Matière et Révolution
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69144La stratégie révolutionnaire de Marx, Engels, Lénine et Trotsky...
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https://www.matierevolution.org/spip.php?article94592026-06-15T22:17:00Ztext/htmlfrRobert Paris
<p>La stratégie de Marx, Engels, Lénine et Trotsky n'est ni opportuniste, ni peureuse, ni gauchiste, ni inutilement aventurière. Elle est véritablement révolutionnaire… <br class='autobr' />
Marx/Engels <br class='autobr' />
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4825 <br class='autobr' />
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3367 <br class='autobr' />
Lénine <br class='autobr' />
https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/02/vil19180225.htm <br class='autobr' />
https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/11/vl19181110h.htm (…)</p>
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<div class='rss_texte'><p>La stratégie de Marx, Engels, Lénine et Trotsky n'est ni opportuniste, ni peureuse, ni gauchiste, ni inutilement aventurière. Elle est véritablement révolutionnaire…</p>
<p>Marx/Engels</p>
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<p>Lénine</p>
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<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1919/03/d8c/vil19190300-02c8.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1919/03/d8c/vil19190300-02c8.htm</a></p>
<p>Trotsky</p>
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<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv39.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv39.htm</a></p>
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<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1932/01/320127n.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1932/01/320127n.htm</a></p>
<p>La stratégie révolutionnaire aujourd'hui</p>
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Quand Boukharine, devenu porte plume de Staline, prétendait démolir la théorie de la révolution permanente
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https://www.matierevolution.org/spip.php?article88002025-10-19T22:46:00Ztext/htmlfrRobert ParisRévolution permanente
<p>Sur la théorie de la « révolution permanente » <br class='autobr' />
1924 <br class='autobr' />
N.I. Boukharine <br class='autobr' />
La question de la révolution permanente résume l'appréciation générale du développement de notre révolution, des rapports entre les principales classes de notre société, des changements survenus dans les rapports de ces classes au cours de la révolution, bref les conclusions que nous devons tirer de l'examen théorique des problèmes de la révolution. <br class='autobr' />
Notre discussion actuelle se distingue de celle de l'année passée en (…)</p>
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<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Sur la théorie de la « révolution permanente »
<p>1924</p>
<p>N.I. Boukharine</p>
</h2>
<p>La question de la révolution permanente résume l'appréciation générale du développement de notre révolution, des rapports entre les principales classes de notre société, des changements survenus dans les rapports de ces classes au cours de la révolution, bref les conclusions que nous devons tirer de l'examen théorique des problèmes de la révolution.</p>
<p>Notre discussion actuelle se distingue de celle de l'année passée en ce qu'elle n'a pas pour objet des questions de détails, mais un problème qui met en cause toute la conception que nous nous faisons de notre révolution.</p>
<p>Nous sommes arrivés à un tournant historique. Il s'agit, de même qu'aux étapes antérieures de notre révolution, d'un revirement dans les rapports entre la classe ouvrière et la paysannerie. La « théorie de la révolution permanente » qui « traite » de cette question, devrait tenir compte des devoirs pratiques résultant pour nous des rapports actuels entre la classe ouvrière et la paysannerie. La discussion théorique actuelle démontre la nécessité de trouver une solution aux nouvelles questions de notre « grande politique », solution qui doit être conforme à l'enseignement de Lénine sur le bloc des ouvriers et paysans.</p>
<p>On sait que la majorité du parti et le camarade Trotsky se trouvèrent souvent en désaccord avant comme après Octobre. Les dernières œuvres du camarade Trotsky et sa lettre publiée avec un commentaire du camarade Olminsky, jettent une lumière crue sur l'essence même de ces désaccords. (Soit dit par parenthèse, je fais abstraction dans cet article de toute sympathie ou antipathie personnelle et ne veux avoir en vue que la politique.)</p>
<p>L'ancienne lettre de Trotsky a fait ressortir la profonde divergence existant entre son point de vue et celui de l'ensemble du parti sur l'appréciation des forces motrices de la révolution russe et des rapports du prolétariat avec la paysannerie. Les erreurs du camarade Trotsky se coordonnent dans sa théorie de la révolution permanente.<br class='autobr' />
Le formalisme logique du trotskisme et la dialectique léniniste</p>
<p>La source des erreurs du camarade Trotsky, erreurs que beaucoup d'entre nous ont également commises, réside dans sa façon formelle et littéraire de traiter les questions de notre vie sociale, contrairement à la vivante méthode dialectique qui caractérise le bolchevisme.</p>
<p>Lénine, analysant des erreurs politiques, remonta toujours à leurs sources directes. Ce n'est pas en vain que pendant le débat de la question syndicale, il consacra des pages entières à la dialectique et que peu de temps avant sa mort, il insistait sur la nécessité d' « enseigner la dialectique ». Maintenant que nous voyons clairement ce qui nous sépare du camarade Trotsky, il n'est pas difficile de constater que toutes les erreurs ont des traits spécifiques. En poussant l'analyse de ces erreurs jusqu'à leurs sources méthodologiques, nous découvrirons aisément la différence fondamentale entre le léninisme et le trotskisme.</p>
<p>En quoi réside la puissance de la dialectique et de la théorie de Lénine ? Quelle est la raison même de la virtuosité géniale avec laquelle Lénine sut trouver le bon chemin à travers toutes les vicissitudes de la révolution ? Lénine avait, par-dessus tout, le don génial d'apercevoir les grandes perspectives historiques qui s'ouvraient devant la classe ouvrière. Usant avec une maîtrise étonnante de la dialectique marxiste, il savait discerner les traits caractéristiques de toute période historique, les passages d'une étape à une autre, il savait surtout découvrir au moment donné le facteur dominant de la situation.</p>
<p>Lénine ne peut être caractérisé de la façon dont nous parlons d'ordinaire des représentants d'un courant du socialisme ou du « socialisme » — entre guillemets. On dit couramment : un « opportuniste », ou un « bon révolutionnaire ». Ces mesures ne peuvent être appliquées à Lénine, qui fut le porteur d'une théorie en laquelle le marxisme atteint à un plus haut degré de développement. Lénine, c'est en lui le caractéristique, sut discerner ce qu'il y avait d'original dans chaque situation et y découvrir avec une incomparable maîtrise le facteur le plus utile à la direction de la révolution. C'est de ce point de vue qu'il faut apprécier l'œuvre de Lénine et la politique de notre parti formé par Lénine. Ce critérium indispensable pour apprécier la politique d'un parti bolchevik ne saurait être appliqué au trotskisme. Trotsky excelle sans doute à établir des perspectives révolutionnaires générales. Les analyses qu'il donne d'une situation concrète, sont supérieures aux conceptions social-démocrates, mais inférieures à celles que nous devons au léninisme.</p>
<p>Si nous essayons d'appliquer la mesure du léninisme au point de vue du camarade Trotsky, si nous lui demandons comment agir à un moment donné, nous constatons que le trotskisme ne peut nous répondre sans faire pratiquement faillite.</p>
<p>Le camarade Trotsky ne possède pas les dons caractéristiques de Lénine, dont nous venons de parler. C'est pourquoi il commet tant d'erreurs dans la pratique. Quelques exemples : on se rappelle la discussion du plan économique. Trotsky recommandait à l'époque, pour surmonter la crise économique, un plan économique plus rationnel. Il fit une série de propositions pratiques dont il considérait l'acceptation comme indispensable au relèvement de notre industrie. Or, les progrès réalisés depuis ne sont pas dûs à l'initiative de Trotsky et au plan qu'il préconisait, mais à la réforme financière et à la politique de la réduction des prix. Les méthodes recommandées par Trotsky, étaient en somme erronées.</p>
<p>Les erreurs du camarade Trotsky et de l'opposition s'expliquent par l'ignorance de ce qu'il y avait de particulier dans la situation, dans laquelle nous nous trouvions à ce moment. La plateforme de l'opposition exprimait des points de vue abstraits, se réduisant, au fond, à la simple constatation qu'un plan rationnel vaut mieux que l'anarchie. On ne peut être plus révolutionnaire. « Vous êtes, s'écrient les défenseurs de cette opinion « prolétarienne », contre le plan ? Mais alors vous êtes contre le socialisme, car l'économie rationnelle est le principe fondamental du socialisme ? » On pourrait croire que les gens qui protestent contre l'admission du « plan », se rendent par là coupables d'une « déviation petite-bourgeoise », tandis que Trotsky, combattant ces éléments petits-bourgeois et contre-révolutionnaires, incarne la « sagesse prolétarienne et socialiste ».</p>
<p>Juger ainsi, serait juger bien superficiellement. Il ne s'agissait pas de savoir si nous préférions le « plan » à l'« anarchie ». Que devions-nous faire pour que notre économie progressât dans la voie du socialisme en dépit de la petite propriété rurale, numériquement très forte, de l'effondrement du papier-monnaie et de la crise de ventes ? C'est là précisément que le camarade Trotsky ne tint pas compte de ce qu'il y avait de particulier dans notre situation. L'attitude qu'il prit dans cette question est celle d'un homme qui, malgré ses protestations, persiste dans son erreur, c'est-à-dire dans sa sous-estimation, de l'économie paysanne. La sous-estimation des forces du marché, l'insuffisante compréhension du système nerveux du marché : la circulation monétaire, la tendance à considérer l'industrie en elle-même, isolée du reste de la vie économique, — toutes ces erreurs du camarade Trotsky se ramènent à la sous-estimation de la paysannerie.</p>
<p>Ce qui caractérisait la situation à cette époque, n'était pas tant la crise de la production, que la crise des échanges entre les villes et les campagnes. Le plus beau « plan » ne nous aurait pas avancé de beaucoup, lorsque nous avions à surmonter d'énormes difficultés créées par l'élévation des prix, la crise de ventes, et la faillite de notre papier-monnaie. Ces traits caractéristiques de la situation, Trotsky les ignorait. — Il ne sut pas non plus discerner le passage d'une étape à une autre. L'économie paysanne telle qu'elle existe chez nous, l'existence de la petite propriété rurale nous obligent à avancer avec précaution, pas à pas, dans la voie qui va de l'économie irrationnelle à l'économie rationnelle.</p>
<p>Pour passer d'une étape à une autre, nous devons prendre des mesures nécessaires. Au moment dont je parle il s'agissait pour nous de nous rapprocher quelque peu de l'économie rationnelle. Le moyen, nous le trouvâmes dans la réforme financière. Trotsky et avec lui toute l'opposition ne reconnurent pas que la réforme financière était précisément le moyen qui nous faciliterait le passage d'une étape à une autre plus proche de l'économie rationnelle. Des camarades de l'opposition restèrent même, après la discussion, sceptiques quant à la réforme financière. Ils en prédirent l'inévitable effondrement ; ils eurent des velléités de défendre la monnaie soviétiste. Leurs sombres prévisions ne se sont pas confirmées. Ici encore, l'opposition nous offrait un schéma abstrait au lieu d'une analyse concrète ; du formalisme au lieu de dialectique, du trotskisme au lieu de léninisme.</p>
<p>Lors de la paix de Brest-Litovsk, je partageai, moi aussi, la grande erreur du camarade Trotsky. Cette erreur avait le même caractère que celle dont nous venons de parler. Quel était le trait dominant de l'époque ? Que le paysan se refusait à se battre. Nous, « Communistes de gauche » — et Trotsky avec nous, — élaborâmes pourtant un « plan », de la plus belle allure : Guerre révolutionnaire !</p>
<p>Trotsky lança, il est vrai, un mot d'ordre intermédiaire : « Ni guerre, ni paix ». Mais il dit en même temps que mieux valait pour la révolution périr par le glaive de l'impérialisme allemand que par les mercantis. Guerre immédiate, guerre héroïque, voilà ce que nous prévoyions dans notre « plan », ne voyant dans nos contradicteurs que des « capitulards ». « Communistes de gauche », comme les camarades qui sympathisaient avec Trotsky, nous étions persuadés que notre parti se transformerait fatalement en un parti petit-bourgeois plutôt paysan. Le camarade Riazanov soutint avec le plus de vigueur ce point de vue. Il quitta même le parti, qui d'après lui, avait perdu sa virginité prolétarienne1.</p>
<p>Trotsky ne se souciait guère de l'état d'esprit des paysans. Il misait uniquement sur l'action du prolétariat de l'Europe occidentale.</p>
<p> « Le groupe auquel j'appartiens, déclarait-il au même congrès, considère que la seule issue de la situation actuelle, c'est d'agir sur le prolétariat allemand dans un sens révolutionnaire... Notre action alors ne subira pas le moindre arrêt... Nous devons appeler l'attention du prolétariat européen et en premier lieu du prolétariat allemand, sur cette tragique situation politique que nous n'avons pas créée, mais qui coïncide avec la situation internationale ; nous devons rendre le parti allemand responsable des conséquences de sa défaillance... Nous ne devons pas signer la paix, à moins que nous ne voulions qu'on y voie une comédie. »</p>
<p>Trotsky n'analysait donc pas bien la situation. Il ne tenait pas compte de ces aspects particuliers ; il ne voyait pas ce qu'il fallait dire pour faciliter le passage d'une étape à une autre, c'est-à-dire dans le cas qui nous occupe, pour passer de la désertion des paysans à la défense révolutionnaire du pays.</p>
<p>Il ne comprenait pas que le moyen le plus efficace pour arriver à la défense révolutionnaire c'était la conclusion de la paix, seul moyen d'organiser une armée nouvelle où entreraient en grand nombre les paysans, animés du désir de défendre les terres expropriées, seul moyen de gagner du temps. Trotsky commettait la même erreur que dans la question du « plan ». Il établissait une bonne perspective révolutionnaire et une brillante « théorie » générale qui ne valaient rien dans la pratique. En appliquant cette théorie on eut obtenu un résultat contraire au résultat cherché.</p>
<p>Telles sont les erreurs typiques du camarade Trotsky. Il faut se les bien rappeler pour comprendre les événements actuels.<br class='autobr' />
L'appréciation générale de notre révolution.</p>
<p>La théorie du camarade Trotsky est dite « théorie de la révolution permanente ». Il s'exprime à ce sujet dans un de ses derniers ou « avant-derniers » ouvrages, en les termes suivants :</p>
<p> « Pour ce qui est de la théorie de la révolution permanente, je ne vois aucune raison de rétracter quoi que ce soit de ce que j'ai écrit sur ce sujet de 1904 à 1906 et plus tard. Je suis toujours d'avis que les idées que je développais alors, sont dans leur ensemble beaucoup plus proches du contenu réel du léninisme que beaucoup de ce qu'écrivaient à cette époque nombre de bolcheviks. L'expression « révolution permanente » est employée par Marx... Révolution permanente veut dire révolution ininterrompue. Quel est le sens politique de cette expression ? Il est que pour nous communistes la révolution ne se termine pas après telle ou telle conquête politique, mais continue à se développer jusqu'à la pleine réalisation du socialisme... Pour la Russie, cette théorie signifiait : ce qu'il nous faut, ce n'est pas la république bourgeoise, ni même la dictature démocratique du prolétariat et de la classe paysanne, mais le gouvernement ouvrier appuyé sur la paysannerie et ouvrant l'ère de la révolution socialiste internationale... De sorte que la « révolution permanente » correspond tout à fait à la ligne stratégique fondamentale du bolchevisme... Mes écrits de cette époque ne contenaient pas la moindre tentative de « sauter par-dessus la paysannerie ». La théorie de la « révolution permanente » conduisait directement au léninisme et en particulier aux thèses d'avril 1917. » (Cours nouveau)</p>
<p>Dans la préface de son livre 1905, Trotsky écrit :</p>
<p> « L'auteur s'est formé sa conception du développement révolutionnaire en Russie, connue sous le nom de théorie de la révolution permanente, dans la période qui va du 22 janvier à la grève générale d'octobre 1905... Ses points de vue ont été pleinement confirmés après douze ans. »</p>
<p>Dans la lettre du camarade Trotsky au camarade Olminsky, nous trouvons ce passage :</p>
<p> « Je suis loin de croire que j'avais tort sur tous les points dans mes discussions avec les bolcheviks... Je suis convaincu que l'appréciation donnée par moi des forces motrices de la révolution a été absolument juste. Maintenant encore, je pourrais sans peine diviser en deux catégories mes articles polémiques écrits autrefois contre les mencheviks et les bolcheviks : les uns sont consacrés à l'analyse des forces intérieures de la révolution et de ses perspectives... les autres à l'appréciation des fractions de la social-démocratie russe, de leurs luttes, etc... Je pourrais encore aujourd'hui publier les articles de la première catégorie sans y rien changer, car ils correspondent tout à fait aux points de vue de notre parti à partir de 1917. »</p>
<p>Le camarade Trotsky affirme donc que :</p>
<p>la théorie de la révolution permanente s'est avérée juste ayant été confirmée par l'expérience ;</p>
<p>la théorie de la révolution permanente est incomparablement plus proche du léninisme que toute autre ;</p>
<p>la théorie de la révolution permanente coïncide entièrement avec la stratégie de notre parti et du bolchevisme depuis 1917 ;</p>
<p>la théorie de la révolution permanente ne se base en aucune façon sur une sous estimation du rôle de la paysannerie ;</p>
<p>la théorie de la révolution permanente donne une appréciation absolument congrue des forces motrices de notre révolution.</p>
<p>Le soin que le camarade Trotsky met à défendre cette théorie explique sa position vis-à-vis du parti.</p>
<p>Pourquoi le camarade Trotsky considère-t-il comme presque nulle toute l'histoire de notre parti avant 1917 ? Parce que le parti n'a adopté d'après lui la « révolution permanente » qu'en 1917.</p>
<p>Bref, le léninisme serait né, comme notre parti, en 1917, le véritable léninisme consistant d'après Trotsky et ses amis en la théorie de la révolution permanente. On comprend maintenant pourquoi le camarade Trotsky se pose en gardien des idées de Lénine. C'est qu'il se soucie peu du bolchevisme historique et n'attribue d'importance qu'au trotskisme étiqueté « léninisme ».</p>
<p>Examinons d'un peu plus près les idées du camarade Trotsky :</p>
<p>La théorie de la révolution permanente remonterait à Marx. La « révolution permanente » conduirait en fin de compte à la victoire du socialisme. La « révolution permanente » serait confirmée par les faits, puisque le prolétariat russe a conquis le pouvoir.</p>
<p>Les bolcheviks auraient, avant 1917, combattu la théorie de la « révolution permanente ». Trotsky en conclut que les bolcheviks ne se sont comportés en bons révolutionnaires qu'à partir de 1917 lorsqu'ils adoptèrent les points de vue du trotskisme.</p>
<p>Nous devons avant tout remarquer que l'essence de la théorie que nous discutons ne consistait pas en la prévision d'une révolution où la classe ouvrière a conquis le pouvoir. En ce sens, la révolution permanente s'est en effet accomplie puisque la classe ouvrière a pris le pouvoir2.</p>
<p>Mais la question n'est pas là. « Révolution permanente » signifie tout autre chose. Staline dans son livre Lénine et le léninisme, cite un passage de Marx qui est décisif à cet égard.</p>
<p> « Tandis que le bureaucrate petit-bourgeois, écrit Marx, veut promptement terminer la révolution, notre devoir à nous consiste à continuer la révolution jusqu'au renversement du pouvoir des classes plus ou moins possédantes, jusqu'à la conquête du pouvoir par le prolétariat. »</p>
<p>Pour Marx, la révolution ininterrompue signifiait que le rapport des forces se modifie constamment au cours de la révolution qui ne cesse d'évoluer d'une étape à une autre. Ainsi : les grands-propriétaires sont renversés. Ils sont remplacés par la bourgeoisie libérale qui à son tour, doit céder la place à la petite-bourgeoisie radicale et la prise du pouvoir par le bloc des paysans pauvres et de la classe ouvrière. Ce gouvernement sera à son tour écarté et remplacé par celui de la classe ouvrière. Ce n'est bien entendu qu'un schéma, mais un schéma juste3.</p>
<p>Le sens de la « révolution permanente » telle qu'elle était formulée par Marx c'est que la théorie marxiste de la révolution tient compte des changements sociaux survenant au cours de la révolution même. Cette théorie exprime le fait que les rapports entre les classes sociales se modifient constamment pendant la révolution.</p>
<p>Au sens marxiste, oui, mais non au sens trotskiste, notre révolution a été permanente. Elle a passé par diverses étapes. En février 1917, le gouvernement des grands-propriétaires fonciers est remplacé par un gouvernement libéral de la bourgeoisie impérialiste. Le fondement du pouvoir des ouvriers et des paysans est posé par les soviets. Le gouvernement libéral est remplacé par un gouvernement de coalition des diverses fractions de la petite-bourgeoisie et de la bourgeoisie libérale. Après la conquête du pouvoir en Octobre les bolcheviks gouvernent avec les socialistes-révolutionnaires de gauche. Survint l'insurrection de ces derniers ; battus par les bolcheviks, ils sont écartés du pouvoir qui reste à notre parti. La révolution, depuis février 1917, a suivi une ligne ascendante, interrompue pour un court laps de temps par les événements de juillet 1917.</p>
<p>Est-ce le sens de la théorie de la révolution permanente telle qu'elle était formulée par Trotsky ? Nous répondons résolument : Non.</p>
<p>Si le camarade Trotsky s'était représenté la marche des événements telle qu'elle devait être, il n'aurait pas lancé en 1905, en collaboration avec Parvus, le mot d'ordre : « A bas le tsar, vive un gouvernement ouvrier ! » Ce mot d'ordre convenait à la dernière étape du processus révolutionnaire, et non point à son début. L'erreur principale de la théorie de la révolution permanente telle que l'entend Trotsky, consiste en ce qu'elle ne tient pas compte des périodes de transition, c'est-à-dire qu'elle néglige de considérer ce qui est à la base même. de la théorie marxiste de la révolution permanente. Les diverses étapes de la révolution où les diverses classes ont à accomplir leurs devoirs exigent de nous des mots d'ordre spéciaux, conformes aux situations données. Trotsky n'a considéré que la dernière étape de la révolution, il a négligé les étapes transitoires. Si le parti l'avait suivi dans cette voie, notre révolution se serait terminée par une défaite. Le camarade Trotsky — est-ce assez singulier ? — a lui-même réfuté sa conception de la révolution permanente, car si nous prenons le début pour la fin, il n'y a plus de processus, plus de périodes de transition, plus de « révolution permanente ».</p>
<p>Trotsky posait le problème d'une façon élémentaire : il ne peut y avoir en Russie, qu'une révolution prolétarienne. (Trotsky niait encore en 1905 la possibilité d'une révolution bourgeoise.) Cette révolution prolétarienne est cependant dans un pays petit-bourgeois tel que la Russie, vouée à un échec, à moins qu'elle ne reçoive l'aide des Etats de l'Europe occidentale où le prolétariat victorieux aurait conquis le pouvoir.</p>
<p> « Sans l'aide directe des Etats européens où le prolétariat exerce le pouvoir, la classe ouvrière russe ne saurait conserver le pouvoir et transformer sa domination passagère en une dictature socialiste durable. On ne saurait en douter un seul moment. » (Bilans et Perspectives de Trotsky.)</p>
<p>Trotsky a commencé par ne pas comprendre les particularités de notre révolution consistant en une combinaison originale de la lutte des paysans contre les propriétaires fonciers et de la révolution prolétarienne. Il n'a pas compris que la première étape de cette révolution consisterait en la destruction de la grande propriété seigneuriale.</p>
<p>Le camarade Trotsky n'a pas « aperçu » les étapes pendant lesquelles la révolution bourgeoise en Russie s'est transformée en une révolution prolétarienne socialiste.</p>
<p>Il n'a pas compris non plus les particularités qui distinguent notre révolution socialiste de celles des autres pays.</p>
<p>Il n'a pas compris non plus les conditions internationales si spéciales qui ont permis à notre révolution socialiste de vaincre, de tenir et de s'affermir même sans l'aide d'aucun Etat prolétarien européen.</p>
<p>Le camarade Trotsky a, comme toujours, apprécié la situation d'une façon schématique : ou révolution bourgeoise, ou révolution prolétarienne ; ou révolution prolétarienne classique, et dans ce cas victoire définitive ; ou révolution prolétarienne mêlée à d'autres facteurs sociaux et dans ce cas défaite inévitable ; ou concours des Etats prolétariens européens, constituant pour nous l'unique moyen de salut, ou perdition.</p>
<p>C'est de toute autre façon que Lénine posait la question : les révolutions bourgeoise et prolétarienne se déclenchent à la fois ; pas d'aide des Etats prolétariens européens, appui néanmoins efficace du prolétariat international, le réveil des colonies et les rivalités aidant notre cause ; pas de révolution prolétarienne classique, et pourtant pas de défaite, etc. La réalité s'est montrée plus forte que le schéma abstrait de la « révolution permanente ».</p>
<p>Les faiblesses de la politique de Trotsky sont dues à son ignorance de la réalité.</p>
<p>Apercevant toutes les étapes et tous les aspects particuliers du processus révolutionnaire, Lénine et notre parti ont toujours su trouver dans une situation donnée le moyen le plus efficace do conduire à la victoire la classe ouvrière et la paysannerie.</p>
<p>Aussi notre parti n'a-t-il aucune raison de préférer la théorie du camarade Trotsky à la théorie de Lénine.<br class='autobr' />
L'appréciation générale des classes au cours de notre révolution</p>
<p>Nous en arrivons aux étapes de notre révolution examinées du point de vue de la lutte de classe et du revirement des rapports entre les classes au cours de la révolution. Nos discussions roulaient surtout sur la question du bloc des ouvriers et paysans, l'alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie, l'hégémonie du prolétariat dans cette alliance. Maintenant, huit ans après Octobre 1917, ce problème que Lénine nous a montré le premier, se pose devant nous dans toute son ampleur. Il est devenu l'axe de la théorie et de la pratique du bolchevisme, le problème central de la révolution internationale. La question coloniale, dont dépend le sort du capitalisme, n'est en somme pour nous, bolcheviks, que celle de l'alliance entre le prolétariat industriel européen et américain et la paysannerie des colonies.</p>
<p>Les deux questions ne sont naturellement pas identiques ; il est cependant vrai que la question coloniale est, dans ses bases sociales, une question paysanne. La classe ouvrière, appuyant les soulèvements par lesquels les paysans des colonies sapent la société capitaliste, assure par là même son hégémonie sur le mouvement paysan colonial.</p>
<p>La question des rapports entre le prolétariat et la paysannerie coloniale se posera aussi après la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. Le socialisme européen n'a pas reconnu ou a négligé de considérer la portée révolutionnaire du problème colonial. Une partie des socialistes, complices de l'impérialisme, a été hostile au mouvement d'émancipation des colonies. Les autres ont gardé le silence. Lorsque le camarade Trotsky, tout à son idéologie « européenne », faisait ressortir le caractère asiatique et paysan de l'idéologie du prolétariat « arriéré » (il entendait désigner les bolcheviks), il adoptait quelque peu le ton méprisant de la social-démocratie vis-à-vis des questions paysanne et coloniale, quoiqu'il ait personnellement consacré une assez grande attention aux problèmes coloniaux.</p>
<p>L'appréciation « européenne » du rôle des classes explique le point de vue du camarade Trotsky, d'après lequel la révolution russe est vouée à une défaite inévitable, faute de l'appui d'Etats européens où le prolétariat aurait conquis le pouvoir.</p>
<p>D'après le schéma abstrait de Trotsky, toute révolution « non-classique » serait d'avance condamnée. Il entend par révolution prolétarienne classique une révolution dans laquelle le prolétariat constitue la seule classe « populaire ». En d'autres termes : il ne peut y avoir de révolution idéale que dans une société où la paysannerie ne compte pas.</p>
<p>Cette conception ne correspond nullement à la réalité. Du point de vue de l'économie mondiale, le prolétariat proprement dit est une infime minorité de la population. Les plus grands pays se composent de « métropoles » ayant une dense population prolétarienne, et de colossales colonies paysannes. La plus grande partie de l'Empire Français est en Afrique, la plus grande partie de l'Empire Anglais en Asie. Que ferait le prolétariat anglais après sa victoire, sans les sympathies des paysans hindous et égyptiens, sans exercer son hégémonie sur les masses paysannes des colonies ?</p>
<p>Trotsky connaît sans doute l'énorme importance de la question coloniale. Malheureusement sa théorie de la révolution permanente ne donne pas d'appréciation adéquate du rôle des paysans.</p>
<p>Nous savons maintenant, avec une certitude absolue, à quoi nous en tenir sur nos rapports avec les paysans.</p>
<p>Avant la conquête du pouvoir, la classe ouvrière doit s'assurer le concours des paysans dans la lutte contre les capitalistes et les grands-propriétaires.</p>
<p>Après la conquête du pouvoir, le prolétariat doit s'appuyer sur une partie considérable de la paysannerie pour vaincre dans la guerre civile et consolider la dictature prolétarienne.</p>
<p>Et après ? Peut-on seulement considérer la paysannerie comme chair à canon dans la guerre au capital et aux grands-propriétaires ? Non. Après, le prolétariat doit entretenir à tout prix des rapports amicaux avec la paysannerie qui constitue la majorité de la population. Le prolétariat n'a pas le choix. Il doit, en bâtissant le socialisme, se servir de la paysannerie. A cette condition seule, il conservera le pouvoir. Le contester, c'est ignorer les rapports économiques mondiaux et les lois qui les régissent.</p>
<p>Il va sans dire qu'il faut pour diriger la paysannerie, appliquer des méthodes variant avec les circonstances.</p>
<p>Il faut distinguer les transitions, les étapes du processus révolutionnaire. Lénine a écrit à ce propos, pendant la discussion de la question syndicale, les lignes caractéristiques suivantes :</p>
<p> « La dictature du prolétariat est une période de transition. Nous avons à passer par diverses phases : démobilisation de l'armée, fin de la guerre, possibilité d'une trêve pacifique plus durable, possibilité de passer de la guerre au travail. Voilà qui modifie radicalement les rapports de la classe prolétarienne avec la classe paysanne. »</p>
<p>Le camarade Trotsky a montré en affirmant sa théorie de la révolution permanente qu'il n'a compris</p>
<p>ni notre position vis-à-vis de la paysannerie,</p>
<p>ni les méthodes que doit appliquer le prolétariat pour diriger la paysannerie,</p>
<p>ni les diverses phases des rapports entre la classe ouvrière et la paysannerie au cours de notre révolution.</p>
<p>C'est ce qui ressort du passage suivant de la préface de son livre 1905 :</p>
<p> « Pour assurer sa victoire, l'avant-garde prolétarienne doit, dès son avènement au pouvoir, s'attaquer radicalement non seulement à la propriété féodale, mais aussi à la propriété bourgeoise. Il en résultera des conflits non seulement avec tous les groupements de la bourgeoisie, mais aussi avec les larges masses paysannes à l'aide desquelles le prolétariat a conquis le pouvoir. Les contradictions inhérentes à la situation d'un gouvernement ouvrier dans un pays arriéré, où l'écrasante majorité de la population est rurale, ne disparaîtront que par la révolution mondiale. Quand le prolétariat victorieux, obéissant à une nécessité historique, aura dépassé les étroites limites bourgeoises et démocratiques de la révolution russe, il sera obligé de dépasser également les limites nationales de la révolution russe, c'est-à-dire qu'il devra en faire le prélude de la révolution mondiale. »</p>
<p>La dernière affirmation est juste. Mais elle n'est pas l'essentiel pour Trotsky. L'essentiel, c'est, d'après lui, que le prolétariat russe victorieux doit fatalement et inévitablement entrer en conflit avec la paysannerie et que le gouvernement prolétarien succombera dans ce conflit, s'il n'est soutenu par des Etats européens où le prolétariat aura conquis le pouvoir.</p>
<p>On peut constater aisément à l'expérience du mouvement international évoquée, que Trotsky ne donne pas une solution adéquate du problème.</p>
<p>Si le conflit entre le prolétariat et la paysannerie est inévitable, il le sera aussi après la victoire mondiale du prolétariat. La paysannerie constitue l'écrasante majorité des habitants du globe. Si le prolétariat n'avait pas les moyens d'exercer une influence prépondérante sur cette majorité, la révolution internationale succomberait ou devrait être ajournée jusqu'à ce que la majorité des habitants de la planète fût composée d'éléments prolétariens.</p>
<p>L'erreur du camarade Trotsky c'est d'admettre inévitable le conflit entre le prolétariat et la paysannerie. Ce conflit n'est que possible, il ne serait inévitable que si la paysannerie trouvait plus d'avantages au régime capitaliste qu'au régime prolétarien. Il n'y a pas lieu de craindre un conflit entre les deux classes laborieuses si le parti du prolétariat victorieux se préoccupe avant tout de cimenter le bloc des ouvriers et des paysans.</p>
<p>Quelles méthodes devons-nous appliquer pour exercer une influence prépondérante sur la paysannerie ? Lénine a réfuté le point de vue du camarade Trotsky qui croyait que le prolétariat, imitant la bourgeoisie, pourrait dominer la paysannerie à cause du manque de conscience politique et de la passivité de celle-ci. Lénine a insisté sur la nécessité d'intéresser les larges masses paysannes à l'action historique du prolétariat.</p>
<p>Trotsky ne savait pas comment s'y prendre, comment « convaincre, pour parler avec Lénine, des millions et des dizaines de millions de paysans de la nécessité de l'action historique » entreprise par le prolétariat.</p>
<p>Trotsky ne comprit pas en 1905 que la révolution agraire était le devoir essentiel de l'époque. Les mencheviks ne le comprenaient pas non plus et c'est ce qui leur valut les cinglantes critiques de Lénine.</p>
<p>Le camarade Trotsky affirme maintenant encore qu'il apprécia avec justesse les forces motrices de la révolution et ne songea jamais à passer outre la paysannerie et à la sous-estimer. A ce sujet, il écrit, entre autres, ceci :</p>
<p> « Un des arguments favoris de certains milieux consiste à indiquer — indirectement surtout — que je « sous-estime » le rôle de la paysannerie. Mais on chercherait vainement chez mes adversaires une analyse de cette question... On ne saurait découvrir dans mes écrits d'alors la moindre tentative de « passer par-dessus » la paysannerie. » (Cours nouveau)</p>
<p>Comment Lénine appréciait-il dès 1915 le point de vue de Trotsky ?</p>
<p> « La théorie de Trotsky, écrivit-il, emprunte aux bolcheviks l'invitation adressée au prolétariat d'employer résolument les méthodes révolutionnaires pour la conquête du pouvoir ; elle emprunte en même temps aux mencheviks leur « négation » du rôle de la paysannerie. » Il constatait aussi qu'en réalité « Trotsky se rapprochait des travaillistes libéraux russes qui, contestant le rôle de la paysannerie, trahissent leur peu de désir d'éveiller les forces révolutionnaires de la paysannerie ». (A propos des deux lignes de la révolution)</p>
<p>Dans le même article, Lénine donne une brillante analyse des étapes de la révolution. Il montre le prolétariat luttant pour la conquête du pouvoir, pour la république, pour l'expropriation de la grande propriété, afin d'amener la paysannerie à soutenir la révolution et de mettre en œuvre toutes les forces révolutionnaires des masses paysannes d'abord pour libérer la Russie bourgeoise de l'impérialisme féodal et renverser le pouvoir des grands-propriétaires, ensuite pour passer à la révolution sociale qui s'achèvera en alliance avec le prolétariat européen.</p>
<p>Lénine est d'avis que la théorie de Trotsky sous-estime la paysannerie. Nous sommes en présence de deux théories : l'une considère la paysannerie comme alliée, l'autre — comme ennemie ; l'une prétend qu'un conflit grave est inévitable entre le prolétariat et la paysannerie, l'autre dit que nous pouvons, avec une politique circonspecte, éviter ce conflit.</p>
<p>Doutera-t-on, après ces démonstrations, que la théorie de la « révolution permanente » constitue une divergence « permanente » entre le trotskisme et le léninisme ?<br class='autobr' />
Les étapes de notre révolution et la théorie du camarade Trotsky</p>
<p>Passons à l'examen concret des étapes de notre révolution et des points de vue y correspondant de notre parti et du camarade Trotsky.</p>
<p>Commençons par l'analyse des événements de 1905.</p>
<p>Les bolcheviks considéraient lu révolution de l !)05 comme une révolution bourgeoise démocratique ayant pour objectif la subversion des grands propriétaires et de leur gouvernement, l'expropriation de la grandi' propriété nu profit des paysans, l'établissement de la dictature révolutionnaire de la classe ouvrière et de la paysannerie, dictature qui, à ce moment du processus révolutionnaire, ne pouvait encore avoir un caractère socialiste. Trotsky n'était pas d'accord avec nous, il soutenait que le bolchevisme avait des aspects réactionnaires qui se manifestaient par son désir de collaborer avec les paysans.</p>
<p> « On nous propose maintenant, écrit-il dans 1905, de limiter plus encore l'action politique du prolétariat par une « condition », objectivement anti socialiste de collaboration avec les paysans. »</p>
