Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /homepages/36/d206324349/htdocs/site_org1G/config/ecran_securite.php on line 180
Témoignages sur Léon Trotsky, le plus grand et le plus calomnié des révolutionnaires - Matière et Révolution
English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 06- REVOLUTIONNARY POLITICS - POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 4- Ce qu’est le socialisme et ce qu’il n’est pas > Témoignages sur Léon Trotsky, le plus grand et le plus calomnié des (...)

Témoignages sur Léon Trotsky, le plus grand et le plus calomnié des révolutionnaires

dimanche 17 décembre 2017, par Robert Paris

Léon Trotsky, suite aux procès staliniens de Moscou :

« Non je ne vois pas de fondement au pessimisme. Il faut prendre l’histoire comme elle est. L’humanité avance comme le faisaient certains pèlerins : deux pas en avant et un pas en arrière. Durant le mouvement en arrière, tout semble perdu pour les sceptiques et les pessimistes. Mais c’est une erreur de vision historique. Rien n’est perdu. L’humanité s’est développée du singe au Comintern. Elle avancera du Comintern au véritable socialisme... C’est dans cette conviction que repose la base inébranlable de l’optimisme révolutionnaire. »

Léon Trotsky, à la fin de sa vie :

« Nous sommes révolutionnaires de la tête aux pieds, nous l’avons été, nous le resterons jusqu’au bout. »

« Nous ne nous repentons de rien et nous ne renonçons à rien. Nous vivons des idées et de l’état d’esprit qui nous animaient durant les journées d’Octobre 1917. A travers des difficultés temporaires, nous pouvons voir devant nous. Si marqués que soient les méandres du fleuve, le fleuve coule vers l’océan. »

« Quelles que puissent être les circonstances de ma mort, je mourrai avec une foi inébranlée dans l’avenir communiste. Cette foi en l’homme et en son avenir me donne, même maintenant, une force de résistance que ne saurait donner aucune religion. »

Témoignages sur Léon Trotsky, le plus grand et le plus calomnié des révolutionnaires

Tout d’abord, le jugement de la grande bourgeoisie est exprimé ici par le Morning Post de Londres, du 20 janvier 1925 :

« Dans l’intérêt de la civilisation Européenne, c’est une satisfaction d’apprendre qu’enfin la victoire revient au triumvirat (Zinoviev, Kamenev, Staline), car Trotsky, avec ses qualités diaboliques entraînant les hommes à la destruction, est infiniment supérieur à la clique qui l’a remplacé. »

Sir Austen Chamberlain, gouvernant anglais et ennemi le plus déclaré de la révolution prolétarienne, déclarait pendant la conférence de Genève de 1928 que le principal reproche qu’on pouvait faire à Staline, malgré les félicitations pour avoir éliminé la plupart des dirigeants bolcheviks, était « de ne pas avoir collé au mur Trotsky ».

A la première Conférence Internationale de Genève où assistait une délégation de Moscou, alors que le Thermidor stalinien se profilait déjà, le représentant anglais, Chamberlain, le futur homme de Munich, s’écriait en effet : « La Grande-Bretagne ne traitera pas avec l’Union Soviétique aussi longtemps que Trotski ne sera pas fusillé. »

Voir citation

L’expulsion de Trotski du C.C. et du Parti russe, ainsi que plus tard sa déportation à Alma Ata furent applaudies par la presse bourgeoise et les chancelleries occidentales comme un signe certain de la victoire de la fraction réactionnaire sur la fraction révolutionnaire. Chamberlain complimenta même les procès de Moscou !

Winston Churchill, lui aussi, applaudissait :

« Il s’ensuivit en Russie soviétique une purge impitoyable – mais peut-être pas inutile – des milieux politiques et militaires, ainsi qu’une série de procès à partir de janvier 1937, dans lesquels le procureur Vychinsky joua un rôle si magistral. »

Voir citation

Le 7 mars 1929, Le Populaire ayant écrit : « M. Bliira a plaidé pour Trotsky : il a demandé qu’on l’accueillit en France, au nom des vieilles traditions. », M. E. Gascoin (Ami du Peuple du soir) répond dans Le Figaro : « La France, jusqu’ici, accueillait les victimes, mais non pas les bourreaux. » Ce qui rendait, en l’espèce, cette prétention particulièrement révoltante, c’est qu’en signant le traité de Brest-Litovsk, Trotsky, non seulement a trahi notre pays, allié de la Russie et qui s’est en partie ruiné pour elle, mais qu’en outre il a prolongé la guerre et demeure ainsi directement responsable de la mort de milliers de nos soldats. Sur les boulevards de nos villes, sur les routes de nos campagnes, « l’assassin eût rencontré des orphelins et des veuves qui eussent été, qui sont toujours ses victimes. Tout cela le sang sur les mains, la trahison abjecte, nos compatriotes et les meilleurs, sacrifiés à l’aberration la plus folle, les injures mêmes dont chaque jour le couvrent personnellement les communistes, rien n’a arrêté M. Blum. Il s’agissait d’empoisonner un peu plus la France en y introduisant un ferment de corruption plus que tout autre actif, automatiquement M. Blum, l’arrière-train chaud encore du dernier coup de pied de Cachin, s’est levé et a répondu. « Présent ». Et derrière lui c’est ici que le fait devient grave, car les réactions personnelles de « l’antipatriote ne nous intéressent pas en elles-mêmes derrière lui il y avait, se taisant mais complice, tout le Cartel, depuis Herriot, qui a rétabli ce foyer de pestilence qu’est l’ambassade des Soviets, jusqu’à Daladier autre ventre qui, hier, déplorait ouvertement la défaite des communistes, c’est-à-dire des ennemis avoués de son, pays. « Soyons des défaitistes », écrivait ce matin même Maurice Thorez, dans l’Humanité. « Qu’on expulse les missionnaires qui vont faisant briller partout la claire lumière de France, qu’on accueille Trotsky, propagandiste révolutionnaire et agent de trahison, voilà l’essentiel de leurs vœux, voilà ce qu’ils nous imposeront demain s’ils sont nos maîtres. »

voir citation

Le Matin du 16 avril 1934 titre :

« Que fait, aux portes de Paris, l’homme qui a signé la trahison russe pendant la guerre et dresse, en France, la révolution contre la paix ? »

Lire ici

Le journal Le Matin du 4 mai 1934 :

« Le réprouvé Trotsky n’ira pas en Angleterre. « Notre décision est irrévocable répète aux Communes le ministre britannique de l’intérieur en réponse à de nombreux députés, le gouvernement britannique a refusé l’autorisation de séjour demandée par des socialistes extrémistes pour Léon Trotsky ». »

Lire ici en bas de la une du journal

Le journal Le Devoir du 17 avril 1934 rapporte l’expulsion de France de Trotsky : on verra que le journal bourgeois reprend les protestations de « citoyens », qui ne sont autres que les staliniens, sur la présence de Trotsky en France !

Lire ici

Pendant la révolution et la guerre civile, toute la presse bourgeoise n’employait que l’expression Lénine-Trotsky. Le Figaro, le 24 février 1919 :

« C’est l’Allemagne qui les a inventés sans l’or germanique, sans les facilités de toutes sortes qu ils ont trouvées outre-Rhin, Lénine et Trotsky n’auraient pas pu accomplir un seul de leurs desseins… »

Pour tous, il s’agit de la révolution « de Lénine et Trotsky » :

voir ici

voir là

Lire encore

Lire aussi

La Presse du 2 septembre 1918 :

« Trotsky a quarante-trois ans. D’où sort-il au juste ? (...) Habile autant que résolu, assez instruit d’ailleurs, il en impose par l’ingéniosité autant que par la passion. Orateur, il ne se contente pas des phrases creuses et pâteuses où son prédécesseur Kérensky a fini par s’embourber. Trotsky a une facilité extraordinaire pour improviser non pas seulement des théories mais des combinaisons et des plans. Avec lui, rien n’est jamais terminé ni conclu. Sous sa parole et entre ses mains, tout se transforme et tout recommence sans cesse…. Et son programme politique et social ? Très simple : la lutte des classes partout ; la destruction de la bourgeoisie dans le monde entier ; le règne universel du prolétariat. »

Lire ici

En 1927, quand la « La Presse » réactionnaire, bourgeoise et antisémite prend parti pour Staline contre Trotsky, propageant les mensonges staliniens selon lesquels « malgré la facilité accordée aux chefs de l’opposition (Trotsky et Zinoviev) de prednre part à la discussion devant le congrès et de défendre leur point de vue, ni Zinoviev, ni Trotsky ne daignèrent le faire »

Source

Le 2 octobre 1927, ce journal violemment anticommuniste affirme que « Mr Trotski, à la séance du présidium du Comité exécutif de l’Internationale communiste, a déclaré que la discipline du parti communiste n’est pas obligatoire pour lui. » !!!!

source

En novembre 1927, Le Figaro affirme qu’« il y a une parfaite impossibilité d’appliquer le socialisme intégral auquel voudrait revenir Trotsky. »

source

La Presse, torchon de la bourgeoisie déjà cité, reconnaît le 27 décembre 1927 que « Trotsky jouit dans les masses d’une très grande popularité. Dans tous les cinémas de Russie passent en ce moment des épisodes des journées d’octobre (1917), et à chaque fois que Trotsky apparaît sur l’écran la salle éclate en applaudissements. »

source

Bien entendu, Le Figaro diffusera sans gène et sans l’ombre d’une critique les mensonges énormes des procès de Moscou en 1936 : lire par exemple ici

Quittons maintenant les propos de la bourgeoisie...

Victor Serge, « Vie et mort de Léon Trotsky » :

« Une tête subsiste de la révolution d’octobre et il se trouve que c’est la plus haute… Le sentiment qu’il inspira, le long de sa vie, à tous ceux qui l’approchèrent vraiment fut celui d’un homme en qui la pensée, l’action, la vie « personnelle » formaient un bloc sans fissure et qui suivrait son chemin jusqu’au bout, sans défaillance ; d’un homme sur lequel en toute circonstance on pouvait compter absolument. (…) L’homme s’insère à ce point dans la révolution russe qu’il en est inséparable. Il semble souvent en être le porte-parole, l’instrument conscient, pleinement consentant. Est-il un conducteur de masses ? Sans doute. Mais il ne l’est que parce qu’il comprend les masses, parce qu’il traduit leurs aspirations, leur volonté en un langage d’idées et d’action. »

Rosa Luxemburg dans « La Révolution russe » :

« Lénine et Trotsky et leurs amis ont été les premiers à montrer l’exemple au prolétariat mondial ; ils sont jusqu’ici les seuls qui puissent s’écrier "J’ai osé !". C’est là ce qui est essentiel, ce qui est durable dans la politique des bolcheviks »

« Voilà ce que la politique des bolcheviks comporte d’essentiel et de durable. En ce sens, ils conservent le mérite impérissable d’avoir ouvert la voie au prolétariat international en prenant le pouvoir politique et en posant le problème pratique de la réalisation du socialisme, d’avoir fait progresser considérablement le conflit entre capital et travail dans le monde entier. En Russie, le problème ne pouvait être que posé. Il ne pouvait être résolu en Russie. Et en ce sens, l’avenir appartient partout au « Bolchevisme ». »

« Sans aucun doute, les têtes pensantes de la révolution russe, Lénine et Trotski, n’ont accompli de pas décisif sur leur chemin épineux, semé d’embûches de toutes sortes que sous l’emprise d’un très grand doute et de violentes hésitations intérieures ; rien ne saurait leur être plus étranger que de voir l’Internationale considérer ce qu’ils ont accompli sous la contrainte amère, dans le tumulte et la fermentation des événements comme un modèle sublime de politique socialiste digne de l’admiration béate et de l’imitation fervente. »

« Tout ce qu’un parti peut apporter, en un moment historique, en fait de courage, d’énergie, de compréhension révolutionnaire et de conséquence, les Lénine, Trotsky et leurs camarades l’ont réalisé pleinement. L’honneur et la capacité d’action révolutionnaire, qui ont fait à tel point défaut à la social-démocratie, c’est chez eux qu’on les a trouvés. En ce sens, leur insurrection d’Octobre n’a pas sauvé seulement la révolution russe, mais aussi l’honneur du socialisme international. »

André Morizet, Dans le journal L’Humanité du 24 août 1921, sous le titre « De zéro à cinq millions d’hommes - Le roman héroïque de l’Armée Rouge raconté par son créateur : Trotzky » :

« J’ai pour Trotzky — autant le dire avant qu’on ne s’en aperçoive — une vive admiration. Trotzky n’a rien du doctrinaire, mais tout de l’homme d’action et d’organisation. En un pays où l’énormité des distances et la lenteur des communications suppriment chez tous — chez presque tous — la notion du temps, où les méthodes de précision et d’exactitude sans lesquelles nous ne concevons pas de travail pratique sont en général inconnues, il règle, lui, ses occupations, sur une observation scrupuleuse de l’heure. Il besogne à la façon d’un occidental, en « homme d’affaires ». Sans doute parce qu’il est juif. Cela n’importe point. L’essentiel, c’est que son activité aboutit à des résultats féconds. Chaque fois qu’il faut créer ou remettre sur pied un service, on s’adresse à lui. Depuis un an, on lui a confié les chemins de fer, qui ne marchaient plus guère ; ils fonctionnent. Lénine a songé, dit-on, à remettre entre ses mains, l’industrie. Mais ce qui restera toujours, quoi qu’il entreprenne, son œuvre maîtresse, c’est la formation de cette armée rouge qui, depuis trois ans, a permis à la Révolution de lutter victorieusement et de vivre. L’armée rouge ? Nous savons tous, parbleu, quelle était redoutable, puisque nous connaissons ses exploits. N’empêche que quand Trotzky, dans une de nos premières conversations, a laissé tomber comme une chose naturelle le chiffre des effectifs auxquels elle a fini par monter, nous nous sommes, à quelques-uns, regardés stupéfaits. « L’année dernière, disait-il, au moment de la guerre avec la Pologne, nous avions sous les armes cinq millions trois cent mille soldats... » Cinq millions, peste ! C’est un chiffre que personne en Europe, je crois, n’a soupçonné. « Ne me raconterez-vous pas pour l’Humanité comment vous êtes arrivés là ? » lui ai-je demandé ? « Mais tant que vous voudrez ! » m’a-t-il répondu en souriant. Et, pendant plusieurs après-midi, dans son cabinet du Commissariat de la guerre, il s’est prêté à mes questions avec une bonne grâce inépuisable, et m’a fourni tous les éléments d’une histoire de l’armée rouge qu’il me faut malheureusement trop résumer ici. Des débuts peu commodes « L’armée a été instituée, en principe, par un décret du 15 janvier 1918, signé de Lénine et des commissaires à la guerre et à la marine, Dybenko et Podvoisky. Je négociais alors la paix de Brest-Litovsk avec l’Allemagne comme commissaire aux Affaires extérieures, et c’est en mars que j’ai pris mes nouvelles fonctions. « Il n’y avait plus rien. L’ancienne armée s’était dissoute au hasard ; les hommes étaient partis chez eux, le matériel gisait un peu partout, abandonné au hasard de l’arrêt des trains. Les soviets locaux, tout jeunes alors, très primitifs encore, me télégraphiaient : « J’ai dix canons..., j’ai un parc d’aviation... Dix soldats..., cinq marins... ». Vous voyez cette pagaïe ! « Mon bureau, à Smolny ? Une foire ! Des gens y venaient, de tous les coins du pays : « Donnez-nous des souliers ! vous n’auriez pas un colonel ? » Reportez-vous à la description que fait Lissagaray du ministère de la Guerre sous la Commune. C’était cela. « Mettre de l’ordre là-dedans, ce n’était pas facile. Je n’avais aucune compétence et j’ai songé d’abord à me faire aider par les missions étrangères, qui caressaient l’espoir que nous reprendrions la guerre. Mais quand j’ai vu le chef de la mission française, le général Niessel, jouer avec moi au général allemand et mettre ses bottes sur ma table, quand j’ai constaté surtout le scepticisme de tous ces professionnels, je les ai mis à la porte. Ils ont regagné leurs pays peu après. « Un camarade du Parti, Bontch-Brouevitch, m’a amené son frère, général tsariste. Je l’ai pris et je l’ai invité à constituer un état-major en le flanquant de deux communistes pour le surveiller. Il a d’ailleurs parfaitement rempli son office. Il professe maintenant la géodosie à l’Université. « Avec lui, nous avons commencé à débrouiller la situation. Mais vous voyez cela ? Un général tsariste ? On a commencé par crier à la trahison, par refuser de m’obéir. Le Comité central, heureusement, me comprenait et m’aidait. Pour rétablir la discipline, nous avons sévi impitoyablement. Il le fallait. « Dans ce qui s’offrait à moi, il y avait de tout : des brigands, des demi-brigands. Un homme, qui venait avec une petite troupe, avait les poches pleines d’or et de montres ; on l’a fusillé. Il y avait des mouchards, des espions. Il a fallu pratiquer de sérieuses opérations d’hygiène révolutionnaire. « Partout, des initiatives intéressantes se faisaient jour, mais de quelle façon ! Quand un noyau se constituait, l’esprit fédéraliste s’en mêlait nous avions une armée de Tver, ou de Vladimir. Le dégoût général du militarisme empêchait toute cohésion. C’était fou ! La reprise de Kazan « Enfin en mai, l’appareil fut sur pied : sept régions étaient constituées avec leurs subdivisions de gouvernements, de cantons, de volosts. « Je n’avais pas osé commencer par rétablir l’obligation militaire : le volontariat seul fonctionnait. Il nous avait alors donné environ 200.000 hommes : anciens soldats et membres des Jeunesses communistes surtout. L’affaire tchéco-slovaque survint et l’élan nécessaire se produisit. « Vous vous souvenez de cette aventure : les divisions tchéco-slovaques de l’armée autrichienne étaient passées dans nos rangs en entier pendant la guerre. Nous les avions cantonnées sur la Volga. Travaillées par Savinkov et les socialistes — révolutionnaires, elles se soulevèrent et occupèrent Kazan, Simbirsk et Samara. « Toukhatchevsky, ancien officier tsariste, converti au bolchevisme pendant sa captivité en Allemagne, qui commandait en chef l’an dernier contre la Pologne, dirigeait Simbirsk notre première armée ; Vatsetis, un Letton, qui a été notre premier généralissime, menait la cinquième devant Kazan. Pauvres armées, de 6 à 8,000 baïonnettes chacune. Je m’établis près de lui, à Swijashsk. « Nous mobilisâmes d’abord les communistes, en tête, puis six classes dans les gouvernements de la Volga. L’ordre était : « La victoire ou la mort ! » Les paysans venaient en foule contre les blancs, mais il leur manquait la confiance dans leurs propres forces. Voici ce qui la leur donna : « J’habitais un train, dont a beaucoup parlé, fait de wagons blindés avec des sacs à terre, défendu par un canon, des mitrailleuses, et que suivait un autre train. Ce dernier était monté par 300 cavaliers, avec aéroplane, wagon-garage pour cinq autos, télégraphie sans fil, imprimerie tribunal ; une petite ville militaire en un mot. « Pour ses débuts, elle faillit se faire prendre. Savinkov, Kappel et Fortunatov étaient si sûrs de leur succès qu’ils l’avaient annoncé. Ils nous entourèrent avec un millier d’hommes. Nous creusâmes des tranchées et subîmes un siège ; finalement ils furent repoussés. « Afin de profiter de notre avantage, le soir même de notre délivrance, je risquai un grand coup avec Raskolnikov, un jeune officier de marine bolchevik qui nous représente aujourd’hui en Afghanistan. « Raskolnikov avait fait venir de Cronstadt, par les canaux, quatre vieux torpilleurs. Nous projetions tous deux d’anéantir avec eux la flotille adverse, composée de barques plates armées de canons et embossée devant Kazan. Un coude du fleuve, dans lequel se dresse une colline escarpée, nous séparait. A une heure du matin, nous franchîmes le goulet avec le premier torpilleur et, du premier coup, nous fûmes assez heureux pour mettre le feu aux réservoirs à pétrole de l’une des barques. Tout brûla. « Nos autres torpilleurs ne purent nous rejoindre et je me demande encore comment nous avons échappé. L’incendie sans doute empêchait l’ennemi affolé de nous voir. Nous finîmes par rentrer sans encombre avec notre gouvernail brisé. « L’impression fut énorme. Dès l’aube, après une courte lutte, les blancs évacuèrent Kazan. Le lendemain, Toukhatchevsky prit Simbirsk. Notre armée possédait enfin la confiance. Elle n’a plu, depuis lors, connu que des succès. Les commissaires aux armées « Alors commença le véritable travail d’organisation. « Nos mobilisations partielles, sommaires avaient peu rendu. Nous avons mobilisé régulièrement, par classe. Le nombre des insoumis a diminué. Affiches, meetings, représentations de comédies satiriques dans les campagnes, tribunaux, tous les moyens ont été employés. « Nous avons rappelés les anciens officiers. La Révolution française, sur 15.000 officiers du roi, n’en a pas retrouvé la moitié. Sur un million, nous en avons trouvé des centaines de mille. Certains ont trahi, c’est vrai. Notre 11e Division par exemple, la division de Nigni-Novgorod, notre orgueil, a été massacrée au printemps de 1919, pendant la rébellion des cosaques de Krasnov, par la faute concertée de ses chefs. Nous avons arrêté les familles des officiers suspects et les avons prises comme otages. « Nous avons créé les Commissaires aux armées. Mais la Convention n’en plaçait qu’auprès des généraux en chef. Nous en avons mis dans toutes les divisions, dans toutes les brigades, dans tous les régiments, en leur adjoignant dans chaque compagnie des « guides politiques » pour les seconder, dans leur action. Près de chaque armée, deux commissaires composaient avec le commandant un Conseil de guerre. Inviolables, mais responsables de toute trahison, ils possédaient droit de vie et de mort sur tous sans pouvoir s’immiscer dans la direction des opérations. « Voilà comment a grandi et fonctionné cet organisme militaire qui nous a procuré toutes nos victoires et dont l’importance numérique vous a tant surpris. »

Karl Radek dans la Pravda du 14 octobre 1922 :

« Si l’on peut dire du camarade Lénine qu’il est la raison de la révolution, la régissant par la transmission de la volonté, on peut caractériser le camarade Trotsky comme une volonté d’acier refrénée par la raison. La parole de Trotsky retentissait comme l’appel d’une cloche au travail. Toute la signification de cette voix, tout son sens et le sens même de notre travail des prochaines années en deviennent parfaitement clairs... »

Iaroslavsky (futur stalinien émérite) dans la Pravda en février 1923 :

« La brillante activité de littérateur-publiciste du camarade Trotsky lui a fait un nom mondial de « roi des pamphlétaires » : c’est ainsi que le nomme l’écrivain anglais Bernard Shaw. Quiconque, depuis un quart de siècle, a été au courant de cette activité doit se persuader que ce talent particulièrement éclatant... Nombreux, probablement, sont ceux qui ont vu une photographie de Trotsky adolescent, laquelle est assez répandue, etc. ; sous ce front haut, bouillonnait alors déjà un torrent d’images, de pensées, de sentiments qui parfois entraînèrent le camarade Trotsky un peu à l’écart de la grand’route historique, qui le forcèrent parfois à choisir soit des détours trop accentués, soit un chemin trop témérairement brusqué vers un point que l’on ne pouvait atteindre. Mais, dans toutes ces recherches, nous voyons un homme profondément dévoué à la révolution, qui a grandi pour jouer le rôle de tribun, dont le langage extrêmement acerbe, et souple comme l’acier, brise l’adversaire... Les Sibériens lisaient avec enthousiasme ces brillants articles et en attendaient d’autres avec impatience. Peu nombreux étaient ceux qui en connaissaient l’auteur, et ceux qui connaissaient Trotsky ne pensaient pas le moins du monde alors qu’il serait un des dirigeants reconnus de l’armée la plus révolutionnaire et de la plus grande révolution dans le monde… »

Lire ici Iaroslavsky

Staline, lui-même, écrit pour le premier anniversaire de la Révolution d’Octobre :

« Tout le travail d’organisation pratique de l’insurrection se fit sous la direction immédiate de Trotsky, président du soviet de Pétrograd. On peut dire en toute assurance que le parti doit avant tout et surtout au camarade Trotsky la rapide adhésion de la garnison du soviet et l’habile organisation du comité de guerre révolutionnaire. »

Les « Cahiers du bolchevisme » (du parti communiste de France) de 1924, dirigés par Zinoviev, prennent partie contre Trotsky mais en sont encore à écrire :

« Nous avons reconnu l’œuvre, le grand rôle et le travail d’organisation révolutionnaire accomplis par Trotsky pendant la Révolution russe… »

Peu après, écrire cela suffira pour être exclu sinon pire…

Lire ici Les Cahiers du bolchevisme du 20 décembre 1924

L’offensive de Zinoviev contre Trotsky (21 novembre 1924)

L’attaque de Kamenev contre Trotsky (19 décembre 1924)

Rapport de Kamenev contre Trotsky

Au Plénum du parti bolchevik de juillet 1926, Zinoviev annonça que sa lutte contre Trotsky avait été la plus grande erreur de sa vie, « plus dangereuse que l’erreur de 1917 ».

Zinoviev à la Conférence de l’Opposition d’octobre 1926, expliquant comment il a monté avec Staline le prétendu "complot de Trotsky" :

« Vous devez comprendre, dit-il en ma présence à ses proches amis, quelques ouvriers de Léningrad qui croyaient honnêtement à la légende du trotskysme, vous devez comprendre qu’il s’agissait d’une lutte pour le pouvoir. Tout l’art consistait à greffer sur les vieux désaccords les nouvelles questions. C’est dans cette intention que le trotskysme fut inventé... »

Victor Serge dans « De Lénine à Staline » (1936) :

« Marx et Engels arrivent ensemble aux mêmes conclusions sur les bases de la société moderne et fondent en vingt-cinq ans d’admirable collaboration intellectuelle, le socialisme scientifique. La révolution russe va réaliser dans l’action, - mais une action nourrie de très ferme pensée – une collaboration aussi étonnante : celle de Lénine et de Trotski... l arriva dans la capitale le 5 mai et son premier discours, au débarqué, fut pour préconiser la prise du pouvoir. Sa personnalité d’orateur, de journaliste et d’organisateur paraît parfois l’emporter, à partir de ce moment, sur celle de Lénine qui a moins de relief à première vue. (…) Mais l’important c’est que l’heure qui sonne au cadran, Trotsky l’a attendue, prévue, voulue toute sa vie. Il est, dans le parti social-démocrate, le théoricien de la révolution permanente, ce qui veut dire d’une révolution qui ne peut ni ne veut s’éteindre avant d’avoir achevé son œuvre, et ne se conçoit, dès lors, qu’internationale.Lénine a pourtant sur lui une supériorité incontestable : son parti formé en quatorze ans de luttes et de labeurs, depuis 1903. Ce parti, nous l’avons vu changer d’état d’esprit et de programme à l’arrivée de Lénine en Russie : on pourrait dire qu’il est venu aux conceptions de Trotski ; et Trotski et ses amis y entrent. Les documents du temps ne sépareront plus, pendant des années, les noms de ces deux hommes, qui n’auront, en somme, qu’une pensée et qu’une action, traduisant la pensée et l’action de millions d’hommes. Ce sont les deux têtes de la révolution. Sur elles se concentre toute la popularité, sur elles se porte toute la haine. (…)Peu de temps avant sa mort, Lénine avait proposé à Trotski – hostile au système bureaucratique – une action commune pour la démocratisation du parti. Au secrétariat général, le géorgien Staline, obscur pendant la guerre civile, devenait de plus en plus influent en profitant de ses fonctions techniques pour peupler les services de ses créatures. C’est lui qui se heurta à Lénine défaillant. (…)Dès 1923, une campagne d’agitation d’une violence sans borne se poursuivait, pour cette raison, contre Trotski, dénoncé en toutes circonstances comme l’anti-Lénine, le mauvais génie du parti, l’ennemi de la tradition bolchevik, l’ennemi des paysans. Ses anciens désaccords avec Lénine, datant de 1904 à 1915, exploités par ordre par des polémistes à tout faire, permirent de forger sous le nom de trotskisme toute une idéologie déformée à souhait dont on fit l’hérésie la plus criminelle. (…) Au début, l’organisateur de l’Armée Rouge, que La Pravda appelait peu de mois auparavant « l’organisateur de la victoire », demeuré président du conseil suprême de la Guerre, jouit d’une telle popularité dans l’armée et le pays qu’il pourrait, en escomptant le succès, tenter un coup de force. Mais ce serait, le lendemain, substituer au régime des bureaux, celui des militaires, et engager la révolution socialiste dans la voie suivie jusqu’ici par les révolutions bourgeoises. Or, il ne s’agit pas de jouer les Bonaparte, même avec les meilleures intentions du monde, mais d’empêcher, au contraire, le bonapartisme. Ce n’est pas par un pronunciamiento que l’opposition tentera d’imposer sa politique de renouvellement intérieur de la révolution, mais selon les méthodes socialistes de toujours, par l’appel aux travailleurs. Trotski quitte ses postes de commandement, se laisse limoger sans résistance, reprend sa place dans le rang et sa lutte continue. Tout dépend, selon lui, de la révolution mondiale…. Mais les révolutions échouent les unes après les autres. »

Isaac Deutscher dans « Trotsky, Le prophète armé » :

