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Les citations les moins connues de Karl Marx
mercredi 10 avril 2019, par
Les citations les moins connues de Karl Marx, mais pas les moins importantes
« Etant donnĂ© quâil ne nous appartient pas de forger un plan qui vaille pour tous les temps Ă venir, il est dâautant plus certain que ce que nous devons faire pour le prĂ©sent, câest une Ă©valuation critique impitoyable de tout ce qui est, impitoyable au sens oĂč notre critique ne doit craindre ni ses propres rĂ©sultats ni le conflit avec les pouvoirs Ă©tablis. »(dans « Lettre Ă Arnold Ruge » - 1843)
« Dans le comportement Ă lâĂ©gard de la femme, proie et servante de la voluptĂ© commune, sâexprime lâinfinie dĂ©gradation de lâhomme vis-Ă -vis de lui-mĂȘme, car le secret de ce comportement trouve sa manifestation non Ă©quivoque, dĂ©cisive, Ă©vidente, nue, dans le rapport de lâhomme Ă la femme, et dans la maniĂšre dont le rapport direct et naturel de sexes est conçu. Le rapport immĂ©diat, naturel, nĂ©cessaire de lâhomme Ă lâhomme est le rapport de lâhomme Ă la femme. (âŠ) Du caractĂšre de ce rapport, on peut conclure jusquâĂ quel point lâhomme est devenu pour lui-mĂȘme un ĂȘtre gĂ©nĂ©rique, humain et conscient de lâĂȘtre devenu. Le rapport de lâhomme Ă la femme est le rapport le plus naturel de lâhumain Ă lâhumain ; câest lĂ que lâon apprend dans quelle mesure le comportement naturel de lâhomme est devenu humain, ou dans quelle mesure lâessence humaine lui est devenue essence naturelle, dans quelle mesure sa nature humaine lui est devenue chose naturelle. Ce rapport rĂ©vĂšle aussi dans quelle mesure le besoin de lâhomme est devenu un besoin humain, donc dans quelle mesure lâautre en tant que tel lui est devenu un besoin, dans quelle mesure son existence la plus individuelle est en mĂȘme temps celle dâun ĂȘtre social. » (dans « Ebauche dâune critique de lâĂ©conomie politique »)
« Le royaume de la libertĂ© commence seulement lĂ oĂč lâon cesse de travailler par nĂ©cessitĂ© et opportunitĂ© imposĂ©e de lâextĂ©rieur ; il se situe donc par nature au-delĂ de la sphĂšre de la production matĂ©rielle proprement dite. » (dans « Le Capital », Livre III)
« Que penser somme toute d’une science qui en se donnant de grands airs fait abstraction de cette grande partie du travail humain et qui n’a pas le sentiment de ses lacunes tant que toute cette richesse dĂ©ployĂ©e de l’activitĂ© humaine ne lui dit rien, sinon peut-ĂȘtre ce que l’on peut dire d’un mot : “ besoin ”, “ besoin vulgaire” ? Les sciences de la nature ont dĂ©ployĂ© une Ă©norme activitĂ© et ont fait leur un matĂ©riel qui va grandissant. Cependant, la philosophie leur est restĂ©e tout aussi Ă©trangĂšre qu’elles sont restĂ©es Ă©trangĂšres Ă la philosophie. Leur union momentanĂ©e n’Ă©tait qu’une illusion de l’imagination. La volontĂ© Ă©tait lĂ , mais les capacitĂ©s manquaient. Les historiens eux-mĂȘmes ne se rĂ©fĂšrent aux sciences de la nature qu’en passant, comme Ă un moment du dĂ©veloppement des lumiĂšres, d’utilitĂ©, qu’illustrent quelques grandes dĂ©couvertes. Mais par le moyen de l’industrie, les sciences de la nature sont intervenues d’autant plus pratiquement dans la vie humaine et l’ont transformĂ©e et ont prĂ©parĂ© l’Ă©mancipation humaine, bien qu’elles aient dĂ» parachever directement la dĂ©shumanisation. L’industrie est le rapport historique rĂ©el de la nature, et par suite des sciences de la nature, avec l’homme ; si donc on la saisit comme une rĂ©vĂ©lation exotĂ©rique des forces essentielles de l’homme, on comprend aussi l’essence humaine de la nature ou l’essence naturelle de l’homme ; en consĂ©quence les sciences de la nature perdront leur orientation abstraitement matĂ©rielle ou plutĂŽt idĂ©aliste et deviendront la base de la science humaine, comme elles sont dĂ©jĂ devenues - quoique sous une forme aliĂ©nĂ©e - la base de la vie rĂ©ellement humaine ; dire qu’il y a une base pour la vie et une autre pour la science est de prime abord un mensonge. » (dans « Manuscrits de 1844 »)
« Le capital abhorre lâabsence de profit ou un profit minime, comme la nature a horreur du vide. Que le profit soit convenable, et le capital devient courageux : 10% dâassurĂ©s, et on peut lâemployer partout ; 20%, il sâĂ©chauffe ; 50%, il est dâune tĂ©mĂ©ritĂ© folle, Ă 100%, il foule aux pieds toutes les lois humaines ; Ă 300%, et il nâest pas de crime quâil nâose commettre, mĂȘme au risque de la potence. Quand le dĂ©sordre et la discorde portent profit, il les encourage tous deux ; pour preuve la contrebande et la traite des nĂšgres. » (dans « Le Capital » tome II)
« Le premier acte historique de ces individus, par lequel ils se distinguent des animaux, nâest pas quâils pensent, mais quâils se mettent Ă produire leurs moyens dâexistence. » (dans « Lettres de Marx »)
« La nationalitĂ© du travailleur nâest pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-mĂȘme. Son gouvernement nâest pas français, anglais, allemand, câest le capital. Lâair quâil respire chez lui nâest pas lâair français, anglais, allemand, câest lâair des usines. Le sol qui lui appartient nâest pas le sol français, anglais, allemand, câest quelques pieds sous la terre. » (dans « Notes critiques sur Friedrich List »)
Aux ouvriers : « Vous aurez Ă traverser quinze, vingt, cinquante ans de guerres civiles et de guerres entre peuples, non seulement pour changer les rapports existants, mais pour vous changer vous-mĂȘmes et vous rendre capables d’exercer le pouvoir politique. » (rapport de Marx au procĂšs-verbal du Conseil central de Londres, sĂ©ance du 15 septembre 1850)
« Les ouvriers doivent essayer de s’organiser eux-mĂȘmes en garde prolĂ©tarienne, avec des chefs de leur choix, leur propre Ă©tat-major et sous les ordres non pas des autoritĂ©s publiques, mais des conseils municipaux rĂ©volutionnaires formĂ©s par les ouvriers. » (dans « Adresse Ă la Ligue des communistes »)
« En Angleterre [...] les ouvriers industriels doivent avant tout se dĂ©barrasser de leurs chefs actuels. » (Il sâagit des chefs des syndicats les Trade-Unions !) â Karl Marx, dans Lettre Ă Kugelmann » -
« La classe ouvriĂšre nâespĂ©rait pas des miracles de la Commune. Elle nâa pas dâutopies toutes faites Ă introduire par dĂ©cret du peuple. Elle sait que pour rĂ©aliser sa propre Ă©mancipation, et avec elle cette forme de vie plus haute Ă laquelle tend irrĂ©sisÂŹtiÂŹblement la sociĂ©tĂ© actuelle en vertu de son propre dĂ©veloppement Ă©conomique, elle aura Ă passer par de longues luttes, par toute une sĂ©rie de processus historiques, qui transformeront complĂštement les circonstances elles-mĂȘmes. Elle nâa pas Ă rĂ©aliser dâidĂ©al, mais seulement Ă libĂ©rer les Ă©lĂ©ments de la sociĂ©tĂ© nouvelle que porte dans ses flancs la vieille sociĂ©tĂ© bourgeoise qui sâeffondre. Dans la pleine conscience de sa mission historique et avec la rĂ©solution hĂ©roĂŻque dâĂȘtre digne dâelle dans son action, la classe ouvriĂšre peut se contenter de sourire des invectives grossiĂšres des laquais de presse et de la protection sentencieuse des doctrinaires bourgeois bien intentionnĂ©s qui dĂ©bitent leurs platitudes dâignorants et leurs marottes de sectaires, sur le ton dâoracle de lâinfaillibilitĂ© scientifique. Quand la Commune de Paris prit la direction de la rĂ©volution entre ses propres mains ; quand de simples ouvriers, pour la premiĂšre fois, osĂšrent toucher au privilĂšge gouvernemental de leurs « supĂ©rieurs naturels », les possĂ©dants, et, dans des circonsÂŹtances dâune difficultĂ© sans exemple, accomplirent leur Ćuvre modestement, consciencieusement et efficacement (et lâaccomplirent pour des salaires dont le plus Ă©levĂ© atteignait Ă peine le cinquiĂšme de ce qui, Ă en croire une haute autoritĂ© scientifique, le professeur Huxley, est le minimum requis pour un secrĂ©taire du conseil de lâinstrucÂŹtion publique de Londres), le vieux monde se tordit dans des convulsions de rage Ă la vue du drapeau rouge, symbole de la RĂ©publique du travail, flottant sur lâHĂŽtel de Ville. » (dans « La guerre civile en France »)
« Le communisme nâest pour nous ni un Ă©tat qui doit ĂȘtre créé, ni un idĂ©al sur lequel la rĂ©alitĂ© devra se rĂ©gler. Nous appelons communisme le mouvement rĂ©el qui abolit lâĂ©tat actuel. Les conditions de ce mouvement rĂ©sultent des prĂ©misses actuellement existantes.
