ne peut plus ni s'exagérer sans raison, ni perdre à l'échange : elle n'est plus soumise qu'à la loi naturelle de l'augmentation des spécialités industrielles et de l'accroissement des produits. Bien plus, une telle valeur n'est point le résultat d'une transation, c'est-à-dire d'un éclectisme, d'un juste-milieu ou d'un mélange : c'est le produit d'une fusion complète, produit entièrement neuf et distinct de ses composants : comme l'eau, produit de la combinaison de l'hydrogène et de l'oxygène, est un corps à part, totalement distinct de ses éléments.</p>
<p>La résolution de deux idées antithétiques en une troisième d'ordre supérieur est ce que l'école nomme synthèse. Elle seule donne l'idée positive et complète, laquelle s'obtient, comme on a vu, par l'affirmation ou négation successive, car cela revient au même, de deux concepts en opposition diamétrale. D'où l'on déduit ce corollaire d'une importance capitale en application aussi bien qu'en théorie : toutes les fois que dans la sphère de la morale, de l'histoire ou de l'économie politique, l'analyse a constaté l'antinomie d'une idée, on peut affirmer à priori que cette antinomie cache une idée plus élevée qui tôt ou tard fera son apparition.</p>
<p>Je regrette d'insister si longuement sur des notions familières à tous les jeunes gens du baccalauréat ; mais je devais ces détails à certains économistes qui, à propos de ma critique de la propriété, ont entassé dilemmes sur dilemmes pour me prouver que si je n'étais pas propriétaire, j'étais nécessairement communiste ; le tout, faute de savoir ce que c'est que thèse, antithèse et synthèse. <br class='autobr' />
L'idée synthétique de valeur, comme condition fondamentale d'ordre et de progrès pour la société, avait été vaguement aperçue par Ad. Smith, lorsque, pour me servir des expressions de M. Blanqui, « il montra dans le travail la mesure universelle et invariable des valeurs, et fit voir que toute chose avait son prix naturel, vers lequel elle gravitait sans cesse au milieu des fluctuations du prix courant, occasionnées par des circonstances accidentelles étrangères à la valeur vénale de la chose. » <br class='autobr' />
Mais cette idée de la valeur était tout intuitive chez Ad. Smith : or, la société ne change pas ses habitudes sur la foi d'intuitions ; elle ne se décide que sur l'autorité des faits. Il fallait que l'antinomie s'exprimât d'une manière plus sensible et plus nette : J. B. Say fut son principal interprète. Mais, malgré les efforts d'imagination et l'effrayante subtilité de cet économiste, la définition de Smith le domine à son insu, et éclate partout dans ses raisonnements.</p>
<p>« Évaluer une chose, dit Say, c'est déclarer qu'elle doit être estimée autant qu'une autre qu'on désigne… La valeur de chaque chose est vague et arbitraire tant qu'elle n'est pas reconnue…… » Il y a donc une manière de reconnaître la valeur des choses, c'est-à-dire de la fixer ; et comme cette reconnaissance ou fixation se fait par la comparaison des choses entre elles, il y a donc aussi un caractère commun, un principe, au moyen duquel on déclare qu'une chose vaut plus, moins ou autant qu'une autre.</p>
<p>Say avait dit d'abord : « La mesure de la valeur est la valeur d'un autre produit. » Plus tard, s'étant aperçu que cette phrase n'était qu'une tautologie, il la modifia ainsi : « La mesure de la valeur est la quantité d'un autre produit, » ce qui est tout aussi peu intelligible. Ailleurs, cet écrivain, ordinairement si lucide et si ferme, s'embarrasse de distinctions vaines : « On peut apprécier la valeur des choses ; on ne peut pas la mesurer, c'est-à-dire la comparer avec un titre invariable et connu, parce qu'il n'y en a point. Tout ce que l'on peut faire se réduit à évaluer les choses en les comparant. » D'autres fois, il distingue des valeurs réelles et des valeurs relatives : « Les premières sont celles où la valeur des choses change avec les frais de production ; les secondes sont celles où la valeur des choses change par rapport à la valeur des autres marchandises. »</p>
<p>Singulière préoccupation d'un homme de génie qui ne s'aperçoit plus que comparer, évaluer, apprécier, c'est mesurer ; que toute mesure n'étant jamais qu'une comparaison, indique par cela même un rapport vrai si la comparaison est bien faite ; qu'en conséquence, valeur ou mesure réelle et valeur ou mesure relative, sont choses parfaitement identiques ; et que la difficulté se réduit, non à trouver un étalon de mesure, puisque toutes les quantités peuvent s'en tenir lieu réciproquement, mais à déterminer le point de comparaison. En géométrie, le point de comparaison est l'étendue, et l'unité de mesure est tantôt la division du cercle en 360 parties, tantôt la circonférence du globe terrestre, tantôt la dimension moyenne du bras, de la main, du pouce ou du pied de l'homme. Dans la science économique, nous l'avons dit après A. Smith, le point de vue sous lequel toutes les valeurs se comparent est le travail ; quant à l'unité de mesure, celle adoptée en France est le franc. Il est incroyable que tant d'hommes de sens se démènent depuis quarante ans contre une idée si simple. Mais non : La comparaison des valeurs s'effectue sans qu'il y ait entre elles aucun point de comparaison, et sans unité de mesure ; — voilà, plutôt que d'embrasser la théorie révolutionnaire de l'égalité, ce que les économistes du dix-neuvième siècle ont résolu de soutenir envers et contre tous. Qu'en dira la postérité ?</p>
<p>Je vais présentement montrer, par des exemples frappants, que l'idée de mesure ou proportion des valeurs, nécessaire en théorie, s'est réalisée et se réalise tous les jours dans la pratique.</p>
<p>§ III. — Application de la loi de proportionnalité des valeurs.</p>
<p>Tout produit est un signe représentatif du travail.</p>
<p>Tout produit peut en conséquence être échangé par un autre, et la pratique universelle est là qui en témoigne.</p>
<p>Mais supprimez le travail : il ne vous reste que des utilités plus ou moins grandes, qui, n'étant frappées d'aucun caractère économique, d'aucun signe humain, sont incommensurables entre elles, c'est-à-dire logiquement inéchangeables.</p>
<p>L'argent, comme toute autre marchandise, est un signe représentatif du travail : à ce titre, il a pu servir d'évaluateur commun, et d'intermédiaire aux transactions. Mais la fonction particulière que l'usage a dévolue aux métaux précieux de servir d'agent au commerce est purement conventionnelle, et toute autre marchandise pourrait, moins commodément peut-être, mais d'une manière aussi authentique, remplir ce rôle ; les économistes le reconnaissent, et l'on en cite plus d'un exemple. Quelle est donc la raison de cette préférence généralement accordée aux métaux, pour servir de monnaie, et comment s'explique cette spécialité de fonction, sans analogue dans l'économie politique, de l'argent ? Car toute chose unique et sans comparses dans son espèce est par cela même de plus difficile intelligence, souvent même ne s'entend pas du tout. Or, est-il possible de rétablir la série d'où la monnaie semble avoir été détachée, et, par conséquent, de ramener celle-ci à son véritable principe ?</p>
<p>Sur cette question les économistes, suivant leur habitude, se sont jetés hors du domaine de leur science : ils ont fait de la physique, de la mécanique, de l'histoire, etc. ; ils ont parlé de tout, et n'ont pas répondu. Les métaux précieux, ont-ils dit, par leur rareté, leur densité, leur incorruptibilité, offraient pour la monnaie des commodités qu'on était loin de rencontrer au même degré dans les autres marchandises. Bref, les économistes, au lieu de répondre à la question d'économie qui leur était posée, se sont mis à traiter la question d'art. Ils ont très-bien fait valoir la convenance mécanique de l'or et de l'argent à servir de monnaie ; mais ce qu'aucun d'eux n'a ni vu ni compris, c'est la raison économique qui a déterminé, en faveur des métaux précieux, le privilège dont ils jouissent. <br class='autobr' />
Or, ce que nul n'a remarqué, c'est que de toutes la marchandises, l'or et l'argent sont les premières dont la valeur soit arrivée à sa constitution. Dans la période patriarcale, l'or et l'argent se marchandent encore et s'échangent en lingots, mais déjà avec une tendance visible à la domination, et avec une préférence marquée. Peu à peu les souverains s'en emparent et y apposent leur sceau : et de cette consécration souveraine naît la monnaie, c'est-à-dire la marchandise par excellence, celle qui, nonobstant toutes les secousses du commerce, conserve une valeur proportionnelle déterminée, et se fait accepter en tout payement.</p>
<p>Ce qui distingue la monnaie, en effet, n'est point la dureté du métal, elle est moindre que celle de l'acier ; ni son utilité, elle est de beaucoup inférieure à celle du blé, du fer, de la houille, et d'une foule d'autres substances, réputées presque viles à côté de l'or ; — ce n'est ni la rareté, ni la densité : l'une et l'autre pouvaient être suppléées, soit par le travail donné à d'autres matières, soit, comme aujourd'hui, par du papier de banque, représentant de vastes amas de fer ou de cuivre. Le trait distinctif de l'or et de l'argent vient, je le répète, de ce que, grâce à leurs propriétés métalliques, aux difficultés de leur production, et surtout à l'intervention de l'autorité publique, ils ont de bonne heure conquis, comme marchandises, la fixité et l'authenticité.</p>
<p>Je dis donc que la valeur de l'or et de l'argent, notamment de la partie qui entre dans la fabrication des monnaies, bien que peut-être cette valeur ne soit pas encore calculée d'une manière rigoureuse, n'a plus rien d'arbitraire ; j'ajoute qu'elle n'est plus susceptible de dépréciation, à la manière des autres valeurs, bien que cependant elle puisse varier continuellement. Tous les frais de raisonnement et d'érudition qu'on a faits pour prouver, par l'exemple de l'argent, que la valeur est chose essentiellement indéterminable, sont autant de paralogismes, provenant d'une fausse idée de la question, ab ignorantiâ elenchi.</p>
<p>Philippe Ier, roi de France, mêle à la livre tournois de Charlemagne un tiers d'alliage, s'imaginant que lui seul ayant le monopole de la fabrication des monnaies, il peut faire ce que fait tout commerçant ayant le monopole d'un produit. Qu'était-ce, en effet, que cette altération des monnaies tant reprochée à Philippe et à ses successeurs ? un raisonnement très-juste au point de vue de la routine commerciale, mais très-faux en science économique, savoir, que l'offre et la demande étant la règle des valeurs, on peut, soit en produisant une rareté factice, soit en accaparant la fabrication, faire monter l'estimation et partant la valeur des choses, et que cela est vrai de l'or et de l'argent, comme du blé, du vin, de l'huile, du tabac. Cependant la fraude de Philippe ne fut pas plus tôt soupçonnée, que sa monnaie fut réduite à sa juste valeur, et qu'il perdit lui-même tout ce qu'il avait cru gagner sur ses sujets. Même chose arriva à la suite de toutes les tentatives analogues. D'où venait ce mécompte ?</p>
<p>C'est, disent les économistes, que par le faux monnayage, la quantité d'or et d'argent n'étant réellement ni diminuée ni accrue, la proportion de ces métaux avec les autres marchandises n'était point changée, et qu'en conséquence il n'était pas au pouvoir du souverain de faire que ce qui ne valait que comme 2 dans l'État, valût 4. Il est même à considérer que si, au lieu d'altérer les monnaies, il avait été au pouvoir du roi d'en doubler la masse, la valeur échangeable de l'or et de l'argent aurait aussitôt baissé de moitié, toujours par cette raison de proportionnalité et d'équilibre. L'altération des monnaies était donc, de la part du roi, un emprunt forcé, disons mieux, une banqueroute, une escroquerie.</p>
<p>À merveille : les économistes expliquent fort bien, quand ils veulent, la théorie de la mesure des valeurs ; il suffit pour cela de les mettre sur le chapitre de la monnaie. Comment donc ne voient-ils pas que la monnaie est la loi écrite du commerce, le type de l'échange, le premier terme de cette longue chaîne de créations qui toutes, sous le nom de marchandises, doivent recevoir la sanction sociale, et devenir, sinon de fait, au moins de droit, acceptables comme la monnaie en toute espèce de marché ?</p>
<p>« La monnaie, dit très-bien M. Augier, ne peut servir, soit d'échelle de constatation pour les marchés passés, soit de bon instrument d'échange, qu'autant que sa valeur approche le plus de l'idéal de la permanence ; car elle n'échange ou n'achète jamais que la valeur qu'elle possède. » (Hist. du Crédit public.)</p>
<p>Traduisons cette observation éminemment judicieuse en une formule générale. <br class='autobr' />
Le travail ne devient une garantie de bien-être et d'égalité, qu'autant que le produit de chaque individu est en proportion avec la masse : car il n'échange ou n'achète jamais qu'une valeur égale à la valeur qui est en lui.</p>
<p>N'est-il pas étrange qu'on prenne hautement la défense du commerce agioteur et infidèle, et qu'en même temps on se récrie sur la tentative d'un monarque faux-monnayeur, qui, après tout, ne faisait qu'appliquer à l'argent le principe fondamental de l'économie politique, l'instabilité arbitraire des valeurs ? Que la régie s'avise de donner 750 grammes de tabac pour un kilogramme, les économistes crieront au vol ; — mais si la même régie, usant de son privilège, augmente le prix du kilogramme de 2 fr., ils trouveront que c'est cher, mais ils n'y verront rien qui soit contraire aux principes. Quel imbroglio que l'économie politique !</p>
<p>Il y a donc, dans la monétisation de l'or et de l'argent, quelque chose de plus que ce qu'en ont rapporté les économistes : il y a la consécration de la loi de proportionnalité, le premier acte de constitution des valeurs. L'humanité opère en tout par des gradations infinies : après avoir compris que tous les produits du travail doivent être soumis à une mesure de proportion qui les rende tous également permutables, elle commence par donner ce caractère de permutabilité absolue à un produit spécial, qui deviendra pour elle le type et le patron de tous les autres. C'est ainsi que pour élever ses membres à la liberté et à l'égalité, elle commence par créer des rois. Le peuple a le sentiment confus de cette marche providentielle, lorsque dans ses rêves de fortune et dans ses légendes, il parle toujours d'or et de royauté ; et les philosophes n'ont fait que rendre hommage à la raison universelle, lorsque dans leurs homélies soi-disant morales et leurs utopies sociétaires, ils tonnent avec un égal fracas contre l'or et la tyrannie. Auri sacra fames ! Maudit or ! s'écrie plaisamment un communiste. Autant vaudrait dire : maudit froment, maudites vignes, maudits moutons ; car, de même que l'or et l'argent, toute valeur commerciale doit arriver à une exacte et rigoureuse détermination. L'œuvre est dès longtemps commencée : aujourd'hui elle avance à vue d'œil.</p>
<p>Passons à d'autres considérations.</p>
<p>Un axiome généralement admis par les économistes, est que tout travail doit laisser un excédant. <br class='autobr' />
Cette proposition est pour moi d'une vérité universelle et absolue : c'est le corollaire de la loi de proportionnalité, que l'on peut regarder comme le sommaire de toute la science économique. Mais, j'en demande pardon aux économistes, le principe que tout travail doit laisser un excédant n'a pas de sens dans leur théorie, et n'est susceptible d'aucune démonstration. Comment, si l'offre et la demande sont la seule règle des valeurs, peut-on reconnaître ce qui excède et ce qui suffit ? Ni le prix de revient, ni le prix de vente, ni le salaire, ne pouvant être mathématiquement déterminés, comment est-il possible de concevoir un surplus, un profit ? La routine commerciale nous a donné, ainsi que le mot, l'idée du profit : et comme nous sommes politiquement égaux, on en conclut que chaque citoyen a un droit égal à réaliser, dans son industrie personnelle, des bénéfices. Mais les opérations du commerce sont essentiellement irrégulières, et l'on a prouvé sans réplique que les bénéfices du commerce ne sont qu'un prélèvement arbitraire et forcé du producteur sur le consommateur, en un mot un déplacement, pour ne pas dire mieux. C'est ce que l'on apercevrait bientôt, s'il était possible de comparer le chiffre total des déficits de chaque année, avec le montant des bénéfices. Dans le sens de l'économie politique, le principe que tout travail doit laisser un excédant n'est autre que la consécration du droit constitutionnel que nous avons tous acquis par la révolution, de voler le prochain.</p>
<p>La loi de proportionnalité des valeurs peut seule rendre raison de ce problème. Je prendrai la question d'un peu haut : elle est assez grave pour que je la traite avec l'étendue qu'elle mérite. <br class='autobr' />
La plupart des philosophes, comme des philologues, ne voient dans la société qu'un être de raison, ou pour mieux dire un nom abstrait servant à désigner une collection d'hommes. C'est un préjugé que nous avons tous reçu dès l'enfance avec nos premières leçons de grammaire, que les noms collectifs, les noms de genre et d'espèce, ne désignent point des réalités. Il y aurait fort à dire sur ce chapitre : je me renferme dans mon sujet. Pour le véritable économiste, la société est un être vivant, doué d'une intelligence et d'une activité propres, régi par des lois spéciales que l'observation seule découvre, et dont l'existence se manisfeste, non sous une forme physique, mais par le concert et l'intime solidarité de tous ses membres. Ainsi, lorsque tout à l'heure, sous l'emblème d'un dieu de la fable, nous faisions l'allégorie de la société, notre langage n'avait au fond rien de métaphorique : c'était l'être social, unité organique et synthétique, auquel nous venions de donner un nom. Aux yeux de quiconque a réfléchi sur les lois du travail et de l'échange (je laisse de côté toute autre considération), la réalité, j'ai presque dit la personnalité de l'homme collectif, est aussi certaine que la réalité et la personnalité de l'homme individu. Toute la différence est que celui-ci se présente aux sens sous l'aspect d'un organisme dont les parties sont en cohérence matérielle, circonstance qui n'existe pas dans la société. Mais l'intelligence, la spontanéité, le développement, la vie, tout ce qui constitue au plus haut degré la réalité de l'être, est aussi essentiel à la société qu'à l'homme : et de là vient que le gouvernement des sociétés est science, c'est-à-dire étude de rapports naturels ; et non point art, c'est-à-dire bon plaisir et arbitraire. De là vient enfin que toute société décline, dès qu'elle passe aux mains des idéologues.</p>
<p>Le principe que tout travail doit laisser un excédant, indémontrable à l'économie politique, c'est-à-dire à la routine propriétaire, est un de ceux qui témoignent le plus de la réalité de la personne collective : car, ainsi qu'on va voir, ce principe n'est vrai des individus que parce qu'il émane de la société, qui leur confère ainsi le bénéfice de ses propres lois.</p>
<p>Venons aux faits. On a remarqué que les entreprises de chemins de fer sont beaucoup moins une source de richesse pour les entrepreneurs que pour l'État. L'observation est juste ; et l'on aurait dû ajouter qu'elle s'applique non-seulement aux chemins de fer, mais à toute industrie. Mais ce phénomène, qui dérive essentiellement de la loi de porportionnalité des valeurs, et de l'identité absolue de la production et de la consommation, est inexplicable avec la notion ordinaire de valeur utile et valeur échangeable.</p>
<p>Le prix moyen du transport des marchandises par le roulage est 18 cent, par tonne et kilomètre, marchandise prise et rendue en magasin. On a calculé qu'à ce prix, une entreprise ordinaire de chemin de fer n'obtiendrait pas 10 p. 100 de bénéfice net, résultat à peu près égal à celui d'une entreprise de roulage. Mais admettons que la célérité du transport par fer soit à celle du roulage de terre, toutes compensations faites, comme 4 est à 1 : comme dans la société le temps est la valeur même, à égalité de prix le chemin de fer présentera sur le roulage un avantage de 400 p. 100. Cependant cet avantage énorme, très-réel pour la société, est bien loin de se réaliser dans la même proportion pour le voiturier, qui, tandis qu'il fait jouir la société d'une mieux value de 400 p. 100, ne retire pas quant à lui 10 p. 100. Supposons, en effet, pour rendre la chose encore plus sensible, que le chemin de fer porte son tarif à 25 cent., celui du roulage restant à 18 ; il perdra à l'instant toutes ses consignations. Expéditeurs, destinataires, tout le monde reviendra à la malbrouk, à la patache, s'il faut. On désertera la locomotive ; un avantage social de 500 p. 100 sera sacrifié à une perte privée de 35 p. 100.</p>
<p>La raison de cela est facile à saisir : l'avantage qui résulte de la célérité du chemin de fer est tout social, et chaque individu n'y participe qu'en une proportion minime (n'oublions pas qu'il ne s'agit en ce moment que du transport des marchandises), tandis que la perte frappe directement et personnellement le consommateur. Un bénéfice social égal à 400, représente pour l'individu, si la société est composée seulement d'un million d'hommes, quatre dix millièmes ; tandis qu'une perte de 33 p. 100 pour le consommateur supposerait un déficit social de trente-trois millions. L'intérêt privé et l'intérêt collectif, si divergents au premier coup d'œil, sont donc parfaitement identiques et adéquats : et cet exemple peut déjà servir à faire comprendre comment, dans la science économique, tous les intérêts se concilient.</p>
<p>Ainsi donc, pour que la société réalise le bénéfice supposé ci-dessus, il faut de toute nécessité que le tarif du chemin de fer ne dépasse pas, ou dépasse de fort peu le prix du roulage. <br class='autobr' />
Mais, pour que cette condition soit remplie, en d'autres termes, pour que le chemin de fer soit commercialement possible, il faut que la matière transportable soit assez abondante pour couvrir au moins l'intérêt du capital engagé, et les frais d'entretien de la voie. Donc la première condition d'existence d'un chemin de fer est une forte circulation, ce qui suppose une production plus forte encore, une grande masse d'échanges.</p>
<p>Mais production, circulation, échanges, ne sont point choses qui s'improvisent ; puis, les diverses formes du travail ne se développent pas isolément et indépendamment l'une de l'autre : leur progrès est nécessairement lié, solidaire, proportionnel. L'antagonisme peut exister entre les industriels : malgré eux, l'action sociale est une, convergente, harmonique, en un mot, personnelle. Donc enfin il est un jour marqué pour la création des grands instruments de travail ; c'est celui où la consommation générale peut en soutenir l'emploi, c'est-à dire, car toutes ces propositions se traduisent, celui où le travail ambiant peut alimenter les nouvelles machines. Anticiper l'heure marquée par le progrès du travail, serait imiter ce fou qui, descendant de Lyon à Marseille, fit appareiller pour lui seul un steamer.</p>
<p>Ces points éclaircis, rien de plus aisé que d'expliquer comment le travail doit laisser à chaque producteur un excédant.</p>
<p>Et d'abord, pour ce qui concerne la société : Prométhée, sortant du sein de la nature, s'éveille à la vie dans une inertie pleine de charme, mais qui deviendrait bientôt misère et torture s'il ne se hâtait d'en sortir par le travail. Dans cette oisiveté originelle, le produit de Prométhée étant nul, son bien-être est identique à celui de la brute, et peut se représenter par zéro.</p>
<p>Prométhée se met à l'œuvre : et dès sa première journée, première journée de la seconde création, le produit de Prométhée, c'est-à-dire sa richesse, son bien-être, est égal à 10.</p>
<p>Le second jour, Prométhée divise son travail, et son produit devient égal à 100.</p>
<p>Le troisième jour, et chacun des jours suivants, Prométhée invente des machines, découvre de nouvelles utilités dans les corps, de nouvelles forces dans la nature ; le champ de son existence s'étend du domaine sensitif à la sphère du moral et de l'intelligence, et, à chaque pas que fait son industrie, le chiffre de sa production s'élève et lui dénonce un surcroît de félicité. Et puisque enfin pour lui consommer c'est produire, il est clair que chaque journée de consommation n'emportant que le produit de la veille, laisse un excédant de produit à la journée du lendemain.</p>
<p>Mais remarquons aussi, remarquons surtout ce fait capital, c'est que le bien-être de l'homme est en raison directe de l'intensité du travail et de la multiplicité des industries, en sorte que l'accroissement de la richesse et l'accroissement du labeur sont corrélatifs et parallèles.</p>
<p>Dire maintenant que chaque individu participe à ces conditions générales du développement collectif, ce serait affirmer une vérité qui, à force d'évidence, pourrait sembler niaise. Signalons plutôt les deux formes générales de la consommation dans la société.</p>
<p>La société, de même que l'individu, a d'abord ses objets de consommation personnelle, objets dont le temps lui fait sentir peu à peu le besoin, et que ses instincts mystérieux lui commandent de créer. Ainsi, il y eut au moyen âge, pour un grand nombre de villes, un instant décisif où la construction d'hôtels de ville et de cathédrales devint une passion violente, qu'il fallut à tout prix satisfaire ; l'existence de la communauté en dépendait. Sécurité et force, ordre public, centralisation, nationnalité, patrie, indépendance, voilà ce qui compose la vie de la société, l'ensemble de ses facultés mentales ; voilà les sentiments qui devaient trouver leur expression et leurs insignes. Telle avait été autrefois la destination du temple de Jérusalem, véritable palladium de la nation juive ; tel était le temple de Jupiter-Capitolin, à Rome. Plus tard, après le palais municipal et le temple, organes pour ainsi dire de la centralisation et du progrès, vinrent les autres travaux d'utilité publique, ponts, théâtres, hôpitaux, routes, etc.</p>
<p>Les monuments d'utilité publique étant d'un usage essentiellement commun, et par conséquent gratuit, la société se couvre de ses avances par les avantages politiques et moraux qui résultent de ces grands ouvrages, et qui, donnant un gage de sécurité au travail et un idéal aux esprits, impriment un nouvel essor à l'industrie et aux arts.</p>
<p>Mais il on est autrement des objets de consommation domestique, qui seuls tombent dans la catégorie de l'échange : ceux-ci ne sont productibles que selon les conditions de mutualité qui en permettent la consommation, c'est-à-dire le remboursement immédiat et avec bénéfice aux producteurs. Ces conditions, nous les avons suffisamment développées dans la théorie de proportionnalité des valeurs, que l'on pourrait nommer également théorie de la réduction progressive des prix de revient.</p>
<p>J'ai démontré par la théorie et par les faits le principe que tout travail doit laisser un excédant ; mais ce principe, aussi certain qu'une proposition d'arithmétique, est loin encore de se réaliser pour tout le monde. Tandis que par le progrès de l'industrie collective, chaque journée de travail individuel obtient un produit de plus en plus grand, et, par une conséquence nécessaire, tandis que le travailleur, avec le même salaire, devrait devenir tous les jours plus riche, il existe dans la société des états qui profitent et d'autres qui dépérissent ; des travailleurs à double, triple et centuple salaire, et d'autres en déficit ; partout enfin des gens qui jouissent et d'autres qui souffrent, et, par une division monstrueuse des facultés industrielles, des individus qui consomment, et qui ne produisent pas. La répartition du bien-être suit tous les mouvements de la valeur, et les reproduit, en misère et luxe, sur des dimensions et avec une énergie effrayantes. Mais partout aussi le progrès de la richesse, c'est-à-dire la proportionnalité des valeurs, est la loi dominante ; et quand les économistes opposent aux plaintes du parti social l'accroissement progressif de la fortune publique et les adoucissements apportés à la condition des classes même les plus malheureuses, ils proclament, sans s'en douter, une vérité qui est la condamnation de leurs théories.</p>
<p>Car j'adjure les économistes de s'interroger un moment dans le silence de leur cœur, loin des préjugés qui les troublent, et sans égard aux emplois qu'ils occupent ou qu'ils attendent, aux intérêts qu'ils desservent, aux suffrages qu'ils ambitionnent, aux distinctions dont leur vanité se berce : qu'ils disent si, jusqu'à ce jour, le principe que tout travail doit laisser un excédant leur était apparu avec cette chaîne de préliminaires et de conséquences que nous avons soulevée ; et si par ces mots ils ont jamais conçu autre chose que le droit d'agioter sur les valeurs, en manœuvrant l'offre et la demande ? s'il n'est pas vrai qu'ils affirment tout à la fois, d'un côté le progrès de la richesse et du bien-être, et par conséquent la mesure des valeurs ; de l'autre, l'arbitraire des transactions commerciales et l'incommensurabilité des valeurs, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus contradictoire ? N'est-ce pas en vertu de cette contradiction qu'on entend sans cesse répéter dans les cours, et qu'on lit dans les ouvrages d'économie politique, cette hypothèse absurde : Si le prix de toutes choses était doublé … Comme si le prix de toutes choses n'était pas la proportion des choses, et qu'on pût doubler une proportion, un rapport, une loi ! N'est-ce pas enfin en vertu de la routine propriétaire et anormale, défendue par l'économie politique, que chacun dans le commerce, dans l'industrie, dans les arts et dans l'État, sous prétexte de services rendus à la société, tend sans cesse à exagérer son importance, sollicite des récompenses, des subventions, de grosses pensions, de larges honoraires : comme si la rétribution de tout service n'était pas nécessairement fixée par le montant de ses frais ? Pourquoi les économistes ne répandent-ils pas de toutes leurs forces cette vérité si simple et si lumineuse : Le travail de tout homme ne peut acheter que la valeur qu'il renferme, et cette valeur est proportionnelle aux services de tous les autres travailleurs ; si, comme ils paraissent le croire, le travail de chacun doit laisser un excédant ?…</p>
<p>Mais ici se présente une dernière considération que j'exposerai en peu de mots. <br class='autobr' />
J. B. Say, celui de tous les économistes qui a le plus insisté sur l'indéterminabilité absolue de la valeur, est aussi celui qui s'est donné le plus de peine pour renverser cette proposition. C'est lui qui, si je ne me trompe, est auteur de la formule : Tout produit vaut ce qu'il coûte, ou, ce qui revient au même, les produits s'achètent avec des produits. Cet aphorisme, plein de conséquences égalitaires, a été contredit depuis par d'autres économistes ; nous examinerons tour à tour l'affirmative et la négative. <br class='autobr' />
Quand je dis : Tout produit vaut les produits qu'il a coûtés, cela signifie que tout produit est une unité collective qui, sous une forme nouvelle, groupe un certain nombre d'autres produits consommés en des quantités diverses. D'où il suit que les produits de l'industrie humaine sont, les uns par rapport aux autres, genres et espèces, et qu'ils forment une série du simple au composé, selon le nombre et la proportion des éléments, tous équivalents entre eux, qui constituent chaque produit. Peu importe, quant à présent, que cette série, ainsi que l'équivalence de ses éléments, soit plus ou moins exactement exprimée dans la pratique par l'équilibre des salaires et des fortunes : il s'agit avant tout du rapport dans les choses, de la loi économique. Car ici, comme toujours, l'idée engendre d'abord et spontanément le fait, lequel, reconnu ensuite par la pensée qui lui a donné l'être, se rectifie peu à peu et se définit conformément à son principe. Le commerce, libre et concurrent, n'est qu'une longue opération de redressement ayant pour objet de faire ressortir la proportionnalité des valeurs, en attendant que le droit civil la consacre et la prenne pour règle de la condition des personnes. Je dis donc que le principe de Say, Tout produit vaut ce qu'il coûte, indique une série de la production humaine, analogue aux séries animale et végétale, et dans laquelle les unités élémentaires (journées de travail) sont réputées égales. En sorte que l'économie politique affirme dès son début, mais par une contradiction, ce que ni Platon, ni Rousseau, ni aucun publiciste ancien ou moderne n'a cru possible, l'égalité des conditions et des fortunes.</p>
<p>Prométhée est tour à tour laboureur, vigneron, boulanger, tisserand. Quelque métier qu'il exerce, comme il ne travaille que pour lui-même, il achète ce qu'il consomme (ses produits) avec une seule et même monnaie (ses produits), dont l'unité métrique est nécessairement sa journée de travail. Il est vrai que le travail lui-même est susceptible de variation : Prométhée n'est pas toujours également dispos, et d'un moment à l'autre son ardeur, sa fécondité, monte et descend. Mais, comme tout ce qui est sujet à varier, le travail a sa moyenne, et cela nous autorise à dire qu'en somme la journée de travail paye la journée de travail, ni plus ni moins. Il est bien vrai, si l'on compare les produits d'une certaine époque de la vie sociale à ceux d'une autre, que la cent-millionnième journée du genre humain donnera un résultat incomparablement supérieur à celui de la première ; mais c'est le cas de dire aussi que la vie de l'être collectif, pas plus que celle de l'individu, ne peut être scindée ; que si les jours ne se ressemblent pas, ils sont indissolublement unis, et que dans la totalité de l'existence la peine et le plaisir leur sont communs. Si donc le tailleur, pour rendre la valeur d'une journée, consomme dix fois la journée du tisserand, c'est comme si le tisserand donnait dix jours de sa vie pour un jour de la vie du tailleur. C'est précisément ce qui arrive quand un paysan paye 12 francs à un notaire pour un écrit dont la rédaction coûte une heure ; et cette inégalité, cette iniquité dans les échanges, est la plus puissante cause de misère que les socialistes aient dévoilée et que les économistes avouent tout bas, en attendant qu'un signe du maître leur permette de la reconnaître tout haut.</p>
<p>Toute erreur dans la justice commutative est une immolation du travailleur, une transfusion du sang d'un homme dans le corps d'un autre homme…… Qu'on ne s'effraie pas : je n'ai nul dessein de fulminer une irritante philippique à la propriété ; j'y pense d'autant moins, que, selon mes principes, l'humanité ne se trompe jamais ; qu'en se constituant d'abord sur le droit de propriété elle n'a fait que poser un des principes de son organisation future ; et que, la prépondérance de la propriété une fois abattue, ce qui reste à faire est de ramener à l'unité cette fameuse antithèse. Tout ce que l'on pourrait m'objecter en faveur de la propriété, je le sais aussi bien qu'aucun de mes censeurs, à qui je demande pour toute grâce de montrer du cœur, alors que la dialectique leur fait défaut. Comment des richesses dont le travail n'est pas le module seraient-elles valables ? Et si c'est le travail qui crée la richesse et légitime la propriété, comment expliquer la consommation de l'oisif ? Comment un système de répartition dans lequel le produit vaut, selon les personnes, tantôt plus, tantôt moins qu'il ne coûte, est-il loyal ?</p>
<p>Les idées de Say conduisaient à une loi agraire ; aussi le parti conservateur s'est-il empressé de protester contre elles. « La première source de la richesse, avait dit M. Rossi, est le travail. En proclamant ce grand principe, l'école industrielle a non-seulement mis en évidence un principe économique, mais celui des faits sociaux qui, dans la main d'un historien habile, devient le guide le plus sûr pour suivre l'espèce humaine, dans sa marche et ses établissements sur la face du globe. » <br class='autobr' />
Pourquoi, après avoir consigné dans son cours ces paroles profondes, M. Rossi a-t-il cru devoir les rétracter ensuite dans une revue, et compromettre gratuitement sa dignité de philosophe et d'économiste ?</p>
<p>« Dites que la richesse n'est que le résultat du travail ; affirmez que dans tous les cas le travail est la mesure de la valeur, le régulateur des prix ; et pour échapper tant bien que mal aux objections que soulèvent de toutes parts ces doctrines, les unes incomplètes, les autres absolues, vous serez amenés bon gré mal gré à généraliser la notion du travail, et à substituer à l'analyse une synthèse parfaitement erronée. »</p>
<p>Je regrette qu'un homme tel que M. Rossi me suggère une si triste pensée ; mais en lisant le passage que je viens de rapporter, je n'ai pu m'empêcher de dire : La science et la vérité ne sont plus rien ; ce que l'on adore maintenant, c'est la boutique, et après la boutique, le constitutionnalisme désespéré qui la représente. À qui donc M. Rossi pense-t-il s'adresser ? Veut-il du travail ou d'autre chose ? de l'analyse ou de la synthèse ? Veut-il toutes ces choses à la fois ? Qu'il choisisse, car la conclusion est inévitable contre lui.</p>
<p>Si le travail est la source de toute richesse, si c'est le guide le plus sûr pour suivre l'histoire des établissements humains sur la face du globe, comment l'égalité de répartition, l'égalité selon la mesure du travail, ne serait-elle pas une loi ?</p>
<p>Si, au contraire, il est des richesses qui ne viennent pas du travail, comment la possession de ces richesses est-elle un privilège ? Quelle est la légitimité du monopole ? Qu'on expose donc, une fois, cette théorie du droit de consommation improductive, cette jurisprudence du bon plaisir, cette religion de l'oisiveté, prérogative sacrée d'une caste d'élus !</p>
<p>Que signifie maintenant cet appel à l'analyse des faux jugements de la synthèse ? ces termes de métaphysique ne sont bons qu'à endoctriner les niais, qui ne se doutent pas que la même proposition peut être rendue indifféremment et à volonté, analytique ou synthétique. — Le travail est le principe de la valeur et la source de la richesse : proposition analytique, telle que M. Rossi la veut, puisque cette proposition est le résumé d'une analyse, dans laquelle on démontre qu'il y a identité entre la notion primitive de travail et les notions subséquentes de produit, valeur, capital, richesse, etc. Cependant nous voyons que M. Rossi rejette la doctrine qui résulte de cette analyse. — Le travail, le capital et la terre, sont les sources de la richesse. Proposition synthétique, telle précisément que M. Rossi n'en veut pas ; en effet, la richesse est ici considérée comme notion générale, qui se produisit sous trois espèces distinctes, mais non identiques. Et pourtant la doctrine, ainsi formulée, est celle qui a la préférence de M. Rossi. Plaît-il maintenant à M. Rossi que nous rendions sa théorie du monopole analytique, et la nôtre du travail synthétique ? Je puis lui donner cette satisfaction…. Mais je rougirais, avec un homme aussi grave, de prolonger un tel badinage. M. Rossi sait mieux que personne que l'analyse et la synthèse ne prouvent par elles-mêmes absolument rien, et que ce qui importe, comme disait Bacon, c'est de faire des comparaisons exactes et des dénombrements complets. <br class='autobr' />
Puisque M. Rossi était en verve d'abstractions, que ne disait-il à cette phalange d'économistes qui recueillent avec tant de respect les moindres paroles tombées de sa bouche : <br class='autobr' />
« Le capital est la matière de la richesse, comme l'argent est la matière de la monnaie, comme le blé est la matière du pain, et, en remontant la série jusqu'au bout, comme la terre, l'eau, le feu, l'atmosphère, sont la matière de tous nos produits. Mais c'est le travail, le travail seul, qui crée successivement chaque utilité donnée à ces matières, et qui conséquemment les transforme en capitaux et en richesses. Le capital est du travail, c'est-à-dire de l'intelligence et de la vie réalisées : comme les animaux et les plantes sont des réalisations de l'âme universelle ; comme les chefs-d'œuvre d'Homère, de Raphaël et de Rossini, sont l'expression de leurs idées et de leurs sentiments. La valeur est la proportion suivant laquelle toutes les réalisations de l'âme humaine doivent se balancer pour produire un tout harmonique, qui, étant richesse, engendre pour nous le bien-être, ou plutôt est le signe, non l'objet, de notre félicité.</p>
<p> » La proposition, il n'y a pas de mesure de la valeur, est illogique et contradictoire ; cela résulte des motifs même sur lesquels on a prétendu l'établir.</p>
<p> » La proposition, le travail est le principe de proportionnalité des valeurs, non-seulement est vraie, parce qu'elle résulte d'une irréfragable analyse, mais elle est le but du progrès, la condition et la forme du bien-être social, le commencement et la fin de l'économie politique. De cette proposition et de ses corollaires, tout produit vaut ce qu'il coûte, et les produits s'achètent avec des produits, se déduit le dogme de l'égalité des conditions.</p>
<p> » L'idée de valeur socialement constituée, ou de proportionnalité des produits, sert à expliquer en outre : a) comment une invention mécanique, nonobstant le privilège qu'elle crée temporairement et les perturbations qu'elle occasionne, produit toujours à la fin une amélioration générale ; — b) comment la découverte d'un procédé économique ne peut jamais valoir à l'inventeur un profit égal à celui qu'il procure à la société ; — c) comment, par une série d'oscillations entre l'offre et la demande, la valeur de chaque produit tend constamment à se mettre de niveau avec le prix de revient et avec les besoins de la consommation, et par conséquent à s'établir d'une manière fixe et positive ; — d) comment la production collective augmentant incessamment la masse des choses consommables, et conséquemment la journée de travail étant de mieux en mieux payée, le travail doit laisser à chaque producteur un excédant ; — e) comment le labeur', loin de diminuer par le progrès industriel, augmente incessamment en quantité et qualité, c'est-à-dire en intensité et difficulté pour toutes les industries ; — f) comment la valeur sociale élimine continuiellement les valeurs fictives, en d'autres termes, comment l'industrie opère la socialisation du capital et de la propriété ; — g) enfin, comment la répartition des produits se régularisant à fur et mesure de la garantie mutuelle, produite par la constitution des valeurs, pousse la société à l'égalité des conditions et des fortunes. <br class='autobr' /> » Enfin, la théorie de la constitution successive de toutes les valeurs commerciales impliquant un progrès à l'infini du travail, de la richesse et du bien-être, la destinée sociale, au point de vue économique, nous est révélée : Produire incessamment, avec la moindre somme possible de travail pour chaque produit, la plus grande quantité et la plus grande variété possibles de valeurs, de manière à réaliser pour chaque individu la plus grande somme de bien-être physique, moral et intellectuel, et pour l'espèce, la plus haute perfection, et une gloire infinie. »</p>
<p>Maintenant que nous avons déterminé, non sans peine, le sens de la question proposée par l'Académie des sciences morales, touchant les oscillations du profit et du salaire, il est temps d'aborder la partie essentielle de notre tâche. Partout où le travail n'a point été socialisé, c'est-à-dire partout où la valeur ne s'est pas déterminée synthétiquement, il y a perturbation et déloyauté dans les échanges, guerre de ruses et d'embuscades, empêchement à la production, à la circulation et à la consommation, labeur improductif, absence de garanties, spoliation, insolidarité, indigence et luxe, mais en même temps effort du génie social pour conquérir la justice, et tendance constante vers l'association et l'ordre. L'économie politique n'est autre chose que l'histoire de cette grande lutte. D'une part, en effet, l'économie politique, en tant qu'elle consacre et prétend éterniser les anomalies de la valeur et les prérogatives de l'égoïsme, est véritablement la théorie du malheur et l'organisation de la misère ; mais en tant qu'elle expose les moyens inventés par la civilisation pour vaincre le paupérisme, bien que ces moyens aient constamment tourné à l'avantage exclusif du monopole, l'économie politique est le préambule de l'organisation de la richesse.</p>
<p>Il importe donc de reprendre l'étude des faits et des routines économiques, d'en dégager l'esprit et d'en formuler la philosophie. Sans cela, nulle intelligence de la marche des sociétés ne peut être acquise, nulle réforme essayée. L'erreur du socialisme a été jusqu'ici de perpétuer la rêverie religieuse en se lançant dans un avenir fantastique, au lieu de saisir la réalité qui l'écrase ; comme le tort des économistes est de voir dans chaque fait accompli un arrêt de proscription contre toute hypothèse de changement.</p>
<p>Pour moi, ce n'est point ainsi que je conçois la science économique, la véritable science sociale. Au lieu de répondre par des à priori aux redoutables problèmes de l'organisation du travail et de la répartition des richesses, j'interrogerai l'économie politique comme la dépositaire des pensées secrètes de l'humanité, je ferai parler les faits selon l'ordre de leur génération, et raconterai, sans y mettre du mien, leurs témoignages. Ce sera tout à la fois une triomphante et lamentable histoire, où les personnages seront des idées, les épisodes des théories, et les dates des formules.</p>
<p>Sources :</p>
<p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Syst%C3%A8me_des_contradictions_%C3%A9conomiques_ou_Philosophie_de_la_mis%C3%A8re/Chapitre_01" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://fr.wikisource.org/wiki/Syst%C3%A8me_des_contradictions_%C3%A9conomiques_ou_Philosophie_de_la_mis%C3%A8re/Chapitre_01</a></p>
<p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Syst%C3%A8me_des_contradictions_%C3%A9conomiques_ou_Philosophie_de_la_mis%C3%A8re/Chapitre_02" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://fr.wikisource.org/wiki/Syst%C3%A8me_des_contradictions_%C3%A9conomiques_ou_Philosophie_de_la_mis%C3%A8re/Chapitre_02</a></p>
<p>La suite :</p>
<p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Syst%C3%A8me_des_contradictions_%C3%A9conomiques_ou_Philosophie_de_la_mis%C3%A8re" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://fr.wikisource.org/wiki/Syst%C3%A8me_des_contradictions_%C3%A9conomiques_ou_Philosophie_de_la_mis%C3%A8re</a></p>
<p>« Misère de la philosophie », la réponse de Karl Marx</p>
<p>I : Une découverte scientifique</p>
<p>Opposition de la valeur d'utilité et de la valeur d'échange</p>
<p>« La capacité qu'ont tous les produits, soit naturels, soit industriels, de servir à la subsistance de l'homme, se nomme particulièrement valeur d'utilité ; la capacité qu'ils ont de se donner l'un pour l'autre, valeur en échange... Comment la valeur d'utilité devient-elle valeur en échange ?... La génération de l'idée de la valeur (en échange) n'a pas été notée par les économistes avec assez de soin : il importe de nous y arrêter. Puis donc que, parmi les objets dont j'ai besoin, un très grand nombre ne se trouve dans la nature qu'en une quantité médiocre, ou même ne se trouve pas du tout, je suis forcé d'aider à la production de ce qui me manque, et comme je ne puis mettre la main à tant de choses, je proposerai à d'autres hommes, mes collaborateurs dans des fonctions diverses, de me céder une partie de leurs produits en échange du mien » [1].</p>
<p>M. Proudhon se propose de nous expliquer avant tout la double nature de la valeur, la “ distinction dans la valeur ”, le mouvement qui fait de la valeur d'utilité la valeur d'échange. Il importe de nous arrêter avec M. Proudhon à cet acte de transsubstantiation. Voici comment cet acte s'accomplit d'après notre auteur.</p>
<p>Un très grand nombre de produits ne se trouvent pas dans la nature, ils se trouvent au bout de l'industrie. Supposez que les besoins dépassent la production spontanée de la nature, l'homme est forcé de recourir à la production industrielle. Qu'est-ce que cette industrie, dans la supposition de M. Proudhon ? Quelle en est l'origine ? Un seul homme éprouvant le besoin d'un très grand nombre de choses “ ne peut mettre la main à tant de choses ”. Tant de besoins à satisfaire supposent tant de choses à produire - il n'y a pas de produits sans production - tant de choses à produire ne supposent déjà plus la main d'un seul homme aidant à les produire. Or, du moment que vous supposez plus d'une main aidant à la production, vous avez déjà supposé toute une production, basée sur la division du travail. Ainsi le besoin, tel que M. Proudhon le suppose, suppose lui-même toute la division du travail. En supposant la division du travail, vous avez l'échange et conséquemment la valeur d'échange. Autant aurait valu supposer de prime abord la valeur d'échange.</p>
<p>Mais M. Proudhon a mieux aimé faire le tour. Suivons-le dans tous ses détours, pour revenir toujours à son point de départ.</p>
<p>Pour sortir de l'état de choses où chacun produit en solitaire, et pour arriver à l'échange, “ je m'adresse ”, dit M. Proudhon, “ à mes collaborateurs dans des fonctions diverses ”. Donc, moi, j'ai des collaborateurs, qui tous ont des fonctions diverses, sans que pour cela moi et tous les autres, toujours d'après la supposition de M. Proudhon, nous soyons sortis de la position solitaire et peu sociale des Robinson. Les collaborateurs et les fonctions diverses, la division du travail, et l'échange qu'elle implique, sont tout trouvés.</p>
<p>Résumons : j'ai des besoins fondés sur la division du travail et sur l'échange. En supposant ces besoins, M. Proudhon se trouve avoir supposé l'échange, la valeur d'échange, dont il se propose précisément de “ noter la génération avec plus de soin que les autres économistes ”.</p>
<p>M. Proudhon aurait pu tout aussi bien intervertir l'ordre des choses, sans intervertir pour cela la justesse de ses conclusions. Pour expliquer la valeur en échange, il faut l'échange. Pour expliquer l'échange, il faut la division du travail. Pour expliquer la division du travail, il faut des besoins qui nécessitent la division du travail. Pour expliquer ces besoins, il faut les “ supposer ”, ce qui n'est pas les nier, contrairement au premier axiome du prologue de M. Proudhon : “ Supposer Dieu c'est le nier [2]. ”</p>
<p>Comment M. Proudhon, pour lequel la division du travail est supposée connue, s'y prend-il pour expliquer la valeur d'échange, qui pour lui est toujours l'inconnu ?<br class='autobr' />
“ Un homme ” s'en va “ proposer à d'autres hommes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses ”, d'établir l'échange et de faire une distinction entre la valeur usuelle et la valeur échangeable. En acceptant cette distinction proposée, les collaborateurs n'ont laissé à M. Proudhon d'autre “ soin ” que de prendre acte du fait, de marquer, “ de noter ” dans son traité d'économie politique la “ génération de l'idée de la valeur ”. Mais il nous doit toujours, à nous, d'expliquer la “ génération ” de cette proposition, de nous dire enfin comment ce seul homme, ce Robinson, a eu tout à coup l'idée de faire “ à ses collaborateurs ” une proposition du genre connu et comment ces collaborateurs l'ont acceptée sans protestation aucune.</p>
<p>M. Proudhon n'entre pas dans ces détails généalogiques. Il donne simplement au fait de l'échange une manière de cachet historique en le présentant sous la forme d'une motion, qu'un tiers aurait faite, tendant à établir l'échange.</p>
<p>Voilà un échantillon de “ la méthode historique et descriptive ” de M. Proudhon, qui professe un dédain superbe pour la “ méthode historique et descriptive ” des Adam Smith et des Ricardo.</p>
<p>L'échange a son histoire à lui. Il a passé par différentes phases.</p>
<p>Il fut un temps, comme au moyen-âge, où l'on n'échangeait que le superflu, l'excédent de la production sur la consommation.</p>
<p>Il fut encore un temps où non seulement le superflu, mais tous les produits, toute l'existence industrielle était passée dans le commerce, où la production tout entière dépendait de l'échange. Comment expliquer cette deuxième phase de l'échange - la valeur vénale à sa deuxième puissance ?</p>
<p>M. Proudhon aurait une réponse toute prête : mettez qu'un homme ait “ proposé à d'autres hommes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses ”, d'élever la valeur vénale à sa deuxième puissance.</p>
<p>Vint enfin un temps où tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénable devint objet d'échange, de trafic et pouvait s'aliéner. C'est le temps où les choses mêmes qui jusqu'alors étaient communiquées, mais jamais échangées ; données mais jamais vendues ; acquises, mais jamais achetées - vertu, amour, opinion, science, conscience, etc., - où tout enfin passa dans le commerce. C'est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en termes d'économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché pour être appréciée à sa plus juste valeur.</p>
<p>Comment expliquer encore cette nouvelle et dernière phase de l'échange - la valeur vénale à sa troisième puissance ?</p>
<p>M. Proudhon aurait une réponse toute prête : Mettez qu'une personne ait “ proposé à d'autres personnes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses ”, de faire de la vertu, de l'amour, etc., une valeur vénale, d'élever la valeur d'échange à sa troisième et dernière puissance.</p>
<p>On le voit, la “ méthode historique et descriptive ” de M. Proudhon est bonne à tout, elle répond à tout, elle explique tout. S'agit-il surtout d'expliquer historiquement la “ génération d'une idée économique ”, il suppose un homme qui propose à d'autres hommes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses, d'accomplir cet acte de génération, et tout est dit.</p>
<p>Désormais, nous acceptons la “ génération ” de la valeur d'échange comme un acte accompli ; il ne reste maintenant qu'à exposer le rapport de la valeur d'échange à la valeur d'utilité. Écoutons M. Proudhon.</p>
<p>Les économistes ont très bien fait ressortir le double caractère de la valeur ; mais ce qu'ils n'ont pas rendu avec la même netteté, c'est sa nature contradictoire ; ici commence notre critique... C'est peu d'avoir signalé dans la valeur utile et dans la valeur échangeable cet étonnant contraste, où les économistes sont accoutumés à ne voir rien que de très simple : il faut montrer que cette prétendue simplicité cache un mystère profond que notre devoir est de pénétrer... En termes techniques, la valeur utile et la valeur échangeable sont en raison inverse l'une de l'autre.</p>
<p>Si nous avons bien saisi la pensée de M. Proudhon, voici les quatre points qu'il se propose d'établir :</p>
<p>1. La valeur utile et la valeur échangeable forment un “ contraste étonnant ”, se font opposition ;</p>
<p>2. La valeur utile et la valeur échangeable sont en raison inverse l'une de l'autre, en contradiction ;</p>
<p>3. Les économistes n'ont ni vu ni connu l'opposition ni la contradiction ;</p>
<p>4. La critique de M. Proudhon commence par la fin.</p>
<p>Nous aussi nous commencerons par la fin, et pour disculper les économistes des accusations de M. Proudhon, nous laisserons parler deux économistes assez importants.</p>
<p>Sismondi :</p>
<p>C'est l'opposition entre la valeur usuelle et la valeur échangeable à laquelle le commerce a réduit toute chose, etc. [3].</p>
<p>Lauderdale :</p>
<p>En général, la richesse nationale [la valeur utile] diminue à proportion que les fortunes individuelles s'accroissent par l'augmentation de la valeur vénale ; et à mesure que celles-ci se réduisent par la diminution de cette valeur, la première augmente généralement [4].</p>
<p>Sismondi a fondé sur l'opposition entre la valeur usuelle et la valeur échangeable, sa principale doctrine, d'après laquelle la diminution du revenu est proportionnelle à l'accroissement de la production.</p>
<p>Lauderdale a fondé son système sur la raison inverse des deux espèces de valeur et sa doctrine était même tellement populaire du temps de Ricardo, que celui-ci pouvait en parler comme d'une chose généralement connue.</p>
<p>C'est en confondant les idées de la valeur vénale et des richesses (valeur utile) qu'on a prétendu qu'en diminuant la quantité des choses nécessaires, utiles ou agréables à la vie, on pouvait augmenter les richesses [5].</p>
<p>Nous venons de voir que les économistes, avant M. Proudhon, ont “ signalé ” le mystère profond d'opposition et de contradiction. Voyons maintenant comment M. Proudhon explique à son tour ce mystère après les économistes.</p>
<p>La valeur échangeable d'un produit baisse à mesure que l'offre va croissant, la demande restant la même ; en d'autres termes : plus un produit est abondant relativement à la demande, plus sa valeur échangeable ou son prix est bas. Vice-versa : plus l'offre est faible relativement à la demande, plus la valeur échangeable ou le prix du produit offert hausse ; en d'autres termes, plus il y a rareté des produits offerts relativement à la demande, plus il y a cherté. La valeur d'échange d'un produit dépend de son abondance ou de sa rareté, mais toujours par rapport à la demande. Supposez un produit plus que rare, unique dans son genre, je le veux bien : ce produit unique sera plus qu'abondant, il sera superflu, s'il n'est pas demandé. En revanche, supposez un produit multiplié à millions : il sera toujours rare, s'il ne suffit pas à la demande, c'est-à-dire s'il est trop demandé.</p>
<p>Ce sont là de ces vérités, nous dirons presque banales, et qu'il a fallu cependant reproduire ici pour faire comprendre les mystères de M. Proudhon.</p>
<p>Tellement qu'en suivant le principe jusqu'aux dernières conséquences on arriverait à conclure, le plus logiquement du monde, que les choses dont l'usage est nécessaire et la quantité infinie, doivent être pour rien, et celles dont l'utilité est nulle et la rareté extrême, d'un prix inestimable. Pour comble d'embarras, la pratique n'admet point ces extrêmes : d'un côté, aucun produit humain ne saurait jamais atteindre l'infini en grandeur ; de l'autre, les choses les plus rares ont besoin à un degré quelconque d'être utiles, Sans quoi elles ne seraient susceptibles d'aucune valeur. La valeur utile et la valeur échangeable restent donc fatalement enchaînées l'une à l'autre, bien que par leur nature elles tendent continuellement à s'exclure [6].</p>
<p>Qu'est-ce qui met le comble à l'embarras de M. Proudhon ? C'est qu'il a tout simplement oublié la demande, et qu'une chose ne saurait être rare ou abondante qu'autant qu'elle est demandée. Une fois la demande mise de côté, il assimile la valeur échangeable à la rareté et la valeur utile à l'abondance. Effectivement, en disant que les choses “ dont l'utilité est nulle et la rareté extrême ” sont “ d'un prix inestimable ”, il dit tout simplement que la valeur en échange n'est que la rareté. “ Rareté extrême et utilité nulle ”, c'est la rareté pure. “ Prix inestimable ”, c'est le maximum de la valeur échangeable, c'est la valeur échangeable toute pure. Ces deux termes, il les met en équation. Donc, valeur échangeable et rareté sont des termes équivalents. En arrivant à ces prétendues “ conséquences extrêmes ”, M. Proudhon se trouve en effet avoir poussé à l'extrême, non, pas les choses, mais les termes qui les expriment, et en cela il fait preuve de rhétorique bien plus que de logique. Il retrouve ses hypothèses premières dans toute leur nudité, quand il croit avoir trouvé de nouvelles conséquences. Grâce au même procédé, il réussit à identifier la valeur utile avec l'abondance pure.</p>
<p>Après avoir mis en équation la valeur échangeable et la rareté, la valeur utile et l'abondance, M. Proudhon est tout étonné de ne trouver ni la valeur utile dans la rareté et la valeur échangeable, ni la valeur échangeable dans l'abondance et la valeur utile ; et en voyant que la pratique n'admet point ces extrêmes il ne peut plus faire autrement que de croire au mystère. Il y a pour lui prix inestimable, parce qu'il n'y a pas d'acheteurs, et il n'en trouvera jamais, tant qu'il fait abstraction de, la demande.</p>
<p>D'un autre côté, l'abondance de M. Proudhon semble être quelque chose de spontané. Il oublie tout à fait qu'il y a des gens qui la produisent, et qu'il est de l'intérêt de ceux-ci de ne jamais perdre de vue la demande. Sinon, comment M. Proudhon aurait-il pu dire que les choses qui sont très utiles doivent être à très bas prix ou même ne coûter rien ? Il lui aurait fallu conclure, au contraire, qu'il faut restreindre l'abondance, la production des choses très utiles, si l'on veut en élever le prix, la valeur d'échange.</p>
<p>Les anciens vignerons de France, en sollicitant une loi qui interdisait la plantation de nouvelles vignes ; les Hollandais, en brûlant les épices de l'Asie, en déracinant les girofliers dans les Moluques, voulaient tout simplement réduire l'abondance pour élever la valeur d'échange. Tout le moyen-âge, en limitant par des lois le nombre des compagnons qu'un seul maître pouvait occuper, en limitant le nombre des instruments qu'il pouvait employer, agissait d'après ce même principe. (Voir Anderson : Histoire du commerce.)</p>
<p>Après avoir représenté l'abondance comme la valeur utile, et la rareté comme la valeur échangeable, - rien de plus facile que de démontrer que l'abondance et la rareté sont en raison inverse - M. Proudhon identifie la valeur utile à l'offre et la valeur échangeable à la demande. Pour rendre l'antithèse encore plus tranchée, il fait une substitution de termes en mettant “ valeur d'opinion ” à la place de valeur échangeable. Voilà donc que la lutte a changé de terrain, et nous avons d'un côté l'utilité (la valeur en usage, l'offre), de l'autre l'opinion (la valeur échangeable, la demande).</p>
<p>Ces deux puissances opposées l'une à l'autre, qui les conciliera ? Comment faire pour les mettre d'accord ? Pourrait-on seulement établir entre elles un point de comparaison ?</p>
<p>Certes, s'écrie M. Proudhon, il y en a un ; c'est l'arbitraire. Le prix qui résultera de cette lutte entre l'offre et la demande, entre l'utilité et l'opinion, ne sera pas l'expression de la justice éternelle.</p>
<p>M. Proudhon continue à développer cette antithèse :</p>
<p>« En ma qualité d'acheteur libre, je suis juge de mon besoin, juge de la convenance de l'objet, du prix que je veux y mettre. D'autre part, en votre qualité de producteur libre, vous êtes maître des moyens d'exécution, et, en conséquence, vous avez la faculté de réduire vos frais » [7].</p>
<p>Et comme la demande ou la valeur en échange est identique avec l'opinion, M. Proudhon est amené à dire :</p>
<p>« Il est prouvé que c'est le libre arbitre de l'homme qui donne lieu à l'opposition entre la valeur utile et la valeur en échange. Comment résoudre cette opposition tant que subsistera le libre arbitre ? Et comment sacrifier celui-ci, à moins de sacrifier l'homme » [8] ?</p>
<p>Ainsi, il n'y a pas de résultat possible. Il y a une lutte entre deux puissances pour ainsi dire incommensurables, entre l'utile et l'opinion, entre l'acheteur libre et le producteur libre.</p>
<p>Voyons les choses d'un peu plus près.</p>
<p>L'offre ne représente pas exclusivement l'utilité, la demande ne représente pas exclusivement l'opinion. Celui qui demande n'offre-t-il pas aussi un produit quelconque ou le signe représentatif de tous les produits, l'argent, et en offrant ne représente-t-il pas, d'après M. Proudhon, l'utilité ou la valeur en usage ?</p>
<p>D'un autre côté, celui qui offre ne demande-t-il pas aussi un produit quelconque ou le signe représentatif de tous les produits, de l'argent ? Et ne devient-il pas ainsi le représentant de l'opinion, de la valeur d'opinion ou de la valeur en échange ?</p>
<p>La demande est en même temps une offre, l'offre est en même temps une demande. Ainsi l'antithèse de M. Proudhon, en identifiant simplement l'offre et la demande, l'une à l'utilité, l'autre à l'opinion, ne repose que sur une abstraction futile.</p>
<p>Ce que M. Proudhon appelle valeur utile, d'autres économistes l'appellent avec autant de raison valeur d'opinion. Nous ne citerons que Storch [9].</p>
<p>Selon lui, on appelle besoins les choses dont nous sentons le besoin ; on appelle valeurs les choses auxquelles nous attribuons de la valeur. La plupart des choses ont seulement de la valeur parce qu'elles satisfont aux besoins engendrés par l'opinion. L'opinion sur nos besoins peut changer, donc l'utilité des choses, qui n'exprime qu'un rapport de ces choses à nos besoins, peut changer aussi. Les besoins naturels eux-mêmes changent continuellement. Quelle variété n'y a-t-il pas, en effet, dans les objets qui servent de nourriture principale chez les différents peuples !</p>
<p>La lutte ne s'établit pas entre l'utilité et l'opinion : elle s'établit entre la valeur vénale que demande l'offreur, et la valeur vénale qu'offre le demandeur. La valeur échangeable du produit est chaque fois la résultante de ces appréciations contradictoires.</p>
<p>En dernière analyse, l'offre et la demande mettent en présence la production et la consommation, mais la production et la consommation fondées sur les échanges individuels.</p>
<p>Le produit qu'on offre n'est pas l'utile en lui-même. C'est le consommateur qui en constate l'utilité. Et lors même qu'on lui reconnaît la qualité d'être utile, il n'est pas exclusivement l'utile. Dans le cours de la production il a été échangé contre tous les frais de production, tels que les matières premières, les salaires des ouvriers, etc., toutes choses qui sont valeurs vénales. Donc le produit représente, aux yeux du producteur, une somme de valeurs vénales. Ce qu'il offre, ce n'est pas seulement un objet utile, mais encore et surtout une valeur vénale.</p>
