Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /homepages/36/d206324349/htdocs/site_org1G/config/ecran_securite.php on line 180
Divergences et convergences de Lénine et Trotsky sur la révolution permanente et « l’intervention » de Staline après le débat… - Matière et Révolution
English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 06- REVOLUTIONNARY POLITICS - POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 2- la révolution permanente, stratégie du prolétariat > Divergences et convergences de Lénine et Trotsky sur la révolution permanente (...)

Divergences et convergences de Lénine et Trotsky sur la révolution permanente et « l’intervention » de Staline après le débat…

lundi 3 novembre 2014, par Robert Paris

Divergences et convergences de Lénine et Trotsky sur la révolution permanente et « l’intervention » de Staline après le débat…

Qu’est-ce que la révolution permanente ?

La révolution permanente de Karl Marx

Introduction à la révolution permanente

La conception de Trotsky

Discussion actuelle sur la révolution permanente

La révolution permanente contre le menchévisme stalinien

Nous voulons d’abord montrer ici que Lénine, à partir des « Lettres de loin » et des « Thèses d’Avril », rejoint entièrement la conception de Trotsky sur le caractère de la révolution russe énoncé dans les thèses sur la révolution permanente.

Nous allons donc commencer par citer les textes de Lénine qui sont conformes à la thèse de la révolution permanente :

Lettres de loin

Les thèses d’Avril

Sur la dualité du pouvoir

Lettre sur la tactique (où il débat avec les militants bolcheviks)

Projet de plate-forme pour le parti du prolétariat

La conférence de Pétrograd

Discours au premier congrès des soviets

La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer (un « programme de transition » de Lénine)

Une des questions fondamentales de la révolution

Autres textes de Lénine fondés sur la révolution permanente

Quand Lénine lui-même s’opposait aux thèses exposées ci-dessus :

Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique

Trotsky expose ainsi le débat en 1917 :

Le "trotskysme" en 1917

Depuis 1904, j’étais en dehors des deux fractions de la social-démocratie. J’avais vécu les années de la première révolution, 1905-1907, côte à côte avec les bolcheviks. Pendant les années de la réaction, je défendis les méthodes de la révolution contre les menchéviks dans la presse marxiste internationale. Je ne perdais cependant pas l’espoir de voir les menchéviks s’orienter vers la gauche et je fis une série de tentatives d’unification. C’est seulement pendant la guerre que je compris que ces tentatives seraient inutiles. A New-York, au début de mars, j’écrivis une série d’articles consacrés à l’étude des forces de classes et des perspectives de la révolution russe. En ce même temps, Lénine envoyait de Genève à Pétrograd ses Lettres de loin. Ecrits sur deux points du monde que sépare l’océan, ces articles donnent une analyse identique de la situation et expriment des prévisions toutes pareilles. Toutes les formules essentielles —sur l’attitude à prendre à l’égard des paysans, de la bourgeoisie, du gouvernement provisoire, de la guerre, de la révolution internationale, sont absolument identiques. Sur la pierre à aiguiser de l’histoire, vérification fut faite alors des rapports du « trotskysme » et du léninisme. Cette vérification eut lieu dans les conditions d’une expérience de chimie pure. Je ne connaissais pas le jugement de Lénine. Je partais de mes propres prémisses et de ma propre expérience révolutionnaire. Et j’indiquais les mêmes perspectives, la même ligne stratégique que donnait Lénine.

Mais, peut-être, à cette époque, la question était-elle claire pour tout le monde et la solution tout aussi bien prévue pour tous. Non ! Au contraire ! Le jugement de Lénine fut en cette période —jusqu’au 4 avril 1917, c’est-à-dire jusqu’à son apparition sur l’arène de Pétrograd,— un jugement personnel, individuel. Pas un des dirigeants du parti se trouvant alors en Russie, —pas un !— n’avait même l’idée de gouverner vers la dictature du prolétariat, vers la révolution socialiste. La conférence du parti qui avait réuni, à la veille de l’arrivée de Lénine, quelques dizaines de bolcheviks, avait montré qu’aucun d’eux n’allait en pensée au-delà de la démocratie. Ce n’est pas sans intention que les procès-verbaux de cette conférence restent cachés jusqu’à ce jour. Staline était d’avis de soutenir le gouvernement provisoire de Goutchkov-Milioukov et d’arriver à une fusion des bolcheviks avec les menchéviks. La même attitude fut prise (ou bien une attitude encore plus opportuniste) par Rykov, Kaménev, Molotov, Tomsky, Kalinine et tous autres dirigeants ou à demi dirigeants actuels. Iaroslavsky, Ordjonikidzé, le président du comité exécutif central de l’Ukraine, Pétrovsky, et d’autres, publiaient, pendant la révolution de février, à Iakoutsk, en commun avec les menchéviks, un journal appelé le Social-Démocrate, dans lequel ils développaient les idées les plus vulgaires de l’opportunisme provincial. Si l’on reproduisait actuellement certains articles du Social-Démocrate d’Iakoutsk dont Iaroslavsky était le rédacteur en chef, on tuerait idéologiquement cet homme, en admettant toutefois qu’il soit possible de l’exécuter idéologiquement.

Telle est la garde actuelle du « léninisme ». Qu’en diverses occasions, ces hommes aient répété les paroles et imité les gestes de Lénine, cela, je le sais. Mais, au début de 1917, ils étaient livrés à eux-mêmes. La situation était difficile. C’est alors qu’ils auraient dû montrer ce qu’ils avaient appris à l’école de Lénine et ce dont ils étaient capables sans Lénine. Qu’ils désignent seulement, parmi eux, un seul qui de lui-même ait su aborder la position qui fut identiquement formulée par Lénine à Genève et par moi à New-York. Ils ne trouveront pas un nom. La Pravda de Pétrograd, dont les rédacteurs en chef, avant l’arrivée de Lénine, étaient Staline et Kaménev, est restée à tout jamais un monument d’esprit borné, d’aveuglement et d’opportunisme. Cependant la masse du parti, comme la classe ouvrière dans son ensemble, se dirigeait spontanément vers la lutte pour le pouvoir. Il n’y avait pas en somme d’autre voie, ni pour le parti ni pour le pays.

Pour défendre, pendant les années de la réaction, la perspective de la révolution permanente, il fallait des prévisions théoriques. Pour lancer, en mars 1917, le mot d’ordre de la lutte pour le pouvoir, il suffisait, ce me semble, du flair politique. Les facultés de prévision et même de flair ne se sont révélées chez aucun —pas un !— des dirigeants actuels. Pas un d’entre eux, en mars 1917, n’avait dépassé la position du petit bourgeois démocrate de gauche. Aucun d’entre eux n’a passé convenablement l’examen de l’histoire.

J’arrivai à Pétrograd un mois après Lénine. Exactement le temps pendant lequel j’avais été retenu au Canada par Lloyd George. Je trouvai la situation dans le parti essentiellement modifiée. Lénine avait fait appel à la masse des partisans contre leurs tristes leaders. Il mena une lutte systématique contre ces « vieux bolcheviks —écrivait-il— qui ont déjà joué plus d’une fois un triste rôle dans l’histoire de notre parti, répétant sans y rien comprendre une formule apprise par coeur, au lieu d’étudier les particularités de la nouvelle et vivante situation ».

Kaménev et Rykov tentèrent de résister. Staline, en silence, se mit à l’écart. Il n’existe pas, pour l’époque, un seul article où celui-ci ait fait effort pour juger sa politique de la veille et s’ouvrir un chemin dans le sens de la position léniniste. Il se tut tout simplement. Il s’était trop compromis par la désastreuse direction qu’il avait donnée pendant le premier mois de la révolution. Il préféra se retirer dans l’ombre. Il ne prit publiquement nulle part la défense des idées de Lénine. Il éludait et attendait. Durant les mois où se fit la préparation théorique et politique d’Octobre, où s’engagèrent le plus sérieusement les responsabilités, Staline n’eut tout simplement pas d’existence politique.

Lorsque j’arrivai dans le pays, un bon nombre d’organisations social-démocrates groupaient encore des menchéviks et des bolcheviks. C’était la conséquence naturelle de la position que Staline, Kaménev et d’autres avaient prise non seulement au début de la révolution, mais aussi pendant la guerre, bien que, il faut en convenir, l’attitude de Staline en temps de guerre soit restée inconnue de tous : il n’a pas écrit une seule ligne sur cette question qui n’est pas d’une mince importance.

Actuellement, les manuels de l’Internationale communiste, dans le monde entier —pour les Jeunesses communistes en Scandinavie et les pionniers en Australie— répètent à satiété que Trotsky, en août 1912, fit une tentative pour unifier les bolcheviks avec les menchéviks. En revanche, il n’est dit nulle part que Staline, en mars 1917, prêchait une alliance avec le parti de Tsérételli et qu’en fait, jusqu’au milieu de 1917, Lénine ne parvint pas à dégager le parti du marais où l’avaient entraîné les dirigeants temporaires d’alors, actuellement devenus les épigones. Le fait que pas un d’entre eux ne comprit, au début de la révolution, le sens et la direction de celle-ci est maintenant interprété comme procédant de vues dialectiques particulièrement profondes, s’opposant à l’hérésie du trotskysme qui osa non seulement comprendre les faits de la veille, mais aussi prévoir ceux du lendemain.

Quand, arrivé à Pétersbourg, je déclarai à Kaménev que je n’objectais rien aux fameuses « thèses d’avril » de Lénine, qui déterminaient le cours nouveau du parti, Kaménev me répondit seulement :
— Je crois bien !...

Avant même d’avoir adhéré en bonne et due forme au parti, je contribuai à l’élaboration des plus importants documents du bolchevisme. Il ne vint à l’esprit de personne de demander si j’avais renoncé au « trotskysme » comme l’ont voulu savoir, à mille reprises, depuis, dans la période de décadence des épigones, les Cachin, les Thaelmann et autres parasites de la révolution d’Octobre. Si, à cette époque, on a pu voir le trotskysme opposé au léninisme, ce fut seulement en ce sens que, dans les sphères supérieures du parti, pendant avril, Lénine fut accusé de trotskysme. Kaménev en parlait ainsi, ouvertement et avec persistance. D’autres disaient de même, mais d’une façon plus circonspecte, dans les coulisses. Des dizaines de « vieux bolcheviks » me déclarèrent, après mon arrivée en Russie :

— Maintenant, c’est fête dans votre rue !...

Je fus forcé de démontrer que Lénine n’avait pas adopté ma position, qu’il avait simplement étendu la sienne et que, par la suite de cette évolution, où l’algèbre se simplifiait en arithmétique, l’identité de nos idées s’était manifestée. Il en fut bien ainsi.