Du reste, la masse dâouvriers qui ne sont quâouvriers — force de travail massive, coupĂ©e du capital ou de toute espĂšce de satisfaction mĂȘme bornĂ©e — suppose le marchĂ© mondial ; comme le suppose aussi du coup, du fait de la concurrence, la perte de ce travail en tant que source assurĂ©e dâexistence, et non plus Ă titre temporaire.
Le prolĂ©tariat ne peut donc exister quâĂ lâĂ©chelle de lâhistoire universelle, de mĂȘme que le communisme, qui en est lâaction, ne peut absolument pas se rencontrer autrement quâen tant quâexistence "historique universelle". Existence historique universelle des individus, autrement dit, existence des individus directement liĂ©e Ă lâhistoire universelle... » (dans « LâIdĂ©ologie allemande »)
« Pour abolir lâidĂ©e de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, le communisme pensĂ© suffit entiĂšrement. Pour abolir la propriĂ©tĂ© privĂ©e rĂ©elle, il faut une action communiste rĂ©elle. Lâhistoire lâapportera et ce mouvement, dont nous savons dĂ©jĂ en pensĂ©e quâil sâabolit lui-mĂȘme, passera dans la rĂ©alitĂ© par un processus trĂšs rude et trĂšs Ă©tendu. Mais nous devons considĂ©rer comme un progrĂšs rĂ©el que, de prime abord, nous ayons acquis une conscience tant de la limitation que du but du mouvement historique, et une conscience qui le dĂ©passe. -
Lorsque les ouvriers communistes se rĂ©unissent, câest dâabord la doctrine, la propagande, etc., qui est leur but. Mais en mĂȘme temps ils sâapproprient par lĂ un besoin nouveau, le besoin de la sociĂ©tĂ©, et ce qui semble ĂȘtre le moyen est devenu le but. On peut observer les plus brillants rĂ©sultats de ce mouvement pratique, lorsque lâon voit rĂ©unis des ouvriers socialistes français. Fumer, boire, manger, etc., ne sont plus lĂ comme des prĂ©textes Ă rĂ©union ou des moyens dâunion. LâassemblĂ©e, lâassociation la conversation qui Ă son tour a la sociĂ©tĂ© pour but leur suffisent, la fraternitĂ© humaine nâest pas chez eux une phrase vide, mais une vĂ©ritĂ©, et la noblesse de lâhumanitĂ© brille sur ces figures endurcies par le travail. » (dans « Manuscrits de 1844 »)
« Messieurs, ne vous en laissez pas imposer par le mot abstrait de libertĂ©. LibertĂ© de qui ? Ce n’est pas la libertĂ© d’un simple individu, en prĂ©sence d’un autre individu. C’est la libertĂ© qu’a le capital d’Ă©craser le travailleur. Comment voulez-vous encore sanctionner la libre concurrence par cette idĂ©e de libertĂ© quand cette libertĂ© n’est que le produit d’un Ă©tat de choses basĂ© sur la libre concurrence ? Nous avons fait voir ce que c’est que la fraternitĂ© que le libre-Ă©change fait naĂźtre entre les diffĂ©rentes classes d’une seule et mĂȘme nation. La fraternitĂ© que le libre-Ă©change Ă©tablirait entre les diffĂ©rentes nations de la terre ne serait guĂšre plus fraternelle. » (dans « Discours sur le libre-Ă©change »)
« Il y eut un jour un brave homme pour sâimaginer que si les hommes se noyaient, câest quâils Ă©taient possĂ©dĂ©s de lâidĂ©e de pesanteur. Sâils chassaient cette idĂ©e de leur tĂȘte, par exemple en la qualifiant de superstitieuse, de religieuse, ils seraient Ă lâabri de la noyade. (...) La production des idĂ©es, des reprĂ©sentations, de la conscience est, de prime abord, directement mĂȘlĂ©e Ă lâactivitĂ© et au commerce matĂ©riels des hommes : elle est le langage de la vie rĂ©elle. (...) Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs reprĂ©sentations, de leurs idĂ©es, etc., mais ce sont les hommes rĂ©els, oeuvrants, tels quâils sont conditionnĂ©s par un dĂ©veloppement dĂ©terminĂ© de leurs forces productives et du commerce qui leur correspond jusque dans ses formes les plus Ă©tendues. (...) A toute Ă©poque, les idĂ©es de la classe dominante sont les idĂ©es dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matĂ©rielle dominante de la sociĂ©tĂ© est en mĂȘme temps la puissance spirituelle dominante. (...) Si lâon dĂ©tache, en observant le dĂ©roulement de lâhistoire, les idĂ©es dominantes de la classe dominante elle-mĂȘme ; si on les rend indĂ©pendantes ; si on se persuade quâĂ telle Ă©poque telles ou telles pensĂ©es ont prĂ©valu, sans se prĂ©occuper des conditions de production ni des producteurs de ces pensĂ©es ; bref si on fait table rase des individus et des circonstances mondiales qui sont Ă la base de ces pensĂ©es, on peut dire, par exemple, quâau temps oĂč lâaristocratie rĂ©gnait, câĂ©tait les idĂ©es dâhonneur, de fidĂ©litĂ©, etc. VoilĂ ce que la classe dominante se figure le plus souvent. (âŠ) Admettons que, dans la maniĂšre de concevoir la marche de lâhistoire, on dĂ©tache les idĂ©es de la classe dominante de cette classe dominante elle-mĂȘme et quâon en fasse une entitĂ©. Mettons quâon sâen tienne au fait que telles ou telles idĂ©es ont dominĂ© Ă telle Ă©poque, sans sâinquiĂ©ter des conditions de la production ni des producteurs de ces idĂ©es, en faisant donc abstraction des individus et des circonstances mondiales qui sont Ă la base de ces idĂ©es. On pourra alors dire, par exemple, quâau temps oĂč lâaristocratie rĂ©gnait, câĂ©tait le rĂšgne des concepts dâhonneur, de fidĂ©litĂ©, etc., et quâau temps oĂč rĂ©gnait la bourgeoisie, câĂ©tait le rĂšgne des concepts de libertĂ©, dâĂ©galitĂ©, etc. Ces “concepts dominants” auront une forme dâautant plus gĂ©nĂ©rale et gĂ©nĂ©ralisĂ©e que la classe dominante est davantage contrainte Ă prĂ©senter ses intĂ©rĂȘts comme Ă©tant lâintĂ©rĂȘt de tous les membres de la sociĂ©tĂ©. En moyenne, la classe dominante elle mĂȘme se reprĂ©sente que ce sont ses concepts qui rĂšgnent et ne les distingue des idĂ©es dominantes des Ă©poques antĂ©rieures quâen les prĂ©sentant comme des vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles. Câest ce que sâimagine la classe dominante elle-mĂȘme dans son ensemble. Cette conception de lâhistoire commune Ă tous les historiens, tout spĂ©cialement depuis le XVIII° siĂšcle, se heurtera nĂ©cessairement Ă ce phĂ©nomĂšne que les pensĂ©es rĂ©gnantes seront de plus en plus abstraites, câest-Ă -dire quâelles affectent de plus en plus la forme de lâuniversalitĂ©. En effet, chaque nouvelle classe qui prend la place de celle qui dominait avant elle est obligĂ©e, ne fĂ»t-ce que pour parvenir Ă ses fins, de reprĂ©senter son intĂ©rĂȘt comme lâintĂ©rĂȘt commun de tous les membres de la sociĂ©tĂ© ou, pour exprimer les choses sur le plan des idĂ©es : cette classe est obligĂ©e de donner Ă ses pensĂ©es la forme de lâuniversalitĂ©, de les reprĂ©senter comme Ă©tant les seules raisonnables, les seules universellement valables. Du simple fait quâelle affronte une classe, la classe rĂ©volutionnaire se prĂ©sente dâemblĂ©e non pas comme classe, mais comme reprĂ©sentant la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre, elle apparaĂźt comme la masse entiĂšre de la sociĂ©tĂ© en face de la seule classe dominante. Cela lui est possible parce quâau dĂ©but son intĂ©rĂȘt est vraiment encore intimement liĂ© Ă lâintĂ©rĂȘt commun de toutes les autres classes non-dominantes et parce que, sous la pression de lâĂ©tat de choses antĂ©rieur, cet intĂ©rĂȘt nâa pas encore pu se dĂ©velopper comme intĂ©rĂȘt particulier dâune classe particuliĂšre. De ce fait, la victoire de cette classe est utile aussi Ă beaucoup dâindividus des autres classes qui, elles, ne parviennent pas Ă la domination ; mais elle lâest uniquement dans la mesure oĂč elle met ces individus en Ă©tat dâaccĂ©der Ă la classe dominante. Quand la bourgeoisie française renversa la domination de lâaristocratie, elle permit par lĂ Ă beaucoup de prolĂ©taires de sâĂ©lever au-dessus du prolĂ©tariat, mais uniquement en ce sens quâils devinrent eux-mĂȘmes des bourgeois. Chaque nouvelle classe nâĂ©tablit donc sa domination que sur une base plus large que la classe qui dominait prĂ©cĂ©demment, mais, en revanche, lâopposition entre la classe qui domine dĂ©sormais et celles qui ne dominent pas ne fait ensuite que sâaggraver en profondeur et en acuitĂ©. Il en dĂ©coule ceci : le combat quâil sâagit de mener contre la nouvelle classe dirigeante a pour but Ă son tour de nier les conditions sociales antĂ©rieures dâune façon plus dĂ©cisive et plus radicale que nâavaient pu le faire encore toutes les classes prĂ©cĂ©dentes qui avaient briguĂ© la domination. Toute lâillusion qui consiste Ă croire que la domination dâune classe dĂ©terminĂ©e est uniquement la domination de certaines idĂ©es, cesse naturellement dâelle-mĂȘme, dĂšs que la domination de quelque classe que ce soit cesse dâĂȘtre la forme du rĂ©gime social, câest-Ă -dire quâil nâest plus nĂ©cessaire de reprĂ©senter un intĂ©rĂȘt particulier comme Ă©tant lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral ou de reprĂ©senter "lâuniversel" comme dominant. Une fois les idĂ©es dominantes sĂ©parĂ©es des individus qui exercent la domination, et surtout des rapports qui dĂ©coulent dâun stade donnĂ© du mode de production, on obtient ce rĂ©sultat que ce sont constamment les idĂ©es qui dominent dans lâhistoire et il est alors trĂšs facile dâabstraire, de ces diffĂ©rentes idĂ©es "lâidĂ©e", câest-Ă -dire lâidĂ©e par excellence, etc., pour en faire lâĂ©lĂ©ment qui domine dans lâhistoire et de concevoir par ce moyen toutes ces idĂ©es et concepts isolĂ©s comme des "autodĂ©terminations" du concept qui se dĂ©veloppe tout au long de lâhistoire. Il est Ă©galement naturel ensuite de faire dĂ©river tous les rapports humains du concept de lâhomme, de lâhomme reprĂ©sentĂ©, de lâessence de lâhomme, de lâhomme en un mot. » (dans « LâIdĂ©ologie allemande »)
