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Les citations les moins connues de Karl Marx

mercredi 10 avril 2019, par Robert Paris

Les citations les moins connues de Karl Marx, mais pas les moins importantes

« Etant donnĂ© qu’il ne nous appartient pas de forger un plan qui vaille pour tous les temps Ă  venir, il est d’autant plus certain que ce que nous devons faire pour le prĂ©sent, c’est une Ă©valuation critique impitoyable de tout ce qui est, impitoyable au sens oĂč notre critique ne doit craindre ni ses propres rĂ©sultats ni le conflit avec les pouvoirs Ă©tablis. »(dans « Lettre Ă  Arnold Ruge » - 1843)

« Dans le comportement Ă  l’égard de la femme, proie et servante de la voluptĂ© commune, s’exprime l’infinie dĂ©gradation de l’homme vis-Ă -vis de lui-mĂȘme, car le secret de ce comportement trouve sa manifestation non Ă©quivoque, dĂ©cisive, Ă©vidente, nue, dans le rapport de l’homme Ă  la femme, et dans la maniĂšre dont le rapport direct et naturel de sexes est conçu. Le rapport immĂ©diat, naturel, nĂ©cessaire de l’homme Ă  l’homme est le rapport de l’homme Ă  la femme. (
) Du caractĂšre de ce rapport, on peut conclure jusqu’à quel point l’homme est devenu pour lui-mĂȘme un ĂȘtre gĂ©nĂ©rique, humain et conscient de l’ĂȘtre devenu. Le rapport de l’homme Ă  la femme est le rapport le plus naturel de l’humain Ă  l’humain ; c’est lĂ  que l’on apprend dans quelle mesure le comportement naturel de l’homme est devenu humain, ou dans quelle mesure l’essence humaine lui est devenue essence naturelle, dans quelle mesure sa nature humaine lui est devenue chose naturelle. Ce rapport rĂ©vĂšle aussi dans quelle mesure le besoin de l’homme est devenu un besoin humain, donc dans quelle mesure l’autre en tant que tel lui est devenu un besoin, dans quelle mesure son existence la plus individuelle est en mĂȘme temps celle d’un ĂȘtre social. » (dans « Ebauche d’une critique de l’économie politique »)

« Le royaume de la libertĂ© commence seulement lĂ  oĂč l’on cesse de travailler par nĂ©cessitĂ© et opportunitĂ© imposĂ©e de l’extĂ©rieur ; il se situe donc par nature au-delĂ  de la sphĂšre de la production matĂ©rielle proprement dite. » (dans « Le Capital », Livre III)

« Que penser somme toute d’une science qui en se donnant de grands airs fait abstraction de cette grande partie du travail humain et qui n’a pas le sentiment de ses lacunes tant que toute cette richesse dĂ©ployĂ©e de l’activitĂ© humaine ne lui dit rien, sinon peut-ĂȘtre ce que l’on peut dire d’un mot : “ besoin ”, “ besoin vulgaire” ? Les sciences de la nature ont dĂ©ployĂ© une Ă©norme activitĂ© et ont fait leur un matĂ©riel qui va grandissant. Cependant, la philosophie leur est restĂ©e tout aussi Ă©trangĂšre qu’elles sont restĂ©es Ă©trangĂšres Ă  la philosophie. Leur union momentanĂ©e n’Ă©tait qu’une illusion de l’imagination. La volontĂ© Ă©tait lĂ , mais les capacitĂ©s manquaient. Les historiens eux-mĂȘmes ne se rĂ©fĂšrent aux sciences de la nature qu’en passant, comme Ă  un moment du dĂ©veloppement des lumiĂšres, d’utilitĂ©, qu’illustrent quelques grandes dĂ©couvertes. Mais par le moyen de l’industrie, les sciences de la nature sont intervenues d’autant plus pratiquement dans la vie humaine et l’ont transformĂ©e et ont prĂ©parĂ© l’Ă©mancipation humaine, bien qu’elles aient dĂ» parachever directement la dĂ©shumanisation. L’industrie est le rapport historique rĂ©el de la nature, et par suite des sciences de la nature, avec l’homme ; si donc on la saisit comme une rĂ©vĂ©lation exotĂ©rique des forces essentielles de l’homme, on comprend aussi l’essence humaine de la nature ou l’essence naturelle de l’homme ; en consĂ©quence les sciences de la nature perdront leur orientation abstraitement matĂ©rielle ou plutĂŽt idĂ©aliste et deviendront la base de la science humaine, comme elles sont dĂ©jĂ  devenues - quoique sous une forme aliĂ©nĂ©e - la base de la vie rĂ©ellement humaine ; dire qu’il y a une base pour la vie et une autre pour la science est de prime abord un mensonge. » (dans « Manuscrits de 1844 »)

« Le capital abhorre l’absence de profit ou un profit minime, comme la nature a horreur du vide. Que le profit soit convenable, et le capital devient courageux : 10% d’assurĂ©s, et on peut l’employer partout ; 20%, il s’échauffe ; 50%, il est d’une tĂ©mĂ©ritĂ© folle, Ă  100%, il foule aux pieds toutes les lois humaines ; Ă  300%, et il n’est pas de crime qu’il n’ose commettre, mĂȘme au risque de la potence. Quand le dĂ©sordre et la discorde portent profit, il les encourage tous deux ; pour preuve la contrebande et la traite des nĂšgres. » (dans « Le Capital » tome II)

« Le premier acte historique de ces individus, par lequel ils se distinguent des animaux, n’est pas qu’ils pensent, mais qu’ils se mettent Ă  produire leurs moyens d’existence. » (dans « Lettres de Marx »)

« La nationalitĂ© du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-mĂȘme. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire chez lui n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appartient n’est pas le sol français, anglais, allemand, c’est quelques pieds sous la terre. » (dans « Notes critiques sur Friedrich List »)

Aux ouvriers : « Vous aurez Ă  traverser quinze, vingt, cinquante ans de guerres civiles et de guerres entre peuples, non seulement pour changer les rapports existants, mais pour vous changer vous-mĂȘmes et vous rendre capables d’exercer le pouvoir politique. » (rapport de Marx au procĂšs-verbal du Conseil central de Londres, sĂ©ance du 15 septembre 1850)

« Les ouvriers doivent essayer de s’organiser eux-mĂȘmes en garde prolĂ©tarienne, avec des chefs de leur choix, leur propre Ă©tat-major et sous les ordres non pas des autoritĂ©s publiques, mais des conseils municipaux rĂ©volutionnaires formĂ©s par les ouvriers. » (dans « Adresse Ă  la Ligue des communistes »)

« En Angleterre [...] les ouvriers industriels doivent avant tout se dĂ©barrasser de leurs chefs actuels. » (Il s’agit des chefs des syndicats les Trade-Unions !) – Karl Marx, dans Lettre Ă  Kugelmann » -
« La classe ouvriĂšre n’espĂ©rait pas des miracles de la Commune. Elle n’a pas d’utopies toutes faites Ă  introduire par dĂ©cret du peuple. Elle sait que pour rĂ©aliser sa propre Ă©mancipation, et avec elle cette forme de vie plus haute Ă  laquelle tend irrĂ©sisÂŹtiÂŹblement la sociĂ©tĂ© actuelle en vertu de son propre dĂ©veloppement Ă©conomique, elle aura Ă  passer par de longues luttes, par toute une sĂ©rie de processus historiques, qui transformeront complĂštement les circonstances elles-mĂȘmes. Elle n’a pas Ă  rĂ©aliser d’idĂ©al, mais seulement Ă  libĂ©rer les Ă©lĂ©ments de la sociĂ©tĂ© nouvelle que porte dans ses flancs la vieille sociĂ©tĂ© bourgeoise qui s’effondre. Dans la pleine conscience de sa mission historique et avec la rĂ©solution hĂ©roĂŻque d’ĂȘtre digne d’elle dans son action, la classe ouvriĂšre peut se contenter de sourire des invectives grossiĂšres des laquais de presse et de la protection sentencieuse des doctrinaires bourgeois bien intentionnĂ©s qui dĂ©bitent leurs platitudes d’ignorants et leurs marottes de sectaires, sur le ton d’oracle de l’infaillibilitĂ© scientifique. Quand la Commune de Paris prit la direction de la rĂ©volution entre ses propres mains ; quand de simples ouvriers, pour la premiĂšre fois, osĂšrent toucher au privilĂšge gouvernemental de leurs « supĂ©rieurs naturels », les possĂ©dants, et, dans des circonsÂŹtances d’une difficultĂ© sans exemple, accomplirent leur Ɠuvre modestement, consciencieusement et efficacement (et l’accomplirent pour des salaires dont le plus Ă©levĂ© atteignait Ă  peine le cinquiĂšme de ce qui, Ă  en croire une haute autoritĂ© scientifique, le professeur Huxley, est le minimum requis pour un secrĂ©taire du conseil de l’instrucÂŹtion publique de Londres), le vieux monde se tordit dans des convulsions de rage Ă  la vue du drapeau rouge, symbole de la RĂ©publique du travail, flottant sur l’HĂŽtel de Ville. » (dans « La guerre civile en France »)