<p>Quant à la demande, elle ne sera effective qu'à la condition d'avoir à sa disposition des moyens d'échange. Ces moyens eux-mêmes sont des produits, des valeurs vénales.<br class='autobr' />
Dans l'offre et la demande nous trouvons donc d'un côté un produit qui a coûté des valeurs vénales, et le besoin de vendre ; de l'autre, des moyens qui ont coûté des valeurs vénales, et le désir d'acheter.</p>
<p>M. Proudhon oppose l'acheteur libre au producteur libre. Il donne à l'un et à l'autre des qualités purement métaphysiques. C'est ce qui lui fait dire :</p>
<p>Il est prouvé que c'est le libre arbitre de l'homme qui donne lieu à l'opposition entre la valeur utile et la valeur en échange.</p>
<p>Le producteur, du moment qu'il a produit dans une société fondée sur la division du travail et sur les échanges, et c'est là l'hypothèse de M. Proudhon, est forcé de vendre. M. Proudhon fait le producteur maître des moyens de production ; mais il conviendra avec nous que ce n'est pas du libre arbitre que dépendent ses moyens de production. Il y a plus ; ces moyens de production sont en grande partie des produits qui lui viennent du dehors, et dans la production moderne il n'est pas même libre de produire la quantité qu'il veut. Le degré actuel du développement des forces productives l'oblige de produire sur telle ou telle échelle.</p>
<p>Le consommateur n'est pas plus libre que le producteur. Son opinion repose sur ses moyens et ses besoins. Les uns et les autres sont déterminés par sa situation sociale, laquelle dépend elle-même de l'organisation sociale tout entière. Oui, l'ouvrier qui achète des pommes de terre, et la femme entretenue qui achète des dentelles, suivent l'un et l'autre leur opinion respective. Mais la diversité de leurs opinions s'explique par la différence de la position qu'ils occupent dans le monde, laquelle est le produit de l'organisation sociale.</p>
<p>Le système des besoins tout entier est-il fondé sur l'opinion ou sur toute l'organisation de la production ? Le plus souvent les besoins naissent directement de la production, ou d'un état de choses basé sur la production. Le commerce de l'univers roule presque entier sur des besoins, non de la consommation individuelle, mais de la production. Ainsi, pour choisir un autre exemple, le besoin que l'on a des notaires ne suppose-t-il pas un droit civil donné, qui n'est qu'une expression d'un certain développement de la propriété, c'est-à-dire de la production ?</p>
<p>Il ne suffit pas à M. Proudhon d'avoir éliminé du rapport de l'offre et de la demande les éléments dont nous venons de parler. Il pousse l'abstraction aux dernières limites, en fondant tous les producteurs en un seul producteur, tous les consommateurs en un seul consommateur, et en établissant la lutte entre ces deux personnages chimériques. Mais dans le monde réel les choses se passent autrement. La concurrence entre ceux qui offrent et la concurrence entre ceux qui demandent, forment un élément nécessaire de la lutte entre les acheteurs et les vendeurs, d'où résulte la valeur vénale.</p>
<p>Après avoir éliminé les frais de production et la concurrence, M. Proudhon peut tout à son aise, réduire à l'absurde la formule de l'offre et de la demande.</p>
<p>L'offre et la demande, dit-il, ne sont autre chose que deux formes cérémonielles servant à mettre en présence la valeur d'utilité et la valeur d'échange, et à provoquer leur conciliation. Ce sont les pôles électriques dont la mise en rapport doit produite le phénomène d'affinité appelé échange [10].</p>
<p>Autant vaut dire que l'échange n'est qu'une “ forme cérémonielle ”, pour mettre en présence le consommateur et l'objet de la consommation. Autant vaut dire que tous les rapports économiques sont des “ formes cérémonielles ”, pour servir d'intermédiaire à la consommation immédiate. L'offre et la demande sont des rapports d'une production donnée, ni plus ni moins que les échanges individuels.</p>
<p>Ainsi, toute la dialectique de M. Proudhon en quoi consiste-t-elle ? A substituer à la valeur utile et à la valeur échangeable, à l'offre et à la demande, des notions abstraites et contradictoires, telles que la rareté et l'abondance, l'utile et l'opinion, un producteur ci un consommateur, tous les deux chevaliers du libre-arbitre.</p>
<p>Et à quoi voulait-il en venir ?</p>
<p>A se ménager le moyen d'introduire plus tard un des éléments qu'il avait écartés, les frais de production, comme la synthèse entre la valeur utile et la valeur échangeable. C'est ainsi qu'à ses yeux les frais de production constituent la valeur synthétique ou la valeur constituée.</p>
<p>Karl Marx</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Proudhon : système des contradictions, ou philosophie de la misère, tome I, chap. II.</p>
<p>[2] Proudhon : Ouvrage cité, prologue p. 1.</p>
<p>[3] Sismondi : Études, tome II, page 162, édition de Bruxelles.</p>
<p>[4] Lauderdale : Recherches sur la nature et l'origine de la richesse publique ; traduit par Largentie de Lavaisse. Paris, 1808.</p>
<p>[5] Ricardo : Principes d'économie politique, traduits par Constancio, annotés par J.-B. Say, Paris, 1835 ; tome II, chapitre “ Sur la valeur et les richesses ”.</p>
<p>[6] Proudhon : Ouvrage cité, tome I. p. 39.</p>
<p>[7] Proudhon : Ouvrage cité, tome I, p. 41.</p>
<p>[8] Idem, p. 41.</p>
<p>[9] Cours d'économie politique, Paris. 1823, pp. 88 et 99.</p>
<p>[10] Proudhon : Ouvrage cité, tome. I. pp. 19-50.</p>
<p>Source :</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/06/km18470615.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/06/km18470615.htm</a></p>
<p>La suite :</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/06/misere.pdf" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/06/misere.pdf</a></p></div>
La contradiction entre les forces productives et les rapports sociaux de production
https://www.matierevolution.org/spip.php?article9077
https://www.matierevolution.org/spip.php?article90772025-01-21T23:26:00Ztext/htmlfrRobert ParisCriticalitéCapitalisme
<p>La contradiction entre les forces productives et les rapports sociaux de production <br class='autobr' />
L'existence d'une contradiction entre le mode capitaliste de répartition du travail et les forces de travail, c'est à dire une contradiction entre la subordination de l'individu à la division du travail et les forces de production a été découverte par Karl Marx et exposée dans le Capital Livre 1. La suppression de cette contradiction n'est rien d'autre que la lutte pour le socialisme car elle est permanente (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique50" rel="directory">1- Les lois économiques font partie de la lutte des classes</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot80" rel="tag">Criticalité</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot277" rel="tag">Capitalisme</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">La contradiction entre les forces productives et les rapports sociaux de production</h2>
<p>L'existence d'une contradiction entre le mode capitaliste de répartition du travail et les forces de travail, c'est à dire une contradiction entre la subordination de l'individu à la division du travail et les forces de production a été découverte par Karl Marx et exposée dans le Capital Livre 1. La suppression de cette contradiction n'est rien d'autre que la lutte pour le socialisme car elle est permanente et inhérente au système capitaliste.</p>
<p>La conscience et le comportement des hommes sont déterminés à la fois par la société du passé et la conscience de l'avenir n'est produite qu'au cours de la transformation elle-même, de la lutte révolutionnaire, qui est provoquée par les contradictions entre les forces productives et les rapports de production. L'idéologie d'une époque dépend bien sûr de son niveau scientifique et technologique, c'est-à-dire du niveau des forces productives, mais plus encore de l'organisation sociale, de l'état des rapports entre hommes, c'est-à-dire fondamentalement des rapports de production et de la structure sociale qui en découle.</p>
<p>Les forces productives sont toutes les forces (humaines ou matérielles) qui concourent à la production de biens matériels. Les rapports de production sont les rapports sociaux entre les hommes qui sont rendus nécessaires par l'organisation de la production à une époque donnée et à un stade donné du développement économique et social.</p>
<p>Karl Marx écrit :</p>
<p>« Dans la production sociale de leur vie, les hommes se trouvent liés par certains rapports indispensables, indépendants de leur volonté, par des rapports de production, qui correspondent à un degré déterminé de l'évolution de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, le fondement réel sur lequel s'élève la superstructure juridique et politique. »</p>
<p>« A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors ... Alors commence une ère de révolution sociale. »</p>
<p>« Hier encore formes de développement des forces productives ces conditions se changent en de lourdes entraves. »</p>
<p>« Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. »</p>
<p>« Au-delà d'un certain point, le développement des forces productives devient une barrière pour le capital ; en d'autres termes, le système capitaliste devient un obstacle pour l'expansion des forces productives du travail. Arrivé à ce point, le capital, ou plus exactement le travail salarié, entre dans le même rapport avec le développement de la richesse sociale et des forces productives que le système des corporations, le servage, l'esclavage, et il est nécessairement rejeté comme une entrave… Le travail salarié et le capital sont, à leur tour, niés par les conditions matérielles et spirituelles issues de leur propre processus de production. C'est par des conflits aigus, des crises, des convulsions que se traduit l'incompatibilité croissante entre le développement créateur de la société et les rapports de production établis. L'anéantissement violent du capital par des forces venues non pas de l'extérieur, mais jaillies du dedans, de sa propre volonté d'autoconservation, voilà de quelle manière frappant avis lui sera donné de déguerpir pour faire place nette à une phase supérieure de la production sociale. »</p>
<p>« La limite du capital apparaît dans le fait que tout ce développement se déroule de manière antagonique et que l'éclosion des forces productives, de la richesse générale, du savoir etc., se manifeste de telle façon que les travailleurs s'aliène lui-même… Mais cette forme antagonique est elle-même transitoire et produit les conditions de sa propre abolition… Parvenu à un certain niveau, le développement des forces productives matérielles – qui implique celui des forces de la classe laborieuse – entraîne l'abolition du capital lui-même. »</p>
<p>« Il y a un fait éclatant qui est caractéristique pour notre siècle, un fait qu'aucun parti politique n'oserait contester. D'un côté nous avons vu naître des forces industrielles et scientifiques qu'on n'aurait pu imaginer à aucune époque antérieure de l'histoire humaine. De l'autre, on aperçoit les symptômes d'une débâcle telle qu'elle éclipsera même les horreurs de la fin de l'Empire romain. De nos jours, chaque chose paraît grosse de son contraire. La machine qui possède le merveilleux pouvoir d'abréger le travail de l'homme et de le rendre plus productif entraîne la faim et l'excès de fatigue. Par un étrange caprice du destin, les nouvelles sources de richesse se transforment en sources de misère. On dirait que chaque victoire de la technique se paie par une déchéance de l'individu. A mesure que l'homme se rend maître de la nature, il semble se laisser dominer par ses semblables ou par sa propre infamie. La pure lumière de la science elle-même semble avoir besoin, pour resplendir, des ténèbres de l'ignorance. (…) Les forces nouvelles de la société réclament des hommes nouveaux, les ouvriers. Ils sont le produit des temps nouveaux, au même titre que les machines elles-mêmes. Aux signes qui déconcertent la bourgeoisie, l'aristocratie et les pauvres annonciateurs du déclin, nous reconnaissons la vieille taupe qui sait si vite travailler sous la terre, le digne pionnier – la révolution. »</p>
<p>« Pour opprimer une classe, il faut pouvoir lui garantir des conditions d'existence qui, au moins, lui permettent de vivre dans la servitude. (...) Il est donc manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps son rôle de classe dirigeante et d'imposer, à la société, comme loi régulatrice, les conditions d'existence de sa classe. Elle ne peut plus régner, parce qu'elle est incapable d'assurer l'existence de son esclave dans le cadre de son esclavage, parce qu'elle est obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu de se faire nourrir par lui. La société ne peut plus vivre sous sa domination, ce qui revient à dire que l'existence de la bourgeoisie n'est plus compatible avec celle de la société. »</p>
<p>« La véritable barrière de la production capitaliste, c'est le capital lui-même : le capital et sa mise en valeur par lui-même apparaissent comme point de départ et point final, moteur et fin de la production ; la production n'est qu'une production pour le capital et non l'inverse : les moyens de production ne sont pas de simples moyens de donner forme, en l'élargissant sans cesse, au processus de la vie au bénéfice de la société des producteurs. Les limites qui servent de cadre infranchissable à la conservation et la mise en valeur de la valeur-capital reposent sur l'expropriation et l'appauvrissement de la grande masse des producteurs ; elles entrent donc sans cesse en contradiction avec les méthodes de production que le capital doit employer nécessairement pour sa propre fin, et qui tendent à promouvoir un accroissement illimité de la production, un développement inconditionné des forces productives sociales du travail, à faire de la production une fin en soi. Le moyen développement inconditionné de la productivité sociale entre perpétuellement en conflit avec la fin limitée : mise en valeur du capital existant. Si donc le mode de production capitaliste est un moyen historique de développer la force productive matérielle et de créer le marché mondial correspondant, il représente en même temps une contradiction permanente entre cette tâche historique et les rapports de production sociaux qui lui correspondent. »</p>
<p>« Voici les résultats qui découlent, entre autres, de la conception de l'histoire, telle que nous l'avons développée : 1- A un certain degré de développement des forces productives, surgissent des forces de production et des moyens de communication tels que, dans les conditions existantes, ils ne font que provoquer des catastrophes. Ce ne sont plus alors des forces de production mais des forces de destruction (la machine et l'argent)… »</p>
<p>« Lors d'une prospérité générale, au cours de laquelle les forces productives de la société bourgeoise se développent avec toute la luxuriance possible dans les rapports sociaux bourgeois, il ne peut être question de véritable révolution. Celle-ci n'est possible qu'aux périodes où deux facteurs, les forces productives modernes et les formes bourgeoises de production, entrent en conflit les unes avec les autres… Une nouvelle révolution ne sera possible qu'à la suite d'une nouvelle crise : l'une est aussi certaine que l'autre. »</p>
<p>« Le capitalisme ne sera jamais aussi vulnérable que quand il atteindra son apogée. »</p>
<p>« La production du capitalisme engendre, tel une loi de la nature inexorable, sa propre négation. »</p>
<p>« Le résultat général auquel je parvins, et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut être brièvement formulé ainsi : dans la production sociale de leur vie, les hommes entrent dans des rapports déterminés, nécessaires et indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un stade de développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être mais inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production présents, ou ce qui n'en est qu'une expression juridique, les rapports de propriété, à l'intérieur desquels elles s'étaient mues jusque-là. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports se changent en chaînes pour ces dernières. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Avec la transformation de la base économique fondamentale se trouve bouleversée plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Quand on examine de tels bouleversements, il fout toujours distinguer le bouleversement matériel des conditions de production économiques, que l'on peut constater aussi rigoureusement que dans les sciences de la nature, des formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref des formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent à terme. Pas plus qu'on ne peut juger de ce qu'est un individu d'après l'image qu'il a de lui-même, on ne peut juger d'une telle époque de bouleversement d'après sa conscience ; il faut bien plutôt expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit existant entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que ne soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, et jamais de nouveaux rapports de production supérieurs ne la remplacent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports n'aient éclos au sein même de l'ancienne société. L'humanité ne s'assigne donc jamais que des tâches qu'elle peut résoudre car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que la tâche ne naît elle-même que là où sont déjà présents soit les conditions matérielles de sa résolution, soit au moins le processus de leur devenir. À grands traits, on peut désigner comme époques progressives de la formation économique de la société les modes de production asiatique, antique, féodal et le mode de production bourgeois moderne. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagoniste du processus social de production, antagoniste non au sens d'un antagonisme individuel, mais au sens d'un antagonisme issu des conditions de vie sociales des individus ; cependant, les forces productives qui se développent au sein de la société civile bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles de la résolution de cet antagonisme. Avec cette formation sociale, c'est la préhistoire de la société humaine qui s'achève. »</p>
<p>« Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles étaient jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel — qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse — des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. A grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production sociale, contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus ; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achève donc la préhistoire de la société humaine. »</p>
<p>« Il n'est pas nécessaire d'ajouter que les hommes ne sont pas libres arbitres de leurs forces productives - qui sont la base de toute leur histoire - car toute force productive est une force acquise, le produit d'une activité antérieure. Ainsi les forces productives sont le résultat de l'énergie pratique des hommes, mais cette énergie elle-même est circonscrite par les conditions dans lesquelles les hommes se trouvent placés, par les forces productives déjà acquises, par la forme sociale qui existe avant eux, qu'ils ne créent pas, qui est la production de la génération antérieure. (...) Les hommes ne renoncent jamais à ce qu'ils ont gagné, mais cela ne vient pas à dire qu'ils ne renoncent jamais à la forme sociale, dans laquelle ils ont acquis certaines forces productives. Tout au contraire. Pour ne pas être privé du résultat obtenu, pour ne pas perdre les fruits de la civilisation, les hommes sont forcés, du moment où le mode de leur commerce ne correspond plus aux forces productives acquises, de changer toutes leurs formes sociales traditionnelles. (...) Ainsi les formes économiques sous lesquelles les hommes produisent, consomment, échangent, sont transitoires et historiques. Avec de nouvelles facultés productives acquises, les hommes changent leur mode de production, et avec leur mode de production, ils changent tous les rapports économiques qui n'ont été que les relations nécessaires de ce mode de production déterminé. »</p>
<p>Chesnais</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/history/etol/writers/chesnais/01-chesnais.pdf" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/history/etol/writers/chesnais/01-chesnais.pdf</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/chesnais/limites_infranchissables.pdf" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/chesnais/limites_infranchissables.pdf</a></p>
<p>Dangeville</p>
<p>Les causes du passage d'un mode de production à l'autre sont complexes et variables ; cependant Marx insiste sur le fait que le développement des forces productives (hommes, moyens de production, machines, techniques) entre à un moment donné en contradiction avec le maintien des rapports humains de production anciens. La superstucture, par exemple idéologique, subit « plus ou moins rapidement » les transitions et changements de mode de production. Engels précise en 1890 « Le facteur déterminant de l'histoire est en dernière instance la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi, n'avons affirmé davantage. Si ensuite quelqu'un triture cela jusqu'à dire que le facteur économique est le seul déterminant, il transforme cela en une phrase vide, abstraite, absurde ».</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3478#forum25983" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3478#forum25983</a></p>
<p> Trotsky :</p>
<p>« Pour Marx, le problème de la reconstruction de la société ne se posait pas en raison de ses préférences personnelles ; il surgissait, comme une néces¬sité historique inexorable, d'une part de la croissance des forces pro¬ductives jusqu'à leur pleine maturité, d'autre part de l'impossibilité de développer davantage ces forces productives sous l'empire de la loi de la valeur.<br class='autobr' />
Les élucubrations de certains intellectuels, selon lesquelles, en dépit de l'enseignement de Marx, le socialisme ne serait pas inéluctable, mais seulement possible, sont absolument vides de sens. Il est évident que Marx n'a jamais voulu dire que le socialisme se réaliserait sans l'intervention de la volonté et de l'action de l'homme ; une telle idée est simplement absurde.<br class='autobr' />
Marx a prédit que, pour sortir de la catastrophe économique où doit conduire inévitablement le développement du capitalisme – et cette catastrophe est devant nos yeux -, il ne peut y avoir d'autre issue que la socialisation des moyens de production. Les forces productives ont besoin d'un nouvel organisateur et d'un nouveau maître ; et, l'existence déterminant la conscience, Marx ne doutait pas que la classe ouvrière, au prix d'erreurs et de défaites, parviendrait à prendre conscience de la situation, et, tôt ou tard, tirerait les conclusions pratiques qui s'imposent.<br class='autobr' />
Que la socialisation des moyens de production créés par le capitalisme offre un avantage économique énorme, c'est ce que l'on peut démontrer aujourd'hui, non seulement en théorie, mais aussi par l'expé¬rience de l'U.R.S.S., en dépit des limites de cette expérience. Il est vrai que les réactionnaires capitalistes, non sans artifice, se servent du régime de Staline comme d'un épouvantail contre les idées de socialisme. En fait, Marx n'a jamais dit que le socialisme pouvait se réaliser dans un seul pays, et, de plus, dans un pays arriéré. Les privations que les masses subissent toujours en U.R.S.S., l'omnipotence de la caste privilégiée qui s'est élevée au-dessus de la nation et de sa misère, l'arbitraire insolent des bureaucrates, ce ne sont pas là des conséquences des méthodes économiques du socialisme, mais de l'isolement et du retard historique de l'U.R.S.S., prise dans l'étau de l'encerclement capitaliste. L'étonnant, c'est que, dans des conditions aussi exceptionnellement défavorables, l'économie planifiée ait réussi à démontrer ses avantages indiscutables.<br class='autobr' />
Tous les sauveurs du capitalisme, ceux de l'espèce démocratique aussi bien que ceux de l'espèce fasciste, s'efforcent de limiter ou, tout au moins, de camoufler la puissance des magnats du capital, afin de prévenir l'expropriation des expropriateurs. Ils reconnaissent tous, et certains d'entre eux l'admettent même ouvertement, que l'échec de leurs tentatives de réformes doit inévitablement conduire à la révolution socialiste. Ils ont tous réussi à démontrer que leurs méthodes pour sauver le capitalisme ne sont que charlatanisme réactionnaire et impuis¬sant. L'inéluctabilité du socialisme, prédite par Marx, est ainsi confirmée par l'absurde. »</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2369" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2369</a></p>
<p>Lire aussi :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3102" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3102</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?article4436" class="spip_url auto" rel="nofollow">https://www.matierevolution.org/spip.php?article4436</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?article3988" class="spip_url auto" rel="nofollow">https://www.matierevolution.org/spip.php?article3988</a></p></div>
Un chapitre inédit du Capital de Karl Marx - Par Dangeville
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8297
https://www.matierevolution.org/spip.php?article82972024-08-16T22:26:00Ztext/htmlfrRobert ParisKarl MarxCapitalisme
<p>Un chapitre inédit du Capital de Karl Marx <br class='autobr' />
Par Dangeville <br class='autobr' />
1. Le plus terrible missile <br class='autobr' />
Pour Marx, la théorie est un acte matériel en même temps qu'un résultat abstrait des conditions sociales générales, dont l'intelligence fournit à l'action un cadre, une voie tracée et un but conscient. Ce n'est jamais qu'un premier pas, mais c'est déjà une conquête finale. <br class='autobr' />
En ce sens, Marx affirmait que le Capital était « certainement le plus terrible missile qui ait encore jamais été lancé à la (…)</p>
-
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique50" rel="directory">1- Les lois économiques font partie de la lutte des classes</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot277" rel="tag">Capitalisme</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Un chapitre inédit du Capital de Karl Marx
<p>Par Dangeville</p>
</h2>
<p>1. Le plus terrible missile</p>
<p>Pour Marx, la théorie est un acte matériel en même temps qu'un résultat abstrait des conditions sociales générales, dont l'intelligence fournit à l'action un cadre, une voie tracée et un but conscient. Ce n'est jamais qu'un premier pas, mais c'est déjà une conquête finale.</p>
<p>En ce sens, Marx affirmait que le Capital était « certainement le plus terrible missile qui ait encore jamais été lancé à la face des bourgeois (y compris les propriétaires fonciers) ». [1]</p>
<p>Marx a toujours attribué une importance primordiale à la théorie. Dès 1842, il affirmait : « Nous avons la ferme conviction que le véritable danger n'est pas dans les tentatives pratiques, mais dans la réalisation des idées communistes à partir de la théorie. En effet, on peut répondre par des canons aux tentatives pratiques, même si elles sont effectuées en masse. » [2]. Lorsque le socialisme dialectique découvre que la société évolue dans tel sens déterminé, les efforts des révolutionnaires, soutenus par la dynamique historique, prennent un maximum d'efficacité.</p>
<p>C'est dans le Capital précisément que Marx a énoncé « la loi concrète de la société moderne » qui aboutit à la crise générale du capitalisme et à une société supérieure, dont l'instauration s'impose inéluctablement comme tâche au prolétariat : « Il ne s'agit pas de savoir ce que tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se propose comme but momentanément. Il s'agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu'il doit faire historiquement, conformément à son être. Son but et son action historiques lui sont tracés, de manière tangible et irrévocable, dans sa propre situation historique, comme dans toute l'organisation de la société actuelle. » [3]</p>
<p>En bon disciple de Marx, Lénine écrivit à propos du Congrès d'avril 1906, qui définit les tâches du prolétariat russe dans la révolution : « Le gros défaut de la presque totalité de la presse social-démocrate dans la question du programme en général et, en particulier, l'insuffisance des débats de notre Congrès de Stockholm, c'est que les considérations pratiques l'emportent sur les théoriques, et les considérations politiques sur les économiques. » [4]</p>
<p>Cette orientation de Lénine n'est pas fortuite, mais constante. Il est facile de constater que ce fut un marxiste rigoureux et qu'il subordonna toujours son action aux principes doctrinaux, si l'on confronte son activité au cours historique de la révolution russe, de 1905 à 1917. [5] Bien des léninistes affirment le contraire et rejoignent sur ce point l'opinion bourgeoise la plus commune, pour qui Lénine est une espèce de surhomme qui a su manœuvrer en transgressant toutes les règles pour réussir une révolution dans des conditions qui n'étaient pas celles que Marx et Engels prévoyaient pour un bouleversement socialiste. La révolution russe n'eût pas été possible sans son action exceptionnelle : il n'aurait pas appris le marxisme, et la révolution future d'Europe occidentale n'aurait plus rien à apprendre ni du vieux marxisme, ni du génial Lénine. [6]</p>
<p>Si la révolution socialiste a triomphé dans la Russie de 1917, c'est que Lénine et, avec lui, le parti bolchevik ont su reprendre et manier avec énergie l'arme théorique, forgée par Marx. Dès 1899, en se fondant sur le modèle théorique du Capital, Lénine s'est mis à étudier l'organisation de la société russe en vue d'y découvrir la dialectique de son évolution : c'est sa vaste recherche sur le Développement du capitalisme en Russie (Ed. Soc., 758 p.). C'est encore cette méthode que Lénine, soucieux de voir le parti accomplir ses tâches premières, recommandait aux socialistes en 1906, comme on l'a vu.</p>
<p>« Le communisme est la théorie des conditions sociales et historiques de l'émancipation du prolétariat. L'élaboration de cette théorie a commencé dès la période des premiers mouvements prolétariens, face aux prétentions du système de production bourgeois ; elle a pris forme dans la critique de l'économie capitaliste, dans la méthode du matérialisme historique, dans la pratique de la lutte des classes et dans la conscience des bouleversements que manifestera le cours historique jusqu'à la chute du régime capitaliste et au triomphe de la révolution prolétarienne. » [7]</p>
<p>Dès 1899, c'est-à-dire avant même la révolution de 1905, Lénine concevait clairement les structures de la société russe et son développement. Il commença aussitôt de mettre en place sur l'échiquier du champ de forces les différentes classes, couches sociales, avec leurs partis et programmes, afin de déterminer leur rayon d'action et de prévoir la nature et le cours ultérieur de la révolution. Par la suite, chaque épisode de la lutte devait préciser le « schéma », en confirmant ou en infirmant - succès ou défaite de l'âpre lutte de classe - la justesse de cette prévision théorique. Au fur et à mesure, les partis, dépassés par l'évolution historique, étaient éliminés et la prévision s'imposait de plus en plus aux masses et à leur conscience. Cet art de la révolution, par sa cohérence logique tout autant que par ses effets pratiques, fit que la théorie devint effectivement une force en s'emparant des masses.</p>
<p>Plus que quiconque, Lénine a appris chez Marx-Engels et a épluché leurs textes, saluant toute publication nouvelle de leurs écrits comme une victoire et un renforcement du parti révolutionnaire. Sa lutte incessante contre les révisionnistes témoigne de la plénitude et de l'orthodoxie de son marxisme qui fut le secret de son efficacité pratique. [8]<br class='autobr' />
2. Hommage à Lénine</p>
<p>C'est avec la victoire de la révolution russe que triompha le marxisme restauré par Lénine et qu'une partie considérable de l'œuvre de Marx, mise sous le boisseau, fit enfin surface [9] : les deux faits - le bouleversement politique, économique et social de l'immense Russie, et l'exhumation de quelques vieux papiers - sont évidemment sans commune mesure, mais un fil solide les relie néanmoins : l'intérêt porté par les bolcheviks aux idées de Marx.</p>
<p>Lénine ne se contentait pas de lire, il voulait connaître : « On ne saurait comprendre entièrement le Capital de Marx, et notamment le premier chapitre, si l'on n'a pas étudié et compris toute la Logique de Hegel. En conséquence, on peut affirmer que, depuis un demi-siècle, aucun marxiste n'a compris Marx. » [10]</p>
<p>Lénine ne se proposait évidemment pas de décourager un éventuel lecteur du Capital. Pas plus que nous, il n'avait le pouvoir et l'intention de sonder les esprits pour établir ce que cette lecture avait donné pour résultat. Au reste, l'ouvrier apprendra plus du Capital - « la bible de la classe ouvrière », selon l'expression d'Engels - que de n'importe quelle autre lecture, même s'il commence par le second chapitre, puisque « la première partie qui contient l'analyse de la marchandise est d'une intelligence un peu difficile » (Marx).</p>
<p>Ce qui importe vraiment, c'est que Lénine se proposait de chercher, à tout prix, à saisir complètement la pensée de Marx, quitte à recourir à un auteur dont les travaux sur la dialectique et le raisonnement font autorité pour resserrer les fils qui traversent l'œuvre de Marx.</p>
<p>C'est en tout cas l'attitude inverse de celle des « marxistes » modernes, qui n'écrivent que pour rechercher une faille, afin de déformer la pensée de Marx, comme aucun révisionniste d'antan n'eût osé le faire : opposer Marx à lui-même, le mettre en contradiction avec ses propres affirmations et idées, en découpant par exemple son œuvre en écrits de jeunesse et en écrits de maturité.</p>
<p>Dans la Dialectique du Concret [11], Karel Kosik, notant que l'opposition entre le jeune Marx et le Marx de la maturité n'est possible qu'en faisant abstraction des ouvrages qui forment le relais entre les Manuscrits de 1844 et le Capital, entre la « philosophie » et l' « économie », estime que le meilleur moyen de combler les « lacunes », c'est de compléter l'œuvre publiée de Marx par ses écrits encore inédits et par ses travaux préparatoires, qui permettent de suivre jusque dans le détail le cheminement de sa pensée.</p>
<p>Roman Rosdolsky défend la même thèse, et commente comme suit l'aphorisme ci-dessous de Lénine : « J'ignore si beaucoup de marxistes ont médité cette phrase de Lénine et s'ils furent nombreux à suivre ce conseil. Quoi qu'il en soit, je pense que, depuis la publication des Fondements, il n'est plus aussi nécessaire d'avoir recours à ce détour aride qu'est l'étude complète de toute la Logique de Hegel pour comprendre le Capital de Marx. En effet, on peut désormais atteindre le même résultat grâce à l'étude de ces manuscrits préparatoires ». [12]</p>
<p>Cependant, Lénine n'eût sans doute pas trouvé dans les travaux préparatoires des Fondements ce qui lui paraissait manquer dans le premier livre du Capital. En effet, il précise que le point difficile en est le chapitre I°, consacré à l'étude de la marchandise et la monnaie, dont Marx dit qu'elles sont des formes devant encore se transformer en capital. Or, c'est le VI° Chapitre précisément qui traite en détail de la marchandise devenue capital.</p>
<p>Le fait que ce VI° Chapitre n'ait pas été publié explique le grave malentendu qui a pu surgir : le lecteur peut considérer que la marchandise simple, décrite au début du Capital, subsiste même dans le capitalisme développé, alors qu'elle change complètement de caractère. Cette évolution de la marchandise était tout à fait claire pour Marx, et ne prête pas à confusion dans le 1er livre du Capital, dont elle sous-tend l'argumentation. [13]</p>
<p>Avec la publication du VI° Chapitre, l'analyse marxiste de la marchandise-capital est explicite, [14] et le circuit de l'étude du capital, qui suit fidèlement le développement historique, est bouclé.</p>
<p>Dans une lettre à Engels du 24.VIII.1867, Marx souligne combien il importe d'analyser correctement la marchandise et de définir clairement le capital en tant que création de plus-value, ce qui est proprement l'objet du VI° Chapitre, avec l'étude de la forme capitaliste développée : « Ce qu'il y a de meilleur dans mon livre, c'est : 1˚ qu'il met en évidence, dès le premier chapitre, le caractère double du travail, selon qu'il s'exprime en valeur d'usage ou en valeur d'échange, et c'est sur quoi repose toute l'intelligence du texte ; 2˚ qu'il analyse la plus-value, indépendamment de ses formes particulières (profit, intérêt, rente foncière, etc.). C'est au second volume surtout que tout cela apparaîtra. Dans l'économie classique, ces formes particulières sont constamment mélangées et confondues avec la forme générale, de sorte qu'il en résulte un fouillis inextricable. »</p>
<p>Tout était donc bien clair pour Marx. Les aléas de la vie et les difficultés de publication et de traduction ont embrouillé les choses, du moins tant qu'on ne disposait pas de l'ensemble des écrits de Marx et d'Engels, publiés ou manuscrits : mais, c'est là plutôt la faute des « marxistes » que de Marx. [15]<br class='autobr' />
3. Petite chronique</p>
<p>Il nous faut donc évoquer les conditions dans lesquelles fut rédigé le VI° Chapitre et le sort réservé à ce manuscrit : nous nous contenterons de l'essentiel et de ce qui est sûr.</p>
<p>Après avoir achevé en juin 1863 les 23 cahiers de 1472 pages in-quarto, intitulées Critique de l'économie politique, dont Engels tirera, avec le scrupule et l'exactitude dont seul il était capable, le texte du livre II du Capital, et Kautsky le texte du livre IV, connu en France sous le titre de Histoire des doctrines économiques (Éditions Costes), Marx se consacra à l'élaboration du gigantesque matériel en vue de la publication du I° livre, tout en développant parallèlement le canevas (en partie contenu dans les 23 cahiers, en partie réuni en cahiers successifs) du livre III, publié lui aussi, comme on le sait, par Engels.</p>
<p>En 1864, retrouvant la liaison entre théorie et pratique révolutionnaires, Marx est pris par son activité au sein de la I° Internationale, et il lui faudra presque quatre ans avant que le I° livre soit prêt pour l'impression.</p>
<p>C'est entre juin 1863 et décembre 1866 - et plutôt au début de cette période - que se situe la rédaction du présent cahier intitulé : Premier livre. Le procès de production du capital. - Sixième chapitre [16]. Résultats du procès de production immédiat. A la page 1110 du manuscrit de la Critique, Marx a tracé un plan du Livre I° qui permet de situer la place qu'il comptait donner au VI° chapitre :</p>
<p>« Le premier livre sur le procès de production du capital se subdivise comme suit :<br class='autobr' />
1. Introduction. Marchandise. Argent.<br class='autobr' />
2. Transformation de l'argent en capital.<br class='autobr' />
3. La plus-value absolue ...<br class='autobr' />
4. La plus-value relative ...<br class='autobr' />
5. Combinaison de la plus-value relative et de la plus-value absolue. Rapports (proportion) entre travail salarié et plus-value. Soumission formelle et réelle du travail au capital. Productivité du capital. Travail productif et improductif. [17]<br class='autobr' />
6. Reconversion de la plus-value en capital. L'accumulation primitive. La théorie coloniale de Wakefield.<br class='autobr' />
7. Résultats du procès de production. [18] (Le change sous forme de la loi d'appropriation peut être traité ici ou à la précédente rubrique).<br class='autobr' />
8. Théorie de la plus-value.<br class='autobr' />
9. Théories sur le travail productif et improductif. [19] »</p>
<p>Si le lecteur compare ce plan avec l'ordonnancement des chapitres de la première édition du Livre I du Capital, il notera que le I° chapitre (marchandise et argent) est devenu une introduction, de sorte que les chapitres se réduisent à six. Celui des Résultats du procès de production immédiat aurait alors été à sa place, la sixième. En revanche, les chapitres 8 et 9 ont disparu, tandis que Marx a substitué au chapitre 5 du plan le chapitre relatif aux Nouvelles recherches sur la production de plus-value, et le livre s'achève avec le Procès d'accumulation du capital, le VI° chapitre étant finalement écarté.</p>
<p>Il est sans doute oiseux de se demander pourquoi Marx a décidé finalement de ne pas reprendre le VI° chapitre pour lui donner sa place et une forme définitive à la fin du I° livre ou ailleurs. De même, ce serait pure spéculation que se demander si Engels n'en a pas tenu compte, parce que le livre I était désormais publié et n'admettait plus d'être complété, ou s'il savait de Marx qu'il fallait l'écarter du plan final du Capital, ou enfin s'il avait l'intention de le faire paraître séparément, ou parmi l'énorme matériel qui restait encore à publier après le livre III du Capital. Ce qui est certain, c'est que le manuscrit est resté dans les tiroirs jusque dans les années 1930 [20].</p>
<p>Marx avait noté que l'économie politique bourgeoise avait culminé avec la phase révolutionnaire du mode de production capitaliste, et n'avait cessé de décliner et de dégénérer ensuite, sombrant dans l'économie vulgaire, pure apologétique du capitalisme. Marx et Engels se sont battus pour rompre le mur du silence qui ne cessa d'entourer le Capital [21] et qui représente l'ultime moyen pour la bourgeoisie de combattre les effets de l'œuvre maîtresse de Marx. De fait, la pensée économique en décadence n'a jamais réussi à réfuter - voire à discuter sérieusement - le contenu de l'économie marxiste, et la critique ne porte jamais que sur des questions de formes et de plus en plus sur des questions personnelles : elle préfère spéculer sur les intentions subjectives, plutôt que d'aborder la discussion des idées exprimées. Ainsi, parlera-t-on à perte de vue sur le point de savoir si les Manuscrits parisiens de 1844 sont philosophiques ou économiques, sont une œuvre de jeunesse et donc ne sont pas une... œuvre de maturité, et pourquoi ces textes n'ont pas été rédigés pour l'impression, ce qui leur enlèverait une grande partie de leur importance.</p>
<p>Cette introduction au texte intégral du VI° Chapitre a pour but de parer à l'absence de discussion sur le fond, mais plus encore de faciliter au lecteur la compréhension d'un texte qui, faisant partie du Capital, est par définition ardu. [22] Il ne s'agit pas d'une présentation personnelle, mais de parti, non seulement pour ce qui est de l'élaboration, mais encore de la continuité de pensée avec le « parti Marx ».<br class='autobr' />
4. Transition et synthèse</p>
<p>Formant charnière entre le I° livre (traitant de la production, non des marchandises, mais du capital) et le 2° livre (traitant de la circulation dans toute la société, non des marchandises, mais du capital), le VI° Chapitre rassemble tous les fils qui traversent l'œuvre de Marx pour former une unité significative de l'ensemble. Marx y traite d'un point central, du procès de production immédiat du capital, l'antre, le Saint des Saints, la forge du capitalisme. Il y définit le capital par ce qui le caractérise de manière spécifique et le distingue de toutes les formes - surtout les plus proches - qui, historiquement, le précèdent ou lui succèdent. Bref, par la formule definitio fit per genus maximum et differentiam specilicam, il s'efforce constamment de percer les mystifications du capital : la recherche économique suit un but politique.</p>
<p>Comme l'esclavage et le servage, le capital est production de plus-value, mais il la produit de manière systématique et à une échelle toujours croissante. Comme la production marchande simple, le capital se présente tout entier sous forme de marchandise, mais celle-ci a une structure complexe, étant composée d'une fraction de capital variable, de capital constant et de plus-value. En somme, cette production de plus-value est création de capital : la production capitaliste produit et reproduit tout le système (les rapports de production et de classes, les conditions de sa production nouvelle en même temps que ses produits matériels). Il apparaît de la sorte comme son propre fondement, donc éternel, et Marx s'acharne à combattre cette prétention exorbitante et cette mystification qui s'impose aux agents qui sont impliqués dans son procès, les capitalistes aussi bien que les ouvriers.</p>
<p>Après avoir déchiffré, dans la dynamique sociale, la nécessité de l'avènement du capitalisme, dans ses côtés négatifs aussi bien que positifs, Marx met en évidence que le capital développe en son sein les éléments d'une société supérieure. Il montre que cette évolution inéluctable est inscrite dans le cours des choses et naît de lui, avant de se révéler à la conscience des agents et classes du mode de production capitaliste.<br class='autobr' />
5. Les marchandises capitalistes</p>
<p>La marchandise et l'argent existent bien avant le capital, mais ne survivent pas au capital. Néanmoins, avant le capitalisme, la marchandise n'est pas la forme générale du produit, l'excédent seul étant commercialisé dans les modes de production asiatique, esclavagiste ou servile. L'argent, simple forme déterminée de la marchandise, ne se transforme en capital qu'au terme d'une longue période historique, et essentiellement au moment où la force de travail de l'ouvrier est elle-même devenue une marchandise : avec le salariat ayant atteint une grande ampleur.</p>
<p>Tant que dans l'agriculture, point de naissance du capital, une grande partie du produit est moyen de subsistance et qu'une grande partie de la population laborieuse n'est pas encore salariée, le capital ne jouit pas encore de la domination réelle et complète, même s'il a déjà conquis la sphère de la manufacture. Dans les Pages Éparses, citant l'exemple de la France, Marx montre que le système de la parcellisation du sol, en empêchant la formation d'une nombreuse main-d'œuvre disponible pour le capital, empêche le développement de l'industrie et des rapports spécifiquement capitalistes.</p>
<p>L'agriculture peut devenir une branche d'industrie gérée de manière capitaliste, lorsque tous ses produits sont portés sur le marché pour y être vendus, au lieu d'entrer dans la consommation immédiate. Tout cela se vérifie, même si une partie du produit de l'exploitation (les semences, la fumure, etc.) est restituée en nature à la production nouvelle : on en comptabilise la valeur en monnaie comme s'il avait fallu l'acheter.</p>
<p>Dans son évolution, le capital exige que la marchandise soit produite à grande échelle, sur des modèles fixes, avec un produit uniforme, bref une production de masse. Dès lors que la production est étroitement liée aux rapports sociaux de plein capitalisme, le lien immédiat qui existait dans la production marchande simple avec sa valeur d'usage et la satisfaction d'un besoin, devient tout à fait indifférent, contingent et inessentiel.</p>
<p>La marchandise produite dans le plein capitalisme se distingue de la marchandise simple qui fut l'élément initial de la genèse du capital, en ce qu'elle contient une fraction de capital variable (salaire), de capital constant et de plus-value, bien que sa seule source de valeur soit le travail. Étant désormais du capital, la mystification consiste en ce qu'il se présente, dans la circulation, à l'issue du procès de production, sous la même forme que la marchandise simple, produit qui s'achète et se vend pour satisfaire un besoin déterminé. Cette enveloppe masque sa structure interne qui correspond aux rapports de classe.</p>
<p>Dans la production spécifiquement capitaliste, toute marchandise apparaît - du point de vue de sa matière et de sa valeur - comme une fraction du produit total. Ce n'est donc plus une marchandise spécifique, un produit à part. Le résultat du procès capitaliste n'est plus la simple marchandise, mais une masse de marchandises, dont chaque élément comporte une fraction de la valeur avancée ainsi qu'une plus-value. Contrairement à ce que pensent les économistes bourgeois, le capital ne s'estime pas en fonction du patrimoine d'installations fixes et de machines (ce que Marx appelle la valeur des moyens de production), mais de la masse de marchandises produites, le chiffre d'affaires.</p>
<p>Le capitaliste prétendra toujours que son capital correspond au patrimoine d'entreprise sanctionné par un titre de propriété juridique d'une valeur, mettons, de 2 millions. L'économie marxiste affirme, au contraire, que son capital est de 20 millions, son chiffre d'affaires annuel. La différence est de taille. En effet, si l'on admet avec Adam Smith que l'argent est le pouvoir de commandement ou de disposition du travail d'autrui, soit sous forme directe de la force de travail, soit sous la forme du produit du travail, le pouvoir d'un capitaliste est quantitativement décuplé - de 2 à 20 millions [23] - et l'on s'aperçoit que son pouvoir outrepasse la sphère de la production proprement dite. Ce n'est pas tout : comme ce capital se reproduit, sans diminuer - au contraire - d'année en année, ce pouvoir, mettons pour une génération, est de 500 millions pour... 2 millions, si nous multiplions le chiffre d'affaires de 20 millions par 25.</p>
<p>Dans ces conditions, la marchandise - en tant que support de la valeur totale du capital - doit s'exprimer en une masse déterminée, qui permette de la vendre effectivement sur le marché, c'est-à-dire de réaliser la valeur du capital avancé plus celle de la plus-value produite. Marx démontre ici qu'une marchandise (c'est-à-dire une fraction de la masse produite) ne peut se vendre à un prix de marché égal à sa valeur particulière. Le capitaliste fait l'estimation pour toute la masse : il isole, d'une manière ou d'une autre, dans la masse de marchandises la fraction de valeur transférée pour l'élément du capital constant (matières premières, usure des machines, etc.) et il recherche ensuite la différence avec la valeur du produit fini pour obtenir la fraction correspondant au capital variable (frais d'achat de la force de travail) et la fraction correspondant au profit créé dans le procès de production : cette estimation, fort éloignée de la détermination de la valeur, masque tous les gaspillages et les filouteries. Si l'on prend toute la production nationale, quelle part ne s'en va pas en fumée, quels que soient les bons gérants du capital ?<br class='autobr' />
6. Rapports entre les éléments constitutifs de la marchandise-capital</p>
<p>Dès la Misère de la Philosophie, Marx avait parlé du travailleur ou de l'atelier collectif dans l'entreprise capitaliste, à la différence du travailleur individuel de l'économie parcellaire, artisanale ou paysanne, qui produit la marchandise simple. Dans le VI° Chapitre, il poursuit en parlant de la masse ou bloc de marchandises (mettons, 1 million d'automobiles, pour être moderne) qui représente le capital, sous la forme du produit qui sort annuellement du procès de production.</p>
<p>Comme nous l'avons vu, le capitaliste est incapable de déterminer la valeur exacte de chaque voiture produite, mais en fait une estimation grâce au calcul de moyenne. Ce qui est également essentiel pour la doctrine marxiste, c'est qu'il est tout aussi fastidieux et approximatif de calculer la valeur individuelle du travail de l'ouvrier particulier, dès lors que nous avons affaire à la grande industrie moderne. Ainsi, la réalité moderne dément la théorie de Proudhon et de Lassalle - et du « communisme des conseils » - selon laquelle chaque ouvrier doit toucher le fruit intégral de son travail : même si l'on voulait le faire, ce ne serait qu'une moyenne « injuste », et ce serait faire revivre la loi de la valeur-travail de l'économie mercantile.</p>
<p>C'est pourquoi, Marx qualifie cette théorie de réactionnaire. Le communisme moderne part des conditions mêmes de l'actuel développement économique et historique : d'où l'importance de l'analyse de l'évolution du capitalisme.</p>
<p>Ce que Marx entend démontrer c'est que le capitalisme produit sa propre négation au cours de son développement, et cette évolution antagonique est la source non seulement des crises et guerres violentes qui périodiquement déchirent le capitalisme, mais encore du mode de production socialiste futur. Dans les Fondements, etc., et le Capital, Marx a mis en évidence que le capital se dévalorisait de plus en plus, en diminuant non seulement la valeur de la force de travail, mais encore celle des conditions de production en général, et ce, d'une manière inégale, spasmodique, et donc anarchique. Or, la loi fondamentale du capitalisme est celle qu'à énoncée Ricardo : la loi de la valeur-travail, qui permet d'évaluer le coût de toutes les marchandises (force de travail, machines, installations, matières premières, produit, etc.), de mesurer les conditions de la production et de la consommation et de rémunérer les divers agents.</p>
<p>Dans le VI° chapitre, Marx aborde ce même problème, en analysant les contradictions internes de la marchandise, produit du capital. Pour ce faire, il dresse cinq tableaux numériques, où il fait varier l'un des éléments constitutifs du capital-marchandise, afin de déterminer, du point de vue de la valeur, son effet sur les autres éléments ou la marchandise dans son entier.</p>
<p>Pour une même avance de capital et une même plus-value, la valeur de production ou prix de marché peut varier considérablement dans l'industrie - et plus encore dans l'agriculture - sans qu'il en résulte nécessairement une modification du taux de la plus-value, c'est-à-dire de l'intérêt du capitaliste.</p>
<p>Comme dans les exemples de Marx les fractions en shilling, pence et tiers de pence, compliquent la démonstration, nous avons dressé un tableau synthétique où tout est ramené à des nombres décimaux : si les chiffres changent, les rapports, à l'intérieur de chaque exemple et d'un exemple à l'autre sont les mêmes.</p>
<p>Les deux exemples de la manufacture de toile figurent dans les colonnes horizontales 1 et 2. Dans la première, les avances de capital sont de 1000 pour le capital constant, et de 250 pour le capital variable et la plus-value (ces deux derniers éléments forment ce que Marx appelle la « valeur additionnelle », c'est-à-dire la valeur ajoutée dans le procès de travail, désignée dans notre tableau par la lettre V.). Le capital total est de 1500. Le taux de plus-value est de 1 (ou 100 %), la composition organique ou taux de productivité est de 4. Pour ces avances, nous supposons que la toile produite soit de 30 mètres, et le prix du mètre en sera de 50. Marx subdivise la masse globale (30 mètres) en les différentes fractions du capital : le capital constant représente 20 mètres, le capital variable 5 mètres et la plus-value 5 mètres également : la valeur ajoutée, somme des deux dernières, est donc de 10 mètres. L'autre partie du tableau reproduit les données pour l'unité de marchandise et permet une claire vision de la structure complexe de la marchandise et de ses évolutions et contradictions internes.</p>
<p>Cet exemple numérique correspond au premier donné par Marx en I-B. L'exemple suivant de Marx figure sous C-II, à la troisième ligne de notre tableau.</p>
<p>Nous n'entendons pas, évidemment, substituer notre tableau aux exemples numériques de Marx. Il permet simplement une première vision d'ensemble et nous évite d'entrer dans le détail des exemples que l'on trouve dans le texte. Nous pouvons donc aller directement à la conclusion [24] :</p>
<p>1. si le prix des marchandises change, le taux et la masse de plus-value peuvent rester constants. C'est ce qui ressort des exemples des deux premières lignes de notre tableau : le progrès de la technique capitaliste a fait tomber le prix de la toile de 50 à 40, cependant les ouvriers reçoivent le même salaire et les capitalistes le même profit : l'avantage social est indiscutable, et c'est ce qui justifie la supériorité historique du mode de production capitaliste par rapport aux modes antérieurs. Comme on le verra, Marx n'est pas du tout « ennuyé » par les côtés positifs du capitalisme, au contraire.<br class='autobr' />
Variation des éléments<br class='autobr' />
constitutifs de la marchandise-capital dans les exemples traités par Marx dans la première partie du VI° chapitre<br class='autobr' />
Référence aux exemples de Marx BI & CI BII CII CIII CIIIa<br class='autobr' />
Capital constant (c) 1000 4300 1200 1000 1250<br class='autobr' />
Capital variable (v) 250 250 250 200 250<br class='autobr' />
Plus-value (p) 250 250 350 300 375<br class='autobr' />
Valeur ajoutée (V) soit : p + v 500 500 600 500 625<br class='autobr' />
Capital total (C) soit : c + v 1500 4800 1800 1500 1875<br class='autobr' />
Taux de plus-value soit p/v en % 100 100 140 150 150<br class='autobr' />
Composition organique (productivité) : c/v 4 17,2 4,8 5 5<br class='autobr' />
Quantité de produit (q) 30 120 36 30 37,5<br class='autobr' />
Prix de l'unité (u) soit : C/q 50 40 50 50 50<br class='autobr' />
Capital constant par unité (c/u) 20 107.5 24 20 25<br class='autobr' />
Capital variable par unité v/u 5 6,25 5 4 5<br class='autobr' />
Plus-value par unité p/u 5 6,25 7 6 7,5<br class='autobr' />
Valeur ajoutée par unité V/u 10 12,5 12 10 12,5</p>
<p>2. si le prix des marchandises reste constant, le taux et la masse de plus-value peuvent changer. Les quatre cas des lignes I, III, IV et V confirment cette loi. Le prix de l'unité y est toujours de 50, mais dans le second cas (ligne III), la masse de plus-value est montée de 250 à 350 et son taux de 100 à 140 %, tandis que la productivité passe de 4 à 4,8 : s'il y a avantage pour le capitaliste, il n'y en a pas pour la société. Il a été obtenu en prolongeant la durée de travail de 20 %, comme cela se passe dans la phase initiale du capitalisme avec la soumission formelle du travail au capital : ceci implique que l'on tienne compte de ce que Marx a développé ailleurs [25]. Dans le cas de la ligne IV, au lieu d'augmenter la journée de travail, le salaire ouvrier est diminué, si bien que la plus-value passe de 250 à 300, et la productivité de 4 à 5. Là encore, aucun avantage ni pour la société, ni pour la classe ouvrière, et de nouveau soumission formelle du travail au capital.</p>
<p>A la dernière ligne, le prix de marché et du salaire sont constants, mais la productivité passe, pour des raisons techniques, de 4 à 5 : la masse de plus-value atteint sa valeur maxima avec 375, ainsi que la valeur ajoutée avec 625. Nous avons affaire à la soumission réelle du travail au capital, avec développement du machinisme et de la grande industrie. Historiquement, la productivité du travail augmente alors de plus en plus, et dépasse même celle de la ligne II, celle du seul exemple où le prix des marchandises a sensiblement diminué, cette fois, du fait du capitalisme pleinement développé et techniquement avancé [26]. Cela nous amène à la dernière loi :</p>
<p>3. le mode de production capitaliste tend à augmenter sans cesse la productivité du travail. Il accroît donc constamment la masse des moyens de production transformés en produit pour un même travail additionnel, qui se répartit sur une quantité toujours plus grande de marchandises, de sorte que le prix de la marchandise baisse de plus en plus.</p>
<p>Le prix de la marchandise évolue en rapport inverse du nombre total de marchandises produites : plus ce nombre augmente, plus le prix de chaque marchandise diminue. C'est l'opposition fondamentale entre le développement de la valeur d'échange et celui de la valeur d'usage, qui aboutit à la dévalorisation générale de tous les éléments du capital, force de travail y comprise.</p>
<p>Pour déduire que le capital crée lui-même les conditions de l'abolition de la valeur, et donc du capital, du salariat et des classes, Marx se place dans la vision la plus optimiste du développement capitaliste (qui, en fait, crée de nombreux obstacles à cette tendance, notamment dans l'agriculture, où du fait de la rente, le produit se vend généralement au-dessus de sa valeur, comme le développe le livre III du Capital) [27].</p>
<p>Dans le Capital, Marx n'a pas voulu démontrer aux bourgeois qu'il eût su mieux qu'eux gérer le capital, ni répondre à la question absurde « qu'est-ce que le capital ? », mais il y démontre que le capitalisme naît, vit et meurt (de mort violente), et, mieux encore, qu'il renferme dans son sein une société supérieure en contradiction directe avec lui.</p>
<p>La définition la plus ramassée et la plus dialectique que nous connaissions de l'œuvre centrale de Marx est la suivante : le Capital n'est pas la biologie, mais la nécrologie du capitalisme.</p>
<p>C'est en bonne logique que Marx termine cette première partie du VI° Chapitre en polémiquant avec Proudhon qui a une vision tout à fait erronée de la société socialiste et ne comprend pas qu'il est impossible aux travailleurs de reconquérir la totalité du fruit de leur travail par de simples augmentations de leur rémunération (salaire) : il s'agit bien d'abolir le capital aussi bien que son corollaire le salariat. [28]<br class='autobr' />
7. La production capitaliste comme création de plus-value</p>
<p>Dans la seconde rubrique, Marx définit positivement le capital. Comme on le sait, les marchandises et l'argent existent dans l'histoire, bien avant qu'on puisse parler de production et de société capitalistes. Cependant, le capital moderne revêt toujours les formes élémentaires de la marchandise et de l'argent. Le capitaliste moderne est possesseur de marchandises et d'argent, bien que cette figure sociale lui soit antérieure. Mais, l'essentiel n'est pas là. En effet, ce qu'il importe de définir, ce sont les conditions sociales spécifiques qui transforment la marchandise et l'argent en capital, et donc aussi leur possesseur en capitaliste.</p>
<p>Pour qu'une somme d'argent - capital potentiel - puisse devenir du capital réel, il faut un rapport social lui permettant de s'accroître, la somme d'argent devenant un fluens (dans les Fondements, etc., Marx dira procès, ou mouvement faisant perdre à l'argent (valeur) sa forme figée pour le faire entrer dans le procès de production, et son augmentation une fluxion. [29]</p>
<p>A la différence des formes simples de la production marchande (par exemple, l'artisanat individuel ou familial qui, pour se procurer ses objets de consommation, procède d'abord au troc, puis à l'échange monétaire entre équivalents), le capital se définit donc par le fait que si, avant le procès, le capital est une somme égale à x, cet x tend à devenir et devient du capital en se transformant en x + Δx, l'augmentation étant représentée par la lettre grecque Δ.</p>
<p>Le phénomène de x qui devient x + Δx n'existe pas seulement dans la forme historique capitaliste, mais encore dans d'autres formes historiques antérieures, telles que l'esclavage et le servage. Mais, Marx prend bien soin de préciser qu'il n'existe pas là où l'on échange uniquement des équivalents, c'est-à-dire dans la sphère de la production marchande simple, dont procède précisément le mode de production spécifiquement capitaliste.</p>
<p>Sur ce point, la mystification est la plus totale. En effet, comme le capital continue de revêtir la forme de la marchandise et de l'argent, les économistes bourgeois attribuent au capital et au salariat les lois de la production marchande simple, et notamment le principe de l'échange d'équivalents alors que le capital se définit à l'inverse par l'échange de non-équivalents. Marx explique que le capitalisme reprend donc les conceptions juridiques et idéologiques propres à la petite production marchande et les reporte sans plus de façon sur un mode de production différent : le capitalisme. Ce qui permet ce quiproquo, c'est le rapport entre acheteur et vendeur dans la sphère de la circulation, ce rapport restant formellement le même dans les deux cas.</p>
<p>Toute la superstructure idéologique et juridique du capitalisme développé n'est donc qu'un reflet de conditions de production dépassées. En effet, dès lors que la force de travail est devenue, à une vaste échelle, une marchandise, en étant salariée, la production marchande simple aboutit nécessairement au capitalisme et est elle-même détruite par la production capitaliste, qui élimine la production individuelle autonome et l'échange entre possesseurs ayant produit eux-mêmes leur marchandise, c'est-à-dire l'échange d'équivalents entre les producteurs. Désormais, quoique le capitalisme le maintienne et le glorifie, l'échange entre équivalents n'est plus qu'un vernis superficiel, masquant la réalité profonde des choses, qui ne se déroule pas dans le procès d'échange (circulation), mais dans le procès de production, où Marx nous entraîne pour définir le capital, de manière spécifique et fondamentale, comme création de plus-value.</p>
<p>Une mystification fatale pour le prolétariat est celle de Staline, qui affirme - à l'opposé de Marx - que la production marchande ne conduit pas nécessairement au capitalisme [30], et que le socialisme continue de produire des marchandises : « Les kolkhoz n'acceptent pas aujourd'hui d'autres relations économiques avec la ville que celles intervenant dans les échanges par achat et vente de marchandises [conformément à la théorie marxiste, ce sont les classes qui dictent au « dictateur »]. Aussi la production marchande et les échanges sont-ils chez nous, à l'heure actuelle, une nécessité pareille à celle d'il y a trente ans, par exemple, époque à laquelle Lénine proclamait la nécessité de développer par tous les moyens les échanges. » [31]</p>
