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La dialectique, c’est la vie. Penser le monde sans la dynamique des contradictions, c’est la mort....

mercredi 25 janvier 2012, par Robert Paris, Tiekoura Levi Hamed

« Ce qui se meut, c’est la contradiction. (...) C’est uniquement parce que le concret se suicide qu’il est ce qui se meut. »

G.W.F Hegel, dans sa prĂ©face Ă  la « PhĂ©nomĂ©nologie de l’esprit »

« La seule chose nĂ©cessaire pour obtenir la progression scientifique (...) c’est la connaissance de cette proposition logique : le nĂ©gatif est Ă©galement positif ; autrement dit, ce qui se contredit ne se rĂ©sout pas en zĂ©ro, en nĂ©ant abstrait, mais essentiellement en la nĂ©gation de son contenu particulier ; autrement dit encore, une telle nĂ©gation n’est pas complĂšte nĂ©gation, mais nĂ©gation de la chose dĂ©terminĂ©e (...) le rĂ©sultant, la nĂ©gation, Ă©tant nĂ©gation dĂ©terminĂ©e, a un contenu. (...) Elle s’est enrichie de sa nĂ©gation, (...) elle est l’unitĂ© d’elle-mĂȘme et de son opposĂ©. » explique G.W.F Hegel dans « Science de la Logique ».

La dialectique, c’est la vie. Penser le monde sans la dynamique des contradictions, c’est la mort....

Nous sommes des rĂ©volutionnaires. Cela signifie que nous pensons qu’existe potentiellement un autre monde, complĂštement contradictoire avec le monde actuel. Cela signifie que la classe qui subit ce monde peut demain diriger une autre sociĂ©tĂ©. Que les opprimĂ©s qui ne sont pas organisĂ©s en vue de diriger le monde peuvent l’ĂȘtre demain. Que les souffrances qu’ils subissent peuvent les porter Ă  se transformer radicalement de maniĂšre brutale. Aussi surement qu’Ă  une tempĂ©rature et Ă  une pression suffisante, un liquide peut se transformer brutalement en gaz, l’oppression, arrivĂ©e Ă  un stade critique, peut se transformer en libĂ©ration. Cela signifie aussi que nous estimons que les contradictions du monde actuel peuvent donner son contraire, une sociĂ©tĂ© d’oĂč l’exploitation de l’homme par l’homme sera bannie. Plus le capitalisme est en crise, plus est proche le moment oĂč un autre monde sera possible.

Les contradictions de la sociĂ©tĂ© nous semblent porteuses d’avenir, moteur du changement radical. Pourtant, tous les logiciens formels vous diront que les contradictions sont des fautes de raisonnement, des erreurs ou des accidents trĂšs rapidement corrigĂ©s par leur Ă©limination. La logique formelle est ainsi faite qu’elle ne peut admettre deux propositions contradictoires. Si on fait une erreur de frappe dans un systĂšme logique formel, par exemple un logiciel informatique, il ne donne pas un nouveau logiciel mais un signal erreur et un blocage... Pour la logique, il n’y a que le vrai ou le faux et les deux sont parfaitement incompatibles. Ils ne peuvent nullement coexister.

Il n’est pas besoin pourtant d’aller chercher trĂšs loin pour comprendre que la rĂ©alitĂ© est pleine de contradictions. Chaque individu humain en est dĂ©jĂ  un tĂ©moignage. Nous sommes tous parfaitement contradictoires et nous dĂ©sirons clairement des choses que nous refusons en mĂȘme temps. Chaque ĂȘtre humain est le siĂšge de confrontations permanentes de ce type tout au long de sa journĂ©e et pendant sa nuit. Ce dĂ©bat continue sans cesse nous tirant dans un sens puis dans un autre. Et ce n’est qu’un exemple de situations oĂč, en interne, on trouve deux propositions opposĂ©es en train de se confronter. L’exemple de la cellule vivante est tout aussi frappant, puisque cette cellule voit se confronter dĂšs la naissance une aspiration naturelle Ă  mourir exprimĂ©e par des gĂšnes et des protĂ©ines de la mort et une aspiration adverse visant Ă  la survie et composĂ©e de gĂšnes et de protĂ©ines de la vie, en opposition avec les prĂ©cĂ©dentes. Tant que la cellule vivante ne se suicide pas, la cellule est vivante et elle est le siĂšge de ce combat. La vie est donc non l’opposition diamĂ©trale Ă  la mort, mais le combat permanent entre la vie et la mort, une contradiction dynamique en somme. Et la tendance naturelle Ă  la mort de la cellule est indispensable au vivant. Nous nommons cancer l’accident qui amĂšne la cellule Ă  ne plus obĂ©ir Ă  cette aspiration au suicide... L’idĂ©e de la dialectique est justement l’existence d’un dialogue/combat entre des tendances opposĂ©es qui Ă©changent sans cesse et avancent dans leur lutte en dĂ©veloppant leurs arguments ou en emmĂȘlant leurs fonctions. L’idĂ©e de la logique formelle est d’opposer diamĂ©tralement les Ă©lĂ©ments contraires en disant par exemple que la vie est seulement l’opposĂ© de la mort. Nous reprochons Ă  cette derniĂšre conception de voir les choses de maniĂšre figĂ©e sans comprendre qu’il s’agit de processus dynamiques : la vie est un combat permanent et pas un Ă©tat figĂ©. La vie nĂ©cessite la mort...

Au delĂ  de ces exemples, la question qu’il convient de se poser est la suivante : convient-il de penser le monde de maniĂšre dialectique ou Ă  la maniĂšre de la logique formelle, celle des religieux, des mathĂ©maticiens, des mĂ©taphysiciens et celle aussi du bon sens ?

Pourquoi rejeter dans la mĂȘme poubelle philosophique tous des courants aussi disparates ?

Tout d’abord, il ne s’agit pas de les rejeter ou de les jeter dans une poubelle, mais de dĂ©crypter leurs choix philosophiques et d’examiner s’ils sont les plus adĂ©quats pour comprendre le monde...

La plupart des gens ignorent qu’ils philosophent d’une certaine maniĂšre et n’ont pas pris le temps de se demander d’oĂč ils ont tirĂ© leur philosophie et quels Ă©taient les autres choix possibles. Et pourtant, ce choix philosophique est l’orientation de fond...