« A la réunion du 10 mai 1917, Lénine demanda à Trotsky et aux amis de Trotsky d’entrer immédiatement au parti bolchevik. Il leur offrit des postes dans les organismes dirigeants et à la rédaction de la Pravda. Il ne posa aucune condition. Il ne demanda pas à Trotsky de renier son passé ; il ne fit même pas mention de leurs anciennes controverses. (…) Le programme actuel du parti bolchevik incarnait plutôt les idées de Trotsky que celles de Lénine. (…) Un peu plus tard, cette année là, Lénine rendit hommage à Trotsky sans aucune amertume, en disant que, puisqu’il avait rompu avec les Mencheviks il n’y avait pas de meilleur bolchevik que lui. (…) Pour le moment, il restait hors de tout parti politique. (…) C’est davantage par ses discours que par ses articles que Trotsky exerça son influence sur la vie politique de la capitale. Il prit la parole dans d’innombrables meetings, généralement en compagnie de Lounatcharsky. En deux ou trois semaines, après son arrivée, il avait gagné, avec Lounatcharsky, une immense popularité : on les considérait comme les agitateurs les plus éloquents de l’aile gauche du Soviet. (…)Comme ils perdaient du terrain au Soviet, les Mencheviks et leurs alliés tentèrent de rallier des partisans à l’extérieur du Soviet. Ils convoquèrent pour le 14 septembre une soi-disant Conférence Démocratique. Il ne s’agissait en aucune manière d’une assemblée élus. (…) C’étaient les Bolcheviks qui se présentaient comme les fermes défenseurs du principe d’un gouvernement représentatif élu, tandis que les Socialistes modérés cherchaient à nier ce principe. Les Soviets, élus dans les usines et dans les casernes, ne représentaient pas la bourgeoisie ; mais ils représentaient pleinement la classe ouvrière, l’armée et d’importantes fractions de la paysannerie. (…) Dans le même temps, les socialistes modérés essayaient de mettre sur pied un ersatz de parlement, sous la forme de la Conférence Démocratique et du soi-disant pré-Parlement qui en serait issu. (…) C’est à cette occasion que Trotsky apparut, pour la première fois, comme le plus brillant porte-parole des Bolcheviks. Voici comment un chroniqueur menchevik de la Révolution, Soukhanov, décrivit l’impression produite par son discours : « Ce fut sans aucun doute l’un des plus brillants discours de ce surprenant orateur, et je ne peux résister au désir de citer intégralement dans mon livre ce magnifique morceau. Si, plus tard, mon livre trouve encore un lecteur, comme l’ouvrage sans fantaisie de Lamartine en trouve encore, que ce lecteur juge sur cet exemple l’art oratoire et la pensée politique de notre époque. Il en tirera la conclusion que l’humanité n’a pas vécu en vain ces derniers cent cinquante ans et que les héros de notre Révolution laissent loin derrière eux les chefs illustres de 1789 » Au seul nom de Trotsky, tout l’auditoire du Théâtre Alexandrinsky fut saisi d’enthousiasme… « Camarades et Citoyens », commença-t-il très calmement, « les ministres socialistes viennent de vous parler. Les ministres sont censés paraître devant des corps représentatifs pour rendre compte de leur travail. Nos ministres ont préféré nous donner des conseils plutôt que rendre leurs comptes. » (…) Il fit remarquer qu’il n’y avait pas eu un seul orateur pour défendre Kérensky et que le premier ministre se trouvait ainsi condamné par se propres amis et partisans. Cette remarque frappa ses adversaires au point le plus vulnérable et un mouvement de colère ébranla la salle. (…) Trotsky réclama que les Gardes Rouges fussent armés. « Pour quoi faire ? Pour quoi faire ? » cria-t-on sur les bancs mencheviks. « D’abord pour que nous puissions constituer un vrai rempart en face de la contre-révolution », répondit Trotsky, « contre un nouveau et plus puissant mouvement Kornilov. Ensuite, si la démocratie révolutionnaire instaure une véritable dictature du prolétariat, si ce nouveau gouvernement propose une paix honorable et que cette offre soit repoussée, alors, et je vous dit cela au nom de notre parti… les ouvriers armés de Petrograd et de toute la Russie défendront le pays de la révolution contre les troupes de l’impérialisme avec un héroïsme comme l’Histoire de la Russie n’en a encore jamais connu. » (…) Les Bolcheviks renforçaient progressivement leurs positions à l’intérieur des Soviets. Au début de septembre, ils détenaient la majorité à Petrograd, à Moscou et dans d’autres villes industrielles. Ils attendaient avec confiance d’apparaître comme le parti majoritaire au prochain Congrès National des Soviets. C’est à l’Exécutif Central des Soviets, élu en juin et encore contrôlé par les Socialistes modérés, qu’il appartenait de convoquer ce congrès. Ceux-ci faisaient leur possible pour ajourner ce qui, pour eux, représentait un saut dans l’inconnu, tandis que les Bolcheviks insistaient naturellement pour une convocation rapide du congrès. (…) Le 23 septembre, le Soviet de Petrograd élut Trotsky comme président. Lorsqu’il monta sur l’estrade, un tonnerre d’applaudissements l’accueillit… Au nom du nouveau Soviet, il lança les premiers appels pour la seconde révolution, réclamant la démission de Kerensky et le transfert du pouvoir gouvernemental au Congrès des Soviets… Au cours des semaines qui s’étaient écoulées entre sa libération et l’insurrection d’Octobre, le nom de Trotsky ne devint pas seulement synonyme de bolchevisme mais aussi le symbole, à l’étranger, de toutes les aspirations du bolchevisme, bien plus que ne l’avait jamais été le nom de Lénine, qui s’était retiré de la scène publique. Et ces semaines furent si chargées d’histoire qu’elles chassèrent de la mémoire des hommes les événements des années et des mois précédents. Les querelles de Trotsky et de Lénine au cours des quinze dernières années, paraissaient futiles en comparaison de ce que Trotsky, maintenant, faisait en quinze minutes pour le parti bolchevik. Il n’y en avait pas moins à l’intérieur du Parti quelques dirigeants aux yeux de qui rien ne pourrait effacer le souvenir des luttes passées… Il leur fallait bien reconnaitre le grand courage avec lequel il avait défendu leur parti dans des moments difficiles, alors qu’il n’en était pas encore membre. Ils ne pouvaient nier non plus qu’en l’absence de Lénine, aucun d’entre eux n’aurait pu parler au nom du parti avec la fermeté, la clarté et l’autorité de Trotsky ; et que Lénine lui-même n’aurait pu être leur porte-parole avec autant d’éclat. L’ascension de Trotsky dans le parti était donc indiscutée. Mais il suffit d’examiner les rapports du Comité Central pour apercevoir, derrière les apparences, les sentiments réels. Lénine, au début de l’année, avait vainement essayé de persuader ses collègues de confier à Trotsky un rôle de premier plan à la direction de la presse bolchevik. Le 4 août encore, le Comité Central désignait un Comité directeur pour les journaux bolcheviks. Il fut composé de Staline, Sokolnikov et Milioutine. Une motion proposant que Trotsky entrât au Comité dès sa sortie de prison fut repoussée par onze voix contre dix. (…) Milioutine, Nogine, Rykov, Sverdlov, Staline et Shaumian étaient les hommes de comité, formés à l’intérieur du parti et qui n’avaient presque pas connu d’autre vie que sa dure vie clandestine ; ceux-ci ayant le sentiment d’avoir été les piliers de la Révolution, considéraient avec une défiance instinctive les anciens émigrés et surtout le plus fier, le plus original et le plus éloquent de tous. Mais cet antagonisme se dissimulait dans les profondeurs de l’inconscient. Au Comité Central, Trotsky se comporta d’abord avec le tact et la discrétion d’un nouveau venu. Le premier jour où il parut pour la première fois, des divergences se manifestèrent entre les vieux Bolcheviks, qui portaient sur l’attitude fondamentale du parti. C’était le début de la grande controverse sur l’insurrection : de son refuge Lénine s’était borné à soumettre le problème au Comité Central. Zinoviev, qui partageait la retraite de Lénine, avait déjà demandé l’autorisation au Comité de réapparaître en public et de se désolidariser de Lénine. Le Comité avait refusé ; mais il lui était difficile de continuer à cacher ses deux chefs : il autorisa donc Kamenev à négocier un arrangement avec les Socialistes modérés, pour permettre à tous les deux de quitter leur retraite. (…) Déjà Lénine poussait son parti à l’insurrection. Dans ses lettres au Comité Central il insistait sur le changement d’humeur des Soviets, la marée montante de la révolte paysanne et l’impatience de l’armée pour presser le parti de passer tout de suite des déclarations et des promesses révolutionnaires à l’action armée. Il croyait fermement que si le Parti saisissait l’occasion, il conquerrait l’appui de l’immense majorité du peuple. Mais l’histoire n’offrait qu’une occasion éphémère : si les Bolcheviks la manquaient, un autre Kornilov serait bientôt prêt à quelque pronunciamiento qui écraserait les Soviets et la Révolution. (…) Le 15 septembre, le Comité Central discuta, pour la première fois, ces propositions. Kamenev s’y montra absolument opposé et demanda au Comité de lancer à toutes les organisations une mise en garde contre tout mouvement de caractère insurrectionnel. Le Comité n’accepta ni le conseil de Kamenev ni les propositions de Lénine. Trotsky, dans le même temps, abordait ce problème avec le nouvel avantage que lui conférait sa position de président du Soviet de Petrograd. Il était d’accord avec Lénine sur les chances et l’urgence de l’insurrection. Il ne l’était pas sur la méthode, et notamment sur l’idée que le parti devait promouvoir l’insurrection en son nom et sous sa responsabilité. (…) Pour Trotsky, la date de l’insurrection devait être fixée de manière à coïncider avec le Congrès des Soviets ou à le précéder de peu : les insurgés remettraient alors à celui-ci le pouvoir dont ils viendraient de s’emparer. Trotsky souhaitait également que l’insurrection soit menée au nom du Soviet de Petrograd et par l’intermédiaire de son appareil : les Bolcheviks y détenaient tous les leviers de commande et lui-même, Trotsky, le dirigeait directement. (…) La divergence de tactique entre Lénine et Trotsky était très secondaire face à la grande controverse entre les partisans et les adversaires de l’insurrection. Zinoviev et Kamenev soutenaient que Lénine et Trotsky conduisaient le parti et la Révolution au suicide. Ce fut l’une des plus importantes et des plus violentes controverses qui aient jamais déchiré le parti ; une controverse dont les « pour » et les « contre » réapparaîtraient, groupés de diverses manières, dans d’innombrables controverses futures (…) Les partisans de l’insurrection, et en particulier Lénine et Trotsky, ne se contentaient pas d’appuyer purement et simplement leur argumentation sur le calcul de l’équilibre des forces en Russie. Ils insistaient davantage encore sur l’imminence d’une révolution européenne, dont l’insurrection russe serait le prélude, comme l’affirmait Trotsky depuis 1905-1906. Dans la motion qu’il proposa le 10 octobre au Comité Central, Lénine mentionnait comme premier argument en faveur de l’insurrection, « la position internationale de la Révolution russe » … « Nous sommes à la veille de la révolution prolétarienne mondiale » (…) Lénine partageait la confiance de Trotsky et il réclamait avec insistance qu’un gouvernement du Soviet fût préparé à engager une guerre révolutionnaire pour aider le prolétariat allemand à se soulever. Pour leur part, Zinoviev et Kamenev déclaraient : « Si nous devions arriver à la conclusion qu’il faut faire une guerre révolutionnaire, les soldats nous abandonneraient en masse ». (…) « Il est extrêmement dangereux de surestimer nos forces ». (…) Tant que ce différend continuait à diviser le Comité Central, le parti était naturellement dans l’impossibilité de prendre une initiative. Vers la fin septembre, Kerensky ouvrit le pré-Parlement, nouvel organisme remplaçant une assemblée élue. Les Bolcheviks devaient décider s’ils y participeraient. La question était liée à celle de l’insurrection. Les adversaires de celle-ci et ceux qui hésitaient encore étaient favorables à la participation : ils souhaitaient que le parti bolchevik joue le rôle régulier de l’opposition au sein du pré-Parlement, bien que cet organisme n’eût pas le droit de prétendre représenter la nation. Les partisans de l’insurrection soutenaient que le temps était passé où leur parti pouvait jouer le rôle de l’opposition… Les délégués bolcheviks, qui étaient arrivés de tout le pays pour l’ouverture du pré-Parlement votèrent en majorité pour la participation. Lénine insista pour qu’ils révisent leur attitude. Il écrivit dans une lettre au Comité Central : « Trotsky a soutenu le boycott – bravo camarade Trotsky ! Le boycott a été repoussé dans le groupe des délégués bolcheviks… Nous restons en faveur du boycott. » (…) Trotsky, cependant, travaillait à préparer l’insurrection. Il procédait avec une subtilité psychologique et une finesse tactique telles que son but restait caché à ses amis comme à ses ennemis, bien qu’il agît au grand jour. Il n’essayait pas d’imposer aux événements un schéma tout prêt de l’insurrection. Il inclinait les événements, tels qu’ils se présentaient, dans le sens de l’insurrection. Il pouvait ainsi justifier chacune des mesures qu’il prenait par une exigence pressante – et, en un certain sens, réelle – du moment, exigence qui, apparemment, n’avait rien à voir avec l’insurrection. (…) Pas un seul des observateurs politiques et militaires compétents qui surveillaient les événements pour le compte du gouvernement, de l’Etat-Major, des ambassades et des missions militaires alliées, ne perça le camouflage. Et Lénine lui-même s’y laissa partiellement tromper. Vers le début d’octobre, la crise avait atteint un nouveau point critique. Le chaos économique augmentait. L’approvisionnement des villes s’épuisait. Dans de vastes régions du pays, les paysans s’emparaient des propriétés de la noblesse et brûlaient les demeures. L’armée subissait de nouvelles défaites. La flotte allemande intervenait dans le golfe de Finlande. Et pendant quelques temps, Petrograd elle-même parut menacée par l’attaque allemande. Les ministères, les milieux d’affaires et les centres militaires discutaient de l’évacuation de la capitale et du transfert du gouvernement à Moscou. Alors se produisit un renversement des opinions, dont on pourrait trouver l’analogue dans les annales de la guerre et de la révolution. Certains, parmi ceux qui souhaitaient une contre-révolution mais étaient eux-mêmes trop faibles pour la provoquer, en venaient à considérer avec satisfaction, malgré leurs habituelles protestations de patriotisme, une éventuelle invasion ennemie qui pourrait faire le travail pour eux. Rodzianko, l’ex-président de la Douma, commit l’imprudence de déclarer publiquement qu’il verrait avec joie l’armée allemande rétablir l’ordre et la légalité à Petrograd. Le découragement gagnait la classe ouvrière et le Soviet « défaitiste ». Le 6 octobre, en présence des délégués de tous les régiments stationnés dans la capitale, et s’adressant à la section des soldats du Soviet, Trtosky proposa la résolution suivante : « Si le gouvernement provisoire est incapable de défendre Petrograd, il doit ou signer la paix ou laisser la place à un autre gouvernement. Transférer le gouvernement à Moscou serait déserter une position de bataille favorable. » La résolution fut adoptée à l’unanimité. La garnison témoigna de son accord en organisant la défense de la ville, au besoin sans et même contre le gouvernement. Le lendemain, de la tribune du pré-Parlement, Trotsky tira la sonnette d’alarme : « L’idée de livrer la capitale révolutionnaire aux troupes allemandes n’était, dit-il, qu’un élément qui s’insérait dans une ligne politique générale destinée à favoriser la conspiration contre-révolutionnaire. » (…) Dominant le tumulte, Trotsky annonça le départ des Bolcheviks : « Nous n’avons rien de commun avec ce gouvernement traître au peuple ni avec ce Conseil complice de la contre-révolution… En nous retirant du Conseil, nous avertissons les ouvriers, les soldats et les paysans de toute la Russie de se tenir sur leurs gardes et faire preuve de courage. Petrograd est en danger ! La Révolution est en danger ! Le peuple est en danger ! » A partir de cet instant, les insurgés avançaient presque chaque jour, à grands pas vers leur but. Kerensky et son Etat-Major d’une part, Trotsky et le Soviet de l’autre, se trouvaient engagés dans une série de manœuvres qui préparaient la guerre civile ; mais tous prétendaient agir dans le plus grand intérêt de la défense nationale. Kerensky préparait une redistribution des troupes destinée, selon lui, à renforcer le front. Dans le cadre de ce mouvement, les régiments les plus révolutionnaires devaient quitter Petrograd, ce qui préludait à une épreuve de force avec le Soviet. Trotsky devait faire échouer le plan de Kerensky et empêcher le départ des régiments pro-bolcheviks. Il y parvint en soutenant que l’affaiblissement de la garnison exposerait la capitale à l’invasion allemande, ce qui n’était pas faux…. Pourtant, Trotsky ne proposa pas ouvertement au Soviet de s’opposer au plan de Kerensky, - il l’invita d’abord à comprendre la vraie signification de ce plan et affirma que le Soviet devait avoir un droit de regard sur l’état de la garnison. Implicitement, cependant, Trotsky avait déjà posé la question de savoir aux ordres de qui cette garnison devait être. Le même jour, au cours d’une séance de l’Exécutif du Soviet, fut créé le Comité Militaire Révolutionnaire. Ce Comité qui devait devenir l’organe suprême de l’insurrection, semblait n’avoir d’autre rôle, à ce moment-là, que d’assumer au nom du Soviet la responsabilité de la défense de la ville… Les membres mencheviks de l’Exécutif étaient hostiles à cette idée, mais quant on leur eut montré que ce Comité serait la réplique et comme le successeur d’un organisme qu’ils avaient eux-mêmes formé au moment du coup d’Etat de Kornilov, ils ne trouvèrent rien à répondre… Trotsky, d’office, prit la direction du Comité Militaire Révolutionnaire. Celui-ci avait pour tâche de fixer les effectifs de la garnison nécessaires à la défense de la capitale ; de rester en contact avec les commandants en chef du front nord, de la flotte de la Baltique et de la garnison de la Finlande, etc. ; d’évaluer les réserves d’hommes et de munitions disponibles ; de mettre sur pied un plan de défense ; et de maintenir la discipline parmi la population civile. Et il comptait parmi ses membres – outre son jeune et innocent promoteur, le socialiste révolutionnaire de gauche Lazimir – Podvoisky, Antonov-Ovseenko et Lachevitch, futurs chefs militaires de l’insurrection…. Tantôt de propos délibéré, tantôt sous l’impulsion de grands événements et d’incidents secondaires, Trotsky forgeait ainsi la machine de l’insurrection. Le Comité Central du parti bolchevik, cependant, n’avait encore pris aucune décision définitive… Ce n’est que le 10 octobre, le lendemain de la constitution du Comité Militaire Révolutionnaire, que se tint la session historique à laquelle assista Lénine et où, après une sérieuse discussion, les chefs du parti votèrent par dix voix contre deux en faveur de l’insurrection.

A.-V. Lounatcharsky dans « Silhouettes révolutionnaires » (1923) :

« Entre tous, Trotsky sortit grandi de la Révolution de 1905. Ni la popularité de Lénine, ni celle de Martov ne s’étaient modifiées… A partir de ce moment, Trotsky se tint au premier rang… Je tiens à préciser tout de suite que Trotsky réussit fort mal dans l’organisation, non seulement d’un Parti, mais même d’un petit groupe… Trotsky ne paraissait pas fait pour le travail au sein de groupements. Mais plongé, au contraire, dans l’océan des grands faits historiques où toutes les choses personnelles perdent leur importance, on voyait rayonner ses dons, ses qualités. Pour moi, Trotsky fut toujours un grand homme. Qui pourrait en douter ? A Paris (pendant la guerre mondiale), il m’était apparu en véritable homme d’Etat : plus le temps s’écoulait, plus il grandissait à mes yeux. Etait-ce que je le connaissais mieux, que j’étais plus apte à saisir l’étendue de sa force, projetée sur un vaste champ que lui offrait l’Histoire, ou bien que l’expérience de la Révolution, la difficulté même du problème, avaient comme élargi ses ailes ? L’œuvre d’agitation accomplie au printemps de 1917 sort complètement du cadre de ce livre, mais je ne puis m’empêcher de mentionner qu’à ce moment, sous l’influence de l’aveuglant et énorme succès, nombreux étaient ceux qui, voyant de près Trotsky à l’œuvre, inclinaient à penser qu’il était le chef authentique de la Révolution. C’est ainsi qu’Ouritsky me dit un jour : « Voyez, la grande Révolution est là, eh bien, quelle que soit l’intelligence de Lénine, elle pâlit à côté du génie de Trotsky. » La preuve a été faite que cette appréciation n’était pas juste – non qu’elle exagérait les dons et la puissance de Trotsky – mais parce qu’à cette époque, le génie politique de Lénine ne se trouvait pas encore complètement en lumière. Les deux grands dons extérieurs de Trotsky sont l’éloquence et le talent d’écrivain. Trotsky est, à mon sens, le plus grand orateur de ce temps… Une prestance magnétique, le geste large et beau, un rythme puissant, une voix infatigable, une merveilleuse solidité de la phrase, une fabuleuse richesse d’images, une ironie brûlante, un pathétique débordant, une logique extraordinaire et projetant dans sa lumière les éclairs de l’acier, telles sont les vertus dont ruissellent les discours de Trotsky… J’ai vu Trotsky parler trois heures durant dans le plus absolu silence, devant un auditoire debout et médusé et buvant ses paroles. En tant que chef, Trotsky, je le répète, ne brille pas dans le domaine de l’organisation du Parti. Il y est comme inapte. Il est maladroit. Sa personnalité est trop tranchée, c’est cela même qui le gêne. Trotsky est épineux. Il est autoritaire. Il n’y a que dans ses rapports avec Lénine qu’il n’a cessé de se départir d’un abandon touchant et rendre : avec la modestie qui caractérise les hommes vraiment grands. Il savait reconnaître la prééminence de Lénine. Trotsky, homme politique, égale Trotsky orateur. Pourrait-il en être autrement ? Le plus merveilleux orateur, dont les discours ne seraient pas illuminés par la pensée, ne serait qu’un vain virtuose, ses discours ne seraient qu’une musique de cymbales… A mon avis, bien que cela puisse paraître étrange à beaucoup, Trotsky est incomparablement plus orthodoxe que Lénine. La ligne politique de Trotsky est quelque peu sinueuse : ni bolchevik, ni menchevik, il se tenait dans une position médiocre, cherchant sa voie jusqu’à ce que, délibérément, il se jetât dans le flot bolchevik. Et néanmoins, il a toujours suivi les règles les plus justes du marxisme révolutionnaire… On a souvent dit de Trotsky qu’il est personnellement ambitieux. C’est une pure absurdité. Je me souviens d’une phrase très significative, prononcée par Trotsky quand Tchernov accepta une place au Gouvernement : « Quelle ambition stupide et misérable !... Abandonner pour un portefeuille sa place dans l’Histoire !... » Tout Trotsky est là. On ne saurait trouver en lui un grain de vanité. Lénine aussi est dépourvu de toute ambition. Je pense que Lénine ne s’est jamais demandé ce qu’il était lui-même, qu’il ne s’est jamais regardé dans le grand miroir de l’Histoire, qu’il n’a jamais pensé a jugement de la postérité. Il se contente tout simplement de faire son œuvre… N’allez pas penser, cependant, que le second leader de la Révolution russe cède le pas en tout à son collègue. Il est indubitablement des points sur lesquels Trotsky le surpasse : il est plus clair, il est plus éclatant et plus mobile. Lénine est l’homme né pour présider le Conseil des Commissaires du Peuple et pour guider, avec génie, la Révolution mondiale, mais la tâche de Titan qu’a assumée Trotsky, ces lumineuses apparitions qu’il fait de place en place, ces discours magnifiques – véritables fanfares sonnant à l’improviste – ce rôle de perpétuel électriseur d’une armée faiblissant ici pour se ranimer là, n’iraient pas à Lénine. A cet égard, il n’est pas sur la terre un homme pour remplacer Trotsky. Quand se déchaîne une grande Révolution, un grand peuple trouve toujours l’homme qu’il faut pour chaque chose. Et c’est un des signes de grandeur de notre Révolution, que le Parti communiste ait pu faire surgir, soit de son propre sein, soit des autres partis pour se les annexer alors complètement, un si grand nombre d’hommes de valeur susceptibles de gouverner. Et parmi ceux-là, les deux plus forts entre les forts : Lénine et Trotsky. » A.-V. Lounatcharky – Moscou – 1923

Max Eastman dans « Depuis la mort de Lénine » (1925) :

« Pendant les derniers mois (de 1922), Lénine sut, de toute évidence, que les choses allaient à la dérive au Comité Central. Il avait la ferme intention de tenter un redressement au Congrès du Parti. Mais un obscur avertissement lui faisait craindre de ne pas être en mesure d’y assister, car il savait aussi bien qu’eux qu’il pouvait disparaître à tout moment. Dans cette éventualité, il écrivit une lettre au Parti, qu’il décida de faire lire au Congrès (lettre écrite au début de l’hiver 1922-1923). Cette lettre, qui était un avertissement ainsi qu’un cri d’alarme devant la division menaçant le Parti, abordait d’emblée la question de l’autorité personnelle. Lénine la confia à sa femme. Elle n’en fit pas lecture au Congrès qui suivit (avril 1923) parce qu’en dépit d’une sévère rechute de Lénine, les docteurs lui laissaient l’espoir de son retour à la vie politique. Au Congrès suivant (mai 1924) la « machine » organisée par Staline et Zinoviev était déjà assez puissante pour défier la volonté suprême de Lénine. Par un vote d’environ 30 voix contre 10 (et malgré la prière de la femme de Lénine), le Comité Central du Parti décida de ne pas lire son ultime lettre au Parti. Ils décidèrent qu’elle pourrait être lue et expliquée dans le privé aux délégués, c’est-à-dire confinée dans la bureaucratie, mais non point mise en discussion devant le Parti, comme Lénine l’avait spécifié. Ainsi, la plus solennelle peut-être, la plus scrupuleusement pesée des déclarations qui tombèrent jamais de la plume de Lénine, fut supprimée – dans « l’intérêt du léninisme » - par la Troïka (Staline-Zinoviev-Kamenev) des « anciens Bolcheviks » qui gouverne actuellement le Parti communiste. Or, que disait cette lettre au sujet des « vieux Bolcheviks » ? On lisait sur Staline qu’il avait concentré trop de pouvoir entre ses mains, et qu’il fallait qu’il fût démis de sa situation de Secrétaire Général du Parti. Son caractère y était critiqué comme étant « trop brutal ». Sur Zinoviev et Kamenev, une seule réflexion : « Leur recul en octobre n’a pas été accidentel. » Voici à quoi Lénine se référait et ce qu’il écrivait peu avant la Révolution d’octobre, dans sa « Lettre aux membres du Parti Bolchevik, suite à la dénonciation publique par Zinoviev et Kamenev des préparatifs secrets de l’insurrection : « Je déclare tout net que je cesse de les considérer comme des camarades que je les combattrai de toutes mes forces, et que je demanderai aussi bien au Comité Central qu’au Congrès, leur expulsion du Parti… Laissons MM. Zinoviev et Kamenev rejoindre « leur » parti et aller là où sont les « panicards »… ». Peu de jours avant ce Congrès, la femme de Lénine avait présenté au Comité Central le « testament de Lénine » ; cette lettre dont il destinait la lecture au Congrès du Parti, et qui demandait le retrait de Staline, avertissait que le recul d’Octobre n’était nullement accidentel, que Boukharine ne sait pas penser en marxiste, que le seul défaut de Trotsky n’est qu’une excessive assurance, mais que c’est un révolutionnaire né et le plus éminent de tous. La femme de Lénine demandait, selon le désir de Lénine, que la lettre fût lue. La troïka, d’abord, chancela sous le coup. Mais pas longtemps. On mit la lettre en sûreté et Zinoviev put clore le Congrès par une large bénédiction : « S’il est possible que nous n’ayons pas vu aussi clairement, ni aussi loin, ni aussi profondément que Vladimir Iliitch, une chose demeure cependant, c’est que le Congrès tout entier, comme un seul homme, a été inspiré du désir de travailler comme si Iliitch était encore là. » (…) Pendant que Staline employait la brutalité pour écraser Trotsky, Zinoviev maniait la peur. Il convoqua à Petrograd un meeting des fonctionnaires du Parti bureaucratisé, et y jeta l’alarme : Trotsky avait défié le « léninisme » ! Trotsky venait de menacer l’unité du Parti ! (…) En dépit du refus de Trotsky de reconnaître ses « erreurs », l’appareil ne se sentit cependant pas assez fort, au Congrès de mai 1924, pour l’exclure du « Politburo ». Il continua donc d’y siéger. Et tout en ne pouvant accomplir aucune tâche pratique au sein de l’Armée rouge, qu’on réorganisait, il continua de porter le titre de « Président du Conseil Militaire Suprême de la Révolution ». Bien plus : sa popularité devant les masses ne cessait de grandir et de s’épanouir sous les monotones attaques qui ennuyaient les uns et dégoûtaient les autres. Tous les marxistes russes désireux de comprendre le développement actuel de l’Histoire, accueillirent avidement son discours d’août sur la domination financière de l’Europe par les Etats-Unis. Son analyse de l’échec de la Révolution allemande fut unanimement considérée comme la seule qui eût été faite du point de vue scientifiquement révolutionnaire. Un rayon du Parti ayant demandé si elle représentait l’opinion officielle du Parti, le Comité Central répondit affirmativement, tout en ayant, par contre, fait adopter par l’Internationale, très peu de temps auparavant, sa propre thèse, nettement contradictoire. Ainsi, en dépit des violents efforts des sots et des médiocres, l’influence intellectuelle de Trotsky ne cessait de s’exercer. Mais, au fur et à mesure que s’accroissait sa popularité, la campagne « d’éducation » entreprise contre lui, le « limogeage » de ses amis, de ses adeptes, et leur exclusion, devenaient plus systématiques. Le fidèle secrétaire de Trotsky, Glatzman, un héros de l’Armée rouge, fut exclu en septembre sans aucune raison et se suicida. Et l’article nécrologique que Trotsky envoya du Caucase ne fut pas imprimé. L’emploi de la police secrète envers les membres du Parti (dénoncé par Trotsky comme un dangereux symptôme), devint un procédé courant et accepté de tous. (…) A ce moment, un autre coup de théâtre se produisit : le troisième volume des Œuvres complètes de Trotsky fut publié, réunissant ses écrits et ses discours de l’année de la Révolution et intitulé « 1917 ». Comme introduction à ce livre, il avait écrit un article intitulé : « Les leçons d’Octobre ». Cet article constituait, paraît-il, une « violation de la discipline » à laquelle firent même allusion les dépêches annonçant la démission de Commissaire à la Guerre. (..) En somme, après la publication de son livre, la campagne de calomnies et de faux contre Trotsky ne fit que redoubler d’intensité. Les mêmes diffamations furent imprimées et réimprimées dans toutes sortes de journaux, de revues et de périodiques. (…) On alla jusqu’à attaquer l’œuvre de Trotsky dans l’Armée rouge : c’était « en dépit de sa présence » et non point grâce à lui, que la guerre révolutionnaire avait été gagnée par le parti de Lénine. Et parmi tous les carriéristes, parmi les sycophantes de toute la Russie, c’était à qui donnerait au groupe dirigeant de nouvelles preuves de « loyalisme », à qui inventerait à l’égard de Trotsky une nouvelle ignominie. Ses portraits furent chassés de toutes les devantures, de tous les bâtiments d’Etat et de tous les commissariats ; comme par enchantement, ses bustes disparurent ; tous les meetings où il devait parler furent supprimés ou retardés, son salut à l’armée de Boudienny ne fut pas imprimé ; le directeur des Editions d’Etat fut renvoyé pour avoir édité son livre ; ceux qui, de près ou de loin, avaient trempé dans cette publication, furent mis dans l’obligation d’abjurer une telle hérésie. On fit comprendre que le moindre murmure en faveur de Trotsky, et la moindre protestation devant les quotidiens mensonges coûterait sa place à l’impudent qui « oserait ». »

