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D'où viennent les religions, quelle place tiennent-elles dans l'imaginaire des hommes et quel rôle social jouent-elles ? - Matière et Révolution
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D’où viennent les religions, quelle place tiennent-elles dans l’imaginaire des hommes et quel rôle social jouent-elles ?

vendredi 2 septembre 2011, par Robert Paris

D’où viennent les religions, quelle place tiennent-elles dans l’imaginaire des hommes et quel rôle social jouent-elles ?

"La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement liée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. (...) Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu’ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et des relations qui y correspondent (...) La détresse religieuse et en même temps l’expression de la vraie détresse et la protestation contre cette vraie détresse. La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur, tout comme elle est l’esprit d’une situation sans spiritualité. Elle est l’opium du peuple". - Karl Marx dans "l’Idéologie allemande" -

« Une fois reconnu que toute culture repose sur la contrainte au travail et le renoncement pulsionnel, et que, de ce fait, elle suscite inévitablement une opposition chez ceux qui sont concernés par ces exigences, il apparut clairement que les biens eux-mêmes, les moyens de se les procurer et les dispositions prises pour les répartir ne pouvaient être le caractère essentiel, voire unique, de la culture. Car ils se trouvaient menacés par la révolte et la soif de destruction des participants à la culture. A côté des biens, voici venir maintenant les moyens qui peuvent servir à défendre la culture, moyens de contrainte et autres, qui doivent réussir à réconcilier les hommes avec elle et à les dédommager de leurs sacrifices. Ces derniers, quant à eux, peuvent être décrits comme le fond totémique de la culture. Par souci d’un mode d’expression homogène, nous appellerons « refusement » le fait qu’une pulsion ne peut être satisfaite, « interdit » le dispositif qui fixe ce refusement, et « privation » l’état qu’entraîne l’interdit. Le pas suivant consiste alors à faire la différence entre les privations qui concernent tout le monde et celles qui ne concernent pas tout le monde, mais seulement des groupes, des classes ou même des individus. Les premières sont les plus anciennes : avec les interdits qui les instaurent, la culture a inauguré le détachement avec l’état originaire d’animalité, il y a on ne sait combien de milliers d’années. A notre surprise, nous avons trouvé que ces privations continuent d’être à l’œuvre, continuent de former le noyau d’hostilité à la culture. Les souhaits pulsionnels qui en pâtissent renaissent avec chaque enfant (…) De tels souhaits pulsionnels sont ceux de l’inceste, du cannibalisme et du plaisir-désir de meurtre. (...) L’homme de croyance et de piété est éminemment protégé contre le danger de certaines affections névrotiques : l’adoption de la névrose universelle le dispense de la tâche de former une névrose personnelle. » - Freud dans « L’avenir d’une illusion » -

INTRODUCTION

En disant "les religions", nous nous heurtons à une difficulté : le type de contenu a pu varier considérablement d’une religion à l’autre et d’une époque à une autre. Quelle limite donner au terme de religion ? Y a-t-il eu un culte de l’ours ? Ira-t-on jusqu’au culte du taureau, s’il a existé ou de la déesse-mère, dans le même cas ? Peut-on d’un même trait juger de cela et des grandes religions institutionnalisées de notre époque ? Peut-on analyser de la même manière christianisme et bouddhisme ?

Bien sûr que non. Et pourtant, les considérations qui suivent concernent les religions et pas spécifiquement chacune d’entre elles. De même que l’on peut parler de l’esclavage ou de l’homme, du néolithique ou de l’hominisation, même si chaque situation a sa particularité.

La démarche propre à la religion consiste à produire une croyance en des forces immatérielles situées en dehors du monde matériel et au-dessus de lui. Elle détermine, du coup, des comportements consistant non seulement dans une morale humaine, mais dans des règles destinées à obéir aux volontés de ces forces qui dominent le monde terrestre. L’objectif de cet univers virtuel, celui des esprits, qui vient s’ajouter au monde connu de nos sens, est de résoudre les multiples contradictions insolubles de la réalité. En opposant ces deux mondes, le réel et le virtuel, la matériel et l’immatériel, le sensible et l’inconnaissable, l’humain et le divin, le naturel et le surnaturel, la religion prétend résoudre l’existence de ces contradictions fondamentales qui nous heurtent sans cesse de manière douloureuse. Ces contradictions sont celles de la vie et de la mort (comme la nécessité pour survivre de tuer d’autre animaux alors que le chasseur antique se considère lui-même comme un animal et qu’il y a des interdits contre le fait de tuer), du pouvoir et de la faiblesse, de la tentation et de la punition, de la pulsion et de l’inhibition, du bien-être et de la misère, de l’amour et de la haine, du conscient et de l’inconscient, de la connaissance et de l’ignorance, de l’oppresseur et de l’opprimé, de la soumission et de la révolte,… En donnant à la réalité un jour nouveau, celui du mythe, l’homme transcende ses souffrances, ses déchirements entre ces pôles contraires. Cela ne l’aide pas à les surmonter mais plutôt à les supporter. Le mythe ne résout pas le problème réel, mais il lui donne un sens, une interprétation qui le rend plus acceptable, plus général et moins individuel, qui lui permet de ne pas devoir en assumer seul tout le poids puisque c’est la collectivité qui lui dit ce qu’il faut en penser et ce qu’il faut faire dans ces situations. Par la mythologie religieuse, le pauvre accède à la richesse (en pensée), le faible accède à la force, l’ignorant accède à la connaissance, celui qui a peur gagne en confiance (en dieu et pas en lui-même), …

Le dualisme (corps/esprit ; monde matériel/monde spirituel ; naturel/surnaturel) est une caractéristique des religions. Il choisit systématiquement de considérer que les esprits dominent (conception dite idéaliste). Mais ce n’est pas forcément un strict dualisme car les hommes de l’époque semblaient considérer que les esprits vivaient parmi eux, ou en eux, et que le monde matériel n’était qu’illusoire. De telles conceptions peuvent avoir comme fondement la prise de conscience que l’inconscient agit sur nous. Ainsi, le créateur, artiste, scientifique ou penseur, sent ben qu’il est dépassé par sa création. Il n’a pas le sentiment d’avoir pensé consciemment tout ce qu’il a inventé ni de l’avoir seulement trouvé par l’observation de la réalité. Les rêves, le délire des fous, les extases des personnes dans un état de transe, l’effet des drogues naturelles, et bien d’autres phénomènes psychologiques sont à l’origine de cette idée selon laquelle un esprit, étranger à notre corps, nous habiterait. Dans les tribus de chasseurs, il pouvait s’agir de l’esprit animal de la tribu, par exemple l’animal protecteur de la tribu, qui peut être tabou pour la chasse.