Dès nos premières rencontres, et plus encore après les Journées de juillet, Lénine donnait l’impression d’une extrême concentration intérieure, d’un ramassement sur lui-même poussé au dernier degré —sous des apparences de calme et de simplicité prosaïque. Le régime kérenskyste semblait, en ces jours-là, tout-puissant. Le bolchevisme n’était représenté que par une « petite bande insignifiante ». C’est ainsi qu’il était traité officiellement. Le parti lui-même ne se rendait pas encore compte de la force qu’il allait avoir le lendemain. Et, cependant, Lénine le conduisait, en toute assurance, vers les plus hautes tâches. Je m’attelai au travail et aidai Lénine.

Deux mois avant Octobre, j’écrivais : « Pour nous, l’internationalisme n’est pas une idée abstraite, n’existant seulement que pour être trahie à la première occasion (ce qu’elle est pour un Tsérételli ou un Tchernov) ; c’est un principe qui nous dirige immédiatement et est profondément pratique. Un succès durable, décisif, n’est pas concevable pour nous en dehors d’une révolution européenne. » A côté des noms de Tsérételli et de Tchernov, je ne pouvais pas alors encore ranger celui de Staline, philosophe du socialisme dans un seul pays. Je terminais mon article par ces mots : « La révolution permanente contre le carnage permanent ! Telle est la lutte dont l’enjeu est le sort de l’humanité. » Ce fut imprimé dans l’organe central de notre parti, le 7 septembre et reproduit en brochure. Pourquoi mes critiques actuels gardèrent-ils alors le silence sur le mot d’ordre hérétique d’une révolution permanente ? Où étaient-ils ? Les uns, comme Staline, attendaient les événements en regardant de côté et d’autre ; les autres, comme Zinoviev, se cachaient sous la table.

Mais la plus grosse question est celle-ci : comment Lénine a-t-il pu tolérer ma propagande hérétique ? Quand il était question de théorie, il ne connaissait ni condescendance ni indulgence. Comment a-t-il pu supporter que le « trotskysme » fût prêché dans l’organe central du parti ?

Le 1er novembre 1917, à une séance du comité de Pétrograd (le procès-verbal de cette séance, historique sous tous rapports, est tenu secret jusqu’à présent), Lénine déclara que depuis que Trotsky s’était convaincu de l’impossibilité d’une alliance avec les menchéviks, « il n’y avait pas de meilleur bolchevik que lui ». Il montra par là clairement, et non pour la première fois, que si quelque chose nous séparait, ce n’était pas la théorie de la révolution permanente, c’était une question plus restreinte, quoique très importante, sur les rapports à garder envers le menchévisme.

Jetant un coup d’oeil rétrospectif, deux ans après la révolution d’Octobre, Lénine écrivait :

« Au moment de la conquête du pouvoir, lorsque fut créée la république des soviets, le bolchevisme avait attiré à lui tout ce qu’il y avait de meilleur dans les tendances de la pensée socialiste proches de lui. »

Peut-il y avoir l’ombre d’un doute qu’en parlant d’une façon aussi marquée des tendances de la pensée socialiste les plus proches du bolchevisme, Lénine avait en vue tout d’abord ce que l’on appelle maintenant le « trotskysme historique » ? En effet, quelle autre tendance pouvait être plus proche du bolchevisme que celle que je représentais ? Qui donc Lénine pouvait-il avoir en Vue ? Marcel Cachin ? Thaelmann ? Pour Lénine, lorsqu’il passait en revue l’évolution du parti dans son ensemble, le trotskysme n’était pas quelque chose d’étranger ou d’hostile ; c’était, au contraire, le courant de la pensée socialiste le plus proche du bolchevisme.

La véritable marche des idées n’eut, on le voit, rien de commun avec la caricature mensongère qu’en ont faite, profitant de la mort de Lénine et de la vague de réaction, les épigones.

Dans « La révolution russe », Trotsky rapporte le tournant de Lénine :

