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Parti révolutionnaire, syndicats et soviets : quelle politique pour les militants révolutionnaires ?

mercredi 11 décembre 2013, par Karob, Robert Paris

Parti révolutionnaire, syndicats et soviets : quelle politique pour les militants révolutionnaires ?

Opportunisme et sectarisme, deux plaies ouvertes de l’extrême gauche

Une thèse circule dans l’extrême gauche, selon laquelle celle-ci serait divisée en deux parties : d’un côté les partisans du parti communiste révolutionnaire et de l’autre ceux des soviets, d’un côté les léninistes et de l’autre conseillistes ou anarchistes, d’un côté les partisans du travail syndical sans critique et de l’autre du refus de tout travail syndical.

Cette dichotomie est fausse. Les vraies divergences portent sur l’opportunisme et le sectarisme. On peut travailler à construire le parti révolutionnaire sans la religion du parti « rien que le parti, tout par le parti, tout pour le parti », on peut faire un travail syndical sans compromission, sans opportunisme.

Par contre, on ne peut pas être révolutionnaire sans faire confiance à la capacité révolutionnaire des prolétaires, sans militer pour leur intervention et leur organisation autonomes, c’est-à-dire sans défendre la direction par des conseils de salariés de la lutte comme de toute la société.

Opposer diamétralement parti révolutionnaire et conseils révolutionnaires, conscience communiste et spontanéité prolétarienne est une grave erreur. Les deux se complètent dialectiquement.

La dichotomie frappe en effet les révolutionnaires, peu partisans de la contradiction dialectique : ou syndicalisme ou politique révolutionnaire, ou parti ou soviets, ou auto-organisation ou organisation politique, ou spontanéité ou conscience politique.

Les courants anarchistes sont divisés entre syndicalistes et antisyndicalistes. Les courants « communistes de gauche » sont divisés entre ceux qui se centrent sur le parti et ceux qui se centrent sur les conseils (courant italien et courant hollandais et allemand).

Les militants trotskystes ont souvent pris le pli de ne retenir de la politique de Lénine que la construction du parti et d’omettre sciemment les conseils ouvriers, peut-être pour ne pas fâcher les milieux syndicaux qu’ils cultivent assidument. Mais Lénine a toujours défendu que l’on ne considère comme communiste que les courants qui se revendiquent en permanence de la république des conseils de salariés comme objectif politique affiché et réellement défendu. C’était la première condition pour adhérer à l’Internationale communiste !

Parti ou soviets, action dirigée consciemment par un programme ou action spontanée, la politique nécessaire aux militants révolutionnaires communistes pour intervenir dans la classe ouvrière tient de la dialectique plutôt que de l’opposition diamétrale. Spontanéité et conscience se composent autant qu’ils s’opposent, de même que parti révolutionnaire et conseils ouvriers.

De Marx à Trotsky en passant par Lénine et Rosa Luxembourg, les plus remarquables des dirigeants révolutionnaire se sont bien gardés d’opposer diamétralement spontanéité et conscience politique de classe, action directe des masses et science marxiste, conseils et parti révolutionnaire. On marche sur ses deux pieds et on écoute avec ses deux oreilles.

Le prolétariat n’a pas à choisir entre ces deux types d’organisations révolutionnaires même si elles n’ont pas du tout le même type de fonctionnement et de développement.

La conception selon laquelle un grand parti révolutionnaire sait tout, dirige tout, connaît d’avance les développements de la lutte, les montées ou les chutes de la combativité ou de la conscience ouvrières est fausse. La conception selon laquelle la classe ouvrière peut parfaitement se passer de militants révolutionnaires, formés par avance et ayant développé une analyse des perspectives de la lutte, est tout aussi erronée.

Marcher sur ses deux pieds signifie à la fois spontanéité et science politique tirée de l’histoire, à la fois organisation politique autonome de masse du prolétariat et organisation militante minoritaire communiste préexistante. L’un sans l’autre et on tombe dans le sectarisme ou dans l’opportunisme, et souvent les deux à la fois.

Ni ouvriérisme, ni spontanéisme, ni omniscience et omnipotence de l’organisation communiste révolutionnaire

Ceux qui prétendent qu’il suffit de suivre le mouvement des masses supposent que les masses ont toujours raison. Ceux qui prétendent que l’on doit suivre exclusivement la politique définie par le parti révolutionnaire supposent que la minorité militante communiste sait tout et cela est aussi dangereux.

Ou bien l’un ou bien l’autre, disent nombre de courants révolutionnaires. Généralement ils se contentent d’omettre l’un des éléments de la contradiction dans leurs raisonnements. Par exemple, dans une brochure analysant la situation actuelle et les moyens de la classe ouvrière d’y faire face, l’organisation française Lutte Ouvrière présente comme seule perspective propre à la classe ouvrière : la construction d’un parti révolutionnaire. Elle a en effet tiré comme seule leçon des révolutions du passé que l’absence de ce parti est un gage d’échec. Mais que penser des insurrections populaires ou prolétariennes dans lesquelles les travailleurs ne se sont pas dotés de soviets, de conseils de travailleurs et de chômeurs, de paysans et même de conseils de soldats ? Le prolétariat peut-il développer ses perspectives propres sans ces organes démocratiques de direction de sa propre lutte se transformant ensuite en organes de direction de toute la société ? Peut-on concevoir une situation révolutionnaire développant pleinement toutes ses possibilités sans que la classe ouvrière s’auto-organise de manière indépendante ? Peut-on imaginer que la minorité communiste révolutionnaire gagne la confiance et l’appui de la majorité du prolétariat sans avoir à défendre ses positions face aux autres courants devant ces parlements ouvriers que sont les conseils ?

Inversement, peut-on espérer que les conseils ouvriers adoptent une politique communiste révolutionnaire sans qu’un parti, préalablement formé en ce sens, ne la défende en leur sein ? Le soviet, parlement ouvrier, recevrait en son sein les propositions de tous les courants jusqu’aux courants bourgeois, réformistes et même réactionnaires, sans que les perspectives communistes révolutionnaires y soient défendues de manière conséquente, réfléchie et étudiée. Peut-on espérer que la spontanéité des masses remplace la science politique, le marxisme, l’étude des sociétés passées, de leurs révolutions ? Peut-on espérer que le prolétariat passe spontanément de son expérience de classe opprimée (et ayant intégré cette oppression dans ses conceptions quotidiennes) à celle de classe révolutionnaire, par exemple passe de la croyance en un Etat au dessus des classes sociales et défendant l’intérêt général à la conscience de la nécessité de détruire de fond en comble l’Etat bourgeois et de construire, sur la base de ces soviets, le nouvel Etat ouvrier ? C’est croire au miracle !

N’y a-t-il pas un lien entre le fait que l’extrême gauche trotskyste officielle (LO, NPA et POI) ait complètement oublié que le courant dont elle est issue défendait la nécessité des soviets, d’un Etat des soviets, d’une république internationale des soviets et le fait que ces appareils politiques d’extrême gauche se soient ensevelis dans la pratique quotidienne syndicaliste ? Les appareils bureaucratiques des syndicats acceptent sans trop de difficulté la présence des militants révolutionnaires dans leurs syndicats à condition que ces militants ne mettent pas trop en pratique leurs idées dans les luttes, c’est-à-dire ne militent pas pour l’auto-organisation des luttes ouvrières sous forme d’assemblées interprofessionnelles décidant elles-mêmes de leurs actions et aussi de comités de grève et de coordinations. Tous les syndicats, quelles que soient leurs divergences, convergent sur un point : ce sont les centrales syndicales qui doivent diriger les luttes et elles doivent le faire en favorisant des discussions entre les directions syndicales, éventuellement au travers d’intersyndicales, mais pas entre les salariés d’une entreprise, d’un secteur ou entre entreprises et secteurs. On est amené à constater que l’extrême gauche officielle a subi largement la pression de ces appareils syndicaux, soucieuse qu’elle est d’avoir bonne presse dans ces centrales syndicales et de préserver les positions locales qu’elles ont pu conquérir. Cela signifie que le réformisme syndical l’a alors emporté sur les perspectives que ces organisations révolutionnaires prétendaient défendre. Certaines de ces organisations prétendent toujours souhaiter défendre l’idée de comités de grève tout en faisant exactement le contraire. Il est remarquable ainsi que dans leurs textes, ils évoquent la révolution sociale mais jamais les soviets ! Notamment, on a pu remarquer qu’à propos de la révolution sociale qui a parcouru le Maghreb et le monde arabe, ces organisations n’ont jamais mis en avant le manque de ces conseils de travailleurs et de chômeurs.