La religion indique un code de comportement qui divise les attitudes en deux catégories : le bien et le mal. Là encore, il résout la contradiction en divisant tout en deux parties séparées et disjointes. Le mal est absolu, indiscutable, tabou, interdit sous peine de mécontenter les esprits. Il s’oppose diamétralement au bien. L’homme n’a pas à s’interroger lui-même sur ce qui serait bien ou mal : la collectivité en a décidé depuis très longtemps par la voix des ancêtres. Il n’a pas besoin de comprendre. La pérennité des générations est censée lui montrer que la question a été tranchée une fois pour toutes, il y a bien longtemps.

La religion ne se discute pas, ne se négocie pas, ne se critique pas et ne s’auto-critique pas non plus. La religion est indiscutable car elle n’obéit pas au principe de confrontation avec la réalité sensible. Elle agit dans un autre monde, celui des esprits, que nous ne voyons pas, ne connaissons pas et qui ne nous est accessible que par intercession de certains personnages très particuliers qui font la passerelle entre les deux mondes, sorciers, mages, oracles, astrologues et autres prêtres...

La religion ne se confronte pas. Ni à la science de la nature. Ni à celle de l’Histoire. Elle n’y est pas tenue du fait de sa propre nature. Elle n’a pas besoin de se confronter au monde matériel puisqu’elle est censée obéir aux lois immatérielles. Elle n’a pas à se confronter vraiment à l’Histoire puisqu’elle vise à l’éternité. Le changement historique, elle peut l’admettre dans l’histoire des hommes et des sociétés (la Bible, par exemple, raconte tout plein d’histoires) mais elle n’a pas à soumettre le principe religieux à une histoire. Ce principe visant à l’éternité et à la surpuissance, n’a pas à se soumettre aux aléas de l’histoire qui est du domaine, inférieur : celui des hommes et des biens terrestres.

La première remarque que nous souhaitons faire concerne la durabilité des religions que certains auteurs soulignent pour indiquer qu’ils les estiment indispensables à l’homme. Les grandes religions semblent relativement vieilles et ont semble-t-il à peu près tenu le coup aux multiples changements sociaux, de mode de vie, de système social. Du bouddhisme au judaïsme ou au christianisme, ils ont passé des vieilles sociétés au monde moderne et cela semblerait nous dire qu’ils correspondent à un besoin humain éternel... Nous ne le pensons pas. Du moins pas en ces termes.

Tout d’abord, ce qui frappe n’est pas exactement la pérennité des religions mais le très grand nombre des religions anciennes qui ont disparu. Cela montre que l’idéologie ne plane pas au dessus de la société. Quand une civilisation disparaît, sa religion ne se maintient pas. Nombre de gens vont se promener près des temples égyptiens que le monde entier nous présente mais personne ne croit plus à la religion des Pharaons ! Seuls les égyptologues la connaissent. Elle n’attire plus personne. Pourtant elle a été le fondement d’un des Etats les plus religieux qu’on ait connu... Cette religion a disparu, comme tout le mode politique, social, de civilisation qui lui était lié.

Or 99% des civilisations ont disparu, ne laissant que quelques traces sous terre...

Les croyances de ces hommes ont disparu avec leur société. Il y a bien un lien entre ces croyances et les institutions qui les ont organisé. Il a fallu des temples, des ordres religieux, des ordres civils aussi pour les imposer, les apprendre aux hommes, aux enfants.

La religion n’est pas indépendante du mode de fonctionnement de la société civile.

On ne conçoit pas, dans les villes actuelles ce que viendrait faire une religion du dieu ours, ni un culte du taureau... Donc la forme qu’a pris la croyance en un monde idéal a changé avec le monde réel. Cependant, elle peut correspondre à des besoins pérennes...

Il y a le besoin de rompre la peur, le besoin de ne pas craindre l’avenir, de ne pas souffrir de la mort des proches, de ne pas avoir à assumer des charges psychologiques qui nous dépassent, le besoin de vivre avec le poids énorme de nos besoins inconscients. Tout cela a bien pu être des besoins qui ont passé au travers des siècles, des types de société, des modes de production divers en restant des besoins humains, moraux, mentaux, psychologiques, et même sociaux que l’on ne doit pas négliger.

L’homme ne vit pas que de pain. Les hommes ont besoin de mythes, de légendes, de rêves, d’idéal. Le cerveau humain ne se contente pas de ce que l’on sait. Il interprète. Il lui faut des thèses sur ce que l’on ne voit pas. Il invente du virtuel. Il brode sur le réel. Il lui faut des sciences mais aussi des philosophies. Ce n’est pas nécessairement des religions. Mais les religions répondent à ce besoin de conception générale philosophique.

Cela ne veut pas dire que les religions suffisent à répondre à ces besoins ni qu’elles vont sans cesse être le moyen d’y répondre...

La mort tient une part considérable dans la société humaine. Elle tient aussi une part très importante dans les religions. Et très probablement, il n’y a aucun hasard que les religions aient tenu à contrôler tous les arts cérémoniaux de la mort. Elles ont également donné une interprétation idéologique générale de celle-ci, permettant à chaque personne qui a perdu ses proches de se sentir prise en charge par la collectivité dans son malheur et dans ses difficultés à vivre sans ce proche.

Certains scientifiques ont cru trouver des bases physiologiques aux croyances religieuses dans des éléments du fonctionnement cérébral. C’est possible. Ce qui est certain, c’est que les rêves, les hallucinations, les pensées inconscientes qui viennent au niveau conscient, les intuitions, les pensées étonnantes au réveil et autres manifestations d’un esprit en nous qui nous dépasse sont des éléments qui ont poussé les hommes à croire aux esprits...

