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Léon Trotsky en 1923 - Matière et Révolution
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Léon Trotsky en 1923

samedi 27 février 2016, par Robert Paris

Léon Trotsky en 1923

Rappelons que 1923 est l’aboutissement d’une série de défaites de la vague des révolutions sociales dans le monde, défaites qui isolent la révolution russe et l’amènent à se bureaucratiser et la bureaucratie à se tourner violement contre la révolution et contre les militants révolutionnaires : Révolutions de 1917 à 1923

LE BUREAUCRATISME ET LA RÉVOLUTION (par Léon Trotsky 1923)

(Plan d’un rapport que l’auteur n’a pu faire)

1. - Les conditions essentielles qui non seulement entravent la réalisation de l’idéal socialiste, mais encore sont parfois pour la révolution une source de pénibles épreuves et de graves dangers, sont suffisamment connues. Ce sont : a) les contradictions sociales intérieures de la révolution qui, sous le communisme de guerre, étaient automatiquement comprimées, mais qui, sous la nep, se déploient fatalement et cherchent à trouver une expression politique ; b) la menace contre-révolutionnaire que représentant pour la République soviétique les Etats impérialistes.

2. - Les contradictions sociales de la révolution sont ses contradictions de classe. Quelles sont les classes fondamentales de notre pays ? - a) le prolétariat, b) la paysannerie, c) la nouvelle bourgeoisie avec la couche d’intellectuels bourgeois qui la recouvre.

Au point de vue économique et politique, la première place revient au prolétariat organisé en Etat et à la paysannerie fournissant les produits agricoles qui prédominent dans notre économie. La nouvelle bourgeoisie joue principalement le rôle d’intermédiaire entre l’industrie soviétique et l’agriculture ainsi qu’entre les différentes parties de l’industrie soviétique et les différents domaines de l’économie rurale. Mais elle ne se borne pas à être un intermédiaire commercial ; partiellement, elle assume également le rôle d’organisateur de la production.

3. - Abstraction faite de la rapidité du développement de la révolution prolétarienne en Occident, la marche de notre révolution sera déterminée par la croissance comparative des trois éléments fondamentaux de notre économie : industrie soviétique, agriculture, et capital commercial et industriel privé.

4. - Les analogies historiques avec la grande Révolution française (chute des Jacobins) qu’établissent le libéralisme et le menchévisme et avec lesquelles ils se consolent sont superficielles et inconsistantes. La chute des Jacobins était prédéterminée par le manque de maturité des rapports sociaux : la gauche (artisans et marchands ruinés), privée de la possibilité de développement économique, ne pouvait être un appui ferme pour la révolution ; la droite (bourgeoisie) croissait fatalement ; enfin, l’Europe, économiquement et politiquement plus arriérée, empêchait la révolution de se déployer au-delà des limites de la France.

Sous tous ces rapports, notre situation est incomparablement plus favorable. Chez nous, le noyau en même temps que la gauche de la révolution sont le prolétariat, dont les tâches et objectifs coïncident entièrement avec la réalisation de l’idéal socialiste. Le prolétariat est politiquement si fort que permettant, dans certaines limites, la formation à ses côtés d’une nouvelle bourgeoisie, il fait participer la paysannerie au pouvoir étatique non pas par l’intermédiaire de la bourgeoisie et des partis petits-bourgeois, mais directement, barrant ainsi à la bourgeoisie l’accès à la vie politique. La situation économique et politique de l’Europe non seulement n’exclut pas, mais rend inévitable l’extension de la révolution sur son territoire.

Si donc, en France, la politique même la plus clairvoyante des Jacobins eût été impuissante à modifier radicalement le cours des événements, chez nous, où la situation est infiniment plus favorable, la justesse d’une ligne politique tracée selon les méthodes du marxisme sera pour un temps considérable un facteur décisif dans la sauvegarde de la révolution.

5. - Prenons l’hypothèse historique la plus défavorable pour nous. Le développement rapide du capital privé, s’il se produisait, signifierait que l’industrie et le commerce soviétiques, y compris la coopération, n’assurent pas la satisfaction des besoins de l’économie paysanne. En outre, il montrerait que le capital privé s’interpose de plus en plus entre l’Etat ouvrier et la paysannerie, acquiert une influence économique et, partant, politique sur cette dernière. Il va de soi qu’une telle rupture entre l’industrie soviétique et l’agriculture, entre le prolétariat et la paysannerie, constituerait un grave danger pour la révolution prolétarienne, un symptôme de la possibilité du triomphe de la contre-révolution.

6. - Quelles sont les voies politiques par lesquelles pourrait venir la victoire de la contre-révolution si les hypothèses économiques que nous venons d’exposer se réalisaient ? Il pourrait y en avoir plusieurs : le renversement du parti ouvrier, sa dégénérescence progressive, enfin une dégénérescence partielle accompagnée de scissions et de bouleversements contre-révolutionnaires.