« Le prolĂ©tariat sâempare du pouvoir dâEtat et transforme les moyens de production dâabord en propriĂ©tĂ© dâEtat. Mais par lĂ , il se supprime lui-mĂȘme en tant que prolĂ©tariat, il supprime toues les diffĂ©rences de classes et oppositions de classes et Ă©galement en tant quâEtat. La sociĂ©tĂ© antĂ©rieure, Ă©voluant dans des oppositions de classes, avait besoin de lâEtat, câest-Ă -dire, dans chaque cas, dâune organisation de la classe exploiteuse pour maintenir ses conditions de production extĂ©rieures, donc surtout pour maintenir par la force la classe exploitĂ©e dans les conditions dâoppression donnĂ©es par le mode de production existant (esclavage, servage, salariat). LâEtat Ă©tait le reprĂ©sentant officiel de toute la sociĂ©tĂ©, sa synthĂšse en un corps visible, mais cela, il ne lâĂ©tait que dans la mesure oĂč il Ă©tait lâEtat de la classe qui, pour son temps, reprĂ©sentait elle-mĂȘme toute la sociĂ©tĂ© : dans lâantiquitĂ©, Etat des citoyens propriĂ©taires dâesclaves ; au moyen Ăąge, de la noblesse fĂ©odale ; Ă notre Ă©poque, de la bourgeoisie. Quand il finit par devenir effectivement le reprĂ©sentant de toute la sociĂ©tĂ©, il se rend lui-mĂȘme superflu. DĂšs quâil nây a plus de classe sociale Ă tenir dans lâoppression ; dĂšs que, avec la domination de classe et la lutte pour lâexistence individuelle motivĂ©e par lâanarchie antĂ©rieure de la production, sont Ă©liminĂ©s Ă©galement les collisions et les excĂšs qui en rĂ©sultent, il nây a plus rien Ă rĂ©primer qui rende nĂ©cessaire un pouvoir de rĂ©pression, un Etat. Le premier acte dans lequel lâEtat apparaĂźt rĂ©ellement comme reprĂ©sentant de toute la sociĂ©tĂ©, - la prise de possession des moyens de production au nom de la sociĂ©tĂ©, - est en mĂȘme temps son dernier acte propre en tant quâEtat. Lâintervention dâun pouvoir dâEtat dans des rapports sociaux devient superflue dans un domaine aprĂšs lâautre, et entre alors naturellement en sommeil. Le gouvernement des personnes fait place Ă lâadministration des choses et Ă la direction des opĂ©rations de production. LâEtat nâest pas "aboli", il sâĂ©teint. VoilĂ qui permet de juger la phrase creuse sur lâ"Etat populaire libre", tant du point de vue de sa justification temporaire comme moyen dâagitation que du point de vue de son insuffisance dĂ©finitive comme idĂ©e scientifique ; de juger Ă©galement la revendication de ceux quâon appelle les anarchistes, dâaprĂšs laquelle lâEtat doit ĂȘtre aboli du jour au lendemain. » (dans Anti-DĂŒhring, Monsieur E. DĂŒhring bouleverse la science)
« En un mot : vous ne pouvez supprimer la philosophie sans la rĂ©aliser⊠La thĂ©orie se change [...] en force matĂ©rielle dĂšs quâelle saisit les masses. La thĂ©orie est capable de saisir les masses, dĂšs quâelle argumente ad hominem, et elle argumente ad hominem dĂšs quâelle devient radicale. Ătre radical, câest saisir les choses Ă la racine, mais la racine, pour lâhomme, câest lâhomme lui-mĂȘme⊠Il est Ă©vident que lâarme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes ; la force matĂ©rielle ne peut ĂȘtre abattue que par la force matĂ©rielle ; mais la thĂ©orie se change, elle aussi, en force matĂ©rielle, dĂšs quâelle pĂ©nĂštre les masses. La thĂ©orie est capable de pĂ©nĂ©trer les masses dĂšs quâelle procĂšde par des dĂ©monstrations ad hominem, et elle fait des dĂ©monstrations ad hominem dĂšs quâelle devient radicale. Ătre radical, câest prendre les choses par la racine. » (dans « Contribution Ă la critique de la philosophie du droit de Hegel »)
« Nous avons, depuis presque quarante ans, signalĂ© la lutte de classe comme le moteur de lâhistoire le plus dĂ©cisif et nous avons notamment dĂ©signĂ© la lutte sociale entre la bourgeoisie et le prolĂ©tariat comme le grand levier de la rĂ©volution sociale moderne. Nous ne pouvons donc, en aucune maniĂšre, nous associer Ă des gens qui voudraient retrancher du mouvement cette lutte de classe. Nous avons formulĂ©, lors de la crĂ©ation de lâInternationale, la devise de notre combat : lâĂ©mancipation de la classe ouvriĂšre sera lâĆuvre de la classe ouvriĂšre elle-mĂȘme. Nous ne pouvons, par consĂ©quent, faire route commune avec des gens qui dĂ©clarent ouvertement que les ouvriers sont trop incultes pour se libĂ©rer eux-mĂȘmes, et quâils doivent ĂȘtre libĂ©rĂ©s par en haut⊠» (dans « CrĂ©tinisme parlementaire et opportunisme »)
Messages
1. Les citations les moins connues de Karl Marx, 10 avril 2019, 07:41
« Quâest-ce que la sociĂ©tĂ©, quelle que soit sa forme ? Le produit de lâaction rĂ©ciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale ? Pas du tout. Posez un certain Ă©tat de dĂ©veloppement des facultĂ©s productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez de certains degrĂ©s de dĂ©veloppement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de famille, des ordres ou des classes, en un mot telle sociĂ©tĂ© civile. Posez telle sociĂ©tĂ© civile, et vous aurez tel Ătat politique, qui nâest que lâexpression officielle de la sociĂ©tĂ© civile. (âŠ) Il nâest pas nĂ©cessaire dâajouter que les hommes ne sont pas libres arbitres de leurs forces productives â qui sont la base de toute leur histoire â car toute force productive est une force acquise, le produit dâune activitĂ© antĂ©rieure. Ainsi les forces productives sont le rĂ©sultat de lâĂ©nergie pratique des hommes, mais cette Ă©nergie elle-mĂȘme est circonscrite par les conditions dans lesquelles les hommes se trouvent placĂ©s, par les forces productives dĂ©jĂ acquises, par la forme sociale qui existe avant eux, quâils ne crĂ©ent pas, qui est la production de la gĂ©nĂ©ration antĂ©rieure. (âŠ)
Les hommes ne renoncent jamais Ă ce quâils ont gagnĂ©, mais cela ne vient pas Ă dire quâils ne renoncent jamais Ă la forme sociale, dans laquelle ils ont acquis certaines forces productives. Tout au contraire. Pour ne pas ĂȘtre privĂ© du rĂ©sultat obtenu, pour ne pas perdre les fruits de la civilisation, les hommes sont forcĂ©s, du moment oĂč le mode de leur commerce ne correspond plus aux forces productives acquises, de changer toutes leurs formes sociales traditionnelles. (âŠ)
Ainsi les formes Ă©conomiques sous lesquelles les hommes produisent, consomment, Ă©changent, sont transitoires et historiques. Avec de nouvelles facultĂ©s productives acquises, les hommes changent leur mode de production, et avec leur mode de production, ils changent tous les rapports Ă©conomiques qui nâont Ă©tĂ© que les relations nĂ©cessaires de ce mode de production dĂ©terminĂ©. »
K. Marx, Lettre à Paul Annenkov, 26 décembre 1846
2. Les citations les moins connues de Karl Marx, 10 avril 2019, 07:41
Marx dans la Critique du programme de Gotha :
« Que signifie (dans le programme de Gotha de la social-dĂ©mocratie que critique Marx) le « contrĂŽle populaire et souverain du peuple des travailleurs » ? Et cela, plus prĂ©cisĂ©ment pour un peuple de travailleurs qui, en sollicitant lâEtat de la sorte, manifeste sa pleine conscience quâil nâest ni au pouvoir, ni mĂ»r pour le pouvoir !.... Cela signifie, somme toute, que lâon abandonne le point de vue de lâaction de classe pour retourner Ă celui de lâaction de secteâŠ. Entre la sociĂ©tĂ© capitaliste et la sociĂ©tĂ© communiste, se place la pĂ©riode de transformation rĂ©volutionnaire de celle-lĂ en celle-ci. A quoi correspond une pĂ©riode de transition politique oĂč lâEtat ne saurait ĂȘtre autre chose que la dictature rĂ©volutionnaire du prolĂ©tariat. »
3. Les citations les moins connues de Karl Marx, 10 avril 2019, 07:43
Lettre de Marx Ă Arnold Ruge (1843)
Sur la péniche, vers D., mars 1843.
