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Quand Jacques Monod s’appuyait sur ses travaux en biologie pour démolir le marxisme dans un pamphlet intitulé « Le hasard et la nécessité » - Matière et Révolution
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Quand Jacques Monod s’appuyait sur ses travaux en biologie pour démolir le marxisme dans un pamphlet intitulé « Le hasard et la nécessité »

jeudi 29 mars 2012, par Robert Paris

Jacques Monod : « Toute performance ou structure téléonomique [c’est-à-dire, finalisée] d’un être vivant, quelle qu’elle soit, peut en principe être analysée en termes d’interactions stéréospécifiques [c’est-à-dire, par figure et par mouvement] d’une, de plusieurs, ou de très nombreuses protéines. »

Jacques Monod développe un finalisme, bien que sans véritable finalité, un matérialisme mécaniste qui refuse toute philosophie matérialiste, et un réductionnisme de l’ADN, considéré comme molécule directive de la génétique agissant à sens unique, une génétique purement fixiste, une évolution purement au hasard, une notion d’être vivant machine cybernétique, toutes conceptions que les découvertes scientifiques ultérieures ne confirmeront pas.

Et, parmi les affirmations d’un scientifique qui se dit porteur d’une science objective, il y a celle qui prétend que le marxisme est le producteur du stalinisme et qu’ils sont tous deux contenus dans ... la dialectique de Hegel !!!!

Quand Jacques Monod s’appuyait sur ses travaux en biologie pour démolir le marxisme dans un pamphlet intitulé « Le hasard et la nécessité »

Il paraitrait aujourd’hui étonnant qu’un scientifique reconnu – il venait d’avoir obtenu le Nobel pour ses travaux sur le vivant - ait eu pour but un objectif philosophique. Nous sommes dans une période où l’on considère généralement que la science n’a pas d’autre but que technologique et économique. Pourtant, dans son introduction, Monod affirmait que « L’ambition ultime de la science est bien, comme je le crois, d’élucider la relation de l’homme à l’univers. »Et il rajoutait que la biologie « a déjà contribué, plus que toute autre sans doute, à la formation de la pensée moderne, profondément bouleversée et définitivement marquée dans tous les domaines : philosophique, religieux et politique, par l’avènement de la théorie de l’Evolution. »

D’ailleurs, le sous-titre même de l’ouvrage affirmait clairement : « Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne ». Et Monod, toujours dans son introduction de l’ouvrage, affirmait : « Il est imprudent aujourd’hui, de la part d’un homme de science, d’employer le mot de « philosophie », fût-elle « naturelle », dans le titre (ou même le sous-titre) d’un ouvrage. C’est l’assurance de le voir accueilli avec méfiance par les hommes de science et, au mieux, avec condescendance par les philosophes. »

Dans un premier temps, l’idée centrale de l’ouvrage est de chercher une caractéristique du vivant qui le distingue du non-vivant et de répondre par : la téléonomie. C’est l’idée de la préexistence d’un projet inscrit dans un programme qui est simplement répliqué et transmis. Selon Monod, cette notion « est nécessaire à la définition des êtres vivants ». Elle vient s’ajouter, selon lui, à la reproduction invariante, pour permettre le fonctionnement des êtres vivants. Elle s’ajoute, toujours selon Monod, à une troisième et dernière caractéristique fondamentale : une morphogénèse autonome. Donc la vie obéirait, pour Monod, à « un projet » fondamental qu’il définit ainsi : « nous choisirons arbitrairement de définir le projet téléonomique essentiel comme consistant dans la transmission, d’une génération à l’autre, du contenu d’invariance caractéristique de l’espèce. (…) Il faut insister sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement des activités liées à la reproduction proprement dite, mais de toutes celles qui contribuent, fût-ce très indirectement, à la survie et à la multiplication de l’espèce. » Du coup, tout ce qui permet la survie et le développement de l’espèce, y compris son mode de vie, est appelé téléonomique par Monod.