<p>L'échange grâce auquel l'argent devient capital ne peut porter sur des marchandises, mais sur son contraire. la force de travail vivante. Le travail est la seule valeur d'usage contre laquelle l'argent, capital virtuel, peut s'échanger pour qu'il y ait conservation et augmentation de la valeur d'échange, plus-value. En effet, l'échange du capital et de la force de travail est essentiellement inégal : ce que l'ouvrier vend au capitaliste, c'est la valeur d'usage de sa force de travail, qui produira une valeur d'échange bien supérieure à celle que l'ouvrier touche pour salaire. Dans le VI° chapitre, Marx appelle donc la force de travail capacité de travail [32].</p>
<p>La mystification est d'autant plus aisée ici qu'il y a plusieurs échanges que l'on peut confondre. En effet, l'ouvrier échange, selon le principe de l'équivalence, sa force de travail contre les moyens de subsistance nécessaires à la produire et à la reproduire, et cet échange qui se produit dans la sphère de la circulation marchande est aussitôt glorifié par les apologistes du capital pour montrer que l'ouvrier est libre de choisir, d'acheter et de consommer ses moyens de subsistance. Mais, cet échange de capital variable contre les moyens de subsistance, même s'il noue le rapport capitaliste, n'a rien à voir avec l'échange fondamental qui a lieu dans le procès de production, où l'ouvrier fournit au capitaliste la contrepartie de son salaire en produisant des marchandises en excédent, c'est-à-dire une valeur plus grande.<br class='autobr' />
8. Procès de travail capitaliste comme valeur d'usage</p>
<p>La force de travail de l'ouvrier ne crée et ne multiplie pas seulement la valeur, mais elle transforme encore dans le procès de travail réel les éléments objectifs et subjectifs du capital avancé en des produits qualitativement et quantitativement nouveaux. C'est elle qui change les moyens de production en éléments matériels de sa propre activité, les faisant passer de leur forme primitive de valeurs d'usage (matières premières à transformer et instruments à utiliser) en la forme nouvelle des produits du travail, ayant une autre valeur d'usage. Elle effectue une véritable transformation physico-chimique des matériaux introduits dans le procès de production. En ce sens, le procès de production est valeur d'usage.</p>
<p>Il convient ici de distinguer toutes les différences spécifiques parmi les éléments qui forment le procès de production et qui, dans l'optique bourgeoise, sont identiques du point de vue de la valeur d'échange - sauf pour ce qui est de la quantité - tous ayant été achetés avec l'argent du capitaliste.</p>
<p>En ce qui concerne le capital constant, on peut dire qu'il est la propriété absolue du capitaliste qui l'a acheté à sa valeur de marché. (Cependant, sa valeur monétaire ou marchande n'aurait jamais pu avoir d'effet comme capital, sans l'intervention d'un autre facteur, le travail vivant.) En ce qui concerne l'autre fraction, c'est l'argent avancé pour payer les ouvriers, la force de travail. C'est là qu'intervient la différence spécifique. L'emploi de cette seconde fraction du capital avancé consiste justement dans le procès de travail, celui-ci étant la fonction de l'ouvrier et non du capitaliste. Bref, les fractions de capital dans lesquelles le capitaliste a investi son argent opèrent de façon toute différente.</p>
<p>Le procès ne pourrait s'effectuer sans la fusion de ces deux valeurs d'usage, [33] et c'est à cause d'elle et d'elle seule que le résultat est plus grand que le capital avancé. Or, Marx démontre que la force vivante du travail est le seul facteur actif de cette fusion, la valeur créée ne provenant que du facteur variable. Par ailleurs, on se contente le plus souvent d'admettre que la valeur du capital constant utilisé ou usé dans le cycle de production se transmet sans plus à la masse des marchandises produites. Or, dit Marx, dans le procès de production, le travail vivant fait de l'instrument et de la matière le corps de son âme et les éveille d'entre les morts. Sans l'activité du travail vivant, les moyens de production objectifs se détérioreraient et finiraient par se corrompre. Par exemple, grâce à son travail de tissage, l'ouvrier conserve l'utilité du coton et de la broche qui constitueront le fil. De la sorte, le capitaliste obtient gratuitement le surtravail, ainsi que la conservation de la valeur des matières premières et des instruments. En ajoutant une valeur nouvelle à l'ancienne, le travail conserve et éternise le capital. En s'appropriant le travail présent, le capitaliste détient déjà une assignation sur le travail futur. [34]</p>
<p>L'analyse du procès de production, source véritable du capitalisme, révèle que les éléments objectifs de la valeur du capital dont l'un existe sous forme de matière première et l'autre sous celle de l'instrument ne sont plus séparés de l'ouvrier ou travail vivant du fait qu'ils sont la propriété du capital. De même, ils ne représentent plus des valeurs d'échange, mais de simples valeurs d'usage, de simples éléments de production pour l'ouvrier en activité.</p>
<p>Or, dit Marx, l'existence du capital et du travail salarié repose sur cette séparation. Sa conclusion est évidente : contrairement aux économistes bourgeois, qui affirment que l'achat des moyens objectifs de production assure la propriété de tout le produit au capitaliste, Marx met en évidence que le travail vivant, bien qu'acheté par le capitaliste, n'appartient pas à celui-ci, mais est et reste la fonction et le lot de l'ouvrier qui produit gratuitement l'ensemble des rapports de production. La réponse de Marx aux économistes et apologistes du capital est donc claire : expropriation des expropriateurs capitalistes, et retour aux producteurs des moyens de production et du produit.</p>
<p>Marx tire ses déductions de l'analyse scrupuleuse de l'ensemble du mode de production capitaliste, et démontre que la production, même avec le machinisme et les procédés techniques les plus évolués, peut se poursuivre sans les capitalistes. En effet, l'acte fondamental de la production est l'œuvre du travail.</p>
<p>Si le capital domine cependant le travail vivant, c'est du fait de rapports sociaux déterminés de subordination qui, dans le capitalisme spécifique, se nouent, non pas dans le procès de production, mais dans un procès préalable et non essentiel, le procès de circulation marchande, avec l'achat-vente des conditions objectives et subjectives de la production.</p>
<p>Grâce à l'analyse scientifique et objective du mécanisme et de la dynamique du système capitaliste, Marx situe exactement où la révolution ouvrière devra porter le fer pour transformer le système social tout entier. Et de fait, il s'agit d'extirper tout le système de distribution et d'échange capitaliste, soit la sphère de la circulation où se nouent les rapports spécifiques d'exploitation, grâce au principe de l'équivalence dans l'échange des marchandises, avec le système monétaire et l'aliénation de la force de travail (salariat). Marx montre que dans le procès de production le capital lui-même abandonne sa valeur d'échange pour opérer seulement en fonction de la valeur d'usage. Salaire, marchandise, échanges privés, argent sont autant de formes revêtues par le capital dans la circulation.</p>
<p>Aussi la sphère de la circulation exprime-t-elle le plus nettement, dans le capitalisme développé, les limitations historiques du mode de production capitaliste. D'ores et déjà, il révèle qu'au fur et à mesure de son développement le capital est de plus en plus asocial et parasitaire : les statistiques les plus récentes elles-mêmes le prouvent et confirment l'analyse de Marx d'il y a plus de cent ans. En effet, depuis environ 10 ans aux États-Unis, et quelque deux ans en France, les frais de circulation dépassent les frais de production dans les marchandises produites par le système capitaliste. Cela signifie que la société actuelle dépense plus d'activité et d'énergie à réaliser les marchandises qu'à les produire, et que les revenus des improductifs dépassent en nombre et en volume ceux des classes productives. [35]<br class='autobr' />
9. Procès de circulation et procès de valeur d'échange</p>
<p>Marx aborde ici la question de l'antagonisme fondamental entre le mode de circulation, de distribution ou d'appropriation privé (c'est-à-dire individuel, de groupes, d'associations anonymes ou de coopératives, bref de classe, à l'exclusion du reste de la population) et le mode de production réel, qui socialise de plus en plus les forces productives.</p>
<p>A ce point du texte, Marx démontre que si le procès de production est également procès de valorisation [36], c'est de par sa connexion avec l'acte de l'achat-vente de la force de travail dans la sphère de la circulation marchande, connexion qui n'est pas naturelle ni nécessaire, mais transitoire et créée par la société. Dans ce chapitre, Marx n'explique pas en détail comment l'échange entre capitalistes et ouvriers sur le marché se prolonge dans le procès de production par la circulation - ou distribution - des ouvriers et instruments au sein des branches productives, puis dans la circulation des produits de consommation aussi bien que de production : il se borne à étudier le point de départ fondamental de toute cette circulation et distribution propres au capitalisme : le marché du travail qui est, aux yeux de Marx, le marché principal.</p>
<p>C'est le rapport social, noué dans la sphère de la circulation et appuyé par tout l'écrasant ordre social, politique, juridique, administratif et commercial de la société, soit par la majeure partie des activités des individus d'une société de capitalisme développe, c'est ce rapport social qui contraint l'ouvrier à produire la plus-value pour le capital, la valeur d'usage de sa force de travail créant une quantité de produits plus grande que celle qu'il touche comme salaire, pour sa valeur d'échange. Cependant, le capitaliste n'y voit pas la source de sa richesse. Pour lui, propriétaire absolu des moyens de production objectifs, le capital par excellence est le coton ou la machine, bref des objets. Il identifie absolument valeur d'échange à valeur d'usage, de sorte que le capital apparaît inscrit dans la nature même des choses qu'il possède, et ce, en dépit du fait que le travail soit la source de toute valeur et de toute richesse. Dans ces conditions, les moyens de production objectifs, du point de vue capitaliste, ont pour seule fonction d'absorber la plus grande quantité de travail vivant possible. La force de travail qui valorise le capital, c'est-à-dire en conserve la valeur et lui ajoute une plus-value, apparaît comme force du capital. La domination de classe des capitalistes sur les travailleurs se fonde sur le procès d'aliénation du travail de l'ouvrier « libre ». Toute la production - et toutes les structures de la société - opèrent non pas pour produire le plus grand nombre de valeurs d'usage possible, mais pour obtenir la plus grande production possible de plus-value.</p>
<p>Pour que le capital puisse se valoriser, il faut donc deux sphères absolument différentes dans le procès d'ensemble.</p>
<p>La première est celle de la circulation des marchandises qui s'effectue sur le marché. Dans cette sphère d'échange pur, il y a non seulement l'achat de tout ce qui constitue le capital constant et la vente finale du produit, mais encore l'aliénation du travail vivant : la vente et l'achat de la force de travail qui s'échange contre un salaire en monnaie. Le travail y est traité comme une marchandise quelconque et est payé au cours en vigueur sur le marché du travail.</p>
<p>La seconde sphère, absolument indépendante quoique conditionnée par la première, représente la consommation par le capital de la force de travail achetée : c'est le procès de production.</p>
<p>Marx établit d'ores et déjà que si l'ouvrier ne vendait pas sa force de travail pour pouvoir vivre, la richesse matérielle ne pourrait pas se transformer en capital ni s'accumuler en quantités croissantes. C'est par rapport au travail salarié que tous les objets représentant les conditions objectives du travail deviennent du capital. Sans salariat, pas de production de plus-value. Partout où il y a salariat, monnaie et marchandise, il y a donc plus-value et capitalisme, même si ce pays s'appelle l'U.R.S.S.</p>
<p>Une fois effectué l'échange entre capital variable et force de travail, l'unique prémisse indispensable à la valorisation du capital est fournie. L'auto-valorisation du capital, c'est, une fois les choses démystifiées, la valorisation grâce au seul effet du travail, c'est-à-dire le procès de consommation réel de la force de travail dans l'acte de production.</p>
<p>Dans la sphère de circulation, capitaliste et ouvrier opèrent comme tous les possesseurs de marchandises. L'opération respecte le code bourgeois et le principe mercantile de l'échange d'équivalents. Une seule chose distingue l'ouvrier des autres vendeurs du marché : la nature spécifique de sa marchandise pour ce qui est de sa valeur d'usage. Si l'ouvrier est amené à offrir sur le marché cette marchandise originale, c'est qu'il n'est propriétaire d'aucune autre marchandise ou bien.</p>
<p>Marx met ici en évidence un point cardinal non seulement économique, mais encore politique et social, à savoir que le véritable prolétariat révolutionnaire est celui qui ne possède rien et dont la force de travail n'a pas de valeur. [37]</p>
<p>Déjà dans les conditions actuelles, la force de travail est, de par elle-même, sans valeur, ni ne sert à rien, si elle ne trouve pas les conditions objectives de son travail dans les mains d'une série de capitalistes auprès desquels l'ouvrier doit aller les chercher, et que Marx appelle tout simplement capitalistes n° 1, 2 et 3, selon qu'ils possèdent l'argent, les moyens de production ou les moyens de subsistance.</p>
<p>Dans la réalité, le phénomène peut se compliquer autant qu'on voudra, mais en substance les capitalistes n° 1, 2 et 3 dans leur ensemble (classe) sont les possesseurs exclusifs (monopolistes) de l'argent, des moyens de production et de subsistance.</p>
<p>Marx va encore plus loin, il définit simplement le capitaliste comme la personnification du capital, et cette puissance étrangère - à l'ouvrier, il la décrit comme un « fétiche », doué de volonté et d'une âme exploiteuses. En somme, dans sa formule géniale, ce sont ces marchandises, animées par le démon capitaliste, qui s'incarnent dans le capitaliste, jouent le rôle d'acheteuses de personnes humaines et font du salarié moderne un esclave qui se vend lui-même.</p>
<p>Cette analyse abstraite du capital n'a rien de « philosophique », elle est parfaitement économique et scientifique. Elle souligne que le rapport social objectif est déterminant et dépasse les considérations juridiques du titre de propriété. Au reste, dans ce contexte, Marx n'utilise jamais le terme de « bourgeois » au sens de l'individu qui est propriétaire dans la société civile. En résumé, « le travail appartient à l'ouvrier pour ce qui est de la peine et de l'effort, et au capitaliste pour ce qui est de la substance créatrice de richesses toujours plus grandes » c'est-à-dire des richesses accumulées.<br class='autobr' />
10. Fonctions du capitaliste</p>
<p>Après la définition du capital par une analyse « statique », Marx reprend l'analyse « cinétique », historique, afin d'élucider certains points particuliers : la fonction du capitaliste dans le procès de production d'ensemble, par quoi les économistes bourgeois justifient le revenu capitaliste du profit ainsi que le système capitaliste tout entier et à tout jamais.</p>
<p>Le capitaliste « fonctionne », d'une part, dans le procès de circulation grâce auquel le procès de travail devient procès de valorisation, d'autre part, dans le procès de production qu'il dirige et surveille.</p>
<p>Marx est catégorique en ce qui concerne le procès de circulation. le capitaliste y joue, certes, un rôle « économique » en choisissant de manière adéquate les valeurs d'échange et d'usage, mais, dit-il, on introduirait « la pire confusion si l'on considérait le temps consacré par le capitaliste à la circulation comme du temps créant de la valeur ou de la plus-value ». [38] De toute façon, « le capital, en tant que tel, n'a pas de temps de travail en dehors de son temps de production... Les frais de circulation représentent une déduction sur les valeurs produites. Si ces fonctions diminuent les faux frais et ajoutent quelque chose à la production, ce n'est pas en créant des valeurs, mais en réduisant les déductions à opérer sur les valeurs produites. Si elles remplissaient à fond leur rôle, elles ne représenteraient jamais que le minimum possible des faux frais de production. » [39]</p>
<p>En ce qui concerne le procès de production, le capitaliste, comme tel, n'y travaille pas, car telle est la fonction du travail vivant qui est salarié. En effet, « le temps du capitaliste est du temps superflu, temps de non-travail, temps non créateur de valeur, bien que ce soit le capital qui réalise la valeur produite ». [40] Si le capitaliste y travaille néanmoins, « il ne crée pas de plus-value parce qu'il travaille en tant que capitaliste, mais parce que, mise à part sa qualité de capitaliste, il travaille lui aussi. Cette partie de la plus-value n'est donc plus du tout de la plus-value, mais son contraire : un équivalent pour du travail accompli. » [41]</p>
<p>De fait, pour devenir capitaliste, le chef hiérarchique doit posséder un certain volume de moyens objectifs de production et d'ouvriers, afin d'avoir du temps libre pour exercer les fonctions du capital. Certes, aujourd'hui encore, il y a des artisans en voie de se transformer en capitalistes, mais c'est un phénomène secondaire à l'échelle de la production actuelle. Cependant, il entretient l'idée du travail utile des capitalistes.</p>
<p>Quoi qu'il en soit, Marx montre qu'avec l'évolution de l'économie capitaliste, la séparation entre profit d'entreprise et salaire d'administrateur devient de plus en plus nette et empêche les apologistes du capital de justifier tant soit peu le profit par ce travail. Pour preuve, Marx cite, d'une part, les coopératives des ouvriers où toutes les fonctions sont assumées par des travailleurs et, d'autre part, les sociétés par actions où des salariés remplissent les fonctions de direction et d'administration. Et de conclure : « le capitaliste disparaît du procès de production comme superflu ». [42]</p>
<p>C'est ce que Marx développe dans l'analyse relative à la soumission réelle du travail au capital, stade auquel le capital « perd tous ses caractères individuels » (p. 219), la contrainte n'étant plus extérieure au procès du travail, comme dans la soumission formelle, mais objective, au sein du mécanisme lui-même : les machines elles-mêmes dictent un rythme intensif au travail vivant.</p>
<p>En somme, Marx a déjà réglé la question du rôle du capitaliste dans le procès de circulation et de production, en attribuant au seul travail vivant la faculté de produire un excédent, de la plus-value.<br class='autobr' />
11. Soumission formelle du travail au capital</p>
<p>Cependant, Marx observe que si le capitaliste n'est pas un travailleur productif dans ses fonctions spécifiques au sein du procès de circulation au sens où il créerait de la plus-value, il n'en reste pas moins qu'à l'échelle historique, la classe capitaliste a été une « classe productive par excellence ». C'est ce que Marx explique dans la partie consacrée à la soumission formelle du travail au capital : c'est en s'assujettissant les ouvriers - par une action qui va bien au-delà de l'étroite sphère de production - que le capital obtient d'eux une augmentation des forces productives. Bref, par rapport au féodalisme, le capitalisme constitue un progrès considérable, et le Manifeste affirme que : « la bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire ». De fait, Marx soutient, pour un temps, le représentant de l'économie politique classique révolutionnaire, Ricardo, et va jusqu'à le défendre : « A juste titre, Ricardo considère, pour son époque du moins, que la production capitaliste EST LA PLUS AVANTAGEUSE pour la production de richesses. Il veut la production pour la production, et en cela il a raison. S'il voulait prétendre - comme le font certains de ses adversaires sentimentaux - que la production, en tant que telle, ne peut être le but, cela reviendrait à oublier que la formule « la production pour la production » signifie simplement développement de toutes les forces productives humaines, posé comme son propre but. Si l'on oppose à un tel but le bien-être de l'individu, comme l'a fait Sismondi, on prétend que le développement de l'espèce doit être arrêté pour assurer le bien-être de l'individu, que par exemple, il ne faut jamais faire la guerre, parce que ce serait tuer des individus. On ne comprend pas alors que le développement des capacités de l'espèce humaine, bien qu'elle se fasse d'abord au détriment de la majorité des individus et de classes entières, BRISERA FINALEMENT CET ANTAGONISME et se confondra avec le développement de l'individu. En somme, le développement supérieur des individus ne se conquiert qu'au travers d'un procès historique dans lequel les individus sont continuellement sacrifiés. » [43]</p>
<p>Même si le temps de travail consacré à faire circuler les marchandises ne crée jamais de valeurs, mais se déduit des valeurs produites, par rapport à la production marchande simple, où le producteur perdait une partie considérable de son temps à marchander, le capitalisme diminue, sans aucun doute, le temps de circulation des marchandises de manière draconienne. Cependant, parvenu à un certain stade de son évolution, le capital, par rapport aux forces productives développées alors, tend à augmenter de plus en plus le temps de circulation aux dépens du temps de production : le capitalisme doit alors céder la place à un mode de production plus avantageux pour l'humanité.</p>
<p>D'autre part, si le temps consacré par le capitaliste à la production est du travail qui ne produit pas de plus-value, il a cependant un effet économique. Deux simples exemples : lorsqu'un capitaliste surveille et stimule l'ouvrier : « Vas-y, fainéant ! », son langage est un acte économique, « productif », non parce qu'il crée de la valeur ou de la plus-value, mais parce qu'il oblige autrui à en créer davantage, simplement parce que le capitaliste lui fait sentir que chaque minute perdue lui enlève une fraction de son profit. [44]</p>
<p>De même, un capitaliste, qui concentre une centaine d'ouvriers dans un seul atelier, fait que ces ouvriers pris ensemble vont produire davantage que lorsqu'ils étaient séparés ; pourtant ce n'est pas le capitaliste qui produit la plus-value, mais bien les ouvriers.</p>
<p>En résumé, le capital est plus productif que la production marchande simple, parce que, ayant séparé de force les producteurs de leurs moyens de production lors du procès dit d'accumulation primitive, il peut contraindre les travailleurs à lui céder gratuitement - sans équivalent - une partie de leur travail. En d'autres termes, dans le régime capitaliste, au procès de production immédiat s'ajoute le procès de valorisation, qui est conditionné par la sphère de la circulation et les rapports de domination capitalistes dans la société politique et la vie privée. Et Marx précise que c'est là une forme générale de toutes les phases d'évolution de la société capitaliste. C'est dire que les structures idéologiques ou politiques ne sont pas un simple reflet de l'économie, mais bien plutôt son prolongement complexe dans des sphères d'activité (politique, militaire, administratif, religieux, éducatif, juridique), servant à maintenir et à perpétuer la domination bourgeoise dans tous les domaines. C'est en ce sens que la violence ou l'État est un agent économique (Engels). [45]</p>
<p>Ce qui distingue donc la production spécifiquement capitaliste de la production marchande simple, c'est que cette dernière est, en théorie, un système fondé sur le seul procès de production immédiat, sans qu'il y ait contradiction avec les autres institutions sociales. En effet, le procès de production immédiat enchaîne rapports physiques et opérations matérielles pour transformer les moyens de production en produits, sans considérer les intermédiaires constitués par les institutions sociales et les rapports de classe. Une société de production marchande simple, si elle avait jamais existé de par elle-même [46] ou ailleurs que dans les utopies petites-bourgeoises de Proudhon, Lassalle ou du communisme de conseil moderne, serait un enchaînement de rapports sociaux calqués strictement sur le procès matériel de travail, chaque ouvrier, proportionnellement à sa capacité ou sa force de travail, mettant à la disposition de la société la quantité requise de matières premières et d'instruments, sans devoir en partager la disposition avec personne : il toucherait l'intégralité des fruits de son travail.</p>
<p>Or, cette union est abolie et brisée définitivement par la société capitaliste : la violence et le pouvoir politique y sont aussi une puissance économique. A ce point du Vle chapitre, il faut tenir compte non seulement du rôle de la violence dans l'accumulation primitive du capital, mais encore de toutes les luttes et révolutions politiques qui ont permis à la bourgeoisie de s'emparer des rênes du pouvoir dans la société et d'imposer sa domination au travail. Même s'il ne décrit que le procès de production capitaliste dans le VI° Chapitre, toute l'analyse de Marx désigne ses études et ouvrages « politiques ».</p>
<p>Dans sa phase initiale, le capitalisme reprend le procès de production tel qu'il le trouve, c'est-à-dire avec les techniques et procédés développés par la société précapitaliste. Le capital impose simplement une domination formelle à l'ouvrier au sein du procès de production, domination formelle, au sens où elle est encore extérieure au procès de production, et non encore produite par celui-ci, comme cela est le cas dans la domination réelle. La domination formelle implique la rupture de l'unité entre producteur et moyens de production, autrement dit l'expropriation des artisans et paysans parcellaires. Cette unité, le capital ne la rétablira que dans le procès de production réel, mais à ses conditions et à son profit.</p>
<p>Marx note à ce propos que la force productive isolée (individuelle) du travail est désormais impuissante, non seulement lorsqu'elle ne trouve pas les conditions objectives de production, mais encore lorsqu'elle n'est pas associée à de nombreuses autres forces de travail vivantes et soutenue par la science qui se développe dans tous les secteurs de la société (de nombreuses découvertes viennent de la guerre, ou bien de Chine et d'Arabie, et certaines se font en regardant une marmite ou en se prélassant sous un pommier).<br class='autobr' />
12. Travail productif et improductif</p>
<p>Marx procède à la façon d'un bulldozer : il commence par la critique générale du capitalisme et ébranle d'un coup de boutoir l'édifice tout entier, puis il continue dans le détail, le rouleau compresseur écrasant au fur et à mesure ce qui reste encore debout. La tâche de Marx est déjà très avancée lorsqu'il aborde la question du travail productif et improductif : il ne s'agit plus que de classifier les différents travaux effectués dans la société. Tout serait simple, sans les mystifications de l'apologétique bourgeoise.</p>
<p>Marx nous entraîne en plein dans l'histoire et la dialectique : il n'entend nullement nous apprendre quels métiers - les « productifs » seront maintenus dans la société future - ce serait utopique et réactionnaire. Il démontrerait, bien plutôt, comment la société capitaliste elle-même est de moins en moins productive et de plus en plus improductive, d'après ses propres critères d'appréciation. [47]</p>
<p>Marx commence par le travail productif et improductif tel qu'il est défini dans la production marchande simple, qui est, en théorie, procès de production immédiat : est productif tout travail qui se réalise dans un produit, une marchandise. Dans un sens encore plus large, quiconque aura fabriqué un objet, même s'il n'est pas destiné à l'échange, fait un travail productif.</p>
<p>Dans le mode de production capitaliste, il faut considérer comme improductif tout travail qui ne sert pas à augmenter la masse de plus-value, et, en substance, de capital. L'ouvrier doit donc être considéré comme productif ou improductif en fonction du travail qu'il effectue : tout travail créant de la plus-value, c'est-à-dire valorisant le capital, sera vraiment productif.</p>
<p>Mais, la mentalité bourgeoise ne reconnaît pas ce principe, dont les économistes classiques étaient pourtant bien proches : considérant comme naturels et éternels la forme capitaliste et le travail salarié, elle finit par appeler productif et utile tout travail qui trouve à s'employer, car sinon il ne serait pas payé.</p>
<p>Dans le texte, Marx dit que toutes les activités, depuis celle du roi à celle de la prostituée (nous dirions aujourd'hui du président des États-Unis au dernier parasite) sont, en fin de compte, salariées, et donc considérées comme productives d'une manière ou d'une autre. De fait, la société américaine, par exemple - ne demande pas à un individu s'il collabore à la production de certaines marchandises socialement utiles, mais s'il a un « job ». Pourvu qu'il réussisse à faire entrer de l'argent dans son bilan personnel, nul ne lui demandera, si son activité ou le temps pendant lequel il est occupé contribue à la production de quelque chose.</p>
<p>Dans l'Anti-Dühring (1878), Marx et Engels affirment qu'avec le capitalisme développé, « la bourgeoisie s'avère comme une classe superflue : toutes ses fonctions sociales sont maintenant remplies par des employés rémunérés. » (Éditions Soc., p. 323). La mystification est désormais à son comble : exploités et exploiteurs sont tous des travailleurs salariés [48], comme s'il n'y avait plus de profiteurs (on pratique, bien sûr, pour ceux-là, la politique des « hauts salaires »). Qui plus est, tous les salariés, quels qu'ils soient, sont utiles et indispensables, et ce, bien que le capital développe davantage les travailleurs improductifs, vivant de la plus-value, que les ouvriers productifs, vivant vraiment d'un salaire créateur de la plus-value. Toutes les « valeurs » sont désormais renversées : plus on travaille durement et productivement, plus le salaire est bas.</p>
<p>La mystification s'opère en reprenant les critères de la société marchande simple, et en rejetant ceux de l'économie bourgeoise classique. Si l'on considère comme productifs même ceux dont la tâche consiste à manger la plus-value créée par d'autres ou à maintenir les obstacles à la production en s'agitant dans la sphère de la circulation pour réaliser tant bien que mal les marchandises produites, on peut qualifier pour toujours les capitalistes de « classe productive par excellence ».</p>
<p>Pour le vieux Malthus, l'ouvrier productif est celui qui augmente directement la richesse de son patron. Aujourd'hui encore, le marxisme définit comme travail productif celui qui produit de la plus-value, du moins tant que nous sommes en société capitaliste.</p>
<p>La confusion règne sur ce point plus encore qu'il y a un siècle ou deux, du fait que le système capitaliste devient de plus en plus improductif et parasitaire et se justifie de moins en moins à l'échelle de l'humanité.<br class='autobr' />
13. Produit brut et produit net</p>
<p>Sur ce point aussi, l'évolution est considérable entre l'économie classique d'antan et l'économie vulgaire d'aujourd'hui. Il est normal qu'au début du capitalisme, les économistes prêchent les vertus de l'épargne et prônent les mesures les plus efficaces pour obtenir le rendement le plus fort. Et Marx de citer Ricardo. Puisque le but de la production capitaliste (et donc du travail productif) n'est pas l'existence des producteurs, mais la production de plus-value, tout travail nécessaire (salaire) qui ne produit pas de surtravail est superflu et sans valeur pour la production capitaliste. Toute production (produit brut) qui ne sert qu'à l'entretien de l'ouvrier, c'est-à-dire ne contient pas de surtravail, est aussi superflu que l'ouvrier lui-même. En d'autres termes, il ne faut que le nombre d'hommes qui, dans la société, est susceptible de créer du profit au capital. C'est tout le problème des pays sous-développés où le capital est incapable de procurer du travail rentable aux grandes masses.</p>
<p>En somme, le but de la production capitaliste est le produit net, dont la forme concrète est le surproduit réalisé en plus-value. Aujourd'hui, la mystification sur ce point ne porte pas sur le contenu, mais sur les termes : l'équivoque naît de la définition du produit. Le produit brut est le résultat d'ensemble de la production d'une entreprise ou d'une nation entière. Or, les bourgeois classiques ne distinguent que deux parties dans le produit brut : le capital total avancé dans la production, le profit réalisé dans celle-ci, que chaque entreprise a coutume d'appeler son revenu net.</p>
<p>Les marxistes ont toujours divisé le produit brut en trois, en distinguant le capital constant et le capital variable, à quoi s'ajoute la plus-value.</p>
<p>Si le produit net est assimilé au revenu net, alors son rapport au produit brut va en diminuant, et nous obtenons la loi marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit. [49]</p>
<p>Aujourd'hui, on feint d'admettre la division marxiste du produit brut en trois parties, afin de brouiller les distinctions de classe. Dans ce but, on admet l'existence de la partie constante du produit brut, mais on cherche à confondre - surtout à des fins politiques - la plus-value et les salaires. On en arrive ainsi, à l'Est, à la « propriété des moyens de production du peuple », et à l'Ouest, à la moderne politique des revenus.</p>
<p>On maintient la plus-value pour la part (croissante) à réinvestir dans la production nouvelle, et l'on prétend éliminer le « profit » en ne versant plus que des « salaires ». Ce qui, entreprise par entreprise, se définit comme valeur ajoutée par le travail au cours de la production, est considéré comme le patrimoine commun de la classe des entrepreneurs et de la classe travailleuse, et on en déduit, par exemple, le revenu par tête d'habitant, sans se demander quelle partie de la population appartient à la classe dominante et quelle autre à la classe exploitée.</p>
<p>Le socialisme n'est plus alors un mode de production et de distribution nouveau, mais un capitalisme à peine retouché par la prétendue élimination des revenus découlant d'un titre de propriété (en fait de quelques revenus d'actionnaires dans les monopoles de l'industrie).</p>
<p>La clé de voûte de la courbe du développement capitaliste est la composition organique du capital. c'est-à-dire le rapport entre sa partie constante et sa partie variable. Avec les progrès techniques, la productivité du travail augmente et du même coup ce rapport. La mystification capitaliste cherche à faire croire que la masse de travail objectivé dans le capital constant n'est pas la base de la domination capitaliste sur la classe ouvrière, mais un patrimoine commun... puisqu'il participe à créer les revenus de tous et profite à toute la nation. [50]<br class='autobr' />
14. La mystification du capital</p>
<p>Il est évident, même aux yeux du simple bon sens, que toutes les forces productives appartiennent au travail, et donc à la classe qui travaille. Mais toute l'organisation de la présente société et le poids des idées traditionnelles dont elle est infestée, conduisent à faire croire que les forces productives sont une propriété inhérente au capital. De la sorte, le caractère social moderne du travail humain, avec son rendement fabuleux, on l'attribue, non à la puissance collective du travail humain, mais à celle du capital. Le capital s'octroie le mérite de diminuer historiquement le prix des objets manufacturés produits par le travail associé, afin de se déclarer maître pour toujours de ce qui a été accumulé. Par ce mensonge et par bien d'autres, il veut faire oublier que, par rapport aux régimes antiques, il a provoqué un renchérissement des moyens de subsistance vitaux et transformé la majeure partie de l'humanité en une masse d'affamés. Pendant ce temps, la petite minorité des peuples privilégiés et de leurs classes supérieures elles-mêmes vit sous la menace effrayante de guerres, de crises catastrophiques, d'inflation et de pénurie générale.</p>
<p>Les mystifications du capital ne sont pas de purs et simples mensonges, mais représentent toute l'organisation sociale actuelle qui est dépassée et inadéquate par rapport aux forces de production sociales développées Par le prolétariat moderne, Marx ne combat donc pas pour dévoiler la vérité, mais pour abattre tout l'ordre aliéné et mystificateur qui prévaut actuellement dans la société.</p>
<p>Dans les Fondements, Marx écrit : « Si l'ouvrier découvre que les produits du travail sont les siens, s'il condamne sa séparation d'avec ses conditions de travail et juge qu'on lui impose une situation intolérable, il aura acquis une immense conscience, qui découle d'ailleurs du mode de production reposant sur le capital » (tome I, p. 426-427).</p>
<p>Cette claire conscience ne découle pas de la propagande d'idées vraies (les mystifications ont une certaine réalité), mais de l'évolution du champ des forces sociales. L'ouvrier ne se soumet au futur sort d'esclave ou lutte pour la future condition de maître que parce qu'il choisit, qu'il le veuille ou non, le présent en fonction de l'avenir : il façonne son présent dans la perspective de l'avenir. Mais l'avenir se détermine déjà dans l'immédiat. [51] En effet, la dialectique du mouvement immédiat des choses transforme dès à présent le futur, soit en dévalorisant le futur de l'esclave comme situation intolérable, soit en valorisant le futur de l'esclave comme situation tolérable, selon la crise ou la « prospérité » du capitalisme.<br class='autobr' />
15. Le capital produit et reproduit l'ensemble des rapports capitalistes</p>
<p>Du point de vue immédiat, les entreprises capitalistes produisent des marchandises, dont la valeur d'échange réalisée sur le marché est propriété exclusive du capital individuel (entreprise ou son propriétaire). Mais dans sa définition des caractères spécifiques de la forme, capitaliste, Marx a établi que le but de celle-ci n'est pas la valeur d'échange des produits vendus et encore moins leur valeur d'usage, mais la marge bénéficiaire que l'on appelle plus-value. C'est pourquoi, le capital est beaucoup plus qu'une masse de marchandises et d'argent, c'est une valeur qui se valorise, une valeur qui engendre plus de la valeur, du capital qui se reproduit.</p>
<p>Marx va encore plus loin : le phénomène social le plus significatif est que la classe capitaliste - surtout à ses débuts - ne consomme qu'une petite partie de la plus-value, destinant le reste à l'investissement de capital additionnel. Ainsi le procès d'accumulation est immanent au procès capitaliste de production. Il implique la création de nouveaux salariés (femmes, enfants, couches de la population occupées précédemment dans l'agriculture familiale, etc.) : le capital produit à une échelle toujours plus large les travailleurs salariés productifs.</p>
<p>Enfin : « Le procès de valorisation du capital a essentiellement pour but de produire des capitalistes et des travailleurs salariés. C'est ce que l'économie politique oublie complètement, car elle ne retient que les choses produites. » Or, la reproduction de ce rapport des classes est « un résultat plus important de ce procès que n'en sont les produits matériels ». [52]</p>
<p>Traduit en termes sociaux et politiques, cela signifie qu'il est impossible au capitalisme, tant qu'il n'est pas abattu par les forces enserrées dans ses contradictions internes, d'être autre chose que lui-même, de se « réformer », étant condamné par sa nature même a se reproduire continuellement et à une échelle quantitative toujours plus vaste, avec les caractères et les rapports entre « personnes », c'est-à-dire entre les classes, qui le caractérisent de son point de départ à son point d'arrivée.</p>
<p>Marx montre que des rapports d'une fixité complète se nouent entre les individus dans la sphère de la circulation et que le procès de valorisation de la production capitaliste les produit et les reproduit sans cesse. Cependant, le procès de production réel crée bien davantage, malgré les entraves que représentent toute l'organisation et l'ordre de la société bourgeoise : une création sans cesse nouvelle à une échelle croissante, soit pour le capital une continuelle surproduction : « L'inadéquation croissante du développement productif de la société aux conditions de production actuelles se manifeste au travers de contradictions tranchantes, de crises et de convulsions. Les destructions violentes de capital dues non pas à des conditions extérieures, mais à celles de sa propre conservation, telle est la forme la plus frappante de l'avertissement qui lui est donné de céder la place à un mode de production supérieure, et de disparaître. » [53]</p>
<p>La faculté du travail humain de créer des quantités plus grandes et des qualités nouvelles ne saurait être toujours contenue et stérilisée : le travail fera voler en éclats les chaînes qui l'enserrent.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Cf. K. Marx à J. Ph. Becker, le 17 avril 1867. Et pour qu'il n'y ait pas de doute sur l'efficacité de ce missile : sur le plan théorique, le Capital porte à la bourgeoisie « un coup dont elle ne se relèvera jamais. » Cf. K. Marx à K. Klings, 4 octobre 1864, in : Lettres sur « le Capital », présentées et annotées par G. Badia, Paris, Ed. Soc., 1964, p. 144.</p>
<p>[2] Cf. K. Marx, le Communisme et la « Gazette générale » d'Augsbourg, in : Gazette rhénane, 16 octobre 1842.</p>
<p>[3] Cf. Marx-Engels, la Sainte Famille, 1845, Ed. Costes, tome 2, pp. 61-62, et Ed. Soc., p. 48. Dans son acception la plus haute, le déterminisme ne nie pas la liberté, ni la volonté et son efficacité, ni la « création » (si l'on traduit ce mot par Schaffung, travail, production, son caractère ex nihilo s'estompe) : « La liberté n'est pas dans une indépendance rêvée à l'égard des lois de la nature mais dans la connaissance de ces lois et dans la possibilité donnée par là même de les mettre en œuvre méthodiquement pour des fins déterminées. » cf. Marx-Engels, Anti-Dühring, Ed. Soc., p. 146.<br class='autobr' />
L'œuvre de Marx et d'Engels formant un tout, une question posée sur le plan « philosophique » peut recevoir sa réponse dans l' « économie », le Capital par exemple. Au fur et à mesure, la réponse est plus élaborée, et les solutions étayées.</p>
<p>[4] Cf. Lénine, Œuvres, tome 13, p. 309 : Programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907. Souligné par nous.</p>
<p>[5] « Rien n'est plus dangereux que de vouloir amoindrir en temps de révolution la portée des mots d'ordre tactique strictement conformes aux principes... L'élaboration de décisions tactiques correctes a une importance énorme pour un parti qui veut diriger le prolétariat dans un esprit rigoureusement marxiste, et non pas simplement se laisser remorquer par les événements ». Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, 1905, in : Œuvres, tome 9, pp. 13-14.<br class='autobr' />
La seule analyse systématique que nous connaissions du rapport entre l'action de Lénine et toutes les phases successives de la révolution, de la fin du XIX° siècle à 1917 est celle publiée par Programma Comunista de 1954 à 1961 : Russia e Rivoluzione nella teoria marxista, etc.</p>
<p>[6] C'est ce qu'implique, par exemple, la théorie du passage au socialisme en France par des voies pacifiques. Les principaux événements théorisés par Marx-Engels et Lénine - les révolutions de 1848, la Commune de Paris, 1905 et 1917 - seraient alors « dépassés » et la révolution violente deviendrait une anormalité, une sorte de particularisme du sous-développement, voire de l'asiatisme.</p>
<p>[7] C'est la première des thèses de la fraction communiste abstentionniste d'Italie, mai 1920, in : Fil du Temps, nº 8. Cette fraction a fondé en janvier 1921 à Livourne le Parti communiste d'Italie, conformément aux méthodes léninistes, et collabora à la rédaction des thèses sur le Parti de l'Internationale communiste (notamment pour la 21° condition).</p>
<p>[8] Lénine se range lui-même parmi les « marxistes dogmatiques » et rejette la « liberté de critique » du marxisme, cf. Que faire ? chap. 1° : Dogmatisme et « liberté de critique », in :Œuvres, tome 5, p. 358-380.</p>
<p>[9] Le VI° chapitre inédit du Capital de Marx, qui fait l'objet de ce volume, fait partie de ce lot. Il fut publié pour la première fois dans Arkhiv Marksa i Engelsa, vol. II (VII), sous le titre : Erstes Buch. Der Produktionsprozess des Kapitals. Sechstes Kapitel. Resultate des unmittelbaren Produktionsprozesses, avec en regard la traduction russe, Moscou, 1933, pp. 4-266.</p>
<p>[10] Cf. Lénine, Aus dem philosophischen Nachlass, Berlin, 1961, p. 240, et, en français, Cahiers Philosophiques, Ed. Soc., p. 149.</p>
<p>[11] Cf. Karel Kosik, la Dialectique du Concret, Ed. Fr. Maspero, BS 15, Paris, 1970, 171 p.</p>
<p>[12] Cf. En partant du « Capital », Roman Rosdolsky : la Signification du « Capital » pour la recherche marxiste contemporaine, p. 253, Ed. Anthropos, Paris, 1968.</p>
<p>[13] Engels suppose comme admise cette distinction entre marchandise-capital et marchandise simple. « En conséquence, on voit clairement pourquoi Marx, au début du livre I°, part de la simple production marchande qui est pour lui la condition historique préalable pour en venir ensuite, en partant de cette base, au capital ; on voit pourquoi il part précisément de la marchandise simple et non pas directement de la marchandise déjà modifiée, Par le capitalisme qui n'en est, du point de vue conceptuel et historique, que la forme seconde. » Cf. Préface au Capital, livre III°, Ed. Soc., vol. VI, pp. 17-18.</p>
<p>[14] Marx dit expressément à la fin de ce qui devait être le VI°chapitre. « Ainsi se trouve résolue la difficulté soulevée au chapitre I° ». (p. 83).</p>
<p>[15] Une grande partie de la polémique portant sur l'opposition entre les écrits philosophiques et économiques de Marx repose sur des questions de forme ou de traduction. La traduction française notamment a éliminé systématiquement tout le jargon non seulement philosophique, mais encore dialectique du Capital, en provoquant la colère d'Engels : « Hier, j'ai lu, en français, le chapitre sur la législation des fabriques. Sauf tout le respect que j'ai pour l'art avec lequel on a transformé ce chapitre en un français élégant, cela me fait mal au cœur pour ce beau chapitre. Sa vigueur, sa sève et sa vie s'en sont allées au diable. On paie la possibilité qu'a l' « écrivain moyen » de s'exprimer avec une certaine élégance, par une castration de la langue. Donner la vie à des idées en français moderne, cette camisole de force, devient de plus en plus impossible. Ne serait-ce que le renversement de la construction des phrases, rendu presque partout nécessaire par cette logique formelle pédante, ôte à l'exposé tout ce qu'il a de frappant et de vivant. Je considérerais comme une grosse faute que de prendre comme base pour la traduction anglaise le vêtement français. » Engels à Marx, le 29.X.1873, cf., Lettres sur le Capital », p. 273. Cf. infra, p. 163 note.</p>
<p>[16] Il serait plus exact de parler de Sixième section, puisque c'est à cette subdivision que correspond le texte. Cependant, nous avons gardé la traduction de Sixième chapitre, parce que le texte est déjà connu, en France et à l'étranger, sous ce nom.</p>
<p>[17] Marx a regroupé ces rubriques dans le VI° chapitre.</p>
<p>[18] C'est l'objet proprement dit du présent manuscrit.</p>
<p>[19] Ce chapitre est traité dans le livre IV du Capital (Histoire des Doctrines Économiques). Trad. J. Molitor, Ed. Costes, 8 vol., cf. vol. 2, pp. 5-215).</p>
<p>[20] Dans Économies et Sociétés, Cahiers de l'I.S.E.A., Série Études de Marxologie, n° 6, juin 1967, p. 128-175, Maximilien Rubel a publié une première traduction (environ le tiers) de ce VI° Chapitre, puis il en a donné de très larges extraits (environ les deux tiers) dans Karl Marx, Économie II, de la collection La Pléiade, pp. 365-472. Plus récemment, Bruno Maffi a publié une traduction italienne du VI° chapitre, sans y inclure les Pages Eparses, cf. Marx. Il Capitale : Libro 1, capitolo VI inedito, La Nuova Italia, Firenze, 1969, XXVIII-131 p. Actuellement, une édition allemande est sous presse en République Fédérale.</p>
<p>[21] Pour rompre le mur du silence, Marx et Engels allèrent jusqu'à imaginer « d'attaquer le livre d'un point de vue bourgeois pour lancer la discussion », cf. lettres du 11.IX, 12.IX, 11.X et 18.X.1867, in : Lettres sur « le Capital ». Correspondance Marx-Engels, présentée et annotée par Gilbert Badia, Paris, Ed. Soc., pp. 182-187.</p>
<p>[22] Marx a encouragé la rédaction d'abrégés ou de résumés du Capital, non seulement pour faciliter l'accès à un sujet difficile, mais pour donner au lecteur un premier schéma de l'œuvre.</p>
<p>[23] C'est pourquoi Engels démontrait que les capitalistes ne voudront jamais céder leurs entreprises aux ouvriers, de manière pacifique, en leur vendant les usines à leur valeur de patrimoine.</p>
<p>[24] Pour des raisons techniques, le tableau a été inversé lors de son édition HTML. Il faudra donc comprendre "lignes" là où l'auteur écrit "colonnes" et réciproquement dans le passage qui suit. (N.R.)</p>
<p>[25] Ici, pp. 98-99 et au livre I°du Capital, 5° section, chap. XVI sur la plus-value absolue et la plus-value relative, Ed. Soc., II, pp. 183-191. Ces deux notions ont un caractère historique : la plus-value absolue s'obtient au stade où le capital ne domine que formellement le travail, en augmentant le nombre d'ouvriers salariés au détriment de l'agriculture, en prolongeant la journée de travail ; la plus-value relative s'obtient au stade de la domination réelle par l'augmentation de la productivité technique.</p>
<p>[26] Au chapitre XV du I° livre du Capital, Marx développe un autre cas sur l'augmentation de la productivité générale qui fait diminuer le coût de la vie au point qu'il en résulte un avantage pour le prolétariat même si son salaire reste constant, quoique la masse et le taux de plus-value puissent augmenter considérablement.</p>
<p>[27] Cf. le Capital, troisième livre, vol. VIII des Ed. Soc., p. 146. Cf. également le Marxisme et la question agraire (suite) dans la revue ronéotypée Fil du Temps, nº 6, pp. 137-139, Jacques Angot, B.P. 24 Paris-19e.</p>
<p>[28] Dans la rédaction définitive, cette partie eût formé la conclusion du VI° chapitre, et donc du Livre I°.</p>
<p>[29] En mathématique, le fluente désigne une fonction variable (intégrale), et la fluxion la différentielle d'une fonction.</p>
<p>[30] Cf. J. Staline, les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S., Ed. Soc, 1952, p. 15.</p>
<p>[31] Ibid., pp. 17-18. Dans la Russie de Lénine, il était question de dictature du prolétariat et d'un secteur capitaliste de l'économie. D'ailleurs, il est normal qu'un secteur de production non socialiste subsiste alors, puisque la dictature du prolétariat est un état où l'économie est encore antagonique, le prolétariat, en tant que classe dirigeante, luttant contre les survivances de l'économie pré-socialiste. Au fur et à mesure de la dégénérescence de l'internationale communiste, le but n'était plus, comme au début, la dictature du prolétariat à l'échelle internationale, mais la construction accélérée de l'économie russe ; l'économie capitaliste, loin de régresser, s'épanouit alors, étant la meilleure pour accumuler et développer les forces productives, en vue d'accroître la production à un rythme élevé.<br class='autobr' />
Staline, certes, essaie de tergiverser, et s'il reconnaît qu'il y a production marchande en Russie, il prétend néanmoins que le salariat n'y existe pas, parce qu'il est absurde de croire que « la classe ouvrière, possédant les moyens de production, se salarie elle-même et se vend à elle-même sa force de travail ». En fait, les ouvriers russes ne se salarient pas eux-mêmes et vendent leur force de travail à autrui. En théorie, la personne de cet autrui - capitaliste qui détient l'argent, achète la force de travail, vend les produits, dirige le procès de production et le surveille - n'est pas déterminante pour définir le rapport salariat-capital. Peu importe que les capitalistes nº 1, 2 et 3 soient l'État, la direction devenue autonome des usines, l'association des entreprises anonymes, les sovkhoz ou kholkoz qui détiennent les moyens de subsistance, etc. : l'essentiel dans la définition du salariat, c'est qu'il y a production de plus-value accumulée sous forme monétaire et de marchandises, par une force de travail qui ne peut survivre qu'en vendant sa marchandise-travail. Cf. p. 164.<br class='autobr' />
Par ailleurs, Staline pense pouvoir faire de la loi de la valeur marchande un instrument commode pour mesurer la production et les besoins : c'est tourner le dos au marxisme, qui voit dans la marchandise, le salariat, la monnaie et la valeur d'échange des réalités qui ne sont pas susceptibles d'être manipulées, mais qui, au contraire, dominent les hommes. Cf. le Dialogue avec Staline, in : Programme communiste, nº 8, 1959, 55 p.</p>
<p>[32] Arbeitsvermögen peut se traduire par faculté, capacité ou puissance possible du travail, et ce en un double sens : 1º le travail, étant séparé des conditions objectives de production, pure force de travail vivante et « subjective », n'a pas la certitude, mais seulement la possibilité de produire : pour que cette possibilité se réalise, le capitaliste doit « donner » du travail à l'ouvrier ; 2º la force de travail est potentielle, parce que d'une part elle est elle-même essentiellement variable (plus ou moins productive, spécialisée, etc.) et que d'autre part elle produit une valeur tout à fait variable, au sens où elle crée un excédent par rapport au salaire touché par l'ouvrier (à la différence du capital constant qui transmet au produit une valeur équivalente).</p>
<p>[33] En effet, dans le procès de production, les machines et les matières premières ne fonctionnent pas en raison de leur valeur monétaire, mais de leur nature et finalité particulières - valeur d'usage - et opèrent dont de manière spécifique, comme machines et matières servant, par exemple, à produire du fil ou des saucissons.</p>
<p>[34] Cf. les Fondements, etc., tome I, pp. 314-318. Marx anticipe ici sur la 3° rubrique du VI° chapitre : la production capitaliste est production et reproduction du rapport spécifiquement capitaliste.</p>
<p>[35] Dans la partie consacrée au Produit brut et produit net, Marx prévoit cette évolution dès le siècle dernier : la production capitaliste a pour idéal de diminuer autant que possible le nombre de ceux qui vivent du salaire, et d'augmenter le plus possible le nombre de ceux qui vivent de la plus-value (p. 245).<br class='autobr' />
Selon l'étude Statistiques de la population active pour les années 1956 à 1967 de l'O.C.D.E., la population industrielle n'est plus que de 39,7 % en Europe, de 33,5 % au Japon, de 33,7 % aux États-Unis par rapport à la population active totale. L'agriculture n'y forme plus que 20,9 % en Europe, 23,2 % au Japon et 5,5 % aux États-Unis, tandis que la population tertiaire est montée à 39,4 % en Europe, 43,4 % au Japon et 60,8 % aux États-Unis. L'évolution s'accentue non seulement depuis ces dix dernières années, mais elle est la plus prononcée dans les pays les plus développés,<br class='autobr' />
Cependant, le capitalisme ne cesse de prolétariser de plus en plus les grandes masses. En effet, d'une part, la population agricole diminue de plus en plus, d'autre part, ce sont les masses les plus nombreuses des pays sous-développes qui perdent de plus en plus la disposition et la propriété de leurs instruments de production et deviennent des travailleurs « libres », c'est-à-dire disponibles à l'exploitation capitaliste. Ce phénomène est lié à l'expansion du capitalisme dans le monde entier, la fameuse exportation de capitaux des pays les plus développés vers les moins développés, phénomène appelé impérialisme et lié fondamentalement au mode de production capitaliste qui se définit comme production de plus-value, d'excédents. Ainsi, les États-Unis voient leur population industrielle diminuer le plus, mais leur exportation de capitaux augmenter le plus : les deux mouvements de prolétarisation et de déprolétarisation sont liés, mais le premier l'emporte sur le second, à l'échelle internationale.</p>
<p>[36] L'expression, pourtant fondamentale, de procès de valorisation ne se trouve pas dans la traduction française du I° livre du Capital, et notamment dans la 3° Section qui traite du procès de travail et du procès de valorisation. Roy a traduit cette expression par production de plus-value ou production de valeur. Ces défectuosités de traduction compliquent évidemment la compréhension du processus par lequel la valeur d'usage et la valeur d'échange de la marchandise se prolongent dans le procès de production capitaliste qui est donc procès de travail, du point de vue de la valeur d'usage, et procès de valorisation, du point de vue de la valeur d'échange.<br class='autobr' />
Dans ce même chapitre, Marx distingue entre procès de valorisation et procès de production de valeur simple. Ce dernier consiste à produire une valeur correspondant au remplacement de la valeur du travail payé, selon le strict principe de l'équivalence de la production marchande simple. Le procès de production de valeur devient procès de valorisation (capitaliste) dès lors qu'il se prolonge au-delà de ce point, autrement dit : produit de la plus-value.</p>
<p>[37] Dans le I° livre du Capital (Ed. Soc. vol. II, pp. 206-209) et au début des Pages Éparses du VI° Chapitre, Marx démontre que la force de travail étant la mesure de toutes les valeurs, il n'est pas possible de la mesurer à elle-même. La force vivante du travail n'a pas de valeur, mais (dans le système mercantile) ce qu'elle produit en a. Elle-même est payée (salaire), non pas pour ce qu'elle vaut, mais pour ce qu'il faut de produits pour reconstituer la vie de la capacité physique et nerveuse du travail. Il ne s'agit donc pas d'un « truc » comptable, d'une difficulté méthodologique. Cette constatation historique de première importance ne peut surgir qu'au moment où les conditions objectives du travail sont complètement séparées de la force de travail. La conclusion socialiste en est qu'il est absurde de revendiquer la propriété de la force de travail, puisque celle-ci, en soi, n'a pas de valeur. Ainsi, Marx considère que les syndicats se placent encore sur le plan de la société bourgeoise, en s'efforçant de garantir aux ouvriers la valeur de leur force de travail, seul élément de valeur qui leur appartienne. C'est pourquoi, il leur enjoint d'être révolutionnaires, en luttant aussi pour l'abolition du salariat. Pour la même raison, Marx rejette l'utopie d'une société où, parce que l'ouvrier est propriétaire de sa force de travail, il recevrait l'intégralité du fruit de son travail. Dès lors que les conditions objectives du travail sont réunies à la force de travail collective, associée de manière rationnelle et appuyée par la science, il n'est plus de propriété privée des individus, des groupes, des nations ou des classes.<br class='autobr' />
C'est ce que Marx dit de la propriété de la terre qui conditionne, dans les sociétés de classe, la propriété de tout le reste :<br class='autobr' />
« Du point de vue d'une organisation économique supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété d'un individu sur son prochain. [et, à plus forte raison, le droit de propriété de l'individu sur lui-même]. Une société entière, une nation et même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. Elles n'en sont que les possesseurs, elles n'en ont que la jouissance et doivent la transmettre aux générations futures après l'avoir améliorée en bons pères de famille. » (Capital, III, vol. VIII, Ed. Soc., p. 159).</p>
<p>[38] Cf. K. Marx, Fondements, etc., tome II, p. 143.</p>
<p>[39] Ibid.,p. 141, 143.</p>
<p>[40] Ibid.,p. 142.</p>
<p>[41] Cf. K. Marx, Capital, livre III, Ed. Sec., vol. VII, p. 47. Marx traite de la question du « salaire du capitaliste » de la page 43 à 54.</p>
<p>[42] Ibid., p. 53. Cette conclusion théorique peut avoir des effets pratiques considérables. Cet après-guerre en fournit la preuve a contrario : après 1945, la C.G.T. a défendu parmi les ouvriers le principe de la hiérarchie des salaires, c'est-à-dire de salaires très élevés (pour les improductifs ou opérateurs du capital) et très bas (pour les productifs). Les masses luttèrent avec moins de fermeté pour élever les salaires les plus faibles qui sont les plus nombreux, et n'entamèrent en rien les privilèges parasitaires du profit des capitalistes. Pourtant, en France même, la Commune avait déjà osé, il y a un siècle, égaliser des salaires ouvriers à tous.<br class='autobr' />
Le résultat de la reconnaissance de la hiérarchie des salaires fut une démoralisation croissante de la classe ouvrière, perdant de plus en plus sa confiance en soi. Elle déserta les syndicats plus que dans tout autre pays européen de développement analogue. Aujourd'hui, la France a les salaires les plus bas et les plus hauts, parmi ces pays.<br class='autobr' />
Les mots d'ordre tactique doivent découler de principes théoriques justes, la théorie devenant une force si elle est radicale, c'est-à-dire correspondant à la situation et aux besoins profonds des masses laborieuses.</p>
<p>[43] Cf. K. Marx, Theorien über den Mehrwert, Dietz, Berlin, vol. 2, p. 107.</p>
<p>[44] Cf. les Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste, in : Fil du Temps, n° 5, pp. 42, et 33-39. Que la force soit un « acte économique » c'est une nouvelle de tous les jours. Par exemple : « A Ghisonaccia. Les habitants barrent la route : ils obtiennent 300.000 F du préfet », in : le Monde, du 14 Août 1969, p. 12, col. 1.</p>
<p>[45] Cf. Engels à C. Schmidt, 27. X. 1890, in : K. Marx et Fr. Engels sur la littérature et l'art, Ed. Soc., Paris, 1954, p. 158.</p>
<p>[46] La production marchande simple s'est, en réalité, développée au sein de la société féodale, à l'abri des privilèges de l'État politique qui garantissait les chartes de franchise de métier, les artisans et autres petits-bourgeois formant un état à côté du clergé et des seigneurs, etc. Aux États-Unis, la production marchande simple semble avoir existé de par elle-même vers la fin du XVIII° lorsque la population de propriétaires parcellaires de la campagne formait 90 % de la population totale. Néanmoins, la violence était omniprésente, et l'État anglais à l'arrière-plan. Cf. l'État et la nation dans la théorie marxiste, in : Fil du Temps, nº 4, p. 89-102, le chapitre sur la Contribution féodale au développement économique de la production marchande des communes.</p>
<p>[47] Dans les Fondements, Marx indique des critères meilleurs : « Dès que le travail, sous sa forme immédiate, a cessé d'être la source principale de la richesse [autrement dit, dès que le travail est socialisé, étant associé et bénéficiant de la technique et des procédés élaborés par toutes les générations humaines], le temps de travail cesse et doit cesser d'être la mesure de la valeur d'usage » (tome 2, p. 222.) Le capital ayant accumulé toutes les richesses et facultés dans le capital fixe, on ne peut plus développer les forces productives qu'en accroissant la force de travail vivante de l'homme. C'est pourquoi : « la richesse véritable signifie, en effet, le développement de la force productive de tous les individus. Dès lors, ce n'est plus le temps de travail, mais le temps disponible qui mesure la richesse. » Ibid., p. 226.</p>
<p>[48] En ce sens, le salariat portant sur la forme mensuelle et comptable de la rémunération, est purement formel, et n'a rien à voir avec le salaire qui est capital variable et source de plus-value. Mais, ce mode formel de rémunération permet, à l'Est comme à l'Ouest, de nier le caractère capitaliste de l'économie, en donnant une même apparence extérieure à tous les revenus (salaires, profits, rente) des trois classes fondamentales de la société capitaliste. C'est là évidemment une, grande force mystificatrice en faveur des classes dominantes.</p>
<p>[49] Économiste plus que médiocre, Staline a prétendu que la tendance du capitalisme moderne était la recherche du profit maximum qui remplacerait la loi marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit. En fait il a confondu deux choses : historiquement, la masse du produit brut capitaliste augmente, ainsi que la masse du profit net (qui croît cependant moins vite). En revanche, le taux de profit baisse tendanciellement.<br class='autobr' />
En général, Staline se place plutôt au niveau de l'économie bourgeoise classique des Ricardo qu'au niveau de l'économie vulgaire dégénérée. Avec sa formule « l'homme est le capital le plus précieux », il se situe même au niveau de la soumission formelle du travail au capital, caractérisée par la production de la plus-value absolue, où le capital obtient la majeure partie de sa plus-value en augmentant la durée du travail et le nombre des ouvriers, soit le « capital humain ».</p>
<p>[50] Si l'on confond de la même façon, tous les revenus (profits et salaires) sur le plan de l'entreprise, on obtient la gestion ouvrière ou la cogestion des régimes aussi bien fasciste, démocratique que « socialiste » : le capital constant (installations fixes, machines, etc.) appartient à tous ceux qui sont employés par l'entreprise, puisqu'il contribue à leur donner un revenu justifié par un « job » dans l'entreprise.</p>
<p>[51] Cf. K. Kosik, la Dialectique du concret, pp. 152-153.</p>
<p>[52] Cf. les Fondements, etc., tome I°, pp. 422, 478.</p>
<p>[53] L.c., tome 2, pp. 276-277.</p>
<p>Source : <a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-inedit/presentation.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-inedit/presentation.htm</a></p></div>
Marx adepte du pur déterminisme économique ?