Les mathĂ©maticiens ignorent qu’ils font partie d’un courant philosophique. Les scientifiques ne savent pas qu’ils ne font pas qu’utiliser un outil, mais en acceptent aussi la dĂ©marche.

Les uns et les autres ne voient rien de commun entre cela et la religion du bien et du mal. Leur religion est pourtant celle du vrai et du faux...

Et pourquoi s’agirait-il d’une religion ? N’est-il pas exact que le vrai s’oppose aussi surement au faux, que la lumiĂšre s’oppose Ă  l’obscuritĂ© et la matiĂšre s’oppose au vide, que le mouvement s’oppose au repos, que le conscient s’oppose Ă  l’inconscient, que la vie s’oppose Ă  la mort et que le vivant s’oppose Ă  l’inerte.

Eh bien, justement commençons par examiner comment ces oppositions se réalisent, comment elles sont appréhendées par la science moderne.

La question que nous nous poserons sur elles est la suivante : correspondent-elles Ă  l’opposition de la logique formelle ou Ă  la contraction de type dialectique ?

Dans le premier cas, les contraires s’annulent. dans le second, ils sont indispensables l’un Ă  l’autre et s’interpĂ©nĂštrent. Alors que nous rĂ©pondent les sciences de ces domaines ? Les opposĂ©s s’annulent-ils ou se composent-ils, sont-ils incompatibles ou entremĂȘlĂ©s et mutuellement indispensables ?

Pour les mathématiques, un nombre est ou positif ou négatif et le positif ne peut pas se changer en négatif.

Pour les religieux, un acte est ou bien ou mal. Le mal ne peut pas se changer en un bien.

Pour les mĂ©taphysiciens, il y a le corps et l’esprit. Ce sont deux domaines sĂ©parĂ©s. Un problĂšme provient de l’un ou de l’autre. Ce sont deux univers qui ne se mĂȘlent pas. Tous ceux qui obĂ©issent Ă  la logique de Descartes croient Ă  ce dogme.

Et le rĂ©sultat des sciences que nous dit-il donc ? L’esprit est sĂ©parĂ© du corps ? La lumiĂšre s’oppose diamĂ©tralement Ă  l’obscuritĂ© ? La matiĂšre est le contraire du vide Ă  la maniĂšre de la logique formelle (incompatible, se dĂ©truisant mutuellement) ou Ă  la maniĂšre dialectique (interpĂ©nĂ©trĂ©e, interdĂ©pendante, se transformant en son opposĂ©,...) ?

Cela change fondamentalement la vision du mécanisme de la nature et de la société.

Dans un cas, le bien, le vrai, le bon, le beau, le correct, le juste, le positif sont Ă©ternellement figĂ©s. Dans l’autre, ils s’Ă©changent et produisent ainsi la dynamique du monde.

Pour la métaphysique, la matiÚre est et restera matiÚre, le vide est et restera le vide, la lumiÚre est et restera la lumiÚre.

Pour le dialecticien, le vide se transformera en matiĂšre et la matiĂšre se transformera en lumiĂšre... sans aucun miracle divin, par la seule dynamique des contradictions dialectiques de la nature. Par la nature contradictoire de la matiĂšre, de la lumiĂšre et du vide...

On pourrait aussi bien discuter d’autres catĂ©gories opposĂ©es comme le lent et le rapide (changement d’Ă©chelle du temps), le grand et le petit (changement d’Ă©chelle de distance) ou encore le changement d’Ă©chelle d’Ă©nergie, le changement d’Ă©chelle des espĂšces du vivant (passage de l’animal Ă  l’homme par exemple).

Nous allons examiner tous ces cas par la suite briĂšvement, mais voyons d’abord les consĂ©quences pour la pensĂ©e...

Dans tous ces cas, on peut raisonner dialectiquement ou métaphysiquement.

Le principal fondateur de la pensée métaphysique est Aristote. Le principal fondateur de la pensée dialectique est Hegel.

Le mĂ©taphysicien dira que l’homme s’oppose Ă  l’animal, que le lent s’oppose au rapide, que le grand est radicalement diffĂ©rent du petit, que le conscient s’oppose diamĂ©tralement Ă  l’inconscient, que le contingent s’oppose au dĂ©terminĂ© (obĂ©issant Ă  des lois), que la flĂšche du temps s’oppose au retournement du temps.

Le dialecticien dira que c’est vrai, mais que le contraire l’est aussi... que le lent se fonde sur le rapide, que le petit est contenu dans le grand comme le grand dans le petit, que le conscient se fonde sur l’inconscient autant qu’il s’y oppose, que le contingent est la base mĂȘme de la mise en place des lois, que la vie se fonde sur le mĂ©canisme de la mort (apoptose), que le vivant est en permanence destruction de structures vivantes (de la cellule qui s’autodĂ©truit Ă  la destruction permanente des molĂ©cules et autres ĂȘtres ou espĂšces), que la vie est fondĂ©e sur la mort d’autres ĂȘtre vivants, etc... le dialecticien dira que la mort est dans la vie autant que la vie est dans la mort...

Le mĂ©taphysicien dira que la lumiĂšre s’oppose Ă  l’obscuritĂ© et le dialecticien rajoutera que lumiĂšre + lumiĂšre peut donner obscuritĂ© (interfĂ©rence) et que cela provient fondamentalement du caractĂšre contradictoire de la lumiĂšre, de maniĂšre interne. le photon est fondĂ© sur un couple de contraires qui s’Ă©liminent pĂ©riodiquement (particule et antiparticule virtuels du vide).

Par exemple, est-ce que la matiĂšre existe ? Le logicien formel dira : oui s’il est matĂ©rialiste et non s’il est idĂ©aliste. Mais sa rĂ©ponse sera formelle c’est-Ă -dire absolue, Ă©ternelle, immanente. La matiĂšre, telle qu’elle ressortira de son image sera toujours identique Ă  elle-mĂȘme.

Le dialecticien dira que la matiĂšre existe et n’existe pas suivant que l’on change d’Ă©chelle, que l’on pratique une interaction ou une autre, que le phĂ©nomĂšne en est Ă  un stade ou Ă  un autre. Il dira que l’existence de la matiĂšre provient de sa non-existence....

En effet, la matiĂšre n’est une chose sans cesse prĂ©sente, mais une structure issue du vide, qui saute sans cesse d’une particule virtuelle du vide Ă  une autre. Si on cherche Ă  l’attrapper, Ă  la situer prĂ©cisĂ©ment, elle rĂ©pond qu’elle n’existe pas. Si on se contente de ses effets, elle rĂ©pond qu’elle existe....

