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Thomas Münzer et la guerre des paysans - Matière et Révolution
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Thomas Münzer et la guerre des paysans

vendredi 21 décembre 2012, par Robert Paris

Thomas Münzer et la guerre des paysans

Le petit berger qui rêve au coin d’une prairie dans la vallée de la Tauber, en Franconie, ce jour de l’an 1476, … est Jean le joueur de fifre. Il ne vit pas dans une patrie, mais dans quelque chose qui s’appelle le Saint-Empire romain germanique, dont le centre est si loin, à Rome, que ce n’est plus du tout au centre. On n’en connait que ce qu’en disent des milliers de prêtres et de moines, souvent étrangers, envoyés dans les Allemagnes par le pape. En plus du pape, comme lui au-dessus de tous et commun à tous, il y a l’empereur. Il est dans le pays, mais où ? Il n’a même pas de capitale… Les villageois qui, sortant de l’église ce dimanche 24 mars 1476, virent le petit Jean faire flamber sa flûte et ses timbales , dans un geste pathétique de misérable protestant contre le luxe, devaient confusément attendre depuis longtemps quelqu’un qui leur parlât avec tant de netteté, car ils comprirent tout de suite ce qu’il leur dit. Croyez-moi, ce n’est pas une légende et le chroniqueur de l’évêque de Wirtzbourg le nota soigneusement :

« …. En outre, Notre-Dame lui aurait ordonné de prêcher qu’il n’y aurait dorénavant plus de princes, ni d’empereur, ni d’autres autorités cléricales ou séculières, mais qu’au contraire celles-ci seraient supprimées, que les hommes seraient des frères l’un pour l’autre, que chacun devrait gagner son pain par le travail de ses mains et qu’aucun ne posséderait plus que son voisin ; que tous les cens, redevances, corvées, douanes, impôts, dîmes et autres taxes ou prestations en nature seraient abolies et ne seraient désormais plus payées ou effectuées, de même, les forêts, les eaux, les sources et les pâtures devaient être en tous lieux libres, ainsi que d’autres points de ce genre.

« Il a prêché cela jusqu’à la semaine suivant la Saint-Kilian (8 juillet), tous les dimanches et jours de fête ou lorsqu’une grande foule venait se rassembler là. En premier vinrent les proches voisins des hameaux de la région de la Tauber et du Schüpfersgrund, ensuite ceux de l’Odenwald et de la vallée du Main, puis ceux du Neckar et de la Kocher. Enfin la rumeur publique et inséparable compagne, la curiosité, amenèrent là énormément de gens de la Rhénanie, de Franconie, de la Souabe et de Bavière, hommes et femmes, jeunes et vieux. Il y avait vraiment de quoi être stupéfait : les compagnons accouraient des ateliers, les valets délaissaient la charrue et les filles de la campagne venaient la faucille à la main, sans qu’aucun en ait demandé la permission à son maître ou à son seigneur, tous abandonnaient leurs outils, leurs socs, leurs corbeilles et le reste. Ils affluaient vers Niklashausen dans les vêtements mêmes qu’ils portaient au moment où les avait atteint cette épidémie… Comme ni lui ni ses partisans ne savaient lire, Jean se servait d’un moyen efficace pour faire entrer dans les têtes et répandre au loin ses idées : le chant, cette arme spontanée de tous les mouvements populaires à leurs débuts :

Nous nous plaindrons à Dieu,
Dans les cieux
Qu’il ne soit pas permis d’assommer
Les curés

Les espions que l’évêque de Wurtzbourg avait naturellement chargés de se glisser dans la masse des pèlerins et de noter très exactement tous les points du programme s’acquittèrent avec soin de leur tâche…

« Qu’il soit d’abord dit qu’ils se permet de prêcher sans relâche le peuple et de lui parler comme il est écrit ci-dessous :

« Que la sainte vierge, mère de Dieu, lui serait apparue et lui aurait fait comprendre la colère de Dieu contre le genre humain et en particulier contre le clergé ; …

« Que l’homme qui ne peut pas entrer dans l’église parce qu’elle est trop pleine n’en reçoit pas moins la grâce ;

« Que l’empereur n’est qu’un vaurien, le pape ne vaut pas mieux ;

« Que c’est l’empereur qui donne aux princes, comtes, chevaliers, et leurs valets, aux autorités cléricales et séculières, la jouissance des droits de péage et autres impositions au détriment du commun peuple. Ah ! malheur aux pauvres diables !

« Que les ecclésiastiques ont de nombreux bénéfices et que cela ne doit pas être. Ils ne doivent pas avoir plus que ce qu’il leur faut d’un repas à l’autre ;

« Qu’on les abattra et que bientôt les prêtres voudront cacher leur tonsure de leurs mains pour qu’on ne les reconnaisse plus ; « Que les poissons dans l’eau et le gibier dans les champs doivent être communs à tous ;

« Que les princes, spirituels et temporels, de même que les comtes et chevaliers possèdent tellement que si c’était à la commune, nous aurions tous assez, ce qui doit aussi arriver ;

« Que le temps vient où les princes et les seigneurs devront travailler pour pas plus qu’un salaire journalier ; etc…

On répétait ses mots d’ordre que « les forêts, les eaux, les oiseaux et les poissons » devaient être à tous et qu’il fallait « supprimer la dîme et les redevances ». Cela lui valut une telle popularité que les anciens racontaient déjà dans le groupe des nouveaux arrivants que le Joueur de fifre avait ranimé une jeune noyée, rendu la vue à un enfant aveugle et la parole à un muet, fait marcher un paralytique….

Le dimanche 7 juillet, il donna la consigne suivante à la fin de son prêche :

« Et maintenant, rentrez chez vous et réfléchissez à ce que la très sainte mère de Dieu vous a annoncé. Et la prochaine fois, laissez à la maison les femmes, les enfants et les vieillards et vous les hommes, revenez ici à Nilashausen, le jour de la Sainte-Marguerite, c’est-à-dire samedi prochain, et amenez avec vous vos frères et vos amis, quel qu’en puisse être le nombre. Cependant ne venez pas avec votre bâton de pèlerin, mais en armes, dans une main le cierge, dans l’autre l’épée, la pique ou la hallebarde. Et la sainte vierge vous dira ce qu’elle veut que vous fassiez. »…

L’angélus du vendredi n’avait pas encore sonné que quatre mille paysans campaient autour de Niklashausen. Quant au pâtre, il dormait gentiment, sans gardes, tandis qu’un parti de trente-quatre cavaliers de l’évêque pénétrait en trombe dans le hameau. Avant d’avoir pu pousser un cri, il était ligoté en travers d’un cheval… Le Jouer de fifre flamba seul sur son bûcher en chantant un cantique de la Vierge…

L’an du Christ 1493, s’est produit un grand soulèvement de beaucoup de paysans à Sélestat, avec l’aide de leurs voisins des environs, dépendant de la basse juridiction de l’évêque de Strasbourg. Et ils se sont rassemblés sur le mont du Ungerberg où ils ont juré tous ensemble de supprimer toutes les charges et fardeaux insupportables qui pèsent sur le peuple, en particulier et en premier tous les procès, avertissements, citations ou lettres de bannissement du tribunal ecclésiastique de Strasbourg, de même que du tribunal impérial de Rottweil… En outre, aucun prêtre ne devait détenir plus d’une prébende et les couvents devaient être supprimés.

Les conjurés venus de neuf localités, réunis le samedi 23 mars 1493 au sommet du Underberg étaient trente-quatre, mais ils avaient des partisans dans toute cette région de l’Alsace, de Sélestat à Strasbourg. Il y a avait parmi eux quelques bourgeois, tel le bourgmestre de Sélestat, qui prirent la direction du mouvement…. Les conjurés du Ungerberg, dans l’ombre des hauts sapins à travers lesquels il aperçoivent d’un côté la chaîne des Vosges et de l’autre la plaine du Rhin, ont murmuré un mot magique : « Bundschuh ! »…

Un Bundschuh, c’était un soulier attaché avec de longues lanières, tel qu’en portaient autrefois les paysans. C’était bien autre chose : un symbole de l’état de paysan dans ces régions rhénanes dès le treizième siècle, symbole devenu tout naturellement le signe de ralliement des villageois lorsqu’ils se révoltaient contre leurs maîtres. Quand les bandes de soudards des Armagnacs envahirent l’Alsace qu’ils pillèrent effroyablement en 1444 et 1445, les paysans organisèrent eux-mêmes leur défense et fichaient un Bundschuh au bout d’une pique pour se regrouper dans les escarmouches. Cet emblème grossier, image de leur endurance et de tout ce qui leur était commun en face des bottes des féodaux, leur apparaissait comme un gage d’union et de victoire.

Cette lutte pour la suppression de deux tribunaux dans laquelle ils se lançaient, c’était la première étape d’une lutte beaucoup plus vaste, exprimée par ce seul mot de Bundschuh et qui ne finirait qu’avec la libération de tous les paysans.Mais cette première étape, cette revendication de caractère juridique, traduit le caractère profond de leur bataille, pas du tout fortuite : ils défendent leur lopin de terre contre les exactions féodales en s’attaquant à des tribunaux de classe. C’est le vieux combat du serf contre le seigneur. Pendant quelques semaines, ils vont recruter dans les villages des adhérents qui jurent, trois doigts levés, fidélité au Bundschuh. On discute dans les granges, sur les chemins et le soir dans les auberges. Les prétextes ne manquent pas et l’on y va hardiment, trop hardiment puisque l’affaire est bientôt trahie et que les autorités procèdent à une vague d’arrestations pendant la semaine sainte. Ulmann, le bourgmestre de Sélestat qui avait dirigé le mouvement, fut arrêté à Bâle, déguisé en pèlerin, Il y était peu après étranglé et écartelé sur la place publique à la demande des autorités de sa ville. A de nombreux autres, on coupa, avant de les bannir, les doigts qu’ils avaient levés pour prêter serment. Ralliant des groupes de mendiants ou des bandes de lansquenets licenciés, les voilà lancés sur les grands chemins… Ils n’ont pas pu planter sur la place de Sélestat la pique portant le Bundschuh et donner ainsi le signal du soulèvement général, mais ils en parlent le long de la rive droite de ce Rhin qu’on leur interdit de franchir.