Cela ne signifie pas que les dires, les idéologies qui sous-tendent les religions, correspondent à une quelconque "nature humaine". En effet, ces affirmations là ont varié complètement, s’opposent d’une époque à une autre, d’une religion à une autre.

Elles sont du même domaine que toute idéologie. Cela signifient qu’elles ont une histoire, que cette histoire est liée à l’histoire des sociétés qui les ont porté, que leurs idéologies ne dépendent pas seulement de quelques voyants, prophètes ou autres croyants, mais des besoins matériels et réels de la société qui les portait.

Rien d’étonnant que les religions aient d’abord été féminines puis ensuite machistes. La société suivait exactement les mêmes évolutions... La raison n’en vient pas aux mentalités, mais d’abord aux modes de vie qui avaient changé.

Les religions institutionnalisées qui ont survécu sont toutes extrêmement hostiles aux femmes. C’est une évidence qui frappe de prime abord. Elles datent toutes des débuts de la propriété privée des biens, où la famille est devenue la base de cette propriété, la descendance reconnue devenant du même coup un pilier fondamental de l’ordre social. D’où la nécessité de vérifier que la femme n’avait pas couché avec un autre homme. Les religions ont épousé cet objectif...

Elles ont correspondu ensuite à un besoin de toutes les sociétés fondées sur la propriété privée et ce jusqu’à nos jours...

Après avoir monopolisé la mort, ces religions ont pris barre sur les relations hommes-femmes.

Ensuite, elles ont pris possession de l’idéologie en construction des enfants.

Rien d’étonnant, dans ces conditions, qu’elles aient assuré une certaine pérennité.

Cependant, il est abusif de dire que les Juifs pratiquent la religion ancienne ou de même les chrétiens et les bouddhistes. Ce n’est pas faisable ni pensable.

Par exemple, les anciens Juifs étaient esclavagistes, avaient plusieurs femmes, couchaient avec leurs enfants...

Bien entendu, ni l’Islam, ni le judaïsme, ni le bouddhisme ou le christianisme ne peuvent être pratiqués comme à la naissance de ces religions. On ignore d’ailleurs ce qui se faisait à l’époque.

Ceux qui se revendiquent de la continuité ne savent même pas qu’elle est impossible.

LE RÔLE SOCIAL ET POLITIQUE DES RELIGIONS

1°) RELIGIONS ET MODES DE PRODUCTION

L’homme religieux ou croyant n’est pas un individu face à la nature et au monde, mais un élément d’un ensemble social. Ce n’est pas un hasard si sa croyance est collective, fait appel à des rites, des pratiques, des textes éventuellement, qui sont reconnus et respectés par toute une collectivité. Il n’a pas créé seul sa religion et elle n’est pas née de manière séparée de son mode de vie. Toutes les croyances religieuses visent les larges masses et ne durent que si elles sont parvenues à essaimer. Il n’existe pas de religion individuelle. Le meilleur moyen de s’en rendre compte est de regarder un homme venu d’une région reculée vivre dans une cité moderne, par exemple un Bochiman ayant vécu au village puis venant vivre à la ville capitaliste en Afrique du sud. Sa croyance s’émousse très rapidement, même s’il la retrouve en rentrant au village. Hors du contexte social, les dieux n’ont plus le même pouvoir sur l’homme.

Hors d’un mode de production aussi. Il y a eu divers modes de production dans l’histoire des hommes et ils sont déterminants sur leur mode de vie mais aussi sur leurs idéologies.

Par exemple, nous sommes accoutumés aux religion de la "création" (le monde et l’homme créés par un dieu), mais de telles conceptions n’ont commencées elles-mêmes à être conçues qu’à partir du moment où, dans l’ère de sa relation à la nature, l’homme a été créateur et non plus prédateur... Créateur non seulement de sa production de blé, d’orge, mais créateur aussi de sa relation avec des animaux domestiqués. Du coup, créateur de ses représentations artisanales mais aussi artistiques. Créateur de statuettes représentant l’homme. Et du coup, on a l’homme pensant dieu comme un créateur de statuettes en terre qu’il aurait ensuite animées, le dieu potier qui a fait l’homme à partir de la glaise...

La croyance qui valorise le surnaturel, est principalement fondée sur ce qui se passe dans la vie réelle (naturelle ou de sociale).

La partie surnaturelle (les esprits) est encore fondée sur un autre mécanisme naturel : la pensée inconsciente, les hallucinations (naturelles ou provoquées). L’inconscient n’est qu’un fonctionnement réel du cerveau qui échappe partiellement ou totalement à notre conscience. Les pensées qui n’ont pas été produites consciemment par l’homme lui semblent venir des esprits...

L’homme, qui sent en lui un esprit différent de sa conscience, attribue un même esprit aux animaux, aux sources, aux arbres, aux déserts, au vent, à l’orage.

L’homme voit dieu à son image. L’homme social voit dieu à son image sociale.

Quand l’homme fait partie de la nature, ses croyances ne l’en extraient pas. L’homme qui se perçoit comme un animal a des dieux animaux. L’homme qui se perçoit comme une simple famille a des dieux familiaux fondés sur le culte des ancêtres.

Plus l’homme domine la nature, plus il donne des traits humains à ses divinités.

L’homme qui chasse a des croyances relatives aux animaux chassés. Les considérant comme une famille du même type que la famille humaine, il s’adresse à leurs dieux pour s’excuser de les avoir chassés.