« Le communisme n’est pour nous ni un Ă©tat qui doit ĂȘtre créé, ni un idĂ©al sur lequel la rĂ©alitĂ© devra se rĂ©gler. Nous appelons communisme le mouvement rĂ©el qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement rĂ©sultent des prĂ©misses actuellement existantes.
Du reste, la masse d’ouvriers qui ne sont qu’ouvriers — force de travail massive, coupĂ©e du capital ou de toute espĂšce de satisfaction mĂȘme bornĂ©e — suppose le marchĂ© mondial ; comme le suppose aussi du coup, du fait de la concurrence, la perte de ce travail en tant que source assurĂ©e d’existence, et non plus Ă  titre temporaire.
Le prolĂ©tariat ne peut donc exister qu’à l’échelle de l’histoire universelle, de mĂȘme que le communisme, qui en est l’action, ne peut absolument pas se rencontrer autrement qu’en tant qu’existence "historique universelle". Existence historique universelle des individus, autrement dit, existence des individus directement liĂ©e Ă  l’histoire universelle... » (dans « L’IdĂ©ologie allemande »)

« Pour abolir l’idĂ©e de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, le communisme pensĂ© suffit entiĂšrement. Pour abolir la propriĂ©tĂ© privĂ©e rĂ©elle, il faut une action communiste rĂ©elle. L’histoire l’apportera et ce mouvement, dont nous savons dĂ©jĂ  en pensĂ©e qu’il s’abolit lui-mĂȘme, passera dans la rĂ©alitĂ© par un processus trĂšs rude et trĂšs Ă©tendu. Mais nous devons considĂ©rer comme un progrĂšs rĂ©el que, de prime abord, nous ayons acquis une conscience tant de la limitation que du but du mouvement historique, et une conscience qui le dĂ©passe. -
Lorsque les ouvriers communistes se rĂ©unissent, c’est d’abord la doctrine, la propagande, etc., qui est leur but. Mais en mĂȘme temps ils s’approprient par lĂ  un besoin nouveau, le besoin de la sociĂ©tĂ©, et ce qui semble ĂȘtre le moyen est devenu le but. On peut observer les plus brillants rĂ©sultats de ce mouvement pratique, lorsque l’on voit rĂ©unis des ouvriers socialistes français. Fumer, boire, manger, etc., ne sont plus lĂ  comme des prĂ©textes Ă  rĂ©union ou des moyens d’union. L’assemblĂ©e, l’association la conversation qui Ă  son tour a la sociĂ©tĂ© pour but leur suffisent, la fraternitĂ© humaine n’est pas chez eux une phrase vide, mais une vĂ©ritĂ©, et la noblesse de l’humanitĂ© brille sur ces figures endurcies par le travail. » (dans « Manuscrits de 1844 »)

« Messieurs, ne vous en laissez pas imposer par le mot abstrait de libertĂ©. LibertĂ© de qui ? Ce n’est pas la libertĂ© d’un simple individu, en prĂ©sence d’un autre individu. C’est la libertĂ© qu’a le capital d’Ă©craser le travailleur. Comment voulez-vous encore sanctionner la libre concurrence par cette idĂ©e de libertĂ© quand cette libertĂ© n’est que le produit d’un Ă©tat de choses basĂ© sur la libre concurrence ? Nous avons fait voir ce que c’est que la fraternitĂ© que le libre-Ă©change fait naĂźtre entre les diffĂ©rentes classes d’une seule et mĂȘme nation. La fraternitĂ© que le libre-Ă©change Ă©tablirait entre les diffĂ©rentes nations de la terre ne serait guĂšre plus fraternelle. » (dans « Discours sur le libre-Ă©change »)

« Il y eut un jour un brave homme pour s’imaginer que si les hommes se noyaient, c’est qu’ils Ă©taient possĂ©dĂ©s de l’idĂ©e de pesanteur. S’ils chassaient cette idĂ©e de leur tĂȘte, par exemple en la qualifiant de superstitieuse, de religieuse, ils seraient Ă  l’abri de la noyade. (...) La production des idĂ©es, des reprĂ©sentations, de la conscience est, de prime abord, directement mĂȘlĂ©e Ă  l’activitĂ© et au commerce matĂ©riels des hommes : elle est le langage de la vie rĂ©elle. (...) Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs reprĂ©sentations, de leurs idĂ©es, etc., mais ce sont les hommes rĂ©els, oeuvrants, tels qu’ils sont conditionnĂ©s par un dĂ©veloppement dĂ©terminĂ© de leurs forces productives et du commerce qui leur correspond jusque dans ses formes les plus Ă©tendues. (...) A toute Ă©poque, les idĂ©es de la classe dominante sont les idĂ©es dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matĂ©rielle dominante de la sociĂ©tĂ© est en mĂȘme temps la puissance spirituelle dominante. (...) Si l’on dĂ©tache, en observant le dĂ©roulement de l’histoire, les idĂ©es dominantes de la classe dominante elle-mĂȘme ; si on les rend indĂ©pendantes ; si on se persuade qu’à telle Ă©poque telles ou telles pensĂ©es ont prĂ©valu, sans se prĂ©occuper des conditions de production ni des producteurs de ces pensĂ©es ; bref si on fait table rase des individus et des circonstances mondiales qui sont Ă  la base de ces pensĂ©es, on peut dire, par exemple, qu’au temps oĂč l’aristocratie rĂ©gnait, c’était les idĂ©es d’honneur, de fidĂ©litĂ©, etc. VoilĂ  ce que la classe dominante se figure le plus souvent. (
) Admettons que, dans la maniĂšre de concevoir la marche de l’histoire, on dĂ©tache les idĂ©es de la classe dominante de cette classe dominante elle-mĂȘme et qu’on en fasse une entitĂ©. Mettons qu’on s’en tienne au fait que telles ou telles idĂ©es ont dominĂ© Ă  telle Ă©poque, sans s’inquiĂ©ter des conditions de la production ni des producteurs de ces idĂ©es, en faisant donc abstraction des individus et des circonstances mondiales qui sont Ă  la base de ces idĂ©es. On pourra alors dire, par exemple, qu’au temps oĂč l’aristocratie rĂ©gnait, c’était le rĂšgne des concepts d’honneur, de fidĂ©litĂ©, etc., et qu’au temps oĂč rĂ©gnait la bourgeoisie, c’était le rĂšgne des concepts de libertĂ©, d’égalitĂ©, etc. Ces “concepts dominants” auront une forme d’autant plus gĂ©nĂ©rale et gĂ©nĂ©ralisĂ©e que la classe dominante est davantage contrainte Ă  prĂ©senter ses intĂ©rĂȘts comme Ă©tant l’intĂ©rĂȘt de tous les membres de la sociĂ©tĂ©. En moyenne, la classe dominante elle mĂȘme se reprĂ©sente que ce sont ses concepts qui rĂšgnent et ne les distingue des idĂ©es dominantes des Ă©poques antĂ©rieures qu’en les prĂ©sentant comme des vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles. C’est ce que s’imagine la classe dominante elle-mĂȘme dans son ensemble. Cette conception de l’histoire commune Ă  tous les historiens, tout spĂ©cialement depuis le XVIII° siĂšcle, se heurtera nĂ©cessairement Ă  ce phĂ©nomĂšne que les pensĂ©es rĂ©gnantes seront de plus en plus abstraites, c’est-Ă -dire qu’elles affectent de plus en plus la forme de l’universalitĂ©. En effet, chaque nouvelle classe qui prend la place de celle qui dominait avant elle est obligĂ©e, ne fĂ»t-ce que pour parvenir Ă  ses fins, de reprĂ©senter son intĂ©rĂȘt comme l’intĂ©rĂȘt commun de tous les membres de la sociĂ©tĂ© ou, pour exprimer les choses sur le plan des idĂ©es : cette classe est obligĂ©e de donner Ă  ses pensĂ©es la forme de l’universalitĂ©, de les reprĂ©senter comme Ă©tant les seules raisonnables, les seules universellement valables. Du simple fait qu’elle affronte une classe, la classe rĂ©volutionnaire se prĂ©sente d’emblĂ©e non pas comme classe, mais comme reprĂ©sentant la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre, elle apparaĂźt comme la masse entiĂšre de la sociĂ©tĂ© en face de la seule classe dominante. Cela lui est possible parce qu’au dĂ©but son intĂ©rĂȘt est vraiment encore intimement liĂ© Ă  l’intĂ©rĂȘt commun de toutes les autres classes non-dominantes et parce que, sous la pression de l’état de choses antĂ©rieur, cet intĂ©rĂȘt n’a pas encore pu se dĂ©velopper comme intĂ©rĂȘt particulier d’une classe particuliĂšre. De ce fait, la victoire de cette classe est utile aussi Ă  beaucoup d’individus des autres classes qui, elles, ne parviennent pas Ă  la domination ; mais elle l’est uniquement dans la mesure oĂč elle met ces individus en Ă©tat d’accĂ©der Ă  la classe dominante. Quand la bourgeoisie française renversa la domination de l’aristocratie, elle permit par lĂ  Ă  beaucoup de prolĂ©taires de s’élever au-dessus du prolĂ©tariat, mais uniquement en ce sens qu’ils devinrent eux-mĂȘmes des bourgeois. Chaque nouvelle classe n’établit donc sa domination que sur une base plus large que la classe qui dominait prĂ©cĂ©demment, mais, en revanche, l’opposition entre la classe qui domine dĂ©sormais et celles qui ne dominent pas ne fait ensuite que s’aggraver en profondeur et en acuitĂ©. Il en dĂ©coule ceci : le combat qu’il s’agit de mener contre la nouvelle classe dirigeante a pour but Ă  son tour de nier les conditions sociales antĂ©rieures d’une façon plus dĂ©cisive et plus radicale que n’avaient pu le faire encore toutes les classes prĂ©cĂ©dentes qui avaient briguĂ© la domination. Toute l’illusion qui consiste Ă  croire que la domination d’une classe dĂ©terminĂ©e est uniquement la domination de certaines idĂ©es, cesse naturellement d’elle-mĂȘme, dĂšs que la domination de quelque classe que ce soit cesse d’ĂȘtre la forme du rĂ©gime social, c’est-Ă -dire qu’il n’est plus nĂ©cessaire de reprĂ©senter un intĂ©rĂȘt particulier comme Ă©tant l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral ou de reprĂ©senter "l’universel" comme dominant. Une fois les idĂ©es dominantes sĂ©parĂ©es des individus qui exercent la domination, et surtout des rapports qui dĂ©coulent d’un stade donnĂ© du mode de production, on obtient ce rĂ©sultat que ce sont constamment les idĂ©es qui dominent dans l’histoire et il est alors trĂšs facile d’abstraire, de ces diffĂ©rentes idĂ©es "l’idĂ©e", c’est-Ă -dire l’idĂ©e par excellence, etc., pour en faire l’élĂ©ment qui domine dans l’histoire et de concevoir par ce moyen toutes ces idĂ©es et concepts isolĂ©s comme des "autodĂ©terminations" du concept qui se dĂ©veloppe tout au long de l’histoire. Il est Ă©galement naturel ensuite de faire dĂ©river tous les rapports humains du concept de l’homme, de l’homme reprĂ©sentĂ©, de l’essence de l’homme, de l’homme en un mot. » (dans « L’IdĂ©ologie allemande »)