Le bon sens ne peut que hausser les épaules et dénoncer une telle philosophie. le physicien quantique ne peut que reconnaitre là les résultats paradoxaux de sa science...

La mĂ©taphysique est fondĂ©e sur l’identitĂ© et la dialectique sur la contradiction. Les deux admettent des propositions opposĂ©es, mais elles n’ont pas les mĂȘmes caractĂ©ristiques.

Le mĂ©taphysicien dira qu’un objet (qu’une quantitĂ© ou qu’une propriĂ©tĂ©) est Ă©gal Ă  lui-mĂȘme. Ainsi, le mathĂ©maticien dira qu’un nombre est toujours Ă©gal Ă  lui-mĂȘme.

Le dialecticien remarquera que pour qu’une structure se maintienne, elle doit changer, soit changer ses composants matĂ©riels, soit se transformer pour conserver certaines propriĂ©tĂ©s fondamentales. La conservation devient ainsi un produit de la transformation.

Pour le mĂ©taphysicien, il y a une clause du tiers exclus qui impose que A soit Ă©gal Ă  B ou ne soit pas Ă©gal, sans qu’aucune autre proposition soit possible. Pour le dialecticien, deux objets identiques ne le sont pas en permanence. Ils ne le sont que s’ils cessent par moments de l’ĂȘtre.

Pour un mĂ©taphysicien, une chose existe ou n’existe pas. Pour le dialecticien, pour exister et se conserver, une structure doit se dĂ©truire, disparaitre, se nier...

Le mĂ©taphysicien remarquera que rien ne change, que tout ce qui existe se transforme ou se dĂ©place, mais "rien ne se perd, rien ne se crĂ©e, tout se transforme". Le mathĂ©maticien dira que les choses s’additionnent sans se transformer. Le dialecticien dira que les choses ne se contentent pas de s’additionner. En se couplant, elles se transforment. Elles n’ont pas, en groupe, une valeur Ă©gale Ă  la simple somme des valeurs. Ainsi, un groupe durable d’Ă©lĂ©ments devient une nouvelle unitĂ©. Il y a changement d’Ă©chelle Ă©ventuellement. Il peut y avoir mise en commun des efforts et Ă©conomie d’Ă©nergie.

Le métaphysicien dira donc que le tout est la somme des parties et le dialecticien non.

Pour le métaphysicien, ou il y a repos, ou il y a mouvement. Pour le dialecticien, le repos est mouvement et le mouvement est repos.

Cela peut sembler, Ă  premiĂšre vue, un jeu ridicule et gratuit de la pensĂ©e. Mais le philosophe Hegel, marquĂ© par un monde en convulsions, celui de la prise du pouvoir par la bourgeoisie en Europe, a remarquĂ© que les contradictions ne sont ni des accidents, ni des erreurs, ni des oppositions qui vont trĂšs vite s’annuler.

Il en a tiré quelques principes dynamiques selon lesquels les contradictions sont internes aux structures et leur donnent leur dynamique du changement...

Nous ne citerons qu’un passage de Hegel tirĂ© de sa "Science de la logique" :

"Si les premiĂšres dĂ©terminations rĂ©flexives : l’identitĂ©, la diffĂ©rence et l’opposition, sont Ă©tablies comme principes, alors on devrait Ă  plus forte raison concevoir et Ă©tablir comme principe... la contradiction, dont le principe doit ĂȘtre Ă©noncĂ© ainsi : toutes les choses sont contradictoires en soi. (...) C’est pourtant un des principaux prĂ©jugĂ©s de la logique traditionnelle et de la reprĂ©sentation ordinaire que la contradiction ne serait pas une dĂ©termination aussi essentielle et immanente que l’identitĂ©. Mais s’il Ă©tait question de hiĂ©rarchie et s’il Ă©tait possible de considĂ©rer ces deux dĂ©terminations comme isolĂ©es l’une de l’autre, c’est plutĂŽt la contradiction qu’il faudrait tenir pour la dĂ©termination la plus profonde et la plus essentielle. Vis-Ă -vis d’elle l’identitĂ© n’est que la dĂ©termination du simple immĂ©diat, de l’ĂȘtre mort, tandis que la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalitĂ© ; c’est seulement dans la mesure oĂč elle renferme une contradiction qu’une chose est capable de mouvement, d’Ă©lan, d’activitĂ©.

La contradiction est ordinairement ce qu’on Ă©carte en premier lieu des choses, de l’ĂȘtre et du vrai en gĂ©nĂ©ral ; on dit notamment qu’"il n’y arien de contradictoire". D’autre part, on relĂšgue la contradiction dans la rĂ©flexion subjective, en disant que c’est elle qui la pose dans ses rapports et comparaisons.... Qu’il s’agisse de la rĂ©alitĂ© ou de la rĂ©flexion pensante, la contradiction est considĂ©rĂ©e comme un simple accident, pour ne pas dire comme une anomalie ou un paroxysme morbide et passager.

(...) Mais c’est un fait d’expĂ©rience courante qu’il y a une foule de choses contradictoires, d’institutions contradictoires, etc, dont la contradiction n’existe pas seulement dans la rĂ©flexion extĂ©rieure, mais rĂ©side dans les choses mĂȘmes. Elle ne doit pas non plus ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une simple anomalie qui apparaĂźt ça ou lĂ , mais elle est le nĂ©gatif dans sa dĂ©termination essentielle, le principe de tout mouvement spontanĂ©, lequel n’est pas autre chose que la manifestation de la contradiction. Le mouvement sensible extĂ©rieur lui-mĂȘme est son existence immĂ©diate. Une chose se meut non seulement en tant qu’elle se trouve Ă  un moment donnĂ© ici et au moment suivant ailleurs, mais aussi en tant qu’elle est et en mĂȘme temps n’est pas dans la mĂȘme place. On doit reconnaĂźtre avec les anciens dialecticiens les contradictions qu’ils ont montrĂ©es dans le mouvement ; cependant il ne s’ensuit pas que le mouvement n’existe pas, mais plutĂŽt que le mouvement est la contradiction mĂȘme existant empiriquement. (...)