<p>Le camarade Trotsky considérait le bolchevisme comme réactionnaire, précisément parce que le bolchevisme voulait faire participer les paysans au pouvoir aux côtés du prolétariat. Qu'est-ce que le paysan ? C'est un petit propriétaire. Or, la petite propriété est, du point de vue du socialisme, une force réactionnaire. Si, bolcheviks, vous voulez faire participer les paysans au gouvernement, vous faites une politique réactionnaire !</p>
<p>Trotsky affirmait que le bolchevisme, par cette politique réactionnaire, pourrait compromettre la victoire de la classe ouvrière. Dans une note qu'on trouve en bas de page dans la deuxième édition de 1905, il constate aimablement que cette éventualité ne s'est pas produite, puisque « le bolchevisme a sous la direction du camarade Lénine (non toutefois sans lutte intérieure), procédé au printemps 1917, c'est-à-dire avant la conquête du pouvoir, à une révision de ses idées sur cette question extrêmement importante ».</p>
<p>Nous verrons plus tard combien ridicule est l'affirmation que le parti ait, sous la direction de Lénine, modifié au printemps de 1917 son point de vue.</p>
<p>Trotsky reconnaît que le danger auquel devait s'attendre la révolution du côté de la politique paysanne « réactionnaire » du bolchevisme, n'était pas à redouter du vivant de Lénine qui eut « au printemps 1917 » le courage d'apprendre chez Trotsky les procédés à employer dans « la question la plus importante » de la révolution. Maintenant que Lénine est mort, il s'agit de trouver une garantie socialiste contre la « condition anti-socialiste » (la collaboration des paysans) posée par l'ancien bolchevisme. Quelle est cette garantie ? C'est la mobilisation de la jeunesse, le « cours nouveau » contre les « déviations » petites-bourgeoises possibles de la vieille garde bolchevique.</p>
<p>On voit par là que la campagne de l'opposition contre la vieille garde tenait par des liens solides à la « théorie de la révolution permanente ».</p>
<p>Trotsky combattait en 1905 le « moujik » ; il repoussait le mot d'ordre des bolcheviks : « dictature du prolétariat et de la paysannerie ». Avait-il raison ? Nous répondons par ce mot de Lénine :</p>
<p> « La question agraire est maintenant en Russie une question nationale. »</p>
<p>Le devoir du prolétariat consistait alors à amener le paysan à se soulever contre le régime semi-féodal, à l'entraîner à la lutte pour la conquête du sol.</p>
<p>Le camarade Trotsky envisageait la situation d'un point de vue opposé. Il ne comprenait pas les devoirs devant lesquels l'histoire plaçait le parti révolutionnaire. Pourquoi la révolution de 1905 s'est-elle terminée par une défaite ? Faute d'une liaison entre le mouvement ouvrier et le mouvement paysan. La révolution de 1905 avait atteint son point culminant dans les villes en décembre 1905, tandis que son arrière-garde paysanne n'entra en action qu'en 1907, lorsque l'avant-garde ouvrière était déjà écrasée.</p>
<p>Trotsky nous accusait à cette époque de consacrer une trop grande attention aux paysans. Il se trompait doublement. La révolution n'aurait jamais pu vaincre sous sa direction car quoi qu'il en dise, il brûlait l'étape paysanne. Sa politique a été foncièrement fausse, l'appréciation qu'il a donnée des forces de classe en présence, ne correspondait pas à la réalité. De quel droit prétend-il désormais que la théorie de la révolution permanente contenait l'essence même du bolchevisme ?</p>
<p> « L'erreur fondamentale du camarade Trotsky, écrit Lénine au sujet de cette étape de la révolution, c'est de négliger le caractère bourgeois de la révolution ; de ne pas se représenter clairement le passage de cette révolution à la révolution socialiste... Une coalition du prolétariat et de la paysannerie « suppose un état de choses où la paysannerie est dominée par un parti bourgeois ou bien l'existence d'un puissant parti paysan indépendant ». C'est évidemment faux théoriquement et expérimentalement de la révolution russe. Une « coalition de classes » ne dépend pas de l'existence d'un puissant parti ou même de partis en général. Il ne faut pas confondre les classes et les partis... Des expériences de la révolution russe, il ressort qu'une « coalition » entre le prolétariat et la paysannerie s'est réalisée une dizaine ou une centaine de fois sans l'existence d'un puissant parti paysan. »4</p>
<p>Ou, disait Trotsky en 1905, les paysans seront les agents directs de la bourgeoisie, ou ils auront leur propre parti puissant et indépendant.</p>
<p>La conclusion, c'était que la dictature de la classe ouvrière et de la paysannerie était impossible, un conflit des plus graves devant se produire entre la classe ouvrière et la paysannerie. C'était, en somme, la négation de l'hégémonie du prolétariat. Trotsky craignait la paysannerie à une époque où il était nécessaire de faire appel à elle contre les grands propriétaires. Trotsky redoutait la « coalition » de classes, seule capable de garantir la victoire sur le tsarisme !</p>
<p>C'était un point de vue entièrement opposé à celui du bolchevisme. Si le parti prolétarien dirigeant eût adopté ce point de vue, l'effondrement de la révolution en aurait été la conséquence.</p>
<p>Passons à l'examen de l'étape suivante de notre révolution, la révolution de février 1917, sans nous occuper de la période de réaction durant laquelle le camarade Trotsky fit cause commune avec les mencheviks. Comment Lénine, qui se serait rallié à la théorie de la « révolution permanente » en ce qui concerne la question paysanne, apprécia-t-il la révolution de février ? Les thèses de Lénine sur le pouvoir soviétiste que le camarade Trotsky considère comme étant conformes à son esprit à lui, contiennent entre autres le passage suivant :</p>
<p> « Ne serions-nous pas menacés de tomber dans un subjectivisme exagéré et de céder au désir de passer outre la révolution bourgeoise démocratique encore inachevée, puisqu'elle n'a pas satisfait les revendications des paysans, si nous tentions de déclencher immédiatement la révolution socialiste ? Disant : « A bas le tsar, gouvernement ouvrier ! », je m'exposerais à ce danger. »</p>
<p>Lénine montrait le danger d'appliquer en 1917 les mots d'ordre formulés par Trotsky en 1905. Il montrait que la paysannerie n'ayant pas encore terminé la révolution agraire, notre révolution n'était pas entrée dans une phase où le mot d'ordre de dictature prolétarienne pouvait être considérée comme actuel. Le devoir était d'utiliser les forces révolutionnaires de la paysannerie pour préparer la voie à la révolution socialiste. Lénine appréciait dialectiquement la situation. Il constatait que les mots d'ordre bolcheviques de 1905 s'étaient en général révélés justes, mais il insistait aussi sur ce qu'il y avait d'« original » dans la situation nouvelle où la dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie « se réalisait d'une façon tout à fait particulière », puisqu'elle coexistait avec un gouvernement bourgeois.</p>
<p>Faisant ressortir le caractère petit-bourgeois des soviets d'alors, où la majorité se composait de paysans, Lénine recommanda de tourner les obstacles, de régler notre avance d'après les résultats d'un examen approfondi des phases transitoires. Au point de vue économique, Lénine appréciait comme suit la situation :</p>
<p> « La majorité des paysans peut-elle exiger et accomplir la nationalisation du sol ? Oui. Est-ce déjà la révolution sociale ? Non, c'est encore la révolution bourgeoise, puisque la nationalisation du sol n'est pas incompatible avec le capitalisme, bien qu'elle soit un coup sensible porté à la propriété privée. »</p>
<p> « La majorité des paysans russes peut-elle se prononcer pour la fusion des banques et exiger qu'une succursale de la Banque d'Etat soit établie dans chaque localité ? Oui, puisque cette mesure comporte des avantages incontestables. Les partisans mêmes de la défense nationale pourraient l'approuver, cette mesure étant de nature à augmenter les ressources militaires de la Russie. Peut-on arriver sans délai à la fusion des banques ? C'est parfaitement possible. Est-ce une mesure socialiste ? Non, ce n'est pas encore le socialisme. La majorité des paysans peut-elle se déclarer pour la nationalisation de l'industrie sucrière sous le contrôle des ouvriers et des paysans, ainsi que pour la réduction du prix du sucre ? Oui, cette mesure est-elle possible au point de vue économique ? Oui... »5</p>
<p>Voyez comment Lénine traite la question. Il se demande sans cesse ce que dira le « paysan ». Ces citations nous montrent-elles les bolcheviks se plaçant sur le terrain de la « révolution permanente » ? Aucunement. Lénine, discernant bien les diverses étapes de la révolution, établit une liaison entre la classe ouvrière et la masse paysanne. Il ne considère pas les paysans comme étant a priori les ennemis de la classe ouvrière, mais comme des alliés possibles, qui feraient de temps à autre des difficultés à la classe ouvrière, mais que celle-ci doit savoir guider de sorte qu'ils deviennent des combattants d'un appoint décisif dans notre lutte pour l'économie socialiste. Lénine déclarait :</p>
<p> « Je ne dis pas : A bas le tsar, vive le gouvernement ouvrier ! » Je dis : nous avons des soviets petits-bourgeois. Je ne dis pas : le socialisme sur l'heure. Je dis : telle ou telle mesure présentant des avantages pour le paysan et portant en même temps un coup à la propriété privée. »</p>
<p>Le lecteur appréciera cette façon géniale de passer d'une étape à une autre sans méconnaître jamais les aspects particuliers d'une situation donnée, mais y trouvant toujours le facteur utile à l'action de la classe ouvrière.</p>
<p>Dans les événements d'Octobre, il sied avant tout de considérer deux faits : 1) le gouvernement révolutionnaire issu de la victoire fut composé de bolcheviks et de socialistes-révolutionnaires de gauche ; 2) nous adoptâmes et exécutâmes le programme agraire des s.-r. alors que les paysans s'étaient effrayés de l'expropriation des domaines seigneuriaux. Lénine, poursuivant sa politique de collaboration avec les paysans, disait : « Paysans, vous avez élaboré sous la direction des s.-r. un programme excellent. Nous vous aidons à l'exécuter. »</p>
<p>Les s.-r. de gauche étaient encore influents dans les campagnes. Nous les fîmes entrer au gouvernement sans être contredits par le camarade Trotsky qui ne souffla mot du caractère « anti-socialiste » de la collaboration avec les paysans. Par l'adoption du programme des s.-r. de gauche que nous fîmes participer au pouvoir, nous réussîmes à placer des millions de paysans sous la direction du prolétariat.</p>
<p>Une nouvelle phase commença ensuite. La révolution ne s'arrêta pas à l'expropriation de la grande propriété, à laquelle avaient pris part les gros paysans intéressés à détruire la grande propriété féodale. L'étape suivante amena une différenciation de classes dans les campagnes, comportant une aggravation du conflit entre la bourgeoisie rurale et les Comités des Paysans Pauvres. La politique de ces comités provoqua un soulèvement organisé par les s.-r. Les gros paysans et une partie des moyens se séparèrent de nous, tandis que les pauvres et une autre partie des moyens nous appuyaient. La révolution était passée à la classe plus proche du prolétariat.</p>
<p>C'est par étapes successives que nous arrivâmes à la dictature de la classe ouvrière. On voit désormais les divergences théoriques qui nous séparent du camarade Trotsky. Pour lui, le processus révolutionnaire commence par l'établissement de la dictature. Il ne voit pas les diverses étapes par lesquelles la révolution doit passer, et ne tient pas compte du rapport des forces dans les diverses situations données. Il ne reconnaît pas que les mots d'ordre doivent changer avec les événements. « Ce que j'avais prévu, dit-il, est arrivé. J'avais donc raison. » Erreur profonde. Si nous avions établi notre tactique d'après la théorie de Trotsky, nous ne serions pas arrivés à la dictature ouvrière. Nous y avons abouti parce que le parti suivit les directives de Lénine. Et c'est parce que nous sommes décidés à persister dans la voie tracée par Lénine, c'est-à-dire à entraîner la paysannerie à la suite de la classe ouvrière, que nous aboutirons au socialisme.<br class='autobr' />
Aspects particuliers de notre révolution.</p>
<p>Quelles conclusions se dégagent de l'examen de la théorie de Trotsky ?</p>
<p>Les Enseignements d'Octobre du camarade Trotsky contiennent entre autres le passage suivant :</p>
<p> « La révolution de février était une révolution bourgeoise. Mais comme telle, elle venait trop tard, elle ne put se bien installer. Déchirée par des antagonismes qui se manifestèrent subitement par la dualité des pouvoirs (gouvernement provisoire et soviets. La Réd.) elle devait conduire directement à la révolution prolétarienne, ce qui est arrivé, ou faire surgir un gouvernement de l'oligarchie bourgeoise qui aurait rejeté la Russie à une situation semi-coloniale. La période inaugurée par la révolution de février a donc pu être considérée de deux points de vue : comme une période de consolidation et d'aboutissement de la révolution démocratique, ou comme une période de préparation à la révolution prolétarienne. »</p>
<p>Voici par contre comment s'exprimait Lénine sur ce même sujet, dans son discours prononcé à l'occasion du IVe anniversaire de la République des Soviets :</p>
<p> « Les anarchistes et les démocrates petits-bourgeois, c'est-à-dire les mencheviks et les s.-r., représentants russes d'un type socialiste international, ont dit et disent encore bien des sottises sur la corrélation entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste, c'est-à-dire prolétarienne. Nous avons mené à bien la révolution bourgeoise démocratique comme aucun pays ne l'a fait avant nous. Nous avançons sûrement et sans arrêt vers la révolution socialiste. Nous savons qu'elle n'est pas séparée par une muraille chinoise de la révolution bourgeoise démocratique. Nous savons que seule la lutte décidera combien en fin de compte nous pourrons avancer, dans quelle mesure nous pourrons accomplir notre devoir et conserver les fruits de notre victoire... »</p>
<p>Avec quelle précaution Lénine formulait ses idées ! Citons encore un passage de ce discours :</p>
<p> « Aucun Kautsky, Hilferding, Martov, Macdonald, Turatti, aucun des marxistes de l'internationale 2 1/2, n'a pu comprendre cette corrélation entre la révolution bourgeoise démocratique et la révolution prolétarienne socialiste. La première se révèle comme une étape de l'autre. La seconde résoud en passant les problèmes de la première. La lutte, et seule la lutte, décidera dans quelle mesure la seconde révolution réussira à dépasser la première. »</p>
<p>Quelle différence entre les deux formules : Chez Trotsky, il s'agit ou d'une révolution bourgeoise démocratique, ou d'une révolution socialiste. Chez Lénine, la question se pose de façon tout à fait différente. Les deux étapes, celle de la révolution bourgeoise et celle de la révolution prolétarienne, ne sauraient être séparées l'une de l'autre. La particularité de la révolution russe consiste en ce que les deux révolutions coïncident, la seconde surgissant de la première.</p>
<p>Si de tels problèmes pouvaient être résolus par des schémas abstraits, abordés que par des méthodes dialectiques correspondant à la réalité, c'est-à-dire avec la stratégie de Lénine, il ne reste du « plan » habilement échafaudé par Trotsky que des phrases stériles.</p>
<p>C'est en vain que le camarade Trotsky soutiendra n'avoir pas sous-estimé la paysannerie et avoir tenu compte des étapes consécutives du processus révolutionnaire. Il se trompe cruellement, lorsqu'il considère l'établissement de la dictature prolétarienne en Russie comme le résultat de l'adoption par les bolcheviks de sa théorie de la « révolution permanente ». Comme il persiste toujours dans ses erreurs, il n'est que trop naturel que le parti lui réponde à peu près ceci : « Si, posant la question de la révolution permanente, on pose de nouveau dans toute son ampleur celle du rôle des paysans au tournant nouveau que traverse actuellement le pays, si l'on essaie de regrouper le parti et de reformer son idéologie en s'inspirant de la théorie de la révolution permanente, — nous refusons de nous engager dans cette voie. Nous ne songeons pas à renoncer aux nettes conceptions de Lénine. Aussi faut-il que le trotskisme soit idéologiquement liquidé. Le bloc des ouvriers et des paysans est, comme l'enseignait Lénine, la question centrale de notre révolution. C'est ce qu'il ne faut jamais perdre des yeux.</p>
<p>Quelques mots sur l'appréciation générale de notre révolution après la conquête du pouvoir.</p>
<p>Lénine a également traité cette question. On a vu que Trotsky persiste à considérer son appréciation des forces motrices de la révolution, datant de 1905, comme juste. Pourtant s'il était ainsi, notre collaboration avec la paysannerie nous mènerait à la ruine ; nous ne pourrions tenir que si le prolétariat occidental établissait dans l'entretemps sa dictature. Lénine estime que notre devoir est « de vivre en bon accord avec les paysans ». Il nous semble qu'il y a là une divergence théorique profonde entre les deux conceptions. Elle nous fait comprendre l'attitude de l'opposition groupée autour de Trotsky pendant la dernière discussion. L'opposition constatant le ralentissement de la révolution mondiale, en concluait qu'un conflit entre le prolétariat et les paysans était inévitable. Nous n'en sommes nullement convaincus ; au contraire, nous disons avec Lénine qu'une politique prudente maintenant le rôle dirigeant du prolétariat, nous évitera des conflits graves avec les paysans et nous assurera leur collaboration. La situation n'est pas désespérée ; tâchons seulement d'éviter de commettre des gaffes vis-à-vis de la paysannerie.</p>
<p>D'après la conception livresque de la révolution socialiste, celle-ci, victorieuse, échouerait tôt ou tard dans des pays où la majorité de la population se compose de paysans. Cette conception, Lénine l'a combattue de toute son énergie. L'article sur le livre de Soukhanov (Notes sur la Révolution) qu'il écrivit malade et qui est un vrai modèle de dialectique révolutionnaire, contient une critique géniale de cette opinion. Nous ne résistons pas au désir de citer ce passage capital :</p>
<p> « Les social-démocrates se disent toujours marxistes, mais comprennent le marxisme de façon bien pédante. L'essentiel du marxisme, sa dialectique révolutionnaire, ils ne l'ont pas saisi. Ils n'ont pas non plus saisi, ils n'ont pas même aperçu les indications de Marx sur la nécessité de faire preuve dans une situation révolutionnaire de la plus grande souplesse possible... Ils ont vu jusqu'ici que le capitalisme et la démocratie bourgeoise en Europe occidentale se développaient dans un certain sens général, ils ne peuvent se figurer que des exceptions puissent se produire qui, tout en étant insignifiantes au point de vue de l'histoire mondiale, dérogent à ce qu'ils considèrent d'habitude comme la règle générale.</p>
<p> « D'abord il s'agit là d'une révolution consécutive à la première guerre mondiale impérialiste. Cette révolution doit forcément avoir un caractère tout à fait particulier.</p>
<p> « Ensuite l'idée ne leur vient pas que certaines phases du procès général peuvent se présenter sous des aspects spéciaux, soit dans la forme, soit dans l'ordre de la succession.</p>
<p> « Ils ont appris par cœur ce cliché : que les conditions économiques objectives du socialisme n'existent pas chez nous.</p>
<p> « Que faire, si dans une situation particulière la Russie est d'abord entraînée dans la guerre mondiale impérialiste, si les révolutions sur le point d'éclater ou déjà commencées en Orient créent des conditions où nous pouvons établir une liaison entre la « guerre des paysans » et le mouvement ouvrier ?</p>
<p> « Que faire si une situation sans issue, décuplant les forces des ouvriers et des paysans, nous fournit les moyens d'aborder autrement que ce n'est possible dans les pays de l'Europe occidentale l'œuvre de création des conditions fondamentales de la civilisation ? La tendance générale du procès historique mondial en est-elle modifiée ?</p>
<p> « Si le socialisme exige un certain niveau de culture (personne ne saurait dire quel doit être ce niveau de culture) pourquoi ne pourrions-nous pas commencer par créer, après avoir fait triompher la révolution, les conditions préalables à la réalisation de cette culture, afin de rejoindre les autres peuples en nous servant des moyens que nous offre le pouvoir ouvrier et paysan et le régime soviétiste ? »</p>
<p>Cet exposé de Lénine est d'une belle audace. C'est aussi un bel exemple de dialectique révolutionnaire.</p>
<p>La vulgaire conception social démocrate de la révolution socialiste affirme que lia révolution prolétarienne ne saurait tenir que dans des pays industriellement développés où la classe ouvrière est numériquement forte Dans cet article, qui donne en un certain sens la clé de toute sa politique, Lénine déclare celle règle juste en général, mais qu'il serait radicalement faux de la prendre à la lettre dans certaines circonstances. Le langage de Lénine est loin d'être contraire au marxisme. C'est même l'application la plus originelle et la plus parfaite de la dialectique révolutionnaire marxiste.</p>
<p>Tandis que Lénine approfondit ainsi le sens de notre révolution, Trotsky se représente les conditions de la victoire de la révolution prolétarienne comme les écrivains social-démocrates. La Russie a un prolétariat peu nombreux et une industrie faible ; par conséquent, le prolétariat russe ne pourra jouir longtemps des fruits de la victoire. Lénine dit, par contre, que la défaite du prolétariat n'est pas inévitable. Nous n'avons qu'à obtenir et à conserver l'appui des paysans, en développant pas à pas notre industrie. L'alliance avec les paysans nous est indispensable.</p>
<p>Nous avons les banques et le contrôle du crédit. En nous servant des coopératives, nous réussirons en quelques dizaines d'années à transformer l'idéologie des paysans. Il faut s'y prendre avec précaution et une grande patience. Demandez au camarade Trotsky s'il a seulement fait allusion au rôle des coopératives que Lénine, dans ses derniers articles, a toujours mises au premier plan ?</p>
<p>Deux mots sur l'aide du prolétariat de l'Europe occidentale. D'après le camarade Trotsky, nous ne pourrons sortir de l'impasse que grâce à l'aide des Etats d'Europe occidentale où le prolétariat aura conquis le pouvoir. Or, le prolétariat n'a pas encore vaincu en Europe. Mais ne nous prête-t-il pas un concours précieux. Et n'avons-nous pas l'appui d'une autre force : les peuples coloniaux ?</p>
<p>L'erreur du camarade Trotsky est invariablement la même. Il considère les choses d'un point de vue formaliste. Il dit : ou victoire du prolétariat en Europe occidentale, ou fin de la révolution russe ; ou concours des Etats prolétariens d'Europe, ou néant... En réalité les choses se passent tout autrement. Nous avons une série de demi-victoires, plus le mouvement colonial, plus la crise du capitalisme provoquée par la guerre. Le léninisme tient compte de cet aspect particulier de la situation internationale et de la forme sous laquelle se manifeste l'aide prolétarienne internationale, tandis que Trotsky se borne à des schémas trop abstraits et trop étroits pour embrasser la vie mouvante et bigarrée.</p>
<p>Un comité central qui aurait adopté le point de vue de Trotsky sur la question paysanne, aurait mené le pays « aux abîmes » et inauguré une politique corporative demi-menchevique qui se fut appelée : « purement prolétarienne ». Nous aurions perdu contact avec la paysannerie et provoqué un conflit qui aurait pu nous être fatal.</p>
<p>Le camarade Trotsky a récemment exposé de nouveau des idées reflétant une idéologie du trotskisme. Notre parti ne saurait adopter des points de vue qu'il a combattus pendant de longues années. La théorie de la révolution permanente ne nous est pas indifférente. Nous ne cesserons pas de la combattre car nous voulons garder intactes les bases idéologiques et politiques de notre parti. Notre révolution n'est pas encore terminée. Nous ne songeons pas à abdiquer, mais nous aurons tôt ou tard le devoir de confier à de nouvelles générations le sort de la révolution. L'histoire de notre parti n'a pas commencé et ne s'est pas terminée en octobre 1917. Notre parti a encore des dizaines d'années devant lui. Pour former la nouvelle génération qui continuera notre tâche, il faut exposer les « vieux » litiges, parce qu'ils se rapportent directement aux problèmes actuels. C'est pourquoi nous croyons devoir préserver le parti de toutes tentatives de révision du léninisme.</p>
<p>Notes</p>
<p>1 Voici quelques passages essentiels d'un discours du camarade Riazanov prononcé au VIIIe congrès du parti : « J'ai prévu que notre parti prolétarien serait après la conquête du pouvoir placé devant le dilemme de s'appuyer ou sur les masses paysannes, ou sur le prolétariat occidental. Le camarade Lénine et le groupe du parti qui le soutient, ont préféré s'appuyer sur les paysans. J'avais dans notre fraction déjà caractérisé la politique du camarade Lénine. Lénine voulait adopter les idées de Tolstoï à l'époque actuelle. Tolstoï recommandait pour rénover la Russie, de naïves méthodes paysannes. Lénine veut entreprendre la même tâche avec des méthodes paysannes et militaires. Nous voyons maintenant les fruits de cette politique paysanne et militaire ! »</p>
<p>2 Il faut tenir compte ici de la relativité de l'« interruption » de la révolution. Dix ans se sont écoulés après la révolution de 1905 jusqu'au déclenchement de la « deuxième » révolution. Lénine a écrit dans son article intitulé « Deux tendances de la révolution » que le parti révolutionnaire doit avant tout se rendre clairement compte des rapports des classes dans la révolution imminente. Il remarque au sujet de Trotsky que celui-ci « s'acquitte mal de ce devoir, puisqu'il ne fait que répéter sa théorie « originelle » de 1905, sans vouloir même se donner la peine d'examiner pour quelle raison la vie a, pendant dix ans, passé outre cette excellente théorie ». Il y a donc eu une certaine interruption de la révolution « ininterrompue ». Cette interruption et les événements ultérieurs ont infligé un démenti au camarade Trotsky, puisque la paysannerie a pris dans l'histoire une place que la théorie du camarade Trotsky lui refusait.</p>
<p>3 Il convient de remarquer que ce schéma ne saurait être appliqué sans examen des rapports des forces sociales. Le trait caractéristique de la révolution bourgeoise démocratique en Russie consista en ce qu'elle ne put être menée à bonne fin que par une bataille livrée à la bourgeoisie libérale devenue dès avant la victoire sur le tsarisme une force contre-révolutionnaire. L'ignorance de ce fait a conduit les mencheviks à la trahison. Lénine réfutant les mencheviks, fit ressortir que ce schéma ne saurait être appliqué à tous les phénomènes de la vie sociale. On est, quelquefois amené à brûler les étapes, à procéder par bonds. Mais Lénine se défend contre les conclusions que les « lecteurs d'humeur querelleuse » pourraient dégager de là, en feignant de supposer qu'il prêche une tactique d'étapes brûlées sans compte tenu du rapport des forces sociales existantes ». Ce qui importe, c'est de baser nos calculs sur le rapport des forces sociales. Développer sans cesse la révolution, la diriger à travers toutes les vicissitudes en tenant toujours compte du rapport des forces — toute la tactique du léninisme est là.</p>
<p>4 In « Le but de la lutte du prolétariat dans notre révolution » (1909). (Note de la MIA)</p>
<p>5 In « Une question capitale » (1917). (Note de la MIA)</p></div>
La révolution en permanence
https://www.matierevolution.org/spip.php?article9006
https://www.matierevolution.org/spip.php?article90062025-04-10T22:45:00Ztext/htmlfrRobert ParisRévolution
<p>Franz Mehring <br class='autobr' /> La révolution en permanence <br class='autobr' />
(1er novembre 1905) <br class='autobr' />
Heureux celui qui a pu vivre cette année glorieuse, celle de la Révolution russe, qui ne fera pas moins d'époque dans les livres d'histoire que la Révolution française de 1789. Toutes les révolutions du XIXe siècle n'étaient que les descendantes de cette révolution. , des descendants réels oui, mais aussi des descendants plus faibles, ce qui vaut même pour le mouvement européen de 1848. Aussi puissante qu'elle fût et aussi (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique79" rel="directory">2- la révolution permanente, stratégie du prolétariat</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot45" rel="tag">Révolution</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Franz Mehring
<p>La révolution en permanence</p>
<p>(1er novembre 1905)</p>
</h2>
<p>Heureux celui qui a pu vivre cette année glorieuse, celle de la Révolution russe, qui ne fera pas moins d'époque dans les livres d'histoire que la Révolution française de 1789. Toutes les révolutions du XIXe siècle n'étaient que les descendantes de cette révolution. , des descendants réels oui, mais aussi des descendants plus faibles, ce qui vaut même pour le mouvement européen de 1848. Aussi puissante qu'elle fût et aussi loin qu'atteignirent ses conséquences indirectes, elle n'entraîna pour le continent européen que les conséquences de 1789, et ses inondations reculèrent du mur de la frontière russe.</p>
<p>Ce qui distingue la grande révolution russe de la grande révolution française, c'est sa direction par un prolétariat conscient. La Bastille fut également prise d'assaut par les ouvriers du faubourg Antoine ; Les ouvriers berlinois remportèrent également la victoire des barricades le 18 mars 1848 contre les gardes prussiens. Mais les héros de ces révolutions étaient aussi leurs victimes ; le lendemain même de la victoire, la bourgeoisie leur a arraché le prix de la victoire. Et c'est là que les révolutions comme celles de 1789 sont finalement mortes ; La contre-révolution a connu une période si facile en 1848 et 1849 parce que les ouvriers étaient fatigués de retirer les châtaignes du feu, pour ensuite être trompés par ceux qui mangeaient les châtaignes, parce que leur conscience de classe n'était pas suffisamment développée pour trouver sa place. chemin entre violence féodale et trahison bourgeoise.</p>
<p>Ce qui fut la faiblesse de la révolution européenne de 1848 est la force de la révolution russe de 1905. Son porteur est un prolétariat qui a compris la « révolution permanente » que la Neue Rheinische Zeitung prêchait dans l'oreille d'un sourd. [1] Avec leur sang coulant à flots sous les fusils et les sabres des acolytes du tsar, les ouvriers russes s'accrochaient à leur objectif avec une force tenace et, avec l'arme puissante de la grève politique de masse, ils ébranlaient le pouvoir du tsar jusqu'à ses fondations. Dans le dernier manifeste du tsar, le despotisme asiatique abdique pour toujours ; En promettant une constitution, il franchit le Rubicon sans retour.</p>
<p>C'est un premier grand succès pour le prolétariat russe, et un plus grand que jamais obtenu par le prolétariat d'aucun autre pays dans un mouvement révolutionnaire. Les assaillants de la Bastille et les combattants des barricades de Berlin étaient également capables d'un sursaut héroïque, mais pas de la lutte inlassable et tenace dont les ouvriers russes ont fait preuve, sans se laisser décourager par tous les échecs actuels. Cependant, leur premier succès leur impose désormais une tâche nouvelle et bien plus grande, celle de persister dans leur ancien esprit combatif même après la victoire. Dans l'histoire de la guerre, l'expérience se répète encore et encore que même les troupes les plus courageuses, après une brillante victoire, sont difficiles à mettre au feu afin de rendre la victoire fructueuse en poursuivant l'ennemi, et plus la victoire est brillante, plus c'est difficile. La nécessité d'un apaisement déclencheur lorsqu'elle est libérée d'une énorme tension est profondément enracinée dans la nature humaine, et c'est précisément sur ce point que la bourgeoisie a continué à spéculer avec le plus grand succès lorsque le prolétariat avait secoué pendant des années les fruits des arbres de la révolution. il.</p>
<p>Un journal bourgeois estime, non sans raison, que le manifeste du tsar est un rappel frappant des promesses faites par Frédéric-Guillaume IV lorsque la révolution a brisé son défi autocratique. En fait, ce sont à peu près les mêmes promesses : l'inviolabilité des personnes, la liberté de conscience, la liberté d'expression, une représentation populaire avec de larges droits électoraux et une participation décisive à la législation. À l'époque comme aujourd'hui, l'opposition bourgeoise savait et sait très bien que lorsqu'un autocrate soumis doit faire de telles concessions, ces belles choses ne flottent pas simplement sur la soupe de la révolution comme des boulettes, mais lui offrent de réelles garanties qu'une autocratie le fait. ... a dû s'humilier à tel point sous la pression de la violence qu'elle ne pourra plus jamais relever la tête avec une puissance auto-agrandissante. Mais ils ont intérêt à minimiser même les acquis de la révolution pour désarmer le prolétariat, à les présenter comme un mirage qui ne peut se réaliser qu'avec la plus grande prudence, à mettre en garde contre les corbeaux audacieux, les fantômes de la nuit, pour ainsi dire, cela pourrait à nouveau effrayer. Ainsi, après chaque victoire révolutionnaire, le cri de la bourgeoisie pour « la paix à tout prix » retentit, apparemment dans l'intérêt de la classe ouvrière, mais en réalité comme résultat du calcul froid et intelligent de la bourgeoisie.</p>
<p>C'est l'heure la plus dangereuse de toute révolution, mais peu importe combien de fois elle a été fatale au prolétariat, cette fois la classe ouvrière russe a brillamment passé l'épreuve en répondant résolument au manifeste du tsar : la révolution en permanence. C'est un grand honneur pour nos frères russes que d'entendre aujourd'hui les journaux bourgeois télégraphier de Saint-Pétersbourg : « Sous l'influence des socialistes, l'ambiance dans la société est devenue nettement moins favorable qu'on aurait pu s'y attendre ce matin. À l'heure actuelle, l'excellente organisation des socialistes est victorieuse de la bourgeoisie. » Les ouvriers russes ne songent pas à désarmer ; Les vainqueurs d'aujourd'hui ne veulent pas devenir les déçus de demain, et c'est précisément le progrès historique mondial que la révolution russe réalise par rapport à ses prédécesseurs.</p>
<p>Les ouvriers russes affirment également qu'aucun miracle ne se produira demain. Il n'est pas en leur pouvoir de sauter les étapes historiques du développement et de créer en un clin d'œil une communauté socialiste à partir de l'État coercitif tsariste. Mais ils peuvent raccourcir et aplanir le chemin de leur lutte d'émancipation s'ils ne sacrifient pas le pouvoir révolutionnaire qu'ils ont conquis aux mirages trompeurs de la bourgeoisie, mais s'ils l'utilisent plutôt encore et encore pour accélérer le processus historique, c'est-à-dire révolutionnaire. développement. Ils peuvent désormais obtenir en quelques mois et semaines ce qui leur coûterait des décennies d'efforts acharnés s'ils laissaient le terrain à la bourgeoisie après avoir remporté la victoire. Ils ne peuvent pas inscrire la dictature du prolétariat dans la nouvelle constitution russe, mais ils peuvent inscrire le suffrage universel, le droit d'association, la journée de travail légale, la liberté illimitée de la presse et de la parole et imposer à la bourgeoisie des garanties pour toutes ces revendications qui sont tout aussi sûrs qu'ils le sont, leurs besoins seront imposés par le tsar. Mais ils ne peuvent y parvenir que s'ils ne déposent pas les armes un instant et ne permettent pas à la bourgeoisie de faire un seul pas en avant sans qu'elle fasse également un pas en avant.</p>
<p>C'est précisément la « révolution permanente » par laquelle la classe ouvrière russe doit répondre aux cris effrayants de la bourgeoisie pour « la paix à tout prix » et, selon toutes les nouvelles jusqu'à présent, elle a déjà répondu. Il est faux de dire que cela redonnerait un nouveau souffle au despotisme qui venait d'être vaincu. Un historien de la grande Révolution française - si nous ne nous trompons pas, c'est Tocqueville - dit à juste titre qu'un régiment qui s'effondre n'est jamais plus faible qu'au moment où il commence à se réformer. Et cela s'applique bien plus qu'à la monarchie décadente en France ou à l'autocratie décadente en Russie. Parce que toute leur machine gouvernementale est pourrie de part en part. Dès qu'elle abdique et abandonne l'apparence de solidité qu'elle avait eu du mal à conserver jusqu'alors, elle se retrouve sans défense face à tout coup puissant. En fait, elle nécessite « la paix à tout prix » si l'on veut la restaurer sur de nouvelles bases. C'est là le sens perfide de ce slogan, qui, espérons-le, a joué pour toujours son rôle fatal.</p>
<p>Les ouvriers russes sont ainsi devenus les combattants des prix du prolétariat européen. Ils ont eu la chance, qu'aucun prolétariat des nations d'Europe occidentale n'a eue, d'entrer dans la révolution avec une expérience accumulée, avec une théorie claire, profonde et large, mais ils ont su s'approprier cette chance. Après des décennies de lutte et de sacrifices d'innombrables héros et héroïnes, la théorie de la révolution prolétarienne est devenue pour eux une seconde nature, et ce qu'ils ont reçu, ils le rendent en abondance. Ils ont fait honte à la pusillanimité qui considérait comme impossible beaucoup de choses qu'ils démontraient possibles ; Les travailleurs européens savent aujourd'hui que les méthodes de combat de l'ancienne révolution ont seulement survécu pour céder la place à de nouvelles méthodes de combat plus pointues dans l'histoire de leur lutte pour l'émancipation. Les étincelles du baptême du feu de la révolution russe sont tombées sur la classe ouvrière de tous les pays européens, et en Autriche, les feux brillants couvent déjà.</p>
<p>Enfin et surtout, les travailleurs allemands sont également impliqués dans la lutte que mènent leurs frères russes ; L'État vassal germano-prussien est si étroitement lié au sort du tsarisme que sa chute aura les effets les plus profonds sur l'empire des Junkers de l'Est de l'Elbe. Peut-être pas pour le moment et peut-être pas toujours de manière destructrice ; Les énormes bouleversements économiques qui résulteront de la Révolution russe peuvent remettre le pouvoir encore plus fermement entre les mains des usuriers du pain. À long terme, cependant, la révolution russe ne peut pas plus se limiter aux frontières russes que la Révolution française n'aurait pu se limiter aux frontières françaises, et personne ne le sait mieux que les classes dirigeantes d'Allemagne.</p>
<p>Nous pouvons être sûrs qu'ils suivront avec la plus grande attention le développement de la révolution russe et saisiront le moment où ils croient pouvoir lui porter un coup dévastateur avec quelques chances de succès. La classe ouvrière allemande doit d'autant moins oublier que la cause de ses frères russes est aussi la leur.</p>