Voilà ce qui va structurer toute la pensée de Monod sur la biologie : elle serait porteuse d’un « projet » préexistant. Malheureusement, le terme risque fort d’être surtout sujet à de fausses interprétations car, dans notre langage quotidien, projet suppose volonté consciente ayant bâti ce projet, point de vue qui va pourtant s’avérer inverse de celui de Monod. C’est dire que, dès le départ, et sur les points fondamentaux, nous nageons d’avance en pleine confusion. Pourraient se dire partisans de l’idée d’un projet téléonomique des religieux créationnistes, par exemple, mais Monod n’est nullement à classes philosophiquement parmi eux…

L’idée d’une volonté supérieure pilotant le vivant, d’un dieu ou d’un principe fondateur ne fait pas partie de ses points de vue. Curieusement, il affirme même que les êtres vivants définis comme porteurs d’un projet est un point de vue profondément contraire à la conception fondamentale de la science :

« La pierre angulaire de la méthode scientifique est le postulat de l’objectivité de la Nature. C’est-à-dire le refus systématique de considérer comme pouvant conduire à une connaissance « vraie » toute interprétation des phénomènes donnée en termes de causes finales, c’est-à-dire de « projet ». »

Monod va même plus loin et déclare que « Ce postulat d’objectivité est consubstantiel à la science, il a guidé tout son prodigieux développement depuis trois siècles. Il est impossible de s’en défaire, fût-ce provisoirement, ou dans un domaine limité, sans sortir de celui de la science elle-même. L’objectivité cependant nous oblige à reconnaitre le caractère téléonomique des êtres vivants, à admettre que, dans leurs structures et performances, ils réalisent et poursuivent un projet. Il y a donc là, au moins en apparence, une contradiction épistémologique profonde. »

Monod affirme ensuite que l’un des buts fondamentaux de toute conception de la nature sera nécessairement de répondre à cette contradiction apparente.

Parmi les écoles de pensée sur cette question, Monod distingue ce qu’il appelle « le courant animiste » :

« Le projet explique l’être et l’être n’a de sens que par le projet. (…) En d’autres termes, l’hypothèse que les phénomènes naturels peuvent et doivent s’expliquer en définitive de la même manière, par les mêmes « lois » que l’activité humaine, subjective, consciente et projective. »

Dans une telle définition de l’animisme, Monod veut englober diverses conceptions, depuis celle des peuples primitifs et jusqu’au marxisme de Marx et Engels serait, selon Monod, une version moderne d’animisme.

Examinons donc la démonstration de cette affirmation.

Monod en voit la preuve dans l’affirmation marxiste selon laquelle la pensée obéit aux mêmes « lois dialectiques » que la nature physique, de l’inerte comme du vivant.

L’affirmation de « lois générales » lui semble tout à fait du même type que l’animisme.

Monod écrit ainsi :

« Faire de la contradiction dialectique la « loi fondamentale » de tout mouvement, de toute évolution, ce n’en est pas moins tenter de systématiser une interprétation subjective de la nature qui permette de découvrir en elle un projet ascendant, constructif, créateur ; de la rendre enfin déchiffrable, et moralement signifiante. C’est la « projection animiste », toujours reconnaissable, quels que soient les déguisements. »

Donc Monod accuse le marxisme de sa cacher derrière la science pour imposer des lois établies par Hegel dans le domaine de la pensée et de les substituer aux lois de la matière, en affirmant ensuite partir de la matière pour établir ces lois, de manière inversée par rapport à la conception d’Hegel.

Examinons cette affirmation. Est-ce que Monod se refuse à trouver des lois qui doivent être communes à la matière inerte et à la matière vivante ? Pas du tout ! Il souligne lui-même que les êtres vivants semblent violer les lois de la matière inerte selon lesquelles l’entropie impose une dégradation de l’ordre. Et il montre que le vivant ne viole pas la loi générale de l’entropie : l’ordre se dégrade, même s’il ne se dégrade pas dans l’être vivant, c’est aux dépens de l’ordre dans son environnement. Du désordre peut se transformer en ordre, du moment qu’il le fasse aux dépens de l’ordre du milieu.

Ce faisant, inconsciemment, Monod nous donne lui-même un exemple de contradiction dialectique absolument fondamentale et générale issue des lois de la nature et qui vaut aussi bien pour l’inerte, pour le vivant et pour le conscient : l’ordre est issu du désordre.

La phrase citée au démarrage de l’ouvrage souligne cette contradiction de base :

« Tout ce qui existe dans l’univers est le produit du hasard et de la nécessité. », une phrase attribuée à Démocrite, phrase dont Marx et Engels avaient, bien avant Monod, souligné la profondeur. Mais, n’en déplaise à Monod, cette phrase soutient que le fondement du monde réside dans une « contradiction » !