Une chose n’est donc vivante que pour autant qu’elle renferme une contradiction et possĂšde la force de la saisir et de la soutenir. Mais, lorsqu’un existant est incapable, dans sa dĂ©termination positive, de passer Ă  la dĂ©termination nĂ©gative et de les conserver l’une dans l’autre, autrement dit lorsqu’il est incapable de supporter Ă  l’intĂ©rieur de lui-mĂȘme la contradiction, il n’est pas une unitĂ© vivante, ... mais s’effondre et succombe Ă  la contradiction. (...) Il rĂ©sulte de l’examen de la nature de la contradiction que lorsqu’on dit d’une chose qu’elle renferme une contradiction, on ne signifie pas par lĂ  qu’elle est endommagĂ©e, dĂ©fectueuse ou fautive. Toute dĂ©termination, tout concret, tout concept constituent essentiellement une unitĂ© des moments diffĂ©rents et diffĂ©renciables, qui deviennent contradictoires par la diffĂ©rence dĂ©terminĂ©e essentielle qui les sĂ©pare."

Automouvement, autochangement et auto-organisation, considĂ©rĂ©s comme des propriĂ©tĂ©s universelles dĂ©coulant du caractĂšre contradictoire des objets, des structures ou des dynamiques, signifient que le mouvement, le changement et l’organisation d’une structure nouvelle ne viennent pas de l’extĂ©rieur de l’objet, de la structure ou de la dynamique du systĂšme mais de l’intĂ©rieur. C’est exactement le point de vue inverse de celui d’Aristote.

Loin de parler spĂ©cialement du monde des idĂ©es Ă  propos de cette dynamique dialectique, Hegel donne de multiples exemples dans tous les domaines, parlant du "vivant qui se livre Ă  une continuelle nĂ©gation du monde extĂ©rieur", ou encore de "la vie mouvante en soi de la matiĂšre morte", Ă  propos des mouvements de marchandises dans la sociĂ©tĂ© capitaliste ! Et il rappelle dans tous ces cas que "toutes les choses sont contradictoires en soi" et que "la contradiction doit se retrouver dans toute expĂ©rience, dans toute la rĂ©alitĂ©, dans tout le concept.

Hegel rajoute Ă  cette conception de la dynamique des contradictions internes un point essentiel : "la deuxiĂšme nĂ©gation, nĂ©gation de la nĂ©gation, constitue un dĂ©passement de la contradiction".

Il rĂ©alise ainsi un programme affirmĂ© dĂšs sa premiĂšre Ɠuvre "De la diffĂ©rence des systĂšme de Fichte et de Schelling" : "supprimer les oppositions solidifiĂ©es".

Peut-on retrouver de telles prĂ©occupations en sciences ? Ou trouver cette nĂ©gation de la nĂ©gation ? Faut-il supprimer les oppositions solidifiĂ©es ? Les contradictions internes jouent-elles ce rĂŽle de locomotive de la dynamique ?

Commençons par la physique fondamentale.

Le principe d’incertitude d’Heisenberg qui rĂšgle les limites de la mesure dans tous les domaines matĂ©riels est fondĂ© sur la remarque suivante : plus on essaie de cantonner une particule de matiĂšre dans un espace Ă©troit, plus il reçoit d’énergie pour en sortir


Partons dans la matiĂšre de l’extrĂȘmement grand, dans les Ă©toiles et les espaces interstellaires. Plus l’étoile est de grande taille et subit une forte pression de gravitation due Ă  sa grande masse, plus elle Ă©met une grande quantitĂ© de pression de rayonnement due Ă  ses explosions nuclĂ©aires dans son noyau.

Examinons maintenant une Ă©chelle intermĂ©diaire : celle de la terre. La mĂ©tĂ©orologie et la climatologie, la tectonique des plaques, le volcanisme et tous les mĂ©canismes de gĂ©ophysiques sont remplis de contradictions dialectiques. Ce sont par exemple les rĂ©troactions nĂ©gatives de phĂ©nomĂšnes comme les coexistence de deux phases (liquide et gazeuse) au sein d’un nuage. Plus il y a une grande partie du nuage qui condense (en gouttelettes) et plus il y en a une part importante qui vaporise. C’est le fondement mĂȘme de la structure dynamique du nuage. Et c’est loin d’ĂȘtre un exemple isolĂ©. Les structures Ă©mergentes sont toutes le produit de telles contradictions dynamiques.

Examinons l’émergence de la matiĂšre durable, dite rĂ©elle par opposition Ă  la matiĂšre virtuelle qui est plus Ă©phĂ©mĂšre, au sein du vide. Elle est pleine de contradictions. Le vide contient autant de matiĂšre que d’antimatiĂšre et le temps y est symĂ©trique (pas de flĂšche du temps). Par contre, le temps n’existe que sur de trĂšs courtes plages inversement proportionnelles aux Ă©missions d’énergie. Le monde du vide engendre un monde de la matiĂšre qui lui est complĂštement contradictoire. Le monde dit matĂ©riel est formĂ© de bosons et de fermions qui sont interdĂ©pendants mais complĂštement contradictoires. Ils obĂ©issent Ă  des logiques opposĂ©es. Par exemple, les bosons peuvent et apparaĂźtre et disparaĂźtre sans laisser de trace et sont grĂ©gaires. Les fermions sont anti-grĂ©gaires (principe de Pauli) et ne peuvent disparaĂźtre sans laisser de trace. Cependant ni les uns ni les autres ne peuvent exister sans leur contraire.

Passons au vivant. Il n’est pas de domaine oĂč soit plus Ă©vident l’existence des contradictions dialectiques. Elles sont partout prĂ©sentes. Elles jouent le rĂŽle le plus fondamental, celui de pilote de la dynamique qui est permanente.

La cellule vivante est le siĂšge d’un combat permanent des gĂšnes et des protĂ©ines de protection de la vie et des gĂšnes et des protĂ©ines de la mort qui cherchent Ă  suicider la cellule de l’intĂ©rieur (apoptose). C’est le mĂ©canisme fondamental mais c’est loin d’ĂȘtre le seul mĂ©canisme contradictoire du fonctionnement biologique et gĂ©nĂ©tique. Les gĂšnes qui servent Ă  produire des protĂ©ines peuvent Ă©galement servir Ă  bloquer le fonctionnement d’autres gĂšnes. Ainsi, l’ADN est auto-bloquant, ce qui signifie lui qui est d’abord chargĂ© de produire des protĂ©ines ne fait rien s’il n’est pas activĂ© par des protĂ©ines spĂ©cifiques qui dĂ©bloquent les gĂšnes de blocage. Activation et blocage sont donc des fonctions assurĂ©es par les mĂȘmes types de molĂ©cules.