Ils remontent vers le nord et huit ans après leur échec, le mot de Bundschuh se chuchote dans l’évêché de Spire et de là, de nouveau, jusqu’en Alsace et dans le pays de Bade. Tout le village d’Untergrombach est membre de l’association, tous les habitants se sont agenouillés et ont récité cinq Ave Maria et cinq Pater Noster avant de prêter serment au Bundschuh, en présence de Joss Fritz, un serf qui appartient à l’évêque. C’est lui qui a tout organisé et ce sont des choses bien extraordinaires que la ténacité, le talent et l’ampleur de vue de cet homme dans la trentaine. Il avait lentement formé un noyau de quarante messagers qui visitaient systématiquement les villages de la région. Il avait des amis parmi les lansquenets de l’évêque et dans les villes où l’on protestait contre les impôts sur le blé et sur le vin. Il avait une doctrine : refus de payer la dîme et autres impôts, confiscation des cloîtres et de leurs biens, partage de ceux-ci entre les pauvres, pas d’autre maître que l’empereur. Il avait conçu un plan tactique : s’emparer du château d’Untergrombach, dont deux gardes lui prêteraient main forte, puis marcher sur Bruchsal, petite ville dont les portes devaient être ouvertes par quatre cents habitants des quartiers populaires sur lesquels le Bundschuh pouvait compter. De là, on attaquerait le siège de l’évêché et le mouvement s’étendrait en direction de la Forêt-Noire et de l’Alsace.

Pâques 1502. Tout est prêt et le signal va être donné… Sur dénonciation, la répression commence. Il y a plus d’une centaine d’arrestations, mais le garde fuyant à travers champs parvient à avertir Joss Fritz qui fait passer la nouvelle aux principaux conjurés dont aucun n’est appréhendé…

Nous le retrouvons dix ans plus tard, garde champêtre respecté du village de Lehen, près de Fribourg-en-Brisgau. Il collecte de l’argent, pfennig après pfennig, florin après florin, pour acheter une bannière de soie bleue sur laquelle il fera peindre un Bundschuh. Un fois de plus – nous sommes en 1513 – l’affaire a été trahie et Joss Fritz est parvenu à se soustraire aux recherches. Il marche à travers les montagnes suisses, sa bannière entourée autour du corps, jusqu’au couvent d’Einsiedeln où il la dépose parmi les offrandes amenées par les pèlerins.

Ses compagnons n’ont rien avoué d’important, Joss Fritz a gardé des liaisons des deux côtés du Rhin, dans la Forêt-Noire, en Alsace et en Suisse et e voilà de nouveau, en 1517, à la tête d’une organisation qui s’étend à une centaine de villages, des Vosges au lac de Constance… Sa femme le seconde et crée une sorte de réseau féminin où une cabaretière et une couturière se montrent les plus efficaces. Joss Fritz pousse jusqu’aux portes de Bâle, sur la colline du Kohlenberg où il rencontre les « rois » des mendiants qui passent marché avec lui…

Cette conspiration sera découverte comme les autres, plus d’un mois avant la kermesse de Saverne en Basse-Alsace, qui se tenait à la mi-septembre et devait servir de signal.

Luther

1517. Cette année-là, un moine afficha sur la porte de l’église de Wittemberg, à l’autre bout de l’Allemagne, 95 thèses sur les indulgences, cet impôt levé par le pape en échange de promesses dans l’au-delà. Ce moine, Martin Luther, voulait déclencher une savante controverse théorique entre théologiens, mais l’étincelle qu’il avait jetée tombait sur un baril de poudre.

Dans cette même région saxonne, un tout jeune prêtre reçoit le soir, dans sa cure, des compagnons drapiers, des mineurs et des laboureurs. C’est Thomas Münzer . Il n’a plus que quelques années à vivre jusqu’en 1525, jusqu’à ces quelques semaines de printemps pendant lesquelles le vieux Joss Fritz à la barbe grise pourra enfin déployer sa bannière au Bundschuh au-dessus des compagnies paysannes qui dévalent des forêts….

Tomas Münzer

Thomas Münzer alla à l’école dans un couvent, à Stolberg d’abord, à Quedlinburg ensuite, puis il étudia à l’université de Leipzig où il se fit immatriculer le 16 octobre 1506… Thomas vit au milieu d’un peuple chrétien en loques, affamé, brutalisé, abandonné et pillé, et il écrira amèrement : « Aucun moine, aucun curé, aucun clerc ne m’a jamais instruit dans la vraie foi. » Cela va en effet si mal que cela ne peut plus durer. Ce peuple attend la catastrophe et il interroge le ciel à sa façon….

C’est le moment où Joss Fritz est revenu dans la Forêt-Noire et renoue les fils de la conspiration du Bundschuh. Les voyageurs, marchands, caloporteurs, mendiants et aventuriers rapportent la nouvelle de soubresauts dans les villes de l’empire. On s’est ameuté dans les quartiers populaires de Cologne, de Worms, de Spire et, tout près d’ici, d’Ertfurt, en criant une fois de plus contre les impôts sur les farines et le vin. Le jeune maître d’école Münzer rassemble autour de lui quelques compagnons artisans et des personnages faméliques qui vivent comme ils peuvent dans la cité, exerçant les petits métiers qui ne sont pas réglementés par les corporations. Il leur parle en élevant la voix contre l’archevêque Ernest de Magdebourg, prince-primat d’Allemagne qui a ravi à leur ville ses droits de commune indépendante. On fait des plans, on chuchote le soir près des remparts et Thomas se retrouve fuyard pour la première fois…

Le 31 octobre 1517, Luther avait affiché sur la porte de l’église de Wittenberg ses 95 thèses contre le trafic des indulgences. Il était révolté par l’incroyable battage du dominicain Tetzel chargé par les banquiers Fugger, pour quatre-vingt florins par lis, de vendre les indulgences pour récupérer l’argent qu’ils avaient prêté à l’archevêque de Mayence, lui-même haut-commissaire du pape en cette affaire…. Luther, dans ses thèses, restait sur le terrain de l’Eglise et se bornait à protester contre les abus. Cela impliquait pourtant de mettre en doute l’autorité du pape. Le feu était mis aux poudres.

Ce fut incroyable… Ses thèses, traduites, imprimées, colportées, parvenaient en quelques semaines dans toute l’Allemagne, se répandaient jusqu’en Bohême, et en France et en Italie.

Luther se trouvait du jour au lendemain à la tête d’une opposition nationale qui prenait forme. Ses regrets ne pouvaient plus rien freiner : « Je suis fâché, disait-il, de voir mes thèses tant imprimées, tant répandues ; ce n’était pas là la bonne manière d’instruire le peuple. Il me reste moi-même quelques doutes. »

Il comparut sans résultat devant un légat romain et le 3 mars 1519, il écrit encore avec respect, fort politiquement, au pape : « Je ne puis supporter, très saint Père, le poids de votre courroux, mais je ne sais comment m’y soustraire. » Cela signifie qu’il n’entend pas se rétracter…Luther met en doute l’infaillibilité du pape et même celle des conciles. Il va jusqu’à affirmer l’excellence de nombreux points de la doctrine de Jean Hus, brûlé comme hérétique un siècle plus tôt. Dès lors, Luther marchait lui-même à la mise à l’interdit lancée contre ses œuvres quelques mois plus tard.

Cette fois, Luther et Münzer lient vraiment connaissance. Münzer , éloquent, enflammé, qui cite avec assurance et un savoir étonnant l’écriture sainte, plaît à Luther soucieux de rassembler des partisans. Luther est pour Thomas le porte-parole de la nation, un savant célèbre qui a derrière lui non seulement la confiance populaire, mais une force politique qui pèse dans la balance en cette phase de la bataille : la protection de l’Electeur de Saxe…

En 1520 Thomas Münzer prêche dans la belle église de Notre-Dame, la plus riche de Zwickau. En fait, il défie les moines franciscains, l’ordre le plus puissant dans a ville depuis deux siècles…

Les patriciens de Zwickau sont peu nombreux et s’ils se sont saisis de presque tous les leviers de commande de la ville, ils le doivent aux temps nouveaux… Quand, vers 1470, on découvrit des gisements d’argent à Schneeberg, dans le voisinage, ils investirent des fonds considérables dans ces mines et un rapide enrichissement fit d’eux les maîtres de la ville… A l’époque qui nous occupe, on comptait près de de six-cent maîtres drapiers à Zwickau, mais en fait la plupart d’entre eux n’avaient plus de « maîtres » que le nom. Ils avaient été déclassés, dégradés au rang de travailleurs à domicile par les quelques chefs de famille à qui l’argent qu’ils tiraient de leurs mines permettait d’importer chaque année en moyenne de quinze à vingt mille balles de laine pour exporter au loin de dix à vingt mille pièces d’un drap assez mince et relativement bon marché, qui ne valait pas celui de Londres, des Flandres ou d’Augsbourg, mais s’écoulait sans trop de difficultés.

Ces premiers capitalistes, qui sont en train de transformer en fabrication manufacturière la production jusqu’ici artisanale du drap, se montrent réceptifs aux idées nouvelles propagées par les humanistes…

Ce développement impétueux concentrant la richesse entre les mains de quelques-uns a provoqué une grande différenciation sociale. La masse de la population est appauvrie. Cette masse se compose d’abord des maîtres tisserands dégradés, y compris ceux des métiers annexes, tels les tondeurs, cardeurs, teinturiers, foulons et calandreurs. Leur ruine a été accélérée par le renchérissement qui a suivi une certaine dévaluation de la monnaie consécutive à l’abondance des métaux précieux extraits des mines. Puis vient la foule des compagnons qui s’usent dans de sombres ateliers faiblement éclairés par les lumignons à l’huile… Ils n’ont rien à dire sur des salaires et des conditions de travail à peu près immuables. S’ils s’avisent de refuser de travailler, ils en sont punis corporellement. Enfin, il y a les mendiants, c’est-à-dire tous ceux qui n’ont pas place dans le système fermé des corporations et ils sont alors nombreux dans les villes allemandes, allant parfois jusqu’à former la dixième partie de la population.