Par quoi donc s’explique l’isolement exceptionnel de Lénine au début d’avril ? Comment put se créer pareille situation ? Et comment fut obtenu le réarmement des cadres du bolchévisme ? Depuis 1905, le parti bolchévik menait la lutte contre l’autocratie sous le mot d’ordre d’une " dictature démocratique du prolétariat et des paysans ". Ce mot d’ordre, ainsi que son argumentation théorique, provenait de Lénine. Prenant le contre-pied des menchéviks, dont le théoricien, Plékhanov, combattait irréductiblement " l’idée fausse de la possibilité d’accomplir une révolution bourgeoise sans la bourgeoisie " - Lénine estimait que la bourgeoisie russe était déjà incapable de diriger sa propre révolution. Pour mener à terme la révolution démocratique contre la monarchie et les propriétaires fonciers, il ne pouvait y avoir que le prolétariat et la paysannerie étroitement unis. La victoire de cette union devait, selon Lénine, établir une dictature démocratique, qui non seulement ne s’identifiait pas à la dictature du prolétariat, mais, au contraire, s’opposait à elle, car on s’assignait la tâche non d’établir une société socialiste, non même de créer des formes transitoires vers cette société, mais seulement de nettoyer sans ménagements les écuries d’Augias du Moyen Age. Le but de la lutte révolutionnaire était tout à fait nettement déterminé par trois mots d’ordre de combat - république démocratique, confiscation des terres des propriétaires nobles, journée de huit heures - ce que l’on appelait familièrement les " trois baleines " du bolchévisme, par allusion aux baleines sur lesquelles, d’après une vieille croyance populaire, repose le globe terrestre. La question de savoir si la dictature démocratique du prolétariat et des paysans était réalisable se résolvait en fonction d’une autre question, celle de la capacité de la paysannerie à accomplir sa propre révolution, c’est-à-dire à constituer un nouveau pouvoir apte à liquider la monarchie et la propriété foncière des nobles. Il est vrai que le mot d’ordre de la dictature démocratique supposait aussi une participation au gouvernement révolutionnaire des représentants ouvriers. Mais cette participation était limitée d’avance par le rôle du prolétariat, en tant qu’allié de gauche, dans la solution des problèmes de la révolution paysanne. L’idée populaire et même officiellement reconnue de l’hégémonie du prolétariat dans la révolution démocratique, ne pouvait, par conséquent, signifier rien sinon que le parti ouvrier aiderait les paysans avec les armes politiques de ses propres arsenaux, leur suggérerait les meilleurs procédés et méthodes de liquidation de la société féodale et leur montrerait comment appliquer ces moyens. En tout cas, ce que l’on disait du rôle dirigeant du prolétariat dans la révolution bourgeoise ne signifiait nullement que le prolétariat utiliserait l’insurrection paysanne pour mettre à l’ordre du jour, en s’appuyant sur elle, ses propres tâches historiques, c’est-à-dire le passage direct à une société socialiste. L’hégémonie du prolétariat dans la révolution démocratique se distinguait nettement de la dictature du prolétariat et s’opposait à elle dans les polémiques. C’est sur ces idées que le parti bolchévik s’était éduqué depuis le printemps de 1905. La marche effective de la Révolution de Février dépassa le schéma habituel du bolchevisme. La révolution était, il est vrai, accomplie par une alliance des ouvriers et des paysans. Le fait que les paysans agissaient principalement sous l’aspect de soldats ne changeait rien à l’affaire. La conduite de l’armée paysanne du tsarisme aurait eu une importance décisive même si la révolution avait éclaté en temps de paix. Il est d’autant plus naturel que, dans les conditions de la guerre, une armée de nombreux millions d’hommes ait, dans les premiers temps, complètement masqué la paysannerie. Après la victoire de l’insurrection, les ouvriers et les soldats se trouvèrent maîtres de la situation. En ce sens, on aurait pu dire, semblait-il, qu’une dictature démocratique des ouvriers et des paysans s’était établie. Pourtant, en réalité, la Révolution de Février avait amené un gouvernement bourgeois, dans lequel le pouvoir des classes possédantes était limité par un pouvoir des soviets d’ouvriers et de paysans non réalisé jusqu’au bout. Toutes les cartes se trouvèrent brouillées. Au lieu d’une dictature révolutionnaire, c’est-à-dire de l’autorité la plus concentrée, s’établit le régime flasque d’une dualité de pouvoirs, où la débile énergie des cercles gouvernants se dépensait infructueusement à surmonter des contrariétés intérieures. Personne n’avait prévu ce régime. Au surplus, l’on ne peut exiger d’un pronostic qu’il indique non seulement les tendances essentielles d’un développement, mais aussi leurs combinaisons épisodiques. " Qui a jamais pu faire une très grande révolution en sachant d’avance comment la faire jusqu’au bout ? - demandait plus tard Lénine. Où pourrait-on prendre une pareille science ? On ne la puise pas dans les livres. Il n’y a point de livres pour cela. C’est seulement de l’expérience des masses qu’a pu naître notre décision. " Mais la pensée humaine est conservatrice, et celle des révolutionnaires, parfois, plus particulièrement. Les cadres bolchéviks en Russie continuaient à s’en tenir au vieux schéma et ne considérèrent la Révolution de Février - bien qu’elle comportât évidemment en elle deux régimes incompatibles - que comme une première étape d’une révolution bourgeoise. En fin mars, Rykov expédia de Sibérie à la Pravda , au nom des social-démocrates, un télégramme de félicitations au sujet de la victoire de la " révolution nationale " dont la tâche était " la conquête de la liberté politique ". Tous les bolchéviks dirigeants, sans aucune exception - nous n’en connaissons pas une - estimaient que la dictature démocratique était encore dans le futur. Lorsque le gouvernement provisoire de la bourgeoisie " se sera épuisé ", une dictature démocratique des ouvriers et des paysans s’établira, préliminaire à un régime parlementaire bourgeois. C’était une perspective complètement erronée. Le régime sorti de la Révolution de Février, loin de préparer une dictature démocratique, fut la vivante et intégrale démonstration de l’impossibilité de cette dictature en général. Que la démocratie conciliatrice, non par hasard, non par l’étourderie de Kérensky et l’intelligence bornée de Tchkhéidzé, ait transmis le pouvoir aux libéraux, elle l’a démontré par ce fait que, dans les huit mois qui suivirent, elle lutta de toutes ses forces pour maintenir le gouvernement bourgeois, écraser les ouvriers, les paysans, les soldats, et tomba, le 25 octobre, à son poste d’alliée et d’avocat de la bourgeoisie. Mais, même dès le début, il était clair que si la démocratie, ayant devant elle des tâches gigantesques et le soutien illimité des masses, avait renoncé de son propre gré au pouvoir, cela était provoqué non point par des principes ou préjugés politiques, mais par la situation désespérée de la petite bourgeoisie dans la société capitaliste, particulièrement en période de guerre et de révolution, lorsque se décident les questions fondamentales de l’existence des pays, des peuples, et des classes. En remettant le sceptre à Milioukov, la petite bourgeoisie disait : non, ces tâches sont au-dessus de mes forces. La paysannerie ayant dressé sur elle-même la démocratie conciliatrice, contient, en une forme primitive, toutes les classes d’une société bourgeoise. Avec la petite bourgeoisie urbaine qui, en Russie, ne joua pourtant jamais un rôle sérieux, la paysannerie est le protoplasma d’où de nouvelles classes se différencièrent dans le passé, et continuent à se différencier dans le présent. La Paysannerie a toujours deux faces : l’une tournée vers le prolétariat, l’autre vers la bourgeoisie. La position intermédiaire, médiatrice, conciliatrice des partis " paysans ", dans le genre du parti socialiste-révolutionnaire, ne peut se maintenir que dans les conditions d’un relatif marasme politique ; dans une époque révolutionnaire, le moment arrive inévitablement où la petite bourgeoisie est obligée de choisir. Les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks fixent leur choix dès la première heure. Ils liquidèrent dans l’embryon la " dictature démocratique " pour l’empêcher de devenir un point de passage vers la dictature du prolétariat. Mais par là même, ils ouvrirent la route à cette dernière, seulement de l’autre bout : non à travers eux, mais contre eux. Le développement ultérieur de la révolution ne pouvait procéder, évidemment, que de nouveaux faits et non de vieux schémas. Par leurs représentants, les masses, à demi contre leur gré, à demi inconsciemment, furent entraînées dans le mécanisme du double pouvoir. Elles durent dès lors passer par là pour constater par expérience que ce mécanisme ne pouvait leur donner ni la paix, ni la terre. Repousser le régime du double pouvoir signifie désormais, pour les masses, rompre avec les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks. Mais il est absolument évident que la conversion politique des ouvriers et des soldats vers les bolchéviks, renversant tout l’édifice du double pouvoir, ne pouvait déjà plus signifier rien d’autre que l’établissement d’une dictature du prolétariat, appuyée sur l’alliance des ouvriers et des paysans. Dans le cas d’une défaite des masses populaires, sur les ruines du parti bolchevik ne pouvait s’établir qu’une dictature militaire du capital. La " dictature démocratique " dans les deux cas était exclue. En dirigeant leurs regards vers elle, les bolchéviks se tournaient en fait vers un fantôme du passé. C’est sous cet aspect que les trouva Lénine, survenu avec l’inflexible intention d’engager le parti dans une nouvelle voie. Lénine lui-même, à vrai dire, n’avait pas remplacé la formule de la dictature démocratique par une autre, même conditionnellement, même hypothétiquement, jusqu’au début de la Révolution de Février. Était-ce juste ? Nous pensons que non. Ce qui se passait dans le parti après l’insurrection dévoilait d’une façon trop menaçante le retard du réarmement que, d’ailleurs, dans les conditions données, Lénine seul pouvait opérer. Il s’y était préparé. Il avait chauffé à blanc son acier et l’avait retrempé dans le feu de la guerre. A ses yeux s’était modifiée la perspective générale du processus historique. Les secousses de la guerre avaient brusquement rapproché les délais possibles d’une révolution socialiste en Occident. Demeurant, pour Lénine, encore démocratique, la révolution russe devait donner une impulsion à l’insurrection socialiste en Europe, qui, ensuite, devait entraîner aussi la Russie arriérée dans son tourbillon. Telle était la conception générale de Lénine quand il quitta Zürich. La lettre aux ouvriers suisses, que nous avons déjà citée, dit ceci : " La Russie est un pays de paysans, un des pays les plus arriérés d’Europe. Le socialisme ne peut y être directement et tout de suite vainqueur. Mais le caractère rural du pays, où se sont conservés d’immenses biens-fonds de propriétaires nobles, peut, sur la base de l’expérience de 1905, donner un formidable essor à la révolution démocratique-bourgeoise en Russie et faire de notre révolution le prologue d’une révolution socialiste mondiale, un degré d’accès à celle-ci. " En ce sens, Lénine écrivait alors pour la première fois que le prolétariat russe commencerait la révolution socialiste. Tel était le point de jonction entre l’ancienne position du bolchévisme qui bornait la révolution à des buts démocratiques, et la nouvelle position que Lénine exposa pour la première fois devant le parti dans ses thèses du 4 avril. La perspective d’un passage immédiat à la dictature du prolétariat semblait absolument inattendue, contraire à la tradition, et, enfin, simplement parlant, ne rentrait pas dans les cerveaux. Ici, il est indispensable de rappeler que, jusqu’à l’explosion même de la Révolution de Février et dans les premiers temps après elle, ce que l’on appelait trotskysme n’était point l’idée que, dans les frontières nationales de la Russie, l’on ne pût édifier une société socialiste (l’idée d’une pareille " possibilité " ne fut en somme exprimée par personne jusqu’en 1924, et il est douteux qu’elle soit venue à l’esprit de quelqu’un) - ce que l’on appelait trotskysme, c’était cette idée que le prolétariat de Russie peut se trouver au pouvoir plus tôt que celui d’Occident, et qu’en ce cas il ne pourrait se maintenir dans les cadres de la dictature démocratique, mais devrait s’attaquer aux premières mesures socialistes. Il n’est pas étonnant que les thèses d’avril de Lénine aient été réprouvées comme trotskystes. Les objections des " vieux bolchéviks " se développaient sur plusieurs lignes. Le débat principal consistait à savoir si la révolution démocratique-bourgeoise était complètement achevée. Étant donné que la révolution agraire ne s’était pas encore accomplie, les adversaires de Lénine pouvaient à bon droit affirmer que la révolution démocratique n’avait pas été conduite jusqu’au bout et, par suite, concluaient-ils, il n’y a point place pour une dictature du prolétariat, quand bien même les conditions sociales de la Russie permettraient en général cette dictature dans un temps plus ou moins rapproché. C’est précisément ainsi que la rédaction de la Pravda posait la question dans un passage que nous avons cité. Plus tard, à la Conférence d’avril, Kaménev répétait : " Lénine a tort quand il dit que la révolution démocratique-bourgeoise est parachevée... La survivance classique du féodalisme - la propriété foncière des nobles - n’est pas encore liquidée... L’État n’est pas transformé en société démocratique... Il est trop tôt pour dire que la démocratie bourgeoise a épuisé toutes ses possibilités. " " La dictature démocratique - répliquait Tomsky - voilà notre base... Nous devons organiser le pouvoir du prolétariat et de la paysannerie et devons le séparer de la Commune, étant donné que là n’existe que le pouvoir du prolétariat. " " Devant nous se posent d’immenses tâches révolutionnaires reprenait Rykov. Mais la réalisation de ces tâches ne nous conduit pas encore au-delà des cadres du régime bourgeois. " Lénine voyait, certainement, tout aussi bien que ses contradicteurs, que la révolution démocratique n’était pas parachevée, ou, plus exactement, qu’à peine commencée elle refluait déjà en arrière. Mais de là précisément il découlait qu’il ne serait possible de la mener jusqu’au bout que sous la domination d’une nouvelle classe, et l’on ne pouvait en arriver là qu’en arrachant les masses à l’influence des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires, c’est-à-dire à l’influence indirecte de la bourgeoisie libérale. La liaison de ces partis avec les ouvriers et particulièrement avec les soldats s’alimentait d’une idée de défense - " défense du pays " ou bien " défense de la révolution ". Lénine exigeait, par conséquent, une politique intransigeante à l’égard de toutes les nuances du social-patriotisme. Détacher le parti des masses arriérées pour ensuite délivrer ces masses de leur état arriéré. " Le vieux bolchévisme doit être abandonné - répétait-il. Il est indispensable de séparer la ligne petite-bourgeoise de celle du prolétariat salarié. " D’un point de vue superficiel, il pouvait sembler que les perpétuels adversaires avaient échangé leurs armes. Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires représentaient maintenant la majorité des ouvriers et des soldats, comme s’ils réalisaient en fait l’alliance politique du prolétariat et de la paysannerie qu’avaient toujours prêchée les bolchéviks contre les menchéviks. Or, Lénine exigeait que l’avant-garde prolétarienne s’arrachât à cette alliance. En réalité, chacun des partis restait fidèle à lui-même. Les menchéviks, comme toujours, jugeaient que leur mission était de soutenir la bourgeoisie libérale. Leur alliance avec les socialistes-révolutionnaires était seulement un moyen d’élargir et de consolider cet appui. Par contre, la rupture de l’avant-garde prolétarienne avec le bloc petit-bourgeois signifiait la préparation d’une alliance des ouvriers et des paysans sous la direction du parti bolchévik, c’est-à-dire la dictature du prolétariat. Des objections d’un autre ordre étaient basées sur l’état arriéré de la Russie. Le pouvoir de la classe ouvrière signifie inévitablement le passage au socialisme. Mais l’économie et la culture de la Russie ne sont point mûres pour cela. Nous devons pousser jusqu’au bout la révolution démocratique. Seule la révolution socialiste en Occident peut justifier chez nous la dictature du prolétariat. Telles étaient les objections de Rykov à la conférence d’avril. Que les conditions culturelles et économiques de la Russie fussent en soi insuffisantes pour l’édification d’une société socialiste - c’était pour Lénine l’A. B. C. Mais la société n’est nullement agencée si rationnellement que les échéances pour une dictature du prolétariat tombent juste au moment où les conditions économiques et culturelles sont venues à maturité pour le socialisme. Si l’humanité se développait aussi régulièrement, il ne serait pas besoin de dictature, non plus que de révolutions en général. Toute l’affaire est en ceci qu’une vivante société historique est profondément désharmonieuse, et cela d’autant plus que son développement est plus tardif. L’expression de cette désharmonie se trouve dans ce fait que, dans un pays arriéré comme la Russie, la bourgeoisie était arrivée à décomposition avant la complète victoire du régime bourgeois et que, pour la remplacer, en qualité de dirigeant de la nation, il n’y avait que le prolétariat. L’état économique arriéré de la Russie ne dispense pas la classe ouvrière de l’obligation de remplir la tâche qui s’est imposée à elle, mais conditionne seulement cette réalisation par d’extrêmes difficultés. A Rykov, qui répétait que le socialisme doit venir de pays où l’industrie est plus développée, Lénine donnait une réponse simple, mais suffisante : " On ne peut dire ni qui commencera, ni qui achèvera. "