La mort n’est pas le seul mĂ©canisme de nĂ©gation qui dirige l’ensemble du processus du vivant. Celui qui englobe le phĂ©nomĂšne tout entier, que ce soit la mort ou la vie, c’est l’inhibition. Ce phĂ©nomĂšne suppose qu’une propriĂ©tĂ© soit momentanĂ©ment inactivĂ©e sans ĂȘtre dĂ©finitivement dĂ©truite. C’est la biochimie des molĂ©cules qui produit ce phĂ©nomĂšne par attachement des molĂ©cules. Une molĂ©cule possĂšde une propriĂ©tĂ© mais celle-ci est perdue quand une molĂ©cule se fixe sur un de se rĂ©cepteurs. Cette liaison est produite par une attraction des contraires – souvent par liaisons Ă©lectriques d’ions ou par mĂ©canisme clef-serrure. La propriĂ©tĂ© de la molĂ©cule de dĂ©part, inhibĂ©e par cette liaison, peut ĂȘtre rĂ©activĂ©e si une nouvelle molĂ©cule vient se fixes sur la molĂ©cule inhibitrice. Ce phĂ©nomĂšne d’ « accroche-dĂ©croche » entre deux contraires, que l’on retrouve aussi bien dans le vide, dans la matiĂšre ou au sein du vivant, c’est l’inhibition de l’inhibition.

Dans le vivant, tout processus fondĂ© sur une activation possĂšde son inhibition et toute inhibition peut ĂȘtre elle-mĂȘme inhibĂ©e (nĂ©gation de la nĂ©gation, comme dirait Hegel). Toute activation, comme toute inhibition est fondĂ©e sur un passage de la quantitĂ© Ă  la qualitĂ©. Des rĂ©actions chimiques s’arrĂȘtent ou dĂ©marrent Ă  partir d’une concentration seuil d’un produit chimique. A ce seuil, une propriĂ©tĂ© se change en son contraire : une porte fermĂ©e s’ouvre. Les contraires ne se suppriment pas et ne s’annihilent pas, mais coexistent, se produisent et se reproduisent mutuellement. La diversification et la sĂ©lection rĂ©troagissent sans cesse nĂ©gativement comme positivement. Concevoir de tels processus nĂ©cessite une philosophie qui n’oppose pas logiquement les contraires, conçoive que ceux-ci sont liĂ©s, que les changements brutaux peuvent provenir d’évolutions graduelles et inversement, que les changements Ă  grande Ă©chelle peuvent provenir de modifications Ă  petite Ă©chelle, que les phĂ©nomĂšnes durables peuvent ĂȘtre apparemment stables mais entraĂźner des modifications brutales inattendues qui ne sont pas dues Ă  l’action extĂ©rieure mais Ă  la dynamique interne.

Tout le mĂ©canisme du vivant et de construction de l’homme est le produit d’une inhibition de l’inhibition, d’une double nĂ©gation, ainsi que l’expose le biologiste Henri Atlan dans « La fin du tout-gĂ©nĂ©tique » : « Apparaissent des processus d’auto-organisation de la matiĂšre (...) que Prigogine et Nicolis adaptaient Ă  la thermodynamique en les rebaptisant ’’ordre par fluctuations’’. ( ..) Les erreurs aboutissent Ă  une protĂ©ine dont la structure n’est pas une reproduction Ă  l’identique de l’ADN (...) source de l’augmentation progressive de la diversitĂ© et de la complexitĂ© des ĂȘtres vivants. (...) La crĂ©ation par le bruit de complexitĂ© fonctionnelle – c’est-Ă -dire signifiante – fonctionne Ă  la façon d’une double nĂ©gation. »

Dans le systĂšme nerveux et dans le cerveau, les mĂȘmes types de mĂ©canismes sont Ă  l’Ɠuvre. Jean-Pierre Changeux les dĂ©crit ainsi dans « L’homme neuronal » : « Singer (1979) a suivi la propagation des impulsions Ă©lectriques du nerf optique au cortex visuel via le thalamus (...) Si, au moment oĂč elles passent, on stimule la formation rĂ©ticulĂ©e, la traversĂ©e des signaux jusqu’au cortex est facilitĂ©e de maniĂšre spectaculaire (...) L’amplitude de la rĂ©ponse Ă©lectrique au niveau du cortex augmente. Cette augmentation correspond Ă  la levĂ©e d’une inhibition intrinsĂšque qui, lors du repos, met le rĂ©gime du canal au niveau le plus bas. L’acĂ©tylcholine sert de neurotransmetteur. Elle inhibe une inhibition, donc, elle active. Le noyau de la formation rĂ©ticulĂ©e qui la contient agit comme rĂ©gulateur du canal visuel. »

Pourquoi l’inhibition du vivant serait-elle une nĂ©gation dialectique, plutĂŽt que celle de l’ancienne logique formelle ? La nĂ©gation dialectique ne supprime pas la contradiction, mais masque momentanĂ©ment son existence. Dans la nĂ©gation formelle, Ă  l’inverse, les contraires se suppriment immĂ©diatement et dĂ©finitivement. Si, dans la gĂ©nĂ©tique, l’inhibition semble dialectique puisque les contraires se combinent, qu’en est-il du suicide cellulaire, l’apoptose, qui provoque la mort de la cellule ? Le mĂ©canisme d’apoptose n’est pas celui de la mort brutale et dĂ©finitive. C’est un combat permanent au sein de la cellule entre molĂ©cules, protĂ©ines et gĂšnes de la vie et de la mort, se combattant et s’inhibant mutuellement, gagnant ou perdant des zones, s’appuyant pour cela sur des messages des autres cellules. Tant que la cellule est dite vivante, elle n’est pas exclusivement vivante ou exclusivement morte, rĂ©pondant Ă  la logique du « oui ou non exclusifs ». Elle rĂ©pond plutĂŽt Ă  la dialectique qui suppose le « oui et non ». En effet, la cellule vivante est un processus dynamique de combat intĂ©rieur permanent entre les gĂšnes et les protĂ©ines de vie et les gĂšnes et les protĂ©ines de mort. C’est cet Ă©quilibre sur le fil du rasoir que l’absence des messages extĂ©rieurs, molĂ©cules-signaux des autres cellules indispensables Ă  la survie, peut facilement dĂ©stabiliser, menant Ă  l’apoptose. La cellule vivante est sans cesse entre la vie et la mort. Elle est « la vie et la mort » et pas « la vie ou la mort ». Comme la matiĂšre est sans cesse entre la matiĂšre et le vide et pas « la matiĂšre ou le vide » (ou exclusif). Une espĂšce vivante est sans cesse entre la conservation de l’espĂšce et sa transformation, toujours sur le fil et dĂ©stabilisable en cas de changement brutal des conditions extĂ©rieures. On peut bel et bien parler de dialectique du vivant, comme de dialectique de la matiĂšre. Dans « Le vivant », le biologiste François Dagognet affirme : « On n’en finirait pas, d’examiner les paradoxes ou les propriĂ©tĂ©s antinomiques qui conviennent au corps, Ă©nigme majeure. »