Gorki dans « Vladimir Lénine » :

« Lénine déclarait : « Ils en répandent des mensonges sur moi et sur Trotsky ! » Et, frappant du poing : « Qu’on me montre un autre homme qui puisse organiser, en une année, une armée de cette envergure ! Une armée devant laquelle les experts militaires sont unanimes à s’incliner ! Nous avons un tel homme ! »

André Breton, dans "Pour la quarantième anniversaire de la révolution d’Octobre" :

« Et ce même regard, celui de Léon Trotsky, que je retrouve fixé sur moi au cours de nos quotidiennes rencontres il y a vingt ans au Mexique, à lui seul suffirait à m’enjoindre depuis lors de garder toute fidélité à une cause, la plus sacrée de toutes, celle de l’émancipation de l’homme, et cela par delà les vicissitudes qu’elle peut connaître et, en ce qui l’a concerné, les pires dénis et déboires humains. Un tel regard et la lumière qui s’y lève, rien ne parviendra à l’éteindre, pas plus que Thermidor n’a pu altérer les traits de Saint-Just. Qu’il soit ce qui nous scrute et nous soutient ce soir, dans une perspective où la Révolution d’octobre couve en nous la même inflexible ardeur que la Révolution espagnole, la Révolution hongroise et la lutte du peuple algérien pour sa libération. »

Simone Weil, lors de l’été 1932, dans « Libres propos » :

« Au milieu du désarroi, de découragement, Trotsky reste isolé, calomnié en tous pays par tous les partis, les quelques amis qui lui sont restés en Russie presque tous morts, déportés ou en prison, il a su garder intacts son courage, son espérance et cette lucidité héroïque qui est sa marque propre. En cette étude se manifeste une fois de plus cette faculté, propre à l’homme d’action véritable, de passer froidement en revue tous les éléments de n’importe quelle situation, et de maintenir pourtant cette analyse, menée avec une probité théorique sans reproche, orientée tout entière vers l’action immédiate. »

Pierre Monatte, dans « L’exil de Trotsky » :

« Quelles raisons donne-t-on pour justifier ces milliers de déportations et l’expulsion de Trotsky ? Il est commode de parler d’organisation trotskyste contre-révolutionnaire, de Trotsky et ses partisans passés ouvertement dans le camp des ennemis de la Révolution russe et de l’Internationale communiste, secondant l’assaut capitaliste extérieur par des agissements à l’intérieur de l’U.R.S.S., et n’ayant absolument plus rien de commun avec le prolétariat révolutionnaire international. C’est à la portée de l’intelligence du Comité central du parti communiste français. Cette volière de perroquets n’y a pas manqué ; voyez sa résolution dans l’Humanité du 23 février... Trotsky est un chef, un grand chef révolutionnaire ; par son exemple nous avons mieux compris combien la classe ouvrière pour réaliser son destin a besoin de tels chefs. »

Note de la Rédaction de La Pravda, n° 34, du 16 avril 1917 (journal de Lénine-Zinoviev-Kamenev-Staline) :

« Peut-on ajouter foi un instant à l’information reçue par le gouvernement anglais et suivant laquelle Trotsky, ancien président du Conseil des députés ouvriers de Pétersbourg en 1905 – révolutionnaire qui, désintéressé, a consacré des dizaines d’années de sa vie, aurait un rapport quelconque avec un plan du gouvernement allemand ? C’est vraiment une calomnie ouverte, cynique contre un révolutionnaire. »

source

Lénine :

« Le camarade américain Reed qui a publié un gros volume renfermant nombre d’articles de Trotsky et de moi, donnant ainsi un aperçu de l’histoire de la Révolution russe, a parfaitement raison. »

Tome XIV des œuvres de Lénine :

« Lorsque le Soviet de Pétersbourg eut passé aux mains des bolcheviks, Trotsly en fut élu président et, en cette qualité, organisa l’insurrection du 25 octobre. »

Le 28 juin 1918, Lénine, malgré des désaccords épisodiques avec Trotsky au sujet de la signature de la paix, dit à la Conférence de Moscou des syndicats :

« Lorsque l’on en est arrivé aux pourparlers de Brest, les révélations du camarade Trotsky ont été connues du monde entier, et n’est-ce pas grâce à cette politique que, dans un pays hostile : en pleine guerre, surgit un immense mouvement révolutionnaire. »

Lénine, en juillet 1919 :

« Camarades, ayant pris connaissance du caractère rigoureux des ordres du camarade Trotsky, je suis si convaincu, si absolument convaincu de la justesse, de l’opportunité et de la nécessité – pour le bien de notre cause, des ordres qu’il a donnés, que je donne à ses ordres mon entière adhésion. »

Lénine dans la Pravda du 15 février 1919 :

« Le camarade Trotsky déclare que le bruit qu’un désaccord entre lui et moi sur la question paysanne est le plus monstrueux mensonge qui ait été proféré par les propriétaires terriens, les capitalistes et tous les serviteurs conscients et inconscients. En ce qui me concerne, je confirme entièrement la déclaration de Trotsky. »

Lénine, dans sa conclusion sur le rapport d’activité du comité central au Xème congrès du parti bolchevik, 9 mars 1921 :

« Dans ma discussion au IIe Congrès des mineurs, avec les camarades Trotski et Kissélev, deux points de vue se manifestaient avec netteté. L’« opposition ouvrière » disait : « Lénine et Trotski vont s’unir ». Trotski a pris la parole pour déclarer : « Ceux qui ne comprennent pas qu’il faut s’unir sont contre le parti ; bien entendu, nous allons nous unir parce que nous sommes des membres du parti. » Je l’ai soutenu. Certes, des divergences nous séparaient, mais lorsqu’il se forme au Comité central des groupes plus ou moins égaux, c’est le parti qui juge et il juge de manière à nous unir conformément à sa volonté et à ses indications. C’est ce que nous avions l’intention de déclarer, le camarade Trotski et moi, au congrès des mineurs… »

Lénine, dans son discours de clôture du Xe congrès du parti bolchevik de Russie :

« Il est d’autant plus déplacé de céder à la panique - et nous n’avons pas la moindre raison de le faire - qu’à l’heure actuelle le capitalisme mondial a lancé contre nous une campagne incroyablement fébrile et hystérique… Depuis début mars, toute la presse occidentale déverse quotidiennement des flots de nouvelles fantastiques, peignant des insurrections en Russie, la victoire de la contre-révolution, la fuite de Lénine et de Trotski en Crimée, le drapeau blanc arboré sur le Kremlin, le sang coulant à flots dans les rues de Petrograd et de Moscou, les barricades dans ces deux villes, des foules denses d’ouvriers descendant des collines sur Moscou pour renverser le pouvoir soviétique, le passage de Boudionny dans le camp des insurgés, la victoire de la contre-révolution dans une série de villes russes, tantôt une ville, tantôt une autre ville y figure, mais de façon générale la presque totalité des chefs-lieux de province sont mentionnés. Le caractère universel et coordonné de cette campagne prouve que nous sommes en présence d’un vaste plan prémédité par tous les gouvernements des grandes puissances. Le 2 mars, le Foreign Office a déclaré par l’intermédiaire de l’agence Associated Press qu’il jugeait peu vraisemblables les nouvelles publiées, et aussitôt après, annonçait en son nom une insurrection à Petrograd, le bombardement de cette ville par la flotte de Cronstadt et des combats de rue à Moscou. Le 2 mars, tous les journaux anglais ont publié un télégramme annonçant des insurrections à Petrograd et à Moscou : Lénine et Trotski se sont enfuis en Crimée ; 14000 ouvriers réclament à Moscou l’Assemblée constituante ; l’arsenal de Moscou ainsi que la gare de Koursk sont aux mains des ouvriers insurgés ; à Petrograd, l’île Vassilievski est entièrement aux mains des insurgés…On a rassemblé des extraits de presse les plus divers, publiés durant plusieurs mois sur la Russie : la fuite de Lénine et de Trotski, l’exécution de Lénine par Trotski et vice versa, et on a édité le tout en brochure. On ne saurait imaginer meilleure propagande en faveur de la Russie soviétique. On a recueilli chaque jour les nouvelles annonçant chaque fois que Lénine et Trotski étaient fusillés, tués ; ces nouvelles se renouvelaient chaque mois, et en fin de compte, on en a constitué et publié un recueil. »

Lénine, Les Tâches actuelles de la Russie des Soviets , 6 mars 1922 :

« Le danger de guerre n’est pas écarté. C’est pourquoi le camarade Trotski a le mieux défini la situation, non du point de vue du maquis diplomatique, mais du point de vue pratique… Troski publiait un ordre à l’armée rouge informant nos soldats de la situation internationale. « Nous savons, y était-il dit, qu’un groupe résolu de nos ennemis veut encore essayer d’une intervention militaire. Soyons prêts. Que chaque soldat rouge sache ce que c’est que le jeu diplomatique et ce que c’est que la force des armes qui a jusqu’à présent tranché tous les différends entre les classes. » Que chaque soldat rouge sache ce que c’est que le jeu diplomatique et ce que c’est que la force des armes, et nous verrons ! Quelle que soit la débâcle du capitalisme, des groupes politiques influents peuvent encore vouloir nous combattre par les armes. Et, si les gouvernements bourgeois sont instables au point de ne pouvoir fixer la date d’une conférence, qui sait dans quelles mains ils seront demain ? Nous n’ignorons pas que des partis, des hommes influents, des puissances économiques veulent la guerre. Nous sommes suffisamment informés sur les dessous de certains traités économiques. Nous avons énormément souffert, nous savons quelles calamités une nouvelle guerre pourrait nous valoir ; mais, nous le déclarons bien haut, nous tiendrons encore si l’on essaye de recommencer ! Que l’on essaie donc ! La conclusion du camarade Trotski, qu’il a exposée aux soldats rouges, c’est que la remise de la Conférence de Gênes par suite de l’instabilité des ministères italiens signifiait un danger de guerre. Nous ferons en sorte que chaque soldat rouge le sache. Ce résultat nous sera d’autant moins difficile à atteindre qu’il n’y a guère, en Russie, de soldats ou de familles qui ne sachent, sans avoir lu les ordres de l’armée et les journaux, par ce qu’on voit dans nos campagnes d’estropiés, de ruinés, d’affamés, quelle est la cause véritable de toutes ces souffrances. Et il est douteux qu’il y ait aujourd’hui chez le soldat rouge un sentiment plus ferme que celui de la répulsion ou de la défense contre ceux qui ont soutenu Koltchak et Denikine. Point n’est besoin de constituer de nouvelles commissions d’agitation et de propagande : ces choses sont connues. »

Lénine, « La portée du matérialisme militant », 12 mars 1922 :

« En ce qui concerne les objectifs généraux de la revue Pod Znaméniem Marxisma (Sous la bannière du marxisme), le camarade Trotski a déjà dit l’essentiel dans le n° 1 2, et il l’a dit parfaitement. »

Lénine dans « Note » de décembre 1922 :

« Trotsky a émis cette idée (un Plan d’Etat), il y a déjà longtemps, me semble-t-il. Je m’y suis d’abord opposé parce que j’ai pensé que dans les conditions d’alors, il se produirait un désaccord fondamental dans notre système de législation, mais après étude approfondie, je pense que, dans son essence, l’idée est absolument juste. »

Conclusions par Lénine du rapport politique du comité central du PC (b) le 28 mars 1922 (c’est sa dernière intervention à un congrès) :

« Mille fois plus difficile est la situation où l’on a affaire à un adversaire qui se trouve dans la vie quotidienne de notre économie. Les débats qui se sont engagés jusqu’à maintenant dans la presse à propos du capitalisme d’Etat peuvent, dans le meilleur des cas, prendre place dans un manuel d’histoire. Je ne nie nullement l’utilité des manuels, et j’ai écrit récemment qu’il vaudrait mieux que nos auteurs consacrent un peu moins d’attention aux journaux et au bavardage politique, et écrivent des manuels, ce que beaucoup pourraient faire d’une façon excellente, y compris le camarade Larine. Ses qualités seraient extrêmement utiles dans ce domaine. De cette façon serait remplie chez nous la tâche sur laquelle le camarade Trotski a bien mis l’accent lorsqu’il a déclaré que la chose essentielle, actuellement, c’est l’éducation de la jeune génération, mais que nous n’avons rien pour l’éduquer. En effet, dans quoi apprend-elle les sciences sociales ? Dans la vieille friperie bourgeoise. C’est une honte ! Et cela, alors que nous avons des centaines d’auteurs marxistes qui peuvent nous donner des manuels sur toutes les questions sociales, mais qui ne le font pas parce qu’ils sont occupés à autre chose et ne s’orientent pas dans cette direction. (…) Le camarade Trotski a parlé de la portée de la brochure de la camarade Kollontaï. (…) Je me souviens que, dans son article à propos de l’anniversaire de l’Armée Rouge, le camarade Trotski a dit : « Une année d’étude ». Ce mot d’ordre est également juste pour le Parti et pour la classe ouvrière. Durant cette période, nous avons promu nombre de héros qui ont raffermi indéniablement le tournant opéré dans l’histoire mondiale. Ce n’est pas une raison pour ne pas comprendre la tâche qui se pose à nous maintenant : « Une année d’étude ». (…) Je termine sur quelques mots à propos de Chliapnikov. Je voulais parler de lui plus longuement. Trotski, qui a répondu avec Zinoviev, au nom du C.C., à la déclaration des 22 à l’Internationale Communiste, a épuisé le sujet à 99%. »

Moshé Lewin dans « Le dernier combat de Lénine » :

« Le 15 décembre 1922, Lénine tire ses conclusions : « Camarade Trotsky, je crois que nous nous sommes entendus en tout ; je vous prie d’annoncer au plénum notre solidarité. » (…) Le même jour, dans une lettre adressée à Staline et aux autres membres du Comité central, il annonce qu’il a pris les dispositions nécessaires pour se retirer, mais – et cela dut faire sensation chez les tchékistes – il déclare aussi : « j’ai parachevé un accord avec Trotsky sur la défense de mes opinions concernant le monopole du commerce extérieur. » (…) Les « anciens » aux yeux desquels Trotsky n’était qu’un intrus arrogant et insupportable, serraient les rangs après la lettre de Lénine. Les contours du futur triumvirat : Staline, Kaménev, Zinoviev, fondé sur la seule haine de Trotsky et la volonté de lui barrer le chemin du pouvoir, commençaient à apparaître au cours de ces journées. Lénine était allé en effet encore plus loin dans un autre post-scriptum de sa lettre, se déclarant « assuré que Trotsky ne défendrait pas plus mal en aucune façon ses opinions qu’il ne l’aurait fait lui-même. » De tels propos ne pouvaient qu’accroître la tension, développer la méfiance et la jalousie au sein du Bureau politique. Le 18 décembre, le Comité central réuni en session plénière annulait sa délibération précédente qui avait donné tant de tracas à Lénine. Staline avait cédé sur toute la ligne. (…) Lénine, déjà alité, félicita chaleureusement Trotsky : « On dirait que la forteresse a été prise sans coup férir, par une simple manœuvre ; je propose de ne pas s’arrêter là et de continuer l’offensive. » (…) Le 10 août 1922, le Bureau politique requit l’Orgbjuro (c’est-à-dire Staline) aux fins de constituer une commission qui préparerait, pour la prochaine session du Comité central, un projet de règlement des relations de la Fédération russe avec les autres Républiques. Lénine était malade et contrôlait de moins en moins les affaires. Les dirigeants étaient visiblement pressés, et peut-être avaient-ils déjà une idée précise des conclusions auxquelles ils allaient aboutir, car la commission était mise sur pied dès le lendemain de la décision du Bureau politique. Sa composition n’est pas sans intérêt. On y trouvait Staline, Kuybytchev, Ordjonikidzé, Rakovsky, Sokolnikov, et probablement aussi Molotov (…) C’est Staline lui-même qui rédigea, de main de maître, la résolution de cette commission, portant sur les relations mutuelles entre la RSFSR et les Républiques indépendantes, projet dit « d’autonomisation » qui prévoyait l’inclusion pure et simple de ces « Républiques indépendantes » dans la Fédération russe en tant que « Républiques autonomes ». Le projet stipulait que le gouvernement de la république russe, son comité exécutif central et son gouvernement constitueraient désormais le gouvernement de l’ensemble. Le texte de Staline fut envoyé pour avis aux Comités centraux des Partis des Républiques (…) La réponse des Géorgiens, elle, était nette : ils étaient contre. La session de leur Comité central du 15 septembre refusa (…) à l’unanimité moins une voix. Elle provoqua la riposte immédiate d’Ordjonikidzé et de son Zakkvajkom, qui adopta aussitôt une résolution favorable au projet de Staline, et mieux encore, usant de sa supériorité dans la hiérarchie du Parti, ordonna au Comité central géorgien de se conformer aux ordre de Staline et de ne pas rendre publiques ses divergences avec Moscou. (…) Staline aurait télégraphié à Mdivani le 29 août 1922 pour lui annoncer que désormais les décisions des instances gouvernementales supérieures de la RSFSR avaient force obligatoire pour toutes les Républiques. (…) Entre temps, Lénine, toujours en convalescence, demanda à Staline des informations sur la marche des travaux de la commission. Il les obtint le 25 septembre (…). La réaction de Lénine ne se fit pas attendre. La lettre qu’il adressait dès le lendemain à Kaménev, son second au sovnarcom (gouvernement), et non pas directement à Staline attirait l’attention de ce dernier sur l’importance de l’affaire et lui demandait de lui accorder une réflexion approfondie. (…) Le mois suivant, dans une lettre, il trouve Staline « un peu trop pressé ». (…) Il faut aboutir, dit-il, à une « Fédération de Républiques jouissant d’une égalité de droits ». Pour mieux garantir cette égalité, il biffe dans le projet de Staline, le paragraphe relatif à l’adhésion des Républiques à la RSFSR, et préconise à la place « une unification formelle conjointement avec la RSFSR dans une Union des Républiques soviétiques de l’Europe et de l’Asie Le gouvernement russe ne sera pas celui de l’Union. (…) Pendant ce temps, Staline se comporte effectivement en homme pressé. (…) Il communique, sans attendre l’avis de Lénine, les résultats de sa commission à tous les membres du Comité central, comme matériel de leur prochaine séance, qui devait avoir lieu le 6 octobre. La lettre de Lénine contenant un projet d’union des Républiques soviétiques n’était à ses yeux qu’une inutile ingérence du « vieux » dans un domaine où lui, commissaire aux Nationalités, s’était acquis une solide réputation (…) Lors des séances du Bureau politique, Staline et Kaménev échangèrent deux brèves notes au sujet du mémorandum de Lénine. Note de Kaménev : « Ilitch part en guerre pour défendre l’indépendance ». Réponse de Staline : « Je pense qu’il faut montrer de la fermeté contre Lénine. » (…) Communiquant le texte de Lénine le 27 septembre aux membres du Bureau politique, Staline y joignit une lettre où il ne cachait pas son opinion et accusait carrément Lénine de « libéralisme national » qui ne manquerait pas d’encourager les séparatismes. ». S’apercevant qu’il serait mis en minorité au Comité central, Staline céda sur toute la ligne et transforma lui-même son projet d’autonomisation en projet d’Union, dans le sens des amendements de Lénine. (…) L’introduction au nouveau projet prétendait en toute sérénité qu’il ne s’agissait que d’une « formulation légèrement modifiée, plus précise » que celle de l’Orgburo, cette dernière ayant été « correcte en principe et pleinement acceptable ». (…) Lénine déclare à Kaménev : « Camarade Kaménev ! Je déclare la guerre, non pas une petite guerre mais une guerre à la vie et à la mort, au chauvinisme grand-russien. Dès que je serai débarrassé de ma maudite dent, je dévorerai de toutes mes dents saines. » Donc dès que la santé ira mieux, comme le pensent les médecins, j’irai au combat final contre Staline. Ce dernier va faire en sorte que cela n’arrive jamais…Lorsqu’il reprend la conduite des affaires en octobre 1922, Lénine ne retrouve ni sa capacité de travail ni son ancienne emprise. Son discours du 20 est confus et visiblement improvisé. (…)Finalement, il accepte de partir à Gorki se reposer, mais sa participation active à la vie politique se maintient par lettres et coups de téléphone.(…) a réorganisation du Sovnarkom (conseil des commissaires du peuple ou gouvernement) avec une nouvelle répartition des tâches est visiblement liée dans son esprit à la problématique de la succession. Aussi bien Lénine invite-t-il au début de décembre Trotsky à une nouvelle entrevue au cours de laquelle il lui suggère d’abord la constitution d’un « bloc contre la bureaucratie », c’est-à-dire pratiquement de participer à un comité spécial que l’on instituerait pour mener cette lutte ; il lui propose de devenir un de ses adjoints dans le gouvernement. Le 30 décembre, il devait écrire : « Si les choses en sont arrivées là, on peut s’imaginer dans quel bourbier nous nous sommes enfoncés. » …) En outre, dès le 25 novembre, Lénine, nous l’avons appris récemment, avait fait savoir au Bureau politique qu’il approuvait les propositions de Trotsky sur l’emploi de tactiques concernant l’Internationale ; surtout, dans la deuxième partie de ce message, il avançait une opinion très flatteuse des thèses de Trotsky sur la NEP : il tenait à ce qu’elles fussent éditées en brochure et largement diffusées. C’était sans aucun doute un grand compliment, car il s’agissait d’un des problèmes les plus compliqués de la politique soviétique, et qui causait beaucoup de tracas à Lénine. Il n’est donc pas étonnant que Staline, plus concerné que quiconque par le problème de la succession, ait sursauté d’indignation en apprenant cette nouvelle marque de reconnaissance de Lénine envers Trotsky, d’autant que le rapprochement entre les deux hommes – il pouvait déjà s’en douter – devait s’accompagner d’une véritable campagne contre lui, Staline. (…) la principale secrétaire de Lénine, Fotiéva, note dans la journal le 30 janvier : « Staline a demandé si je ne dis pas des choses en trop à Vladimir Ilyich. Comment est-il au courant des affaires en cours ? Par exemple, son article sur l’Inspection ouvrière et paysanne montre qu’il connaît certaines circonstances. » Il s’agissait encore d’un sujet à travers lequel Staline était visé personnellement, d’une façon voilée sans doute, mais évidente pour l’intéressé.(…) Nul doute que, quelle qu’eût été la capacité de ses chefs et de ses élites, la Russie soviétique était vouée à subir des crises et des secousses. Une courbe de développement montant doucement et graduellement, sans heurts ni convulsions, était difficile à imaginer. Lénine ne se faisait pas d’illusions là-dessus et ne cherchait pas à en répandre. [...] S’il avait vécu, il aurait inévitablement eu à résoudre le problème de l’« accumulation primitive » (constitution du premier capital pour le démarrage de l’économie industrielle), qu’elle qu’ait été son aversion pour un tel concept. Il aurait eu à réagir lorsque la paysannerie, même sans intention politique sciemment hostile, refusait de vendre son blé et menaçait pratiquement d’affamer le pays, à cause de la faible offre de produits industriels. Il aurait eu constamment à affronter le paradoxe d’un parti unique dans un pays socialement diversifié, il aurait dû préserver l’unité du Parti et les impératifs de discipline et d’efficacité si souvent contradictoires avec ceux qui imposent de laisser une place à la libre critique pour empêcher le Parti de tomber dans la dégénérescence bureaucratique. Lénine serait-il parvenu à résoudre pratiquement toutes ces questions d’une façon correcte, et comment s’y serait-il pris ? (Un historien peut-il légitimement procéder à une telle recherche ? Nous affirmons que oui, à condition de ne pas franchir certaines limites, ce qui la transformerait en une spéculation gratuite.) [...] Une coalition de Lénine avec Trotsky et quelques autres aurait permis une utilisation rationnelle des meilleurs cadres, au lieu de leur élimination. Bien sûr, cette légion d’hommes n’aurait pas seulement contribué à promouvoir le programme de Lénine, elle aurait été aussi une pépinière d’opposants qui auraient cherché à le déborder, tantôt à sa droite et tantôt à sa gauche. Lénine n’aurait certainement pas utilisé les méthodes staliniennes pour s’en défaire. Notre propos deviendrait une simple spéculation si nous affirmions que Lénine aurait vaincu et réussi à coup sûr. Il aurait pu lui aussi succomber et finir en « déviationniste » comme tant d’autres. Mais, ce que l’on peut dire avec certitude, c’est qu’il aurait combattu avec acharnement les processus qui aboutirent à faire de la période stalinienne ce qu’elle fut. »

En 1922, Lénine déclare au Congrès du parti : « Quand nous regardons la machine bureaucratique, nous devons nous poser la question " qui dirige et qui est dirigé ? Je doute fortement que les communistes dirigent. La vérité est qu’ils sont dirigés. » Lénine écrit :

« Staline est trop brutal et ce défaut parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l’est plus dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d’étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste et pour nommer à sa place une autre personne qui n’aurait en toutes choses sur le camarade Staline qu’un seul avantage, celui d’être plus tolérant, plus loyal, plus poli et plus attentif envers les camarades, d’humeur moins capricieuse, etc. Ces traits peuvent sembler n’être qu’un infime détail. Mais, à mon sens, pour nous préserver de la scission et en tenant compte de ce que j’ai écrit plus haut sur les rapports de Staline et de Trotski, ce n’est pas un détail, ou bien c’en est un qui peut prendre une importance décisive. »

Lénine, 5 mars 1923 :

« Cher camarade Trotsky, je viens, de la façon la plus expresse, vous charger de l’affaire géorgienne au Congrès du Parti. Cette affaire fait actuellement l’objet d’une enquête confiée à Staline et à Dzejinsky. Je ne puis compter sur leur impartialité – au contraire ! – Si vous êtes d’accord pour assumer cette défense, dans ce cas je serai tranquille… »

Lénine dans son rapport au Congrès du parti en mars 1923 :

« Nous avons dû constamment marcher à tâtons. Le fait devient évident lorsque nous essayons de jeter un regard d’ensemble sur ce que nous avons vécu. Mais cela ne nous a nullement ébranlés, même le 10 octobre 1917, lorsque se décidait la question de la prise du pouvoir. Nous ne doutions pas qu’il nous faudrait, selon l’expression du camarade Trotsky, expérimenter, faire des essais. Nous nous jetions dans une entreprise que personne au monde n’avait encore risquée à une telle échelle. »

N.I. Boukharine, dans « La lutte des classes et la Révolution en Russie » (1917) :

« Malgré les efforts du directoire de Kerensky pour effacer ses péchés devant la bourgeoisie, cette dernière, sauvant Kornilov, montait à l’assaut… Les bolcbéviki, Trotski en tête, dont les discours brillants et courageux mettaient hors d’eux-mêmes tous les buffles et tous les valets de la bourgeoisie, firent une sortie démonstrative en réponse à des scènes de moquerie et d’infamie… Le prolétariat mobilisait avec toujours plus de persévérance les forces des Soviets. Le Comité Régional de l’armée, de la Flotte et des Ouvriers de Finlande publia un appel tranchant contre le Gouvernement, qui envoyait des troupes contre-révolutionnaires en Finlande ; on commença à préparer une série de Congrès régionaux et de soldats. Un travail fiévreux commença pour la convocation du Congrès panrusse décidé également en son temps — sous une forte pression de la part des masses — par le Comité Central Exécutif. Le foyer de la vie politique devenait ainsi non le lamentable Conseil de la République, mais le Congrès approchant de la Révolution russe. Au centre de ce travail de mobilisation se tenait le Soviet de Pétersbourg, qui avait démonstrativement élu président Trotsky, le tribun le plus brillant du soulèvement prolétarien… Le 22 octobre (4 novembre), l’on fixe le « jour du Soviet de Pétersbourg » qui se transforme en une revue générale des forces de la Révolution. Le Comité militaire révolutionnaire prend des mesures pour la protection de la ville, nomme des commissaires dans toutes les unités militaires et aux points les plus importants. La disposition effective des forces militaires passe de cette façon au Soviet. La nuit du 24 au 25 octobre (6 au 7 novembre), les troupes révolutionnaires occupèrent les gares, la poste, le télégraphe, la Banque d’Etat, l’Agence télégraphique de Pétersbourg (P. T. A.). Des ministres isolés furent arrêtés. A 6 h. du soir, la veille encore, le Gouvernement Provisoire avait tenté de supprimer le journal Rabotchiy i Soldat. Et la même nuit, une partie de ce même Gouvernement se trouvait déjà sous clé. Le pouvoir bonapartiste était renversé sans qu’on eût versé une goutte de sang — si unie, si régulière et si puissante avait été la poussée des ouvriers et des soldats marchant au combat pour le pouvoir des Soviets.Le 25 octobre (7 novembre), Trotsky, le tribun brillant et courageux du soulèvement, l’apôtre infatigable et enflammé de la Révolution, déclara au nom du Comité révolutionnaire militaire au Soviet de Pétrograd, sous le tonnerre d’applaudissements des assistants, que « le Gouvernement Provisoire n’existait plus ». Et comme une preuve vivante de ce fait, paraît à la tribune, salué d’une formidable ovation, Lénine, que la nouvelle révolution libérait du mystère dont il avait dû s’entourer. A 10 heures du soir s’ouvre le second Congrès panrusse des Soviets. »

Amadeo Bordiga, dans « La question Trotsky », 18 février 1925 :

« Trotsky, connu comme un magnifique esprit synthétique parmi ceux qui ont vécu les expériences révolutionnaires, souligne subtilement que dans la période révolutionnaire les réformistes abandonnent le terrain du socialisme formel, c’est-à-dire, de la victoire de la classe prolétarienne obtenue avec des méthodes démocratiques et légales bourgeoises sur le pur terrain de la démocratie bourgeoise, en devenant les paladins et agents directs du capitalisme. Parallèlement une aile droite du parti révolutionnaire occupe de fait le lieu que ceux-ci laissent libre, en réduisant ses fonctions propres à l’invocation d’une véritable démocratie prolétarienne ou de quelque chose de semblable, quand est déjà arrivé le moment de proclamer la faillite de toutes les démocraties et de passer à la lutte armée. Cette évaluation de l’attitude de ceux des bolcheviques qui ne furent pas alors avec Lénine est indubitablement grave, mais elle émerge de l’expérience de Trotsky à travers des citations - non démenties - des déclarations des droitiers eux-mêmes et des réponses que leur donna Lénine. La nécessité de poser ce problème résulte aussi du fait que nous n’avons plus Lénine ; et que sans lui nous avons déjà perdu notre Octobre de Berlin : fait de portée historique internationale qui détruit toute possibilité de vie interne tranquille. Trotsky a vu ce problème d’une manière analogue à celle soutenue par la délégation italienne au V° Congrès : l’erreur allemande ne peut pas être attribuée pour solde de tout compte aux droitiers qui dirigeaient alors le parti allemand, mais exige qu’on révise la tactique internationale de l’Internationale et qu’on revoit son mode d’organisation interne, sa façon de travailler et de se préparer pour les tâches de la révolution… Je ne m’étendrai pas sur le rôle joué par Trotsky comme dirigeant dans la lutte révolutionnaire et dans la défense politique et militaire de la révolution, parce que je n’ai ni l’intention ni la nécessité de faire une apologie de Trotsky ; mais je crois que pour le moins on peut invoquer ce passé pour faire la part d’injustice de cette exhumation d’une ancien mot de Lénine sur l’amour de Trotsky pour la phraséologie révolutionnaire et de gauche… »