Par exemple, Mircea Eliade parle dans son « Histoire des croyances et des idées religieuses » « de comportement et de spiritualité spécifique au chasseur » « Pendant quelque deux millions d’années, les Paléanthropiens ont vécu de la chasse ; les fruits, les racines, les mollusques, etc., récoltés par les femmes et les enfants étaient insuffisants pour assurer la survie de l’espèce. (…) L’incessante poursuite et la mise à mort du gibier ont fini par créer un système de rapports sui generis entre le chasseur et les animaux massacrés. (…) La « solidarité mystique » avec le gibier dévoile la parenté entre les sociétés humaines et le monde animal. Abattre la bête chassée ou, plus tard, l’animal domestiqué, équivaut à un « sacrifice » dans lequel les victimes sont interchangeables. »

Remarquons que ces sociétés liées aux animaux ont développé des conceptions dans lesquels sont concevables les sacrifices humains chargés de payer le prix de la société humaine aux esprits animaux. Mircea Eliade poursuit : « Pour quelques millions d’années, les Paléanthropiens ont vécu principalement de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Mais les premières indications archéologiques concernant l’Univers religieux du chasseur paléolithique remontent à l’art pariétal franco-cantabrique ( 30.000). (…) Les chasseurs primitifs considèrent les animaux comme semblables aux hommes, mais dotés de pouvoirs surnaturels ; ils croient que l’homme peut se transformer en animal, et vice versa ; que les âmes des morts peuvent pénétrer dans les animaux ; enfin qu’il existe des relations mystérieuses entre une personne et un animal individuel. (…) Les os, et spécialement le crâne, ont une valeur rituelle considérable probablement parce qu’on croit qu’ils renferment l’ « âme », ou la « vie », de l’animal, et que c’est à partir du squelette que le Seigneur des Fauves fera pousser une chair nouvelle ; c’est pourquoi on expose le crâne et les os longs sur des branches ou sur des hauteurs ; chez certains peuples, on envoie l’âme de l’animal tué vers sa « patrie spirituelle » (cf. le « festival de l’ours » des Aïnous et des Gilyaks) ; il existe également la coutume d’offrir aux Etres Suprêmes un morceau de chaque animal tué (les Pygmées, les négritos des Philippines, etc.) ou le crâne et les os (Samoyèdes, etc.) ; chez certaines populations du Soudan, le jeune homme, après avoir abattu son premier gibier, barbouille avec du sang les parois d’une caverne. (…) On peut examiner ainsi les croyances et les comportement religieux des peuples chasseurs contemporains (…) dans la Terre de feu, en Afrique, chez les Hottentos et les Bochimans, dans la zone arctique, en Australie, ou dans les grandes forêts tropicales (les Pygmées Bambuti, etc.). (…) Ces civilisations « arrêtées » constituent en quelque sorte des « fossiles vivants ».

Et Mircea Eliade rappelle que nombre de guerres menées par des tribus de chasseurs nomades contre des civilisations agraires sédentaires (la lutte des classes entre chasseurs-éleveurs et agriculteurs) ressemblent par leurs techniques et étaient conçues pour leur organisation et leurs noms de guerre comme des chasses contre des animaux. C’est le cas des invasions des Indo-européens et des Turco-Mongols.

L’homme qui cueille ou qui cultive a une croyance en la reformation annuelle de la nature, qu’il relie à la reformation des générations humaines, un culte de la fécondité. Le corps de la femme, par exemple, y est divinisé en relation avec la fécondité de la terre.

Mircéa Eliade rapporte :

« Inutile d’insister sur l’importance de la découverte de l’agriculture pour l’histoire de la civilisation. En devenant « producteur » de sa nourriture, l’homme a dû modifier son comportement ancestral. Avant tout, il a dû perfectionner sa technique de calculer le temps, découverte déjà au paléolithique. Il ne lui suffisait plus d’assurer l’exactitude de certaines dates futures à l’aide du calendrier lunaire rudimentaire. Dorénavant, le cultivateur était obligé d’élaborer ses projets plusieurs mois avant leur application, obligé d’exécuter, dans un ordre précis, une série d’activités complexes en vue d’un résultat lointain et, surtout au début, jamais certain : la récolte. En outre, la culture des plantes imposa une division du travail différemment orientée qu’auparavant, car la principale responsabilité sans l’assurance des moyens de vivre revenait dorénavant aux femmes. Non moins considérables ont été les conséquences de la découverte de l’agriculture pour l’histoire religieuse de l’humanité. La domestication des plantes a occasionné une situation existentielle auparavant inaccessible ; elle a par conséquent incité des créations et des renversements de valeurs qui ont modifié radicalement l’univers spirituel de l’homme pré-néolithique. (…)

Un thème assez répandu explique que les tubercules et les arbres à fruits alimentaires seraient nés d’une divinité immolée. (…) Ce meurtre primordial a changé radicalement la condition humaine, car il a introduit la sexualité et la mort, et a instauré les institutions religieuses et sociales. (…) Un thème mythique analogue explique l’origine des plantes nourricières – tubercules aussi bien que céréales – comme provenant des excrétions ou de la crasse d’une divinité mythique. (…) La signification de ces mythes est évidente : les plantes alimentaires sont sacrées, puisqu’elles dérivent du corps d’une divinité. En se nourrissant, l’homme mange, en dernière instance, un être divin. La plante alimentaire n’est plus « donnée » dans le monde, tel que l’est l’animal. Elle est le résultat d’un événement dramatique primitif : le produit d’un meurtre. (…) La gratification des céréales aux humains est parfois mise en rapport avec une hiérogamie entre le dieu du ciel (ou de l’atmosphère) et la Terre Mère, ou avec un drame mystique impliquant union sexuelle, mort et résurrection.

La première, et peut-être la plus importante conséquence de la découverte de l’agriculture, suscite une crise dans les valeurs des chasseurs paléolithiques : les relations d’ordre religieux avec le monde animal sont supplantées par ce qu’on peut appeler « la solidarité mystique entre l’homme et la végétation ». Si l’os et le sang représentaient jusqu’alors l’essence et la sacralité de la vie, dorénavant ce sont le sperme et le sang qui les incarnent. En outre, la femme et la sacralité féminine sont promues au premier rang. Puisque les femmes ont joué un rôle décisif dans la domestication des plantes, elles deviennent les propriétaires des champs cultivés, ce qui rehausse leur position sociale et crée des institutions caractéristiques, comme, par exemple, la matrilocation, le mari étant obligé d’habiter la maison de son épouse.