Je voyage prĂ©sentement en Hollande. Comme je le constate dâaprĂšs la presse locale et française, lâAllemagne sâest enfoncĂ©e dans le bourbier et sây enfonce toujours plus. Je vous assure que, sans mĂȘme ressentir le moindre orgueil national, on Ă©prouve pourtant un sentiment de honte nationale, mĂȘme en Hollande. ComparĂ© au plus grand Allemand, le moindre Hollandais est encore un citoyen. Et que dire des jugements des Ă©trangers sur le gouvernement prussien ! Il rĂšgne une unanimitĂ© effrayante, personne nâest plus dupe de ce systĂšme et de sa nature simplette. Ainsi, la nouvelle Ă©cole a tout de mĂȘme servi Ă quelque chose. Lâhabit de parade du libĂ©ralisme est tombĂ©, et le despotisme le plus rĂ©pugnant se dresse dans toute sa nuditĂ© Ă la vue du monde entier.
Et cela aussi est une rĂ©vĂ©lation, bien quâen sens inverse. Câest une vĂ©ritĂ© qui nous apprend, en tout cas, Ă connaĂźtre le vide de notre patriotisme, la difformitĂ© de notre Ătat, et Ă nous voiler la face. Vous me regardez en souriant et vous dites : la belle affaire ! Ce nâest point par honte que lâon fait une rĂ©volution. Je rĂ©ponds : la honte est dĂ©jĂ une rĂ©volution ; elle est vraiment la victoire de la RĂ©volution française sur le patriotisme allemand qui en a triomphĂ© en 1813. La honte est une sorte de colĂšre, la colĂšre rentrĂ©e. Et si toute une nation avait tellement honte, elle serait comme le lion qui se ramasse sur lui-mĂȘme pour bondir. MĂȘme la honte, je lâavoue, nâexiste pas encore en Allemagne ; bien au contraire, ces misĂ©rables sont toujours patriotes. Mais quel systĂšme pourrait exorciser leur patriotisme, sinon ce systĂšme ridicule du nouveau chevalier ? La comĂ©die du despotisme quâon joue avec nous est aussi dangereuse pour lui que le fut jadis la tragĂ©die du despotisme pour les Stuarts et les Bourbons. Et quand on persisterait, longtemps encore, Ă ne pas voir quâil sâagit dâune comĂ©die, la comĂ©die serait dĂ©jĂ une rĂ©volution. LâĂtat est chose trop sĂ©rieuse pour quâon en fasse une arlequinade. Sans doute pourrait-on, durant un bon moment, abandonner au grĂ© du vent un bateau rempli de fous ; il voguerait cependant vers sa destinĂ©e justement parce que les fous nâen croiraient rien. Cette destinĂ©e, câest la rĂ©volution qui nous attend.
II
Cologne, mai 1843.
[Dans cette lettre, Karl Marx rĂ©pond Ă la lettre prĂ©cĂ©dente dâArnold Ruge dans laquelle ce dernier exprime une certitude rĂ©signĂ©e quant Ă lâimpossibilitĂ© dâun rĂ©volution populaire â les Allemands Ă©tant trop dociles, « notre nation nâa aucun futur, aussi Ă quoi bon faire appel Ă elle ? »]
Votre lettre, mon cher ami, est une parfaite Ă©lĂ©gie, un chant funĂšbre Ă vous couper le souffle, mais elle nâa absolument rien de politique. Aucun peuple ne dĂ©sespĂšre, et mĂȘme sâil doit, longtemps encore, nâespĂ©rer que par sottise, viendra pourtant le jour, aprĂšs de longues annĂ©es, oĂč, par soudaine intelligence, il comblera tous ses pieux dĂ©sirs.
Mais vous mâavez passĂ© votre mal ; votre thĂšme nâest pas encore Ă©puisĂ©, je vais y ajouter la finale, et quand tout sera terminĂ©, vous me tendrez la main, pour que nous reprenions du commencement. Laissez les morts enterrer leurs morts, et les pleurer. En revanche, il est enviable dâĂȘtre les premiers Ă entrer vivants dans la vie nouvelle. Que ce sort soit le nĂŽtre !
Il est vrai, le vieux monde appartient au philistin. Mais nous ne devons pas le traiter en Ă©pouvantail dont on se dĂ©tourne craintivement. Nous devons, au contraire, le regarder bien en face. Ce maĂźtre du monde, il vaut la peine de lâĂ©tudier.
MaĂźtre du monde, il lâest, certes, mais seulement en ce quâil emplit le monde de sa sociĂ©tĂ©, tels les vers emplissant un cadavre. La sociĂ©tĂ© de ces messieurs nâa donc besoin que dâun certain nombre dâesclaves, et les propriĂ©taires des esclaves peuvent ne pas ĂȘtre libres. Si, possĂ©dant terres et gens, ils sont appelĂ©s maĂźtres au sens Ă©minent du terme, ce nâen sont pas moins des philistins tout comme leurs gens.
En tant quâĂȘtre humains, ce seraient des ĂȘtres pensants ; hommes libres, des rĂ©publicains. Les philistins ne veulent ĂȘtre ni ceci ni cela. Que leur reste-t-il Ă ĂȘtre et Ă vouloir ?
Ce quâils veulent, vivre et se reproduire (et quoi quâil fasse, nul, dit Goethe, ne rĂ©ussit mieux), lâanimal le veut aussi ; un politicien allemand pourrait tout au plus ajouter que lâhomme sait quâil le veut, et que lâAllemand est assez prudent pour ne rien vouloir de plus.
La dignitĂ© personnelle de lâhomme, la libertĂ©, il faudrait dâabord la rĂ©veiller dans la poitrine de ces hommes. Seul ce sentiment qui, avec les Grecs, disparaĂźt de ce monde, et qui, avec le christianisme, sâĂ©vanouit dans lâazur vaporeux du ciel, peut Ă nouveau faire de la sociĂ©tĂ© une communautĂ© des hommes, pour atteindre Ă leurs fins les plus Ă©levĂ©es : un Ătat dĂ©mocratique.
En revanche, les hommes qui nâont pas le sentiment de leur humanitĂ© adhĂšrent Ă leurs maĂźtres, telle une race dâesclaves, un Ă©levage de chevaux. Les maĂźtres par hĂ©ritage sont le but de toute cette sociĂ©tĂ©. Ce monde leur appartient. Ils le prennent tel quâil est, tel quâil se sent. Eux-mĂȘmes, ils se prennent tels quâils se trouvent, et ils sâinstallent lĂ oĂč leurs pieds ont poussĂ©, sur les nuques de ces animaux politiques qui ne connaissent quâune seule vocation : leur ĂȘtre « soumis et fidĂšlement dĂ©vouĂ©s ».