Tarov, ou Arpen Tavitian, dans « Appel personnel au prolétariat mondial », 4 août 1935 :

« Le G.P.Ou. local pendant ce temps m’envoya ses gens qui me posèrent les questions suivantes : "Dites-nous, s’il-vous-plait, considérez-vous vos opinions comme contre-révolutionnaires ou non ? L’opposition et son activité, les estimez-vous contre-révolutionnaires ou non ? Considérez-vous par exemple Trotsky comme le chef de l’avant-garde de la bourgeoisie contre-révolutionnaire ou non ? " En réponse, j’ai développé ma conception de l’opposition ayant à sa tête Trotsky et à mon tour j’ai posé les questions suivantes : "Et vous, cher camarade, selon vous, ces opinions sont contre-révolutionnaires ? Notre travail oppositionnel de 1923 jusqu’en 1930 contre le courant droitier-opportuniste dans le parti, vous le trouvez contre-révolutionnaire ? Pourtant en 1930 le centrisme lui aussi a commencé à lutter contre les droitiers. Alors cette lutte aussi on peut la considérer comme contre-révolutionnaire ? Et en ce qui concerne Trotsky je le considère comme un révolutionnaire intransigeant, le plus dévoué à la cause du prolétariat mondial. Je le considère comme mon ami idéologique et comme mon camarade. Je ne veux pas tromper le parti, je ne peux pas considérer les opinions révolutionnaires de l’opposition comme des opinions contre-révolutionnaires." Mon interlocuteur se tût, la tête penchée. C’était d’ailleurs un bon garçon, qui comprenait. Mais, visiblement, il avait peu entendu les oppositionnels, au contraire, il avait entendu beaucoup de choses sur eux, des sources officielles. La même conversation eut lieu entre moi et un des représentants de la G.P.Ou. locale. J’ai remarqué à cette occasion : "Et que dites-vous sur cette injustice : Me voici depuis six mois en déportation sans aucun jugement après trois ans de prison. En réponse, le sous-chef de la G.P.Ou. sortit du tiroir de la table un papier et me lut un nouveau verdict comportant une peine de 3 ans de déportation. Mais pour une raison inconnue il me refusa de lire moi-même le verdict. C’était naturellement une combinaison habituelle des membres de l’appareil. Ils voulaient m’effrayer, probablement, par une nouvelle condamnation, pour que je commence à calomnier l’opposition. Là, je me suis définitivement convaincu que les misérables membres de l’appareil ont depuis bien longtemps cessé d’être des communistes, que c’est une bande de bureaucrates résolus qui n’arriveront jamais à comprendre la vérité d’une sincère parole révolutionnaire. Ils cherchent consciemment à vous faire mentir. »

Fiodor Raskolnikov, dans sa « Lettre ouverte à Staline », 17 août 1939 :

« Vous savez bien que Trotsky n’a fait dérailler aucun train. Conscients que tout cela n’est que mensonges, vous éperonnez vos serviteurs : calomniez, de la calomnie, restera toujours quelque chose. Comme vous le savez, je n’ai jamais été trotskyste. Au contraire, j’ai mené une lutte idéologique contre toutes les oppositions, tant dans la presse que dans les grandes réunions. Aujourd’hui aussi, je ne suis pas d’accord à 100% avec la position politique de Trotsky, avec son programme et sa tactique. Tout en différant avec Trotsky sur les points de principe, je le considère comme un révolutionnaire honnête. Je ne crois pas et ne croirai jamais en son "accord" avec Hitler et Hess. Vous êtes un cuisinier qui prépare des plats épicés, indigestes pour les gens normaux. Au tombeau de Lénine, vous avez prêté serment solennel de remplir son testament et de préserver l’unité du Parti comme la prunelle de vos yeux. Parjure, vous avez violé le testament de Lénine. Vous avez calomnié, déshonoré et abattu ceux qui, pendant de longues années, étaient les compagnons d’armes de Lénine : Kamenev, Zinoviev, Boukharine, Rykov et d’autres, dont vous saviez parfaitement l’innocence. Avant leur mort, vous les avez forcés à avouer des crimes qu’ils n’ont jamais commis et à vous salir de crasse de la tête aux pieds. Et où sont les héros de la révolution d’Octobre ? Où est Bubnov ? Où est Krylenko ? Où est Antonov-Ovseyenko ? Où est Dybenko ? Tu les as arrêtés, Staline ! »

Boukharine, au procès de Moscou où il accusa Trotsky de tous les crimes, il déclara cependant :

« Il faut être Trotsky pour ne pas abandonner ! »

Raya Dunayevskaya, dans « Subjectivisme et politique », 15 décembre 1965 :

« De par l’héroïsme de l’ancien commissaire russe à la guerre, les rigueurs de son exil quand Staline eut gagné la lutte pour le pouvoir, et la tragédie de son assassinat des mains d’un assassin du GPU, bien des choses écrites sur les dernières années de Léon Trotsky sont imprégnées de subjectivité… Léon Trotsky, lui, n’a jamais laissé entrer le facteur subjectif dans aucune de ses analyses de situations objectives. Bien au contraire… J’ai rompu avec Trotsky parce que cette théorie – que la Russie restait malgré tout un Etat ouvrier, « quoique dégénéré », et devait être « défendue » au moment où éclatait la Deuxième Guerre mondiale, juste après la conclusion du pacte Hitler-Staline – me paraissait à la fois démentie par la réalité du capitalisme d’Etat en Russie et par la totale perversion de l’humanisme du marxisme comme théorie de l’émancipation. Mais ma rupture avec la politique de Trotsky n’a nullement modifié mon attitude à son égard, comme un des plus grands révolutionnaires de notre époque, un qui, avec Lénine, a dirigé la grande Révolution d’Octobre. Il reste « l’homme d’Octobre. »

Esteban Volkov :

« La vie du révolutionnaire Trotsky est une confirmation de ces paroles. Une vie intégralement dédiée à la révolution, et qui s’est éteinte sur le champ de bataille révolutionnaire. Plus que personne, Trotsky comprenait le rôle de la bureaucratie stalinienne comme frein à la révolution. Dans la dernière partie de sa vie, qu’il considérait comme la plus importante, il s’est fixé l’objectif de rassembler une nouvelle avant-garde révolutionnaire, tout en continuant de combattre et de démasquer le régime bureaucratique de Staline. Du fait du courage que Trotsky y mettait, cette lutte faisait trembler le tyran du Kremlin. En conséquence, l’assassinat de Trotsky est devenu un objectif majeur de Staline. Il consacrait à cette fin toutes les ressources économiques et humaines à sa disposition, et y est finalement parvenu le 20 août 1940. Aujourd’hui, Staline et ses complices occupent enfin la place qui leur revient - la poubelle de l’histoire, dans la galerie des horreurs aux côtés de Néron et Caligula. »

Karl Radek, Léon Trotsky, organisateur de la victoire (1923) :

Nous ne faisons que commencer à apprendre le miracle de l’économie. Notre machine d’Etat craque et gémit. Pourtant, sur un point, nous fûmes éminemment victorieux : notre Armée rouge. Son créateur, sa volonté, c’est le camarade L.-D. Trotsky… Les guerriers, de par le monde, quoiqu’il y ait eu des auteurs classiques parmi eux, ont toujours opposé la plume à l’épée. L’histoire de la révolution prolétarienne montre comment la plume peut être changée pour une épée. Trotsky est l’un des meilleurs écrivains du socialisme mondial, mais cet avantage littéraire ne l’a pas empêché de devenir le dirigeant, l’organisateur dirigeant de la première armée prolétarienne. La plume du meilleur publiciste de la révolution fut forgée en une épée… La littérature du socialisme scientifique n’a pas été d’un grand secours au camarade Trotsky pour résoudre les problèmes qu’affrontait le parti lorsqu’il était menacé par l’impérialisme mondial. En parcourant toute la littérature socialiste d’avant guerre, nous ne trouvons — à l’exception de quelques œuvres peu connues d’Engels, quelques chapitres dans son Anti-Dühring sur le développement de la stratégie, et quelques chapitres dans l’excellent livre de Mehring sur Lessing, sur l’activité guerrière de Frédéric le Grand — que quatre ouvrages sur des sujets militaires : la brochure d’Auguste Bebel sur les milices, le livre de Gaston Moch sur les milices, les deux volumes sur l’Histoire de la guerre par Schulz et le livre de Jaurès sur la propagande de l’idée de la milice en France… Trotsky est l’auteur de la première brochure donnant une analyse détaillée des causes du déclin de l’Internationale. Même vis-à-vis de cette grande déchéance, Trotsky ne perdait pas sa confiance dans l’avenir du socialisme ; au contraire, il était convaincu que toutes ces connaissances que la bourgeoisie s’efforce de développer dans le prolétariat sous l’uniforme, dans le but d’assurer sa propre victoire, se tourneraient rapidement contre elle et serviraient, non seulement la révolution, mais aussi les armées révolutionnaires. Un des documents témoignant de la façon la plus remarquable de sa compréhension de la structure de classe de l’armée et de l’esprit de l’armée est le discours qu’il prononça, je crois, devant le premier congrès des Soviets et au conseil des ouvriers et soldats de Petrograd — sur l’offensive de juillet de Kerensky. Dans ce discours, Trotsky prédit, non pas seulement sur le plan de la technique militaire, mais sur la base d’une analyse politique des conditions de l’armée, que l’offensive serait brisée. « Vous » (et ici il s’adressait aux mencheviks et socialistes révolutionnaires) « exigez du gouvernement la révision des buts de guerre. Vous dites a l’armée que les anciens buts, au nom desquels le tsarisme et la bourgeoisie exigeaient des sacrifices inouïs, ne correspondent pas aux intérêts de la paysannerie et du prolétariat russes. Vous n’avez pas fait de révision des buts de guerre. Vous n’avez rien créé pour remplacer le tzar et la patrie, et pourtant vous exigez de l’armée qu’elle verse son sang pour ce rien. Nous ne pouvons combattre pour rien, et votre aventure se terminera par un écroulement. » Le secret de la grandeur de Trotsky, en tant qu’organisateur de l’Armée rouge, consiste dans son attitude vis-à-vis, de cette question. Tous les grands écrivains militaires soulignent la portée énorme et décisive du facteur moral dans la guerre. La moitié du grand livre de Clausewitz est consacrée à cette question, et toute notre victoire dans la guerre civile est due au fait que Trotsky savait comment appliquer à notre réalité cette connaissance du rôle du facteur moral dans la guerre. Lorsque la vieille armée tzariste s’effrita, le ministre de la Guerre du gouvernement Kerensky, Verkhovsky, proposa la démobilisation des vieilles classes, la réduction des autorités militaires à l’arrière, et la réorganisation de l’armée par l’introduction de jeunes et nouveaux éléments. Lorsque nous prîmes le pouvoir et que les tranchées se vidèrent, nous étions nombreux à proposer la même chose. Mais cette idée était de la pure utopie. Il était impossible de remplacer l’armée tzariste en fuite par des forces fraîches. Ces deux flots se seraient croisés et se seraient divisés. L’ancienne armée dut être complètement dissoute : la nouvelle armée ne put être reconstruite que par le cri d’alarme lancé par la Russie soviétique aux ouvriers et paysans pour la défense des conquêtes de la révolution. Lorsqu’en avril 1918, les meilleure officiers tzaristes qui demeuraient dans l’armée après notre victoire se réunirent, dans le but d’élaborer ensemble avec nos camarades et quelques représentants militaires des alliés, le plan d’organisation de l’armée, Trotsky écouta leur plan pendant plusieurs jours (je me rappelle très clairement cette scène) silencieusement. C’étaient là des plans de gens qui ne comprenaient pas le mouvement qui se produisait sous leurs yeux. Chacun d’eux répondit à la question : comment organiser une armée suivant l’ancien modèle. Ils ne comprenaient pas la métamorphose qui se produisait dans le matériel humain sur lequel l’armée est basée. Comme les experts militaires riaient des premières troupes de volontaires organisées par le camarade Trotsky en tant que commissaire à la Guerre ! Le vieux Borisov, l’un des meilleurs écrivains militaires russes, dit plusieurs fois aux communistes avec qui il était obligé d’entrer en contact que rien ne pouvait sortir de cette entreprise, que l’armée ne pouvait être construite que sur la base d’une conscription générale et maintenue par une discipline de fer. Il ne saisit pas que les troupes volontaires étaient les sûrs piliers sur lesquels l’édifice devait être érigé, et que les masses paysannes et ouvrières ne pouvaient absolument pas être ralliées à nouveau au drapeau de la guerre, à moins que les larges masses n’aient à affronter à nouveau un danger mortel. Sans croire un seul instant que l’armée des volontaires puisse sauver la Russie. Trotsky l’organisa comme un appareil dont il avait besoin pour la création d’une nouvelle armée. Mais le talent d’organisation de Trotsky et la hardiesse de sa pensée sont encore plus clairement démontrés par sa décision courageuse d’utiliser les spécialistes militaires pour la création de l’armée. Tout bon marxiste sait très bien que pour construire un bon appareil économique, nous avons encore besoin du secours de l’ancienne organisation capitaliste. Lénine défendit cette proposition avec une détermination farouche, dans son discours d’avril sur les tâches du pouvoir soviétique. Cette idée n’est pas contestée par les couches expérimentées du parti. Mais l’idée que nous pourrions créer un instrument pour la défense de la République, une armée, à l’aide des officiers tzaristes, rencontra une résistance obstinée. Qui pouvait penser à réarmer les officiers blancs, qui venaient d’être désarmés ? C’est la question que se posaient de nombreux camarades. Je me souviens d’une discussion à ce sujet, à la rédaction du Communiste, l’organe des soi-disant communistes de gauche, dans laquelle la question de l’emploi des officiers de carrière entraîna presque une scission. Et les rédacteurs de ce journal étaient parmi les théoriciens et praticiens les mieux formés du parti. Il suffit de mentionner les noms de Boukharine, Ossinski, Lomov, V. Iakovleva. La méfiance était même encore plus grande dans les milieux de nos camarades militaires recrutés pour nos organisations militaires durant la guerre. La méfiance de nos responsables militaires ne pouvait être apaisée, leur accord pour l’utilisation de la connaissance acquise par les anciens officiers ne pouvait être gagné que grâce à la confiance ardente qu’avait Trotsky en notre force sociale, la conviction que nous pouvions obtenir des experts militaires le bénéfice de leur science, sans leur permettre de nous imposer leur politique, la conviction que la vigilance révolutionnaire des ouvriers avancés leur permettrait de surmonter toute tentative contre-révolutionnaire venant des officiers de carrière. Pour être victorieuse, l’armée devait être dirigée par un homme ayant une volonté de fer, et cet homme ne devait pas seulement avoir la pleine confiance du parti, mais aussi la faculté de subjuguer par sa volonté de fer, l’ennemi obligé de nous servir. Le camarade Trotsky n’a pas seulement réussi à soumettre à son énergie même le plus haut officier de carrière : il fit plus : il réussit à gagner la confiance des meilleurs éléments parmi les experts militaires et les changea d’ennemis de la Russie soviétique en ses adeptes les plus profondément convaincus. Je fus témoin d’une telle victoire de Trotsky au moment des négociations de Brest-Litovsk. Les officiers qui nous avaient accompagnés à Brest-Litovsk avaient une attitude plus que réservée vis-à-vis de nous. Ils accomplissaient leur rôle d’experts avec la plus grande condescendance, croyant assister à une comédie qui ne servait qu’à couvrir une transaction commerciale depuis longtemps préparée entre les bolcheviks et le gouvernement allemand. Mais la façon dont Trotsky menait la lutte contre l’impérialisme allemand, au nom des principes de la révolution russe, obligeaient tout être humain présent dans la salle des réunions à sentir la victoire morale et spirituelle de cet éminent représentant du prolétariat russe. La méfiance vis-à-vis de nous des experts militaires s’évanouissait à mesure du développement du grand drame de Brest-Litovsk… C’est l’une des plus grandes victoires de Trotsky d’avoir pu communiquer à d’autres la conviction que le gouvernement soviétique luttait réellement pour le bien du peuple russe, même à ceux qui sont venus à nous d’un camp hostile et seulement par la force. Il va sans dire que cette grande victoire sur le front intérieur, cette victoire morale sur l’ennemi, était le résultat non seulement de l’énergie de fer de Trotsky qui lui acquit un respect universel ; le résultat non seulement de la profonde force morale, le haut degré d’autorité même dans les sphères militaires que cet auteur socialiste et tribun des peuples qui fut placé par la volonté de la révolution à la tête de l’armée, a pu acquérir ; cette victoire nécessitait également l’abnégation de dizaines de milliers de nos camarades dans l’armée, une discipline de fer dans nos propres rangs, une tension constante pour atteindre nos buts ; elle nécessitait aussi le miracle de ces masses d’êtres humains, hier encore fuyant les champs de bataille, aujourd’hui reprenant les armes dans des conditions beaucoup plus difficiles, pour défendre le pays… Seul un homme travaillant comme Trotsky, se ménageant aussi peu que Trotsky, pouvant parler aux soldats comme le seul Trotsky, seul un tel homme pouvait être le porte-drapeau des travailleurs en armes. Il a été tout, en une personne. Il a réfléchi aux conseils stratégiques donnés par les experts militaires et les a combinés avec une estimation correcte des proportions des forces sociales ; il savait unir en un seul mouvement des quatorze fronts, les dix mille communistes qui informaient l’état-major de ce qu’était l’armée réelle et comment il fallait s’y prendre avec elle ; il savait comment combiner tout cela en un seul plan stratégique et en un seul schéma d’organisation. Et dans tout ce splendide travail il savait mieux que n’importe qui comment appliquer la connaissance de la signification du facteur moral dans la guerre. »

Larissa Reissner dans « Sviajsk » (1920) :

« C’est trois ou quatre jours après la chute de Kazan, je crois, que Trotsky arriva à Sviajsk. Son train s’immobilisa pour de bon dans la petite gare ; la locomotive haleta un peu puis fut détachée ; elle partit prendre de l’eau mais on ne la revit plus. Les wagons restèrent en rang, immobiles comme les chaumières crasseuses et les baraques qu’occupait l’état-major de la Cinquième Armée. Cette immobilité semblait vouloir dire qu’il n’y avait nulle part où aller depuis ici et qu’il n’était pas permis de partir. Peu à peu, la conviction fantastique que cette petite gare allait devenir le point de départ d’une contre-offensive sur Kazan commença à prendre forme et devenir réalité… Je la vois encore, cette gare de Sviajsk, où pas un soldat ne combattit « sous la contrainte ». Tous ceux qui vivaient là et se défendaient étaient unis par les liens les plus étroits de la discipline volontaire, d’une participation volontaire à une lutte qui paraissait si désespérée au début… Les avions venaient larguer leurs bombes sur la gare et les wagons puis repartaient : l’aboiement détestable des mitrailleuses et la voix calme des canons se rapprochaient et s’éloignaient ; un soldat, en capote déchirée, coiffé d’un chapeau de civil, les orteils dépassant de ses bottes trouées – autrement dit, un défenseur de Sviajsk – sortait en souriant sa montre de sa poche et se disait : « Alors c’est ça : il est minuit trente... ou quatre heures ou 6 heures 20... je suis encore vivant. Sviajsk tient. Le train de Trotsky est encore sur ses rails ; une lampe s’allume à la fenêtre du service politique. Bon. La journée est finie. »… Ici se révéla le génie organisateur de Trotsky qui sut reconstituer les filières d’approvisionnement, amener à Sviajsk, par des voies ferrées manifestement sabotées, une artillerie fraîche et quelques régiments, bref tout ce qu’il fallait pour la résistance et l’offensive. Il faut se rappeler qu’on était en 1918, à une époque où la démobilisation battait encore son plein, où le passage dans les rues de Moscou d’un détachement de soldats rouges bien vêtus faisait sensation. C’était remonter le courant, lutter contre la fatigue de quatre années de guerre, contre les eaux impétueuses de la révolution qui emportaient par tout le pays les épaves de l’ancienne discipline tsariste exécrée, et contre la haine farouche de tout ce qui ressemblait à des officiers gueulant des ordres, à la caserne, à la vie militaire d’autrefois… A Sviajsk, Trotsky parvint à donner une colonne vertébrale d’acier à l’Armée qui venait de naître. Il s’ancra au sol et refusa de céder le moindre pouce de terrain quoi qu’il advînt. Il fut capable de montrer à cette poignée de défenseurs un sang-froid plus glacé que le leur. Mais à Sviajsk Trotsky n’était pas seul. Il y avait de vieux militants du parti, de futurs membres du Conseil militaire révolutionnaire de la République et de Conseils militaires des différentes armées que les historiens de la Guerre civile appelleront à l’avenir les maréchaux de la Grande Révolution. Rosengoltz et Goussev, Ivan Nikititch Smirnov, Kobozev, Mejlaouk, l’autre Smirnov et bien d’autres camarades dont j’ai oublié le nom. Parmi les marins je me souviens de Raskolnikov et de notre regretté Markine… En l’espace de quelques jours, Rosengoltz transforma son wagon en bureau du Conseil révolutionnaire de la Guerre ; des cartes apparaissaient, des machines à écrire crépitaient – trouvées on ne sait où. Bref, Rosengoltz s’était mis à bâtir un robuste appareil d’organisation aux lignes d’une rectitude géométrique, aux embranchements précis, de conception très simple et avec une capacité de travail infinie… Aux côtés de Trotsky il était comme une dynamo, régulière, bien huilée, silencieuse, actionnant jour après jour des leviers puissants, tissant une toile organisationnelle indéchirable. Je ne me souviens pas quel genre de travail I.N. Smirnov accomplissait officiellement dans l’état-major de la Cinquième Armée, s’il était membre du Conseil révolutionnaire de la Guerre ou s’il était en même temps aussi responsable du Département politique. Mais quels que soient les titres ou le cadre de son travail, il incarnait l’éthique de la révolution. Il représentait le critère moral le plus élevé : la conscience communiste de Sviajsk… Avec Trotsky on tomberait au combat après avoir brûlé sa dernière cartouche, on mourrait avec enthousiasme, oubliant ses blessures. Trotsky incarnait le pathos sacré du combat, les mots et les gestes évocateurs des plus belles pages de la Révolution française… Sviajsk tint bon, les pieds fichés en terre comme un taureau, son large front baissé ; inébranlable, il regardait Kazan, secouant ses cornes tranchantes comme des baïonnettes… Mais au moment précis où la Cinquième Armée tout entière était prête à l’attaque et où le gros de ses forces commençait finalement à avancer malgré d’incessantes contre-attaques et plusieurs grosses batailles durant des journées entières, trois « sommités » de la Russie blanche se réunirent pour mettre fin à la longue épopée de Sviajsk. Savinkov, Kappel et Fortunatov, à la tête d’une force considérable, lancèrent un raid audacieux contre une gare située près de Sviajsk, dans le but de prendre Sviajsk elle-même et le pont sur la Volga. Le raid fut brillamment mené ; après un long détour, les blancs fondirent soudainement sur la gare de Chikhrana, la mirent en pièces, saisirent les bâtiments de la gare, coupèrent la liaison avec le reste de la ligne de chemin de fer et incendièrent un train de munitions qui était garé là. La petite unité qui défendait Chikhrana fut massacrée jusqu’au dernier homme… Après la destruction du train blindé, la voie vers la Volga semblait tout à fait libre. Les blancs étaient juste sous Sviajsk, à une verste et demie ou deux du quartier général de la Cinquième Armée. Cela provoqua la panique. Une partie du Département politique, sinon sa totalité, se précipita vers la jetée pour embarquer sur les vapeurs. Le régiment, qui combattait presque sur les rives de la Volga mais plus en amont, hésita puis s’enfuit avec ses commandants et commissaires. Ses détachements affolés se retrouvèrent vers le matin à bord des navires d’état-major dirigeant la flotte de guerre de la Volga. A Sviajsk il ne restait que l’état-major de la Cinquième Armée avec ses officiers, et le train de Trotsky. Léon Davidovitch [Trotsky] mobilisa tout le personnel du train, les garçons de bureau, les télégraphistes, les infirmiers et la garde commandée par le chef d’état-major de la flotte, le camarade Lepetenko (qui d’ailleurs était l’un des soldats les plus courageux et dévoués de la révolution et dont la biographie pourrait bien offrir à ce livre son plus beau chapitre) – quiconque en un mot pouvait tenir un fusil. Les bureaux se vidèrent, il n’y eut plus d’arrière. Tout fut jeté à la rencontre des blancs qui avaient avancé presque jusqu’à la gare. De Chikhrana aux premières maisons de Sviajsk toute la voie était labourée par les obus, couverte de cadavres de chevaux, d’armes abandonnées et de cartouches vides. Plus on s’approchait de Sviajsk, plus c’était le chaos. Les blancs dépassèrent l’énorme squelette calciné du train blindé qui fumait encore, dégageant une odeur de métal fondu, et là leur avancée fut stoppée. Les blancs qui avaient poussé jusqu’aux abords de Sviajsk reculèrent comme le ressac pour se jeter à nouveau contre les réserves de Sviajsk, mobilisées en hâte. Les deux camps s’affrontèrent alors pendant plusieurs heures, et il y eut de nombreux morts. Les blancs se croyaient en présence de troupes fraîches, bien organisées, que même leur service de renseignement n’avait pas remarquées. Leurs soldats, épuisés par un raid de 48 heures, eurent tendance à surestimer la force de l’ennemi ; ils étaient loin de soupçonner que face à eux il n’y avait qu’une poignée de combattants rassemblés à la hâte, et que derrière ceux-ci il n’y avait que Trotsky et Slavine, assis après une nuit blanche devant une carte dans une salle enfumée du quartier général déserté, au centre de Sviajsk où il n’y avait plus âme qui vive et où les balles sifflaient dans les rues. Cette nuit-là, comme les précédentes, le train de Léon Davidovitch était resté là comme toujours, sans sa locomotive. On ne dérangea pas un seul des détachements de la Cinquième Armée qui avançaient vers Kazan ou qui s’apprêtaient à la prendre d’assaut, on n’en préleva pas un seul du front pour couvrir Sviajsk qui était pratiquement sans défense. L’armée et la flotte ne furent informées de l’attaque nocturne qu’une fois que tout était fini et que les blancs étaient déjà en train de se retirer, convaincus d’avoir affaire à toute une division. C’est à ce moment précis que se décida le sort de Kazan, et non seulement cela mais le sort de toute l’intervention blanche. L’Armée rouge reprit confiance, elle se régénéra et se renforça pendant les longues semaines de défense et d’attaque. C’est dans une situation de danger constant et de grandes épreuves morales qu’elle élabora ses lois, sa discipline, ses nouveaux statuts héroïques. Pour la première fois s’évanouit la panique face à la technique plus moderne de l’ennemi. On apprit comment avancer sous les tirs d’artillerie ; et, sans qu’on le recherche, par simple instinct de conservation, on inventa de nouvelles méthodes militaires, ces méthodes de combat spécifiques, les méthodes de la Guerre civile, que l’on étudie déjà dans les écoles supérieures de guerre. C’est très important qu’il y ait eu un homme justement comme Trotsky à Sviajsk à ce moment-là. Quel que soit son titre ou son nom, il est clair que l’organisateur de l’Armée rouge, le futur Président du Conseil militaire révolutionnaire de la République, se devait d’avoir été à Sviajsk et d’avoir vécu toute l’expérience pratique de ces semaines de combat ; il dut mobiliser toutes les ressources de sa volonté et de son génie organisationnel pour défendre Sviajsk, pour défendre l’organisme de l’armée écrasé sous le feu des blancs. La Révolution russe a suivi sa propre voie, en matière d’édification militaire comme en tant d’autres. L’insurrection et la guerre se sont fondues l’une dans l’autre, l’Armée et le Parti se sont développés ensemble, inextricablement entremêlés. L’unité de leurs objectifs mutuels était consignée sur les drapeaux des régiments avec toutes les formules les plus tranchantes de la lutte des classes. A Sviajsk tout cela était encore flou, c’était seulement dans l’air, cherchant son expression. Il fallait que l’Armée ouvrière et paysanne trouvât son expression d’une façon ou d’une autre ; elle devait prendre sa forme extérieure, produire ses formules à elle, mais comment ? Personne ne le savait encore très bien. On ne disposait bien sûr à l’époque d’aucun précepte, d’aucun programme systématique indiquant comment cet organisme titanesque devait grandir et se développer. Il y avait seulement un pressentiment créateur dans le parti et dans les masses : une prémonition de cette organisation révolutionnaire militaire qu’on n’avait jamais vue auparavant et dont chaque jour de combat soufflait une nouvelle caractéristique. Ce fut là le grand mérite de Trotsky : il attrapait au vol le moindre geste des masses qui portât déjà en lui-même la marque de cette formule organisationnelle singulière tant recherchée. Il triait et mettait en place toutes les menues formules pratiques grâce auxquelles Sviajsk assiégée simplifiait, hâtait ou organisait son travail de combat. Et cela pas seulement dans un sens technique étroit. Non. Toute nouvelle collaboration réussie entre un spécialiste et un commissaire, entre celui qui commande et celui qui exécute l’ordre et en porte la responsabilité, toute nouvelle collaboration était immédiatement transformée en ordre, circulaire ou règlement, une fois qu’elle avait subi le test de l’expérience et qu’elle avait été clairement formulée. De cette manière l’expérience révolutionnaire ne fut pas perdue, oubliée ou déformée. On peut s’exprimer avec la plus grande clarté, donner à une nouvelle armée une forme plastique impeccable et rationnelle, et malgré tout stériliser son esprit, le laisser s’évaporer sans pouvoir le garder vivant dans le dédale des formules juridiques. Pour éviter ce piège il faut être un grand révolutionnaire. Il faut posséder l’intuition d’un créateur et avoir en soi un puissant émetteur radio sans lequel on ne peut aller au contact des masses. En dernière analyse, c’est précisément cet instinct révolutionnaire qui est le tribunal suprême ; c’est lui qui purifie sa nouvelle justice créatrice de toutes les tendances arriérées et contre-révolutionnaires cachées. Il attaque violemment la justice formelle trompeuse au nom de la justice prolétarienne supérieure, qui ne permet pas que ses lois souples s’ossifient et perdent tout rapport avec la vie, qu’elles soient un poids superflu, mesquin, irritant sur les épaules des soldats de l’Armée rouge. Trotsky avait justement ce sens intuitif. Jamais il ne permettait au soldat, au chef militaire, au commandant qu’il y avait en lui de supplanter le révolutionnaire. Et quand de sa voix métallique surhumaine il confrontait un déserteur, il était terrifiant, un grand rebelle qui pouvait écraser et tuer quiconque pour sa lâcheté, sa trahison, non pas d’un point de vue militaire mais du point de vue de la cause révolutionnaire mondiale. Trotsky n’aurait pas pu faire preuve de lâcheté. Le mépris de cette armée extraordinaire l’aurait écrasé ; elle n’aurait pu pardonner à un faible d’avoir versé le sang de 27 de ses frères lors de sa première victoire. Quelques jours avant l’occupation de Kazan par nos troupes, Léon Davidovitch avait dû quitter Sviajsk ; il avait été rappelé à Moscou à la nouvelle de la tentative d’assassinat contre Lénine. Mais ni le raid de Savinkov contre Sviajsk, organisé avec un remarquable savoir-faire par les socialistes-révolutionnaires, ni, presque au même moment, la tentative d’assassinat de ce même parti contre Lénine, ne pouvaient plus arrêter l’Armée rouge. La vague finale de l’offensive engloutit Kazan. »

Karl Radek, Léon Trotsky, organisateur de la victoire

La question Trotsky - Amadeo Bordiga

Lettres de Trotsky

Ecrits de Trotsky

Discuter avec Trotsky

Qui était Trotsky

Trotsky en 1917

Léon Trotsky, le principal dirigeant de la révolution russe de 1917

Quelles étaient les divergences entre Lénine et Trotsky ?