<p>* * *</p>
<p>note</p>
<p>1. Voir Karl Marx : Les luttes de classes en France 1848 à 1850 . Dans : Marx,/Engels : Œuvres, Vol. 7, p.</p></div>
Quand Rosa Luxemburg accusait les bolcheviks de reprendre des mots d'ordre petits bourgeois
https://www.matierevolution.org/spip.php?article7922
https://www.matierevolution.org/spip.php?article79222025-02-18T23:56:00Ztext/htmlfrRobert ParisRussieRévolutionPaysansPetits bourgeoisRosa Luxemburg
<p>Quand Rosa Luxemburg accusait les bolcheviks de reprendre des mots d'ordre petits bourgeois, complètement a contrario de la notion de révolution permanente qui amène le prolétariat à diriger y compris la révolution bourgeoise <br class='autobr' />
Deux mots d'ordre petit-bourgeois <br class='autobr' />
Les bolcheviks sont les héritiers historiques des "niveleurs" anglais et des jacobins français. Mais la tâche qui leur incombait dans la Révolution russe au lendemain de la prise du pouvoir était incomparablement plus difficile que (…)</p>
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<div class='rss_texte'><p>Quand Rosa Luxemburg accusait les bolcheviks de reprendre des mots d'ordre petits bourgeois, complètement a contrario de la notion de révolution permanente qui amène le prolétariat à diriger y compris la révolution bourgeoise</p>
<h2 class="spip">Deux mots d'ordre petit-bourgeois</h2>
<p>Les bolcheviks sont les héritiers historiques des "niveleurs" anglais et des jacobins français. Mais la tâche qui leur incombait dans la Révolution russe au lendemain de la prise du pouvoir était incomparablement plus difficile que celle de leurs devanciers [1]. Assurément, le mot d'ordre de la prise et du partage des terres par les paysans était la formule la plus brève, la plus simple et la plus lapidaire pour atteindre un double but : détruire la grande propriété foncière ; lier les paysans au gouvernement révolutionnaire. Comme mesure politique pour renforcer le gouvernement socialiste-prolétarien, c'était là une tactique excellente. Malheureusement, elle avait deux faces, et son revers, c'est que la prise directe des terres et leur partage entre les paysans n'a absolument rien de commun avec le socialisme.</p>
<p>La transformation socialiste de l'économie suppose, en ce qui concerne l'agriculture, deux choses :</p>
<p>Tout d'abord, la nationalisation de la grande propriété, comme présentant le degré techniquement le plus avancé de la concentration des moyens de production agricole, qui seule peut servir de base à l'économie socialiste dans les campagnes. Si, bien entendu, il n'est pas nécessaire d'enlever au petit cultivateur son lopin de terre et si on peut lui laisser tranquillement le soin de se convaincre par lui-même des avantages de l'exploitation collective, pour le gagner d'abord au groupement coopératif, puis au système de l'exploitation collective, toute transformation socialiste de l'économie agricole doit commencer naturellement par la grande et la moyenne propriété. Elle doit transférer, avant tout, le droit de propriété à la nation, ou, ce qui revient au même avec un gouvernement socialiste, à l'Etat, car cela seul garantit la possibilité d'organiser la production agricole sur une base socialiste.</p>
<p>Mais, deuxièmement, l'une des conditions indispensables de cette transformation, c'est de supprimer l'opposition entre l'agriculture et l'industrie, qui constitue le trait caractéristique de la société bourgeoise, pour faire place à une pénétration et à une fusion complète de ces deux branches de production, à une transformation, tant de la production agraire que de la production industrielle, selon un point de vue commun. De quelque façon qu'en soit pratiquement organisée la gestion, qu'elle soit confiée aux municipalités des villes, comme certains le proposent, ou à l'Etat, en tout cas, la condition préalable est une réforme réalisée d'une façon unitaire et dirigée par le centre, cette reforme supposant elle-même la nationalisation du sol. Nationalisation de la grande et moyenne propriété, union de l'industrie et de l'agriculture, telles sont les deux conditions fondamentales de toute transformation socialiste de l'économie, sans lesquelles il n'y a pas de socialisme.</p>
<p>Que le gouvernement des soviets en Russie n'ait pas réalisé ces réformes considérables, qui pourrait le lui reprocher ? Ce serait une mauvaise plaisanterie d'exiger ou d'attendre de Lénine et de ses amis que, dans le court intervalle de leur domination, dans le tourbillon vertigineux des luttes intérieures et extérieures, pressés de tous côtés par des ennemis sans nombre et des résistances insurmontables, ils résolvent l'un des problèmes les plus difficiles, nous pouvons même dire le plus difficile, de la transformation socialiste, ou seulement s'y attaquent. Quand nous serons au pouvoir, même en Occident et dans les conditions les plus favorables, nous nous casserons plus d'une dent sur cette noix avant d'avoir résolu même les plus simples parmi les mille difficultés complexes de cette tâche gigantesque.</p>
<p>Mais il y a une chose, en tout cas, qu'un gouvernement socialiste au pouvoir doit faire : c'est prendre des mesures qui aillent dans le sens de ces conditions fondamentales d'une transformation socialiste de l'agriculture. Il doit éviter tout ce qui barrerait la route conduisant à cette transformation.</p>
<p>Or le mot d'ordre lancé par les bolcheviks : prise immédiate et partage des terres par les paysans, devait agir précisément dans le sens inverse. Car non seulement ce n'est pas une mesure socialiste, mais elle barre la route qui y mène, elle accumule devant la transformation socialiste de l'agriculture des difficultés insurmontables.</p>
<p>La prise de possession des terres par les paysans, conformément au mot d'ordre bref et lapidaire de Lénine et de ses amis : "Allez et prenez la terre ! " conduisait au passage subit et chaotique de la grande propriété foncière non à la propriété sociale, mais une nouvelle propriété privée, et cela par l'émiettement de la grande propriété en une foule de petites et moyennes propriétés, de la grande exploitation relativement avancée en une quantité de petites exploitations primitives, travaillant, du point de vue technique, avec les méthodes de l'époque des pharaons. Mais ce n'est pas tout : par cette mesure et la façon chaotique, purement arbitraire, dont elle fut appliquée, les différences sociales dans les campagnes n'ont pas été supprimées, mais aggravées au contraire. Quoique les bolcheviks aient recommandé aux paysans de former des comités pour faire de la prise de possession des terres de la noblesse en quelque sorte une action collective, il est clair que ce conseil d'un caractère tout à fait général ne pouvait rien changer à la pratique véritable et aux rapports de classes à la campagne. Avec ou sans comités, ce sont les paysans riches et les usuriers, lesquels représentent la bourgeoisie rurale et détiennent, dans tous les villages russes, le pouvoir effectif, qui ont été, en réalité, les principaux profiteurs de la révolution agraire. Sans qu'il soit nécessaire de l'avoir vu de ses propres yeux, chacun peut se rendre compte que le résultat du partage des terres n'a pas été de supprimer, mais d'accroître au contraire l'inégalité sociale et économique au sein de la paysannerie et d'y aggraver les antagonismes de classes. Mais ce déplacement de forces s'est fait au détriment des intérêts prolétariens et socialistes. Autrefois, une réforme socialiste à la campagne se heurtait uniquement à la résistance d'une petite caste de grands propriétaires fonciers, tant nobles que capitalistes, ainsi que d'une petite fraction de la bourgeoisie rurale, dont l'expropriation par une masse populaire révolutionnaire n'est qu'un jeu d'enfant. Maintenant, après la prise de possession de la terre par les paysans, l'ennemi se dresse devant toute socialisation de l'agriculture, c'est une masse énorme et considérablement grossie de paysans propriétaires qui défendront de toutes leurs forces leur propriété nouvellement acquise contre toutes les atteintes du pouvoir socialiste. Maintenant, la question de la socialisation future de l'agriculture, et par conséquent de la production, en Russie, est devenue une question de lutte entre le prolétariat des villes et la masse paysanne. A quel point cet antagonisme s'est aggravé aujourd'hui, c'est ce que prouve le boycottage des villes par les paysans, lesquels conservent par devers eux les denrées alimentaires, afin d'en tirer des profits usuraires, exactement comme font les hobereaux prussiens.</p>
<p>Le petit paysan français était devenu le plus vaillant défenseur de la Révolution française, qui lui avait donné la terre enlevée aux émigrés. Il porta, comme soldat de Napoléon, le drapeau français à la victoire, parcourut en tous sens l'Europe entière et détruisit la féodalité dans un pays après l'autre. Il se peut que Lénine et ses amis aient attendu un effet semblable de leur mot d'ordre agraire. Mais le paysan russe, ayant pris la terre de sa propre autorité, n'a pas songé même en rêve à défendre la Russie et la révolution, à qui il la devait. Il s'est claquemuré dans sa nouvelle propriété, abandonnant la révolution à ses ennemis, l'Etat à la ruine et la population des villes à la famine.</p>
<p>La réforme agraire de Lénine a créé pour le socialisme dans les campagnes une nouvelle et puissante couche d'ennemis, dont la résistance sera beaucoup plus dangereuse et plus opiniâtre que l'était celle de l'aristocratie foncière.</p>
<p>Si la défaite militaire a abouti à l'effondrement et à la ruine de la Russie, les bolcheviks en portent incontestablement une part de responsabilité. Les difficultés objectives de la situation, les bolcheviks les ont aggravées eux-mêmes par ce mot d'ordre, qu'ils ont mis au premier plan de leur politique, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ou ce qui se cachait en réalité derrière ce mot d'ordre : le dépècement de la Russie. Cette formule, proclamée sans cesse avec une obstination dogmatique, du droit des différentes nations de l'empire russe à décider elles-mêmes de leur propre sort, "jusque et y compris leur séparation complète d'avec la Russie", était un cri de guerre particulier de Lénine et ses amis dans leur lutte contre l'impérialisme, tant celui de Milioukov que celui de Kerensky. Elle fut l'axe de leur politique intérieure après le coup d'Etat d'octobre. Elle constitua toute la plate-forme des bolcheviks à Brest-Litovsk, la seule arme qu'ils eussent à opposer à la puissance de l'impérialisme allemand.</p>
<p>Ce qui frappe, tout d'abord, dans l'obstination et l'entêtement avec lesquels Lénine et ses amis se sont tenus à ce mot d'ordre, c'est qu'il est en contradiction flagrante, tant avec le centralisme, si souvent affirmé, de leur politique, qu'avec leur attitude à l'égard des autres principes démocratiques. Tandis qu'ils faisaient preuve du mépris le plus glacial à l'égard de l'Assemblée constituante, du suffrage universel, de la liberté de la presse et de réunion, bref de tout l'appareil des libertés démocratiques fondamentales des masses populaires, libertés dont l'ensemble constituait le "droit de libre détermination" en Russie même, ils faisaient de ce droit des peuples à disposer d'eux-mêmes un noyau de la politique démocratique, pour l'amour duquel il fallait faire taire toutes les considérations pratiques de la critique réaliste. Alors qu'ils ne s'en laissaient imposer en rien par le vote populaire pour l'Assemblée constituante en Russie, vote émis sur la base du suffrage le plus démocratique du monde et dans la pleine liberté d'une république populaire, et que, pour de froides considérations critiques, ils en déclaraient les résultats simplement nuls et non avenus, ils défendaient à Brest-Litovsk le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes comme le vrai palladium de toute liberté et de toute démocratie, quintessence inaltérée de la volonté des peuples, et comme l'instance décisive suprême dans la question du sort politique des nations.</p>
<p>La contradiction, qui est ici flagrante, est d'autant plus incompréhensible que, dans les formes démocratiques de la vie politique de tous les pays, il s'agit effectivement, comme nous le verrons encore plus loin, de bases extrêmement précieuses et même indispensables de la politique socialiste, alors que ce fameux droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'est qu'une phrase creuse, une foutaise petite-bourgeoise.</p>
<p>Que signifie ce droit en effet ? C'est un principe élémentaire de la politique socialiste, qu'elle combat, comme toute sorte d'oppression, celle d'une nation par une autre. Si, malgré tout, des hommes politiques aussi réfléchis que Lénine, Trotsky et leur amis, qui n'ont que haussements d'épaules ironiques pour des mots d'ordre utopiques tels que "désarmement", "société des nations", etc., ont fait cette fois leur cheval de bataille d'une phrase creuse du même genre, cela est dû, nous semble-t-il, à une sorte de politique d'opportunité. Lénine et ses amis comptaient manifestement sur le fait qu'il n'y avait pas de plus sûr moyen de gagner à la cause de la révolution les nombreuses nationalités allogènes que comptait l'empire russe que de leur accorder, au nom de la révolution et du socialisme, le droit absolu de disposer de leur propre sort. C'était une politique analogue à celle que les bolcheviks adoptaient à l'égard des paysans russes, qu'ils pensaient gagner à l'aide du mot d'ordre de prise de possession directe des terres et lier ainsi au drapeau de la révolution et du gouvernement prolétarien. Malheureusement, dans un cas comme dans l'autre, le calcul s'est révélé entièrement faux : tandis que Lénine et ses amis espéraient manifestement que, parce qu'ils avaient été les défenseurs de la liberté nationale, et cela jusqu'à la séparation complète, la Finlande, l'Ukraine, la Pologne, la Lituanie, les pays baltes, le Caucase, etc., deviendraient autant d'alliés fidèles de la Révolution russe, nous avons précisément assisté au spectacle inverse : l'une après l'autre, toutes ces "nations" utilisèrent la liberté qu'on venait de leur octroyer pour s'allier à l'impérialisme allemand contre la Révolution russe. L'intermède avec l'Ukraine à Brest-Litovsk, qui a amené un tournant décisif des négociations et de toute la situation politique, tant intérieure qu'extérieure, des bolcheviks, en est un exemple frappant. L'attitude de la Finlande, de la Pologne, de la Lituanie, des pays baltes, et des nations du Caucase, montre de la façon la plus convaincante que nous n'avons pas affaire ici à une exception fortuite, mais à un phénomène typique.</p>
<p>Assurément, dans tous les cas, ce ne sont pas les "nations" qui ont fait cette politique réactionnaire, mais seulement les classes bourgeoises et petites-bourgeoises, qui, en opposition complète avec les masses prolétariennes de leur pays, ont fait de ce "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" un instrument de leur politique contre-révolutionnaire. Mais - et nous touchons ici au nœud du problème -, le caractère utopique, petit-bourgeois, de ce mot d'ordre nationaliste consiste précisément en ceci, que, dans la dure réalité de la société de classes, surtout dans une période d'antagonismes extrêmes, il se transforme en un moyen de domination de la classe bourgeoise. Les bolcheviks devaient apprendre à leurs dépens et à ceux de la révolution que, sous le règne du capitalisme, il n'y a pas de libre détermination des peuples, que, dans une société de classes, chaque classe de la nation cherche à se"déterminer" d'une manière différente, que, pour les classes bourgeoises, les considérations de liberté nationale passent complètement après celles de la domination de classe. La bourgeoisie finlandaise, comme la petite-bourgeoisie ukrainienne, étaient entièrement d'accord pour préférer la domination allemande à la liberté nationale, dès que celle-ci devait être liée au danger du "bolchevisme".</p>
<p>L'espoir de changer ces rapports réels de classes en leur contraire au moyen des "plébiscites", qui constituaient le principal objet des délibérations de Brest-Litovsk, et, en se basant sur les sentiments de la masse populaire, d'obtenir un vote en faveur du rattachement à la Révolution russe, cet espoir témoignait, s'il était sincère, d'un optimisme incompréhensible de la part de Lénine et de Trotsky ; s'il n'était qu'une manœuvre tactique dans la lutte avec la politique de force allemande, c'était un jeu dangereux. Même sans l'occupation militaire allemande, le fameux "plébiscite", à supposer qu'on en serait venu là dans les pays limitrophes, eût, vu l'état d'esprit de la masse paysanne et des couches importantes de prolétaires encore indifférents, les tendances réactionnaires de la petite-bourgeoise et les mille moyens dont disposait la bourgeoisie pour influencer le vote, donné partout un résultat dont les bolcheviks n'eussent pas eu lieu de se féliciter. On peut, dans ces problèmes de plébiscite sur la question nationale, admettre comme une règle absolue que les classes dominantes s'arrangent ou bien pour l'empêcher, quand il ne fait pas leur jeu, ou, s'il y a lieu, pour en influencer les résultats à l'aide de toutes les manœuvres qui font précisément que nous ne pourrons jamais introduire le socialisme par voie de plébiscite.</p>
<p>Le fait que la question des revendications et tendances nationales ait été jetée en plein milieu des luttes révolutionnaires, et, par le traité de Brest-Litovsk, portée au premier plan et même considérée comme le "schibboleth" [2] de la politique socialiste et révolutionnaire, ce fait a jeté le plus grand trouble dans les rangs du socialisme et a ébranlé les positions du prolétariat précisément dans les pays limitrophes. En Finlande, le prolétariat socialiste, aussi longtemps qu'il luttait en tant que partie intégrante de la phalange révolutionnaire de Russie, avait déjà conquis une position dominante. Il possédait la majorité à la Diète, dans l'armée, il avait réduit la bourgeoisie à une impuissance complète, et était maître de la situation dans le pays. L'Ukraine russe avait été, au début du siècle, alors que les folies du "nationalisme ukrainien", avec les "Karbovantse" et les "Universals" [3] de même que le "dada" de Lénine d'une "Ukraine indépendante" n'avaient pas encore été inventés, la forteresse du mouvement révolutionnaire russe. C'est de là, de Rostov, d'Odessa, de la région du Don, qu'avaient jailli les premiers torrents de lave de la révolution (dès les années 1902-1904), qui embrasèrent rapidement toute la Russie du Sud, préparant ainsi l'explosion de 1905. Le même phénomène se reproduisit dans la révolution actuelle, où le prolétariat de la Russie du Sud fournit les troupes d'élite de la phalange prolétarienne. La Pologne et les Etats baltes étaient, depuis 1905, les foyers les plus ardents et les plus sûrs de la révolution, où le prolétariat socialiste joue un rôle prépondérant.</p>
<p> Comment se fait-il que, dans ces pays, la contre-révolution ait brusquement triomphé ? C'est que, précisément, le mouvement nationaliste a, en le détachant de la Russie, paralysé le prolétariat, et l'a livré à la bourgeoisie nationale. Au lieu de viser, selon l'esprit même de la nouvelle politique internationale de classe, qu'ils représentaient par ailleurs, à grouper en une masse la plus compacte possible les forces révolutionnaires sur tout le territoire de l'empire russe, en tant que territoire de la révolution, d'opposer, en tant que commandement suprême de leur politique, la solidarité des prolétaires de toutes les nationalités à l'intérieur de l'empire russe à toutes les séparations nationalistes, les bolcheviks ont, par leur mot d'ordre nationaliste retentissant du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, jusque et y compris la séparation complète", fourni à la bourgeoisie, dans tous les pays limitrophes, le prétexte le plus commode, on pourrait même dire la bannière, pour leur politique contre-révolutionnaire. Au lieu de mettre en garde les prolétaires dans les pays limitrophes contre tout séparatisme, comme piège de la bourgeoisie, ils ont, au contraire, par leur mot d'ordre, égaré les masses, les livrant ainsi à la démagogie des classes possédantes. Ils ont, par cette revendication nationaliste, provoqué, préparé eux-mêmes, le dépècement de la Russie, et mis ainsi aux mains de leurs propres ennemis le poignard qu'ils devaient plonger au cœur de la Révolution russe.</p>
<p>Certes, sans l'aide de l'impérialisme allemand, sans "les crosses allemandes dans les poings allemands", écrivait la Neue Zeit de Kautsky, jamais les Lubinsky et autres canailles de l'Ukraine, jamais les Erich, les Mannerheim [4] en Finlande, et les barons baltes, ne seraient venus à bout des masses prolétariennes socialistes de leur pays. Mais le séparatisme national fut le cheval de Troie, grâce auquel les "camarades" allemands ont été introduits, fusil au poing, dans tous ces pays. Certes, ce sont les antagonismes de classes réels et les rapports de forces militaires qui ont amené l'intervention de l'Allemagne. Mais ce sont les bolcheviks qui ont fourni l'idéologie à l'aide de laquelle on masque cette campagne de la contre-révolution, renforçant ainsi les positions de la bourgeoisie et affaiblissant celles du prolétariat. La meilleure preuve en est l'Ukraine, qui devait jouer un rôle si néfaste dans les destinées de la Révolution russe. Le nationalisme ukrainien était en Russie quelque chose de tout à fait différent de ce qu'était par exemple le nationalisme tchèque, polonais ou finlandais, une simple lubie, une sorte de manie de quelques douzaines d'intellectuels petits-bourgeois, n'ayant aucune base dans les conditions économiques, politiques ou intellectuelles du pays, ne s'appuyant sur aucune tradition historique, étant donné que l'Ukraine n'a jamais constitué une nation ou un Etat indépendant, n'a jamais possédé une culture nationale, en dehors de quelques poésies romantico-réactionnaires, et n'eût par conséquent pas pu devenir un organisme politique sans le cadeau de baptême du "droit des peuples à disposer d'eux mêmes" [5].</p>
<p>Cette sorte de phraséologie a parfois dans l'histoire des luttes de classes une importance très réelle. C'est une véritable fatalité pour le socialisme que, dans cette guerre mondiale, il lui ait été réservé de fournir des mots d'ordre à la politique contre-révolutionnaire. Au moment de la déclaration de guerre, la social-démocratie allemande se hâta de couvrir le brigandage de l'impérialisme allemand d'un manteau idéologique tiré du magasin d'accessoires du marxisme, en déclarant qu'elle était la guerre de libération contre le tsarisme russe que souhaitaient nos vieux maîtres. Avec le mot d'ordre du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, il était réservé aux adversaires des socialistes de gouvernement, aux bolcheviks, d'apporter de l'eau au moulin de la contre-révolution et de fournir ainsi un prétexte idéologique, non seulement pour l'écrasement de la Révolution russe elle-même, mais pour la liquidation contre-révolutionnaire projetée de la guerre mondiale. Sous ce rapport, nous avons de bonnes raisons d'examiner de très près la politique des bolcheviks. Le "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", accouplé à la "société des nations" et au "désarmement", par la grâce de Wilson, est le cri de guerre sous lequel se déroulera le conflit imminent entre le socialisme international et le monde bourgeois. Il est clair que ce mot d'ordre et toute l'idéologie nationale, qui constituent actuellement le plus grand danger pour le socialisme international, ont reçu précisément de la Révolution russe et des négociations de Brest-Litovsk un renforcement extraordinaire. Nous aurons encore à nous occuper en détail de cette plate-forme. Les conséquences tragiques de ce mot d'ordre dans la Révolution russe, aux épines duquel les bolcheviks devaient se prendre et s'écorcher jusqu'au sang, doivent servir au prolétariat international d'avertissement.</p>
<p>De tout cela est sortie la dictature de l'Allemagne. Du traité de Brest-Litovsk au "traité annexe" ! Les 200 victimes expiatoires de Moscou. C'est de là que sont venus la terreur et l'écrasement de la démocratie.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Importance de la question agraire. Dès 1905. Puis, dans la troisième Douma, les paysans de droite ! Question paysanne et défense nationale. Armée. (Notes de R. Luxemburg non rédigées)</p>
<p>[2] Mot de passe d'une secte juive.</p>
<p>[3] Les Karbovantse étaient la monnaie frappée en Ukraine. L'Universal était l'assemblée nationale de toute l'Ukraine.</p>
<p>[4] Mannerheim, Karl-Gustav-Emil (1867-1951). Officier russe, il servit dans la guerre russo-japonaise puis dans la première guerre mondiale. Commandant en chef des armées blanches dans la guerre civile finlandaise, il fut, de 1918 à 1919, régent de Finlande.</p>
<p>[5] C'est absolument comme si, un beau matin les gens de la Wasserkante voulaient fonder sur Fritz Reuter une nouvelle nation et un Etat bas-allemand. Et ce sont ces bouffonneries insensées de quelques professeurs et étudiants d'université que Lénine et consorts ont, par leur agitation doctrinaire au nom du "droit à l'autodétermination jusque et y compris, etc.", gonflées artificiellement en un facteur politique. A ce qui n'était au début que farce, ils ont donné une telle importance qu'elle devint la plus sanglante des gravités : non pas un mouvement national sérieux, qui n'a de toutes façons toujours pas de racines, mais une enseigne et un fanion de rassemblement pour la contre-révolution ! C'est de cette bulle d'air que les baïonnettes allemandes ont rampé jusqu'à Brest-Litovsk.</p>
<p>La Révolution russe</p>
<p>Rosa Luxemburg</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus3.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus3.htm</a></p></div>
La légende de Staline-Zinoviev du « trotskisme » anti-léniniste, développée par Radek
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8038
https://www.matierevolution.org/spip.php?article80382024-11-18T23:26:00Ztext/htmlfrRobert ParisTrotskyStalinisme
<p>La légende de Staline-Zinoviev du « trotskisme » anti-léniniste, développée par Radek <br class='autobr' />
Je m'apprêtais donc à commencer ce travail de polémique peu engageant contre Zinoviev et Staline et, pour me reposer aux heures libres, j'avais déjà mis de côté quelques volumes de nos écrivains classiques (le scaphandrier lui-même est obligé de remonter de temps en temps à la surface pour respirer un peu d'air frais), lorsqu'on mit en circulation l'article de Radek, qui établissait une opposition " (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique79" rel="directory">2- la révolution permanente, stratégie du prolétariat</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>,
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<div class='rss_texte'><h2 class="spip">La légende de Staline-Zinoviev du « trotskisme » anti-léniniste, développée par Radek</h2>
<p>Je m'apprêtais donc à commencer ce travail de polémique peu engageant contre Zinoviev et Staline et, pour me reposer aux heures libres, j'avais déjà mis de côté quelques volumes de nos écrivains classiques (le scaphandrier lui-même est obligé de remonter de temps en temps à la surface pour respirer un peu d'air frais), lorsqu'on mit en circulation l'article de Radek, qui établissait une opposition " approfondie " entre la théorie de la révolution permanente et les opinions de Lénine sur le même problème. Je voulus d'abord ne pas prêter attention à cet ouvrage et ne pas me détourner du mélange de coton non comprimé et de soies de cochon hachées que le sort m'avait réserve. Mais toute une série de lettres d'amis me fit relire attentivement le travail de Radek. J'en arrivai à la conclusion qu'il était pire que la littérature officielle, surtout pour les gens qui pensent d'une manière sérieuse et indépendante, sans suivre les ordres d'autrui, et qui veulent apprendre le marxisme. Radek était plus nocif, en ce sens que plus l'opportunisme est masqué et pourvu d'une bonne réputation personnelle en politique, plus il est dangereux, Radek était un de mes meilleurs amis politiques. Les événements de la période précédente l'avaient prouvé assez clairement. Toutefois, pendant les derniers mois, beaucoup de camarades avaient suivi avec inquiétude l'évolution de Radek qui passa de l'extrême-gauche à la droite de l'opposition. Nous tous, amis intimes de Radek, savons bien qu'il joint à ses brillantes qualités politiques et littéraires une sensibilité et une impulsivité exagérées : dans des conditions de travail collectif, elles constituent une source précieuse d'initiative et de critique ; mais, dans l'isolement, elles peuvent aussi donner de tous autres fruits. Le dernier ouvrage de Radek, comparé à ses travaux et discours précédents, nous oblige à reconnaître que Radek a perdu la boussole, ou que sa boussole a subi l'influence persistante d'anomalies magnétiques. L'ouvrage de Radek ne représente point une excursion épisodique dans le passé : non, c'est un appui qu'il offre à la politique officielle, avec toute sa mythologie théorique, un appui qui n'a pas été mûrement préparé, mais qui n en est pas moins dangereux.</p>
<p>En caractérisant plus haut la fonction politique remplie par la lutte actuelle contre le " trotskisme ", je ne voulais évidemment pas dire que la critique intérieure, en particulier, la critique de mes anciennes divergences avec Lénine, est inadmissible au sein de l'opposition qui s'est formée comme un rempart marxiste contre la réaction politique et idéologique. Au contraire, un tel travail de critique et d'analyse serait très utile, à condition, toutefois, de tenir compte de la perspective historique, de faire une étude approfondie des sources et des documents, et d'éclairer les divergences du passé à la lumière des luttes d'aujourd'hui. Tout cela fait complètement défaut chez Radek. Tout en ayant l'air de ne pas le remarquer, il est tout simplement pris ans le cercle de la lutte contre le " trotskisme ", il fait des citations unilatérales et se sert de leur interprétation officielle qui est foncièrement fausse. Là où il semble se séparer de la campagne officielle, c'est d'une manière tellement équivoque qu'il lui rend en réalité le service d'apparaître comme un témoin " impartial ". Le dernier ouvrage de Radek offre l'exemple habituel de la dégringolade idéologique : on n'y retrouve plus la perspicacité politique ni la perfection littéraire de l'auteur, C'est un travail sans perspective, en dehors des trois dimensions, construit sur le seul plan des citations, c'est un travail réellement plat.</p>
<p>Quelles nécessités politiques l'ont engendré ? Ce sont les divergences entre Radek et la majorité écrasante de l'opposition au sujet de la Révolution chinoise. Il est vrai qu'il se trouve des gens pour dire que les divergences sur la Chine ne sont pas aujourd'hui " d'actualité " (Preobrajensky). De telles affirmations ne méritent même pas une réplique sérieuse. Tout le bolchevisme s'est formé et s'est développé par la critique et l'assimilation de l'expérience de 1905, qui fut réellement vécue par la première génération bolchevique. Et aujourd'hui, quels autres événements pourraient servir de leçon aux nouvelles générations de révolutionnaires prolétariens, sinon l'expérience, encore palpitante, encore fumante de sang, de la récente Révolution chinoise ? Seuls des pédants inanimés peuvent " ajourner " les problèmes de la Révolution chinoise sous prétexte de les étudier en toute tranquillité. Cette façon d'agir est d'autant plus répugnante pour les bolcheviks-léninistes que les révolutions dans les pays d'Orient ne sont pas du tout rayées de l'ordre du jour, et que personne ne peut fixer les dates de leur développement.</p>
<p>Pour justifier sa fausse position au sujet de la Révolution chinoise, Radek essaye de recourir, en les post-datant, à mes anciennes divergences avec Lénine, dont il fait un tableau partial et défiguré. C'est ici qu'il est obligé d'emprunter des armes à un arsenal étranger et de naviguer sans boussole dans une passe étrangère. Amicus Radek, sed magis amica veritas[2]. Je me sens obligé de différer de nouveau la rédaction de mon grand ouvrage sur les problèmes de la révolution afin de répondre à Radek. Les questions touchées sont trop importantes et elles sont posées d'une façon trop directe pour qu'on puisse les passer sous silence. Je me trouve, cependant, en face de trois sortes de difficultés : le grand nombre et la variété des erreurs de Radek, la quantité considérable d'événements historiques et littéraires qui, depuis vingt-trois ans (1905-1928), démentent Radek, le temps insuffisant que je puis consacrer à ce travail au moment où mon attention est attirée par les problèmes économiques qui occupent l'avant-scène de l'U. R. S. S.</p>
<p>Le caractère de mon livre est déterminé par toutes ces conditions. Il n'épuise pas le sujet. Il n'est pas complet, étant donné qu'il fait partie de toute la série de mes ouvrages précédents, et qu'il se rattache avant tout à Critique du projet de programme de l'Internationale communiste. Je n'ai pu utiliser de nombreux faits et matériaux que j'ai rassemblés sur cette question. Je les laisse de côté jusqu'au moment où j'écrirai un livre contre les épigones, c'est-à-dire contre l'idéologie officielle de la période de réaction.</p>
<p>L'ouvrage de Radek sur la révolution permanente aboutit à cette conclusion :</p>
<p>« La nouvelle fraction du parti [l'opposition] est menacée par l'apparition de tendances qui sépareront la révolution prolétarienne, au cours de son développement, de son alliée, la paysannerie. »</p>
<p>On est tout de suite frappé que cette conclusion tirée dans la seconde moitié de 1928 au sujet de la " nouvelle " fraction du parti, soit présentée comme neuve. Car on l'a entendue sans cesse depuis l'automne 1923. Comment Radek justifie-t-il donc son adhésion à la thèse officielle ? Il ne suit pas des chemins nouveaux : il ne fait que retourner à la théorie de la révolution permanente. En 1924-1925, Radek s'apprêta souvent à écrire une brochure pour démontrer que la théorie de la révolution permanente et la formule de Lénine sur la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie, considérées au point de vue historique, à la lumière de l'expérience de trois révolutions, ne pouvaient en aucune manière être opposées l'une à l'autre, qu'au contraire, elles coïncidaient dans leurs points essentiels. Maintenant, après avoir " étudié " de nouveau la question ", comme il l'écrivit à l'un de nos camarades, Radek en arrive à la conclusion que l'ancienne théorie de la permanence présente un grand danger pour la " nouvelle " fraction du parti, car elle contient ni plus ni moins que la menace d'une rupture avec la paysannerie.</p>
<p>Mais de quelle façon Radek a-t-il " étudié de nouveau la question " ? Voici quelques données communiquées par lui-même :</p>
<p>« Je n'ai pas sous la main les définitions que Trotsky avait formulées en 1905 dans la préface à la Guerre civile en France de Marx et dans Notre révolution à la même époque. »</p>
<p>Les dates ne sont pas tout à fait exactes, mais cela ne vaut pas la peine de s'y arrêter. L'essentiel réside dans le fait que le seul travail où j'ai exposé plus ou moins systématiquement mes opinions sur le développement de la révolution est le grand article Bilan et perspectives (p. 224-286 du livre Notre révolution, Petersbourg 1906). L'article paru dans le journal polonais de Rosa Luxembourg et de Tychko (1909) - le seul que Radek mentionne mais dont il explique le contenu d'après Kamenev, hélas ! - n'a jamais prétendu être complet et achevé. Au point de vue théorique, cet article s'appuyait sur le livre Notre révolution. Personne n'est obligé de relire ce livre aujourd'hui. Depuis sa publication, nous avons vu de tels événements et nous en avons tiré de tels leçons et enseignements que je trouve tout simplement répugnante la manière actuelle des épigones d'envisager les nouveaux problèmes historiques non à la lumière de l'expérience vivante des révolutions déjà accomplies, mais à la lueur de citations qui ont trait à la façon dont nous prévoyions alors les révolutions à venir. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que Radek n'avait pas le droit d'examiner le problème d'un point de vue historique et littéraire. .Mais il fallait alors le faire bien. Radek essaie d'exposer l'histoire de la théorie de la révolution permanente au cours d'un quart de siècle, mais cela ne l'empêche pas de dire en passant qu'il n'a pas " sous la main " précisément les travaux dans lesquels j'ai développé cette théorie.</p>
<p>J'ajouterai que Lénine n'a jamais pris connaissance de l'ouvrage fondamental mentionné ci-dessus : je m'en suis convaincu à la lecture de ses anciens articles. Cela s'explique probablement non pas tant parce que Notre révolution, paru en 1906, fut aussitôt confisqué tandis que nous étions tous obligés d'émigrer, que par le fait que ce livre consistait pour les trois quarts dans la reproduction de vieux articles : plus tard beaucoup de camarades m'avouèrent ne pas l'avoir lu car ils croyaient qu'il s'agissait exclusivement d'un recueil de mes anciens travaux. En tout cas, les objections polémiques de Lénine, rares et isolées, contre la révolution permanente sont fondées presque exclusivement sur la préface de Parvus à ma brochure Avant le 9 janvier 1905, sur sa proclamation Sans le tsar que j'ignore complètement, et sur les discussions intérieures de Lénine avec Boukharine et les autres. Jamais nulle part Lénine n'analyse ni ne cite, même en passant, mon Bilan et perspectives. Certaines de ses objections contre la théorie de la révolution permanente qui n'ont absolument rien à faire avec moi, prouvent tout à fait clairement que Lénine n'a pas lu ce travail [1].</p>
<p>Il serait néanmoins bien erroné de penser que le " léninisme " de Lénine se réduisait à cela. Radek cependant semble bien être de cet avis. En tout cas, son article démontre non seulement qu'il n'avait pas " sous la main " mes travaux fondamentaux, mais aussi semble-t-il qu'il ne les a jamais lus ou qu'il les a lus bien avant la révolution d'Octobre et qu'il en a gardé un souvenir très estompé.</p>
<p>Mais l'affaire ne s'arrête pas là. Si, en 1905 ou en 1909, il était admissible et même inévitable, étant donné l'atmosphère de scission, de polémiquer au sujet d'articles d'actualité et même à propos de phrases détachées d'articles isolés, - le révolutionnaire-marxiste qui donne aujourd'hui un aperçu rétrospectif d'une gigantesque période historique est obligé de se poser la question ; comment les formalités discutées furent-elles adaptées à la réalité, comment ont-elles été reflétées et interprétées dans l'action ? Et quelle en fut l'inspiration tactique ? Si Radek s'était donné la peine de feuilleter au moins les deux premières parties de Notre première révolution (le second volume de mes Oeuvres), il n'aurait pas osé écrire son ouvrage ou, en tout cas, il en aurait supprimé toute une série d'affirmations précipitées. Du moins je l'espère.</p>