C’est une conjonction assez extraordinaire que celle des mineurs des environs et de cette masse de tisserands… Cela donne un mélange explosif composé de l’esprit rebelle des mineurs et des rêveries des tisserands. Dans le fermentation générale, les tisserands sont, en effet, eux aussi, à la recherche d’explications et de solutions. Les idées qui les gagnent avec force ne leur viennent pas des Grecs ni des Romains par le truchement des humanistes, elles jaillissent de leur propre milieu où elles couvaient depuis longtemps sans jamais s’éteindre tout à fait. Ce sont les rêves communistes des taborites, les disciples de Jean Hus. Des petites communautés de « frères », renforcées par l’influence de fugitifs venus de la Bohême toute proche, s’étaient maintenues dans la région. Leurs membres se réunissaient par petits groupes dans des moulins écartés, dans des grottes ou même dans la ville. A Zwickau, le plus solide de ces groupes recrutait ses fidèles parmi les tisserands : c’était la secte des anabaptistes, ainsi appelés parce qu’ils niaient la valeur du baptême des enfants. Maintenant que Luther, hier obscur moine, bravait ouvertement le pape et l’empereur dont l’autorité avait jusqu’ici reposé sur un intouchable prestige, les anabaptistes sortent de leur clandestinité, guidés par Nicolas Storch, fils d’un maître tisserand ruiné. Quand ils annoncent la venue du Royaume de Dieu sur terre, ils exercent une irrésistible fascination sur cette sorte de « pré-prolétariat » dont nous avons observé la formation à Zwickau. Leur rencontre avec Thomas Münzer était inévitable…

Münzer s’appuie lui-même sur Luther et se considère comme son disciple. Dans une lettre du 13 juillet 1520, il l’appelle « l’exemple et la lumière des amis de Dieu », il relève que tout le conseil et la presque totalité des bourgeois sont à ses côtés…

On ne connaît pas la réponse de Luther qui rédigeait alors son appel « A la noblesse chrétienne de la nation allemande », commençant par ces mots : « Le temps du silence est révolu, le moment est venu de parler. » Un grand espoir faisait vibrer la petite noblesse et la bourgeoisie allemandes. On comptait sur le jeune empereur Charles Quint, élu l’année précédente grâce à l’argent des Fugger, pour unifier l’Allemagne en la libérant de ses attaches étouffantes avec Rome, lui donner peut-être une église nationale, en faire un Etat, une nation à l’instar de ce qu’on voyait en Angleterre, en France, en Espagne.

C’est maintenant que les chemins de Luther et de Münzer divergent, l’un s’engageant ou mieux continuant d’avancer dans la voie de la réforme « par en haut », de la réforme des princes, l’autre descendant dans les bas quartiers de sa ville pour faire corps avec ceux qui préconisent obscurément une réforme populaire, pour inspirer leur action…

Depuis le 1er octobre 1520, Münzer prêche à Sainte-Catherine, la paroisse des pauvres. C’est là que les tisserands ont leur autel, c’est là qu’ils se réunissent. Münzer va chez eux, dans leurs ateliers. Il y prêche au milieu des établis et des outils et gagne la confiance de Nicolas Storch et de ses amis anabaptistes…

Münzer et les tisserands forment dorénavant une sorte de parti capable d’agir et ce n’est plus le parti de Luther. Les anabaptistes y jouent un rôle important en raison de la fermeté de leur confiance en la venue prochaine du Royaume de Dieu sur terre, en raison du respect dont sont entourés ces gens dévoués et paisibles, en raison enfin de leurs liaisons qui s’étendent jusqu’à l’Alsace. (…)

Le conseil et le bailli du prince décidèrent de convoquer Münzer dans l’intention de lui signifier son licenciement pour avoir rompu la paix religieuse et poussé la « populace » à des actes de violence. Quand cette nouvelle se répandit, les compagnons artisans s’armèrent, s’assemblèrent dans leurs ateliers et alertèrent les mineurs pour prendre la défense de leur pasteur… Münzer décida de partir…

Le lendemain même du jour où il avait quitté Zwickau en direction de la Bohême, Luther comparaissait à Worms devant la diète impériale rassemblée autour de Charles Quint. La convocation de l’empereur tenait compte de l’état d’esprit en Allemagne et était rédigée en termes plutôt courtois qu’on n’aurait pu l’attendre après tant de scandales : « Nous t’avons donné et t’envoyons ci-joints la garantie et le sauf-conduit de l’Empire pour venir ici et retourner ensuite en lieu de sûreté. »…

Luther atteignait le sommet de sa popularité et se savait soutenu par une grande partie de la noblesse allemande rassemblée à Worms…. On lui demandé s’il voulait se rétracter ce à quoi il répondit : « Je ne puis ni ne veux me rétracter, car c’est la parole de Dieu. »…

A Pâques 1523, après deux ans de vie errante, Münzer s’installait à Allstedt, avec des quantités d’idées nouvelles qu’il allait aussitôt mettre en pratique…

Aux yeux de Münzer , cette ville est importante parce que dans les environs se trouvent les mines de cuivre, d’argent et d’or de Mansfeld, où travaillent plusieurs centaines de mineurs qu’il connaît bien et qui viendront lui rendre visite dans sa cure de l’église Saint-Jean, celle du vieux quartier…

Münzer s’impose d’emblée à tous, y compris au conseil et au fonctionnaire princier qui résidait au château, l’intendant-percepteur des impôts Zeys. Soulevés par le sentiment général qui s’était emparé de la ville, ces notables s’enthousiasment presque du jour au lendemain pour le jeune prédicateur et il peut procéder sans désemparer à des innovations inouïes… Avant Luther, il fait dire et chanter la messe en allemand, la langue du peuple, la langue méprisée, à peine écrite à des fins utilitaires dans les chancelleries saxonnes… Il supprime « l’hypocrite confession papiste », introduit la communion sous les deux espèces pour combler tout fossé entre le prêtre et les fidèles et abolit le baptême des enfants… Ses prêches disent « Les rois et les princes se sont ligués contre les élus. Mais nous voulons briser leur alliance et ne plus supporter plus longtemps leur fardeau. »…

Plus d’espoir à placer dans le jeune Charles Quint désormais allié au pape, plus rien à attendre des chevaliers de Sickingen et Hutten, définitivement vaincus ce printemps…, les pauvres gens des villes et les paysans sur qui repose tout le poids de la société féodale rêvent et ceux d’Allstedt viennent raconter leurs songes à Thomas Münzer qui en prend note : qui sait si ce n’est pas la parole de Dieu ? Au début de 1524, il y eut près de trois mille étrangers dans la ville, venus pour entendre Thomas Münzer , celui qui annonçait quelque chose…

Le comte Ernest de Mansfeld, catholique fidèle et propriétaire des mines voisines, se fondant sur un édit de l’empereur qui proscrivait toute innovation religieuse, interdit subitement à ses sujets d’assister au service divin d’Allstedt. Il en avait assez de voir ses mineurs descendre en bandes, chaque semaine, dans cette bourgade. Il fit garder la route par ses lansquenets….

Münzer écrit en toute simplicité à Ernest de Mansfeld : « Noble comte, salut ! L’intendant et le conseil m’ont soumis votre lettre selon laquelle je vous aurais traité de filou hérétique et d’écorcheur. A la vérité, c’est vrai et je le sais vraiment. Et l’on connaît dans tout le pays ce que vous avez interdire par mandement public… Et si vous maintenez un tel tapage et des interdictions aussi insensées, aujourd’hui même je vous invectiverai, vous décrierai et vous traiterai de pauvre d’esprit… » Les mineurs de Mansfeld venaient toujours plus nombreux à sa messe, par des chemins détournés…

Il fit venir un soir chez lui deux artisans qu’il connaissait bien, le tanneur Barthel Krumpfe et le verrier Baltzer Stubner. Il leur parla encore une fois du royaume du Christ où il n’y aurait plus ni prince, ni comte, ni sans doute les banquiers Fugger. On allait former une société secrète, une « alliance ». ils acceptèrent et jurèrent de « défendre l’Evangile »…. A la réunion suivante, tenue dans les fossés de la ville, ils étaient trente ; des artisans, les deux mineurs Hans Rodeman et Johann Bergk et trois bourgeois apparentés à des membres du conseil. Münzer indiqua un objectif rapproché : « ne plus payer de redevances aux moines et aux nonnes et même les chasser du pays ». Le secret ne paraissait plus indispensable et la troisième assemblée eut lieu ouvertement dans la cave de l’Hôtel-de-ville mise à la disposition de l’Alliance par le conseiller Nickel Rückert. Elle groupa quelque cinq cent participants, dont vingt mineurs, des paysans des environs et beaucoup de gens venus de l’extérieur. Les mineurs se chargèrent de recruter pour l’Alliance à Mansfeld et ailleurs, tandis qu’à Allstadt, on se montrait déjà si assuré qu’on disait « celui qui ne veut pas entrer dans l’Alliance n’a qu’à quitter la ville » ! On décida de former une sorte de garde armée, appelée l’Ordre. L’intendant semblait gagné à la cause. En tout cas, il ne fit rien contre ces préparatifs, bien qu’il ait rencontré Luther à Wittenberg pendant l’été et que celui-ci l’ait mis en garde contre Münzer …

Sans demander l’autorisation de personne, Münzer fait venir à Allstedt son ami Hans Reichardt, imprimeur de son état, qui arrive dans la ville avec tout son matériel, presse, caractères, encre et papier. Il partage les idées de Thomas et sait que si celui-ci l’a appelé, il ne manquera pas de travail.