Mais tout le travail de Monod a consisté à se fonder sur la notion de projet pour distinguer trois catégories selon lui totalement séparées :

- les objets fabriqués artificiellement par l’homme, issus d’un projet conscient

- les objets fabriqués par un projet interne non conscient : le vivant

- et les objets sans projet interne ou externe : les objets inertes.

C’est en vertu de cette classification qu’il estime que toute tentative de chercher des lois générales fondant l’univers entier comme « animistes ».

Sur le matérialisme dialectique, il ne sait pas grand-chose, et il se sert surtout d’une idée qu’il a trouvé chez les marxistes : le retournement de la dialectique de Hegel par Marx. Et il prétend que Marx ne s’en explique pas…

Ne citons qu’une réflexion de Marx tirée de la postface à l’édition allemande du livre I du Capital du 24 janvier 1873. Il y explique que sa dialectique matérialiste, contrairement à celle de Hegel, c’est « la vie de la matière se réfléchissant dès lors idéellement (...) l’idéel n’est rien d’autre que le matériel transposé (...) Elle (la dialectique) saisit toute forme fait dans le flux du mouvement. » Cette philosophie dialectique qui découle de la relation (à la fois de conflit et de coopération) entre transformation et conservation, entre ordre et désordre, entre structure et agitation, diffère de celle qui a très longtemps dominé en sciences sociales comme en sciences physiques. La thèse dominante était celle d’un ordre, stable au départ, qui est déstabilisé par une agression extérieure. En sciences, la notion de l’atome solide, stable, était fondée sur des quantités descriptives constantes, ne supposant que des transformations dues à des actions externes mais pas à l’agitation interne. Cela donnait également l’idée d’un mécanisme génétique fondé sur la constance : celle de l’ADN devait produire les molécules correspondant à notre identité génétique. En histoire, cela donnait l’idée d’une société, d’une civilisation, d’un empire qui est stable et prospère avant d’être attaqué militairement, et parfois renversé, par un voisin jaloux. Cependant, ces images stables ont leurs limites. Le noyau d’un atome peut être déstabilisé spontanément par ses contradictions internes comme un régime politique ou un système social. Les contradictions internes qui existaient dès la naissance de la structure, étaient la base fondamentale de celle-ci et contribuaient même à stabiliser l’ordre, peuvent brutalement se liguer pour le renverser. La dynamique qui rendait l’équilibre instable plus durable inclut le saut vers un nouvel équilibre instable.

Le « retournement » matérialiste de la philosophie idéaliste de Hegel par Marx est le fondement de la critique de Monod : puisque les lois dialectiques ont été trouvées dans le domaine du conscient, elles l’ont été de manière propre au domaine humain, c’est de l’animisme de vouloir les élargir au domaine de l’inanimé. Un point c’est tout. Il n’ira pas plus loin dans l’étude du marxisme.

Cet argument, il y revient sans cesse dans son ouvrage. Cela lui semble un argument déterminant.

C’est pourtant une manière affligeante de raisonner.

D’abord, où voit-il une frontière infranchissable entre inerte et vivant ? Qu’est-ce qui fonde la notion de projet préexistant qui serait à la base du vivant ?

Comment concilie-t-il l’évolution avec saut d’espèce et son idée que le vivant serait la conservation à l’identique du projet de l’espèce ?

Comment peut-il parler de projet puisqu’il récuse l’utilisation de termes « animistes » qui confondent le domaine humain et le domaine de la matière inerte ?

Que fait-il des domaines qui ne sont ni humains ni inertes ?

A quel niveau situe-t-il le projet ? Tout ce qui contient l’ADN ? L’ARN ? Les protéines ? Les trois ? Même des brides de protéine ? Les virus ?

Comment un projet du vivant est-il sorti d’une matière inerte ?

Comment assure-t-il que la manière dont la matière a évolué, la matière et la lumière émergent du vide, est d’une nature entièrement différente de la manière dont le vivant a émergé de l’inerte ?

La contradiction, qu’il estime apparente entre l’ordre et le désordre dans le vivant, n’est nullement particulière au vivant mais générale à la matière dans laquelle, sans cesse l’ordre se transforme dialectiquement en désordre et inversement, le hasard se transforme en nécessité et inversement.

La seule chose que Monod rajoute par son raisonnement, c’est d’affirmer que l’avenir est imprédictible. Mais l’existence de lois ne signifie nullement que l’avenir soit prédictible. Pas plus en ce qui concerne les lois de la dialectique que les lois de la physique !