<p>Radek en aurait appris avant tout que la révolution permanente n'a jamais signifié pour moi la volonté de sauter par-dessus l'étape démocratique de la révolution, ou pardessus l'une quelconque de ses phases particulières. Il aurait vu que j'avais formulé les objectifs des prochaines étapes de la révolution de 1905 tout à fait de la même manière que Lénine, et ce en dépit du fait que je vécus toute l'année 1905 illégalement en Russie sans relations avec l'émigration. Il aurait su que les principales proclamations aux paysans, publiées en 1905 par l'Imprimerie bolchevique centrale, furent écrites par moi ; que la rédaction du journal Vie nouvelle, dirigé par Lénine, défendit énergiquement, dans une note éditoriale, mon article sur la révolution permanente publié dans Natchalo, que la Vie nouvelle léniniste, ainsi que Lénine lui-même, soutinrent et défendirent toujours les résolutions du soviet des députés ouvriers, dont j'étais l'auteur et même, neuf fois sur dix, le rapporteur ; qu'après la défaite de décembre 1905, j'écrivis en prison une brochure sur la tactique où je voyais le problème stratégique principal dans l'union de l'offensive prolétarienne avec la révolution agraire des paysans, que Lénine publia cette brochure aux éditions bolcheviques La Vague nouvelle et m'envoya par Knouniantz son approbation très énergique ; et enfin qu'au congrès de Londres, en 1907, Lénine parla de ma " solidarité " avec le bolchevisme dont je partageais les opinions sur la paysannerie et sur la bourgeoisie libérale. Tout cela est inexistant pour Radek : il ne l'avait probablement pas non plus " sous la main ".</p>
<p>Et quelle est l'attitude de Radek envers les travaux de Lénine ? Elle n'est pas meilleure. Il se borne à citer des passages que Lénine écrivit contre moi, mais à l'adresse des autres (par exemple, Boukharine et Radek ; Radek lui-même se reconnaît franchement). Radek n'a pas réussi à trouver un seul texte nouveau contre moi ; il n'a fait qu'utiliser cette collection de citations, préparée d'avance, et que presque tous les citoyens de l'U. R. S. S, ont actuellement " sous la main ". Radek n'a fait qu'y ajouter quelques citations où Lénine enseigne aux anarchistes et aux socialistes-révolutionnaires des vérités universellement connues sur la différence entre la république bourgeoise et le socialisme ; selon Radek, ces citations se retournent contre moi. C'est inimaginable, mais c'est ainsi.</p>
<p>Radek passe tout à fait sous silence les anciennes déclarations de Lénine où, avec une réserve et une parcimonie qui ne donnent que plus de poids à ses paroles, il constate ma solidarité avec le bolchevisme dans les questions fondamentales. Il ne faut jamais oublier les conditions dans lesquelles Lénine fit ces déclarations ; c'était à l'époque où je n'appartenais pas à la fraction bolchevique et où Lénine m'attaquait impitoyablement (et tout à fait ,justement) à cause de mon attitude conciliatrice et de l'espoir que j'avais d'une évolution des mencheviks vers la gauche, et non à cause de la révolution permanente, au sujet de laquelle Lénine se borna à quelques objections épisodiques. Lénine se soucia beaucoup plus de la lutte contre la tendance à la conciliation que de la " justesse " des coups polémiques portés au " conciliateur " Trotsky.</p>
<p>En 1924, défendant contre moi l'attitude de Zinoviev en Octobre 1917, Staline écrivit :</p>
<p>« Le camarade Trotsky n'a compris ni la valeur ni le but des lettres de Lénine [concernant Zinoviev, L. T.] Dans ses lettres, Lénine met parfois au premier plan des erreurs éventuelles, celles qu'on aurait pu commettre, et il les critique par avance pour prévenir le parti et le garantir contre elles ; ou bien il exagère les petites choses, " fait d'une mouche un éléphant " dans le même but pédagogique… Mais tirer de lettres pareilles (et Lénine en a beaucoup écrit) des conclusions sur des divergences " tragiques " et jouer de la trompette à cette occasion, cela signifie ne pas comprendre Lénine, ne pas connaître Lénine. » (J. Staline, Trotskisme ou léninisme, 1924.)</p>
<p>La pensée y est exprimée d'une façon grossière - " le style, c'est l'homme " - mais l'essence en est juste, bien qu'elle ne puisse pas être appliquée aux divergences d'octobre 1917, qui eurent plus d'importance qu'une " mouche ". Mais si Lénine recourait aux exagérations " pédagogiques " et à la polémique préventive à l'égard des camarades les plus proches dans sa propre fraction, il est tout naturel qu'il ait usé des mêmes procédés à l'égard d'une personne qui prêchait la conciliation et se trouvait en ce temps-là en dehors de la fraction bolchevique. Radek n'a même pas songé à joindre à ces anciennes citations ce correctif nécessaire.</p>
<p>Dans la préface écrite en 1922 à mon livre 1905, je signalais que le pronostic de l'éventualité de la dictature du prolétariat en Russie avant les pays avancés s'était vérifié douze ans après avoir été formulé. Radek, suivant un modèle peu séduisant, présente l'affaire comme si j'avais opposé ce pronostic à la ligne stratégique de Lénine. Cette préface cependant ne laisse aucun doute sur le fait que, dans le pronostic de la révolution permanente, je ne souligne que les traits essentiels qui coïncident avec la ligne stratégique du bolchevisme. Si, dans une de mes notes explicatives, je parle du " réarmement " du parti au début de 1917, ce n'est pas pour prétendre que Lénine aurait reconnu comme " erroné " le chemin antérieurement suivi par le parti ; j'entendais par-là que, par bonheur pour la révolution, Lénine, bien que tardivement, arriva toutefois en temps opportun en Russie pour forcer le parti à renoncer au mot d'ordre suranné de la " dictature démocratique ", auquel continuaient à s'accrocher les Staline, les Kamenev, les Rykov les Molotov et autres. Il n'y a rien d'étonnant que les Kamenev s'indignent lorsqu'on mentionne le " réarmement " : il fut dirigé contre eux. Mais Radek ? Son indignation ne date que de 1928, c'est-à-dire du moment où il commença à s'opposer lui-même au " réarmement " nécessaire du parti communiste chinois.</p>
<p>Il faut que je rappelle à Radek que 1905 (avec la préface incriminée) et La révolution d'Octobre jouèrent le rôle de deux livres d'étude fondamentaux pour l'histoire de deux révolutions, et ce du vivant de Lénine. Ils furent publiés dans un grand nombre d'éditions russes et étrangères. Personne ne m'a jamais reproché d'avoir opposé deux lignes antagonistes car, avant le tournant révisionniste des épigones, aucun militant sensé n'essaya d'étudier l'expérience d'Octobre dans la perspective des anciennes citations : au contraire, on examinait alors les anciennes citations à la lumière de la révolution d'Octobre.</p>
<p>Il y a encore une chose liée à tout cela, et dont Radek abuse d'une façon impardonnable. " Mais Trotsky reconnaît - ne se lasse-t-il pas de répéter - que Lénine avait raison contre lui ". Oui, je l'ai reconnu, et je l'ai fait sans ombre de diplomatie. Cela se rapportait à tout le chemin historique de Lénine, à son point de vue théorique, à sa stratégie, à son oeuvre d'organisation du parti. Mais cela ne se rapportait pas, bien entendu, à des phrases polémiques qui, par surcroît, sont aujourd'hui interprétées dans des buts contraires au léninisme. En 1926, pendant la période du bloc avec Zinoviev, Radek m'avait prévenu que Zinoviev avait besoin de ma déclaration sur Lénine pour couvrir quelque peu son attitude injuste envers moi. Je le compris parfaitement ; c'est pourquoi à la VII° session plénière du comité exécutif de l'Internationale communiste je déclarai que Lénine et son parti avaient eu raison au point de vue historique. Mais cela n'impliquait nullement que mes critiques actuels, qui essayent de se protéger au moyen de citations arrachées par-ci par-là chez Lénine, aient eu raison eux aussi. Aujourd'hui, à mon grand regret, je dois en dire autant de Radek.</p>
<p>En ce qui concerne la révolution permanente, je ne parlais que des lacunes de la théorie, inévitables d'ailleurs quand il s agit d'un pronostic. A la même session plénière, Boukharine souligna, fort justement, que Trotsky ne renonçait pas à l'ensemble de sa conception. Je parlerai de ces lacunes dans un autre ouvrage plus étendu où je m'efforcerai de donner un tableau d'ensemble des expériences des trois révolutions, et de leur application au cours ultérieur de l'Internationale communiste, en particulier en Orient. Ici, pour ne laisser place à aucun malentendu, je dirai ceci : en dépit de toutes ses lacunes, la théorie de la révolution permanente, telle qu'elle fut exposée même dans mes premiers travaux, notamment dans Bilan et perspectives (1906) est mille fois plus pénétrée de l'esprit du marxisme et, par conséquent, mille fois plus proche de la ligne historique de Lénine et du parti bolchevique que le dernier ouvrage de Radek, sans parler des élucubrations actuelles et rétrospectives de Staline et de Boukharine.</p>
<p>Je ne veux pas dire par-là que, dans tous mes ouvrages, ma conception de la révolution est représentée par une ligne unique et inaltérable. Mon activité ne s'est pas bornée à collectionner de vieilles citations (c'est seulement à l'ère des épigones et de la réaction du parti qu'on est obligé de s'en occuper) : j'ai toujours cherché à analyser et à évaluer, bien ou mal, les processus réels de la vie. Au cours de douze années (1905-1917) de ma vie de publiciste révolutionnaire, j'ai écrit aussi des articles où les problèmes du moment et les exagérations polémiques, inévitables dans les luttes quotidiennes, occupèrent le premier plan et rompirent l'unité de la ligne stratégique. On trouvera, par exemple, des articles où j'exprimais des doutes sur le futur rôle révolutionnaire de toute la paysannerie, comme classe, et où, par conséquent, je refusais (surtout pendant la guerre impérialiste) d'appeler " nationale " la future révolution russe, qualifiant d'équivoque cette caractérisation. Il faut tenir compte du fait que les événements historiques qui nous intéressent, y compris ceux qui se passent dans la paysannerie, sont devenus beaucoup plus clairs aujourd'hui, alors qu'ils sont accomplis, qu'au moment où ils ne faisaient que se développer, Il est à noter que Lénine, qui n'oublia pas un instant le problème agraire dans ses proportions gigantesques et qui dans ce domaine fut notre maître à tous, n'était pas sûr, et même après la révolution de Février, que nous réussirions à détacher la paysannerie de la bourgeoisie et à la faire marcher avec nous. Quant à mes sévères critiques, je leur dirai qu'il est infiniment plus facile de trouver en une heure des contradictions formelles dans des articles de journaux, écrits par autrui au cours d'un quart de siècle, que de donner soi-même l'exemple de l'unité dans la ligne fondamentale, ne serait-ce que pendant une année.</p>
<p>Il ne me reste plus à noter dans ces lignes introductives qu'un argument sacramentel : si la théorie de la révolution permanente était juste - énonce Radek - Trotsky aurait pu former sur ce terrain une fraction imposante. Tel ne fut pas le cas, donc.., la théorie était erronée.</p>
<p>La conclusion de Radek, prise sous sa forme générale, n'est en rien dialectique. Avec ce raisonnement, on arriverait facilement à affirmer que le point de vue de l'opposition sur la Révolution chinoise, ou l'attitude de Marx dans les affaires britanniques, était erroné, ou que la position de l'Internationale communiste à l'égard des réformistes d'Amérique, d'Autriche et, si l'on veut, de tous les autres pays, l'est également.</p>
<p>Si l'on considère l'affirmation de Radek non plus sous son aspect général " historique et philosophique " mais par rapport à la question qui nous occupe, on voit tout de suite que son argument se retourne contre lui-même : il pourrait avoir une ombre de sens si je croyais, ou si les événements avaient démontré - ce serait plus important encore - que la ligne de la révolution permanente est en contradiction avec la ligne stratégique du bolchevisme, qu'elle s'oppose à celle-ci et s'en écarte de plus en plus : dans ce cas seulement, aurait existé une base permettant de former deux fractions. C'est précisément cela que Radek voudrait prouver. Quant à moi, je démontre exactement le contraire, c'est-à-dire que la ligne stratégique et toujours restée la même, en dépit de toutes les exagérations fractionnelles polémiques et de toutes les exacerbations momentanées dans la discussion, D'où pouvait donc venir la seconde fraction ? En réalité, pendant la première révolution, j'ai travaillé la main dans la main avec les bolcheviks et j'ai ensuite défendu cette activité commune dans la presse internationale contre la critique des renégats mencheviks. Au cours de la révolution de 1917, j'ai lutté avec Lénine contre l'opportunisme démocratique de ces Vieux-bolcheviks que la vague de réaction élève aujourd'hui mais qui ne possèdent d'autre argument que leur campagne contre la révolution permanente.</p>
<p>Du reste, je n'ai jamais tenté de former un groupement sur la base de la théorie de la révolution permanente. Ma position à l'intérieur du parti était conciliatrice, et c'est sur cette base que j'eus, à certains moments, tendance à former un groupement. Mon attitude était déterminée par une sorte de fatalisme révolutionnaire social. J'estimais que la logique de la lutte des classes obligerait les deux fractions à suivre une seule ligne révolutionnaire. A cette époque je ne comprenais pas encore la grande signification historique de la politique de Lénine, qui exigeait une impitoyable ligne de démarcation idéologique et même, à l'occasion, la scission, pour affermir et fortifier le squelette d'un parti véritablement prolétarien. En 1911, Lénine écrivit à ce sujet :</p>
<p>« La tendance à la conciliation est la somme d'états d'âme, de désirs et d'opinions indissolublement liés à la tâche historique que l'époque de la contre-révolution de 1908 à 1911 a posée devant le parti social-démocrate ouvrier russe. C'est pourquoi pendant cette période beaucoup de social-démocrates, partant de prémisses tout à fait différentes, aboutirent à cette attitude conciliatrice. Trotsky l'exprima d'une manière plus conséquente que les autres, il fut presque le seul à vouloir donner des fondements théoriques à cette tendance. »</p>
<p>(Vol. XI, seconde partie, p. 371.)<br class='autobr' />
Cherchant l'unité à tout prix, j'idéalisais, inévitablement à mon insu, les tendances centristes du menchevisme. Malgré trois tentatives épisodiques, je n'ai pas réussi à travailler avec les mencheviks. Cela ne m'était pas possible. D'autre part, ma ligne conciliatrice m'opposait au bolchevisme, d'autant plus que Lénine, pour faire pièce aux mencheviks, livrait à la tendance conciliatrice une bataille impitoyable, et il ne pouvait faire autrement. Il est évident qu'aucune fraction ne pouvait être formée sur la simple base de la conciliation. Et voilà la leçon qu'on peut tirer de tout cela : il est inadmissible et désastreux de rompre ou d'atténuer la ligne politique dans un but de vulgaire conciliationnisme ; il est inadmissible d'embellir le centrisme qui fait des zigzags à gauche ; il est inadmissible d'exagérer et de gonfler les désaccords avec les camarades qui sont de vrais révolutionnaires, pour courir après les feux-follets du centrisme. Telles sont les véritables leçons qu'on peut tirer des véritables erreurs de Trotsky. Ces leçons sont très importantes. Elles conservent toute leur valeur, même à présent. Et c'est précisément Radek qui devrait bien y réfléchir.</p>
<p>Staline, avec son cynisme habituel, a dit une fois :</p>
<p>« Trotsky ne peut pas ignorer que Lénine combattit jusqu'à la fin de ses jours la théorie de la révolution permanente. Mais cela lui est bien égal. »</p>
<p>(Pravda n° 262, 12 novembre 1926.)<br class='autobr' />
Voilà une caricature grossière et déloyale, c'est-à-dire purement stalinienne, de la réalité. Dans un de ses appels aux communistes étrangers. Lénine expliqua que les désaccords intestins entre communistes ne ressemblent en aucune façon à nos désaccords avec les social-démocrates. <br class='autobr' />
Dans le passé - écrivit Lénine - le bolchevisme connut des divergences, mais <br class='autobr' />
« au moment de la conquête du pouvoir et de la création de la République soviétique, le bolchevisme se trouva uni et attira à lui tout ce qu'il y avait de meilleur dans les courants de pensée socialiste qui lui étaient proches. »</p>
<p>(Vol. XVI, p. 333.)<br class='autobr' />
Quels courants Lénine avait-il en vue en écrivant ces lignes ? Etaient-ce, peut-être, Martynov et Kuussinen ? Ou Cachin, Thaelmann et Smeral ? Ceux-ci représentaient-ils pour lui tout ce qu'il y avait de meilleur dans les courants voisins ?</p>
<p>Quel autre courant était plus proche du bolchevisme que celui que je représentais, dans tous les problèmes fondamentaux, y compris le problème agraire ? Même Rosa Luxembourg se détourna, au début, de la politique agraire du gouvernement bolchevique. Quant à moi, la question ne se posa même pas : nous étions tous deux à la même table quand Lénine écrivit au crayon son projet de loi agraire. Et l'échange d'opinions, la discussion se réduisirent alors à une dizaine de courtes répliques, dont le sens était le suivant : c'est un pas contradictoire, mais historiquement tout à fait inévitable. Sous le régime de la dictature prolétarienne et avec l'extension de la révolution internationale, ces contradictions seront aplanies ; ce n'est qu'une question de temps. S'il existait une contradiction fondamentale entre la théorie de la révolution permanente et la dialectique de Lénine sur le problème agraire, comment Radek expliquerait-il que, sans renoncer à mes idées essentielles sur le développement de la révolution, je ne regimbais pas en 1917 devant le problème agraire, contrairement à la majorité des bolcheviks influents de l'époque ? Comment expliquerait-il le fait que les théoriciens actuels de l'anti-" trotskisme " - Zinoviev, Kamenev, Staline, Rykov, Molotov et autres - occupèrent tous, après la révolution de Février, des positions vulgairement démocratiques et non prolétariennes. Répétons-le : qui, et quoi, Lénine eut-il en vue lorsqu'il parla de l'adhésion au bolchevisme des meilleurs éléments des courants marxistes les plus proches ? Et ce bilan définitif, dressé par Lénine sur les divergences passées, ne montre-t-il pas suffisamment qu'en tout cas, il n'était pas, lui, d'avis que deux lignes stratégiques irréductiblement opposées aient existé ?</p>
<p>A ce sujet, le discours de Lénine à la séance du comité du parti de Petrograd (l°-14 novembre 1917 [3]) est encore plus significatif. On discutait d'un accord avec les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Les partisans d'une coalition tentèrent, quoique très timidement, de faire allusion au " trotskisme ". Que répondit Lénine ?</p>
<p>...Un accord ? Mais je ne peux même pas en palier sérieusement. Trotsky a déclaré depuis longtemps qu'aucun accord n'était possible. Trotsky l'a compris et depuis il n'y a plus de meilleur bolchevik que lui.</p>
<p>La tendance à la conciliation, et non pas la révolution permanente, c'était, de l'avis de Lénine, ce qui m'avait séparé du bolchevisme. Pour devenir " le meilleur bolchevik ", il m'avait fallu, comme on vient de le lire, comprendre l'impossibilité d'un accord avec le menchevisme.</p>
<p>Comment toutefois expliquer le revirement brusque de Radek dans la question de la révolution permanente précisément ? Je crois posséder un élément pour cette explication. Nous apprenons, par son article, qu'en 1916 Radek acceptait l'interprétation de la révolution permanente alors donnée par Boukharine, qui déclarait que la révolution bourgeoise en Russie était achevée (il entendait bien la révolution bourgeoise, et non le rôle révolutionnaire de la bourgeoisie ou le rôle historique du mot d'ordre de la dictature démocratique). Boukharine estimait en conséquence que le prolétariat devait marcher à la conquête du pouvoir sous un drapeau purement socialiste. Radek interprétait probablement alors mon point de vue à la manière de Boukharine : sinon, il n'aurait jamais pu, en même temps, être d'accord avec moi et avec Boukharine. Cela, d'autre part, explique pourquoi Lénine, polémiquant contre Boukharine et Radek, qui étaient ses camarades de travail, les présentait sous le pseudonyme de Trotsky, (Radek le reconnaît dans son article). Je me souviens que M.-N. Pokrovsky, partisan de Boukharine et constructeur inépuisable de schémas historiques, joliment décorés et peints à la manière marxiste, m'effrayait, pendant nos entretiens à Paris à cette époque, par sa " solidarité " problématique avec moi. En politique, Pokrovsky était resté un anti-cadet : il croyait sincèrement que c'était du bolchevisme.</p>
<p>En 1914-1925, Radek vivait probablement encore sur le souvenir des idées de Boukharine en 1916, et continuait sans doute à les identifier avec les miennes. Déçu à juste titre par cette position désespérée, Radek décrivit alors, après une étude sommaire de Lénine, une courbe de 180° au-dessus de ma tète. C'est fort possible, car ces choses-là arrivent souvent. Ainsi Boukharine, après avoir retourné sa veste en 1923-1925, devenant opportuniste après avoir été ultra-gauchiste, essaie tout le temps de mettre à mon compte son propre passé idéologique, qu'il qualifie maintenant de " trotskisme ".</p>
<p>Au début de la campagne contre moi, lorsque je m'obligeais parfois à parcourir les articles de Boukharine, je me demandais souvent : mais où prend-il tout cela ? Puis j'ai deviné : il doit relire son ancien journal. Je commence à croire que les mêmes raisons psychologiques ont entraîné la transformation de Radek qui, d'apôtre Paul de la révolution permanente, s'est mué fort vite en Saül. Je n'ose pas insister sur cette hypothèse. Mais je ne trouve pas d'autre explication.</p>
<p>De toute façon, suivant l'expression française, le vin est tiré, il faut le boire. Nous serons obligés d'entreprendre une longue incursion dans le domaine des anciens textes. J'ai limité le nombre des citations autant que je l'ai pu. Il en reste néanmoins beaucoup, Mais j'ai toujours essayé de rattacher tout ce brassage d'anciennes citations aux problèmes brûlants de l'actualité. Que cela me soit une excuse.</p>
<hr class="spip" />
<p>Notes</p>
<p>[1] Il est vrai qu'en 1909 Lénine cite mon Bilan et perspectives, dans son article polémique contre Martov. Mais on pourrait démontrer sans difficulté que Lénine prend ses citations de seconde main, c'est-à-dire chez le même Martov. C'est la seule explication qu'on puisse donner à certaines de ses objections qui, de toute évidence sont dues à un malentendu.<br class='autobr' />
En 1919, les Editions de l'Etat soviétique publièrent en brochure mon Bilan et Perspectives. A peu près à la même époque se rapporte une note des Œuvres complètes de Lénine disant que la théorie de la révolution permanente était devenue particulièrement significative " maintenant ", surtout après la révolution d'Octobre. Lénine avait-il lu ou même feuilleté mon Bilan et perspectives en 1919 ? Je n'en sais rien. En ce temps-là je circulais beaucoup, je ne revenais à Moscou qu'occasionnellement et, quand je rencontrais Lénine, l'époque n'était guère favorable à l'évocation des souvenirs d'ordre théorique ou fractionnel : la guerre civile battait son plein. Mais juste à ce moment, A Ioffé eut un entretien avec Lénine sur la théorie de la révolution permanente. Il l'a rapporté dans la lettre qu'il m'a écrite avant sa mort. Peut-on interpréter le témoignage de Ioffé dans le sens qu'en 1919 Lenine eut pour la première fois connaissance de Bilan et perspectives et reconnut la justesse du pronostic historique que cet amide contenait ? Ici, je ne puis avancer que des conjectures psychologiques. Leur force probante dépend de la manière dont on estime le fond même de la question discutée. Les paroles de Ioffé affirmant que Lénine avait reconnu la justesse de mon pronostic paraîtront incompréhensibles aux gens alimentés par la margarine théorique de l'époque post-léninienne. Au contraire, celui qui suit l'évolution réelle de la pensée de Lénine, liée au développement de la révolution, comprendra facilement qu'en 1919 Lénine devait formuler, ne pouvait pas ne pas formuler une nouvelle appréciation sur la théorie de la révolution permanente, différente de celle donnée à plusieurs reprises, avant la révolution d'Octobre, en passant, d'une manière fragmentaire et parfois même contradictoire, en se fondant sur des citations isolées, sans jamais avoir examiné l'ensemble de ma position.</p>
<p>Lénine n'avait pas besoin d'opposer ma position à la sienne pour arriver à reconnaître, en 1919, Que mon pronostic était juste. Il lui suffisait d'examiner les deux points de vue sous l'aspect de leur évolution historique. Il est inutile de souligner ici que le contenu concret dont Lénine remplissait chaque fois sa formule de la " dictature démocratique " - et qui découlait plutôt de l'analyse des changements réels dans les rapports entre les classes que de cette hypothétique formule elle-même -, ce contenu tactique et d'organisation est entré pour toujours dans l'histoire comme un exemple classique du réalisme révolutionnaire. Dans presque tous les cas, tout au moins dans les plus importants, où je me suis opposé à Lénine au point de vue tactique ou d'organisation, c'est lui qui avait raison. C'est pour cela que je ne trouvais pas nécessaire d'intervenir en faveur de mon ancien pronostic historique tant que l'affaire semblait ne concerner que l'évocation de souvenirs historiques. Mais je me suis vu forcé de revenir sur cette question quand la critique des épigones de la théorie de la révolution permanente devint non seulement la source de la réaction théorique dans toute l'Internationale, mais aussi une arme pour le sabotage direct de la Révolution chinoise (L. T)</p>
<p>[2] Radek m'est cher, mais la vérité m'est encore plus chère.</p>
<p>[3] Le compte rendu détaillé de cette séance a été supprimé du livre consacré à l'anniversaire de la révolution. (L. T.)</p>
<p>Trotsky dans « La révolution permanente » :</p>
<p>« La légende du " trotskisme ", farcie de falsifications, devint un facteur de l'histoire contemporaine. »</p>
<p>Source : <a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revperm/rp02.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revperm/rp02.html</a></p>
<p>LA QUESTION DE L'ORIGINE DE LA LEGENDE DU "TROTSKYSME"</p>
<p>L. Trotsky.<br class='autobr' />
A LA QUESTION DE L'ORIGINE DE LA LEGENDE DU "TROTSKYSME"</p>
<p>(Référence documentaire)</p>
<p>En novembre 1927, lorsque Zinoviev et Kamenev, après presque deux ans dans l'opposition, éprouvèrent le besoin de retourner à l'abri de la bureaucratie stalinienne, ils essayèrent à nouveau de présenter une déclaration de leur désaccord avec le "trotskysme" comme une évidence passagère. A leur grand malheur cependant, Zinoviev et Kamenev, durant leur séjour dans l'opposition, parvinrent à révéler pleinement la mécanique de la période précédente (1923-1926), lorsqu'ils créèrent, avec Staline, la légende du « trotskysme » dans un laboratoire - façon complotiste.</p>
<p>A la veille de ma déportation vers l'Asie centrale, j'ai adressé à un certain nombre de camarades la lettre suivante (je la cite, comme les réponses, avec des abréviations secondaires).</p>
<p>Moscou, 21 novembre 1927</p>
<p>Chers camarades,</p>
<p>Zinoviev, Kamenev et leurs amis les plus proches recommencent - après une longue pause - à avancer la légende du "trotskysme".</p>
<p>A cette occasion, je voudrais établir les faits suivants :</p>
<p>1. Lorsque la soi-disant "discussion littéraire" éclata (1924), certains des camarades les plus proches de notre groupe s'exprimèrent dans le sens que ma publication des "Leçons d'Octobre" était une erreur tactique, puisqu'elle permettait pour la majorité d'alors de déclencher une "discussion littéraire". Pour ma part, j'ai soutenu que la "discussion littéraire" se serait déroulée de toute façon, quelle que soit l'occasion. L'essence de la "discussion littéraire" était d'extraire autant de faits et de citations contre moi que possible de toute l'histoire passée du Parti et - en violation des perspectives et de la vérité historique - de présenter tout cela aux masses ignorantes du Parti. La "discussion littéraire" n'avait essentiellement rien à voir avec mes "Leçons d'octobre". N'importe lequel de mes livres ou discours pourrait servir de prétexte formel pour faire tomber une avalanche de persécutions contre le « trotskysme » contre le Parti. Telles étaient mes objections à ces camarades qui étaient enclins à considérer la publication des Leçons d'Octobre comme un oubli tactique.</p>
<p>Après que notre bloc avec le groupe de Leningrad ait pris forme, lors d'une des conférences, j'ai posé à Zinoviev, en présence d'un certain nombre de camarades, quelque chose comme la question suivante :</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Dites-moi, s'il vous plaît, si je n'avais pas publié « Les Leçons d'Octobre », y aurait-il eu ou non une soi-disant discussion littéraire contre le « trotskisme » ?</p>
<p>Zinoviev répondit sans hésiter :</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Bien sûr. Les « leçons d'octobre » n'étaient qu'un prétexte. Sans cela, la raison de la discussion serait différente, les formes de la discussion seraient quelque peu différentes, mais c'est tout.</p>
<p>2. La Déclaration de juillet 1926, signée par Zinoviev et Kamenev, stipule :</p>
<p> "Maintenant, il ne fait plus aucun doute que le noyau principal de l'opposition de 1923 a correctement mis en garde contre le danger d'un changement de la ligne prolétarienne et de la croissance menaçante du régime de l'appareil. Entre-temps, des dizaines et des centaines de dirigeants de l'opposition de 1923, dont de nombreux anciens ouvriers « Les bolcheviks, endurcis dans la lutte, étrangers au carriérisme et à la servilité, malgré toute la retenue et la discipline dont ils ont fait preuve, restent à ce jour éloignés du travail du parti ».</p>
<p>3. Lors de l'assemblée plénière conjointe du Comité central et de la Commission centrale de contrôle du 14 au 23 juillet 1926, Zinoviev déclara :</p>
<p> "J'ai fait beaucoup d'erreurs. Je considère deux de mes erreurs les plus importantes. Ma première erreur de 1917 est connue de vous tous... Je considère la deuxième erreur comme plus dangereuse, car l'erreur de 1917, commise sous Lénine, a été corrigée par Lénine, et aussi par nous avec son aide quelques jours plus tard, et mon erreur en 1923 était que ...</p>
<p> Ordzhonikidze : Pourquoi avez-vous trompé tout le groupe ?</p>
<p> Zinoviev : Nous disons qu'aujourd'hui il ne peut plus y avoir de doute que le noyau principal de l'opposition en 1923, comme l'a révélé l'évolution de la faction actuellement au pouvoir, a correctement averti des dangers d'un changement de la ligne prolétarienne et d'une politique menaçante. croissance du régime de l'appareil... Oui, sur la question du dérapage et sur la question de la pince appareil-bureaucratique, Trotsky s'est avéré avoir raison contre vous » (transcription, IVe siècle, p. 33).</p>
<p>Ainsi Zinoviev reconnaît ici son erreur de 1923 (dans la lutte contre le « trotskysme ») encore plus dangereuse que son erreur de 1917 (opposition à la Révolution d'Octobre) !</p>
<p>4. La confession citée de Zinoviev a provoqué la perplexité parmi de nombreux opposants de Leningrad de second rang, qui, n'étant pas au courant de la conspiration, croyaient sincèrement à la légende du "trotskysme". Zinoviev m'a dit plus d'une fois : « A Saint-Pétersbourg, nous l'avons martelé plus profondément que partout ailleurs. C'est pourquoi il est très difficile de le réapprendre.</p>
<p>Je me souviens très distinctement des mots avec lesquels Lachevitch a attaqué deux Leningraders qui étaient arrivés à Moscou pour clarifier la question du trotskysme :</p>
<p> "Mais pourquoi blâmez-vous d'une tête malade à une tête saine ? Après tout, nous avons nous-mêmes inventé ce" trotskysme "pendant la lutte contre Trotsky. Pourquoi ne voulez-vous pas comprendre cela et seulement aider Staline ?" etc.</p>
<p>Zinoviev, à son tour, a déclaré :</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Après tout, vous devez comprendre ce qui s'est passé. Et il y avait une lutte pour le pouvoir. Tout l'art consistait à relier de vieux désaccords à de nouvelles questions. Pour cela, le "trotskysme" a été mis en avant...</p>
<p>Pour nous, membres du groupe de 1923, cette conversation a fait une grande impression, malgré le fait que les mécanismes de la lutte contre le « trotskysme » étaient déjà clairs pour nous.</p>
<p>Puisque maintenant Kamenev et Zinoviev essaient à nouveau de montrer le même "art", c'est-à-dire de relier d'anciennes différences à la toute nouvelle question de leur capitulation, je vous demande de vous rappeler si vous avez participé à l'une des conversations ci-dessus et à quoi exactement tu te souviens.</p>
<p>Avec mes salutations communistes, L. Trotsky."</p>
<p><a href="http://www.magister.msk.ru/library/trotsky/trotm270.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://www.magister.msk.ru/library/trotsky/trotm270.htm</a></p>
<p>Lire aussi</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revperm/rp02.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revperm/rp02.html</a></p>
<p><a href="https://wikirouge.net/texts/fr/Des_t%C3%A9moignages_sur_l%E2%80%99origine_de_la_l%C3%A9gende_du_%C2%AB_Trotskisme_%C2%BB" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://wikirouge.net/texts/fr/Des_t%C3%A9moignages_sur_l%E2%80%99origine_de_la_l%C3%A9gende_du_%C2%AB_Trotskisme_%C2%BB</a></p></div>
Révolution permanente de Saumyendra Nath Tagore
https://www.matierevolution.org/spip.php?article7939
https://www.matierevolution.org/spip.php?article79392024-11-09T23:39:00Ztext/htmlfrRobert ParisRévolution permanente
<p>Révolution permanente <br class='autobr' />
de Saumyendra Nath Tagore <br class='autobr' />
Dans la première Adresse du Comité central de la Ligue communiste à ses membres en Allemagne, en mars 1850, Marx écrivait : <br class='autobr' /> Tandis que les petits bourgeois démocrates veulent terminer la révolution au plus vite et après avoir tout au plus réalisé les revendications ci-dessus, il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu'à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été écartées du (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique79" rel="directory">2- la révolution permanente, stratégie du prolétariat</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot86" rel="tag">Révolution permanente</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Révolution permanente
<p>de Saumyendra Nath Tagore</p>
</h2>
<p>Dans la première Adresse du Comité central de la Ligue communiste à ses membres en Allemagne, en mars 1850, Marx écrivait :</p>
<p> Tandis que les petits bourgeois démocrates veulent terminer la révolution au plus vite et après avoir tout au plus réalisé les revendications ci-dessus, il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu'à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été écartées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir et que non seulement dans un pays, mais dans tous les pays régnants du monde l'association des prolétaires ait fait assez de progrès pour faire cesser dans ces pays la concurrence des prolétaires et concentrer dans leurs mains au moins les forces productives décisives... Mais ils (les ouvriers allemands - S.N. T.) contribueront eux-mêmes à leur victoire définitive bien plus par le fait qu'ils prendront conscience de leurs intérêts de classe, se poseront dès que possible en parti indépendant et ne se laisseront pas un instant détourner — par les phrases hypocrites des petits bourgeois démocratiques — de l'organisation autonome du parti du prolétariat. Leur cri de guerre doit être : La révolution en permanence !"</p>
<p>Ce sont les mots mémorables par lesquels Marx a clairement énoncé le caractère permanent de la révolution prolétarienne mondiale jusqu'à la victoire finale du socialisme. Les points saillants des arguments de Marx en faveur de la révolution permanente sont :</p>
<p>Premièrement, la petite-bourgeoisie démocratique décrètera rapidement l'arrêt de la révolution dès que ses intérêts seront remplis.</p>
<p>Deuxièmement, il est dans l'intérêt de la classe ouvrière de ne pas mettre un terme rapide à la révolution, mais de la rendre permanente jusqu'à ce que<br class='autobr' />
(a) toutes les classes possédantes soient plus ou moins dépossédées.<br class='autobr' />
(b) le pouvoir gouvernemental établi par le prolétariat et les association de travailleurs, soit réalisé non seulement dans un pays mais dans tous les pays importants du monde.<br class='autobr' />
(c) par l'acquisition du pouvoir gouvernemental dans tous les pays importants, la concurrence entre les prolétaires dans ces pays prenne fin et qu'au moins les forces productives les plus importantes soient concentrées entre les mains du prolétariat.</p>
<p>Troisièmement, jusqu'à ce que ces objectifs soient atteints, le cri de guerre du prolétariat de chaque pays doit être celui de la révolution permanente.</p>
<p>Ainsi, il est clair que selon Marx, pour la victoire du socialisme, la révolution prolétarienne ne peut pas limiter sa tâche à l'expropriation des classes possédantes d'un seul pays et à la prise du pouvoir gouvernemental dans un seul pays. Pour la victoire du socialisme, le prolétariat doit déposséder les classes possédantes dans plusieurs pays, tout comme il doit s'emparer du pouvoir d'État « dans tous les pays importants du monde ». (K. Marx)</p>
<p>Cette étape est nécessaire car ce n'est qu'ainsi que les puissantes forces de la concurrence capitaliste de ces pays capitalistes importants seront éliminées. Par « tous les pays importants du monde », Marx désignait sans aucun doute les pays capitalistes les plus développés.</p>
<p>À moins que cette concurrence effrénée ne soit éliminée et que « les forces productives les plus importantes ne soient concentrées entre les mains du prolétariat » (K. Marx), non seulement dans un pays mais dans tous les pays capitalistes les plus avancés, le socialisme sera impossible.</p>