En 1921, lorsque le parti, encore loin de s’ankyloser bureaucratiquement, mettait autant de liberté à apprécier son passé qu’à préparer son avenir, un des plus anciens bolchéviks, Olminsky, qui avait collaboré comme dirigeant à la presse du parti à toutes les étapes de son développement, se demandait comment expliquer qu’au moment de la Révolution de Février, le parti se fût trouvé sur une voie opportuniste. Et quoi donc avait ensuite permis au parti de bifurquer si brusquement vers la route d’Octobre ? La source des errements de Mars apparaît audit auteur, tout à fait justement, dans ce fait que le parti avait " exagérément prolongé " son orientation vers une dictature démocratique. " La révolution qui s’annonce ne peut être qu’une révolution bourgeoise... C’était - dit Olminsky - un jugement obligatoire pour tout membre du parti, c’était l’opinion officielle du parti, son mot d’ordre constant et invariable, jusqu’à la Révolution de Février 1917 et même quelque temps encore après. " Pour illustrer son assertion, Olminsky aurait pu mentionner que la Pravda, encore avant Staline et Kaménev, c’est-à-dire avec une rédaction " de gauche " qui comprenait Olminsky lui-même, écrivait (le 7 mars) comme quelque chose qui va de soi : " Bien entendu, chez nous ne se pose pas encore la question de la chute de la domination du capital, il s’agit seulement de la chute de l’autocratie et du féodalisme... " Le fait d’avoir visé trop court fut cause qu’en Mars le parti fut prisonnier de la démocratie bourgeoise. " D’où provint donc la Révolution d’Octobre ? - demande plus loin le même auteur. Comment s’est-il fait que le parti, depuis ses dirigeants jusqu’aux militants de la base, ait si " soudainement " renoncé à ce qu’il avait considéré comme une vérité inébranlable pendant presque deux dizaines d’années ? Soukhanov, en qualité d’adversaire, pose la même question d’une autre façon. " Comment et par quels moyens Lénine se débrouilla-t-il pour l’emporter sur ses bolchéviks ? " Effectivement, la victoire de Lénine à l’intérieur du parti non seulement fut intégrale, mais fut remportée à très bref délai. Les adversaires dépensèrent pas mal d’ironie à ce sujet, parlant du régime personnel du parti bolchévik. A la question posée par lui, Soukhanov lui-même donne une réponse tout à fait dans l’esprit de son héroïque début : " Le génial Lénine était une autorité historique - c’est un côté de l’affaire. D’autre part, à l’exception de Lénine, il n’y avait, dans le parti, personne ni rien. Quelques grands généraux, sans Lénine, ne sont rien, de même que quelques incommensurables planètes sans soleil (je laisse pour l’instant de côté Trotsky, qui était alors encore en dehors des rangs de l’Ordre). " Ces lignes curieuses essayent d’expliquer l’influence de Lénine par son ascendant, de même que le pouvoir qu’a l’opium de donner le sommeil s’explique par ses facultés dormitives. Pareille explication, cependant, ne nous mène pas très loin. L’influence effective de Lénine dans le parti était indubitablement très grande, mais elle n’était nullement illimitée. Elle ne devint pas sans appel même plus tard, après Octobre, lorsque l’autorité de Lénine se fut extraordinairement accrue, car le parti avait mesuré sa force à la toise des événements mondiaux. D’autant plus insuffisantes sont des allégations gratuites au sujet de l’autorité personnelle de Lénine, se rapportant à avril 1917, lorsque toute la couche dirigeante du parti était déjà parvenue à occuper une position contraire à celle de Lénine. Olminsky s’approche beaucoup plus de la solution du problème quand il démontre que, malgré sa formule de révolution démocratique-bourgeoise, le parti, par toute sa politique contre la bourgeoisie et la démocratie, se préparait effectivement depuis très longtemps à prendre la tête du prolétariat dans une lutte directe pour le pouvoir. " Nous (ou beaucoup d’entre nous) dit Olminsky - nous nous orientions inconsciemment vers la révolution prolétarienne, croyant nous diriger vers la révolution démocratique-bourgeoise. En d’autres termes, nous préparions la Révolution d’Octobre en nous figurant que nous préparions celle de Février. " Généralisation précieuse au plus haut degré, qui est en même temps l’irréprochable déposition d’un témoin. L’éducation théorique du parti révolutionnaire comportait un élément de contradiction qui trouvait son expression dans la formule équivoque de la " dictature démocratique " du prolétariat et de la paysannerie. Une déléguée qui prit la parole à la Conférence sur le rapport de Lénine, exprima la pensée d’Olminsky encore plus simplement : " Le pronostic établi par les bolchéviks s’est trouvé erroné, mais la tactique était juste. " Dans les thèses d’avril qui semblèrent si paradoxales, Lénine s’appuyait, contre la vieille formule, sur la vivante tradition du parti ; irréconciliable à l’égard des classes dirigeantes, hostile à toutes tergiversations, tandis que " les vieux bolchéviks " opposaient des souvenirs - quoique frais, déjà versés aux archives - au développement concret de la lutte des classes. Lénine avait un trop solide support, préparé par toute l’histoire de la lutte entre bolchéviks et menchéviks. Il convient ici de rappeler que le programme officiel de la social-démocratie restait encore, à cette époque, commun aux bolchéviks et aux menchéviks, et que les tâches pratiques de la révolution démocratique se présentaient sur le papier identiques pour les deux partis. Mais elles n’étaient pas du tout les mêmes en fait. Les ouvriers bolchéviks, aussitôt après l’insurrection, avaient pris sur eux l’initiative de la lutte pour la journée de huit heures ; les menchéviks déclaraient prématurée cette revendication. Les bolchéviks dirigeaient les arrestations de fonctionnaires tsaristes, les menchéviks s’opposaient aux " excès ". Les bolchéviks entreprirent énergiquement de créer une milice ouvrière, les menchéviks enrayaient l’armement des ouvriers, ne désirant pas se brouiller avec la bourgeoisie. Sans dépasser encore la limite de la démocratie bourgeoise, les bolchéviks agissaient ou s’efforçaient d’agir en intransigeants révolutionnaires, quoique déviés par leur direction ; par contre les menchéviks, à chaque pas, sacrifiaient le programme démocratique aux intérêts d’une alliance avec les libéraux. Manquant complètement d’alliés démocrates, Kaménev et Staline n’avaient inévitablement plus de sol sous les pieds. Le conflit de Lénine, en avril, avec l’état-major général du parti ne fut pas le seul. Dans toute l’histoire du bolchévisme, exception faite de quelques épisodes qui, en somme, confirment seulement la règle, tous les leaders du parti, à tous les principaux moments du développement, se trouvèrent sur la droite de Lénine. Fortuitement ? Non ! Lénine devint le chef incontesté du parti le plus révolutionnaire dans l’histoire mondiale, précisément parce que sa pensée et sa volonté furent finalement à la mesure des grandioses possibilités révolutionnaires du pays et de l’époque. Aux autres il manquait quelques centimètres, ou le double, et souvent davantage. Presque toute la couche dirigeante du parti bolchévik, pendant les mois et même les années qui avaient précédé l’insurrection, s’était trouvée en dehors du travail actif. Beaucoup avaient emporté avec eux dans les prisons et la déportation les impressions accablantes des premiers mois de guerre et avaient ressenti l’effondrement de l’Internationale dans l’isolement ou en petits groupes. Si, dans les rangs du parti, ils manifestaient une suffisante réceptivité à l’égard des idées de la révolution - ce qui les attachait au bolchévisme - une fois isolés, ils n’étaient plus en état de résister à la pression du milieu environnant et de donner par eux-mêmes une évaluation marxiste des événements. Les formidables mouvements qui s’étaient produits dans les masses en deux années et demie de guerre étaient restés presque en dehors de leur champ d’observation. Or, l’insurrection ne les arracha pas seulement à leur isolement, mais les plaça, en raison de l’autorité acquise, aux postes suprêmes dans le parti. Par leur mentalité, ces éléments se trouvaient fréquemment beaucoup plus proches de l’intelliguentsia " de Zimmerwald " que des ouvriers révolutionnaires dans les usines. Les " vieux bolchéviks ", qui soulignaient avec emphase, en avril 1917, leur qualité d’anciens militants, étaient condamnés à une défaite, car ils défendaient justement cet élément de la tradition du parti qui n’avait pas résisté à la vérification de l’histoire. " J’appartiens aux vieux bolchéviks-léninistes - disait, par exemple, Kalinine à la conférence de Pétrograd du 14 avril - et j’estime que le vieux léninisme ne s’est nullement avéré inapplicable pour le singulier moment actuel, et je m’étonne que Lénine déclare que les vieux bolchéviks sont devenus gênants au moment présent. " Lénine eut à entendre, en ces jours-là, pas mal de telles récriminations. Cependant, en rompant avec la formule traditionnelle du parti, Lénine lui-même ne cessait aucunement d’être " léniniste " : il rejetait l’écale usée du bolchévisme pour appeler à une vie nouvelle son noyau. Contre les vieux bolchéviks, Lénine trouva un appui dans une autre couche du parti, déjà trempée, mais plus fraîche et plus liée avec les masses. Dans l’insurrection de Février, les ouvriers bolchéviks, comme nous savons, jouèrent un rôle décisif. Ils estimèrent qu’il allait de soi que le pouvoir fût pris par la classe qui avait remporté la victoire. Ces mêmes ouvriers protestaient véhémentement contre l’orientation Kaménev-Staline, et le rayon de Vyborg menaça même d’exclusion des " leaders " du parti. On observait la même chose en province. Il y avait presque partout des bolchéviks de gauche que l’on accusait de maximalisme, voire d’anarchisme. Ce qui manquait aux ouvriers révolutionnaires, c’était seulement des ressources théoriques pour défendre leurs positions. Mais ils étaient prêts à répondre au premier appel intelligible. Vers cette couche d’ouvriers qui s’étaient définitivement mis debout pendant la montée des années 1912-1914, s’orientait Lénine. Déjà, au début de la guerre, lorsque le gouvernement avait assené au parti un rude coup en écrasant la fraction bolchéviste à la Douma, Lénine, parlant du travail révolutionnaire ultérieur, appelait ceux que le parti avait éduqués " des milliers d’ouvriers conscients parmi lesquels, malgré toutes les difficultés, se recrutera un nouveau cadre de dirigeants ". Séparé d’eux par deux fronts, presque sans liaison, Lénine, cependant ne se détacha jamais d’eux. " Qu’ils soient même cinq et dix fois plus brisés par la guerre, la prison, la Sibérie, le bagne ! On ne peut détruire cette couche. Elle est vivante. Elle est pénétrée d’esprit révolutionnaire et d’antichauvinisme. " Lénine vivait en esprit les événements conjointement avec ces ouvriers bolchéviks, trouvait avec eux les déductions indispensables, mais plus largement et plus hardiment qu’eux. Pour combattre l’irrésolution de l’état-major et du corps des officiers du parti, Lénine s’appuya avec assurance sur le corps des sous-officiers de ce même parti qui représentait mieux l’ouvrier bolchévik du rang. La force temporaire des social-patriotes et la faiblesse dissimulée de l’aile opportuniste des bolchéviks résidaient en ceci que les premiers s’appuyaient sur les préjugés et illusions actuels des masses, tandis que les seconds s’y accommodaient. La principale force de Lénine consistait en ceci qu’il comprenait la logique interne du mouvement et réglait d’après elle sa politique. Il n’imposait pas son