La suite de la démonstration de Monod consiste à retracer la manière dont il voit en biologie la création d’ordre, de néguentropie, ne nécessitant pas un « démon » capable de décider de la création de cet ordre qui ne préexistait pas.

Dans le vivant, la base, pour lui, ce sont les molécules possédant des propriétés stéréoscopiques qui ont des attaches non covalentes. Et il affirme que ces molécules permettent de réaliser un programme préexistant et de le répliquer et propager.

Un type simple de processus de rétroaction du matériel génétique a été découvert en 1959 par Jacob et Monod. Il est exposé dans son ouvrage " le hasard et la nécessité ". Il s’agit de la capacité d’une bactérie de dégrader un sucre à l’aide d’un enzyme. Si la bactérie n’est pas en présence du sucre, la protéine n’est pas produite. En effet, le gène qui devrait la produire est désactivé. Il est inhibé par un autre gène. Dès que la bactérie est en présence du sucre, le gène inhibiteur est lui-même inhibé et la production de la protéine qui dégrade le sucre est enclenchée. On constate dans de nombreux domaines que ce schéma inhibition de l’inhibition est très général.

Jacques Monod dans « Le hasard et la nécessité » a étudié la manière dont les protéines procèdent pour réguler les réactions biochimiques : « Des protéines spécialisées jouent le rôle de détecteurs et intégrateurs d’information chimique. Les protéines allostériques sont des enzymes particuliers capables, en s’associant à un substrat particulier, d’activer sa transformation en produits. Ils peuvent accroître ou inhiber l’activité. » Et Monod montre divers modes de régulation et poursuit : « Ces systèmes sont comparables à ceux que l’on emploie dans des circuits électroniques (...) Comme un relais électronique peut être asservi simultanément à plusieurs potentiels électriques, l’enzyme allostérique l’est à plusieurs potentiels chimiques. Mais l’analogie va plus loin encore. Comme on le sait, il y a généralement intérêt à ce que la réponse d’un relais électronique soit non-linéaire par rapport aux variations du potentiel qui le gouverne. On obtient ainsi des effets de seuil assurant une régulation plus précise.(...) Les propriétés des enzymes allostériques permettent de comprendre comment l’état homéostatique du métabolisme cellulaire est conservé au maximum d’efficacité et de cohérence ». Je rappelle qu’allostérique signifie l’inhibition d’une enzyme protéique par une molécule beaucoup plus petite qui se fixe sur elle et modifie sa forme. Ce processus est une rétroaction dans laquelle un tout petit facteur entraîne un changement important puisque toute une chaîne de réactions est freinée par l’absence d’enzyme. La molécule enzyme est elle-même empêchée de jouer son rôle par une infime modification due à la fixation d’une petite molécule.

Il décrit ensuite des mécanismes d’activation et d’inhibition qui, n’en déplaise à Monod, ont un caractère profondément dialectique. En effet, les molécules de l’ADN et des gènes, les molécules de l’immunologie et les cellules nerveuses fonctionnent sur ce mode fondamental : inhibition de l’inhibition égale activation.

C’est lui-même qui, curieusement, le rapporte, et souligne le parallèle entre ces fonctionnements divers.

« L’enzyme qui catalyse une réaction est inhibé par le produit de celle-ci. »

Monod nous montre qu’une même molécule peut exister dans deux états différents qui n’ont pas la même disposition dans l’espace et ont des transitions entre ces états, changeant ainsi brutalement leurs propriétés. Et ces transitions peuvent être favorisées par l’état du substrat qui permet ainsi tel ou tel type de réaction, produisant de manière « commandée » tel ou tel type de protéine par exemple, chaque type de protéine se fixant sur tel ou tel type de gène pour l’inhiber et du coup en activer un autre que ce gène inhibait.

Plus dialectique comme exposé, on a du mal à en trouver, surtout de la part d’un ennemi juré de la dialectique !

En effet, on y trouve les expressions : interaction contradictoire, inhibition rétroactive, saut qualitatif, transformation de l’énergie en niveau d’énergie (néguentropie). Monod traduit ainsi en termes biologiques ces fameuses lois d’Engels qu’il juge si « animistes »…

Monod expose lui-même que les propriétés des molécules suffisent à réaliser une espèce de programme qui ne préexiste nullement. Alors quel est le sens de l’utilisation du mot « projet » et de son affirmation du caractère téléonomique du vivant.