« Le prolĂ©tariat s’empare du pouvoir d’Etat et transforme les moyens de production d’abord en propriĂ©tĂ© d’Etat. Mais par lĂ , il se supprime lui-mĂȘme en tant que prolĂ©tariat, il supprime toues les diffĂ©rences de classes et oppositions de classes et Ă©galement en tant qu’Etat. La sociĂ©tĂ© antĂ©rieure, Ă©voluant dans des oppositions de classes, avait besoin de l’Etat, c’est-Ă -dire, dans chaque cas, d’une organisation de la classe exploiteuse pour maintenir ses conditions de production extĂ©rieures, donc surtout pour maintenir par la force la classe exploitĂ©e dans les conditions d’oppression donnĂ©es par le mode de production existant (esclavage, servage, salariat). L’Etat Ă©tait le reprĂ©sentant officiel de toute la sociĂ©tĂ©, sa synthĂšse en un corps visible, mais cela, il ne l’était que dans la mesure oĂč il Ă©tait l’Etat de la classe qui, pour son temps, reprĂ©sentait elle-mĂȘme toute la sociĂ©tĂ© : dans l’antiquitĂ©, Etat des citoyens propriĂ©taires d’esclaves ; au moyen Ăąge, de la noblesse fĂ©odale ; Ă  notre Ă©poque, de la bourgeoisie. Quand il finit par devenir effectivement le reprĂ©sentant de toute la sociĂ©tĂ©, il se rend lui-mĂȘme superflu. DĂšs qu’il n’y a plus de classe sociale Ă  tenir dans l’oppression ; dĂšs que, avec la domination de classe et la lutte pour l’existence individuelle motivĂ©e par l’anarchie antĂ©rieure de la production, sont Ă©liminĂ©s Ă©galement les collisions et les excĂšs qui en rĂ©sultent, il n’y a plus rien Ă  rĂ©primer qui rende nĂ©cessaire un pouvoir de rĂ©pression, un Etat. Le premier acte dans lequel l’Etat apparaĂźt rĂ©ellement comme reprĂ©sentant de toute la sociĂ©tĂ©, - la prise de possession des moyens de production au nom de la sociĂ©tĂ©, - est en mĂȘme temps son dernier acte propre en tant qu’Etat. L’intervention d’un pouvoir d’Etat dans des rapports sociaux devient superflue dans un domaine aprĂšs l’autre, et entre alors naturellement en sommeil. Le gouvernement des personnes fait place Ă  l’administration des choses et Ă  la direction des opĂ©rations de production. L’Etat n’est pas "aboli", il s’éteint. VoilĂ  qui permet de juger la phrase creuse sur l’"Etat populaire libre", tant du point de vue de sa justification temporaire comme moyen d’agitation que du point de vue de son insuffisance dĂ©finitive comme idĂ©e scientifique ; de juger Ă©galement la revendication de ceux qu’on appelle les anarchistes, d’aprĂšs laquelle l’Etat doit ĂȘtre aboli du jour au lendemain. » (dans Anti-DĂŒhring, Monsieur E. DĂŒhring bouleverse la science)

« En un mot : vous ne pouvez supprimer la philosophie sans la rĂ©aliser
 La thĂ©orie se change [...] en force matĂ©rielle dĂšs qu’elle saisit les masses. La thĂ©orie est capable de saisir les masses, dĂšs qu’elle argumente ad hominem, et elle argumente ad hominem dĂšs qu’elle devient radicale. Être radical, c’est saisir les choses Ă  la racine, mais la racine, pour l’homme, c’est l’homme lui-mĂȘme
 Il est Ă©vident que l’arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes ; la force matĂ©rielle ne peut ĂȘtre abattue que par la force matĂ©rielle ; mais la thĂ©orie se change, elle aussi, en force matĂ©rielle, dĂšs qu’elle pĂ©nĂštre les masses. La thĂ©orie est capable de pĂ©nĂ©trer les masses dĂšs qu’elle procĂšde par des dĂ©monstrations ad hominem, et elle fait des dĂ©monstrations ad hominem dĂšs qu’elle devient radicale. Être radical, c’est prendre les choses par la racine. » (dans « Contribution Ă  la critique de la philosophie du droit de Hegel »)

« Nous avons, depuis presque quarante ans, signalĂ© la lutte de classe comme le moteur de l’histoire le plus dĂ©cisif et nous avons notamment dĂ©signĂ© la lutte sociale entre la bourgeoisie et le prolĂ©tariat comme le grand levier de la rĂ©volution sociale moderne. Nous ne pouvons donc, en aucune maniĂšre, nous associer Ă  des gens qui voudraient retrancher du mouvement cette lutte de classe. Nous avons formulĂ©, lors de la crĂ©ation de l’Internationale, la devise de notre combat : l’émancipation de la classe ouvriĂšre sera l’Ɠuvre de la classe ouvriĂšre elle-mĂȘme. Nous ne pouvons, par consĂ©quent, faire route commune avec des gens qui dĂ©clarent ouvertement que les ouvriers sont trop incultes pour se libĂ©rer eux-mĂȘmes, et qu’ils doivent ĂȘtre libĂ©rĂ©s par en haut
 » (dans « CrĂ©tinisme parlementaire et opportunisme »)