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8185
https://www.matierevolution.org/spip.php?article81852024-05-25T22:45:00Ztext/htmlfrRobert ParisKarl Marx
<p>Marx adepte du pur déterminisme économique ? <br class='autobr' />
Lettre de Engels à Starkenburg, 25 janvier 1894 : <br class='autobr' />
« La dynamique des sphères politique, juridique, philosophique, religieuse, littéraire, artistique, etc., repose sur la dynamique économique. Ces sphères réagissent toutes les unes sur les autres, ainsi que sur la base, économique. Ce n'est pas que l'économie soit la seule cause active et que tout le reste n'exerce qu'une action passive. Au contraire, il y a action réciproque sur la base (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique50" rel="directory">1- Les lois économiques font partie de la lutte des classes</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot30" rel="tag">Karl Marx</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Marx adepte du pur déterminisme économique ?</h2>
<p>Lettre de Engels à Starkenburg, 25 janvier 1894 :</p>
<p>« La dynamique des sphères politique, juridique, philosophique, religieuse, littéraire, artistique, etc., repose sur la dynamique économique. Ces sphères réagissent toutes les unes sur les autres, ainsi que sur la base, économique. Ce n'est pas que l'économie soit la seule cause active et que tout le reste n'exerce qu'une action passive. Au contraire, il y a action réciproque sur la base économique, encore que celle-ci l'emporte toujours en dernière instance. Par exemple, l'État agit par le protectionnisme, le libre-échange, par une bonne ou mauvaise fiscalité. »</p>
<p>Ces sphères ne constituent donc nullement des reflets passifs de la base économique, comme se l'imaginent les marxistes vulgaires qui manquent d'esprit dialectique et n'entendent rien au déterminisme. Dans la société capitaliste développée, chacune de ces « sphères » représente une véritable branche d'activité regroupant des masses considérables d'hommes et de femmes — souvent salariées — qui remplissent des fonctions indispensables au capital, quoique improductives ou socialement nocives, par exemple l'administration, la police, l'armée, l'éducation nationale, la presse, la publicité, les spectacles, les exercices religieux, etc.</p>
<p>« Dans la mesure où toutes ces activités constituent des groupes indépendants au sein de la division sociale du travail, leurs productions y compris leurs erreurs — exercent une influence en retour sur tout le développement économique. Ce qui n'empêche qu'elles soient toutes sous l'influence dominante du développement économique. » (Lettre de Engels à Conrad Schmidt, 27 octobre 1890)</p>
<p>Et Engels d'expliquer brièvement quel est le rapport entre l'économie et les activités superstructurelles :</p>
<p>« L'économie ne crée rien directement d'elle-même, mais elle détermine une sorte de modification et un développement de la matière intellectuelle existante, et encore le plus souvent indirectement. Ainsi ce sont les formes politiques, juridiques, morales, qui exercent le plus directement une action sur la philosophie. » (Ibid.)</p>
<p>On a souvent attribué à Marx et Engels un véritable déterminisme purement économique et effectivement ils ont affirmé que l'histoire est déterminée, à chaque étape, par le niveau atteint des forces productives fondant les rapports de production fondés et un type de propriété. Mais ils ont toujours précisé, comme on le verra dans les citations suivantes, que les hommes font leur propre histoire. Cela ne signifiait pas que les hommes font ce qu'ils veulent de l'histoire, ni que cette dernière dépendrait seulement de ce que les hommes veulent faire et devenir. Le point de vue de Marx et Engels est bien plus dynamique et révolutionnaire. La conscience des hommes est déterminée par la société du passé et la conscience de l'avenir n'est produite qu'au cours de la transformation elle-même, de la lutte révolutionnaire, qui est provoquée par les contradictions entre forces productives et rapports de production. Il n'y a pas de fatalisme ni économique, ni social, ni politique. Cela signifie que l'humanité ne peut se hausser au dessus des conditions d'existence qui sont permises par les moyens de production mais qu'elle peut parfaitement descendre bien en dessous quand les hommes ne se donnent pas les moyens sociaux et politiques des transformations historiquement nécessaires, s'ils ne disposent pas de la conscience, de l'organisation et de la mobilisation nécessaires à l'étape historique qu'ils vivent…</p>
<p>Karl Marx, « L'Idéologie allemande », 1846 :</p>
<p>« La façon dont les hommes produisent leurs moyens d'existence, dépend d'abord de la nature des moyens d'existence déjà donnés et qu'il leur faut reproduire. Il ne faut pas considérer ce mode de production de ce seul point de vue, à savoir qu'il est la reproduction de l'existence physique des individus. Il représente au contraire déjà un mode déterminé de l'activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé. La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu'ils sont. Ce qu'ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu'ils produisent qu'avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production. (…)La division du travail à l'intérieur d'une nation entraîne d'abord la séparation du travail industriel et commercial, d'une part, et du travail agricole, d'autre part ; et, de ce fait, la séparation de la ville et de la campagne et l'opposition de leurs intérêts. Son développement ultérieur conduit à la séparation du travail commercial et du travail industriel. En même temps, du fait de la division du travail à l'intérieur des différentes branches, on voit se développer à leur tour différentes subdivisions parmi les individus coopérant à des travaux déterminés. La position de ces subdivisions particulières les unes par rapport aux autres est conditionnée par le mode d'exploitation du travail agricole, industriel et commercial (patriarcat, esclavage, ordres et classes). Les mêmes rapports apparaissent quand les échanges sont plus développés dans les relations des diverses nations entre elles. Les divers stades de développement de la division du travail représentent autant de formes différentes de la propriété ; autrement dit, chaque nouveau stade de la division du travail détermine également les rapports des individus entre eux pour ce qui est de la matière, des instruments et des produits du travail. (…) Voici donc les faits : des individus déterminés qui ont une activité productive selon un mode déterminé entrent dans des rapports sociaux et politiques déterminés. Il faut que dans chaque cas isolé, l'observation empirique montre dans les faits, et sans aucune spéculation ni mystification, le lien entre la structure sociale et politique et la production. La structure sociale et l'État résultent constamment du processus vital d'individus déterminés ; mais de ces individus non point tels qu'ils peuvent s'apparaître dans leur propre représentation ou apparaître dans celle d'autrui, mais tels qu'ils sont en réalité, c'est-à-dire, tels qu'ils œuvrent et produisent matériellement ; donc tels qu'ils agissent sur des bases et dans des conditions et limites matérielles déterminées et indépendantes de leur volonté. Les représentations que se font ces individus sont des idées soit sur leurs rapports avec la nature, soit sur leurs rapports entre eux, soit sur leur propre nature. Il est évident que, dans tous ces cas, ces représentations sont l'expression consciente réelle ou imaginaire de leurs rapports et de leur activité réels, de leur production, de leur commerce, de leur organisation politique et sociale. Il n'est possible d'émettre l'hypothèse inverse que si l'on suppose en dehors de l'esprit des individus réels, conditionnés matériellement, un autre esprit encore, un esprit particulier. Si l'expression consciente des conditions de vie réelles de ces individus est imaginaire, si, dans leurs représentations, ils mettent la réalité la tête en bas, ce phénomène est encore une conséquence de leur mode d'activité matériel borné et des rapports sociaux étriqués qui en résultent. »</p>
<p>Frederich Engels « Lettre à Joseph Bloch » septembre 1890 :</p>
<p>« D'après la conception matérialiste de l'histoire, le facteur déterminant dans l'histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n'avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu'un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure – les formes politiques de la lutte de classes et ses résultats, – les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., – les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards (c'est-à-dire de choses et d'événements dont la liaison intime entre eux est si lointaine ou si difficile à démontrer que nous pouvons la considérer comme inexistante et la négliger). Sinon, l'application de la théorie à n'importe quelle période historique serait, ma foi, plus facile que la résolution d'une simple équation du premier degré. Nous faisons notre histoire nous-mêmes, mais, tout d'abord, avec des prémisses et dans des conditions très déterminées. Entre toutes, ce sont les conditions économiques qui sont finalement déterminantes. Mais les conditions politiques, etc., voire même la tradition qui hante les cerveaux des hommes, jouent également un rôle, bien que non décisif. Ce sont des causes historiques et, en dernière instance, économiques, qui ont formé également l'Etat prussien et qui ont continué à le développer. Mais on pourra difficilement prétendre sans pédanterie que, parmi les nombreux petits Etats de l'Allemagne du Nord, c'était précisément le Brandebourg qui était destiné par la nécessité économique et non par d'autres facteurs encore (avant tout par cette circonstance que, grâce à la possession de la Prusse, le Brandebourg était entraîné dans les affaires polonaises et par elles impliqué dans les relations politiques internationales qui sont décisives également dans la formation de la puissance de la Maison d'Autriche) à devenir la grande puissance où s'est incarnée la différence dans l'économie, dans la langue et aussi, depuis la Réforme, dans la religion entre le Nord et le Sud. On parviendra difficilement à expliquer économiquement, sans se rendre ridicule, l'existence de chaque petit Etat allemand du passé et du présent ou encore l'origine de la mutation consonnantique du haut allemand qui a élargi la ligne de partage géographique constituée par les chaînes de montagnes des Sudètes jusqu'au Taunus, jusqu'à en faire une véritable faille traversant toute l'Allemagne. Mais, deuxièmement, l'histoire se fait de telle façon que le résultat final se dégage toujours des conflits d'un grand nombre de volontés individuelles, dont chacune à son tour est faite telle qu'elle est par une foule de conditions particulières d'existence ; il y a donc là d'innombrables forces qui se contrecarrent mutuellement, un groupe infini de parallélogrammes de forces, d'où ressort une résultante – l'événement historique – qui peut être regardée elle-même, à son tour, comme le produit d'une force agissant comme un tout, de façon inconsciente et aveugle. Car, ce que veut chaque individu est empêché par chaque autre et ce qui s'en dégage est quelque chose que personne n'a voulu. C'est ainsi que l'histoire jusqu'à nos jours se déroule à la façon d'un processus de la nature et est soumise aussi, en substance, aux mêmes lois de mouvement qu'elle. Mais de ce que les diverses volontés – dont chacune veut ce à quoi la poussent sa constitution physique et les circonstances extérieures, économiques en dernière instance (ou ses propres circonstances personnelles ou les circonstances sociales générales) – n'arrivent pas à ce qu'elles veulent, mais se fondent en une moyenne générale, en une résultante commune, on n'a pas le droit de conclure qu'elles sont égales à zéro. Au contraire, chacune contribue à la résultante et, à ce titre, est incluse en elle. Je voudrais, en outre, vous prier d'étudier cette théorie aux sources originales et non point de seconde main, c'est vraiment beaucoup plus facile. Marx a rarement écrit quelque chose où elle ne joue son rôle. Mais, en particulier, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte est un exemple tout à fait excellent de son application. Dans Le Capital, on y renvoie souvent. Ensuite, je me permets de vous renvoyer également à mes ouvrages Monsieur E. Dühring bouleverse la science et Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, où j'ai donné l'exposé le plus détaillé du matérialisme historique qui existe à ma connaissance. C'est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu'il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l'occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l'action réciproque. Mais dès qu'il s'agissait de présenter une tranche d'histoire, c'est-à-dire de passer à l'application pratique, la chose changeait et il n'y avait pas d'erreur possible. Mais, malheureusement, il n'arrive que trop fréquemment que l'on croie avoir parfaitement compris une nouvelle théorie et p ouvoir la manier sans difficulté, dès qu'on s'en est approprié les principes essentiels, et cela n'est pas toujours exact. Je ne puis tenir quitte de ce reproche plus d'un de nos récents “ marxistes ”, et il faut dire aussi qu'on a fait des choses singulières. »</p>
<p>K. Marx, Lettre à Paul Annenkov, 26 décembre 1846 :</p>
<p>« Voici, en peu de mots, le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois obtenu, me servit de fil conducteur dans mes études. Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que l'expression juridique. Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence un ère de révolution sociale. Le changement dans les fondations économiques s'accompagne d'un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l'esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques, dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu'au bout. On ne juge pas un individu sur l'idée qu'il a de lui-même. On ne juge pas une époque de révolution d'après la conscience qu'elle a d'elle-même. Cette conscience s'expliquera plutôt par les contrariétés de la vie matérielle, par le conflit qui oppose les forces productives sociales et les rapports de production. Jamais une société n'expire, avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports supérieurs de production ne se mettent en place, avant que les conditions matérielles de leur existence soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se propose jamais que les tâches qu'elle peut remplir : à mieux considérer les choses, on verra toujours que la tâche surgit là où les conditions matérielles de sa réalisation sont déjà formées, ou sont en voie de se créer. Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagoniste du procès social de la production. Il n'est pas question ici d'un antagonisme individuel ; nous l'entendons bien plutôt comme le produit des conditions sociales de l'existence des individus ; mais les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent dans le même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social c'est donc la préhistoire de la société humaine qui se clôt. »</p>
<p>Préface à la Contribution à la Critique de l'Economie politique, 1859 :</p>
<p>« Qu'est-ce que la société, quelle que soit sa forme ? Le produit de l'action réciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale ? Pas du tout. Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez de certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile, et vous aurez tel État politique, qui n'est que l'expression officielle de la société civile. (...) : Il n'est pas nécessaire d'ajouter que les hommes ne sont pas libres arbitres de leurs forces productives - qui sont la base de toute leur histoire - car toute force productive est une force acquise, le produit d'une activité antérieure. Ainsi les forces productives sont le résultat de l'énergie pratique des hommes, mais cette énergie elle-même est circonscrite par les conditions dans lesquelles les hommes se trouvent placés, par les forces productives déjà acquises, par la forme sociale qui existe avant eux, qu'ils ne créent pas, qui est la production de la génération antérieure. (...) Les hommes ne renoncent jamais à ce qu'ils ont gagné, mais cela ne vient pas à dire qu'ils ne renoncent jamais à la forme sociale, dans laquelle ils ont acquis certaines forces productives. Tout au contraire. Pour ne pas être privé du résultat obtenu, pour ne pas perdre les fruits de la civilisation, les hommes sont forcés, du moment où le mode de leur commerce ne correspond plus aux forces productives acquises, de changer toutes leurs formes sociales traditionnelles. (...) Ainsi les formes économiques sous lesquelles les hommes produisent, consomment, échangent, sont transitoires et historiques. Avec de nouvelles facultés productives acquises, les hommes changent leur mode de production, et avec leur mode de production, ils changent tous les rapports économiques qui n'ont été que les relations nécessaires de ce mode de production déterminé. »</p>
<p>Karl Marx dans « Préface de la critique de l'économie politique », 1859 :<br class='autobr' /> « Dans la production de leur existence, les hommes se soumettent à des conditions déterminées, nécessaires, indépendantes de leur volonté. Ces conditions de production correspondent à un stade déterminé du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces conditions de production constitue la structure économique de la société, la base réelle, sur quoi s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne la vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, mais, au contraire, c'est leur existence sociale qui détermine leur conscience. Ayant atteint un certain niveau de développement, les forces productives de la société entrent en contradiction avec les conditions de production existantes, ou, ce qui en est l'expression juridique, avec le régime de propriété au sein duquel elles ont évolué jusqu'alors. De facteurs de développement des forces productives, ces conditions deviennent des entraves de ces forces. Alors s'ouvre une ère de révolution sociale. Parallèlement à la transformation de la base économique s'effectue le bouleversement plus ou moins lent ou rapide de toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il importe de distinguer toujours entre la transformation matérielle des conditions de production économiques – transformation qu'on doit constater à l'aide des méthodes exactes qu'emploient les sciences naturelles – et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. De même qu'on ne juge pas un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, de même on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur la conscience qu'elle a d'elle-même. Il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de production. Un type de société ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives que cette société est capable de contenir, et jamais un système de production nouveau et supérieur ne s'y substitue avant que les conditions d'existence matérielles de ce système aient été couvées dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que les problèmes qu'elle peut résoudre, car en y regardant de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de naître. »</p>
<p>Marx et Engels ont maintes fois souligné le caractère émergent de l'homme, de la société humaine, de la propriété privée et de ses formes historiques diverses, des nouvelles classes sociales, des nouveaux modes de production, des nouveaux rapports sociaux, des nouvelles situations politiques et de la conscience sociale qui en découle :</p>
<p>« Il existe par conséquent des forces innombrables qui s'entre-croisent, un nombre infini de parallélogrammes de forces, donnant une résultante, l'événement historique, qui peut à son tour, être considéré comme le produit d'une puissance agissant comme un tout, sans conscience ni volonté. Car ce que chacun veut séparément est empêché par tous les autres, et ce qui en résulte, c'est quelque chose qu'aucun n'a voulu. »</p>
<p>Lettre d'Engels publiée dans le « Sozialistischer Akademiker en 1890<br class='autobr' />
Et Engels reprend ce thème :<br class='autobr' />
« Les hommes font eux-mêmes leur propre histoire, mais jusqu'à présent, même dans les sociétés bien délimitées, ils ne l'ont pas faite avec une volonté d'ensemble ni selon un plan général. Leurs aspirations s'entrecroisent, et c'est précisément pour cela que, dans toutes les sociétés semblables, règne la nécessité, dont le hasard est le complément et la forme sous laquelle elle se manifeste. »</p>
<p>Pour Marx, la superstructure a un caractère émergent :</p>
<p>« Dans la production sociale de leur vie, les hommes se trouvent liés par certains rapports indispensables, indépendants de leur volonté, par des rapports de production, qui correspondent à un degré déterminé de l'évolution de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, le fondement réel sur lequel s'élève la superstructure juridique et politique. »</p>
<p>Marx écrit dans sa lettre à Engels en date du 7 juillet 1866 :</p>
<p>« Notre théorie de la détermination de l'organisation du travail par les moyens de production. »</p>
<p>Le « déterminisme économique » de Karl Marx</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lafargue/works/1909/00/laf_19090000a.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lafargue/works/1909/00/laf_19090000a.htm</a></p>
<p>Paul Lafargue</p>
<p>Déterminisme économique et sciences naturelles et mathématiques<br class='autobr' />
(mars 1906)</p>
<p><a href="https://www-marxists-org.translate.goog/archive/lafargue/1906/03/economic-determinism.htm?_x_tr_sl=auto&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www-marxists-org.translate.goog/archive/lafargue/1906/03/economic-determinism.htm?_x_tr_sl=auto&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr</a></p></div>
Lettres sur « Le Capital » de Karl Marx
https://www.matierevolution.org/spip.php?article7563
https://www.matierevolution.org/spip.php?article75632024-05-18T22:05:00Ztext/htmlfrRobert Paris
<p>Lettres sur « Le Capital » de Karl Marx <br class='autobr' />
Lettre de Marx à Engels du 2 août 1862 : <br class='autobr' />
http://gesd.free.fr/marx1862.pdf <br class='autobr' /> Lettre de Karl Marx à Kugelmann <br class='autobr' />
6 mars 1868 <br class='autobr' />
Cher ami, <br class='autobr' />
Coppel à peine disparu, mon état empira de nouveau. Je ne crois guère que son départ en soit la cause. Post, non propter [Après et non à cause de]. (C'est d'ailleurs, dans son genre, quelqu'un de très gentil ; mais dans l'état où je suis actuellement je trouve ce genre trop sain pour pouvoir me sentir beaucoup en (…)</p>
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<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Lettres sur « Le Capital » de Karl Marx</h2><h2 class="spip">Lettre de Marx à Engels du 2 août 1862 :</h2>
<p><a href="http://gesd.free.fr/marx1862.pdf" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://gesd.free.fr/marx1862.pdf</a></p>
<h2 class="spip">Lettre de Karl Marx à Kugelmann
<p>6 mars 1868</p>
</h2>
<p>Cher ami,</p>
<p>Coppel à peine disparu, mon état empira de nouveau. Je ne crois guère que son départ en soit la cause. Post, non propter [Après et non à cause de]. (C'est d'ailleurs, dans son genre, quelqu'un de très gentil ; mais dans l'état où je suis actuellement je trouve ce genre trop sain pour pouvoir me sentir beaucoup en harmonie avec lui.) Voilà la raison de mon silence, de sorte que je ne vous ai même pas accusé réception du livre de Thünen : il est presque touchant, ce hobereau mecklembourgeois (avec d'ailleurs une distinction de pensée allemande) qui traite son domaine de Tellow comme s'il était la campagne et Mecklembourg-Schwerin, la ville par excellence et, partant de là, à l'aide d'observations, du calcul différentiel, de la comptabilité pratique, etc., se construit lui-même la théorie ricardienne de la rente foncière. C'est à la fois respectable et ridicule.</p>
<p>Je m'explique maintenant le ton singulièrement embarrassé de M. Dühring dans sa critique. C'est d'habitude un garçon cassant, au verbe haut et qui se pose en révolutionnaire en économie politique. Il avait publié deux choses : d'abord (en partant de Carey) des Fondements critiques de l'économie politique, about [environ]) 500 pages, et une nouvelle dialectique naturelle [1] (dirigée contre la dialectique hégélienne). Mon livre l'a coulé des deux côtés : il ne l'a signalé que par haine pour les Roscher, etc. D'ailleurs, moitié intentionnellement, moitié par manque de discernement, il commet des malhonnêtetés. Il sait très bien que ma méthode d'exposition n'est pas celle de Hegel, puisque je suis matérialiste et Hegel idéaliste. La dialectique de Hegel est la forme fondamentale de toute dialectique, mais seulement une fois dépouillée de sa forme mystique et c'est précisément cela qui distingue ma méthode. Quant à Ricardo, ce qui a vexé M. Dühring, c'est qu'on ne trouve pas dans mon exposé les points faibles que Carey, et cent autres avant lui, soulignent dans leur polémique contre Ricardo. Aussi essaie-t-il avec mauvaise foi de m'imputer les étroitesses de Ricardo. But never mind [mais peu importe]. Je dois de la reconnaissance à cet homme, puisqu'il est le premier spécialiste qui ait dit quelque chose.</p>
<p>Dans le deuxième tome (qui ne paraîtra sans doute jamais si mon état ne s'améliore pas), j'analyse entre autres la propriété foncière et la concurrence [2], cette dernière dans la mesure seulement où l'exige l'étude des autres questions.</p>
<p>Durant mon indisposition (qui cessera bientôt complètement, je l'espère), je n'ai pu écrire, mais j'ai avalé une masse énorme de « matériaux » statistiques et autres qui auraient suffi à rendre sick [malades] des gens dont l'estomac n'est pas habitué comme le mien à absorber et à digérer rapidement ce e de pâture.</p>
<p>Ma situation matérielle est très pénible parce que je n'ai pu me livrer à aucun travail accessoire lucratif et que je suis cependant toujours obligé de sauver un peu les apparences à cause de mes enfants. Si je n'avais à livrer ces deux maudits tomes (et à chercher en outre un éditeur anglais), et Londres est la seule ville possible pour ce travail, je me rendrais à Genève où je pourrais fort bien vivre avec les moyens dont je dispose. Ma fille n°2 se marie à la fin du mois [3].</p>
<p>Salut à Françoise,</p>
<p>Votre K.M.</p>
<hr class="spip" />
<p>Notes</p>
<p>[1] Eugen Dühring : Natürliche Dialektik, Berlin, 1865.</p>
<p>[2] Marx traite de la propriété foncière dans la 6° section du troisième volume (éd. fr. : t. VIII) et de la concurrence dans la 2° section de ce même livre (éd. fr. : t. VI).</p>
<p>[3] Laura Marx épousa Paul Lafargue le 2 avril 1868.</p>
<p>Une lettre de clarifications suite à la publication du Capital :</p>
<h2 class="spip">Karl Marx à Kugelman
<p>11 juillet 1868</p>
</h2>
<p>Cher ami,</p>
<p>Les enfants se portent mieux, quoiqu'elles soient encore affaiblies.<br class='autobr' />
Je vous remercie beaucoup de vos envois [1] . N'écrivez surtout pas à Faucher [2]. Sinon, ce Mannequinpiss [3] ferait bien trop l'important. Tout ce qu'il aura obtenu, c'est que, s'il paraît une seconde édition [4], je donnerai à Bastiat, dans le passage en question sur la grandeur de la valeur, quelques coups bien mérités. Si cela n'a pas encore été fait, c'est parce que le volume III [5] doit contenir un chapitre spécial et détaillé sur ces messieurs de l'« économie vulgaire ». Vous trouverez d'ailleurs naturel que Faucher et consorts fassent découler la « valeur d'échange » de leurs propres expectorations, non de la masse de force de travail dépensée, mais de l'absence de cette dépense, c'est-à-dire du travail épargné. Et cette « découverte », si bien venue pour ces messieurs, le digne Bastiat ne l'a même pas faite lui-même, il s'est borné à la « copier », à sa façon, sur des auteurs beaucoup plus anciens. Naturellement, Faucher et consorts ignorent tout de ses sources.</p>
<p>En ce qui concerne le Centralblatt [6], notre homme fait la plus grande concession possible, en reconnaissant que, si le terme de valeur veut dire quelque chose, il faut adopter mes conclusions. Le malheureux ne voit pas que même si, dans mon livre, il n'y avait pas le moindre chapitre sur la « valeur », l'analyse des rapports réels, que je donne, contiendrait la preuve et la démonstration du rapport de valeur réel. Son bavardage sur la nécessité de démontrer la notion de valeur ne repose que sur une ignorance totale, non seulement de la question débattue, mais aussi de la méthode scientifique.</p>
<p>N'importe quel enfant sait que toute nation crèverait qui cesserait le travail, je ne veux pas dire pour un an, mais ne fût-ce que pour quelques semaines. De même un enfant sait que les masses de produits correspondant aux diverses masses de besoins exigent des masses différentes et quantitativement déterminées de la totalité du travail social. Il est self-evident [il va de soi] que la forme déterminée de la production sociale ne supprime nullement cette nécessité de la répartition du travail social en proportions déterminées : c'est la façon dont elle se manifeste qui peut seule être modifiée. Des lois naturelles ne peuvent pas être supprimées absolument. Ce qui peut être transformé, dans des situations historiques différentes, c'est uniquement la forme sous laquelle ces lois s'appliquent. Et la forme sous laquelle cette répartition proportionnelle du travail se réalise, dans un état social où la connexité du travail social se manifeste sous la forme d'un échange privé de produits individuels du travail, cette forme, c'est précisément la valeur d'échange de ces produits.<br class='autobr' />
Le rôle de la science c'est précisément d'expliquer comment agit cette loi de la valeur. Si l'on voulait donc commencer par « expliquer » tous les phénomènes qui en apparence contredisent la loi, il faudrait pouvoir fournir la science avant la science. C'est justement l'erreur de Ricardo qui, dans son premier chapitre sur la valeur, suppose données toutes les catégories possibles, pour démontrer leur conformité à la loi de la valeur, alors qu'il faut commencer par expliquer ces catégories.<br class='autobr' />
Il est vrai que l'histoire de la théorie prouve d'autre part, comme vous l'avez supposé avec raison, que la conception du rapport de valeur a toujours été la même, plus ou moins claire, tantôt entachée d'illusions, tantôt mieux définie scientifiquement. Comme le processus de la pensée émane lui-même des conditions de vie, et est, lui-même, un processus de la nature, la pensée, en tant qu'elle appréhende réellement les choses, ne peut qu'être toujours identique, et elle ne peut se différencier que graduellement, en fonction de la maturité atteinte par l'évolution, et donc aussi de la maturité de l'organe qui sert à penser. Tout le reste n'est que radotage.</p>
<p>L'économiste vulgaire ne soupçonne même pas que les rapports réels de l'échange quotidien et les grandeurs des valeurs ne peuvent être immédiatement identiques. L'astuce de la société bourgeoise consiste justement en ceci qu'a priori il n'y a pas pour la production de réglementation sociale consciente. Ce que la raison exige, et ce que la nature rend nécessaire, ne se réalise que sous la forme d'une moyenne s'imposant aveuglément. Et alors l'économiste vulgaire croit faire une grande découverte lorsque, se trouvant devant la révélation de la structure interne des choses, il se targue avec insistance que ces choses, telles qu'elles apparaissent, ont un tout autre aspect. En fait, il se targue de son attachement à l'apparence qu'il considère comme la vérité dernière. Alors, à quoi bon encore une science ?</p>
<p>Mais il y a dans cette affaire un second arrière-plan. Une fois qu'on a vu clair dans ces rapports internes, toute croyance théorique à la nécessité permanente de l'état de choses actuel s'effondre, avant que l'effondrement n'ait lieu dans la pratique. Les classes dominantes ont donc dans ce cas un intérêt absolu à perpétuer cette confusion et ce vide de pensée. Et sinon pourquoi donc paierait-on ces sycophantes bavards qui n'ont d'autre argument scientifique à faire valoir que d'affirmer qu'en économie politique il est absolument interdit de réfléchir ?</p>
<p>Cependant, satis superque [c'est assez et plus qu'assez]. En tout cas, ceci prouve à quel niveau ces calotins de la bourgeoisie sont tombés, puisque des ouvriers et même des fabricants et des commerçants ont compris mon livre et y ont vu clair, alors que ces « docteurs de la loi » (!) se plaignent de ce que j'attends trop de leur intelligence.</p>
<p>Je ne conseillerais pas de reproduire l'article de S[chweitzer], bien que pour son journal il ait écrit de bonnes choses. Vous m'obligeriez en m'envoyant quelques exemplaires du Staatsanzeiger. Vous obtiendrez certainement l'adresse de Schnake en vous adressant à l'Elberfelder [7]. Mes meilleurs souvenirs à votre femme et à Françoise.</p>
<p>Votre K. M.</p>
<hr class="spip" />
<p>Notes</p>
<p>[1] Kugelmann avait joint à sa lettre du 9 juillet plusieurs comptes rendus du Capital.</p>
<p>[2] Julius FAUCHER (1820-1878) : journaliste, représentant de l'économie vulgaire. Émigré à Londres de 1850 à 186. Rentré en Allemagne, il adhère au parti progressiste, puis au parti national-libéral.</p>
<p>[3] Manneken-Pis, fontaine célèbre de Bruxelles. Nous avons respecté l'orthographe de l'original</p>
<p>[4] Du livre I du Capital.</p>
<p>[5] Il s'agit des Théories sur la plus-value dont Marx voulait faire le tome III de son livre. Il critiquera les théories de l'économiste français Frédéric Bastiat notamment dans la postface de la deuxième édition du Capital (1872) et dans les Théories sur la plus-value, Berlin 1962, 3. Teil, pp. 451-535.</p>
<p>[6] Marx fait allusion à un compte rendu du Capital paru dans le Literarisches Centralblatt, n°28, Leipzig, 1868.</p>
<p>[7] Dans sa lettre du 9 juillet, Kugelmann suggérait de faire éditer en brochure la série d'articles de Schweitzer consacrés au Capital.</p>
<h2 class="spip">Lettres entre Marx, Engels et l'éditeur</h2>
<p><a href="https://www.google.fr/books/edition/Traduire_Le_Capital/TA4gEAAAQBAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=lettres+sur+Le+Capital+de+Marx&printsec=frontcover" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.google.fr/books/edition/Traduire_Le_Capital/TA4gEAAAQBAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=lettres+sur+Le+Capital+de+Marx&printsec=frontcover</a></p></div>
Comment la loi de la classe capitaliste frappe la classe ouvrière
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8137
https://www.matierevolution.org/spip.php?article81372023-09-03T13:09:36Ztext/htmlfrRobert ParisOuvriers WorkersprolétairesCapitalisme
<p>Dans La Nouvelle Gazette Rhénane <br class='autobr' />
K. Marx <br class='autobr' />
Un document bourgeois <br class='autobr' />
n°187, 5 janvier 1849 <br class='autobr' />
Cologne, 4 janvier. <br class='autobr' />
On sait qu'en Angleterre où le pouvoir de la bourgeoisie est le plus étendu, la charité publique a pris les formes les plus nobles et les plus généreuses. Les workhouses anglais - établissements publics où la population ouvrière en surnombre continue à végéter aux frais de la société bourgeoise - réunissent de façon vraiment raffinée la charité et la vengeance que la bourgeoisie (…)</p>
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<div class='rss_texte'><p>Dans La Nouvelle Gazette Rhénane</p>
<p>K. Marx</p>
<h2 class="spip">Un document bourgeois</h2>
<p>n°187, 5 janvier 1849</p>
<p>Cologne, 4 janvier.</p>
<p>On sait qu'en Angleterre où le pouvoir de la bourgeoisie est le plus étendu, la charité publique a pris les formes les plus nobles et les plus généreuses. Les workhouses anglais - établissements publics où la population ouvrière en surnombre continue à végéter aux frais de la société bourgeoise - réunissent de façon vraiment raffinée la charité et la vengeance que la bourgeoisie exerce envers les malheureux contraints de faire appel à sa charité. Non seulement on nourrit les pauvres diables avec des rations alimentaires des plus misérables et des plus maigres, suffisant à peine à la reproduction de leur force physique, mais encore on limite leur activité à un semblant de travail improductif écœurant, abrutissant le corps et l'esprit - comme par exemple s'atteler aux treuils à tambours. Afin qu'apparaisse clairement aux yeux de ces malheureux toute l'étendue de leur crime, qui consiste pour eux à se transformer en une matière coûteuse pour leurs exploiteurs-nés, au lieu d'être, comme dans le cours ordinaire de la vie, exploitables et rentables pour la bourgeoisie - à peu près comme des tonneaux d'alcool stockés dans un entrepôt deviennent coûteux pour le négociant - afin qu'ils apprennent à sentir toute l'étendue de leur crime, on leur retire tout ce qu'on laisse au plus vulgaire des criminels : l'autorisation de voir sa femme et ses enfants, de se distraire, de parler - tout, en un mot. Et cette « cruelle charité » de la bourgeoisie anglaise n'est nullement basée sur la sentimentalité, mais sur des motifs pratiques que l'on peut évaluer avec précision. Si tous les pauvres de Grande-Bretagne étaient brusquement jetés à la rue, l'ordre bourgeois et l'activité commerciale pourraient en souffrir de façon inquiétante. D'autre part, l'industrie anglaise se débat tantôt dans des périodes de surproduction fiévreuse où il est à peine possible de répondre à la demande de main-d'œuvre et où il faut pourtant se la procurer au prix le plus avantageux, tantôt dans des périodes de ralentissement commercial où la production dépasse de beaucoup la consommation et où il est difficile d'occuper utilement et à demi-salaire la moitié de l'armée des ouvriers. Quel moyen plus astucieux que les workhouses destinés à tenir prête une armée de réserve pour les périodes favorables, et du même coup pendant les périodes défavorables, à former dans ces institutions charitables une machine sans volonté, sans résistance, sans prétentions et sans besoins ?</p>
<p>La bourgeoisie prussienne se distingue avantageusement de la bourgeoisie anglaise : elle oppose à l'orgueil politique britannique qui rappelle la manière païenne des Romains, l'aplatissement le plus servile, empreint d'humilité et de mélancolie chrétiennes devant le trône, l'autel, l'armée, la bureaucratie et le féodalisme ; dans la mesure où, au lieu de l'énergie commerciale qui soumet des continents entiers, elle pratique le petit commerce à la chinoise du bourgeois d'Empire et éclipse l'esprit inventif, gigantesque et remuant par une vertueuse fidélité à une routine traditionnelle datant en partie des corporations. Mais sur un point, la bourgeoisie prussienne se rapproche de son idéal britannique, dans son exploitation éhontée de la classe ouvrière. Si en tant que corps constitué, et considérée dans son ensemble, elle reste dans ce domaine aussi en deça des Britanniques, cela s'explique simplement par le fait que dans l'ensemble, en tant que classe nationale, son manque d'intelligence et d'énergie l'a en somme toujours empêchée d'arriver à quoi que ce fût et l'empêchera d'arriver à quoi que ce soit d'important. Elle n'existe pas sur le plan national, elle n'existe que sur le plan de la province, de la cité, sur le plan local et privé, et sous ces formes elle affronte la classe ouvrière avec encore moins d'égards que la bourgeoisie anglaise. Pourquoi depuis la Restauration les peuples avaient-ils la nostalgie de Napoléon qui avait été rivé à un roc solitaire dans l'Atlantique ? Parce que le despotisme d'un génie est plus supportable que le despotisme d'un imbécile. C'est ainsi que l'ouvrier anglais peut encore se targuer d'une certaine fierté nationale vis-à-vis de l'ouvrier allemand, car le maître qui le bâillonne, bâillonne le monde entier, tandis que le maître de l'ouvrier allemand, le bourgeois allemand, est le valet du monde entier et rien n'est plus funeste, plus humiliant que d'être le valet d'un valet.</p>
<p>Nous publions intégralement la « Carte ouvrière » que doivent signer les prolétaires employés à des travaux municipaux dans la bonne ville de Cologne ; c'est un document historique témoignant du cynisme de notre bourgeoisie vis-à-vis de la classe ouvrière.<br class='autobr' />
Carte Ouvrière</p>
<p>Article 1.<br class='autobr' /> Tout travailleur doit obéir en tous points aux indications et aux ordres du personnel municipal de surveillance, assermenté en même temps comme personnel policier. Insubordination et rébellion entraîneront le renvoi immédiat.</p>
<p>Article 2.<br class='autobr' /> Aucun ouvrier ne doit passer d'une division à une autre ou quitter le chantier sans une autorisation spéciale de l'inspecteur des travaux.</p>
<p>Article 3.<br class='autobr' /> Les ouvriers qui détournent d'une autre division voitures, planches ou autres ustensiles, pour s'en servir dans leur travail, seront renvoyés.</p>
<p>Article 4.<br class='autobr' /> Ivrognerie, perturbation de l'ordre, incitation aux querelles, aux disputes ou aux rixes auront pour conséquence le renvoi. En outre, dans les cas susceptibles de s'y prêter, des poursuites judiciaires contre les ouvriers seront engagées par les tribunaux compétents.</p>
<p>Article 5.<br class='autobr' /> Quiconque arrivera dix minutes en retard sur le chantier n'aura pas de travail pour la demi-journée correspondante ; à la troisième récidive, l'exclusion complète pourra être prononcée.</p>
<p>Article 6.<br class='autobr' /> Quand les ouvriers sont licenciés, soit sur leur demande, soit à titre de sanction, ils seront payés au prochain jour de paie, en proportion du travail fourni.</p>
<p>Article 7.<br class='autobr' /> Le licenciement de l'ouvrier sera inscrit sur la carte de travail. Si le licenciement résulte d'une sanction, il sera interdit à l'ouvrier, suivant les circonstances, de se faire réembaucher sur le même chantier ou sur tous les chantiers municipaux.</p>
<p>Article 8.<br class='autobr' /> Le renvoi à titre de sanction et ses causes seront chaque fois portés à la connaissance de la police.</p>
<p>Article 9.<br class='autobr' /> Si les ouvriers ont des griefs contre le personnel de surveillance des chantiers, une délégation élue de trois ouvriers les exposera à l'architecte de la ville. Celui-ci mènera sur place l'enquête concernant l'objet de la plainte et prendra une décision à ce sujet.</p>
<p>Article 10.<br class='autobr' /> La journée de travail est fixée comme suit : de 6 heures 30 à 12 heures et de 1 heure de l'après-midi jusqu'à ce qu'il fasse sombre. (Joli style !)</p>
<p>Article 11.<br class='autobr' /> C'est à ces conditions que l'ouvrier obtiendra du travail.</p>
<p>Article 12.<br class='autobr' /> La paie sera effectuée le samedi après-midi sur le chantier.<br class='autobr' />
Le Surveillant de chantier assermenté [...] dont les ordres doivent être suivis.<br class='autobr' />
Cologne<br class='autobr' />
Signature ou signe distinctif de l'ouvrier Sera mis à la division de... et doit, etc.<br class='autobr' />
Signature du Surveillant de chantier.</p>
<p>Les édits de l'autocrate de toutes les Russies à ses sujets peuvent-ils être rédigés sur un ton plus asiatique ?</p>
<p>Il faut obéir en tous points aux surveillants municipaux et même « à tous les surveillants municipaux assermentés en même temps comme policiers ». Insubordination et rébellion entraîneront un renvoi immédiat. Donc, avant tout, obéissance passive ! Après quoi les ouvriers ont, selon l'article 9, le droit « d'exposer leurs « griefs » à « l'architecte de la ville ». Ce pacha tranche sans appel - naturellement contre les ouvriers, et bien sûr d'abord dans l'intérêt de la hiérarchie. Et quand il a tranché, quand les ouvriers encourent l'interdit municipal - malheur à eux, ils seront ensuite placés sous surveillance policière. Le dernier semblant de liberté civique disparaît car, suivant l'article 8 : « le licenciement à titre de sanction et son motif seront chaque fois portés à la connaissance de la police. »</p>
<p>Mais Messieurs, quand vous licenciez l'ouvrier, quand vous dénoncez le contrat par lequel il engage son travail contre votre salaire, en quoi la dénonciation d'un contrat civil regarde-t-elle la police ? L'ouvrier municipal est-il le détenu d'une maison d'arrêt, est-il dénoncé à la police parce qu'il a manqué au respect qu'il vous doit à vous, Messieurs, autorité héréditaire, sage et noble ? Ne ririez-vous pas d'un citoyen qui vous dénoncerait à la police pour avoir rompu un contrat de livraison ou n'avoir pas réglé une traite au jour de l'échéance, ou avoir trop bu en fêtant l'an neuf ? Mais soit ! Vous n'êtes pas, vis-à-vis de l'ouvrier, dans le rapport d'un contrat civil ; vous trônez au-dessus de lui avec toute l'irritabilité des Seigneurs de droit divin ! Sur lui pour vous servir, la police doit tenir à jour un dossier secret !</p>
<p>Selon l'article 5, quiconque arrive dix minutes trop tard sera sanctionné d'une demi-journée de travail. Quel rapport entre le délit et la peine ! Vous avez des siècles de retard et l'ouvrier n'a pas le droit d'arriver dix minutes après 6 heures 30 sans perdre une demi-journée de travail ?</p>
<p>Enfin pour que cet arbitraire patriarcal ne soit diminué en aucune façon et que l'ouvrier soit livré purement et simplement à votre humeur, vous avez laissé la jurisprudence des sanctions au bon plaisir de votre serviteur en livrée. D'après l'article 4, dans « les cas susceptibles de s'y prêter », c'est-à-dire dans les cas qui vous paraissent s'y prêter, le licenciement et la dénonciation à la police sont suivis de « poursuites judiciaires contre les coupables auprès des tribunaux compétents. » Selon l'article 5, l'exclusion définitive de l'ouvrier « peut » être prononcée si pour la troisième fois il arrive dix minutes en retard après 6 heures 30. Lors d'un licenciement à titre de sanction, suivant les circonstances, « il sera interdit à l'ouvrier d'être réembauché sur le même chantier et sur tous les chantier municipaux », etc., etc.</p>
<p>Quelle latitude laisse aux caprices d'un bourgeois contrarié ce code de nos cantons municipaux, ces grands hommes qui rampent dans la poussière devant Berlin ! On peut déduire de cette loi modèle la charte que notre bourgeoisie, si elle était à la barre, octroierait au Peuple.</p></div>
Friedrich Engels - Economie politique
https://www.matierevolution.org/spip.php?article7729
https://www.matierevolution.org/spip.php?article77292023-01-16T23:05:00Ztext/htmlfrRobert Paris
<p>F. ENGELS <br class='autobr' />
Économie Politique <br class='autobr' />
I. Objet et méthode <br class='autobr' />
L'économie politique, au sens le plus étendu, est la science des lois qui régissent la production et l'échange des moyens matériels de subsistance dans la société humaine. Production et échange sont deux fonctions différentes. La production peut avoir lieu sans échange ; l'échange, - du fait même qu'il n'est par définition que l'échange de produits, - ne peut avoir lieu sans production. Chacune de ces deux fonctions sociales est sous (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique50" rel="directory">1- Les lois économiques font partie de la lutte des classes</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">F. ENGELS
<p>Économie Politique</p>
</h2>
<p>I. Objet et méthode</p>
<p>L'économie politique, au sens le plus étendu, est la science des lois qui régissent la production et l'échange des moyens matériels de subsistance dans la société humaine. Production et échange sont deux fonctions différentes. La production peut avoir lieu sans échange ; l'échange, - du fait même qu'il n'est par définition que l'échange de produits, - ne peut avoir lieu sans production. Chacune de ces deux fonctions sociales est sous l'influence d'actions extérieures qui lui sont, en majeure partie, spéciales, et elle a donc aussi en majeure partie ses lois propres et spéciales. Mais, d'autre part, elles se conditionnent l'une l'autre à chaque instant et agissent à tel point l'une sur l'autre qu'on pourrait les désigner comme l'abscisse et l'ordonnée de la courbe économique.</p>
<p>Les conditions dans lesquelles les hommes produisent et échangent varient de pays à pays et dans chaque pays de génération à génération. L'économie politique ne peut donc pas être la même pour tous les pays et pour toutes les époques historiques. Depuis l'arc et la flèche du sauvage, depuis son couteau de silex et ses relations d'échange intervenant à titre purement exceptionnel jusqu'à la machine à vapeur de mille chevaux, au métier à tisser mécanique, aux chemins de fer et à la Banque d'Angleterre, il y a une énorme distance. Les Fuégiens n'en sont pas arrivés à la production en masse et au commerce mondial, pas plus qu'à la cavalerie des effets de commerce ou à un krach en Bourse. Quiconque voudrait ramener aux mêmes lois l'économie politique de la Terre de Feu et celle de l'Angleterre actuelle ne mettrait évidemment au jour que le plus banal des lieux communs. L'économie politique est donc essentiellement une science historique. Elle traite une matière historique, c'est-à-dire constamment changeante ; elle étudie d'abord les lois particulières à chaque degré d'évolution de la production et de l'échange, et ce n'est qu'à la fin de cette étude qu'elle pourra établir les quelques lois tout à fait générales qui sont valables en tout cas pour la production et l'échange. Il va d'ailleurs de soi que les lois valables pour des modes de production et des formes d'échange déterminés gardent leur validité pour toutes les périodes de l'histoire qui ont en commun ces modes de production et ces formes d'échange. Ainsi, par exemple, l'introduction de la monnaie métallique fait entrer en vigueur une série de lois qui restent valables pour tous les pays et tous les stades de l'histoire dans lesquels la monnaie métallique sert de moyen d'échange.</p>
<p>Le mode de production et d'échange d'une société historique déterminée et les conditions historiques de cette société impliquent simultanément le mode de répartition des produits. Dans la communauté de tribu ou de village où règne la propriété collective du sol, qui subsiste, ou dont les vestiges très reconnaissables subsistent, chez tous les peuples civilisés lors de leur entrée dans l'histoire, une répartition sensiblement égale des produits est tout à fait naturelle, là où intervient une inégalité plus grande de la répartition entre les membres, elle marque aussi le début de la dissolution de la communauté. La grande culture et aussi la petite admettent des formes de répartition très différentes selon les conditions historiques à partir desquelles elles ont évolué. Mais il est évident que la grande culture conditionne toujours une tout autre répartition que la petite ; que la grande suppose ou produit une opposition de classes, - propriétaires d'esclaves et esclaves, seigneurs terriens et paysans corvéables, capitalistes et salariés, - tandis que la petite n'a nullement pour conséquence une différence de classe entre les individus occupés à la production agricole et qu'au contraire, la simple existence d'une telle différence marque le commencement du déclin de l'économie parcellaire. - L'introduction et la diffusion de la monnaie métallique dans un pays où jusqu'alors l'économie naturelle régnait exclusivement ou d'une façon prépondérante, sont toujours liées à un bouleversement plus ou moins rapide de la répartition antérieure, et cela de telle sorte que l'inégalité de la répartition entre les individus, donc l'opposition entre riche et pauvre, se renforce de plus en plus. L'artisanat corporatif et local du moyen âge rendait les grands capitalistes et les salariés à vie tout aussi impossibles qu'ils sont nécessairement engendrés par la grande industrie moderne, le développement actuel du crédit et la forme d'échange correspondant à l'évolution de l'une et de l'autre, la libre concurrence.</p>
<p>Mais avec les différences dans la répartition apparaissent aussi les différences de classes. La société se divise en classes privilégiées et en classes désavantagées, exploiteuses et exploitées, dominantes et dominées, et l'État auquel les groupes naturels de communautés d'une même tribu avaient abouti dans leur évolution, simplement, au début, afin de veiller à leurs intérêts communs (par exemple l'irrigation en Orient) et pour assurer leur défense contre l'extérieur, a désormais tout autant pour fin de maintenir par la violence les conditions de vie et de domination de la classe dominante contre la classe dominée.</p>
<p>La répartition n'est cependant pas un pur résultat passif de la production et de l'échange ; elle réagit tout autant sur l'une et sur l'autre. Tout mode de production nouveau ou toute forme d'échange nouvelle sont entravés au début non seulement par les formes anciennes et les institutions politiques correspondantes, mais aussi par le mode ancien de répartition. Ils doivent d'abord dans une longue lutte conquérir la répartition qui leur correspond. Mais plus un mode donné de production et d'échange est mobile, plus il est susceptible de développement et d'évolution, plus vite aussi la répartition atteint un niveau où elle échappe aux conditions mêmes dont elle est issue et entre en conflit avec le mode antérieur de production et d'échange. Les vieilles communautés primitives dont il a déjà été question peuvent subsister des millénaires, comme aujourd'hui encore chez les Indiens et les Slaves, avant que le commerce avec le monde extérieur ne produise en leur sein les différences de fortune qui entraînent leur dissolution. Par contre, la production capitaliste moderne qui est à peine vieille de trois cents ans et qui n'a assuré sa domination que depuis l'introduction de la grande industrie, c'est-à-dire depuis cent ans, a produit dans ce court laps de temps des contradictions dans la répartition, - concentration des capitaux en quelques mains d'une part, concentration des masses non possédantes dans les grandes villes d'autre part, - qui la conduiront nécessairement à sa perte.</p>
<p>Le lien dans chaque cas entre la répartition et les conditions matérielles d'existence d'une société est tellement dans la nature des choses qu'on en trouve régulièrement le reflet dans l'instinct populaire. Tant qu'un mode de production se trouve sur la branche ascendante de son évolution, il est acclamé même de ceux qui sont désavantagés par le mode de répartition correspondant. Ainsi des ouvriers anglais lors de l'apparition de la grande industrie. Aussi longtemps même que ce mode de production reste normal pour la société, dans l'ensemble on est satisfait de la répartition et les protestations qui s'élèvent à ce moment dans le sein de la classe dominante elle-même (Saint-Simon, Fourier, Owen) ne trouvent au début absolument aucun écho dans la masse exploitée. C'est seulement lorsque le mode de production en question a parcouru une bonne partie de sa branche descendante, qu'il s'est à demi survécu à lui-même, que les conditions de son existence ont en grande partie disparu et que son successeur frappe déjà à la porte, - c'est seulement alors que la répartition devenant de plus en plus inégale apparaît injuste, c'est seulement alors que des faits dépassés par la vie, on en appelle à la justice dite éternelle. Cet appel à la morale et au droit ne nous fait pas scientifiquement progresser d'un pouce ; la science économique ne saurait voir dans l'indignation morale, si justifiée soit-elle, aucun argument, mais seulement un symptôme. Sa tâche est bien plutôt de montrer que les anomalies sociales qui viennent de se faire jour sont des conséquences nécessaires du mode de production existant, mais aussi, en même temps, des signes de sa désagrégation commençante, et de découvrir à l'intérieur de la forme de mouvement économique qui se désagrège les éléments de la nouvelle organisation future de la production et de l'échange qui éliminera ces anomalies. La colère qui fait le poète est tout à fait à sa place dans la description de ces anomalies ou dans l'attaque contre les chantres de l'harmonie au service de la classe dominante qui les nient ou les enjolivent ; mais combien elle est peu probante dans chaque cas, cela ressort du simple fait que, à chaque époque de toute l'histoire passée, on trouve en suffisance de quoi l'alimenter.</p>
<p>L'économie politique en tant que science des conditions et des formes dans lesquelles les diverses sociétés humaines ont produit et échangé et dans lesquelles en conséquence les produits se sont chaque fois répartis, - l'économie politique avec cette extension reste pourtant à créer. Ce que nous possédons de science économique jusqu'ici, se limite presque exclusivement à la genèse et au développement du mode de production capitaliste : cela commence par la critique des restes des formes féodales de production et d'échange, démontre la nécessité de leur remplacement par des formes capitalistes, développe ensuite les lois du mode de production capitaliste et des formes d'échange correspondantes dans le sens positif, c'est-à-dire dans le sens où elles favorisent les fins générales de la société, et termine par la critique socialiste du mode de production capitaliste, c'est-à-dire par l'exposition de ses lois dans le sens négatif, par la démonstration que ce mode de production, par son évolution propre, tend vers le point où il se rend lui-même impossible. Cette critique démontre que les formes capitalistes de production et d'échange deviennent de plus en plus une insupportable entrave pour la production elle-même ; que le mode de répartition conditionné nécessairement par ces formes a engendré une situation de classe de jour en jour plus intolérable, l'opposition chaque jour accentuée entre des capitalistes de moins en moins nombreux, mais de plus en plus riches, et des ouvriers salariés non possédants toujours plus nombreux et dont la situation, en gros, va de mal en pis ; et enfin que les forces massives de production engendrées dans le cadre du mode de production capitaliste et que celui-ci né peut plus maîtriser, n'attendent que la prise de possession par une société organisée en vue d'une coopération planifiée, pour assurer à tous les membres de la société les moyens d'existence et de libre développement de leurs facultés, et cela dans une mesure toujours croissante.</p>
<p>Pour mener jusqu'au bout cette critique de l'économie bourgeoise, il ne suffisait pas de connaître la forme capitaliste de production, d'échange et de répartition. Les formes qui l'ont précédée ou qui existent encore à côté d'elle dans des pays moins évolués, devaient également être étudiées, tout au moins dans leurs traits essentiels, et servir de points de comparaison. Une étude et une comparaison de cette sorte n'ont été jusqu'ici faites dans l'ensemble que par Marx et c'est à ses recherches que nous devons donc presque exclusivement ce qui a été établi jusqu'ici de l'économie théorique d'avant l'ère bourgeoise.</p>
<p>Bien qu'elle soit née vers la fin du XVII° siècle dans des cerveaux de génie, l'économie politique est cependant, au sens restreint, dans les formules positives qu'en ont donné les physiocrates et Adam Smith, essentiellement la fille du XVIII° siècle et elle s'insère dans la lignée des conquêtes faites en ce temps par les grands philosophes français des lumières, avec tous les avantages et les défauts de cette période. Ce que nous avons dit des philosophes des lumières vaut aussi pour les économistes de ce temps. La nouvelle science était pour eux non l'expression des conditions et des besoins de leur époque, mais celle de la raison éternelle ; les lois de la production et de l'échange qu'elle découvrait n'étaient pas les lois d'une forme historiquement déterminée de ces activités, mais des lois éternelles de la nature ; on les déduisait de la nature de l'homme. Mais cet homme, à y regarder de près, était le bourgeois moyen d'alors en train de se transformer en grand bourgeois et sa nature consistait à fabriquer et à faire du commerce dans les conditions historiquement déterminées de l'époque.</p>
<p>Maintenant que dans le domaine de la philosophie, nous avons suffisamment fait connaissance avec notre “ fondateur critique ”, M. Dühring et sa méthode, nous pourrons prédire sans difficulté la manière dont il concevra l'économie politique. En philosophie, là où il ne se contentait pas de divaguer (comme dans la philosophie de la nature), sa façon de voir était une caricature de celle du XVIII° siècle. Il ne s'agissait pas de lois historiques d'évolution, mais de lois naturelles, de vérités éternelles. Des rapports sociaux comme la morale et le droit n'étaient pas décidés d'après les conditions historiques existantes dans chaque cas, mais par les deux fameux bonshommes, dont ]'un ou bien opprime l'autre, ou bien ne l'opprime pas, ce qui malheureusement ne s'est jamais produit jusqu'ici. Aussi ne nous tromperons-nous guère si nous en tirons la conclusion que M. Dühring ramènera également l'économie à des vérités définitives en dernière analyse, à des lois éternelles de la nature, à des axiomes tautologiques du vide le plus désolant, mais que, par contre, dans la mesure où il connaît tout le contenu positif de l'économie, il le réintroduira en fraude, par la porte de derrière ; et qu'il ne tirera pas la répartition en tant qu'événement social de la production et de l'échange, mais qu'il la confiera pour solution définitive à son illustre duo. Et comme tout cela n'est que vieux artifices déjà bien connus, nous pouvons être d'autant plus bref sur ce chapitre.</p>
<p>En fait, M. Dühring nous déclare dès la page 2 que son économie se réfère à ce qui a été “ établi ” dans sa philosophie et que</p>
<p> “ sur quelques points essentiels, elle s'appuie sur des vérités prééminentes, déjà réglées dans un domaine de recherches plus élevé.”</p>
<p>Partout, la même indiscrétion dans la louange de soi. Partout, le triomphe de M. Dühring a raison de ce que M. Dühring a établi et réglé. Réglé en effet, nous l'avons vu en long et en large- -mais dans le seins où on dit : “ Son compte est réglé ! ”</p>
<p>Aussitôt après, nous avons “ Ies lois naturelles les plus générales de toute économie ”. - Donc nous avions deviné juste. Mais ces lois naturelles ne permettent une intelligence correcte de l'histoire révolue que si on</p>
<p> “ les étudie dans cette détermination plus exacte qu'ont fait subir à leurs résultats les formes politiques de sujétion et de groupement. Des institutions comme l'esclavage ou la dépendance salariée, auxquels s'ajoute leur sœur jumelle la propriété fondée sur la violence, doivent être considérées comme des formes constitutives de l'économie sociale ayant une nature authentiquement politique, et elles représentent dans le monde tel qu'il existe jusqu'ici le seul cadre à l'intérieur duquel ont pu se manifester les effets des lois naturelles de l'économie.”</p>
<p>Cette proposition est la fanfare qui, tel un leitmotiv wagnérien, nous annonce l'approche du fameux duo. Mais elle est plus encore, elle est le thème fondamental de tout le livre de Dühring. A propos du droit, M. Dühring ne savait rien nous offrir d'autre qu'une mauvaise transposition sur le plan socialiste de la théorie égalitaire de Rousseau, comme depuis des années on peut en entendre de bien meilleures dans tout estaminet ouvrier de Paris. Ici, il nous donne une transposition socialiste, qui n'est pas meilleure, des doléances des économistes sur la falsification des lois naturelles et éternelles de l'économie et de leurs effets par l'ingérence de l'État, de la violence. Ce faisant, il se trouve, - et c'est justice, - tout seul parmi les socialistes. Tout ouvrier socialiste, quelle que soit sa nationalité, sait fort bien que la violence protège seulement l'exploitation, mais qu'elle n'en est pas la cause ; que le rapport entre capital et travail salarié est la cause de son exploitation et que ce rapport est né de façon purement économique et non pas par voie de violence.</p>
<p>De plus, nous apprenons maintenant que dans toutes les questions économiques, “ on pourra distinguer deux processus, celui de la production et celui de la répartition ”. En outre, cette célébrité superficielle de J.-B. Say y aurait ajouté un troisième processus, celui de l'utilisation, de la consommation, mais il n'aurait rien su en dire de judicieux, pas plus que ses successeurs. Quant à l'échange ou à la circulation, ce ne serait qu'une subdivision de la production, dans laquelle rentre l'ensemble de ce qui doit se passer pour que les produits parviennent au dernier consommateur, au consommateur proprement dit. - Si M. Dühring mélange les deux processus essentiellement différents, bien qu'ils se conditionnent réciproquement, de la production et de la circulation et s'il affirme sans se gêner qu'en évitant cette confusion “ on ne fait que produire de la confusion”, cela prouve simplement que, ou bien il ne connaît pas, ou bien il ne comprend pas le développement colossal qu'a pris justement la circulation depuis cinquante ans ; ce que d'ailleurs son livre confirme dans la suite. Mais ce n'est pas tout. Après avoir tout bonnement fondu la production et l'échange en une seule chose, la production tout court, il place la répartition à côté de la production comme un second processus tout à fait extérieur, qui n'a absolument rien à faire avec le premier. Or, nous avons vu que, dans ses traits décisifs, la répartition est dans chaque cas le résultat nécessaire des rapports de production et d'échange d'une société déterminée, ainsi que des antécédents historiques de cette société, et cela en telle manière qu'une fois que nous connaissons ces derniers, nous pouvons avec certitude en déduire le mode de répartition dominant dans cette société. Mais nous voyons aussi que si M. Dühring ne veut pas devenir infidèle aux principes “établis” dans sa conception de la morale, du droit et de l'histoire, il faut qu'il nie ce fait économique élémentaire, et il le faut surtout quand il s'agit d'introduire en fraude dans l'économie son indispensable duo. C'est seulement quand il a heureusement débarrassé la répartition de tout lien avec la production et l'échange que ce grand événement peut se produire.</p>
<p>Cependant rappelons-nous d'abord comment la chose s'est déroulée pour la morale et le droit. Là, M. Dühring a commencé à l'origine avec un seul homme ; il disait :</p>
<p> “ Dans la mesure où un homme est pensé comme unique, ou, ce qui revient au même, comme hors de toute connexion avec autrui, il ne peut avoir de devoirs. Pour lui, il n'y a pas d'obligation, mais seulement un vouloir. ”</p>
<p>Cet homme sans devoirs, pensé comme unique, qu'est-il d'autre que ce fatal “ Juif primitif Adam ” dans le paradis, où il est sans péché, parce qu'il ne peut justement en commettre aucun ? Mais même pour cet Adam philosophe du réel, un péché originel est imminent. A côté de cet Adam intervient brusquement, - non certes une Ève aux boucles ondoyantes, mais un deuxième Adam. Et, aussitôt, Adam a des devoirs, et ... il les viole. Au lieu de serrer son frère sur son cœur comme son égal en droit, il le soumet à sa domination, il l'asservit, - et c'est des suites de ce premier péché, du péché originel d'asservissement, que toute l'histoire universelle souffre jusqu'à ce jour, raison pour laquelle, selon M. Dühring, elle ne vaut pas trois liards.</p>
<p>Si donc, soit dit en passant, M. Dühring croyait livrer suffisamment au mépris la “négation de la négation” en la caractérisant comme une mauvaise copie de la vieille histoire de la chute et de la rédemption, que devons-nous dire dans ce cas de sa dernière édition à lui de la même histoire ? (Car nous “ marcherons ” aussi à la rédemption avec le temps, comme dit la presse gouvernementale). En tout cas, nous préférons la vieille légende tribale des sémites, dans laquelle, pour le petit bonhomme et la petite bonne femme, il valait tout de même la peine de sortir de l'état d'innocence ; M. Dühring gardera la gloire sans concurrence d'avoir construit son péché originel avec ... deux hommes.</p>
<p>Voyons maintenant la transposition du péché originel dans l'économie.</p>
<p> “ Pour l'idée de production, la représentation d'un Robinson qui se trouve isolé avec ses forces en face de la nature et qui n'a rien à partager avec personne, peut en tout cas donner un schéma mental approprié ... Pour rendre sensible ce qu'il y a de plus essentiel dans l'idée de répartition, il sera tout aussi opportun d'utiliser le schéma mental de deux personnes dont les forces économiques se combinent et qui, manifestement, sont obligées de discuter mutuellement sous une forme ou une autre de leur quote-part. En fait, il ne faut rien de plus que ce simple dualisme pour exposer en toute rigueur quelques-unes des relations de répartition les plus importantes et pour en étudier les lois au stade embryonnaire dans leur nécessité logique ... La coopération sur pied d'égalité est tout aussi concevable ici que la combinaison des forces par la sujétion complète d'une des parties, qui est alors enrôlée de force dans le service économique comme esclave ou comme simple instrument et n'est d'ailleurs entretenue que comme instrument... Entre l'état d'égalité et celui de nullité d'une part, d'omnipotence et de simple activité d'exécution d'autre part, se trouve une série de degrés, auxquels les phénomènes de l'histoire universelle se sont chargés de pourvoir avec une extrême diversité. Une vue universelle embrassant les institutions de justice et d'injustice de l'histoire est ici la condition préalable essentielle ... ”</p>
<p>Et, en fin de compte, toute la répartition se transforme en un “ droit économique de répartition ”.</p>
<p>Voici qu'enfin M. Dühring retrouve la terre ferme sous ses pieds. Bras dessus, bras dessous, avec ses deux hommes, il peut lancer un défi à son siècle. Mais derrière ce trio, il y a encore quelqu'un dont on tait le nom.</p>
<p> “ Le capital n'a point inventé le surtravail. Partout où une partie de la société possède le monopole des moyens de production, le travailleur, libre ou non, est forcé d'ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production. Que ce propriétaire soit kalos kagathos athénien, théocrate étrusque, civis romanus (citoyen romain), baron normand, maître d'esclaves américain, boyard valaque, seigneur foncier ou capitaliste moderne peu importe ! ” (Marx : Le Capital, I, deuxième édition page 227 [1].)</p>
<p>Une fois que, de cette manière, M. Dühring avait appris ce qu'est la forme fondamentale d'exploitation commune à toutes les formes de production antérieures, dans la mesure où elles évoluent dans des contradictions de classe, il n'avait plus qu'à y appliquer son duo, et le fondement radical de l'économie du réel était prêt. Il n'a pas hésité une minute à mettre à exécution cette “ pensée génératrice de système ”. Travail sans contrepartie, au-delà du temps de travail nécessaire à la subsistance de l'ouvrier, voilà le point. L'Adam, qui s'appelle ici Robinson, fait donc trimer son second Adam, Vendredi. Mais pourquoi Vendredi trime-t-il plus qu'il ne lui est nécessaire pour son entretien ? A cette question aussi, Marx répond en partie. Mais pour nos deux gaillards, sa réponse est beaucoup trop compliquée. La chose est réglée en un tournemain. Robinson “opprime” Vendredi, l'enrôle de force dans le service économique “ en tant qu'esclave ou qu'instrument ” et ne l'entretient “ que comme instrument ”. Avec cette “ tournure créatrice ” des plus neuves, M. Dühring fait d'une pierre deux coups. D'une part, il s'épargne la peine d'expliquer les diverses formes de répartition jusqu'à ce jour, leurs différences et leurs causes : toutes ensemble, elles ne valent tout simplement rien, elles reposent sur l'oppression, la violence. Nous aurons bientôt à y revenir. Et deuxièmement, il transpose par là toute la théorie de la répartition du plan économique sur celui de la morale et du droit, c'est-à-dire du plan de faits matériels établis au plan d'opinions et de sentiments plus ou Moins chancelants. Il n'a donc plus besoin d'étudier ou de prouver, il ne lui reste qu'à poursuivre allégrement ses déclamations et il peut exiger que la répartition des produits du travail se règle non d'après ses causes réelles, mais d'après ce qui lui paraît à lui, M. Dühring, moral et juste. Toutefois ce qui paraît juste à M. Dühring n'est nullement immuable, c'est donc loin d'être une vérité authentique. Car les vérités authentiques sont, d'après M. Dühring lui-même, “absolument immuables”. En 1868, M. Dühring (Die Schicksale meiner sozialen Denkschrift, etc.) prétendait</p>
<p> “ qu'il est dans la tendance de toute civilisation supérieure de marquer la propriété d'une empreinte de plus en plus nette ; c'est là, et non dans une confusion des droits et des sphères de souveraineté, que résident l'essence et l'avenir de l'évolution moderne. ”</p>
<p>Et plus loin, disait-il, il ne pouvait absolument pas prévoir</p>
<p> “ comment une transformation du travail salarié en une autre sorte de gagne-pain pourrait jamais être compatible avec les lois de la nature humaine et avec la hiérarchie imposée par la nature au corps social.</p>
<p>Donc, en 1868 : la propriété privée et le travail salarié sont des nécessités de nature, en conséquence justes ; en 1876 : tous deux sont des émanations de la violence et du “ vol ”, donc injustes [2]. Et il nous est impossible de savoir ce qui, à un génie qu'emporte une telle impétuosité, pourra bien paraître moral et juste dans quelques années ; nous ferons donc mieux en tout cas, dans notre étude de la répartition des richesses, de nous en tenir aux lois économiques réelles, objectives, et non à l'idée momentanée, changeante et subjective qu'a M. Dühring du juste et de l'injuste.</p>