Monod compare sans cesse les molécules de la génétique aux cristaux. Alors pourquoi opposer diamétralement inerte et vivant ? Il a même le tort de comparer le système génétique à une machine, lui qui avait démarré avec des séparations infranchissables entre appareil artificiel et objet naturel !

Par contre, on ne peut qu’être d’accord quand Monod écrit :

« Les structures complexes auxquelles sont attachées des propriétés fonctionnelles sont construites par l’assemblage stéréospécifique, spontané, de leurs constituants protéiniques. Il y a apparition d’ordre, différenciation structurale, acquisition de fonctions à partir d’un mélange désordonné de molécules individuellement dépourvues de toute activité, de toute propriété fonctionnelle intrinsèque autre que de reconnaître les partenaires avec lesquels ils vont constituer la structure. (…) La structure achevée n’est nulle part, en tant que telle, préformée. Mais le plan de la structure est présent dans ses constituants eux-mêmes. (…) L’information est présente mais inexprimée dans les constituants. La construction épigénétique d’une structure n’est pas une création, mais une révélation. »

On ne voit rien là qui justifie le « projet » préexistant de la conception téléonomique du vivant, bien au contraire…

Monod, tout en se disant opposé au marxisme dans son fameux ouvrage sur la biologie « Le hasard et la nécessité », a eu le grand mérite d’y donner de multiples exemples du fonctionnement du vivant par des rétroactions et de contradictions dialectiques : des boucles d’interaction entre éléments opposés qui ne s’annulent pas mais se combinent. Jacques Monod affirme, dans « Le hasard et la nécessité », que les découvertes de la génétique vont à l’encontre de la dialectique : « Les produits manufacturés par la cellule contrôlent eux-mêmes leur fabrication (...) : s’il le faut, l’agent opérateur qui déclenche la synthèse protéique est bloqué par un agent répresseur. L’opérateur est un gène spécifique, le répresseur est une protéine spécifique synthétisée par un gène régulateur. Celui-ci a une « rétroaction négative », celui-là une rétroaction positive » (...) La rétroaction positive a pour effet d’accélérer constamment le mouvement ; la rétroaction négative constitue le phénomène inverse. » Et, curieusement, après avoir établi un exemple de rétroaction des contraires, il conclue : « Ce système qui établit entre ADN et protéine comme aussi entre organisme et milieu des relations à sens unique, défie toute description dialectique. » Loin d’isoler les différents éléments en des catégories opposées, absolues, indépendantes, le vivant obéit à un combat permanent des couples dialectiques noyau/cytoplasme, ADN/protéine, cellule/milieu intercellulaire, organisme/milieu, individu/ environnement, neurotransmetteurs activateurs et inhibiteurs, etc …

Pour Monod, le code génétique est une règle figée qui impose un fonctionnement strictement réplicatif, ce qui est loin d’être confirmé par les travaux actuels. C’est pour cela qu’il croit que la génétique a démoli les thèses dialectiques. Le texte « Sur ’’Le hasard et la nécessité’’, Comment Monsieur Monod terrasse la dialectique » lui répond : « Tout son exploit « scientifique » se réduit à remplacer la parole biblique : « Au commencement était le Verbe », par la parole para-biblique : « Au commencement était le programme génétique ». Cependant, l’importance qu’il attache à se démarquer de la dialectique provient du fait que sa description des contradictions des rétroactions positives et négatives ou encore celles de la relation non-covalente enzyme-substrat ou gène-protéine, construisant des structures biologiques est parfaitement dialectique !

Jacques Monod dans « Le hasard et la nécessité » a étudié la manière dont les protéines procèdent pour réguler les réactions biochimiques : « Des protéines spécialisées jouent le rôle de détecteurs et intégrateurs d’information chimique. Les protéines allostériques sont des enzymes particuliers capables, en s’associant à un substrat particulier, d’activer sa transformation en produits. Ils peuvent accroître ou inhiber l’activité. » Et Monod montre divers modes de régulation et poursuit : « Ces systèmes sont comparables à ceux que l’on emploie dans des circuits électroniques (...) Comme un relais électronique peut être asservi simultanément à plusieurs potentiels électriques, l’enzyme allostérique l’est à plusieurs potentiels chimiques. Mais l’analogie va plus loin encore. Comme on le sait, il y a généralement intérêt à ce que la réponse d’un relais électronique soit non-linéaire par rapport aux variations du potentiel qui le gouverne. On obtient ainsi des effets de seuil assurant une régulation plus précise.(...) Les propriétés des enzymes allostériques permettent de comprendre comment l’état homéostatique du métabolisme cellulaire est conservé au maximum d’efficacité et de cohérence ». Je rappelle qu’allostérique signifie l’inhibition d’une enzyme protéique par une molécule beaucoup plus petite qui se fixe sur elle et modifie sa forme. Ce processus est une rétroaction dans laquelle un tout petit facteur entraîne un changement important puisque toute une chaîne de réactions est freinée par l’absence d’enzyme. La molécule enzyme est elle-même empêchée de jouer son rôle par une infime modification due à la fixation d’une petite molécule.