Le monde des philistins est le monde dâanimaux politiques, et si nous sommes obligĂ©s dâen reconnaĂźtre lâexistence, il ne nous reste quâĂ donner simplement raison au statu quo. Des siĂšcles barbares lâont produit et façonnĂ©, et il se dresse maintenant devant nous, tel un systĂšme cohĂ©rent, dont le principe est le monde dĂ©shumanisĂ©. Le monde philistin le plus parfait, notre Allemagne, devait naturellement rester loin derriĂšre la RĂ©volution française, qui a rĂ©tabli lâhomme ; et lâAristote allemand qui voudrait dĂ©duire sa Politique de nos conditions sociales mettrait en Ă©pigraphe : « Lâhomme est un animal sociable, mais il nâa rien dâun animal politique. » Quant Ă lâĂtat, il ne pourrait le dĂ©finir avec plus de justesse que ne lâa dĂ©jĂ fait M. ZĂŽpfl, lâauteur du Droit constitutionnel en Allemagne. Câest, dâaprĂšs lui, une « rĂ©union de familles » qui, ajoutons-le, appartient par hĂ©ritage et en toute propriĂ©tĂ© Ă une Ă©minentissime famille appelĂ©e dynastie. Plus les familles se montrent fĂ©condes, plus les gens sont heureux, plus lâĂtat est grand, plus la dynastie est puissante, et câest pourquoi, dans la Prusse naturellement despotique, on accorde une prime de cinquante thalers pour le septiĂšme garçon.
Les Allemands sont des rĂ©alistes tellement circonspects que toutes leurs aspirations et toutes leurs pensĂ©es les plus sublimes ne dĂ©passent pas la simple existence. Et câest cette rĂ©alitĂ©, et rien de plus, quâacceptent ceux qui les dominent. Ătant, eux aussi, des rĂ©alistes, ces gens sont bien Ă©loignĂ©s de toute pensĂ©e et de toute grandeur humaine, ils sont officiers ordinaires et hobereaux ; mais ils ne se trompent pas, ils ont raison : tels quâils sont, ils suffisent parfaitement pour exploiter et dominer ce rĂšgne animal, car domination et exploitation ne sont quâune seule et mĂȘme idĂ©e, ici comme partout. Et quand ils reçoivent lâhommage, et contemplent le pullulement de tĂȘtes de ces ĂȘtres privĂ©s de cerveaux, quelle pensĂ©e leur vient, sinon celle qui vint Ă NapolĂ©on sur la rive de la BĂ©rĂ©sina ? On raconte quâil aurait montrĂ© du doigt le grouillement des hommes qui se noyaient, et criĂ© Ă son compagnon : Voyez ces crapauds ! Il semble quâon ait menti en rapportant ce propos, mais il nâen est pas moins vrai. La seule pensĂ©e du despotisme, câest le mĂ©pris des hommes, câest lâhomme vidĂ© de son humanitĂ©, et cette pensĂ©e a sur beaucoup dâautres lâavantage dâĂȘtre en mĂȘme temps un fait. Le despote voit les hommes Ă jamais privĂ©s de dignitĂ©. Devant ses yeux, et pour lui, ils se noient dans la vase de la vie vulgaire, dâoĂč ils remontent incessamment Ă la surface, comme font les grenouilles. Si cette opinion peut sâimposer mĂȘme Ă des hommes qui, tel NapolĂ©on avant sa folie dynastique, Ă©taient capables de grands desseins, comment se pourrait-il quâun roi ordinaire fĂ»t idĂ©aliste au sein dâune telle rĂ©alité ?
Le principe absolu de la monarchie, câest lâhomme mĂ©prisĂ© et mĂ©prisable, lâhomme dĂ©shumanisé ; et Montesquieu a grand tort dâaffirmer que ce principe câest lâhonneur. Il se tire dâaffaire grĂące Ă la distinction entre monarchie, despotisme et tyrannie. Mais ce sont lĂ des noms dâune seule et mĂȘme idĂ©e ; il sâagit tout au plus dâune diffĂ©rence de mĆurs, le principe Ă©tant identique. Quand le principe monarchique est majoritaire, les hommes sont dans la minorité ; quand il nâest pas mis en doute, il nây a point dâhommes. Or, pourquoi un individu tel que le roi de Prusse, Ă qui rien nâindique quâil soit mis en question, nâobĂ©irait-il pas Ă son seul caprice ? Et puisquâil le fait, quâen rĂ©sulte-t-il ? Des desseins contradictoires ? Soit, ce ne sera rien. Des vellĂ©itĂ©s stĂ©riles ? Pourtant, elles sont toujours la seule rĂ©alitĂ© politique. Le rouge de la honte et les situations gĂȘnantes ? La seule honte et la seule gĂȘne, câest la perte du trĂŽne. Aussi longtemps que le caprice reste en place, il a raison. Quelque inconstant, insensĂ© et mĂ©prisable quâil soit, le caprice sera toujours assez bon pour gouverner un peuple qui nâa jamais connu dâautre loi que le bon plaisir de ses rois. Je ne dis nullement quâun systĂšme stupide et la perte de lâestime Ă lâintĂ©rieur et Ă lâextĂ©rieur resteront sans consĂ©quences ; je ne garantis pas, quant Ă moi, la sĂ©curitĂ© de la nef des fous ; mais je prĂ©tends que le roi de Prusse sera un homme de son temps aussi longtemps que le monde absurde sera le monde rĂ©el.
Vous le savez, je mâintĂ©resse beaucoup Ă cet homme. Ă lâĂ©poque oĂč il nâavait pour organe que le Berliner politkches Wochenblatt, je mâapercevais dĂ©jĂ de sa valeur et de sa vocation. DĂšs la prestation de serment, Ă KĂŽnigs-berg, il justifia mon sentiment que dĂ©sormais la question allait devenir purement personnelle. Son cĆur et son Ăąme, proclama-t-il, seraient la future Constitution du domaine de Prusse, de son Ătat Ă lui, et vraiment, en Prusse, le roi est le systĂšme. Il est la seule personne politique. Sa personnalitĂ© dĂ©termine le systĂšme dans un sens ou dans lâautre. Ce quâil fait ou ce quâon lui fait faire, ce quâil pense ou ce quâon lui fait dire, câest ce quâen Prusse lâĂtat pense ou fait. Il est donc vraiment mĂ©ritoire que le roi actuel lâait admis sans rĂ©serve.
Il est un seul point sur lequel on sâest trompĂ© un certain temps : on a donnĂ© trop dâimportance aux dĂ©sirs et aux pensĂ©es que le roi sâapprĂȘtait Ă rĂ©vĂ©ler. Cela ne pouvait rien changer Ă lâaffaire : le philistin est le matĂ©riau de la monarchie et le monarque nâest jamais que le roi des philistins ; tant que les deux parties restent ce quâelles sont, il ne peut changer ni lui-mĂȘme ni ses gens en hommes libres, en hommes vĂ©ritables.
Muni dâune thĂ©orie qui nâĂ©tait certainement pas celle de son pĂšre, le roi de Prusse a tentĂ© de modifier le systĂšme. Le sort de cette tentative est connu. Elle a complĂštement Ă©chouĂ©. Tout naturellement. Une fois quâon a atteint le monde animal de la politique, impossible de faire un pas de plus dans la rĂ©action ; il nâexiste plus quâun moyen dâavancer, câest de quitter sa base et de passer dans le monde humain de la dĂ©mocratie.