<p>Par conséquent, le cri de guerre du prolétariat doit être la « Révolution Permanente ». Une révolution prolétarienne réussie dans un pays est un ferment idéologique et matériel pour des révolutions prolétariennes dans d'autres pays. C'est le point de départ de la révolution permanente - la révolution mondiale -. La révolution prolétarienne ira à l'encontre de son propre objectif - l'établissement d'une société socialiste - si les puissantes forces de la concurrence capitaliste ne sont pas éliminées. Et l'élimination de ces forces ne peut être réalisée que par une série de révolutions prolétariennes dans les principaux pays capitalistes. Entourée par l'océan déchaîné des États capitalistes, la petite île d'un État prolétarien - la dictature prolétarienne - peut réussir à survivre, mais elle ne pourra jamais atteindre le niveau où la victoire du socialisme rendrait la dictature prolétarienne elle-même superflue.</p>
<p>Ce sont ces raisons économiques et politiques fondamentales qui ont conduit Marx à proposer, dès 1850, la théorie de la révolution permanente.</p>
<p>Sans révolution permanente, il n'y a pas de socialisme. En insistant encore et encore sur la nécessité de la révolution mondiale pour la victoire du socialisme en Russie, Lénine répondait à sa conviction intellectuelle et à sa foi dans la théorie de la révolution permanente.</p>
<p>Marx et Lénine ont tous deux souligné la nécessité absolue d'une révolution mondiale, d'une vague continue de révolutions dans les principaux pays capitalistes du monde sur la crête de laquelle le socialisme émergera triomphalement.</p>
<p>De toute évidence, la révolution permanente fait référence à la reconnaissance de la nécessité absolue d'une révolution mondiale pour l'établissement du socialisme même dans un seul pays, à la formation et à l'affûtage continus des armes idéologiques, stratégiques et tactiques d'une révolution prolétarienne victorieuse et d'un État prolétarien, pour nourrir et aider les révolutions dans d'autres pays. La continuité de la révolution permanente fait référence à une époque, non à des jours et des mois ou des années.</p>
<p>Dans « L'Etat et la révolution », Lénine avait remarqué, à juste titre, qu'entre l'instauration de la dictature du prolétariat et la victoire du socialisme, il y a toute une époque.</p>
<p>Cette époque est l'époque de la révolution permanente ; l'époque d'une série de révolutions prolétariennes ; en un mot, c'est la période du flux continu de la révolution mondiale.</p>
<p>Mais, l'âge sombre du régime de Staline est apparu. La révolution mondiale et la révolution permanente ont été déclarées être des idéologies méritant une sanction inquisitoriale permanente. C'est aussi la période où est entré en vogue le charabia tapageur sur la victoire du socialisme dans un seul pays.</p>
<p>Pour justifier cette théorie, des distorsions et des falsifications sans vergogne des points de vue de Marx et de Lénine ont été commises.</p>
<p>Des tentatives ont été faites pour prouver que, selon Marx, il y avait une différence entre le socialisme et le communisme, et que la victoire du socialisme ne pouvait signifier que la réalisation des conditions dont dépendait le stade inférieur du communisme. C'était sans doute une esquive intelligente, mais cela restait une parodie du marxisme.</p>
<p>Dans la « Critique du programme de Gotha », Marx a écrit :</p>
<p> une société communiste non pas telle qu'elle s'est développée sur ses propres bases, mais au contraire, telle qu'elle vient de sortir de la société capitaliste ; une société par conséquent qui, sous tous les rapports, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l'ancienne société des flancs de laquelle elle est issue".</p>
<p>En outre, Marx a écrit :</p>
<p> Dans une phase supérieure de la société communiste, quand aura disparu l'asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l'opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel... - alors seulement l'horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé..."</p>
<p>Ainsi, Marx n'a fait la distinction qu'entre une "société communiste émergeant à peine du sein de la société capitaliste" et une "phase supérieure de la société communiste".</p>
<p>Pas même une fois Marx n'a décrit le socialisme comme la phase inférieure du communisme. Même dans la préface du Manifeste communiste, où Engels a expliqué les raisons pour lesquelles il n'a pas appelé leur brochure n'avait pas été appelée le « Manifeste socialiste », il n'a jamais été suggéré que le socialisme était quelque chose différant fondamentalement du communisme, ou était sa phase inférieure.</p>
<p>C'est Lénine qui, dans « l'État et la révolution », a décrit la société communiste sortant du sein de la société capitaliste comme le stade socialiste de la société, et l'état supérieur de la société naissant de ce premier stade comme la société communiste. C'était certainement de la part de Lénine un rétrécissement injustifié du sens du mot « socialisme », énoncé sans aucun doute dans le but de simplifier le problème pour les non-initiés au marxisme. Mais alors, comment Lénine aurait-il pu seulement imaginer que son utilisation du mot "socialisme" pour la première phase de la société communiste serait plus tard déformée sans vergogne par Staline et mise à profit pour tenter d'expurger la révolution permanente du marxisme et avancer la théorie absurde du « socialisme dans un seul pays » ! Et, de plus, cela reflète-t-il vraiment le point de vue de Lénine ?</p>
<p>Quand Lénine a utilisé le mot "socialisme" pour la première phase de la société communiste, il n'a pas manqué de souligner qu'il ne s'agit que de la notion de l'homme de la rue. Lénine parle de "la première phase de la société communiste (généralement appelée socialisme)". Ici, Lénine, par l'utilisation de la formule "généralement appelée socialisme", a clairement montré qu'un tel usage du mot "socialisme" n'est pas scientifique, mais n'est qu'un usage courant parmi le grand public non initié.</p>
<p>Car, dans son « État et la révolution », Lénine écrit :</p>
<p> Le passage du capitalisme au communisme ne peut évidemment manquer de fournir une grande abondance et une large diversité de formes politiques, mais leur essence sera nécessairement la dictature du prolétariat."</p>
<p>Et, plus loin :</p>
<p> ...De là, ce phénomène intéressant qu'est le maintien de l''horizon borné du droit bourgeois', en régime communiste, dans la première phase de celui-ci... Il s'ensuit qu'en régime communiste subsistent pendant un certain temps non seulement le droit bourgeois, mais aussi l'État bourgeois - sans bourgeoisie !" (Lénine - « L'État et la révolution »)</p>
<p>De ces deux citations, il est plus que clair que Lénine n'a jamais appelé "socialisme" la "première phase du communisme". Car, dans ces deux passages, il traite précisément de la première phase du communisme et en ces deux occasions il utilise le mot 'communisme' et pas une seule fois le terme 'socialisme'.</p>
<p>"En régime communiste l'État bourgeois subsiste pendant un certain temps" ; "le maintien de l''horizon borné du droit bourgeois', en régime communiste, dans la première phase de celui-ci" ; la dictature du prolétariat pendant "le passage du capitalisme au communisme" ; tous ces passages se réfèrent à la première phase du communisme appelée "socialisme" par ce profane ignorant qu'est Staline.</p>
<p>Voyons maintenant ce que Marx et Engels ont à dire à ce sujet. Marx dit :</p>
<p> « Entre les sociétés capitalistes et communistes, il y a une période de transformation révolutionnaire de la première à la seconde. Une étape de transition politique correspond à cette période, et l'État durant cette période ne peut être autre que la dictature révolutionnaire du prolétariat ».</p>
<p>Il est évident que Marx parle ici de la première phase de la société communiste que Staline appelle "socialisme". Marx parle également du « futur État dans la société communiste ». Il est plus qu'évident que cela se réfère également à la première phase de la société communiste (le socialisme de Staline), car l'État n'existera certainement pas dans la « phase la plus élevée de la société communiste ». (K. Marx)</p>
<p>Dans sa lettre à Bebel, Engels écrit :</p>
<p> « Les anarchistes ont trop longtemps pu nous jeter dans les dents cet "État populaire", bien que déjà dans le travail de Marx contre Proudhon, puis dans le « Manifeste communiste », il a été dit très clairement qu'avec l'introduction de l'ordre socialiste de la société, l'État se dissoudra lui-même et disparaîtra ».</p>
<p>Il est évident que par « l'ordre socialiste de la société » Engels veut signifier « la phase la plus élevée de la société communiste » de Marx, car l'État ne peut disparaître et se dissoudre qu'au plus haut niveau de la société communiste.</p>
<p>Ainsi, nous sommes amenés à la conclusion que Lénine, Marx et Engels n'ont jamais utilisé le mot socialisme pour la première phase de la société communiste et que, pour Marx et Engels il n'y avait aucune différence entre le socialisme et la « phase la plus élevée de la société communiste ».</p>
<p>La différence entre "socialisme" et "communisme" a été volontairement fabriquée par Staline pour étayer sa théorie monstrueuse du "socialisme dans un seul pays".</p>
<p>Staline a écrit :</p>
<p> « Il y a deux particularités dans la Révolution d'Octobre... Quelles sont ces particularités ? Premièrement, le fait que la dictature du prolétariat soit née, etc. Deuxièmement, le fait que la dictature du prolétariat se soit établie dans notre pays en résultat de la victoire du socialisme dans un seul pays - un pays au capitalisme encore peu développé - tandis que le capitalisme a été préservé dans d'autres pays plus hautement développés au sens capitaliste ».</p>
<p>C'est la toute première fois que l'on entend parler d'une chose aussi étonnante que l'instauration de la dictature du prolétariat « à la suite de la victoire du socialisme dans un seul pays ». (Staline)</p>
<p>C'est un lieu commun l'énoncé que la dictature du prolétariat est le résultat d'une révolution prolétarienne victorieuse dans un seul pays.</p>
<p>Bien sûr, la révolution prolétarienne victorieuse peut être décrite au sens large comme la victoire du socialisme mais pas au sens stalinien de « la victoire du socialisme dans un seul pays ». La victoire du socialisme ne peut advenir qu'à la suite de la victoire d'une révolution prolétarienne établissant la dictature du prolétariat dans un pays, et après que la dictature du prolétariat ait provoqué et dirigé une série de révolutions victorieuses dans les principaux pays capitalistes. Jusqu'à ce que ces pays soient passés sous la bannière de la révolution prolétarienne victorieuse et que donc toute compétition entre les révolutions victorieuses et les principaux pays capitalistes soit ainsi éliminée, la réalisation du socialisme est impossible. Lénine dit :</p>
<p> « La dictature du prolétariat est une forme spéciale d'alliance de classe entre le prolétariat, l'avant-garde des travailleurs, de nombreuses couches populaires non prolétariennes, etc. ...une alliance visant à l'établissement final et à la consolidation du socialisme ».</p>
<p>La victoire de la révolution prolétarienne est possible dans « un pays avec un capitalisme peu développé » (Staline) d'après la loi de développement inégal du capitalisme mais ce n'est pas la victoire du socialisme dans un seul pays au sens où Staline le voudrait.</p>
<p>Partant de la position théorique correcte selon laquelle « le développement économique et politique inégal est une loi absolue du capitalisme » (Lénine), Staline a tiré la conclusion complètement erronée que « compte tenu de cela, la victoire du socialisme dans un seul pays est tout à fait possible et probable, même dans ce pays-ci qui est moins développé au sens capitaliste - alors que le capitalisme est préservé dans d'autres pays, et même si ces pays sont plus développés au sens capitaliste. » (Staline)</p>
<p>Il conclut ce raisonnement erroné par la remarque selon laquelle, « tels sont, en résumé, les fondements de la théorie de Lénine sur la révolution prolétarienne ». Très bien. Ce que Staline a laissé échapper par inadvertance est vrai. Il est sûr que le développement économique et politique inégal du capitalisme conduit à la révolution prolétarienne, dans le maillon le plus faible de la communauté impérialiste, et cela résume sûrement la théorie de Lénine d'une révolution prolétarienne. Mais la substitution sournoise de Staline de « la victoire du socialisme dans un seul pays » à « la victoire d'une révolution prolétarienne dans un seul pays » est une présentation absolument vulgaire de la théorie de Lénine sur la révolution prolétarienne.</p>
<p>Staline a cité deux passages des écrits de Lénine à l'appui de sa théorie du « socialisme dans un seul pays ». Lénine a déclaré :</p>
<p> « Le développement économique et politique inégal est une loi absolue du capitalisme. Par conséquent, la victoire du socialisme est possible d'abord dans plusieurs ou même dans un pays capitaliste, pris individuellement. Le prolétariat victorieux de ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé sa propre production socialiste, se dressera contre le reste du monde, le monde capitaliste, attirant à sa cause les classes opprimées d'autres pays, suscitant des révoltes dans ces pays contre les capitalistes et se manifestera même en cas de nécessité, avec sa force armée contre les classes exploiteuses et leurs États. »</p>
<p>Dans la deuxième citation apportée par Staline, Lénine a déclaré :</p>
<p> « En fait, le pouvoir de l'État sur tous les moyens de production à grande échelle, le pouvoir de l'État entre les mains du prolétariat, l'alliance de ce prolétariat avec plusieurs millions de petits et très petits paysans, la direction assurée de la paysannerie par le prolétariat, etc. - n'est-ce pas tout ce qui est nécessaire pour construire une société socialiste complète à partir des seules coopératives, que nous considérions autrefois comme lieu de marchandage et que nous avons le droit, jusqu'à un certain point, de traiter comme tel maintenant, dans le cadre de la NEP ? N'est-ce pas tout ce qui est nécessaire pour construire un État socialiste complet ? Ce n'est pas encore la construction de la société socialiste, mais c'est tout ce qui est nécessaire et suffisant pour sa construction. »</p>
<p>Examinons donc ces deux passages de Lénine un par un. Dans le premier passage, on nous dit que « le développement économique et politique inégal est une loi absolue du capitalisme », c'est un fait inattaquable. Puis Lénine dit : "Par conséquent, la victoire du socialisme est possible d'abord dans plusieurs ou même dans un seul pays capitaliste, pris individuellement".</p>
<p>Le sens évident de ce passage est qu'en raison du développement inégal du capitalisme, la révolution qui apportera la victoire du socialisme (la révolution socialiste), sera possible dans plusieurs voire dans un seul pays capitaliste, pris isolément. En d'autres termes, en raison de la loi du développement inégal du capitalisme, les maillons les plus faibles du capitalisme peuvent céder aussi bien dans un seul pays que dans plusieurs pays. Par conséquent, le maillon le plus faible peut être rompu dans plusieurs pays ou même, peut-être, être rompu dans un seul pays.</p>
<p>Par « victoire du socialisme », Lénine n'a signifié rien d'autre que la victoire de la révolution prolétarienne. Les lignes suivantes montrent clairement l'intention de Lénine. « Le prolétariat victorieux de ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé ses propres productions socialistes, se dressera contre le reste du monde, etc. » L'expropriation des classes possédantes suivie de l'organisation de la production socialiste, signifie simplement que le prolétariat, après avoir concentré les moyens sociaux de production dans ses propres mains en expropriant la bourgeoisie, commence l'organisation d'un mode de production qui ne soit pas basé sur l'exploitation économique d'une classe par une autre, à des fins lucratives, c'est-à-dire que le prolétariat commence l'organisation de la production socialiste. Lénine n'a fait que souligner les tâches immédiates qui doivent suivre la victoire d'une révolution prolétarienne dans un pays. Ces tâches sont : l'expropriation des classes possédantes, l'organisation de la production socialiste sur le plan national, et la promotion de la révolution permanente (la révolution mondiale) sur le plan international. C'est ce qu'il voulait dire en parlant du prolétariat du pays de la révolution victorieuse. Il a déclaré : « Il se dressera contre le reste du monde, le monde capitaliste, attirant à sa cause les classes opprimées d'autres pays, organisant des révoltes dans ces pays contre les capitalistes et même, en cas de nécessité, par une intervention armée contre les classes exploiteuses et leurs États. »</p>
<p>Il s'agit d'une tentative désespérée et vaine de la part de Staline de déguiser l'incorrigible internationaliste qu'était Lénine avec les lambeaux chauvins du « socialisme dans un seul pays ».</p>
<p>La deuxième citation de Lénine, comme le montre clairement le texte, traite de la question des moyens économiques et politiques à la disposition de la révolution prolétarienne victorieuse dans un pays pour construire une société socialiste achevée. Ici, Lénine traite principalement de l'aspect national du problème. Pour ceux qui ont paniqué lors de l'introduction de la NEP, Lénine a souligné que dans le cadre national, le prolétariat victorieux avait entre ses mains, le pouvoir d'État, le contrôle à grande échelle de tous les moyens de production et l'alliance avec les petits et très petits paysans. De toute évidence, dans ce passage, Lénine ne traite que des conditions préalables nécessaires dans un pays pour construire une société socialiste ; mais par là il ne voulait pas suggérer que ces facteurs seuls suffisaient pour être capable de construire le socialisme. Ici, il a intentionnellement ignoré le facteur international afin de mettre l'accent sur un seul aspect du problème. Il va sans dire que les seuls facteurs internationaux ne suffisent pas pour construire une structure socialiste dans un pays particulier ; certaines conditions préalables sont nécessaires dans ce pays pour que les facteurs internationaux puissent agir. Dans ce passage, Lénine insiste uniquement sur ces facteurs nationaux. Il n'imaginait pas alors que ses propos destinés à mettre l'accent sur un aspect particulier d'un problème seraient déformés et mutilés pour apparaître comme une vision globale du problème.</p>
<p>Dans « Les problèmes du léninisme », tout en traitant de la question de la victoire du socialisme dans un pays, Staline écrit :</p>
<p> « Mais la brochure 'Les fondements du léninisme' contient une deuxième formulation, qui dit : 'Le renversement du pouvoir de la bourgeoisie et l'établissement le pouvoir du prolétariat dans un seul pays ne garantissent pas encore la victoire complète du socialisme. La tâche principale du socialisme - l'organisation de la production socialiste - doit encore être remplie. Cette tâche peut-elle être remplie, la victoire finale du socialisme peut-elle être réalisée dans un seul pays, sans les efforts conjoints des prolétaires de plusieurs pays avancés ? Non, ça ne se peut pas. Pour renverser la bourgeoisie, les efforts d'un seul pays sont suffisants, cela est prouvé par l'histoire de notre révolution. Pour la victoire finale du socialisme, pour l'organisation de la production socialiste, les efforts d'un pays, notamment d'un pays paysan comme la Russie, sont insuffisants ; pour cela, les efforts des prolétaires de plusieurs pays avancés sont nécessaires'. Cette seconde formulation était dirigée contre les critiques du léninisme et contre les trotskistes, qui déclaraient que la dictature du prolétariat dans un pays, en l'absence de victoire dans d'autres pays, ne pouvait pas résister à l'Europe conservatrice. Dans cette mesure - mais seulement dans cette mesure - cette formulation était alors (avril 1924) adéquate et assurément elle servait un certain but. Par la suite, cependant, lorsque la critique du léninisme dans ce domaine avait déjà été surmontée au sein du Parti et qu'une nouvelle question était venue au premier plan, celle de la possibilité de construire une société socialiste complète par les efforts d'un seul pays, sans aide extérieure - la formulation est devenue manifestement inadéquate, et donc incorrecte. »</p>
<p>Ainsi, nous voyons qu'en avril 1924, dans « Les fondements du léninisme », Staline considérait que si la victoire d'une révolution prolétarienne était possible dans un seul pays, la victoire du socialisme dans un seul pays, en particulier dans un pays paysan arriéré comme la Russie, était impossible. Mais en 1926, lorsqu'il écrivit « Les problèmes du léninisme », la victoire du socialisme dans un seul pays était entre-temps devenue possible. Mais pourquoi ? Quels changements fondamentaux dans les secteurs nationaux et internationaux avaient eu lieu pour faire de l'impossibilité de 1924 une possibilité en 1926 ? Selon Staline, sa formulation de 1924 n'a été énoncée que dans un seul but ; elle était dirigé contre les trotskistes qui déclaraient que la dictature du prolétariat dans un seul pays, en l'absence de victoire dans d'autres pays, « ne pouvait pas résister à l'Europe conservatrice ». Mais en 1926, une telle formulation n'était plus nécessaire car « la critique du léninisme (il aurait été honnête si Staline avait plutôt dit 'critique du stalinisme' - S.T.) dans ce domaine avait déjà été surmontée au sein du Parti ». La victoire du socialisme dans un seul pays n'était donc pas possible en 1924, non pas parce qu'elle était théoriquement erronée mais parce qu'il était nécessaire d'exprimer une telle opinion en 1924 alors que la tradition léniniste au sein du parti bolchevik était encore trop forte pour être violée par Staline.</p>
<p>Lénine était à peine décédé et l'influence de Trotsky au sein du Parti était encore trop redoutable pour être négligée. Mais en 1926, le Parti bolchevik et la Troisième Internationale avaient basculé avec une vitesse remarquable des sommets révolutionnaires du léninisme vers les marais du stalinisme. Cela explique le changement d ?attitude de Staline en 1926. Ses propres mots en sont une preuve suffisante. Seules des considérations tactiques l'ont fait parler contre « le socialisme dans un seul pays » en 1924 ; lorsque les considérations tactiques ont été servies, il a défendu le « socialisme dans un seul pays » depuis 1926. Cela prouve clairement que Staline, à n'importe quelle étape de sa carrière politique, n'a jamais vraiment été un opposant à la théorie tout à fait chauvine et utopique du « socialisme dans un seul pays ». Ce n'est que lorsque Lénine était en vie qu'il n'a pas osé laisser échapper un tel non-sens réactionnaire. Il a dû attendre deux ans après la mort de Lénine pour se lancer dans une telle entreprise. Telle est l'essence des efforts « théoriques » de Staline ! Ce sont tous des mouvements tactiques entrepris pour écraser un groupe ou un autre dans le Parti bolchevik et le Comintern. Il n'avait pas d'autre fondement et n'avait d'autre intérêt à servir que celui de sa clique.</p>
<p>Mais alors pourquoi sa formulation de 1924 est-elle devenue incorrecte en 1926 ? Staline se rend compte que la raison tactique de la lutte contre le trotskysme serait un peu mince, seule, même pour ses bénis-oui-oui en Russie et ses mercenaires dans d'autres pays. Par conséquent, il s'efforce de théoriser et voici le résultat. Staline écrit :</p>
<p> « Quel est le défaut de cette formulation ? (désignant ainsi la formulation selon laquelle le socialisme serait impossible dans un pays sans les efforts conjoints du prolétariat de plusieurs pays - S.T.). Le défaut est qu'elle relie deux questions différentes en une seule ; elle joint la question de la possibilité de construire le socialisme par les efforts d'un seul pays - question à laquelle il faut répondre par l'affirmative - avec la question de savoir si un pays dans lequel la dictature du prolétariat a été établie peut se considérer pleinement garanti contre toute intervention, et par conséquent contre la restauration de l'ordre ancien, sans révolution victorieuse dans un certain nombre d'autres pays - ce à quoi il faut répondre par la négative. C'est un fait que cette deuxième formulation peut donner à penser que l'organisation de la société socialiste par les efforts d'un seul pays est impossible - ce qui, bien sûr, est incorrect. » (Les problèmes du léninisme)</p>
<p>Il est clair que Staline pense que l'obstacle à la victoire du socialisme dans un seul pays ne peut être qu'une intervention militaire. Sinon, si la non-intervention d'un pays voisin peut être garantie, alors l'État prolétarien peut obtenir la victoire complète du socialisme dans un pays même arriéré, comme la Russie. Staline a-t-il avancé des arguments à l'appui d'une telle affirmation ? Non, seulement ces affirmations stupides que sont : - « la possibilité de construire le socialisme par l'effort d'un seul pays - auxquelles il faut répondre par l'affirmative », et « que l'organisation de la société socialiste par les efforts d'un seul pays est impossible - ce qui bien sûr, est incorrect."</p>
<p>Staline a absolument tort. Même si l ?immunité de l ?État prolétarien contre une intervention militaire reste garantie, l ?intervention « pacifique » du capitalisme mondial dans le domaine économique est suffisante pour empêcher la victoire complète du socialisme dans un pays. L'État prolétarien devra dépendre de sources capitalistes pour ses matières premières qui seront presque toutes contrôlées par les principales puissances capitalistes. À cause de cela, l'État prolétarien devra produire des biens pour le commerce extérieur.</p>
<p>Ces biens relèveront du fonctionnement des lois du marché capitaliste. Pour pouvoir vendre ses marchandises aux pays capitalistes, l'industrie étatique prolétarienne devra tenir compte de la concurrence des industries capitalistes, ce qui affectera aussi nécessairement les normes de la production socialiste. Le système du salaire à la pièce devra être utilisé pour pouvoir résister à la concurrence capitaliste - le stakhanovisme en Russie soviétique en est la preuve - et cela devra se traduire par une accentuation des inégalités économiques entre les différentes couches de la population de l'état prolétarien. Ainsi, à cause du tir de barrage « pacifique » constant de l'économie capitaliste, la vie productive et distributive de l'État prolétarien sera continuellement perturbée.</p>
<p>C'est la raison pour laquelle Marx, dès 1850, a conseillé au prolétariat mondial de rendre la révolution permanente jusqu'à ce qu'il prenne le pouvoir d'état « non seulement dans un seul pays, mais dans tous les pays importants du monde, au moins jusqu'à ce que les forces productives les plus importantes soient concentrées partout entre les mains du prolétariat, et qu'il soit ainsi mis fin à la concurrence entre les prolétariats de ces pays. » Il ressort clairement de la citation ci-dessus que Marx a jugé absolument nécessaire que la révolution soit continue jusqu'à ce que la compétition économique du prolétariat des principaux pays capitalistes avec l'État prolétarien prenne fin et que les forces productives les plus importantes se concentrent entre les mains du prolétariat mondial.</p>
<p>Pour Marx, la victoire du socialisme était impossible jusqu'à ce que ces problèmes économiques soient résolus à l'échelle internationale. Mais pour Staline, la victoire du socialisme dans un seul pays, même dans un pays paysan arriéré comme la Russie, peut être obtenue sans l'accomplissement des deux tâches économiques mentionnées par Marx, uniquement par sa propre force économique, à la seule condition qu'il n'y ait pas d'intervention militaire des États capitalistes.</p>
<p>Telle est la logique Don Quichottesque de la théorie utopique, chauvine et petite-bourgeoise de Staline de la victoire du socialisme dans un seul pays.</p>
<p>C'est aussi loin des enseignements révolutionnaires de Marx et de Lénine que les cris stridents du singe le sont du discours d'un être humain. Et même Staline a été forcé d'admettre qu'« il va sans dire que pour la victoire complète du socialisme, pour une sécurité complète quant à la restauration de l'ordre ancien, les efforts unis des prolétaires de plusieurs pays sont nécessaires ». Mais ici, la vieille et sournoise astuce déjà évoquée est de nouveau en évidence.</p>
<p>Pour Staline, "pour la victoire COMPLÈTE (c'est moi qui souligne - S.T.) du socialisme", les efforts conjoints du prolétariat de plusieurs pays seront nécessaires mais pas pour la victoire du socialisme dans un seul pays. La victoire du socialisme dans un seul pays n'est donc pas la même chose que la victoire complète du socialisme ! Staline a dit la vérité, sans le savoir. Et notre préoccupation est la victoire complète du socialisme et non un triomphe partiel ou fractionnaire du celui-ci. Il est malveillant et malhonnête d'essayer de montrer que la « victoire du socialisme dans un seul pays » est différente de « la victoire complète du socialisme dans un pays ». Nous avons déjà vu comment Staline avait fait usage sans scrupule de la distinction injustifiée que Lénine avait faite entre socialisme et communisme, uniquement dans le but de simplifier le problème pour les non-initiés.</p>
<p>De plus, Staline dit :</p>
<p> « S'il est vrai que la victoire finale du socialisme dans le premier pays à s'émanciper est impossible sans les efforts combinés des prolétaires de plusieurs pays, il est également vrai que plus le développement de la révolution mondiale sera rapide et approfondi, plus efficace sera l'assistance fournie par le premier pays socialiste aux travailleurs et aux masses laborieuses de tous les autres pays. »</p>
<p>C'est l'une des rares occasions où Staline parle honnêtement de ce que tous les étudiants du marxisme et du léninisme révolutionnaires connaissent. Personne de bon sens n'a jamais douté du fait que la victoire de la révolution prolétarienne dans un pays soit utile à la révolution mondiale. Au contraire, seule la victoire de la révolution socialiste dans un pays (à ne pas confondre avec la victoire du socialisme dans un seul pays) peut être le point de départ de la révolution permanente, en d'autres termes, de la révolution mondiale.</p>
<p>Le pays de la révolution prolétarienne victorieuse peut être appelé un pays socialiste, et de fait, nous le disons tous en référence à la Russie soviétique, à condition de nous rappeler qu'ici le mot socialiste est utilisé dans le sens d'un pays qui a fait le premier pas vers la réalisation de l'idéal du socialisme, tout comme lorsque nous appelons quelqu'un "communiste", nous ne suggérons pas par là qu'il a atteint le communisme, mais qu'il travaille à sa réalisation. Cette prudence supplémentaire de notre part à l ?égard de ce lieu commun n ?aurait pas été nécessaire si Staline n ?avait pas fait un usage aussi malhonnête du mot « socialiste » pour désigner toutes sortes de choses.</p>
<p>« Mais quoi, » demande Staline, « s'il advient que la révolution mondiale arrive avec un certain retard ? Y a-t-il une lueur d'espoir pour notre révolution ? Trotsky ne voit aucune lueur d'espoir, car "les contradictions dans la position d'un gouvernement ouvrier ... ne peuvent être résolues que ... dans l'arène de la révolution prolétarienne mondiale". Selon ce plan, il ne reste qu'une perspective pour notre révolution : végéter dans ses propres contradictions et pourrir en attendant la révolution mondiale. »</p>
<p>Quelle logique extraordinairement mauvaise et quelle profonde méfiance à l'égard des forces qui oeuvrent pour la révolution mondiale ! Si la révolution mondiale est retardée pendant des décennies, elle le sera non pas parce que la situation révolutionnaire n'est pas mûre dans les principaux pays capitalistes mais à cause de l'inutilité de la direction actuelle de la révolution mondiale, de l'inutilité de la direction stalinienne de la défunte Troisième Internationale. La révolution mondiale a été retardée à cause du stalinisme contre-révolutionnaire et pour aucune autre raison. Les paroles de Trotsky citées par Staline sont parfaitement valables. La fin des contradictions de l'État ouvrier aura lieu sur la scène mondiale ; parce que deux systèmes mondiaux contradictoires ne peuvent exister côte à côte indéfiniment. La notion stalinienne de « socialisme dans un seul pays » n'est rien d'autre que la caricature au XXe siècle de l'idée des socialistes utopiques de petites colonies socialistes au milieu de la jungle grondante de la concurrence capitaliste.</p>
<p>L'immensité d'un pays n'est aucunement un argument en faveur du socialisme dans un seul pays. À cet égard, nous devons prendre en considération la force relative des forces mondiales du capitalisme et la dictature du prolétariat d'un seul pays. Ce n'est pas une question de dimension géographique, mais de forces productives. La dictature du prolétariat d'un seul pays, même si ce pays avait eu le développement capitaliste le plus élevé, ne pourra jamais mesurer sa force à la combinaison des forces économiques du reste du monde capitaliste. Elle sera entravée dans sa tâche de collectivisation de l'agriculture, le retour de Staline à l'étape de la collectivisation en est une preuve. Et la relation de ce pays avec les pays capitalistes par le biais du commerce extérieur maintiendra son économie sous la pression constante des relations d'échange capitalistes. Ses biens devront toujours être fabriqués en tenant compte de la demande non seulement du marché intérieur mais aussi du marché capitaliste mondial. Une économie autosuffisante est impossible même pour le pays capitaliste le plus développé. L'autarcie est un slogan annonçant plus de casse-tête politique que de réalité économique. Ainsi, l'État prolétarien sera constamment entravé dans sa progression vers une économie socialiste par l'existence d'une économie capitaliste à ses côtés, tout comme une économie capitaliste sera toujours en état de crise, mineure et majeure, de par l'existence à ses côtés d'une économie socialiste. Mais ce qui est une simple crise pour un système établi depuis longtemps et extrêmement puissant, nous entendons par là le capitalisme mondial, sera un désastre pour un système naissant de production socialiste d'un pays particulier, face à l'opposition constante du capitalisme mondial. Ce désastre ne pourra être évité et le socialisme devenir réalité, que si le prolétariat accède au pouvoir gouvernemental « non seulement dans un pays mais dans tous les pays importants du monde, mettant ainsi fin à la concurrence du prolétariat dans ces pays et au moins jusqu'au plus important les forces productives sont concentrées entre les mains du prolétariat. » (Marx)</p>
<p>Comme nous le voyons, Marx a spécialement insisté sur « la fin de la compétition du prolétariat... dans tous les pays importants du monde... jusqu'à ce que les forces productives les plus importantes soient concentrées entre les mains du prolétariat. »</p>
<p>Ainsi, bien que nous craignions de provoquer le mécontentement de Staline, nous ne pouvons que lui faire remarquer que sans une révolution mondiale, il n'y a aucun espoir que la dictature du prolétariat dans un seul pays se transforme en socialisme.</p>
<p>Si la révolution mondiale ne vient pas à son aide, alors la dictature prolétarienne dans un seul pays va sûrement « végéter dans ses propres contradictions et pourrir », comme Staline l'a dit à juste titre, même s'il l'entendait par là une condamnation de ceux qui défendent la doctrine de la révolution permanente et de la révolution mondiale. La dictature du prolétariat d'un pays, si elle se coupe du courant de la révolution mondiale, si elle cuit longtemps dans son jus, croyant que c'est un pas en avant, en croyant gentiment à la "victoire complète du socialisme" (Staline ), alors l'État prolétarien pourrira certainement. Certes, la bureaucratisation des couches bénéficiant des fruits du pouvoir d'État doit en résulter et la séparation entre cette couche et les larges masses du peuple est inévitable. Et quel meilleur exemple de cette pourriture que la Russie de Staline !</p>
<p>L'extrême bureaucratisation des fonctionnaires de l'État, la disparité économique croissante entre les différentes sections du peuple soviétique, la réintroduction de titres tels que maréchal, etc., abolis par la révolution prolétarienne, l'introduction de récompenses financières, la terreur inouïe dirigée contre les membres du Parti communiste qui condamnent les méfaits du régime bureaucratique - tout cela montre à quel point la dégénérescence qu'a subie l'État prolétarien sous Staline et sa clique.</p>
<p>Nous savons que dans la première étape de la société communiste, ne peut pas satisfaire « à chacun selon ses besoins ». L'inégalité bourgeoise persistera encore longtemps jusqu'à ce que l'inégalité communiste débouche sur une véritable égalité. Mais il n'en découle pas du tout que l'inégalité bourgeoise ne sera pas en train de disparaître lentement déjà au premier stade du communisme, qu'elle sera au contraire de plus en plus accentuée, et que les différences économiques et par conséquent sociales entre les différentes couches de la population de l'État prolétarien s'élargiront. Et quoi de plus grotesque que le fait, alors que les différences entre les différentes couches de la population de l'Union soviétique sont croissantes, que Staline doive toujours plus vociférer sur la « victoire complète du socialisme dans un seul pays » !</p>
<p>Seule une révolution mondiale, c'est-à-dire la victoire de la révolution prolétarienne dans les principaux pays d'Europe, peut entraîner la victoire du socialisme. Et l'idéologie de la révolution mondiale n'est pas l'idéologie de la passivité et du pessimisme comme Staline le pense ou essaie de le faire croire. C'est le défi le plus dynamique lancé au capitalisme mondial, l'appel le plus viril aux armes au prolétariat de toutes les terres capitalistes pour briser le capitalisme et établir la société socialiste. C'est un avertissement solennel au prolétariat du pays de la révolution socialiste victorieuse de non pas lâcher les avirons mais de travailler pour la délivrance du prolétariat mondial. C'est un appel d'une profondeur et d'une largeur incommensurables. Son attrait révolutionnaire est irrésistible et son attrait imaginatif touche les profondeurs les plus profondes du coeur humain.</p>
<p>Staline a tout à fait tort, quand il s'attarde sur la révolution permanente, quand il dit : « Elle ne stimule pas une attaque active contre le capital dans chaque pays, mais encourage l'attente passive du moment du « summum universel », car elle cultive parmi les prolétaires des différents pays, non pas un esprit de détermination révolutionnaire, mais l'humeur d'un doute semblable à celui d'Hamlet sur la question de savoir si les autres échoueront ou pas à les soutenir ? »</p>