Jacques Monod a prétendu démolir le marxisme et la dialectique en se fondant sur ses travaux de biologie moléculaire (dans « Le Hasard et la Nécessité »). Tout en reconnaissant n’avoir jamais lu d’ouvrage de Karl Marx mais seulement des commentaires (surtout ceux des staliniens), il va jusqu’à ranger la dialectique de Marx dans « la tradition animiste qui remonte aux aborigènes australiens ». Son jugement sur la dialectique est d’autant plus sujet à caution que Jacques Monod déclarait en 1956 : « Je n’ai jamais lu Hegel mais tout ce que je sais de sa philosophie me fait penser qu’il est à l’origine des erreurs, des paranoïa, des dépravations intellectuelles les plus funestes de ce temps. Père du fascisme, nationalisme, stalinisme. » Dans « Le hasard et la nécessité », il reconnaissait connaître surtout le marxisme sous sa forme stalinienne et ne combattre ainsi qu’une version fausse, il rajoutait : « On peut certes contester cette reconstitution, nier qu’elle corresponde à la pensée authentique de Marx et Engels. Mais cela est somme toute secondaire. L’influence d’une idéologie tient à la signification qui en demeure dans l’esprit de ses adeptes et qu’en donnent les épigones. » Monod expose dans « Le hasard et la nécessité » son incompréhension du « retournement » permettant de transformer la dialectique idéaliste de Hegel en la dialectique matérialiste de Marx. Rien de si étonnant puisqu’il avoue n’avoir « jamais lu » Hegel. S’il connaissait son œuvre, il saurait que ce philosophe, même s’il plaçait les idées au dessus de la réalité, concevait l’étude du monde comme un tout qu’il fallait étudier scientifiquement et se fondait particulièrement sur les résultats réels de la science de son époque. En particulier, il y voyait le fondement de changements radicaux, les révolutions de son époque, nécessitant une philosophie révolutionnaire.

Pourquoi vouloir reconstituer l’unité dialectique du matériel génétique, l’unité contradictoire des gènes de vie et de mort, ou encore l’unité des gènes, de leurs activateurs et de leurs inhibiteurs, de l’onde et de la particule ? Parce que c’est seulement ainsi que l’on peut décrire la dynamique du monde réel. Sans la contradiction, puis l’unité des contraires, il n’y aurait ni dynamique de la matière ni dynamique du vivant. Si l’électron reste lui-même il ne peut ni absorber ni émettre un photon. Si le gène reste isolé dans l’ADN avec seulement un mécanisme de recopiage il ne peut ordonner de produire des protéines. Il doit être activé. Il doit inhiber l’inhibiteur qui empêche cette production en temps normal. Et quand il a commencé à produire une protéine il ne peut pas s’arrêter de lui-même. D’où l’idée que la dynamique n’est pas une propriété des « objets « mis des interactions, ou plus exactement des rétroactions. C’est une notion fondamentale car elle intègre les contraires. Pourquoi intégrer l’inné et l’acquis dans une même unité au lieu de les maintenir comme deux entités diamétralement opposées comme on l’a longtemps fait ? Parce que serait maintenir la nature du vivant dans son incompréhensibilité.

Le cerveau (ou encore le système immunologique qui nous protège des agressions bactériennes) ne pourrait pas être construit dans toute sa complexité structurelle par un mécanisme entièrement préétabli, inné. Il ne pourrait pas non plus être simplement l’objet d’une acquisition en tâtonnant, au hasard. Les deux sont indispensables car le processus est une succession de réactions biochimiques au hasard et de contraintes par des lois simples. La fabrication du cerveau alterne ainsi des développements des neurones, de leurs arborescences et de leurs connexions totalement au hasard et des phases d’activation qui déterminent quels neurones ou quels branchements sont inutiles car ils ne sont pas connectés sur le corps. Quand il n’y a aucune connexion, l’influx ne passe pas. Or l’influx permet au neurone et à ses branches de se nourrir. Les activations provoquent donc l’atrophie de branches, la mort de la plupart des neurones qui ont été produits au hasard. C’est la mort cellulaire (l’apoptose) qui structure le cerveau. Non seulement en supprimant les connexions inutiles (l’essentiel des connexions est détruit) mais aussi en favorisant les connexions fréquemment utilisées.