Le vieux roi ne voulait rien dâextravagant ; câĂ©tait un philistin sans prĂ©tentions intellectuelles. Il savait que lâĂtat de valets et la possession de cet Ătat ne rĂ©clamaient quâune existence prosaĂŻque et calme. Le jeune roi Ă©tait plus alerte et plus Ă©veillĂ©, et il se faisait une idĂ©e bien plus haute de la toute-puissance du monarque, qui ne connaĂźt dâautre frein que son cĆur et sa raison. Le vieil Ătat encroĂ»tĂ©, celui des valets et des esclaves, lui inspirait de la rĂ©pugnance. Il voulait le rendre vivant et le pĂ©nĂ©trer de ses dĂ©sirs, de ses sentiments et de ses idĂ©es ; et cela, il pouvait lâexiger, lui, dans son Ătat Ă lui : il sâagissait seulement de rĂ©ussir. De lĂ ses effusions et ses discours libĂ©raux. CâĂ©tait le cĆur dĂ©bordant et vivant du roi, non la loi morte, qui devait gouverner tous ses sujets. Il voulait mobiliser tous les cĆurs et tous les esprits pour ses dĂ©sirs profonds et ses projets longuement nourris. Il y eut un mouvement ; mais les autres cĆurs ne battaient pas Ă lâunisson du sien, et les gouvernĂ©s ne pouvaient ouvrir la bouche sans parler de lâabolition de lâancien rĂšgne. Les idĂ©alistes, ces gens qui, dans leur impudence, veulent faire de lâhomme un ĂȘtre humain, prirent la parole et, pendant que le roi dĂ©lirait en vieil-allemand, ils se croyaient autorisĂ©s Ă philosopher en allemand moderne. VoilĂ qui, assurĂ©ment, Ă©tait inouĂŻ en Prusse. Pendant un instant, il sembla que lâancien ordre des choses Ă©tait sens dessus dessous ; bien mieux, on vit les choses prendre figure humaine, il y eut mĂȘme des hommes de renom, bien quâil soit interdit, dans les DiĂštes, de prononcer des noms ; mais les valets du vieux despotisme eurent tĂŽt fait de mettre fin Ă ces menĂ©es peu allemandes. Il nâĂ©tait pas difficile de provoquer un conflit ouvert entre les dĂ©sirs du roi, nostalgique dâun grand passĂ© plein de prĂȘtres, de chevaliers et de serfs, et les desseins des idĂ©alistes, uniquement prĂ©occupĂ©s des rĂ©sultats de la RĂ©volution française, qui souhaitaient donc toujours, en fin de compte, la rĂ©publique et un ordre de lâhumanitĂ© libre, au lieu de lâordre des choses mortes. Quand ce conflit fut devenu suffisamment aigu et gĂȘnant, et quand le colĂ©reux monarque fut assez irritĂ©, les valets, qui avaient jusque-lĂ dirigĂ© si facilement la marche des affaires, sâapprochĂšrent de lui et dĂ©clarĂšrent que le roi avait tort dâinciter ses sujets Ă des discours inutiles et quâils ne pourraient pas gouverner la race des parleurs. Le maĂźtre de tous les Russes de lâarriĂšre sâinquiĂ©tait, lui aussi, de voir sâagiter les tĂȘtes des Russes de devant, et il exigeait le rĂ©tablissement du tranquille Ă©tat de choses de naguĂšre. On fit une nouvelle Ă©dition de lâancienne mise au ban de tous dĂ©sirs et de toutes pensĂ©es humaines vouĂ©es aux droits et aux devoirs de lâhomme ; autrement dit, on en revint Ă lâĂtat encroĂ»tĂ©, Ă lâancien Ătat des valets, oĂč lâesclave sert en silence et oĂč le propriĂ©taire du pays et des gens gouverne le plus silencieusement possible, par le seul moyen dâune domesticitĂ© bien dressĂ©e et obsĂ©quieuse. Ni les uns ni lâautre ne peuvent dire ce quâils veulent, ni les uns quâils veulent devenir des hommes, ni lâautre quâil nâa que faire dâhommes dans son pays. Le silence est donc le seul expĂ©dient. Muta pecora, prona et ventri oboedientia.
Telle est la tentative de supprimer lâĂtat des philistins sur sa propre base, et tel en est lâĂ©chec : on a rendu Ă©vident Ă tout le monde que le despotisme ne peut se passer de la brutalitĂ© et que lâhumanitĂ© lui est chose impossible. Seule la brutalitĂ© peut maintenir un Ă©tat de choses fait de brutalitĂ©. Et me voilĂ au terme de notre tĂąche commune, qui Ă©tait dâexaminer de prĂšs le philistin et son Ătat. Vous ne direz pas que je surestime le prĂ©sent, et si pourtant je nâen dĂ©sespĂšre pas, câest uniquement parce que sa situation dĂ©sespĂ©rĂ©e me remplit dâespoir. Je ne parle pas du tout de lâimpĂ©ritie des maĂźtres ni de lâindolence des valets et des sujets qui laissent toutes choses aller comme il plaĂźt au bon Dieu ; et pourtant, les deux rĂ©unies suffiraient dĂ©jĂ pour provoquer une catastrophe. Je me borne Ă vous signaler le fait que voici : les ennemis des philistins, en un mot tous les hommes qui pensent et tous ceux qui souffrent, sont parvenus Ă une entente, dont les moyens leur manquaient absolument jusquâalors, et mĂȘme le systĂšme de reproduction des sujets, le systĂšme passif dâautrefois, enrĂŽle chaque jour des recrues pour le service de lâhumanitĂ© nouvelle. Cependant, le systĂšme de lâindustrie et du commerce, de la propriĂ©tĂ© et de lâexploitation des hommes conduit, plus rapidement encore que lâaccroissement de la population, Ă une rupture au sein de la sociĂ©tĂ© actuelle ; et lâancien systĂšme est incapable de guĂ©rir cette rupture, parce quâil ne guĂ©rit ni ne crĂ©e rien, mais ne fait quâexister et jouir. Or, lâexistence de lâhumanitĂ© souffrante qui pense, et de lâhumanitĂ© pensante, qui est opprimĂ©e, deviendra nĂ©cessairement immangeable et indigeste pour le monde animal des philistins, monde passif et qui jouit sans penser Ă rien.
Câest Ă nous dâamener complĂštement au grand jour lâancien monde et de former positivement le monde nouveau. Plus les Ă©vĂ©nements laisseront de temps Ă lâhumanitĂ© pensante pour se ressaisir et Ă lâhumanitĂ© souffrante pour sâassocier, et plus achevĂ© viendra au monde le produit que le prĂ©sent abrite dans son sein.
4. Les citations les moins connues de Karl Marx, 10 avril 2019, 07:44
Lettre de Marx Ă Arnold Ruge
Kreuznach, septembre 1843.
Je me rĂ©jouis de ce que votre dĂ©cision est prise et quâaprĂšs ces regards en arriĂšre sur le passĂ© vos pensĂ©es se tournent en avant, vers une entreprise nouvelle. Ă Paris donc, cette vieille et grande Ă©cole de la philosophie, absit omen ! et cette nouvelle capitale du monde nouveau. NĂ©cessitĂ© fait loi. Câest pourquoi je ne doute pas que tous les obstacles, dont je ne mĂ©connais pas le poids, pourront ĂȘtre Ă©cartĂ©s.
Mais que lâentreprise aboutisse ou non, dans tous les cas je serai Ă Paris Ă la fin du mois, parce que lâair dâici rend nos esprits serfs et quâen Allemagne je ne vois absolument pas de champ pour une activitĂ© libre.
En Allemagne, lâoppression brutale est partout ; câest une vraie anarchie de lâesprit ; le rĂšgne de la bĂȘtise elle-mĂȘme est advenu, et Zurich obĂ©it aux ordres de Berlin ; aussi est-il de plus en plus Ă©vident quâil faut chercher un nouveau point de ralliement pour les esprits rĂ©ellement pensants et indĂ©pendants. Je suis convaincu que notre projet rĂ©pondra Ă un vrai besoin, et il doit ĂȘtre possible de satisfaire rĂ©ellement les besoins rĂ©els. Aussi nâai-je pas le moindre doute quant Ă lâentreprise, pour peu que lâon sây mette sĂ©rieusement.
Plus grande encore peut-ĂȘtre que les obstacles externes semblent ĂȘtre les difficultĂ©s internes. Car sâil nây a pas le moindre doute quant au point de dĂ©part, tout le monde devra admettre que la confusion est dâautant plus grande quant au but. Non seulement lâanarchie gĂ©nĂ©rale a Ă©clatĂ© parmi les rĂ©formateurs, mais chacun est bien obligĂ© de sâavouer quâil nâa pas une vue exacte de ce qui doit arriver. Or, lâavantage de la nouvelle tendance, câest justement que nous ne voulons pas anticiper le monde dogmatiquement, mais dĂ©couvrir le monde nouveau, en commençant par la critique du monde ancien. Jusquâici les philosophes dĂ©tenaient la solution de toutes les Ă©nigmes dans leur pupitre, et ce monde bĂȘtement exotĂ©rique nâavait quâĂ ouvrir le bec pour que les alouettes de la science absolue lui tombent toutes rĂŽties dans la bouche. La philosophie sâest sĂ©cularisĂ©e, et la preuve la plus frappante en est que la conscience philosophique elle-mĂȘme se trouve entraĂźnĂ©e dans le tourment du combat de maniĂšre non seulement extĂ©rieure, mais aussi intĂ©rieure. Si la construction de lâavenir et lâachĂšvement pour tous les temps nâest pas notre affaire, ce quâil nous faut accomplir dans le prĂ©sent nâen est que plus certain, je veux dire la critique impitoyable de tout lâordre Ă©tabli, impitoyable en ce sens que la critique ne craint ni ses propres consĂ©quences ni le conflit avec les puissances existantes.