Sans doute qu’un certain nombre de militants de ces groupes révolutionnaires en sont au point d’imaginer que leur travail dans les syndicats (rajouté à la parution de tracts politiques) signifie une liaison suffisante avec la classe ouvrière pour leur permettre d’y gagner l’influence indispensable à jouer le rôle de direction politique du prolétariat qu’ils s’attribuent. Certains iront même jusqu’à penser que, s’ils deviennent la direction de ces syndicats, ces organes pourront jouer le rôle que joueraient les soviets et que, du coup, le caractère indispensable des soviets ne le sera pas…

Soviets et syndicats : l’expérience de l’Histoire

Est-il exact que, dans certaines circonstances, les syndicats puissent jouer le rôle des soviets ?

Y répondre nécessite de rappeler quel a été le rôle des comités, des conseils, des organisation de masse autonomes dans les révolutions sociales et tout particulièrement dans la révolution où ils ont pris le pouvoir, la révolution d’octobre 1917.

L’auto-organisation dans la Révolution française

Mais commençons plutôt par la Révolution française, révolution bourgeoise dans laquelle les masses populaires, y compris l’embryon de prolétariat, ont joué un rôle moteur. Rappelons que ce qui a caractérisé cette révolution dès le début et tout au long de sa phase dynamique, c’est l’organisation de masse spontanée et à la base en comités. C’est la convocation des Etats généraux qui avait été le point de départ qui a montré aux masses qu’elles voulaient s’organiser et qu’elles n’acceptaient plus de voir leurs comités dissous, lesquels comités se sont alors déclarés « en permanence ». Et c’est la radicalisation des masses organisées dans ces comités qui a été à la base du caractère lui aussi « permanent » de la dynamique de la révolution. Les partis politiques ont certes joué leur rôle au sein de la révolution française, mais, s’ils ont été balayés successivement après avoir eu leur période de crédit et de pouvoir, c’est que les masses organisées tranchaient et faisaient avancer la révolution. Ce qui dirigeait la révolution, c’étaient d’autres types d’organisations que des partis et des syndicats. C’étaient les sections, les comités, les clubs, les compagnies de piques, la commune, toutes sortes d’organisation où la masse des travailleurs et des sans culottes intervenaient de manière directe, sans intermédiaires, sans représentants, sans ordres d’aucun parti et dans lesquels tous les partis, toutes les orientations étaient soumis à la libre critique, et même au jugement (au sens propre) des petites gens qui y exerçaient le vrai pouvoir. Quand Robespierre a détruit ces comités populaires et sans culottes sur lesquels il s’appuyait, la révolution sociale était morte.

La Commune de 1871

La deuxième expérience importante d’auto-organisation des masses est celle de la Commune de Paris de 1871. C’est non seulement l’élection du conseil de la Commune, mais les clubs, les conseils, les comités et notamment les organisations des ouvriers, des femmes, des jeunes et des gardes nationaux qui a donné son caractère révolutionnaire à la Commune, amenant Marx à la considérer comme un modèle de la dictature du prolétariat, de l’Etat ouvrier. L’Etat-Commune était l’Etat des conseils et pas l’Etat du parti révolutionnaire, d’autant plus que n’existait pas un parti révolutionnaire en France en 1871, pas de direction politique ayant de quelque manière que ce soit anticipé les événements ni préparé des militants au rôle qui devait être le leur. Malgré toutes ces conditions ne permettant pas au conseil de la Commune de mener à bien la lutte, le prolétariat parisien en a fait un exemple historique par son initiative spontanée. L’Etat-commune dont parle Marx est bel et bien l’Etat ouvrier fondé sur les conseils et pas l’Etat dirigé par un parti révolutionnaire.

La révolution russe a montré que l’Etat-Commune est la république des soviets, ces conseils ouvriers

L’idée de l’Etat dirigé par un parti est bien plus celle de Staline que celle de Marx ou de Lénine et Trotsky. Avant de discuter ce qu’enseigne l’expérience de 1917, rappelons qu’après celle-ci Lénine comme Trotsky ont toujours considéré que la première pierre de touche des partis politiques se disant révolutionnaires était qu’ils se revendiquent de la constitution du prolétariat en classe dirigeante au travers de soviets et de leur prise de l’intégralité du pouvoir politique. On ne voit pas bien pourquoi il nous faudrait renoncer aujourd’hui à cette leçon fondamentale ni la mettre sous le boisseau dans l’immédiat sous le prétexte du niveau de conscience actuel des prolétaires. Qu’est-ce qui peut empêcher l’élévation du niveau de conscience des travailleurs sinon le fait que la fraction militante et révolutionnaire prêche dans un sens opposé que la prise de conscience de la nécessité pour le prolétariat de s’auto-organiser.

Les révolutions russes de 1905 et 1917 ont montré le rôle central des soviets dans les révolutions et la vague révolutionnaire en Europe a montré que ce n’était pas une caractéristique proprement russe : il y a eu des soviets dans toutes les révolutions d’Europe.

Le soviet

Le rôle du soviet doit être rappelé, notamment pour éviter que certains imaginent que ce rôle pourrait être rempli par le parti ou par le syndicat ou encore par un système électoral classique.

Le premier point qui est indispensable de soulever est la participation massive des travailleurs à des assemblées politiques et révolutionnaires dans lesquelles les participants tenaient à écouter jusqu’au bout tous les programmes politiques et à en juger par eux-mêmes, les travailleurs se faisant confiance pour en juger et trancher ensuite sur ce qu’il fallait décider et faire. Le soviet n’a jamais organisé aucun groupe qui ne prenait pas les armes contre lui. Il n’a fait confiance à personne sur parole et n’a pas refusé la parole même aux partis bourgeois, petits-bourgeois, même aux partis opportunistes et traitres. Le soviet n’est pas un regroupement sur la base d’un programme ferme et définitif. C’est sa limite mais c’est en même temps la base de sa dynamique car le soviet peut avancer au fur et à mesure de l’avancée des travailleurs. Les élus peuvent en être changés. Les majorités peuvent basculer. Le soviet peut passer du soutien de positions droitières à des positions intégralement révolutionnaires. Cela n’arrive pas ni à des partis, ni à des syndicats, ni à des associations. Ce point est fondamental car, si les révolutionnaires sont capables de s’appuyer sur les événements pour défendre une perspective de classe, ils peuvent, en étant au départ une infime minorité, gagner la majorité et prendre la tête de l’ensemble de la classe travailleuse et même des couches petites bourgeoises. Sans l’existence des soviets, ce processus est invraisemblable.

Le soviet, base indispensable de l’Etat ouvrier

Ensuite, le soviet est organisme qui est à la fois démocratique, parlementaire, décisionnel et d’action. Le soviet décide et impose. Il est un centre d’action. Il peut amener les couches petites bourgeoises à se tourner vers lui. Il peut détruire l’Etat bourgeois, en s’appuyant notamment sur les soviets de soldats. Il peut fonder un Etat d’un type nouveau : l’Etat ouvrier. Le parti et le syndicat ne peuvent absolument pas constituer à eux seuls un nouveau type d’Etat, la dictature du prolétariat. En effet, même les syndicats ne sont qu’une infime minorité au sein de la classe ouvrière. Or, l’Etat ne change de nature que si la classe opprimée elle-même exerce le pouvoir. On l’a bien vu en Russie quand les travailleurs, découragés et épuisés par la guerre civile, se sont détournés des soviets, l’Etat ouvrier n’est devenu que l’ombre de lui-même et la bureaucratie, qui ne semblait jusque là même pas un danger, a pu prendre seule les décisions. L’existence du parti révolutionnaire a alors bien montré qu’elle n’était pas une garantie suffisante pour le pouvoir ouvrier. Pas d’Etat ouvrier si le pouvoir est exercé par quiconque à la place de la classe ouvrière (même par sa minorité consciente) est bien la première leçon à tirer du stalinisme… Dès que les soviets se sont vidés de leur contenu, les prolétaires russes, isolés parce que la révolution russe n’avait pas été suivie de révolutions victorieuses en Europe, contraints d’abandonner la politique et de se contenter de se préoccuper de survivre de ne croyant plus à un succès d’une offensive révolutionnaire pour abattre le capitalisme et l’impérialisme, le pouvoir a changé de caractère… Même la minorité révolutionnaire a pu se transformer en facteur contre-révolutionnaire, le parti bolchevik et l’internationale communiste devenant sous le stalinisme le centre de la pire contre-révolution au monde.