<p>Si, pour croire au bouleversement en marche du mode actuel de répartition des produits du travail, avec ses contradictions criantes de misère et d'opulence, de famine et de ripailles, nous n'avions pas de certitude meilleure que la conscience de l'injustice de ce mode de répartition et que la conviction de la victoire finale du droit, nous serions bien mal en point et nous pourrions attendre longtemps. Les mystiques du moyen âge qui rêvaient de l'approche du règne millénaire, avaient déjà la conscience de l'injustice des oppositions de classe. Au seuil de l'histoire moderne, il y a trois ceint cinquante ans, Thomas Münzer la proclame très haut dans le monde. Dans la révolution bourgeoise d'Angleterre, dans celle de France, le même cri retentit ... et s'éteint. Et si maintenant le même cri d'abolition des oppositions et des différences de classes, qui jusqu'en 1830 laissait froides les classes laborieuses et souffrantes, éveille un écho qui se répète des millions de fois, s'il gagne un pays après l'autre, et cela dans l'ordre même et avec la même intensité selon lesquels la grande industrie se développe dans les divers pays ; si, en une génération, il a conquis une puissance qui peut défier toutes les puissances liguées contre lui et être sûr de la victoire dans un proche avenir, - d'où cela vient-il ? Du fait, que, d'une part, la grande industrie moderne a créé un prolétariat, une classe qui, pour la première fois dans l'histoire, peut revendiquer l'abolition non pas de telle ou telle organisation de classe particulière ou de tel ou tel privilège de classe particulier, mais des classes en général et qui est placée devant l'obligation de réaliser cette revendication sous peine de tomber dans la condition du coolie chinois. Et du fait que, d'autre part, la même grande industrie a créé dans la bourgeoisie une classe qui a le monopole de tous les instruments de production et moyens de subsistance, mais qui, dans toute période de fièvre de la production et dans toute banqueroute consécutive à cette période, prouve qu'elle est devenue incapable de continuer à régner sur les forces productives qui échappent à sa puissance ; classe sous la conduite de laquelle la société court à sa ruine, comme une locomotive dont le mécanicien n'a pas assez de force pour ouvrir la soupape de sûreté bloquée. En d'autres termes : cela vient du fait que les forces productives engendrées par le mode de production capitaliste moderne, ainsi que le système de répartition des biens qu'il a créé, sont entrés en contradiction flagrante avec ce mode de production lui-même, et cela à un degré tel que devient nécessaire un bouleversement du mode de production et de répartition éliminant toutes les différences de classes, si l'on ne veut pas voir toute la société moderne périr. C'est sur ce fait matériel palpable qui, avec une nécessité irrésistible, s'impose sous une forme plus ou moins claire aux cerveaux des prolétaires exploités, - c'est sur ce fait, et non dans les idées de tel ou tel théoricien en chambre sur le juste et l'injuste que se fonde la certitude de victoire du socialisme moderne.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Le Capital, livre I, tome I, p. 231, E. S., 1971.</p>
<p>[2] La seconde édition du Cursus der National- und Sozialökonomie de DÜHRING parut en 1876.</p>
<p>II. Théorie de la violence</p>
<p> “ Le rapport de la politique générale aux formes du droit économique est déterminé dans mon système de façon si décisive et, en même temps, si originale, qu'il ne serait pas superflu d'y renvoyer spécialement pour en faciliter l'étude. La forme des rapports politiques est l'élément historique fondamental et les dépendances économiques ne sont qu'un effet ou un cas particulier, elles sont donc toujours des faits de second ordre. Quelques-uns des systèmes socialistes récents prennent pour principe directeur le faux semblant d'un rapport entièrement inverse tel qu'il saute aux yeux, en faisant pour ainsi dire sortir des situations économiques les infrastructures politiques. Or, ces effets du second ordre existent certes en tant que tels, et ce sont eux qui dans le temps présent sont le plus sensibles ; mais il faut chercher l'élément primordial dans la violence politique immédiate et non pas seulement dans une puissance économique indirecte. ”</p>
<p>De même, à un autre endroit, M. Dühring</p>
<p> “ part de la thèse que les situations politiques sont la cause décisive de l'état économique et que la relation inverse ne représente qu'une réaction de second ordre ... Tant que l'on ne prend pas le groupement politique pour lui-même comme point de départ, mais qu'on le traite exclusivement comme un moyen pour des fins alimentaires, on garde quand même en soi, si belle figure de socialiste radical et de révolutionnaire qu'on prenne, une dose larvée de réaction. ”</p>
<p>Telle est la théorie de M. Dühring. Ici, et en beaucoup d'autres passages, elle est tout simplement posée, on pourrait dire décrétée. Nulle part dans les trois épais volumes, il n'est question, fût-ce du moindre semblant de preuve ou de réfutation de l'opinion adverse. Et les arguments pourraient être aussi bon marché que les mûres, que M. Dühring ne nous en donnerait pas. La chose est déjà prouvée par la fameuse chute originelle, où Robinson a asservi Vendredi. C'était un acte de violence, donc un acte politique. Et comme cet asservissement forme le point de départ et le fait fondamental de toute l'histoire révolue et qu'il lui inocule le péché originel d'injustice, et cela à un point tel que dans les périodes ultérieures celui-ci n'a été qu'atténué et “ métamorphosé en formes économiques de dépendance plus indirectes ” ; comme, d'autre part, toute la “ propriété fondée sur la violence ”, encore aujourd'hui en vigueur, repose sur cet asservissement primitif, il est clair que tous les phénomènes économiques s'expliquent par des causes politiques, à savoir par la violence. Et celui à qui cela ne suffit pas, c'est qu'il est un réactionnaire larvé.</p>
<p>Remarquons tout d'abord qu'il ne faut pas être moins amoureux de soi-même que l'est M. Dühring, pour tenir pour tellement “ originale ” cette opinion qui ne l'est nullement. L'idée que les actions politiques de premier plan sont le facteur décisif en histoire est aussi vieille que l'historiographie elle-même, et c'est la raison principale qui fait que si peu de chose nous a été conservé de l'évolution des peuples qui s'accomplit silencieusement à l'arrière-plan de ces scènes bruyantes et pousse réellement les choses de l'avant. Cette idée a dominé toute la conception de l'histoire dans le passé et n'a été ébranlée que grâce aux historiens bourgeois français de l'époque de la Restauration ; le seul point “ original ” là-dedans, c'est qu'encore une fois, M. Dühring ne sait rien de tout cela.</p>
<p>En outre, admettons pour un instant que M. Dühring ait raison de dire que toute l'histoire jusqu'à ce jour peut se ramener à l'asservissement de l'homme par l'homme ; nous sommes encore loin pour autant d'avoir touché au fond du problème. Car on demande de prime abord : comment Robinson a-t-il pu en arriver à asservir Vendredi ? Pour son simple plaisir ? Absolument Pas. Nous voyons au contraire que Vendredi</p>
<p> “ est enrôlé de force dans le service économique comme esclave ou simple instrument et qu'il n'est d'ailleurs entretenu que comme instrument. ”</p>
<p>Robinson a seulement asservi Vendredi pour que Vendredi travaille au profit de Robinson. Et comment Robinson peut-il tirer profit pour lui-même du travail de Vendredi ? Uniquement du fait que Vendredi produit par son travail plus de moyens de subsistance que Robinson n'est forcé de lui en donner pour qu'il reste capable de travailler. Donc, contrairement aux instructions expresses de M. Dühring, Robinson n' “ a pas pris le groupement politique ” qu'établissait l'asservissernent de Vendredi “ en lui-même comme point de départ, mais l'a traité exclusivement comme un moyen pour des fins alimentaires ”. - A lui maintenant de s'arranger avec son maître et seigneur M. Dühring.</p>
<p>Ainsi l'exemple puéril que M. Dühring a inventé de son propre fonds pour prouver que la violence est “ élément historique fondamental ”, prouve que la violence n'est que le moyen, tandis que l'avantage économique est le but. Et dans la mesure où le but est “ plus fondamental ” que le moyen employé pour y parvenir, dans la même mesure le côté économique du rapport est plus fondamental dans l'histoire que le côté politique. L'exemple prouve donc exactement le contraire de ce qu'il doit prouver. Et ce qui se passe pour Robinson et Vendredi, se passe de même pour tous les cas de domination et de servitude qui se sont produits jusqu'ici. L'oppression a toujours été, pour employer l'élégante expression de M. Dühring, “ un moyen pour des fins alimentaires ” (ces fins alimentaires étant prises dans le sens le plus large), mais jamais ni nulle part un groupement politique introduit “ pour lui-même ”. Il faut être M. Dühring pour pouvoir s'imaginer que les impôts ne sont dans l'État que “ des effets de second ordre ” ou que le groupement politique d'aujourd'hui en bourgeoisie dominante et en prolétariat dominé existe “ pour lui-même ”, et non pour “ les fins alimentaires ” des bourgeois régnants, c'est-à-dire pour le profit et l'accumulation du capital.</p>
<p>Cependant, retournons à nos deux bonshommes. Robinson, “l'épée à la main”, fait de Vendredi son esclave. Mais pour y parvenir, Robinson a besoin d'autre chose encore que de l'épée. Un esclave ne fait pas l'affaire de tout le monde. Pour pouvoir en utiliser un, il faut disposer de deux choses : d'abord des outils et des objets nécessaires au travail de l'esclave et, deuxièmement, des moyens de l'entretenir petitement. Donc, avant que l'esclavage soit possible, il faut déjà qu'un certain niveau dans la production ait été atteint et qu'un certain degré d'inégalité soit intervenu dans la répartition. Et pour que le travail servile devienne le mode de production dominant de toute une société, on a besoin d'un accroissement bien plus considérable encore de la production, du commerce et de l'accumulation de richesse. Dans les antiques communautés naturelles à propriété collective du sol, ou bien l'esclavage ne se présente pas, ou bien il ne joue qu'un rôle très subordonné. De même, dans la Rome primitive, cité paysanne ; par contre, lorsque Rome devint “ cité universelle ” et que la propriété foncière italique passa de plus en plus aux mains d'une classe peu nombreuse de propriétaires extrêmement riches, la population paysanne fut évincée par une population d'esclaves. Si à l'époque des guerres médiques, le nombre des esclaves s'élevait à Corinthe à 460.000 et à Egine à 470.000, et si leur proportion était de dix par tête d'habitant libre [1], il fallait pour cela quelque chose de plus que de la “ violence ”, à savoir une industrie d'art et un artisanat très développés et un commerce étendu. L'esclavage aux États-Unis d'Amérique reposait beaucoup moins sur la violence que sur l'industrie anglaise du coton ; dans les régions où ne poussait pas de coton ou qui ne pratiquaient pas, comme les États limitrophes, l'élevage des esclaves pour les États cotonniers, il s'est éteint de lui-même, sans qu'on eût à utiliser la violence, simplement parce qu'il ne payait pas.</p>
<p>Si donc M. Dühring appelle la propriété actuelle une propriété fondée sur la violence et qu'il la qualifie de “ forme de domination qui n'a peut-être pas seulement pour base l'exclusion du prochain de l'usage des moyens naturels d'existence, mais aussi, ce qui veut dire encore beaucoup plus, l'assujettissement de l'homme à un service d'esclave”, - il fait tenir tout le rapport sur la tête. L'assujettissement de l'homme à un service d'esclave, sous toutes ses formes, suppose, chez celui qui assujettit, la disposition des moyens de travail sans lesquels il ne pourrait pas utiliser l'homme asservi, et en outre, dans l'esclavage, la disposition des moyens de subsistance sans lesquels il ne pourrait pas conserver l'esclave en vie, Déjà, par conséquent, dans tous les cas, la possession d'une certaine fortune dépassant la moyenne. Comment celle-ci est-elle née ? En toute hypothèse, il est clair qu'elle peut avoir été volée, c'est-à-dire reposer sur la violence, mais que ce n'est nullement nécessaire. Elle peut être gagnée par le travail, par le vol, par le commerce, par l'escroquerie. Il faut même qu'elle ait été gagnée par le travail avant de pouvoir être volée.</p>
<p>En général, la propriété privée n'apparaît en aucune façon dans l'histoire comme résultat du vol et de la violence. Au contraire. Elle existe déjà, limitée toutefois à certains objets, dans l'antique communauté naturelle de tous les peuples civilisés. A l'intérieur même de cette communauté, elle évolue d'abord dans l'échange avec des étrangers, jusqu'à prendre la forme de marchandise. Plus les produits de la communauté prennent forme de marchandise, c'est-à-dire moins il en est produit pour l'usage propre du producteur et plus ils sont produits dans un but d'échange, plus l'échange, même à l'intérieur de la communauté, supplante la division naturelle primitive du travail, plus l'état de fortune des divers membres de la communauté devient inégal, plus la vieille communauté de la propriété foncière est profondément minée, plus la communauté s'achemine rapidement à sa dissolution en un village de paysans parcellaires. Le despotisme oriental et la changeante domination de peuples nomades conquérants n'ont pu pendant des millénaires entamer ces vieilles communautés ; c'est la destruction progressive de leur industrie domestique naturelle par la concurrence des produits de la grande industrie qui cause de plus en plus leur dissolution. Pas plus question de violence ici que dans le lotissement encore en cours de la propriété agraire collective des “ communautés rurales ” des bords de la Moselle et du Hochwald [2] ; ce sont les paysans qui trouvent de leur intérêt que la propriété privée des champs remplace la propriété collective. Même la formation d'une aristocratie primitive, telle qu'elle se produit chez les Celtes, les Germains et au Pendjab, sur la base de la propriété en commun du sol, ne repose au premier abord nullement sur la violence, mais sur le libre consentement et la coutume. Partout où la propriété privée se constitue, c'est la conséquence de rapports de production et d'échange modifiés, et cela sert l'accroissement de la production et le développement du commerce, - cela a donc des causes économiques. La violence ne joue en cela absolument aucun rôle. Il est pourtant évident que l'institution de la propriété privée doit d'abord exister, avant que le voleur puisse s'approprier le bien d'autrui, donc que la violence peut certes déplacer la possession, mais ne peut pas engendrer la propriété privée en tant que telle !</p>
<p>Mais même pour expliquer “ l'assujettissement de l'homme au service d'esclave ” sous sa forme la plus moderne, le travail salarié, nous ne pouvons faire intervenir ni la violence, ni la propriété fondée sur la violence. Nous avons déjà mentionné le rôle que joue, dans la dissolution de la communauté antique, donc dans la généralisation directe ou indirecte de la propriété privée, la transformation des produits du travail en marchandises, leur production non pour la consommation personnelle, mais pour l'échange. Or, Marx a prouvé lumineusement dans Le Capital, - et M. Dühring se garde bien d'en souffler le moindre mot, - qu'à un certain niveau de développement, la production marchande se transforme en production capitaliste et qu'à ce degré,</p>
<p> “ la loi de l'appropriation qui repose sur la production et la circulation des marchandises, ou loi de la propriété privée, se convertit par l'effet inévitable de sa propre dialectique interne en son contraire : l'échange d'équivalents ; celui-ci, qui apparaissait comme l'opération primitive, a tourné de telle sorte qu'on n'échange plus qu'en apparence, du fait que, premièrement, la portion du capital échangée contre de la force de travail n'est elle-même qu'une partie de l'appropriation sans équivalent du produit du travail d'autrui et que, deuxièmement, elle ne doit pas seulement être remplacée par son producteur, l'ouvrier, niais doit être remplacée avec un nouveau surplus [excédent] ... Primitivement, la propriété nous apparaissait fondée sur le travail personnel ... La propriété apparaît maintenant [à la fin du développement de Marx] du côté du capitaliste comme le droit de s'approprier le travail d'autrui sans le payer, du côté de l'ouvrier comme l'impossibilité de s'approprier son propre produit. La séparation entre la propriété et le travail devient la conséquence nécessaire d'une loi qui, apparemment, partait de leur identité. ”</p>
<p>En d'autres termes : même en excluant toute possibilité de vol, de violence et de do], en admettant que toute propriété privée repose à l'origine sur le travail personnel du possesseur et que, dans tout le cours ultérieur des choses, on n'échange que des valeurs égales contre des valeurs égales, nous obtenons tout de même nécessairement, dans la suite du développement de la production et de l'échange, le mode actuel de production capitaliste, la monopolisation des moyens de production et de subsistance entre les mains d'une seule classe peu nombreuse, l'abaissement de l'autre classe, qui forme l'immense majorité, au niveau de prolétaires non possédants, l'alternance périodique de production vertigineuse et de crise commerciale, et toute l'anarchie actuelle de la production. Tout le processus s'explique par des causes purement économiques sans qu'il ait été besoin d'avoir recours une seule fois au vol, à la violence, à l'État ou à quelque ingérence politique. La “propriété fondée sur la violence ” ne s'avère, ici encore, que comme une rodomontade destinée à cacher l'incompréhension du cours réel des choses.</p>
<p>Ce cours des choses, exprimé historiquement, est l'histoire du développement de la bourgeoisie. Si “ les situations politiques sont la cause déterminante de l'état économique ”, la bourgeoisie moderne ne doit pas s'être développée dans la lutte contre le féodalisme, mais être son enfant gâté mis au monde de plein gré. Chacun sait que c'est le contraire qui a eu lieu. Ordre opprimé, à l'origine tributaire de la noblesse féodale régnante, recruté parmi des corvéables et des serfs de toute catégorie, c'est dans une lutte sans répit avec la noblesse que la bourgeoisie a conquis un poste du pouvoir après l'autre et, finalement, a pris possession du pouvoir à sa place dans les pays dans les pays les plus évolués ; en France en renversant directement la noblesse ; en Angleterre, en l'embourgeoisant de plus en plus et en se l'incorporant pour en faire son couronnement décoratif. Et comment y est-elle parvenue ? Simplement par une transformation de l' “ état économique”, que suivit tôt ou tard, de bon gré ou par la lutte, une transformation des situations politiqués. La lutte de la bourgeoisie contre la noblesse féodale est la lutte de la ville contre la campagne, de l'industrie contre la propriété foncière, de l'économie monétaire contre l'économie naturelle, et les armes décisives des bourgeois dans cette lutte furent leurs moyens de puissance économique accrus sans arrêt par le développement de l'industrie, d'abord artisanale, puis progressant jusqu'à la manufacture, et par l'extension du commerce. Pendant toute cette lutte, la puissance politique était du côté de la noblesse, à l'exception d'une période où le pouvoir royal utilisa la bourgeoisie contre la noblesse pour tenir un ordre en échec par l'autre. Mais dès l'instant où la bourgeoisie, politiquement encore impuissante, commença, grâce à l'accroissement de sa puissance économique, à devenir dangereuse, la royauté s'allia de nouveau à la noblesse et par là provoqua, en Angleterre d'abord, en France ensuite, la révolution de la bourgeoisie. En France, les conditions politiques étaient restées sans changement, tandis que l'état économique était devenu trop avancé pour elles. Au point de vue politique, la noblesse était tout, la bourgeoisie rien ; au point de vue social, le bourgeois était maintenant la classe la plus importante dans l'État, tandis que la noblesse avait vu toutes ses fonctions sociales lui échapper et qu'elle ne faisait plus qu'encaisser sous la forme de ses revenus la rémunération de ces fonctions disparues. Ce n'est pas tout : dans toute sa production, la bourgeoisie était restée prisonnière des formes politiques féodales du moyen âge, pour lesquelles cette production, - non seulement la manufacture, mais même l'artisanat, - était depuis longtemps devenue trop grande : prisonnière des mille privilèges corporatifs et des barrières douanières locales et provinciales, transformés en simples brimades et entraves de la production. La révolution de la bourgeoisie y mit fin. Mais non pas en adaptant, selon le principe de M. Dühring, l'état économique aux conditions politiques, - c'est précisément ce que la noblesse et la royauté avaient tenté en vain pendant des années, - mais à l'inverse en jetant de côté le vieux bric-à-brac politique pourri et en créant des conditions politiques dans lesquelles le nouvel “ état économique ” pouvait subsister et se développer. Et dans cette atmosphère politique et juridique faite pour elle, la bourgeoisie s'est brillamment développée, si brillamment que d'ores et déjà, elle n'est plus loin de la position qu'occupait la noblesse en 1789 : elle devient de plus en plus non seulement une superfétation sociale, mais encore un obstacle social ; elle s'élimine de plus en plus de l'activité productrice et devient de plus en plus, comme en son temps la noblesse, une classe qui ne fait qu'encaisser des revenus ; et c'est sans la moindre simagrée de violence, d'une manière purement économique qu'elle a réalisé ce bouleversement de sa propre position et la création d'une classe nouvelle, le prolétariat. Plus encore. Elle n'a nullement voulu ce résultat de ses propres agissements ; au contraire, il s'est imposé avec une puissance irrésistible contre sa volonté, contre son intention ; ses propres forces de production sont devenues trop puissantes pour obéir à sa direction et poussent, comme sous l'effet d'une nécessité naturelle, toute la société bourgeoise au-devant de la ruine ou de la révolution. Et si les bourgeois en appellent maintenant à la violence pour sauver de la catastrophe l' “ état économique” qui s'écroule, ils prouvent seulement par là qu'ils sont victimes de l'illusion de M. Dühring, selon laquelle “ les conditions politiques sont la cause déterminante de l'état économique ” ; qu'ils se figurent, tout comme M. Dühring, capables de transformer, avec les “ moyens primitifs ”, avec la “ violence politique immédiate ”, ces “ faits de second ordre ”, l'état économique et son évolution inéluctable, et donc de débarrasser le monde, grâce au feu des canons Krupp et des fusils Mauser, des effets économiques de la machine à vapeur et du machinisme moderne mis par elle en mouvement, du commerce mondial et du développement actuel de la banque et du crédit.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] W. WACHSMUTH : Hellenische Altertumskunde aus dem Gesichtspunkte des Staates, 2° partie, I° Section, Halle, 1829, p. 44. Wachsmuth a pour source ATHÉNÉE : Banquet des sophistes, liv. VI.</p>
<p>[2] Cf. G. HANSSEN : Die Gehöferschaften (Erbgenossenschaften) im Regierungsbezirk Trier, Berlin, 1863.</p>
<p>III. Théorie de la violence (suite)</p>
<p>Considérons cependant d'un peu plus près cette “ violence ” toute-puissante de M. Dühring. Robinson asservit Vendredi “ l'épée à la main ”. Où a-t-il pris l'épée ? Même dans les îles imaginaires des robinsonnades, les épées, jusqu'ici, ne poussent pas sur les arbres et M. Dühring laisse cette question sans réponse. De même que Robinson a pu se procurer une épée, nous pouvons tout aussi bien admettre que Vendredi apparaît un beau matin avec un revolver chargé à la main, et alors tout le rapport de “ violence ” se renverse : Vendredi commande et Robinson est forcé de trimer. Nous nous excusons auprès du lecteur de revenir avec tant de suite dans les idées sur l'histoire de Robinson et de Vendredi qui, à vrai dire, est du ressort du jardin d'enfants et non de la science, mais qu'y pouvons-nous ? Nous sommes obligés d'appliquer en conscience la méthode axiomatique de M. Dühring et ce n'est pas notre faute si, de ce fait, nous évoluons continuellement dans le domaine de la puérilité pure. Donc, le revolver triomphe de l'épée et même l'amateur d'axiomes le plus puéril concevra sans doute que la violence n'est pas un simple acte de volonté, mais exige pour sa mise en oeuvre des conditions préalables très réelles, notamment des instruments, dont le plus parfait l'emporte sur le moins parfait ; qu'en outre ces instruments doivent être produits, ce qui signifie aussi que le producteur d'instruments de violence plus parfaits, grossièrement parlant des armes, l'emporte sur le producteur des moins parfaits et qu'en un mot la victoire de la violence repose sur la production d'armes, et celle-ci à son tour sur la production en général, donc ... sur la “puissance économique”, sur l' “ état économique ”, sur les moyens matériels qui sont à la disposition de la violence.</p>
<p>La violence, ce sont aujourd'hui l'armée et la flotte de guerre, et toutes deux coûtent, comme nous le savons tous à nos dépens, “ un argent fou ”. Mais la violence ne peut pas faire de l'argent, elle peut tout au plus rafler celui qui est déjà fait et cela ne sert pas non plus à grand-chose, comme nous l'avons également appris à nos dépens avec les milliards de la France [1]. L'argent doit donc, en fin de compte, être fourni par le moyen de la production économique ; la violence est donc une fois de plus déterminée par l'état économique, qui lui procure les moyens de s'armer et de conserver ses engins. Mais cela ne suffit pas. Rien ne dépend plus de conditions économiques préalables que justement l'armée et la flotte. Armement, composition, organisation, tactique et stratégie dépendent avant tout du niveau atteint par la production dans chaque cas, ainsi que des communications. Ce ne sont pas les “ libres créations de l'intelligence ” des capitaines de génie qui ont eu en cette matière un effet de bouleversement, c'est l'invention d'armes meilleures et la modification du matériel humain, le soldat ; dans le meilleur des cas, l'influence des capitaines de génie se borne à adapter la méthode de combat aux armes et aux combattants nouveaux.</p>
<p>Au début du XlV° siècle, la poudre à canon est passée des Arabes aux Européens occidentaux et a bouleversé, comme nul ne l'ignore, toute la conduite de la guerre. Mais l'introduction de la poudre à canon et des armes à feu n'était nullement un acte de violence, c'était un progrès industriel, donc économique. L'industrie reste l'industrie, qu'elle s'oriente vers la production ou la destruction d'objets. Et l'introduction des armes à feu a eu un effet de bouleversement non seulement sur la conduite même de la guerre, mais aussi sur les rapports politiques, rapports de domination et de sujétion. Pour obtenir de la poudre et des armes à feu, il fallait l'industrie et l'argent, et tous deux appartenaient aux bourgeois des villes. C'est pourquoi les armes à feu furent dès le début les armes des villes et de la monarchie montante, appuyée sur les villes, contre la noblesse féodale. Les murailles jusque-là imprenables des châteaux forts des nobles tombèrent sous les coups des canons des bourgeois, les balles des arquebuses bourgeoises traversèrent les cuirasses des chevaliers. Avec la cavalerie cuirassée de la noblesse, s'effondra aussi la domination de la noblesse ; avec le développement de la bourgeoisie, l'infanterie et l'artillerie devinrent de plus en plus les armes décisives ; sous la contrainte de l'artillerie, le métier de la guerre dut s'annexer une nouvelle subdivision tout à fait industrielle : le corps des ingénieurs.</p>
<p>Le développement des armes à feu se fit très lentement. Le canon restait lourd, l'arquebuse grossière, malgré de nombreuses inventions de détail. Il fallut plus de trois cents ans pour mettre au point une arme valable pour équiper toute l'infanterie. Ce n'est qu'au début du XVIII° siècle que le fusil à pierre avec baïonnette supplante définitivement la pique dans l'armement de l'infanterie. L'infanterie d'alors se composait de mercenaires au service des princes, qui avaient belle tenue à l'exercice, mais qui étaient très peu sûrs et dont la bastonnade était l'unique moyen de cohésion ; elle était recrutée parmi les éléments les plus dépravés de la société et, souvent, parmi les prisonniers de guerre ennemis enrôlés de force, et la seule forme de combat dans laquelle ces soldats pussent utiliser le nouveau fusil était la tactique linéaire, qui atteignit son achèvement suprême sous Frédéric II. Toute l'infanterie d'une armée était disposée sur trois rangs en un très long quadrilatère creux, et en ordre de bataille elle ne se mouvait qu'en bloc ; tout au plus autorisait-on l'une des deux ailes à avancer ou à reculer un peu. Cette masse maladroite ne pouvait se mouvoir en ordre que sur un terrain tout à fait plat et là encore à cadence lente (75 pas à la minute) ; il était impossible de changer l'ordre de bataille au cours de l'action et une fois l'infanterie au feu, la victoire ou la défaite se décidaient très rapidement, d'un seul coup.</p>
<p>Ces lignes peu maniables se heurtèrent dans la guerre d'indépendance américaine à des bandes de rebelles qui, certes, ne savaient pas faire l'exercice, mais n'en tiraient que mieux avec leurs carabines rayées ; ils combattaient pour leurs intérêts à eux, donc ne désertaient pas comme les troupes mercenaires et ils n'avaient pas l'obligeance d'affronter les Anglais en se disposant comme eux en ligne et en terrain découvert, mais se présentaient en groupes de tirailleurs dispersés et rapidement mobiles, sous le couvert des forêts. La ligne était impuissante ici et succombait aux adversaires invisibles et insaisissables. On redécouvrait la disposition en tirailleurs : méthode de combat nouvelle due à un matériel humain modifié.</p>
<p>Ce qu'avait commencé la révolution américaine, la Révolution française l'acheva, également sur le terrain militaire. Aux armées mercenaires de la coalition si bien entraînées, elle n'avait, elle aussi, à opposer que des masses mal exercées, mais nombreuses, la levée en masse de toute la nation. Mais avec ces masses il fallait protéger Paris, donc couvrir une zone déterminée et cela ne pouvait se faire sans une victoire dans une bataille de niasses à découvert. Le simple combat en tirailleurs ne suffisait pas : il fallait trouver une formation pour l'utilisation des masses et elle se trouva avec la colonne. La formation en colonne permettait, fût-ce à des troupes peu entraînées, de se mouvoir avec assez d'ordre, et même avec une vitesse de marche plus grande (100 pas et plus à la minute) ; elle permettait d'enfoncer les formations rigides du vieil ordre en ligne, de combattre sur tout terrain, par conséquent même sur ceux qui étaient le plus défavorables à la ligne, de grouper les troupes de la manière qui convenait suivant les besoins, et en liaison avec le combat de tirailleurs dispersés, de retenir, d'occuper et de fatiguer les lignes ennemies jusqu'à ce que le moment fût venu de les rompre au point décisif de la position avec des masses tenues en réserve. Si par conséquent cette nouvelle méthode de combat, qui reposait sur la combinaison de tirailleurs et de colonnes et sur la distribution de l'armée en divisions ou en corps autonomes, composés de toutes les armes, et qui fut portée au sommet de sa perfection par Napoléon aussi bien sous son aspect tactique que stratégique, était devenue nécessaire, c'était surtout en raison de la modification du matériel humain, le soldat de la Révolution française. Mais elle avait encore dans le domaine technique deux conditions préalables d'une grande importance : premièrement, le montage des pièces de campagne sur affûts plus légers qui avait été mis au point par Gribeauval et qui seul rendait possible le mouvement plus rapide qu'on exigeait d'elles maintenant, et, deuxièmement, la cambrure de la crosse du fusil qui jusque-là était une prolongation du canon en droite ligne ; introduit en France en 1777, cet emprunt au fusil de chasse permettait de viser un adversaire pris à part avec des chances de l'atteindre. Sans ce progrès, on n'aurait pas pu opérer en tirailleurs avec l'arme ancienne.</p>
<p>Le système révolutionnaire qu'était l'armement du peuple entier fut bientôt limité à la conscription (avec remplacement par rachat en faveur des riches), et adopté sous cette forme dans la plupart des grands États du continent. Seule, la Prusse, avec son système de Landwehr, essaya de faire appel dans une plus large mesure à la force militaire du peuple. La Prusse est, en outre, le premier État qui, - après le rôle sans lendemain joué par le bon fusil à baguette rayé qui avait été perfectionné entre 1830 et 1860, - ait pourvu toute son infanterie de l'arme la plus moderne, le fusil rayé chargé par la culasse. C'est à ces deux dispositions qu'elle dut ses succès de 1866.</p>
<p>Dans la guerre franco-allemande s'opposèrent pour la première fois deux armées qui disposaient toutes deux du fusil rayé chargé par la culasse, et cela en ayant toutes deux des formations tactiques essentiellement semblables à celles du temps du vieux fusil à pierre et à canon lisse, réserve faite de l'introduction de la colonne de compagnie à l'aide de laquelle les Prussiens avaient tenté de trouver une forme de combat mieux appropriée au nouvel armement. Mais lorsque le 18 août à Saint-Privat [2], la garde prussienne voulut faire un essai sérieux de la colonne de compagnie, les cinq régiments les plus engagés perdirent, en deux heures au maximum, plus d'un tiers de leur effectif (176 officiers et 5.114 hommes), et de ce jour, la colonne de compagnie était condamnée en tant que formation de combat, au même titre que la colonne de bataillon et la ligne. On abandonna toute tentative d'exposer à l'avenir au feu de l'ennemi toute espèce de formation serrée, et du côté allemand, on ne combattit plus qu'avec ces groupes denses de tirailleurs en lesquels jusqu'ici, sous la grêle de balles frappant au but, la colonne s'était déjà régulièrement décomposée toute seule, mais auxquels en haut lieu on s'était toujours opposé comme contraires à la discipline ; et de même, dans le champ de tir de l'ennemi, le pas de course devint désormais la seule façon de se déplacer. Encore une fois, le soldat avait été plus malin que l'officier ; il avait trouvé instinctivement la seule forme de combat qui fasse ses preuves jusqu'ici sous le feu du fusil chargé par la culasse, et il l'imposa avec succès malgré la résistance du commandement.</p>
<p>La guerre franco-allemande a marqué un tournant d'une tout autre signification que tous les tournants précédents. D'abord, les armes sont si perfectionnées qu'un nouveau progrès capable d'avoir quelque influence bouleversante n'est plus possible. Lorsque l'on a des canons avec lesquels on peut toucher un bataillon du plus loin que l'œil le distingue, ainsi que des fusils qui en font autant en prenant l'homme isolé pour cible et avec lesquels l'armement prend moins de temps que la visée, tous les autres progrès sont plus ou moins indifférents pour la guerre en rase campagne. Pour l'essentiel, l'ère du développement est donc close de ce côté. Mais en second lieu, cette guerre a contraint tous les grands États continentaux à introduire chez eux en le renforçant le système de l'armée de réserve (Landwehr) prussienne et, ce faisant, une charge militaire qui les mènera forcément à leur ruine en peu d'années. L'armée est devenue le but principal de l'État, elle est devenue un but en soi ; les peuples ne sont plus là que pour fournir des soldats et les nourrir. Le militarisme domine et dévore l'Europe. Mais ce militarisme porte aussi en lui le germe de sa propre ruine. La concurrence des divers États entre eux les oblige d'une part à dépenser chaque année plus d'argent pour l'armée, la flotte, les canons, etc., donc à accélérer de plus en plus l'effondrement financier, d'autre part, à prendre de plus en plus au sérieux le service militaire obligatoire et, en fin de compte, à familiariser le peuple tout entier avec le maniement des armes, donc à le rendre capable de faire à un moment donné triompher sa volonté en face de la majesté du commandement militaire. Et ce moment vient dès que la masse du peuple, - ouvriers de la ville et des champs et paysans, - a une volonté. A ce point, l'armée dynastique se convertit en armée populaire ; la machine refuse le service, le militarisme périt de la dialectique de son propre développement. Ce que la démocratie bourgeoise de 1848 n'a pu réaliser précisément parce qu'elle était bourgeoise et non prolétarienne, -l'acte de donner aux masses laborieuses une volonté dont le contenu correspondît à leur situation de classe, - le socialisme y parviendra infailliblement. Et cela signifie l'éclatement par l'intérieur du militarisme et avec lui, de toutes les armées permanentes.</p>
<p>Voilà une des moralités de notre histoire de l'infanterie moderne. La deuxième, qui nous ramène de nouveau à M. Dühring, est que toute l'organisation et la méthode de combat des armées, et par suite, la victoire et la défaite s'avèrent dans la dépendance des conditions matérielles, c'est-à-dire économiques, du matériel humain et du matériel d'armement, donc de la qualité et de la quantité de la population ainsi que de la technique. Seul, un peuple de chasseurs comme les Américains pouvait redécouvrir le combat en tirailleurs, - et s'ils étaient chasseurs, c'était pour des raisons purement économiques, de même que, maintenant, c'est pour des raisons purement économiques que les mêmes Yankees des anciens États se sont métamorphosés en paysans, industriels, marins et négociants qui tiraillent non plus dans les forêts vierges, mais d'autant mieux, en revanche, sur le terrain de la spéculation, où ils ont aussi poussé très loin l'utilisation des masses. Seule, une révolution comme la Révolution française, qui émancipa économiquement le bourgeois et notamment le paysan, pouvait trouver les armées de masse en même temps que les libres formes de mouvement sur lesquelles se brisèrent les vieilles lignes rigides, - images militaires de l'absolutisme pour lequel elles se battaient. Et nous avons vu, cas par cas, comment les progrès de la technique, dès qu'ils étaient applicables et appliqués dans le domaine militaire, obligeaient aussitôt et presque de force à des changements, voire à des bouleversements de la méthode de combat, et qui plus est, souvent contre la volonté du commandement de l'armée. En outre, il n'est pas un sous-officier zélé qui ne fût capable dès aujourd'hui d'éclairer M. Dühring sur la façon dont la conduite de la guerre dépend de la productivité et des moyens de communications de l'arrière comme de ceux du théâtre des opérations. Bref, partout et toujours, ce sont les conditions et les moyens de puissance économique qui aident la “ violence ” à remporter la victoire, sans laquelle elle cesse d'être violence, et celui qui, selon les principes de M. Dühring, voudrait réformer la chose militaire en partant du point de vue opposé, ne récolterait que des coups [3].</p>
<p>Si nous passons maintenant de la terre sur la mer, les vingt dernières années à elles seules nous offrent un bouleversement d'une portée tout autre encore. Le vaisseau de combat de la guerre de Crimée était le deux-ponts ou le trois-ponts en bois, armé de 60 à 100 canons, qui marchait encore de préférence à la voile et n'avait qu'une faible machine à vapeur de secours. Il portait surtout des pièces de 32 avec un corps de canon d'environ 50 quintaux de 100 livres, et seulement quelques pièces de 68 pesant 95 quintaux. Vers la fin de la guerre apparurent des batteries flottantes blindées, monstres lourds, presque immobiles, mais invulnérables pour l'artillerie d'alors. Bientôt, le blindage d'acier fut transféré aussi aux vaisseaux de ligne ; mince encore au début, une épaisseur de quatre pouces passait déjà pour un blindage extrêmement lourd. Mais le progrès de l'artillerie dépassa bientôt le blindage ; pour chacune des épaisseurs de blindage qui furent employées l'une après l'autre, il se trouva une nouvelle pièce plus lourde, qui la perçait avec facilité. Nous voici donc, d'une part, à des épaisseurs de 10, 12, 14, 24 pouces (l'Italie va faire construire un navire avec un blindage de trois pieds d'épaisseur) ; d'autre part, à des pièces rayées dont les canons pèsent 25, 35, 80, et même 100 tonnes (de 20 quintaux) et qui lancent à des distances inouïes auparavant des projectiles de 300, 400, 1.700 et 2.000 livres. Le navire de combat d'aujourd'hui est un gigantesque vapeur à hélice blindé déplaçant 8 à 9.000 tonnes avec une puissance de 6 à 8.000 chevaux, à tourelles mobiles et 4 ou au maximum 6 pièces lourdes, avec une proue qui se termine au-dessous de la ligne de flottaison en un éperon destiné à couler les navires ennemis ; c'est une machine colossale unique, sur laquelle la vapeur effectue non seulement la propulsion rapide, mais aussi le pilotage, la manœuvre de l'ancre, la rotation des tourelles, le pointage et la charge des pièces, le pompage de l'eau, la rentrée et la mise à flot des canots, qui eux-mêmes marchent en partie à la vapeur, etc. Et la course entre le blindage et l'efficacité du tir est si peu arrivée à son terme qu'aujourd'hui un navire, d'une façon presque générale, ne répond déjà plus à ce qu'on en exige, est déjà vieilli avant d'être lancé. Le navire de guerre moderne est non seulement un produit, mais, en même temps, un spécimen de la grande industrie moderne, une usine flottante, - qui toutefois produit principalement du gaspillage d'argent. Le pays où la grande industrie est le plus développée, a presque le monopole de la construction de ces navires. Tous les cuirassés turcs, presque tous les cuirassés russes, la plupart des allemands sont construits en Angleterre ; les plaques de blindage, quel qu'en soit l'emploi, sont faites presque uniquement à Sheffield ; des trois usines métallurgiques d'Europe qui sont seules capables de fournir les pièces les plus lourdes, deux (Woolwich et Elswick) appartiennent à l'Angleterre, la troisième (Krupp) à l'Allemagne. On voit là de la façon la plus palpable comment la “ violence politique immédiate ”, qui d'après M. Dühring est la “ cause décisive de l'état économique ”, est, au contraire, entièrement assujettie à l'état économique ; comment non seulement la production, mais aussi le maniement de l'instrument de la violence sur mer, le vaisseau de guerre, est devenu lui-même une branche de la grande industrie moderne. Et il n'y a personne qui soit plus contrarié par cet état de choses que la violence elle-même, c'est-à-dire l'État, à qui un vaisseau coûte maintenant autant qu'auparavant toute une petite flotte, qui doit se résigner à ce que ces coûteux navires soient déjà vieillis, donc dépréciés, avant même d'avoir pris la mer, et qui ressent certainement tout autant de dépit que M. Dühring à voir que l'homme de l' “ état économique ”, l'ingénieur, est maintenant bien plus important à bord que l'homme de la “ violence immédiate ”, le capitaine. Nous, au contraire, nous n'avons absolument aucune raison d'éprouver de la contrariété à voir que dans cette concurrence entre la cuirasse et le canon, le navire de guerre se perfectionne jusqu'au comble du raffinement, ce qui le rend tout aussi hors de prix qu'impropre à la guerre [4], et ce que cette lutte révèle, jusque dans le domaine de la guerre navale, ces lois internes du mouvement, ces lois dialectiques selon lesquelles le militarisme, comme tout autre phénomène historique, périt des conséquences de son propre développement.</p>
<p>Ici également, nous voyons donc avec évidence qu'il n'est nullement vrai que</p>
<p> “ I'élément primitif doive être cherché dans la violence politique immédiate et non pas d'abord dans une puissance économique indirecte. ”</p>
<p>Au contraire. Qu'est-ce qui apparaît précisément comme “ élément primitif ” de la violence elle-même ? La puissance économique, le fait de disposer des moyens de puissance de la grande industrie. La violence politique sur mer, qui repose sur les navires de guerre modernes, se révèle comme n'étant absolument pas immédiate, mais précisément due à la médiation de la puissance économique, du haut développement de la métallurgie, de l'autorité exercée sur des techniciens habiles et des mines de charbon abondantes.</p>
<p>Mais à quoi bon tout cela ? Qu'au cours de la prochaine guerre navale on donne le commandement en chef à M. Dühring, et il anéantira toutes les flottes blindées esclaves de l'état économique, sans torpilles ni autres artifices, mais par la seule vertu de sa “ violence immédiate. ”</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Il s'agit des cinq milliards d'indemnité payés par la France à l'Allemagne à la suite de la guerre de 1870.</p>
<p>[2] C'est la bataille généralement connue sous le nom de bataille de Gravelotte.</p>
<p>[3] A l'état-major général prussien, on sait aussi cela très bien. “ Le fondement des choses militaires est, en première ligne, la forme de vie économique des peuples en général”, dit M. Max Jähns, capitaine à l'état-major général, clans une conférence scientifique. (Köln. Ztg., 20 avril 1876, page 3.) * (F. E.)<br class='autobr' />
* La conférence de Max JÄHNS : “ Macchiavelli und der Gedanke der allgemeinen Wehrpflicht ”, fut publiée dans la Kölnische Zeitung des 18, 20, 22 et 25 avril 1876.</p>
<p>[4] Le perfectionnement du dernier produit de la grande industrie pour la guerre navale, la torpille à propulsion automatique, semble destiné à réaliser cet effet : le plus petit torpilleur serait dans ces conditions supérieur au plus puissant cuirassé. (Qu'on se souvienne d'ailleurs que ce qui précède fut écrit en 1878.) * (F. E.)</p>
<p>* Cette parenthèse d'Engels fut ajoutée à la 3° édition en 1885.</p>
<p>IV. Théorie de la violence (fin)</p>
<p> “ C'est une circonstance très importante qu'en fait, la domination de la nature ne se soit en général[ !] passée [une domination qui s'est passée !] que grâce à celle de l'homme. Jamais ni nulle part, la mise en valeur de la propriété foncière sur de vastes étendues n'a été accomplie sans l'asservissement préalable de l'homme à quelque forme d'esclavage ou de servage. L'établissement d'une domination économique sur les choses a eu pour condition préalable la domination politique, sociale et économique de l'homme sur l'homme. Comment aurait-on pu seulement avoir l'idée d'un grand propriétaire foncier sans inclure dans cette idée en même temps sa souveraineté sur des esclaves, des serfs ou des hommes indirectement privés de liberté ? Quelle signification aurait bien pu, et pourrait bien avoir pour une exploitation agricole d'envergure la force de l'individu à laquelle s'ajouterait tout au plus l'apport des forces de sa famille ? L'exploitation de la terre ou l'extension de la domination économique sur cette terre à une échelle qui dépasse les forces naturelles de l'individu n'est devenue jusqu'ici possible dans l'histoire que parce que, avant l'établissement de la domination sur le sol ou en même temps qu'elle, on a effectué l'asservissement correspondant de l'homme. Dans les périodes ultérieures de l'évolution, cet asservissement a été adouci ... Sa forme actuelle dans les États de haute civilisation est un salariat plus ou moins régenté par la domination policière. C'est donc sur ce salariat que repose la possibilité pratique de ce genre de richesse actuelle qui se présente dans la domination étendue du sol et [ !] dans la grande propriété foncière. Naturellement, toutes les autres espèces de richesse de répartition doivent s'expliquer historiquement d'une manière analogue et le fait que l'homme dépende indirectement de l'homme, fait qui constitue actuellement le trait fondamental des états économiques les plus développés, ne peut pas se comprendre et s'expliquer par lui-même, mais seulement comme un héritage quelque peu métamorphosé d'un assujettissement et d'une expropriation directs qui ont existé antérieurement. ”</p>
<p>Ainsi parle M. Dühring.</p>
<p>Thèse : La domination de la nature (par l'homme) suppose la domination de l'homme (par l'homme).</p>
<p>Preuve : La mise en valeur de la propriété foncière sur de vastes étendues ne s'est jamais ni nulle part réalisée qu'au moyen d'esclaves.</p>
<p>Preuve de la preuve. Comment pourrait-il y avoir de grands propriétaires fonciers sans esclaves, étant donné que le grand propriétaire foncier avec sa famille et sans esclaves ne pourrait certes cultiver qu'une partie minime de sa propriété ?</p>
<p>Donc : Pour prouver que l'homme, afin de s'assujettir la nature, a dû d'abord asservir l'homme, M. Dühring métamorphose sans autre forme de procès la “ nature ” en “ propriété foncière sur de vastes étendues ” et il reconvertit aussitôt cette propriété foncière, - sans qu'on sache de qui elle est la propriété ! - en propriété d'un gros agrarien qui, naturellement, ne peut pas cultiver sa terre sans esclaves.</p>
<p>D'abord, la “ domination de la nature ” et la “ mise en valeur de la propriété foncière ” ne sont nullement la même chose. La domination de la nature se pratique dans l'industrie sur une échelle tout autrement colossale que dans l'agriculture, laquelle, jusqu'à présent, est obligée d'obéir au temps qu'il fait au lieu de commander au temps.</p>
<p>Deuxièmement, si nous nous bornons à la mise en valeur de la propriété foncière sur de grandes étendues, ce qui importe, c'est de savoir à qui cette propriété foncière appartient. Et voilà qu'au début de l'histoire de tous les peuples civilisés, nous trouvons non pas le “ grand propriétaire foncier” que M. Dühring nous glisse ici en fraude par un de ses tours de passe-passe habituels dénommés par lui “ dialectique naturelle ” [1], - mais des communautés de tribu ou de village avec propriété en commun du sol. Des Indes à l'Irlande, l'exploitation de la propriété foncière sur de grandes étendues a été opérée à l'origine par ces communautés de tribu ou de village, et cela soit sous la forme de culture en commun des terres pour le compte de la communauté, soit sous la forme de parcelles agraires individuelles attribuées pour un temps aux familles par la communauté, avec jouissance commune des forêts et des pâturages en permanence. Il est une fois de plus caractéristique pour les “ études techniques les plus pénétrantes ” de M. Dühring “ dans le domaine politique et juridique ” qu'il ne sache rien de toutes ces choses ; que l'ensemble de ses oeuvres respire une ignorance totale de travaux qui font époque, aussi bien de ceux de Maurer sur la constitution primitive de la Mark germanique, fondement de l'ensemble du droit allemand, que de toute la littérature, chaque jour plus volumineuse, inspirée principalement par Maurer, qui est consacrée à démontrer la communauté primitive de la propriété foncière chez tous les peuples civilisés d'Europe et d'Asie et à exposer ses différentes formes d'existence et de dissolution. Dans le domaine du droit français et anglais, M. Dühring s'était acquis “lui-même toute son ignorance”, si grande fût-elle : il n'agit pas autrement dans le domaine du droit allemand, où elle est plus grande encore. L'homme qui s'emporte si violemment contre l'horizon borné des professeurs d'Université, en est, aujourd'hui encore, dans le domaine du droit allemand, tout au plus là où les professeurs en étaient il y a vingt ans.</p>
<p>Ce n'est que “ libre création et imagination” de M. Dühring s'il affirme que pour exploiter la propriété foncière sur de grandes étendues, les propriétaires fonciers et les esclaves ont été nécessaires. Dans tout l'Orient, ou l'État ou bien la commune est propriétaire du sol, le terme même de propriétaire foncier n'existe pas dans les langues. Sur ce fait, M. Dühring peut aller chercher conseil auprès des juristes anglais qui, aux Indes, se sont mis l'esprit à la torture pour résoudre la question : qui est propriétaire foncier ? Et ils n'ont pas eu plus de succès que jadis le prince Henri LXXII de Reuss-Greiz-Schleitz-Lobenstein-Eberswalde quand il se posait la question : qui est veilleur de nuit ? Les Turcs ont été les premiers à introduire en Orient, dans les pays qu'ils avaient conquis, une sorte de féodalisme agraire. Dès les temps héroïques, la Grèce entre dans l'histoire avec une division en ordres qui n'est elle-même que le produit évident d'une longue préhistoire inconnue ; mais là aussi, le sol est exploité principalement par des paysans indépendants ; les grands domaines des nobles et des princes dynastiques constituent l'exception et disparaissent d'ailleurs bientôt après. L'Italie a été défrichée principalement par des paysans ; lorsque dans les derniers temps de la République romaine les grands domaines, les latifundia, supplantèrent les paysans parcellaires et les remplacèrent par des esclaves, ils remplacèrent en même temps la culture par l'élevage et, comme Pline déjà le savait, menèrent l'Italie à sa perte (latifundia Italiam perdidere) [2]. Au moyen âge, c'est la culture paysanne qui domine dans toute l'Europe (surtout lors du défrichage des terres incultes), étant admis qu'il importe peu pour la question qui nous occupe de savoir si les paysans avaient à payer des taxes à de quelconques seigneurs féodaux, et lesquelles. Les colons venus de Frise, de Basse-Saxe, des Flandres et du Rhin inférieur, qui mirent en culture le sol arraché aux Slaves à l'est de l'Elbe, le firent comme paysans libres avec des taux de redevance très favorables, mais nullement sous “ quelque forme de corvée ”. - En Amérique du Nord, c'est de beaucoup la majeure partie du pays qui a été ouverte à la culture par le travail de paysans libres, tandis que les grands propriétaires du Sud avec leurs esclave. et leur exploitation effrénée ont épuisé le sol jusqu'à ce qu'il ne portât plus que des sapins, de sorte que la culture du coton a dû émigrer de plus en plus vers l'Ouest. En Australie et en Nouvelle-Zélande, toutes les tentatives du gouvernement anglais pour créer artificiellement une aristocratie terrienne ont échoué. Bref, à l'exception des colonies tropicales et subtropicales, où le climat interdit le travail de la te- à l'Européen, le grand propriétaire foncier qui se sert de ses esclaves ou de ses serfs pour assujettir la nature à sa domination et mettre le sol en culture, se révèle comme une pure création de l'imagination. Au contraire, là où il apparaît dans l'antiquité, comme en Italie, il ne défriche pas des terres incultes, mais transforme en pâturages les terres labourables défrichées par les paysans, dépeuple et ruine des pays entiers. Ce n'est qu'à l'époque moderne, ce n'est que depuis que l'augmentation de la densité de la population a relevé la valeur du sol et que, surtout, le développement de l'agronomie a permis de mieux utiliser même des terres médiocres, - c'est seulement depuis lors que la grande propriété foncière a commencé à prendre part sur une grande échelle au défrichement de terres incultes et de pâturages, et cela de préférence en volant les communaux des paysans, tant en Angleterre qu'en Allemagne. La chose ne s'est pas faite non plus sans contrepartie. Pour chaque acre de terre de la communauté que les grands propriétaires fonciers ont défriché en Angleterre, ils ont transformé en Écosse au moins trois acres de terre arable en pâturages a moutons et en fin de compte, en simple terrain de chasse au gros gibier.</p>
<p>Nous n'avons affaire ici qu'à l'affirmation de M. Dühring selon laquelle le défrichage de grandes étendues de terre, donc, finalement, à peu près de toutes les terres civilisées, ne s'est “jamais et nulle part ” effectué autrement que grâce à de grands propriétaires fonciers et à des esclaves, - affirmation dont nous avons vu qu'elle a pour condition préalable une ignorance véritablement inouïe de l'histoire. Nous n'avons donc à nous préoccuper ici ni de savoir dans quelle mesure à diverses époques des étendues de terre déjà entièrement ou en très grande partie défrichées ont été cultivées par des esclaves (comme à l'apogée de la Grèce) ou par des serfs (comme les manses seigneuriaux depuis le moyen âge), ni de savoir ce qu'a été la fonction sociale des grands propriétaires fonciers à différentes époques.</p>
<p>Et après que M. Dühring nous a présenté ce tableau d'imagination digne du plus grand maître, dont on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, - les tours de passe-passe dans la déduction, ou la falsification de l'histoire, - il s'écrie d'un ton triomphant : “ Naturellement, toutes les autres espèces de la richesse de répartition s'expliquent historiquement de manière analogue !” Ce qui lui épargne de toute évidence la peine de perdre le moindre mot sur la genèse, par exemple, du capital.</p>
<p>Si avec sa domination de l'homme par l'homme, condition préalable de la domination de la nature par l'homme, M. Dühring veut seulement dire en général que tout notre état économique actuel, le niveau de développement atteint aujourd'hui par l'agriculture et l'industrie est le résultat d'une histoire sociale qui se déroule en oppositions de classes, en rapports de domination et d'esclavage, il dit quelque chose qui est devenu un lieu commun, il y a beau temps, depuis le Manifeste communiste. Il s'agit précisément d'expliquer la naissance des classes et des rapports de domination et si M. Dühring n'a toujours pour cela que le seul mot de “ violence ”, nous en sommes exactement au même point qu'au début. Le simple fait que, en tout temps, les dominés et les exploités sont bien plus nombreux que les dominateurs et les exploiteurs, que donc la violence réelle réside chez ces derniers, suffit à lui tout seul pour mettre au jour la folie de toute la théorie de la violence. Il s'agit donc toujours d'expliquer les rapports de domination et d'esclavage.</p>
<p>Ils sont nés par deux voies différentes.</p>
<p>Tels les hommes sortent primitivement du règne animal, - au sens étroit, - tels ils entrent dans l'histoire : encore à demi animaux, grossiers, impuissants encore en face des forces de la nature, ignorants encore de leurs propres forces ; par conséquent, pauvres comme les animaux et à peine plus productifs qu'eux. Il règne alors une certaine égalité des conditions d'existence et, pour les chefs de famille, aussi une sorte d'égalité dans la position sociale, - tout au moins une absence de classes sociales, qui continue dans les communautés naturelles agraires des peuples civilisés ultérieurs. Dans chacune de ces communautés existent, dès le début, certains intérêts communs, dont la garde doit être commise à des individus, quoique sous le contrôle de l'ensemble : jugement de litiges ; répression des empiètements de certains individus au-delà de leurs droits ; surveillance des eaux, surtout dans les pays chauds ; enfin, étant donné le caractère primitif et sauvage des conditions, fonctions religieuses. De semblables attributions de fonctions se trouvent en tout temps dans les communautés primitives, ainsi dans les plus vieilles communautés de la Mark germanique et aujourd'hui encore aux Indes. Il va sans dire que ces individus sont armés d'une certaine plénitude de puissance et représentent les prémisses du pouvoir d'État. Peu à peu, les forces de production augmentent ; la population plus dense crée des intérêts ici communs, là antagonistes, entre les diverses communautés, dont le groupement en ensembles plus importants provoque derechef une nouvelle division du travail, la création d'organes pour protéger les intérêts communs et se défendre contre les intérêts antagonistes. Ces organes, qui déjà en tant que représentants des intérêts communs de tout le groupe, ont vis-à-vis de chaque communauté prise à part une situation particulière, parfois même en opposition avec elle, prennent bientôt une autonomie plus grande encore, soit du fait de l'hérédité de la charge, qui s'instaure presque toute seule dans un monde où tout se passe selon la nature, soit du fait de l'impossibilité grandissante de s'en passer à mesure qu'augmentent les conflits avec d'autres groupes. Comment, de ce passage à l'autonomie vis-à-vis de la société, la fonction sociale a pu s'élever avec le temps à la domination sur la société ; comment, là où l'occasion était favorable, le serviteur primitif s'est métamorphosé peu à peu en maître ; comment, selon les circonstances, ce maître a pris l'aspect du despote ou du satrape oriental, du dynaste chez les Grecs, du chef de clan celte, etc. ; dans quelle mesure, lors de cette métamorphose, il s'est finalement servi aussi de la violence ; comment, au bout du compte, les individus dominants se sont unis pour former une classe dominante, ce sont là des questions que nous n'avons pas besoin d'étudier ici. Ce qui importe ici, c'est seulement de constater que, partout une fonction sociale est à la base de la domination politique ; et que la domination politique n'a aussi subsisté à la longue que lorsqu'elle remplissait cette fonction sociale qui lui était confiée. Quel que soit le nombre des pouvoirs despotiques qui ont surgi ou ont décliné en Perse et aux Indes, chacun a su très exactement qu'il était, avant tout, l'entrepreneur général de l'irrigation des vallées, sans laquelle aucune culture n'est là-bas Possible. Il était réservé aux Anglais éclairés de ne pas remarquer cela aux Indes ; ils ont laissé tomber en ruine les canaux d'irrigation et les écluses, et découvrent enfin maintenant, par le retour régulier des famines, qu'ils avaient négligé l'unique activité susceptible de donner à leur domination aux Indes une légitimité au moins égale à celle de leurs prédécesseurs.</p>
<p>Mais à côté de cette formation de classes, il s'en déroulait encore une autre. La division naturelle du travail à l'intérieur de la famille agricole a permis, à un certain niveau de bien-être, d'introduire une ou plusieurs forces de travail étrangères. Ce fut particulièrement le cas dans des pays où la vieille propriété en commun du sol s'était déjà désagrégée ou bien, du moins, la vieille culture en commun avait cédé le pas à la culture individuelle des lots de terrain par les familles respectives. La production était développée au point que la force de travail humaine pouvait maintenant produire plus qu'il n'était nécessaire à son entretien simple ; les moyens d'entretenir davantage de forces de travail existaient ; ceux de les occuper, également : la force de travail prit une valeur. Mais la communauté à laquelle on appartenait et l'association dont elle faisait partie ne fournissaient pas de forces de travail disponibles, excédentaires. En revanche, la guerre en fournissait, et la guerre était aussi vieille que l'existence simultanée de plusieurs groupes de communautés juxtaposés. Jusque-là, on n'avait su que faire des prisonniers de guerre, on les avait donc tout simplement abattus ; à une date plus reculée encore, on les avait mangés. Mais, au niveau de l' “ état économique” maintenant atteint, ils prenaient une valeur ; on leur laissa donc la vie et on se servit de leur travail. C'est ainsi que la violence, au lieu de dominer la situation économique, a été au contraire enrôlée de force dans le service de la situation économique. L'esclavage était inventé. Il devint bientôt la forme dominante de la production chez tous les peuples dont le développement dépassait la vieille communauté, mais aussi, en fin de compte, une des causes principales de leur décadence. Ce fut seulement l'esclavage qui rendit possible sur une assez grande échelle la division du travail entre agriculture et industrie et par suite, l'apogée du monde antique, l'hellénisme. Sans esclavage, pas d'État grec, pas d'art et de science grecs ; sans esclavage, pas d'Empire romain. Or, sans la base de l'hellénisme et de l'Empire romain, pas non plus d'Europe moderne. Nous ne devrions jamais oublier que toute notre évolution économique, politique et intellectuelle a pour condition préalable une situation dans laquelle l'esclavage était tout aussi nécessaire que généralement admis. Dans ce sens, nous avons le droit de dire : sans esclavage antique, pas de socialisme moderne.</p>
<p>Il ne coûte pas grand chose de partir en guerre avec des formules générales contre l'esclavage et autres choses semblables, et de déverser sur une telle infamie un courroux moral supérieur. Malheureusement, on n'énonce par là rien d'autre que ce que tout le monde sait, à savoir que ces institutions antiques ne correspondent plus à nos conditions actuelles et aux sentiments que déterminent en nous ces conditions. Mais cela ne nous apprend rien sur la façon dont ces institutions sont nées, sur les causes pour lesquelles elles ont subsisté et sur le rôle qu'elles ont joué dans l'histoire. Et si nous nous penchons sur ce problème, nous sommes obligés de dire, si contradictoire et si hérétique que cela paraisse, que l'introduction de l'esclavage dans les circonstances d'alors était un grand progrès. C'est un fait établi que l'humanité a commencé par l'animal, et qu'elle a donc eu besoin de moyens barbares, presque animaux, pour se dépêtrer de la barbarie. Les anciennes communautés, là où elles ont subsisté, constituent depuis des millénaires la base de la forme d'État la plus grossière, le despotisme oriental, des Indes jusqu'en Russie. Ce n'est que là où elles se sont dissoutes que les peuples ont progressé sur eux-mêmes, et leur premier progrès économique a consisté dans l'accroissement et le développement de la production au moyen du travail servile. La chose est claire : tant que le travail humain était encore si peu productif qu'il ne fournissait que peu d'excédent au-delà des moyens de subsistance nécessaires, l'accroissement des forces productives, l'extension du trafic, le développement de l'État et du droit, la fondation de l'art et de la science n'étaient possibles que grâce à une division renforcée du travail, qui devait forcément avoir pour fondement la grande division du travail entre les masses pourvoyant au travail manuel simple et les quelques privilégiés adonnés à la direction du travail, au commerce, aux affaires de l'État et plus tard aux occupations artistiques et scientifiques. La forme la plus simple, la plus naturelle, de cette division du travail était précisément l'esclavage. Étant donné les antécédents historiques du monde antique spécialement du monde grec, la marche progressive à une société fondée sur des oppositions de classes ne pouvait s'accomplir que sous la forme de l'esclavage. Même pour les esclaves, cela fut un progrès ; les prisonniers de guerre parmi lesquels se recrutait la masse des esclaves, conservaient du moins la vie maintenant, tandis qu'auparavant on les massacrait et plus anciennement encore, on les mettait à rôtir.</p>
<p>Ajoutons, à cette occasion, que, jusqu'aujourd'hui, toutes les contradictions historiques entre classes exploiteuses et exploitées, dominantes et opprimées trouvent leur explication dans cette même productivité relativement peu développée du travail humain. Tant que la population qui travaille effectivement est tellement accaparée par son travail nécessaire qu'il ne lui reste plus de temps pour pourvoir aux affaires communes de la société, - direction du travail, affaires de l'État, questions juridiques, art, science, etc., - il a toujours fallu une classe particulière qui, libérée du travail effectif, puisse pourvoir à ces affaires ; ce qui ne l'a jamais empêchée d'imposer à son propre profit aux masses travailleuses une charge de travail de plus en plus lourde. Seul, l'énorme accroissement des forces productives atteint par la grande industrie permet de répartir le travail sur tous les membres de la société sans exception, et par là, de limiter le temps de travail de chacun de façon qu'il reste à tous suffisamment de temps libre pour prendre part aux affaires générales de la société, - théoriques autant que pratiques. C'est donc maintenant seulement que toute classe dominante et exploiteuse est devenue superflue, voire un obstacle au développement social, et c'est maintenant seulement qu'elle sera impitoyablement éliminée, si maîtresse qu'elle soit encore de la “violence immédiate ”.</p>
<p>Si donc M. Dühring fronce le nez sur l'hellénisme parce qu'il était fondé sur l'esclavage, il aurait tout autant raison de reprocher aux Grecs de n'avoir pas eu de machines à vapeur et de télégraphe électrique. Et s'il affirme que notre asservissement moderne du salariat n'est qu'un héritage quelque peu métamorphosé et adouci de l'esclavage et ne s'explique pas par lui-même (c'est-à-dire par les lois économiques de la société moderne), ou bien cela signifie que le salariat comme l'esclavage sont des formes de la servitude et de la domination de classe, ce qu'aucun enfant n'ignore, ou bien cela est faux. Car nous serions tout aussi fondés à dire que le salariat s'explique comme une forme adoucie de l'anthropophagie, forme primitive, partout constatée maintenant, de l'utilisation des ennemis vaincus,</p>
<p>Le rôle que joue la violence dans l'histoire vis-à-vis de l'évolution économique est donc clair. D'abord, toute violence politique repose primitivement sur une fonction économique de caractère social et s'accroît dans la mesure où la dissolution des communautés primitives métamorphose les membres de la société en producteurs privés, les rend donc plus étrangers encore aux administrateurs des fonctions sociales communes. Deuxièmement, après s'être rendue indépendante vis-à-vis de la société, après être devenue, de servante, maîtresse, la violence politique peut agir dans deux directions. Ou bien, elle agit dans le sens et dans la direction de l'évolution économique normale. Dans ce cas, il n'y a pas de conflit entre les deux, l'évolution économique est accélérée. Ou bien, la violence agit contre l'évolution économique, et dans ce cas, à quelques exceptions près, elle succombe régulièrement au développement économique. Ces quelques exceptions sont des cas isolés de conquêtes, où les conquérants plus barbares ont exterminé ou chassé la population d'un pays et dévasté ou laissé perdre les forces productives dont ils ne savaient que faire. Ainsi firent les chrétiens dans l'Espagne mauresque pour la majeure partie des ouvrages d'irrigation, sur lesquels avaient reposé l'agriculture et l'horticulture hautement développées des Maures. Toute conquête par un peuple plus grossier trouble évidemment le développement économique et anéantit de nombreuses forces productives. Mais dans l'énorme majorité des cas de conquête durable, le conquérant plus grossier est forcé de s'adapter à l' “ état économique” plus élevé tel qu'il ressort de la conquête ; il est assimilé par le peuple conquis et obligé même, la plupart du temps, d'adopter sa langue. Mais là où dans un pays, - abstraction faite des cas de conquête, - la violence intérieure de l'État entre en opposition avec son évolution économique, comme cela s'est produit jusqu'ici à un certain stade pour presque tout pouvoir politique, la lutte s'est chaque fois terminée par le renversement du pouvoir politique. Sans exception et sains pitié, l'évolution économique s'est ouvert la voie, - nous avons déjà mentionné le dernier exemple des plus frappants : la grande Révolution française. Si, selon la doctrine de M. Dühring, l'état économique et avec lui la constitution économique d'un pays déterminé dépendaient simplement de la violence politique, on ne verrait pas du tout pourquoi, après 1848, Frédéric-Guillaume IV ne put réussir, malgré sa “ magnifique armée ” [3], à greffer dans son pays les corporations médiévales et autres marottes romantiques, sur les chemins de fer, les machines à vapeur et la grande industrie qui était alors en train de se développer ; ou pourquoi l'empereur de Russie, qui est encore bien plus puissant, s'avère incapable non seulement de payer ses dettes, mais même de maintenir sa “ violence ” sains emprunter sans cesse à la “situation économique” d'Europe occidentale.</p>
<p>Pour M. Dühring la violence est le mal absolu, le premier acte de violence est pour lui le péché originel, tout son exposé est une jérémiade sur la façon dont toute l'histoire jusqu'ici a été ainsi contaminée par le péché originel, sur l'infâme dénaturation de toutes les lois naturelles et sociales par cette puissance diabolique, la violence. Mais que la violence joue encore dans l'histoire un autre rôle, un rôle révolutionnaire ; que, selon les paroles de Marx, elle soit l'accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs ; qu'elle soit l'instrument grâce auquel le mouvement social l'emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes- de cela, pas un mot chez M. Dühring. C'est dans les soupirs et les gémissements qu'il admet que la violence soit peut-être nécessaire pour renverser le régime économique d'exploitation, - par malheur ! Car tout emploi de la violence démoralise celui qui l'emploie. Et dire qu'on affirme cela en présence du haut essor moral et intellectuel qui a été la conséquence de toute révolution victorieuse ! Dire qu'on affirme cela en Allemagne où un heurt violent, qui peut même être imposé au peuple, aurait tout au moins l'avantage d'extirper la servilité qui, à la suite de l'humiliation de la Guerre de Trente ans, a pénétré la conscience nationale ! Dire que cette mentalité de prédicateur sans élan, sans saveur et sans force a la prétention de s'imposer au parti le plus révolutionnaire que connaisse l'histoire !</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Dühring qualifiait sa dialectique de “naturelle”, par opposition à la dialectique hégélienne, “ pour répudier expressément toute communauté avec les manifestations chaotiques de la partie dévoyée de la philosophie allemande ”.</p>
<p>[2] PLINE L'ANCIEN : Histoire naturelle, liv. XVIII, 35.</p>
<p>[3] Expression employée par Frédéric-Guillaume IV dans son adresse de félicitations à l'armée prussienne du 1er janvier 1849.</p>
<p>V. Théorie de la valeur</p>
<p>Il y a environ cent ans paraissait à Leipzig un livre qui connut jusqu'au début de ce siècle trente et quelques éditions, fut répandu, distribué à la ville et aux champs par les autorités, les prédicateurs et les philanthropes de toute espèce et prescrit universellement aux écoles primaires comme livre de lecture. Ce livre s'appelait : L'Ami des enfants, de Rochow. Il avait pour but d'instruire les jeunes rejetons des paysans et des artisans sur leur fonction dans la vie et leurs devoirs envers leurs supérieurs dans la société et l'État, en même temps de leur inculquer un salutaire contentement de leur sort terrestre, avec le pain noir et les pommes de terre, la corvée, les bas salaires, la schlague paternelle et autres agréments de même sorte, et tout cela au moyen des idées alors en vogue de l'ère des lumières. A cette fin, on montrait à la jeunesse de la ville et des champs combien était sage la disposition de la nature qui oblige l'homme à gagner sa vie et ses jouissances par le travail, et combien, par conséquent, le paysan et l'artisan doivent se sentir heureux qu'il leur soit permis d'épicer leurs repas par la sueur de leur travail au lieu de souffrir, comme le riche bambocheur, de maux d'estomac, d'engorgement de la bile ou de constipation et de n'avaler qu'à contrecœur les friandises les plus exquises. Ce sont ces mêmes lieux communs jugés par le vieux Rochow assez bons pour les petits paysans de la Saxe électorale de son temps, que M. Dühring nous offre pages 14 et suivantes de son Cours comme l'élément “ absolument fondamental ” de l'économie politique la plus récente.</p>