La réalisation de l’une ou l’autre de ces éventualités dépendrait surtout de l’allure du développement économique. Au cas où le capital privé parviendrait peu à peu, lentement, à dominer le capital soviétique, l’appareil soviétique subirait vraisemblablement une dégénérescence bourgeoise avec les conséquences qu’elle comporterait pour le Parti. Si le capital privé croissait rapidement et arrivait à se mettre en contact, à se souder avec la paysannerie, les tendances contre-révolutionnaires actives dirigées contre le Parti prévaudraient alors probablement.

Si nous exposons crûment ces hypothèses, ce n’est pas évidemment parce que nous les considérons comme historiquement probables (leur probabilité au contraire est minime) mais parce que seule, une telle façon de poser la question permet une orientation historique juste et, partant, l’adoption de toutes les mesures préventives possibles. Notre supériorité, à nous marxistes, est de distinguer et de saisir les nouvelles tendances et les nouveaux dangers même lorsqu’ils ne sont encore qu’à l’état embryonnaire.

7. - La conclusion de ce que nous avons dit dans le domaine économique nous ramène au problème des " ciseaux ", c’est-à-dire à l’organisation rationnelle de l’industrie, à sa coordination avec le marché paysan. Perdre du temps en l’occurrence, c’est ralentir notre lutte contre le capital privé. C’est là qu’est la tâche principale, la clé essentielle du problème de la révolution et du socialisme.

8. - Si le danger contre-révolutionnaire surgit comme nous l’avons dit de certains rapports sociaux, cela ne veut nullement dire que par une politique rationnelle, on ne puisse parer à ce danger (même avec des conditions économiques défavorables pour la révolution), le diminuer, l’éloigner, l’ajourner. Or, un tel ajournement à son tour est susceptible de sauver la révolution en lui assurant, soit un revirement économique favorable à l’intérieur, soit le contact avec la révolution victorieuse en Europe.

Voilà pourquoi, sur la base de la politique économique indiquée plus haut, il nous faut une politique déterminée de l’Etat et du Parti (y compris une politique déterminée à l’intérieur du Parti), ayant pour but de contrecarrer l’accumulation et le renforcement des tendances dirigées contre la dictature de la classe ouvrière et alimentées par les difficultés et les insuccès du développement économique.

9. - L’hétérogénéité de la composition sociale de notre Parti reflète les contradictions objectives du développement de la révolution avec les tendances et dangers qui en découlent :

Les noyaux d’usine qui assurent la liaison du Parti avec la classe essentielle de la révolution représentent maintenant un sixième de l’effectif du Parti.

En dépit de tous leurs côtés négatifs, les cellules des institutions soviétiques assurent au Parti la direction de l’appareil étatique ; aussi leur importance est-elle considérable. Les anciens militants participent dans une forte proportion à la vie du Parti par l’intermédiaire de ces cellules.

Les cellules rurales donnent au Parti une certaine liaison (très faible encore) avec la campagne.

Les cellules militaires réalisent la liaison du Parti avec l’armée et, par cette dernière également, avec la campagne (surtout).

Enfin, dans les cellules des institutions d’enseignement, toutes ces tendances et influences se mêlent et s’entrecroisent.

10. - Par leur composition de classe, les cellules d’usine sont, il va de soi, fondamentales. Mais comme elles constituent un sixième seulement du Parti et que leurs éléments les plus actifs leur sont enlevés pour être affectés à l’appareil du Parti ou de l’Etat, le Parti ne peut encore, par malheur, s’appuyer uniquement ou même principalement sur elles.

Leur croissance sera l’indicateur le plus sûr des succès du Parti dans l’industrie, dans l’économie en général, et en même temps la meilleure garantie qu’il conservera son caractère prolétarien. Mais il n’est guère possible d’espérer leur accroissement rapide dans un avenir prochain [1] . Par suite, le Parti sera obligé dans la période prochaine d’assurer son équilibre intérieur et sa ligne révolutionnaire en s’appuyant sur des cellules à composition sociale hétérogène.

11. - Les tendances contre-révolutionnaires peuvent trouver un appui dans les koulaks [2] les intermédiaires, les revendeurs, les concessionnaires, en un mot dans des éléments beaucoup plus capables d’envelopper l’appareil étatique que le Parti lui-même. Seules, les cellules paysannes et militaires pourraient être menacées d’une influence plus directe et même d’une pénétration de la part des koulaks.

Néanmoins, la différenciation de la paysannerie représente un facteur susceptible de contrecarrer cette influence. L’inadmission des koulaks dans l’armée (y compris les divisions territoriales) doit non seulement rester une règle intangible, mais encore devenir une mesure importante d’éducation politique de la jeunesse rurale, des unités militaires et particulièrement des cellules militaires.

Les ouvriers assureront leur rôle dirigeant dans les cellules militaires en opposant politiquement les masses rurales laborieuses de l’armée à la couche renaissante des koulaks. Dans les cellules rurales également, cette opposition devra être mise en lumière. Le succès du travail dépendra évidemment, en fin de compte, de la mesure où l’industrie étatique réussira à satisfaire les besoins de la campagne.