Le parti

Donc tout pour les soviets et aucun effort pour construire le parti ?

Tout d’abord, il faut s’entendre sur ce que l’on entend par construire le parti. Tous les groupes d’extrême gauche prétendent que leur activité de groupe consiste à construire le parti du prolétariat mais ils ne construisent que leur groupe et, s’ils parviennent parfois à construire de grands groupes, de petits partis politiques, rien ne prouve que cela mène au parti du prolétariat car ce dernier est tout autre chose et ne sort pas du néant, de manière tout à fait extérieure aux expériences du prolétariat lui-même.

Aider la classe prolétarienne à se centraliser et à se transformer de classe exploitée en classe dominante

« Construire le parti communiste révolutionnaire », pour beaucoup de groupes, est un simple slogan qui signifie qu’en dehors de leur groupe point de salut ! Cela sous-entend surtout que tout ce qui renforce le groupe, renforce la construction du parti communiste révolutionnaire. Mais encore faudrait-il le prouver. Cela suppose de démontrer que la construction de l’organisation sert à construire la confiance du prolétariat dans ses propres forces, sert aussi la constitution du prolétariat en classe dirigeante. Cela suppose que ce travail de construction serve à construire le programme social, le programme de lutte, le programme d’action du prolétariat. Cela ne peut bien entendu se faire qu’en liaison, qu’avec une participation à ces luttes qui démontre comment ce futur parti révolutionnaire entend sa liaison démocratique avec les masses en lutte, comment il tire des leçons des expériences issues des initiatives prolétariennes, comment il les favorise et les diffuse partout dans la classe, etc… Sans ces éléments de jugement, tout groupe politique qui se dit communiste révolutionnaire, affirme du même coup que les gens doivent y adhérer, que les autres groupes n’ont qu’à s’y rattacher, n’a pas dit le premier mot pour convaincre de son utilité, de son rôle indispensable. Et ce n’est pas fini. Encore faut-il que ce groupe souhaite mettre réellement en discussion ses analyses, ses points de vue, ses propositions, ce qui suppose que ces derniers soient soumis au maximum aux travailleurs mais aussi soient soumis à la critique publique des autres groupes se disant communistes révolutionnaires. Tous ceux qui refusent cette remise en cause publique ne sont pas des bâtisseurs de futurs partis révolutionnaires car ils ne cherchent que l’accord au sein de leur organisation et au maximum au sein du milieu sympathisant qui l’entoure.

Le parti, une nécessité mais aussi un mal nécessaire

Bien sûr, la démocratie est bien plus riche au sein d’un soviet que d’un parti, aussi révolutionnaire soit-il, et on pourrait se demander : pourquoi s’attacher à un seul parti qui sera nécessairement très minoritaire voire groupusculaire au lieu de travailler seulement au sein des masses, en attendant que les événements produisent des éruptions volcaniques qui entraîneront la formation de conseils ?

Bien sûr, on peut également se dire que le meilleur des partis révolutionnaires peut connaître des dérives, subir des conservatismes, connaître de graves crises aux moments cruciaux et dans lesquelles la direction elle-même n’assume pas la hauteur des tâches nécessaires. Tout cela est exact. Le travail de construction du parti est un travail de Sisyphe, sans cesse à recommencer. Il est très difficile voire impossible dans certaines périodes. Cela ne signifie pas que le travail militant en direction de la classe ouvrière soit alors inutile. Les groupes politiques qui sont constitués sur la base d’un tel travail peuvent aisément dériver. Mais ils peuvent aussi apprendre. C’est la seule manière possible d’apprendre. On ne peut pas se former et apprendre dans de simples cénacles ne militant pas au sein de la classe ouvrière et pour lesquels la lutte des travailleurs est une abstraction. On ne peut pas se contenter du travail scientifique en chambre. Par contre, tout groupe révolutionnaire qui ne considère pas le travail théorique comme parti prenante de la construction ne sert à rien pour éclairer le chemin du prolétariat. Tous ceux qui prétendent que seule compte l’activité pratique n’ont aucun apport pour la lutte pratique du prolétariat et leur activisme ne fait que justifier les pires opportunismes.

Ceci étant dit, le parti communiste révolutionnaire est indispensable car il suppose l’analyse politique, la connaissance et l’exercice de conceptions marxistes, la connaissance et l’étude de l’histoire sont indispensable à la réussite de l’action à venir du prolétariat. Celui qui n’étudie pas la bourgeoisie, son système, ses crises, leur signification, celui qui n’étudie pas la science des changements radicaux, la dialectique, c’est-à-dire son fondement philosophique ne saura pas s’en servir le moment venu, pas plus qu’un chirurgien qui n’aurait pas étudié la chirurgie.

Les meilleurs soviets du monde, la spontanéité des masses la plus dynamique en termes d’initiatives historiques, comme celle du prolétariat d’Espagne en 1936, ne signifie pas l’inutilité de l’analyse politique des classes sociales, de leurs politiques, de la stratégie du prolétariat face à elles. Le prolétariat espagnol a su mener des initiatives révolutionnaires spectaculaires. Il n’a pas pour autant compris ce que voulait la bourgeoisie européenne, ni ce que voulait le stalinisme, ce que pouvait être le programme révolutionnaire pour entraîner la paysannerie pauvre du sud ou pour entraîner les Marocains et couper l’herbe sous le pied de la contre-révolution. Le caractère foncièrement contre-révolutionnaire de Staline, préférant le triomphe de Franco à celui de la révolution sociale, n’était pas du tout une évidence.

Au sein des meilleurs soviets, si une véritable politique révolutionnaire n’est pas défendue, la spontanéité des masses n’y suppléera pas. C’est une véritable opération que doit opérer le prolétariat et on ne fait pas d’opération spontanément. On étudie la chirurgie. Sinon, on est un boucher et on dit aux masses de vous suivre sans avoir même cherché à acquérir la compétence professionnelle nécessaire. La connaissance de la classe capitaliste, de son système, de son Etat, de ses capacités et de ses limites, tout cela ne laisse pas place à l’amateurisme, à l’improvisation, au spontané. L’expérience directe ne peut pas tout car, parfois, elle n’apprend qu’après coup, et même pas encore. Combien de travailleurs mènent des luttes dont ils ne connaissent pas exactement l’histoire…

Les soviets dans la montée révolutionnaire

Les soviets sont une forme d’organisation qui a le mérite de pouvoir refléter la montée révolutionnaire des masses mais cela ne signifie pas qu’ils soient, en soi, politiquement révolutionnaires. Les réformistes et les opportunistes y sont généralement majoritaires au début des révolutions quand le caractère unanimiste de celles-ci masque les divergences et les orientations opposées. L’existence de soviets ne signifie pas nécessairement que le prolétariat ait déjà la conscience des enjeux. Elle signifie seulement que le prolétariat s’est auto-organisé en masse, politiquement et en tant que classe, ce qui ouvre une potentialité révolutionnaire en temps de crise de la domination de la bourgeoisie.

L’existence même de ces débats de masse au sein de la classe ouvrière symbolise que la révolution est mure mais ne signifie pas que le prolétariat soit armé pour faire réussir cette révolution. Tout dépend alors quel programme est défendu au sein des soviets.