Messages

  • « Qu’est-ce que la sociĂ©tĂ©, quelle que soit sa forme ? Le produit de l’action rĂ©ciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale ? Pas du tout. Posez un certain Ă©tat de dĂ©veloppement des facultĂ©s productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez de certains degrĂ©s de dĂ©veloppement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de famille, des ordres ou des classes, en un mot telle sociĂ©tĂ© civile. Posez telle sociĂ©tĂ© civile, et vous aurez tel État politique, qui n’est que l’expression officielle de la sociĂ©tĂ© civile. (
) Il n’est pas nĂ©cessaire d’ajouter que les hommes ne sont pas libres arbitres de leurs forces productives – qui sont la base de toute leur histoire – car toute force productive est une force acquise, le produit d’une activitĂ© antĂ©rieure. Ainsi les forces productives sont le rĂ©sultat de l’énergie pratique des hommes, mais cette Ă©nergie elle-mĂȘme est circonscrite par les conditions dans lesquelles les hommes se trouvent placĂ©s, par les forces productives dĂ©jĂ  acquises, par la forme sociale qui existe avant eux, qu’ils ne crĂ©ent pas, qui est la production de la gĂ©nĂ©ration antĂ©rieure. (
)
    Les hommes ne renoncent jamais Ă  ce qu’ils ont gagnĂ©, mais cela ne vient pas Ă  dire qu’ils ne renoncent jamais Ă  la forme sociale, dans laquelle ils ont acquis certaines forces productives. Tout au contraire. Pour ne pas ĂȘtre privĂ© du rĂ©sultat obtenu, pour ne pas perdre les fruits de la civilisation, les hommes sont forcĂ©s, du moment oĂč le mode de leur commerce ne correspond plus aux forces productives acquises, de changer toutes leurs formes sociales traditionnelles. (
)
    Ainsi les formes Ă©conomiques sous lesquelles les hommes produisent, consomment, Ă©changent, sont transitoires et historiques. Avec de nouvelles facultĂ©s productives acquises, les hommes changent leur mode de production, et avec leur mode de production, ils changent tous les rapports Ă©conomiques qui n’ont Ă©tĂ© que les relations nĂ©cessaires de ce mode de production dĂ©terminĂ©. »

    K. Marx, Lettre à Paul Annenkov, 26 décembre 1846

  • Marx dans la Critique du programme de Gotha :

    « Que signifie (dans le programme de Gotha de la social-dĂ©mocratie que critique Marx) le « contrĂŽle populaire et souverain du peuple des travailleurs » ? Et cela, plus prĂ©cisĂ©ment pour un peuple de travailleurs qui, en sollicitant l’Etat de la sorte, manifeste sa pleine conscience qu’il n’est ni au pouvoir, ni mĂ»r pour le pouvoir !.... Cela signifie, somme toute, que l’on abandonne le point de vue de l’action de classe pour retourner Ă  celui de l’action de secte
. Entre la sociĂ©tĂ© capitaliste et la sociĂ©tĂ© communiste, se place la pĂ©riode de transformation rĂ©volutionnaire de celle-lĂ  en celle-ci. A quoi correspond une pĂ©riode de transition politique oĂč l’Etat ne saurait ĂȘtre autre chose que la dictature rĂ©volutionnaire du prolĂ©tariat. »