plan aux masses. Il aidait les masses à concevoir et à réaliser leurs propres plans. Lorsque Lénine ramenait tous les problèmes de la révolution à un seul - " expliquer patiemment " - cela signifiait amener la conscience des masses en concordance avec la situation à laquelle elles ont été acculées par le processus historique. L’ouvrier ou le soldat, en se désillusionnant de la politique des conciliateurs, devait passer à la position de Lénine sans s’attarder à l’étape intermédiaire de Kaménev-Staline. Lorsque les formules de Lénine eurent été données, elles éclairèrent d’une lumière nouvelle, devant les bolchéviks, l’expérience du mois écoulé et l’expérience de chaque nouvelle journée. Dans la large masse du parti commença une rapide différenciation : à gauche ! à gauche ! vers les thèses de Lénine. " Les districts, l’un après l’autre - dit Zalejsky - y donnaient leur adhésion, et pour la conférence panrusse du parti qui se réunit le 24 avril, l’organisation pétersbourgeoise tout entière se prononça pour les thèses. " La lutte pour le réarmement des cadres bolchéviks, commencée le soir du 3 avril, était en somme terminée à la fin du mois [1]. La Conférence du parti, qui se tint à Pétrograd du 24 au 29 avril, tirait les conclusions de mars, mois de tergiversations opportunistes, et d’avril, mois de crise aiguë. Le parti, vers ce temps-là, avait considérablement grandi tant en quantité qu’en valeur politique. Cent quarante-neuf délégués représentaient soixante-dix-neuf mille membres du parti, dont quinze mille à Pétrograd. Pour un parti hier encore illégal et aujourd’hui antipatriote, c’était un chiffre imposant, et Lénine le répéta à plusieurs reprises avec satisfaction. La physionomie politique de la Conférence se dessina dés l’élection des cinq membres du bureau : l’on n’y trouvait ni Kaménev, ni Staline, principaux fauteurs des errements d’avril. Bien que, pour l’ensemble du parti, les questions en litige fussent déjà fermement réglées, nombre de dirigeants, liés par leur action de la veille, restaient encore, dans cette conférence, en opposition ou en demi-opposition vis-à-vis de Lénine. Staline se réservait en silence, restait dans l’expectative. Dzerjinski, au nom " d’un grand nombre ", qui " ne sont pas d’accord en principe avec les thèses du rapporteur ", demandait que l’on entendît un co-rapport de " camarades qui ont vécu avec nous la révolution pratiquement ". C’était une évidente allusion à la provenance d’émigration des thèses de Lénine. Kaménev, effectivement, présentait à la Conférence un co-rapport préconisant la dictature démocratique-bourgeoise. Rykov, Tomsky, Kalinine essayaient de se maintenir plus ou moins sur leurs positions de mars. Kalinine continuait à tenir pour l’union avec les menchéviks, dans l’intérêt de la lutte contre le libéralisme. Un militant très en vue à Moscou, Smidovitch, élevait de vives plaintes dans son discours : " Partout où nous nous présentons, on dresse contre nous un épouvantail, ce sont les thèses du camarade Lénine. " Auparavant, tant que les Moscovites votaient pour la résolution des menchéviks, on avait une existence bien plus tranquille. En qualité de disciple de Rosa Luxembourg, Dzerjinski se prononçait contre le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, accusant Lénine de protéger des tendances séparatistes qui affaiblissaient le prolétariat en Russie. Comme, en réplique, il était accusé de soutenir le chauvinisme grand-russien, Dzerjinski répondit : " Je puis lui reprocher (à lui, Lénine) de se tenir au point de vue des chauvins polonais, ukrainiens et autres. " Ce dialogue, au point de vue politique, ne manque point de piquant : le grand-russien Lénine accuse le polonais Dzerjinski de chauvinisme grand-russien dirigé contre les Polonais, et est accusé par ce dernier de chauvinisme polonais. L’idée politique juste était encore, dans ce débat, tout entière du côté de Lénine. Sa politique des nationalités devint un des éléments les plus essentiels de la Révolution d’Octobre. L’opposition s’éteignait de toute évidence. Sur les questions en litige, elle ne rassemblait pas plus de sept voix. Il y eut pourtant une exception curieuse et remarquable concernant les relations internationales du parti. Tout à fait à la fin des travaux, à la séance du soir du 29 avril, Zinoviev déposa, au nom de la Commission, un projet de résolution : " Il sera pris part à la conférence internationale des zimmerwaldiens fixée au 18 mai " (à Stockholm). Le procès-verbal porte ceci : " adopté à l’unanimité moins une voix ". Cette unique voix était celle de Lénine. Il exigeait la rupture avec Zimmerwald, où la majorité s’était définitivement affirmée celle des indépendants allemands et de pacifistes neutres dans le genre du Suisse Grimm. Mais, pour les cadres russes du parti, Zimmerwald, pendant la guerre, s’identifiait presque au bolchevisme. Les délégués ne consentaient pas encore à renoncer à la dénomination de social-démocratie, ni à rompre avec Zimmerwald, qui restait d’ailleurs, à leurs yeux, un lien avec les masses de la IIe internationale. Lénine essaya de limiter, du moins, la participation à la future conférence en fixant seulement des buts d’information. Zinoviev se prononça contre lui. La proposition de Lénine ne fut pas adoptée. Alors il vota contre l’ensemble de la résolution. Personne ne le soutint. Ce fut le dernier ressac des sentiments de " mars ", on s’agrippait aux positions de la veille, on redoutait d’être " isolés ". Cependant, la Conférence n’eut pas lieu en raison de ces mêmes conflits intimes de Zimmerwald qui avaient amené Lénine à rompre avec celui-ci. La politique de boycottage, repoussée à l’unanimité moins une voix, se réalisait ainsi en fait. Le brusque caractère de la conversion opérée dans la politique du parti était évident pour tous. Schmidt, ouvrier bolchévik, futur commissaire du peuple au Travail, disait à la Conférence d’avril : " Lénine a donné une nouvelle direction au caractère de l’activité du parti. " Selon l’expression de RaskoInikov, qui écrivit, à vrai dire, quelques années plus tard, Lénine, en avril 1917, " réalisa la Révolution d’Octobre dans la conscience des dirigeants du parti... La tactique de notre parti ne se dessine pas par une simple ligne droite ; après l’arrivée de Lénine, elle marque un brusque zigzag vers la gauche ". Plus directement et aussi plus exactement, le changement survenu fut apprécié par une vieille bolchéviste, Ludmila Stahl : " Tous les camarades, jusqu’à l’arrivée de Lénine, erraient dans les ténèbres - disait-elle le 14 avril, à la conférence pétersbourgeoise. L’on n’avait que les seules formules de 1905. Voyant le peuple créer spontanément, nous ne pouvions lui donner de leçons... Nos camarades durent se borner à la préparation de l’Assemblée constituante par le procédé parlementaire et n’escomptèrent absolument pas la possibilité d’aller de l’avant. Ayant adopté les mots d’ordre de Lénine, nous ne ferons que ce que nous suggère la vie elle-même. Il ne faut pas appréhender la Commune puisque, après tout, c’est déjà un gouvernement ouvrier. La Commune de Paris n’était pas seulement ouvrière, elle était également petite-bourgeoise. " On peut en convenir avec Soukhanov, le réarmement du parti " fut la principale et essentielle victoire de Lénine, parachevée vers les premiers jours de mai ". A vrai dire, Soukhanov estimait que Lénine avait substitué, au cours de cette opération, à l’arme du marxisme celle de l’anarchie. Reste à demander, et la question n’est pas de peu d’importance, bien qu’il soit plus facile de la poser que d’y répondre : comment se serait poursuivi le développement de la révolution si Lénine n’avait pu parvenir en Russie en avril 1917 ? Si notre exposé montre et démontre en général quelque chose, c’est, espérons-nous, que Lénine ne fut pas le démiurge du processus révolutionnaire, qu’il s’inséra seulement dans la chaîne des forces historiques objectives. Mais, dans cette chaîne, il fut un grand anneau. La dictature du prolétariat découlait de toute la situation. Mais encore fallait-il l’ériger. On ne pouvait l’instaurer sans un parti. Or, le parti ne pouvait accomplir sa mission qu’après l’avoir comprise. Pour cela justement, Lénine était indispensable. Jusqu’à son arrivée, pas un des leaders bolchéviks ne sut établir le diagnostic de la Révolution. La direction Kaménev-Staline était repoussée, par la marche des choses, vers la droite, vers les social-patriotes : entre Lénine et le menchévisme, la révolution ne laissait pas de place pour des positions intermédiaires. Une lutte intérieure dans le parti bolchévik était absolument inévitable. L’arrivée de Lénine accéléra seulement le processus. Son influence personnelle abrégea la crise. Peut-on, cependant, dire avec assurance que le parti, même sans lui, aurait trouvé sa voie ? Nous n’oserions l’affirmer en aucun cas. Le temps est ici le facteur décisif, et, après coup, il est difficile de consulter l’horloge de l’histoire. Le matérialisme dialectique n’a, en tout cas, rien de commun avec le fatalisme. La crise que devait inévitablement provoquer la direction opportuniste aurait pris, sans Lénine, un caractère exceptionnellement aigu et prolongé. Or, les conditions de la guerre et de la révolution ne laissaient pas au parti un long délai pour l’accomplissement de sa mission. Ainsi, il n’est nullement inadmissible de penser que le parti désorienté et scindé eût pu laisser échapper la situation révolutionnaire pour de nombreuses années, Le rôle de l’individualité se manifeste ici à nous dans des proportions véritablement gigantesques. Il faut seulement comprendre exactement ce rôle, en considérant l’individualité comme un anneau de la chaîne historique. L’arrivée " soudaine " de Lénine, retour de l’étranger après une longue absence, les clameurs exaspérées soulevées dans la presse autour de son nom, le conflit de Lénine avec tous les dirigeants de son propre parti et sa rapide victoire sur eux - en un mot, l’enveloppe extérieure des événements contribuait beaucoup dans ce cas à une évaluation mécanique opposant l’individu, le héros, le génie, aux conditions objectives, à la masse, au parti. En réalité, cette antithèse ne présente qu’un seul côté des choses. Lénine était non point un élément fortuit de l’évolution historique, mais un produit de tout le passé de l’histoire russe. Il tenait en elle par ses racines les plus profondes. Conjointement avec les ouvriers avancés, il avait participé à toute leur lutte pendant le précédent quart de siècle. " L’effet du hasard " ne fut pas qu’il intervînt dans les événements, ce fut plutôt le brin de paille avec lequel Lloyd George essaya de lui barrer la route. Lénine ne s’opposait pas du dehors au parti, mais il en était l’expression la plus achevée. Éduquant le parti, il s’y éduquait lui-même. Son désaccord avec la couche dirigeante des bolchéviks signifiait une lutte du parti entre son hier et son lendemain. Si Lénine n’avait pas été artificiellement éloigné du parti par les conditions de l’émigration et de la guerre, le mécanisme extérieur de la crise n’eût pas été si dramatique et n’eût pas masqué à tel point la continuité interne du développement du parti. De l’importance exceptionnelle que prit l’arrivée de Lénine, il découle seulement que les leaders ne se créent point par hasard, que leur sélection et leur éducation exigent des dizaines d’années, qu’on ne peut les supplanter arbitrairement, qu’en les excluant mécaniquement de la lutte on inflige au parti une plaie vive et que, dans certains cas, l’on peut le paralyser pour longtemps.