<p> “ Les besoins humains ont, en tant que tels, leurs lois naturelles et sont quant à leur accroissement enfermés dans des limites qui ne peuvent être outrepassées pour un temps que par la contre-nature, jusqu'à ce que s'ensuivent la nausée, le dégoût de vivre, la décrépitude, l'étiolement social et, en fin de compte, un salutaire anéantissement ... Un jeu fait de purs divertissements sans autre but sérieux mène bientôt à un état blasé, ou, ce qui revient au même, à l'usure de toute faculté de sentir. Le travail réel sous quelque forme est donc la loi sociale naturelle de personnalités saines ... Si les instincts et les besoins n'avaient pas de contrepoids, ils apporteraient tout juste une existence puérile, loin qu'on puisse parler d'une vie en ascension historique. S'ils étaient pleinement satisfaits sans peine, ils s'épuiseraient bientôt et ne laisseraient derrière eux qu'une existence vide en forme d'intervalles fastidieux s'écoulant jusqu'au retour de ces besoins ... Donc, sous tous les rapports, le fait que la mise en oeuvre des instincts et des passions soit subordonnée à la victoire remportée sur un obstacle économique est une loi fondamentale salutaire de l'institution naturelle extérieure et de la nature intérieure de l'homme ... ”</p>
<p>Comme on le voit, les platitudes les plus plates de l'honorable Rochow célèbrent chez M. Dühring le jubilé de leur centenaire et, par-dessus le marché, sous forme de “ base plus profonde ” du seul “ système socialitaire ” vraiment critique et scientifique.</p>
<p>Après avoir ainsi posé les fondations, M. Dühring peut continuer sa construction. Appliquant la méthode mathématique, il nous donne d'abord, selon le procédé du vieil Euclide, une série de définitions. Cela est d'autant plus commode qu'il peut immédiatement arranger ses définitions de façon qu'elles contiennent déjà en partie ce qu'elles doivent servir à démontrer. Ainsi, nous apprenons d'abord que, jusqu'ici, le concept directeur de l'économie politique s'appelle richesse, et que la richesse, telle qu'on l'a effectivement comprise dans l'histoire universelle jusqu'à présent et telle qu'elle a développé son empire, est la “puissance économique” sur les hommes et les choses. Double inexactitude. D'abord, la richesse des anciennes communautés de tribu ou de village n'était nullement une domination sur les hommes. Et deuxièmement, même dans les sociétés qui évoluent dans des contradictions de classes, la richesse, dans la mesure où elle inclut une domination sur les hommes, est principalement et presque exclusivement une domination sur les hommes en vertu et au moyen de la domination sur les choses. Dès les temps très anciens où la capture et l'exploitation des esclaves furent deux branches d'activité séparées, les exploiteurs de travail servile ont été obligés d'acheter les esclaves, d'acquérir la domination sur les hommes seulement par la domination sur les choses, sur le prix d'achat, les moyens de subsistance et de travail de l'esclave. Dans tout le moyen âge, la grande propriété foncière est la condition préalable pour que la noblesse féodale puisse mettre la main sur des paysans taillables et corvéables. Et même aujourd'hui, un enfant de six ans voit déjà que la richesse domine l'homme exclusivement au moyen des choses dont elle dispose.</p>
<p>Mais pourquoi M. Dühring est-il forcé de fabriquer cette fausse définition, pourquoi est-il forcé de rompre l'enchaînement réel tel qu'il s'est appliqué dans toutes les sociétés de classes jusqu'ici ? Pour traîner la richesse du domaine économique dans le domaine moral. La domination sur les choses, c'est très bien ; mais la domination sur les hommes, voilà le mal ; et comme M. Dühring s'est lui-même interdit d'expliquer la domination sur les hommes par la domination sur les choses, il peut se livrer de nouveau à un coup d'audace et l'expliquer sans façons par sa chère violence. La richesse comme dominatrice des hommes, c'est le “ vol ”, et nous voici revenus à une édition aggravée de l'antique refrain de Proudhon : “ La propriété, c'est le vol ”.</p>
<p>Par là, nous avons heureusement amené la richesse sous les deux points de vue essentiels de la production et de la répartition : richesse en tant que domination sur les choses, richesse de production, bon côté ; en tant que domination sur les hommes, richesse de répartition comme elle le fut jusqu'à nos jours, mauvais côté, au diable ! Appliqué aux conditions actuelles, cela donne : le mode capitaliste de production est très bien et peut rester, mais le mode de répartition capitaliste ne vaut rien et il faut l'abolir. Voilà à quelle ineptie on est conduit lorsqu'on fait de l'économie sans avoir seulement compris l'enchaînement entre production et répartition.</p>
<p>Après la richesse on définit la valeur comme suit :</p>
<p> “ La valeur est le cours que les choses et les prestations économiques ont dans le commerce. ”</p>
<p>Ce cours correspond “ au prix ou à n'importe quel autre nom équivalent, par exemple le salaire ”. En d'autres termes, la valeur est le prix. Ou plutôt, pour ne pas faire tort à M. Dühring et pour tâcher de rendre l'absurdité de sa définition avec ses propres termes : la valeur, ce sont les prix. Car à la page 19, il dit : “ La valeur et les prix qui l'expriment en argent ”, il constate donc lui-même que la même valeur a des prix très différents et qu'elle a ainsi autant de valeurs différentes. Si Hegel n'était pas mort depuis longtemps, il irait se pendre ! Cette valeur qui est autant de valeurs différentes qu'elle a de prix, il n'y serait pas arrivé avec toute sa théologie. Il faut vraiment, encore un coup, avoir l'assurance de M. Dühring pour commencer à fonder l'économie sur des bases neuves, plus profondes, en déclarant que l'on ne connaît pas d'autre différence entre le prix et la valeur, sinon que l'un est exprimé en argent et l'autre pas.</p>
<p>Mais avec cela nous ne savons toujours pas ce qu'est la valeur et encore moins d'après quoi elle se détermine. Il faut donc que M. Dühring y aille d'autres explications.</p>
<p> “ Tout à fait en gros, la loi fondamentale de comparaison et d'estimation sur laquelle reposent la valeur et les prix qui l'expriment en argent, réside d'abord dans le domaine de la pure production, abstraction faite de la répartition qui apporte seulement un deuxième élément dans le concept de valeur. Les obstacles plus ou moins grands que la différence des conditions naturelles oppose aux efforts tendant à obtenir les objets et par lesquels elle oblige à des dépenses plus ou moins grandes de force économique, déterminent aussi... la valeur plus ou moins grande [et celle-ci est estimée d'après la] résistance que la nature et les circonstances opposent à l'obtention des choses... La proportion dans laquelle nous avons introduit notre propre force en elles [dans les choses] est la cause immédiatement décisive de l'existence de la valeur en général et d'une grandeur particulière de celle-ci. ”</p>
<p>Dans la mesure où tout cela a un sens, cela signifie : la valeur d'un produit du travail est déterminée par le temps de travail nécessaire à sa fabrication, et cela nous le savions depuis longtemps, même sans M. Dühring. Au lieu d'énoncer le fait simplement, il faut qu'il le déforme de manière à lui donner un air sibyllin. Il est tout simplement faux de dire que la proportion dans laquelle quelqu'un introduit sa force dans quelque chose (pour garder cette tournure pompeuse) est la cause immédiatement décisive de la valeur et de la grandeur de valeur. D'abord, ce qui importe, c'est dans quelle chose la force est introduite, et, deuxièmement, comment elle est introduite. Si notre quelqu'un fabrique un objet qui n'a aucune valeur d'usage pour autrui, toute sa force ne crée pas un atome de valeur ; et s'il s'obstine à fabriquer à la main un objet qu'une machine fabrique vingt fois moins cher, les 19/20 de la force qu'il y introduit ne produisent ni de la valeur en général, ni une grandeur particulière de valeur.</p>
<p>En outre, c'est déformer entièrement la chose que de métamorphoser le travail productif, qui crée des produits positifs, en l'action purement négative de surmonter une résistance. Voici à peu près comment nous devrions procéder pour obtenir une chemise : d'abord, nous surmontons la résistance de la semence de cotonnier contre le fait d'être semée et de croître ; ensuite, celle du coton mûr contre le fait d'être cueilli, emballé et expédié ; puis la résistance contre le déballage, le cardage et le filage ; en outre, la résistance du fil contre le tissage, celle du tissu contre le blanchissage et la couture et, enfin, celle de la chemise finie contre le fait d'être enfilée.</p>
<p>A quoi bon cet enfantillage, qui met les choses à l'envers et témoigne d'une tête à l'envers ? Pour arriver, moyennant la “résistance”, de la “ valeur de production”, la vraie valeur, mais idéale seulement jusqu'ici, à la “ valeur de répartition ”, qui a seule cours dans l'histoire jusqu'à nos jours et qu'a faussée la violence.</p>
<p> “ Outre la résistance qu'oppose la nature ... il y a encore un autre obstacle, purement social ... Entre les hommes et la nature une force barre la route, et cette force est encore une fois l'homme. L'homme pensé singulier et isolé est libre vis-à-vis de la nature ... La situation prend un autre aspect dès que nous pensons un second homme qui, l'épée à la main, occupe les voies d'accès à la nature et à ses ressources et qui exige un prix sous quelque forme que ce soit pour accorder le passage. Ce second homme ... taxe, pour ainsi dire, l'autre et est ainsi cause que la valeur de l'objet convoité finit par être plus grande que ce ne serait le cas sans cet obstacle politique et social opposé à l'obtention ou à la production ... Les formes particulières que prend ce cours artificiellement augmenté des choses sont extrêmement diverses, et il a naturellement pour pendant un abaissement correspondant du cours du travail. ...C'est donc une illusion de vouloir considérer a priori la valeur comme un équivalent au sens propre du terme, c'est-à-dire comme un “ valoir autant” ou comme un rapport d'échange conforme au principe de l'égalité de la prestation et de la contre-prestation. Ce sera, au contraire, l'indice d'une théorie exacte de la valeur que de voir le facteur d'estimation le plus général qu'elle implique ne pas coïncider avec la forme particulière du cours, laquelle repose sur la contrainte de répartition. Cette forme varie avec la constitution sociale, tandis que la valeur économique proprement dite ne peut être qu'une valeur de production mesurée vis-à-vis de la nature et ne variera donc qu'avec les seuls obstacles à la production qui sont d'ordre naturel et technique. ”</p>
<p>La valeur pratiquement en vigueur d'une chose se compose donc, selon M. Dühring, de deux parties : d'abord du travail qu'elle contient et ensuite, du tribut supplémentaire extorqué “ l'épée à la main ”. En d'autres termes, la valeur qui a cours aujourd'hui est un prix de monopole. Or si, d'après cette théorie de la valeur, toutes les marchandises ont un tel prix de monopole, deux cas seulement sont possibles. Ou bien, chacun reperd comme acheteur ce qu'il a gagné comme vendeur, les prix ont certes changé nominalement, mais en réalité, - dans leur rapport réciproque, - ils sont restés égaux ; tout reste en l'état, et la fameuse valeur de répartition n'est qu'une illusion. - Ou bien les prétendus tributs supplémentaires représentent une somme réelle de valeur, à savoir celle qui est produite par la classe laborieuse productrice de valeur, mais appropriée par la classe des monopolistes ; et alors cette somme de valeur se compose simplement de travail non payé ; dans ce cas, malgré l'homme l'épée à la main, malgré les prétendus tributs supplémentaires et la prétendue valeur de répartition, nous voici revenus ... à la théorie marxiste de la plus-value.</p>
<p>Cherchons pourtant quelques exemples de la fameuse “ valeur de répartition ”. Il est dit pages 135 et suivantes :</p>
<p> “ Il faut aussi considérer l'établissement du prix en vertu de la concurrence individuelle comme une forme de la répartition économique et de l'imposition mutuelle d'un tribut ... Imaginons que le stock de quelque marchandise nécessaire diminue brusquement de façon considérable, il en résulte du côté du vendeur un pouvoir disproportionné d'exploitation ... A quel niveau colossal l'augmentation peut atteindre, on le voit particulièrement par les situations anormales dans lesquelles l'approvisionnement en articles nécessaires est coupé pour un temps assez long... ”, etc.</p>
<p>En outre, il y aurait, même dans le cours normal des choses, des monopoles de fait, qui permettent une augmentation arbitraire des prix, par exemple les chemins de fer, les sociétés de distribution d'eau et de gaz d'éclairage dans les villes, etc. Qu'il se présente de semblables occasions d'exploitation monopoliste, c'est un fait connu de vieille date. Mais ce qui est nouveau, c'est que les prix de monopole qu'elles engendrent ne soient pas appelés à prendre valeur d'exceptions et de cas d'espèce, mais d'exemples classiques de la façon dont sont aujourd'hui établies les valeurs. Comment se déterminent les prix des denrées alimentaires ? Allez dans une ville assiégée, où l'approvisionnement est arrêté et renseignez-vous ! répond M. Dühring. Comment la concurrence agit-elle sur l'établissement des prix du marché ? Demandez au monopole, il vous répondra.</p>
<p>D'ailleurs, même dans ces monopoles, on ne peut pas découvrir l'homme à l'épée à la main, qui se tient en principe derrière eux. Au contraire : dans les villes assiégées, l'homme à l'épée, le commandant de place a coutume, s'il fait son devoir, de mettre très rapidement fin au monopole et de réquisitionner les stocks monopolisés pour les répartir également. Au reste, les hommes à l'épée, dès qu'ils ont essayé de fabriquer une “ valeur de répartition ”, n'ont récolté que mauvaises affaires et pertes d'argent. En monopolisant le commerce des Indes orientales, les Hollandais ont ruiné leur monopole et leur commerce. Les deux gouvernements les plus forts qui aient jamais existé, le gouvernement révolutionnaire de l'Amérique du Nord et la Convention française ont eu la prétention de fixer des prix maxima et ont échoué lamentablement. En ce moment, le gouvernement russe travaille depuis des années à faire monter à Londres, en achetant sans arrêt des traites sur la Russie, le cours du rouble papier, qu'il fait baisser en Russie en émettant sans arrêt des billets non convertibles. En quelques années, ce petit jeu lui a coûté dans les 60 millions de roubles et le rouble est maintenant au-dessous de deux marks, au lieu d'être au-dessus de trois. Si l'épée a en économie le pouvoir magique que lui confère M. Dühring, pourquoi aucun gouvernement n'a-t-il donc réussi à imposer à la longue à de la mauvaise monnaie la “ valeur de répartition” de la bonne, ou aux assignats celle de l'or ? Et où est l'épée qui commande en chef sur le marché mondial ?</p>
<p>En outre, il y a encore une forme principale sous laquelle la valeur de répartition permet l'appropriation du travail accompli par les autres sans contrepartie : la rente de possession, c'est-à-dire la rente foncière et le gain du capital. Nous nous bornons pour l'instant à enregistrer le fait, uniquement pour pouvoir dire que c'est là tout ce que nous apprenons sur la célèbre “ valeur de répartition ”. - Tout ? Pas tout à fait, cependant. Écoutons :</p>
<p> “ Malgré le double point de vue qui apparaît dans la reconnaissance d'une valeur de production et d'une valeur de répartition, il reste cependant toujours à la base un quelque chose de commun sous la forme de l'objet dont se composent toutes les valeurs et avec lequel, en conséquence, on les mesure. La mesure immédiate, naturelle, est la dépense de force et l'unité la plus simple, la force humaine au sens le plus grossier du mot. Cette dernière se ramène au temps d'existence dont l'entretien par soi-même représente à son tour la victoire sur une certaine somme de difficultés alimentaires et vitales. La valeur de répartition ou d'appropriation existe purement et exclusivement là seulement où existe le pouvoir de disposer de choses non produites, ou, pour parler un langage plus courant, là où ces choses elles-mêmes s'échangent contre des prestations ou des choses ayant une valeur de production réelle. Le facteur homogène tel qu'il se trouve indiqué et représenté dans toute expression de valeur et, par conséquent aussi, dans les éléments de valeur appropriés par répartition sans contrepartie, consiste dans la dépense de force humaine qui se trouve ... incorporée ... dans toute marchandise. ”</p>
<p>Que dire à cela ? Si toutes les valeurs des marchandises sont mesurées en dépense de force humaine incorporée dans la marchandise, que deviennent alors la valeur de répartition, l'enchérissement du prix, le tribut imposé ? M. Dühring nous dit, certes, que même des objets non produits, donc incapables d'avoir une valeur à proprement parler, peuvent recevoir une valeur de répartition et s'échanger contre des objets produits, ayant de la valeur. Mais il dit en même temps que toutes les valeurs, donc même les valeurs de répartition pures et exclusives, consistent en la dépense de force qui y est incorporée. Ce qui malheureusement ne nous apprend pas comment une dépense de force doit s'incorporer dans une chose non produite. En tout cas, ce qui, en fin de compte, apparaît clairement dans tout ce pêle-mêle de valeurs, c'est que, une fois de plus, la valeur de répartition, l'enchérissement des marchandises extorqué grâce à la position sociale, le tribut exigé à la force de l'épée ne riment à rien ; les valeurs des marchandises sont déterminées uniquement par la dépense de force humaine, en termes vulgaires, la dépense de travail qui s'y trouve incorporé. Abstraction faite de la rente foncière et des quelques prix de monopole, M. Dühring ne dit donc, sauf le style plus lâche et plus confus, rien d'autre que ce que la théorie décriée de la valeur selon Ricardo et Marx a dit depuis longtemps d'une façon plus précise et plus claire ?</p>
<p>Il le dit, et tout d'une haleine, dit le contraire. Marx, partant des études de Ricardo, écrit : la valeur des marchandises est déterminée par le travail humain général socialement nécessaire, qui est incorporé dans les marchandises, et celui-ci est à son tour mesuré d'après sa durée. Le travail est la mesure de toutes les valeur% mais lui-même n'a pas de valeur. M. Dühring, après avoir également posé, avec sa mollesse d'expression, le travail comme mesure de la valeur, continue : il</p>
<p> “ se ramène au temps d'existence dont l'entretien par soi-même représente à son tour la victoire sur une certaine somme de difficultés alimentaires et vitales. ”</p>
<p>Négligeons la confusion, qui résulte uniquement de la recherche de l'originalité à tout prix, entre le temps de travail, qui seul importe ici, et le temps d'existence, qui jusqu'ici n'a jamais créé ou mesuré de valeurs. Négligeons aussi le faux semblant “ socialitaire ”, que l' “ entretien par soi-même ” de ce temps d'existence doit introduire ; depuis que le monde existe et tant qu'il existera, chacun devra s'entretenir par soi-même dans ce sens qu'il consomme lui-même ses moyens d'entretien. Admettons que M. Dühring se soit exprimé en termes d'économie et avec précision ; en ce cas, ou bien la phrase précédente ne signifie rien, ou elle signifie : la valeur d'une marchandise est déterminée par le temps de travail qui y est incorporé, et la valeur de ce temps de travail par les moyens d'existence nécessaires à l'entretien de l'ouvrier pour ce temps. Et cela signifie pour la société actuelle : la valeur d'une marchandise est déterminée par le salaire qui y est contenu.</p>
<p>Nous voici enfin arrivés à ce que M. Dühring veut véritablement dire. La valeur d'une marchandise se détermine selon la façon de s'exprimer de l'économie vulgaire par les frais de production ; contre quoi Carey</p>
<p> “ a fait ressortir cette vérité que ce ne sont pas les frais de production, mais les frais de reproduction qui déterminent la valeur.” (Histoire critique p. 401.)</p>
<p>Nous verrons plus loin ce qu'il en est de ces frais de production ou de reproduction ; insistons ici seulement sur le fait que, comme chacun le sait, ils se composent du salaire et du profit du capital. Le salaire représente la “ dépense de force ” incorporée à la marchandise, la valeur de production. Le profit représente le tribut ou l'enchérissement imposé par le capitaliste en vertu de son monopole, de son épée à la main, la valeur de répartition. Et ainsi, tout l'imbroglio contradictoire de la théorie de la valeur selon M. Dühring se résout, en fin de compte, dans la plus belle et la plus harmonieuse des clartés.</p>
<p>La détermination de la valeur de la marchandise par le salaire, qui chez Adam Smith se confond encore fréquemment avec la détermination de la valeur par le temps de travail, est bannie de l'économie scientifique depuis Ricardo et ne hante plus aujourd'hui que l'économie vulgaire. Ce sont, précisément, les thuriféraires les plus plats du régime capitaliste existant qui prêchent la détermination de la valeur par le salaire et qui, en même temps, font passer le profit du capitaliste pour une espèce supérieure de salaire, pour un salaire de renoncement (du fait que le capitaliste n'a pas gaspillé son capital en noces et festins), pour une prime de risque, pour un salaire de direction, etc. M. Dühring ne se distingue d'eux que par le fait qu'il déclare que le profit est un vol. En d'autres termes, M. Dühring fonde son socialisme directement sur les doctrines de la pire sorte d'économie vulgaire. Cette économie vulgaire vaut juste autant que son socialisme. Les deux tiennent et s'écroulent ensemble.</p>
<p>La chose est pourtant claire : ce que produit un ouvrier et ce qu'il coûte sont des choses tout aussi différentes que ce que produit une machine et ce qu'elle coûte. La valeur qu'un ouvrier crée en une journée de travail de douze heures n'a absolument rien de commun avec la valeur des moyens de subsistance qu'il consomme dans cette journée de travail et le repos qui la complète. Dans ces moyens de subsistance peut être incorporée une durée de travail de trois, quatre ou sept heures selon le degré d'évolution du rendement du travail. Si nous admettons que sept heures de travail ont été nécessaires à leur production, la théorie de la valeur propre à l'économie vulgaire et admise par M. Dühring dit que le produit de douze heures de travail a la valeur du produit de sept heures de travail, que douze heures de travail sont égales à sept heures de travail ou que 12 = 7. Parlons encore plus nettement : un ouvrier de la campagne, quelles que soient les conditions sociales, produit une somme de céréales, disons de vingt hectolitres de froment dans l'année. Il consomme pendant ce temps une somme de valeurs qui s'exprime dans une somme de quinze hectolitres de froment. Dès lors, les vingt hectolitres de froment ont la même valeur que les quinze, et cela sur le même marché et toutes choses égales d'ailleurs ; en d'autres termes, 20 = 15. Voilà ce qui s'appelle de l'économie politique !</p>
<p>Tout développement de la société humaine au-dessus du niveau de la sauvagerie animale commence à partir du jour où le travail de la famille a créé plus de produits qu'il n'était nécessaire pour sa subsistance, à partir du jour où une partie du travail a pu être consacrée à la production non plus de simples moyens de subsistance, mais de moyens de production. Un excédent du produit du travail par rapport aux frais d'entretien du travail, la formation et l'accroissement à l'aide de cet excédent d'un fonds social de production et de réserve, telles ont été et restent les bases de toute avance sociale, politique et intellectuelle. Jusqu'ici, dans l'histoire, ce fonds a été la propriété d'une classe privilégiée, à laquelle revenaient aussi, avec cette possession, la domination politique et la direction intellectuelle. Seul, le prochain bouleversement social fera de ce fonds social de production et de réserve, c'est-à-dire de la masse totale des matières premières, des instruments de production et des vivres, un fonds social réel en en retirant la disposition à cette classe privilégiée et en le transférant comme bien commun à l'ensemble de la société.</p>
<p>De deux choses l'une. Première possibilité : la valeur des marchandises se détermine par les frais d'entretien du travail nécessaire à leur production, c'est-à-dire, dans la société actuelle, par le salaire. En ce cas, chaque ouvrier reçoit dans son salaire la valeur du produit de son travail, et alors une exploitation de la classe des salariés par la classe des capitalistes est une impossibilité. Admettons que les frais d'entretien d'un ouvrier soient, dans une société donnée, exprimés par la somme de trois marks. En ce cas, le produit journalier de l'ouvrier a, selon la théorie de l'économie vulgaire citée plus haut, la valeur de trois marks. Admettons maintenant que le capitaliste qui occupe cet ouvrier perçoive sur ce produit un profit, un tribut d'un mark, et le vende quatre marks. Les autres capitalistes en font autant. Dès lors, l'ouvrier ne peut plus faire face à son entretien quotidien avec trois marks, il a également besoin de quatre marks pour cela. Comme toutes choses sont supposées égales d'ailleurs, le salaire exprimé en moyens de subsistance doit forcément rester le même ; le salaire exprimé en argent doit donc s'élever, et cela de trois à quatre marks par jour. Ce que les capitalistes soutirent à la classe ouvrière sous forme de profit, ils sont obligés de le lui rendre sous forme de salaire. Nous en sommes exactement au même point qu'au début : si le salaire détermine la valeur, aucune exploitation du travailleur par le capitaliste n'est possible. Mais la constitution d'un excédent de produits est également impossible, car d'après notre hypothèse, les ouvriers consomment exactement autant de valeur qu'ils en créent. Et comme les capitalistes ne produisent pas de valeur, on ne voit même pas de quoi ils doivent vivre. Et s'il existe tout de même aujourd'hui un tel excédent de la production sur la consommation, un tel fonds de production et de réserve, et cela entre les mains des capitalistes, reste cette seule et unique explication que les ouvriers ne consomment pour leur entretien que la valeur des marchandises, mais ont abandonné les marchandises elles-mêmes, pour plus ample utilisation, aux capitalistes.</p>
<p>Deuxième possibilité : si ce fonds de production et de réserve existe effectivement entre les mains de la classe capitaliste, s'il est effectivement né de l'accumulation du profit (laissons provisoirement de côté la rente foncière), il se compose nécessairement de l'excédent accumulé du produit du travail fourni par la classe ouvrière à la classe capitaliste sur la somme des salaires payée par la classe capitaliste à la classe ouvrière. En ce cas, la valeur ne se détermine pas par le salaire, mais par la quantité de travail ; en ce cas, la classe ouvrière fournit à la classe capitaliste dans le produit du travail une plus grande quantité de valeur qu'elle n'en reçoit par le salaire que celle-ci lui paie, et, en ce cas, le profit du capital, comme toutes les autres formes d'appropriation du produit non payé du travail d'autrui, s'explique comme un simple élément de cette plus-value découverte par Marx.</p>
<p>Soit dit en passant : de la grande découverte par laquelle Ricardo commence son œuvre principale, à savoir</p>
<p> “ que la valeur d'une marchandise... dépend de la quantité de travail nécessaire à sa fabrication, mais non de la rémunération plus ou moins élevée payée pour ce travail [1] ”,</p>
<p>de cette découverte qui fait époque, il n'est nulle part question dans tout le Cours d'économie. Dans l'Histoire critique, on s'en débarrasse avec cette phrase sibylline :</p>
<p> “ Il [Ricardo] ne s'avise pas que la proportion plus ou moins grande dans laquelle le salaire peut être une indication des besoins vitaux [ !] implique aussi obligatoirement... une constitution hétérogène des rapports de valeur. ”</p>
<p>Phrase qui permet au lecteur de penser tout ce qu'il veut, et à propos de laquelle le plus sûr pour lui sera de ne rien penser du tout.</p>
<p>Et maintenant, libre au lecteur de choisir lui-même, parmi les cinq espèces de valeur que M. Dühring nous sert, celle qui lui plaît le mieux : la valeur de production qui vient de la nature ; ou la valeur de répartition qu'a créée la méchanceté des hommes et qui a ceci de particulier qu'elle est mesurée par la dépense de force ne s'y trouvant pas ; ou troisièmement, la valeur qui est mesurée par le temps de travail ; ou quatrièmement, celle qui est mesurée par les frais de reproduction ; ou enfin, celle qui est mesurée par le salaire. Le choix est abondant, la confusion parfaite, et il ne nous reste plus qu'à nous écrier avec M. Dühring : “ La théorie de la valeur est la pierre de touche de la solidité des systèmes économiques ! ”</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] David RICARDO : On the principles of national economy and taxation, 4° éd., Londres, 1821, p. 1.</p>
<p>VI. Travail simple et travail composé</p>
<p>M. Dühring a découvert dans l'œuvre économique de Marx une bourde tout à fait grossière, digne d'un élève de quatrième, et grosse en même temps d'une hérésie socialiste qui est un danger publie. La théorie marxiste de la valeur n'est</p>
<p> “ rien d'autre que la... doctrine commune selon laquelle le travail est cause de toutes valeurs et le temps de travail la mesure de celles-ci. Voilà, cependant, qui ne donne aucune clarté sur la façon de penser la valeur différentielle du travail dit qualifié ... Certes, même d'après notre théorie, seul le temps de travail utilisé peut mesurer les frais de revient naturels et par là, la valeur absolue des choses économiques ; mais pour cela, le temps de travail de chacun devra être estimé pleinement égal a priori et il suffira de prendre garde au fait que dans les productions plus qualifiées, il intervient aussi, en plus du travail singulier de l'individu, celui d'autres personnes ... disons dans l'outil employé. Le travail d'un homme donné n'a donc pas en soi, comme M. Marx se le représente de façon nébuleuse, plus de valeur que celui d'une autre personne, parce qu'il y aurait alors en lui pour ainsi dire plus de temps de travail moyen condensé ; en fait, tout temps de travail est, sans exception et par principe, donc sans que l'on ait d'abord à prendre une moyenne, parfaitement équivalent, et l'on a seulement à prendre garde, pour le travail accompli par une personne de même que pour tout produit fini, à la quantité de temps de travail d'autrui qui peut être latente dans l'utilisation d'un temps de travail qui est en apparence purement personnel. Peu importe que ce soit un instrument manuel de production, ou la main, voire la tête, qui n'ait pu obtenir sans le temps de travail d'autrui la propriété et possibilité de rendement particulière, cela est absolument sans influence pour la stricte validité de la théorie. Si dans ses divagations sur la valeur, M. Marx n'arrive pas à échapper à la hantise du fantôme d'un temps de travail qualifié, c'est qu'il a été empêché de toucher juste par la manière de penser traditionnelle des classes cultivées, pour laquelle il semble forcément monstrueux de reconnaître une valeur économique parfaitement égale en soi au temps de travail du manœuvre et au temps de travail de l'architecte. ”</p>
<p>Le passage de Marx qui provoque ce “ violent courroux ” de M. Dühring est fort court. Marx étudie ce qui détermine la valeur des marchandises et répond : le travail humain qu'elles contiennent. Celui-ci, continue-il,</p>
<p> “ est une dépense de la force simple, que tout homme ordinaire, sans développement spécial, possède dans l'organisme de son corps ... Le travail complexe n'est qu'une puissance du travail simple, ou plutôt n'est que le travail simple multiplié, de sorte qu'une quantité donnée de travail complexe correspond à une quantité plus grande de travail simple. L'expérience montre que cette réduction se fait constamment. Lors même qu'une marchandise est le produit du travail le plus complexe, sa valeur la ramène dans une proportion quelconque, au produit d'un travail simple dont elle ne représente, par conséquent, qu'une quantité déterminée. Les proportions diverses suivant lesquelles différentes espèces de travail sont réduites au travail simple comme à leur unité de mesure, s'établissent dans la société à l'insu des producteurs et leur paraissent des conventions traditionnelles [1]. ”</p>
<p>Chez Marx, il ne s'agit ici, pour commencer, que de déterminer la valeur des marchandises, donc d'objets qui, à l'intérieur d'une société composée de producteurs privés, sont produits par ces producteurs privés, à compte privé, et échangés les uns contre les autres. Il ne s'agit donc nullement ici de la “valeur absolue”, quels que soient les lieux que hante celle-ci, mais de la valeur qui a cours dans une forme de société déterminée. Cette valeur, sous cet aspect historique déterminé, s'avère créée et mesurée par le travail humain incorporé dans les diverses marchandises et ce travail humain s'avère, à son tour, comme dépense de force de travail simple. Mais le travail n'est pas toujours une pure dépense de force de travail humaine simple ; un très grand nombre de genres de travail impliquent l'emploi de talents et de connaissances acquis avec plus ou moins de peine, en plus ou moins de temps, à plus ou moins de frais. Ces genres de travail composé produisent-ils dans le même temps la même valeur marchande que le travail simple, la dépense de force de travail simple toute pure ? Évidemment non. Le produit de l'heure de travail composé est une marchandise de valeur plus élevée, double ou triple, par comparaison avec le produit de l'heure de travail simple. La valeur des produits du travail composé est exprimée grâce à cette comparaison en quantités déterminées de travail simple ; mais cette réduction du travail composé se fait par un processus social à l'insu des producteurs, par une opération que nous ne pouvons que constater ici dans cet exposé de la théorie de la valeur, mais pas encore expliquer.</p>
<p>C'est ce fait simple, intervenant chaque jour sous nos yeux dans la société capitaliste actuelle, que Marx constate ici. Ce fait est si indiscutable que M. Dühring lui-même n'ose le contester ni dans son Cours, ni dans son Histoire de l'économie ; et la présentation qu'en fait Marx est si simple et si lumineuse que personne sans doute ne trouvera qu'elle “ ne nous donne aucune clarté ”, hormis M. Dühring. Grâce à ce manque total de clarté, qui est son fait à lui, il prend la valeur marchande, dont l'étude est au début la seule à occuper Marx, pour les “frais de revient naturels”, qui ne font que rendre l'obscurité encore plus complète, et même pour la “ valeur absolue ”, qui jusqu'ici, n'a eu cours nulle part, à notre connaissance, en économie politique. Mais quoi que M. Dühring entende par “frais de revient naturels” et quelle que soit celle de ses cinq sortes de valeur qui ait l'honneur de représenter la valeur absolue, il est en tout cas certain qu'il n'est question d'aucune de ces choses chez Marx, mais seulement de la valeur marchande ; et que dans toute la section du Capital consacrée à la valeur, on ne trouve pas la moindre indication sur la question de savoir si Marx tient cette théorie de la valeur marchande pour applicable à d'autres formes de société et jusqu'à quel point.</p>
<p>M. Dühring continue :</p>
<p> “ Le temps de travail d'un homme donné n'a donc pas en soi, comme M. Marx se le représente de façon nébuleuse, plus de valeur que celui d'une autre personne parce qu'il y aurait pour ainsi dire en lui plus de travail moyen condensé, mais tout temps de travail, sans exception et par principe, donc sans que l'on ait d'abord à prendre une moyenne, est parfaitement équivalent. ”</p>
<p>C'est une chance pour M. Dühring que le destin n'ait pas fait de lui un fabricant et lui ait ainsi épargné le soin de fixer la valeur de ses marchandises d'après cette règle nouvelle, ce qui l'eût conduit infailliblement à la banqueroute. Mais quoi ! Nous trouvons-nous encore dans une société de fabricants ? Nullement. Avec les “ frais de revient naturels ” et la valeur absolue, M. Dühring nous a fait faire un bond, un véritable saut périlleux hors du méchant monde actuel des exploiteurs, dans sa propre commune économique de l'avenir, dans l'ère céleste et pure de l'égalité et de la justice, et il nous faut donc, même si c'est prématuré, examiner déjà un peu ici ce monde nouveau.</p>
<p>Certes, d'après la théorie de M. Dühring, même dans la commune économique, seul le temps de travail utilisé peut mesurer la valeur des choses économiques, mais il faudra là estimer a priori le temps de travail de chacun comme parfaitement égal ; tout temps de travail, sans exception et par principe, est parfaitement équivalent, et cela sans que l'on ait à prendre d'abord une moyenne. Que l'on rapproche maintenant de ce socialisme égalitaire radical l'idée nébuleuse de Marx selon laquelle le temps de travail d'un homme donné aurait en soi plus de valeur que celui d'une autre personne, parce qu'il y serait condensé plus de temps de travail moyen, idée dont il est tenu prisonnier par la manière de penser traditionnelle des classes cultivées, auxquelles il paraît forcément monstrueux de reconnaître pleinement équivalents au point de vue économique le temps de travail du manœuvre et celui de l'architecte !</p>
<p>Malheureusement, Marx ajoute au passage du Capital cité plus haut cette petite note :</p>
<p> “ Le lecteur doit remarquer qu'il ne s'agit pas ici du salaire ou de la valeur que l'ouvrier reçoit pour un jour de travail, mais de la valeur de la marchandise dans laquelle se réalise cette journée de travail [2]. ”</p>
<p>Marx, qui semble avoir ici pressenti son Dühring, interdit de lui-même qu'on utilise ses thèses ci-dessus même pour le salaire à payer dans la société actuelle en échange du travail composé. Et si M. Dühring, non content de le faire malgré Marx, donne ces thèses pour les principes selon lesquels Marx voudrait voir se régler la répartition des moyens de subsistance dans la société à organisation socialiste, c'est là une impudence dans la falsification qui ne trouve son égale que dans la littérature de chantage.</p>
<p>Cependant, considérons d'un peu plus près la doctrine de l'équivalence. Tout temps de travail est parfaitement équivalent, celui du manœuvre et celui de l'architecte. Donc, le temps de travail et par suite, le travail lui-même, a une valeur. Mais le travail est le producteur de toutes les valeurs. C'est lui seul qui donne aux produits naturels existants une valeur au sens économique. La valeur elle-même n'est rien d'autre que l'expression du travail humain socialement nécessaire objectivé dans une chose. Le travail ne peut donc pas avoir de valeur. Parler d'une valeur du travail et vouloir la déterminer, n'a pas plus de sens que de parler de la valeur de la valeur ou vouloir déterminer le poids non pas d'un corps pesant, mais de la pesanteur elle-même. M. Dühring expédie des gens comme Owen, Saint-Simon et Fourier, en les qualifiant d'alchimistes sociaux. En ruminant sur la valeur du temps de travail, c'est-à-dire du travail, il démontre qu'il est encore bien au-dessous des alchimistes réels. Que l'on mesure maintenant la hardiesse avec laquelle M. Dühring fait affirmer à Marx que le temps de travail d'un homme donné aurait en soi plus de valeur que celui d'une autre personne, comme si le temps de travail, donc le travail, avait une valeur. Faire dire cela à Marx qui a exposé le premier que le travail ne petit avoir de valeur et, le premier, en a donné la raison !</p>
<p>Pour le socialisme, qui veut émanciper la force de travail humaine de sa position de marchandise, il est d'une haute importance de comprendre que le travail n'a pas de valeur et ne peut en avoir. C'est cette compréhension qui fait écrouler toutes les tentatives que M. Dühring a héritées du socialisme ouvrier primitif pour régler la future répartition des moyens d'existence comme une sorte de salaire supérieur. De cette compréhension suit encore l'idée que la répartition, pour autant qu'elle sera dominée par des préoccupations purement économiques, se réglera par l'intérêt de la production, et que la production sera le plus favorisée par un mode de répartition permettant à tous les membres de la société de développer, de maintenir et d'exercer leurs facultés avec le maximum d'universalité. Pour la manière de penser des classes cultivées dont M. Dühring a hérité, c'est forcément une monstruosité que de croire qu'un jour il n'y aura plus de manœuvre ni d'architecte de profession, et que l'homme qui, pendant une demi-heure, aura donné des instructions comme architecte, poussera aussi quelque temps la brouette, jusqu'à ce qu'on fasse de nouveau appel à son activité d'architecte. Quel beau socialisme que celui qui éternise les manœuvres de profession !</p>
<p>Si l'équivalence du temps de travail doit signifier que chaque ouvrier produit des valeurs égales dans des temps de travail égaux sans que l'on ait d'abord à prendre une moyenne, cela est évidemment faux. Chez deux ouvriers, fussent-ils de la même branche, le produit de valeur de l'heure de travail sera toujours différent selon l'intensité du travail et l'habileté ; à cet inconvénient, qui n'en est d'ailleurs un que pour des gens à la Dühring, il n'est pas de commune économique, du moins sur notre corps céleste, qui puisse jamais remédier. Que reste-t-il donc de toute l'équivalence du travail de tous et de chacun ? Rien de plus que la simple phraséologie fanfaronne, qui n'a pas d'autre base économique que l'incapacité où est M. Dühring de distinguer entre la détermination de la valeur par le travail et la détermination de la valeur par le salaire, - rien de plus que cet oukase, loi fondamentale de la nouvelle commune économique : à temps de travail égal salaire égal ! Les vieux communistes ouvriers de France et Weitling donnaient tout de même de bien meilleures raisons pour justifier leur égalité des salaires.</p>
<p>Comment se résout dès lors toute cette importante question de la rétribution plus élevée du travail composé ? Dans la société des producteurs privés, ce sont les personnes privées ou leurs familles qui supportent les frais de la formation de l'ouvrier qualifié ; c'est aux personnes privées que revient donc d'abord le prix plus élevé de la force de travail qualifiée : l'esclave habile se vend plus cher, le salarié habile se rétribue plus cher. Dans la société à organisation socialiste, c'est la société qui supporte ces frais. C'est donc à elle qu'en appartiennent les fruits, les valeurs plus grandes du travail composé une fois qu'elles sont produites. L'ouvrier lui-même n'a pas de droit supplémentaire. Et, en passant, la morale de cette histoire est encore que le droit de l'ouvrier au “ produit intégral du travail ” [3], quelle qu'en soit la vogue, ne va pas toujours sans anicroches.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Le Capital, livre I, tome I, p. 59, E. S., 1971.</p>
<p>[2] Le Capital, livre I, tome I, p. 59, note, E. S., 1971.</p>
<p>[3] Une des revendications avancées par Lassalle. Voir sa critique par Marx dans Critique du programme de Gotha.</p>
<p>VII. Capital et plus-value</p>
<p> “ En premier lieu, M. Marx n'a pas du capital la conception économique courante, selon laquelle il est un moyen de production qui a été produit ; il essaie au contraire de lancer une idée plus spéciale, qui relève de l'histoire dialectique et qui entre dans le jeu des métamorphoses appliqué aux concepts et à l'histoire. Le capital s'engendrerait à partir de l'argent ; il constituerait une phase historique qui commence avec le XVI° siècle, c'est-à-dire avec les débuts du marché mondial placés par hypothèse en ce temps. Il est évident que dans une telle conception, la rigueur de l'analyse économique se perd. Dans ces vues désordonnées de l'imagination, qui veulent être mi-historiques et mi-logiques, mais qui ne sont en fait que des bâtards de l'esprit visionnaire en histoire et en logique, la faculté de discernement de l'entendement sombre avec toute utilisation honnête du concept ”,</p>
<p>et la charge continue ainsi pendant toute une page.</p>
<p> “ La façon dont Marx caractérise le concept de capital ne fait que créer la confusion dans la doctrine rigoureuse de l'économie ... Des frivolités que l'on fait passer pour des vérités logiques profondes ... Infirmité du point de départ ”, etc.</p>
<p>Donc, selon Marx, le capital s'engendrerait à partir de l'argent au début du XVI° siècle. C'est comme si on voulait dire que la monnaie métallique s'est engendrée à partir du bétail, il y a trente siècles bien comptés, parce que le bétail remplissait autrefois, entre autres fonctions, des fonctions monétaires. Il n'y a que M. Dühring pour être capable de s'exprimer d'une manière aussi grossière et aussi biscornue. Chez Marx, dans l'analyse des formes économiques à l'intérieur desquelles évolue le processus de circulation des marchandises, la monnaie se présente comme dernière forme.</p>
<p> “ Ce produit final de la circulation des marchandises est la première forme d'apparition du capital. Lorsqu'on étudie le capital historiquement dans ses origines, on le voit partout se poser en face de la propriété foncière sous forme d'argent, soit comme fortune monétaire soit comme capital commercial ou comme capital usuraire ... Il nous suffira d'observer ce qui se passe aujourd'hui même sous nos yeux. Aujourd'hui comme jadis, chaque capital nouveau entre en scène, c'est-à-dire sur le marché, marché des produits, marché du travail ou marché de la monnaie, sous forme d'argent, d'argent qui, par des procédés spéciaux, doit se transformer en capital [1]. ”</p>
<p>C'est donc un fait que Marx constate une fois de plus. Incapable de le contester, M. Dühring le déforme : le capital s'engendrerait à partir de l'argent !</p>
<p>Marx continue en étudiant les processus par lesquels l'argent se transforme en capital et il trouve d'abord que la forme sous laquelle l'argent circule comme capital est le renversement de celle sous laquelle il circule comme équivalent général des marchandises. Le simple possesseur de marchandises vend pour acheter ; il vend ce dont il n'a pas besoin et, avec l'argent acquis, il achète ce dont il a besoin. Le capitaliste débutant achète d'emblée ce dont il n'a pas besoin lui-même ; il achète pour vendre, et pour vendre plus cher, pour recouvrer la valeur de l'argent qu'il a primitivement jeté dans l'achat, augmentée d'un accroissement en argent, accroissement que Marx appelle la plus-value.</p>
<p>Quelle est l'origine de cette plus-value ? Elle ne peut ni venir du fait que l'acheteur a acheté les marchandises au-dessous de la valeur, ni du fait que le vendeur les a revendues au-dessus de la valeur. Car, dans les deux cas, les gains et les pertes de chaque individu se compensent, puisque chacun est tour à tour acheteur et vendeur. Elle ne peut provenir non plus du dol, puisque le dol peut sans doute enrichir l'un aux dépens de l'autre, mais il ne peut pas augmenter la somme totale possédée par l'un et l'autre, non plus, par conséquent, que la somme des valeurs circulantes en général. “ La classe entière des capitalistes d'un pays ne peut pas bénéficier sur elle-même. [2] ”</p>
<p>Et pourtant nous trouvons que la classe entière des capitalistes de chaque pays s'enrichit continuellement sous nos yeux en revendant plus cher qu'elle n'a acheté, en s'appropriant de la plus-value. Nous en sommes donc au même point qu'au début : d'où provient cette plus-value ? C'est cette question qu'il s'agit de résoudre, et de manière purement économique, en excluant tout dol, toute intervention d'une violence quelconque. En vérité, comment est-il possible de revendre continuellement plus cher que l'on a acheté, étant supposé pourtant que des valeurs égales sont continuellement échangées contre des valeurs égales ?</p>
<p>La solution de cette question est, dans l'œuvre de Marx, le mérite qui fait le plus époque. Elle jette une lumière éclatante sur des domaines économiques où auparavant les socialistes tâtonnaient dans les plus profondes ténèbres sans avantage sur les économistes bourgeois. C'est d'elle que date, c'est autour d'elle que se groupe le socialisme scientifique.</p>
<p>La solution est la suivante. L'accroissement de valeur de l'argent qui doit se transformer en capital ne peut pas s'opérer en cet argent ou provenir de l'achat, puisque cet argent ne fait ici que réaliser le prix de la marchandise ; et comme nous supposons qu'on échange des valeurs égales, ce prix n'est pas différent de la valeur de la marchandise. Mais, pour la même raison, l'accroissement de valeur ne peut pas provenir non plus de la vente de la marchandise. La modification doit donc se produire avec la marchandise qui est achetée ; non avec sa valeur, étant donné qu'elle est achetée et vendue à sa valeur, mais au contraire avec sa valeur d'usage en tant que telle, c'est-à-dire que la modification de valeur doit résulter de la consommation de la marchandise.</p>
<p> “ Pour pouvoir tirer une valeur échangeable de la valeur usuelle d'une marchandise, il faudrait que l'homme aux écus eût l'heureuse chance ... de découvrir sur le marché même une marchandise, dont la valeur usuelle possédât la vertu particulière d'être source de valeur échangeable, de sorte que la consommer serait réaliser du travail, et par conséquent créer de la valeur. Et notre homme trouve effectivement sur le marché une marchandise douée de cette vertu spécifique - elle s'appelle puissance de travail ou force de travail [3]. ”</p>
<p>Si, comme nous l'avons vu, le travail en tant que tel ne peut avoir de valeur, il n'en va nullement de même de la force de travail. Celle-ci prend une valeur dès qu'elle devient marchandise, ce qui est effectivement le cas aujourd'hui, et cette valeur se détermine</p>
<p> “ comme celle de toute autre marchandise par le temps de travail nécessaire à la production, donc aussi à la reproduction de cet article spécifique ”,</p>
<p>c'est-à-dire par le temps de travail qui est indispensable en vue de produire les moyens de subsistance dont l'ouvrier a besoin pour se maintenir en état de travailler et pour propager sa race. Admettons que ces moyens de subsistance représentent, un jour dans l'autre, un temps de travail de six heures. Notre capitaliste débutant qui achète de la force de travail pour exploiter son affaire, c'est-à-dire qui loue un ouvrier, paye donc à cet ouvrier la valeur journalière intégrale de sa force de travail lorsqu'il lui paye une somme d'argent qui représente également six heures de travail. Or, dès que l'ouvrier a travaillé six heures au service du capitaliste débutant, il a intégralement remboursé celui-ci de sa dépense, de la valeur journalière de la force de travail qui a été versée. Mais l'argent ne serait pas transformé par là en capital, il n'aurait pas produit de plus-value. C'est pourquoi l'acheteur de la force de travail a une opinion tout à fait différente sur la nature du marché qu'il a conclu. Qu'il suffise de six heures de travail pour maintenir l'ouvrier en vie pendant vingt-quatre heures, n'empêche nullement celui-ci de travailler douze heures sur vingt-quatre. La valeur de la force de travail et la mise en valeur de cette force dans le processus du travail sont deux grandeurs différentes. L'homme aux écus a payé la valeur journalière de la force de travail, donc son utilisation pendant la journée, le travail de la journée lui appartient aussi. Si la valeur que son utilisation crée en une journée est le double de sa propre valeur journalière, c'est une chance particulière pour l'acheteur, mais selon les lois de l'échange des marchandises, ce n'est absolument pas une injustice envers le vendeur. L'ouvrier coûte donc chaque jour à l'homme aux écus, d'après notre hypothèse, le produit en valeur de six heures de travail, mais il lui fournit chaque jour le produit en valeur de douze heures de travail. Différence au profit de l'homme aux écus : six heures de surtravail impayé, un surproduit impayé dans lequel est incorporé le travail de six heures. Le tour est joué. La plus-value est produite, l'argent transformé en capital.</p>
<p>En démontrant de cette manière la façon dont naît la plus-value et la seule façon dont la plus-value peut naître sous l'empire des lois réglant l'échange de marchandises, Marx a mis à nu le mécanisme du mode de production capitaliste d'aujourd'hui et du mode d'appropriation qui repose sur lui ; il a découvert le noyau autour duquel s'est cristallisé tout le régime actuel.</p>
<p>Cette genèse du capital a pourtant une condition essentielle :</p>
<p> “ La transformation de l'argent en capital exige donc que le possesseur d'argent trouve sur le marché le travailleur libre, et libre à un double point de vue. Premièrement, le travailleur doit être une personne libre, disposant à son gré de sa force de travail comme de sa marchandise à lui ; secondement, il doit n'avoir pas d'autre marchandise à vendre ; être, pour ainsi dire, libre de tout, complètement dépourvu des choses nécessaires à la réalisation de sa puissance travailleuse [4]. ”</p>
<p>Mais ce rapport entre possesseurs d'argent et de marchandises, d'une part, et possesseurs de rien hormis leur propre force de travail, d'autre part, n'est pas un rapport inscrit dans la nature des choses ni commun à toutes les périodes de l'histoire,</p>
<p> “ il est évidemment le résultat d'un développement historique préliminaire, le produit ... de la destruction de toute une série de vieilles formes de production sociale [5].”</p>
<p>Et, de fait, cet ouvrier libre nous apparaît pour la première fois en masse dans l'histoire à la fin du XV° siècle et au début du XVI° siècle par suite de la dissolution du mode de production féodal. Mais par là, et par la création du commerce mondial et du marché mondial qui date de la même époque, était donnée la base sur laquelle la masse de la richesse mobilière existante se transforme forcément de plus en plus en capital et le mode de production capitaliste orienté vers la production de plus-value devient forcément de plus en plus le mode exclusivement dominant.</p>
<p>Jusqu'ici, nous avons suivi les “ conceptions désordonnées ” de Marx, ces “ bâtards de l'esprit visionnaire en histoire et en logique”, où “sombre la faculté de discernement de l'entendement avec toute utilisation honnête du concept ”. Opposons maintenant à ces “ frivolités ” les “ profondes vérités logiques ” et le “ dernier mot d'une science rigoureuse au sens des disciplines exactes ”, tels que M. Dühring nous les offre.</p>
<p>Donc, Marx n'a pas du capital “ la conception économique courante ”, selon laquelle il est un moyen de production qui a été produit ; il dit au contraire qu'une somme de valeurs ne se transforme en capital que lorsqu'elle se réalise en créant de la plus-value. Et que dit M. Dühring ?</p>
<p> “ Le capital est une souche de moyens de puissance économiques pour continuer la production et pour constituer des participations aux fruits de la force de travail générale. ”</p>
<p>Malgré le style sibyllin et la confusion qui caractérisent encore une fois l'expression, une chose est sûre : la souche de moyens de puissance économiques pourra continuer la production dans l'éternité, selon les termes propres de M. Dühring, sans qu'elle se transforme en capital tant qu'elle ne créera pas de “ participations. aux fruits de la force de “ travail générale ”, c'est-à-dire de plus-value ou tout au moins de surproduit. Donc quand M. Dühring reproche à Marx le péché qui l'empêche d'avoir du capital la conception économique courante, non seulement il y tombe lui-même, mais il tombe en outre dans un plagiat maladroit de Marx, “ mal dissimulé” sous des tournures pompeuses.</p>
<p>Le développement continue page 262 :</p>
<p> “ Le capital au sens social [et il reste à M. Dühring à découvrir un capital qui ne soit pas au sens social] est, en effet, spécifiquement différent du pur moyen de production ; car tandis que ce dernier a un caractère purement technique et est nécessaire en toutes circonstances, le premier se distingue par sa force sociale d'approbation et de création de parts. Le capital social n'est certes rien d'autre, en grande partie, que le moyen de production technique dans sa fonction sociale ; mais c'est précisément cette fonction-là qui ... doit disparaître.”</p>
<p>Si nous réfléchissons que ce fut précisément Marx qui le premier mit en valeur la “ fonction sociale” indispensable pour qu'une somme de valeurs se transforme en capital, il sera certes “rapidement établi pour tout observateur attentif de la matière que la façon dont Marx caractérise le concept de capital ne fait que créer la confusion”, non pourtant, comme M. Dühring le croit, dans la doctrine rigoureuse de l'économie, mais, - cela se voit de reste, - purement et simplement dans la tête de M. Dühring lui-même, lequel a déjà oublié dans l'Histoire critique comment, dans le Cours, il a fait ses choux gras dudit concept de capital.</p>
<p>Cependant, M. Dühring ne se contente pas d'emprunter à Marx sa définition du capital, bien que sous une forme “épurée”. Il faut qu'il le suive aussi dans “ le jeu des métamorphoses appliqué aux concepts et à l'histoire”, et cela en sachant mieux que personne qu'il n'en sortira que des “ vues désordonnées de l'imagination ”, des “frivolités”, l' “ infirmité du point de départ”, etc. D'où vient cette “fonction sociale” du capital qui le met en mesure de s'approprier les fruits du travail d'autrui et qui seul le distingue du simple moyen de production ? Elle ne repose pas, dit M. Dühring, “ sur la nature des moyens de production et sur l'impossibilité technique de s'en passer ”. Elle a donc une origine historique et à la page 252, M. Dühring ne fait que répéter ce que nous avons déjà entendu dix fois, lorsqu'il explique son origine au moyen de cette vieille aventure des deux bonshommes dont l'un, au début de l'histoire, transforme son moyen de production en capital en faisant violence à l'autre. Mais non content d'assigner un début historique à la fonction sociale sans laquelle une somme de valeur ne se transforme pas en capital, M. Dühring lui prophétise aussi une fin historique. C'est elle “ qui précisément doit disparaître ”. Un phénomène qui a une origine historique et qui doit aussi disparaître historiquement, reçoit d'habitude, dans la langue courante, le nom de “ phase historique ”. Donc, le capital est une phase historique non seulement chez Marx, mais aussi chez M. Dühring, et c'est pourquoi nous voilà obligés de conclure que nous nous trouvons ici chez les jésuites. Si deux hommes font la même chose, ce n'est pas la même chose ! Si Marx dit que le capital est une phase historique, c'est là une vue désordonnée de l'imagination, un produit bâtard de l'esprit visionnaire en histoire et en logique avec lequel sombre la faculté de discernement, ainsi que tout usage honnête du concept. Si M. Dühring présente pareillement le capital comme une phase historique, c'est là une preuve de la rigueur de l'analyse économique et du dernier mot de la science la plus rigoureuse au sens des disciplines exactes.</p>
<p>En quoi se distingue donc l'idée du capital chez Dühring et chez Marx ?</p>
<p> “ Le capital, dit Marx, n'a point inventé le surtravail. Partout où une partie de la société possède le monopole des moyens de production, l'ouvrier, libre ou non, est forcé d'ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production [6]. ”</p>
<p>Le surtravail, le travail au-delà du temps nécessaire à la conservation de l'ouvrier et l'appropriation du produit de ce surtravail par d'autres, l'exploitation du travail sont donc communs à toutes les formes sociales passées, dans la mesure où celles-ci ont évolué dans des contradictions de classes. Mais c'est seulement le jour où le produit de ce surtravail prend la forme de la plus-value, où le propriétaire des moyens de production trouve en face de lui l'ouvrier libre, - libre de liens sociaux et libre de toute chose qui pourrait lui appartenir, - comme objet d'exploitation et où il l'exploite dans le but de produire des marchandises, c'est alors seulement que, selon Marx, le moyen de production prend le caractère spécifique de capital. Et cela ne s'est opéré à grande échelle que depuis la fin du XV° et le début du XVI° siècle.</p>
<p>M. Dühring, par contre, proclame capital toute somme de moyens de production qui “constitue des participations aux fruits de la force de travail générale”, donc, qui procure du surtravail sous n'importe quelle forme. En d'autres termes, M. Dühring s'annexe le surtravail découvert par Marx afin de s'en servir pour tuer la plus-value également découverte par Marx et qui, momentanément, ne lui convient pas. D'après M. Dühring donc, non seulement la richesse mobilière et immobilière des citoyens de Corinthe et d'Athènes qui exploitaient leurs biens avec des esclaves, mais encore celle des grands propriétaires fonciers romains de l'Empire et tout autant celle des barons féodaux du moyen âge dans la mesure où elle servait de quelque manière à la production, tout cela serait, sans distinction, du capital.</p>
<p>Ainsi, M. Dühring lui-même n'a pas “ du capital le concept courant selon lequel il est un moyen de production qui a été produit”, mais au contraire un concept tout opposé, qui englobe même les moyens de production non produits, la terre et ses ressources naturelles. Or l'idée que le capital soit tout bonnement “ un moyen de production qui a été produit” n'a cours, derechef, que dans l'économie vulgaire. En dehors de cette économie vulgaire si chère à M. Dühring, le “ moyen de production qui a été produit ” ou une somme de valeur en général ne se transforme en capital que parce qu'ils procurent du profit ou de l'intérêt, c'est-à-dire approprient le surproduit du travail impayé sous la forme de plus-value, et cela, derechef, sous ces deux variétés déterminées de la plus-value. Il reste avec cela parfaitement indifférent que toute l'économie bourgeoise soit prisonnière de l'idée que la propriété de procurer du profit ou de l'intérêt échoit tout naturellement à n'importe quelle somme de valeur qui est employée dans des conditions normales dans la production ou dans l'échange. Dans l'économie classique, capital et profit, ou bien capital et intérêt sont également inséparables, ils sont dans la même relation réciproque l'un avec l'autre que la cause et l'effet, le père et le fils, hier et aujourd'hui. Mais le terme de capital avec sa signification économique moderne n'apparaît qu'a la date où la chose elle-même apparaît, où la richesse mobilière prend de plus en plus une fonction de capital en exploitant le surtravail d'ouvriers libres pour produire des marchandises : de fait, ce mot est introduit par la première nation de capitalistes que l'histoire connaisse, les Italiens des XV° et XVI° siècles. Et s'il est vrai que Marx a le premier analysé jusqu'en son fond le mode d'appropriation particulier au capital moderne, si c'est lui qui a mis le concept de capital en harmonie avec les faits historiques dont il avait été abstrait en dernier ressort et auxquels il devait l'existence ; s'il est vrai que Marx, ce faisant, a libéré ce concept économique des représentations confuses et vagues dont il était encore infecté même dans l'économie bourgeoise classique et chez les socialistes antérieurs, c'est donc bien Marx qui a procédé avec le “ dernier mot de l'esprit scientifique le plus rigoureux ” que M. Dühring a toujours à la bouche et qui manque si douloureusement chez lui.</p>
<p>En fait, les choses se passent tout autrement chez M. Dühring. Il ne lui suffit pas, en présence de la description du capital comme phase historique, de la traiter de “produit bâtard de l'esprit visionnaire en histoire et en logique”, pour la présenter ensuite lui-même comme une phase historique : il proclame aussi tout net comme capital tous les moyens de puissance économiques, tous les moyens de production qui s'approprient “ des parts du fruit de la force de travail générale”, y compris donc la propriété foncière dans toutes les sociétés de classes ; ce qui ne le gêne pas le moins du monde pour séparer par la suite la propriété foncière et la rente foncière du capital et du profit en plein accord avec la tradition, et pour réserver donc le nom de capital aux moyens de production qui procurent du profit ou de l'intérêt, comme on peut le vérifier abondamment aux pages 156 et suivantes de son Cours. De la même façon, M. Dühring pourrait comprendre tout d'abord sous le nom de locomotive des chevaux, des bœufs, des ânes et des chiens, puisqu'ils peuvent servir aussi à mouvoir des véhicules, et accuser les ingénieurs d'aujourd'hui de faire une phase historique du terme de locomotive en le réservant à la voiture à vapeur moderne ; il pourrait les accuser de se livrer par là à des vues désordonnées de l'imagination, à des bâtards de l'esprit visionnaire en histoire et en logique, etc. Après quoi, il ne lui resterait qu'à déclarer que chevaux, ânes, bœufs et chiens sont exclus de la dénomination de locomotive et que celle-ci ne vaut que pour le véhicule à vapeur. - Nous voici donc obligés derechef de dire que c'est bien la conception à la Dühring de l'idée de capital qui fait perdre toute rigueur à l'analyse économique et sombrer la faculté de discernement avec tout usage honnête du concept ; c'est bien chez M. Dühring que s'épanouissent les vues désordonnées de l'imagination, la confusion, les frivolités qui sont données pour de profondes vérités logiques, et l'infirmité des points de départ.</p>
<p>Mais qu'à cela ne tienne ! M. Dühring gardera la gloire d'avoir trouvé le pivot autour duquel se meuvent toute l'économie antérieure, toute la politique, et tout le fatras du droit, en un mot l'ensemble de l'histoire antérieure. Ce pivot, le voici :</p>
<p> “ La violence et le travail sont les deux facteurs principaux qui entrent en ligne de compte dans la formation des liens sociaux. ”</p>
<p>En cette seule phrase réside toute la constitution du monde économique jusqu'à ce jour. Constitution extrêmement brève, qui est ainsi rédigée :</p>
<p>Article 1 : Le travail produit.<br class='autobr' />
Article 2 : La violence répartit.</p>
<p>Et voilà, “ pour parler en bon français ”, toute la sagesse économique de M. Dühring.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Le Capital, livre I, tome I, p. 151, E. S., 1971.</p>
<p>[2] Ibid., p. 166.</p>
<p>[3] Le Capital, livre I, tome I, p. 170, E. S., 1971.</p>
<p>[4] Le Capital, livre I, tome I, p. 172, E. S., 1971.</p>
<p>[5] Ibid., p. 172.</p>
<p>[6] Le Capital, livre I, tome I, p. 231, E. S., 1971.</p>
<p>VIII. Capital et plus-value (fin)</p>
<p> “ De l'avis de M. Marx, le salaire ne représente que le paiement de ce temps de travail pendant lequel l'ouvrier est réellement à l'œuvre pour rendre possible sa propre existence. Or, il suffit pour cela d'un assez petit nombre d'heures ; tout le reste de la journée de travail, souvent longue, fournit un excédent qui contient ce que notre auteur nomme “ plus-value ” et qui, dans le langage courant, s'appelle le gain du capital. Abstraction faite du temps de travail déjà contenu a tout niveau de la production dans les moyens de travail et dans les matières premières requises, cet excédent de la journée de travail est la part du patron capitaliste. L'allongement de la journée de travail est donc un pur gain d'extorsion au profit du capitaliste. ”</p>
<p>Selon M. Dühring, la plus-value de Marx ne serait donc rien d'autre que ce que, dans la langue courante, on appelle gain du capital ou profit. Écoutons Marx lui-même. Page 195 du Capital, la plus-value est expliquée par les mots qui sont mis entre parenthèses après ce terme : “ Intérêt, profit, rente [1]. ” Page 210, Marx donne un exemple dans lequel une somme de plus-value de 71 shillings apparaît sous ses différentes formes de répartition : dîmes, impôts locaux et impôts d'État 21 shillings, rente foncière 28 shillings, profit du fermier et intérêt 22 shillings, plus-value totale 71 shillings [2]. - Page 542, Marx déclare que c'est un défaut capital chez Ricardo de</p>
<p> “ ne pas représenter la plus-value à l'état pur, c'est-à-dire indépendamment de ses formes particulières telles que profit, rente foncière, etc. ”</p>
<p>et que, de ce fait, Ricardo mélange directement les lois du taux de plus-value avec les lois du taux de profit ; par contre, Marx annonce :</p>
<p> “ Je démontrerai plus tard, dans le troisième livre, que, donné le taux de la plus-value, le taux du profit peut varier indéfiniment, et que donné le taux du profit, il peut correspondre aux taux de plus-value les plus divers [3]. ”</p>
<p>Page 587, il dit :</p>
<p> “ le capitaliste qui produit la plus-value, c'est-à-dire qui extrait directement de l'ouvrier du travail non payé et fixé dans des marchandises se l'approprie le premier, mais il n'en reste pas le dernier possesseur. Il doit, au contraire, la partager en sous-ordre avec d'autres capitalistes qui accomplissent d'autres fonctions dans l'ensemble de la production sociale, avec le propriétaire foncier, etc. La plus-value se scinde donc en diverses parties, en fragments qui échoient à diverses catégories de personnes et revêtent des formes diverses, apparemment indépendantes les unes des autres, telles que profit industriel, intérêt, gain commercial, rente foncière, etc. Ces formes transformées de la plus-value ne pourront être traitées que dans le troisième livre [4].”</p>
<p>Et il en est de même dans bien d'autres passages.</p>
<p>On ne saurait s'exprimer plus nettement. A chaque occasion, Marx attire l'attention sur le fait qu'il ne faut absolument Pas confondre sa plus-value avec le profit ou gain du capital, que ce dernier est bien plutôt une variété et très souvent une fraction seulement de la plus-value. Si M. Dühring affirme cependant que la plus-value de Marx est “ dans le langage courant, le gain du capital ”, et s'il est constant que tout le livre de Marx tourne autour de la plus-value, de deux choses l'une : ou bien M. Dühring n'est pas renseigné et il faut alors une impudence sans pareille pour éreinter un livre dont on ignore le contenu essentiel ; ou bien il est renseigné et alors il commet, de propos délibéré, une falsification.</p>
<p>Plus loin :</p>
<p> “ La haine venimeuse dont M. Marx accompagne cette description de l'entreprise d'extorsion n'est que trop compréhensible. Mais un courroux plus violent et une reconnaissance plus complète encore du caractère d'exploitation de la forme économique fondée sur le salariat sont possibles sans qu'on accepte cette attitude théorique qui s'exprime dans la doctrine marxiste de la plus-value. ”</p>
<p>L'attitude théorique de Marx, bien intentionnée, mais erronée, provoque chez lui une haine venimeuse contre l'entreprise d'extorsion ; la passion morale en soi prend, par suite de cette “ attitude théorique ” fausse, une expression immorale ; elle se montre sous la forme de la haine ignoble et de la basse virulence tandis que le dernier mot de la science la plus rigoureuse chez M. Dühring se manifeste en une passion morale de nature non moins noble, dans un courroux qui est moral même quant à la forme, et qui, de plus, est quantitativement supérieur à la haine venimeuse, un courroux plus violent. Tandis que M. Dühring se donne ce plaisir à lui-même, voyons d'où vient ce courroux plus violent.</p>
<p> “ En effet, dit-il ensuite, la question surgit de savoir comment les patrons concurrents sont capables de réaliser durablement le produit entier du travail, et par là, le surproduit à ce niveau tellement supérieur aux frais naturels de production qu'indique la proportion de l'excédent des heures de travail dont nous avons parlé. On ne trouve pas de réponse dans la doctrine de Marx, et cela pour la simple raison qu'il n'y avait même pas place dans cette doctrine pour soulever la question. Le caractère de luxe de la production fondée sur le travail à gages n'a pas été envisagé sérieusement du tout et la constitution sociale avec ses positions de vampires n'a nullement été reconnue comme la raison dernière de la traite des blancs. Au contraire, c'est toujours l'élément politico-social qui a dû trouver son explication dans l'économique.”</p>
<p>Nous avons vu dans les passages cités plus haut que Marx n'affirme nullement que le surproduit soit, en toute circonstance, vendu en moyenne à sa pleine valeur, comme M. Dühring le suppose ici, par le capitaliste industriel, qui est le premier à se l'approprier. Marx dit expressément que le gain commercial constitue aussi une partie de la plus-value et cela, dans l'hypothèse présente, n'est possible que si le fabricant vend son produit au commerçant au-dessous de la valeur et lui cède ainsi une part du butin. A la façon dont la question est posée ici, Marx n'avait certainement pas la place de la soulever. Posée de façon rationnelle, elle se formule : comment la plus-value se transforme-t-elle en ses variétés - profit, intérêt, gain commercial, rente foncière etc. ? Et de fait c'est au livre III que Marx promet de résoudre cette question. Mais si M. Dühring n'a pas la patience d'attendre la publication du deuxième volume du Capital, il pouvait, en attendant, y regarder d'un peu plus près dans le premier volume. Outre les passages déjà cités, il pouvait lire en ce cas, par exemple, page 323 que, d'après Marx, les lois immanentes de la production capitaliste prennent dans le mouvement extérieur des capitaux la valeur de lois coercitives de la concurrence et que, sous cette forme, elles s'imposent aux capitalistes comme mobiles de leurs opérations ; que, donc, une analyse scientifique de la concurrence présuppose l'analyse de la nature intime du capital, de même que le mouvement apparent des corps célestes n'est intelligible que pour celui qui connaît leur mouvement réel, imperceptible pourtant aux sens ; là-dessus Marx montre par un exemple comment une loi déterminée, la loi de la valeur, dans un cas déterminé, apparaît à l'intérieur de la concurrence et y exerce sa force motrice. M. Dühring pouvait tirer de là que la concurrence joue un rôle capital dans la répartition de la plus-value et, avec quelque réflexion, ces indications données dans le premier volume suffisent en fait pour faire connaître, tout au moins dans ses grandes lignes, la transformation de la plus-value en ses variétés.</p>