Mais quelle que soit la rapidité de nos succès économiques, notre ligne politique fondamentale dans les cellules militaires doit être dirigée non pas simplement contre la nouvelle bourgeoisie, mais avant tout contre la couche des koulaks, seul appui sérieux et possible de toutes les tentatives contre-révolutionnaires. Sous ce rapport, il nous faut une analyse plus minutieuse des différentes parties consécutives de l’armée au point de vue de leur composition sociale.

12. - Il est indubitable que par l’intermédiaire des cellules rurales et militaires s’infiltrent et s’infiltreront dans le Parti des tendances reflétant plus ou moins la campagne avec les traits spéciaux qui la distinguent de la ville. S’il n’en était pas ainsi, les cellules rurales n’auraient aucune valeur pour le Parti.

Les modifications de l’état d’esprit qui se manifestent dans ces cellules sont pour le Parti un rappel ou un avertissement. La possibilité de diriger ces cellules selon la ligne du Parti dépend de la justesse de la direction générale du Parti ainsi que de son régime intérieur et, en fin de compte, de nos succès dans la solution du problème décisif.

13. - L’appareil étatique est la source la plus importante du bureaucratisme. D’une part, il absorbe une quantité énorme des éléments les plus actifs du Parti et apprend aux plus capables d’entre eux les méthodes d’administration des hommes et des choses, et non la direction politique des masses. D’autre part, il accapare dans une large mesure l’attention de l’appareil du Parti sur lequel il influe par ses méthodes d’administration.

De là, dans une large mesure, la bureaucratisation de l’appareil, laquelle menace de détacher le Parti des masses. C’est ce danger précisément qui est maintenant le plus évident, le plus direct. La lutte contre les autres dangers doit, dans les conditions actuelles, commencer par la lutte contre le bureaucratisme.

14. - Il est indigne d’un marxiste de considérer que le bureaucratisme n’est que l’ensemble des mauvaises habitudes des employés de bureau. Le bureaucratisme est un phénomène social en tant que système déterminé d’administration des hommes et des choses. Il a pour causes profondes l’hétérogénéité de la société, la différence des intérêts journaliers et fondamentaux des différents groupes de la population. Le bureaucratisme se complique du fait du manque de culture des larges masses. Chez nous, la source essentielle du bureaucratisme réside dans la nécessité de créer et de soutenir un appareil étatique alliant les intérêts du prolétariat et ceux de la paysannerie dans une harmonie économique parfaite, dont nous sommes encore très loin. La nécessité d’entretenir une armée permanente est également une autre source importante de bureaucratisme.

Il est évident que les phénomènes sociaux négatifs que nous venons d’énumérer et qui alimentent maintenant le bureaucratisme pourraient, s’ils continuaient à se développer, mettre la révolution en danger. Nous avons mentionné plus haut cette hypothèse : le désaccord croissant entre l’économie soviétique et l’économie paysanne, le renforcement des koulaks dans les campagnes, leur alliance avec le capital commercial et industriel privé, telles seraient, étant donné le niveau culturel des masses laborieuses de la campagne et en partie de la ville, les causes des dangers contre-révolutionnaires éventuels.

En d’autres termes, le bureaucratisme dans l’appareil étatique et dans le Parti est l’expression des tendances les plus fâcheuses inhérentes à notre situation, des défauts et des déviations de notre travail qui, dans certaines conditions sociales, peuvent saper les bases de la révolution. Et, en l’occurrence, comme en beaucoup d’autres cas, la quantité, à un stade déterminé, se transformera en qualité.

15. - La lutte contre le bureaucratisme de l’appareil étatique est une tâche exceptionnellement importante, mais exigeant beaucoup de temps et plus ou moins parallèle à nos autres tâches fondamentales : reconstruction économique et élévation du niveau culturel des masses.

L’instrument historique le plus important pour l’accomplissement de toutes ces tâches est le Parti. Évidemment, le Parti ne peut s’arracher aux conditions sociales et culturelles du pays. Mais, organisation volontaire de l’avant-garde, des éléments les meilleurs, les plus actifs, les plus conscients de la classe ouvrière, il peut beaucoup plus que l’appareil étatique se préserver contre les tendances du bureaucratisme. Pour cela, il doit voir clairement le danger et le combattre sans relâche.

De là, l’importance immense de l’éducation de la jeunesse du Parti, basée sur l’initiative personnelle, afin d’arriver à modifier le fonctionnement de l’appareil étatique et à le transformer.

NOTES

[1] Écrit avant la mort de Lénine.

[2] Gros bonnets campagnards.