Note [1] Le jour même où Lénine arriva à Pétrograd, de l’autre côté de l’Atlantique, à Halifax, la police maritime britannique enlevait, sur le vapeur norvégien Christiania-Fjord, six émigrés qui revenaient de New-York en Russie : Trotsky, Tchoudnovsky, Melnitchansky, Moukhine, Fichélev, Romantchenko. Ces personnes n’eurent la possibilité d’arriver à Pétrograd que le 5 mai, lorsque le réarmement politique du parti bolchévik était, du moins en gros, terminé. Nous ne jugeons, par conséquent, point possible d’introduire dans notre récit un exposé des idées sur la révolution que Trotsky avait développées dans un quotidien russe qui paraissait à New-York. Mais comme, d’autre part, la connaissance de ces idées aidera le lecteur à comprendre les groupements ultérieurs dans le parti et surtout la lutte idéologique à la veille d’Octobre, nous estimons rationnel de mettre à part la référence qui se rapporte à ce passage et de la placer en appendice à la fin du livre. Le lecteur qui ne s’intéresserait pas à une étude plus détaillée de la préparation théorique d’Octobre peut tranquillement laisser de côté cet appendice.

La révolution permanente, thèses de Trotsky en 1905

La polémique de Trotsky sur la nature de la révolution russe en 1905 La révoluton permanente de Trotsky La révolution permanente, selon Trotsky en 1939

Staline sur la révolution permanente

Il est évident que les textes « théoriques » écrits par Staline (ou qui lui sont attribués) ne valent pas l’encre consommée pour les reproduire et encore moins celle pour y répondre. Mais, en nos temps de réaction, il s’est trouvé des gens pour prétendre redécouvrir que Staline était un intellectuel et un théoricien, ce qui ne s’était jamais produit avant que Staline détienne pouvoir de vie et de mort sur quiconque, période où personne n’a plus contesté qu’il était le théoricien des théoriciens comme le prince des poètes et le roi des rois (sans oublier le roi des assassins de révolutionnaires).

Cependant, indépendamment de l’intérêt porté aux affirmations ridicules de Staline, il est toujours intéressant de repenser à la théorie de la révolution permanente, telle qu’elle a été inventée par Marx, développée par Trotsky et rediscutée par Lénine, sans même parler des fausses pensées de Staline, juste là pour diffuser l’idée… d’un Staline théoricien….

Staline contre la révolution permanente - extraits de « Des principes du léninisme » (1924) :

« Pourquoi Lénine a-t-il combattu l’idée de la « révolution permanente continue » ? Parce que Lénine proposait de « tirer parti jusqu’au bout » des capacités révolutionnaires de la paysannerie et d’utiliser à fond son énergie révolutionnaire pour liquider complètement le tsarisme et pour passer à la révolution prolétarienne ; tandis que les partisans de la « révolution permanente » ne comprenaient pas le rôle sérieux de la paysannerie dans la révolution russe, sous-estimaient la puissance de l’énergie révolutionnaire de la paysannerie, sous-estimaient la force du prolétariat russe et son aptitude à entraîner la paysannerie à sa suite, et rendaient ainsi plus difficile l’œuvre d’affranchissement de la paysannerie de l’influence de la bourgeoisie, l’oeuvre de rassemblement de la paysannerie autour du prolétariat.

Parce que Lénine proposait de couronner l’oeuvre de la révolution par le passage du pouvoir au prolétariat, tandis que les partisans de la révolution « permanente » entendaient commencer directement par le pouvoir du prolétariat ; ils ne comprenaient pas que, par là même, ils fermaient les yeux sur ce « détail » que sont les survivances du féodalisme et ne tenaient pas compte de cette force sérieuse qu’est la paysannerie russe ; ils ne comprenaient pas qu’une telle politique ne pouvait que freiner la conquête de la paysannerie aux côtés du prolétariat.

Ainsi donc Lénine combattait les partisans de la révolution « permanente », non parce qu’ils affirmaient la continuité de la révolution, puisque Lénine lui-même s’en tenait au point de vue de la révolution continue, mais parce qu’ils sous-estimaient le rôle de la paysannerie, qui est la plus grande réserve du prolétariat ; parce qu’ils ne comprenaient pas l’idée de l’hégémonie du prolétariat.

On ne saurait considérer l’idée de la révolution « permanente » comme une idée neuve. Elle a été formulée pour la première fois par Marx vers 1850, dans sa fameuse Adresse à la Ligue des communistes. C’est dans ce document que nos « permanents » ont pris l’idée de la révolution continue. Il convient de noter qu’ayant pris cette idée chez Marx, nos « permanents » l’ont quelque peu modifiée et, l’ayant modifiée, ils l’ont « abîmée » et rendue impropre à l’usage pratique. Il a fallu la main exercée de Lénine pour redresser cette erreur, prendre l’idée de la révolution continue de Marx sous sa forme pure et en faire une des pierres angulaires de la théorie léniniste de la révolution. Après avoir énuméré dans son Adresse une série de revendications démocratiques révolutionnaires à la conquête desquelles il appelle les communistes, voici ce que Marx dit à propos de la révolution continue (permanente) :

« Alors que les petits bourgeois démocrates veulent par la satisfaction du maximum des revendications précitées, terminer au plus vite la révolution, nos intérêts et notre tâche consistent à rendre la révolution permanente, tant que toutes les classes plus ou moins possédantes ne seront pas écartées du pouvoir, que le prolétariat n’aura pas conquis le pouvoir d’Etat, que les associations des prolétaires dans tous les principaux pays du monde, et non dans un pays seulement, ne seront pas développées suffisamment pour faire cesser la concurrence entre les prolétaires de ces pays, et que les forces de production, tout au moins les forces décisives, ne seront pas concentrées entre les mains des prolétaires. »

Autrement dit :

a) Marx n’a nullement proposé de commencer la révolution dans l’Allemagne de 1850-1860 directement par le pouvoir prolétarien, contrairement aux plans de nos « permanents » russes ;

b) Marx proposait uniquement de couronner l’oeuvre de la révolution par le pouvoir d’Etat prolétarien en précipitant du haut du pouvoir, graduellement, l’une après l’autre, toutes les fractions de la bourgeoisie pour, ensuite, une fois le prolétariat au pouvoir, allumer l’incendie de la révolution dans tous les pays. A cela répond entièrement tout ce qu’a enseigné Lénine et qu’il a réalisé au cours de notre révolution, en suivant sa théorie de la révolution prolétarienne dans les conditions de l’impérialisme.

Ainsi nos « permanents » russes n’ont pas seulement sous-estimé le rôle de la paysannerie dans la révolution russe, de même que l’importance de l’idée de l’hégémonie du prolétariat ; ils ont encore modifié (en l’abîmant) l’idée de la révolution « permanente » de Marx, et l’ont rendue impropre à l’usage pratique.

Voilà pourquoi Lénine raillait la théorie de nos « permanents », qu’il traitait d’« originale » et de « magnifique », en les accusant de ne pas vouloir « réfléchir aux raisons pour lesquelles dix années durant la vie avait passé à côté de cette magnifique théorie ».

(Lénine écrivit cet article en 1915, dix ans après l’apparition en Russie de la théorie des « permanents ». Voir « Les deux lignes de la révolution », t. XVIII, p. 317.)

Voilà pourquoi Lénine considérait cette théorie comme semi-menchévique, disant qu’elle « emprunte aux bolchéviks l’appel à la lutte révolutionnaire décisive du prolétariat et à la conquête par ce dernier du pouvoir politique ; aux menchéviks, la « négation » du rôle de la paysannerie ». (Ibidem.)

Voilà ce qu’il en est de l’idée de Lénine sur la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution prolétarienne, sur l’utilisation de la révolution bourgeoise pour passer « immédiatement » à la révolution prolétarienne. Poursuivons. Autrefois, l’on tenait pour impossible la victoire de la révolution dans un seul pays, car, croyait-on, pour vaincre la bourgeoisie il faut l’action commune des prolétaires de la totalité des pays avancés ou, tout au moins, de la majorité de ces pays.

Maintenant, ce point de vue ne correspond plus à la réalité. Maintenant, il faut partir de la possibilité de cette victoire, puisque le développement inégal et par bonds des divers pays capitalistes dans les conditions de l’impérialisme ; le développement des contradictions catastrophiques au sein de l’impérialisme, qui conduisent à des guerres inévitables ; la croissance du mouvement révolutionnaire dans tous les pays du monde, tout cela conduit non seulement à la possibilité, mais aussi à la nécessité de la victoire du prolétariat dans certains pays. L’histoire de la révolution en Russie en est une preuve directe. Seulement il importe de ne pas oublier ici que le renversement de la bourgeoisie ne peut être réalisé avec succès que lorsque sont réunies certaines conditions, absolument indispensables, sans lesquelles il est inutile même de songer à la prise du pouvoir par le prolétariat.