VoilĂ pourquoi je ne tiens nullement Ă ce que nous arborions un drapeau dogmatique, bien au contraire. Notre tĂąche, câest dâaider les dogmatiques Ă bien comprendre leurs propres thĂšses. Ainsi, par exemple, le communisme est une abstraction dogmatique, et ici je nâai nullement en vue un quelconque communisme imaginaire ou possible, mais le communisme rĂ©ellement existant, tel que lâenseignent Cabet, DĂ©zamy, Weitling et dâautres. Ce communisme nâest lui-mĂȘme quâune manifestation particuliĂšre du principe humaniste, infectĂ©e de son contraire, lâintĂ©rĂȘt privĂ©. Par consĂ©quent, abolition de la propriĂ©tĂ© privĂ©e et communisme ne sont nullement identiques, et le communisme a vu naĂźtre en face de lui, non pas par hasard, mais par nĂ©cessitĂ©, dâautres doctrines socialistes, comme celles de Fourier, de Proudhon, etc., parce quâil nâest lui-mĂȘme quâune rĂ©alisation particuliĂšre, partielle, du principe socialiste. Et tout le principe socialiste nâest, quant Ă lui, que lâune des faces du problĂšme, celle qui concerne la rĂ©alitĂ© de lâĂȘtre humain vrai. Nous devons nous soucier tout autant de lâautre face, de lâexistence thĂ©orique de lâhomme, donc prendre la religion, la science, etc., pour objet de notre critique. Nous voulons en outre agir sur nos contemporains, câest-Ă -dire sur nos contemporains allemands. Comment procĂ©der ? Telle est la question. Il y a deux faits incontestables. La religion, dâune part, la politique, dâautre part, sont des objets qui constituent le principal intĂ©rĂȘt de lâAllemagne actuelle. Câest par elles, telles quâelles sont, quâil nous faut commencer, sans leur opposer tel systĂšme tout fait, dans le genre du Voyage en Icarie.
La raison a toujours existĂ©, mais pas toujours sous la forme raisonnable. Le critique peut donc se rattacher Ă nâimporte quelle forme de la conscience thĂ©orique et pratique, et dĂ©ployer, en partant des propres formes de la rĂ©alitĂ© existante, la vraie rĂ©alitĂ© comme leur exigence et leur fin ultime. Or, touchant la vie rĂ©elle, câest prĂ©cisĂ©ment lâĂtat politique â dans toutes ses formes modernes â qui, mĂȘme quand il nâest pas encore empli, de maniĂšre consciente, des exigences socialistes, contient les exigences de la raison. Et il ne sâen tient pas lĂ . Partout il suppose la raison devenue rĂ©alitĂ©. Mais partout aussi, il tombe dans la contradiction entre sa vocation thĂ©orique et ses prĂ©suppositions rĂ©elles.
Câest pourquoi, en partant de ce conflit de lâĂtat politique avec lui-mĂȘme, on peut dĂ©gager partout la vĂ©ritĂ© sociale. De mĂȘme que la religion est le sommaire des luttes thĂ©oriques de lâhumanitĂ©, de mĂȘme lâĂtat politique est le sommaire de ses luttes pratiques. LâĂtat politique exprime donc dans sa propre forme, sub specie rei publicae, comme RĂ©publique, toutes les luttes, tous les besoins, toutes les vĂ©ritĂ©s de la sociĂ©tĂ©. Prendre pour objet de la critique la question politique la plus spĂ©ciale â par exemple la diffĂ©rence entre le systĂšme des ordres et le systĂšme reprĂ©sentatif â nâest donc nullement au-dessous de la hauteur des principes. Cette question nâexprime, en effet, que dâune maniĂšre politique la diffĂ©rence entre la souverainetĂ© de lâhomme et la souverainetĂ© de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Non seulement le critique peut, mais il doit sâintĂ©resser Ă ces questions politiques (qui, de lâavis des socialistes extrĂȘmes, ne mĂ©ritent que mĂ©pris). En dĂ©montrant la supĂ©rioritĂ© du systĂšme reprĂ©sentatif sur le systĂšme corporatif, il intĂ©resse en pratique un grand parti. En Ă©levant le systĂšme reprĂ©sentatif de sa forme politique Ă la forme gĂ©nĂ©rale, et en faisant valoir la vraie signification dont il est le porteur, il oblige en mĂȘme temps ce parti Ă se dĂ©passer lui-mĂȘme, car sa victoire est en mĂȘme temps sa perte.
Par consĂ©quent, rien ne nous empĂȘche de relier notre critique Ă la critique de la politique, Ă la prise de parti en la politique, donc Ă des luttes rĂ©elles, et de nous identifier Ă ces luttes. Nous ne nous prĂ©sentons pas alors au monde en doctrinaires armĂ©s dâun nouveau principe : voici la vĂ©ritĂ©, agenouille-toi ! Nous dĂ©veloppons pour le monde des principes nouveaux que nous tirons des principes mĂȘmes du monde. Nous ne lui disons pas : « renonce Ă tes luttes, ce sont des enfantillages ; câest Ă nous de te faire entendre la vraie devise du combat ». Tout ce que nous faisons, câest montrer au monde pourquoi il lutte en rĂ©alitĂ©, et la conscience est une chose quâil doit faire sienne, mĂȘme contre son grĂ©.
La rĂ©forme de la conscience consiste uniquement Ă rendre le monde conscient de lui-mĂȘme, Ă le rĂ©veiller du sommeil oĂč il rĂȘve de lui-mĂȘme, Ă lui expliquer ses propres actions. Tout notre but ne peut consister quâĂ faire en sorte que les questions religieuses et politiques soient formulĂ©es de maniĂšre humaine et consciente, comme câest dâailleurs le cas dans la critique de la religion chez Feuerbach.
Notre devise sera donc : rĂ©forme de la conscience, non par des dogmes, mais par lâanalyse de la conscience mystique, obscure Ă elle-mĂȘme, quâelle se manifeste dans la religion ou dans la politique. On verra alors que, depuis longtemps, le monde possĂšde le rĂȘve dâune chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la possĂ©der rĂ©ellement. On sâapercevra quâil ne sâagit pas de tirer un grand trait suspensif entre le passĂ© et lâavenir, mais dâaccomplir les idĂ©es du passĂ©. On verra enfin que lâhumanitĂ© ne commence pas une Ćuvre nouvelle, mais quâelle rĂ©alise son Ćuvre ancienne avec conscience.
Nous pouvons, par consĂ©quent, formuler la tendance de notre revue en un seul mot : examen introspectif (philosophie critique) de notre temps sur ses luttes et ses aspirations. Câest lĂ une tĂąche pour le monde et pour nous. Ce ne peut ĂȘtre que lâĆuvre de forces rĂ©unies. Il sâagit dâune confession, voilĂ tout. Pour se faire pardonner ses pĂ©chĂ©s, lâhumanitĂ© nâa quâĂ les reconnaĂźtre pour tels. »
5. Les citations les moins connues de Karl Marx, 10 avril 2019, 07:44
Lire aussi :
Lettres Ă Kugelman
Autres lettres
Correspondance de Marx et Engels
6. Les citations les moins connues de Karl Marx, 12 avril 2019, 07:56
« Dans la production sociale de leur vie, les hommes entrent dans des relations dĂ©finies qui sont indispensables et indĂ©pendantes de leur volontĂ©, des relations de production qui correspondent Ă un stade de dĂ©veloppement dĂ©fini de leurs forces productives matĂ©rielles. Lâensemble de ces rapports de production constitue la structure Ă©conomique de la sociĂ©tĂ©, le vĂ©ritable fondement sur lequel repose une superstructure juridique et politique et Ă laquelle correspondent des formes dĂ©finies de conscience sociale.
Le mode de production de la vie matĂ©rielle conditionne le processus de la vie sociale, politique et intellectuelle en gĂ©nĂ©ral. Ce nâest pas la conscience des hommes qui dĂ©termine leur ĂȘtre, mais au contraire leur ĂȘtre social qui dĂ©termine leur conscience.
Ă un certain stade de leur dĂ©veloppement, les forces productives matĂ©rielles de la sociĂ©tĂ© entrent en conflit avec les rapports de production existants, ou - ce qui nâest quâune expression lĂ©gale - les mĂȘmes rapports de propriĂ©tĂ© dans lesquels ils ont Ă©tĂ© au travail jusquâĂ prĂ©sent. De formes de dĂ©veloppement des forces productives, ces relations deviennent des entraves.
Alors commence une Ă©poque de rĂ©volution sociale. Avec le changement des assises Ă©conomiques, lâimmense superstructure est plus ou moins rapidement transformĂ©e (apparition de lâEtat â Note M et R). Lorsquâon envisage de telles transformations, il convient de toujours distinguer les transformations matĂ©rielles des conditions Ă©conomiques de la production, que lâon peut dĂ©terminer avec la prĂ©cision des sciences naturelles, des rĂ©alitĂ©s juridiques, politiques, religieuses, esthĂ©tiques ou philosophiques. »
Marx, PrĂ©face Ă la « Critique de lâEconomie politique »
7. Les citations les moins connues de Karl Marx, 12 avril 2019, 11:00
Karl Marx :
« Qui veut battre son adversaire ne discute pas avec lui les frais de la guerre. »
8. Les citations les moins connues de Karl Marx, 13 avril 2019, 11:13
Engels dans « Marx et la dictature du prolétariat » :
Depuis 1845, Marx et moi, nous avons pensĂ© que lâune des consĂ©quences finales de la future rĂ©volution prolĂ©tarienne sera lâextinction progressive des organisations politiques appelĂ©es du nom dâĂtat 47.