<p>Cependant, pour M. Dühring, la concurrence est justement l'obstacle absolu à l'intelligence de la chose. Il ne peut pas concevoir comment les patrons concurrents peuvent, durablement, réaliser le produit entier du travail et, par là, le surproduit à un niveau tellement supérieur aux frais naturels de production. Il s'exprime ici, une fois encore, avec sa “ rigueur ” habituelle qui, en fait, n'est que négligence. Le sur produit comme tel n'a précisément chez Marx absolument pas de frais de production, c'est la part du produit qui ne coûte rien au capitaliste. Si donc les patrons concurrents voulaient réaliser le surproduit à ses frais de production naturels, il faudrait qu'ils en fassent cadeau. Mais ne nous arrêtons pas à ces “ détails micrologiques ”. Est-ce que les patrons concurrents ne réalisent pas en fait, chaque jour, le produit du travail au-dessus des frais naturels de production ? Pour M. Dühring, les frais naturels de production se composent de</p>
<p> “ la dépense de travail ou de force, et celle-ci peut à son tour être mesurée jusque dans ses derniers éléments de base par la dépense de nourriture” ;</p>
<p>donc, dans la société actuelle, ils se composent des dépenses réellement engagées en matières premières, moyens de travail et salaire, à la différence du “tribut”, du profit, de l'enchérissement extorqué l'épée à la main. Or, tout le monde sait que dans la société où nous vivons, les patrons ne réalisent Pas leurs marchandises au coût naturel de production, mais qu'ils y ajoutent dans leurs calculs le soi-disant enchérissement, le profit et que, en règle générale, ils l'encaissent en effet. La question que M. Dühring n'a, croyait-il, qu'à soulever pour renverser d'un souffle tout l'édifice de Marx comme feu Josué les murailles de Jéricho, cette question existe donc aussi pour la théorie économique de M. Dühring. Voyons comment il y répond.</p>
<p> “ La propriété capitaliste, dit-il, n'a pas de sens pratique et ne peut se faire valoir si elle n'implique pas en même temps la violence indirecte sur la matière humaine. Le produit de cette violence est le gain capitaliste, et la grandeur de celui-ci dépendra donc de l'étendue et de l'intensité de cet exercice de la domination ... Le gain capitaliste est une institution politique et sociale, qui agit plus puissamment que la concurrence. A cet égard, les patrons opèrent comme un corps et chacun défend sa position. Une certaine proportion de gain capitaliste est une nécessité dans ce genre d'économie une fois qu'il est dominant.”</p>
<p>Malheureusement, nous ne savons toujours pas comment les patrons concurrents sont en mesure de réaliser durablement le produit du travail au-dessus des frais naturels de production. M. Dühring pourrait-il donc avoir assez piètre opinion de son public pour le payer de la formule que le gain capitaliste est au-dessus de la concurrence comme en son temps le roi de Prusse était au-dessus de la loi ? Nous connaissons les manœuvres grâce auxquelles le roi de Prusse est parvenu à sa position au-dessus de la loi ; les manœuvres grâce auxquelles le gain capitaliste en arrive à être plus puissant que la concurrence, voilà précisément ce que M. Dühring a à nous expliquer et ce qu'il se refuse obstinément à expliquer. Peu importe que, comme il le dit, les patrons à cet égard opèrent comme un corps et que chacun d'eux défende cependant sa position. Nous n'allons tout de même pas, d'aventure, le croire sur parole et penser qu'il suffit qu'un certain nombre de gens agissent comme corps pour que chacun d'eux défende sa position ? Les membres des corporations du moyen âge, les nobles français en 1789 ont agi, comme on sait, avec beaucoup de décision en tant que corps et pourtant ils ont péri. L'armée prussienne, à Iéna, a agi aussi comme un corps constitué et au lieu de défendre sa position, elle a au contraire été obligée de déguerpir et même de capituler ensuite morceau par morceau. Nous ne pouvons pas davantage nous contenter de l'assurance qu'une fois donné ce genre d'économie dominant, une certaine proportion de gain capitaliste est une nécessité ; car il s'agit précisément de démontrer pourquoi il en est ainsi. Nous ne nous rapprochons pas du but d'un pouce quand M. Dühring nous annonce :</p>
<p> “ La domination capitaliste a grandi en liaison avec la domination foncière. Une partie des travailleurs serfs de la terre a été transformée dans les villes en ouvriers des arts et métiers et, finalement, en matériel de fabrique. C'est après la rente foncière que le gain capitaliste s'est développé comme seconde forme de la rente de possession. ”</p>
<p>Même si nous faisons abstraction de la fausseté historique de cette affirmation, elle n'en reste pas moins une simple affirmation et se borne à déclarer une nouvelle fois ce qu'il s'agit précisément d'expliquer et de démontrer. Nous ne pouvons donc pas conclure à autre chose qu'à l'incapacité de M. Dühring de répondre à sa propre question : comment les patrons concurrents sont-ils en mesure de réaliser durablement le produit du travail au-dessus des frais naturels de production ? Autrement dit, M. Dühring est incapable d'expliquer la genèse du profit. Il ne lui reste donc plus qu'à décréter tout de go : le gain capitaliste est un produit de la violence, ce qui, certes, s'accorde tout à fait avec l'article 2 de la constitution sociale à la Dühring : la violence répartit. Voilà, à coup sûr, qui est fort bien dit ; mais maintenant “ surgit la question ” : Qu'est-ce que la violence répartit ? Il faut bien qu'il y ait quelque chose à répartir, sans quoi même la violence la plus omnipotente avec la meilleure volonté du monde ne peut rien répartir. Le gain que les patrons concurrents empochent est quelque chose de très solide et de très palpable. La violence peut le prendre, mais non le produire. Et si M. Dühring s'obstine à refuser de nous expliquer comment la violence prend le gain patronal, il est muet comme la tombe dès qu'il s'agit de répondre à la question : où le prend-elle ? Là où il n'y a rien, le roi, comme toute autre violence, perd ses droits. De rien, il ne sort rien, surtout pas de profit. Si la propriété capitaliste n'a pas de sens pratique et ne peut se faire valoir tant qu'elle n'implique pas en même temps la violence indirecte sur la matière humaine, la question surgit derechef de savoir : 1. comment la richesse capitaliste est parvenue à cette violence, question qui n'est nullement réglée par les quelques affirmations historiques citées plus haut ; 2. comment cette violence se transforme en mise en valeur du capital, en profit et 3. où elle prend ce profit ?</p>
<p>Nous pouvons empoigner l'économie à la Dühring par où nous voulons, nous n'avançons pas d'un pas. Pour toutes les affaires impopulaires, pour le profit, la rente foncière, le salaire de famine, l'asservissement des ouvriers, elle n'a qu'un seul mot d'explication : la violence, et toujours la violence, et le “ courroux plus violent ” de M. Dühring se résout lui aussi en courroux contre la violence. Nous avons vu : 1. que le fait d'en appeler à la violence est un mauvais prétexte, un renvoi du domaine économique au domaine politique, lequel n'est pas en mesure d'expliquer un seul fait économique. Et 2. qu'il laisse sans explication l'origine de la violence elle-même, et cela très sagement, puisqu'autrement, il aboutirait forcément à ceci que toute puissance sociale et toute violence politique ont leur origine dans des conditions économiques préalables, dans le mode de production et d'échange de chaque société tel qu'il est donné dans l'histoire.</p>
<p>Essayons toutefois de voir si nous ne pouvons pas arracher encore quelques éclaircissements sur le profit à notre “ fondateur profond ”, mais inexorable, de l'économie. Peut-être y parviendrons-nous si nous abordons sa discussion du salaire. Il dit page 158 :</p>
<p> “ Le salaire est la rémunération pour l'entretien de la force de travail et il n'entre d'abord en ligne de compte que comme fondement de la rente foncière et du gain capitaliste. Pour s'expliquer d'une façon tout à fait décisive les rapports prédominant ici, qu'on imagine la rente foncière et également le gain capitaliste tout d'abord d'une manière historique, sans salaire, donc sur la base de l'esclavage ou du servage ... Peu importe de savoir si c'est l'esclave ou le serf, ou si c'est l'ouvrier salarié qui doit être entretenu ; cela ne motive qu'une différence dans la manière dont sont grevés les frais de production. Dans chaque cas, le produit net acquis par l'utilisation de la-force de travail constitue le revenu du maître ... On voit donc notamment que l'opposition capitale en vertu de laquelle on trouve, d'une part, une sorte quelconque de rente de possession, et, d'autre part le travail à gages sans possession, ne peut être saisie exclusivement dans l'un de ses termes, mais toujours seulement dans les deux à la fois. ”</p>
<p>Mais “ rente de possession ”, comme nous l'apprenons page 188, est une expression commune pour la rente foncière et le gain capitaliste. On lit en outre, page 174 :</p>
<p> “ Le caractère du gain capitaliste est une appropriation de la partie essentielle du produit de la force de travail. On ne peut le concevoir sans l'élément corrélatif qui est le travail assujetti directement ou non sous une forme ou l'autre.”</p>
<p>Et page 183 :</p>
<p> “ Le salaire n'est, en tous les cas, rien d'autre qu'une rémunération au moyen de laquelle l'entretien et la possibilité de procréation de l'ouvrier doivent être en général assurés. ”</p>
<p>Et, enfin, page 195 :</p>
<p> “ Ce qui échoit à la rente de possession doit forcément être perdu pour le salaire et inversement, ce qui revient au travail sur la capacité générale de production [!] est forcément retiré aux revenus de la propriété. ”</p>
<p>M. Dühring nous mène de surprise en surprise. Dans la théorie de la valeur et dans les chapitres suivants jusques et y compris la doctrine de la concurrence, donc de la page 14 la page 155, les prix des marchandises ou valeurs se divisaient : 1. en frais naturels de production ou valeur de production, c'est-à-dire dépenses de matières premières, de moyens de travail et de salaire et 2. en enchérissement ou valeur de répartition, tribut imposé l'épée à la main au profit de la classe monopoliste ; enchérissement qui, comme nous l'avons vu, ne pouvait rien changer en réalité à la répartition de la richesse, puisqu'il devait rendre d'une main ce qu'il prenait de l'autre et qui, de plus, dans la mesure où M. Dühring nous renseigne sur son origine et son contenu, ne naissait de rien et donc ne se composait de rien. Dans les deux chapitres suivants, qui traitent des genres de revenus, donc de la page 156 à la page 217, il n'est plus question d'enchérissement. En son lieu et place, la valeur de tout produit du travail, donc de toute marchandise, se divise dans les deux parties suivantes : 1. les frais de production, dans lesquels est inclus aussi le salaire payé, et 2. le “ produit net obtenu par l'utilisation de la force de travail ”, qui constitue le revenu du maître. Et ce produit net a une physionomie parfaitement connue, qu'aucun tatouage ni vernis ne pourraient dissimuler. “ Pour s'expliquer d'une façon vraiment décisive les rapports prédominant ici ”, le lecteur n'aura qu'à imaginer les passages de M. Dühring que nous venons de citer, imprimés en face des passages cités précédemment de Marx sur le surtravail, le surproduit et la plus-value. Et il trouvera que M. Dühring transcrit directement ici, à sa manière, Le Capital.</p>
<p>M. Dühring reconnaît le surtravail sous quelque forme que ce soit, esclavage, servage ou salariat, comme source des revenus de toutes les classes dominantes jusqu'à nos jours : pris dans le passage cité maintes fois, Le Capital page 227, “ le capital n'a pas inventé le surtravail etc. ” - Et le “ produit net ” qui constitue “ le revenu du maître”, qu'est-il d'autre que l'excédent du produit du travail sur le salaire, lequel, même chez M. Dühring, doit, malgré son travestissement tout à fait superflu en une rémunération, assurer en général l'entretien et la possibilité de procréation de l'ouvrier ? Comment “ l'appropriation de la partie essentielle du produit de la force de travail” peut-elle se produire, sinon parce que le capitaliste, comme chez Marx, extorque à l'ouvrier plus de travail qu'il est nécessaire pour la reproduction des moyens de subsistance que celui-ci consomme, c'est-à-dire parce que le capitaliste fait travailler l'ouvrier plus longtemps qu'il n'est nécessaire pour remplacer la valeur du salaire payé à l'ouvrier ? Donc, prolongation de la journée de travail au-delà du temps nécessaire à la reproduction des moyens de subsistance de l'ouvrier, surtravail de Marx, - c'est cela, et rien d'autre, qui se cache derrière “l'utilisation de la force de travail ” de M. Dühring. Et son “produit net du maître”, sous quelle autre forme peut-il se présenter que la forme du surproduit et de la plus-value marxistes ? Et par quoi, sinon par sa conception inexacte, la rente de possession de Dühring se distingue-t-elle de la plus-value marxiste ? D'ailleurs, M. Dühring a emprunté le nom de “rente de possession” à Rodbertus qui réunissait déjà la rente foncière et la rente capitaliste ou gain capitaliste sous l'expression commune de rente, de sorte que M. Dühring n'a eu qu'à ajouter “ de possession ” [5]. Et, afin qu'il ne subsiste aucun doute sur le plagiat, M. Dühring résume les lois exposées par Marx au chapitre 15 du Capital (pages 539 et suivantes) sur les variations de grandeur dans le prix de la force de travail et dans la plus-value, et il les résume si bien à sa manière que ce qui échoit à la rente de possession est forcément perdu pour le salaire et inversement, réduisant ainsi les lois particulières de Marx si riches de substance à une tautologie vide, car il va de soi que d'une grandeur donnée qui se divise en deux parties, l'une ne peut grandir sans que l'autre diminue. Voilà comment M. Dühring a réussi à s'approprier les idées de Marx de telle façon que “ le dernier mot de la science la plus rigoureuse au sens des disciplines exactes”, ainsi qu'on le trouve vraiment dans l'exposé de Marx, disparaisse complètement.</p>
<p>Ainsi, devant le tapage insolite auquel M. Dühring se livre dans l'Histoire critique au sujet du Capital et, surtout, devant le tourbillon de mots qu'il soulève avec la fameuse question relative à la plus-value, - question qu'il aurait mieux fait de ne pas poser, d'autant plus qu'il ne sait pas y répondre lui-même, - nous ne pouvons échapper à l'idée que tout cela n'est que ruses de guerre, habiles manœuvres pour couvrir le plagiat grossier de Marx qu'il a commis dans son Cours. En effet, M. Dühring avait toute raison de déconseiller à ses lecteurs de s'occuper de “l'écheveau embrouillé que M. Marx appelle Le Capital”, de les mettre en garde contre les bâtards de l'esprit visionnaire en histoire et en logique, les représentations nébuleuses et confuses de Hegel, et ses fariboles, etc. La Vénus contre laquelle ce fidèle Eckart met en garde la jeunesse allemande, il était allé la quérir, en tapinois, sur les brisées de Marx pour la ranger en lieu sûr aux fins d'usage personnel. Félicitons-le pour ce produit net obtenu par l'utilisation de la force de travail de Marx et pour la lumière originale que son annexion de la plus-value marxiste sous le nom de rente de possession jette sur les motifs de son affirmation obstinée, - parce que répétée dans deux éditions, - et fausse, selon laquelle Marx n'entendrait par plus-value que le profit ou le gain capitaliste.</p>
<p>Et ainsi, il nous faut décrire les performances de M. Dühring avec ses propres termes, que voici : “ D'après l'opinion de Monsieur ” Dühring, “ le salaire ne représente que le paiement de ce temps de travail pendant lequel l'ouvrier est réellement à l'œuvre pour rendre possible sa propre existence. Il y suffit d'un assez petit nombre d'heures, tout le reste de la journée de travail, souvent allongée, fournit un excédent dans lequel est contenu ce que notre auteur appelle ” rente de possession. “ Abstraction faite du temps de travail déjà contenu à un niveau quelconque de la production dans les moyens de travail et les matières premières en question, cet excédent de la journée de travail est la part du patron capitaliste. L'allongement de la journée de travail n'est par conséquent qu'un gain d'extorsion au profit du capitaliste. La haine venimeuse dont Monsieur ” Dühring “ accompagne cette description de l'entreprise d'extorsion n'est que trop compréhensible” ... Par contre, on comprend moins bien comment après ce plagiat, il va revenir à son “ courroux plus violent ”.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Le Capital, livre I, tome I, p. 205 (note), E. S., 1971.</p>
<p>[2] Ibid., p. 217.</p>
<p>[3] Ibid., tome II, p. 196, E. S., 1969.</p>
<p>[4] Ibid., tome III, pp. 7-8, E. S., 1969.</p>
<p>[5] Et même pas. Rodbertus dit (Soziale Briefe, 2e lettre, p. 159) : “ La rente est d'après cette théorie [la sienne] tout revenu qui est perçu sans travail propre, uniquement en raison d'une possession ”. (F. E.)</p>
<p>IX. Lois naturelles de l'Économie - La rente foncière</p>
<p> “ le triomphe de l'esprit scientifique supérieur consiste à dépasser les simples descriptions et divisions de la matière pour ainsi dire statique, pour arriver aux idées vivantes qui éclairent la production. La connaissance des lois est donc la plus parfaite, puisqu'elle nous montre comment un processus est conditionné par l'autre.”</p>
<p>Déjà la première loi naturelle de toute économie a été spécialement découverte par M. Dühring.</p>
<p>Adam Smith</p>
<p> “ non seulement n'a pas mis en tête, ce qui est curieux, le facteur le plus important de tout développement économique, mais encore il a complètement omis sa formulation particulière, et de cette façon il a involontairement rabaissé à un rôle subordonné cette puissance qui avait imprimé son sceau au développement moderne de l'Europe. [Cette] loi fondamentale qui doit être mise en tête, est celle de l'équipement technique, on pourrait même dire de l'armement de la force économique naturellement donnée à l'homme. ”</p>
<p>Cette “ loi de base ”, découverte par M. Dühring, s'exprime comme suit :</p>
<p>Loi nº 1.</p>
<p> “ La productivité des moyens économiques, des ressources naturelles et de la force humaine est intensifiée par des inventions et des découvertes. ”</p>
<p>Nous voici frappés d'étonnement. M. Dühring nous traite tout à fait comme le plaisantin de Molière traitait le bourgeois gentilhomme auquel il annonçait cette nouveauté que toute sa vie il avait fait de la prose sans le savoir. Il y a longtemps que nous savions que les inventions et les découvertes augmentent, en de nombreux cas, la force productive du travail (mais, dans de très nombreux cas, elles ne l'augmentent pas non plus, comme le prouve le colossal rebut des archives de tous les offices de brevets du monde) ; mais que cette banalité vieille comme le monde soit la loi de base de toute l'économie, nous sommes redevables de cet éclaircissement à M. Dühring ! Si “ le triomphe de l'esprit scientifique supérieur” en économie comme en philosophie consiste seulement à donner un nom ronflant au premier lieu commun venu, à le proclamer à son de trompe comme loi naturelle ou même fondamentale, voilà le “ fondement profond ” et le bouleversement de la science effectivement à la portée de chacun, même à la portée de la rédaction de la Volkszeitung de Berlin [1]. “ En toute rigueur ”, nous serions donc obligés d'appliquer à M. Dühring lui-même le propre jugement de M. Dühring sur Platon : “ Si cependant c'est quelque chose comme cela qui représente la sagesse de l'économie politique, l'auteur des “ fondements critiques ” partage cette sagesse avec quiconque trouva jamais à exprimer une idée ”, - ou simplement à bavarder, - “ sur la pure évidence ”. Si par exemple, nous disons : les animaux mangent, nous énonçons en toute innocence et sérénité une grande parole ; car nous n'avons qu'à dire que la loi fondamentale de toute vie animale est de manger, et voilà toute la zoologie bouleversée.</p>
<p>Loi nº 2.</p>
<p>Division du travail :</p>
<p> “ La scission des branches professionnelles et la dissociation des activités augmentent la productivité du travail. ”</p>
<p>Dans la mesure où c'est exact, c'est également un lieu commun depuis Adam Smith. Dans quelle mesure c'est exact, nous le verrons dans la troisième partie.</p>
<p>Loi nº 3.</p>
<p> “ La distance et les moyens de transport sont les causes capitales qui entravent et favorisent la coopération des forces productives. ”</p>
<p>Loi nº 4.</p>
<p> “ La capacité de population de l'État industriel est incomparablement supérieure à celle de l'État agricole. ”</p>
<p>Loi nº 5.</p>
<p> “ En économie, rien ne se fait sans un intérêt matériel. ”</p>
<p>Telles sont les “ lois naturelles ” sur lesquelles M. Dühring fonde son économie nouvelle. Il reste fidèle à sa méthode que nous avons exposée déjà à propos de sa Philosophie. Quelques évidences, de la banalité la plus désolante, souvent exprimées de travers par surcroît, constituent, en économie aussi, les axiomes qui ne requièrent aucune preuve, les thèses fondamentales, les lois naturelles. Sous prétexte de développer le contenu de ces lois qui n'ont pas de contenu, on met à profit l'occasion pour se livrer à de vastes radotages économiques sur les divers thèmes dont le nom se rencontre dans ces prétendues lois, donc sur les inventions, la division du travail, les moyens de transport, la population, l'intérêt, la concurrence, etc., radotages dont la plate trivialité n'est assaisonnée que par une grandiloquence sibylline et, çà et là, par une conception fausse ou une ratiocination pleine de suffisance sur toutes sortes de subtilités casuistiques. Puis, nous en arrivons enfin à la rente foncière, au gain capitaliste et au salaire, et comme dans ce qui précède nous n'avons traité que ces deux dernières formes d'appropriation, nous voulons ici, en terminant, étudier encore brièvement la conception de la rente foncière de M. Dühring.</p>
<p>Nous laissons de côté tous les points sur lesquels M. Dühring ne fait que copier son prédécesseur Carey ; nous n'avons pas affaire à Carey, ni à défendre la conception de Ricardo sur la rente foncière contre les altérations et les folies de Carey. Seul, M. Dühring nous importe, et lui définit la rente foncière comme “ ce revenu que le propriétaire en tant que tel tire du sol ”. Le concept économique de rente foncière que M. Dühring est appelé à expliquer, est incontinent transposé par lui sur le plan juridique, de sorte que nous ne sommes pas plus avancés qu'avant. Notre fondateur profond est donc obligé, bon gré mal gré, de condescendre à d'autres explications. Il compare maintenant l'affermage d'un domaine à un fermier avec le fait d'avancer un capital à un patron, mais il trouve bientôt que la comparaison est boiteuse, comme beaucoup d'autres d'ailleurs. Car, dit-il</p>
<p> “ si l'on voulait poursuivre l'analogie, le gain qui reste au fermier après paiement de la rente foncière devrait correspondre à ce reste de gain capitaliste qui échoit, après déduction des intérêts, au patron qui fait valoir le capital. Mais on n'a pas coutume de considérer les gains du fermier comme les revenus principaux, et la rente foncière comme un reste... Une preuve de cette différence de conception est le fait que dans la doctrine de la rente foncière, on ne distingue pas particulièrement le cas du faire-valoir direct et que l'on ne met pas particulièrement l'accent sur la différence de grandeur d'une rente sous forme de fermage et d'une rente produite directement. Du moins, on ne s'est pas senti poussé à concevoir la rente qui résulte du faire-valoir direct comme décomposée de telle façon qu'un de ses éléments représenterait pour ainsi dire l'intérêt du domaine et l'autre le gain excédentaire de l'entreprise. Abstraction faite du capital propre que le fermier emploie, on semble tenir la plupart du temps son gain spécifique pour une sorte de salaire. Mais il est délicat de vouloir affirmer quelque chose sur ce point, car on ne s'est pas du tout posé la question avec cette précision. Partout où il s'agit d'exploitations assez grandes, on pourra constater facilement qu'il n'est pas permis de faire passer le gain spécifique du fermier pour un salaire. En effet, ce gain repose lui-même sur l'opposition avec la main-d'œuvre agricole, dont l'utilisation rend seule possible ce genre de revenus. C'est évidemment une portion de rente qui reste entre les mains du fermier et qui vient en déduction de la rente entière qui serait obtenue dans le faire-valoir direct du propriétaire ”.</p>
<p>La théorie de la rente foncière est une partie spécifiquement anglaise de l'économie et il fallait bien qu'elle le fût, car on ne trouvait qu'en Angleterre un mode de production dans lequel la rente s'était effectivement séparée du profit et de l'intérêt. On sait que ce sont la grande propriété foncière et la grande agriculture qui règnent en Angleterre. Les propriétaires fonciers afferment leurs terres en domaines étendus, souvent immenses, à des fermiers qui sont pourvus d'un capital suffisant pour les exploiter et ne travaillent pas eux-mêmes comme nos paysans, mais emploient, comme de véritables patrons capitalistes, le travail de domestiques de ferme et de journaliers. Nous avons donc ici les trois classes de la société capitaliste et le revenu original de chacune d'elles : le propriétaire foncier qui perçoit la rente foncière, le capitaliste qui empoche le profit et l'ouvrier qui touche le salaire. Il n'est jamais venu à l'idée d'un économiste anglais de tenir, comme il semble à M. Dühring, le gain du fermier pour une sorte de salaire. Encore bien moins pouvait-il être délicat pour lui d'affirmer que le profit du fermier était ce qu'il est, d'une façon indiscutable, évidente et tangible, à savoir du profit capitaliste. N'est-il pas ridicule de lire ici qu'on ne s'est pas du tout posé avec cette précision la question de savoir ce qu'est véritablement le gain du fermier ? En Angleterre, on n'a pas besoin de se poser la question, la question comme la réponse sont depuis longtemps présentes dans les faits eux-mêmes et, depuis Adam Smith, il n'a jamais subsisté de doute à ce sujet.</p>
<p>Le cas du faire-valoir direct, comme M. Dühring l'appelle, ou plutôt le faire-valoir à l'aide d'intendants pour le compte du propriétaire foncier, comme il se produit dans la réalité assez souvent en Allemagne, ne change rien à la chose. Si le propriétaire foncier fournit aussi le capital et fait exploiter pour son propre compte, il empoche, en plus de la rente foncière, le profit capitaliste lui-même, comme cela va de soi et comme il ne peut en être autrement dans le mode actuel de production. Et si M. Dühring affirme que, jusqu'ici, on ne s'est pas senti poussé à concevoir la rente qui résulte du faire-valoir direct (il faudrait dire : le revenu) comme décomposée, ceci est tout simplement faux, et dans le meilleur des cas ne nous prouve à nouveau que l'ignorance de M. Dühring. Par exemple :</p>
<p> “ Le revenu qui se tire du travail s'appelle salaire ; celui que quelqu'un tire de l'emploi du capital s'appelle profit... Le revenu qui naît exclusivement du sol s'appelle rente et appartient au propriétaire foncier... Quand ces différentes sortes des revenus échoient à des personnes différentes, elles sont faciles à distinguer ; mais si elles échoient à la même personne, elles sont fréquemment confondues, du moins dans le langage courant. Un propriétaire foncier qui fait valoir lui-même une partie de son propre sol devrait, après déduction des frais d'exploitation, percevoir aussi bien la rente du propriétaire foncier que le profit du fermier Mais, dans le langage courant du moins, il nommera facilement profit tout son gain en confondant ainsi la rente avec le profit. La majorité de nos planteurs d'Amérique du Nord et des Indes occidentales sont dans cette situation ; la plupart cultivent leurs propres possessions et c'est ainsi que nous entendons rarement parler de la rente d'une plantation, niais bien du profit qu'elle rapporte... Un jardinier qui cultive de ses mains son propre jardin est propriétaire foncier, fermier et ouvrier en une seule personne. Son produit devrait par conséquent lui payer la rente du premier, le profit du second et le salaire du troisième. Mais tout passe habituellement pour le gain de son travail ; on confond donc ici la rente et le profit avec le salaire. ”</p>
<p>Ce passage se trouve au chapitre six du premier livre d'Adam Smith [2]. Le cas du faire-valoir direct a donc été étudié il y a plus de cent ans déjà, et les doutes et incertitudes qui causent tant de souci à M. Dühring jaillissent uniquement de sa propre ignorance.</p>
<p>En fin de compte, il se tire d'embarras par un coup d'audace : le gain du fermier repose sur l'exploitation de la “ main-d'œuvre agricole ” et par conséquent est évidemment une “portion de rente”, laquelle “ vient en déduction ” de la “ rente entière ” qui, à vrai dire, devrait tomber dans la poche du propriétaire foncier. Cela nous permet d'apprendre deux choses : 1. Que le fermier “ diminue ” la rente du propriétaire foncier, de sorte que chez M. Dühring ce n'est pas, comme on l'avait pensé jusqu'ici, le fermier qui paye une rente au propriétaire foncier, mais le propriétaire foncier qui paye une rente au fermier, “conception qui est certes foncièrement originale ”. Et 2. nous apprenons, enfin ce que M. Dühring se représente par rente foncière : l'ensemble du surproduit obtenu en agriculture par l'exploitation du travail rural. Mais comme ce surproduit se partage dans l'économie antérieure - à l'exception peut-être de quelques économistes vulgaires - en rente foncière et profit capitaliste, nous devons constater que M. Dühring “ ne cultive pas la conception courante ” de la rente foncière, elle non plus.</p>
<p>Donc, rente foncière et gain capitaliste ne se distinguent chez M. Dühring que par le fait que la première s'obtient dans l'agriculture et le second dans l'industrie ou le commerce. Il était fatal que M. Dühring parvînt à cette idée aussi peu critique que confuse. Nous avons vu qu'il est parti de la “conception historique véritable” selon laquelle la domination sur le sol n'est fondée que grâce à la domination sur l'homme. Donc, dès que le sol est cultivé au moyen d'une forme quelconque de travail asservi, il naît un excédent pour le propriétaire foncier et cet excédent est précisément la rente, comme l'excédent du produit du travail sur le gain du travail est dans l'industrie le gain capitaliste.</p>
<p> “ De cette manière, il est clair que la rente foncière existe partout et toujours à une échelle considérable là où l'agriculture est pratiquée au moyen de l'une quelconque des formes d'assujettissement du travail ”.</p>
<p>Dans cette présentation de la rente comme ensemble du surproduit obtenu dans l'agriculture, M. Dühring se heurte, d'une part, au profit du fermier en Angleterre et, d'autre part, au partage de ce surproduit en rente foncière et en profit du fermier, partage qui s'applique dans toute l'économie classique, c'est-à-dire qu'il se heurte en plein à la notion pure, précise de la rente. Que fait M. Dühring ? Il fait comme s'il ne connaissait pas un traître mot de la distribution du surproduit agricole en profit du fermier et en rente foncière, donc de toute la théorie de la rente de l'économie classique ; comme si, dans toute l'économie, la question de savoir ce qu'est à proprement parler le profit du fermier n'avait absolument pas été posée encore “ avec cette précision ” ; comme s'il s'agissait d'un objet absolument inexploré dont rien n'est connu que l'apparence et les incertitudes. Et, de cette fatale Angleterre où le surproduit de l'agriculture est si impitoyablement démembré en ses éléments, rente foncière et profit capitaliste, sans le moindre concours d'aucune école théorique, il se réfugie dans son cher domaine d'application du droit prussien, où le faire-valoir direct connaît son plein épanouissement patriarcal, où “ le propriétaire foncier entend par rente les revenus de ses domaines ” et où l'opinion de Messieurs les hobereaux sur la rente a encore la prétention de donner le ton à la science ; où par conséquent M. Dühring peut encore espérer se faufiler avec sa confusion des notions de rente et de profit, et même trouver créance pour sa plus récente découverte. la rente foncière payée non par le fermier au propriétaire foncier, mais par le propriétaire foncier au fermier.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] La Volkszeitung était un quotidien démocrate de Berlin, à propos duquel Engels emploie dans une lettre à Marx du 15 septembre 1860, les expressions “radotage ennuyeux et fadaises ergoteuses ”.</p>
<p>[2] Adam SMITH : An inquiry into the nature and causes of the wealth of nations, vol. 1, Londres, 1776, pp. 63-65.</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1878/06/fe18780611z.htm" class="spip_out" rel="external">La suite</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1878/06/fe18780611.htm" class="spip_out" rel="external">Extrait de l'Anti-Dühring</a></p></div>
L'innovation technologique est-elle le moteur du changement historique ?
https://www.matierevolution.org/spip.php?article7312
https://www.matierevolution.org/spip.php?article73122022-11-23T23:05:00Ztext/htmlfrRobert Paris, Tiekoura Levi Hamed
<p>Lire aussi : <br class='autobr' />
La naissance du capitalisme, est-ce d'abord une révolution technologique ? <br class='autobr' />
Identifier révolution technologique et révolution sociale, une erreur classique dans l'histoire des sociétés humaines <br class='autobr' />
Les avancées technologiques n'ont parfois rien eu à voir avec les avancées de la société. <br class='autobr' />
Même si le capitalisme d'aujourd'hui va sur la Lune ou vers Mars, développe des matériaux nano comme le graphène et autres prétendues révolutions technologiques comme celles de l'informatique, (…)</p>
-
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique50" rel="directory">1- Les lois économiques font partie de la lutte des classes</a>
<div class='rss_texte'><p>Lire aussi :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4517" class="spip_out" rel="external">La naissance du capitalisme, est-ce d'abord une révolution technologique ?</a></p>
<h2 class="spip">Identifier révolution technologique et révolution sociale, une erreur classique dans l'histoire des sociétés humaines</h2>
<p>Les avancées technologiques n'ont parfois rien eu à voir avec les avancées de la société.</p>
<p>Même si le capitalisme d'aujourd'hui va sur la Lune ou vers Mars, développe des matériaux nano comme le graphène et autres prétendues révolutions technologiques comme celles de l'informatique, il est en chute vertigineuse parce qu'il a atteint ses limites sur le terrain économique et social et d'abord sur celui de l'accumulation du capital. La pandémie n'est qu'une image de cette chute inéluctable.</p>
<p>Ceux qui ne l'ont pas compris ont cru que le but du capitalisme était de produire des biens fabriqués, alors que son but est de produire de la plus-value, c'est-à-dire un capital supplémentaire capable de se réinvestir dans la production. Nous allons voir que le machinisme lui-même ne peut être compris qu'en liaison avec le capitalisme, c'est-à-dire la recherche du profit et pas seulement avec la production rendue plus efficace par des techniques.</p>
<p>S'il est parfois exact que les changements sociaux fondamentaux se sont parfois appuyés sur des révolutions technologiques, l'inverse n'est pas vrai : la révolution technologique n'a pas attendu le changement de société pour éclore dans les esprits. Par contre, la découverte technique est parfois tellement éloignée de son utilisation qu'elle a été perdue longtemps avant d'être massivement utilisée.</p>
<p>Quand Archimède invente la grue, il la propose comme arme de guerre contre les vaisseaux d'attaque, car, comme moyen de soulever, la société esclavagiste n'en voit pas de meilleurs que les esclaves !!!</p>
<p>Quand Léonard de Vinci invente de nombreuses machines, il ne dispose pas du moteur qui donnera énergie et mouvement à toutes ces inventions mais il aura l'intuition de très nombreux fonctionnements mécaniques, terrestres, hydrauliques ou aériens.</p>
<p>Il y a une énorme distance de temps et de conception entre la découverte de l'électricité dans l'antiquité et son utilisation, la découverte du vide bien plus récente et son utilisation, pour ne prendre que ces deux exemples.</p>
<p>Bien des gens confondent le fait que des sociétés nouvelles socialement et économiquement aient pris appui sur des techniques qui n'étaient pas employées précédemment et l'invention de techniques nouvelles, qui, elles, ne nécessitent que des esprits inventifs et novateurs et pas forcément un grand soutien de la société. Les inventeurs n'ont pas eu besoin d'une demande sociale pour inventer, pas plus que les autres penseurs, poètes, écrivains, peintres ou musiciens. La conception utilitariste de la pensée n'est pas juste. La société peut favoriser un certain type de pensées, artistiques, scientifiques ou techniques mais cela ne signifie pas que ces pensées aient besoin de ce soutien social, celui en général de la classe dominante, pour apparaître.</p>
<p>Quand Marx affirme que les pensées dominantes sont celles de la classe dominante, il ne veut pas dire que n'apparaissent que des pensées voulues par la classe dominante. L'apparition d'idées n'est dictée que par la curiosité permanente de l'être humain et donc par une locomotive personnelle des auteurs, penseurs, concepteurs, qui n'ont souvent reçu aucun soutien, et souvent aussi n'ont eu, de leur vivant, que très peu de bénéfice attaché à leur découverte, pour laquelle ils ont souvent sacrifié tous leurs moyens et toute leur vie.</p>
<p>On s'étonne de découvertes très très anciennes comme celle de la serpe dans l'agriculture et du grand nombre d'années qu'il a fallu pour que cette utilisation se généralise, mais cet étonnement est en fait comparable à celui des découvreurs de la grotte Chauveau qui remarquent que les progrès artistiques comme les autres progrès du génie humain ne suivent pas une courbe linéaire et continue, allant du petit vers le grand, du faible vers le fort, du pire vers le meilleur.</p>
<p>On a souvent utilisé à tort la technique comme repère du degré de développement social, alors que le niveau des techniques ne signifie pas réellement un niveau en termes de degré de développement social.</p>
<p>Dans bien des études, on a caractérisé des techniques comme significatives d'un type de société et le nom même de ces étapes du développement social est resté attaché à ces techniques : Paléolithique, Néolithique, par exemple, pour les techniques de taille de la pierre… Culture du Rubané (au début du néolithique) ou Culture Campaniforme (à partir du 3ème millénaire avant notre ère), par exemple, pour la technique de la céramique…</p>
<p>Le point de vue technologique sur le progrès humain confond souvent évolution sociale et évolution technique, économie et culture, au point de parler des « cultures » diverses au lieu des sociétés. L'extension de ces cultures techniques ne recouvre pas en fait des sociétés identiques, mais seulement des extensions d'influences culturelles.</p>
<p>Le concept d'un progrès technique maître de l'évolution des sociétés humaines a de nombreux défauts : non seulement il gomme les révolutions sociales, il efface la lutte des classes, il présente l'histoire comme un continuum, il est fondamentalement idéaliste, il ne permet pas de comprendre que la dialectique des rapports de classes dans la production et des forces productives.</p>
<p>Des pseudo-marxistes, comme Kostas Axelos, ont souvent mis en avant la technique en prétendant que c'était le point de vue de Karl Marx et Friedrich Engels mais c'est complètement faux ! Les staliniens eux-mêmes ont souvent diffusé ce type de mensonges.</p>
<p>Pour Marx et Engels, le moteur de l'Histoire est clairement et nettement la lutte des classes, pas le progrès technologique. La figure révolutionnaire n'est pas l'inventeur mais l'action révolutionnaire des masses !</p>
<p>Le progrès est tout le contraire d'une catégorie dialectique. La révolution est négation alors que la technique agit soi-disant positivement.</p>
<p>En fait, c'est sous-estimer toute la difficulté pour faire passer la société d'une technique à une autre, tout le conservatisme social qui empêche de mettre en œuvre ces « progrès ». Essayez seulement de « conseiller » à une société traditionnelle d'agir contrairement à la tradition et de produire autrement et vous comprendrez qu'il faut souvent une révolution sociale pour « simplement » changer de technique !</p>
<p>Ce contresens causé par le point de vue technologique est très largement diffusé, au point que certains ont affirmé que le capitalisme lui-même était le produit du seul progrès technologique !</p>
<p>Et cela se fonde sur une autre erreur, prendre la production pour un rapport entre l'homme et la matière à transformer sans envisager l'autre rapport, celui des hommes entre eux, et même davantage encore un rapport des classes sociales entre elles. Le mode de production n'est pas qu'un fonctionnement technologique mais un mode de relations sociales. Ainsi, dans le mode de production capitalistes, ces relations sociales ne sont pas issues que du progrès technologique dans les outils mais du fait qu'une classe d'hommes est dépourvue de toute propriété privée de ces moyens de production. Le fait que les prolétaires aient été formés par la dépossession des moyens de production est un combat de classe qui a été réalisé violemment et à un moment donné de la lutte des classes.</p>
<p>Un certain type de production nécessite un certain type de producteurs et leur apparition provient de la lutte des classes, pas des seuls inventeurs de la machine à tisser, à filer, de la locomotive ou de la machine à vapeur.</p>
<p>Le machinisme transforme la division du travail et transforme aussi la composition organique du capital, voilà encore deux points qui sont oubliés par les partisans de la thèse technologique.</p>
<p>Kostas Axelos a fait de l'analyse du capital par Marx une branche de l'étude de la technologie !!!</p>
<p>Source : <br class='autobr' />
<a href="https://www.lemonde.fr/archives/article/1962/03/03/marx-et-la-technique_2344714_1819218.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.lemonde.fr/archives/article/1962/03/03/marx-et-la-technique_2344714_1819218.html</a></p>
<p>Marx, lui, ne néglige ni les techniques ni les transformations sociales et il lie les deux :</p>
<p>« L'industrie moderne, cet ensemble de combinaisons sociales et de procédés techniques que nous avons nommé le mode spécifique de la production capitaliste ou la production capitaliste proprement dite. »</p>
<p>Source : Karl Marx, « Le Capital », livre premier</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-25-2.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-25-2.htm</a></p>
<p>Marx n'isole pas les machines (moyens de travail) des travailleurs (force de travail) qui s'y emploient :</p>
<p>« La force de travail dans la manufacture et le moyen de travail dans la production mécanique sont les points de départ de la révolution industrielle. »</p>
<p>Source :</p>
<p>Karl Marx, « Machinisme et grande industrie »</p>
<p>Mais d'emblée, Marx ne voit pas le progrès technique qu'en positif mais de manière dialectique. Par exemple :</p>
<p>« La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. »</p>
<p>Source : Karl Marx, « Le Capital », livre premier</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-10.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-10.htm</a></p>
<p>« De nos jours, chaque chose paraît grosse de son contraire. Nous voyons que les machines douées du merveilleux pouvoir de réduire le travail humain et de le rendre fécond le font dépérir et s´exténuer. Les sources de richesse nouvellement découvertes se changent, par un étrange sortilège, en sources de détresse. Il semble que les triomphes de la technique s´achètent au prix de la déchéance morale. A mesure que l´humanité maîtrise la nature, l´homme semble devenir l´esclave de ses pareils ou de sa propre infamie. Même la pure lumière de la science semble ne pouvoir luire autrement que sur le fond obscur de l´ignorance. Toutes nos découvertes et tous nos progrès semblent avoir pour résultat de doter de vie intellectuelle les forces matérielles et de dégrader la vie humaine à une force matérielle. Cet antagonisme entre l´industrie et la science modernes d´autre part, et la misère et la décomposition morale d´autre part, cet antagonisme entre les forces productives et les rapports sociaux de notre époque est un fait tangible, écrasant et impossible à nier. Tels partis le déplorent, d´autres souhaitent se débarrasser de la technique moderne, pour peu qu´ils se délivrent des conflits modernes ; ou bien s´imaginent qu´un progrès aussi important dans l´industrie doit nécessairement s´accompagner d´une régression non moins considérable en politique. Pour notre part, nous ne nous abusons pas quant à la nature de l´esprit retors qui ne cesse d´imprégner toutes ces contradictions. Nous savons que pour faire oeuvre utile les forces nouvelles de la société ont besoin d´une chose, à savoir d´hommes nouveaux qui maîtrisent ces forces ; et ces hommes nouveaux, ce sont les travailleurs. Ils sont tout autant une invention des temps modernes que les machines elles-mêmes. Dans les symptômes qui déconcertent la bourgeoisie, l´aristocratie et les piètres prophètes de la régression, nous retrouvons notre brave ami, Robin Goodfellow, la vieille taupe capable de travailler si vite sous terre, l´excellent mineur - la révolution. Les travailleurs anglais sont les pionniers de l´industrie moderne. Ils ne seront certainement pas les derniers à venir à l´aide de la révolution sociale engendrée par cette industrie, une révolution qui signifie l´émancipation de leur propre classe et de l´esclavage salarié. Je sais les luttes héroïques que les ouvriers anglais ont menées depuis le milieu du siècle dernier, luttes moins glorifiées parce que oubliées et mises sous le boisseau par les historiens bourgeois. »</p>
<p>Source : <br class='autobr' />
Karl Marx, « Les révolutions de 1848 et le prolétariat »</p>
<p>Comme on le voit dans l'extrait précédent, Marx ne sépare jamais les techniques modernes de production de ceux qui les mettent en œuvre, les producteurs, les prolétaires et de leurs combats de classe…</p>
<p>Tout en reconnaissant le rôle des machines dans le développement de l'industrie, Marx lui redonne sa véritable place :</p>
<p>« Avec la manufacture se développa aussi çà et là l'usage des machines, surtout pour certains travaux préliminaires simples qui ne peuvent être exécutés qu'en grand et avec une dépense de force considérable. Ainsi, par exemple, dans la manufacture de papier, la trituration des chiffons se fit bientôt au moyen de moulins ad hoc, de même que dans les établissements métallurgiques l'écrasement du minerai au moyen de moulins dits brocards. L'empire romain avait transmis avec le moulin à eau la forme élémentaire de toute espèce de machine productive. La période des métiers avait légué les grandes inventions de la boussole, de la poudre à canon, de l'imprimerie et de l'horloge automatique. En général, cependant, les machines ne jouèrent dans la période manufacturière que ce rôle secondaire qu'Adam Smith leur assigne à côté de la division du travail. Leur emploi sporadique devint très important au XVII° siècle, parce qu'il fournit aux grands mathématiciens de cette époque un point d'appui et un stimulant pour la création de la mécanique moderne. »</p>
<p>Source : <br class='autobr' />
Karl Marx, « Les révolutions de 1848 et le prolétariat »</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-14-3.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-14-3.htm</a></p>
<p>Marx comprend que la machine est, aux mains des capitalistes, d'abord un moyen d'augmenter l'exploitation des travailleurs :</p>
<p>« C'est ainsi que la machine, en augmentant la matière humaine exploitable, élève en même temps le degré d'exploitation… Le machinisme bouleversa tellement le rapport juridique entre l'acheteur et le vendeur de la force de travail, que la transaction entière perdit même l'apparence d'un contrat entre personnes libres…</p>
<p>Si la machine est le moyen le plus puissant d'accroître la productivité du travail, c'est-à-dire de raccourcir le temps nécessaire à la production des marchandises, elle devient comme support du capital, dans les branches d'industrie dont elle s'empare d'abord, le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle. Elle crée et des conditions nouvelles qui permettent au capital de lâcher bride à cette tendance constante qui le caractérise, et des motifs nouveaux qui intensifient sa soif du travail d'autrui. »</p>
<p>Source : <br class='autobr' />
Karl Marx, « Les révolutions de 1848 et le prolétariat »</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-3.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-3.htm</a></p>
<p>Marx expose comment la machine augmente l'exploitation de la force de travail :</p>
<p>« Le développement de la force productive du travail, au sein de la production capitaliste, vise à raccourcir la partie de la journée de travail où le travailleur doit travailler pour lui-même, mais c'est précisément pour allonger l'autre partie de la journée de travail, celle où il peut travailler gratuitement pour le capitaliste. »</p>
<p>Source : Karl Marx, « Le Capital », livre premier</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-1.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-1.htm</a></p>
<p>En somme, l'élément déterminant dans la compréhension de l'intérêt pour le capitaliste du machinisme est dans le fonctionnement non de la machine mais dans celui… du capital lui-même, à savoir comment le capital s'accroit du travail gratuit excroqué au travailleur.</p>
<p>Engels explique clairement que l'un des éléments historiques les plus importants dans les apports du grand machinisme consiste en la transformation, non de la matière, mais de la… lutte des classes :</p>
<p>« C'est précisément cette révolution industrielle qui, la première, a partout fait la lumière dans les rapports de classes, supprimé une foule d'existences intermédiaires provenant de la période manufacturière et en Europe orientale issues même des corps de métier, engendrant une véritable bourgeoisie et un véritable prolétariat de grande industrie et les poussant l'un et l'autre au premier plan du développement social. »</p>
<p>Source :</p>
<p>Engels, Introduction aux « Luttes de classes en France » de Karl Marx</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1895/03/fe18950306.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/engels/works/1895/03/fe18950306.htm</a></p>
<p>Lire encore :</p>
<p>La technologie et la domination du capitalisme <br class='autobr' />
<a href="http://spartacus1918.canalblog.com/archives/1998/07/10/38422334.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://spartacus1918.canalblog.com/archives/1998/07/10/38422334.html</a></p></div>
Karl Marx et la propriété privée
https://www.matierevolution.org/spip.php?article7618
https://www.matierevolution.org/spip.php?article76182022-09-03T22:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisKarl Marxcommunisme
<p>Marx, Manifeste du parti communiste : <br class='autobr' />
La propriété privée d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression du mode production et d'appropriation basé sur des antagonismes de classes, sur l'exploitation des uns par les autres. <br class='autobr' />
En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée. <br class='autobr' />
On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise, (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique50" rel="directory">1- Les lois économiques font partie de la lutte des classes</a>
/
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot30" rel="tag">Karl Marx</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot229" rel="tag">communisme</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Marx, Manifeste du parti communiste :</h2>
<p>La propriété privée d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression du mode production et d'appropriation basé sur des antagonismes de classes, sur l'exploitation des uns par les autres.</p>
<p>En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée.</p>
<p>On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise, fruit du travail de l'individu, propriété que l'on déclare être la base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance individuelle.</p>
<p>La propriété personnelle, fruit du travail et du mérite ! Veut-on parler de cette forme de propriété antérieure à la propriété bourgeoise qu'est la propriété du petit bourgeois du petit paysan ? Nous n'avons que faire de l'abolir, le progrès de l'industrie l'a abolie et continue à l'abolir chaque jour.</p>
<p>Ou bien veut-on parler de la propriété privée d'aujourd'hui, de la propriété bourgeoise ?</p>
<h2 class="spip">Marx, Manuscrits de 1844 :</h2><h2 class="spip"> Propriété privée et travail</h2><h2 class="spip">Points de vue des mercantilistes, des physiocrates, d'Adam Smith, de Ricardo et de son école.</h2>
<p>L'essence subjective de la propriété privée, la propriété privée, comme activité étant pour soi, comme sujet, comme personne, est le travail. On comprend donc parfaitement que seule l'économie politique, qui a reconnu le travail pour principe - Adam Smith -, qui ne connaissait donc plus la propriété privée seulement comme un état en dehors de l'homme, que cette économie politique doit être considérée d'une part comme un produit de l'énergie et du mouvement réels de la propriété privée, comme un produit de l'industrie moderne, et que, d'autre part, elle a accéléré, célébré l'énergie et le développement de cette industrie et en a fait une puissance de la conscience. C'est donc comme des fétichistes, des catholiques qu'apparaissent aux yeux de cette économie politique éclairée, qui a découvert l'essence subjective de la richesse - dans les limites de la propriété privée - les partisans du système monétaire et du mercantilisme qui connaissent la propriété privée comme une essence seulement objective pour l'homme. Engels a donc eu raison d'appeler Adam Smith le Luther de l'économie politique. De même que Luther reconnaissait la religion, la foi comme l'essence du monde réel et s'opposait donc au paganisme catholique, de même qu'il abolissait la religiosité extérieure en faisant de la religiosité l'essence intérieure de l'homme, de même qu'il niait les prêtres existant en dehors du laïque, parce qu'il transférait le prêtre dans le cœur du laïque, de même la richesse qui se trouve en dehors de l'homme et indépendante de lui - qui ne peut donc être conservée et affirmée que d'une manière extérieure - est abolie ; en d'autres termes cette objectivité extérieure absurde qui est la sienne est supprimée du fait que la propriété privée s'incorpore dans l'homme lui-même et que celui-ci est reconnu comme son essence ; mais, en conséquence, il est lui-même placé dans la détermination de la propriété privée, comme chez Luther il était placé dans celle de la religion. Sous couleur de reconnaître l'homme, l'économie politique, dont le principe est le travail, ne fait donc au contraire qu'accomplir avec conséquence le reniement de l'homme, car il n'est plus lui-même dans un rapport de tension externe avec l'essence extérieure de la propriété privée, mais il est devenu lui-même cette essence tendue de la propriété privée. Ce qui était autrefois l'être-extérieur-à-soi, l'aliénation réelle de l'homme, n'est devenu que l'acte d'aliénation, l'aliénation de soi. Si donc cette économie politique débute en paraissant reconnaître l'homme, son indépendance, son activité propre, etc., et si, quand elle transfère la propriété privée dans l'essence même de l'homme, elle ne peut plus être conditionnée par les déterminations locales, nationales, etc. de la propriété privée en tant qu'essence existant en dehors d'elle ; si donc elle développe une énergie cosmopolite, universelle, qui renverse toute barrière et tout lien pour se poser elle-même à la place comme la seule politique, la seule universalité, la seule barrière et le seul lien, il faudra en continuant à se développer qu'elle rejette cette hypocrisie et apparaisse dans tout son cynisme ; et eue le fait - sans se soucier de toutes les contradictions apparentes où l'entraîne cette doctrine - en développant le travail d'une façon beaucoup plus exclusive, donc plus nette et plus conséquente, comme l'essence unique de la richesse ; à l'opposé de cette conception primitive, elle démontre au contraire que les conséquences de cette doctrine sont hostiles à l'homme et elle donne, en fin de compte, le coup de grâce à la dernière existence individuelle, naturelle, indépendante du mouvement du travail, de la propriété privée et à la source de la richesse - la rente foncière - cette expression de la propriété féodale qui est déjà devenue tout à fait économique et qui est donc incapable de résister à l'économie (école de Ricardo). Non seulement le cynisme de l'économie politique grandit relativement de Smith en passant par Say pour aboutir à Ricardo, Mill, etc., dans la mesure où les conséquences de l'industrie apparaissent aux derniers nommés plus développées et plus remplies de contradictions, mais encore, sur le plan positif, ceux-ci vont toujours et consciemment plus loin que celui qui les a précédés dans l'aliénation par rapport à l'homme, et ceci seulement parce que leur science se développe avec plus de conséquence et de vérité. Du fait qu'ils font de la propriété privée sous sa forme active le sujet, que du même coup ils font donc de l'homme l'essence (de cet homme qu'ils réduisent à un monstre), la contradiction de la réalité correspond pleinement à l'essence emplie de contradictions qu'ils ont reconnue pour principe. La réalité déchirée de l'industrie, loin de le réfuter, confirme leur principe déchiré en soi. Leur principe est en effet le principe de ce déchirement.</p>
<p>La doctrine physiocratique du docteur Quesnay constitue le passage du mercantilisme à Adam Smith. La physiocratie est directement la décomposition économique de la propriété féodale, mais elle est de ce fait tout aussi immédiatement la transformation économique, la restauration de celle-ci, à ceci près que son langage n'est plus maintenant féodal, mais économique. Toute richesse se résout en terre et en agriculture. La terre n'est pas encore le capital, elle en est encore un mode d'existence particulier, qui doit être valable dans sa particularité naturelle et à cause d'elle ; mais la terre est cependant un élément naturel, général, tandis que le mercantilisme ne reconnaissait que le métal précieux comme existence de la richesse. L'objet de la richesse, sa matière, a donc aussitôt reçu son universalité la plus haute dans le cadre des limites naturelles - dans la mesure où, en tant que nature, elle est aussi la richesse immédiatement objective. Et la terre n'est pour l'homme que par le travail, l'agriculture. Donc l'essence subjective de la richesse est déjà transférée dans le travail. Mais en même temps l'agriculture est le seul travail productif. Donc, le travail n'est pas encore saisi dans son universalité et son abstraction ; il est encore lié à un élément naturel particulier, à sa matière, il n'est donc encore reconnu que sous un mode d'existence particulier déterminé par la nature. Il est donc seulement une aliénation déterminée, particulière de l'homme, de même que son produit n'est encore conçu que comme une richesse déterminée - qui échoit plus encore à la nature qu'à lui-même. La terre est encore reconnue ici comme existence naturelle, indépendante de l'homme, et ne l'est pas encore comme capital, c'est-à-dire comme un moment du travail lui-même. C'est plutôt le travail qui apparaît comme son moment. Mais du fait que le fétichisme de la vieille richesse extérieure existant seulement comme objet est réduit à un élément naturel très simple et que son essence est déjà reconnue d'une manière particulière, si elle ne l'est que partiellement, dans son existence subjective, le progrès nécessaire sera que l'essence générale de la richesse sera reconnue et que, par conséquent, le travail, dans son absolu achevé, c'est-à-dire son abstraction, sera érigé en principe. Il sera démontré à la physiocratie que l'agriculture, du point de vue économique, donc le seul fondé en droit, n'est différente d'aucune autre indus. trie ; que donc ce n'est pas un travail déterminé, une extériorisation particulière du travail, hé à un élément particulier, mais le travail en général qui est l'essence de la richesse.</p>
<p>La physiocratie nie la richesse particulière extérieure seulement objective, en déclarant que le travail en est l'essence. Mais tout d'abord le travail n'est pour elle que l'essence subjective de la propriété foncière (elle part de l'espèce de propriété qui apparaît historiquement comme l'espèce dominante et reconnue) ; elle fait seulement de la propriété foncière l'homme aliéné. Elle abolit son caractère féodal en déclarant que l'industrie (l'agriculture) est son essence ; mais elle a une attitude négative à l'égard du monde de l'industrie, elle reconnaît la féodalité en déclarant que l'agriculture est la seule industrie.</p>
<p>Il est évident que dès que l'on saisit l'essence subjective de l'industrie qui se constitue en opposition avec la propriété privée, c'est-à-dire comme industrie, cette essence implique ce contraire qui lui est propre. Car de même que l'industrie englobe la propriété foncière abolie, de même son essence subjective englobe également l'essence subjective de celle-ci.</p>
<p>De même que la propriété foncière est la première forme de la propriété privée, que l'industrie ne l'affronte tout d'abord historiquement que comme une espèce particulière de propriété - elle est plutôt l'esclave affranchi de la propriété foncière -, de même ce processus se répète lorsque l'on saisit d'une manière scientifique l'essence subjective de la propriété privée, le travail ; et celui-ci n'apparaît d'abord que comme travail agricole, mais il est ensuite reconnu comme travail en général.</p>
<p>Toute richesse s'est transformée en richesse industrielle, en richesse du travail, et l'industrie est le travail achevé, comme le régime de fabrique est l'essence développée de l'industrie, c'est-à-dire du travail, et le capital industriel la forme objective achevée de la propriété privée.</p>
<p>Nous voyons comment la propriété privée peut achever maintenant seulement sa domination sur l'homme et, sous sa forme la plus universelle, devenir une puissance historique mondiale.<br class='autobr' />
[Propriété privée et communisme, stades de développement des conceptions communistes. Le communisme grossier et égalitaire. Le communisme en tant que socialisme.</p>
<p>Mais l'opposition entre la non-propriété et la propriété est une opposition encore indifférente, qui n'est pas saisie dans sa relation active, dans son rapport interne, qui n'est pas encore saisie comme contradiction, tant qu'elle n'est pas comprise comme l'opposition du travail et du capital. Même sans le mouvement développé de la propriété privée dans la Rome antique, en Turquie, etc., cette opposition peut s'exprimer sous la première forme. Ainsi elle n'apparaît pas encore comme posée par la propriété privée elle-même. Mais le travail, essence subjective de la propriété privée comme exclusion de la propriété, et le capital, le travail objectif comme exclusion du travail, c'est la propriété privée, forme de cette opposition poussée jusqu'à la contradiction, donc forme énergique qui pousse à la solution de cette contradiction.</p>
<p>A propos de la même page. La suppression de l'aliénation de soi suit la même voie que l'aliénation de soi. Tout d'abord la propriété privée n'est considérée que sous son côté objectif -avec cependant le travail pour essence. Sa forme d'existence est donc le capital, qui doit être supprimé “ en tant que tel ” (Proudhon). Ou bien le mode particulier du travail, le travail nivelé, morcelé et par suite non libre, est saisi comme la source de la nocivité de la propriété privée et de son existence aliénée à l'homme - Fourier, qui, tout comme les physiocrates, conçoit aussi à son tour le travail agricole tout au moins comme le travail par excellence, tandis que chez Saint-Simon, au contraire, l'essentiel est le travail industriel en tant que tel et qu'il réclame de surcroît la domination exclusive des industriels et l'amélioration de la situation des ouvriers. Le communisme, enfin, est l'expression positive de la propriété privée abolie, et en premier lieu la propriété privée générale. En saisissant ce rapport dans son universalité, le communisme...</p>
<p> ...n'est sous sa première forme qu'une généralisation et un achèvement de ce rapport ; en tant que rapport achevé, il apparaît sous un double aspect : d'une part la domination de la propriété matérielle est si grande vis-à-vis de lui qu'il veut anéantir tout ce qui n'est pas susceptible d'être possédé par tous comme propriété privée ; il veut faire de force abstraction du talent, etc. La possession physique directe est pour lui l'unique but de la vie et de l'existence ; la catégorie d'ouvrier n'est pas supprimée, mais étendue à tous les hommes ; le rapport de la propriété privée reste le rapport de la communauté au monde des choses. Enfin, ce mouvement qui consiste à opposer à la propriété privée la propriété privée générale s'exprime sous cette forme bestiale qu'au mariage (qui est certes une forme de la propriété privée exclusive) on oppose la communauté des femmes, dans laquelle la femme devient donc une propriété collective et commune. On peut dire que cette idée de la communauté des femmes constitue le secret révélé de ce communisme encore très grossier et très irréfléchi. De même que la femme passe du mariage à la prostitution générale, de même tout le monde de la richesse, c'est-à-dire de l'essence objective de l'homme, passe du rapport du mariage exclusif avec le propriétaire privé à celui de la prostitution universelle avec la communauté. Ce communisme - en niant partout la personnalité de l'homme - n'est précisément que l'expression conséquente de la propriété privée, qui est cette négation. L'envie générale et qui se constitue comme puissance est la forme dissimulée que prend la soif de richesse et sous laquelle elle ne fait que se satisfaire d'une autre manière. L'idée de toute propriété privée en tant que telle est tournée tout au moins contre la propriété privée plus riche, sous forme d'envie et de goût de l'égalisation, de sorte que ces derniers constituent me l'essence de la concurrence. Le communisme grossier n'est que l'achèvement de cette envie et de ce nivellement en partant de la représentation d'un minimum. Il a une mesure précise, limitée. A quel point cette abolition de la propriété privée est peu une appropriation réelle, la preuve en est précisément faite par la négation abstraite de tout le monde de la culture et de la civilisation, par le retour à la simplicité contraire à la nature de l'homme pauvre et sans besoin, qui non seulement n'a pas dépassé le stade de la propriété privée, mais qui n'y est même pas encore parvenu.</p>
<p>Cette communauté ne signifie que communauté du travail et égalité du salaire que paie le capital collectif, la communauté en tant que capitaliste général. Les deux aspects du rapport sont élevés à une généralité figurée, le travail devient la détermination dans laquelle chacun est placé, le capital l'universalité et la puissance reconnues de la communauté.</p>
<p>Dans le rapport à l'égard de la femme, proie et servante de la volupté collective, s'exprime l'infinie dégradation dans laquelle l'homme existe pour soi-même, car le secret de ce rapport trouve son expression non-équivoque, décisive, manifeste, dévoilée dans le .rapport de l'homme à la femme et dans la manière dont est saisi le rapport générique [134] naturel et immédiat. Le rapport immédiat, naturel, nécessaire de l'homme à l'homme est le rapport de l'homme à la femme. Dans ce rapport générique naturel, le rapport de l'homme à la nature est immédiatement son rapport à l'homme, de même que le rapport à l'homme est directement son rapport à la nature, sa propre détermination naturelle. Dans ce rapport apparaît donc de façon sensible, réduite à un fait concret la mesure dans laquelle, pour l'homme, l'essence humaine est devenue la nature, ou celle dans laquelle la nature est devenue l'essence humaine de l'homme. En partant de ce rapport, on peut donc juger tout le niveau de culture de l'homme. Du caractère de ce rapport résulte la mesure dans laquelle l'homme est devenu pour lui-même être générique, homme, et s'est saisi comme tel ; le rapport de l'homme à la femme est le rapport le plus naturel de l'homme à l'homme. En celui-ci apparaît donc dans quelle mesure le comportement naturel de l'homme est devenu humain ou dans quelle mesure l'essence humaine est devenue pour lui l'essence naturelle, dans quelle mesure sa nature humaine est devenue pour lui la nature. Dans ce rapport apparaît aussi dans quelle mesure le besoin de l'homme est devenu un besoin humain, donc dans quelle mesure l'homme autre en tant qu'homme est devenu pour lui un besoin, dans quelle mesure, dans son existence la plus individuelle, il est en même temps un être social.</p>
<p>La première abolition positive de la propriété privée, le communisme grossier, n'est donc qu'une forme sous laquelle apparaît l'ignominie de la propriété privée qui veut se poser comme la communauté Positive.</p>
<p>Le communisme</p>
<p>a) encore de nature politique, démocratique ou despotique ;</p>
<p>b) avec suppression de l'État, mais en même temps encore inachevé et restant sous l'emprise de la propriété privée, c'est-à-dire de l'aliénation de l'homme. Sous ces deux formes, le communisme se connaît déjà comme réintégration ou retour de l'homme en soi, comme abolition de l'aliénation humaine de soi ; mais du fait qu'il n'a pas encore saisi l'essence positive de la propriété privée et qu'il a tout aussi peu compris la nature humaine du besoin, il est encore entravé et contaminé par la propriété privée. Il a certes saisi son concept, mais non encore son essence.</p>
<p>Le communisme, abolition positive de la propriété privée (elle-même aliénation humaine de soi) et par conséquent appropriation réelle de l'essence humaine par l'homme et pour l'homme ; donc retour total de l'homme pour soi en tant qu'homme social, c'est-à-dire humain, retour conscient et qui s'est opéré en conservant toute la richesse du développement antérieur. Ce communisme en tant que naturalisme achevé = humanisme, en tant qu'humanisme achevé = naturalisme ; il est la vraie solution de l'antagonisme entre l'homme et la nature, entre l'homme et l'homme, la vraie solution de la lutte entre existence et essence, entre objectivation et affirmation de soi, entre liberté et nécessité, entre individu et genre. Il est l'énigme résolue de l'histoire et il se connaît comme cette solution.</p>
<p>Le mouvement entier de l'histoire est donc, d'une part, l'acte de procréation réel de ce communisme - l'acte de naissance de son existence empirique - et, d'autre part, il est pour sa conscience pensante, le mouvement compris et connu de son devenir. Par contre, cet autre communisme encore non achevé cherche pour lui une preuve historique dans des formations historiques isolées qui s'opposent à la propriété privée, il cherche une preuve dans ce qui existe, en détachant des moments pris à part du mouvement (Cabet, Villegardelle, etc., ont en particulier enfourché ce dada) et en les fixant pour prouver que, au point de vue historique, il est pur sang ; par là il fait précisément apparaître que la partie incomparablement la plus grande de ce mouvement contredit ses affirmations et que s'il a jamais existé, son Être passé réfute précisément sa prétention à l'essence.</p>
<p>Si tout le mouvement révolutionnaire trouve sa base tant empirique que théorique dans le mouvement de la propriété privée, de l'économie, on en comprend aisément la nécessité.</p>
<p>Cette propriété privée matérielle, immédiatement sensible, est l'expression matérielle sensible de la vie humaine aliénée. Son mouvement - la production et la consommation - est la révélation sensible du mouvement de toute la production passée, c'est-à-dire qu'il est la réalisation ou la réalité de l'homme. La religion, la famille, l'État, le droit, la morale, la science, l'art, etc., ne sont que des modes particuliers de la production et tombent sous sa loi générale. L'abolition positive de la propriété privée, l'appropriation de la vie humaine, signifie donc la suppression positive de toute aliénation, par conséquent le retour de l'homme hors de la religion, de la famille, de l'État, etc., à son existence humaine, c'est-à-dire sociale. L'aliénation religieuse en tant que telle ne se passe que dans le domaine de la conscience, du for intérieur de l'homme, mais l'aliénation économique est celle de la vie réelle - sa sup. pression embrasse donc l'un et l'autre aspects. Il est évident que chez les différents peuples le mouvement prend sa première origine selon que la véritable vie reconnue du peuple se déroule plus dans la conscience ou dans le monde extérieur, qu'elle est plus la vie idéale ou réelle. Le communisme commence immédiatement (Owen) avec l'athéisme. L'athéisme est au début encore bien loin d'être le communisme, de même que cet athéisme est plutôt encore une abstraction. La philanthropie de l'athéisme n'est donc au début qu'une philanthropie philosophique abstraite, celle du communisme est immédiatement réelle et directement tendue vers l'action (Wirkung).</p>