Du moment que le prolétariat est massivement organisé en soviets, il discute toutes les situations, débat à fond des analyses et des propositions politiques, s’érige en juge des choix qui lui sont proposés, pèse les différents partis, mesure les actions des forces adverses, prend lui-même la mesure des faiblesses ou des mensonges de ses faux amis. Les soviets peuvent donner la majorité aux syndicalistes réformistes, aux partis bourgeois, à des groupes révolutionnaires opportunistes, etc, mais en le faisant ils apprennent de leurs erreurs. En prenant lui-même les décisions qui découlent du point de vue majoritaire dans les soviets, les travailleurs ont en quelques mois les moyens d’atteindre un haut niveau de conscience mais cela nécessite une chose : qu’une politique véritablement révolutionnaire soit défendue au sein de ces soviets et cela ne tombe pas du ciel. Cela nécessite une préparation politique préalable. C’est cette préparation d’une minorité militante communiste révolutionnaire qu’on appelle construire le parti. Opposer parti et soviets ou les composer ensemble

Comme on le voit, les deux jambes du prolétariat, soviet et parti, ne se développent pas séparément l’une de l’autre et on ne construit pas l’une sans l’autre. La conscience prolétarienne s’appuie à la fois sur la minorité militante formée politiquement et sur l’action directe des masses et sur leur auto-organisation. A la fois signifie que les deux sont liés. Pas de minorité consciente qui ne milite pas déjà pour l’auto-organisation et pas d’auto-organisation menant à des avancées sans que des minorités conscientes politiquement s’y activent. Les conseils sans le parti (au sens que nous donnons à ce mot) et le parti sans les conseils, c’est deux impasses.

Quant à former le parti (c’est-à-dire une politique, une philosophie et une science, une analyse, une pratique, une expérience et un programme révolutionnaires) en dehors d’une activité au sein du prolétariat, cela revient à former un chirurgien en dehors de l’expérience active d’autres chirurgiens ce qui est impossible.

Nous devons donc accepter l’idée que la politique prolétarienne sortira d’une contradiction dialectique, de l’opposition entre spontanéité et organisation, entre action directe des masses et militantisme des minorités révolutionnaires, entre parti et soviets, entre expérience prolétarienne et science révolutionnaire. C’est là que Marx situait le mélange explosif. Mais l’un des éléments sans l’autre ne permettait pas à la bombe prolétarienne de se former.

Le syndicalisme, même radical ou mené par des éléments radicaux, n’est pas cette bombe sociale capable de détruire l’Etat capitaliste, le système social lui-même et de proposer une autre perspective que la conservation à tout prix du capitalisme et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le principe même du syndicalisme consiste à négocier le poids des chaînes plutôt que d’en finir avec l’esclavage. Ensuite, l’essentiel des périodes correspondant à des situations de calme social, le conservatisme syndical va nécessairement dans le sens d’une conservation du capitalisme. Ce dernier s’est avisé depuis longtemps de l’intérêt qu’il y avait à cultiver de bonnes relations avec les bureaucraties syndicales. Celles-ci sont rapidement devenues des militants acharnés de la défense du système au sein de la classe ouvrière. Même quand ces bureaucraties laissent une petite place aux militants révolutionnaires, c’est uniquement parce que cela ne les dérange pas trop. Quand il en va autrement, elles ne se gênent pas pour virer brutalement les militants révolutionnaires. Ce n’est pas la démocratie ouvrière qui a cours dans ces appareils, habitués à prendre des décisions en dehors des travailleurs, en dehors des syndiqués et même en dehors des militants syndicalistes eux-mêmes. Cela ne signifie pas qu’il soit indispensable de se situer en dehors des syndicats pour les militants communistes révolutionnaires mais, même s’ils militent au sein des syndicats, il est indispensable que les révolutionnaires mais ils doivent être prévenus des pressions que la participation aux syndicats représentent. Même les plus honnêtes des militants ouvriers syndicalistes, qu’ils soient ou pas révolutionnaires, sont sous la pression de la collaboration que représente la participation à des réunions continuelles avec le patron, la direction ou ses cadres. Le simple fait de se réunir plus avec les adversaires de classe qu’avec les travailleurs qui ne se réunissent pas volontiers et que les syndicats ne réunissent jamais, cela suffit à transformer le plus honnête des militants syndicaliste en un travailleurs s’estimant au dessus du lot. Le simple fait de ne pas faire la même charge de travail que les autres suffit à créer un fossé entre les militants syndicalistes et les travailleurs du rang. Quant à ces derniers, ils font eux-mêmes pression pour transformer les militants syndicalistes en tampons entre travailleurs et patrons, en avocats, en marchands de tapis pour négocier des avantages sans lutter ou en luttant le moins possible. Dans les pays impérialistes, dans les trusts, les syndicats deviennent de véritables auxiliaires des patrons, même si les militants n’en ont pas conscience. On peut s’en assurer au fait que les trusts financent très sérieusement les syndicats qui n’ont même plus besoin, avec l’aide aussi des Etats bourgeois, de l’argent des syndiqués.

Dans ces conditions, l’idée que le parti peut se construire dans la classe ouvrière en se contentant de militer au sein des syndicats est illusoire et encore plus illusoire celle que l’Etat ouvriers pourrait se contenter d’être l’Etat des partis et des syndicats ouvriers, du moment que ces derniers soient dirigés par un politique révolutionnaire.

En ne dépendant pour leur liaison avec la classe ouvrière que sur leurs liens avec les syndicats, nombre de groupes d’extrême gauche sont tombés dans l’opportunisme sans même s’en rendre compte. Les milieux syndicaux sont devenus pour eux des critères de l’opinion ouvrière et les ouvriers du rang leur sont devenus étrangers.

On pourrait se dire qu’il n’y a aucun mal à introduire les idées révolutionnaires au sein des milieux syndicaux, même si ceux-ci sont inébranlablement réformistes et c’est exact. Encore faudrait-il que les groupes qui s’adaptent à l’activité syndicale telle qu’elle est, qui ne défendent nullement un syndicalisme révolutionnaire au risque d’être expulsés des syndicats, permettent réellement aux idées révolutionnaires d’y pénétrer. Cela suppose qu’au cours des luttes et des grèves, ils ne défendent pas le rôle dirigeant du syndicat auquel ils ont adhéré, ce qui est plus que rare. Encore faudrait-il qu’ils ne fassent pas passer la direction syndicale pour une direction ouvrière des luttes, qu’ils poussent autant que possible à l’auto-organisation, ne diffusent aucun mensonge sur les compromissions syndicales, ne fassent jamais passer des défaites pour des victoires et des reculs de la lutte pour des « poursuites de la lutte sous d’autres formes », etc… Encore faudrait-il que ces groupes diffusent réellement des bilans des luttes ouvrières, dans lesquels les travailleurs puissent tirer des leçons permettant de sortir la lutte des classes des ornières. Cela supposerait de ne pas craindre de décrire le rôle réel des appareils et des directions syndicales au service des classes dirigeantes et de l’Etat bourgeois. Encore faudrait-il que ces groupes ne craignent pas de heurter l’opinion ouvrière en combattant en son sein les préjugés et les faiblesses, les racismes et les nationalismes, les tendances à l’adaptation au capitalisme et aux particularités locales de l’idéologie bourgeoise. Les syndicats jouent-ils naturellement un rôle révolutionnaire ?

Peut-on imaginer des circonstances dans lesquelles, au travers d’une liaison avec les syndicats, un parti révolutionnaire puisse gagner les larges masses prolétariennes et réussir la révolution sociale ?

Le caractère des syndicats de notre époque ne provient pas uniquement de sa direction bureaucratique et traître à sa classe et ne provient pas uniquement de la passivité des masses. Même dans une période explosive sur le terrain politique et social, où la classe ouvrière mènerait des actions offensives, même si les travailleurs réinvestissaient alors les appareils syndicaux en y adhérant massivement – ce qui est possible même là où il reste très peu de salariés dans les syndicats -, cela ne signifie pas qu’il soit possible de changer le caractère de ces appareils et d’en faire de organes de défense réels des intérêts politiques et sociaux du prolétariat. Car le syndicats restent des organismes de recherche d’une entente, d’un accord, d’un compromis avec la classe dirigeante sur des bases d’avantages économiques. Ils ne contestent jamais le pouvoir politique des classes dirigeantes.