  • Lettre de Marx Ă  Arnold Ruge (1843)
    Sur la péniche, vers D., mars 1843.
    Je voyage prĂ©sentement en Hollande. Comme je le constate d’aprĂšs la presse locale et française, l’Allemagne s’est enfoncĂ©e dans le bourbier et s’y enfonce toujours plus. Je vous assure que, sans mĂȘme ressentir le moindre orgueil national, on Ă©prouve pourtant un sentiment de honte nationale, mĂȘme en Hollande. ComparĂ© au plus grand Allemand, le moindre Hollandais est encore un citoyen. Et que dire des jugements des Ă©trangers sur le gouvernement prussien ! Il rĂšgne une unanimitĂ© effrayante, personne n’est plus dupe de ce systĂšme et de sa nature simplette. Ainsi, la nouvelle Ă©cole a tout de mĂȘme servi Ă  quelque chose. L’habit de parade du libĂ©ralisme est tombĂ©, et le despotisme le plus rĂ©pugnant se dresse dans toute sa nuditĂ© Ă  la vue du monde entier.
    Et cela aussi est une rĂ©vĂ©lation, bien qu’en sens inverse. C’est une vĂ©ritĂ© qui nous apprend, en tout cas, Ă  connaĂźtre le vide de notre patriotisme, la difformitĂ© de notre État, et Ă  nous voiler la face. Vous me regardez en souriant et vous dites : la belle affaire ! Ce n’est point par honte que l’on fait une rĂ©volution. Je rĂ©ponds : la honte est dĂ©jĂ  une rĂ©volution ; elle est vraiment la victoire de la RĂ©volution française sur le patriotisme allemand qui en a triomphĂ© en 1813. La honte est une sorte de colĂšre, la colĂšre rentrĂ©e. Et si toute une nation avait tellement honte, elle serait comme le lion qui se ramasse sur lui-mĂȘme pour bondir. MĂȘme la honte, je l’avoue, n’existe pas encore en Allemagne ; bien au contraire, ces misĂ©rables sont toujours patriotes. Mais quel systĂšme pourrait exorciser leur patriotisme, sinon ce systĂšme ridicule du nouveau chevalier ? La comĂ©die du despotisme qu’on joue avec nous est aussi dangereuse pour lui que le fut jadis la tragĂ©die du despotisme pour les Stuarts et les Bourbons. Et quand on persisterait, longtemps encore, Ă  ne pas voir qu’il s’agit d’une comĂ©die, la comĂ©die serait dĂ©jĂ  une rĂ©volution. L’État est chose trop sĂ©rieuse pour qu’on en fasse une arlequinade. Sans doute pourrait-on, durant un bon moment, abandonner au grĂ© du vent un bateau rempli de fous ; il voguerait cependant vers sa destinĂ©e justement parce que les fous n’en croiraient rien. Cette destinĂ©e, c’est la rĂ©volution qui nous attend.
    II
    Cologne, mai 1843.
    [Dans cette lettre, Karl Marx rĂ©pond Ă  la lettre prĂ©cĂ©dente d’Arnold Ruge dans laquelle ce dernier exprime une certitude rĂ©signĂ©e quant Ă  l’impossibilitĂ© d’un rĂ©volution populaire – les Allemands Ă©tant trop dociles, « notre nation n’a aucun futur, aussi Ă  quoi bon faire appel Ă  elle ? »]
    Votre lettre, mon cher ami, est une parfaite Ă©lĂ©gie, un chant funĂšbre Ă  vous couper le souffle, mais elle n’a absolument rien de politique. Aucun peuple ne dĂ©sespĂšre, et mĂȘme s’il doit, longtemps encore, n’espĂ©rer que par sottise, viendra pourtant le jour, aprĂšs de longues annĂ©es, oĂč, par soudaine intelligence, il comblera tous ses pieux dĂ©sirs.
    Mais vous m’avez passĂ© votre mal ; votre thĂšme n’est pas encore Ă©puisĂ©, je vais y ajouter la finale, et quand tout sera terminĂ©, vous me tendrez la main, pour que nous reprenions du commencement. Laissez les morts enterrer leurs morts, et les pleurer. En revanche, il est enviable d’ĂȘtre les premiers Ă  entrer vivants dans la vie nouvelle. Que ce sort soit le nĂŽtre !
    Il est vrai, le vieux monde appartient au philistin. Mais nous ne devons pas le traiter en Ă©pouvantail dont on se dĂ©tourne craintivement. Nous devons, au contraire, le regarder bien en face. Ce maĂźtre du monde, il vaut la peine de l’étudier.
    MaĂźtre du monde, il l’est, certes, mais seulement en ce qu’il emplit le monde de sa sociĂ©tĂ©, tels les vers emplissant un cadavre. La sociĂ©tĂ© de ces messieurs n’a donc besoin que d’un certain nombre d’esclaves, et les propriĂ©taires des esclaves peuvent ne pas ĂȘtre libres. Si, possĂ©dant terres et gens, ils sont appelĂ©s maĂźtres au sens Ă©minent du terme, ce n’en sont pas moins des philistins tout comme leurs gens.
    En tant qu’ĂȘtre humains, ce seraient des ĂȘtres pensants ; hommes libres, des rĂ©publicains. Les philistins ne veulent ĂȘtre ni ceci ni cela. Que leur reste-t-il Ă  ĂȘtre et Ă  vouloir ?
    Ce qu’ils veulent, vivre et se reproduire (et quoi qu’il fasse, nul, dit Goethe, ne rĂ©ussit mieux), l’animal le veut aussi ; un politicien allemand pourrait tout au plus ajouter que l’homme sait qu’il le veut, et que l’Allemand est assez prudent pour ne rien vouloir de plus.
    La dignitĂ© personnelle de l’homme, la libertĂ©, il faudrait d’abord la rĂ©veiller dans la poitrine de ces hommes. Seul ce sentiment qui, avec les Grecs, disparaĂźt de ce monde, et qui, avec le christianisme, s’évanouit dans l’azur vaporeux du ciel, peut Ă  nouveau faire de la sociĂ©tĂ© une communautĂ© des hommes, pour atteindre Ă  leurs fins les plus Ă©levĂ©es : un État dĂ©mocratique.
    En revanche, les hommes qui n’ont pas le sentiment de leur humanitĂ© adhĂšrent Ă  leurs maĂźtres, telle une race d’esclaves, un Ă©levage de chevaux. Les maĂźtres par hĂ©ritage sont le but de toute cette sociĂ©tĂ©. Ce monde leur appartient. Ils le prennent tel qu’il est, tel qu’il se sent. Eux-mĂȘmes, ils se prennent tels qu’ils se trouvent, et ils s’installent lĂ  oĂč leurs pieds ont poussĂ©, sur les nuques de ces animaux politiques qui ne connaissent qu’une seule vocation : leur ĂȘtre « soumis et fidĂšlement dĂ©vouĂ©s ».
    Le monde des philistins est le monde d’animaux politiques, et si nous sommes obligĂ©s d’en reconnaĂźtre l’existence, il ne nous reste qu’à donner simplement raison au statu quo. Des siĂšcles barbares l’ont produit et façonnĂ©, et il se dresse maintenant devant nous, tel un systĂšme cohĂ©rent, dont le principe est le monde dĂ©shumanisĂ©. Le monde philistin le plus parfait, notre Allemagne, devait naturellement rester loin derriĂšre la RĂ©volution française, qui a rĂ©tabli l’homme ; et l’Aristote allemand qui voudrait dĂ©duire sa Politique de nos conditions sociales mettrait en Ă©pigraphe : « L’homme est un animal sociable, mais il n’a rien d’un animal politique. » Quant Ă  l’État, il ne pourrait le dĂ©finir avec plus de justesse que ne l’a dĂ©jĂ  fait M. ZĂŽpfl, l’auteur du Droit constitutionnel en Allemagne. C’est, d’aprĂšs lui, une « rĂ©union de familles » qui, ajoutons-le, appartient par hĂ©ritage et en toute propriĂ©tĂ© Ă  une Ă©minentissime famille appelĂ©e dynastie. Plus les familles se montrent fĂ©condes, plus les gens sont heureux, plus l’État est grand, plus la dynastie est puissante, et c’est pourquoi, dans la Prusse naturellement despotique, on accorde une prime de cinquante thalers pour le septiĂšme garçon.
    Les Allemands sont des rĂ©alistes tellement circonspects que toutes leurs aspirations et toutes leurs pensĂ©es les plus sublimes ne dĂ©passent pas la simple existence. Et c’est cette rĂ©alitĂ©, et rien de plus, qu’acceptent ceux qui les dominent. Étant, eux aussi, des rĂ©alistes, ces gens sont bien Ă©loignĂ©s de toute pensĂ©e et de toute grandeur humaine, ils sont officiers ordinaires et hobereaux ; mais ils ne se trompent pas, ils ont raison : tels qu’ils sont, ils suffisent parfaitement pour exploiter et dominer ce rĂšgne animal, car domination et exploitation ne sont qu’une seule et mĂȘme idĂ©e, ici comme partout. Et quand ils reçoivent l’hommage, et contemplent le pullulement de tĂȘtes de ces ĂȘtres privĂ©s de cerveaux, quelle pensĂ©e leur vient, sinon celle qui vint Ă  NapolĂ©on sur la rive de la BĂ©rĂ©sina ? On raconte qu’il aurait montrĂ© du doigt le grouillement des hommes qui se noyaient, et criĂ© Ă  son compagnon : Voyez ces crapauds ! Il semble qu’on ait menti en rapportant ce propos, mais il n’en est pas moins vrai. La seule pensĂ©e du despotisme, c’est le mĂ©pris des hommes, c’est l’homme vidĂ© de son humanitĂ©, et cette pensĂ©e a sur beaucoup d’autres l’avantage d’ĂȘtre en mĂȘme temps un fait. Le despote voit les hommes Ă  jamais privĂ©s de dignitĂ©. Devant ses yeux, et pour lui, ils se noient dans la vase de la vie vulgaire, d’oĂč ils remontent incessamment Ă  la surface, comme font les grenouilles. Si cette opinion peut s’imposer mĂȘme Ă  des hommes qui, tel NapolĂ©on avant sa folie dynastique, Ă©taient capables de grands desseins, comment se pourrait-il qu’un roi ordinaire fĂ»t idĂ©aliste au sein d’une telle rĂ©alité ?
    Le principe absolu de la monarchie, c’est l’homme mĂ©prisĂ© et mĂ©prisable, l’homme dĂ©shumanisé ; et Montesquieu a grand tort d’affirmer que ce principe c’est l’honneur. Il se tire d’affaire grĂące Ă  la distinction entre monarchie, despotisme et tyrannie. Mais ce sont lĂ  des noms d’une seule et mĂȘme idĂ©e ; il s’agit tout au plus d’une diffĂ©rence de mƓurs, le principe Ă©tant identique. Quand le principe monarchique est majoritaire, les hommes sont dans la minorité ; quand il n’est pas mis en doute, il n’y a point d’hommes. Or, pourquoi un individu tel que le roi de Prusse, Ă  qui rien n’indique qu’il soit mis en question, n’obĂ©irait-il pas Ă  son seul caprice ? Et puisqu’il le fait, qu’en rĂ©sulte-t-il ? Des desseins contradictoires ? Soit, ce ne sera rien. Des vellĂ©itĂ©s stĂ©riles ? Pourtant, elles sont toujours la seule rĂ©alitĂ© politique. Le rouge de la honte et les situations gĂȘnantes ? La seule honte et la seule gĂȘne, c’est la perte du trĂŽne. Aussi longtemps que le caprice reste en place, il a raison. Quelque inconstant, insensĂ© et mĂ©prisable qu’il soit, le caprice sera toujours assez bon pour gouverner un peuple qui n’a jamais connu d’autre loi que le bon plaisir de ses rois. Je ne dis nullement qu’un systĂšme stupide et la perte de l’estime Ă  l’intĂ©rieur et Ă  l’extĂ©rieur resteront sans consĂ©quences ; je ne garantis pas, quant Ă  moi, la sĂ©curitĂ© de la nef des fous ; mais je prĂ©tends que le roi de Prusse sera un homme de son temps aussi longtemps que le monde absurde sera le monde rĂ©el.
    Vous le savez, je m’intĂ©resse beaucoup Ă  cet homme. À l’époque oĂč il n’avait pour organe que le Berliner politkches Wochenblatt, je m’apercevais dĂ©jĂ  de sa valeur et de sa vocation. DĂšs la prestation de serment, Ă  KĂŽnigs-berg, il justifia mon sentiment que dĂ©sormais la question allait devenir purement personnelle. Son cƓur et son Ăąme, proclama-t-il, seraient la future Constitution du domaine de Prusse, de son État Ă  lui, et vraiment, en Prusse, le roi est le systĂšme. Il est la seule personne politique. Sa personnalitĂ© dĂ©termine le systĂšme dans un sens ou dans l’autre. Ce qu’il fait ou ce qu’on lui fait faire, ce qu’il pense ou ce qu’on lui fait dire, c’est ce qu’en Prusse l’État pense ou fait. Il est donc vraiment mĂ©ritoire que le roi actuel l’ait admis sans rĂ©serve.
    Il est un seul point sur lequel on s’est trompĂ© un certain temps : on a donnĂ© trop d’importance aux dĂ©sirs et aux pensĂ©es que le roi s’apprĂȘtait Ă  rĂ©vĂ©ler. Cela ne pouvait rien changer Ă  l’affaire : le philistin est le matĂ©riau de la monarchie et le monarque n’est jamais que le roi des philistins ; tant que les deux parties restent ce qu’elles sont, il ne peut changer ni lui-mĂȘme ni ses gens en hommes libres, en hommes vĂ©ritables.
    Muni d’une thĂ©orie qui n’était certainement pas celle de son pĂšre, le roi de Prusse a tentĂ© de modifier le systĂšme. Le sort de cette tentative est connu. Elle a complĂštement Ă©chouĂ©. Tout naturellement. Une fois qu’on a atteint le monde animal de la politique, impossible de faire un pas de plus dans la rĂ©action ; il n’existe plus qu’un moyen d’avancer, c’est de quitter sa base et de passer dans le monde humain de la dĂ©mocratie.
    Le vieux roi ne voulait rien d’extravagant ; c’était un philistin sans prĂ©tentions intellectuelles. Il savait que l’État de valets et la possession de cet État ne rĂ©clamaient qu’une existence prosaĂŻque et calme. Le jeune roi Ă©tait plus alerte et plus Ă©veillĂ©, et il se faisait une idĂ©e bien plus haute de la toute-puissance du monarque, qui ne connaĂźt d’autre frein que son cƓur et sa raison. Le vieil État encroĂ»tĂ©, celui des valets et des esclaves, lui inspirait de la rĂ©pugnance. Il voulait le rendre vivant et le pĂ©nĂ©trer de ses dĂ©sirs, de ses sentiments et de ses idĂ©es ; et cela, il pouvait l’exiger, lui, dans son État Ă  lui : il s’agissait seulement de rĂ©ussir. De lĂ  ses effusions et ses discours libĂ©raux. C’était le cƓur dĂ©bordant et vivant du roi, non la loi morte, qui devait gouverner tous ses sujets. Il voulait mobiliser tous les cƓurs et tous les esprits pour ses dĂ©sirs profonds et ses projets longuement nourris. Il y eut un mouvement ; mais les autres cƓurs ne battaient pas Ă  l’unisson du sien, et les gouvernĂ©s ne pouvaient ouvrir la bouche sans parler de l’abolition de l’ancien rĂšgne. Les idĂ©alistes, ces gens qui, dans leur impudence, veulent faire de l’homme un ĂȘtre humain, prirent la parole et, pendant que le roi dĂ©lirait en vieil-allemand, ils se croyaient autorisĂ©s Ă  philosopher en allemand moderne. VoilĂ  qui, assurĂ©ment, Ă©tait inouĂŻ en Prusse. Pendant un instant, il sembla que l’ancien ordre des choses Ă©tait sens dessus dessous ; bien mieux, on vit les choses prendre figure humaine, il y eut mĂȘme des hommes de renom, bien qu’il soit interdit, dans les DiĂštes, de prononcer des noms ; mais les valets du vieux despotisme eurent tĂŽt fait de mettre fin Ă  ces menĂ©es peu allemandes. Il n’était pas difficile de provoquer un conflit ouvert entre les dĂ©sirs du roi, nostalgique d’un grand passĂ© plein de prĂȘtres, de chevaliers et de serfs, et les desseins des idĂ©alistes, uniquement prĂ©occupĂ©s des rĂ©sultats de la RĂ©volution française, qui souhaitaient donc toujours, en fin de compte, la rĂ©publique et un ordre de l’humanitĂ© libre, au lieu de l’ordre des choses mortes. Quand ce conflit fut devenu suffisamment aigu et gĂȘnant, et quand le colĂ©reux monarque fut assez irritĂ©, les valets, qui avaient jusque-lĂ  dirigĂ© si facilement la marche des affaires, s’approchĂšrent de lui et dĂ©clarĂšrent que le roi avait tort d’inciter ses sujets Ă  des discours inutiles et qu’ils ne pourraient pas gouverner la race des parleurs. Le maĂźtre de tous les Russes de l’arriĂšre s’inquiĂ©tait, lui aussi, de voir s’agiter les tĂȘtes des Russes de devant, et il exigeait le rĂ©tablissement du tranquille Ă©tat de choses de naguĂšre. On fit une nouvelle Ă©dition de l’ancienne mise au ban de tous dĂ©sirs et de toutes pensĂ©es humaines vouĂ©es aux droits et aux devoirs de l’homme ; autrement dit, on en revint Ă  l’État encroĂ»tĂ©, Ă  l’ancien État des valets, oĂč l’esclave sert en silence et oĂč le propriĂ©taire du pays et des gens gouverne le plus silencieusement possible, par le seul moyen d’une domesticitĂ© bien dressĂ©e et obsĂ©quieuse. Ni les uns ni l’autre ne peuvent dire ce qu’ils veulent, ni les uns qu’ils veulent devenir des hommes, ni l’autre qu’il n’a que faire d’hommes dans son pays. Le silence est donc le seul expĂ©dient. Muta pecora, prona et ventri oboedientia.
    Telle est la tentative de supprimer l’État des philistins sur sa propre base, et tel en est l’échec : on a rendu Ă©vident Ă  tout le monde que le despotisme ne peut se passer de la brutalitĂ© et que l’humanitĂ© lui est chose impossible. Seule la brutalitĂ© peut maintenir un Ă©tat de choses fait de brutalitĂ©. Et me voilĂ  au terme de notre tĂąche commune, qui Ă©tait d’examiner de prĂšs le philistin et son État. Vous ne direz pas que je surestime le prĂ©sent, et si pourtant je n’en dĂ©sespĂšre pas, c’est uniquement parce que sa situation dĂ©sespĂ©rĂ©e me remplit d’espoir. Je ne parle pas du tout de l’impĂ©ritie des maĂźtres ni de l’indolence des valets et des sujets qui laissent toutes choses aller comme il plaĂźt au bon Dieu ; et pourtant, les deux rĂ©unies suffiraient dĂ©jĂ  pour provoquer une catastrophe. Je me borne Ă  vous signaler le fait que voici : les ennemis des philistins, en un mot tous les hommes qui pensent et tous ceux qui souffrent, sont parvenus Ă  une entente, dont les moyens leur manquaient absolument jusqu’alors, et mĂȘme le systĂšme de reproduction des sujets, le systĂšme passif d’autrefois, enrĂŽle chaque jour des recrues pour le service de l’humanitĂ© nouvelle. Cependant, le systĂšme de l’industrie et du commerce, de la propriĂ©tĂ© et de l’exploitation des hommes conduit, plus rapidement encore que l’accroissement de la population, Ă  une rupture au sein de la sociĂ©tĂ© actuelle ; et l’ancien systĂšme est incapable de guĂ©rir cette rupture, parce qu’il ne guĂ©rit ni ne crĂ©e rien, mais ne fait qu’exister et jouir. Or, l’existence de l’humanitĂ© souffrante qui pense, et de l’humanitĂ© pensante, qui est opprimĂ©e, deviendra nĂ©cessairement immangeable et indigeste pour le monde animal des philistins, monde passif et qui jouit sans penser Ă  rien.
    C’est Ă  nous d’amener complĂštement au grand jour l’ancien monde et de former positivement le monde nouveau. Plus les Ă©vĂ©nements laisseront de temps Ă  l’humanitĂ© pensante pour se ressaisir et Ă  l’humanitĂ© souffrante pour s’associer, et plus achevĂ© viendra au monde le produit que le prĂ©sent abrite dans son sein.