<p>Même un philistin bourgeois n'aurait pas fait une caricature aussi vulgaire de la théorie de la révolution permanente de Marx que Staline l'a fait. De plus, il a montré sa vision paysanne caractéristique de la vie. Le paysan regarde toujours le monde sous l'angle de son village. Pour lui, chaque discours sur l'intérêt national semble aller à l'encontre de son intérêt. Il ne comprend pas et ne peut pas comprendre que le bien-être de son village dépend entièrement du bien-être de la Nation. Sa vision paysanne de la vie le fait argumenter de la manière suivante : si l'on parle de la dépendance et de la conditionnalité du socialisme à l'égard d'une série de révolutions dans les principaux pays capitalistes, cela signifie qu'on n'a aucune foi dans la potentialité révolutionnaire d'un pays en particulier. Cet argument n'est pas substantiellement différent de l'argument selon lequel si l'on affirme que la paix mondiale dépend des efforts combinés des masses des principaux pays capitalistes, on trahit ainsi le manque de confiance dans le pouvoir du prolétariat d'un seul pays à agir pour la paix.</p>
<p>Tel est en résumé l ?argument de Staline, quand il tempête contre la révolution permanente et la rabaisse volontairement pour servir son dessein. Des révolutions simultanées dans les principaux pays capitalistes ne signifient pas qu'une révolution sera suivie d'une autre dans les prochaines vingt-quatre heures. Cela signifie seulement que la victoire de la révolution prolétarienne dans un pays devient le point de départ d'une série de révolutions prolétariennes dans d'autres pays. Le processus une fois lancé ne s'arrêtera pas tant que cette tâche ne sera pas accomplie. Le premier pays à faire cette révolution doit considérer que les tâches de sa propre révolution ne sont pas remplies jusqu'à ce que les révolutions aient réussi dans les principaux pays capitalistes. Cette considération est d'ailleurs fondée sur des faits et non sur des voeux pieux.</p>
<p>Ce n'est pas non plus l'évangile du pessimisme ou du désespoir. C'est seulement le processus qui permet au prolétariat de réaliser l'énormité et la sublimité de la tâche qui lui incombe. Il s'agit de le libérer de l'état d'esprit rural qui le tire vers le bas et de le rendre préoccupé du monde entier. Et tout cela n'est pas teinté d'une seule goutte de sentimentalisme basé sur l'irréalité mais est basé sur le fondement sûr de la réalité révolutionnaire et du socialisme. Mais Staline n'est rien s'il n'est pas rusé, et sa seule contribution au marxisme consiste à citer (mal citer) Lénine à tort et à travers.</p>
<p>La théorie de la révolution permanente a deux aspects. L'une concerne la révolution d'un pays particulier, le passage immédiat de la phase démocratique bourgeoise de la révolution à la révolution socialiste. Plus précisément, c'est la tâche de la révolution socialiste qui « résout en passant le problème » (Lénine) de la révolution démocratique bourgeoise. Pour reprendre les mots de Lénine : « Nous défendons une révolution ininterrompue. » Tout cela renvoie au problème de la révolution d'un pays particulier.</p>
<p>Le deuxième aspect de la théorie de la révolution permanente est lié à la tâche internationale de la révolution. Il traite des causes qui font qu'il est impératif que la première révolution prolétarienne victorieuse fonctionne comme la levain de la révolution dans l'arène mondiale, sachant très bien que la victoire du socialisme ne peut être que le résultat des révolutions réussies dans les principaux pays capitalistes.</p>
<p>Ce sont les deux aspects de la théorie de la révolution permanente formulée par Marx. Nous avons jusqu'à présent traité du deuxième aspect de la théorie, à savoir son aspect révolutionnaire mondial, et avons montré comment Staline a profité indûment et malhonnêtement des paroles de Lénine et les a vulgarisées et déformées pour les adapter à son "socialisme dans un seul pays"... Nous avons montré comment la théorie (!) du « socialisme dans un seul pays » est une réfutation complète de la théorie de la révolution permanente de Marx comme prémisse indispensable à la victoire du socialisme. Nous avons également montré comment la victoire tant vantée par Staline du socialisme dans un seul pays a été démentie par l'extrême bureaucratisation de l'appareil d'État soviétique, la rupture des digues libérant la terreur la plus diabolique, par Staline, contre les révolutionnaires communistes et les masses et aussi par la différenciation économique et sociale croissante entre les différentes sections du peuple soviétique. L'attaque de Staline contre la théorie de la révolution permanente vient toujours sous cet angle, l'angle de la victoire du socialisme dans un seul pays. En d'autres termes, plus Staline s'éloignait de la révolution mondiale, plus hystérique devenait son attaque contre la théorie de la révolution permanente de Marx. Trotsky n'est devenu la cible de la vengeance de Staline que dans la mesure où il a attiré l'attention des communistes du monde entier sur la trahison de la révolution mondiale (révolution permanente) par Staline.</p>
<p>N'ayant réussi à convaincre personne d'autre que lui-même et ses mercenaires du monde entier, avec sa théorie absurde de la victoire du socialisme dans un seul pays, Staline change habilement de terrain et dit : « Lénine a combattu les adeptes de la révolution permanente non pas sur la question de la« continuité » car il a lui-même maintenu le point de vue d'une révolution ininterrompue, mais parce qu'ils ont sous-estimé le rôle de la paysannerie qui est une énorme force de réserve pour le prolétariat ». Staline a absolument raison sur ce dernier point ; seulement il aurait rendu son cas plus fort et son honnêteté plus évidente s'il avait montré en même temps comment Lénine méprisait et se moquait de l'idée de la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays et était croyait obstinément à une série ininterrompue de révolutions dans l'arène mondiale. Mais cela aurait alors frustré Staline dont le but était de réduire la victoire du socialisme d'un phénomène international à un phénomène national. D'où la polémique qui en découle.</p>
<p>Trotsky avait sans aucun doute tort quand il avait lancé le slogan "Pas de tsar mais un gouvernement ouvrier" lors de la révolution de 1905 en Russie. C'était sûrement une sous-estimation du rôle de la paysannerie dans la phase démocratique bourgeoise de la révolution. Tout en le signalant, nous devons également reconnaître cet autre fait que c'est Trotsky plus que quiconque qui, depuis 1905, a attiré l'attention des marxistes sur la théorie de la révolution permanente de Marx. Ces deux faits sont incontestables. Mais pouvons-nous demander à Staline, quel est le lien logique entre le faux slogan de Trotsky « Pas de tsar mais un gouvernement ouvrier » de 1905 et la propagation par Trotsky de la théorie de la révolution permanente de Marx ? La sous-estimation du rôle de la paysannerie dans la révolution est-elle inhérente à la théorie de la révolution permanente elle-même ? Peut-on dire que Trotsky a sous-estimé le rôle de la paysannerie dans la révolution de 1905, comme le montre clairement le slogan "Pas de tsar mais un gouvernement ouvrier" parce qu'il défend la théorie marxiste de la révolution permanente ?</p>
<p>Non, on ne peut pas le dire. L'erreur ultra-gauchiste de Trotsky au cours de la révolution de 1905 n'avait rien à voir avec sa défense de la théorie de la révolution permanente. Il n'y a absolument aucun lien logique entre les deux, tout comme la politique, certes erronée, de Lénine pour envahir la Pologne, n'a rien à voir avec le fait que Lénine défendait la révolution mondiale.</p>
<p>Trotsky, cité par Staline, déclare :</p>
<p> « Ce terme abstrus (il désigne ainsi la révolution permanente - S.T.) représentait l'idée que la révolution russe dont les objectifs immédiats étaient de nature bourgeoise ne s'arrêterait cependant pas lorsque ces objectifs auront été atteints. La révolution ne pourra résoudre ses problèmes bourgeois immédiats qu'en plaçant le prolétariat au pouvoir. Et ce dernier, en prenant le pouvoir, ne pourrait se limiter aux limites bourgeoises de la révolution. Au contraire, précisément pour assurer sa victoire, l'avant-garde prolétarienne sera forcée, au tout début de son règne, de pénétrer profondément non seulement dans la propriété féodale mais aussi dans la propriété bourgeoise. En cela, elle entrera en collision hostile non seulement avec tous les groupements bourgeois qui soutenaient le prolétariat pendant les premiers stades de sa lutte révolutionnaire, mais aussi avec les larges masses de paysans qui avaient contribué à la porter au pouvoir. Les contradictions dans la position d'un gouvernement ouvrier dans un pays arriéré avec une écrasante majorité de paysans ne peuvent être résolues qu'à l'échelle internationale, dans l'arène de la révolution prolétarienne mondiale. »</p>
<p>Les pensées exprimées par Trotsky dans le passage cité ci-dessus sont à cent pour cent correctes. Ici, Trotsky avait, d'une manière magistrale, tissé le fonctionnement de la théorie de la révolution permanente dans ses aspects nationaux et internationaux en un schéma monolithique de la révolution. La révolution de 1905, bien que ses tâches immédiates soient démocratiques bourgeoises, ne pourrait les résoudre sans mettre le prolétariat russe au pouvoir. Et le prolétariat russe, après avoir pris le pouvoir, ne se contentera certainement pas de détruire le féodalisme mais fera également de profondes incursions dans les intérêts bourgeois. Cela rendra finalement les grandes masses de la paysannerie hostiles ; et dans un pays paysan arriéré comme la Russie, cette contradiction ne peut être résolue qu'avec l'aide du prolétariat victorieux d'autres pays. Il n'y a pas une seule pensée ici qui n'a pas été exprimée maintes et maintes fois par Lénine écrivant sur la révolution prolétarienne et la révolution mondiale. Que la révolution de 1905 ne puisse remplir ses tâches démocratiques bourgeoises qu'en plaçant le prolétariat russe au pouvoir, Lénine l'a répété à maintes reprises. L'histoire de la révolution d'octobre prouve que l'arrivée au pouvoir du prolétariat ne peut s'arrêter au seuil des intérêts bourgeois. La révolution victorieuse a, par décret, interdit la vente et l'hypothèque des terres.</p>
<p>Puis ont suivi les sovkhozes et les kolkhozes et finalement tout le programme de la collectivisation. Tout cela n'était-il pas un enchaînement continu d'incursions dans les intérêts bourgeois commencé par le prolétariat victorieux de Russie dès son arrivée au pouvoir ? Et cela n'a-t-il pas mis la dictature du prolétariat en conflit avec de larges masses de paysans, ses partisans d'autrefois, et entrainé nécessairement la déportation par Staline de millions de paysans et la fusillade de milliers ? Et cela n'a-t-il pas finalement conduit à l'arrêt brutal de la collectivisation par Staline ? N'a-t-il pas été prouvé sans la moindre possibilité de doute que, dans un pays paysan arriéré, la contradiction entre la ville et le pays ne peut être résolue sans l'aide puissante du prolétariat des principaux pays capitalistes ? Et n'est-il pas plus que clair que cette aide puissante n'est ni la « sympathie morale » de la petite-bourgeoisie, ni « la sympathie des travailleurs européens pour notre révolution » ? Tout cela est est bel et bon dans une certaine mesure, mais n'est certainement pas suffisant pour résoudre les contradictions entre le prolétariat victorieux et la paysannerie dans un pays arriéré. L'aide capable de résoudre ces contradictions ne peut être que l'aide de la révolution prolétarienne victorieuse dans les principaux pays capitalistes. Et Lénine le souligne non pas une fois mais des centaines de fois. En mars 1919, au Congrès du Parti, Lénine a déclaré :</p>
<p> « Nous avons une expérience pratique des premiers pas à faire pour la destruction du capitalisme dans un pays avec une relation spéciale entre le prolétariat et la paysannerie. Rien de plus. Si nous nous gonflons comme une grenouille, et que nous soufflons et soufflons, ce sera tout à fait risible pour le monde entier. Nous ne serons que de vantards. »</p>
<p>Le 19 mai 1921, Lénine s'est de nouveau exprimé :</p>
<p> "Est-ce qu'un seul des bolcheviks, à un moment ou à un autre, a jamais nié que la révolution ne peut garantir définitivement ses conquêtes que lorsqu'elle comprend tous les pays les plus avancés ou au moins plusieurs d'entre eux ?"</p>
<p>Il a de nouveau rappelé qu'en novembre 1920 les bolcheviks n'auraient jamais pu rêver de</p>
<p> "conquérir le monde entier avec les seules forces de la Russie ... Une telle folie ne nous a jamais atteint, nous avons toujours dit, au contraire, que notre révolution l'emporterait lorsque les travailleurs de tous les pays la soutiendront."</p>
<p> « Nous n'avons pas, écrit Lénine en 1922, achevé même les fondements d'une économie socialiste. Cela peut encore être ramené en arrière par les forces hostiles d'un capitalisme mourant. Nous devons en être clairement conscients et le reconnaître ouvertement. Car il n'y a rien de plus dangereux que les illusions et les étourdissements, surtout dans les hauts lieux. Et il n ?y a absolument rien de 'terrible', rien qui offre une cause légitime au moindre découragement, à reconnaitre cette amère vérité ; car nous avons toujours enseigné et répété cette vérité de l'ABC du marxisme, que pour la victoire du socialisme, les efforts combinés des travailleurs de plusieurs pays avancés sont nécessaires ». (Souligné par moi ? S.T.)</p>
<p>Ainsi, Lénine affirme :</p>
<p> « La révolution (européenne) grandit ... et nous devons garder le pouvoir soviétique jusqu'à ce qu'elle commence. Nos erreurs doivent servir de leçon au prolétariat occidental. Et notre tâche est maintenant ...de tenir ferme ...ce flambeau du socialisme, afin qu'il continue à répandre autant d'étincelles que possible pour la conflagration croissante de la révolution sociale. La révolution russe était, par essence, une répétition générale ... de la révolution prolétarienne mondiale. » (Lénine au Congrès du Parti, mars 1919)</p>
<p>Ainsi, entre Trotsky et Lénine, il n'y a pas de différence sur le plan de la révolution permanente. En outre, nous avons déjà souligné que la sous-estimation de Trotsky du rôle de la paysannerie dans la révolution de 1905 ne peut pas, même par l ?imagination la plus débridée, être liée à la défense de la révolution permanente par Trotsky. Du moins, le passage cité par Staline ne se prête pas à cette interprétation.</p>
<p>Nous n'avons pas pris sur nous la tâche de défendre Trotsky. Trotsky lui-même était bien au-dessus de Staline et sa horde internationale, comme en témoigne le fait que, faute de l'affronter sur l'arène intellectuelle, ils durent recourir au gangstérisme pour accomplir la tâche d'assassiner Trotsky. Nous sommes obligés de faire participer Trotsky à la discussion de la révolution permanente, uniquement parce que Staline, qui, ne peut jamais discuter d'une idéologie dans l'abstrait, mais fait toujours appel à aux personnalités pour obscurcir le vrai problème, a dénoncé à maintes reprises la théorie de la révolution permanente de Marx sous prétexte de combattre Trotsky et le trotskysme.</p>
<p>La théorie de la révolution permanente n'est pas le trotskysme et n'a rien à voir avec certaines erreurs ultra-gauchistes de Trotsky. Lénine était tout autant un champion de la révolution permanente que Trotsky et avait une compréhension beaucoup plus sûre de la réalité révolutionnaire. Mais Trotsky a certainement rendu un grand service au communisme révolutionnaire en attirant sans cesse l'attention, depuis la mort de Lénine en 1924 et l'avènement du sinistre régime antirévolutionnaire de Staline, sur la théorie de la révolution permanente . Face à la machine la plus diabolique de diffamation et de terreur de la stalinocratie, il a maintenu levée la bannière du communisme révolutionnaire dans les meilleures traditions de Marx et de Lénine.</p>
<p>C'est là le l'apport inestimable de Trotsky à la théorie de la révolution permanente. En ce qui concerne la théorie elle-même, il s'agit purement et simplement du marxisme révolutionnaire.</p>
<p>La théorie de la révolution permanente, comme nous l'avons déjà dit, a deux aspects, l'un national et l'autre international. Sur le plan national, il est demandé au prolétariat de ne pas s'arrêter avec les bourgeois-démocrates aux frontières de la révolution bourgeoise, mais de pousser la révolution vers sa conclusion logique - la révolution prolétarienne. Sur le plan national, la révolution doit être permanente jusqu'à ce que la révolution prolétarienne soit menée à bien ; et sur le plan international, la révolution prolétarienne réussie d'un pays doit servir de détonateur aux révolutions prolétariennes d'autres pays. Mais maintenant, nous nous intéressons à l'aspect national de la théorie. La révolution permanente dans la sphère nationale pointe infailliblement son doigt vers la révolution prolétarienne ; elle avertit le prolétariat de ne pas s'arrêter à l'auberge de la démocratie bourgeoise et lui rappelle constamment sa tâche historique. Cela ne sert à rien d'autre. De plus, à l'époque impérialiste, dans des pays comme l'Inde et la Chine, la bourgeoisie étant étroitement liée à l'aristocratie foncière, la révolution démocratique ne peut plus être la tâche historique de la bourgeoisie, mais du prolétariat. Seul le prolétariat peut accomplir les tâches démocratiques en consolidant le pouvoir de l'État exclusivement entre ses mains. Le problème agraire ne peut donc être résolu efficacement que par le prolétariat élevé par la révolution au rang de propriétaire du pouvoir d'État. Il n'y a absolument aucun autre moyen d'accomplir les tâches démocratiques. Si le prolétariat ne prend pas le pouvoir, les tâches démocratiques restent à accomplir, comme le montrent clairement la révolution de février en Russie, la révolution nationale en Chine et l ?Inde « indépendante » dirigée par la bourgeoisie indienne. « ...Le chemin vers la démocratie passe par la dictature du prolétariat » (Trotsky). Cela signifie que la révolution démocratique ne peut être réalisée que par le prolétariat qui ne s'arrête pas seulement à la destruction de la propriété féodale, mais par la prise du pouvoir commence immédiatement son assaut contre les relations de propriété capitalistes. C'est là que réside la permanence de la révolution nationale dans les pays arriérés. C'est ce que Lénine veut dire quand il écrit sur la révolution bourgeoise « en train de devenir » une révolution socialiste, et c'est pourquoi la cloison théorique créée par les doctrinaires, entre les révolutions démocratique et socialiste, est si profondément mécaniste. Ainsi, la révolution permanente ne peut avoir d'autres tactiques et slogans spéciaux que ceux de la révolution prolétarienne qui, dans certains cas, devra accomplir en passant les tâches inachevées de la révolution bourgeoise. Certaines personnes qui se disent les défenseurs de la révolution permanente affirment que le slogan de la révolution prolétarienne est : La dictature du prolétariat. C'est tout à fait incorrect. La dictature du prolétariat ne pourra jamais être le slogan de la révolution prolétarienne dans les pays capitalistes les plus avancés où la révolution démocratique bourgeoise est accomplie depuis longtemps. Ce ne peut être son slogan car la question des couches moyennes est aussi importante dans la révolution prolétarienne que dans la révolution bourgeoise. Le succès de la révolution prolétarienne dépendra de sa gestion réussie de ce problème. La petite-bourgeoisie urbaine - les commerçants, les employés de bureau, les étudiants, les petits praticiens indépendants, les médecins, les ingénieurs, les enseignants, les professeurs, etc., et la petite-bourgeoisie rurale - les paysans, les petits agriculteurs des pays capitalistes avancés, la petite noblesse villageoise - tous ces éléments constituent la réserve la plus importante de la révolution. Si la bourgeoisie parvient à conquérir les couches moyennes à ses côtés, celles-ci deviennent alors la force auxiliaire de la contre-révolution ; si le prolétariat les gagne à ses côtés, elles deviennent alors la puissante force de réserve de la révolution.</p>
<p>L'échec des révolutions de 1848 et 1871 en France et l'échec de la révolution de 1848 en Allemagne sont tous dus à l'échec des forces révolutionnaires à garder la paysannerie et la petite-bourgeoisie urbaine de leur côté jusqu'à l'achèvement des révolutions. La victoire de la Révolution russe a été assurée par le soutien de la paysannerie russe à la direction prolétarienne. La tactique magistrale de Lénine consistait à creuser le fossé révolutionnaire entre la paysannerie et la bourgeoisie et à gagner la paysannerie du côté du prolétariat. La période comprise entre février et octobre 1917 a été occupée par le prolétariat russe dirigé par le parti bolchevik à arracher la paysannerie aux griffes de la bourgeoisie. Ce n'est que lorsque la paysannerie a définitivement basculé, quittant le côté de la bourgeoisie vers le côté du prolétariat, que le moment du soulèvement a été décidé par Lénine. Afin d ?accomplir cette tâche, le slogan « La terre au paysan » a été avancé. Ce slogan comme nous le savons est le slogan de la révolution démocratique bourgeoise. Pourtant, le prolétariat russe a soulevé ce slogan au cours de la révolution prolétarienne et l'a soulevé correctement. S'il ne l'avait pas fait, s'il avait soulevé le slogan de la « Dictature du prolétariat », la paysannerie se serait alors tenue au plus près de la bourgeoisie et aurait accepté de suivre le bourgeois pour réprimer la révolution. L'important c'est le contenu de classe du pouvoir d'État de la révolution prolétarienne victorieuse. Mais le slogan de la révolution prolétarienne doit être « République démocratique ». « Tout le pouvoir aux Soviets des travailleurs et des paysans » - qui est aussi un slogan démocratique, était le slogan de la révolution russe et non pas la dictature du prolétariat. Trotsky écrit :</p>
<p> « Pendant de nombreuses années, les bolcheviks russes ont mobilisé les travailleurs et les paysans autour du slogan de la démocratie. Les slogans de la démocratie ont également joué un grand rôle en 1917. Ce n'est qu'après que le pouvoir soviétique déjà existant est parvenu à un antagonisme politique inconciliable avec l'Assemblée constituante aux yeux du peuple tout entier que notre Parti a liquidé les institutions et les slogans de la démocratie formelle, c'est de la démocratie bourgeoise, en faveur de la vraie démocratie soviétique, c'est de la démocratie prolétarienne. » (Souligné par moi ? S.T.)</p>
<p>Bien sûr, il va sans dire que quelle que soit la forme d'État de la révolution prolétarienne victorieuse - et il ne peut s'agir que de la forme républicaine démocratique - son contenu de classe interne ne doit être que la dictature du prolétariat et du prolétariat seul. La dictature multi-classe est autant un mythe politique que le parti politique multi-classe.</p>
<p>Fustigeant Staline et Boukharine pour la confusion opportuniste que ces deux hommes avaient préparée en Chine, Trotsky ajoute :</p>
<p> « Le sixième congrès du Komintern, sous la direction de Staline et de Boukharine, a renversé tout cela sur la tête. Si, d'une part, il prescrivait au parti une dictature « démocratique » et non « prolétarienne », il lui interdisait simultanément d'utiliser les slogans démocratiques pour préparer cette dictature. Le Parti communiste chinois a non seulement été désarmé, mais déshabillé. » (Souligné par moi ? S.T.)</p>
<p>Nos nourissons lézardant le marxisme, mais ne comprenant ni sa théorie ni ses tactiques et sa stratégie, devraient en prendre note.</p>
<p>La dictature du prolétariat est l'aboutissement de la révolution permanente dans le cadre national, et la dictature du prolétariat dans les principaux pays capitalistes, avec l'aide de la première révolution prolétarienne victorieuse sera le point culminant de la révolution permanente dans le cadre international, aboutissant finalement à l'établissement d'une société socialiste, but final de la révolution permanente.</p>
<p>Saumyendranath Tagore, Juin 1944</p></div>
Marx et la tactique dans la révolution permanente
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8291
https://www.matierevolution.org/spip.php?article82912024-08-08T22:46:00Ztext/htmlfrRobert ParisKarl MarxRévolution
<p>Marx et la tactique dans la révolution permanente <br class='autobr' />
Qu'est-ce que la révolution permanente ? <br class='autobr' />
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article600 <br class='autobr' />
La révolution permanente de Karl Marx <br class='autobr' />
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article132 <br class='autobr' />
Karl Marx et "la révolution en permanence" <br class='autobr' />
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3367 <br class='autobr' />
Tactique dans la révolution permanente
<br class='autobr' />
http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/mouvement_ouvrier_t1/mouvement_ouvrier_t1.html <br class='autobr' />
La révolution (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique79" rel="directory">2- la révolution permanente, stratégie du prolétariat</a>
/
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot30" rel="tag">Karl Marx</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot45" rel="tag">Révolution</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Marx et la tactique dans la révolution permanente</h2>
<p>Qu'est-ce que la révolution permanente ?</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article600" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article600</a></p>
<p>La révolution permanente de Karl Marx</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article132" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article132</a></p>
<p>Karl Marx et "la révolution en permanence"</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3367" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3367</a></p>
<p>Tactique dans la révolution permanente<br class='autobr' />
<a href="http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/mouvement_ouvrier_t1/mouvement_ouvrier_t1.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/mouvement_ouvrier_t1/mouvement_ouvrier_t1.html</a></p>
<p>La révolution permanente dans la Révolution française</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article200" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article200</a></p>
<p>Discussion actuelle sur la révolution permanente<br class='autobr' />
<a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article131" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article131</a></p>
<p>Révolution permanente</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/tagore/revolution_permanente.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/tagore/revolution_permanente.htm</a></p>
<p>La révolution permanente de Léon Trotsky</p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article133" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://www.matierevolution.fr/spip.php?article133</a></p>
<p>Ce qui s'oppose à la notion de révolution permanente</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ical/ical5.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ical/ical5.html</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1928/12/rapport.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1928/12/rapport.htm</a></p></div>
Le problème national et les tâches du parti prolétarien
https://www.matierevolution.org/spip.php?article7977
https://www.matierevolution.org/spip.php?article79772024-08-03T22:12:00Ztext/htmlfrRobert Paris
<p>Léon Trotsky <br class='autobr' />
Réponse à des militants sud-africains proches du trotskisme <br class='autobr' />
Le problème national et les tâches du parti prolétarien <br class='autobr' />
20 avril 1935 <br class='autobr' />
Les thèses [1] ont sans doute été rédigées sur la base d'une étude sérieuse, tant des conditions économiques et politiques de l'Afrique du Sud que de la littérature du marxisme et du léninisme, celle des bolcheviks‑léninistes en particulier. Aborder de façon scientifique et sérieuse toutes les questions, c'est une des conditions les plus (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique79" rel="directory">2- la révolution permanente, stratégie du prolétariat</a>
<div class='rss_texte'><p>Léon Trotsky</p>
<p>Réponse à des militants sud-africains proches du trotskisme</p>
<h2 class="spip">Le problème national et les tâches du parti prolétarien</h2>
<p>20 avril 1935</p>
<p>Les thèses [1] ont sans doute été rédigées sur la base d'une étude sérieuse, tant des conditions économiques et politiques de l'Afrique du Sud que de la littérature du marxisme et du léninisme, celle des bolcheviks‑léninistes en particulier. Aborder de façon scientifique et sérieuse toutes les questions, c'est une des conditions les plus importantes de succès pour une organisation révolutionnaire. L'exemple de nos amis sud‑africains confirme une fois de plus qu'à l'époque actuelle, seuls les bolcheviks-léninistes, c'est‑à‑dire les révolutionnaires prolétariens conséquents, s'intéressent sérieusement à la théorie, analysent la réalité, apprennent eux-mêmes avant d'apprendre aux autres. La bureaucratie stalinienne, elle, a depuis longtemps remplacé le marxisme par une combinaison d'ignorance et d'insolence.</p>
<p>Dans les lignes qui suivent, je veux faire quelques remarques au sujet du projet de thèses qui doivent servir de programme à la Ligue communiste d'Afrique du Sud. Je n'oppose en aucun cas mes remarques au texte de ces thèses. Ma connaissance des conditions en Afrique du Sud est trop insuffisante pour que je puisse prétendre à une opinion pleinement achevée sur toute une série de questions pratiques. C'est seulement dans quelques cas qu'il m'arrivera d'exprimer mon désaccord avec certaines affirmations du projet. Mais, même là, et autant que j'en puisse juger de loin, il n'y a pas de désaccords principiels avec les auteurs des thèses : il s'agit plutôt de quelques formulations politiques exagérées dans la lutte contre la néfaste politique du stalinisme [2]. Mais il est de l'intérêt de notre cause de ne pas dissimuler même l'imprécision de certaines formulations, et, au contraire, de les soumettre à examen public, afin de parvenir à un texte le plus clair possible, irréprochable. Tel est le but des lignes suivantes, dictées par le désir d'apporter aux bolcheviks-léninistes sud‑africains une coopération, même mince, dans l'immense travail, lourd de responsabilités, qu'ils ont entrepris.</p>
<p>Les possessions sud‑africaines de la Grande‑Bretagne ne constituent un « dominion » que du point de vue de la minorité blanche. Du point de vue de la majorité noire, l'Afrique du Sud est une colonie esclave [3].</p>
<p>Aucune révolution sociale ‑ et au premier chef aucune révolution agraire ‑ n'est concevable avec le maintien de la domination de l'impérialisme britannique sur le dominion sud‑africain. Le renversement de la domination britannique en Afrique du Sud est aussi nécessaire pour le triomphe du socialisme en Afrique du Sud qu'en Grande‑Bretagne même.</p>
<p>Si, comme on peut le supposer, la révolution commence d'abord en Grande-Bretagne, la bourgeoisie anglaise sera battue d'autant plus rapidement dans la métropole que moindre sera l'appui qu'elle pourra trouver dans ses colonies et dominions, y compris dans une possession aussi importante pour elle que l'Afrique du Sud. La lutte pour chasser l'impérialisme britannique, ses instruments, ses agents, s'inscrit ainsi nécessairement dans le programme du parti prolétarien de l'Afrique du Sud.</p>
<p>Le renversement de la domination de l'impérialisme britannique en Afrique du Sud peut être le résultat de la défaite militaire de la Grande‑Bretagne et de la désagrégation de son empire ; dans ce cas, les Blancs d'Afrique du Sud peuvent encore maintenir pendant une certaine période, sans doute pas très longtemps, leur domination sur les Noirs. Une autre variante, qui peut en fait être liée à la première, serait la révolution en Grande‑Bretagne et dans ses possessions. Les trois quarts de la population de l'Afrique du Sud ‑ presque 6 millions sur 8 ‑ sont des gens de couleur. La révolution victorieuse, inconcevable sans l'éveil des masses indigènes, leur donnera à son tour ce qui leur manque tellement aujourd'hui : la confiance dans leurs propres forces, une conscience accrue de leur personnalité, le développement de leur culture. Dans ces conditions, la République sud‑africaine deviendra avant tout une république « noire » : cela n'exclut, bien entendu, ni une complète égalité de droits pour les Blancs, ni de fraternelles relations entre les deux races (ce qui dépend surtout de la conduite des Blancs). Mais il est absolument évident que la majorité écrasante de la population, affranchie de la dépendance servile, marquera l'Etat d'une empreinte déterminante.</p>
<p>Dans la mesure où la révolution victorieuse changera radicalement les rapports non seulement entre les classes, mais aussi entre les races, et assurera aux Noirs la place dans l'Etat qui correspond à leur nombre, la révolution sociale en Afrique du Sud aura également un caractère national. Nousn'avons pas la moindre raison de fermer les yeux sur cet aspect de la question, ou de minimiser son importance. Au contraire, le parti prolétarien doit, et en paroles et en actes, ouvertement et hardiment, prendre entre ses mains la résolution du problème national (racial).</p>
<p>Mais la résolution de ce problème, le parti prolétarien peut et doit la réaliser par ses propres méthodes.</p>
<p>L'instrument historique de l'émancipation nationale ne peut être que la lutte de classes.</p>
<p>L'Internationale communiste, depuis 1924 [4], a transformé le processus d'« émancipation nationale » des peuples coloniaux en une abstraction démocratique creuse, élevée au‑dessus de la réalité des rapports de classes. Pour lutter contre l'oppression nationale, les différentes classes s'affranchissent ‑ pour un temps ‑ de leurs intérêts matériels et deviennent de simples forces « anti‑impérialistes ». Pour que ces « forces » immatérielles remplissent de bon cœur la tâche que leur a confiée l'Internationale communiste, on leur promet en récompense un Etat « national-démocratique » immatériel (avec l'inévitable référence à la formule de Lénine sur la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans ») [5].</p>
<p>Les thèses indiquent qu'en 1917 Lénine a ouvertement et, une fois pour toutes, liquidé la formule de la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans », en tant que condition prétendument nécessaire pour résoudre la question agraire. C'est absolument exact. Mais, pour éviter tout malentendu, il faut ajouter : a) que Lénine parlait toujours de dictature révolutionnaire bourgeoise-démocratique, et pas d'un Etat « populaire » immatériel, b) que, dans la lutte pour la dictature bourgeoise‑démocratique, il ne proposait pas un bloc de toutes les « forces antitsaristes », mais menait une politique indépendante de classe du prolétariat. Le bloc « antitsariste » était une idée des socialistes révolutionnaires russes et des cadets [6] de gauche, c'est‑à‑dire des partis de la petite et moyenne bourgeoisie. Contre eux, le bolchevisme a toujours mené une lutte implacable.</p>
<p>Quand les thèses disent que le mot d'ordre de « république noire » est aussi nuisible (« equally harmful ») à la cause de la révolution que celui de « l'Afrique du Sud aux Blancs », nous ne pouvons être d'accord avec cette affirmation [7]. De la part des Blancs, il s'agit du maintien d'une domination infâme ; de la part des Noirs, des premiers pas vers leur émancipation. Le droit total et inconditionnel des Noirs à l'indépendance, il nous faut le reconnaître absolument et sans réserves. C'est seulement sur la base d'une lutte commune contre la domination des exploiteurs blancs que pourra s'élever et se renforcer la solidarité des travailleurs noirs et des travailleurs blancs. Il est possible qu'après la victoire les Noirs tiennent pour inutile la création en Afrique du Sud d'un Etat noir particulier. Naturellement, nous ne leur imposerons pas un séparatisme d'Etat. Mais qu'ils le reconnaissent librement, sur la base de leur expérience propre, pas sous les verges des oppresseurs blancs. Les révolutionnaires prolétariens ne doivent jamais oublier le droit des nationalités opprimées à disposer d'elles-mêmes, y compris leur droit à la séparation complète, et le devoir du prolétariat de la nation qui opprime à défendre ce droit, y compris, s'il le faut, les armes à la main !</p>
<p>Les thèses soulignent à juste titre le fait que c'est la révolution d'Octobre qui a apporté en Russie la solution de la question nationale. Les mouvements nationaux démocratiques ont été en eux-mêmes impuissants à venir à bout de l'oppression nationale du tsarisme. C'est seulement grâce au fait que les mouvements des nationalités opprimées, ainsi que le mouvement agraire de la paysannerie, ont donné au prolétariat la possibilité de conquérir le pouvoir et d'établir sa dictature, que la question nationale, ainsi que la question agraire, ont trouvé une solution hardie et radicale. Mais la combinaison même des mouvements nationaux avec la lutte du prolétariat pour le pouvoir n'a été possible politiquement que parce que le parti bolchevique, tout au long de son histoire, avait mené une lutte implacable contre les oppresseurs grand‑russiens et soutenu toujours et sans réserves le droit des nations opprimées à leur indépendance, jusques et y compris la séparation d'avec la Russie [8].</p>
<p>La politique de Lénine vis‑à‑vis des nations opprimées n'avait pourtant rien de commun avec celle des épigones [9]. Le parti bolchevique défendait le droit des nations opprimées à disposer d'elles-mêmes par les méthodes de la lutte de classe prolétarienne, rejetant nettement les blocs « anti‑impérialistes » charlatanesques avec les nombreux partis « nationaux » petits‑bourgeois de la Russie tsariste (le P.P.S., le parti de Pilsudski [10] en Pologne, les « dachnaki » en Arménie [11], les nationalistes ukrainiens [12], les sionistes chez les Juifs, etc.). Le bolchevisme démasque toujours impitoyablement ces partis, de même que les « social-révolutionnaires », leur double nature et leur aventurisme, et surtout le mensonge de leur idéologie prétendument au‑dessus des classes. Il ne suspendait même pas son impitoyable critique lorsque les conditions l'obligeaient à conclure tel ou tel accord épisodique strictement pratique avec ceux. Il ne pouvait être question d'une quelconque alliance permanente avec eux sous le drapeau de l'« antitsarisme ». C'est seulement grâce à une politique de classe implacable que le bolchevisme a réussi, dans les conditions de la révolution, à écarter les mencheviks, les social‑révolutionnaires, les partis nationaux petits‑bourgeois, et à souder autour du prolétariat les masses de la paysannerie et des nationalités opprimées.</p>