Contrairement aux syndicats, les soviets sont des organismes créés dans le feu de l’action et qui ne disposent pas d’appareils, de fonds, de structures, d’une reconnaissance par l’Etat et les classes dirigeantes, de structures préétablies défendant un conservatisme et des intérêts de groupe. Elles n’ont pas un long passé d’accords, de discussions, d’avantages partagés, d’opportunisme et de compromissions.

Dans le syndicat, le poids de l’appareil reste toujours plus grand que le poids des syndiqués et que le poids des travailleurs qui sont autour. C’est exactement le contraire dans le soviet. Des militants organisés dans des partis et des syndicats s’y activent mais le poids des travailleurs qui y participent est plus grand que le poids des appareils. Cela n’en fait pas une garantie automatique de succès des idées révolutionnaires mais c’est la seule manière que ces idées gagnent les larges masses et que les travailleurs disposent d’organisation large par laquelle ils peuvent devenir une classe dirigeante, capable de gouverner toute la société. Le mode de représentation directe du soviet est une autre raison du caractère dynamique de la relation entre soviet et classe ouvrière. Il s’agit d’une nouvelle démocratie ouvrière permettant à la classe exploitée à la fois de se convaincre, de s’éduquer, de se préparer aux tâches de direction de l’ensemble de la société, en devenant un double pouvoir, en prenant du poids face aux couches moyennes, en dissolvant les forces de l’appareil d’Etat. Tous ces moyens, des soviets révolutionnaires les ont. Un parti révolutionnaire, même s’appuyant sur des syndicats radicaux, ne permet pas à la classe ouvrière d’en disposer.

Non ! Nous n’avons aucune raison de penser que l’Etat ouvrier sera le pouvoir des syndicats et des partis ouvriers et toutes les raisons d’affirmer qu’il sera celui des conseils ouvriers ou ne sera pas ! Et cela malgré toutes les affirmations selon lesquelles le soviet ne serait qu’une forme d’organisation parmi tant d’autres.

Une simple forme d’organisation, le soviet ? Ou le lien indispensable entre la masse des travailleurs et sa politique révolutionnaire.

Certes, l’existence d’une classe ouvrière organisée en soviets ne suffit pas à garantir que cette classe ouvrière va partir à l’assaut du pouvoir bourgeois, va casser cet Etat et va construire le sien propre ni qu’elle va comprendre quelle politique défendre pour gagner les classes moyennes ou les neutraliser, ni savoir comment étendre la révolution ou battre l’impérialisme. Mais l’existence d’un groupe se disant le parti révolutionnaire n’est pas davantage une garantie sur ce point. Surtout si ce parti grandit en dehors d’une liaison avec des soviets ! Car cela signifie qu’il élabore ses « solutions » en dehors d’une liaison dynamique avec la classe ouvrière révolutionnaire. Certes, le parti peut disposer des leçons du passé, de la science marxiste, de la connaissance de l’économie et de l’histoire. Mais en quoi le parti connaît-il l’histoire s’il n’en a pas tiré des leçons sur le caractère indispensable des soviets ? Comment concevoir un fonctionnement de l’Etat ouvrier en dehors de l’Etat-Commune, de l’Etat des conseils ouvriers ? Comment concevoir que les idées révolutionnaires gagnent la classe ouvrière sans qu’existent ces assemblées prolétariennes où toutes les idées se discutent et se confrontent. Au sein d’une seule organisation, les militants peuvent s’être convaincus de quelque thèse mais cela ne signifie pas qu’ils soient capables d’en débattre avec les autres courants révolutionnaires, de manière publique, en acceptant que ce soit la classe ouvrière qui tranche. C’est cette capacité qui est déterminante parmi les groupes révolutionnaires, ou se proclamant tels. Et elle est loin d’être commune ! La plupart des groupes révolutionnaires affirment qu’ils ne veulent pas perdre leur temps à discuter avec d’autres groupes. Comment peuvent-ils prétendre que demain ils sauront débattre au sein de soviets, parlements ouvriers dans lesquels il y aura non seulement des groupes révolutionnaires mais aussi des groupes opportunistes, réformistes et même réactionnaires. Le prolétariat n’a pas besoin de partis qui exigent qu’on les croie sur parole, qu’on les suive, qu’on leur obéisse. De tels partis sont infectés par le stalinisme et sa prétention à diriger de manière dictatoriale, sans s’appuyer nullement sur l’expérience ouvrière, sur la spontanéité de classe. Ils agissent sur le modèle des bureaucraties syndicales et social-démocrates qui savent à la place de la classe ouvrière ce qui est bon pour elle ou, en tout cas, le prétendent.

Le parti révolutionnaire dont les travailleurs ont besoin doit avoir une liaison démocratique avec la classe ouvrière. Il ne doit pas manipuler. Il ne doit pas tenir un discours d’un côté et avoir des actes d’un autre côté. Il ne doit pas être dirigé par des calculs dont il n’informe pas sa classe. Il ne doit pas faire de la diplomatie secrète. Il ne doit pas dire blanc aux uns et noir aux autres. Il ne doit pas craindre de dire la vérité aux travailleurs, de les informer des enjeux et de laisser ensuite la classe ouvrière décider. Il doit avoir confiance dans la capacité des exploités et pas dans les magouilles d’états-majors se disant révolutionnaires.

Il est vrai que la plupart des travailleurs ne connaissent pas ce qui est indispensable de connaitre pour changer la société. Il est vrai qu’ils n’ont pas d’idée claire sur la nature de l’Etat. Il est vrai qu’ils n’ont pas étudié les révolutions du passé. Il est vrai qu’au sein d’un parti révolutionnaire, des militants peuvent accéder à de multiples connaissances indispensables. Mais si, dans la pratique, ces militants révolutionnaires ne diffusent nullement ces connaissances pour ne pas gêner une pratique opportuniste et des calculs d’appareil, alors tous ces avantages des militants de parti n’en sont plus.

Léon Trotsky a souligné dans son ouvrage « Leçons d’Octobre » à quel point il ne suffit pas de construire un parti révolutionnaire marxiste et communiste car, à chaque fois qu’arrive l’heure fatidique de la prise du pouvoir ou les grands tournants stratégiques où la responsabilité de la direction politique est en jeu, cette direction entre en crise et tout peut alors dépendre d’un tout petit nombre de militants révolutionnaires qui ne cèdent pas à la pression des événements et gardent leur boussole de classe. C’est l’infime minorité qui devient alors déterminante et plus seulement la direction politique ni même la « masse » des militants sélectionnés, formés, ayant acquis une expérience militante. On le voit la question de la révolution dépend presque du hasard… Tant pis pour ceux qui croient avoir découvert une loi déterministe quand ils affirment que « sans le parti révolutionnaire, pas de révolution victorieuse » car même en présence du parti, il peut fort bien n’y avoir aucune révolution victorieuse…

Le conservatisme n’épargne pas les organisations les plus révolutionnaires… On y trouve des militants qui considèrent religieusement des adages de Marx, de Lénine ou de Trotsky. On y trouve des militants qui estiment nécessaire de « faire confiance » à la direction politique au lieu de considérer que c’est à la direction de gagner la confiance des militants comme c’est au parti de gagner et de mériter la confiance des travailleurs. Et cela nécessite d’abord que la direction politique ait confiance dans la capacité révolutionnaire des masses travailleuses, ce qui n’est nullement une évidence….