Voici ce que dit Lénine à propos de ces conditions dans sa brochure la Maladie infantile :

« La loi fondamentale de la révolution, confirmée par toutes les révolutions et notamment par les trois révolutions russes du XIXe siècle, la voici : pour que la révolution ait lieu, il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées prennent conscience de l’impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. Pour que la révolution ait lieu, il faut que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C’est seulement lorsque « ceux d’en bas » ne veulent plus et que « ceux d’en haut » ne peuvent plus continuer de vivre à l’ancienne manière, c’est alors seulement que la révolution peut triompher. Cette vérité s’exprime autrement en ces termes la révolution est impossible sans une crise nationale (affectant exploités et exploiteurs)*

Ainsi donc, pour qu’une révolution ait lieu, il faut : premièrement, obtenir que la majorité des ouvriers (ou, en tout cas, la majorité des ouvriers conscients, réfléchis, politiquement actifs) ait compris parfaitement la nécessité de la révolution et soit prête à mourir pour elle ; il faut ensuite que les classes dirigeantes traversent une crise gouvernementale, qui entraîne dans la vie politique jusqu’aux masses les plus retardataires... affaiblit le gouvernement et rend possible pour les révolutionnaires son prompt renversement. (T. XXV, p. 222.)

Mais renverser le pouvoir de la bourgeoisie et instaurer le pouvoir du prolétariat dans un seul pays, ce n’est pas encore assurer la pleine victoire du socialisme. Ayant consolidé son pouvoir et entraîné la paysannerie à sa suite, le prolétariat du pays victorieux peut et doit édifier la société socialiste. Mais cela signifie-t-il qu’il arrivera par là même à la pleine victoire, à la victoire définitive du socialisme ? Autrement dit, cela signifie-t-il qu’il peut, par les seules forces de son pays, asseoir définitivement le socialisme et garantir pleinement le pays contre l’intervention et, partant, contre la restauration ? Evidemment non. Pour cela il est nécessaire que la révolution triomphe au moins dans quelques pays. Aussi la révolution victorieuse a-t-elle pour tâche essentielle de développer et de soutenir la révolution dans les autres pays. Aussi la révolution du pays victorieux ne doit-elle pas se considérer comme une grandeur se suffisant à elle-même, mais comme un auxiliaire, comme un moyen pour hâter la victoire du prolétariat dans les autres pays.

Cette pensée Lénine l’a exprimée en deux mots, en disant que la tâche de la révolution victorieuse consiste à faire le « maximum de ce qui est réalisable dans un seul pays pour le développement, le soutien, l’éveil de la révolution dans tous les pays ». (La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, t. XXIII, p. 385.) Tels sont, en somme,les traits caractéristiques de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne. »

Staline dans « La révolution d’Octobre et la tactique des communistes » :

« Quelle est la valeur de la théorie de la « révolution permanente » du camarade Trotsky du point de vue de cette particularité ? Nous ne nous étendrons pas sur la position de Trotsky en 1905, quand il oublia purement et simplement les paysans comme force révolutionnaire en proposant le mot d’ordre : « Pas de tsar ! Gouvernement ouvrier ! », c’est-à-dire le mot d’ordre de la révolution sans les paysans. Radek lui-même, ce défenseur diplomate de la « révolution permanente », est obligé maintenant de reconnaître que la « révolution permanente » en 1905 était un « saut en l’air », un écart de la réalité (Pravda, 14 décembre 1924). Maintenant on considère à peu près unanimement que ce n’est plus la peine de s’occuper de ce fameux « saut en l’air ».

Nous ne nous étendrons pas non plus sur la position de Trotsky pendant la guerre, en 1915 par exemple, lorsque partant du fait que « nous vivons à l’époque de l’impérialisme », que l’impérialisme « oppose, non la nation bourgeoise à l’ancien régime, mais le prolétariat à la nation bourgeoise », il en conclut, dans son article « La lutte pour le pouvoir », que le rôle révolutionnaire des paysans doit diminuer, que le mot d’ordre de la confiscation de la terre n’a déjà plus l’importance d’auparavant (v. l’ouvrage « 1905 »). On sait que Lénine, critiquant cet article du camarade Trotsky, l’accusait alors de « nier le rôle des paysans », et disait :

Trotsky, en fait, aide les politiciens ouvriers libéraux de Russie, qui, le voyant « nier » le rôle du paysan, s’imaginent que nous ne voulons pas soulever les paysans pour la révolution.

Passons plutôt aux travaux plus récents de Trotsky sur cette question, aux travaux de la période où la dictature du prolétariat avait déjà eu le temps de s’affermir et où Trotsky avait eu la possibilité de vérifier sa théorie de la « révolution permanente » par les faits et de rectifier ses erreurs. Prenons la préface que Trotsky a écrite en 1922 pour son ouvrage intitulé : « 1905 ». Voici ce qu’il y dit de la « révolution permanente » :

C’est précisément dans l’intervalle qui sépare le 9 janvier de la grève d’octobre 1905 que l’auteur arriva à concevoir le développement révolutionnaire de la Russie sous l’aspect qui fut ensuite fixé par la théorie dite « de la révolution permanente ». Cette désignation quelque peu abstruse voulait exprimer que la révolution russe, qui devait d’abord envisager, dans son avenir le plus immédiat, certaines fins bourgeoises, ne pourrait toutefois s’arrêter là-dessus. La révolution ne résoudrait les problèmes bourgeois qui se présentaient à elle en première ligne qu’en portant le prolétariat au pouvoir. Et lorsque celui-ci se serait emparé du pouvoir, il ne pourrait se limiter au cadre bourgeois de la révolution. Tout au contraire, et précisément pour assurer sa victoire définitive, l’avant-garde prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien bourgeoise que féodale. Cela devait l’amener à des collisions non seulement avec tous les groupes bourgeois qui l’auraient soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, mais aussi avec les larges masses paysannes dont le concours l’aurait poussée vers le pouvoir. Les contradictions qui dominaient la situation d’un gouvernement ouvrier, dans un pays retardataire où l’immense majorité de la population se composait de paysans, ne pouvaient trouver leur solution que sur le plan international, sur l’arène d’une révolution prolétarienne mondiale. Ainsi s’exprime Trotsky au sujet de sa « révolution permanente ». Il suffit de rapprocher cette citation de celles que nous avons données de Lénine sur la dictature du prolétariat, pour comprendre l’abîme qui sépare la théorie léniniste de la dictature du prolétariat et la théorie de la « révolution permanente » de Trotsky.

Lénine considère l’alliance du prolétariat et des couches travailleuses de la paysannerie comme la base de la dictature du prolétariat. Trotsky, au contraire, nous fait prévoir des « collisions » entre « l’avant-garde prolétarienne » et « les larges masses paysannes ». Lénine parle de la direction prolétarienne des travailleurs et des masses exploitées. Trotsky, au contraire, nous montre des contradictions dans « la situation d’un gouvernement ouvrier » instauré « dans un pays retardataire où l’immense majorité de la population est composée de paysans ».

Selon Lénine, la révolution puise avant tout ses forces parmi les ouvriers et les paysans de la Russie même. D’après Trotsky, les forces indispensables ne peuvent être trouvées que « sur l’arène d’une révolution prolétarienne mondiale ».

Et que faire si la révolution mondiale se trouve retardée ? Y a-t-il alors quelque espoir pour notre révolution ? Trotsky ne nous laisse aucune lueur d’espoir, car « les contradictions » dans « la situation d’un gouvernement ouvrier... ne peuvent trouver leur solution que... sur l’arène d’une révolution prolétarienne mondiale ». On en déduit cette perspective : végéter dans ses propres contradictions et pourrir sur pied en attendant la révolution mondiale.

Qu’est-ce que la dictature du prolétariat selon Lénine ?

La dictature du prolétariat, c’est le pouvoir qui s’appuie sur l’alliance du prolétariat et des masses laborieuses de la paysannerie pour « le renversement complet du capital », pour l’édification définitive et l’affermissement du socialisme.

Qu’est-ce que la dictature du prolétariat selon Trotsky ?

C’est un pouvoir entrant « en collisions » avec « les larges masses paysannes » et ne cherchant la solution de ses « contradictions » que « sur l’arène de la révolution mondiale du prolétariat ».

En quoi cette « théorie de la révolution permanente » diffère-t-elle de la fameuse théorie du menchévisme sur la négation de l’idée de la dictature du prolétariat ?

En rien.

Nul doute possible. La « révolution permanente » n’est pas une simple sous-estimation des possibilités révolutionnaires du mouvement paysan. C’est une sous-estimation du mouvement paysan qui mène à la négation de la théorie léniniste de la dictature du prolétariat. La « révolution permanente » de Trotsky est une des variétés du menchévisme. » (…)

Que devient la « révolution permanente » de Trotsky du point de vue de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne ?

Prenons la brochure Notre révolution (1906), où l’on trouve ces paroles de Trotsky :

Sans l’appui gouvernemental direct du prolétariat européen, la classe ouvrière de Russie ne pourra se maintenir au pouvoir et transformer sa domination temporaire en dictature socialiste durable. C’est là une chose indubitable.

Que signifient ces paroles de Trotsky ? Que la victoire du socialisme dans un seul pays, la Russie en l’occurrence, est impossible « sans l’appui gouvernemental direct du prolétariat européen », c’est-à-dire tant que le prolétariat européen n’aura pas conquis le pouvoir. Qu’y a-t-il de commun entre cette « théorie » et la thèse de Lénine sur la possibilité de la victoire du socialisme « dans un pays capitaliste pris à part » ?

Rien, évidemment.

Mais admettons que cette brochure de Trotsky, éditée en 1906, lorsqu’il était difficile de définir le caractère de notre ponde pas entièrement aux vues adoptées plus tard par Trotsky. Voyons une autre brochure de Trotsky, son Programme de paix, paru à la veille de la révolution d’octobre 1917 et réédité actuellement (1924) dans son ouvrage « 1917 ». Dans cette brochure, Trotsky critique la théorie léniniste de la révolution prolétarienne sur la victoire du socialisme dans un seul pays et lui oppose le mot d’ordre des Etats-Unis d’Europe. Il affirme que la victoire du socialisme est impossible dans un seul pays, qu’elle n’est possible qu’en tant que victoire de plusieurs Etats d’Europe (Angleterre, Russie, Allemagne) groupés en Etats-Unis d’Europe. Il déclare sans ambages qu’ « une révolution victorieuse en Russie ou en Angleterre est impossible sans la révolution en Allemagne et inversement ».