Cours nouveau

La Nouvelle Politique Economique, janvier 1923

L’affranchissement des peuples coloniaux condition de la révolution européenne, février 1923

Comment la Révolution s’est armée ? Février 1923

Une explication nécessaire avec les syndicalistes communistes, mars 1923

Bilan d’une période, mars 1923

Convictions et forces réelles, avril 1923

Léon Trotsky, Rapport au 12e Congrès du PC(b)R, avril 1923

La courbe du développement capitaliste, avril 1923

Ne vous dispersez pas ! mai 1923

Les tâches de l’éducation communiste, juin 1923

Les conditions sont-elles mûres pour le mot d’ordre des « États-Unis d’Europe » ? juin 1923

Les questions du mode de vie, juillet 1923

Peut-on déterminer l’échéance d’une révolution ou d’une contre-révolution ? septembre 1923

L’affranchissement des peuples coloniaux, condition de la révolution européenne, septembre 1923

Aux membres du Comité Central et de la Commission Centrale de Contrôle, octobre 1923

Lettre à une assemblée de femmes travailleuses à Moscou, novembre 1923

Littérature et Révolution – fin 1923

Leçons d’Octobre – fin 1923

Radek sur Trotsky en 1923

Bulletin Communiste en 1923

La révolution allemande de 1923 ou la défaite sans combat par défaut de la direction révolutionnaire

1922-1923 : quand Lénine et Trotsky étaient unis contre Staline et la bureaucratie russe

Octobre 1923, la défaite du prolétariat en Allemagne qui a entraîné toutes les autres

Le Comintern et l’Allemagne en 1923 : Critique trotskyste

Trotsky and the german revolution of october 1923

1922-1923 : Last struggle of Lenin against the bureaucracy and the bourgeoisie

The New Course

1 March 1923 : Trotsky answers the questions

Le complot des épigones –Ma vie, Trotsky

C’était dans les premières semaines de 1923. Le XIIe congrès approchait. Il ne restait presque aucun espoir d’y voir Lénine. On en vint à se demander qui ferait le rapport sur la politique générale. Staline dit, en séance du bureau politique :

— Bien entendu, Trotsky !

Kalinine et Rykov acquiescèrent aussitôt, ainsi que Kaménev, celui-ci visiblement de mauvais gré. Je fis des objections. Le parti se sentirait choqué si l’un d’entre nous essayait, en quelque sorte personnellement, de se substituer à Lénine malade. Il fallait se passer, cette fois-ci, d’un rapport d’introduction. On dirait ce qui devait être dit sur chacun des points de l’ordre du jour. En outre, ajoutai-je, nous sommes en désaccord avec vous sur certaines questions économiques.

— De quels désaccords s’agit-il ? s’exclama Staline.

Kalinine ajouta :

— Au bureau politique, sur presque toutes les questions, on adopte toujours vos solutions.

Zinoviev était en congé au Caucase. On ne prit pas de décision. En tout cas, je me chargeai du rapport sur l’industrie.

Staline savait qu’un orage le menaçait du côté de Lénine, et il cherchait par tous les moyens à me flatter. Il répétait que le rapport politique devait être fait par le membre du comité central le plus influent et le plus populaire après Lénine, c’est-à-dire par Trotsky, que le parti n’attendait pas autre chose et ne comprendrait pas. Quand il se livrait à ces manifestations de fausse amitié, il m’inspirait encore plus d’aversion que lorsqu’il montrait ouvertement sa haine, d’autant plus que ses mobiles apparaissaient trop évidents.

Zinoviev revint du Caucase. Derrière mon dos avaient lieu d’incessantes consultations des fractions qui, en ce temps-là, étaient encore très fortement unies. Zinoviev demandait à faire le rapport politique. Kaménev questionnait les plus sûrs des « vieux bolcheviks », qui, en majorité, avaient abandonné le parti pendant dix ou quinze années :

— Tolérerons-nous que Trotsky devienne l’unique dirigeant du parti et de l’Etat ?

De plus en plus souvent, dans les coins, on fouilla le passé, évoquant les démêlés que j’avais eus jadis avec Lénine. Ce devint la spécialité de Zinoviev.

Cependant, l’état de santé de Lénine s’était très sérieusement aggravé et, de ce côté-là, il n’y avait aucun « danger ». La « troïka » décida que le rapport politique serait fait par Zinoviev. Je n’objectai rien lorsque la question, après la préparation qu’il fallait dans la coulisse, fut portée au bureau politique. Tout portait le cachet de la situation provisoire. Il n’y avait pas de dissentiments affirmés, étant donné que la « troïka » n’avait pas de ligne à elle. Mes thèses sur l’industrie furent d’abord adoptées sans débats. Mais quand on sut à coup sûr qu’il n’y avait aucun espoir de voir Lénine revenir à son travail, la « troïka » évolua brusquement, craignant que le congrès du parti ne fût préparé trop pacifiquement. Dès alors, elle chercha la possibilité de s’opposer à moi dans la sphère dirigeante du parti. A la dernière minute qui précéda le congrès, Kaménev apporta à ma résolution qui avait déjà été approuvée, une addition concernant la classe paysanne. Il n’y aurait aucune utilité à insister ici sur le fond même de cet amendement qui n’avait aucune signification théorique ou politique, qui était simplement fait pour la provocation. Ce texte devait servir à m’accuser, pour l’instant encore dans les coulisses, d’avoir « sous-estimé » la classe paysanne. Trois ans après sa rupture avec Staline, Kaménev, du ton de bonhomie cynique qui le caractérise, me confessa comment avait été cuisinée cette accusation que, bien entendu, aucun des auteurs ne prenait au sérieux.