Münzer dispose dès lors d’une chaire, d’un parti populaire auquel est adjoint un embryon de milice armée, d’une imprimerie et de messagers…

Fort de cette véritable artillerie littéraire, Münzer prononce le 24 mars 1524, un prêche violent fondé sur l’exhortation de la Bible : « Vous renverserez leurs autels, vous briserez leurs statues, vous abattrez leurs idoles et vous brûlerez au feu leurs images taillées ! » … Le 9 juillet, le prince ordonne de fermer l’imprimerie de Münzer , ce dernier devant en outre soumettre ses écrits à une censure princière préalable.

Le prince a-t-il su, Münzer a-t-il su ce qui se passait depuis le 24 juin dans le sud de l’Allemagne, entre Bâle et Bodan, comme on appelait le lac de Constance ? ….

Ce dimanche 24 juin, en pleine époque des moissons, la comtesse Hélène de Rappolstein ne laissa pas ses paysans du village de Stühlingen prendre un repos mérité. Elle prétendit les envoyer dans la forêt cueillir des fraises des bois, des cerises sauvages et des prunelles et ramasser des coquilles d’escargot pour enrouler du fil autour et faire ainsi de belles pelotes. Ces paysans en avaient assez de moissonner pour leurs maîtres et leurs belles dames quand il faisait beau, pour leur propre compte sous la pluie, de voir enfin les chiens et le gibier dévaster leurs champs. Quand leur parvint cet ordre d’aller à la cueillette des fraises et des escargots… ils refusèrent… Les habitants des autres villages de la vallée se joignaient à eux pour s’opposer aux corvées. Ils se retrouvèrent à six-cent dans chaque prairie et choisirent pour chef Hans Muller, du village de Bulgenbach… et se préparèrent à marcher sur la ville de Waldshut…

Si l’on ajoute à cela les paysans d’un autre comté qui mettaient la nuit le feu aux meules de blé qu’ils devaient livrer en dîme à leur évêque, … on comprend à quoi pensaient au début de juillet Münzer et les ducs de Saxe…

Le 20 juillet, le chevalier Frédéric de Witzleben lança une expédition punitive contre son propre village de Schönewerda, dont les habitants avaient adhéré à l’Alliance de Münzer . .. Il a emmené nombre de paysans en captivité. Il avait pris avec lui deux grosses pièces d’artillerie, de nombreux cavaliers et fantassins. Il a enlevé à ces pauvres gens tous leurs privilèges et aussi tous leurs biens amassés à l’église….

Münzer appelle le peuple à se grouper pour résister à la violence de ceux qui sévissent contre l’Evangile. Le peuple suit le conseil et accourt à Allstedt et fait alliance avec de nombreux bourgeois. Münzer appelle aussi les femmes et les jeunes filles, tous ceux qui peuvent s’armer, et leur dit de se munir de fourches à fumier et d’autres outils de ce genre pour résister…

Luther décida d’intervenir et écrivit une « Lettre aux princes de Saxe sur l’esprit rebelle ». C’était une dénonciation, il faut le dire : « Satan a fait son nid à Allstedt et charge ses esprits d’y répandre les doctrines de Münzer et de prétendre qu’à Wittemberg on ne possèderait pas la vraie foi… Mais Münzer n’entend pas s’en tenir à la parole, il veut se frayer un chemin à la force du poignet et organiser sur-le-champ une révolte… S’ils veulent faire plus que se battre en paroles, s’ils veulent passer aux actes et distribuer des coups de poings, alors que Vos Grâce Princières interviennent. »…

Les assemblées paysannes se multipliaient et s’élargissaient dans la région montagneuse située sur la rive droite du Rhin ; en Thurgovie même, en pays suisse, les paysans avaient attaqué un couvent, y causant grand dommage.

Devant la commission d’enquête composée du duc Jean, assisté du chancelier princier chargé de mener l’interrogatoire, Münzer nia avoir calomnié les ducs de Saxe et refusa de rien dire sur sa doctrine, déclarant qu’il était toujours prêt à en parler devant une assemblée publique… Münzer fut congédié avec l’ordre de rester tranquille et de se tenir à la disposition du prince-électeur…

Il apprit dans les jours qui suivirent qu’il était de nouveau convoqué à Weimar, pour le 11 août, et pas pour s’expliquer publiquement. On allait continuer à l’interroger et le juger. Les membres de l’Alliance se rassemblèrent spontanément dans les fossés de la ville. Les mineurs décidèrent de préparer leurs armes et les casaquins de cuir. Il n’irait pas seul à Weimar, on serait des centaines à l’accompagner ! Münzer réfléchissait. Il entraînerait un millier d’hommes. Et après ? Il attendait des nouvelles de Souabe, de Franconie et de la Rhénanie. Son rêve était vaste, il fallait continuer à prêcher et à organiser l’Alliance. Pour cela, il importait de pouvoir entrer dans une autre ville et d’y faire venir son imprimeur…

Thomas Münzer entra dans la ville libre de Mulhausen dissimulé dans le chariot cahotant d’un membre de l’Alliance, planteur de houblon… Sans avoir été nommé par personne et forçant la main des autorités locales rendues hésitantes, Münzer commença à prêcher et à introduire dans la ville sa nouvelle façon de dire la messe….

Luther avait eu vent de l’installation de Münzer à Mulhausen alors qu’il faisait précisément une tournée en Thuringe pour prêcher contre les idées des « sectaires et rêveurs » comme il disait. Le 21 août, il avait écrit de Iéna au conseil de Mulhausen « de se garder de cet esprit faux et de ce prophète qui se promène revêtu de la peau d’une brebis qui cache un loup féroce. »….

Münzer sait ce qu’on attend, ce qu’il faut faire. Il faut appeler à la révolte, magnifier l’insurrection. Et il croit, il veut croire, il le veut et veut trouver son inspiration dans la parole de son Dieu avec lequel il parle sans intermédiaire…

Il transpose des prophètes hébreux dans sa langue de tribun du seizième siècle, attaquant l’ordre établi et injuriant ce Luther en passe de le rétablir sous d’autres formes, ce Luther qui, dira trois siècles plus tard un autre Allemand (Karl Marx dans la Critique de la philosophie du droit de Hegel) : « a vaincu la servitude dans la dévotion parce qu’il l’a remplacée par la servitude dans la conviction. Il a brisé la foi en l’autorité parce qu’il a restauré l’autorité de la foi. Il a changé les prêtres en laïques parce qu’il a changé les laïques en prêtres. Il a libéré l’homme de la religiosité extérieure parce qu’il a fait de la religiosité l’intérieur de l’homme. Il a émancipé le corps de ses chaînes parce qu’il a enchaîné le cœur. »…

La brochure de Münzer , les messagers, artisans, colporteurs, mendiants et moines défroqués l’ont mise dans leur besace et emporté en secret avec eux…. La sourde rumeur qui monte de la Forêt-Noire accompagne le cri scandaleux de sa brochure. Il parle devant les églises Saint-Blaise et Saint-Jacques, devant les tisseurs de lin et les serfs du faubourg Saint-Nicolas. Il les appelle ouvertement à ne plus obéir aux autorités, à ne plus payer ni dîmes ni intérêts, à chasser de la ville les ordres religieux. Le 19 septembre, un citoyen ayant été injustement arrêté, la foule manifeste dans la rue contre le conseil. Les deux bourgmestres et dix conseillers s’enfuient en emportant la bannière et le sceau d’argent de la ville. Les corporations se réunissent et celle des tisseurs de lin demande à Münzer ce qu’il convient de faire. Il propose l’élection d’un nouveau conseil éternel qui gouvernerait selon la parole de Dieu, mais le rapport de forces et tel qu’on balance, les choses traînent et les notables fugitifs ont le temps de gagner l’appui massif des nobles de la région. Ils demandent qu’il leur soit permis de rentrer dans la cité. Münzer s’y oppose et, le 22 septembre, il propose « à l’Eglise de Mulhausen » de devenir le bastion du monde rénové… Münzer ne parvint sans doute pas à galvaniser la majorité des habitants, puisque les fugitifs, fortement soutenus par les nobles de Thuringe et même par une partie des paysans, peut-être intimidés, rentrèrent dans la ville pour en expulser Münzer et l’ancien moine Pfeiffer…

Parmi les prédicateurs que Münzer rencontrait fréquemment à Griesen, le plus connu est Balthasar Hubmaier, le réformateur de Waldshut. Il contribua fortement à radicaliser son action, comme celle de tous les agitateurs qui foisonnaient du Rhin au Danube.

Quand il quitta le Sud aux premiers jours de janvier 1525 il avait formé des partisans qui continueraient son œuvre dans les villages et avec lesquels il restera d’ailleurs en correspondance. Il leur laissait une sorte de programme dont on ne saurait assurer qu’il l’a rédigé lui-même mais qui reflète tellement sa manière que les historiens s’accordent à l’attribuer à son entourage immédiat. C’est ce qu’on appelle « la lettre-article », une sorte de circulaire que les gens de son parti proposaient à l’approbation des assemblées locales. Ce programme de la minorité révolutionnaire des bandes paysannes exprimait les conditions nécessaires à la victoire du mouvement populaire, en particulier la destruction des châteaux en tant que forteresses de l’ennemi et la nécessité du blocus des cités qui refuseraient l’alliance des paysans. Cette circulaire fut rédigée dès la mi-janvier 1525, mais nous la traduisons ici telle qu’elle fut adressée par les paysans à Villingen, ville de la Forêt-Noire, le 8 mai 1525 :

« (…) Le ban consiste dans le fait que tous ceux qui sont entrés dans la Confédération chrétienne s’engagent sur l’honneur et en raison des devoirs élevés qu’ils assument, à n’entretenir aucun rapport quel qu’il soit avec ceux qui s’isolent et se refusent à entrer dans cette Confédération chrétienne et à œuvrer pour le bien public. Ils ne mangeront donc, ne boiront, ne se baigneront, ne moudront, ne boulangeront, ne laboureront ni ne faucheront avec eux. Ils ne leur apporteront pas de provisions, grains, boissons, bois, viande, sel ou autres. Ils ne permettront pas que quelqu’un d’autre leur en apporte… On leur interdira aussi tous les marchés, forêts, prairies, pâturages et cours d’eau qui ne tombent pas sous leur juridiction. Et celui qui est entré dans la Confédération et négligerait cela, en sera exclu, sera mis au ban de la même façon et envoyé avec femmes et enfants chez les opposants et renégats.