C’est ce paradigme de la rupture de symétrie qui va nous permettre de comprendre l’apparition de phénomènes nouveaux : la matière, la vie, l’homme ou encore le passage d’un niveau d’organisation à un autre. En ce sens, c’est la rupture spontanée de symétrie que nous allons considérer ici comme le fondateur de toute nouveauté dans un système qui, apparemment, n’en contenait pas la possibilité. Ainsi l’apparition de la vie est une rupture de symétrie dans le sens de rotation des molécules. La libération de la lumière est une rupture de symétrie des cordes. L’apparition de la glace au sein de l’eau est également une rupture de symétrie. Les exemples dans lesquels l’unité de l’univers comme symétrie entre des interactions contradictoires sont légion. L’unité ne supprime pas la contradiction mais constitue un ensemble dans laquelle elle est voilée. Ainsi est voilée la contradiction entre lumière et matière au sein d’une étoile, entre électricité négative et positive au sein d’un atome.

« Dans la multiplication cellulaire à partir de l’œuf originel, il y a une brisure de symétrie qui engendre la diversité. » explique Jean-Claude Ameisen dans « La sculpture du vivant ».

Au sein d’une dynamique, il y a toujours à la fois les deux qualités opposées et c’est le lien entre les deux qui caractérise la dialectique du réel. En météorologie, l’anticyclone est lié à la dépression, l’antimatière est produite par un photon qui se « matérialise » en même temps que la matière. La dynamique ne tranche pas entre les contraires. Elle produit les deux à la fois. C’est l’expérience qui oblige de choisir. Pourquoi y a-t-il quelque chose dans l’univers plutôt que rien ? Normalement, la loi de l’action et de la réaction devrait annuler tout effet d’une cause. Ce n’est pas le cas parce que la réaction n’est pas instantanée. Du coup, elle ne peu annuler l’action. Tel est la racine de la richesse de l’univers. Il y a la contradiction fondamentale (entre action et réaction) mais les deux, loin de s’annuler, interagissent à l’infini car il y a ensuite la réaction de la réaction qui n’est pas identique à l’action. Pourquoi voit-on un objet ? Parce qu’il y a la lumière émise ? Non, parce qu’il y a la lumière et l’ombre. C’est la destruction de la lumière par la lumière (interférence) qui construit l’image. Pourquoi notre cerveau pense, même la nuit quand nous ne lui commandons pas de penser. Toute la nuit a lieu dans notre cerveau un dialogue permanent. Ce dialogue est fondé sur des contradictions. Le message cérébral est construit puis détruit. C’est indispensable au fonctionnement du cerveau. Si le message était conservé en boucle, la zone cérébrale serait bloquée et incapable de porter d’autres messages cérébraux.

La négation du message est indispensable à la construction de nouveaux messages. Le message est fondé sur le dialogue collectif d’un grand nombre de cellules. Là encore, il faut entendre par dialogue une négation. A l’échelle d’un seul neurone, l’émission d’un message entraîne pour un intervalle de temps la fermeture de la membraneux du neurone. Le dialogue des contraires, autrement appelé dialectique, est à la base du fonctionnement nerveux et cérébral. Les rétroactions permanentes en séries est en fait à la base du vivant : l’apoptose des cellules est la dialectique de la vie et de la mort, l’immunologie est la dialectique de l’être et du non-être, la génétique est la dialectique de la conservation et de la transformation, etc ….

Ce sont ces cascades de rétroaction entre molécules qui produisent toutes les fonctions collectives du vivant. Quoi d’étonnant de trouver à la base du fonctionnement de la matière les mêmes contradictions que celles qui règlent la vie ? Le vide et la matière sont en rétroaction permanentes. Tous les deux connaissent la rétroaction fondamentale entre particule et antiparticule (éphémère dans le vide et durable dans la matière). Matière et rayonnement sont eux aussi l’objet de contradictions permanentes en boucle. On parle ici encore d’un dialogue de la matière et de la lumière et d’un dialogue des particules entre elles et on doit admettre que ce dialogue est celui des contraires : par exemple le dialogue du local et du global, du continu et du discontinu, de l’onde et du corpuscule. Aucun élément de la contradiction ne parvient à supprimer l’autre. Ils sont toujours présents et toujours en contradiction dynamique. Ils se combinent comme la particule et l’antiparticule qui donne un photon. Ils se couplent et se combattent comme, au sein du vivant, se combattent gènes et protéines de la vie et de la mort (l’exécuteur et le protecteur).