On retrouve dans les mĂ©canismes particulaires, atomiques et molĂ©culaires la notion d’inhibition de l’inhibition comme modĂšle de l’action. Par exemple, la mise en commun d’un Ă©lectron permet de lier deux atomes et de former ainsi une structure durable : la molĂ©cule. Une autre liaison avec l’un des atomes va libĂ©rer l’atome de sa liaison. Il en va de mĂȘme pour deux molĂ©cules. Une autre liaison permettra d’inhiber cette propriĂ©tĂ©. La particule elle-mĂȘme est fondĂ©e sur cette inhibition de l’inhibition. En effet, la particule isolĂ©e est en interaction avec le vide. Elle se lie Ă  des particules et antiparticules virtuelles. Si elle se lie Ă  une antiparticule, elle forme un boson et rend son boson de Higgs qui va se fixer sur une particule virtuelle voisine. L’ensemble particule et boson virtuel a donnĂ© un nouvel ensemble particule et boson virtuel mais les individus qui y participent ont changĂ©. Le mĂ©canisme de ce changement est l’accroche entre particule et antiparticule au sein d’un boson. L’approche d’une particule a cassĂ© cette attache pour fonder une autre attache. L’action de rapprochement est une nĂ©gation, la cassure d’une liaison avant formation d’une liaison du mĂȘme type. Chaque structure est contradictoire. La lumiĂšre l’est Ă©galement puisque le photon est un couplage entre particule et antiparticule virtuels. C’est dire Ă  quel point la dialectique n’est pas Ă©trangĂšre Ă  la physique.

L’évolution est elle aussi d’abord et avant tout un processus de destructions et d’inhibitions. L’activation de processus de nouveautĂ© est inhibition de l’inhibition, par exemple blocage des protecteurs ou mobilisation des « chaperons » (protecteurs du « soi ») hors de leur rĂŽle d’inhibition de la variation. L’activation par double inhibition, par Ă©limination, permet de faire place Ă  la nouveautĂ©. Nous-mĂȘmes, les hommes, ne devons pas oublier que nous sommes d’abord et avant tout le produit d’un nombre considĂ©rable d’inhibitions (des gĂšnes du dĂ©veloppement qui sont retardĂ©s par inhibition de leur interrupteur gĂ©nĂ©tique, et de la sexualitĂ© notamment par rĂ©duction de la pĂ©riode sexuelle lors du passage du singe Ă  l’homme ) et de destructions, Ă  commencer par celles des espĂšces humaines qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ© (de l’australopithĂšque au premier homo sapiens en passant par l’homo habilis et l’homo erectus). Remarquons que ce type de transformation n’est pas propre Ă  l’homme. Les espĂšces d’origine des divers animaux et autres ĂȘtres vivants qui nous entourent n’ont pas Ă©tĂ© conservĂ©es. Les grandes mutations des espĂšces se dĂ©roulent par divergence au sein d’une espĂšce puis destruction de l’ancienne forme. C’est ce qui distingue les changement radicaux d’espĂšce (les spĂ©ciations ou macro-Ă©volutions que nous appellerons rĂ©volution des espĂšces) des petites Ă©volutions au sein d’une espĂšce.

L’ordre construit par le dĂ©sordre ? Peut-on donner des exemples d’un tel paradoxe que certains prendraient volontiers pour un simple jeu de mots sur la dialectique du monde ? Empruntons les d’abord Ă  la physique. La thermodynamique classique croyait que toute Ă©volution allait vers une perte d’ordre irrĂ©mĂ©diable (loi d’entropie du deuxiĂšme principe) mais, aprĂšs les travaux de scientifiques comme Ilya Prigogine, les exemples se sont multipliĂ©s de structures dissipatives fondĂ©es sur le dĂ©sĂ©quilibre et cependant capables de construire de l’ordre. Un nuage bien tranquille dans le ciel en l’absence de vent n’est cependant pas une structure fondĂ©e sur l’immobilitĂ©. L’énergie du nuage provient des rayons solaires rĂ©flĂ©chis sur la surface terrestre. Le nuage reçoit sans cesse de nouvelles masses d’eau et en perd Ă©galement sans cesse. L’aspect globalement inchangĂ© du nuage n’est pas fondĂ© sur l’équilibre mais au contraire sur une agitation interne des molĂ©cules d’eau qui se dĂ©placent dans le nuage et entre l’extĂ©rieur et le nuage. Les gouttes d’eau chutent, vaporisent, remontent, se condensent. Des mouvements internes de tourbillons donnent une Ă©nergie considĂ©rable au nuage. Cette dynamique interne explique que le nuage soit sujet Ă  des transformations brutales causĂ©es par sa structure instable. Le physicien GrĂ©goire Nicolis explique ainsi dans la revue « Science et avenir » d’aoĂ»t 2005 que « Dans tout systĂšme physique existe en permanence une source de variabilitĂ© intrinsĂšque, les fluctuations. Celles-ci rendent comptent du caractĂšre chaotique trĂšs marquĂ© de la dynamique des variables macroscopiques des Ă©volutions essentiellement alĂ©atoires. Pour caractĂ©riser une telle Ă©volution, on doit adopter encore un autre niveau de description, oĂč la grandeur centrale est la distribution de probabilitĂ© de rencontrer les variables macroscopiques dans une certaine gamme de valeurs Ă  un instant donnĂ©. » On retrouve ces propriĂ©tĂ©s dans toutes les structures fondĂ©es sur des courants de convection. Il en va de mĂȘme du flocon de neige qui peut sauter brutalement d’une structure Ă  une autre (grains fins, grains Ă  face plane, en gobelets, en grains ronds). La constitution de la neige est dĂ©jĂ  une transformation brutale. On remarque d’ailleurs que la structure du flocon est toujours spĂ©cifique, individuelle mĂȘme s’il y a des grands types de structures. Deux flocons ne sont pas totalement identiques car un peu d’agitation existe en permanence lors de la fondation de la structure. La surface apparemment tranquille d’un liquide est elle aussi le produit d’une grande agitation : des molĂ©cules d’eau sautent dans l’air et inversement. La surface plane de la mer apparaĂźt telle Ă  nos yeux mais n’est qu’une illusion ou plutĂŽt un ordre global fondĂ© sur le dĂ©sordre. La matiĂšre solide est elle-mĂȘme sujette Ă  cette agitation qui maintient seulement globalement la mĂȘme structure, les particules Ă©lĂ©mentaires qui la composent pouvant changer et bouger sans cesse. Une surface matĂ©rielle qui semble immobile est, elle aussi, sujette, Ă  des mouvements permanents de particules qui quittent la surface ou la gagnent. Les particules elles-mĂȘmes ne sont rien d’autre que des structures se fondant sur une autre agitation, celle du vide comme nous tenterons de le montrer par la suite. A grande Ă©chelle, l’espace apparemment calme est le produit d’une agitation. La structure de l’étoile est le produit des multiples explosions nuclĂ©aires du cƓur de l’astre lumineux.