Comme toutes les trahisons, tyrannies et corruptions nous viennent des châteaux, des couvents et des propriétés ecclésiastiques, ils sont tous mis au ban, sur-le-champ. (…) »

A la mi-février, Thomas était de retour à Mulhausen-en-Thuringe… Six ou sept paysans se sont rencontrés dans un village appelé Baltringen, sis près d’Ulm, et ont abondamment discuté des événements en cours. Et comme c’était alors l’usage chez les paysans, ils se sont rendus d’un village à l’autre, chez les paysans de la commune voisine, et ont amicalement mangé et bu tous ensemble : ensuite les habitants de ce village les ont suivis et ont continué avec eux… Le huitième jour avant le Carnaval, le 26 février, ils se sont à nouveau réunis à Baltringen. Voyant de leurs yeux combien ils étaient devenus nombreux, ils se dirent : « Nous voilà maintenant beaucoup et si la nouvelle de notre rassemblement arrivait aux oreilles de nos seigneurs, ils verraient notre conduite d’un mauvais œil… C’est pourquoi il faut réfléchir à ce que nous allons faire. » …

Ils se rendirent à Sulmingen chez le nommé Ulrich Schmidt et lui racontèrent ce qu’il leur advenait. Après, ils lui demandèrent instamment de se mettre à leur tête car personne parmi eux ne savait comment s’y prendre pour négocier avec les seigneurs…

Pendant ce temps, tandis que les paysans, comme je vous l’ai raconté plus haut, devenaient tout à fait rebelles dans le Hegau, le Klettgau et la Forêt-Noire, ces Messieurs de la noblesse et de la Ligue souabe (formée par la noblesse et les villes de Souabe) restaient sans crainte et sans souci…

Alors que les paysans de Baltringen sus-désignés commencèrent à s’ameuter, les gens de la Ligue à Ulm leurs mandèrent d’honorables ambassadeurs, parmi lesquels le bourgmestre et quelques-uns des hommes les plus distingués de la ville, pour leur demander quelles étaient les causes et aussi les fins de leur rassemblement. Le bourgmestre fit aux paysans un discours et leur présenta ses intentions de la façon la plus combative, leur disant notamment : « Avec vous les paysans, comme avec les grenouilles au printemps. Elles s’amassent, crient et coassent : couac ! couac ! couac ! Alors vient la cigogne et les avale. Vous criez de la même façon : oua ! oua ! oua ! Et les seigneurs arrivent et vous assomment. »

Après ce discours, le chef du rassemblement, Ulrich Schmidt, se leva et déclara : « Monsieur le bourgmestre, gracieux et chers seigneurs, etc., Dieu ne veut pas cela ! Ce rassemblement, dont on m’a prié de prendre la tête, n’a pas du tout le dessein ni la volonté – nous sommes si peu – de se laisser entraîner à la rébellion et à des actes de violence contre vous, nos maîtres. » …

… Sur quoi les ambassadeurs repartirent sur leurs chevaux en direction d’Ulm, après avoir pris congé comme suit : dans huit jours on recevrait une réponse des maîtres. Chacun a regagné son foyer sur ces mots.

Les huit jours écoulés, c’est-à-dire lorsque vint le moment de recevoir une réponse, les paysans s’attroupèrent à nouveau sur le même pâturage, en pensant que seuls viendraient ceux qui avaient été là la dernière fois. Mais lorsqu’on aligna par rangées de quatre-vingts mes bandes accourues, on compta que cela faisait trente mille hommes, ce que l’on n’avait pas prévu. Ainsi, la nouvelle était parvenue dans tous les coins de la Souabe.

En ce temps, Ulrich Schmidt, que personne n’aidait à porter son fardeau, est parti pour Memmingen dans l’idée qu’il trouverait là-bas des gens qui pourraient l’aider de leurs conseils et qui connaîtraient les noms des hommes le plus savants de la nation allemande auxquels on demanderait de trancher l’affaire selon la parole de Dieu et de la résument et de l’ordonner avec d’autres articles qu’il leur paraîtrait nécessaire de soumettre aux nobles….

Ulrich convoqua une assemblée à Memmingen, afin de discuter de l’affaire. Cette assemblée de Memmingen fut vraiment le premier parlement de paysans. Les délégués se réunirent au nombre cinquante dans la salle de la corporation des petits marchands, mise à leur disposition par le conseil de la ville. Deux tendances s’affrontèrent d’emblée : celle, très modérée, de ceux qui voulaient à tout prix respecter une légalité qui ne jouait pourtant jamais en leur faveur et celle de ceux qui pensaient qu’il fallait recourir aux armes sans perdre de temps. Le résultat des délibérations après rupture et reprise des négociations entre la majorité modérée et la minorité révolutionnaire, constitue une version très affaiblie de la « lettre-article »….

En vérité, le débat entre les deux tendances se prolongera tout de suite sur le terrain, les chefs modérés ayant beaucoup de peine à freiner l’ardeur des paysans…

Au début du mois de mars 1525, quarante mille paysans insurgés en armes, répartis en six bandes, tenaient pratiquement les campagnes de la Haute-Souabe. Parmi eux, on remarquait un homme à barbe grise, magnifiquement vêtu d’un costume bariolé et tailladé de lansquenet : Joss Fritz, le vieux chef du Bundschuh, qui mourra la hallebarde à la main. Ils étaient parvenus, vers le milieu du mois, à fondre leurs revendications locales en douze articles modérés qui ne devaient pas servir à autre chose, dans l’esprit de leurs auteurs, que de base de négociation avec les délégués de la Ligue souabe… Voici les douze articles :

Article premier

(…) que désormais nous ayons le pouvoir et le droit d’élire et choisir nous-mêmes un curé ; que nous ayons aussi le pouvoir de le déposer s’il se conduit comme il ne convient point. (…)

Article deuxième

(…) Nous sommes désormais dans la volonté que les prud’hommes désignés par une commune reçoivent et rassemblent la dîme ; qu’ils fournissent au curé élu par toute un commune de quoi l’entretenir lui et les siens suffisamment convenablement… Mais quant à celui qui, au lieu d’avoir acquis la dîme d’un village par achat, se l’est approprié de son propre chef, lui ou ses ancêtres, nous ne lui devons rien et nous ne lui donnerons rien… Pour ce qui est de la petite dîme (celle du bétail), nous ne l’acquitterons en aucune façon, car Dieu le Seigneur a créé les animaux pour être librement à l’usage de l’homme…

Article troisième

Pour le troisième, il a été d’usage jusqu’à présent de nous traiter en serfs. Honte et pitié ! (…) Nous sommes libres selon l’Ecriture, et nous voulons l’être vraiment. (…) Nous obéirons donc aux préposés élus par nous, selon les lois de Dieu, en tout ce qui leur est chrétiennement dû. Nous ne doutons pas non plus qu’en vrais et justes chrétiens vous ne nous affranchissiez du servage, à moins que vous ne nous prouviez par l’Evangile que nous sommes des serfs.

Article quatrième

Pour le quatrième, il a été jusqu’ici défendu au paysan de prendre bête au buisson, poisson dans l’eau courante, oiseau dans l’air ; ce qui nous paraît injuste, égoïste, contraire à la fraternité des hommes et à la parole de Dieu…

Article cinquième

Pour le cinquième, voici nos doléances par rapport aux bois… Nous sommes d’avis que toutes les forêts de nos seigneurs ecclésiastiques et séculiers n’ayant pas été régulièrement acquises doivent rentrer dans le domaine de la commune. Tout habitant de la commune doit être libre d’y prendre le bois nécessaire au chauffage et à la construction de sa maison, mais au vu et au su de ceux que la commune a élus à cet effet, afin d’éviter le déboisement des forêts…

Article sixième

Pour le sixième, nous avons amèrement à nous plaindre des corvées qu’on nous impose chaque jour plus nombreuses et plus longues.

Article septième

Pour le septième, nous ne voulons plus nous laisser vexer par les travaux que nos seigneurs nous imposent. Quand nous prenons des terres à bail, nous voulons en être maîtres selon les conventions…

Article huitième

Pour le huitième, nous nous plaignons que beaucoup trop de terres soient grevées d’un cens trop élevé…

Article neuvième

Pour le neuvième, nous nous plaignons de ce que la justice est rendue avec partialité et qu’on établisse sans cesse de nouvelles dispositions sur les peines…

Article dixième

Nos griefs, pour le dixième, portent sur les terres et prairies que certains seigneurs se sont appropriées injustement et qui doivent retourner à la commue, à moins de preuves d’une vente en ordre.