En effet, la plupart du temps, les travailleurs ne se montrent nullement comme une classe porteuse d’avenir. Ils ne sont pas moins que les couches petites bourgeoises infectés par l’idéologie bourgeoise. Ils ne sont pas moins touchés par le nationalisme, le racisme, la crainte de perdre des acquis, une crainte de propriétaire de la société actuelle alors qu’ils n’en sont même pas locataires…

C’est pour cela qu’il est difficile de gagner et de former des militants communistes qui ne se considèrent pas comme une élite au dessus de la « masse » des travailleurs comme le font les cadres syndicaux – qui se voient bien en encadrement indispensable. Même les militants révolutionnaires peuvent se mettre à penser comme un encadrement et c’est une évolution catastrophique des mentalités militantes.

Tant que la classe ouvrière n’intervient pas massivement sur le terrain politique, toutes les activités militantes peuvent aisément se bureaucratiser. Et le bureaucratisme favorise les petits calculs organisationnels, politiciens, opportunistes et sectaires.

Il est clair qu’il n’y a pas de panacée : pas plus le soviet que le parti ou le syndicat. Mais la clef d’une politique qui reste révolutionnaire jusque dans les pires périodes de réaction, c’est la confiance dans le prolétariat et pas dans sa seule direction ou dans ses seules forces militantes ou révolutionnaires.

Le prolétariat est pleinement contradictoire en tant que classe : d’un côté, il dépend entièrement du patronat et du système pour son emploi et ses ressources et ne survit que si le système se maintient, et même si son entreprise réussit et profite. De l’autre, il n’a comme seule perspective qu’une société débarrassée de la propriété des moyens de production. De là sa conscience tout aussi contradictoire. Il en découle le caractère d’autant plus indispensable que, dans la période intermédiaire, les militants révolutionnaires communistes soient, en actes comme en paroles, les partisans déclarés de l’auto-organisation des travailleurs en conseils de salariés et les partisans de la prise du pouvoir de tels conseils sur les luttes comme sur toute la société et sur l’Etat. Ce choix est la pierre de touche de toutes les organisations qui se revendiquent des travailleurs. Le drapeau du communisme ou de la révolution est complètement usurpé par toute organisation qui ne vise pas explicitement et en actes à la prise du pouvoir par les conseils de travailleurs.

La suite

Les soviets, les syndicats et le parti

Les Soviets : leur origine, leur développement et leurs fonctions

7 Messages de forum

  • Sous nos yeux, l’État capitaliste tend irrésistiblement à transformer tous les partis, syndicats et associations en ses prolongements ou tentacules. Le totalitarisme politique va de pair avec la concentration économique. Ce mouvement démontre, en outre, que les antagonismes multiples exigent un despotisme croissant du capitalisme qui tend certes à renforcer le système, mais témoigne aussi de difficultés sans cesse multipliées de la classe dirigeante. De fait, l’intégration des organisations ouvrières correspond à un mouvement finalement contradictoire dans lequel les intérêts particuliers de groupes socio-économiques opposés les uns aux autres se fondent en un équilibre hautement instable dans l’état, car les partis et associations s’efforcent de conserver une vie propre, avec leurs intérêts particuliers, leurs connivences troubles et leur byzantinisme vis-à-vis de leurs propres mandants, devenant certes des colosses, mais dont les pieds sont en argile comme il apparaît au moment des crises.

    Une double différence sépare le parti révolutionnaire des partis officiels de toute sorte. Le parti révolutionnaire de classe plonge des racines profondes dans l’économie, au pôle où se trouvent concentrées les masses ouvrières, salariées et productives : il se relie donc directement à leurs luttes revendicatives, spécifiques, qui aboutissent, avec la revendication de l’abolition du salariat, au but communiste même du parti politique. La seconde différence est relative à son opposition à l’État bourgeois existant : contrairement aux partis ouvriers conservateurs, le parti révolutionnaire n’aspire pas à gouverner dans le cadre des institutions politiques et de l’économie capitalistes : tous ses efforts convergent vers le but, ouvertement proclamé, de la destruction de l’État bourgeois.

    En somme, la différence est simple. Cependant, les choses se brouillent lorsqu’un parti révolutionnaire de classe, au lieu d’être vaincu et détruit par l’adversaire dans un heurt antagonique violent, dégénère progressivement pour passer dans le camp adverse, tout en continuant d’affirmer qu’il est un parti révolutionnaire du prolétariat. Cette question n’était pas du tout inconnue à Marx-Engels : toute leur activité de parti démontre qu’ils ont toujours concentré leurs efforts pour garder ou donner au parti son caractère de classe, en luttant contre tout ce qui le fourvoyait.

    L’expérience de l’effondrement matériel — et non simplement subjectif — de l’énorme social-démocratie allemande au moment où elle était mise au pied du mur par la crise violente de 1914, et où elle trahit purement et simplement la classe ouvrière, est devenue l’exemple classique du dévoiement d’un parti de classe. La citation que nous reproduisons est certes de Trotsky, mais les conclusions et les enseignements pratiques et théoriques qu’il tire s’inscrivent directement dans la continuité de Marx-Engels dans leur lutte pour la création d’un véritable parti de classe du prolétariat allemand : mises en garde contre l’opportunisme naissant des dirigeants de la social- démocratie allemande, conseils à ces mêmes dirigeants afin qu’ils sauvegardent le caractère de classe de l’organisation, menaces de rompre tout lien avec une social-démocratie qui « fait commerce de ses principes » : « La social-démocratie allemande n’est pas un accident ;elle n’est pas tombée du ciel, elle est le produit des efforts de la classe ouvrière allemande au cours de décennies de construction ininterrompue et d’adaptation aux conditions qui dominaient sous le régime des capitalistes et des junkers. Le parti et les syndicats qui lui étaient rattachés attirèrent les éléments les plus marquants et les plus énergiques du milieu prolétarien, qui y reçurent leur formation politique et psychologique. Lorsque la guerre éclata, et que vint l’heure de la plus grande épreuve historique, il se révéla que l’organisation officielle de la classe ouvrière agissait et réagissait non pas comme organisation de combat du prolétariat contre l’État bourgeois, mais comme organe auxiliaire de l’État bourgeois destiné à discipliner le prolétariat. La classe ouvrière, ayant à supporter non seulement tout le poids du militarisme capitaliste, mais encore celui de l’appareil de son propre parti, fut paralysée. Certes, les souffrances de la guerre, ses victoires, ses défaites, mirent fin à la paralysie de la classe ouvrière, la libérant de la discipline odieuse du parti officiel. Celui-ci se scinda en deux. Mais le prolétariat allemand resta sans organisation révolutionnaire de combat. L’histoire, une fois de plus, manifesta une de ses contradictions dialectiques : ce fut précisément parce que la classe ouvrière allemande avait dépensé la plus grande partie de son énergie dans la période précédente pour édifier une organisation se suffisant à elle-même, occupant la première place dans la IIe Internationale, aussi bien comme parti que comme appareil syndical — ce fut précisément pour cela que, lorsque s’ouvrit une nouvelle période, une période de transition vers la lutte révolutionnaire ouverte pour le pouvoir, la classe ouvrière se trouva absolument sans défense sur le plan de l’organisation. »

    De nos jours, la dégénérescence du mouvement communiste international a produit par dizaines ces partis éléphantesques, vidés de toute énergie révolutionnaire, mais gonflés d’effectifs issus de toutes les catégories et classes sociales intégrées au système capitaliste, et portés par les bulletins de vote des masses embourgeoisées idéologiquement au moins autant, sinon plus, qu’économiquement.