47. Cf. Engels Ă Ph. Van Patten, 18-4-1883.
De tout temps, le but essentiel de cet organisme a Ă©tĂ© de maintenir et de garantir par la violence armĂ©e lâassujettissement Ă©conomique de la majoritĂ© ouvriĂšre par la minoritĂ© fortunĂ©e. Avec la disparition de cette minoritĂ© fortunĂ©e disparaĂźt aussi la nĂ©cessitĂ© dâun pouvoir armĂ© dâoppression ou Ătat. Mais en mĂȘme temps, nous avons toujours pensĂ© que, pour parvenir Ă ce rĂ©sultat et Ă dâautres, bien plus importants encore pour la future rĂ©volution sociale, la classe ouvriĂšre devait dâabord sâemparer du pouvoir politique de lâĂtat, afin dâĂ©craser grĂące Ă lui la rĂ©sistance de la classe capitaliste et de rĂ©organiser les structures sociales.
Câest ce que lâon peut lire dĂ©jĂ dans le Manifeste communiste de 1847 48.
48. Cf. chapitre II, fin.Engels fait évidemment allusion aux fameuses interventions despotiques dans les rapports de production que le prolétariat prend contre la bourgeoisie en faisant usa-ge de sa domination politique. Nous avons reproduit ce passage plus loin.
Les anarchistes mettent les choses sens dessus dessous. Ils dĂ©clarent que la rĂ©volution prolĂ©tarienne doit commencer en abolissant lâorganisation politique de lâĂtat. Or, la seule organisation dont le prolĂ©tariat dispose aprĂšs sa victoire, câest prĂ©cisĂ©ment lâĂtat. Certes, cet Ătat doit subir des changements trĂšs considĂ©rables avant de pouvoir remplir ses nouvelles fonctions, mais le dĂ©truire Ă ce moment-lĂ , ce serait dĂ©truire le seul organe grĂące auquel le prolĂ©tariat victorieux puisse prĂ©cisĂ©ment faire valoir la domination quâil vient de conquĂ©rir pour Ă©craser ses adversaires capitalistes et entreprendre le rĂ©volutionnement Ă©conomique de la sociĂ©tĂ©, faute de quoi toute victoire devra sâachever par une nouvelle dĂ©faite et par un massacre gĂ©nĂ©ral des ouvriers, comme ce fut le cas de la Commune de Paris. 49
49. Les dĂ©couvertes scientifiques de Marx, depuis les Ă©crits de sa prime jeunesse jusquâau Capital, etc., sur la sociĂ©tĂ© communiste aprĂšs la transition de la dictature du prolĂ©tariat - but de tous ses efforts - ont obtenu une Ă©clatante confirmation expĂ©rimentale dans le soulĂšvement de la Commune qui tenta de rĂ©aliser le programme social dĂ©fini Ă lâavance par Marx. Dans son ouvrage fondamental sur lâEtat et la RĂ©volution, LĂ©nine dĂ©finit par opposition la conception marxiste du passage au socialisme : « Les utopistes se sont occupĂ©s à « dĂ©couvrir » les formes politiques oĂč devait se produire la transformation socialiste de la sociĂ©tĂ©. Les anarchistes ont Ă©ludĂ© la question des formes politiques en gĂ©nĂ©ral. Les opportunistes de la social-dĂ©mocratie contemporaine ont acceptĂ© les formes politiques bourgeoises de lâEtat dĂ©mocratique parlementaire comme une limite que lâon ne saurait franchir ; ils se sont brisĂ© le front Ă prier devant ce « fĂ©tiche », et ils ont qualifiĂ© dâanarchisme toute tentative de dĂ©molir ces formes ». Ces dĂ©finitions permettent a contrario de mieux saisir la conception marxiste. Dâabord, LĂ©nine souligne que Marx a dĂ©duit scientifiquement dĂšs le dĂ©but la nĂ©cessitĂ© de la phase transitoire de dictature du prolĂ©tariat, et quâil a pu par la suite en prĂ©ciser les formes en partant strictement de lâobservation de la lutte des classes en acte, notamment lors des rĂ©volutions de 1848 et de 1871. Il faut ensuite remarquer que les diverses conceptions utopiste, anarchiste et social-dĂ©mocrate se complĂštent : les utopistes, se fiant Ă la seule volontĂ© politique des gouvernants en place pour rĂ©aliser leur modĂšle de sociĂ©tĂ©, ignorent complĂštement que le communisme est le mouvement Ă©conomique mĂȘme de la sociĂ©tĂ© moderne, qui tend Ă outrepasser dâores et dĂ©jĂ les limites de la sociĂ©tĂ© capitaliste surannĂ©e ; les anarchistes ignorent que les masses doivent â en faisant converger leur action avec le mouvement matĂ©riel vers le communisme â abattre lâEtat politique qui coiffe les anciennes formes de production de classe et opposer de nouvelles formes politiques de violence aux vestiges de cet Etat et des rapports dâappropriation privĂ©e ; quant aux sociaux-dĂ©mocrates, ils font la synthĂšse de ces deux dĂ©viations, au sens oĂč ils ont le fĂ©tichisme des formes politiques bourgeoises existantes et, comme les anarchistes, ils ne peuvent dĂ©passer les formes de production et dâappropriation existantes du fait quâils ne leur opposent pas dâautres forces politiques rĂ©volutionnaires pour les abattre. Il nâest pas besoin dâinsister sur le fait que, pour LĂ©nine, les formes politiques rĂ©volutionnaires ainsi que lâEtat de la dictature du prolĂ©tariat nâĂ©taient que des phĂ©nomĂšnes transitoires qui entraient en veilleuse avec lâabolition des derniers vestiges des classes.
9. Les citations les moins connues de Karl Marx, 6 décembre 2020, 06:04, par titide
« un rĂȘve utopique, ce nâest pas la rĂ©volution radicale, lâĂ©mancipation gĂ©nĂ©rale et humaine, câest plutĂŽt la rĂ©volution partielle, simplement politique, la rĂ©volution qui laisse debout les piliers de la maison. Sur quoi repose une rĂ©volution partielle, simplement politique ? Sur ceci : une fraction de la sociĂ©tĂ© bourgeoise sâĂ©mancipe et accapare la suprĂ©matie gĂ©nĂ©rale, une classe dĂ©terminĂ©e entreprend, en partant de sa situation particuliĂšre, lâĂ©mancipation gĂ©nĂ©rale de la sociĂ©tĂ©. Cette classe Ă©mancipe la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre, mais uniquement dans lâhypothĂšse que la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre se trouve dans la situation de cette classe, quâelle possĂšde donc ou puisse se procurer Ă sa convenance par exemple lâargent ou la culture.
Il nâest pas de classe de la sociĂ©tĂ© bourgeoise qui puisse jouer ce rĂŽle, Ă moins de faire naĂźtre en elle-mĂȘme et dans la masse un Ă©lĂ©ment dâenthousiasme, oĂč elle fraternise et se confonde avec la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral, sâidentifie avec elle et soit ressentie et reconnue comme le reprĂ©sentant gĂ©nĂ©ral de cette sociĂ©tĂ©, un Ă©lĂ©ment oĂč ses prĂ©tentions et ses droits soient en rĂ©alitĂ© les droits et les prĂ©tentions de la sociĂ©tĂ© elle-mĂȘme, oĂč elle soit rĂ©ellement la tĂȘte sociale et le cĆur social. Ce nâest quâau nom des droits gĂ©nĂ©raux de la sociĂ©tĂ© quâune classe particuliĂšre peut revendiquer la suprĂ©matie gĂ©nĂ©rale. Pour emporter dâassaut cette position Ă©mancipatrice et sâassurer lâexploitation politique de toutes les sphĂšres de la sociĂ©tĂ© dans lâintĂ©rĂȘt de sa propre sphĂšre, lâĂ©nergie rĂ©volutionnaire et la conscience de sa propre force ne suffisent pas. Pour que la rĂ©volution dâun peuple et lâĂ©mancipation dâune classe particuliĂšre de la sociĂ©tĂ© bourgeoise coĂŻncident, pour quâune classe reprĂ©sente toute la sociĂ©tĂ©, il faut, au contraire, que tous les vices de la sociĂ©tĂ© soient concentrĂ©s dans une autre classe, quâune classe dĂ©terminĂ©e soit la classe du scandale gĂ©nĂ©ral, la personnification de la barriĂšre gĂ©nĂ©rale ; il faut quâune sphĂšre sociale particuliĂšre passe pour le crime notoire de toute la sociĂ©tĂ©, si bien quâen sâĂ©mancipant de cette sphĂšre on rĂ©alise lâĂ©mancipation gĂ©nĂ©rale. Pour quâune classe soit par excellence la classe de lâĂ©mancipation, il faut inversement quâune autre classe soit ouvertement la classe de lâasservissement. Lâimportance gĂ©nĂ©rale nĂ©gative de la noblesse et du clergĂ© français avait comme consĂ©quence nĂ©cessaire lâimportance gĂ©nĂ©rale positive de la bourgeoisie, la classe la plus immĂ©diatement voisine et opposĂ©e. »
« Contribution de la critique de "la Philosophie du droit" de Hegel » (1841) de Karl Marx