Article onzième

Pour le onzième, nous voulons que l’impôt à payer en cas de décès soit complètement aboli…

Ces « Douze articles », imprimés et réimprimés de province en province avec quelques variantes, firent une carrière prodigieuse, de la Forêt-Noire à la Saxe et à la Lorraine. Luther les reçut un mois à peine après leur rédaction. Il écrivit aussitôt, entre le 17 et le 20 avril 1525, une brochure :

« (…) Peut-être, aussi, n’ont-ils fait cette déclaration que pour en imposer ; et sans doute il y en a parmi eux d’assez méchants pour cela, car il est impossible qu’en une telle multitude, tous soient bons chrétiens ; il est plutôt vraisemblable que beaucoup d’entre eux font servir la volonté des autres aux desseins pervers qui leur sont propres. Eh bien ! s’il y a imposture dans cette déclaration, j’annonce aux imposteurs qu’ils ne se réussiront pas ; et que, s’ils réussissaient, ce serait à leur dam, à leur perte éternelle. L’affaire dans laquelle nous sommes engagés est grande et périlleuse ; elle touche et le royaume de Dieu et celui de ce monde. En effet, s’il arrivait que cette révolte se propageât et prit le dessus, l’un et l’autre y périraient, et le gouvernement séculier et la parole de Dieu, et il s’ensuivrait une éternelle dévastation de la terre allemande. » (…)

Thomas Münzer rentra librement, vers la mi-février 1525, à Mulhausen d’où il avait été chassé cinq mois auparavant. Les membres des corporations des tanneurs, des tisseurs de lin, des brasseurs et des bouilleurs lui firent un accueil chaleureux, le logèrent, sans demander leur avis aux propriétaires, dans la Commanderie de l’Ordre teutonique et obtinrent sa nomination de prédicateur à la grande église Notre-Dame.

Les choses avaient bien changé pendant l’automne. Nous avons vu que Münzer avait quitté Nuremberg pour se rendre dans le sud-ouest, Pfeiffer était reparti dans la direction de Mulhausen… Il a rassemblé les paysans en armes et s’est avancé avec eux jusque dans les faubourgs de Mulhausen où il a prêché avec violence. Lorsque le conseil apprit que Pfeiffer approchait en force, il a mobilisé les bourgeois et a marché en tête de leur troupe contre Pfeiffer pour le chasser. Au moment d’engager le combat, les simples bourgeois, qui doivent pourtant obéissance au conseil, se sont retournés contre ce dernier… Le 15 décembre, l’édit de bannissement frappant Pfeiffer avait été levé et à Noël, le conseil fut contraint de présenter la charte de Mulhausen à une délégation qui décidèrent la suppression de tous les articles qui ne concordaient pas avec la Bible et l’Evangile.

Avec le retour de Münzer, l’agitation prit de l’ampleur dans la ville, mais il semble que, montant à l’occasion sur un cheval pour haranguer le peuple, il ait essayé d’empêcher l’inévitable insurrection d’éclater prématurément… Une assemblée populaire délibéra pendant trois jours à l’église de Tous-les-Saints sur ce qu’il convenait de faire.

Comme le conseil ne voulait pas céder, on sonna le tocsin, l’hôtel de ville fut occupé par les manifestants et le 16 mars, une assemblée réunie à l’église votait la déchéance des autorités. Le lendemain, 17 mars, un nouveau conseil était élu… représentant la tendance réformatrice modérée d’une minorité du patriciat et de l’ensemble des maîtres de corporations, qui chercha à administrer la ville à son profit, mais selon la tradition, percevant tout à fait régulièrement les impôts, payant les intérêts, etc. D’autre part, un embryon de prolétariat représenté par les partisans actifs de la réforme populaire organisée par Münzer. Cette masse exerçait une violente pression sur le conseil, le poussait, lui arrachait des concessions…

Münzer a paraît-il déclaré deux mois plus tard à ses tortionnaires quand ils lui demandèrent « quels furent les articles de l’Alliance chrétienne… qu’ils ont voulu appliquer, il aurait répondu : « L’article qu’ils ont voulu appliquer est : tout est commun et chacun devrait recevoir selon ses besoins. » (…)

L’incroyable activité de Münzer pendant le mois d’avril et la première quinzaine de mai 1525, son influence sur tout ce qui se passe dans une ville aussi important que Mulhausen, font que le foyer d’insurrection attisé dans cette ville s’étend en quelques semaines à toute la Thuringe, à la partie de la Saxe située à l’ouest de l’Elbe, à Fulda, à la Hesse, l’Eichsfeld, le Harz et le Brunswick. C’est le même phénomène qu’en Souabe et en Franconie…

Münzer n’est plus l’homme qui passait la nuit à préparer ses sermons. Il parle en chaire, reçoit des délégations dans son quartier-général de la maison des Johannites, harangue les artisans armés sur une place de la ville, saute sur un cheval pour aller régler quelque affaire dans un village, revient et s’en va inspecter les fossés de la ville qu’on approfondit… Il fait fondre des canons. C’est l’arme qui permet d’enfoncer les murs des châteaux ! ….

Münzer écrivait : « Sus ! Sus ! Il faut battre le fer tant qu’il est chaud ! Ne laissez as le sang refroidir sur le glaive ! Bing, Bang ! forgez sur l’enclume de Nemrod, rasez la tour ! Tant que ceux-là vivront, vous ne serez pas délivrés de la crainte des hommes. On ne peut vous parler de Dieu, tant qu’ils règnent sur vous. »

(extraits de "Thomas Münzer et la guerre des paysans" de Maurice Pianzola)

A LIRE

Un des meilleurs ouvrages à lire sur la guerre des paysans en Allemagne

Encore à lire sur la guerre des paysans en Allemagne

Thomas Munzer était né à Stolberg, dans le Harz, vers l’année 1498. Son père serait mort pendu, victime de l’arbitraire des comtes de Stolberg. Dès sa quinzième année, Munzer fonda, à l’école, à Halle, une Ligue secrète contre l’archevêque de Magdebourg et l’Eglise romaine. Sa connaissance profonde de la théologie de l’époque lui permit d’obtenir de bonne heure le grade de docteur et une place de chapelain dans un couvent de religieuses à Halle. Il y traitait déjà avec le plus grand mépris des dogmes et les rites de l’Eglise, supprimait complètement à la messe les paroles de la transsubstantiation, et ainsi que le rapporte Luther, avalait les hosties non consacrées. Il étudiait principalement les mystiques du moyen âge, en particulier, les écrits chiliastiques de Joachim le Calabrais. L’heure du royaume millénaire, de la condamnation de l’Eglise dégénérée et du monde corrompu que cet écrivain annonce et dépeint, sembla à Munzer être venue avec la Réforme et l’agitation générale de l’époque. Il prêcha dans la région avec beaucoup de succès. En 1520, il alla comme premier prédicateur évangélique à Zwickau. Là il trouva une de ces sectes chikiastiques exaltées qui continuaient à vivre dans le silence dans un grand nombre de régions, et derrière la modestie et la réserve momentanée desquelles s’était cachée l’opposition grandissante des couches sociales inférieures contre l’état de choses existant ; maintenant, avec l’agitation croissante, elles manifestaient une activité de plus en plus ouverte et opiniâtre. C’était la secte des anabaptistes, à la tête de laquelle se trouvait Nicolas Storch. Ils prêchaient l’approche du Jugement dernier et du royaume millénaire ; ils avaient « des visions, des extases et l’esprit de prophétie ». Ils entrèrent rapidement en conflit avec le Conseil de Zwickau. Munzer les défendit, sans jamais se rallier complètement à eux,mais en les gagnant de plus en plus à son influence. Le Conseil intervint énergiquement contre eux ; ils durent quitter la ville, et Munzer avec eux. C’était à la fin de 1521.

Munzer se rendit à Prague et s’efforça d’y prendre pied en entrant en rapport avec les restes du mouvement hussite, mais ses proclamations n’eurent d’autre résultat que de l’obliger à fuit encore de Bohême. En 1522, il fut nommé prédicateur, à Allstedt, en Thuringe. Là il commença par réformer le culte. Avant même que Luther osât aller jusque-là, il supprima complètement l’emploi du latin et fit lire toute la Bible, et non pas seulement les Evangiles et les épîtres prescrites aux offices du dimanche. En même temps, il organisa la propagande dans la région. Le peuple accourut à lui de tous côtés, et bientôt Allstedt devint le centre du mouvement populaire antiprêtre de toute la Thuringe.

A cette époque, Munzer était encore avant tout théologien ; ses attaques étaient encore presque exclusivement dirigées contre les prêtres. Mais il ne prêchait pas, comme Luther le faisait déjà, les discussions paisibles et l’évolution pacifique. Il continuait les anciens prêches violents de Luther et appelait les princes saxons et le peuple à la lutte armée contre les prêtres romains.

Le Christ ne dit-il pas : je ne suis pas venu vous apporter la paix, mais l’épée ? Mais qu’allez-vous [princes saxons] en faire ? L’employer à supprimer et à anéantir les méchants qui font obstacle à l’Evangile, si vous voulez être de bons serviteurs de Dieu. Le Christ a très solennellement ordonné (saint Luc, 19, 27) : saisissez-vous de mes ennemis et étranglez-les devant mes yeux… Ne nous objectez pas ces fades niaiseries que la puissance de Dieu le fera sans le secours de votre épée ; autrement elle pourrait se rouiller dans le fourreau. Car ceux qui sont opposés à la révélation de Dieu, il faut les exterminer sans merci, de même qu’Ezéchias, Cyrus, Josias, Daniel et Elie ont exterminé les prêtres de Baal. Il n’est pas possible autrement de faire revenir l’Eglise chrétienne à son origine. Il faut arracher les mauvaises herbes des vignes de Dieu à l’époque de la récolte. Dieu a dit (Moïse, 5, 7) : « Vous ne devez pas avoir pitié des idolâtres. Détruisez leurs autels, brisez leurs images et brûlez-les, afin que mon courroux ne s’abatte pas sur vous 1 »

Mais ces appels aux princes n’eurent aucun résultat, alors que la fermentation révolutionnaire croissait de jour en jour dans le peuple. Munzer dont les idées, exprimée de plus en plus nettement, devenaient chaque jour plus hardies, se sépara alors résolument de la Réforme bourgeoise et joua désormais directement le rôle d’un agitateur politique.