  • Lettre de Marx Ă  Arnold Ruge

    Kreuznach, septembre 1843.

    Je me rĂ©jouis de ce que votre dĂ©cision est prise et qu’aprĂšs ces regards en arriĂšre sur le passĂ© vos pensĂ©es se tournent en avant, vers une entreprise nouvelle. À Paris donc, cette vieille et grande Ă©cole de la philosophie, absit omen ! et cette nouvelle capitale du monde nouveau. NĂ©cessitĂ© fait loi. C’est pourquoi je ne doute pas que tous les obstacles, dont je ne mĂ©connais pas le poids, pourront ĂȘtre Ă©cartĂ©s.

    Mais que l’entreprise aboutisse ou non, dans tous les cas je serai Ă  Paris Ă  la fin du mois, parce que l’air d’ici rend nos esprits serfs et qu’en Allemagne je ne vois absolument pas de champ pour une activitĂ© libre.

    En Allemagne, l’oppression brutale est partout ; c’est une vraie anarchie de l’esprit ; le rĂšgne de la bĂȘtise elle-mĂȘme est advenu, et Zurich obĂ©it aux ordres de Berlin ; aussi est-il de plus en plus Ă©vident qu’il faut chercher un nouveau point de ralliement pour les esprits rĂ©ellement pensants et indĂ©pendants. Je suis convaincu que notre projet rĂ©pondra Ă  un vrai besoin, et il doit ĂȘtre possible de satisfaire rĂ©ellement les besoins rĂ©els. Aussi n’ai-je pas le moindre doute quant Ă  l’entreprise, pour peu que l’on s’y mette sĂ©rieusement.

    Plus grande encore peut-ĂȘtre que les obstacles externes semblent ĂȘtre les difficultĂ©s internes. Car s’il n’y a pas le moindre doute quant au point de dĂ©part, tout le monde devra admettre que la confusion est d’autant plus grande quant au but. Non seulement l’anarchie gĂ©nĂ©rale a Ă©clatĂ© parmi les rĂ©formateurs, mais chacun est bien obligĂ© de s’avouer qu’il n’a pas une vue exacte de ce qui doit arriver. Or, l’avantage de la nouvelle tendance, c’est justement que nous ne voulons pas anticiper le monde dogmatiquement, mais dĂ©couvrir le monde nouveau, en commençant par la critique du monde ancien. Jusqu’ici les philosophes dĂ©tenaient la solution de toutes les Ă©nigmes dans leur pupitre, et ce monde bĂȘtement exotĂ©rique n’avait qu’à ouvrir le bec pour que les alouettes de la science absolue lui tombent toutes rĂŽties dans la bouche. La philosophie s’est sĂ©cularisĂ©e, et la preuve la plus frappante en est que la conscience philosophique elle-mĂȘme se trouve entraĂźnĂ©e dans le tourment du combat de maniĂšre non seulement extĂ©rieure, mais aussi intĂ©rieure. Si la construction de l’avenir et l’achĂšvement pour tous les temps n’est pas notre affaire, ce qu’il nous faut accomplir dans le prĂ©sent n’en est que plus certain, je veux dire la critique impitoyable de tout l’ordre Ă©tabli, impitoyable en ce sens que la critique ne craint ni ses propres consĂ©quences ni le conflit avec les puissances existantes.