Qui dirigea la révolution d’Octobre ?

Léon Trotsky, chef de l’armée rouge

Léon Trotsky, La Révolution d’Octobre

Léon Trotsky, le principal dirigeant de la révolution russe de 1917

Morizet, sur Lénine et Trotsky

Lire encore

Reed in english :

Karl Radek, Leon Trotsky, Organizer of Victory

Anatoly Lunacharsky, Revolutionary Silhouettes

John G. Wright - Trotsky and the Red Army

Tony Cliff : Trotsky

Jim Higgins - Now Let Us Praise Leon Trotsky

Pandelis Pouliopoulos - Trotsky, one of the great leaders of marxism

Joseph Hansen - With Trotsky to the End

Concluons en laissant la parole à Trotsky :

« Le fait que le prolétariat soit arrivé au pouvoir pour la première fois dans un pays aussi arriéré que l’ancienne Russie tsariste n’apparaît mystérieux qu’à première vue ; en réalité, cela est tout à fait logique. On pouvait le prévoir et on l’a prévu. Plus encore : sur la perspective de ce fait, les révolutionnaires marxistes édifièrent leur stratégie longtemps avant les événements décisifs.

L’explication première est la plus générale : la Russie est un pays arriéré mais elle n’est seulement qu’une partie de l’économie mondiale, qu’un élément du système capitaliste mondial. En ce sens, Lénine a résolu l’énigme de la révolution russe par la formule lapidaire : « la chaîne s’est rompue à son maillon le plus faible ».

Une illustration nette : la grande guerre, issue des contradictions de l’impérialisme mondial, entraîna dans son tourbillon des pays qui se trouvaient à des étapes différentes de développement, mais elle posa les mêmes exigences à tous les participants. Il est clair que les charges de la guerre devaient être particulièrement insupportables pour les pays les plus arriérés. La Russie fut la première contrainte à céder le terrain. Mais pour se détacher de la guerre, le peuple russe devait abattre les classes dirigeantes. Ainsi, la chaîne de la guerre se rompit à son plus faible chaînon.

Mais la guerre n’est pas une catastrophe venue du dehors comme un tremblement de terre. C’est, pour parler avec le vieux Clausewitz, la continuation de la politique par d’autres moyens.

Pendant la guerre, les tendances principales du système impérialiste du temps de « paix » ne firent que s’extérioriser plus crûment. Plus hautes sont les forces productives générales, plus tendue la concurrence mondiale, plus aigus les antagonismes, plus effrénée la course aux armements, et d’autant plus pénible est la situation pour les participants les plus faibles. C’est précisément pourquoi les pays arriérés occupent les premières places dans la série des écroulements.

La chaîne du capitalisme mondial a toujours tendance à se rompre au chaînon le plus faible.

Si, à la suite de quelques conditions extraordinaires ou extraordinairement défavorables (par exemple, une intervention militaire victorieuse de l’extérieur ou des fautes irréparables du gouvernement soviétique lui-même), le capitalisme russe était rétabli sur l’immense territoire soviétique, en même temps que lui serait aussi inévitablement rétablie son insuffisance historique, et lui même serait bientôt à nouveau la victime des mêmes contradictions qui le conduisirent en 1917 à l’explosion. Aucune recette tactique n’aurait pu donner la vie à la révolution d’Octobre si la Russie ne l’avait portée dans son corps. Le parti révolutionnaire ne peut finalement prétendre pour lui qu’au rôle d’accoucheur qui est obligé d’avoir recours à une opération césarienne. » Le général blanc Denikine, après sa défaite cuisante, adressa involontairement la plus grande marque d’admiration à Léon Trotsky :

« Le gouvernement des Soviets peut être fier de l’habileté avec laquelle il a embrigadé la volonté et l’intelligence des généraux et des officiers russes, dont il a fait, malgré leur répugnance, ses instruments dociles… »

Témoignage en faveur de Léon Trotsky et des bolcheviks oppositionnels

Adalbert Gottlieb (PÉRO) -

Un titan de la révolution, Léon Davidovitch Trotsky

Chef de la Révolution d’Octobre, Créateur de l’Armée Rouge

(1937)

Quand la révolution de février s’était produite, Lénine se trouvait en Suisse et Trotsky aux Etats-Unis. L’un et l’autre analysent, immédiatement la situation et montrent les nouvelles perspectives : l’espace qui les sépare ne leur permet pas de connaître leur opinion réciproque. Et pourtant leur analyse et leurs conclusions concordent, comme si un seul homme avait écrit les lettres de Lénine et les articles de Trotsky. Lénine sera forcé de mettre son parti au pas par ses immenses thèses d’avril. Trotsky, quand il arrive à Pétrograd, n’a guère besoin de s’adapter à la politique bolchévik : sa politique est déjà une politique bolchévik et quand cet extraordinaire orateur fera vibrer chaque soir, au Cirque Moderne, des dizaines de milliers de travailleurs, cela sera avec un langage bolchévik, avec des mots d’ordre bolchéviks. Pourtant il n’adhère pas dès son arrivée au parti bolchévik. Il fait partie de la petite organisation révolutionnaire, dite inter-rayonnale, qui groupe environ 4.000 travailleurs à Pétrograd. Il y reste pour amener ces travailleurs aux conceptions bolchéviques et il y réussit pleinement. Les bolchéviks, dès le début de son activité à Pétrograd, le considèrent comme un des leurs. Le 2 juillet, Trotsky pour hâter la fusion des deux organisations fait la déclaration suivante à la Pravda :

« Il n’existe point, actuellement, à mon avis, de différends de principe ou de tactique entre l’organisation interrayonnale et celle des bolchéviks. Par conséquent, il n’y a point de motifs qui justifieraient l’existence distincte de ces organisations. »

Le 26 juillet cette fusion a lieu. A cette heure le parti bolchévik unifié, trois mois avant la prise du pouvoir, ne compte que 176.750 membres, dont 40.000 à Pétrograd, 42.000 dans la région moscovite, 25.000 dans l’Oural et 15.000 environ dans le bassin minier du Donetz.

A ce congrès ne participent ni Lénine, ni Trotsky, ni Zinoviev, ni Kamenev.

Pour l’élection du nouveau Comité Central le procès-verbal du Congrès dit : « On lit les noms des quatre membres du Comité central qui ont obtenu le plus grand nombre de voix : Lénine : 133 voix sur 134 ; Zinoviev : 132 ; Kamenev : 131 ; Trotsky : 131 ; en outre sont élus au Comité central : Noguine, Kollontaï, Staline, Sverdlov, Rykov, Boukharine, Artem, Joffé, Ouritsky, Milioutine, Lomov ». C’est le Comité central qui dirigera la révolution d’Octobre. Ces chiffres parlent mieux que de longs commentaires : Trotsky qui n’est officiellement membre du parti que depuis 24 heures est à la troisième place, Staline à la septième ; sur les 4 leaders les mieux placés un est mort, Trotsky exilé et les deux autres fusillés par Staline.

S’il faut encore un autre témoignage pour situer la position de Trotsky dans le parti bolchévik dans les semaines avant l’insurrection, les paroles de Lénine, prononcées dans la séance du Comité de Pétrograd du 1er novembre, suffisent. Lénine lutte contre ceux qui s’opposent à l’insurrection et proposent un gouvernement de coalition avec les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires : ce sont Zinoviev, Kamenev, Rykov, Lounatcharsky, Riazanov, Milioutine. Trotsky soutient Lénine. Dans cette même séance Lénine déclare :

« Un accord ? – Je ne puis même pas parler de cela sérieusement. Trotsky a dit depuis longtemps que l’unification est impossible. Trotsky a compris cela, et, depuis ce jour, il n’y a pas eu de meilleur bolchévik. »

Pour Lénine, jusqu’à sa mort, Trotsky restera le « meilleur bolchévik ».

Maintenant on prépare l’insurrection. On décide qu’elle aura lieu avant l’ouverture du 2ème congrès des Soviets. C’est Trotsky, en liaison étroite avec Lénine, qui déclenche et dirige l’insurrection. Elle commence le 24 octobre. Trotsky est tellement sûr de la victoire, que la veille de la nuit décisive il déclare aux délégués du congrès des Soviets : « Si vous ne flanchez pas, il n’y aura pas de guerre civile, nos ennemis capituleront immédiatement et vous occuperez la place qui vous appartient de droit. »

Il a raison. Le 25 octobre, la bataille est déjà décidée en faveur des bolchéviks. Le gouvernement provisoire est assiégé dans le Palais d’hiver. L’insurrection est dirigée d’une petite chambre du troisième étage de l’Institut Smolny où le comité militaire siège en permanence. Le gouvernement n’a que quelques junkers, quelques officiers et un régiment de femmes pour le défendre. Bientôt il est forcé de se rendre et est arrêté. Kérensky a préféré filer à l’anglaise. Le pouvoir est au soviet et presque sans effusion de sang. La victoire est aux bolchéviks. Dans une chambre vide à côté de la salle où se tient le congrès des Soviets, se trouvent, couchés par terre, sur une mince couverture, côte à côte, Lénine et Trotsky, les vainqueurs ; tous deux sont épuisés.

Lénine quand il apprend la victoire ne sait dire qu’une chose : « Es schwindelt » (On a le vertige).

Quand Dan, le leader menchévik, proteste au congrès contre le « complot bolchévik », Trotsky répond :

« Ce qui s’est produit, c’est une insurrection et non pas un complot. L’insurrection des masses populaires n’a pas besoin d’être justifiée. Nous avons donné de la trempe à l’énergie révolutionnaire des ouvriers et des soldats. Nous avons ouvertement forgé la volonté des masses pour l’insurrection. Notre soulèvement a remporté la victoire : et maintenant l’on nous propose de renoncer à cette victoire, de conclure des accords. Avec qui ? Vous êtes de pauvres unités, vous êtes des banqueroutiers, votre rôle est joué. Allez là où est votre place : au panier de l’histoire. »

Et à ces paroles dédaigneuses, Trotsky ajoute dans ses mémoires :

« Ce fut la dernière réplique dans le grand dialogue qui avait commencé le 3 avril, au jour et à l’heure de l’arrivée de Lénine à Pétrograd. »

La prise du pouvoir par les bolchéviks était inévitable. Les menchéviks et socialistes-révolutionnaires au pouvoir n’avaient pas réalisé un seul des points de leur programme. Les bolchéviks avec les deux mots d’ordre : « la paix » et « la terre aux paysans » allaient dans leur propagande tout droit au cœur des masses. La guerre était haïe par les masses, mais depuis que le paysan savait qu’on distribuerait la terre, cette terre qu’il attendait depuis sa naissance, son seul et grand rêve, il ne tenait plus en place dans les tranchées. Avant la révolution se faire tuer au front n’avait pas le même sens que maintenant. Se faire tuer juste au moment où les autres recevront leur part de terre cela serait trop bête et qui lui garantissait que pendant qu’il risquait sa peau dans les tranchées pour une cause qu’il ne comprenait pas, et qui ne l’intéressait guère, les autres paysans de son village ne se partageaient pas la terre convoitée et qu’à son retour il resterait bredouille ? Il fallait la paix, coûte que coûte !

A l’arrière, les paysans attendaient le partage de la terre : ils attendaient et attendaient, mais le décret ne venait pas. Par-ci, par-là les paysans prenaient la terre tout seul, mais le gouvernement se gardait bien de légaliser ces partages.

Il était donc tout à fait naturel que les masses missent tout leur espoir dans l’avènement au pouvoir des bolchéviks.

Tous les grands événements ont leur légende. L’insurrection d’Octobre a la sienne. Partout on peut lire que si les bolchéviks ont réussi leur « coup d’Etat » du 25 octobre c’est grâce aux manœuvres savantes, les fameuses « man uvres invisibles », de Trotsky. Trotsky est le premier à sourire de cette façon simpliste à considérer une révolution. Il est certain que le rôle de Trotsky dans l’exécution des manœuvres pour la prise du pouvoir a été capital. Mais, comme dit Trotsky, dans un article tout récent, « le pouvoir n’est pas un prix qu’obtient le plus adroit. Le pouvoir est une relation entre les individus, en fin de compte entre les classes. » L’exemple de la rébellion des généraux espagnols, ne peut qu’appuyer ce que dit Trotsky. Il faut quelque chose de plus pour faire réussir une révolution que l’établissement d’un plan militaire parfait.

D’ailleurs, le 25 octobre, seul Pétrograd est au pouvoir des bolchéviks, si la révolution triomphe à Moscou et ailleurs, dans les autres centres industriels, ce n’est nullement grâce à un savant plan militaire préconçu, mais parce que partout les masses ouvrières attendent l’heure de descendre dans la rue et de prendre le pouvoir.

Si les bolchéviks ont réussi en 1917, c’est parce que l’immense majorité du peuple était pour eux. Les ouvriers, c’était la minorité agissante qui encadrait la masse paysanne, cette énorme masse de déshérités qui voyait avec un préjugé favorable la prise du pouvoir par ceux dont le premier acte était de leur distribuer la terre et de leur donner la paix.

Pourrait-on autrement comprendre comment les communistes russes purent résister sur 22 fronts à la contre-révolution, à l’intervention militaire des puissances alliées ? Ce n’est pas une minorité, une petite poignée d’hommes, qui pouvait accomplir un pareil miracle. On ne fait pas des héros à coups de trique et quelque opinion qu’on puisse avoir sur la révolution russe et les hommes qui la firent, il faut convenir qu’ils se sont battus en héros. Leur lutte n’évoque qu’un seul exemple : l’armée de la liberté de la Révolution de 89.

C’est dès 1905 que Trotsky avait prévu ce qui se passerait en octobre 1917, quand il établit sa théorie de la permanence de la Révolution, prévoyant le passage obligatoire de la révolution russe du stade démocratico-bourgeois au stade de la dictature des ouvriers, appuyés par les paysans.

Il est plus facile de conquérir le pouvoir que de le garder. Quand les bolchéviks s’installèrent au pouvoir, leurs adversaires prévoyaient quelques jours, quelques semaines, plus tard, quelques mois, comme le délai maximum de la domination bolchévique. Lénine lui-même ne croyait guère pouvoir tenir longtemps tout seul. Pour lui il ne s’agissait que de tenir jusqu’à ce que la révolution éclatât dans les autres pays. Et ceci n’était pas l’opinion isolée de Lénine, mais celle de tout le parti bolchévik.

Parmi les premiers décrets on trouve celui sur la nationalisation et la distribution des terres. Les bolchéviks travaillent sans répit à l’oeuvre législative. Il faut détruire et reconstruire. Il est vrai qu’en ce moment il s’agit surtout de détruire, détruire le passé et tout ce qui adhère à lui.

Tout est à refaire. Il faut même trouver un nouveau nom pour le gouvernement et ses dirigeants. Sur la proposition de Trotsky on accepte le nom de « commissaire du peuple » pour les ministres et de « soviet des commissaires du peuple » pour le gouvernement.

A la répartition des tâches, Lénine propose Trotsky à l’intérieur : Trotsky refuse en alléguant son origine juive ; dans un pays où l’antisémitisme a de si profondes racines, cela compliquerait inutilement la tâche des bolchéviks. Il préfère la direction de la presse. Lénine ne veut pas céder, mais doit s’incliner devant la majorité qui donne raison à Trotsky. Mais il n’aura pas la presse non plus. « Il faut opposer Lev Davidovitch à l’Europe, dit Sverdlov dans cette séance. Qu’il prenne les Affaires étrangères. » « Que seront, maintenant, nos affaires étrangères ? » réplique Lénine peu enchanté de cette proposition.

Et voilà Trotsky devenu commissaire du peuple aux Affaires étrangères.

Il aura à sa charge la délicate mission de la direction des pourparlers de paix de Brest-Litovsk. Depuis la conclusion de la paix de Brest-Litovsk tout bon patriote des pays alliés verra, en Trotsky, l’ennemi public n° 1, le mauvais génie de Lénine.

Le 25 octobre, la révolution triomphe. Le 26 octobre le congrès des soviets ratifie le décret de paix. Les bolchéviks possèdent alors, en tout et pour tout, le seul Pétrograd. Mais les bolchéviks ne perdent pas leur temps. Le 7 novembre, Trotsky propose par radio aux Alliés et aux empires centraux la conclusion d’une paix générale, sans contributions et sans annexions. Le 22 novembre, le nouveau gouvernement russe signe un armistice sur tous les fronts ; le 9 décembre, les pourparlers de paix commencent. Le 29 décembre, Lénine reçoit la nouvelle des énormes exigences des empires centraux et son premier geste est d’expédier Trotsky à Brest-Litovsk. Pendant quelques semaines, Trotsky aura à louvoyer avec les diplomates et militaires envoyés par les empires centraux.

Mais à Pétrograd cela ne va pas tout seul. Le parti bolchévik est en révolution. Boukharine, appuyé par la majorité du parti et en particulier par les éléments ouvriers, prêche la guerre révolutionnaire. Les socialistes-révolutionnaires de gauche, qui avaient appuyé jusqu’à présent les bolchéviks, s’agitent à leur tour, reprennent même leur activité terroriste qui amènera entre autre, l’assassinat du comte Mirbach, ambassadeur d’Allemagne en Russie. Personne ne veut admettre les conditions monstrueuses de l’Allemagne. Lénine seul, voit les choses dans leur réalité. Il est pour la paix sous n’importe quelle condition. « Il nous faut, avant tout, la paix » répète-t-il inlassablement. Le débat sur la paix s’ouvre le 21 janvier 1918, dans une réunion des militants actifs du parti. Trois positions sont en présence : Lénine est pour la paix à tout prix ; Boukharine est pour la guerre révolutionnaire ; Trotsky dit « ni guerre, ni paix, considérons-nous comme en état de paix avec l’Allemagne, sans toutefois signer le traité de paix. »

Au vote Boukharine a 32 voix, Lénine 15 voix et Trotsky 16.

Lénine est battu, mais pour empêcher la victoire des conceptions de Boukharine, il passe dans le camp de Trotsky et accepte le mot d’ordre : « ni paix, ni guerre ».

« A la séance décisive du comité central, qui eut lieu le 22 janvier, raconte Trotsky, on adopta ma proposition : traîner en longueur les pourparlers ; en cas d’ultimatum allemand, déclarer que la guerre est terminée, mais refuser de signer la paix ; dans la suite, agir selon les circonstances. »

Voilà en quoi se résume la fameuse discussion autour du traité de Brest-Litovsk. Trotsky avertit le 10 février les plénipotentiaires des empires centraux de la décision prise par les Russes. C’est Lénine qui a eu raison. Le 18 février, les Allemands rompent l’armistice et commencent une nouvelle offensive. Devant les faits, tout le monde doit s’incliner ; la Russie n’est pas capable d’opposer une résistance quelconque à l’avance allemande. On reprend les pourparlers de paix ; le 21 février, les bolchéviks prennent connaissance des nouvelles conditions de paix qui sont encore plus dures que les premières. Le 3 mars, la délégation russe signe le traité de paix sans le lire.

L’écroulement des empires centraux, quelques mois plus tard, transforme ce traité en un chiffon de papier.

Mais déjà d’autres soucis pressent les dirigeants bolchéviks. La droite a dû céder le pouvoir presque sans effusion de sang. Voilà que maintenant elle s’efforce de le reprendre. La guerre civile s’allume aux quatre coins de l’immense pays. Pendant des années les tenailles des armées contre-révolutionnaires tâcheront d’étouffer le pouvoir révolutionnaire et réduiront le pouvoir au petit territoire qui constituait dans les premières années de la constitution de l’empire le duché de Moscovie. Le gouvernement est forcé, devant la menace allemande, d’abandonner Pétrograd et de s’installer au Kremlin, à Moscou, dans la mi-mars 1918. A cette même date, Trotsky quitte le commissariat des Affaires étrangères où il est remplacé par Tchitcherine, arrivant de Londres. Lénine réalise enfin son plan et donne à Trotsky l’Intérieur par un chemin détourné : il le fait nommer commissaire à la guerre. Il n’y a pas de guerre extérieure, mais il y a la guerre civile.

Et ainsi commença la formidable épopée de l’armée rouge. Trotsky sort du néant une armée révolutionnaire qu’il mènera de victoire en victoire. Il transformera des soldats déserteurs et démoralisés en combattants héroïques de la révolution. Le 24 janvier 1919, dans la grand’salle de Colonnes, à Moscou, devant les jeunes commandants assemblés Trotsky s’écrie :

« Donnez-moi trois mille déserteurs, appelez cela un régiment : je leur donnerai un chef combatif, un bon commissaire, ce qui convient comme chefs de bataillon, de compagnie et de peloton, et les trois mille déserteurs, en un mois, feront chez nous, en pays révolutionnaire, un excellent régiment. »

Et ce n’était pas une boutade. Trotsky tint parole. C’est de cette manière qu’il créa 16 armées qui combattirent victorieusement un adversaire équipé à profusion des armes les plus modernes.

Si on ne connaissait pas tous les détails on prendrait l’oeuvre de Trotsky pour un miracle. Cet homme que la prison a empêché de faire son service militaire, qui, en 1906, par un jugement fut privé de ses droits civils et militaires, se révéla un militaire et stratège de grande taille.

Il utilisera, avec un excellent résultat, les officiers tsaristes en les flanquant de deux commissaires bolchéviks pour les surveiller. Une discipline stricte et sans pitié pour les coupables et les lâches et son extraordinaire faculté d’insuffler le courage et l’enthousiasme dans les cœurs des combattants font bientôt de l’armée rouge, une armée d’une valeur militaire incontestable.

Le fameux train, appelé « le train du président du Soviet de guerre révolutionnaire », dans lequel Trotsky voyageait d’un front à l’autre devint rapidement légendaire. Trotsky raconte sur ce train ce qui suit :

« J’ai vécu deux ans et demi, sauf intervalles relativement courts, dans un wagon qui avait été, autrefois, au service du ministre des Voies et Communications. L’installation de cette voiture était bonne dans le sens du confort ministériel, mais elle n’était guère faite pour le travail. C’est là que je recevais ceux qui m’apportaient des rapports en cours de route, c’est là que je consultais les autorités militaires et civiles des lieux où je passais, c’est là, enfin, que je déchiffrais les télégrammes, dictais des ordres et des articles. Mon train avait été formé en hâte dans la nuit du 7 au 8 août 1918, à Moscou. Le matin même, je partais pour Sviiajsk, me rendant au front tchécoslovaque. Dans la suite, mon matériel fut constamment remanié, devint plus compliqué, se perfectionna. Dès 1918, c’était un appareil volant de gouvernement. Il s’y trouvait un secrétariat, une imprimerie, une station télégraphique, une de radio, une d’électricité, une bibliothèque, un garage et des bains. »

« Le poids du train était tel qu’il lui fallait deux locomotives. » Le train éditait deux journaux : celui de sa cellule communiste, intitulé : En sentinelle et celui du train proprement dit, intitulé : En route.

Il fit dans ce train plus de cent cinq mille kilomètres.

L’influence décisive de Trotsky se comprend mieux à travers le témoignage suivant du bolchévik Gousrev :

« L’arrivée du camarade Trotsky détermina un revirement décisif de la situation. Le train du camarade Trotsky, en s’arrêtant à Sviiajsk, petite situation perdue dans la campagne, apportait une forte volonté de victoire, de l’initiative et une pression résolue sur tous les travaux de l’armée. »

« 

Trotsky frôla plusieurs fois la mort, sous Kazan, puis quand son train dérailla.

Ayant sauvé la situation, sous Kazan, Trotsky prend la direction de la défense de Pétrograd qui est attaqué par l’armée de Youdenitch, puissamment équipée d’armes automatiques, tanks, avions et ayant à son flanc la flotte anglaise comme appui. Ici aussi, Trotsky réussit à redresser une situation désespérée. Kirdetsov, ministre de Youdenitch parle de l’arrivée de Trotsky à Pétrograd comme suit : « Dès le 16 novembre, Trotsky arrivait en toute hâte sur le front de Pétrograd et le désarroi de l’état-major rouge disparut devant son énergie bouillonnante. »

Trotsky est décoré de l’ordre du Drapeau Rouge pour sa magnifique défense de Pétrograd, son train est aussi collectivement décoré de l’ordre du Drapeau Rouge. L’Internationale communiste lui vote la résolution suivante :

« Défendre Pétrograd rouge, c’était rendre un service inappréciable au prolétariat mondial et, par conséquent, à l’I.C. La première place dans la défense de Pétrograd vous appartient, bien entendu, cher camarade Trotsky. Au nom du comité exécutif de l’Internationale communiste, je vous transmets des drapeaux que je vous prie de remettre aux éléments les plus méritants de la glorieuse Armée rouge que vous dirigez. Le président du comité exécutif de l’I.C., G. Zinoviev. »

Quand Trotsky prit le commandement suprême de l’armée rouge qu’il avait créée, et dans laquelle il avait réussi, par un tour de force extraordinaire, d’incorporer 30.000 anciens officiers tsaristes, la Russie était envahie de tous les côtés. Les allemands s’étaient emparés de la Pologne, de la Lithuanie, de la Lettonie, de la Russie Blanche et d’une partie de la Grande-Russie. L’Ukraine était occupée par l’armée austro-allemande. Sur la Volga, les prisonniers de guerre tchécoslovaques, aidés par la France et l’Angleterre, se révoltent. Dans le nord se trouvent Youdenitch et le corps d’expédition anglo-français qui débarque à Mourmansk et Arkhengel, dans l’Oural les bandes de Doutov, en Sibérie Koltchak et le corps expéditionnaire japonais, sur le Don l’armée de Krasnov, puis celle de Denikine, etc. Il ne reste plus grand’chose sous la domination bolchévique et pourtant quand Trotsky quitte le commissariat à la guerre, la Russie soviétique est victorieuse sur tous les fronts, constitue un sixième du globe.

Malgré ses succès incontestables, Trotsky eut des grosses résistances à vaincre. C’est de cette heure que date la première formation de ce bloc qui, ayant Staline comme centre, s’opposera à toute action de Trotsky jusqu’à ce qu’il réussisse après la mort de Lénine, à l’éliminer définitivement. C’est ce que Trotsky appelle « l’opposition militaire », dont l’âme est le front Staline-Vorochilov. Trotsky, par sa juste sévérité et par sa brusquerie, se crée beaucoup d’ennemis. Il réussit à mater cette opposition grâce à l’appui de Lénine. Les blancs aussi, dénigrent Trotsky, lancent de fausses nouvelles, parlent de divergences entre Trotsky et Lénine, racontent que Trotsky fusille en masse les combattants bolchéviks, etc.

Quand ces bruits parviennent à l’oreille de Lénine, celui-ci comprend la gravité de cette campagne contre Trotsky. Pendant une séance du conseil des commissaires du peuple dans laquelle on avait discuté sur les questions militaires, il se met à écrire sur une feuille à en-tête du conseil des commissaires du peuple et la remet à Trotsky.

Cette feuille était rédigée comme suit :

R.S.F.S.R.

Le président du Conseil des Commissaires du Peuple

Moscou, Kremlin

juillet 1919.

Camarades, Connaissant le caractère rigoureux des prescriptions du camarade Trotsky, je suis tellement persuadé au degré absolu, de la justesse, de la nécessité rationnelle, pour la cause, de l’ordre donné par le camarade Trotsky que je soutiens intégralement cette décision.

V. OULIANOV LENINE

Et il dit à Trotsky : « Je vous donnerai autant de blancs-seings comme cela que vous en voudrez. »

Quel meilleur témoignage pourrait-on demander pour prouver la parfaite identité de vue qui existait entre Lénine et Trotsky pendant les années de leur travail en commun ?

Une seule fois, Trotsky s’opposa sur le terrain de la stratégie militaire aux vues de Lénine. Ce fut pendant la guerre russo-polonaise, pendant la fameuse poussée de la cavalerie de Boudienny, après avoir libéré Kiev et chassé les Polonais de l’Ukraine. Lénine était partisan de continuer la guerre et d’aller jusqu’à Varsovie. Il escomptait que l’arrivée de l’armée rouge sous les portes de Varsovie encouragerait le prolétariat polonais de s’insurger à son tour contre le régime de Pilsudsky. Lénine soutenu par Staline et la majorité des dirigeants politiques et militaires l’emporta contre Trotsky qui connaissait la valeur militaire exacte de l’armée rouge, la jugeait incapable de soutenir un effort aussi long contre une armée bien équipée et cela loin des bases de ravitaillement. Ce fut Trotsky qui eut raison. L’offensive s’écroula rapidement et se transforma en une catastrophe telle que la Russie dut demander la paix. La paix fut à l’avantage de la Pologne ; si les conseils de Trotsky avaient été écoutés, la guerre aurait été terminée à l’avantage de la Russie.

Pour tout homme doté d’une certaine dose de bon sens et d’esprit critique, il apparaît comme absolument certain que cette période de l’activité de Trotsky est absolument hors pair et indiscutablement un facteur important pour la stabilisation du régime bolchévik.