La destruction est le mĂ©canisme fondamental de l’organisation de la matiĂšre. A chaque fois qu’une interaction a lieu, un ou plusieurs corpuscules sont dĂ©truits. La plus Ă©lĂ©mentaire des interactions de la matiĂšre est l’électromagnĂ©tisme dans lequel un photon lumineux est absorbĂ© par une particule matĂ©rielle. Le photon disparaĂźt pour que la particule saute d’un Ă©tat Ă  un autre. Au sein du noyau atomique, l’interaction dite faible est le passage d’un proton Ă  un neutron par absorption d’un Ă©lectron. Celui-ci disparaĂźt. Examinons maintenant l’un des phĂ©nomĂšnes fondamentaux de la physique des particules, l’interaction forte, qui maintient le noyau de l’atome malgrĂ© la rĂ©pulsion Ă©lectrique entre protons dont les Ă©lectricitĂ©s positives se repoussent. La rapiditĂ© de l’activation de l’interaction forte par rapport aux autres interactions est la clef de sa capacitĂ© Ă  maintenir la structure du noyau et donc de l’atome. Cela explique Ă©galement le caractĂšre violent de la rupture du noyau. Rompre la liaison du noyau nĂ©cessite une Ă©nergie et une rapiditĂ© d’action considĂ©rables qui est Ă  l’origine de l’énergie des explosions nuclĂ©aires. L’énergie nuclĂ©aire est le type mĂȘme d’une action Ă  toute petite Ă©chelle spatio-temporelle qui agit brutalement et construit (ou dĂ©truit) une structure Ă  beaucoup plus grande Ă©chelle. C’est une des dĂ©finitions de la rĂ©volution. Elle n’agit que sur un temps trĂšs court et, du coup, sur une distance extrĂȘmement petite mais permet la formation d’un atome de taille et de durĂ©e beaucoup plus importantes. La durĂ©e de l’interaction forte est moins de 10-23 secondes, soit un cent milliĂšme de milliard de milliardiĂšme de seconde alors que le noyau et l’atome sont souvent durables. Cette interaction est l’un des phĂ©nomĂšnes les plus rapides et brutaux de la nature. Il est Ă©galement Ă  remarquer que l’interaction forte a un caractĂšre inhibiteur, c’est-Ă -dire qui bloque un processus spontanĂ©. Les interactions rapides et de courte portĂ©e sont les bĂątisseurs des structures de la matiĂšre. VoilĂ  encore un exemple de situation oĂč des petits facteurs ont une influence Ă  grande Ă©chelle.

Dans la matiĂšre inerte, l’agitation est permanente Ă  tous les niveaux : agitation du vide, agitation des particules, agitation des atomes et des molĂ©cules. L’ordre qu’est la particule est une barriĂšre, plus ou moins durable, pour le dĂ©sordre de l’espace vide. Selon la conception de Max Planck exposĂ©e dans l’ouvrage de LĂ©on Brillouin, « La science et la thĂ©orie de l’information », « Planck a dĂ©fini le systĂšme atomique Ă©lĂ©mentaire comme une « complexion mĂ©tastable ». De maniĂšre trĂšs gĂ©nĂ©rale, on peut dire que tout systĂšme est une « complexion mĂ©tastable », c’est Ă  dire qu’il reprĂ©sente une permanence dans le temps et l’espace d’un Ă©tat extrĂȘmement peu probable. La « complexion » que reprĂ©sente le systĂšme n’est ni plus ni moins probable qu’une autre ; le fait important est qu’elle soit « mĂ©tastable », c’est Ă  dire qu’il se produit un « saut » (eh oui !) dans la stabilitĂ©, dans la constitution d’une « forme ». Tout systĂšme est improbable ; mais, pour ĂȘtre plus prĂ©cis, ce n’est pas l’apparition de la forme spĂ©cifique du systĂšme qui est improbable (elle est aussi probable que n’importe quelle autre forme composĂ©e des mĂȘmes Ă©lĂ©ments), c’est sa conservation dans le temps, la conservation « systĂ©matique » de formes primitivement peu probables . (...)Toute forme conservĂ©e, en tous cas, rĂ©alise un Ă©quilibre entre des Ă©lĂ©ments fortement discriminĂ©s : c’est ce qu’on appelle « contre entropie », « nĂ©guentropie » ou « entropie basse ». » (Jean-Marc Lepers dans « Anthropologie systĂ©mique ») Dans la matiĂšre vivante, le dĂ©sordre est constituĂ© par les interactions au hasard des molĂ©cules qui produisent toutes les liaisons possibles. C’est la destruction qui produit l’ordre. Des systĂšmes comme les lymphocytes du systĂšme immunitaire ou les protĂ©ines chaperons sont chargĂ©s de dĂ©truire tout ce qui menace l’ordre. L’ordre au sein d’un corps, la conservation du « soi », est le produit de la destruction de multiples molĂ©cules non dĂ©sirĂ©es. L’ordre qu’est la vie, cette auto-organisation de la matiĂšre inerte, est le produit de la destruction de la cellule vivante par elle-mĂȘme (autodestruction par apoptose ou nĂ©gation) qui est retardĂ©e (nĂ©gation de la nĂ©gation comme l’appelle lui-mĂȘme le spĂ©cialiste de l’apoptose Jean-Claude Ameisen) si la cellule correspond Ă  une norme collective dĂ©finie par les cellules voisines (participer Ă  la mise en place d’un organe ou d’un tissu). Cela signifie que la destruction (gĂšne et protĂ©ine de mort) provient de l’intĂ©rieur de la cellule et qu’elle existait dĂšs la naissance de la cellule, que toute la vie de la cellule est une lutte entre gĂšnes et protĂ©ines de la vie et de la mort. L’ordre que reprĂ©sentent l’Etat et l’organisation sociale est une structure mise en place pour limiter et combattre la lutte des classes que l’aggravation des inĂ©galitĂ©s sociales aggrave. La lutte des classes est permanente mĂȘme si elle ne devient Ă©vidente (si elle n’explose) qu’en de rares moments et ne triomphe que rarement.