L’unique objection tant soit peu concrète au mot d’ordre des Etats-Unis, dit Trotsky, a été formulée dans le Social-Démocrate suisse [organe central des bolcheviks à cette époque] en ces termes : « L’irrégularité du développement économique et politique est la loi absolue du capitalisme. » D’où le Social-Démocrate concluait que la victoire du socialisme était possible dans un seul pays et que, par suite, il n’y avait pas de raison de faire dépendre la dictature du prolétariat dans chaque Etat pris à part de la formation des Etats-Unis d’Europe. Que le développement capitaliste des différents Etats soit irrégulier, cela est indiscutable. Mais cette irrégularité elle-même est très irrégulière. Le niveau capitaliste de l’Angleterre, de l’Autriche, de l’Allemagne ou de la France n’est pas le même. Mais, comparés à l’Afrique ou à l’Asie, tous ces Etats représentent 1’ « Europe » capitaliste mûre pour la révolution sociale. Qu’aucun pays ne doive « atteindre » les autres dans sa lutte, c’est là une pensée élémentaire qu’il est utile et indispensable de répéter pour que l’idée de l’action internationale parallèle ne soit pas remplacée par l’idée de l’expectative et de l’inaction internationales. Sans attendre les autres, nous commençons et nous continuons la lutte sur le terrain national, avec l’entière certitude que notre initiative donnera le branle à la lutte dans les autres pays ; et si cela n’avait pas lieu, on ne saurait espérer — l’expérience historique et les considérations théoriques sont là pour le démontrer — que, par exemple, la Russie révolutionnaire pourrait résister à l’Europe conservatrice, ou que l’Allemagne socialiste pourrait demeurer isolée dans le monde capitaliste.

Comme on le voit, c’est encore la même théorie de la victoire simultanée du socialisme dans les principaux pays d’Europe, théorie qui exclut la théorie léniniste de la révolution et de la victoire du socialisme dans un seul pays.

Il est indiscutable que, pour être entièrement garanti contre le rétablissement de l’ancien ordre de choses, les efforts combinés des prolétaires de plusieurs pays sont nécessaires. Il est hors de doute que si notre révolution n’avait pas été soutenue par le prolétariat d’Europe, le prolétariat de Russie n’eût pu résister à la pression générale, de même que, sans l’appui de la révolution russe, le mouvement révolutionnaire d’Occident n’eût pu se développer aussi rapidement qu’il l’a fait après l’avènement de la dictature prolétarienne en Russie. Il est hors de doute que nous avons besoin d’appui. Mais qu’est-ce que l’appui du prolétariat d’Europe occidentale à notre révolution ? Les sympathies des ouvriers européens pour notre révolution, leur empressement à déjouer les plans d’intervention des impérialistes constituent-ils un appui, une aide sérieuse ? Oui, sans nul doute. Sans cet appui, sans cette aide non seulement des ouvriers européens, mais aussi des colonies et des pays asservis, la dictature prolétarienne en Russie se fût trouvée en mauvaise posture. A-t-il suffi jusqu’à présent de cette sympathie et de cette aide, qui sont venues s’ajouter à la puissance de notre armée rouge et au dévouement des ouvriers et des paysans russes prêts à défendre de leurs poitrines la patrie socialiste, pour repousser les attaques des impérialistes et conquérir la sécurité nécessaire à un travail de construction sérieux ? Oui, cela a suffi. Cette sympathie va-t-elle en augmentant ou en diminuant ? Elle augmente incontestablement. Existe-t-il chez nous, par conséquent, des conditions favorables non seulement pour mener de l’avant l’organisation de l’économie socialiste, mais encore pour venir en aide aux ouvriers d’Europe occidentale comme aux peuples opprimés de l’Orient ? Oui, ces conditions existent. C’est ce que dit éloquemment l’histoire de sept années de dictature prolétarienne en Russie. Peut-on nier qu’un puissant essor dans le domaine du travail ait déjà commencé chez nous ? Non, on ne peut le nier.

Quelle signification peut avoir, après tout cela, la déclaration de Trotsky sur l’impossibilité pour la Russie révolutionnaire de résister à l’Europe conservatrice ? Elle signifie que Trotsky, premièrement, ne sent pas la puissance intérieure de notre révolution ; deuxièmement, qu’il ne comprend pas l’importance inestimable de l’appui moral apporté à notre révolution par les ouvriers d’Occident et les paysans d’Orient ; troisièmement, qu’il ne saisit pas le mal intérieur qui ronge actuellement l’impérialisme.

Emporté par sa critique de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne, Trotsky, à son insu, s’est confondu lui-même dans son Programme de paix paru en 1917 et réédité en 1924. Mais peut-être cette brochure de Trotsky est-elle aussi périmée et ne correspond-elle plus à ses vues actuelles ? Prenons les ouvrages plus récents que Trotsky a composés après la victoire de la révolution prolétarienne dans un seul pays, en Russie. Prenons, par exemple, sa Postface. (1922) à la nouvelle édition de sa brochure Programme de paix.

Voici ce qu’il y dit :

L’affirmation que la révolution prolétarienne ne peut se terminer victorieusement dans le cadre national, affirmation que l’on trouve répétée à plusieurs reprises dans le Programme de paix, semblera probablement à quelques lecteurs démentie par l’expérience presque quinquennale de notre République soviétiste. Mais une telle conclusion serait dénuée de fondement. Le fait qu’un Etat ouvrier, dans un pays isolé et, en outre, arriéré, a résisté au monde entier, témoigne de la formidable puissance du prolétariat qui, dans les autres pays plus avancés, plus civilisés, sera capable de véritables prodiges. Mais si nous avons résisté politiquement et militairement en tant qu’Etat, nous ne sommes pas encore arrivés à l’édification de la société socialiste et nous ne nous en sommes même pas approchés... Tant que la bourgeoisie est au pouvoir dans les autres Etats européens, nous sommes obligés, pour lutter contre l’isolement économique, de rechercher des ententes avec le monde capitaliste ; on peut dire aussi avec certitude que ces ententes peuvent à la rigueur nous aider à guérir telles ou telles blessures économiques, à faire tel ou tel pas en avant, mais que le véritable essor de l’économie socialiste en Russie ne sera possible qu’après la victoire du prolétariat dans les principaux pays d’Europe.

Ainsi s’exprime Trotsky, qui, s’efforçant obstinément de sauver sa « révolution permanente » de la banqueroute définitive, se met en contradiction flagrante avec la réalité.

Ainsi, quoi qu’on fasse, non seulement « on n’est pas arrivé » à instaurer la société socialiste, mais on ne s’en est même pas « approché ». Certains, paraît-il, nourrissaient l’espoir d’ « ententes avec le monde capitaliste », mais ces ententes non plus, paraît-il, n’ont rien donné, parce que, quoi qu’on fasse, le « véritable essor de l’économie socialiste » demeurera impossible tant que le prolétariat n’aura pas vaincu « dans les pays les plus importants d’Europe ». Et comme il n’y a pas encore de victoire en Occident, il ne reste plus à la révolution russe qu’à pourrir sur pied ou à dégénérer en Etat bourgeois.

Ce n’est pas sans raison que Trotsky parle, depuis deux ans déjà, de la « dégénérescence » de notre parti.

Ce n’est pas sans raison qu’il prédisait l’année dernière la « fin » de notre pays.

Comment concilier cette étrange « perspective » avec celle de Lénine selon laquelle la nouvelle politique économique nous donnera la possibilité de « construire les bases de l’économie socialiste » ? Comment concilier cette désespérance « permanente » avec ces paroles de Lénine :

Dès à présent, le socialisme n’est plus une question d’avenir lointain, une sorte de vision abstraite ou d’icône... Nous avons introduit le socialisme dans la vie courante et, maintenant, nous devons nous rendre compte de la situation. Voilà notre tâche d’aujourd’hui, voilà le problème de notre époque. Permettez-moi de terminer en exprimant la certitude que, si ardu que soit ce problème, si nouveau qu’il soit en comparaison de l’ancien et quelques difficultés qu’il nous cause, nous allons, tous ensemble et coûte que coûte, le résoudre, non en un jour, mais en plusieurs années, et de telle façon que, de la Russie de la Nep, sorte la Russie socialiste.

Comment concilier cette désespérance « permanente » avec ces autres paroles de Lénine :

Possession par l’Etat des principaux moyens de production, possession du pouvoir politique par le prolétariat, alliance de ce prolétariat avec la masse immense des petits paysans, direction assurée de la paysannerie par le prolétariat, etc., n’est-ce pas là tout ce qu’il nous faut pour pouvoir, avec la seule coopération (que nous traitions auparavant de mercantile et que nous avons maintenant, jusqu’à un certain point, le droit de traiter ainsi sous la Nep), procéder à la construction pratique de la société socialiste intégrale ? Ce n’est pas là encore la construction de la société socialiste, mais c’est tout ce qui est nécessaire et suffisant pour cette construction (De la coopération).

Il est clair que les vues de Trotsky ne peuvent, en l’occurrence, se concilier avec celles de Lénine. La « révolution permanente » de Trotsky est la négation de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne, et, inversement, la théorie léniniste de la révolution prolétarienne est la négation de la théorie de la « révolution permanente ».

Manque de foi dans les forces et les capacités de notre révolution, manque de foi dans les forces et les capacités du prolétariat de Russie, tel est sous-sol de la théorie de la « révolution permanente ». Jusqu’à présent, on ne soulignait ordinairement qu’un côté de la « révolution permanente » : le scepticisme à l’égard des possibilités révolutionnaires du mouvement paysan. Maintenant, pour être juste, il est nécessaire d’en mettre en lumière un autre côté : l’incroyance aux forces et aux capacités du prolétariat de Russie.

En quoi la théorie de Trotsky diffère-t-elle de la théorie courante du menchévisme selon laquelle la victoire du socialisme dans un seul pays, surtout dans un pays arriéré, est impossible sans la victoire préalable de la révolution prolétarienne « dans les principaux pays de l’Europe occidentale » ?

Au fond, ces deux théories sont identiques. Le doute n’est pas possible : la théorie de la « révolution permanente » de Trotsky est une variété du menchévisme. »

3 Messages de forum

Répondre à cet article