La fertilité de la terre est solidaire de la fécondité féminine ; par conséquent, les femmes deviennent responsables de l’abondance des récoltes, car elles connaissent le « mystère » de la création. Il s’agit d’un mystère religieux, parce qu’il gouverne l’origine de la vie, la nourriture et la mort. La glèbe est assimilée à la femme. (…) Le travail agraire est assimilé à l’acte sexuel. (…) Certes, la sacralité maternelle et féminine n’était pas ignorée au paléolithique, mais la découverte de l’agriculture en augmente sensiblement la puissance. La sacralité de la vie sexuelle, en premier lieu la sexualité féminine, se confond avec l’énigme miraculeuse de la création. (….) Les crises qui mettent en danger la récolte (les inondations, les sécheresses, etc…) seront traduites, pour être comprises, acceptées et maîtrisées, en drames mythologiques. Ces mythologies et les scénarios rituels qui en dépendent vont dominer pendant des millénaires les civilisations du Proche-Orient. (…) Les cultures agricoles élaborent ce qu’on peut appeler une « religion cosmique », puisque l’activité religieuse est concentrée autour du mystère central : la rénovation périodique du monde. Tout comme l’existence humaine, les rythmes cosmiques sont exprimés en termes empruntés à la vie végétale. Le mystère de la sacralité cosmique est symbolisé par l’Arbre du monde. L’Univers est conçu comme un organisme qui doit être renouvelé périodiquement ; en d’autres termes, chaque année. « 

La religion peut avoir un caractère très précis, lié à l’activité productive des hommes, montrant qu’il s’agit de faire face à des problèmes concernant l’activité sociale. Par exemple, prier ou faire des sacrifices pour qu’il pleuve. Les anciens égyptiens croyaient que celui qui a été mangé par le crocodile a été emmené au fond par l’animal pour aller directement au paradis de la vie éternelle. Cela leur permettait d’accepter l’idée de passer toute la journée à défricher les marais du Nil de ses roseaux ou à chasser les hippopotames ou encore laver les enfants dans le fleuve, en supportant le risque permanent des crocodiles cachés.

Les croyances ne se contentent pas du monde tel qu’il est. Elles donnent des interprétations des phénomènes incompréhensibles et elles disent à l’homme ce qu’il doit faire dans des situations où il est attiré par ce qu’il ne doit pas faire. Ce sont les tabous. Ils sont une forme primitive de constitution sociale. Les interdits sont le début de la socialisation de l’homme.

2°) RELIGIONS ET CLASSES SOCIALES

Il est d’abord à remarquer que, si les religions prétendent dépasser les classes et unir ainsi les hommes, jamais les diverses classes sociales n’ont eu vraiment la même religion. Toute l’Antiquité est pleine de religions mais elles diffèrent entre le peuple et les classes dirigeantes. La religion des Pharaons ne concernait au départ que le roi-dieu et son entourage. Lui seul était promis à la vie éternelle. Les paysans, pêcheurs et chasseurs et le petit peuple d’artisans d’Egypte avaient leurs propres croyances. A l’époque gallo-romaine, lorsque les romains christianisaient le monde, les gaulois romanisés, les classes dirigeantes, étaient christianisés, mais personne ne se préoccupait des croyances plus anciennes du bas peuple gaulois, qui adorait les roches, les sources, la roue, les arbres...

Cela ne veut pas dire que les classes dirigeantes ne se préoccupaient pas que le peuple soit croyant et suive des préceptes moraux rendant stable la société. Napoléon est loin d’être le premier chef d’Etat à s’être préoccupé qu’on donne un opium au peuple pour adoucir son ressentiment face aux inégalités et injustices qu’il subit. La mainmise de l’Etat sur les religieux a toujours permis d’assurer que ceux-ci ne gênent pas le pouvoir et les classes dirigeantes. Si bien que nombre de révolutions ont trouvé nécessaire d’effectuer en même temps une révolution religieuse, détrônant la religion pour mieux détrôner les classes dirigeantes et l’Etat. Les révolutions en Chine, comme en Europe, par exemple, ont nécessité de détrôner la religion quitte à en fabriquer parfois une autre, comme cela a été le cas avec le protestantisme pour les débuts de la révolution bourgeoise en Europe.

Dans la Grèce antique, les basses classes n’ont pas la même religion que les classes dirigeantes. Les classes sociales les moins évoluées et surtout les ruraux appliquent consciencieusement, régulièrement, perpétuellement, des rites dont le sens leur échappe, auxquels ils sont attachés par la routine et la peur tragique de mal faire. Ces basses classes ont de petites divinités familières, avec lesquelles elles vivent quotidiennement en bons rapports. Tout cela très proche des situations réelles, très terre-à-terre, destiné à se procurer un secours immédiat dans les difficultés quotidiennes, à protéger la famille et la récolte. Les forces obscures sont matérialisées et adorées dans les objets les plus grossiers. On adore des pierres brutes, survivance du culte bétylique, des piliers de calcaire. Pour les classes dirigeantes, le religieux n’est pas établi dans une église institutionnalisée mais repose sur des principes. La religion grecque est faite de mythes qui ont pour but une interprétation du monde, de l’homme et de son destin. C’est un point de vue très philosophique comme celui de Platon. Si les fêtes religieuses unissent le peuple et les hautes classes, il y a une grande distance entre les croyances populaires et l’idéal moral des classes dirigeantes en Grèce.

En Inde, le religieux et le social forment un tout indissociable. Les textes hindouistes stipulent d’abord une division de la société en quatre grandes classes sociales, les castes, et précisent ensuite pour chacune d’elles, des rôles socio-religieux spécifiques. Ainsi : • aux "Brahmanes", le Créateur assigna d’enseigner et d’étudier, de sacrifier pour eux-mêmes et pour les autres (comme officiants), de donner et de recevoir des dons ;

• aux "Ksatriyas", de protéger les créatures, de donner, de sacrifier pour eux-mêmes et d’étudier, ainsi que de ne pas s’attacher aux objets des sens ;

• aux "Vaisyas", il enseigna de protéger le bétail, de donner, de sacrifier et d’étudier, de faire commerce, du prêt à intérêt et de cultiver la terre ;

• aux "Sudras", le Tout-Puissant enjoignit une seule activité, l’obéissance sans murmure aux trois premières classes.