Staline lui-même a dû en convenir et glorifier le rôle de Trotsky dans l’insurrection d’Octobre et dans la direction de l’armée rouge. Ainsi, par exemple, écrit-il le 6 novembre 1918 dans la Pravda :

« Tout le travail de l’organisation pratique de l’insurrection fut accompli sous la direction immédiate du camarade Trotsky, président du Soviet de Pétrograd. On peut dire avec assurance que le Comité militaire révolutionnaire du Parti doit la rapide adhésion de la garnison au Soviet et l’habileté de la mise en œuvre, avant tout et surtout, au camarade Trotsky. Les camarades Antonov et Podvoïsky furent ses principaux assistants. »

Ce qui n’empêcha pas Staline de déclarer en 1924 : « Je dois dire que Trotsky n’a joué et ne pouvait jouer aucun rôle particulier dans l’insurrection d’Octobre. » Entre les deux versions s’intercale la mort de Lénine.

Aujourd’hui, on va plus loin, on nie tout simplement le rôle de Trotsky en tant que fondateur et chef de l’armée rouge. Après la nouvelle version, Staline était le seul dirigeant capable de l’armée rouge, si l’armée rouge a vaincu, c’est grâce à l’effort de Staline qui corrigea toutes les erreurs et le sabotage de Trotsky. Ce n’est pas un personnage quelconque qui fait cette affirmation, mais Vorochilov, chef actuel de l’armée rouge et maréchal par la volonté de Staline.

Dans la presse communiste on va jusqu’à dire que si Lénine a placé Trotsky à la tête de l’armée rouge, c’était pour mieux le démasquer comme contre-révolutionnaire et de pouvoir ainsi le fusiller. Les journaux staliniens oublient seulement d’ajouter pourquoi Lénine « oublia » de faire fusiller Trotsky.

Vers la fin de 1919 l’état des moyens de communications est tel que 60 % des locomotives sont en panne. La désorganisation des chemins de fer continue : la guerre civile use le matériel roulant pour lequel on ne trouve pas de remplacement. On craint pour 1920 l’arrêt total du trafic ferroviaire. Trotsky doit monter sur la brèche et faire un nouveau miracle. Ainsi à ses multiples fonctions s’ajoute celle de commissaire du peuple aux communications. Il sauve les transports de la débâcle et bientôt la guerre contre la Pologne démontre que les transports russes revivent. Pilsudsky qui avait compté avec le délabrement des moyens de transport russe vit ainsi ses calculs déjoués.

Pendant quelques semaines, entre 1920 et 1921, Trotsky se trouve encore une fois en désaccord avec Lénine. Il s’agit du sort des syndicats. Trotsky, occupé de la refonte des moyens de transport, introduit ses rudes méthodes de discipline militaire dans les chemins de fer. C’est le seul moyen d’arriver à un bon résultat. Mais Trotsky franchit un pas de plus et préconise l’étatisation des syndicats. Cela voulait dire la fin de toute indépendance du syndicalisme russe et son intégration complète dans l’Etat. Lénine s’oppose de toute son énergie à cette conception et triomphe, non sans une polémique assez violente avec Trotsky. C’était Lénine qui avait raison et Trotsky qui avait tort. Cette dernière divergence entre Trotsky et Lénine devait servir comme argument massue contre Trotsky pour démontrer qu’il n’avait jamais été d’accord avec Lénine. Aujourd’hui Staline a supprimé non seulement l’indépendance du syndicalisme, mais aussi celle des soviets et du parti communiste lui-même. A cette discussion s’enchaîne celle à propos de la « Nouvelle politique économique » (la NEP). L’écart entre la production industrielle et la production agraire était tel que pratiquement le paysan ne pouvait rien recevoir d’autre en paiement contre ses produits que quelques billets de banque sans valeur. L’industrie russe était complètement ruinée par la guerre civile. Et maintenant la production agraire était aussi en train de s’arrêter, car le paysan n’avait aucun intérêt à produire puisqu’il ne pouvait rien recevoir en échange. Il était certain que si les bolchéviks continuaient le régime du communisme de guerre, des confiscations, la Russie allait au-devant d’une catastrophe économique. Trotsky avait compris dès février 1920 ce fait, pendant son travail au commissariat des Voies de communication ; son avertissement ne fut pas écouté par le parti.

Et brutalement, d’un seul coup, Lénine fut forcé de faire machine arrière, de faire quelques concessions au capitalisme pour sauver le tout. Le parti ne comprit pas tout d’abord cette nouvelle politique. Une opposition se forma qui accusa Lénine de trahison et de vouloir revenir au capitalisme. Mais les faits se chargèrent de démontrer la justesse de ce pas, la NEP ne fut qu’un pas en arrière pour mieux sauter. Toutefois ce fut un sérieux avertissement qui montrait mieux que tout que le « socialisme dans un seul pays » était impossible.

. C’est à cette époque que Staline conquiert un poste convoité depuis longtemps et qui deviendra dans ses mains le tremplin vers le pouvoir. Au 7ème congrès, Zinoviev pose la candidature de Staline au poste de secrétaire général du parti et cela contre la volonté de Lénine. Une équivoque le sert ; le congrès croit que la proposition de Zinoviev est celle de l’ensemble du Comité Central et élit Staline à ce poste. Cette fonction, alors, n’avait aucune valeur politique et n’avait qu’un caractère purement administratif, mais Staline saura s’en forger une arme terrible dans sa lutte contre Trotsky. L’historien G. Welter voit juste quand il écrit :

« Mieux que tous ses rivaux, visionnaires impénitents, Staline, avec son gros bon sens, avait flairé où était la source réelle du pouvoir et compris par quelles manœuvres on pouvait s’en emparer. Il s’en empara, puis, taupe infatigable, il se mit à creuser longuement des sapes où, successivement, vinrent s’effondrer ceux qu’il voulait dévorer ».

Staline ne commit pas l’imprudence d’attaquer Trotsky ouvertement par exemple comme Molotov l’avait fait incidemment après la discussion sur les syndicats et s’était attiré cette réplique foudroyante de Lénine : « La loyauté du camarade Trotsky dans les rapports à l’intérieur du parti est absolument irréprochable. »

Il a préféré prendre un chemin plus long, mais plus sûr. C’est vers le milieu de 1921 que Lénine tombe pour la première fois malade. Trotsky est à la campagne, au repos. Il n’apprend la nouvelle que le surlendemain. Vers la fin de 1921, l’état de Lénine empire. Il ne reprendra son travail qu’en octobre 1922. Pendant l’été de cette année a lieu le procès des terroristes socialistes-révolutionnaires. On se borne à les condamner à des peines de détention. C’étaient de véritables terroristes qui avaient même attenté à la vie de Lénine. Quatorze années plus tard, Staline fera fusiller les lieutenants de Lénine, tous vieux bolchéviks, sous l’accusation de terrorisme, accusation même pas étayée sur une ombre de preuve. C’est après cette première maladie que Lénine commence à se rendre particulièrement compte de l’influence néfaste de Staline et le renforcement considérable de la bureaucratie dans le parti et dans l’Etat. Il propose à Trotsky une sorte d’alliance pour une lutte commune contre cette bureaucratie et en particulier contre le bureau d’organisation du Comité central qui était devenu le centre même du nouvel appareil de Staline. Le problème de ce qui se passera dans le parti après sa mort commence à le préoccuper sérieusement. Il prévoit d’une façon très nette la lutte fractionnelle qui s’ouvrira entre Staline et Trotsky et il essaie d’empêcher cette funeste lutte. C’est pendant cette époque qu’il écrit son fameux testament qui fut après sa mort escamoté par Staline avec la complicité de Kamenev, exécuteur testamentaire de Lénine, et du Comité central du parti.

C’est au XIIème congrès que Lénine pense porter le coup décisif à Staline et à toute la clique bureaucratique. En novembre 1922, Lénine et Trotsky étant absents de Moscou, le Comité central prend une décision qui entame le monopole du commerce extérieur, base même du régime bolchévik. Lénine et Trotsky, chacun de son côté, s’opposent de toute force à cette décision et le Comité central est forcé de revenir sur son vote. Alors Lénine écrit, le 21 décembre, triomphalement à Trotsky :

« Camarade Trotsky, il semble que l’on ait réussi à prendre la position sans tirer un seul coup de fusil, par une simple manœuvre. Je propose de ne pas s’en tenir là et de continuer l’offensive. »

Si Trotsky avait alors déclenché l’attaque contre Staline et ses hommes, les événements auraient pu se dérouler d’une toute autre façon. Avec l’appui de Lénine, Trotsky aurait pu à coup sûr triompher de la résistance de Staline et ses associés. Trotsky ne le fit pas et laissa ainsi échapper la dernière occasion. Il croyait alors qu’une pareille lutte « pourrait causer dans nos rangs une démoralisation qu’il aurait fallu ensuite payer cher, même en cas de victoire ». Il se demandait si le parti comprendrait « qu’il y avait lutte de Lénine et de Trotsky pour l’avenir de la révolution, et non pas lutte de Trotsky pour prendre la place de Lénine malade ? » Sa non-intervention devait lui coûter cher, devait surtout coûter cher à la révolution russe et la révolution mondiale. Bientôt c’est trop tard pour lutter contre Staline qui se trouve déjà bien en selle. Et la maladie de Lénine va vite. En mars 1923 Lénine est de nouveau alité. Il fait prévenir Trotsky par ses secrétaires qu’il prépare une bombe :

Staline ne se gêne plus. Il pratique en Géorgie une politique opposée aux principes du bolchévisme et traque ses adversaires comme seul Staline le sait faire.

Le 5 mars, Trotsky reçoit le mot suivant de Lénine :

« Cher camarade Trotsky, je vous prie très instamment de vous charger de défendre la cause géorgienne au Comité central du parti. Cette affaire est actuellement l’objet des « poursuites » de Staline et de Dzerjinsky et je ne puis me fier à leur impartialité. Même, c’est bien le contraire. Si vous consentiez à prendre la défense de cette cause, je pourrais être tranquille. Si, pour une raison ou pour une autre, vous n’acceptez pas, renvoyez-moi tout le dossier. J’en conclurai que cela ne vous convient pas. Avec mes meilleures salutations de camarade. Lénine »

En même temps, il envoie un billet à Mdivani, adversaire de la politique de Staline en Géorgie :

« De toute mon âme, je m’intéresse à votre cause. Je suis indigné de la brutalité d’Ordjonikidzé et des connivences de Staline et de Dzerjinsky. Je prépare pour vous des notes et un discours. »

Lénine dicte aussi une lettre destinée à Staline dans laquelle il déclare rompre toutes relations avec lui. Mais tout cela vient trop tard, tout sera étouffé par Staline et les siens. Le Comité central ira jusqu’à décider de ne pas publier des articles de Lénine, destinés à la Pravda. En même temps pour ne pas alarmer le malade, il décide de tirer un exemplaire spécial de la Pravda dans lequel l’article se trouvera, exemplaire qu’on montrera à Lénine, impotent, pour le satisfaire.

Lénine meurt le 21 janvier 1924. Trotsky, malade de nouveau, apprend cette nouvelle en gare de Tiflis, se rendant à Soukhoum où l’envoient les médecins. Il se met immédiatement en relation avec le Kremlin et reçoit la réponse télégraphique : « Funérailles samedi, de toutes façons n’arriverez pas, conseillons suivre traitement ». Trotsky ne se méfie pas et continue le voyage. Les funérailles de Lénine n’avaient lieu que le dimanche et Trotsky aurait pu venir à temps à la cérémonie. Ainsi le « complot des épigones » comme Trotsky appelle la conjuration de Staline, joue dès le premier jour de la mort de Lénine. L’absence de Trotsky aux funérailles de Lénine sera jugée par les ouvriers comme un acte d’hostilité envers la mémoire de Lénine. Même le fils de Trotsky ne comprend pas et ne peut réprimer un reproche envers son père.

Quelques jours plus tard, Trotsky reçoit la lettre suivante de Nadeshda Konstantinovna Kroupskaïa, la veuve de Lénine :

« Cher Lev Davidovitch, Je vous écris pour vous raconter qu’environ un mois avant sa mort, parcourant votre livre, Vladimir Iliitch s’arrêta au passage où vous donnez une caractéristique de Marx et de Lénine, et me pria de lui relire encore une fois ces lignes, et les écouta très attentivement, et ensuite voulut les revoir encore une fois de ses yeux. Et voici ce que je veux encore vous dire : les sentiments que Vladimir Iliitch a conçus pour vous lorsque vous êtes venus chez nous à Londres, arrivant de Sibérie, n’ont pas changé jusqu’à sa mort. Je vous souhaite, Lev Davidovitch, de garder vos forces et votre santé et je vous embrasse bien fort. N. Kroupskaïa »

C’est maintenant le plein règne de la troïka, formée par Staline, Zinoviev et Kamenev, et qui a pour but d’éliminer Trotsky du pouvoir. On n’ose pas d’abord s’attaquer directement à Trotsky et on prépare le terrain. « Toute une science nouvelle, écrit Trotsky dans Ma Vie, fut créée : fabrication de réputations artificielles, rédaction de biographies fantaisistes, de réclames pour des leaders désignés d’avance. »

C’est par des moyens aussi patients et méticuleux que Staline prépara les foules à la déchéance officielle de Trotsky et se forgea pour lui-même une « popularité » toute fraîche.

Comment Staline a pu réussir d’abattre un titan comme Trotsky ?

Trotsky a, lui-même, donné une réponse :

« On m’a demandé plus d’une fois, on me demande encore : Comment avez-vous pu perdre le pouvoir ? Le plus souvent, cette question montre que l’interlocuteur se représente assez naïvement le pouvoir comme un objet matériel qu’on aurait laissé tomber, comme une montre ou un carnet qu’on aurait perdu. En réalité, lorsque des révolutionnaires qui ont dirigé la conquête du pouvoir arrivent à le perdre « sans combat » ou par catastrophe à une certaine étape, cela signifie que l’influence de certaines idées et de certains états d’âme est décroissante dans la sphère dirigeante de la révolution. Ou bien que la décadence de l’esprit révolutionnaire a lieu dans les masses mêmes, ou bien enfin que l’un et l’autre milieu sont à leur déclin. »

Quelque part ailleurs il dit, en parlant de sa lutte contre le stalinisme : « Car il ne s’agit pas de Staline lui-même, mais des forces que Staline exprime sans les comprendre. » En effet, il ne s’agissait pas seulement de la personne de Staline ou de Trotsky, mais des forces qu’ils représentent. Cette lutte entre la bureaucratie et Trotsky est la lutte entre le nationalisme et l’internationalisme, la lutte entre la contre-révolution qui lève la tête et la révolution qui faiblit. Marx et Engels avaient prévu que la révolution éclaterait d’abord dans les pays économiquement avancés et hautement industrialisés. Leur raisonnement était juste. Si la révolution triompha en Russie avant de triompher dans les pays d’Occident, c’est parce que sous la formidable pression de la guerre dévastatrice la chaîne de l’économie capitaliste mondiale se rompit à son chaînon le plus faible : la Russie, économiquement arriérée.

La Russie n’était nullement préparée par le développement de son économie nationale à l’établissement d’un régime socialiste. La révolution russe ne pouvait survivre, tel que, sans l’aide de la révolution internationale. Sans cette aide elle était condamnée à périr ou à dégénérer. Lénine comprit cela très bien et exprima cette pensée chaque fois qu’il vint à parler de l’avenir de la révolution russe. Pas un instant ne lui vint l’idée d’admettre la possibilité du socialisme dans un seul pays. Pour lui, la révolution russe n’était que le modeste prologue de l’imminente révolution mondiale.

Les événements d’après-guerre n’apportent pas la révolution attendue. La montée révolutionnaire des masses s’arrête rapidement après le sabotage par les réformistes allemands et autrichiens des révolutions qui ébranlent les empires centraux. Le reflux du mouvement révolutionnaire pèsera bientôt lourdement sur le sort de la révolution russe. Le socialisme bolchévik doit s’organiser tout seul, entouré d’un monde hostile, sans aide, sans appui. Même Lénine doit tenir compte de cette nouvelle situation qui l’amène à instaurer la NEP. Après la mort de Lénine, la pression de la réaction contre-révolutionnaire intérieure et extérieure augmente avec les défaites successives du prolétariat mondial, avec l’accumulation des fautes commises par l’Internationale communiste. La résultante de la pression conjuguée de l’ennemi extérieur et intérieur de la révolution d’Octobre est le national-communisme de Staline.

La réaction contre-révolutionnaire trouve en Staline son chef idéal. Elle sait qu’on ne peut pas faire un tournant brusque, qu’on ne peut revenir d’un seul saut au stade du capitalisme et elle sait aussi qu’on ne reviendra jamais au régime antérieur à la révolution d’Octobre. Ce qu’elle cherche c’est à s’adapter aux nouvelles conditions, de créer de nouvelles prébendes, de nouveaux privilèges, vivre en parasite de la société productrice. Pourquoi revenir à l’exploitation ouverte de l’homme par l’homme quand on peut se procurer les mêmes avantages sous une autre forme, par d’autres moyens ?

Autour de Staline se dressent des dizaines de milliers de bureaucrates, les 30.000 anciens officiers tsaristes que Trotsky sut incorporer à l’armée révolutionnaire, et des milliers d’autres officiers sortis des rangs révolutionnaires, mais qui se laissent corrompre par la tentation. Tant que Lénine vit, tant que tous ces éléments sentent la poigne lourde du parti bolchévik sur leur nuque, ils ne bougent pas, n’osent pas se découvrir, tentent seulement par-ci, par-là, de pêcher dans l’eau trouble, d’arracher quelques bénéfices personnels. Mais le jour où ils sentent qu’au sein même du sanctuaire révolutionnaire, au sein du Comité Central et du Bureau politique du parti communiste des alliés se lèvent pour se mettre à la tête de cette armée de contre-révolution, leur assurance s’accroît et leur force devient visible. Bientôt la bureaucratie soviétique est omnipotente. Chaque défaite nouvelle du prolétariat mondial ne fait qu’accroître sa force.

La lutte entre Trotsky et Staline était donc inégale dès le début. Elle aurait pu prendre une issue favorable pour la révolution en 1923, quand Lénine vivait encore, quand la force vive de la génération d’Octobre était encore debout. Trotsky laissa échapper cette occasion et déjà une nouvelle génération montait qui n’avait pas participé à l’insurrection d’Octobre, qui ignorait le passé.

Staline mène la lutte avec une main de maître ; il est incontestablement le génie de la lutte fractionnelle. Il prépare tout de la façon la plus méticuleuse, ne laisse rien au hasard des choses. Si pour Trotsky, en marxiste, le pouvoir n’est pas un « objet matériel », il l’est pour Staline qui graisse tous les rouages, étudie les moindres mouvements de la machine qui le mènera au pouvoir. Trotsky combat comme un révolutionnaire, Staline en politicien rusé. Trotsky combat avec des idées, des mots d’ordre, Staline utilise n’importe quel moyen pourvu qu’il mène vers le but tracé d’avance.

Dans toutes les discussions politiques entre l’opposition et la bureaucratie, Trotsky a raison, Staline a tort. Mais c’est Staline qui sortira vainqueur. L’issue de la bataille est décidée d’avance.

Brandler, avec l’appui de Staline, gâche une magnifique situation révolutionnaire en Allemagne, en 1923, mène l’insurrection de Hambourg dans une impasse. Trotsky jette un cri d’alarme, dénonce les responsabilités. Il a raison, mais ne réussit pas à influencer la bureaucratie qui a horreur des complications. Trotsky à juste titre combat, en 1925, le bloc sans principes avec les leaders travaillistes dans le comité anglo-russe. Le résultat de la politique stalinienne sera le sabotage de la magnifique grève générale des travailleurs anglais. C’est toujours Trotsky qui a raison quand il dénonce l’attitude du parti communiste polonais qui soutient Pilsudski au début de son coup d’Etat de 1926. En 1927, Trotsky luttera avec acharnement contre la politique de trahison des staliniens en Chine qui sous le signe du « bloc des quatre classes » dans l’union sacrée avec le Kuomintang bourgeois forment ce vaste front populaire chinois qui amène Chang Kai Chek au pouvoir, le bourreau de demain de la révolution chinoise. Quand l’opposition de gauche lutte contre la politique stalinienne qui favorise les koulaks, contre la théorie du socialisme dans un seul pays, c’est toujours Trotsky qui a raison, qui défend le patrimoine léniniste contre les détracteurs contre-révolutionnaires. Mais tout cela ne lui permettra pas de vaincre. Staline ne répond pas aux arguments de Trotsky par d’autres arguments de la même qualité. Il préfère sortir les accusations les plus abracadabrantes, mais qui frapperont l’imagination des foules et répétées à l’infini, revenant dans chaque ligne des journaux, sur chaque page des brochures et des livres, écrits spécialement à ce sujet et se déversant par millions d’exemplaires sur tout le pays. Quand Trotsky critique la politique droitière de Staline dans la question paysanne, on expliquera que Trotsky sous-estime la paysannerie, puisqu’il a toujours sous-estimé et ignoré le problème paysan. On sort des citations, des vieilles phrases de polémique de Lénine contre Trotsky, datant de la période de la lutte fractionnelle, quand il n’y en a pas on les fabrique, on rafistole, on falsifie ; tous les moyens sont bons. On va jusqu’à sortir les accusations lancées naguère contre Trotsky par les Russes blancs et démenties par Lénine lui-même : on accusera Trotsky d’avoir fusillé pendant la guerre civile des combattants bolchéviks. Toutes ces accusations seront transportées dans les coins les plus reculés du pays par des millions de brochures et de journaux. Les jeunes, les masses paysannes qui viennent à peine à la vie politique, qui ne cherchent qu’à croire, qui ignorent tout du passé et qui ont un respect aveugle pour tout ce qui est imprimé, croient tout, les accusations les plus absurdes.

La théorie de la Révolution Permanente sert comme argument massue. Personne n’y pense, quand Staline déterre cette vieille histoire. Lénine, avant 1917, avait combattu cette théorie. Il eut tort, car bientôt la révolution d’Octobre allait donner la plus éclatante preuve de sa justesse. Lénine sait reconnaître ses erreurs et à partir de 1917 cette polémique est pour lui close. De 1917 à 1924, les écrits de Trotsky qui contiennent l’exposé de cette théorie, sont imprimés en dizaines de milliers d’exemplaires autant en Russie que dans les autres sections de l’Internationale Communiste. Personne n’y trouva quelque chose à dire ; Staline non plus. Il est inconcevable de croire que Lénine aurait laissé pendant 6 années répandre ces livres dans le parti bolchévik s’il n’avait pas trouvé cette théorie conforme à la ligne bolchévik. Après la mort de Lénine, Staline découvre que cette théorie est le comble de l’abomination contre-révolutionnaire, qu’elle a toujours été l’antithèse du bolchévisme et que pour elle seule Trotsky méritait d’être voué à l’enfer marxiste. D’ailleurs on se garde bien d’expliquer aux masses ce que cette théorie veut signifier. On la remplace par l’image absurde du révolutionnaire permanent qui, la torche à la main, veut à tout bout de champ allumer la guerre civile et déclencher la révolution. C’est cette idée absurde, qui n’a rien à voir avec la véritable théorie de la révolution permanente, qu’on combat en la faisant passer pour celle de Trotsky. D’ailleurs tout ce que Trotsky et ses partisans ont dit, ont écrit dans le passé ou disent et écrivent dans le présent est falsifié et transformé à un tel point que le résultat final de ce travail n’a plus rien de commun avec l’idée initiale.

Trotsky a-t-il compris en 1923-25 quelle sera l’issue de cette lutte inégale ? Il ne nous le dit pas dans ses mémoires, mais tout porte à croire que non. Il est vrai qu’à partir de 1925 quand Zinoviev et Kamenev, effrayés de l’ampleur que prenait sous la direction de Staline le tournant droitier de la politique bolchévique – tournant qu’ils avaient provoqué eux-mêmes – en désaccord avec la politique appliquée par Staline dans les questions russes, passent de l’autre côté de la barricade et rejoignent le camp trotskyste, Trotsky apprécie déjà à sa juste valeur la force bureaucratique de la clique stalinienne. Kamenev croit que quand les ouvriers verront sur la même tribune Trotsky et Zinoviev, ils reviendront à l’esprit du temps de Lénine. Trotsky l’avertit que depuis, beaucoup de choses ont changé et il a raison : la grande masse ne change pas de position. Les trotskystes ont l’élite révolutionnaire avec eux, les bolchéviks les plus ardents, les plus intelligents, les plus éduqués, mais la quantité écrase la qualité. Et la quantité est du côté de Staline.

En 1924, avec son appel du « cours nouveau » Trotsky avait exigé le nettoyage de l’appareil bureaucratique ankylosé, le remplacement des vieux bureaucrates par des éléments jeunes, ardents et dévoués. Par cet appel, il dresse contre lui des dizaines de milliers de fonctionnaires qui se voient menacés dans leur situation. Tous se groupent alors autour de Staline, ne font qu’un grand bloc solide ; ils savent que la sort de Staline sera aussi le leur et que soutenir Staline est préserver leurs privilèges. Ce sont ces bureaucrates qui les premiers dans les meetings monstres à Pétrograd sous la direction de Zinoviev, et à Moscou sous la direction de Kamenev, déclenchent la grande offensive contre le trotskysme.

Si Trotsky avait alors compris le danger qui le menaçait, lui, le parti bolchévik et la révolution même, il se serait débarrassé de ses scrupules, il aurait agi. Encore en janvier 1925, quand les staliniens le relèvent des fonctions de commissaire du Peuple à la Guerre, il cède son poste militaire sans combattre... « et même, écrit-il dans ses mémoires, avec un certain soulagement, songeant à enlever à mes adversaires le moyen d’insinuer que je formais le plan d’utiliser l’armée à mes fins ».

Trotsky ne songe qu’à enlever des arguments à Staline, comme si celui-ci n’en trouverait, n’en inventerait immédiatement dix autres pour un argument perdu. Ce sont toujours les mêmes scrupules de ménager l’unité du parti, de ne pas affaiblir le parti devant l’ennemi qui guette aux portes du pays. Ces scrupules coûteront au parti bolchévik sa vie, sa raison d’être. Trotsky se laisse ainsi éloigner de l’armée fidèle, de son glorieux passé.

On le nomme en mai 1925 président du comité des concessions, chef de la direction électrotechnique et président de la direction scientifique et technique de l’industrie. Ces trois domaines n’ont absolument rien de commun entre eux, cette multiplicité de fonctions, auxquelles il n’a aucune préparation préalable, doivent le surcharger de travail et tout ce manège n’a qu’un seul but : l’éloigner, l’isoler du Parti, l’écarter de l’actualité.

Mais un homme comme Trotsky ne se laisse pas vaincre ; à n’importe quelle place, il fera figure de grand homme. Il se lance maintenant dans l’étude des questions scientifiques et économiques et bientôt il se crée dans ce domaine une nouvelle citadelle à tel point qu’il devient de nouveau gênant aux dirigeants officiels de l’U. R. S. S. Maintenant a aussi lieu la dislocation de la « troïka », de « l’inébranlable triumvirat » comme l’avait nommé Zinoviev qui pensant devenir l’héritier de Lénine l’avait organisé et cru pouvoir utiliser Staline dans l’élimination du gardien des principes d’Octobre, Léon Trotsky. Kamenev et Zinoviev, émus devant la politique pro-Koulak de Staline et sa clique, passent dans le camp de l’opposition.

Au commencement de l’année 1926, Trotsky se rend à Berlin où il subit une opération. Pendant son séjour en Allemagne eut lieu le coup d’Etat de Pilsudski en Pologne et la grève générale en Angleterre. Ces événements ne font qu’approfondir les divergences entre l’opposition et la ligne stalinienne. Par le bloc syndical anglo-russe, les bureaucrates staliniens facilitent l’oeuvre des briseurs de grève des dirigeants de « gauche » des Trade-Unions, ce qui a comme résultat l’échec de la grève et une déconsidération totale du communisme dans le sein des masses ouvrières anglaises pour une longue période.

En 1927, la lutte s’aiguise et on sent que la décision se prépare. A propos de la discussion sur la tactique du P. C. chinois dans la révolution chinoise, un fossé s’ouvre entre les conceptions des opposants et des « orthodoxes ». Trotsky et ses partisans ont demandé dès 1925 la sortie du P. C. Ch. du Kuomintang, sorte de parti radical-socialiste chinois comprenant jusqu’à l’extrême-droite de la haute bourgeoisie chinoise. Staline, au contraire, pratique la politique du « bloc des quatre classes », Union nationale comparable au « Front français » prêché par M. Thorez en France à cette différence près qu’on y admettait les Tardieu, les Laval et même les La Rocque chinois. En avril 1927, Staline soutenait toujours Tchang-Kaï-Chek ; quelques jours après, ce dernier écrasait le prolétariat de Changhaï et levait le drapeau de la contre-révolution. La liquidation de la révolution chinoise permit l’entreprise japonaise de 1931 en Mandchourie et en Chine du Nord, c’est-à-dire l’encerclement de la Russie. C’est cette défaite qui rend la situation militaire de la Russie aussi grave à l’heure actuelle, car une Russie appuyée sur une Chine soviétique de 400 millions d’habitants aurait été invincible. En tout cas, la Chine soviétique aurait été un mur de défense sûr contre toute attaque nippone.

C’est au XVème congrès du P.C.R., à la fin de l’année de 1927, que l’opposition est vaincue et exclue. Les incidents en octobre 1927 à l’occasion de la manifestation en honneur de la session du C. E. C. à Léningrad, à l’occasion du Xème anniversaire d’Octobre à Moscou sont la répétition générale de l’écrasement physique de l’opposition. Le 16 novembre Joffé, vieux militant bolchévik, gravement malade, ne pouvant lutter à cause de la maladie, préfère se donner la mort que de rester inactif ou de capituler.

Le XVème congrès, après un simulacre de discussion ayant exclu l’opposition, ses militants sont déportés en Sibérie. Trotsky est déporté en janvier 1928 en Asie Centrale, à Alma-Ata, « ville de tremblements de terre et d’inondations, au pied des contreforts des monts Tian-Chan, sur la frontière de la Chine, à 250 km du chemin de fer, à 4.000 km de Moscou. »

Sous le poids de la répression, le caractère de nombreux leaders oppositionnels, ayant sur leur tableau d’honneur de longues années de prison et de déportation sous le régime tsariste, ploie et la série des capitulations commence. Zinoviev et Kamenev ouvrent le chemin, Radek suivra après, et tant d’autres jusqu’à même Rakovsky. Mais des dizaines de milliers de simples militants ouvriers résisteront et peupleront les isolateurs et les prisons, et les camps de concentration de la Sibérie pour avoir été fidèles à la Révolution d’Octobre.