On sait qu’il serait vain d’opérer en politique avec des critères de morale abstraite. La morale politique procède de la politique même, elle en est une des fonctions. Seule, une politique mise au service d’une grande cause historique, peut s’assurer des méthodes d’action moralement irréprochables. Par contre, quand le niveau des tâches politiques s’abaisse, on en arrive inévitablement à une chute morale. Figaro, comme on sait, se refusait en général à faire une distinction entre la politique et l’intrigue. Et pourtant il vivait avant l’ère du parlementarisme. Lorsque les moralistes de la démocratie bourgeoise prétendent voir dans la dictature révolutionnaire, en tant que telle, la source des mauvaises moeurs politiques, on ne peut que hausser les épaules et s’apitoyer. Il serait très instructif de prendre un film du parlementarisme contemporain, ne serait-ce que pour une année. Seulement, il ne faudrait pas établir l’appareil de prise de vues à côté du fauteuil du président de la Chambre des Députés, au moment où l’on proclame une résolution patriotique ; il faudrait le mettre en de tous autres endroits : dans des bureaux de banquiers et d’industriels, dans des coins discrets de rédaction, chez les princes de l’Eglise, dans les salons des dames qui s’occupent de politique, dans les ministères ; et, en même temps, on prendrait des photographies de la correspondance secrète des leaders des partis... Mais, d’autre part, il sera tout à fait juste de dire qu’à l’égard des moeurs politiques d’une dictature révolutionnaire, on doive formuler des exigences très différentes de celles que l’on a pour les moeurs du parlementarisme. Les instruments et les méthodes de la dictature étant très affilés, il faut veiller de près à leur antisepsie. On n’a rien à craindre d’une pantoufle sale. Un rasoir mal tenu est très dangereux. Les méthodes de la « troïka » marquaient d’elles-mêmes, à mes yeux, un glissement politique.

La principale difficulté pour les conspirateurs était d’agir ouvertement contre moi devant les masses. Les ouvriers connaissaient Zinoviev et Kaménev et les écoutaient volontiers. Cependant, la conduite de ces derniers en 1917 était encore trop nettement marquée dans toutes les mémoires. Ils n’avaient pas d’autorité morale dans le parti. Quant à Staline, au delà du cercle restreint des vieux bolcheviks, on ne le connaissait absolument pas. Certains de mes amis disaient : « Ils n’oseront jamais agir ouvertement contre vous. Dans la conscience du peuple, votre nom est trop indissolublement lié à celui de Lénine. On ne peut effacer d’un trait de plume ni la révolution d’Octobre, ni l’Armée rouge, ni la guerre civile. » Je n’étais pas du même avis. Les autorités individuelles en politique, surtout dans une politique révolutionnaire, jouent un grand rôle, et même un rôle gigantesque, mais qui n’est pourtant pas décisif. Des processus plus profonds, des processus de masses déterminent en fin de compte le sort des autorités individuelles. La calomnie dirigée contre les leaders du bolchevisme lors de la montée de la révolution ne pouvait que fortifier les bolcheviks. La calomnie contre les mêmes personnes au moment où la révolution était en décroissance pouvait devenir un instrument de victoire entre les mains de la réaction thermidorienne.

Ce qui se passait, objectivement, dans le pays et sur l’arène mondiale profitait à mes adversaires. Cependant leur tâche n’était pas si facile. La littérature du parti, la presse, les propagandistes, vivaient encore des impressions de la veille, reçues sous le signe de Lénine et de Trotsky. Il fallait imprimer à tout cela un tour de cent quatre-vingts degrés, non pas d’un seul coup, bien entendu, mais en s’y reprenant à plusieurs fois. Pour montrer quelle fut la grandeur de cette conversion, il est indispensable de donner ici quelques textes qui montrent le ton dominant dont on se servit dans la presse du parti pour parler des dirigeants de la révolution.

Le 14 octobre 1922, c’est-à-dire quand Lénine, après sa première crise, était revenu à son travail, Radek écrivait dans la Pravda :

« Si l’on peut dire du camarade Lénine qu’il est la raison de la révolution, la régissant par la transmission de la volonté, on peut caractériser le camarade Trotsky comme une volonté d’acier refrénée par la raison. La parole de Trotsky retentissait comme l’appel d’une cloche au travail. Toute la signification de cette voix, tout son sens et le sens même de notre travail des prochaines années en deviennent parfaitement clairs... » etc. Il est vrai que le caractère expansif de Radek est devenu proverbial ; il peut faire ainsi, mais il peut autrement. Ce qui importe beaucoup plus, c’est que ces lignes ont été imprimées dans l’organe central du parti, du vivant de Lénine, et que personne ne les a prises pour une dissonance.