Pour l’Islam, l’inégalité des fortunes est inscrite dans la nature humaine. Les hommes différencient les uns des autres par leur force physique, leur force de caractère, leur capacité de produire des biens matériels... Une hiérarchie dans le domaine social se forme inévitablement. Cependant, devant Dieu, la puissance matérielle ne donne aucun droit politique. L’Islam n’agrée qu’un seul critère : la piété. Ce sont les valeurs morales qui distinguent les hommes entre eux. L’individu pauvre et pieux a plus de mérite que l’individu riche mais de convictions religieuses moins fermes. Il est donc glorifié dans le texte et n’a pas à regretter ainsi son statut inférieur puisqu’il le rapproche de dieu. C’est une garantie supplémentaire de stabilité sociale. Le Coran fait état de l’existence des classes sociales et considère qu’elles sont voulues par le Créateur : " Dieu a favorisé certains d’entre vous plus que d’autres, dans la répartition de ses dons " (S. XVI, 71). Les différences de fortune sont donc explicitement reconnues et justifiées. L’inégalité matérielle a été décrétée par Dieu ; c’est Lui qui détermine la richesse des uns et la pauvreté des autres : " Dieu dispense largement ou mesure ses dons à qui il veut " (S. XIII, 26).

3°) RELIGIONS ET ETAT

Les religions institutionnalisées actuelles sont nées en liaison avec un Etat. L’exemple des Egyptiens est le plus fameux. Les prêtres y étaient l’un des pouvoirs principaux du régime pharaonique. Il y a eu osmose entre cet Etat et la fondation de la religion. Il y a même eu construction simultanée de la religion et de l’Etat. Voir l’Etat de Jérusalem à l’effondrement de l’Etat d’Israël, les dieux de l’Olympe et l’Etat grec, l’Islam et l’Etat musulman, C’est le cas aussi bien du judaïsme, du christianisme, ou de l’Islam. Même si ce lien ne signifie pas que la religion soit toujours née en dépendance de l’Etat : le bouddhisme est né de la crise de l’Etat…Certaines religions ont ouvertement comme préoccupation le fonctionnement et la stabilité de l’Etat, comme le confucianisme. D’autres, comme le christianisme, ont au départ d’autres visées (libération du peuple juif) mais leur succès provient de leur capacité à servir le pouvoir (l’Etat romain) dans ses visées idéologiques et dans son mode d’organisation de la vie civile des peuples dominés de l’empire.

Bien sûr, historiquement, les relations entre Etat et religion ont été variées à l’extrême. Mais il est certain que des religions avant l’Etat n’ont rien à voir avec celles qui sont apparues après. L’Etat a tellement modifié les conceptions religieuses qu’il a imposé la notion de dieu-roi ce qui était impensable avant l’existence des rois...

La première tentative connue d’imposer une religion du dieu unique a été celle du pharaon Akhénaton qui visait à enlever le pouvoir aux prêtres et à imposer un pouvoir unique du roi. La seconde est celle des prêtres juifs de Juda. On se souvient que les Juifs étaient divisé en deux pays : Israël et Juda. Israël, agricole, plus prospère, acceptait les dieux des peuples voisins avec lesquels il commerçait. Juda, centrée sur l’élevage, a affiché une prétention à plus de piété pour accuser son voisin d’avoir rompu avec dieu. Et ce dieu unique a été imposé par un pouvoir unique, celui du roi de Jérusalem. Le Deutéronome — premier texte juif monothéiste même s’il ne nie pas encore les autres dieux — semble avoir été écrit vers 622 av. J.-C. quand le roi Josias entend faire de Yahvé le seul Dieu de Juda et empêcher qu’il ne soit vénéré sous différentes manifestations comme cela semble être le cas à Samarie ou à Teman, dans l’idée de faire de Jérusalem le seul lieu saint légitime de la divinité nationale et du pouvoir royal le pouvoir unique du peuple juif. Après la destruction du royaume juif, il a fallu justifier que le peuple élu ait perdu son royaume. C’est le but dès lors des dirigeants juifs qui expliquent que dieu a puni son peuple pour son manque de piété. Le peuple retrouvera son pays et aura un Etat quand le Messie reviendra sur terre et, à la fin des temps, restaurera "le royaume de dieu en Israël".

H.Lloyd Jones expose comment, dans la Grèce antique, le dieu Zeus est le modèle de roi, le basileus. Il est responsable du bien-être de ses sujets. Il a les pouvoirs sur la terre mais doit respecter un ordre universel consistant à rendre heureux ses sujets. Il est protecteur des droits et coutumes. Progressivement, Zeus prend tous les pouvoirs sur les autres dieux.

4°) RELIGIONS ET RÉVOLUTION

Nombre de révolutions sociales de l’Histoire ont pris un drapeau religieux. Cela provient du rôle non négligeable de l’ordre religieux dans l’ancien ordre social. Pour l’ébranler, il fallait casser aussi l’ancienne religion. Et l’une des manières a consisté à en produire une autre. C’est le cas, par exemple, d’une grande part de la révolution bourgeoise : par exemple le protestantisme en Suisse, en Allemagne ou en Angleterre.

« L’indestructibilité de l’hérésie protestante correspondait à l’invincibilité de la bourgeoisie montante ; lorsque celle-ci fut devenue suffisamment forte, sa lutte contre la noblesse féodale, de caractère jusque-là presque exclusivement local, commença à prendre des proportions nationales. La première grande action eut lieu en Allemagne : c’est ce qu’on appelle la Réforme. La bourgeoisie n’était ni assez forte, ni assez développée pour pouvoir grouper sous sa bannière les autres ordres révoltés : les plébéiens des villes, la petite noblesse des campagnes et les paysans. La noblesse fut battue la première ; les paysans se soulevèrent dans une insurrection qui constitue le point culminant de tout ce mouvement révolutionnaire ; les villes les abandonnèrent, et c’est ainsi que la révolution succomba devant les armées des princes, lesquels en tirèrent tout le profit. De ce jour, l’Allemagne va disparaître pour trois siècles du rang des pays qui jouent un rôle autonome dans l’histoire. Mais à côté de l’Allemand Luther, il y avait eu le Français Calvin. Avec une rigueur bien française, Calvin mit au premier plan le caractère bourgeois de la Réforme, républicanisa et démocratisa l’Église. Tandis qu’en Allemagne la Réforme luthérienne s’enlisait et menait le pays à la ruine, la Réforme calviniste servit de drapeau aux républicains à Genève, en Hollande, en Écosse, libéra la Hollande du joug de l’Espagne et de l’Empire allemand et fournit au deuxième acte de la révolution bourgeoise, qui se déroulait en Angleterre, son vêtement idéologique. Ici le calvinisme s’avéra être le véritable déguisement religieux des intérêts de la bourgeoisie de l’époque, aussi ne fut-il pas reconnu intégralement lorsque la révolution de 1689 s’acheva par un compromis entre une partie de la noblesse et la bourgeoisie. L’Église nationale anglaise fut rétablie, non pas sous sa forme antérieure, en tant qu’Église catholique, avec le roi pour pape, mais fortement calvinisée. La vieille Église nationale avait célébré le joyeux dimanche catholique et combattu le morne dimanche calviniste, la nouvelle Église embourgeoisée introduisit ce dernier qui embellit aujourd’hui encore l’Angleterre. » écrit Friedrich Engels dans "Ludwig Feuerbach".