Sa doctrine théologique et philosophique attaquait, somme toute, tous les points fondamentaux, non seulement du catholicisme, mais aussi du christianisme. Il enseignait, sous des formes chrétiennes, un panthéisme qui présente une ressemblance extraordinaire avec les conceptions spéculatives modernes et frise même par moments l’athéisme. Il rejetait la Bible comme révélation vivante, c’est, disait Munzer, la raison-révélation qui a existé de tous temps et chez tous les peuples et qui existe encore. Opposer la Bible à la raison, c’est tuer l’esprit par la lettre. Car le Saint-Esprit dont parle la Bible n’existe pas en dehors de nous. Le Saint-Esprit, c’est précisément la raison. La foi n’est pas autre chose que l’incarnation de la raison dans l’homme, et c’est pourquoi les païens peuvent aussi avoir la foi. Grâce à cette foi, à la raison devenue vivante, l’homme se divinise et se sanctifie. C’est pourquoi le ciel n’est pas quelque chose de l’au-delà, c’est dans notre vie même qu’il faut le chercher ; et la tâche des croyants est précisément d’établir ce ciel, le royaume de Dieu, sur la terre. De même qu’il n’existe pas de ciel de l’au-delà, de même il n’existe pas d’enfer ou de damnation perpétuelle. De même, il n’y a d’autre diable que les instincts et les appétits mauvais des hommes. Le Christ a été un homme comme les autres, un prophète et un maître, et la cène a été un simple repas commémoratif, où le pain et le vin étaient consommés sans rien y ajouter de mystique.

Munzer enseignait cette doctrine en la dissimulant la plupart du temps sous la phraséologie chrétienne, sous laquelle la nouvelle philosophie a dû se cacher pendant un certain temps. Mais la pensée profondément hérétique ressort partout de ses écrits, et l’on s’aperçoit qu’il prenait beaucoup moins au sérieux le masque biblique que maints disciples de Hegel aujourd’hui. Et cependant, trois cents ans séparent Munzer de la philosophie moderne.

Sa doctrine politique correspondait exactement à cette conception religieuse révolutionnaire et dépassait les conceptions religieuses de l’époque. De même que la théologie de Munzer frisait l’athéisme, son programme politique frisait le communisme, et plus d’une secte communiste moderne, encore à la veille de la révolution de mars, ne disposait pas d’un arsenal théorique plus riche que celui des sectes « munzeriennes » du XVIe siècle. Ce programme, qui était moins la synthèse des revendications des plébéiens de l’époque, qu’une anticipation géniale des conditions d’émancipation des éléments prolétariens en germe parmi ces plébéiens, exigeait l’instauration immédiate sur terre du royaume de Dieu, du royaume millénaire des prophètes, par le retour de l’Eglise à son origine et par la suppression de toutes les institutions en contradiction avec cette Eglise, prétendument primitive, mais en réalité, toute nouvelle. Pour Munzer, le royaume de Dieu n’était pas autre chose qu’une société où il n’y aurait plus aucune différence de classes, aucune propriété privée, aucun pouvoir d’Etat étranger, autonome, s’opposant aux membres de la société. Toutes les autorités existantes, si elles refusaient de se soumettre et d’adhérer à la révolution, devaient être détruites ; tous les travaux et les biens devaient être mis en commun, et l’égalité la plus complète régner. Une association devait être fondée pour réaliser ce programme non seulement dans toute l’Allemagne, mais dans l’ensemble de la chrétienté. Les princes et les nobles seraient invités à se joindre à elle ; s’ils s’y refusaient l’association, à la première occasion, les renverserait les armes à la main ou les tuerait.

Munzer se mit immédiatement à l’œuvre pour organiser cette association. Ses prêches prirent un caractère encore plus violemment révolutionnaire. Ne se bornant plus à attaquer les prêtres, il tonnait avec la même fougue contre les princes, la noblesse, le patriciat. Il dépeignait sous les couleurs les plus ardentes l’oppression existante et y opposait le tableau imaginaire du royaume millénaire de l’égalité sociale et républicaine. En même temps, il publiait un pamphlet révolutionnaire après l’autre et envoyait des émissaires dans toutes les directions, pendant que lui-même organisait l’association à Allstedt et dans les environs.

Le premier résultat de cette propagande fut la destruction de la chapelle de la Vierge à Mellerbach, près d’Allstedt, d’après le commandement : « Vous détruirez leurs autels, briserez leurs colonnes, et brûlerez leurs idoles, car vous êtes un peuple saint » (Deutéronome, 7, 5). Les princes saxons se rendirent eux-mêmes à Allstedt pour calmer la révolte et convoquèrent Munzer à leur château. Il s’y rendit et u-y fit un sermon comme ils n’en avaient certainement jamais entendu de semblable de la bouche de Luther, « la viande douillette de Wittenberg », comme l’appelait Munzer. Il déclara, s’appuyant sur le Nouveau Testament, qu’il fallait tuer les souverains impies, surtout les prêtres et les moines, qui traitent l’Evangile comme une hérésie. Car les impies n’ont aucun droit à la vie, et ils ne vivent que par la grâce des élus. Si les princes se refusent à anéantir les impies, Dieu leur retirera l’épée, car la puissance de l’épée appartient à la communauté. La sentine de l’usure, du vol et du brigandage, ce sont les princes et les seigneurs qui font de toutes les créatures vivantes leur propriété : les poissons dans l’eau, les oiseaux dans le ciel, les plantes sur la terre. Et ensuite, ils prêchent aux pauvres le commandement. Tu ne voleras pas ! mais eux-mêmes s’emparent de tout ce qui tombe entre leurs mains, ils grugent et exploitent le paysan et l’artisan ; cependant dès qu’un pauvre s’en prend à quoi que ce soit, il est pendu, et à tout cela, le docteur « Menteur » dit : Amen !

Ce sont les seigneurs eux-mêmes qui sont responsables de ce que les pauvres deviennent leurs ennemis. S’ils se refusent à supprimer la cause de la révolte, comment veulent-ils supprimer la révolte elle-même ? Ah ! mes chers seigneurs, comme le Seigneur frappera joliment parmi les vieux pots avec une barre de fer ! Si vous me dites, à cause de cela, que je suis rebelle, eh bien, soit, je suis un rebelle ! 1

Munzer fit imprimer son sermon. Pour ce fait, son imprimeur d’Allstedt fut contraint par le duc Jean de Saxe de quitter le pays ; quant à Munzer lui-même, ses écrits durent désormais être obligatoirement soumis à la censure du gouvernement de Weimar. Mais il ne tint aucun compte de cet ordre. Aussitôt après, il fit imprimer dans la ville impériale de Mulhausen un manifeste d’une violence extrême, où il demandait au peuple d’« ouvrir tout grand le trou, afin que le monde entier puisse se rendre compte qui sont nos gros bonnets qui ont assez blasphémé Dieu pour en faire un petit bonhomme peint », et qu’il terminait par ces paroles : « Le monde entier doit supporter un grand choc. Il arrivera que les impies seront renversés et que les humbles seront élevés ». En guise d’exergue à son manifeste « Thomas Munzer au marteau » écrivait :

Ecoute, j’ai placé mes paroles dans ta bouche, afin que tu déracines, brises, détruises, renverses, que tu construises et que tu plantes. Un mur de fer contre les rois, les princes, les prêtres et contre le peuple est érigé. Qu’ils se battent ! La victoire est certaine, pour la ruine des puissants tyrans impies 1.

La rupture de Munzer avec Luther et son parti était depuis longtemps un fait accompli. Luther avait été obligé d’accepter un certain nombre de réformes du culte que Munzer avait introduites de lui-même, sans le consulter. Il considérait l’activité de Munzer avec la méfiance soupçonneuse du réformateur modéré à l’égard du parti révolutionnaire plus énergique qui pousse plus loin. Dès le printemps de 1524, Munzer avait écrit à Mélanchthon, ce modèle du casanier maladif, du philistin, que ni lui, ni Luther ne comprenaient rien au mouvement, et qu’ils s’efforçaient de l’étouffer dans la croyance littérale en la Bible. Toute leur doctrine était vermoulue.

Chers frères, assez d’attente et d’hésitation ! Il est temps. L’été frappe à nos portes. Rompez votre amitié avec les impies, ils empêchent la parole de Dieu d’agir avec toute sa force. Ne flattez pas vos princes, sinon vous vous condamnerez à la ruine avec eux. Doux savants, ne m’en veuillez pas, il m’est impossible de parler autrement. 2

A maintes reprises, Luther provoqua Munzer à la controverse orale, mais celui-ci, prêt à entreprendre, à n’importe quel moment, la lutte devant le peuple, n’avait pas la moindre envie de se laisser entraîner à une dispute théologique devant le public partial de l’Université de Wittenberg. Il ne voulait pas « porter témoignage de l’Esprit uniquement devant l’Université 1. » Si Luther était sincère, il n’avait qu’à utiliser l’influence dont il disposait pour faire cesser les chicanes contre les imprimeurs de Munzer et mettre fin à la censure qui pesait sur ses écrits, afin que la lutte pût se poursuivre librement dans la presse.

Cette fois, après la parution du pamphlet révolutionnaire de Munzer, dont sa Lettre aux princes de Saxe contre l’esprit rebelle 2, il proclama que Munzer était un instrument de Satan et demanda aux princes d’intervenir et de chasser du pays les fomentateurs de révoltes, étant donné qu’ils ne se contentaient pas de répandre leurs mauvais enseignements, mais appelaient à l’insurrection et à la résistance armée contre les autorités.

Le 1er août, Munzer fut convoqué au Château de Weimar pour répondre devant les princes de l’accusation de rébellion. Il y avait à sa charge un certain nombre de faits extrêmement compromettants. On avait découvert son association secrète, on avait décelé son activité dans les associations de mineurs et de paysans. On le menaça de bannissement. A peine de retour à Allstedt, il apprit que le duc Georges de Saxe exigeait qu’on le lui livrât. Des lettres de l’association écrites de sa main avaient été saisies, lettres dans lesquelles il appelait les sujets de Georges à la résistance armée contre les ennemis de l’Evangile. S’il n’avait pas quitté la ville à temps, le Conseil l’eût livré.