En 1923, comme le complot de la « troïka » existait déjà, Lounatcharsky fut un des premiers à faire valoir l’autorité de Zinoviev. Mais comment lui fallut-il entamer cette entreprise ?

« Bien entendu, écrivait-il dans son portrait de Zinoviev, Lénine et Trotsky sont devenus les personnalités les plus populaires en amour ou en haine de notre époque, à peu près pour tout le globe terrestre. Zinoviev reste un peu en arrière, mais il faut remarquer que Lénine et Trotsky étaient comptés depuis longtemps dans nos rangs comme des hommes d’un talent si exceptionnel, comme des leaders si incontestables que leur montée prodigieuse pendant la révolution n’a pu éveiller en personne un particulier étonnement. »

Si je cite ces pompeux panégyriques d’un goût douteux, c’est seulement parce que j’en ai besoin comme d’éléments pour l’ensemble du tableau, ou bien, si l’on veut, comme de témoignages dans un procès.

C’est avec un véritable dégoût que je dois encore citer un troisième témoin, Iaroslavsky, dont les louanges sont, à vrai dire, plus intolérables que les diatribes. Cet homme joue actuellement un rôle très important dans le parti, donnant, par l’insignifiance de sa valeur spirituelle, la mesure de la chute des dirigeants. Iaroslavsky ne s’est élevé à jouer son rôle actuel que par les degrés des calomnies qu’il a dressées contre moi. En qualité de falsificateur officiel de l’histoire du parti, il représente le passé comme une lutte incessante de Trotsky contre Lénine. Inutile de dire que Trotsky a « sous-estimé », « ignoré » la classe paysanne, qu’il ne l’a pas « remarquée ». Pourtant, en février 1923, à un moment où Iaroslavsky devait déjà connaître suffisamment bien mes rapports avec Lénine et mon opinion sur la classe paysanne, il caractérisait dans les termes suivants mon passé, mes premiers pas dans l’action littéraire (1900-1902) par un grand article :

« La brillante activité de littérateur-publiciste du camarade Trotsky lui a fait un nom mondial de « roi des pamphlétaires » : c’est ainsi que le nomme l’écrivain anglais Bernard Shaw. Quiconque, depuis un quart de siècle, a été au courant de cette activité doit se persuader que ce talent particulièrement éclatant... » etc., etc.

« Nombreux, probablement, sont ceux qui ont vu une photographie de Trotsky adolescent, laquelle est assez répandue, etc. ; sous ce front haut, bouillonnait alors déjà un torrent d’images, de pensées, de sentiments qui parfois entraînèrent le camarade Trotsky un peu à l’écart de la grand’route historique, qui le forcèrent parfois à choisir soit des détours trop accentués, soit un chemin trop témérairement brusqué vers un point que l’on ne pouvait atteindre. Mais, dans toutes ces recherches, nous voyons un homme profondément dévoué à la révolution, qui a grandi pour jouer le rôle de tribun, dont le langage extrêmement acerbe, et souple comme l’acier, brise l’adversaire... » etc., etc.

Iaroslavsky continue, ivre de mots, ainsi :

« Les Sibériens lisaient avec enthousiasme ces brillants articles et en attendaient d’autres avec impatience. Peu nombreux étaient ceux qui en connaissaient l’auteur, et ceux qui connaissaient Trotsky ne pensaient pas le moins du monde alors qu’il serait un des dirigeants reconnus de l’armée la plus révolutionnaire et de la plus grande révolution dans le monde. »

Il en va encore plus mal, si possible, avec Iaroslavsky quand il prétend que j’ai voulu « ignorer » la classe paysanne. Le début de mon activité littéraire fut consacré aux campagnes. Voici ce qu’en dit Iaroslavsky :

« Trotsky ne put passer un certain temps dans un village de Sibérie sans entrer dans tous les détails de sa vie. Et, avant tout, son attention se porte sur l’appareil administratif du village sibérien. Dans une série de correspondances, il donne une brillante caractéristique de cet appareil... » Plus loin : « Trotsky ne voyait autour de lui que le village. Il souffrait à voir de tels besoins. Il se sentait écrasé par l’impuissance des ruraux, par les dénis de droit qui les atteignaient. »

Iaroslavsky demandait alors que mes articles sur la vie des campagnes fussent inclus dans une chrestomathie. Tout cela en 1923, en février, dans le mois où fut créée la légende d’après laquelle je ne me préoccupais nullement des ruraux. Mais Iaroslavsky se trouvait en Sibérie et, par. suite, n’était pas encore au courant du « léninisme ».

Le dernier exemple que je veuille donner concerne Staline.