La vie est un processus du même type, sans cesse niée par la mort et la mort par la vie au sein de chaque cellule vivante. L’immunologiste Jean-Claude Ameisen rappelle ainsi dans son ouvrage « Qu’est-ce que mourir ? » : « Il y a plus de deux siècles, le médecin Xavier Bichat définissait la vie comme l’ « ensemble des fonctions qui résistent à la mort » et, plus près de nous, le philosophe Vladimir Jankélévitch poursuivait : « Quant à la mort, elle n’implique aucune positivité d’aucune sorte, le vivant est aux prises avec la stérile et mortelle anti-thèse et se défend désespérément contre le non-être ; la mort est le pur, l’absolu empêchement de se réaliser. (...) Aujourd’hui, après plus d’un siècle et demi de questionnement, a émergé la notion contre-intuitive que toutes nos cellules possèdent en permanence le pouvoir de déclencher leur auto-destruction, leur mort prématurée. C’est à partir des informations contenues dans leurs gènes que nos cellules produisent les exécuteurs capables de précipiter leur fin et les protecteurs capables de neutraliser ces exécuteurs. Et la survie de chaque cellule dépend, jour après jour, de sa capacité à percevoir, dans l’environnement de notre corps, les signaux moléculaires émis par d’autres cellules qui seuls permettent de réprimer le déclenchement de leur autodestruction. » Ce combat maintient la vie par l’inhibition de l’inhibition de la vie, par la négation de la négation.

Nous pouvons redire comme Engels :

« C’est la dialectique qui est aujourd’hui la forme de pensée la plus importante pour la science de la nature, puisqu’elle est seule à offrir l’élément d’analogie et, par suite, la méthode d’explication pour les processus évolutifs qu’on rencontre dans la nature, pour les liaisons d’ensemble, pour les passages d’un domaine de recherche à l’autre. »

Friedrich Engels

Ancienne préface à l’ « Anti-Dühring »

3 Messages de forum

  • La vie est un processus du même type, sans cesse niée par la mort et la mort par la vie au sein de chaque cellule vivante.

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  • Si la philosophie actuellement dominante est la chose la plus étrangère au monde moderne fondé sur les sciences, ce n’est pas l’effet du hasard. S’il y a même un grand écart entre les idéologies et l’évolution des capacités scientifiques et techniques, c’est le reflet d’un grand écart, réel, entre les capacités de la société humaine et la réalité de la misère humaine. L’arriération idéologique n’est pas simplement le produit d’une volonté de la classe dirigeante d’empêcher le développement d’idées nouvelles. Elle est le produit de l’arriération sociale. L’idéologie d’une époque dépend bien sûr de son niveau scientifique et technologique, c’est-à-dire du niveau des forces productives, mais plus encore de l’organisation sociale, de l’état des rapports entre hommes, c’est-à-dire fondamentalement des rapports de production et de la structure sociale qui en découle. Si on peut s’étonner du grand écart entre l’homme envisageant de construire des plates-formes dans l’espace et l’homme s’inclinant devant les puissances mystiques du passé, cela est bien moins étonnant si on songe qu’en même temps qu’il s’incline devant les dieux l’homme continue à s’incliner devant l’argent, le pouvoir capitaliste et les rapports de production que ceux-ci imposent. Le fatalisme idéologique est en rapport direct avec le fatalisme social. Une idéologie sociale bloquée provient d’une société dont l’évolution est bloquée et qui nécessite, plus que jamais, une révolution sociale pour avancer. Pour comprendre le maintien des religions et des superstitions au 21ème siècle, la contradiction n’est pas spirituelle mais bien réelle. La science mise au service de l’oppression de l’homme ne peut suffire à secouer les toiles d’araignée qu’impose la mystification des bases des rapports humains.

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  • Une des erreurs de Monod :

    « La taille de l’ADN interdit sans doute à tout jamais que l’on puisse modifier notre génome ».

    Jacques Monod, Le hasard et la nécessité

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