Entre temps ; l’agitation croissante parmi les plébéiens et les paysans avait considérablement facilité la propagande de Munzer, pour laquelle il avait trouvé de très précieux auxiliaires dans les anabaptistes. Cette secte, sans dogmes bien définis, dont l’hostilité commune à toutes les classes dominantes et le symbole commun du second baptême maintenaient la cohésion, ascétique dans ses mœurs, inlassable, fanatique, menant sans crainte l’agitation, s’était de plus en plus groupée autour de Munzer. Exclus par les persécutions de toute résidence fixe, les anabaptistes parcouraient toute l’Allemagne et proclamaient partout la nouvelle doctrine, avec laquelle Munzer leur avait donné conscience de leurs besoins et de leurs aspirations. Un grand nombre d’entre eux furent mis à la torture, brûlés sur l’échafaud, exécutés de mille façons, mais leur courage et leur ténacité restèrent inébranlables, et le succès de leur activité, étant donné l’agitation croissante du peuple, fut inouï. C’est ce qui explique qu’au moment de sa fuite de Thuringe, Munzer trouva partout le terrain préparé. Il pouvait désormais aller où il lui plaisait.

Près de Nuremberg, où il se rendit tout d’abord, une révolte paysanne venait d’être, un mois à peine auparavant, étouffé dans le germe. Munzer y fit de l’agitation clandestine. Bientôt entrèrent en scène des hommes qui défendirent ses idées théologiques les plus hardies sur le caractère non obligatoire de la Bible et sur la nullité des sacrements, affirmèrent que le Christ n’était qu’un homme, et déclarèrent impie le pouvoir temporel. « On reconnaît là l’action de Satan, l’esprit d’Allstedt » s’écria Luther. C’est à Nuremberg que Munzer fit imprimer sa réponse à Luther. Il l’accusait directement de flatter les princes et de soutenir, en fait, par ses hésitations, le parti réactionnaire. « Mais, ajoutait-il, le peuple se libéra cependant, et, à ce moment-là, le docteur Luther sera comme un renard pris au piège. » Par ordre du Conseil cet écrit fut confisqué, et Munzer dut quitter Nuremberg.

Traversant la Souabe, il se rendit en Alsace, puis en Suisse, et revint dans le sud de la Forêt-Noire où l’insurrection avait éclaté depuis plusieurs mois déjà, hâtée en grande partie par ses émissaires anabaptistes. Ce voyage de propagande de Munzer contribua fortement à l’organisation du parti populaire, à la fixation nette de ses revendications et finalement à l’insurrection générale d’avril 1525. La double activité de Munzer, pour le peuple, d’une part, auquel il s’adressait dans le langage du prophétisme religieux, le seul qu’il fût capable de comprendre à l’époque, et, d’autre part, pour les initiés, avec lesquels il pouvait ouvertement s’entretenir de ses véritables buts, se manifeste ici très nettement. Si, déjà, en Thuringe, il avait groupé autour de lui et placé à la tête de l’association secrète un groupe d’hommes des plus décidés, issus non seulement du peuple, mais aussi du bas clergé, dans la Forêt-Noire, il devint le centre de tout le mouvement révolutionnaire de l’Allemagne du Sud-Ouest. Il organisa la liaison de la Saxe et de la Thuringe, par la Franconie et la Souabe, jusqu’en Alsace et à la frontière suisse, et compta parmi ses disciples et parmi les chefs de l’association les agitateurs de l’Allemagne du Sud, tels que Hubmayer, à Waldshut ; Conrad Grebel à Zurich ; Franz Rabmann, à Griessen ; Schappeler, à Memmingen ; Jacob Wehe, à Leipheim ; le docteur Mantel, à Stuttgart, la plupart ecclésiastiques révolutionnaires. Lui-même résidait généralement à Griessen, à la limite du canton de Schaffhouse, d’où il entreprenait des tournées à travers le Hegau, le Klettgau, etc. Les persécutions sanglantes que les princes et les seigneurs, inquiets, entreprirent partout contre cette nouvelle hérésie plébéienne contribuèrent fortement à attirer l’esprit de rébellion et à renforcer l’association. C’est ainsi que Munzer fit de l’agitation pendant cinq mois environ dans l’Allemagne du Sud. Quelque temps avant qu’éclatât la conspiration il revint en Thuringe, d’où il voulait diriger la révolte, et où nous le retrouvons plus tard

Nous verrons à quel point le caractère et l’attitude des deux chefs de partis reflètent exactement l’attitude de leurs partis réciproques ; comment l’indécision de Luther, sa crainte devant le sérieux que prenait le mouvement, sa lâche servilité devant les princes, correspondaient parfaitement à la politique hésitante, équivoque, de la bourgeoisie ; et comment l’énergie et la fermeté révolutionnaire de Munzer étaient celles de la fraction la plus avancée des plébéiens et des paysans. La seule différence était que, tandis que Luther se contentait d’exprimer les conceptions et les aspirations de la majorité de sa classe, et d’acquérir ainsi une popularité à bon compte, Munzer, au contraire, dépassait de beaucoup les idées et les revendications immédiates des paysans et des plébéiens. Il forma, avec l’élite des éléments révolutionnaires, un parti qui, d’ailleurs, dans la mesure où il partageait ses idées et possédait son énergie, ne représenta jamais qu’une petite minorité dans la masse des insurgés.

Extrait de "La guerre des paysans" de Engels

4 Messages de forum

  • Thomas Münzer et la guerre des paysans 22 janvier 2013 03:06, par RP

    Voilà qui juge bien plus Voltaire que Munzer :

    Luther avait réussi à faire soulever les princes, les seigneurs, les magistrats, contre le pape et les évêques. Muncer souleva les paysans contre tous ceux-ci : lui et ses disciples s’adressèrent aux habitants des campagnes en Souabe, en Misnie, dans la Thuringe, dans la Franconie. Ils développèrent cette vérité dangereuse qui est dans tous les cœurs, c’est que les hommes sont nés égaux, et que si les papes avaient traité les princes en sujets, les seigneurs traitaient les paysans en bêtes. À la vérité, le manifeste de ces sauvages, au nom des hommes qui cultivent la terre, aurait été signé par Lycurgue : ils demandaient qu’on ne levât sur eux que les dîmes des grains ; qu’une partie fût employée au soulagement des pauvres ; qu’on leur permît la chasse et la pêche pour se nourrir ; que l’air et l’eau fussent libres ; qu’on modérât leurs corvées ; qu’on leur laissât du bois pour se chauffer : ils réclamaient les droits du genre humain ; mais ils les soutinrent en bêtes féroces.

    Les cruautés que nous avons vues exercées par les communes de France, et en Angleterre du temps des rois Charles VI et Henri V, se renouvelèrent en Allemagne, et furent plus violentes par l’esprit de fanatisme. Muncer s’empare de Mulhausen en Thuringe en prêchant l’égalité, et fait porter à ses pieds l’argent des habitants en prêchant le désintéressement. (1525) Les paysans se soulèvent de la Saxe jusqu’en Alsace : ils massacrent les gentilshommes qu’ils rencontrent ; ils égorgent une fille bâtarde de l’empereur Maximilien Ier. Ce qui est très-remarquable, c’est qu’à l’exemple des anciens esclaves révoltés, qui, se sentant incapables de gouverner, choisirent pour leur roi le seul de leurs maîtres échappé au carnage, ces paysans mirent à leur tête un gentilhomme.

    Ils ravagèrent tous les endroits où ils pénétrèrent depuis la Saxe jusqu’en Lorraine ; mais bientôt ils eurent le sort de tous les attroupements qui n’ont pas un chef habile : après avoir fait des maux affreux, ces troupes furent exterminées par des troupes régulières. Muncer, qui avait voulu s’ériger en Mahomet, périt, à Mulhausen, sur l’échafaud (1525) ; Luther, qui n’avait point eu de part à ces emportements, mais qui en était pourtant malgré lui le premier principe, puisque le premier il avait franchi la barrière de la soumission, ne perdit rien de son crédit, et n’en fut pas moins le prophète de sa patrie.

    Voltaire dans Essai sur les moeurs

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  • Thomas Münzer et la guerre des paysans 24 janvier 2013 10:25, par Ramiro

    Les révoltes paysannes ont eu une importance révolutionnaire car elles ont attaqués les bases même de la féodalité et ont obtenus comme résultats l’abolition du servage. Lors des révolutions bourgeoises, les serfs constituaient le gros des forces qui acheva le régime féodale. La bourgeoisie profita de la lutte des paysans avec les seigneurs, elle avait comprit la force que reprèsentait cette lutte de classe directe, et elle comprit aussi l’interet une fois le pouvoir conquis de mettre au pas immédiatement les paysans et les prolétaires naissants, remplaçant l’exploitation féodale par l’exploitation capitaliste. La bourgeoisie s’est hissé au pouvoir sur les épaules des paysans et a profité de leurs luttes révolutionnaires.

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    • Thomas Münzer et la guerre des paysans 24 janvier 2013 21:29, par Robert Paris

      Merci beaucoup pour ton message Ramiro et pour tes remarques. Cela fait très plaisir de te retrouver sur le site. Je suis d’accord que la bourgeoisie a bien profité des révoltes paysannes mais, parfois, elle n’en a même pas été capable, comme c’est le cas lors de la révolution d’Etienne Marcel. Ce n’était pas si évident d’oser même profiter des révoltes paysannes pour des classes aisées de villes car ces misérables des campagnes semblaient plus dangereux même que la féodalité.

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  • Thomas Münzer et la guerre des paysans 12 décembre 2013 13:03, par Robert Paris

    Martin Luther écrivit en décembre 1524 dans sa Lettre aux princes de Saxe sur l’esprit séditieux des paysans pauvres et en janvier 1525 dans son libelle Contre les prophètes célestes : « à nouveau, les hordes de paysans, en train de tuer et de piller, [...] il faut les pulvériser, les étrangler, les saigner, en secret et en public, dès qu’on le peut, comme on doit le faire avec des chiens fous ».

    Des propos qui marquaient son passage clair et net à la contre-révolution.

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