Dès le premier anniversaire de la révolution d’Octobre, il avait écrit un article dirigé, d’une façon déguisée, contre moi. Pour expliquer cela, il faut rappeler que, dans la période de la préparation d’Octobre, Lénine se cachait en Finlande, que Kaménev, Zinoviev, Rykov, Kalinine s’opposaient à l’insurrection et que personne ne savait rien de Staline. Il en résulta que le parti rattachait le coup d’Etat d’Octobre surtout à mon nom. Au premier anniversaire d’Octobre, Staline essaya d’atténuer cette impression, remontrant contre moi qu’il y avait en une direction générale du comité central. Mais, pour que son exposé fût plus ou moins acceptable, il fut forcé d’écrire ceci :

« Tout le travail d’organisation pratique de l’insurrection se fit sous la direction immédiate de Trotsky, président du soviet de Pétrograd. On peut dire en toute assurance que le parti doit avant tout et surtout au camarade Trotsky la rapide adhésion de la garnison du soviet et l’habile organisation du comité de guerre révolutionnaire. »

Si Staline écrivait ainsi, c’est parce que, en cette période, il était impossible, même pour lui, d’écrire autrement. Il a fallu des années d’attaques effrénées avant que Staline eût l’audace de dire à haute voix :

« Le camarade Trotsky n’a joué et ne pouvait jouer aucun rôle particulier ni dans le parti, ni dans la révolution d’Octobre. »

Quand on lui fit remarquer qu’il se contredisait, il répliqua en redoublant de grossièretés, simplement.

La « troïka » ne pouvait, en aucun cas, s’opposer à moi. Elle ne pouvait que m’opposer Lénine. Mais, pour cela, il eût fallu que Lénine eût perdu toute possibilité de s’opposer à la « troïka ». En d’autres termes, pour le succès de la campagne de la « troïka », il fallait ou bien que Lénine fût malade sans espoir de guérison, ou bien que son cadavre embaumé reposât dans un mausolée. Et encore cela ne suffisait-il pas. Il fallait que, pendant que l’on mènerait la campagne, je fusse sorti des rangs. C’est ce qui arriva pendant l’automne de 1923.

Je ne m’occupe pas ici d’une philosophie de l’histoire ; je montre quelle a été ma vie sur le fond des événements auxquels elle s’est attachée. Mais il est impossible de ne pas noter en passant comment le hasard vient à propos à l’aide de ce qui est la règle juste. A en parler plus largement, tout le processus historique est le prisme de la règle juste vue à travers le fortuit. Si nous nous servons du langage de la biologie, on peut dire que la règle rationnelle de l’histoire se réalise par une sélection naturelle des faits accidentels. C’est sur cette base que se développe l’activité humaine consciente qui soumet l’accidentel à une sélection artificielle... (…) *

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Lénine était couché à Gorki ; moi au Kremlin. Les épigones élargissaient les cercles du complot. Dans les premiers temps, ils agirent avec circonspection, sournoisement, mêlant à leurs éloges des doses de plus en plus fortes de poison. Zinoviev même, le plus impatient d’entre eux, enveloppait la calomnie de maintes réserves.

« L’autorité du camarade Trotsky est connue de tous, —disait-il, le 15 décembre 1923, dans une réunion du parti à Pétrograd,— de même que nous connaissons ses mérites. Dans notre milieu, on peut ne pas s’étendre là-dessus. Cependant, les fautes sont des fautes. Lorsqu’il m’est arrivé de me tromper, le parti m’a secoué assez sérieusement... »

Et ainsi de suite, dans le même ton d’offensive froussarde qui fut longtemps celui des conspirateurs. C’est seulement dans la mesure où ils avaient tâté le terrain et saisi des positions qu’ils devenaient plus hardis.

Toute une science nouvelle fut créée : fabrication de réputations artificielles, rédaction de biographies fantaisistes, de réclames pour des leaders désignés d’avance. Une discipline d’ordre spécial et de moindre importance fut instituée pour l’étude de la question d’un presidium honoraire. Depuis Octobre il était d’usage, dans d’innombrables assemblées, d’élire Lénine et Trotsky membres honoraires du bureau. Ces deux noms étaient d’ordinaire cités ensemble dans les conversations, dans les articles, dans les poèmes et les tchastouchki. Il s’agissait maintenant de séparer les deux noms, ne fût-ce que mécaniquement, pour les opposer ensuite l’un à l’autre sur le plan politique. On inscrivit d’abord comme membres des bureaux de présidence tous les membres du bureau politique. Ensuite, on établit les listes dans l’ordre alphabétique. Plus tard cette distribution fut modifiée au profit de la nouvelle hiérarchie de leaders. On mit Zinoviev en tête de liste. L’exemple fut donné par Pétrograd. Et quelque temps après, les membres d’honneur des presidiums ne comptaient plus Trotsky parmi eux. Des protestations véhémentes s’élevaient toujours dans les rangs des assemblées. Fréquemment, le président du bureau se trouvait forcé d’expliquer par un malentendu l’omission de mon nom. Mais le compte rendu de la presse n’en disait mot, bien entendu. Ensuite on donna la première place dans les listes à Staline. Quand un président d’assemblée avait ômis de faire ce que l’on attendait de lui, sa négligence était invariablement réparée par le compte rendu de presse. Des carrières s’édifiaient ou étaient brisées selon que les listes des bureaux d’honneur avaient été plus ou moins bien établies. Ce travail qui était, de tous, le plus persévérant et le plus systématique, était motivé par la nécessité de combattre « le culte des leaders ». A la conférence de Moscou, en janvier 1924, Préobrajensky dit aux épigones : « Oui, nous sommes contre le culte des leaders, mais nous ne voulons pas non plus qu’au lieu du culte d’un seul chef, on pratique celui de plusieurs autres de moindre envergure. »