    Dans un brillant passage de Terrorisme et communisme, Trotski dresse d’abord un schéma, sorte de chaîne de causes à effets où il situe ces sortes de parti qu’il faut bien assimiler à cet énorme parasite qu’est l’État capitaliste sénile qui se gonfle démesurément et suce l’énergie vitale de la société. On notera que ces partis ont la dernière place parmi les superstructures de violence, dont le parasitisme croît en proportion géométrique à mesure qu’elles s’éloignent de la base économique où les forces vives produisent : « Si l’on s’élève de la production, fondement des sociétés, aux superstructures que sont les classes, les États, les institutions juridiques, les partis, etc., on peut établir que la force d’inertie de chaque étage de la superstructure ne s’ajoute pas seulement à l’inertie des étages inférieurs, elle est, dans certains cas, multipliée. En conséquence, la conscience politique de groupes qui, pendant longtemps, se sont imaginés être les plus avancés apparaît dans la période de transition comme un énorme frein au développement historique. Il est absolument hors de doute, actuellement [1919], que les partis de la II° Internationale placés à la tête du prolétariat ont été la force décisive de la contre-révolution, parce qu’ils n’ont pas osé, su et voulu prendre le pouvoir au moment le plus critique de l’histoire de l’humanité et qu’ils ont conduit le prolétariat à l’extermination impérialiste mutuelle [3]. »

    Marx avait déjà eu l’occasion de condamner « ce type d’organisation [qui] contredit le développement du mouvement prolétarien, car ces associations, au lieu d’éduquer les ouvriers, les soumettent à des lois autoritaires et mythiques qui entravent leur indépendance et orientent leur conscience et leur action dans une fausse direction [4]. »

    Ce sont surtout des critères politiques — son attitude vis-à-vis de l’État existant — qui permettent de reconnaître un parti ouvrier dévoyé. En effet, ne serait-ce que pour garder leur influence sur les masses, ceux-ci continuent de prétendre défendre les intérêts économiques immédiats des masses ouvrières, s’efforçant de les satisfaire dans le cadre de la production existante. La caractéristique des partis ouvriers dévoyés, c’est donc qu’ils prétendent changer les rapports sociaux par de simples moyens politiques, en s’appuyant sur toutes les ressources fournies par l’État existant. Pour ce faire, ils doivent non seulement rejeter la violence du système capitaliste organisé, mais encore condamner celle, toute naturelle et dictée par les contradictions économiques existantes, des masses prolétariennes. Au lieu de s’appuyer sur les luttes spontanées des masses, de les encourager, en les dirigeant sur les objectifs généraux après les avoir organisées et concentrées, les partis ouvriers conservateurs inversent le sens des luttes, en agissant d’en haut vers le bas, ce qui amorce une véritable dictature du parti opportuniste sur les masses révolutionnaires. (Sur ses affiches électorales, l’actuel parti communiste dégénéré écrit tout naturellement qu’il veut agir « dans l’ordre », ce qui est la caractéristique première d’un parti conservateur.)

    Comme Marx l’a répété cent fois, la révolution est un phénomène naturel qui part d’en bas, la violence des contradictions amassées déchaînant les masses. C’est alors qu’elles s’arment pour faire valoir leurs intérêts et, se heurtant à la violence concentrée de l’État existant, se forgent, au travers de leur parti de classe révolutionnaire, un nouveau type d’État, au moyen duquel elles luttent pour abattre les vestiges de l’ancienne puissance capitaliste et contre l’ennemi extérieur de la révolution.

    Les marxistes révolutionnaires, dont Lénine, distinguent en conséquence entre le parti et l’État, et c’est aussi ce rapport qui fait la différence entre les révolutionnaires et les contre-révolutionnaires, dont Staline, par exemple. La lutte qui n’est plus nationale, sinon dans sa forme et ses limitations, mais internationale, n’est pas dirigée par l’État de la dictature du prolétariat qui s’identifie au parti pour se le soumettre, mais par l’Internationale qui veille aux intérêts du prolétariat de tous les pays (et pas seulement du pays socialiste »), ainsi qu’aux intérêts futurs du mouvement prolétarien tout entier (et pas seulement à ceux d’une fraction, dite « camp socialiste » ).

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  • « Une des erreurs les plus grandes et les plus dangereuses que commettent les communistes (comme, d’ailleurs, les révolutionnaires en général qui ont mené à bien le début d’une grande révolution), c’est de se figurer que la révolution peut être accomplie par les mains des seuls révolutionnaires. Or, pour assurer le succès de toute action révolutionnaire sérieuse, il faut comprendre et savoir appliquer pratiquement l’idée que les révolutionnaires ne peuvent jouer un rôle que comme avant‑garde de la classe réellement avancée et viable. L’avant‑garde ne remplit sa mission que lorsqu’elle sait ne pas se détacher de la masse qu’elle dirige, lorsqu’elle sait véritablement faire progresser toute la masse. Sans l’alliance avec les non‑communistes dans les domaines d’activité les plus divers, il ne saurait être question d’aucun succès en matière de construction de la société communiste. »

    Lénine dans "Le matérialisme militant"

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  • « Pour le triomphe final des thèses établies dans le Manifeste communiste, Marx comptait uniquement et exclusivement sur le développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action unifiée et de la discussion. »

    Friedrich Engels

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  • Voici ce qu’écrivait Lénine en 1907 dans une préface à un recueil où se trouvait réédité « Que faire ? » :

    « L’erreur fondamentale de ceux qui polémiquent aujourd’hui contre « Que faire ? » est qu’ils détachent cette œuvre du contexte d’un milieu historique donné, qu’ils éliminent complètement une période de développement donnée de notre Parti aujourd’hui depuis longtemps dépassée... Cette victoire (de l’idée des révolutionnaires professionnels) eut été impossible si on ne l’avait pas en son temps mise au premier plan, si on ne l’avait pas propagée aux gens d’une manière « exagérée »...

    La précondition de ce succès (la consolidation du Parti) était naturellement la circonstance que la classe ouvrière, dont l’élite créa la social-démocratie, se caractérisait grâce à des causes économiques objectives des autres classes de la société capitaliste par la plus grande capacité d’organisation. Sans cette précondition l’organisation de révolutionnaires professionnels eut été un jeu, une aventure, une simple enseigne, et la brochure « Que faire ? » insiste à plusieurs reprises que l’organisation de révolutionnaires professionnels préconisée par elle n’a de sens qu’en liaison avec « la classe réellement révolutionnaire et entrant élémentairement dans la lutte. Mais le maximum de capacité de se rassembler comme classe existant objectivement dans le prolétariat se réalise par des êtres vivants et pas autrement que dans des formes d’organisation définies. »

    (Œuvres complètes, édition allemande. Tome XII.)

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  • Ce serait un contresens grave de lire "Le gauchisme, maladie infantile du communisme" de Lénine comme un plaidoyer en faveur des syndicats. Il s’agit d’affirmer que les révolutionnaire doivent militer dans les syndicats mais pas de proposer le syndicat comme un point d’appui inévitable de la politique évolutionnaire, ce qui est foncièrement différent. Pour le comprendre, rappeler tous les articles de "Que Faire ?" qui distinguent clairement conscience syndicaliste et conscience de classe politique du prolétariat :

    Conscience trade-unioniste et conscience politique de classe

    Politique syndicaliste et politique révolutionnaire

    La classe ouvrière dans la lutte politique

    L’organisation des ouvriers et l’organisation des révolutionnaires

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  • Lénine dans « Que Faire ? » :

    « Au lieu d’appeler à marcher en avant, à consolider l’organisation révolutionnaire et à étendre l’activité politique, on appela à revenir en arrière, vers la seule lutte trade-unioniste. On proclama que "la base économique du mouvement est obscurcie par la tendance à ne jamais oublier l’idéal politique", que la devise du mouvement ouvrier est la "lutte pour la situation économique" (!) ou, mieux encore, "les ouvriers pour les ouvriers" ; on déclara que les caisses de grève "valent mieux pour le mouvement qu’une centaine d’autres organisations" (que l’on compare .cette affirmation, remontant à octobre 1897, à la dispute des "décembristes" avec les jeunes, au début de 1897), etc. Les formules comme : il faut mettre au premier plan non la "crème", des ouvriers, mais l’ouvrier du rang, ou comme : "Le politique suit toujours docilement l’économique", etc., etc., acquirent une vogue et eurent une influence irrésistible sur la masse des jeunes entraînés dans le mouvement et qui, pour la plupart,ne connaissaient que des fragments du marxisme tel qu’il était exposé légalement.