<p>« Nous ne devons pas, disent les thèses, concurrencer le congrès national africain [13] dans le domaine des mots d'ordre nationalistes avec l'objectif de conquérir les paysans indigènes. » L'idée en elle-même est juste, mais exige d'être concrétisée. Faute de connaître de façon précise l'activité du congrès national, je ne puis esquisser notre politique à son égard que par analogie, tout en précisant d'ailleurs que je suis prêt à apporter à mes propositions toute correction nécessaire.</p>
<p> Les bolcheviks‑léninistes sont pour la défense du congrès, tel qu'il est, dans tous les cas où il reçoit les coups des oppresseurs blancs et de leurs agents chauvins dans les rangs des organisations ouvrières.<br class='autobr' /> Les bolcheviks opposent, dans le programme du congrès, les tendances progressistes et les tendances réactionnaires.<br class='autobr' /> Les bolcheviks démasquent aux yeux des masses indigènes l'incapacité du congrès à obtenir la réalisation même de ses propres revendications, du fait de sa politique superficielle, conciliatrice, et lancent, en opposition au congrès, un programme de lutte de classe révolutionnaire.<br class='autobr' /> S'ils sont imposés par la situation, des accords temporaires avec le congrès ne peuvent être admis que dans le cadre de tâches pratiques strictement définies, en maintenant la complète indépendance de notre organisation et notre totale liberté de critique politique.</p>
<p>Les thèses lancent comme mot d'ordre politique central non pas l'« Etat national-démocratique », mais l'« Octobre » sud-africain. Elles montrent ‑ et ce, avec une évidence parfaite</p>
<p> que les questions nationale et agraire en Afrique du Sud coïncident quant au fond,<br class='autobr' /> que ces deux questions ne peuvent être résolues que par la voie révolutionnaire,<br class='autobr' /> que la résolution révolutionnaire de ces tâches conduit à la dictature du prolétariat dirigeant les masses paysannes indigènes,<br class='autobr' /> que la dictature du prolétariat ouvre l'ère du régime soviétique et de l'édification socialiste. Cette conclusion constitue la pierre angulaire de tout l'édifice du programme.</p>
<p>Là‑dessus, notre solidarité est totale.</p>
<p>Mais il faut amener les masses à cette formule « stratégique » en général par une série de mots d'ordre « tactiques ». On ne peut les élaborer à chaque étape que sur la base d'une analyse des conditions concrètes de la vie et de la lutte du prolétariat et de la paysannerie, ainsi que de toute la situation nationale et internationale. Sans entrer dans ce domaine, je veux seulement m'arrêter brièvement sur la question de la corrélation entre les mots d'ordre nationaux et les mots d'ordre agraires.</p>
<p>Les thèses soulignent à plusieurs reprises qu'il faut d'abord lancer, non des revendications nationales, mais des revendications agraires. C'est une question très importante, qui mérite une sérieuse attention. Rejeter à l'arrière‑plan les mots d'ordre nationaux ou les atténuer pour ne pas repousser les chauvins blancs au sein de la classe ouvrière serait, bien entendu, un opportunisme criminel, absolument étranger aux auteurs et partisans des thèses : cela découle très clairement de ces thèses, imprégnées d'internationalisme révolutionnaire. De ces socialistes qui luttent pour les privilèges des Blancs, les thèses disent fort justement : « Il faut voir que ces "socialistes" sont les pires ennemis de la révolution. » Reste une autre explication, indiquée au passage dans le texte lui-même : les masses paysannes arriérées ressentent de façon beaucoup plus immédiate l'oppression agraire que l'oppression nationale. C'est tout à fait possible : la majorité des Noirs sont des paysans [14], et la plus grande partie des terres est entre les mains de la minorité blanche. Dans leur lutte pour la terre, les paysans russes ont longtemps placé leurs espoirs dans le tsar, et ils se tenaient soigneusement à l'écart de toutes conclusions politiques. Du mot d'ordre traditionnel de l'intelligentsia révolutionnaire « Terre et Liberté ! », le moujik n'a longtemps retenu que la première partie. Il a fallu des dizaines d'années d'agitation agraire et d'influence des ouvriers des villes pour que le paysan en vienne à lier ces deux mots d'ordre.</p>
<p>Le Bantou pauvre et esclave nourrit à peine plus d'espoirs dans le roi d'Angleterre ou en MacDonald. Mais son extrême arriération politique s'exprime aussi par son manque de conscience nationale. Et en même temps, il ressent très vivement la servitude agraire et fiscale. Dans ces conditions, notre propagande peut et doit avant tout partir des mots d'ordre de la révolution agraire, afin d'amener pas à pas, sur la base de leur expérience de la lutte, les paysans aux conclusions politiques et nationales nécessaires. Si ces considérations politiques sont exactes, il ne s'agit pas de la question du programme en lui-même, mais de celle de savoir par quelle voie faire pénétrer ce programme dans la conscience des masses indigènes.</p>
<p>Compte tenu de la faiblesse numérique des forces révolutionnaires et de l'extrême dispersion de la paysannerie, il ne sera pas possible, au moins dans la prochaine période, d'agir sur ces derniers autrement qu'avant tout, sinon exclusivement, par l'intermédiaire de l'avant‑garde ouvrière. Il est d'autant plus important d'éduquer cette dernière dans l'esprit d'une claire compréhension de l'importance de la révolution agraire pour la destinée de l'Afrique du Sud.</p>
<p>Le prolétariat du pays comprend des parias noirs arriérés et une caste privilégiée arrogante de Blancs. C'est là que réside la plus grande difficulté dans toute cette situation. Les secousses économiques de l'époque du capitalisme pourrissant, comme l'indiquent justement les thèses, doivent profondément ébranler les vieilles cloisons et faciliter le travail de rassemblement révolutionnaire. Le pire des crimes serait en tout cas pour les révolutionnaires de faire la moindre concession aux privilèges et aux préjugés des Blancs. Celui qui donne le petit doigt au démon du chauvinisme est perdu. A tout ouvrier blanc, le parti révolutionnaire doit poser l'alternative : ou bien avec l'impérialisme britannique et avec la bourgeoisie blanche d'Afrique du Sud, ou bien avec les ouvriers et paysans noirs contre les féodaux et esclavagistes blancs et leurs agents au sein de la classe ouvrière même.</p>
<p>Le renversement de la domination britannique sur la population noire de l'Afrique du Sud ne signifiera pas, bien entendu, la rupture économique et culturelle avec l'ancienne métropole, si cette dernière s'est elle-même affranchie des pillards impérialistes qui l'oppriment. Par l'intermédiaire des Blancs qui lieront dans les faits, dans une lutte commune, leur sort à celui des esclaves coloniaux actuels, l'Angleterre soviétique pourra exercer sur l'Afrique du Sud une puissante influence économique et culturelle, cette fois, non plus sur la base d'une domination, mais sur celle des principes de l'entraide prolétarienne.</p>
<p>Mais l'influence que l'Afrique du Sud soviétique exercera sur tout le continent noir sera peut-être plus importante encore. Aider les nègres à rattraper la race blanche, afin de s'élever, la main dans la main, à de nouvelles hauteurs de la culture, telle sera l'une des tâches les plus grandioses et les plus nobles du socialisme.</p>
<p>Je veux, pour conclure, dire quelques mots de l'organisation légale et illégale (« Concerning the Constitution of the Party »).</p>
<p>Les thèses soulignent à juste titre le lien indispensable entre l'organisation, le programme et la tactique du parti. L'organisation doit assurer l'accomplissement de toutes les tâches révolutionnaires en complétant l'appareil légal par un appareil illégal. Personne ne propose, bien entendu, de créer un appareil illégal pour des fonctions qui, dans les conditions actuelles, peuvent être remplies par l'appareil légal. Mais dès qu'approche une crise politique, il faut créer des cellules de réserve, illégales, de l'appareil, lesquelles pourront, en cas de besoin, s'étendre. Une certaine partie du travail, d'ailleurs très importante, ne peut en outre, sous aucune condition, être faite ouvertement, c'est‑à‑dire sous les yeux de l'ennemi de classe.</p>
<p>Pourtant, la forme la plus importante ‑ pour la période actuelle ‑ du travail illégal ou semi‑légal pour des révolutionnaires est le travail dans les organisations de masse, avant tout les syndicats [15]. Les chefs des trade‑unions constituent une police officieuse du capital ; ils mènent contre les révolutionnaires lutte impitoyable. il faut savoir travailler au sein des organisations de masse sans tomber sous les coups de l'appareil réactionnaire Le groupe révolutionnaire à l'intérieur des syndicats qui apprend par son expérience toutes les règles élémentaires de la conspiration saura poursuivre son travail dans une situation d'illégalité quand les circonstances l'exigeront [16].</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] Les « thèses » en question avaient été résumées dans le Bulletin de la L.C.I., n° 2, avec un premier commentaire de Ruth Fischer. Les militants d'Afrique du Sud proches de l'Opposition de gauche qui avaient été exclus à partir de 1930 du Communist Party of South Africa (C.P.S.A.) s'étaient regroupés en 1933 dans le Lenin Club fondé au Cap. Deux tendances s'y affrontaient qui avaient l'une et l'autre rédigé des thèses en vue de l'élaboration d'un programme pour l'Afrique du Sud et les avaient envoyées à Trotsky. Trotsky répond ici aux thèses de la majorité (qui va devenir le Spartacus Club et le Workers Club, avec comme organe Umlilo Mollo ‑ la Flamme ‑), et il est vraisemblable qu'il ne reçut pas les thèses de la minorité (qui allait devenir le 4th International Club avec comme organe Workers Voice ‑ Izwi Bazebenzi). Cette dernière, dans son texte fondamental (manifeste du Lenin Club du 1° mai 1934), opposait l'unité entre travailleurs blancs et travailleurs noirs au mot d'ordre avancé par le C.P.S.A. depuis le début de la « 3° période », celui d'une « République noire », en expliquant qu'il aboutissait à faire des paysans arriérés l'avantgarde de la révolution. Elle soulignait l'opposition d'intérêts entre les colons d'origine hollandaise, la « bourgeoisie des Boers », et l'impérialisme britannique, et insistait pour le développement d'activités légales de l'organisation révolutionnaire. La majorité ‑ dont Trotsky avait les thèses en main ‑ affirmait au contraire que la révolution agraire était en Afrique du Sud le problème n° 1, auquel la question nationale était subordonnée. Elle considérait la bourgeoisie boer comme une fraction de l'impérialisme britannique dominant, affirmait en outre que les conditions spécifiques de la société sud-africaine condamnaient les révolutionnaires à l'action clandestine. Une note dans le Bulletin n° 5 précisait que les thèses auxquelles Trotsky répondait était celles de la Communist League : il n'y avait pourtant pas d'organisation portant ce nom en Afrique du Sud, mais seulement le projet de la fonder.</p>
<p>[2] Trotsky fait allusion ici au fait que le mot d'ordre stalinien de « république noire » proposé par Boukharine et le militant de couleur du C.P.S.A. La Guma et adopté en 1928, avait amené, en réaction, les bolcheviks ‑léninistes sud‑africains auteurs des thèses à affirmer que c'était la question agraire qui constituait l'alpha et l'oméga de la révolution en Afrique du Sud, en sous‑estimant du coup la question nationale.</p>
<p>[3] Le terme de dominion était alors employé pour ceux des territoires du Commonwealth britannique qui étaient dotés d'un gouvernement « autonome » et à qui le droit de sécession avait été expressément reconnu en 1931. Mais, dans le dominion d'Afrique du Sud, la majorité de la population, les Noirs, expropriés et privés de tout droit, se trouvaient soumis à un perpétuel va‑et‑vient entre le travail véritablement servile dans les plantations, les ports, les mines, les usines des villes, d'un côté, et les conditions de famine qui leur étaient faites dans les « réserves » par un Etat représentant l'impérialisme et les capitalistes Sud‑Africains. Selon le témoignage de M. Hosea Jaffe, l'historien du mouvement de libération d'Afrique du Sud, cette définition de Trotsky est entrée à cette date dans le langage du mouvement de libération.</p>
<p>[4] Le 5° congrès de I'I.C., tenu au lendemain de la mort de Lénine et de la victoire dans le parti de la troïka Zinoviev‑Kamenev‑Staline sur l'opposition de gauche de 1923, avait marqué, selon Trotsky, le début de l'abandon des positions théoriques et programmatiques élaborées par les quatre premiers congrès.</p>
<p>[5] La « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » était la formule proposée par Lénine, avant avril 1917, pour les pays coloniaux et semi‑coloniaux, y compris la Russie. Elle avait servi et servait encore de cheval de bataille à la direction stalinienne de l'Internationale communiste, qui l'opposait à celle de la « dictature du prolétariat » qui découlait de la théorie de la révolution permanente.</p>
<p>[6] Les constitutionnels démocrates ‑ K.D. ou cadets ‑ étaient en Russie tsariste le parti démocrate bourgeois.</p>
<p>[7] Adressée formellement à la majorité dont il connaissait les thèses, cette critique valait également pour la minorité du Lenin Club. Les deux groupes étaient en effet animés par des militants d'origine européenne dont la majorité avaient tendance à maintenir la balance égale entre travailleurs noirs opprimés et travailleurs blancs privilégiés. La prise de position très ferme de Trotsky sur ce point levait toute ambiguïté.</p>
<p>[8] Les bolcheviks‑léninistes d'Afrique du Sud, qui refusaient le mot d'ordre de « république noire » n'acceptaient pas pour autant ce « droit à la séparation », lequel pouvait en effet impliquer une partition de l'Afrique du Sud sur une base raciale, rejetant les Noirs dans les parties les plus pauvres. Hosea Jaffe, huit ans plus tard, soulignait que la situation en Afrique du Sud était à l'opposé de celle de la Russie tsariste. Le régime tsariste avait opprimé les nationalités en tant que telles et leur avait appliqué une rigoureuse russification alors que le système sud‑africain favorisait un tribalisme artificiel : le peuple noir aspirait, selon eux, non à l'« autodétermination », mais à l'unité. Majorité et minorité étaient d'accord là-dessus.</p>
<p>[9] Le terme d'« épigones » ‑ équivalent péjoratif de « successeurs » - est utilisé couramment par Trotsky pour désigner la direction après Lénine.</p>
<p>[10] Le parti socialiste polonais (P.P.S.) que dirigeait le vieux conspirateur Jozef Pilsudski (1867‑1935), futur maréchal et dictateur, constituait dans les régions polonaises de l'empire tsariste l'une des principales organisations politiques nationalistes, bien qu'il fût par ailleurs membre de la II° Internationale.</p>
<p>[11] Le Dachnaktsoutioun était le parti révolutionnaire arménien, fondé à Tiflis en 1890 avec comme objectif l'indépendance de l'Arménie turque. Il était devenu le parti de l'indépendance arménienne.</p>
<p>[12] Dans une Ukraine où les traditions nationales étaient très vivaces, les mouvements nationalistes unis avaient occupé le pouvoir pendant quelque temps en 1917‑1918. Mais une partie des nationalistes s'était ralliée au pouvoir soviétique, avec l'ancien chef du gouvernement Vinnichenko, tandis que le chef de l'armée, Petljura, s'alliait à la Pologne blanche.</p>
<p>[13] Le Congrès national indigène d'Afrique du Sud avait été fondé en janvier 1912 par diverses personnalités originaires d'Afrique du Sud exerçant des professions libérales ou intellectuelles en Grande‑Bretagne et aux Etats‑Unis. Il était devenu en 1925 le Congrès national africain (A.N.C.) Première organisation politique d'Afrique du Sud à présenter un programme qui reposait sur l'unité bantou, l'égalité politique, économique et sociale entre Noirs et Blancs dans l'Eglise et l'Etat, la suppression de toute forme d'apartheid, etc. Il était le principal parti nationaliste dans le pays.</p>
<p>[14] Commentant dix ans plus tard cette lettre de Trotsky, un dirigeant trotskyste d'Afrique du Sud jusqu'en 1946, M. Awerbuch, dit A. Mon, relevait le manque d'information de Trotsky qui avait l'impression qu'il « existait réellement, économiquement et matériellement, une paysannerie parmi les Africains, vivant avant tout de la terre et qui ne faisait que vouloir plus de terre ». Il soulignait au contraire que la vérité était que des millions d'Africains avaient faim de terre et aspiraient à devenir paysans, mais qu'ils n'étaient en fait « paysans que dans leurs aspirations. » Il soulignait néanmoins que le fait qu'il n'existe pas en Afrique du Sud de paysannerie africaine ne faisait que donner plus de poids au mot d'ordre de la terre. (A. Mon, « A Comment on Trotsky's Letter to South Africa », Worker's Voice, organe de la Fourth International Organisation of South Africa (F.I.O.S.A.) , juillet 1945, vol. 1, n°2).</p>
<p>[15] Les thèses ne mentionnaient pas la « question syndicale » car une thèse spéciale sur cette question avait au préalable était adoptée unanimement.</p>
<p>[16] Selon M. Hosea Jaffe (Lettre à P. Broué du 2 octobre 1978), ce texte de Trotsky constitua le point de départ d'une longue et riche discussion à l'intérieur de toutes les organisations antiracistes et anti‑impérialistes sud‑africaines, à laquelle prirent part des hommes et des femmes qui allaient figurer parmi les fondateurs et animateurs d'organisations comme la All‑African Convention (1936) la National Liberation League (1938), le Non European United Front (1939), le Non European Unity Movement (1943), etc. M. Jaffe considère en effet que le programme du mouvement de libération d'Afrique du Sud a été élaboré à partir des idées fondamentales exprimées par Trotsky dans ce texte, à ses yeux historique. Dans l'immédiat, les idées développées par Trotsky : importance de la question agraire, refus de la différenciation entre « impérialisme britannique » et « bourgeoisie boer », accent mis sur l'unité des opprimés « non européens » l'emportèrent dans le mouvement.</p></div>
Le rapprochement entre Lénine et Trotsky en 1917
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Le rapprochement entre Lénine et Trotsky en 1917 <br class='autobr' />
Pendant 14 ans (1903-1917), le principal point de discorde entre Lénine et Trotsky fut la question du parti : la définition plus étroite de Lénine, la définition plus large de Martov et des mencheviks. Déjà en 1904, Trotsky, pour des raisons idéologiques et politiques, (…)</p>
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<h2 class="spip">Le rapprochement entre Lénine et Trotsky en 1917</h2>
<p>Pendant 14 ans (1903-1917), le principal point de discorde entre Lénine et Trotsky fut la question du parti : la définition plus étroite de Lénine, la définition plus large de Martov et des mencheviks. Déjà en 1904, Trotsky, pour des raisons idéologiques et politiques, quitta la faction Martov et préconisa pendant plusieurs années la fusion des sociaux-démocrates en un seul parti. Le rapprochement entre Lénine et Trotsky a commencé avec la Révolution de 1905. Déjà au début de l'année, Trotsky adoptait un point de vue radicalement révolutionnaire. Au cours de l'année 1905, les mencheviks virent à gauche et les lignes des deux factions du POSDR se rapprochent. La ligne de Trotsky et de ses partisans - l'indépendance du prolétariat dans la révolution, l'hostilité envers les libéraux, le cap vers un gouvernement ouvrier - devint à la fin de 1905 le point de vue général de la social-démocratie russe. Peut-être que seul le groupe autour de Plekhanov a pris une position radicalement différente. En octobre, La défaite de la révolution de 1905 a été suivie par le déclin du mouvement de masse et de l'activité du parti dans les deux principales factions du POSDR. La chute du mouvement de masse a conduit, comme il arrive toujours, à la croissance de petites querelles et querelles de parti. Parmi les dirigeants les plus avancés de la révolution, ce furent aussi des années d'étude de l'expérience de la révolution, résumant, révisant ou approfondissant la stratégie et le programme. Pendant ces années, Trotsky a développé sa "théorie de la révolution permanente" sur la future révolution russe (voir son article de 1906 "Résultats et perspectives" ). Politiquement, il se tenait à gaucheles deux factions du POSDR - à la gauche des bolcheviks et des mencheviks - mais, sur le plan organisationnel, il a préconisé l'unification des deux factions, ce qui a provoqué des attaques contre lui-même de la part des dirigeants des deux groupes : Lénine, d'une part, Martov, d'autre part. L'autre. Pour s'en rendre compte, le lecteur est invité à son article critiquant les deux factions de la social-démocratie russe, "Nos différences" , publié en juillet 1908 dans la revue polonaise de Rosa Luxembourg "Przeglad Socjaldemokratyczny".</p>
<p>Années d'avant-guerre.</p>
<p>Dans les années qui précédèrent le déclenchement de la guerre, Trotsky participa activement à la lutte politique de l'aile gauche de la Deuxième Internationale : critiquant Kautsky par la gauche, il s'aligna sur le courant de gauche autour de Luxembourg et Anton Pannekoek contre les centristes en le leadership des social-démocraties allemandes et autrichiennes ; Trotsky s'est opposé au ministérialisme et au possibilisme dans le Parti socialiste français, a écrit des articles contre l'opportunisme de Jaurès ; en 1912-13 il est devenu proche des socialistes de gauche dans les Balkans : Rakovsky, Kolarov, Dobrodzhanu-Gherea et d'autres. Pendant la guerre des Balkans, il se heurta vivement à la conciliation et au centrisme du socialisme austro-allemand.</p>
<p>Lénine était aussi sur le flanc gauche de l'Internationale, il s'opposait au possibilisme et au ministérialisme, adaptation à la légalité des Hohenzollern chez une partie des sociaux-démocrates allemands. Pourtant, en dirigeant la faction (ou le parti) bolchevique au sein du POSDR, Lénine ne s'autorise, jusqu'en août 1914, à prendre un ton dur contre les courants adaptatifs au sein des partis de la IIe Internationale et contre les dirigeants autoritaires des partis frères. . Lénine soutint diplomatiquement le "père spirituel" de l'Internationale, Kautsky, et le "marxisme orthodoxe" de ce dernier. Lénine a maintenu des relations respectueuses avec Plekhanov, s'appuyant sur son autorité dans la lutte philosophique contre les vpériodes, les otzovistes et les bâtisseurs de Dieu. Lénine se dérobe prudemment à la solidarité avec Rosa Luxembourg et l'aile gauche de l'Internationale, qui lutte contre Bebel.</p>
<p>Dans son livre de 1912, L'accumulation du capital, Rosa Luxemburg décrit la difficulté de Marx à expliquer la production capitaliste élargie. Le Luxembourg a souligné que le capitalisme trouve une solution temporaire dans l'expansion du marché bourgeois dans les pays non capitalistes et arriérés. Sans prendre personnellement une position claire, Lénine soutint Boukharine et les austro-marxistes dans la défense de la lettre du « Capital » de Marx et dans la critique des conceptions de Rosa Luxemburg.</p>
<p>Guerre.</p>
<p>Août 1914 a inauguré une nouvelle ère dans le développement du capitalisme, et une nouvelle ligne de démarcation a commencé dans le mouvement ouvrier : pour ou contre la guerre. Lénine et Trotsky ont tous deux adopté un point de vue défaitiste, par rapport à la Russie, et internationaliste. Lénine en Suisse, Trotsky en France, ont tous deux fermement condamné les social-chauvins de la Deuxième Internationale.</p>
<p>Avec le déclenchement de la guerre, Lénine a approché Trotsky et Luxembourg pour critiquer les conceptions de Kautsky de "l'ultra-impérialisme". Lénine et Trotsky ont sévèrement condamné le pacifisme de Kautsky et le social-chauvinisme de Plekhanov ; tous deux dénonçaient les sociaux-patriotes de France, de Belgique et d'Allemagne. Tous deux participèrent à la Conférence de Zimmerwald en 1915, Lénine dans sa faction de gauche, Trotsky au centre de Zimmerwald. En 1916, Lénine a écrit son ouvrage bien connu L'impérialisme - le stade le plus élevé du capitalisme, dans lequel il soutenait que le capitalisme mondial était entré dans une nouvelle étape : la tendance dominante était devenue la prédominance monopoliste des banques et des trusts, vers l'abolition et l'éviction des libertés parlementaires, au colonialisme et au militarisme. , à la "réaction sur toute la ligne".</p>
<p>Trotsky dirigea à Paris, avec Martov, le quotidien internationaliste Golos, puis Nashe Slovo. Au cours de leur travail commun, il a rencontré la timidité, la passivité et la conciliation de Martov envers le pacifisme et l'opportunisme. Cela l'a poussé vers la position de Lénine sur la question du rôle de l'arpentage organisationnel, c'est-à-dire sur le rôle du parti. Il a vu en Allemagne un problème similaire d'arpentage trop lent : le Luxembourg s'est dissocié trop tard et avec hésitation des traîtres et des sociaux-patriotes à la tête de la social-démocratie allemande ; son groupe Spartak a rejoint le Parti social-démocrate indépendant centriste au lieu de fonder un parti révolutionnaire indépendant.</p>
<p>En octobre 1916, les autorités françaises fermèrent le journal Nashe Slovo à Paris et déportèrent Trotsky en Espagne. Les autorités espagnoles, après quelques délibérations, une surveillance policière et une brève arrestation, ont également déporté Trotsky à New York. Arrivé à New York le 13 janvier 1917, il commence à gagner des groupes de partisans sur la base des luttes anti-guerre au sein de l'énorme mais informe Parti socialiste. Avec N. Boukharine et G.I. Chudnovsky, Trotsky a travaillé au comité de rédaction du quotidien internationaliste russe Novy Mir, a contribué au journal socialiste de gauche allemand NY Volkszeitung et au magazine juif révolutionnaire Tsukunft (Futur). Il écrivit des articles pour le grand quotidien juif de gauche The Forverts et y donna des interviews ainsi que dans d'autres journaux populaires en Amérique. Ses articles ont été réimprimés par d'autres journaux socialistes et syndicalistes de gauche en Amérique. Les articles et discours de Trotsky, publiés à des centaines de milliers d'exemplaires, ont influencé le discours politique général de ces mois agités : les cercles dirigeants américains se préparaient à entrer en guerre aux côtés de l'Entente. Au cours de ses deux mois et demi à New York, Trotsky a confronté les larges masses ouvrières de New York et d'Amérique aux questions fondamentales de la guerre et de la révolution, a dynamisé l'aile gauche du Parti socialiste et a jeté les bases idéologiques du futur Parti communiste.</p>
<p>Révolution et nouvelles fractions.</p>
<p>La révolution de février a rapproché Lénine et Trotsky. Séparés par la guerre et l'océan – Lénine en Suisse, Trotsky à New York – tous deux ont adopté une position identique sur la révolution russe. Voici les principaux thèmes développés par Trotsky et Lénine : la révolution bourgeoise s'est déjà épuisée ; la bourgeoisie russe a peur de la démocratie bourgeoise et suit l'exemple de la bourgeoisie impérialiste mondiale, en particulier la bourgeoisie de l'Entente ; le prolétariat russe se bat pour la révolution socialiste mondiale ; le socialisme en Russie ne peut gagner que dans le cadre de la révolution mondiale ; révolution mondiale et européenne sont à l'ordre du jour ; vive la nouvelle Internationale révolutionnaire !</p>
<p>Les groupes bolcheviks en Russie ont accueilli la révolution de février avec un programme erroné et une organisation brisée par la déroute tsariste. Les masses se sont précipitées dans la bataille, ont lutté pour l'organisation, se sont inscrites dans des milliers de partis révolutionnaires et socialistes, ont créé des soviets au centre et à la périphérie. Tous les partis de masse, ou « démocrates », comme on les appelait alors, étaient d'accord sur les questions d'organisation : syndicats, soviets locaux, self-government, etc. Tous les partis — socialistes populaires, mencheviks, bolcheviks, socialistes-révolutionnaires — défendent une république, une assemblée constituante, le suffrage universel et d'autres libertés démocratiques — les lieux communs informes de la « démocratie révolutionnaire ».</p>
<p>Le comité interdistricts de Petrograd - partisans de la position de Trotsky - prit en février-mars 1917 des positions similaires à celles des bolcheviks de gauche, voire un peu à gauche. Plus ou moins clairement, ils s'opposaient au soutien du gouvernement provisoire bourgeois et à la poursuite de la guerre. Ils ont été les premiers, avant les bolcheviks, à se prononcer en faveur des droits démocratiques des soldats, mais on ne peut pas dire que quiconque à Petrograd et en Russie fin février et mars ait clairement posé les principales questions sociales de la Révolution russe. : la guerre et la question foncière.</p>
<p>Il vaut la peine de dire quelques mots sur la question de l'organisation. Trotsky a été suivi par une petite organisation de Petrograd, le Comité Interdistrict, et quelques amis dans d'autres parties de la Russie. Le Comité interdistrict est né à Saint-Pétersbourg en novembre 1913 en tant que groupe social-démocrate non fractionnel qui a tenté d'unir les bolcheviks et les mencheviks. Dès le début de la guerre, les Mezhrayontsy ont pris une position internationaliste, se concentrant sur le journal social-démocrate parisien Nashe Slovo, édité par Trotsky et Martov, puis uniquement par Trotsky. De nombreux Mezhrayontsy partageaient le concept de « révolution permanente » de Trotsky. Dès le début de la révolution de février, ce groupe a pris une position de gauche radicale, à la gauche des bolcheviks de Petrograd, a mené une propagande et une agitation anti-guerre plus claires contre le gouvernement provisoire, et s'est rapidement développé sur la vague du sentiment révolutionnaire. En juillet, le Comité interdistricts réunit environ quatre mille ouvriers et soldats révolutionnaires.</p>
<p>L'ancien chef du groupe était Konstantin Yurenev (Krotovsky) (1888-1938). En mai 1917, le groupe a été reconstitué avec une galaxie de socialistes éminents venus de l'exil : Trotsky, Lunacharsky, Chudnovsky. Au cours de l'été, d'éminents mencheviks de gauche et des sociaux-démocrates non fractionnels ont rejoint le groupe : M. M. Volodarsky, A. A. Ioffe, D. Z. Manuilsky, M. S. Uritsky et d'autres. En juin-juillet, 8 numéros du magazine Mezhrayontsev, Vperyod, ont été publiés, à la rédaction desquels Trotsky, Yurenev, Manuilsky ont participé. En juillet, lors du VI Congrès du POSDR (b), l'ensemble du groupe, composé d'environ quatre mille membres, a rejoint le Parti bolchevik.</p>
<p>Et les bolcheviks ? À son arrivée à Petrograd le 4 avril, Lénine a trouvé une grande organisation bolchevique en croissance rapide, mais idéologiquement, il était un solitaire pendant un certain temps. Son point de vue était « personnel », selon les termes de la Pravda, et isolé au sommet du parti bolchevik et dans les cercles sociaux-démocrates en général. Il a mené la lutte contre les "vieux bolcheviks" au Comité central et dans divers comités locaux, contre l'ancienne conception du bolchevisme sur la "dictature du prolétariat et de la paysannerie", pour l'orientation du parti dans le sens des Thèses d'Avril . Les "vieux bolcheviks" - Kamenev, Rykov, Kalinine et d'autres - ont accusé Lénine de "trotskysme", mais dans les jours et les semaines qui ont suivi, Lénine a trouvé un soutien pour sa ligne dans les rangs inférieurs du parti, dans les usines, dans les casernes et le district comités des bolcheviks.</p>
<p>Association des bolcheviks et des mejrayontsy.</p>
<p>Sous la pression de Lénine, le parti bolchevik tourna à gauche en avril-mai et se rapprocha de la ligne Mezhrayontsy. Bien que Lénine n'ait jamais parlé de la théorie de la "révolution permanente", sa politique en 1917 s'est déplacée vers le point de vue de Trotsky sur cette question clé. Étant donné que le Comité interdistrict et le Comité central des bolcheviks ont poursuivi une politique similaire et ont coopéré dans les soviets et dans le travail de masse, les deux organisations ont pris un certain nombre de mesures pour fusionner sur le plan organisationnel. La conférence d'avril des bolcheviks, sous l'influence de Lénine, a décidé de l'opportunité de s'unir avec les Mezhrayontsy et les mencheviks-internationalistes de gauche, partisans de Martov.</p>
<p>Trotsky et sa famille sont arrivés à Petrograd d'Amérique et de captivité anglaise dans la soirée du 4 mai et, à leur arrivée, ont rejoint le comité interdistricts. Mezhrayontsy à cette époque n'avait pas son propre journal, et il est publié dans le journal non partisan de M. Gorky, Novaya Zhizn, et ses discours au Soviet sont couverts dans le journal officiel du Comité exécutif central, Izvestia. Le 2 juin, le premier numéro de l'hebdomadaire des Mezhrayontsy, Vperyod, est publié, à la rédaction duquel participe Trotsky. La première apparition de Trotsky dans la Pravda bolchevique a eu lieu, apparemment, dans le numéro 69 du 31 mai, lorsque Lénine a publié dans le journal un appel écrit par Trotsky "Des marins de Kronstadt ...". Ensuite, la Pravda publie à plusieurs reprises des rapports sur les discours de Trotsky et ses articles sur les questions les plus brûlantes de la révolution.</p>
<p>Le 7 mai, trois jours après l'arrivée de Trotsky, une conférence à l'échelle de la ville des social-démocrates unis a eu lieu, à laquelle ont participé 58 délégués avec un vote décisif. Trotsky devint l'invité d'honneur de la conférence et prononça un discours sur l'attitude envers le gouvernement provisoire et les ministres mencheviks, Tsereteli et Skobelev.</p>
<p>Édition du tome 3, Œuvres de L.D. Trotsky, publié par la State Publishing House en octobre 1924 (Lenzner était le rédacteur en chef, M. S. Glazman, le plus proche collaborateur de Trotsky, qui a été poussé au suicide par le GPU), a écrit :</p>
<p>« Le 7 mai 1917, une conférence municipale des sociaux-démocrates unis s'ouvrit. (Bolcheviks et internationalistes). La conférence a accueilli le Com. Trotsky, qui était présent en tant qu'invité. Répondant à une salutation, camarade. Trotsky a déclaré cela pour lui, qui avait toujours défendu la nécessité de l'unité des social-démocrates. forces, l'unité en soi n'est pas une fin en soi, et le contenu révolutionnaire doit être investi dans cette formule. Cette conférence doit se tenir sous la bannière de la révolution sociale mondiale, sous la bannière de la nouvelle Internationale, contre le défensisme, contre les cadavres vivants du « socialisme malheureux ».</p>
<p>Le 10 mai, une conférence régulière du Comité interdistricts s'est tenue à Petrograd, à laquelle Lénine, Kamenev et Zinoviev des bolcheviks, Martov des mencheviks-internationalistes ont participé en tant qu'invités. En 1924, lorsque Gosizdat publie le tome III des Œuvres de L.D. Trotsky, l'éditeur de ce volume, dans Notes, décrit ainsi le processus d'unification de ces organisations :</p>
<p>« La question de l'unification des bolcheviks et des Mezhrayontsy s'est posée presque dès les premiers jours de la révolution. Dans ses premiers articles, vol. Lénine, Zinoviev et d'autres ont directement souligné la nécessité de s'unir à tous les éléments véritablement révolutionnaires de la social-démocratie. Au VIe Congrès du Parti, Sverdlov nota dans son rapport que la conférence d'avril avait officiellement confirmé cette nécessité de s'unir à tous les social-démocrates qui avaient en fait rompu avec les défenseurs mencheviks. Avec l'arrivée de T.T. Trotsky, Lunacharsky et Chudnovsky ont commencé des travaux pratiques pour unir les bolcheviks et les Mezhrayontsy. Le bureau d'organisation créé pour convoquer le Congrès comprenait 3 bolcheviks et 2 mejrayontsy. Le Bureau d'organisation a agi au nom de ces deux organisations. En outre, Sverdlov a déclaré qu'avant même le Congrès, Trotsky était entré à la rédaction de la Pravda et que seul son emprisonnement avait empêché sa participation effective au comité de rédaction. Pour les mêmes raisons, Trotsky, qui a été nommé orateur sur la situation actuelle au VIe Congrès, n'a pas pu faire ce rapport. Les Mezhraiontsy, pour leur part, discutaient activement de la question de l'unification avec les bolcheviks. Déjà la première conférence, tenue début mai, a adopté la résolution suivante sur la question de l'unification sur la base du rapport de Yurenev :</p>
<p>« Partant du fait que le moment que nous vivons est extrêmement responsable, que les tâches qui attendent les social-démocrates sont d'une importance exceptionnelle... que, dans cette perspective, l'unité des social-démocrates. nécessaire et inévitable, mais en même temps en affirmant que parmi les socialistes du monde entier, une scission s'est produite dans le sens de l'internationalisme et du défencisme : c'est une partie importante des social-démocrates. La Russie a trahi l'ancienne bannière de classe de l'Internationale en s'engageant dans une alliance honteuse avec la bourgeoisie, alliance qui s'est terminée par l'entrée des socialistes dans les rangs du gouvernement provisoire ; que le fossé entre les internationalistes et les défenseurs s'élargit chaque jour ; que l'essence bourgeoise de toutes les nuances du défencisme, de l'inconditionnel au soi-disant révolutionnaire, s'est révélée à tous avec une évidente clarté - la conférence estime : 1) que l'unité se conçoit par lui ; comme l'unité des forces révolutionnaires internationalistes des social-démocrates ; 2) que seul un congrès panrusse d'organisations et de groupes adhérant au point de vue de Zimmerwald-Kienthal peut être un moyen réel de créer un parti ouvrier social-démocrate révolutionnaire unique, et 3) qu'un congrès uni des social-démocrates . les internationalistes de Russie peuvent être une autorité pour les social-démocrates révolutionnaires. seulement si la question de la convocation du congrès est confiée au Bureau d'organisation, composé de représentants du Comité central de la R. S.-D. R.P., Polskoï S.-D., S.-D. le territoire letton, le comité interdistrict, les représentants des mencheviks-internationalistes de Russie, puisqu'ils rompront le lien organisationnel avec le défensisme. 2) que seul un congrès panrusse d'organisations et de groupes adhérant au point de vue de Zimmerwald-Kienthal peut être un moyen réel de créer un parti ouvrier social-démocrate révolutionnaire unique, et 3) qu'un congrès uni des social-démocrates . les internationalistes de Russie peuvent être une autorité pour les social-démocrates révolutionnaires. seulement si la question de la convocation du congrès est confiée au Bureau d'organisation, composé de représentants du Comité central de la R. S.-D. R.P., Polskoï S.-D., S.-D. le territoire letton, le comité interdistrict, les représentants des mencheviks-internationalistes de Russie, puisqu'ils rompront le lien organisationnel avec le défensisme. 2) que seul un congrès panrusse d'organisations et de groupes adhérant au point de vue de Zimmerwald-Kienthal peut être un moyen réel de créer un parti ouvrier social-démocrate révolutionnaire unique, et 3) qu'un congrès uni des social-démocrates . les internationalistes de Russie peuvent être une autorité pour les social-démocrates révolutionnaires. seulement si la question de la convocation du congrès est confiée au Bureau d'organisation, composé de représentants du Comité central de la R. S.-D. R.P., Polskoï S.-D., S.-D. le territoire letton, le comité interdistrict, les représentants des mencheviks-internationalistes de Russie, puisqu'ils rompront le lien organisationnel avec le défensisme. si la question de la convocation du congrès est confiée au Bureau d'organisation, composé de représentants du Comité central du R. S.-D. R.P., Polskoï S.-D., S.-D. le territoire letton, le comité interdistricts, les représentants des mencheviks-internationalistes de Russie, car ils rompront le lien organisationnel avec le mouvement de défense. si la question de la convocation du congrès est confiée au Bureau d'organisation, composé de représentants du Comité central du R. S.-D. R.P., Polskoï S.-D., S.-D. le territoire letton, le comité interdistricts, les représentants des mencheviks-internationalistes de Russie, car ils rompront le lien organisationnel avec le mouvement de défense.</p>