Parmi les grands chefs, seul Trotsky restera « l’incorruptible et l’irréductible ». il continuera son action aux confins de la frontière de Chine. Il ne cesse pas d’organiser l’opposition, malgré la surveillance du G.P.U. et l’éloignement géographique de son exil. Trotsky écrit :

« D’avril à octobre 1928, nous avons envoyé d’Alma-Ata environ huit cents lettres politiques, dans ce nombre, une série d’ouvrages très étendus. Nous avons expédié environ cinq cent cinquante télégrammes. Nous avons reçu plus de mille lettres politiques, longues ou courtes, et environ sept cents télégrammes, qui, pour la plupart, étaient expédiés par des collectivités. »

Des courriers secrets partent et reviennent. Staline, voyant qu’il ne venait pas à bout de la formidable force de travail et d’énergie de Trotsky, décide de l’expulser d’U.R.S.S. Le 20 janvier 1929, cette expulsion est exécutée. Le vieux révolutionnaire est d’abord convoyé à Odessa et de là expédié à Constantinople. Trotsky et sa famille sont expulsés malgré la plus véhémente protestation de celui-ci.

Trotsky essayera d’abord de sortir de Turquie, mais le monde entier ferme sa porte à l’infatigable révolutionnaire. Pour cet homme, la planète entière est sans visa, pour lui le droit d’asile sacré pour les pays démocratiques n’existe pas.

L’Allemagne, alors encore socialiste, les démocraties socialistes de la Scandinavie, la démocratique France, les U.S.A., « pays de la liberté », lui refusent l’entrée.

L’insalubre île de Prinkipo, placée entre l’Europe et l’Asie, devient ainsi un séjour forcé pour Trotsky, asile sans sécurité comme le démontrera bientôt un mystérieux incendie qui éclate dans la maison habitée par lui. Léon Trotsky restera en Turquie jusqu’en 1933. Ayant fait en décembre 1932 un court voyage à Copenhague pour y faire une conférence sur la Révolution d’Octobre et cela sans provoquer des incidents, le gouvernement français autorise enfin Trotsky, en 1933, à séjourner en France. On lui impose, naturellement, une résidence forcée à Barbizon, non loin de Paris.

Dès l’expulsion de Trotsky de l’U.R.S.S. un peu partout dans le monde se lèvent des partisans trotskistes. Des disciples viennent le voir à Prinkipo, d’autres lui écrivent et bientôt la Ligue Communiste Internationaliste, fraction de gauche de l’Internationale Communiste, se forme avec plus de 28 sections nationales. Des étendues glacées de la Sibérie jusque dans les plaines surchauffées de l’Afrique du Sud, du Canada jusqu’en Lithuanie, partout où des masses ouvrières vivent et luttent, où l’influence du Communisme a pénétré, des jeunes résolus de défendre l’héritage de la Révolution d’Octobre se dressent à l’appel du fondateur de l’armée rouge.

Trotsky ne reste pas inactif. Il écrit des livres, organise ses partisans, dénonce les fautes des directions staliniennes dans leur lutte contre Hitler, contre le fascisme autrichien, contre la réaction espagnole.

La défaite ouvrière en Allemagne, causée en bonne partie par l’incapacité de la direction communiste, l’évolution de plus en plus vers la droite de l’I.C. font conclure à Trotsky que le redressement de cette dernière, de même que de ses sections nationales devient impossible. Fondateur lui-même de la IIIème Internationale, il se détourne d’elle et proclame la nécessité de la constitution d’une Internationale rénovée, d’une Internationale léniniste, la IVème Internationale.

Mais la France démocratique n’est pas assez généreuse pour accorder au révolutionnaire le repos promis. Une campagne de presse le chasse du pays. Aucun pays ne voulant de lui, on envisage déjà la possibilité de son internement dans les colonies françaises quand la Norvège socialiste se décide de lui accorder l’asile cherché en vain.

Même à l’étranger, Trotsky reste un dangereux adversaire de Staline. Rien que le fait d’être en vie, – un reproche vivant de sa trahison – est déjà un danger mortel pour la dictature personnelle de l’astucieux bureaucrate du Kremlin.

Hitler par l’assassinat de Roehm et d’autres compagnons de lutte montre à Staline comment se débarrasser des témoins gênants. Le 25 août 1936, Staline a sa grande journée. Sous Lénine et Trotsky l’I.C. eut le 25 octobre, date mémorable, sous Staline elle en a maintenant une autre, celle de l’assassinat des compagnons de Lénine, exécutés sous la fallacieuse accusation de terrorisme. Staline a commis l’erreur de laisser échapper Trotsky de ses mains et il le regrette amèrement. Aussi essaya-t-il de mêler Trotsky au procès des 16 et à demander à la Norvège l’extradition. Ce qu’aucun gouvernement des tsars réussit, Staline l’a réussi. Un pays démocratique a obtempéré à ses ordres et interné Trotsky. Coupé pratiquement du reste du monde Trotsky, interné et sous bonne garde, attend dans une petite maisonnette-prison que la Norvège et la S.D.N. statuent sur son cas [*]. Staline espère encore pouvoir se débarrasser du dernier des grands révolutionnaires de l’équipe qui dirigea la Révolution d’Octobre.

Mais Léon Davidovitch Trotsky a démontré plus d’une fois qu’il ne craint pas la bataille. Sous Sviiajsk et sous Pétrograd, pendant la guerre civile, il sauva deux fois la Révolution Russe en danger. Il espère maintenant sauver, avec ses partisans, la révolution mondiale en danger par l’opportunisme stalinien. Il a prouvé maintes fois que le mot impossible est rayé de son dictionnaire. Et il se pourrait bien que la IVème Internationale réussisse là où la IIIème est en train d’échouer dans son action. L’avenir donnera tort à Staline et réhabilitera l’ardent combattant de la révolution mondiale, qu’est Léon Trotsky.

Note

[*] Depuis que ces lignes ont été écrites des décrets-lois spéciaux du gouvernement norvégien ont interdit à Trotsky de se défendre contre l’ignoble calomnie, l’accusant d’être à la solde de la Gestapo et chef d’une organisation terroriste, ayant comme but la suppression physique des dirigeants actuels de la Russie.

Le Mexique ayant accepté de donner un asile au grand révolutionnaire, le gouvernement norvégien a expulsé Trotsky sans avertir aucun de ses amis. Ainsi le vieux révolutionnaire malade a dû se rendre en Mexique sur un cargo, accompagné par sa femme seule. Aucun ami pour l’aider dans son dur voyage, pour le protéger contre les tentatives de la G.P.U., une fois arrivé au Mexique.

Une nouvelle page douloureuse s’ajoute à la vie tourmentée de cet homme qui voua sa vie entière à la défense des opprimés et à l’amélioration du sort des travailleurs.

Rarement un sort humain a été aussi tragique, mais l’homme reste inébranlable et il n’a pas encore dit son dernier mot.

22 Messages de forum

  • André Breton en annexe à l’ouvrage "Lénine" de Trotsky :

    "Lénine, Trotsky, voici donc ces hommes de qui nous avons tant entendu médire et qu’on nous représentait comme les ennemis de ce qui peut encore trouver grâce à nos yeux, comme les fauteurs de je ne sais quel encore plus grand désastre utilitaire que celui auquel nous assistons. Voici que dégagés de toute arrière-pensée politique, ils nous sont donnés en pleine humanité ; qu’ils s’adressent à nous, non plus en exécuteurs impassibles d’une volonté qui ne sera jamais dépassée, mais en hommes parvenus au faîte de leur destinée, et qui se comptent soudain, et qui nous parlent, et qui s’interrogent."

    Répondre à ce message

  • Mes critiques du camp social-démocrate et démocrate m’expliquent, avec beaucoup d’autorité, que la Russie n’est pas « mûre » pour le socialisme, et que Staline a tout à fait raison de la ramener par des zigzags dans la voie du capitalisme. Il est vrai que ce que les social-démocrates appellent, avec une réelle satisfaction, la restauration du capitalisme, Staline l’appelle édification du socialisme national. Mais comme ils ont en vue le même processus, la différence de terminologie ne doit pas voiler à nos yeux l’identité du fond. En admettant même que Staline accomplisse sa besogne en connaissance de cause, ce qui, pour l’instant, ne saurait être le cas, il serait quand même obligé, afin d’atténuer les frictions, d’appeler socialisme le capitalisme. Or, moins il comprend les problèmes historiques essentiels, plus il procède ainsi avec assurance. Sa cécité lui épargne en l’espèce la nécessité de mentir.

    Cependant, la question n’est nullement de savoir si la Russie est capable, par ses propres moyens, d’édifier le socialisme. Pour le marxisme en général, cette question n’existe pas. Tout ce qui a été dit à ce sujet par l’école stalinienne relève, au point de vue théorique, du domaine de l’alchimie et de l’astrologie. Le stalinisme, en tant que doctrine, est bon tout au plus à figurer dans un musée théorique d’histoire naturelle. L’essentiel est de savoir si le capitalisme est capable de sortir l’Europe de l’impasse historique. Si les Indes sont capables de s’affranchir de l’esclavage et de la misère sans déborder des cadres d’un progrès capitaliste pacifique. Si la Chine est capable d’atteindre le niveau de culture de l’Amérique et de l’Europe sans révolution et sans guerres. Si les États-Unis sont capables de venir à bout de leurs propres forces productives sans ébranler l’Europe et sans préparer une effroyable catastrophe guerrière à l’humanité tout entière. Voilà comment se pose la question du sort ultérieur de la Révolution d’Octobre. Si l’on admet que le capitalisme continue à être une force historique progressive, qu’il est capable de résoudre, par ses méthodes et ses moyens, les problèmes essentiels qui sont à l’ordre du jour de l’Histoire et de faire monter l’humanité de quelques échelons encore, dès lors il ne saurait plus être question de transformer la République soviétique en pays socialiste. Dès lors, la structure socialiste de la Révolution d’Octobre serait vouée fatalement à être détruite pour ne laisser en héritage que les conquêtes agraires démocratiques. Ce mouvement de descente de la révolution prolétarienne à la révolution bourgeoise serait-il exécuté par la fraction Staline, ou par une fraction de cette fraction, ou bien une — voire plus d’une — relève politique générale serait-elle nécessaire ? Ce sont là des questions secondaires. J’ai déjà écrit maintes fois que la forme, politique de ce mouvement de descente serait, selon toutes probabilités, le bonapartisme — et nullement la démocratie. Or, l’essentiel est de savoir si, en tant que système mondial, le capitalisme est encore progressif ? C’est précisément là que nos adversaires social-démocrates font preuve d’un utopisme pitoyable, archaïque, impuissant — d’un utopisme de réaction, et non de progrès.

    Léon Trotsky, "La révolution défigurée"

    Répondre à ce message

  • Je ne résiste pas au plaisir de citer l’introduction d’une édition française des œuvres de Léon Trotsky parue aux éditions Messidor et qui assassine copieusement les capacités de l’ancien dirigeant révolutionnaire, de manière absolue, violente, hostile, montrant que Trotsky reste aussi haï de la classe possédante :

    « En dépit de sa fougue révolutionnaire, de sa détermination face à la conquête du pouvoir, de son courage dans la défense de la révolution, Trotski nous apparaît surtout comme un publiciste et un activiste, brillant mais trop formaliste, ne tirant pas toutes les conséquences de ses avancées les plus originales. Il ne nous apparaît pas comme un véritable stratège capable d’analyser le processus dialectique de la transformation organique des sociétés, capable de percevoir le caractère spécifique de chaque situation concrète, capable d’articuler les objectifs socialistes et les nécessités démocratiques, capable enfin de définir des alliances sociales larges sous l’hégémonie du prolétariat et de son parti révolutionnaire. »

    C’est signé : Jean-Paul Scot mais c’est surtout signé « éditions sociales », c’est-à-dire les staliniens !

    Rien d’étonnant que le même texte, soi-disant introductif de son œuvre, reproche à Trotsky de ne pas avoir capitulé devant Staline :

    « Il ne se rallie pas comme Piatakov, Préobrajenski, Radek, Smilga. »

    Le but cette édition stalinienne des œuvres de Trotsky est dévoilée dans cette introduction :

    « En fin de compte, il faut expliquer le paradoxe du rayonnement et de l’impuissance de Trotski. Il faut expliquer encore la survie et la vivacité d’un courant de pensée trotskiste contrastant avec la division et l’inefficacité des groupes se réclamant de lui. »

    Aveux involontaires d’estime impressionnée d’adversaires violents malintentionnés et misérables !

    Chacun appréciera les grandes capacités du « stratège » pisse-copie stalinien, l’historien Jean-Paul Scot !!! On voit ici qu’après le mouvement ouvrier, il s’est vu spécialiste de la « laïcité à la française »

    C’est à ce titre qu’il a inspiré un rapport d’Etat sur la laïcité dont se réclamait… Sarkozy !

    Le relecteur de Trotsky a fait du chemin…

    Répondre à ce message

  • La place de la Révolution d’octobre dans l’histoire du monde et la politique contemporaine : lire ici

    Répondre à ce message

  • Un journal parisien rapportait une conversation entre Hitler et l’ambassadeur français Coulondre à l’automne 1939 :

    « Hitler vantait les avantages du traité avec Staline qui lui laissait les mains libres.

    Coulondre lui répondit : « Mais le véritable vainqueur en cas de guerre sera Tortsky ! Y avez-vous pensé ? »

    Hitler, affirme Coulondre, a répondu qu’il avait raison mais qu’il avait été forcé de conclure ce traité. »

    Il n’a pas répondu que cela ne posait pas de problème : il allait éliminer aussi Trotsky comme il avait éliminé toute une génération de révolutionnaires bolcheviks !!!

    Répondre à ce message

  • Rapport que présente Staline à l’Assemblée plénière du Comité central du PC(b)R le 3 mars 1937 :

    « Le trotskisme a cessé d’être un courant politique dans la classe ouvrière ; de courant politique qu’il était sept ou huit ans plus tôt, le trotskisme est devenu une bande forcenée et sans principes de saboteurs, d’agents de diversion et d’assassins agissant sur ordre des services d’espionnage des Etats étrangers. »

    Répondre à ce message

  • « S’il est minuit dans le siècle » (1936-1938) de Victor Serge :

    On est les seuls hommes libres sur la terre socialiste, nous, sans passeports, sortant de prison, prêts à y retourner, astreints à l’enregistrement tous les cinq jours, nantis d’un papier administratif comme ceci :

    U.R.S.S.

    R.S.F.S.R.

    Service Politique de l’Etat

    Délégation de Tchernoë

    Ne tient pas lieu de permis de séjour.

    Certificat délivré au citoyen - - - - - - déporté par mesure administrative, en vertu d’une décision de la Conférence Spéciale du S.S.E.T. Tenu de se présenter tous les cinq jours au bureau du commandant. Défense lui est faite de s’écarter des limites de la ville à plus de cinq cents mètres.

    Signé : Le Délégué du S.S.E.,

    Le Secrétaire.

    (Cachet, date, numéro d’ordre à l’encre rouge.)

    Le plus difficile, c’est de se passer de caoutchoucs pendant la fonte des neiges ; et de se passer de manger quand on a faim le soir…

    - La contre-révolution triomphe. Le temps est venu de former un nouveau parti ; pour une nouvelle lutte qui sera longue, étouffante, sanglante, - où nous périrons tous, - Rodion voit si clair que son visage en est crispé. Nous devrions nous évader, fabriquer de faux-passeports, créer des imprimeries clandestines, - recommencer… Un débat s’engage entre Elkine et Ryjik sur le front uni en Allemagne. Thaelman, annonçant la prise du pouvoir, repousse tout compromis avec les chefs social-démocrates, social-chauvins, social-patriotiques, social-traîtres, social-fascistes qui nous ont assassiné Rosa Luxemburg et Liebnecht : le front uni, nous le ferons avec les ouvriers social-démocrates révoltés par les turpitudes de leurs chefs. Nous vaincrons. Nous ferons du plébiscite nazi contre le gouvernement social-fasciste de Herr Otto Braun un plébiscite rouge ! Les voix des nazis seront submergées par celles du prolétariat. Ryjik dit :

    - J’ai lu, ça pue la défaite. Les gens de l’appareil sont tellement aveulis qu’ils croient peut-être le tiers du quart de ce qu’ils disent. Tu verras qu’on leur fera dire demain exactement le contraire, quand il sera trop tard. Tu verras qu’ils préconiseront des gouvernements populaires, des fronts élargis, du faîte à la base, avec Scheidemann, avec Noske, s’il veut bien, avec les pires canailles qui ont naufragé la république allemande, tu verras : mais quand Hitler les enfermera les uns et les autres dans les mêmes camps de concentration…

    Ryjig hésite à conclure. Tendre la main à Severing pourtant ! à Grzezinsli, le fusilleur de l’Alexanderplatz ! N’irions-nous pas à un jeu de dupes où nous perdrions tout ? Etre battus sans acoquinement, sans déshonneur, ne serait-ce pas préférable ?

    - Dis donc, crois-tu que la Troisième Internationale d’aujourd’hui a les mains pures de sang ouvrier ? Entre nous, mon ami, je pense qu’un Neuman, rentré de Canton (1) où il a mené au massacre quelques milliers de coolies, un Manouilski, délégué du Comité Central qui a fusillé Iakov Blumkine et nous extermine en douce, un Kolarov ou Dimitrov, responsables des boucheries de Sofia (2), peuvent très bien serrer la main à Noske et à des Polizeipraesidents accoutumés à faire matraquer les chômeurs. Tu vas me dire que la classe ouvrière n’a pas grand-chose à gagner à leurs shakehands – mais tu te trompes peut-être. Puisqu’elle a malgré tout, foi en eux, la classe ouvrière ! Puisqu’elle ne peut pas, ne sait pas se passer d’eux !

    Elkine dit encore :

    - Les thèses du Vieux (3) sont justes, - pas d’autre chance de salut que l’unité de front, avec la social-démocratie, avec les Syndicats réformistes. Il est fou de prétendre arracher les masses aux chefs quand l’esprit prolétarien s’est stabilisé dans les vieux partis. Et quand, soi-même, on vaut à peine mieux que ceux que l’on dénonce !... Il y a encore des crétins qui disent qu’il faut laisser Hitler prendre le pouvoir, car il s’usera vite, fera banqueroute, mécontentera tout le monde, nous ouvrira les voies… Le Vieux a raison sur un autre point : c’est avant la prise du pouvoir qu’il faut se battre à mort. Après, il sera trop tard. Le pouvoir pris, Hitler le gardera, nous connaissons la manière. Et nous serons fichus pour longtemps ! Par contre-coup, la réaction bureaucratique se stabiliserait en U.R.S.S. pour dix ans peut-être…

    - Il y a de singulières correspondances entre ces dictatures. Staline a fait la puissance d’Hitler en éloignant les classes moyennes du communisme par le cauchemar de la collectivisation forcée, de la famine, de la terreur contre les techniciens. Hitler, en faisant désespérer l’Europe du socialisme, ferait la puissance de Staline… Ces fossoyeurs sont faits pour s’entendre. Des frères ennemis. L’un enterre en Allemagne une démocratie avortée ; l’autre enterre en Russie une révolution victorieuse, née d’un prolétariat trop faible et livrée à elle-même par le reste du monde ; tous les deux mènent ceux qu’ils servent – bourgeoisie en Allemagne, bureaucratie chez nous, - au cataclysme…

    Elkine eut un petit rire contenu.

    - Attend voir, dit-il, Regarde ! Nom de Dieu ! je l’ai acheté sur le marché, à Tioumen, l’année passée, en cours de transfèrement, mon vieux. Je passais accompagné d’un brave bougre du bataillon spécial, je tombe en arrêt devant une vieille qui vendait ça avec du bric-à-brac. J’en ai eu pour un rouble, elle savait pas ce que c’est ; « - on peut presque pas fumer avec c’ papier-là » lui ai-je dit.

    Ils tournèrent ensemble les premières pages, souriants. Le portrait de Léon Davidovitch les regarda bien en face, avec cette énergie intelligente qui lui barre le front, les lorgnons, les yeux d’une sorte d’éclair définitif.

    - C’est ressemblant, fit Ryjik. Le principal, vois-tu, c’est qu’on ne le tue pas ! (…)

    Mais peu importe maintenant le rythme de cette parole d’autrefois, l’ardeur précise de cette pensée liée aux événements pour les forcer, sans casse invoquant l’histoire pour l’accomplir. Le vieux texte vit parce qu’il exprime une fidélité, une nécessité. Il faut que quelqu’un ne trahisse pas. Beaucoup peuvent faiblir, se dédire, manquer à eux-mêmes, trahir, rien n’est perdu si quelqu’un reste debout. Tout est sauvé si c’est le plus grand. Celui-ci n’a jamais cédé, ne cèdera jamais ni à l’intrigue ni à la peur, ni à l’admiration, ni à l’insulte, ni même à la fatigue. Rien ne le séparera de la révolution triomphante ou vaincue, couvrant les foules de chants et de drapeaux rouges, entassant ses morts dans des fosses communes, au son des hymnes funèbres, ou réfugiée au cœur de quelques hommes dans des prisons couvertes de neige. Et qu’il se trompe ensuite, qu’il soit intraitable et impétueux, cela ne compte guère. L’essentiel est d’être sûr…

    1- L’insurrection de Canton de 1927 a été provoquée par Staline pour cacher l’échec sanglant de sa politique criminelle. Lire ici

    2- Ce sont les massacres inutiles de la révolution bulgare. voir ici

    3- Le Vieux est Léon Trotsky

    4- Koba est le surnom de Staline.

    Répondre à ce message

  • Le journal français « Le Temps » dont Jaurès disait que c’était « la bourgeoisie faite journal », s’exprimait sur Trotsky :

    13 novembre 1919 :

    « La bande rouge, qui opère sous l’œil et avec la prébende de l’Allemagne, la Russie sadique des Lénine et des Trotsky, mérite-t-elle autre sort que celui que nous réservâmes naguère aux Bonnot et à leur cohorte d’assassins… » voir ici

    16 novembre 1919 :

    « Les « soviets », c’est-à-dire les bolcheviks, avec Oulianoff (dit Lénine) et Bronstein (dit Trotsky), ces tyrans semblables à Ivan le terrible… » voir ici

    25 août 1936 :

    « Nous comprenons maintenant et admirons la politique de Staline, seule capable d’assurer la prospérité de l’U.R.S.S. ; Trotsky est un simple fasciste, un agent de l’Allemagne, qui contribua ainsi à hâter la venue de la guerre dans sa propre patrie. » voir ici

    Là, « Le Temps » ne fait que donner la parole « aux accusés », sans dire lesquels auraient eu ces paroles, ni si elles sont précises…

    Par contre, la suite est de sa plume :

    « A la veille de mourir, aucun des accusés n’a exprimé de sentiments ou de pensées humains ; leurs déclarations sèches… »

    Inutile de dire que le journal de la bourgeoisie jubile…

    29 août 1936 :

    Le Temps diffuse comme une évidence l’énorme mensonge de Staline :

    « L’assassinat de Kirov a été commis par un bolchevik suspect de trotskisme…. C’est Trotsky qui a donné l’ordre d’assassiner Kirov… » !!!

    23 août 1940 :

    « Le Temps » annonce l’assassinat de Trotsky par un agent de Staline et déclare à cette occasion :

    « Staline s’efforça de discréditer Trotsky, de le représenter comme « un agent stipendié du fascisme ». Il le décréta « ennemi du peuple » et le fit condamner à mort par contumace. Trotsky, de loin, poursuivit farouchement la lutte. Par ses écrits, par la fondation d’une « quatrième internationale », il fit, avec une farouche énergie, le procès du stalinisme et de ses déviations. Si déplaisante qu’ait pu être à bien des égards l’orgueilleuse personnalité de Trotsky, de ce juif sans assises nationales, si détestables qu’aient pu être ses conceptions révolutionnaires, on doit reonnaître son courage et sa fermeté d’âme. »

    En somme, un aveu d’estime, toujours bien contenue… tant que Trotsky était vivant !!!

    voir ici

    Répondre à ce message

  • David North :

    « Trois ans avant sa mort, lors d’un entretien avec un journaliste américain sceptique et hostile, Trotsky expliqua qu’il voyait sa vie non pas comme une série d’épisodes déroutants et en dernière analyse tragiques, mais bien comme un reflet des différentes étapes de la trajectoire historique du mouvement révolutionnaire. Son arrivée au pouvoir en 1917 était le produit d’un soulèvement sans précédent de la classe ouvrière. Pendant six ans, son pouvoir découlait des relations sociales et politiques créées par ce soulèvement. Le déclin de son sort politique personnel résulte inexorablement du recul de la vague révolutionnaire. Trotsky a été chassé du pouvoir non pas parce qu’il était un politicien moins adroit que Staline, mais bien parce que la force sociale sur laquelle son pouvoir était basé la classe ouvrière russe et internationale battait politiquement en retraite. L’épuisement de la classe ouvrière russe au lendemain de la guerre civile, le pouvoir politique croissant de la bureaucratie soviétique, et les défaites subies par la classe ouvrière européenne notamment en Allemagne furent, en dernière analyse les facteurs décisifs responsables de la chute du pouvoir de Trotsky.

    Toutes les défaites subséquentes subies par la classe ouvrière internationale se retrouvent dans le sort personnel de Trotsky : la démoralisation politique provoquée par la défaite de la révolution chinoise en 1927 fournit à Staline l’opportunité d’expulser l’Opposition de gauche de l’Internationale communiste et d’envoyer Trotsky en exil, d’abord à Alma Ata, puis peu de temps après, hors de l’URSS. La victoire de Hitler en 1933 rendue possible par les politiques criminelles et irresponsables du Parti communiste allemand dirigé par les staliniens mit en branle toute une chaîne d’événements horrifiants qui aboutit aux procès de Moscou, aux catastrophes politiques des fronts populaires staliniens et à l’expulsion finale de Trotsky du continent européen vers le lointain Mexique.

    C’est dans ce pays, à Coyoacan, en banlieue de Mexico, que Trotsky fut assassiné par un agent stalinien. La mort de Trotsky survint au même moment où l’orgie sanglante de la contre-révolution fasciste et stalinienne battait son plein. À cette époque, pratiquement tous les anciens camarades de Trotsky en Union Soviétique avaient été liquidés. Ses quatre enfants étaient morts, les deux filles les plus âgées étant mortes prématurément du fait des privations imposées par la persécution de leur père, alors que les deux fils, Sergei et Lev, avaient été assassinés par le régime stalinien. Lev Sedov mourût à Paris en février 1938. Il était à cette époque le cadre politique le plus important après son père dans la Quatrième Internationale. D’autres membres exceptionnels du secrétariat de la Quatrième Internationale Erwin Wolf et Rudolf Klement furent assassinés respectivement en 1937 et en 1938.

    En 1940, Trotsky voyait son assassinat comme inévitable. Mais il ne se résigna pas en un état de quelconque pessimisme à propos de son sort. Il fit tout en son pouvoir pour parer et retarder le coup préparé par Staline et ses agents du GPU/NKVD. Il comprenait que les conspirations de Staline étaient nourries par la contre-révolution. « Je vis non pas selon la règle mais bien en exception qui la confirme ». Il prédit que Staline profiterait de la reprise de la guerre en Europe occidentale au printemps de 1940 pour frapper. Sa prévision allait s’avérer juste.

    La première tentative sérieuse d ’assassinat survint dans la soirée du 24 mai 1940 alors que l’attention mondiale était tournée vers la déroute des armées françaises devant les troupes de Hitler. La seconde tentative réussit et survint en pleine bataille d’Angleterre, à la fin de l’été de la même année.

    Pourquoi Trotsky exilé et apparemment isolé était-il toujours aussi craint ? Pourquoi sa mort était-elle voulue par certains ? Trotsky offrit une explication politique à cela. À l’automne 1939, quelques semaines après la signature du pacte Hitler-Staline (qu’il avait d’ailleurs prédit) qui aboutit au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Trotsky signala une conversation, rapportée dans un journal parisien, entre Hitler et l’ambassadeur français Coulondre. Alors que Hitler vantait son traité conclu avec Staline qui lui libérait les mains pour s’occuper des ennemis de l’Allemagne à l’Ouest, Coulondre l’interrompit en l’avertissant : « mais le véritable vainqueur (en cas de guerre) sera Trotsky. Y avez-vous pensé ? » Hitler reconnut la justesse de l’évaluation de l’ambassadeur français, mais blâma ses adversaires de lui forcer la main. Citant cet inqualifiable entretien, Trotsky écrivit : « Ces gentlemen aiment bien mettre un nom sur le spectre de la révolution... tant Coulondre que Hitler sont des représentants de la barbarie qui s’étend en Europe. Mais aucun des deux ne doute cependant que leur barbarie sera défaite par la révolution socialiste ».

    Trotsky était certes craint par les camps fasciste et démocratique, mais encore plus par la bureaucratie soviétique. Staline n’avait pas oublié comment les défaites subies par les armées russes pendant la Première Guerre mondiale avaient discrédité le régime et mobilisé les masses. Le même danger n’était-il pas toujours présent si une nouvelle guerre éclatait, indépendamment de l’entente avec Hitler ? Aussi longtemps qu’il vivrait, Trotsky resterait la plus grande alternative révolutionnaire à la dictature bureaucratique, la personnification même du programme, des idéaux et de l’esprit d’Octobre 1917. C’est pourquoi Trotsky ne pouvait vivre.

    Mais même après sa mort, la peur suscitée par le nom de Trotsky ne disparut pas. Il est difficile de penser à un autre personnage qui, non seulement de son vivant, mais même plusieurs décennies après sa mort, continue de faire frémir le pouvoir en place. L’héritage historique de Trotsky résiste à toute forme d’assimilation et de cooptation. Dix ans seulement après la mort de Marx, les théoriciens de la social-démocratie allemande avaient trouvé le moyen de rendre ses écrits acceptables pour la perspective du réformisme social. Le sort de Lénine fut encore plus terrible ses restes furent embaumés et son héritage théorique falsifié et refaçonné par la bureaucratie en une religion d’État sanctifiée. Une telle distorsion fut impossible avec Trotsky. Ses écrits et ses gestes étaient trop précis et concrets dans leurs implications révolutionnaires pour cela. De plus, les problèmes politiques analysés par Trotsky, les rapports sociopolitiques qu’il a définis, de même que les caractérisations de partis qu’il a effectué avec tant de précision, de justesse et de mordant, ont gardés toute leur pertinence pendant la majeure partie du restant du siècle. »

    Répondre à ce message

  • Article de 2013 de Wikipedia sur Léon Trotsky (l’éloge du crapaud en somme) :

    « Trotsky est un bolchévik féroce. Il s’affiche pourtant comme tenant de la démocratie. Son disciple Isaac Deutscher est un hagiographe : il le déifie. En réalité, il ne fut jamais rien d’autre qu’un chef de gang politique raffiné. Sa cruauté est sans limite : il tue hommes, femmes et enfants sans distinction, décime ses propres troupes pour lâcheté. Il réprime avec sauvagerie les soulèvements… Trotski est, avec Lénine, à l’origine d’un appareil de répression inédit en Russie tsariste, le camp de concentration… Il fait ainsi partie des dirigeants communistes qui ont engendré ce qui allait devenir le Goulag, qui sera utilisé dans des proportions bien plus massives par Staline durant son règne, bien qu’il ne l’ait pas initié… Les divergences entre Trotski, Staline et Lénine sont sur le fond infimes ; les querelles de personnes les ayant opposés ne pouvant cacher la profonde unité de leurs conceptions politiques, et partant, de l’histoire soviétique sous ces différents dirigeants… »

    L’éloge du vice à la vertu ?...