« Ce furent de dures journées, —dit ma femme dans ses Mémoires,— des journées de lutte acharnée de L. D. au sein du bureau politique, contre ses membres. L. D. était seul contre tous et il était malade. A cause de son état de santé, les séances avaient lieu dans notre logement, je me tenais à côté, dans la chambre à coucher et j’entendais ce qu’il disait. Il parlait de toute son âme ; il semblait qu’à chaque discours il perdît une partie de ses forces, tant il y mettait « de son sang ». Et j’entendais, en réponse, de froides répliques indifférentes. Car tout avait été décidé d’avance. Pourquoi se serait-on ému ? Après chacune de ces séances, L. D. faisait de la température, il sortait de son cabinet trempé jusqu’aux os, se déshabillait et se couchait. Il fallait faire sécher son linge et ses vêtements comme s’il avait été pris sous une averse. Les séances étaient alors fréquentes, dans la chambre de L. D., dont le vieux tapis aux teintes fanées m’apparaissait, toutes les nuits, en rêve comme une panthère vivante : les séances tenues le jour devenaient des cauchemars nocturnes. Telle fut la première étape de la lutte avant qu’elle éclatât au dehors... »

Lorsque, plus tard, Zinoviev et Kaménev combattirent Staline, les secrets de cette première période furent révélés par les complices mêmes du complot. Car c’était bien un complot. Un bureau politique secret (la Sémiorka) fut créé, dont firent partie tous les membres du bureau politique officiel, sauf moi, mais avec, en plus, Kouïbychev, actuellement président du conseil supérieur de l’économie publique. Toutes les questions étaient résolues dans ce centre secret dont les participants étaient liés par une responsabilité mutuelle. Ils s’étaient engagés à ne pas polémiser entre eux et, en même temps, à chercher des occasions d’agir contre moi. Dans les organisations inférieures il existait des centres secrets du même genre, qui étaient rattachés à la « sémiorka » de Moscou par une sévère discipline. Pour la correspondance, ils avaient des chiffres particuliers. C’était une organisation illégale solidement constituée à l’intérieur du parti et qui, au début, n’était dirigée que contre un seul homme. Les responsables, dans le parti et dans l’Etat, étaient systématiquement choisis d’après un seul critère : « contre Trotsky ». Pendant le long « interrègne » que causa la maladie de Lénine, ce travail se fit infatigablement, mais, en même temps, avec prudence, sous le masque, afin de pouvoir conserver, dans le cas où Lénine reviendrait à la santé, les ponts que l’on avait minés. Les conspirateurs agissaient par allusions. On exigeait des candidats à telle ou telle fonction qu’ils devinassent ce qu’on attendait d’eux. Celui qui avait bien « deviné » obtenait de l’avancement. C’est ainsi que fut déterminé un certain genre de « carriérisme » qui plus tard s’appela ouvertement « l’anti-trotskysme ». Il fallut la mort de Lénine pour laisser les mains libres à cette conspiration et lui permettre de se manifester au grand jour. Le processus de la sélection du personnel gagna les degrés subalternes. Il ne fut plus possible d’occuper un poste de directeur d’usine, de secrétaire d’une cellule corporative, de président d’un comité exécutif de canton, de comptable, de dactylo, si l’on ne se recommandait pas de l’anti-trotskysme.

Les membres du parti qui élevaient la voix contre cette cabale devenaient victimes d’attaques perfides, motivées par des arguments complètement étrangers à la cause et fréquemment inventés. En revanche, les éléments d’un moral peu sûr qui, dans les cinq premières années du pouvoir soviétique avaient été implacablement expulsés du parti, s’assuraient maintenant au moyen d’une seule réplique lancée quelque part contre Trotsky.

Le même travail se fit, depuis la fin de 1923, dans toutes les sections de l’Internationale communiste : des leaders furent destitués, d’autres occupèrent leurs places, selon l’attitude qu’ils avaient pu prendre à l’égard de Trotsky. On procédait intensivement à une sélection artificielle des travailleurs, prenant non les meilleurs, mais les plus adaptés. Le courant général fut de remplacer les hommes indépendants et doués de talent par des médiocrités qui ne devaient leur situation qu’au bon plaisir de l’appareil.

L’expression la plus éminente de la médiocrité dans l’appareil, ce fut alors Staline qui montait.

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