    VoilĂ  pourquoi je ne tiens nullement Ă  ce que nous arborions un drapeau dogmatique, bien au contraire. Notre tĂąche, c’est d’aider les dogmatiques Ă  bien comprendre leurs propres thĂšses. Ainsi, par exemple, le communisme est une abstraction dogmatique, et ici je n’ai nullement en vue un quelconque communisme imaginaire ou possible, mais le communisme rĂ©ellement existant, tel que l’enseignent Cabet, DĂ©zamy, Weitling et d’autres. Ce communisme n’est lui-mĂȘme qu’une manifestation particuliĂšre du principe humaniste, infectĂ©e de son contraire, l’intĂ©rĂȘt privĂ©. Par consĂ©quent, abolition de la propriĂ©tĂ© privĂ©e et communisme ne sont nullement identiques, et le communisme a vu naĂźtre en face de lui, non pas par hasard, mais par nĂ©cessitĂ©, d’autres doctrines socialistes, comme celles de Fourier, de Proudhon, etc., parce qu’il n’est lui-mĂȘme qu’une rĂ©alisation particuliĂšre, partielle, du principe socialiste. Et tout le principe socialiste n’est, quant Ă  lui, que l’une des faces du problĂšme, celle qui concerne la rĂ©alitĂ© de l’ĂȘtre humain vrai. Nous devons nous soucier tout autant de l’autre face, de l’existence thĂ©orique de l’homme, donc prendre la religion, la science, etc., pour objet de notre critique. Nous voulons en outre agir sur nos contemporains, c’est-Ă -dire sur nos contemporains allemands. Comment procĂ©der ? Telle est la question. Il y a deux faits incontestables. La religion, d’une part, la politique, d’autre part, sont des objets qui constituent le principal intĂ©rĂȘt de l’Allemagne actuelle. C’est par elles, telles qu’elles sont, qu’il nous faut commencer, sans leur opposer tel systĂšme tout fait, dans le genre du Voyage en Icarie.

    La raison a toujours existĂ©, mais pas toujours sous la forme raisonnable. Le critique peut donc se rattacher Ă  n’importe quelle forme de la conscience thĂ©orique et pratique, et dĂ©ployer, en partant des propres formes de la rĂ©alitĂ© existante, la vraie rĂ©alitĂ© comme leur exigence et leur fin ultime. Or, touchant la vie rĂ©elle, c’est prĂ©cisĂ©ment l’État politique – dans toutes ses formes modernes – qui, mĂȘme quand il n’est pas encore empli, de maniĂšre consciente, des exigences socialistes, contient les exigences de la raison. Et il ne s’en tient pas lĂ . Partout il suppose la raison devenue rĂ©alitĂ©. Mais partout aussi, il tombe dans la contradiction entre sa vocation thĂ©orique et ses prĂ©suppositions rĂ©elles.

    C’est pourquoi, en partant de ce conflit de l’État politique avec lui-mĂȘme, on peut dĂ©gager partout la vĂ©ritĂ© sociale. De mĂȘme que la religion est le sommaire des luttes thĂ©oriques de l’humanitĂ©, de mĂȘme l’État politique est le sommaire de ses luttes pratiques. L’État politique exprime donc dans sa propre forme, sub specie rei publicae, comme RĂ©publique, toutes les luttes, tous les besoins, toutes les vĂ©ritĂ©s de la sociĂ©tĂ©. Prendre pour objet de la critique la question politique la plus spĂ©ciale – par exemple la diffĂ©rence entre le systĂšme des ordres et le systĂšme reprĂ©sentatif – n’est donc nullement au-dessous de la hauteur des principes. Cette question n’exprime, en effet, que d’une maniĂšre politique la diffĂ©rence entre la souverainetĂ© de l’homme et la souverainetĂ© de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Non seulement le critique peut, mais il doit s’intĂ©resser Ă  ces questions politiques (qui, de l’avis des socialistes extrĂȘmes, ne mĂ©ritent que mĂ©pris). En dĂ©montrant la supĂ©rioritĂ© du systĂšme reprĂ©sentatif sur le systĂšme corporatif, il intĂ©resse en pratique un grand parti. En Ă©levant le systĂšme reprĂ©sentatif de sa forme politique Ă  la forme gĂ©nĂ©rale, et en faisant valoir la vraie signification dont il est le porteur, il oblige en mĂȘme temps ce parti Ă  se dĂ©passer lui-mĂȘme, car sa victoire est en mĂȘme temps sa perte.

    Par consĂ©quent, rien ne nous empĂȘche de relier notre critique Ă  la critique de la politique, Ă  la prise de parti en la politique, donc Ă  des luttes rĂ©elles, et de nous identifier Ă  ces luttes. Nous ne nous prĂ©sentons pas alors au monde en doctrinaires armĂ©s d’un nouveau principe : voici la vĂ©ritĂ©, agenouille-toi ! Nous dĂ©veloppons pour le monde des principes nouveaux que nous tirons des principes mĂȘmes du monde. Nous ne lui disons pas : « renonce Ă  tes luttes, ce sont des enfantillages ; c’est Ă  nous de te faire entendre la vraie devise du combat ». Tout ce que nous faisons, c’est montrer au monde pourquoi il lutte en rĂ©alitĂ©, et la conscience est une chose qu’il doit faire sienne, mĂȘme contre son grĂ©.

    La rĂ©forme de la conscience consiste uniquement Ă  rendre le monde conscient de lui-mĂȘme, Ă  le rĂ©veiller du sommeil oĂč il rĂȘve de lui-mĂȘme, Ă  lui expliquer ses propres actions. Tout notre but ne peut consister qu’à faire en sorte que les questions religieuses et politiques soient formulĂ©es de maniĂšre humaine et consciente, comme c’est d’ailleurs le cas dans la critique de la religion chez Feuerbach.

    Notre devise sera donc : rĂ©forme de la conscience, non par des dogmes, mais par l’analyse de la conscience mystique, obscure Ă  elle-mĂȘme, qu’elle se manifeste dans la religion ou dans la politique. On verra alors que, depuis longtemps, le monde possĂšde le rĂȘve d’une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la possĂ©der rĂ©ellement. On s’apercevra qu’il ne s’agit pas de tirer un grand trait suspensif entre le passĂ© et l’avenir, mais d’accomplir les idĂ©es du passĂ©. On verra enfin que l’humanitĂ© ne commence pas une Ɠuvre nouvelle, mais qu’elle rĂ©alise son Ɠuvre ancienne avec conscience.

    Nous pouvons, par consĂ©quent, formuler la tendance de notre revue en un seul mot : examen introspectif (philosophie critique) de notre temps sur ses luttes et ses aspirations. C’est lĂ  une tĂąche pour le monde et pour nous. Ce ne peut ĂȘtre que l’Ɠuvre de forces rĂ©unies. Il s’agit d’une confession, voilĂ  tout. Pour se faire pardonner ses pĂ©chĂ©s, l’humanitĂ© n’a qu’à les reconnaĂźtre pour tels. »

  • « Dans la production sociale de leur vie, les hommes entrent dans des relations dĂ©finies qui sont indispensables et indĂ©pendantes de leur volontĂ©, des relations de production qui correspondent Ă  un stade de dĂ©veloppement dĂ©fini de leurs forces productives matĂ©rielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure Ă©conomique de la sociĂ©tĂ©, le vĂ©ritable fondement sur lequel repose une superstructure juridique et politique et Ă  laquelle correspondent des formes dĂ©finies de conscience sociale.

    Le mode de production de la vie matĂ©rielle conditionne le processus de la vie sociale, politique et intellectuelle en gĂ©nĂ©ral. Ce n’est pas la conscience des hommes qui dĂ©termine leur ĂȘtre, mais au contraire leur ĂȘtre social qui dĂ©termine leur conscience.

    À un certain stade de leur dĂ©veloppement, les forces productives matĂ©rielles de la sociĂ©tĂ© entrent en conflit avec les rapports de production existants, ou - ce qui n’est qu’une expression lĂ©gale - les mĂȘmes rapports de propriĂ©tĂ© dans lesquels ils ont Ă©tĂ© au travail jusqu’à prĂ©sent. De formes de dĂ©veloppement des forces productives, ces relations deviennent des entraves.

    Alors commence une Ă©poque de rĂ©volution sociale. Avec le changement des assises Ă©conomiques, l’immense superstructure est plus ou moins rapidement transformĂ©e (apparition de l’Etat – Note M et R). Lorsqu’on envisage de telles transformations, il convient de toujours distinguer les transformations matĂ©rielles des conditions Ă©conomiques de la production, que l’on peut dĂ©terminer avec la prĂ©cision des sciences naturelles, des rĂ©alitĂ©s juridiques, politiques, religieuses, esthĂ©tiques ou philosophiques. »

    Marx, PrĂ©face Ă  la « Critique de l’Economie politique »

  • Karl Marx :

    « Qui veut battre son adversaire ne discute pas avec lui les frais de la guerre. »

  • Engels dans « Marx et la dictature du prolĂ©tariat » :

    Depuis 1845, Marx et moi, nous avons pensĂ© que l’une des consĂ©quences finales de la future rĂ©volution prolĂ©tarienne sera l’extinction progressive des organisations politiques appelĂ©es du nom d’État 47.