    C’était là l’écrasement complet de la conscience par la spontanéité - par la spontanéité des "social-démocrates" qui répétaient les "idées" de Monsieur V V., la spontanéité des ouvriers séduits par cet argument qu’une augmentation, même d’un kopek par rouble, valait mieux que tout socialisme et toute politique, qu’ils devaient "lutter en sachant qu’ils le faisaient, non pas pour de vagues générations futures, mais pour eux-mêmes et pour leurs enfants" (éditorial du n° 1 de la Rabotchaïa Mysl). Les phrases de ce genre ont toujours été l’arme préférée des bourgeois d’Occident qui, haïssant le socialisme, travaillaient eux-mêmes (comme le "social-politique" allemand Hirsch) à transplanter chez eux le trade-unionisme anglais, et disaient aux ouvriers que la lutte uniquement syndicale est une lutte justement pour eux et pour leurs enfants, et non pour de vagues générations futures avec un vague socialisme futur. Et voici que les "V. V. de lia social-démocratie russe" se mettent à répéter ces phrases bourgeoises. Il importe de marquer ici trois points qui nous seront d’une grande utilité dans notre analyse des divergences actuelles.

    En premier lieu, l’écrasement de la conscience par la spontanéité, dont nous avons parlé, s’est aussi fait de façon spontanée. Cela semble un jeu de mots, mais c’est, hélas l’amère vérité. Ce qui a amené cet écrasement n’est pas une lutte déclarée de deux conceptions absolument opposées, ni la victoire de l’une sur l’autre, mais la disparition d’un nombre toujours plus grand de "vieux" révolutionnaires "cueillis" par les gendarmes et l’entrée en scène toujours plus fréquente des "jeunes" "V. V. de la social-démocratie russe". Tous ceux qui, je ne dirai pas, ont participé au mouvement russe contemporain, mais en ont simplement respiré l’air, savent parfaitement qu’il en est ainsi. Et si néanmoins nous insistons particulièrement pour que le lecteur se rende bien compte de ce fait connu de tous, si, pour plus d’évidence en quelque sorte, nous rapportons certaines données sur le Rabotchéïé Diélo première formation, et sur la discussion entre "jeunes" et "vieux" au début de 1897, c’est uniquement parce que des gens qui se targuent d’"esprit démocratique" spéculent sur l’ignorance de ce fait dans le grand public (ou dans la jeunesse la plus juvénile). Nous reviendrons là-dessus.

    Deuxièmement, nous pouvons dès la première manifestation littéraire de l’économisme, observer un phénomène éminemment original et extrêmement caractéristique pour la compréhension de toutes les divergences entre social-démocrates d’à présent : les partisans du "mouvement purement ouvrier", les adeptes de la liaison la plus étroite et la plus "organique" (expression du Rab. Diélo) avec la lutte prolétarienne, les adversaires de tous les intellectuels non ouvriers (fussent-ils des intellectuels socialistes) sont obligés, pour défendre leur position, de recourir aux arguments des "uniquement trade-unionistes" bourgeois. Cela nous montre que, dès le début, la Rabotchaïa Mysl s’est mise - inconsciemment - à réaliser le programme du Credo. Cela montre (ce que ne peut arriver à comprendre le Rabotchéïé Diélo), que tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de "l’élément conscient", du rôle de la social-démocratie signifie par-là même - qu’on le veuille ou non, cela n’y fait absolument rien - un renforcement de l’idéologie bourgeoise sur les ouvriers. Tous ceux qui parlent de "surestimation de l’idéologie", d’exagération du rôle de l’élément conscient, etc., se figurent que le mouvement purement ouvrier est par lui-même capable d’élaborer et qu’il élaborera pour soi une idéologie indépendante, à la condition seulement que les ouvriers "arrachent leur sort des mains de leurs dirigeants". Mais c’est une erreur profonde. Pour compléter ce que nous avons dit plus haut, rapportons encore les paroles profondément justes et significatives de Kautsky à propos du projet du nouveau programme du parti social-démocrate autrichien :

    "Beaucoup de nos critiques révisionnistes imputent à Marx cette affirmation que le développement économique et la lutte de classe, non seulement créent les conditions de la production socialiste, mais engendrent directement la conscience(souligné par K.K.) de sa nécessité. Et voilà que ces critiques objectent que l’Angleterre, pays au développement capitaliste le plus avancé, est la plus étrangère à cette science. Le projet de programme donne à croire que la commission a élaboré le programme autrichien partage aussi ce point de vue soi-disant marxiste orthodoxe, que réfute l’exemple de l’Angleterre. Le projet porte : "Plus le prolétariat augmente en conséquence du développement capitaliste, plus il est contraint et a la possibilité de lutter contre le capitalisme. Le prolétariat vient à la conscience de la possibilité et de la nécessité du socialisme". Par suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classe prolétarienne. Et cela est entièrement faux. Comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports économiques actuels au même degré que la lutte de classe du prolétariat ; autant que cette dernière, il procède de la lutte contre la pauvreté et la misère masses, engendrées par le capitalisme. Mais le socialisme et la lutte de classe surgissent parallèlement et ne s’engendrent pas l’un l’autre ; ils surgissent de prémisses différentes. La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l’une ni l’autre ; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K. K.) : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l’introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors (Von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément (urwüchsig).Aussi le vieux programme de Hainfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d’introduire dans le prolétariat (littéralement : de remplir le prolétariat) la consciencede sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe. Or le nouveau projet a emprunté cette thèse à l’ancien programme et l’a accolée à la thèse citée plus haut. Ce qui a complètement interrompu le cours de la pensée..."

    Du moment qu’il ne saurait être question d’une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement, le. problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu (car l’humanité n a pas élaboré une "troisième" idéologie ; et puis d ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais exister d’idéologie en dehors ou au dessus des classes). C’est pourquoi tout rapetissement de l’idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise. (…)

    Ces thèses de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo sont absolument fausses, si par politique, on entend la politique social-démocrate. Très souvent, la lutte économique des ouvriers, comme nous l’avons déjà vu, est liée (non pas indissolublement, il est vrai) à la politique bourgeoise, cléricale ou autre. Les thèses du Rabotchéïé Diélo sont justes si, par politique, on entend la politique trade-unioniste, c’est-à-dire l’aspiration générale des ouvriers à obtenir de l’Etat des mesures susceptibles de remédier aux maux inhérents à leur situation, mais qui ne suppriment pas encore cette situation, c’est-à-dire qui ne suppriment pas la soumission du travail au capital. Cette aspiration est en effet commune et aux trade-unionistes anglais hostiles au socialisme, et aux ouvriers catholiques, et aux ouvriers de "Zoubatov", etc. Il y a politique et politique. Ainsi donc, l’on voit que la Rabotchaïa Mysl, même à l’égard de la lutte politique, la nie moins qu’elle ne s’incline devant sa spontanéité, son inconscience. Reconnaissant entièrement la lutte politique qui surgit spontanément du mouvement ouvrier lui-même (ou plutôt : les desiderata et revendications politiques des ouvriers), elle se refuse absolument à élaborer elle-même une politique social-démocrate spécifique, qui répondrait aux tâches générales du socialisme et aux conditions russes actuelles. Plus loin nous montrerons que c’est aussi la faute commise par le Rabotchéïé Diélo. »

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  • Dans son Histoire de la révolution russe, Trotsky résume succinctement le rôle de l’auto-organisation des masses :

    « La dynamique des événements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnés conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution (...) Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformation sociale, mais en éprouvant l’âpre sentiment de ne pouvoir tolérer plus longtemps l’ancien régime. C’est seulement le milieu dirigeant de leur classe qui possède un programme politique, lequel a pourtant besoin d’étre vérifié par les événements et approuvé par les masses. Le processus politique essentiel d’une révolution réside précisément en ceci que la classe prend conscience des problèmes posés par la crise sociale, et que les masses s’orientent activement d’après la méthode des approximations successives. (...) C’est seulement par l’étude des processus politiques des masses que l’on peut comprendre le rôle des partis et des leaders que nous ne sommes pas le moins du monde enclin à ignorer. Ils constituent un élément non autonome, mais très important du processus. Sans organisation dirigeante, l’énergie des masses se volatiliserait comme de la vapeur non enfermée dans un cylindre à piston. Cependant le mouvement ne vient ni du cylindre ni du piston, mais de la vapeur. »

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