Révolution bourgeoise et populaire en Allemagne et religion protestante

Derrière la guerre de religion, la guerre de classes

Révolution bourgeoise et religion

Révolutionnaires et religion

Lénine et la religion

Trotsky et la religion

Daniel Guérin et la religion

Religion et lutte sociale

5°) RELIGIONS ET SOCIALISME

Lénine écrit en 1905 dans "Socialisme et religion" :

"La société moderne est fondée tout entière sur l’exploitation des grandes masses de la classe ouvrière par une infime minorité de la population appartenant aux classes des propriétaires fonciers et des capitalistes. C’est une société d’esclavagistes, car les ouvriers « libres » qui travaillent toute leur vie pour le capital, n’ont « droit » qu’aux moyens d’existence strictement indispensables à l’entretien des esclaves produisant les bénéfices, qui permettent d’assurer et de perpétuer l’esclavage capitaliste.

L’oppression économique qui pèse sur les ouvriers, provoque et engendre inévitablement sous diverses formes l’oppression politique, l’abaissement social, l’abrutissement et la dégradation de la vie intellectuelle et morale des masses. Les ouvriers peuvent obtenir une liberté politique plus ou moins grande afin de lutter pour leur affranchissement économique, mais aucune liberté ne les débarrassera de la misère, du chômage et de l’oppression tant que le pouvoir du capital ne sera pas aboli. La religion est un des aspects de l’oppression spirituelle qui accable toujours et partout les masses populaires, écrasées par un travail perpétuel au profit d’autrui, par la misère et l’isolement. La foi en une vie meilleure dans l’au-delà naît tout aussi inévitablement de l’impuissance des classes exploitées dans leur lutte contre les exploiteurs que la croyance aux dieux, aux diables, aux miracles naît de l’impuissance du sauvage dans sa lutte contre la nature. A ceux qui peinent toute leur vie dans la misère, la religion enseigne la patience et la résignation ici-bas, en les berçant de l’espoir d’une récompense céleste. Quant à ceux qui vivent du travail d’autrui, la religion leur enseigne la bienfaisance ici- bas, leur offrant ainsi une facile justification de leur existence d’exploiteurs et leur vendant à bon compte des billets donnant accès à la félicité divine. La religion est l’opium du peuple. La religion est une espèce d’alcool spirituel dans lequel les esclaves du capital noient leur image humaine et leur revendication d’une existence tant soit peu digne de l’homme.

Mais l’esclave qui a pris conscience de sa condition et s’est levé pour la lutte qui doit l’affranchir, cesse déjà à moitié d’être un esclave. L’ouvrier conscient d’aujourd’hui, formé par la grande industrie, éduqué par la ville, écarte avec mépris les préjugés religieux, laisse le ciel aux curés et aux tartuffes bourgeois et s’attache à la conquête d’une meilleure existence sur cette terre. Le prolétariat moderne se range du côté du socialisme qui fait appel à la science pour combattre les fumées de la religion et, organisant l’ouvrier dans une lutte véritable pour une meilleure condition terrestre, le libère de la croyance en l’au-delà.

La religion doit être déclarée affaire privée ; c’est ainsi qu’on définit ordinairement l’attitude des socialistes à l’égard de la religion. Mais il importe de déterminer exactement la signification de ces mots, afin d’éviter tout malentendu. Nous exigeons que la religion soit une affaire privée vis-à-vis de l’État, mais nous ne pouvons en aucune façon considérer la religion comme une affaire privée en ce qui concerne notre propre Parti. L’État ne doit pas se mêler de religion, les sociétés religieuses ne doivent pas être liées au pouvoir d’État. Chacun doit être parfaitement libre de professer n’importe quelle religion ou de n’en reconnaître aucune, c’est-à-dire d’être athée, comme le sont généralement les socialistes. Aucune différence de droits civiques motivée par des croyances religieuses ne doit être tolérée. Toute mention de la confession des citoyens dans les papiers officiels doit être incontestablement supprimée. L’État ne doit accorder aucune subvention ni à l’Église ni aux associations confessionnelles ou religieuses, qui doivent devenir des associations de citoyens coreligionnaires, entièrement libres et indépendantes à l’égard du pouvoir. Seule la réalisation totale de ces revendications peut mettre fin à ce passé honteux et maudit où l’Église était asservie à l’État, les citoyens russes étant à leur tour asservis à l’Église d’État, où existaient et étaient appliquées des lois inquisitoriales moyenâgeuses (maintenues jusqu’à ce jour dans nos dispositions (égaies), qui persécutaient la croyance ou l’incroyance, violaient la conscience et faisaient dépendre les promotions et les rémunérations officielles de la distribution de tel ou tel élixir clérical. La séparation complète de l’Église et de l’État, telle est la revendication du prolétariat socialiste à l’égard de l’État et de l’Église modernes.