<p>Dans cette objection à Lénine, on peut voir les craintes du Mezhrayontsy d'être absorbé dans une organisation beaucoup plus large des bolcheviks. Mais ce n'est pas du sectarisme pur : à peine un mois plus tôt, les bolcheviks avaient pris une position politique indéfinie ; au milieu d'eux, il y avait encore un pragmatisme grossier « parce qu'en si loin ». La fusion n'a pas eu lieu en mai, mais un bloc d'internationalistes de principe - bolcheviks, mejrayontsy et internationalistes mencheviks de gauche - a été fondé sur la base d'une lutte commune contre la guerre et contre le soutien au gouvernement provisoire. Il faut souligner à nouveau que pendant tout ce temps, l'arpentage actif et l'auto-éducation politique des milliers de masses de la capitale et des millions de toute la Russie se sont poursuivis. Le sentiment anti-guerre a commencé à diviser l'énorme parti SR ; il a formé une gauche internationaliste et anti-gouvernementale.</p>
<p>Fin mai, lors de la campagne électorale pour les doumas de district de Petrograd, les bolcheviks, mejrayontsy et mencheviks-internationalistes créent un bloc électoral pour combattre le marécage de la petite bourgeoisie sans parti, les partis petits-bourgeois des mencheviks et des les socialistes-révolutionnaires et les partis de la bourgeoisie.</p>
<p>Le bloc de gauche a étendu son influence et est devenu plus actif pendant la campagne de mai pour défendre le Soviet de Kronstadt contre les attaques de la droite. A la mi-mai, les masses de Kronstadt et le Soviet radical ont adopté une position d'hostilité irréconciliable envers le Gouvernement provisoire et la direction des Soviets de Petrograd et de toute la Russie, puisque ces derniers défendaient le gouvernement bourgeois. Trotsky, Lunacharsky et Chudnovsky se sont particulièrement distingués dans cette campagne et, dans leurs discours, ils ont exprimé le point de vue commun des Mezhrayontsy et des bolcheviks. Trotsky s'est rendu à Cronstadt les 14, 25 et 27 mai et a parlé avec beaucoup de succès au Soviet et sur Anchor Square. N. N. Soukhanov se souvient :</p>
<p>« Trotsky et Lunacharsky, comme on le sait, n'étaient pas membres du parti bolchevik à cette époque. Mais ces orateurs de première classe ont déjà réussi à devenir les agitateurs les plus populaires en deux ou trois semaines. Leur succès a commencé, peut-être, avec Cronstadt, où ils ont tourné très souvent.</p>
<p>Ajoutons une touche colorée à ce tableau de rapprochement. Le 30 mai, lors d'une réunion du Comité du Parti de Petrograd, Lénine s'oppose au projet du PC de fonder son propre journal, en plus de la Pravda, et, en échange d'un tel partage des forces, annonce que Trotsky a été invité à la rédaction de l'Organe central, qui pourrait faire de la Pravda un journal plus populaire et vivant, de même qu'il « réussit à mettre en scène son orgue populaire Russkaya Gazeta » en 1905.</p>
<p>Notons brièvement que Trotsky et Lénine préfèrent maintenant ne pas rappeler une autre vieille pierre d'achoppement : le journal viennois Pravda, qui en 1908-12. Trotsky a publié non sans brio, et sur le sort duquel ils se sont ensuite disputés amèrement.</p>
<p>Comme nous l'avons indiqué plus haut, Trotsky est maintenant publié dans la Pravda, devient l'un de ses écrivains les plus populaires, prend la parole lors de réunions et de rassemblements au nom des bolcheviks et des mejrayontsy, ou des mejrayontsy-bolcheviks, puis simplement au nom des bolcheviks. La Pravda publie des articles de Lunacharsky et d'Uritsky, des annonces de leurs conférences, des assemblées générales, etc. Les organisations fusionnent étroitement dans les journées de juillet : des tracts de masse appelant à manifester, ou vice versa, avec recommandation de s'abstenir de parler, sont signés par les Comités centraux des deux groupes. Parmi les orateurs les plus populaires de Petrograd figuraient un certain nombre de Mezhrayontsy, tout comme Trotsky parlant au nom d'un bloc de plus en plus étroit de bolcheviks et de Mezhrayontsy : A. Lunacharsky, G. Chudnovsky, M. Uritsky et d'autres.</p>
<p>À cette époque (mai-juin) dans de nombreuses villes de Russie, des organisations unies de bolcheviks et de mencheviks continuaient d'exister, y compris les défensistes (il y avait moins de défensistes parmi les bolcheviks). Trotsky écrit dans Histoire de la révolution russe :</p>
<p>« Le parti a également pris du retard sur la dynamique révolutionnaire, c'est-à-dire. l'organisation qui a le moins le droit d'être à la traîne, surtout pendant une révolution. Dans des centres ouvriers tels qu'Ekaterinbourg, Perm, Toula, Nizhny Novgorod, Sormovo, Kolomna, Yuzovka, les bolcheviks ne se séparèrent des mencheviks qu'à la fin du mois de mai. A Odessa, Nikolaev, Yelizavetgrad, Poltava et d'autres endroits en Ukraine, les bolcheviks n'avaient pas d'organisations indépendantes dès la mi-juin. A Bakou, Zlatoust, Bezhetsk, Kostroma, les bolcheviks ne se séparent finalement des mencheviks que vers la fin juin.</p>
<p>À Petrograd, en juillet, les bolcheviks et les Mezhrayontsy travaillaient ensemble dans des syndicats, des coopératives et d'autres organisations de masse. Leurs factions au sein des soviets se rencontraient souvent et développaient conjointement des tactiques, lors de rassemblements de masse, leurs orateurs parlaient de la position commune des « bolcheviks et mejrayontsy », des tracts avec des appels à l'action étaient imprimés sur la signature du Comité central des deux groupes, etc. L'autorité de Lénine grandit parmi les Mezhrayontsy, l'autorité de Trotsky parmi les bolcheviks. L'article théorique de Trotsky de 1906 « Résultats et perspectives » a été publié dans une brochure, dans laquelle l'argument de la « révolution permanente » est développé ; Le livre est distribué par les deux organisations.</p>
<p>Moins clairement, avec un décalage d'un mois ou deux derrière Kronstadt et Petrograd, il y a eu une enquête idéologique et organisationnelle dans les Soviets de première ligne, dans les villes, les colonies ouvrières et les villages de Russie. Les masses ont été attirées vers la gauche, des groupes de « partisans du pouvoir des soviets », de « partisans du point de vue de Lénine et de Trotsky » se sont créés dans les organisations sociales-démocrates générales, des organisations des bolcheviks et des partisans de la perspective de la révolution mondiale s'est cristallisée et a grandi.</p>
<p>Immédiatement après la fin des grandes manifestations de juillet et l'arrivée des troupes anti-bolcheviks à Petrograd, les bolcheviks ont reçu une série de coups, lourds mais, en fin de compte, non mortels. Kerensky a lancé une calomnie sur « l'or allemand » de Lénine et des bolcheviks. Lénine et Zinoviev sont entrés dans la clandestinité, un certain nombre de bolcheviks ont été arrêtés et l'imprimerie de la Pravda a été détruite. Trotsky n'a pas encore été touché et il est apparu dans la presse, au Comité exécutif des soviets et dans les conférences ouvrières et syndicales avec un certain nombre de déclarations en faveur de Lénine et des bolcheviks. Le 10 juillet, par exemple, il a défié le gouvernement provisoire par l'intermédiaire d'un journal, déclarant qu'il était aussi coupable que Lénine pour les événements du 3 au 5 juillet. Depuis que Kerensky a émis un mandat d'arrêt contre Lénine et Zinoviev et arrêté Kamenev, il ne peut avoir aucune excuse pour ne pas étendre le mandat d'arrêt à Trotsky également. Sorti de moi-même le gouvernement Kerensky a arrêté Trotsky et Lunacharsky le 23 juillet. L'arrestation de Trotsky a élevé son autorité parmi les masses de Petrograd à des sommets sans précédent. Une réunion de masse des mencheviks exigea sa libération ; Martov et les chefs des mencheviks ont eu du mal à réduire le résultat de la réunion houleuse à une note de protestation.</p>
<p>Le 26 juillet, un 6e congrès (unificateur) semi-clandestin s'est réuni à Petrograd et, enfin, officiellement, toute l'organisation interdistricts a rejoint le parti bolchevik. L'autorité de Trotsky, qui siégeait aux Croix, était si élevée que lors des élections au Comité central, seules quatre personnes furent élues à la quasi-unanimité. Le protocole du congrès note la confiance du Parti en ces personnes :</p>
<p>« Sergo . Camarades, je vous propose d'annoncer les noms des quatre membres du Comité central qui ont reçu le plus grand nombre de voix. J'estime nécessaire de le faire pour exprimer la solidarité du Congrès avec les dirigeants élus du Parti. ( Vifs applaudissements.) Élus : le camarade Lénine, qui a obtenu 133 voix sur 134 ; le camarade Zinoviev, 132 ; Kamenev, 131 ; Trotsky, 131 voix. ( Vifs applaudissements.) » (Procès-verbal du VI Congrès du POSDR (b), Moscou, 1958, p. 252).</p>
<p>En plus d'eux, les personnes suivantes ont été élues au Comité central : Nogin, Kollontai, Staline, Sverdlov, Rykov, Boukharine, Artem, Ioffe, Uritsky, Milyutin, Lomov. Il convient de noter que Ioffe et Uritsky ont travaillé dans l'organisation inter-districts du POSDR au printemps et en été, mais maintenant ils deviennent des dirigeants bolcheviques populaires à Petrograd.</p>
<p>Après son arrestation et jusqu'à sa libération le 4 septembre lors de la révolte de Kornilov, Trotsky oriente ses efforts vers le journalisme. Il devient le principal journaliste du parti ; ses articles et ses chapitres de brochures sont imprimés presque chaque jour dans la Pravda et les organes centraux du parti qui lui a succédé. Les journaux moscovites et provinciaux des bolcheviks étaient égaux en termes d'Organe central, et les articles de Trotsky divergent dans toute la Russie. Lénine et Trotsky se complètent brillamment : Lénine écrit clandestinement son livre L'État et la Révolution, brise la résistance de l'élite modérée avec des articles, des lettres et des appels personnels et pousse le parti vers la gauche, vers l'insurrection ; Trotsky, dans des articles de journaux et des essais, s'adresse aux larges masses, introduit en elles la perspective d'une révolution permanente et un programme de révolution socialiste.</p>
<p>Lénine, Zinoviev et Kamenev.</p>
<p>Le détail suivant doit être ajouté au tableau du rapprochement de Lénine avec Trotsky.</p>
<p>Les assistants les plus proches de Lénine à la direction du Parti bolchevik pendant un certain nombre d'années furent Zinoviev et Kamenev. Kamenev édita la Pravda et dirigea les activités de la faction bolchevique à la Douma, surtout après mai 1914, lorsque le provocateur Roman Malinovsky fut démasqué, démissionna de ses pouvoirs de député et disparut. Mais, avec le déclenchement de la guerre mondiale, Kamenev a refusé de suivre le mot d'ordre de Lénine en faveur de la défaite de la Russie, et après le déclenchement de la révolution de février, il a obstinément avancé des mots d'ordre conciliateurs et poussé les bolcheviks vers la droite au rôle de « opposition loyale » dans le cadre de la Russie démocratique bourgeoise. Voici quelques-uns de ses discours du printemps-automne 1917 : « Nos Différences » du 8 avril ; « Sur les thèses de Lénine » du 12 avril ; discours à la Conférence de Petrograd le 14 avril, et àConférence panrusse du 24 avril ; une lettre avec Zinoviev « A l'instant présent » datée du 11 octobre ; discours avec Zinoviev dans le journal "New Life" le 18 octobre.</p>
<p>Zinoviev fut dès 1908 le plus proche collaborateur de Lénine, membre du Centre bolchevik, auteur prolifique d'une interminable série d'articles polémiques contre les libéraux, les cadets et les socialistes-révolutionnaires, mais aussi d'autres sociaux-démocrates : Trotsky, Martov et d'autres mencheviks, membre du la faction léniniste à Zimmerwald et Quintale, etc. Il est venu avec Lénine de Suisse en Russie dans une "voiture scellée" et a pris une position dirigeante au Comité central du parti et à la rédaction de la Pravda. Ses articles dans la Pravda et ses discours dans les meetings semblaient radicaux, voire inconciliables : il dénonçait les conciliateurs, les partisans de la guerre, les kornilovites et les cadets. Après les journées de juillet, il est entré dans la clandestinité avec Lénine, a même vécu avec lui dans la célèbre hutte de Razliv.</p>
<p>Mais en août-septembre-octobre, Zinoviev écrit plusieurs articles contre les aventures, contre l'action révolutionnaire et la prise du pouvoir par le prolétariat. Il a fait valoir que le temps travaille pour les bolcheviks, ils n'ont pas besoin de se dépêcher, mais ils doivent s'emparer de la majorité dans les soviets, en évinçant les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires de droite, il est nécessaire de créer une "coalition honnête" des partis soviétiques : voir "Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire ?" le 30 août, "Revisited : What Not to Do" le 15 septembre.</p>
<p>Zinoviev et Kamenev dirigent l'aile droite autoritaire du bolchevisme pendant ces mois. Un certain nombre de "vieux bolcheviks" et récemment rejoint le parti des sociaux-démocrates de gauche - Nogin, Milyutin, Rykov, Lunacharsky, Larin et d'autres - n'ont pas accepté le principe de la "révolution permanente" et continuent d'évaluer la situation comme un radical l'achèvement de la révolution démocratique bourgeoise. Les opposants au soulèvement mènent des batailles d'arrière-garde contre Lénine et Trotsky, qui poussent à un coup d'État armé, en s'appuyant sur les masses du parti à l'esprit révolutionnaire. Le 11 octobre, Kamenev et Zinoviev adressent une lettre "Au moment présent " aux comités dirigeants du parti, exhortant contre le soulèvement.</p>
<p>Sur le plan personnel, en juillet-août, il y a une aliénation, voire une scission, entre Lénine et Zinoviev. Par la volonté du destin, après les journées de juillet, tous deux doivent se cacher de Kerensky et même vivre plusieurs semaines dans la même hutte. C'est un épisode peu étudié de la vie politique des deux, mais, apparemment, la proximité physique forcée, d'une part, l'isolement des deux à Razliv, d'autre part, a conduit ces deux politiciens à des disputes, des querelles et une rupture. En tout cas, le 8 août, Lénine quitte Razliv et est transporté en Finlande. Zinoviev se cache dans un autre endroit, séparé de Lénine.</p>
<p>Dans le contexte de la rupture de Lénine avec ses plus proches écuyers, son rapprochement politique avec Trotsky émerge encore plus. Les articles de Trotsky de la série "What's next ?" , écrit depuis la prison et publié du 13 au 23 août dans les journaux bolcheviks, puis sous forme de pamphlet séparé, fait écho de près à la pression révolutionnaire de Lénine, avec ses articles et ses lettres passionnées aux principaux militants des comités du parti en septembre-octobre. Après l'épisode bien connu avec le discours de Zinoviev et Kamenev le 18 octobre dans le parti sans parti Novaya Zhizn, Lénine a écrit une lettre au Comité central le 19 octobre, dans laquelle il appelle les deux "briseurs de grève" et les accuse de "méchant " et "tricher" avant la fête. Il demande la résolution suivante du Comité central :</p>
<p>"Ayant reconnu toute la gamme des briseurs de grève dans le discours de Zinoviev et de Kamenev dans la presse sans parti, le Comité central les exclut tous deux du Parti."</p>
<p>Dans la même lettre, Lénine donne la plus haute appréciation de la loyauté et de l'esprit partisan de Trotsky, qui, dans cette situation difficile, sauve à la fois la face du parti - c'est-à-dire la détermination des bolcheviks à prendre le pouvoir - et le secret militaire de l'action imminente.</p>
<p>Encore la lutte au sein du parti bolchevik.</p>
<p>La défaite de la rébellion de Kornilov à la fin du mois d'août, grâce à la mobilisation du prolétariat, a fait basculer fortement vers la gauche l'atmosphère politique dans les centres urbains de Russie. La bolchévisation des soviets se poursuit dans tout le pays ; les socialistes-révolutionnaires de gauche se détachent du parti de Kerensky et de Tchernov et rejoignent les mots d'ordre des bolcheviks. Le flot d'adhérents au parti est renouvelé. Les bolcheviks gagnent une majorité dans les soviets de la capitale et des provinces, parfois avec l'aide des socialistes-révolutionnaires de gauche. Kerensky et les conciliateurs doivent laisser sortir Trotsky et d'autres bolcheviks de prison avec un grincement de dents. Le 9 septembre, Trotsky a été élu président du Soviet de Petrograd, remplaçant le présidium menchevik-socialiste-révolutionnaire de Chkheidze, Dan, Tsereteli, Gotz et Chernov.</p>
<p>La prochaine étape du rapprochement entre Lénine et Trotsky est la soi-disant conférence démocratique, convoquée à Petrograd du 14 au 22 septembre (27 septembre-5 octobre) 1917. Sur cette question, la divergence entre la gauche et la droite au sein du parti bolchevique se manifeste à nouveau. Les droites prédominent encore numériquement au sommet de l'organisation bolchevik et même dans son Comité central. Zinoviev, Kamenev, Nogin, Rykov et d'autres droitiers exécutent au Comité central la décision de participer à ce substitut de l'Assemblée constituante, contre l'opposition de Lénine et de Trotsky. A la tête de la faction bolchevik de cette conférence antidémocratique, Trotsky se bat pour dénoncer politiquement les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires et faire sauter cette conférence.</p>
<p>Trotsky à Petrograd, Lénine dans la clandestinité, tirent et poussent à la fois la direction bolchevik vers un soulèvement. Dans une lettre écrite entre le 12 et le 14 septembre, Lénine écrit :</p>
<p>"Ayant obtenu la majorité dans les Soviets des députés ouvriers et soldats de la capitale, les bolcheviks peuvent et doivent prendre le pouvoir d'Etat entre leurs mains."</p>
<p>Le 23 septembre, sur la question de la participation à la Conférence démocratique et au Pré-Parlement, Lénine applaudit les activités de Trotsky :</p>
<p>« Trotsky était pour le boycott. Bravo, camarade Trotsky ! Le boycottage a été vaincu dans la faction des bolcheviks qui se sont réunis pour la conférence démocratique. Vive le boycott !</p>
<p>La double alimentation est impossible. Le Congrès panrusse des soviets, qui doit être convoqué fin octobre, doit résoudre la question du pouvoir. Le 8 octobre, Lénine écrit "Conseils d'un étranger", où il convainc les destinataires dans divers comités du parti de mener une action armée, à la détermination marxiste. Sous la pression de Lénine et de Trotsky, le Comité central bolchevik se réunit le 10 octobre et adopte une résolution en faveur d'un soulèvement. Le 16 octobre, le Comité central se réunit à nouveau. Zinoviev et Kamenev s'opposent à Lénine , mais restent minoritaires. Trotsky n'est pas à cette réunion, car il est occupé à travailler à l'Institut Smolny, à la tête du Soviet et du Comité militaire révolutionnaire récemment formé par le Soviet de Petrograd. Mais Lénine a adopté une résolution en faveur d'un soulèvement :</p>
<p>« L'Assemblée salue et soutient pleinement la résolution du Comité central [du 10 octobre], appelle toutes les organisations et tous les travailleurs et soldats à se préparer de manière complète et intensive à un soulèvement armé, à soutenir le centre créé pour ce Comité central et à exprime sa pleine confiance que le Comité central et le soviet indiqueront promptement un moment favorable et des méthodes d'attaque opportunes.</p>
<p>Après avoir été défaits au Comité central, Zinoviev et Kamenev ont écrit une lettre bien connue au non-parti Novaya Zhizn, et en réponse, Lénine et Trotsky ont exigé leur démission et leur expulsion. Dans la lettre passionnée au Comité central, dont nous avons parlé plus haut, à côté de la dénonciation furieuse des « briseurs de grève », Lénine écrit :</p>
<p>« Le subterfuge de Kamenev lors d'une réunion du Soviet de Petrograd est quelque chose de carrément ignoble ; lui, voyez-vous, est entièrement d'accord avec Trotsky. Mais est-il vraiment difficile de comprendre que Trotsky ne pouvait pas, n'avait pas le droit, ne devait pas parler plus qu'il ne l'a fait devant ses ennemis. Est-il vraiment difficile de comprendre que c'est le devoir d'un parti qui a caché à l'ennemi sa décision (nécessité d'un soulèvement armé, qu'il est bien mûr, sur les préparatifs tous azimuts, etc.), que cette décision oblige à ne pas seulement "culpabilité" dans les discours publics, mais et l'initiative de blâmer l'ennemi.</p>
<p>Entre les lignes, dans chaque soulignement de mots, l'admiration de Lénine pour l'œuvre de Trotsky est perceptible.</p>
<p>Épilogue.</p>
<p>A la tête du Soviet de Petrograd et du Comité révolutionnaire militaire soviétique, Trotsky a mené à bien le soulèvement d'Octobre, l'arrestation du gouvernement provisoire et le transfert du pouvoir au Congrès des Soviets.</p>
<p>Le rapprochement entre Lénine et Trotsky a finalement conduit à la Révolution d'Octobre. Peu de temps après avoir pris le pouvoir, lors d'une réunion du Comité de Petrograd le 1er novembre, Lénine a déclaré au sujet d'une éventuelle coalition avec les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires :</p>
<p>« Et l'accord ? « Je ne peux même pas en parler sérieusement. Trotsky a dit il y a longtemps que l'unification était impossible. Trotsky l'a compris, et depuis lors, il n'y a pas eu de meilleur bolchevik . »</p>
<hr class="spip" />
<p>Pendant les trois premiers mois de 1917, Trotsky vivait toujours à New York, et les dates de tous les articles sont données selon le (nouveau) calendrier grégorien. En Russie, donc, avec un retard de 13 jours, le calendrier julien était en vigueur, et les journaux russes l'ont donné. Dans notre révision, les dates sont données dans les deux styles, à partir du 13 mars (28 février OS), avec les anciennes dates du calendrier (julien) entre parenthèses. Ainsi, la Révolution de février a commencé en mars selon le calendrier européen ; Octobre - en novembre.</p>
<p><span class="spip-puce ltr"><b>–</b></span> Iskra-Recherche.</p>
<p><a href="https://translate.google.fr/translate?u=https://iskra-research.org/Trotsky/sochineniia/1917/index.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://translate.google.fr/translate?u=https://iskra-research.org/Trotsky/sochineniia/1917/index.html</a></p></div>
Le « trotskysme » en 1917
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8001
https://www.matierevolution.org/spip.php?article80012024-07-06T22:32:00Ztext/htmlfrRobert ParisTrotskyLénine1917-1919Trotskisme
<p>Le « trotskysme » en 1917 : <br class='autobr' />
Léon Trotsky <br class='autobr' />
Depuis 1904, j'étais en dehors des deux fractions de la social-démocratie. J'avais vécu les années de la première révolution, 1905-1907, côte à côte avec les bolcheviks. Pendant les années de la réaction, je défendis les méthodes de la révolution contre les menchéviks dans la presse marxiste internationale. Je ne perdais cependant pas l'espoir de voir les menchéviks s'orienter vers la gauche et je fis une série de tentatives d'unification. C'est (…)</p>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?rubrique79" rel="directory">2- la révolution permanente, stratégie du prolétariat</a>
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<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot29" rel="tag">Trotsky</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot31" rel="tag">Lénine</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot39" rel="tag">1917-1919</a>,
<a href="https://www.matierevolution.org/spip.php?mot283" rel="tag">Trotskisme</a>
<div class='rss_texte'><p>Le « trotskysme » en 1917 :</p>
<p>Léon Trotsky</p>
<p>Depuis 1904, j'étais en dehors des deux fractions de la social-démocratie. J'avais vécu les années de la première révolution, 1905-1907, côte à côte avec les bolcheviks. Pendant les années de la réaction, je défendis les méthodes de la révolution contre les menchéviks dans la presse marxiste internationale. Je ne perdais cependant pas l'espoir de voir les menchéviks s'orienter vers la gauche et je fis une série de tentatives d'unification. C'est seulement pendant la guerre que je compris que ces tentatives seraient inutiles. A New-York, au début de mars, j'écrivis une série d'articles consacrés à l'étude des forces de classes et des perspectives de la révolution russe. En ce même temps, Lénine envoyait de Genève à Pétrograd ses Lettres de loin. Ecrits sur deux points du monde que sépare l'océan, ces articles donnent une analyse identique de la situation et expriment des prévisions toutes pareilles. Toutes les formules essentielles —sur l'attitude à prendre à l'égard des paysans, de la bourgeoisie, du gouvernement provisoire, de la guerre, de la révolution internationale, sont absolument identiques. Sur la pierre à aiguiser de l'histoire, vérification fut faite alors des rapports du « trotskysme » et du léninisme. Cette vérification eut lieu dans les conditions d'une expérience de chimie pure. Je ne connaissais pas le jugement de Lénine. Je partais de mes propres prémisses et de ma propre expérience révolutionnaire. Et j'indiquais les mêmes perspectives, la même ligne stratégique que donnait Lénine.</p>
<p>Mais, peut-être, à cette époque, la question était-elle claire pour tout le monde et la solution tout aussi bien prévue pour tous. Non ! Au contraire ! Le jugement de Lénine fut en cette période —jusqu'au 4 avril 1917, c'est-à-dire jusqu'à son apparition sur l'arène de Pétrograd,— un jugement personnel, individuel. Pas un des dirigeants du parti se trouvant alors en Russie, —pas un !— n'avait même l'idée de gouverner vers la dictature du prolétariat, vers la révolution socialiste. La conférence du parti qui avait réuni, à la veille de l'arrivée de Lénine, quelques dizaines de bolcheviks, avait montré qu'aucun d'eux n'allait en pensée au-delà de la démocratie. Ce n'est pas sans intention que les procès-verbaux de cette conférence restent cachés jusqu'à ce jour. Staline était d'avis de soutenir le gouvernement provisoire de Goutchkov-Milioukov et d'arriver à une fusion des bolcheviks avec les menchéviks. La même attitude fut prise (ou bien une attitude encore plus opportuniste) par Rykov, Kaménev, Molotov, Tomsky, Kalinine et tous autres dirigeants ou à demi dirigeants actuels. Iaroslavsky, Ordjonikidzé, le président du comité exécutif central de l'Ukraine, Pétrovsky, et d'autres, publiaient, pendant la révolution de février, à Iakoutsk, en commun avec les menchéviks, un journal appelé le Social-Démocrate, dans lequel ils développaient les idées les plus vulgaires de l'opportunisme provincial. Si l'on reproduisait actuellement certains articles du Social-Démocrate d'Iakoutsk dont Iaroslavsky était le rédacteur en chef, on tuerait idéologiquement cet homme, en admettant toutefois qu'il soit possible de l'exécuter idéologiquement.</p>
<p>Telle est la garde actuelle du « léninisme ». Qu'en diverses occasions, ces hommes aient répété les paroles et imité les gestes de Lénine, cela, je le sais. Mais, au début de 1917, ils étaient livrés à eux-mêmes. La situation était difficile. C'est alors qu'ils auraient dû montrer ce qu'ils avaient appris à l'école de Lénine et ce dont ils étaient capables sans Lénine. Qu'ils désignent seulement, parmi eux, un seul qui de lui-même ait su aborder la position qui fut identiquement formulée par Lénine à Genève et par moi à New-York. Ils ne trouveront pas un nom. La Pravda de Pétrograd, dont les rédacteurs en chef, avant l'arrivée de Lénine, étaient Staline et Kaménev, est restée à tout jamais un monument d'esprit borné, d'aveuglement et d'opportunisme. Cependant la masse du parti, comme la classe ouvrière dans son ensemble, se dirigeait spontanément vers la lutte pour le pouvoir. Il n'y avait pas en somme d'autre voie, ni pour le parti ni pour le pays.</p>
<p>Pour défendre, pendant les années de la réaction, la perspective de la révolution permanente, il fallait des prévisions théoriques. Pour lancer, en mars 1917, le mot d'ordre de la lutte pour le pouvoir, il suffisait, ce me semble, du flair politique. Les facultés de prévision et même de flair ne se sont révélées chez aucun —pas un !— des dirigeants actuels. Pas un d'entre eux, en mars 1917, n'avait dépassé la position du petit bourgeois démocrate de gauche. Aucun d'entre eux n'a passé convenablement l'examen de l'histoire.</p>
<p>J'arrivai à Pétrograd un mois après Lénine. Exactement le temps pendant lequel j'avais été retenu au Canada par Lloyd George. Je trouvai la situation dans le parti essentiellement modifiée. Lénine avait fait appel à la masse des partisans contre leurs tristes leaders. Il mena une lutte systématique contre ces « vieux bolcheviks —écrivait-il— qui ont déjà joué plus d'une fois un triste rôle dans l'histoire de notre parti, répétant sans y rien comprendre une formule apprise par coeur, au lieu d'étudier les particularités de la nouvelle et vivante situation ».</p>
<p>Kaménev et Rykov tentèrent de résister. Staline, en silence, se mit à l'écart. Il n'existe pas, pour l'époque, un seul article où celui-ci ait fait effort pour juger sa politique de la veille et s'ouvrir un chemin dans le sens de la position léniniste. Il se tut tout simplement. Il s'était trop compromis par la désastreuse direction qu'il avait donnée pendant le premier mois de la révolution. Il préféra se retirer dans l'ombre. Il ne prit publiquement nulle part la défense des idées de Lénine. Il éludait et attendait. Durant les mois où se fit la préparation théorique et politique d'Octobre, où s'engagèrent le plus sérieusement les responsabilités, Staline n'eut tout simplement pas d'existence politique.</p>
<p>Lorsque j'arrivai dans le pays, un bon nombre d'organisations social-démocrates groupaient encore des menchéviks et des bolcheviks. C'était la conséquence naturelle de la position que Staline, Kaménev et d'autres avaient prise non seulement au début de la révolution, mais aussi pendant la guerre, bien que, il faut en convenir, l'attitude de Staline en temps de guerre soit restée inconnue de tous : il n'a pas écrit une seule ligne sur cette question qui n'est pas d'une mince importance.</p>
<p>Actuellement, les manuels de l'Internationale communiste, dans le monde entier —pour les Jeunesses communistes en Scandinavie et les pionniers en Australie— répètent à satiété que Trotsky, en août 1912, fit une tentative pour unifier les bolcheviks avec les menchéviks. En revanche, il n'est dit nulle part que Staline, en mars 1917, prêchait une alliance avec le parti de Tsérételli et qu'en fait, jusqu'au milieu de 1917, Lénine ne parvint pas à dégager le parti du marais où l'avaient entraîné les dirigeants temporaires d'alors, actuellement devenus les épigones. Le fait que pas un d'entre eux ne comprit, au début de la révolution, le sens et la direction de celle-ci est maintenant interprété comme procédant de vues dialectiques particulièrement profondes, s'opposant à l'hérésie du trotskysme qui osa non seulement comprendre les faits de la veille, mais aussi prévoir ceux du lendemain.</p>
<p>Quand, arrivé à Pétersbourg, je déclarai à Kaménev que je n'objectais rien aux fameuses « thèses d'avril » de Lénine, qui déterminaient le cours nouveau du parti, Kaménev me répondit seulement :</p>
<p>— Je crois bien !...</p>
<p>Avant même d'avoir adhéré en bonne et due forme au parti, je contribuai à l'élaboration des plus importants documents du bolchevisme. Il ne vint à l'esprit de personne de demander si j'avais renoncé au « trotskysme » comme l'ont voulu savoir, à mille reprises, depuis, dans la période de décadence des épigones, les Cachin, les Thaelmann et autres parasites de la révolution d'Octobre. Si, à cette époque, on a pu voir le trotskysme opposé au léninisme, ce fut seulement en ce sens que, dans les sphères supérieures du parti, pendant avril, Lénine fut accusé de trotskysme. Kaménev en parlait ainsi, ouvertement et avec persistance. D'autres disaient de même, mais d'une façon plus circonspecte, dans les coulisses. Des dizaines de « vieux bolcheviks » me déclarèrent, après mon arrivée en Russie :</p>
<p>— Maintenant, c'est fête dans votre rue !...</p>
<p>Je fus forcé de démontrer que Lénine n'avait pas adopté ma position, qu'il avait simplement étendu la sienne et que, par la suite de cette évolution, où l'algèbre se simplifiait en arithmétique, l'identité de nos idées s'était manifestée. Il en fut bien ainsi.</p>
<p>Dès nos premières rencontres, et plus encore après les Journées de juillet, Lénine donnait l'impression d'une extrême concentration intérieure, d'un ramassement sur lui-même poussé au dernier degré —sous des apparences de calme et de simplicité prosaïque. Le régime kérenskyste semblait, en ces jours-là, tout-puissant. Le bolchevisme n'était représenté que par une « petite bande insignifiante ». C'est ainsi qu'il était traité officiellement. Le parti lui-même ne se rendait pas encore compte de la force qu'il allait avoir le lendemain. Et, cependant, Lénine le conduisait, en toute assurance, vers les plus hautes tâches. Je m'attelai au travail et aidai Lénine.</p>
<p>Deux mois avant Octobre, j'écrivais :</p>
<p>« Pour nous, l'internationalisme n'est pas une idée abstraite, n'existant seulement que pour être trahie à la première occasion (ce qu'elle est pour un Tsérételli ou un Tchernov) ; c'est un principe qui nous dirige immédiatement et est profondément pratique. Un succès durable, décisif, n'est pas concevable pour nous en dehors d'une révolution européenne. »</p>
<p>A côté des noms de Tsérételli et de Tchernov, je ne pouvais pas alors encore ranger celui de Staline, philosophe du socialisme dans un seul pays. Je terminais mon article par ces mots :</p>
<p>« La révolution permanente contre le carnage permanent ! Telle est la lutte dont l'enjeu est le sort de l'humanité. »</p>
<p>Ce fut imprimé dans l'organe central de notre parti, le 7 septembre et reproduit en brochure. Pourquoi mes critiques actuels gardèrent-ils alors le silence sur le mot d'ordre hérétique d'une révolution permanente ? Où étaient-ils ? Les uns, comme Staline, attendaient les événements en regardant de côté et d'autre ; les autres, comme Zinoviev, se cachaient sous la table.</p>
<p>Mais la plus grosse question est celle-ci : comment Lénine a-t-il pu tolérer ma propagande hérétique ? Quand il était question de théorie, il ne connaissait ni condescendance ni indulgence. Comment a-t-il pu supporter que le « trotskysme » fût prêché dans l'organe central du parti ?</p>
<p>Le 1er novembre 1917, à une séance du comité de Pétrograd (le procès-verbal de cette séance, historique sous tous rapports, est tenu secret jusqu'à présent), Lénine déclara que depuis que Trotsky s'était convaincu de l'impossibilité d'une alliance avec les menchéviks, « il n'y avait pas de meilleur bolchevik que lui ». Il montra par là clairement, et non pour la première fois, que si quelque chose nous séparait, ce n'était pas la théorie de la révolution permanente, c'était une question plus restreinte, quoique très importante, sur les rapports à garder envers le menchévisme.</p>
<p>Jetant un coup d'oeil rétrospectif, deux ans après la révolution d'Octobre, Lénine écrivait :</p>
<p>« Au moment de la conquête du pouvoir, lorsque fut créée la république des soviets, le bolchevisme avait attiré à lui tout ce qu'il y avait de meilleur dans les tendances de la pensée socialiste proches de lui. »</p>
<p>Peut-il y avoir l'ombre d'un doute qu'en parlant d'une façon aussi marquée des tendances de la pensée socialiste les plus proches du bolchevisme, Lénine avait en vue tout d'abord ce que l'on appelle maintenant le « trotskysme historique » ? En effet, quelle autre tendance pouvait être plus proche du bolchevisme que celle que je représentais ? Qui donc Lénine pouvait-il avoir en Vue ? Marcel Cachin ? Thaelmann ? Pour Lénine, lorsqu'il passait en revue l'évolution du parti dans son ensemble, le trotskysme n'était pas quelque chose d'étranger ou d'hostile ; c'était, au contraire, le courant de la pensée socialiste le plus proche du bolchevisme.</p>
<p>La véritable marche des idées n'eut, on le voit, rien de commun avec la caricature mensongère qu'en ont faite, profitant de la mort de Lénine et de la vague de réaction, les épigones.</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv30.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv30.htm</a></p>
<p>Lire encore sur Lénine, « trotskiste » en 1917 :</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr16.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr16.htm</a></p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article4206" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">http://www.matierevolution.fr/spip.php?article4206</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article143" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article143</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3415" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3415</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2919" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2919</a></p>
<p>Les thèses de Lénine en avril 1917, taxées de trotskistes par le groupe bolchevik conservateur</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170407.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170407.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170422a.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170422a.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170410.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170410.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/cmo/n26/H_Lenine_en_avril_1917_22_.pdf" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/cmo/n26/H_Lenine_en_avril_1917_22_.pdf</a></p>
<p><a href="https://www.wsws.org/fr/articles/2017/09/rr5e-s16.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.wsws.org/fr/articles/2017/09/rr5e-s16.html</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr15.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr15.htm</a></p></div>