    Répondre à ce message

  • Testament de Léon Trotsky (extraits) :

    "Je n’ai pas besoin de réfuter une fois de plus ici les stupides et viles calomnies de Staline et de ses agents : il n’y a pas une seule tache sur mon honneur révolutionnaire. Je ne suis jamais entré, que ce soit directement ou indirectement, dans aucun accord en coulisse, ou même négociation, avec les ennemis de la classe ouvrière. (....) Pendant quarante-trois années de ma vie consciente je suis resté un révolutionnaire ; pendant quarante-deux de ces années j’ai lutté sous la bannière du marxisme. Si j’avais à tout recommencer, j’essaierais certes d’éviter telle ou telle erreur, mais le cours général de ma vie resterait inchangé. Je mourrai révolutionnaire prolétarien, marxiste, matérialiste dialectique, et par conséquent intraitable athéiste. Ma foi dans l’avenir communiste de l’humanité n’est pas moins ardente, bien au contraire elle est plus ferme aujourd’hui qu’elle n’était au temps de ma jeunesse. (...) La vie est belle. Que les générations futures la nettoient de tout mal, de toute oppression et de toute violence, et en jouissent pleinement."

    Répondre à ce message

  • « Autorisé à se rapprocher de Paris – Seine et Seine-et-Oise restant interdites – Trotsky a quitté Saint-Palais pour venir s’installer dans une villa modeste de Barbizon, en lisière de la forêt. Toutes ces questions prennent alors pour lui un intérêt nouveau et, pour ainsi dire, plus tangible, car il lui est dès lors facile de reprendre contact avec des amis, avec des hommes qu’il a connus en France pendant la guerre, de recevoir des militants qui, de partout, viennent l’interroger, lui demander conseil, examiner avec lui leurs problèmes. C’est pour lui une vie nouvelle, une période de discussions ardentes, passionnées. Ces rencontres, fructueuses, lui sont agréables et, à la fois, l’inquiètent car il ne sent pas, le plus souvent, chez ses interlocuteurs, une pleine compréhension des événements ni surtout l’esprit de décision, la volonté de recourir aux mesures de défense que le présent exige. S’il qualifie durement l’attitude des chefs staliniens et socialistes c’est parce qu’il estime qu’elle contribue à égarer ou paralyser l’action du prolétariat. Il est irrité de voir Léon Blum invoquer la lutte de classe pour refuser de participer à des ministères radicaux qu’il soutient, et écrire, entre autres, que " tant que la puissance capitaliste ne sera pas rompue ou soumise, aucun peuple ne peut être assuré ni de la liberté ni de la paix ". Chez eux, les actes ne suivent jamais les paroles qui les commandent ; ils excitent les ouvriers, les jettent dans l’action mais désarmés devant une bourgeoisie renforcée de ligues armées.

    Trotsky est engagé à fond dans ces conversations, discussions, controverses, quand un incident banal va soudain mettre fin à cette activité partielle retrouvée. Il sera l’occasion cherchée du déclenchement d’une campagne minutieusement préparée. Le 16 avril 1934, les journaux annonçaient, sous de grands titres, que la police venait de " découvrir " que Trotsky vivait à Barbizon. Aussitôt des journalistes, nombreux, et flanqués de photographes, vinrent prendre possession des alentours de la villa, y demeurant jour et nuit, tandis que dans leurs feuilles, l’affaire était exploitée avec une extrême violence ; l’Action française, royaliste, était rejointe par des organes soi-disant indépendants, comme le Matin et le Journal. Ils affectaient de se scandaliser, simulant l’indignation : comment " le bolchévik a-t-il pu être autorisé à résider en France " ! Le ministre de l’Intérieur – c’est un radical, Albert Sarraut – décide d’annuler l’autorisation de séjour accordée par Daladier et d’expulser Trotsky – pour la seconde fois. Seul, de tous les journaux, le Populaire a une attitude décente. Il dénonce l’hypocrisie du gouvernement et la comédie de l’indignation jouée par la grande presse ; c’est, écrit-il, beaucoup de bruit pour rien car la police n’a pas eu à découvrir Trotsky à Barbizon puisqu’elle l’y surveillait, et il rappelle opportunément que, même sous le tsarisme, la France accordait le droit d’asile aux révolutionnaires russes. La Ligue des droits de l’homme proteste à son tour ; un meeting est organisé sous la présidence de Langevin, Malraux y prend la parole au nom des intellectuels antifascistes.

    Mais les protestations restèrent vaines. Le gouvernement maintint son décret ; c’est que, au fond, il ne s’agissait pas d’une décision accidentelle motivée par un incident particulier ; tout au contraire, elle s’inscrit dans sa ligne politique ; ce ministère d’union n’est au pouvoir que pour servir les intérêts de la réaction nationaliste ; une de ses premières mesures a été la révocation de vingt et un agents des P.T.T. Dans le domaine international, l’accord avec Staline sera conclu dans un mois, et c’est l’organe du syndicalisme réformiste de Jouhaux, le Peuple, qui indique qu’il faut voir dans l’expulsion de Trotsky une intervention de la diplomatie russe (l’histoire se répétera plus tard en Norvège), ce que confirme l’attitude de l’Humanité. Car elle fait sa partie dans la campagne, nullement gênée par le voisinage de l’Action française royaliste, et de journaux qu’elle qualifie ordinairement de valets de l’impérialisme, ni par les attaques courantes de la presse hitlérienne contre Trotsky, par l’Angriff entre autres, qui " montre les efforts du " maudit " pour la formation en Europe d’un front unique des rouges ", ainsi que le cite en l’approuvant, le Matin : la coalition contre l’exilé est complète.

    Mais cette unanimité est embarrassante pour le gouvernement français ; résolu à expulser Trotsky au plus vite du territoire français, il se trouve empêché de le faire car aucun gouvernement ne consent à accueillir le proscrit pour qui la planète est encore une fois sans visa. La Suisse, l’Italie, la Belgique, l’Irlande, pressenties, répondent négativement, imitant les grandes puissances démocratiques, l’Angleterre et l’Allemagne, qui ont refusé le visa, même quand travaillistes et social-démocrates étaient au pouvoir. Il en est réduit à entreprendre des négociations avec le gouvernement turc, revenant au point de départ de l’exil ; elles n’aboutiront pas. Trotsky sera, par force, toléré, situation singulière qui ne prendra fin que lorsque le gouvernement travailliste de Norvège consentira à le recevoir, le 9 juin 1935, plus d’une année après l’affaire de Barbizon.

    En 1929, confiné à Prinkipo, Trotsky avait tenu à faire remarquer que " grâce aux efforts de l’appareil stalinien et avec l’appui amical de tous les gouvernements bourgeois, l’auteur de ces lignes est placé dans de telles conditions qu’il ne peut réagir aux événements politiques qu’avec un retard de quelques semaines ". Maintenant il ne s’agira pas de retard mais d’impossibilité. Furieux de ne pouvoir parvenir à ses fins, le ministre français soumit Trotsky à un régime d’une extrême sévérité, une surveillance policière de tous les instants.

    Isolé dans une petite ville du Dauphiné, privé quasi complètement de toute visite, de tout contact avec l’extérieur, l’exilé, qui a pourtant une certaine expérience des prisons du Vieux et du Nouveau Monde, connaîtra un régime plus dur que ceux qui lui ont été imposés jusqu’alors, et d’autant plus insupportable qu’il vient après une période de liberté relative, d’activité restreinte mais réelle au sein du mouvement ouvrier français. C’est alors et dans ces conditions qu’il décide de transcrire en des cahiers, au jour le jour, les remarques que lui inspirent ses lectures, notes dans lesquelles la réclusion l’amènera à livrer davantage de lui-même qu’à l’accoutumée, et qui constitueront ce " Journal ", document unique, et par là inestimable, dans son oeuvre jusqu’ici publiée. »

    AIfred ROSMER.

    Périgny, 12 février 1959.

    Répondre à ce message

  • « Zinoviev déclarait : « Léon Davidovitch, l’heure est venue d’avoir le courage de capituler… ». Et Trotsky : « S’il lui avait suffi de ce courage-là, la Révolution serait achevée dans le monde entier… » On apprit au milieu du Congrès, le 11 et 12 décembre, la fulgurante victoire de la Commune de Canton, venant à point pour réfuter le pessimisme de l’opposition, qui considérait la révolution chinoise comme vaincue pour longtemps. La presse exulta… Vingt-quatre heures plus tard, la flambée cantonaise s’éteignait sous des flots de sang : les coolies, qui avaient cru se battre pour la justice sociale, mouraient par milliers, pour le communiqué. N’importe. Zinoviev, Kaménev, Evdokinov, Bakaev enjambaient aussi ces cadavres-là… Kaménev déclarait : « Nous nous soumettons sans réserves aux décision du Congrès, si pénibles qu’elles puissent être pour nous… » On était débarrassés de Trotsky… L’exclusion du Parti, nous l’avait-on assez répété, c’était pour nous (appelés trotskystes) la mort politique, la mort politique entendez-vous ?... Le Comité Central engagea des pourparlers avec les exclus les plus réputés… Trotsky devait aussi partir « de son plein gré » pour Alma-Ata, autrefois Vierny, petite ville perdue entre les montagnes de l’Ala Taou et les déserts de la Grande Horde kirghize, à peu de distance de l’infranchissable frontière montagneuse du Turkestan chinois. Ayant rompu avec l’hypocrisie des déportations inavouées, il reçut aussitôt un papier du Guépéou lui enjoignant de partir en qualité de déporté, condamné – par mesure administrative – en vertu de l’article 58 du code pénal sur les menées contre-révolutionnaires. Il habitait à ce moment chez Biéloborodov, bolchevik de l’Oural, qui avait eu à décider en 1918 du sort de la dynastie des Romanov, maintenant relevé de ses fonctions de commissaire du peuple à l’Intérieur… Il fût enlevé… (Il disparut en 1936)… Des camarades veillaient nuit et jour dans la rue, surveillés eux-mêmes par des mouchards. Des motocyclistes du Guépéou observaient les allées et venues des autos. Je montai par un escalier de service ; à l’étage, une porte gardée. « C’est ici. » Celui que nous appelions entre nous, avec un respect affectueux, le Vieux – comme autrefois Lénine – vivait dans une petite chambre donnant sur la cour, où il n’y avait qu’un lit anglais et une table chargée de cartes de tous les pays du monde. Vêtu d’une veste d’intérieur fort usagée, alerte et grand, la haute chevelure presque blanche, le teint maladif, il déployait, en cage, une énergie acharnée. Dans la pièce voisine, on recopiait les messages qu’il venait de dicter. Dans la salle à manger, on recevait les camarades qui arrivaient de tous les coins du pays et avec lesquels il allait s’entretenir à la hâte entre deux coups de téléphone. L’arrestation de tous était possible d’un moment à l’autre ; après l’arrestation, quoi ? On ne savait pas, on allait sans crainte au-devant de tout, mais on se dépêchait de tirer parti des dernières heures, car c’était sûrement les dernières heures… Trotsky rédigeait pour Paris l’innocente « Lettre à Pierre », qui allait être saisie par le Guépéou et publiée pour justifier la déportation de l’organisateur de la victoire. La foule empêcha un soir le départ de Trotsky. Elle remplissait la gare, elle occupait les rails, elle visitait les trains de l’Asie centrale. Le Guépéou différa le départ de trois jours, puis vint enlever Trotsky par surprise : pour que nul mensonge ne fût possible sur sa déportation, Léon Davidovitch, s’étant enfermé, laissa enfoncer toutes les portes par les gens de la police, refusa de marcher, se fit porter. Une auto l’emporta pour une station déserte, vers l’exil, vers un avenir inconnu plein de menaces. Je pensais qu’il arrivait vraiment au sommet d’une belle destinée. S’il était mystérieusement assassiné – ce que nous craignions par-dessus tout – il demeurerait à jamais le symbole de la Révolution poignardée. Si on le laissait vivre, il continuerait sa lutte et son œuvre tant qu’une plume lui resterait dans les doigts, un souffle dans la poitrine, fût-ce au fond des prisons… Plus que la lucidité de ses jugements, plus que la vigueur de son style, cette fermeté d’âme que nul doute n’effleurait, si sûre que le doute à son égard eût été absurde, faisait de Trotsky, à une époque d’usure morale, le chef exemplaire dont la seule existence, fût-il bâillonné, rendrait confiance en l’homme. Le dénigrement n’avait plus de prise sur son nom, la calomnie et l’injure infatigablement prodiguées contre lui pas l’agitation totalitaire, à l’école, dans la presse, par les hauts-parleurs, dans les tribunaux, sur les scènes, sur l’écran, partout, finissaient par se retourner contre elles-mêmes, impuissantes, en lui faisant une étrange auréole nouvelle ; et lui qui n’avait jamais su former un parti – ses capacités d’organisateur étant d’un ordre tout à fait différent – s’assura, par la vertu d’une force morale, quelques milliers de dévouements indéfectibles. Il partit, il disparut. Par une note, en corps sept, reléguée dans l’infime rubrique des faits divers, les Izvestia annonçèrent sa déportation pour « menées insurrectionnelles », accusation extravagante jusqu’à la bouffonnerie. Deux années environ auparavant, un coup de force eût été possible contre le Bureau Politique de Zinoviev-Kaménev-Staline, déjà divisé à l’intérieur et rendu très impopulaire par les premières répressions au sein du Parti et la crise économique latente. L’armée et le Guépéou eussent plébiscité Trotsky, s’il l’avait voulu. La question s’est posée, entre opposants : ferait-on une grande manifestation à Moscou, irait-on plus loin, ferait-on un coup de force ? Je ne sais si elle fit bien l’objet de délibérations formelles. C’est à ce moment, quoi qu’il en soit, que Trotsky renonça au pouvoir par respect d’une loi non écrite qui ne permet pas de recourir aux pronunciamientos au sein d’un régime socialiste : car il y a de trop grandes chances, même agissant avec les plus nobles intentions, pour que ce régime en meure, faisant tout naturellement place à une dictature militaire et policière, donc antisocialiste par définition. »

    Victor Serge, Le tournant obscur

    Répondre à ce message

  • Qui croirait que le journal catholique La Croix aurait tant d’intérêt politique pour développer les thèses de Staline contre Trotsky le 17 janvier 1925 ?!!!

    Cliquer ici et faire un zoom sur la partie en jaune

    On rejoint ici les propos de l’Action française le 31 janvier 1937 qui jubile :

    Cliquer ici et faire un zoom sur la partie en jaune

    Eu oui, la presse bourgeoise a vite fait de dire que Staline égale Trotsky mais, quand Staline a démoli Trotsky, elle s’est bien gardée de diffuser de manière égale les thèses des deux : elle n’a diffusé que celle de Staline !!!

    Répondre à ce message

  • André Vychinski, membre du parti menchevik et ennemi de la révolution soviétique pendant toute la guerre civile, devenu procureur de Staline désignant toute la vieille garde des révolutionnaires bolcheviks qui ont mené et même dirigé la révolution et la guerre civile :

    « Une fin triste, infâme, attend ces gens qui se trouvaient dans nos rangs, mais ne se distinguèrent jamais, ni par la fermeté, ni par leur dévouement à la cause du socialisme… J’exige que ces chiens enragés soient fusillés tous, sans exception. »

    Il déclare encore :

    « Notre peuple exige une seule chose : que les maudits reptiles soient écrasés. »

    « L’instruction a établi que L. D. Trotsky a engagé des pourparlers avec un des dirigeants du parti national-socialiste allemand pour la lutte commune contre l’Union soviétique… Trotsky, agent du fascisme, donnait des instructions à l’organisation trotskyste qui préparait une série d’attentats terroristes contre les dirigeants du parti communiste de l’U.R.S.S. et du gouvernement soviétique. »

    « Si on parle de Trotsky, sa liaison avec la Gestapo avait déjà été complètement démontrée lors du procès du centre terroriste trotskyste-zinovéviste, en août 1936, et celui du centre anti-soviétique trotskyste en janvier 1937. Maintenant il est démontré que sa liaison avec la police politique allemande et les services d’espionnage d’autres pays se rapporte une période bien antérieure, que Trotsky était lié avec le service d’espionnage allemand dès 1921… Tout le bloc à la tête duquel se trouvait Trotsky, était composé entièrement d’espions étrangers et d’agents de l’Okhrana tsariste. »

    Et patati et patata…

    Le Procureur de tous ces procès, Vychinski, lui, ne s’est jamais distingué en rien dans l’histoire de la révolution, de soviets, de la guerre civile. Menchevik, il n’a pas pris une place de premier rang au parti menchevik mais n’a jamais pris parti pour la révolution quand elle était le plus menacée. Il ne devient bolchevik que lorsque la bureaucratie est assurée du pouvoir. Il ne grimpe vraiment dans l’appareil d’Etat et du Parti qu’en devenant procureur en 1931 et procureur général en 1935 soit juste avant de devenir « le procureur » des procès contre tous les anciens dirigeants bolcheviks.

    Bien sûr, on peut se dire que tous les accusés ont avoué mais l’un de ceux qui a accusé le plus haut et fort ses crimes « trotskistes », a aussi déclaré :

    « Si vous n’avez affaire qu’à de simples criminels de droit commun, qu’à des mouchards, comment pouvez-vous être certains que ce que nous avons dit est la vérité, l’inébranlable vérité ? »

    Répondre à ce message

  • Au cours des années 1924-1928 la haine grandissante de Staline et de ses seconds s’exerça contre mon secrétariat. Il leur semblait que mon petit " appareil " était la source de tout mal. Je mis quelque temps à comprendre les causes de cette peur presque superstitieuse que leur inspirait le petit groupe (cinq ou six personnes) de mes collaborateurs. Ces hauts dignitaires, auxquels leurs secrétaires composent leurs articles et leurs discours, imaginaient sérieusement qu’on peut désarmer un adversaire en le privant de " bureau ". Le sort tragique de mes collaborateurs, je l’ai en son temps rapporté dans la presse : Glazman poussé au suicide, Boutov mort dans une geôle de la Guépéou, Bloumkine fusillé, Sermouks et Poznanski en déportation.

    Staline ne prévoyait pas que je pourrais sans " secrétariat " mener un travail systématique de publiciste qui, à son tour, pourrait contribuer à la formation d’un nouvel " appareil ". Même de très intelligents bureaucrates se distinguent, à certains égards, par une incroyable courte vue !

    Les années de ma nouvelle émigration, bien remplies de travail de publiciste et de correspondance, ont suscité des milliers de sympathisants conscients et actifs dans les différents pays et parties du monde. La lutte pour la Quatrième Internationale atteint par ricochet la bureaucratie soviétique. D’où – après une interruption prolongée – la nouvelle campagne contre le trotskysme. Staline paierait cher, à l’heure qu’il est, pour rapporter la décision qui m’a exilé à l’étranger : comme il serait tentant de monter un procès " spectaculaire " ! Mais on ne fait pas revenir le passé, et il ne reste qu’à chercher d’autres moyens... en dehors d’un procès. Il va de soi que Staline les cherche dans l’esprit contre lequel Kamenev et Zinoviev me mettaient en garde. Mais le danger d’être démasqué est excessivement grand : la méfiance des travailleurs d’Occident à l’égard des machinations de Staline n’a pu que s’accentuer depuis l’affaire Kirov. Un acte terroriste (selon la plus grande probabilité, avec la coopération des organisations blanches, au sein desquelles la Guépéou a nombre d’agents à elle, ou avec l’aide des fascistes français, auxquels il n’est pas difficile de trouver accès), Staline y recourra à coup sûr dans deux cas : si la guerre menace, ou si sa propre position empire à l’extrême. Il peut certes y avoir aussi un troisième cas et un quatrième... J’hésite à dire combien serait dur le coup porté par un tel acte terroriste à la Quatrième Internationale, mais pour la Troisième, il mettrait en tout cas une croix sur elle.

    Qui vivra verra. Si ce n’est nous, ce seront d’autres.

    Léon Trotsky, Journal d’exil, 20 février 1935

    Répondre à ce message

  • Pour être clair je dirai ceci. Si je n’avais pas été là en 1917, à Pétersbourg, la Révolution d’Octobre se serait produite – conditionnée par la présence et la direction de Lénine. S’il n’y avait eu à Pétersbourg ni Lénine ni moi, il n’y aurait pas eu non plus de Révolution d’Octobre : la direction du parti bolchévik l’aurait empêchée de s’accomplir (cela, pour moi, ne fait pas le moindre doute !). S’il n’y avait pas eu à Pétersbourg Lénine, il n’y a guère de chances que je fusse venu à bout de la résistance des hautes sphères bolchévistes. La lutte contre le " trotskysme " (c’est-à-dire contre la révolution prolétarienne) se serait ouverte dès mai 1917, et l’issue de la révolution aurait été un point d’interrogation. Mais, je le répète, Lénine présent, la Révolution d’Octobre aurait de toute façon abouti à la victoire. On peut en dire autant, somme toute, de la guerre civile (bien que dans la première période, surtout au moment de la perte de Simbirsk et de Kazan, Lénine ait eu un moment de défaillance et de doute, mais ce fut très certainement une disposition passagère, qu’il n’a même sûrement avouée à personne, sauf à moi. Ainsi je ne peux pas dire que mon travail ait été " irremplaçable ", même en ce qui concerne la période 1917-1921. Tandis que ce que je fais maintenant est dans le plein sens du mot " irremplaçable ". Il n’y a pas dans cette affirmation la moindre vanité. L’effondrement de deux Internationales a posé un problème qu’aucun des chefs de ces Internationales n’est le moins du monde apte à traiter. Les particularités de mon destin personnel m’ont placé face à ce problème, armé de pied en cap d’une sérieuse expérience. Munir d’une méthode révolutionnaire la nouvelle génération, par-dessus la tête des chefs de la Deuxième et de la Troisième Internationale, c’est une tâche qui n’a pas, hormis moi, d’homme capable de la remplir. Et je suis pleinement d’accord avec Lénine (ou plutôt avec Tourguéniev) que le plus grand vice est d’avoir plus de cinquante-cinq ans. Il me faut encore au moins quelque cinq ans de travail ininterrompu pour assurer la transmission de l’héritage.

    Léon Trotsky, Journal d’exil, 25-26 mars 1935

    Répondre à ce message

  • Pendant qu’une campagne de discrédit moral contre Trotsky (réfugié au Mexique) se poursuivait dans le public, le Guépéou commençait à envoyer quelques-uns de ses hommes au Mexique, spécialement par la voie de l’Ambassade mexicaine à Paris, où Bassols était en fonction. Il y avait parmi eux, par exemple, les exécuteurs notoires du Guépéou en Espagne : Mink, du Parti Communiste américain, et Vidali (connu aussi sous ie nom de Sormenti) de Trieste. Ce dernier est actuellement au Mexique sous le nom de Carlos Contreras.

    La préparation physique de l’assassinat commença au moins en janvier dernier, lorsque la guerre s’étendit sur toute l’Europe, et que les élections mexicaines approchèrent. Au milieu des événements gigantesques de la seconde guerre mondiale, Staline espérait que l’assassinat de Trotsky passerait pour ainsi dire inaperçu. Les élections mexicaines fournissaient l’occasion de faire retomber la culpabilité sur les candidats qui combattaient les staliniens (D’où le cri des assaillants « Vive Almazán ! ».

    Lorsqu’Hernán Laborde, del Campo et d’autres responsables furent exclus du Parti Communiste mexicain -en mars, ils furent accusés de « trotskysme », c’est-à-dire de ne pas mener une campagne assez vigoureuse contre Trotsky. Or, jusqu’à cette pérlode ils s’étaient contentés seulement du mot d’ordre « Mort à Trotsky ».

    David Alfaro Siqueiros, Luis et Leopoldo Arenal, Antonio Pujol, qui dirigèrent l’assaut de la maison, et David Serrano, membre du Bureau politique du P.C. mexicain, établirent un réseau d’espions à Coyoacán, louant des appartements dans toutes les parties du village, qu’ils n’utilisèrent seulement que quelques jours. Une ancienne femme de Serrano, Julia Barradas de Serrano, avec une autre femme membre du Parti Communiste, louèrent un appartement distant seulement de deux maisons de celle de Trotsky, et commencèrent la tâche de circonvenir la police, avec une persistance qui prouve la régularité avec laquelle elles touchaient leur paye du Guépéou, Elles fournirent quotidiennement un rapport de leur activité à ceux qui étaient plus haut placés. L’un des policiers, qui fut séduit par leurs charmes d’une rare accessibilité, leur donna en souvenir une photo de toutes les consignes de police. Après l’attaque, on trouva dans leur appartement de grossières esquisses de la maison de Trotsky, apparemment des ébauches abandonnées de plans de l’intérieur de la maison.

    Le Guépéou tenta d’acheter la maison dont Trotsky n’était au début que locataire, le forçant ainsi, grâce à l’aide opportune d’amis américains, à devenir propriétaire pour la première fois de sa vie.

    David Serrano, vétéran de la guerre civile espagnole, qui a toutes les caractéristiques de quelqu’un qui agit comme représentant du Guépéou au Comité central du parti communiste mexicain, s’occupa de trouver les uniformes de policiers.

    Le moment approchant, le Guépéou loua même une bicoque abandonnée dans la montagne, acheta de la chaux et fit creuser une fosse dans la cave qui servait de cuisine, fosse dont la police est convaincue qu’elle était destinée à Trotsky et Natalia et dans laquelle fut jeté le corps de Robert Harte.
    Joseph Hansen

    Répondre à ce message

  • Jacques Réda :

    « Matin d’Octobre

    « Lev Davidovitch Bronstein agite sa barbiche, agite

    Ses mains, sa chevelure hirsute ; encore un peu, il va

    Bondir de son gilet et perdre ses bésicles d’érudit,

    Lui qui parle aux mains de Cronstadt taillés dans le bois mal

    Equarri de Finlande, et guère moins sensibles que

    Les crosses de fusils qui font gicler la neige sale…

    Lev Davidovitch prophétise, exhorte, menace, tremble

    Aussi de sentir la masse immobile des siècles

    Basculer sans retour, comme les canons de leur axe

    Au bord de ce matin d’octobre… »

    Répondre à ce message

  • Boris Souvarine sans « Sur Lénine, Trotsky et Staline » :

    « Pour prendre la décision sur l’Allemagne, Henrich Brandler et Auguste Thalheimer. Ils présentent la situation en Allemagne comme révolutionnaire. Le Bureau politique russe se prononce alors en faveur de l’action révolutionnaire.

    Mais, derrière cette unanimité de façade, une cassure se produit au bureau politique. Dans son plaidoyer pour la révolution, Brandler demande une aide fraternelle soviétique sous de multiples formes, dont l’une doit être l’envoi d’un chef historique de la révolution russe pour diriger les opérations. À la question précise : qui ? Brandler répond sans hésiter : Trotski. À la seconde même, Zinoviev, frappé de stupeur, réagit : il est le président de l’Internationale, et le choix ne se porte pas sur sa personne ! Moment de tension extrême : Staline intervient habilement en disant : « Les camarades Trotski et Zinoviev sont trop importants pour être exposés aux dangers d’une présence en Allemagne ; ils sont indispensables à la direction de notre Parti. Je propose l’envoi des camarades Karl Radek et Georges Piatakov. » Effectivement, ces deux dirigeants sont allés en Allemagne.

    Les travaux du Présidium suivent les délibérations du Bureau politique russe. Quand Zinoviev, Boukharine et Radek font des propositions précises au Présidium de l’Internationale, je sais qu’ils apportent des décisions prises la veille au Bureau politique.

    Le Bureau politique russe se réunit chaque jeudi, mais, souvent, les séances se prolongent tard dans la nuit. À son tour, le Présidium siège le vendredi, je m’en souviens bien, car, le samedi, Zinoviev rentrait à Petrograd, par le fameux wagon du Tsar, que j’ai utilisé plusieurs fois avec lui. Le Présidium n’a qu’à entériner la décision du Bureau politique. Il y a, toutefois, une originalité dans notre réunion : nous sommes une dizaine de membres du Présidium, auxquels d’ajoutent les délégués allemands et russes. Mais nous sommes stupéfaits de voir entrer dans la salle Staline, secrétaire général du Parti, et Dzerjinski, chef de la police politique. L’un et l’autre font leur première apparition dans nos réunions. Bien entendu, ils n’appartiennent à aucune haute instance de l’Internationale. Leur présence signifie symboliquement que l’Internationale mais aussi le parti et la Police russes sont du côté des communistes allemands…

    Je retrouve Radek. Il me met au courant du désaccord qui règne dans le Bureau politique russe. Il prononce une phrase qui reste gravée dans ma mémoire : « Au Bureau politique, ils sont six contre un (Trotski). Espérons que cela fera l’équilibre. » Par ces propos, Radek constate la supériorité intellectuelle écrasante de Trotski sur les autres. Mais il exprime aussi d’espoir que la discorde ne dégénérera pas en schisme définitif…

    La révolution allemande échoue, les 21, 22 et 23 octobre 1923, avant même d’avoir été déclenchée sérieusement.

    Tout le monde se retrouve à Moscou : les émissaires russes, les chefs du PC allemand, désormais divisé en trois tendances, moi-même. Mais cette fois, le climat politique est empoisonné : l’échec de l’Octobre allemand offre l’occasion d’un règlement de comptes général : La « troïka » (Staline-Zinoviev-Kamenev) intrigue contre Trotski et l’accuse d’avoir été longtemps contre Lénine. Trotski riposte par le rappel de l’attitude défaitiste de Zinoviev et de Léon Kamenev en novembre 1917. Zinoviev rejette la responsabilité de l’échec de l’Octobre allemand sur les deux chefs du PC déjà en difficulté, Brandler et Thalheimer. Ceux-ci se défendent et accusent à leur tour. La foire d’empoigne commence dans le Parti bolchevik et dans l’internationale communiste….

    Je m’entretiens pour la dernière fois avec Trotski en janvier 1925, dans son bureau, à Moscou. Je suis sur le point de quitter l’URSS. Nous évoquons les sombres perspectives qui se dessinent pour le Russie, en général, et pour Trotski en particulier. À ce moment, il prononce une phrase laconique qui tombe comme couperet : « Ils me tueront. » Trotski n’a que quinze ans d’avance sur l’événement. »

    Répondre à ce message

Répondre à cet article