    47. Cf. Engels Ă  Ph. Van Patten, 18-4-1883.

    De tout temps, le but essentiel de cet organisme a Ă©tĂ© de maintenir et de garantir par la violence armĂ©e l’assujettissement Ă©conomique de la majoritĂ© ouvriĂšre par la minoritĂ© fortunĂ©e. Avec la disparition de cette minoritĂ© fortunĂ©e disparaĂźt aussi la nĂ©cessitĂ© d’un pouvoir armĂ© d’oppression ou État. Mais en mĂȘme temps, nous avons toujours pensĂ© que, pour parvenir Ă  ce rĂ©sultat et Ă  d’autres, bien plus importants encore pour la future rĂ©volution sociale, la classe ouvriĂšre devait d’abord s’emparer du pouvoir politique de l’État, afin d’écraser grĂące Ă  lui la rĂ©sistance de la classe capitaliste et de rĂ©organiser les structures sociales.

    C’est ce que l’on peut lire dĂ©jĂ  dans le Manifeste communiste de 1847 48.

    48. Cf. chapitre II, fin.Engels fait évidemment allusion aux fameuses interventions despotiques dans les rapports de production que le prolétariat prend contre la bourgeoisie en faisant usa-ge de sa domination politique. Nous avons reproduit ce passage plus loin.

    Les anarchistes mettent les choses sens dessus dessous. Ils dĂ©clarent que la rĂ©volution prolĂ©tarienne doit commencer en abolissant l’organisation politique de l’État. Or, la seule organisation dont le prolĂ©tariat dispose aprĂšs sa victoire, c’est prĂ©cisĂ©ment l’État. Certes, cet État doit subir des changements trĂšs considĂ©rables avant de pouvoir remplir ses nouvelles fonctions, mais le dĂ©truire Ă  ce moment-lĂ , ce serait dĂ©truire le seul organe grĂące auquel le prolĂ©tariat victorieux puisse prĂ©cisĂ©ment faire valoir la domination qu’il vient de conquĂ©rir pour Ă©craser ses adversaires capitalistes et entreprendre le rĂ©volutionnement Ă©conomique de la sociĂ©tĂ©, faute de quoi toute victoire devra s’achever par une nouvelle dĂ©faite et par un massacre gĂ©nĂ©ral des ouvriers, comme ce fut le cas de la Commune de Paris. 49

    49. Les dĂ©couvertes scientifiques de Marx, depuis les Ă©crits de sa prime jeunesse jusqu’au Capital, etc., sur la sociĂ©tĂ© communiste aprĂšs la transition de la dictature du prolĂ©tariat - but de tous ses efforts - ont obtenu une Ă©clatante confirmation expĂ©rimentale dans le soulĂšvement de la Commune qui tenta de rĂ©aliser le programme social dĂ©fini Ă  l’avance par Marx. Dans son ouvrage fondamental sur l’Etat et la RĂ©volution, LĂ©nine dĂ©finit par opposition la conception marxiste du passage au socialisme : « Les utopistes se sont occupĂ©s Ă  « dĂ©couvrir » les formes politiques oĂč devait se produire la transformation socialiste de la sociĂ©tĂ©. Les anarchistes ont Ă©ludĂ© la question des formes politiques en gĂ©nĂ©ral. Les opportunistes de la social-dĂ©mocratie contemporaine ont acceptĂ© les formes politiques bourgeoises de l’Etat dĂ©mocratique parlementaire comme une limite que l’on ne saurait franchir ; ils se sont brisĂ© le front Ă  prier devant ce « fĂ©tiche », et ils ont qualifiĂ© d’anarchisme toute tentative de dĂ©molir ces formes ». Ces dĂ©finitions permettent a contrario de mieux saisir la conception marxiste. D’abord, LĂ©nine souligne que Marx a dĂ©duit scientifiquement dĂšs le dĂ©but la nĂ©cessitĂ© de la phase transitoire de dictature du prolĂ©tariat, et qu’il a pu par la suite en prĂ©ciser les formes en partant strictement de l’observation de la lutte des classes en acte, notamment lors des rĂ©volutions de 1848 et de 1871. Il faut ensuite remarquer que les diverses conceptions utopiste, anarchiste et social-dĂ©mocrate se complĂštent : les utopistes, se fiant Ă  la seule volontĂ© politique des gouvernants en place pour rĂ©aliser leur modĂšle de sociĂ©tĂ©, ignorent complĂštement que le communisme est le mouvement Ă©conomique mĂȘme de la sociĂ©tĂ© moderne, qui tend Ă  outrepasser d’ores et dĂ©jĂ  les limites de la sociĂ©tĂ© capitaliste surannĂ©e ; les anarchistes ignorent que les masses doivent – en faisant converger leur action avec le mouvement matĂ©riel vers le communisme – abattre l’Etat politique qui coiffe les anciennes formes de production de classe et opposer de nouvelles formes politiques de violence aux vestiges de cet Etat et des rapports d’appropriation privĂ©e ; quant aux sociaux-dĂ©mocrates, ils font la synthĂšse de ces deux dĂ©viations, au sens oĂč ils ont le fĂ©tichisme des formes politiques bourgeoises existantes et, comme les anarchistes, ils ne peuvent dĂ©passer les formes de production et d’appropriation existantes du fait qu’ils ne leur opposent pas d’autres forces politiques rĂ©volutionnaires pour les abattre. Il n’est pas besoin d’insister sur le fait que, pour LĂ©nine, les formes politiques rĂ©volutionnaires ainsi que l’Etat de la dictature du prolĂ©tariat n’étaient que des phĂ©nomĂšnes transitoires qui entraient en veilleuse avec l’abolition des derniers vestiges des classes.

  • « un rĂȘve utopique, ce n’est pas la rĂ©volution radicale, l’émancipation gĂ©nĂ©rale et humaine, c’est plutĂŽt la rĂ©volution partielle, simplement politique, la rĂ©volution qui laisse debout les piliers de la maison. Sur quoi repose une rĂ©volution partielle, simplement politique ? Sur ceci : une fraction de la sociĂ©tĂ© bourgeoise s’émancipe et accapare la suprĂ©matie gĂ©nĂ©rale, une classe dĂ©terminĂ©e entreprend, en partant de sa situation particuliĂšre, l’émancipation gĂ©nĂ©rale de la sociĂ©tĂ©. Cette classe Ă©mancipe la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre, mais uniquement dans l’hypothĂšse que la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre se trouve dans la situation de cette classe, qu’elle possĂšde donc ou puisse se procurer Ă  sa convenance par exemple l’argent ou la culture.
    Il n’est pas de classe de la sociĂ©tĂ© bourgeoise qui puisse jouer ce rĂŽle, Ă  moins de faire naĂźtre en elle-mĂȘme et dans la masse un Ă©lĂ©ment d’enthousiasme, oĂč elle fraternise et se confonde avec la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral, s’identifie avec elle et soit ressentie et reconnue comme le reprĂ©sentant gĂ©nĂ©ral de cette sociĂ©tĂ©, un Ă©lĂ©ment oĂč ses prĂ©tentions et ses droits soient en rĂ©alitĂ© les droits et les prĂ©tentions de la sociĂ©tĂ© elle-mĂȘme, oĂč elle soit rĂ©ellement la tĂȘte sociale et le cƓur social. Ce n’est qu’au nom des droits gĂ©nĂ©raux de la sociĂ©tĂ© qu’une classe particuliĂšre peut revendiquer la suprĂ©matie gĂ©nĂ©rale. Pour emporter d’assaut cette position Ă©mancipatrice et s’assurer l’exploitation politique de toutes les sphĂšres de la sociĂ©tĂ© dans l’intĂ©rĂȘt de sa propre sphĂšre, l’énergie rĂ©volutionnaire et la conscience de sa propre force ne suffisent pas. Pour que la rĂ©volution d’un peuple et l’émancipation d’une classe particuliĂšre de la sociĂ©tĂ© bourgeoise coĂŻncident, pour qu’une classe reprĂ©sente toute la sociĂ©tĂ©, il faut, au contraire, que tous les vices de la sociĂ©tĂ© soient concentrĂ©s dans une autre classe, qu’une classe dĂ©terminĂ©e soit la classe du scandale gĂ©nĂ©ral, la personnification de la barriĂšre gĂ©nĂ©rale ; il faut qu’une sphĂšre sociale particuliĂšre passe pour le crime notoire de toute la sociĂ©tĂ©, si bien qu’en s’émancipant de cette sphĂšre on rĂ©alise l’émancipation gĂ©nĂ©rale. Pour qu’une classe soit par excellence la classe de l’émancipation, il faut inversement qu’une autre classe soit ouvertement la classe de l’asservissement. L’importance gĂ©nĂ©rale nĂ©gative de la noblesse et du clergĂ© français avait comme consĂ©quence nĂ©cessaire l’importance gĂ©nĂ©rale positive de la bourgeoisie, la classe la plus immĂ©diatement voisine et opposĂ©e. »

    « Contribution de la critique de "la Philosophie du droit" de Hegel » (1841) de Karl Marx

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