La révolution russe doit faire aboutir cette revendication comme une partie intégrante et indispensable de la liberté politique. Sous ce rapport, la révolution russe est placée dans des conditions particulièrement favorables, le détestable régime bureaucratique de l’autocratie féodale et policière ayant provoqué le mécontentement, l’effervescence et l’indignation dans le clergé même. Si misérable, si ignorant que fût le clergé orthodoxe russe, il s’est réveillé cependant au fracas de la chute de l’ancien régime, du régime médiéval en Russie. Le clergé lui-même soutient aujourd’hui la revendication de liberté, s’élève contre le bureaucratisme officiel et l’arbitraire administratif, le mouchardage policier imposé aux « ministres de Dieu ». Nous autres socialistes, nous devons appuyer ce mouvement en poussant jusqu’au bout les revendications des représentants honnêtes et sincères du clergé, en les prenant au mot quand ils parlent de liberté, en exigeant qu’ils brisent résolument tout lien entre la religion et la police. Ou bien vous êtes sincères, et vous devez dès lors réclamer la séparation complète de l’Église et de l’État, de l’école et de l’Église et demander que la religion soit déclarée affaire privée, et cela de façon absolue et catégorique. Ou bien vous ne souscrivez pas à ces revendications conséquentes de liberté, et cela signifie que vous êtes toujours prisonniers des traditions inquisitoriales, que vous voulez toujours avoir accès aux promotions et aux rémunérations officielles, que vous ne croyez pas à la puissance de vos armes spirituelles, que vous continuez à accepter les pots-de-vin de l’État ; et alors les ouvriers conscients de Russie vous déclarent une guerre sans merci.

Par rapport au parti du prolétariat socialiste, la religion n’est pas une affaire privée. Notre Parti est une association de militants conscients d’avant-garde, combattant pour l’émancipation de la classe ouvrière. cette association ne peut pas et ne doit pas rester indifférente à l’inconscience, à l’ignorance ou à l’obscurantisme revêtant la forme de croyances religieuses. Nous réclamons la séparation complète de l’Église et de l’État afin de combattre le brouillard de la religion avec des armes purement et exclusivement idéologiques : notre presse, notre propagande. Mais notre association, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, lors de sa fondation, s’est donné pour but, entre autres, de combattre tout abêtissement religieux des ouvriers. Pour nous, la lutte des idées n’est pas une affaire privée ; elle intéresse tout le Parti, tout le prolétariat.

Mais puisqu’il en est ainsi, pourquoi ne nous déclarons-nous pas athées dans notre programme ? Pourquoi n’interdisons-nous pas aux chrétiens et aux croyants l’entrée de notre Parti ?

La réponse à cette question fera ressortir la différence très importante des points de vue de la démocratie bourgeoise et de la social-démocratie sur la religion.

Notre programme est fondé tout entier sur une philosophie scientifique, rigoureusement matérialiste. Pour expliquer notre programme il est donc nécessaire d’expliquer les véritables racines historiques et économiques du brouillard religieux. Notre propagande comprend nécessairement celle de l’athéisme ; et la publication à cette fin d’une littérature scientifique que le régime autocratique et féodal a proscrite et poursuivie sévèrement jusqu’à ce jour doit devenir maintenant une des branches de l’activité de notre Parti. Nous aurons probablement à suivre le conseil qu’Engels donna un jour aux socialistes allemands : traduire et répandre parmi les masses la littérature française du XVIII° siècle athée et démystifiante.

Mais en aucun cas nous ne devons nous fourvoyer dans les abstractions idéalistes de ceux qui posent le problème religieux on termes de « raison pure », en dehors de la lutte de classe, comme font souvent les démocrates radicaux issus de la bourgeoisie. Il serait absurde de croire que, dans une société fondée sur l’oppression sans bornes et l’abrutissement des masses ouvrières, les préjugés religieux puissent être dissipés par la seule propagande. Oublier que l’oppression religieuse de l’humanité n’est que le produit et le reflet de l’oppression économique au sein de la société serait faire preuve de médiocrité bourgeoise. Ni les livres ni la propagande n’éclaireront le prolétariat s’il n’est pas éclairé par la lutte qu’il soutient lui-même contre les forces ténébreuses du capitalisme. L’unité de cette lutte réellement révolutionnaire de la classe opprimée combattant pour se créer un paradis sur la terre nous importe plus que l’unité d’opinion des prolétaires sur le paradis du ciel.

Voilà pourquoi, dans notre programme, nous ne proclamons pas et nous ne devons pas proclamer notre athéisme ; voilà pourquoi nous n’interdisons pas et ne devons pas interdire aux prolétaires, qui ont conservé tels ou tels restes de leurs anciens préjugés, de se rapprocher de notre Parti. Nous préconiserons toujours la conception scientifique du monde ; il est indispensable que nous luttions contre l’inconséquence de certains « chrétiens », mais cela ne veut pas du tout dire qu’il faille mettre la question religieuse au premier plan, place qui ne lui appartient pas ; qu’il faille laisser diviser les forces engagées dans la lutte politique et économique véritablement révolutionnaire au nom d’opinions de troisième ordre ou de chimères, qui perdent rapidement toute valeur politique et sont très vite reléguées à la chambre de débarras, par le cours même de l’évolution économique.

La bourgeoisie réactionnaire a partout eu soin d’attiser les haines religieuses - et elle commence à le faire chez nous - pour attirer de ce côté l’attention des masses et les détourner des problèmes économiques et politiques réellement fondamentaux, problèmes que résout maintenant le prolétariat russe, qui s’unit pratiquement dans sa lutte révolutionnaire. Cette politique réactionnaire de morcellement des forces prolétariennes, qui se manifeste aujourd’hui surtout par les pogromes des Cent-Noirs, trouvera peut-être demain des mesures plus subtiles. Nous lui opposerons dans tous les cas une propagande calme, ferme, patiente, qui se refuse à exciter des désaccords secondaires, la propagande de la solidarité prolétarienne et de la conception scientifique du monde.

Le prolétariat révolutionnaire finira par imposer que la religion devienne pour l’État une affaire vraiment privée. Et, dans ce régime politique débarrassé de la moisissure médiévale, le prolétariat engagera une lutte large et ouverte pour la suppression de l’esclavage économique, cause véritable de l’abêtissement religieux de l’humanité. "

A LIRE :

La religion, philosophie de consentement au système social

Des classes sociales, des rois, des dieux

Révolution bourgeoise et religion

Lutte sociale et religion

Le christianisme primitif

Freud et la religion

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