<p>Nous avons vu comment dans l'hypothèse de la propriété privée positivement abolie, l'homme produit l'homme, se produit soi-même et produit l'autre homme ; comment l'objet, qui est le produit de l'activité immédiate de son individualité, est en même temps se propre existence pour l'autre homme, l'existence de celui-ci et l'existence de ce dernier pour lui. Mais, de même, le matériel du travail aussi bien que l'homme en tant que sujet sont tout autant le résultat que le point de départ du mouvement (et la nécessité historique de la propriété privée réside précisément dans le fait qu'ils doivent être ce point de départ). Donc le caractère social est le caractère général de tout le mouvement ; de même que la société [137] elle-même produit l'homme en tant qu'homme, elle est produite par lui. L'activité et la jouissance tant par leur contenu que par leur genre d'origine sont sociales ; elles sont activité sociale et jouissance sociale. L'essence humaine de la nature n'est là que pour l'homme social ; car c'est seulement dans la société que la nature est pour lui comme lien avec l'homme, comme existence de lui-même pour l'autre et de l'autre pour lui, ainsi que comme élément vital de la réalité humaine ; ce n'est que là qu'elle est pour lui le fondement de sa propre existence humaine. Ce West que là que son existence naturelle est pour lui son existence humaine et que la nature est devenue pour lui l'homme. Donc, la société est l'achèvement de l'unité essentielle de l'homme avec la nature, la vraie résurrection de la nature, le naturalisme accompli de l'homme et l'humanisme accompli de la nature.</p>
<p>L'activité sociale et la jouissance sociale n'existent nullement sous la seule forme d'une activité immédiatement collective et d'une jouissance immédiatement collective, bien que l'activité collective et la jouissance collective, c'est-à-dire l'activité et la jouissance qui s'expriment et se vérifient directement en société réelle avec d'autres hommes, se rencontrent partout où cette expression immédiate de la sociabilité est fondée dans l'essence de leur contenu et appropriée à la nature de celui-ci.</p>
<p>Mais même si mon activité est scientifique, etc., et que je puisse rarement m'y livrer en communauté directe avec d'autres, je suis social parce que j'agis en tant qu'homme. Non seulement le matériel de mon activité - comme le langage lui-même grâce auquel le penseur exerce la sienne -m'est donné comme produit social, mais ma propre existence est activité sociale ; l'est en conséquence ce que je fais de moi, ce que je fais de moi pour la société et avec la conscience de moi en tant qu'être social.</p>
<p>Ma conscience universelle n'est que la forme théorique de ce dont la communauté réelle, l'organisation sociale est la forme vivante, tandis que de nos jours la conscience universelle est une abstraction de la vie réelle et, à ce titre, s'oppose à elle en ennemie. Donc L'activité de ma conscience universelle - en tant que telle - est aussi mon existence théorique en tant qu'être social.</p>
<p>Il faut surtout éviter de fixer de nouveau la “ société ” comme une abstraction en face de l'individu. L'individu est l'être social. La manifestation de sa vie - même si elle n'apparaît pas sous la forme immédiate d'une manifestation collective de la vie, accomplie avec d'autres et en même temps qu'eux - est donc une manifestation et une affirmation de la vie sociale. La vie individuelle et la vie générique de l'homme ne sont pas différentes, malgré que - et ceci nécessairement - le mode d'existence de la vie individuelle soit un mode plus particulier ou plus général de la vie générique ou que la vie du genre soit une vie individuelle plus particulière ou plus générale.</p>
<p>En tant que conscience générique l'homme affirme sa vie sociale réelle et ne fait que répéter dans la pensée son existence réelle ; de même qu'inversement l'être générique s'affirme dans la conscience générique et qu'il est pour soi, dans son universalité, en tant qu'être pensant.</p>
<p>L'homme - à quelque degré qu'il soit donc un individu particulier et sa particularité en fait précisément un individu et un être social individuel réel - est donc tout autant la totalité, la totalité idéale, l'existence subjective pour soi de la société pensée et sentie, que dans la réalité il existe soit comme contemplation et jouissance réelle de l'existence sociale soit comme totalité de manifestations humaines de la vie.</p>
<p>La pensée et l'Être sont donc certes distincts, mais en même temps ils forment ensemble une unité.</p>
<p>La mort apparaît comme une dure victoire du genre sur l'individu déterminé et semble contredire leur unité ; mais l'individu déterminé n'est qu'un être générique déterminé, et à ce titre mortel.</p>
<p>De même que la propriété privée n'est que l'expression sensible du fait que l'homme devient à la fois objectif pour lui. même et en même temps au contraire un objet étranger pour lui-même et non-humain, que la manifestation de sa vie est l'aliénation de sa vie, que sa réalisation est sa privation de réalité, une réalité étrangère, de même l'abolition positive de la propriété privée, c'est-à-dire l'appropriation sensible pour les hommes et par les hommes de la vie et de l'être humains, des hommes objectifs, des oeuvres humaines, ne doit pas être saisie seulement dans le sens de la jouissance immédiate, exclusive, dans le sens de la possession, de l'avoir. L'homme s'approprie son être universel d'une manière universelle, donc en tant qu'homme total. Chacun de ses rapports humains avec le monde, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher, la pensée, la contemplation, le sentiment, la volonté, l'activité, l'amour, bref tous les organes de son individualité, comme les organes qui, dans leur forme, sont immédiatement des organes sociaux, [VII] sont dans leur comportement objectif ou dans leur rapport à l'objet l'appropriation de celui-ci, l'appropriation de la réalité humaine ; leur rapport à l'objet est la manifestation de la réalité humaine [138] ; c'est l'activité humaine et la souffrance humaine car, comprise au sens humain, la souffrance est une jouissance que l'homme a de soi.</p>
<p>La propriété privée nous a rendus si sots et si bornés qu'un objet n'est nôtre que lorsque nous l'avons, qu' [il] existe donc pour nous comme capital ou qu'il est immédiatement possédé, mangé, bu, porté sur notre corps, habité par nous, etc., bref qu'il est utilisé par nous, bien que la propriété privée ne saisisse à son tour toutes ces réalisations directes de la possession elle-même que comme des moyens de subsistance, et la vie, à laquelle elles servent de moyens, est la vie de la propriété privée, le travail et la capitalisation.</p>
<p>A la place de tous les sens physiques et intellectuels est donc apparue la simple aliénation de tous ces sens, le sens de l'avoir. L'être humain devait être réduit à cette pauvreté absolue, afin d'engendrer sa richesse intérieure en partant de lui-même. (Sur la catégorie de l'Avoir cf. Hess dans les 21 Feuilles [139] .)</p>
<p>L'abolition de la propriété privée est donc l'émancipation totale de tous les sens et de toutes les qualités humaines ; mais elle est cette émancipation précisément parce que ces sens et ces qualités sont devenus humains, tant subjectivement qu'objectivement. L'œil est devenu l'œil humain de la même façon que son objet est devenu un objet social, humain, venant de l'homme et destiné à l'homme. Les sens sont donc devenus directement dans leur praxis des théoriciens. Ils se rapportent à la chose pour la chose, mais la chose elle-même cet un rapport humain objectif à elle-même et à l'homme [140] et inversement. Le besoin on la jouissance ont perdu de ce fait leur nature égoïste et la nature a perdu sa simple utilité, car l'utilité est devenue l'utilité humaine.</p>
<p>De même les sens et la jouissance des autres hommes sont devenus mon appropriation à moi. En dehors de ces organes immédiats se constituent donc des organes sociaux sous la forme de la société ; ainsi, par exemple, l'activité directement en société avec d'autres, etc. est devenue un organe de la manifestation de ma vie et un mode d'appropriation de la vie humaine.</p>
<p>Il va de soi que l'œil humain jouit autrement que l'œil grossier non-humain ; l'oreille humaine autrement que l'oreille grossière, etc.</p>
<p>Ainsi que nous l'avons vu, l'homme ne se perd pas dans son objet à la seule condition que celui-ci devienne pour lui objet humain ou homme objectif. Cela n'est possible que lorsque l'objet devient pour lui un objet social, que s'il devient lui-même pour soi un être social, comme la société devient pour lui être dans cet objet.</p>
<p>Donc, d'une part, à mesure que partout dans la société la réalité objective devient pour l'homme la réalité des forces humaines essentielles, la réalité humaine et par conséquent la réalité de ses propres forces essentielles, tous les objets deviennent pour lui l'objectivation de lui-même, les objets qui confirment et réalisent son individualité, ses objets, c'est-à-dire qu'il devient lui-même objet. De quelle manière ils deviennent siens, cela dépend de la nature de l'objet et de la nature de la force essentielle qui correspond à celle-ci ; car c'est précisément la détermination de ce rapport qui constitue le mode particulier, réel, d'affirmation. Pour l'œil un objet est perçu autrement que pour l'oreille et l'objet de ]'œil est un autre que celui de l'oreille. La particularité de chaque force essentielle est précisément son essence particulière, donc aussi le mode particulier de son objectivation, de son Être objectif, réel, vivant. Non seulement dans la pensée mais avec tous les sens, l'homme s'affirme donc dans le monde objectif.</p>
<p>D'autre part, en prenant les choses subjectivement c'est d'abord la musique qui éveille le sens musical de l'homme pour l'oreille qui n'est pas musicienne, la musique la plus belle n'a aucun sens [n'] est [pas] un objet, car mon objet ne peut être que la confirmation d'une de mes forces essentielles, il ne peut donc être pour moi que tel que ma force essentielle est pour soi en tant que faculté subjective, car le sens d'un objet pour moi (il n'a de signification que pour un sens qui lui correspond) s'étend exactement aussi loin que s'étend mon sens. Voilà pourquoi les sens de l'homme social sont autres que ceux de l'homme non-social ; c'est seulement grâce à la richesse déployée objectivement de l'essence humaine que la richesse de la faculté subjective de sentir de l'homme est tout d'abord soit développée, soit produite, qu'une oreille devient musicienne, qu'un oeil perçoit la beauté de la forme, bref que les sens deviennent capables de jouissance humaine, deviennent des sens qui s'affirment comme des forces essentielles de l'homme. Car non seulement les cinq sens, mais aussi les sens dits spirituels, les sens pratiques (volonté, amour, etc.), en un mot le sens humain, l'humanité des sens, ne se forment que grâce à l'existence de leur objet, à la nature humanisée. La formation des cinq sens est le travail de toute l'histoire passée.</p>
<p>Le sens qui est encore prisonnier du besoin pratique grossier n'a qu'une signification limitée.</p>
<p>Pour l'homme qui meurt de faim, la forme humaine de l'aliment n'existe pas, mais seulement son existence abstraite en tant qu'aliment ; il pourrait tout aussi bien se trouver sous sa forme la plus grossière et on ne peut dire en quoi cette activité nutritive se distinguerait de l'activité nutritive animale. L'homme qui est dans le souci et le besoin n'a pas de sens pour le plus beau spectacle ; celui qui fait commerce de minéraux ne voit que la valeur mercantile, mais non la beauté ou la nature propre du minéral ; il n'a pas le sens minéralogique. Donc l'objectivation de l'essence humaine, tant au point de vue théorique que pratique, est nécessaire aussi bien pour rendre humain le sens de l'homme que pour créer le sens humain qui correspond à toute la richesse de l'essence de l'homme et de la nature.</p>
<p>De même que par le mouvement de la propriété privée et de sa richesse comme de sa misère - de la richesse et de la misère matérielles et spirituelles - la société qui prend naissance trouve tout le matériel nécessaire à cette formation, de même la société constituée produit comme sa réalité constante l'homme avec toute cette richesse de son être, l'homme riche, l'homme doué de sens universels et profondément développés.</p>
<p>On voit comment le subjectivisme et l'objectivisme, le spiritualisme et le matérialisme, l'activité et la passivité ne perdent leur opposition, et par suite leur existence en tant que contraires de ce genre, que dans l'état de société ;</p>
<p>on voit comment la solution des oppositions théoriques elles-mêmes n'est possible que d'une manière pratique, par l'énergie pratique des hommes, et que leur solution n'est donc aucunement la tâche de la seule connaissance, mais une tâche vitale réelle que la philosophie n'a pu résoudre parce qu'elle l'a précisément conçue comme une tâche seulement théorique...</p>
<p>On voit comment l'histoire de l'industrie et l'existence objective constituée de l'industrie sont le livre ouvert des forces humaines essentielles, la psychologie de l'homme concrètement présente, que jusqu'à présent on ne concevait pas dans sa connexion avec l'essence de l'homme, mais toujours uniquement du point de vue de quelque relation extérieure d'utilité, parce que - comme on se mouvait à l'intérieur de l'aliénation - on ne pouvait concevoir, comme réalité de ses forces essentielles et comme activité générique humaine, que l'existence universelle de l'homme, la religion, ou l'histoire dans son essence abstraite universelle (politique, art, littérature, etc.). [IX] Dans l'industrie matérielle courante (- on peut tout aussi bien la concevoir comme une partie du mouvement général en question, que l'on peut concevoir ce mouvement lui-même comme une partie particulière de l'industrie, puisque toute activité humaine a été jusqu'ici travail, donc industrie, activité aliénée à soi-même -), nous avons devant nous, sous forme d'objets concrets, étrangers, utiles, sous la forme de l'aliénation, les forces essentielles de l'homme objectivées. Une psychologie pour laquelle reste fermé ce livre, c'est-à-dire précisément la partie la plus concrètement présente, la plus accessible de l'histoire, ne peut devenir une science réelle et vraiment riche de contenu.</p>
<p>Que penser somme toute d'une science qui en se donnant de grands airs fait abstraction de cette grande partie du travail humain et qui n'a pas le sentiment de ses lacunes tant que toute cette richesse déployée de l'activité humaine ne lui dit rien, sinon peut-être ce que l'on peut dire d'un mot : “ besoin ”, “ besoin vulgaire” ?</p>
<p>Les sciences de la nature ont déployé une énorme activité et ont fait leur un matériel qui va grandissant. Cependant, la philosophie leur est restée tout aussi étrangère qu'elles sont restées étrangères à la philosophie. Leur union momentanée n'était qu'une illusion de l'imagination. La volonté était là, mais les capacités manquaient. Les historiens eux-mêmes ne se réfèrent aux sciences de la nature qu'en passant, comme à un moment du développement des lumières, d'utilité, qu'illustrent quelques grandes découvertes. Mais par le moyen de l'industrie, les sciences de la nature sont intervenues d'autant plus pratiquement dans la vie humaine et l'ont transformée et ont préparé l'émancipation humaine, bien qu'elles aient dû parachever directement la déshumanisation. L'industrie est le rapport historique réel de la nature, et par suite des sciences de la nature, avec l'homme ; si donc on la saisit comme une révélation exotérique des forces essentielles de l'homme, on comprend aussi l'essence humaine de la nature ou l'essence naturelle de l'homme ; en conséquence les sciences de la nature perdront leur orientation abstraitement matérielle ou plutôt idéaliste et deviendront la base de la science humaine, comme elles sont déjà devenues - quoique sous une forme aliénée - la base de la vie réellement humaine ; dire qu'il y a une base pour la vie et une autre pour la science est de prime abord un mensonge.</p>
<p>La nature en devenir dans l'histoire humaine - acte de naissance de la société humaine - est la naturelle réelle de l'homme, donc la nature telle que l'industrie la fait, quoique sous une forme aliénée, est la nature anthropologique véritable.</p>
<p>Le monde sensible (cf. Feuerbach) doit être la base de toute science. Ce n'est que s'il part de celle-ci sous la double forme et de la conscience sensible et du besoin concret - donc si la science part de la nature - qu'elle est science réelle, L'histoire entière a servi à préparer (à développer) la transformation de “ l'homme ” en objet de la conscience sensible et du besoin de “ l'homme en tant qu'homme ” en besoin [naturel concret]. L'histoire elle-même est une partie réelle de l'histoire de la nature, de la transformation de la nature en homme. Les sciences de la nature comprendront plus tard aussi bien la science de l'homme, que la science de l'homme englobera les sciences de la nature : il y aura une seule science.</p>
<p>L'homme est l'objet immédiat des sciences de la nature [147] ; car la nature sensible immédiate pour l'homme est directement le monde sensible humain (expression identique) ; elle est immédiatement l'homme autre qui existe concrètement pour lui ; car son propre monde sensible n'est que grâce à l'autre homme monde sensible humain pour lui-même. Mais la nature est l'objet immédiat de la science de l'homme. Le premier objet de l'homme - l'homme - est nature, monde sensible, et les forces essentielles particulières et concrètes de l'homme, ne trouvant leur réalisation objective que dans les objets naturels, ne peuvent parvenir à la connaissance de soi que dans la science de la nature en général. L'élément de la pensée elle-même, l'élément de la manifestation vitale de la pensée, le langage est de nature concrète. La réalité sociale de la nature et les sciences naturelles humaines ou les sciences naturelles de l'homme sont des expressions identiques.</p>
<p>On voit comment l'homme riche et le besoin humain riche prennent la place de la richesse et de la misère de l'économie politique. L'homme riche est en même temps l'homme qui a besoin d'une totalité de manifestation vitale humaine. L'homme chez qui sa propre réalisation existe comme nécessité intérieure, comme besoin. Non seulement la richesse, mais aussi la pauvreté de l'homme reçoivent également - sous le socialisme - une signification humaine et par conséquent sociale. Elle est le lien passif qui fait ressentir aux hommes comme un besoin la richesse la plus grande, l'autre homme. La dénomination de l'essence objective en moi, l'explosion sensible de mon activité essentielle est la passion, qui devient par là l'activité de mon être.</p>
<p>5º Un être ne commence à se tenir pour indépendant que dès qu'il est son propre maître, et il n'est son propre maître que lorsqu'il doit son existence à soi-même. Un homme qui vit de la grâce d'un autre se considère comme un être dépendant. Mais je vis entièrement de la grâce d'un autre, si non seulement je lui dois l'entretien de ma vie, mais encore si en outre il a créé ma vie, s'il en est la source, et ma vie a nécessairement un semblable fondement en dehors d'elle si elle n'est pas ma propre création. C'est pourquoi la création est une idée très difficile à chasser de la conscience populaire. Le fait que la nature et l'homme sont par eux-mêmes lui est incompréhensible, parce qu'il contredit toutes les évidences de la vie pratique.</p>
<p>La création de la terre a été puissamment ébranlée par la géognosie, c'est-à-dire par la science qui représente la formation du globe, le devenir de la terre, comme un processus, un auto-engendrement. La génération spontanée est la seule réfutation pratique de la théorie de la création.</p>
<p>Or, il est certes facile de dire à l'individu isolé ce qu'Aristote dit déjà : “ Tu es engendré par ton père et ta mère, c'est donc l'accouplement de deux hommes, c'est donc un acte générique des hommes qui a produit en toi l'homme. Tu vois donc que même physiquement l'homme doit sa vie à l'homme. Tu ne dois par conséquent pas garder la vue fixée sur un aspect seulement, sur la progression à l'infini à propos de laquelle tu continues à poser des questions : qui a engendré mon père, qui a engendré son grand-père ?..., etc. Tu dois aussi garder la vue fixée sur le mouvement cyclique qui est concrètement visible dans cette progression et qui fait que l'homme dans la procréation se répète lui-même, donc que l'homme reste toujours sujet. Mais tu répondras : si je t'accorde ce mouvement cyclique, accorde-moi la progression qui me fait remonter de plus en plus haut jusqu'à ce que je pose la question : qui a engendré le premier homme et la nature en général ? Je ne puis que te répondre : ta question est elle-même un produit de l'abstraction. Demande-toi comment tu en arrives à cette question ; demande-toi si ta question n'est pas posée en partant d'un point de vue auquel je ne puis répondre parce qu'il est absurde ? Demande-toi si cette progression existe en tant que telle pour une pensée raisonnable ? Si tu poses la question de la création de la nature et de l'homme, tu fais donc abstraction de l'homme et de la nature. Tu les poses comme n'existant pas et tu veux pourtant que je te démontre qu'ils existent. Je te dis alors : abandonne ton abstraction et tu abandonneras aussi ta question, ou bien si tu veux t'en tenir à ton abstraction, sois conséquent, et si, bien que tu penses l'homme et la nature comme n'étant pas [XII tu penses tout de même, alors pense-toi toi-même comme n'étant pas, puisqu'aussi bien tu es nature et homme. Ne pense pas, ne m'interroge pas, car dès que tu penses et que tu m'interroges, ta façon de faire abstraction de l'être de la nature et de l'homme n'a aucun sens. Ou bien es-tu à ce point égoïste que tu poses tout comme néant et que tu veuilles être toi-même ?</p>
<p>Tu peux me répliquer : je ne veux pas poser le néant de la nature, etc. ; je te pose la question de l'acte de sa naissance comme j'interroge l'anatomiste sur les formations osseuses, etc.</p>
<p>Mais, pour l'homme socialiste, tout ce qu'on appelle l'histoire universelle n'est rien d'autre que l'engendrement de l'homme par le travail humain, que le devenir de la nature pour l'homme ; il a donc la preuve évidente et irréfutable de son engendrement par lui-même, du processus de sa naissance. Si la réalité essentielle de l'homme et de la nature, si l'homme qui est pour l'homme l'existence, de la nature et la nature qui est pour l'homme l'existence de l'homme sont devenus un fait, quelque chose de concret, d'évident, la question d'un être étranger, d'un être placé au-dessus de la nature et de l'homme est devenue pratiquement impossible - cette question impliquant l'aveu de l'inessentialité de la nature et de l'homme. L'athéisme, dans la mesure où il nie cette, chose secondaire, n'a plus de sens, car l'athéisme est une négation de Dieu et par cette négation il pose l'existence de l'homme ; mais le socialisme en tant que socialisme n'a plus besoin de ce moyen terme. Il part de la conscience théoriquement et pratiquement sensible de l'homme et de la nature comme de l'essence. Il est la conscience de soi positive de l'homme, qui n'est plus par le moyen terme de l'abolition de la religion, comme la vie réelle est la réalité positive de l'homme qui n'est plus par le moyen terme de l'abolition de la propriété privée, le communisme. Le communisme pose le positif comme négation de la négation, il est donc le moment réel de l'émancipation et de la reprise de soi de l'homme, le moment nécessaire pour le développement à venir de l'histoire. Le communisme est la forme nécessaire et le principe énergétique du futur prochain, mais le communisme n'est pas en tant que tel le but du développement humain, - la forme de la société humaine.</p>
<p>[Signification des besoins humains dans le régime de la propriété privée et sous le socialisme. Différence entre la richesse dissipatrice et la richesse industrielle, division du travail dans la société bourgeoise.]</p>
<p>Nous avons vu quelle signification prend sous le socialisme la richesse des besoins humains et, par suite, quelle signification prennent un nouveau mode de production et un nouvel objet de la production : c'est une manifestation nouvelle de la force essentielle de l'homme et un enrichissement nouveau de l'essence humaine. Dans le cadre de la propriété privée, les choses prennent une signification inverse. Tout homme s'applique à créer pour l'autre un besoin nouveau pour le contraindre à un nouveau sacrifice, le placer dans une nouvelle dépendance et le pousser à un nouveau mode de jouissance et, par suite, de ruine économique. Chacun cherche à créer une force essentielle étrangère dominant les autres hommes pour y trouver la satisfaction de son propre besoin égoïste. Avec la masse des objets augmente donc l'empire des êtres étrangers auquel l'homme est soumis et tout produit nouveau renforce encore la tromperie réciproque et le pillage mutuel. L'homme devient d'autant plus pauvre en tant qu'homme, il a d'autant plus besoin d'argent pour se rendre maître de l'être hostile, et la puissance de son argent tombe exactement en raison inverse du volume de la production, c'est-à-dire que son indigence augmente à mesure que croît la puissance de l'argent. - Le besoin d'argent est donc le vrai besoin produit par l'économie politique et l'unique besoin qu'elle produit. La quantité de l'argent devient de plus en plus l'unique et puissante propriété de celui-ci ; de même qu'il réduit tout être à son abstraction, il se réduit lui-même dans son propre mouvement à un être quantitatif. L'absence de mesure et la démesure deviennent sa véritable mesure.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Sur le plan subjectif même cela se manifeste d'une part en ceci, que l'extension des produits et des besoins devient l'esclave inventif et toujours en train de calculer d'appétits inhumains, raffinés, contre nature et imaginaires - la propriété privée ne sait pas transformer le besoin grossier en besoin humain ; son idéalisme est l'imagination, l'arbitraire, le caprice et un eunuque ne flatte pas avec plus de bassesse son despote et ne cherche pas à exciter ses facultés émoussées de jouissance pour capter une faveur avec des moyens plus infâmes que l'eunuque industriel, le producteur, pour capter les pièces blanches et tirer les picaillons de la poche de son voisin très chrétiennement aimé. - (Tout produit est un appât avec lequel on tâche d'attirer à soi l'être de l'autre, son argent ; tout besoin réel ou possible est une faiblesse qui attirera la mouche dans la glu ; - exploitation universelle de l'essence sociale de l'homme, de même que chacune de ses imperfections est un lien avec le ciel, un côté par lequel son cœur est accessible au prêtre ; tout besoin est une occasion pour s'approcher du voisin avec l'air le plus aimable et lui dire : cher ami, je te donnerai ce qui t'est nécessaire ; mais tu connais la condition sine qua non ; tu sais de quelle encre tu dois signer le pacte qui te lie à moi ; je t'étrille en te procurant une jouissance). L'eunuque industriel se plie aux caprices les plus infâmes de l'homme, joue l'entremetteur entre son besoin et lui, excite en lui des appétits morbides, guette chacune de ses faiblesses pour lui demander ensuite le salaire de ces bons offices.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Cette aliénation apparaît d'autre part en produisant, d'un côté, le raffinement des besoins et des moyens de les satisfaire, de l'autre le retour à une sauvagerie bestiale, la simplicité complète, grossière et abstraite du besoin ; ou plutôt elle ne fait que s'engendrer à nouveau elle-même avec sa signification opposée. Même le besoin de grand air cesse d'être un besoin pour l'ouvrier ; l'homme retourne à sa tanière, mais elle est maintenant empestée par le souffle pestilentiel et méphitique de la civilisation et il ne l'habite plus que d'une façon précaire, comme une puissance étrangère qui peut chaque jour se dérober à lui, dont il peut chaque jour être [XV]. expulsé s'il ne paie pas. Cette maison de mort, il faut qu'il la paie. La maison de lumière, que, dans Eschyle, Prométhée désigne comme l'un des plus grands cadeaux qui lui ait permis de transformer le sauvage en homme, cesse d'être pour l'ouvrier. La lumière, l'air, etc., ou la propreté animale la plus élémentaire cessent d'être un besoin pour l'homme. La saleté, cette stagnation, cette putréfaction de l'homme, ce cloaque (au sens littéral) de la civilisation devient son élément de vie. L'incurie complète et contre nature, la nature putride devient l'élément de sa vie. Aucun de ses sens n'existe plus, non seulement sous son aspect humain, mais aussi sous son aspect inhumain, c'est-à-dire pire qu'animal. On voit revenir les modes (et instruments) les plus grossiers du travail humain : la meule [149] des esclaves romains est devenue le mode de production, le mode d'existence pour beaucoup d'ouvriers anglais. Il n'est pas assez que l'homme n'ait pas de besoins humains, même les besoins animaux cessent. L'Irlandais ne connaît plus que le besoin de manger, et, qui plus est, seulement de manger des pommes de terre, et même des pommes de terre à cochon, celle de la pire espèce. Mais l'Angleterre et la France ont déjà dans chaque ville industrielle une petite Irlande. Le sauvage, l'animal ressentent pourtant le besoin de la chasse, du mouvement, etc., de la société. - La simplification de la machine, du travail est utilisée pour transformer en ouvrier l'homme qui en est encore au stade de la formation, l'homme qui n'est encore absolument pas développé - l'enfant -, tandis que l'ouvrier est devenu un enfant laissé à l'abandon. La machine s'adapte à la faiblesse de l'homme pour transformer l'homme faible en machine. -</p>
<p>De quelle manière l'augmentation des besoins et des moyens de les satisfaire engendre-t-elle l'absence de besoins et de moyens ? L'économiste (et le capitaliste : en général nous parlons toujours des hommes d'affaires empiriques lorsque nous recourons aux économistes... qui sont leur mea culpa et leur existence scientifiques) le prouve ainsi : 1º il réduit le besoin de l'ouvrier à l'entretien le plus indispensable et le plus misérable de la vie physique et son activité au mouvement mécanique le plus abstrait, et dit en conséquence l'homme n'a pas d'autre besoin ni d'activité, ni de jouissance car même cette vie-là, il la proclame vie et existence humaines 2º il calcule la vie (l'existence) la plus indigente possible comme norme et, qui plus est, comme norme universelle : universelle parce que valable pour la masse des hommes ; il fait de l'ouvrier un être privé de sens et de besoins, comme il fait de son activité une pure abstraction de toute activité ; tout luxe de l'ouvrier lui apparaît donc condamnable et tout ce qui dépasse le besoin le plus abstrait - fût-ce comme jouissance passive ou manifestation d'activité - lui semble un luxe. L'économie politique, cette science de la richesse, est donc en même temps la science du renoncement, des privations, de l'épargne, et elle en arrive réellement à épargner à l'homme même le besoin d'air pur ou de mouvement physique. Cette science de la merveilleuse industrie est aussi la science de l'ascétisme et son véritable idéal est l'avare ascétique, mais usurier, et l'esclave ascétique, mais producteur. Son idéal moral est l'ouvrier qui porte à la Caisse d'Épargne une partie de son salaire et, pour cette lubie favorite qui est la sienne, elle a même trouvé un art servile. On a porté cela avec beaucoup de sentiment au théâtre. Elle est donc - malgré son aspect profane et voluptueux - une science morale réelle, la plus morale des sciences. Le renoncement à soi-même, le renoncement à la vie et à tous les besoins humains est sa thèse principale. Moins tu manges, tu bois, tu achètes des livres, moins tu vas au théâtre, au bal, au cabaret, moins tu penses, tu aimes, tu fais de la théorie, moins tu chantes, tu parles, tu fais de l'escrime, etc., plus tu épargnes, plus tu augmentes ton trésor que ne mangeront ni les mites ni la poussière, ton capital. Moins tu es, moins tu manifestes ta vie, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus tu accumules de ton être aliéné. Tout ce que l'économiste te prend de vie et d'humanité, il te le remplace en argent et en richesse et tout ce que tu ne peux pas, ton argent le peut : il peut manger, boire, aller au bal, au théâtre ; il connaît l'art, l'érudition, les curiosités historiques, la puissance politique ; il peut voyager ; il peut t'attribuer tout cela ; il peut acheter tout cela ; il est la vraie capacité. Mais lui qui est tout cela, il n'a d'autre possibilité que de se créer lui-même, de s'acheter lui-même, car tout le reste est son valet et si je possède l'homme, je possède aussi le valet et je n'ai pas besoin de son valet. Toutes les passions et toute activité doivent donc sombrer dans la soif de richesse. L'ouvrier doit avoir juste assez pour vouloir vivre et ne doit vouloir vivre que pour posséder.</p>
<p>Certes il s'élève maintenant une controverse sur le terrain économique. Les uns (Lauderdale, Malthus, etc.) recommandent le luxe et maudissent l'épargne ; les autres (Say, Ricardo, etc.) recommandent l'épargne et maudissent le luxe. Mais les premiers avouent qu'ils veulent le luxe pour produire le travail (c'est-à-dire l'épargne absolue) ; les autres avouent qu'ils recommandent l'épargne pour, produire la richesse, c'est-à-dire le luxe. Les premiers ont l'illusion romantique que ce n'est pas la seule soif du gain qui doit déterminer la consommation des riches et ils contredisent leurs propres lois en donnant directement la prodigalité comme moyen d'enrichissement ; et les autres leur démontrent en conséquence, avec beaucoup de gravité et un grand luxe de détails que, par la prodigalité, je diminue mon avoir et ne l'augmente pas ; les seconds commettent l'hypocrisie de ne pas avouer que la production est précisément déterminée par le caprice et l'inspiration ; ils oublient les “ besoins raffinés ”, ils oublient que sans consommation on ne produirait pas ; ils oublient que la production ne peut devenir que plus universelle et plus luxueuse par la concurrence ; ils oublient que l'usage détermine pour eux la valeur de la chose et que la mode détermine l'usage. Ils souhaitent ne voir produire que de l' “ utile ”, mais ils oublient qu'à force de produire de l'utile, la production produit un excès de population inutile. Les uns et les autres oublient que le gaspillage et l'épargne, le luxe et le dénuement, la richesse et la pauvreté s'équivalent.</p>
<p>Et non seulement tu dois être économe de tes sens immédiats comme le manger, etc., mais tu dois aussi t'épargner de prendre part aux intérêts généraux, d'avoir pitié, confiance, etc., si tu veux te conformer aux enseignements de l'économie, si tu ne veux pas périr d'illusions.</p>
<p>Tout ce qui t'appartient, tu dois le rendre vénal, c'est-à-dire utile. Si je demande à l'économiste : est-ce que j'obéis aux lois économiques si je tire de l'argent de l'abandon, de la vente de mon corps à la volupté d'autrui (en France les ouvriers d'usines appellent la prostitution de leurs femmes et de leurs filles l'heure de travail supplémentaire, ce qui est littéralement exact), ou bien est-ce que je n'agis pas conformément à l'économie lorsque je vends mon ami aux Marocains (et la vente directe des hommes sous la forme du commerce des recrues, etc., a lieu dans tous les pays civilisés). celui-ci me répond : tu n'agis pas à rencontre de mes lois ; mais prends garde à ce que disent mes cousines, la morale et la religion ; ma morale et ma religion économiques n'ont rien à t'objecter, mais... Mais qui dois-je plutôt croire alors de l'économie politique ou de la morale ? La morale de l'économie politique est le gain, le travail et l'épargne, la sobriété... mais l'économie politique me promet de satisfaire mes besoins. L'économie politique de la morale est la richesse en bonne conscience, en vertu, etc., mais comment puis-je être vertueux si je ne suis pas, comment puis-je avoir une bonne conscience si je ne sais rien ? Tout ceci est fondé dans l'essence de l'aliénation : chaque sphère m'applique une norme différente et contraire, la morale m'en applique une et l'économie une autre, car chacune est une aliénation déterminée de l'homme et chacune [XVII] retient une sphère particulière de l'activité essentielle aliénée, chacune est dans un rapport d'aliénation à l'autre aliénation. Ainsi M. Michel Chevalier reproche à Ricardo de faire abstraction de a morale. Mais Ricardo laisse l'économie parler son propre langage. Si celui-ci n'est pas moral, Ricardo n'y peut rien. M. Chevalier fait abstraction de l'économie dans la mesure où il moralise, mais il fait nécessairement et réellement abstraction de la morale dans la mesure où il fait de l'économie politique. La relation de l'économie à la morale, si par ailleurs elle West pas arbitraire, contingente, et par suite sans fondement et sans caractère scientifique, si on n'en fait pas état pour la frime, mais qu'on la considère comme essentielle, ne peut être que la relation des lois économiques à la morale : si celle-ci n'apparaît pas, ou plutôt que le contraire se produit, en quoi Ricardo en est-il responsable ? D'ailleurs l'opposition entre l'économie et la morale West qu'une apparence et s'il y a une opposition, ce n'en est pas une. L'économie politique ne fait qu'exprimer à sa manière les lois morales.</p>
<p>L'absence de besoins comme principe de l'économie se manifeste de la façon la plus éclatante dans sa théorie de la population. Il y a trop d'hommes. Même l'existence des hommes est un pur luxe et si l'ouvrier est “ moral ” (Mill propose des félicitations publiques pour ceux qui se montrent abstinents au point de vue sexuel, et un blâme public pour ceux qui pèchent contre cette stérilité [idéale] du mariage [150] ... N'est-ce pas moral, n'est-ce pas la doctrine de l'ascétisme ?), il sera économe sur le plan de la génération. La production de l'homme apparaît comme une calamité publique.</p>
<p>Le sens qu'a la production en ce qui concerne les riches apparaît ouvertement dans le sens qu'elle a pour les pauvres ; par rapport à ceux qui sont en haut, il s'exprime toujours d'une manière subtile, déguisée, ambiguë, il est l'apparence, par rapport à ceux qui sont en bas, il s'exprime d'une manière grossière, directe, sincère, il est l'essence. Le besoin grossier de l'ouvrier est une source bien plus grande de profit que le besoin raffiné du riche. Les sous-sols de Londres rapportent à leurs loueurs plus que les palais, c'est-à-dire que par rapport au propriétaire, ils sont une richesse plus grande, donc pour parler comme l'économiste une plus grande richesse sociale.</p>
<p>Et tout comme l'industrie spécule sur le raffinement des besoins, elle spécule sur leur grossièreté, mais sur leur grossièreté provoquée artificiellement. La véritable joie que procurent ces besoins grossiers consiste donc à s'étourdir, elle est donc cette satisfaction apparente du besoin, cette civilisation à l'intérieur de la grossière barbarie du besoin. Les estaminets anglais sont par conséquent des illustrations symboliques de la propriété privée. Leur luxe montre le véritable rapport à l'homme du luxe et de la richesse industriels. Ils sont donc aussi avec raison les seules réjouissances dominicales du peuple qui soient tout au moins traitée$ avec douceur par la police anglaise.</p>
<p>Nous avons déjà vu comment l'économiste pose de façon variée l'unité du travail et du capital. 1º Le capital est du travail accumulé ; 2º La détermination du capital à l'intérieur de la production, soit la reproduction du capital avec profit, soit le capital comme matière première (matière du travail), soit comme instrument travaillant lui-même (l a machine est le capital qui est posé immédiatement comme identique avec le travail), est le travail productif ; 3º L'ouvrier est un capital ; 4º Le salaire fait partie des frais du capital ; 5º En ce qui concerne l'ouvrier, le travail est la reproduction de son capital vital ; 6º En ce qui concerne le capitaliste, il est un facteur d'activité de son capital ; enfin 7º L'économiste suppose l'unité primitive de l'un et de l'autre, comme l'unité du capitaliste et de l'ouvrier ; c'est l'état primitif paradisiaque. Comme ces deux aspects qu'incarnent deux personnes se sautent à la gorge l'un de l'autre, cela est pour l'économiste un événement contingent et par suite qui ne peut s'expliquer que de l'extérieur (cf. Mill).</p>
<p>Les nations qui sont encore aveuglées par l'éclat sensible des métaux précieux et qui sont donc encore des fétichistes de l'argent métal - ne sont pas encore les nations d'argent achevées. Opposition entre la France et l'Angleterre. - Combien la solution des énigmes théoriques est une tâche de la praxis et se fait par son entremise, combien la praxis vraie est la condition d'une théorie réelle et positive apparaît par exemple à propos du fétichisme. La conscience sensible du fétichiste est différente de celle du grec, parce que son existence sensible est aussi différente. L'hostilité abstraite entre sensibilité et esprit est nécessaire tant que le sens de l'homme pour la nature, le sens humain de la nature, donc aussi le sens naturel de l'homme n'est pas encore produit par le travail propre de l'homme. -</p>
<p>L'égalité n'est rien d'autre que le moi = moi de l'allemand traduit en français, c'est-à-dire dans le langage politique. L'égalité comme raison du communisme est son fondement politique et la même chose se passe lorsque l'Allemand se donne le fondement du communisme en concevant l'homme comme conscience de soi universelle. Il va de soi que l'abolition de l'aliénation part toujours de la forme de l'aliénation qui est la puissance dominante, en Allemagne la conscience de soi, en France l'égalité à cause de la politique, en Angleterre le besoin réel matériel pratique qui ne se mesure qu'à soi-même. C'est de là qu'il faut partir pour critiquer et apprécier Proudhon.</p>
<p>Si nous caractérisons encore le communisme lui-même - parce qu'il est la négation de la négation, l'appropriation de l'essence humaine qui a pour moyen terme avec elle-même la négation de la propriété privée parce qu'il ne pose donc pas encore le positif de façon vraie, en partant de lui-même, mais en partant au contraire de la propriété privée [153] , -</p>
<p>... de la ... ainsi à la manière vieille allemande - à la manière de la Phénoménologie de Hegel...</p>
<p>... soit maintenant liquidé comme un mouvement dépassé et qu'on ...</p>
<p>... et que l'on puisse se tranquilliser parce que dans sa conscience...</p>
<p>... de l'essence humaine seulement par là réelle...</p>
<p>... abolition de sa pensée tout comme avant...</p>
<p>comme demeurent donc avec lui l'aliénation réelle de la vie humaine et une aliénation d'autant plus grande que l'on en a plus conscience en tant que telle - peut être réalisé (e), elle (il) ne peut donc se réaliser que par le communisme rais en oeuvre.</p>
<p>Pour abolir l'idée de la propriété privée, le communisme pensé suffit entièrement. Pour abolir la propriété privée réelle, il faut une action communiste réelle. L'histoire l'apportera et ce mouvement, dont nous savons déjà en pensée qu'il s'abolit lui-même, passera dans la réalité par un processus très rude et très étendu. Mais nous devons considérer comme un progrès réel que, de prime abord, nous ayons acquis une conscience tant de la limitation que du but du mouvement historique, et une conscience qui le dépasse. -</p>
<p>Lorsque les ouvriers communistes se réunissent, c'est d'abord la doctrine, la propagande, etc., qui est leur but. Mais en même temps ils s'approprient par là un besoin nouveau, le besoin de la société, et ce qui semble être le moyen est devenu le but. On peut observer les plus brillants résultats de ce mouvement pratique, lorsque l'on voit réunis des ouvriers socialistes français. Fumer, boire, manger, etc., ne sont plus là comme des prétextes à réunion ou des moyens d'union. L'assemblée, l'association la conversation qui à son tour a la société pour but leur suffisent, la fraternité humaine n'est pas chez eux une phrase vide, mais une vérité, et la noblesse de l'humanité brille sur ces figures endurcies par le travail.</p>
<p>Si l'économie politique affirme que la demande et l'offre se couvrent toujours l'une l'autre, elle oublie aussitôt que, d'après ses propres affirmations, l'offre en hommes (théorie de la Population) dépasse toujours la demande, que le résultat essentiel de toute la production -l'existence de l'homme - fait donc apparaître de la façon la plus éclatante la disproportion entre la demande et l'offre. -</p>
<p>quel point l'argent, qui à l'origine est moyen, est la puissance vraie et le but unique, - combien en général le moyen qui fait de moi un être, qui fait mien l'être objectif, étranger, est un but en soi... on peut le voix à la façon dont la propriété foncière, là où la terre est la source de la vie, dont le cheval et l'épée, là où ils sont les vrais moyens de subsistance, sont aussi reconnus comme les vraies puissantes politiques de la vie. Au Moyen Age une classe est émancipée dès qu'elle a le droit de porter l'épée. Dans les Populations nomades, le cheval est ce qui fait de moi un homme libre, un participant à la communauté,-</p>
<p>Nous avons dit plus haut que l'homme retourne à sa tanière, etc., mais la retrouve sous une forme aliénée et hostile. Le sauvage dans sa caverne - cet élément de la nature qui s'offre spontanément à lui pour qu'il en jouisse et qu'il y trouve abri - ne se sent pas plus étranger, nu plus exactement tout aussi a l'aise que le poisson dans l'eau. Mais la cave où loge le pauvre est quelque chose d'hostile, elle est “ un domicile qui contient en soi une puissance étrangère, qui ne se donne à lui que dans la mesure où il lui donne sa sueur ”, 'il ne peut considérer comme sa propre maison, - où il pourrait enfin dire : ici je suis chez où il se trouve plutôt dans la maison d'un autre, dans la maison d'un étranger qui chaque jour le guette et l'expulse s'il ne paie pas le loyer. De même au point de vue de la qualité, il connaît son logement comme le contraire du logement humain situé dom l'au-delà, au ciel de la richesse.</p>
<p>L'aliénation apparaît tout autant dans le fait que mes moyens de subsistance appartiennent à un autre, que ce qui est mon désir est la possession inaccessible d'un autre, que dans le fait que toute chose est elle-même autre qu'elle-même, que mon activité est autre chose, qu'enfin - et ceci est vrai aussi pour le capitalisme - c'est somme toute la puissance inhumaine qui règne.</p>
<p>Définition de la richesse inactive, dissipatrice adonnée seulement à la jouissance : d'une part, celui qui en jouit se conduit, certes, comme un individu seulement éphémère, se passant des lubies inconsistantes, et il considère également le travail d'esclave d'autrui, la sueur de sang de l'homme, comme la proie de son désir ; c'est pourquoi il connaît l'homme lui-même, donc se connaît lui-même, comme un être sacrifié et nul (cependant son mépris des hommes apparaît comme superbe, comme gaspillage de tout ce qui peut prolonger cent vies humaines ou bien comme l'illusion infâme que sa prodigalité effrénée et sa consommation impétueuse et improductive conditionnent le travail et par suite la subsistance d'autrui) ; la réalisation des forces essentielles de l'homme, il ne la connaît que comme la réalisation de sa monstruosité, de son caprice et de ses lubies arbitraires et bizarres. Mais cette richesse-là, d'autre part, connaît la richesse comme un simple moyen et comme une chose qui mérite elle est donc à la fois son esclave et son. maître, à la fois généreuse et abjecte, capricieuse, infatuée, orgueilleuse et raffinée, cultivée, spirituelle ; elle n'a pas encore fait l'expérience de la richesse comme d'une puissance totalement étrangère qui la domine ; elle voit bien plutôt en elle sa propre puissance et [ce n'est pas] la richesse, mais la jouissance (qui est pour elle]... fin dernière. Cette... et à l'illusion brillante, aveuglée par l'apparence sensible, l'essence de la richesse, s'oppose l'industriel travailleur, sobre, pensant selon l'économie, prosaïque - qui est éclairé sur l'essence même de la richesse - et tout en procurant à la soif de jouissance du dissipateur un champ plus vaste, en ne lui disant que de belles flatteries par ses productions, - ses produits sont précisément tout autant de bas complimenta aux appétits de celui-ci, - il sait s'approprier pour lui-même de la 4eule manière utile la puissance qui échappe à l'autre. Si donc la richesse industrielle apparaît tout d'abord comme le résultat de la richesse dissipatrice, fantaisiste, - le mouvement de la première la supplante aussi activement, par un mouvement qui lui est propre. La baisse du taux de l'intérêt est, en effet, une conséquence et un résultat nécessaire du mouvement industriel. Les moyens du dissipateur vivant de ses rentes diminuent donc chaque jour, exactement en raison inverse de l'augmentation des moyens de jouissance et de leurs pièges. Il doit donc ou bien manger lui-même son capital, donc périr, ou bien se transformer lui-même en capitaliste industriel... D'autre part, la rente foncière monte certes directement d'une façon continue grâce à la marche du mouvement industriel, mais - nous l'avons déjà vu - il vient nécessairement un moment où la propriété foncière doit tomber comme toute autre propriété dans la catégorie du capital qui se reproduit avec profit - et, qui plus est, c'est là le résultat de ce même mouvement industriel. Donc, le propriétaire foncier dissipateur doit, lui aussi, ou bien manger son capital, donc périr... ou bien devenir lui-même le fermier de sa propre terre -l'industriel pratiquant l'agriculture.</p>
<p>La diminution de l'intérêt de l'argent - que Proudhon considère comme la suppression du capital et comme la tendance à la socialisation du capital - n'est donc bien plutôt qu'un symptôme direct de la victoire complète du capital qui travaille sur la richesse dissipatrice, c'est-à-dire la transformation de toute propriété privée en capital industriel - la victoire complète de la propriété privée sur toutes ses qualités encore humaines en apparence et l'assujettissement total du propriétaire privé à l'essence de la propriété privée, - le travail. Certes le capitaliste industriel jouit lui aussi. Il ne revient nullement à la simplicité contre nature du besoin, niais sa jouissance n'est que chose secondaire, récréation, subordonnée à la production, et elle est avec cela jouissance calculée, donc même conforme à l'économie, car il l'ajoute aux frais du capital et elle ne doit donc lui coûter que ce qu'il faut pour que ce qu'il a dissipé pour elle soit remplacé avec profit par la reproduction du capital. La jouissance est donc subordonnée au capital, l'individu qui jouit est subordonné à celui qui capitalise, tandis qu'autrefois c'était le contraire. La diminution de l'intérêt n'est donc un symptôme de l'abolition du capital que dans la mesure où elle est un symptôme de sa domination en voie d'accomplissement, donc de l'aliénation qui s'achève et se hâte vers sa suppression. C'est somme toute l'unique manière dont ce qui existe confirme son contraire.</p>
<p>La querelle des économistes à propos du luxe et de l'épargne n'est par conséquent que la querelle de l'économie politique arrivée à une notion claire de l'essence de la richesse avec celle qui est encore entachée de souvenirs romantiques et anti-industriels. Mais les deux parties ne savent pas ramener l'objet de leur querelle à son expression simple et par suite n'arrivent pas à venir à bout l'une de l'autre.</p>
<p>La rente foncière fut en outre renversée parce que rente foncière - car à l'opposé de l'argument des physiocrates qui faisaient du propriétaire foncier le seul vrai producteur, l'économie politique moderne a démontré au contraire qu'il était en tant que propriétaire foncier le seul rentier tout à fait improductif. L'agriculture serait l'affaire du capitaliste qui donnerait cet emploi à son capital s'il avait à en attendre le profit habituel. Le principe posé par les physiocrates - que la propriété foncière étant la seule propriété productrice devrait seule payer l'impôt d'État, donc aussi seule l'accorder et prendre part à la gestion de l'État - se change donc en la définition inverse : l'impôt sur la rente foncière est le seul impôt sur un revenu improductif et par suite le seul qui ne soit pas nuisible pour la production nationale. Il est évident que, selon cette conception, le privilège politique des propriétaires fonciers ne résulte plus non plus de ce qu'ils portent le poids principal de l'impôt. -</p>
<p>Tout ce que Proudhon saisit comme le mouvement du travail contre le capital n'est que le mouvement du travail dans sa détermination de capital, de capital industriel, contre le capital qui ne se consomme pas en tant que capital, c'est-à-dire d'une façon industrielle. Et ce mouvement suit sa voie victorieuse, c'est-à-dire la voie de la victoire du capital industriel. - On voit donc que ce West qu'une fois le travail saisi comme essence de la propriété privée que le mouvement de l'économie peut être lui aussi percé à jour en tant que tel dans sa détermination réelle.</p>
<p>La société - telle qu'elle apparaît à l'économiste - est la société bourgeoise dans laquelle chaque individu est un ensemble de besoins et n'est là que pour l'autre, comme l'autre n'est là que pour lui dans la mesure où ils deviennent l'un pour l'autre un moyen. L'économiste - aussi bien que la politique dans ses droits de l'homme - réduit tout à l'homme, c'est-à-dire à l'individu qu'il dépouille de toute détermination pour le retenir comme capitaliste ou comme ouvrier.</p>
<p>La division du travail est l'expression économique du caractère social du travail dans le cadre de l'aliénation. Ou bien, comme le travail n'est qu'une expression de l'activité de l'homme dans le cadre de l'aliénation, l'expression de la manifestation de la vie comme aliénation de la vie, la division du travail n'est elle-même pas autre chose que le fait de poser, d'une manière devenue étrangère, aliénée, l'activité humaine comme une activité générique réelle, ou comme l'activité de l'homme en tant qu'être générique.</p>
<p>Sur l'essence de la division du travail - qui devait naturellement être conçue comme un facteur essentiel de la production de la richesse dès l'instant où le travail était reconnu comme l'essence de la propriété privée - c'est-à-dire sur cette forme devenue étrangère et aliénée de l'activité humaine en tant qu'activité générique, les économistes sont très obscurs et se contredisent.</p>
<p>Adam Smith :</p>
<p> Cette division du travail, [de laquelle découlent tant d'avantages,] ne doit pas être regardée, dans son origine, comme l'effet d'une sagesse humaine... elle est la conséquence nécessaire, quoique lente et graduelle, de... ce penchant à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d'une chose pour une autre. [Il n'est pas de mon sujet d'examiner si] ce penchant est [un de ces premiers principes de la nature humaine... ou bien,] comme il paraît plus probable, [s'il est] une conséquence nécessaire de l'usage du raisonnement et de la parole. Il est commun à tous les hommes, et on ne l'aperçoit dans aucune autre espèce d'animaux [157] ... Dans presque toutes les autres espèces d'animaux, chaque individu, quand il est parvenu à sa pleine croissance, est tout à fait indépendant... [Mais] l'homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de son fait en s'adressant à leur intérêt personnel, et en leur persuadant qu'il y va de leur propre avantage de faire ce qu'il souhaite d'eux... Nous ne nous adressons pas à leur humanités, mais à leur égoïsme [158] ; et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage. Comme c'est ainsi par traité, par troc et par achat que nous obtenons des autres la plupart de ces bons offices qui nous sont mutuellement nécessaires, c'est cette même disposition à trafiquer qui a, dans l'origine, donné lieu à la division du travail * . Par exemple, dans une tribu de chasseurs ou de bergers, un particulier fait des arcs et des flèches avec plus de célérité et d'adresse qu'un autre. Il troque souvent avec ses compagnons ces sortes d'ouvrages contre du bétail ou du gibier, et il s'aperçoit bientôt que par ce moyen il peut se procurer plus de bétail et de gibier que s'il se mettait lui-même en campagne pour en avoir. Par calcul d'intérêt donc, il fait sa principale affaire de fabriquer des arcs et des flèches... Dans la réalité, la différence des talents naturels * entre les individus... n'est pas tant la cause * que l'effet * de la division du travail... Sans la disposition des hommes à trafiquer et à échanger, chacun aurait été obligé de se procurer à soi-même toutes les nécessités et commodités de la vie. Chacun aurait eu la même tâche à remplir et le même ouvrage à faire, et il n'y aurait pas eu lieu à cette grande différence d'occupations * , qui seule peut donner naissance à une grande différence de talents. Comme c'est ce penchant à troquer qui donne lieu à cette diversité de talents, si remarquable entre hommes de différentes professions, c'est aussi ce même penchant qui rend cette diversité utile. Beaucoup de races d'animaux, qu'on reconnaît pour être de la même espèce, ont reçu de la nature des signes distinctifs, quant à leurs dispositions, beau. coup plus remarquables que ceux qu'on pourrait observer entre les hommes, antérieurement à l'effet des habitudes et de l'éducation. Par nature, un philosophe n'est pas de moitié aussi différent d'un portefaix, en talent et en intelligence, qu'un mâtin l'est d'un lévrier, un lévrier d'un épagneul, et celui-ci d'un chien de berger. Toutefois, ces différentes races d'animaux, quoique de même espèce, ne sont presque d'aucune utilité les unes pour les autres. Le mâtin ne peut pas ajouter aux avantages de sa force en s'aidant de la légèreté du lévrier... Les effets de ces différents talents ou degrés d'intelligence, faute d'une faculté ou d'un penchant au commerce ou à l'échange, ne peuvent être mis en commun, et ne peuvent le moins du monde contribuer à l'avantage ou à la commodité commune * de l'espèce. Chaque animal est toujours obligé de s'entretenir et de se défendre lui-même à part et indépendamment des autres, et il ne peut retirer la moindre utilité de cette variété de talents que la nature a répartis entre ses pareils. Parmi les hommes, au contraire, les talents les plus disparates sont utiles les uns aux autres, parce que les différents produits * de chacune de leurs diverses sortes d'industrie respective, au moyen de ce penchant universel à troquer et à commercer se trouvent mis, pour ainsi dire, en une masse commune où chaque homme peut aller acheter, suivant ses besoins, une portion quelconque du produit de l'industrie des autres. Puisque c'est la faculté d'échanger * qui donne lieu à la division du travail, l'accroissement * de cette division * doit par conséquent toujours être limité par l'étendue de la faculté d'échanger, ou, en d'autres termes, par l'étendue du marché. Si le marché est très petit, personne ne sera encourage à s'adonner entièrement à une seule occupation, faute de pouvoir trouver à échanger tout ce surplus du produit de son travail qui excédera sa propre consommation, contre un pareil surplus du produit du travail d'autrui qu'il voudrait se procurer... ”. Dans l'état avancé : “ Ainsi chaque homme subsiste d'échanges ou devient une espèce de marchand et la société elle-même est proprement une société commerçante. (Cf. Destutt de Tracy : la société est... une série continuelle d'échanges, le commerce est toute la société)... L'accumulation des capitaux augmente avec la division du travail et réciproquement.</p>
<p>Voilà pour Adam Smith.</p>
<p> Si chaque famille produisait la totalité des objets de sa consommation, la société pourrait marcher ainsi, quoi qu'il ne s'y fît aucune espèce d'échanges ; je sais que, sans être fondamentaux, ils sont indispensables dans l'état avancé de nos sociétés. On peut dire que la séparation des travaux est un habile emploi des forces de l'homme, qu'elle accroît en conséquence les produits de la société, c'est-à-dire sa puissance et ses jouissances, mais qu'elle ôte quelque chose à la capacité de chaque homme pris individuellement. La production ne peut avoir lieu sans échange.</p>
<p>Ainsi parle J.-B. Say.</p>
<p> Les forces inhérentes à l'homme sont : son intelligence et son aptitude physique au travail. Celles qui dérivent de l'état de société consistent - dans la faculté de diviser et de répartir parmi les hommes les divers travaux... et dans a faculté d'échanger les services mutuels et les produits qui constituent ces moyens... Les motifs pour lesquels il consent à vouer ses services à autrui... sont l'égoïsme, - l'homme exige... une récompense pour les services rendus à autrui ... L'existence du droit de propriété exclusive est donc indispensable pour que l'échange puisse s'établir parmi les hommes... Influence réciproque de la division d'industrie sur l'échange et de l'échange sur cette division.</p>
<p>C'est ce que dit Skarbek.</p>
<p>Mill représente l'échange développé, le commerce, comme une conséquence de la division du travail.</p>
<p> L'action de l'homme peut être ramenée à de très simples éléments. Il ne peut, en effet, rien faire de plus que de produire du mouvement ; il peut mouvoir les choses pour les approcher [XXXVII] ou les éloigner les unes des autres ; les propriétés de la matière font tout le reste... Dans l'emploi du travail et des machines, on trouve souvent que les effets peuvent être augmentés... en séparant toutes les opérations qui ont une tendance à se contrarier, et en réunissant toutes celles qui peuvent, de quelque manière que ce soit, se faciliter les unes les autres. Comme en général les hommes ne peuvent exécuter beaucoup d'opérations différentes avec la même vitesse et la même dextérité qu'ils parviennent, par l'habitude, à en exécuter un petit nombre, il est toujours avantageux de limiter autant que possible le nombre d'opérations confiées à chaque individu. Pour diviser le travail et distribuer les forces des hommes et des machines de la manière la plus avantageuse, il est nécessaire, dans une foule de cas, d'opérer sur une grande échelle, ou en d'autres termes de produire les richesses par grandes masses. C'est cet avantage qui donne naissance aux grandes manufactures. Un petit nombre de ces manufactures placées dans les positions les plus convenables, approvisionnent quelquefois non pas un seul, mais plusieurs pays, de la quantité qu'on y désire de l'objet qu'elles produisent.</p>
<p>Voilà ce que dit Mill.</p>
<p>Mais toute l'économie moderne s'accorde sur le fait que division du travail et richesse de la production, division du travail et accumulation du capital se conditionnent réciproquement, ainsi que sur le fait que la propriété privée affranchie, laissée à elle-même, peut seule produire la division du travail la plus utile et la plus vaste.</p>
<p>On peut résumer ainsi le développement dAdam Smith : la division du travail donne au travail une capacité infinie de production. Elle est fondée sur la disposition à l'échange et au trafic, disposition spécifiquement humaine qui n'est vraisemblablement pas fortuite, mais conditionnée par l'usage de la raison et du langage. Le mobile de celui qui pratique l'échange n'est pas l'humanité, mais l'égoïsme. La diversité des talents humains est plutôt l'effet que la cause de la division du travail, c'est-à-dire de l'échange. C'est aussi ce dernier seulement qui rend utile cette diversité. Les qualités particulières des diverses races d'une espèce animale sont par nature plus fortement marquées que la diversité des dons et de l'activité humaine. Mais comme les animaux ne peuvent pas échanger, la propriété différente d'un animal de la même espèce mais de race différente ne sert à aucun individu animal. Les animaux ne peuvent pas additionner les qualités différentes de leur espèce ; ils ne peuvent en rien contribuer à l'avantage ou à la commodité communes de leur espèce. Il en va différemment pour l'homme chez qui les talents et les modes d'activité les plus disparates sont utiles les uns aux autres parce qu'ils peuvent rassembler leurs divers produits en une masse commune où chacun peut acheter. De même que la division du travail naît de la disposition à l'échange, elle grandit, elle est limitée par l'étendue de l'échange, du marché. Dans l'état avancé, chaque homme est commerçant, la société est une société de commerce. Say considère l'échange comme fortuit et non fondamental. La société pourrait subsister sans lui. Il devient indispensable dans l'état avancé de la société. Pourtant la production ne peut avoir lieu sans lui. La division du travail est un moyen commode et utile, une habile utilisation des forces humaines pour la richesse sociale, mais elle diminue la faculté de chaque homme pris individuellement. Cette dernière remarque est un progrès de Say.</p>
<p>Skarbek distingue les forces individuelles inhérentes à l'homme, l'intelligence et la disposition physique au travail, des forces dérivées de la société, l'échange et la division du travail qui se conditionnent réciproquement. Mais la condition nécessaire de l'échange est la propriété privée. Skarbek exprime ici, sous une forme objective, ce que Smith, Say, Ricardo, etc., disent lorsqu'ils font de l'égoïsme, de l'intérêt privé, le fondement de l'échange, ou du trafic la forme essentielle et adéquate de l'échange.</p>
<p>Mill représente le commerce comme la conséquence de la division du travail. L'activité humaine se réduit pour lui à un mouvement mécanique. La division du travail et l'utilisation des machines font progresse ; la richesse de la production. On doit confier à chaque homme un cercle aussi réduit que possible d'opérations. De leur côté, la division du travail et l'utilisation des machines conditionnent la production de la richesse en masse, donc du produit. C'est le fondement des grandes manufactures.</p>
<p>L'examen de la division du travail et de l'échange est du plus haut intérêt, parce qu'ils sont l'expression visiblement aliénée de l'activité et de la force essentielle de l'homme en tant qu'activité et force essentielle génériques.</p>
<p>Dire que la division du travail et l'échange reposent sur la propriété privée n'est pas autre chose qu'affirmer que le travail est l'essence de la propriété privée, affirmation que l'économiste ne peut pas prouver et que nous allons prouver pour lui. Dans le fait précisément que division du travail et échange sont des formes de la propriété privée, repose la double preuve que, d'une part, la vie humaine avait besoin de la propriété privée pour se réaliser, et que, d'autre part, elle a maintenant besoin de l'abolition de la propriété privée.</p>
<p>Division du travail et échange sont les deux phénomènes qui font que l'économiste tire vanité du caractère social de sa science et que, inconsciemment, il exprime d'une seule haleine la contradiction de sa science, la fondation de la société par l'intérêt privé asocial.</p>
<p>Les aspects que nous avons à examiner sont les suivants d'une part la disposition à l'échange -dont le motif est trouvé dans l'égoïsme - est considérée comme la raison ou l'effet en retour de la division du travail. Say estime que l'échange n'est pas fondamental pour l'essence de la société. La richesse, la production est expliquée par la division du travail et l'échange. On admet que la division du travail provoque l'appauvrissement et la dégradation de l'activité individuelle. L'échange et la division du travail sont reconnus comme les producteurs de la grande diversité des talents humains, diversité qui retrouve son utilité grâce au premier. Skarbek divise les formes de production ou les forces essentielles productives de l'homme en deux parts, 1º les forces individuelles qui lui sont inhérentes, son intelligence et la faculté ou la disposition spéciale au travail ; 2º celles qui sont dérivées de la société, - non de l'individu réel, - la division du travail et l'échange. En outre la division du travail est limitée par le marché. - Le travail humain est un simple mouvement mécanique ; l'essentiel est fait par les propriétés matérielles des objets. Il faut attribuer à un individu le moins d'opérations possible. Séparation du travail et concentration du capital, insignifiance de la production individuelle et production de la richesse en masse. -Intelligence de la propriété privée libre dans la division du travail.</p>
<h2 class="spip">Marx, Le Capital, Livre premier :</h2>
<p>La propriété privée, comme antithèse de la propriété collective, n'existe que là où les instruments et les autres conditions extérieures du travail appartiennent à des particuliers. Mais selon que ceux-ci sont les travailleurs ou les non-travailleurs, la propriété privée change de face. Les formes infiniment nuancées qu'elle affecte à première vue ne font que réfléchir les états intermédiaires entre ces deux extrêmes.</p>
<p>La propriété privée du travailleur sur les moyens de son activité productive est le corollaire de la petite industrie, agricole ou manufacturière, et celle-ci constitue la pépinière de la production sociale, l'école où s'élaborent l'habileté manuelle, l'adresse ingénieuse et la libre individualité du travailleur. Certes, ce mode de production se rencontre au milieu de l'esclavage, du servage et d'autres états de dépendance. Mais il ne prospère, il ne déploie toute son énergie, il ne revêt sa forme intégrale et classique que là où le travailleur est le propriétaire libre des conditions de travail qu'il met lui-même en œuvre, le paysan, du sol qu'il cultive, l'artisan, de l'outillage qu'il manie, comme le virtuose, de son instrument.</p>
<p>Ce régime industriel de petits producteurs indépendants, travaillant à leur compte, présuppose le morcellement du sol et l'éparpillement des autres moyens de production. Comme il en exclut la concentration, il exclut aussi la coopération sur une grande échelle, la subdivision de la besogne dans l'atelier et aux champs, le machinisme, la domination savante de l'homme sur la nature, le libre développement des puissances sociales du travail, le concert et l'unité dans les fins, les moyens et les efforts de l'activité collective. Il n'est compatible qu'avec un état de la production et de la société étroitement borné. L'éterniser, ce serait, comme le dit pertinemment Pecqueur, « décréter la médiocrité en tout ». Mais, arrivé à un certain degré, il engendre de lui-même les agents matériels de sa dissolution. A partir de ce moment, des forces et des passions qu'il comprime, commencent à s'agiter au sein de la société. Il doit être, il est anéanti. Son mouvement d'élimination transformant les moyens de production individuels et épars en moyens de production socialement concentrés, faisant de la propriété naine du grand nombre la propriété colossale de quelques-uns, cette douloureuse, cette épouvantable expropriation du peuple travailleur, voilà les origines, voilà la genèse du capital. Elle embrasse toute une série de procédés violents, dont nous n'avons passé en revue que les plus marquants sous le titre de méthodes d'accumulation primitive.</p>
<p>L'expropriation des producteurs immédiats s'exécute avec un vandalisme impitoyable qu'aiguillonnent les mobiles les plus infâmes, les passions les plus sordides et les plus haïssables dans leur petitesse. La propriété privée, fondée sur le travail personnel, cette propriété qui soude pour ainsi dire le travailleur isolé et autonome aux conditions extérieures du travail, va être supplantée par la propriété privée capitaliste, fondée sur l'exploitation du travail d'autrui, sur le salariat.</p>
<p>Dès que ce procès de transformation a décomposé suffisamment et de fond en comble la vieille société, que les producteurs sont changés en prolétaires, et leurs conditions de travail, en capital, qu'enfin le régime capitaliste se soutient par la seule force économique des choses, alors la socialisation ultérieure du travail, ainsi que la métamorphose progressive du sol et des autres moyens de production en instruments socialement exploités, communs, en un mot, l'élimination ultérieure des propriétés privées, va revêtir une nouvelle forme. Ce qui est maintenant à exproprier, ce n'est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste, le chef d'une armée ou d'une escouade de salariés.</p>
<p>Cette expropriation s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette centralisation, à l'expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l'application de la science à la technique, l'exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l'outil en instruments puissants seulement par l'usage commun, partant l'économie des moyens de production, l'entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d'où le caractère international imprimé au régime capitaliste. A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d'évolution sociale, s'accroissent la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés.</p>
<p>L'appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n'est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C'est la négation de la négation. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de, l'ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol.</p>
<p>Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il a naturellement fallu plus de temps, d'efforts et de peines que n'en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif. Là, il s'agissait de l'expropriation de la masse par quelques usurpateurs ; ici, il s'agit de l'expropriation de quelques, usurpateurs par la masse.</p></div>