L’idĂ©e gĂ©nĂ©rale qui en ressort peut grossiĂšrement ĂȘtre rĂ©sumĂ©e ainsi : l’état fondamental (de la nature comme de la sociĂ©tĂ© humaine) est l’agitation (agitation des particules, des molĂ©cules, des actions individuelles). Ce dĂ©sordre (appelĂ© symĂ©trie en physique) peut ĂȘtre plus ou moins dĂ©truit par une action Ă©nergique (appelĂ©e en physique rupture de symĂ©trie et que nous appellerons philosophiquement la nĂ©gation puisqu’elle dĂ©molit cet Ă©tat). Le changement d’ordre est nĂ©cessairement brutal et est lui aussi une destruction (appelĂ©e en physique transition de phase et que nous appellerons philosophiquement nĂ©gation de la nĂ©gation). Et surtout le dĂ©sordre peut ĂȘtre producteur d’un nouvel ordre. Cela signifie qu’il faut changer la conception selon laquelle le dĂ©sordre produit du dĂ©sordre et l’ordre produit l’ordre. L’Etat qui combattait la lutte des classes a produit la rĂ©volution, et la rĂ©volution produit un nouvel Etat. Dans la nature comme dans la sociĂ©tĂ©, le dĂ©sordre peut produire l’ordre et l’ordre peut produire le dĂ©sordre. La mort produit la vie et la vie produit la mort. Le positif produit le nĂ©gatif et le nĂ©gatif produit le positif.

La matiĂšre s’agite en tous sens Ă  tous les niveaux (agitation quantique du vide et des particules, vibrations et rotation des atomes, agitation des molĂ©cules, agitation des grandes quantitĂ©s de matiĂšre, etc
). Elle se transforme sans cesse. Les particules apparaissent et disparaissent en permanence par le processus fondamental matĂ©rialisation/dĂ©matĂ©rialisation du vide que nous exposerons. Cette transformation qui est Ă  la base des interactions matiĂšre/matiĂšre, matiĂšre/lumiĂšre et matiĂšre/vide comme espace/temps se produit en un instant tellement court qu’il nous Ă©chappe. Il n’a Ă©tĂ© mis en Ă©vidence que par la physique quantique Ă©tudiant des instants extrĂȘmement courts. L’origine de l’ « ordre » matĂ©riel c’est le dĂ©sordre du vide (fluctuations d’énergie). L’origine de l’ordre du vivant, c’est le dĂ©sordre des interactions au hasard entre molĂ©cules. L’origine de l’ordre du cerveau, c’est le dĂ©sordre du message Ă©lectrique cĂ©rĂ©bral. De nombreuses transformations, aussi brutales que le saut d’un rythme Ă  un autre de notre cƓur ou de notre cerveau, Ă©chappent Ă  notre attention. Il en est de mĂȘme pour la tectonique des plaques, la formation des montagnes, la formation d’étoiles et de galaxies. Ces transformations considĂ©rables nous sont quasiment insensibles parce qu’elles ont lieu Ă  une Ă©chelle qui ne nous est pas perceptible directement (trop petite ou trop grande) sauf quelques manifestations exceptionnelles (un tremblement de terre par exemple).

Voyons un domaine, celui de la physique quantique : « Cette description des particules, entremĂȘlant les propriĂ©tĂ©s des ondes et celles des corpuscules, est rĂ©volutionnaire. Elle met en relation des images que notre esprit isole dans des catĂ©gories distinctes, voire opposĂ©es. L’étrangetĂ© de la chose vient de ce que toutes les particules, qu’elles soient de lumiĂšre ou de matiĂšre, nous appariassent soit comme des ondes (elles peuvent interfĂ©rer – l’interfĂ©rence est une addition qui est inhibitrice) soit comme des corpuscules (elles semblent ponctuelles quand on dĂ©tecte leur position), mais elles ne sont ni des ondes ni des corpuscules. (
) Puisque les concepts d’onde et de corpuscule apparaissent mutuellement exclusifs en mĂȘme temps qu’indissociables, il n’existe aucune possibilitĂ© de dĂ©finir leur sens au moyen, d’une seule expĂ©rience. On ne peut pas les combiner en une seule image. NĂ©anmoins, ils sont nĂ©cessaires l’un Ă  l’autre pour Ă©puiser tous les types d’information que nous pouvons obtenir sur un objet quantique Ă  l’aide des divers appareils de mesure. (
) Dans la bouche de Niels Bohr, le mot complĂ©mentaritĂ© n’est pas Ă  prendre dans son sens usuel. La complĂ©mentaritĂ© ne signifie nullement pour lui quelque chose comme « collaboration » ou « association ». La dualitĂ© n’est pas un duo, l’association de l’onde et du corpuscule n’est pas une synthĂšse. Elle incluse toujours au contraire l’exclusion mutuelle et la disjonction des Ă©lĂ©ments qu’elle met en vis-Ă -vis. Il faut la voir comme une sorte de paradoxe irrĂ©ductible qui lie un concept Ă  sa nĂ©gation. (
) Comme nous dit John Bell, dans la bouche de Niels Bohr, (
) la complĂ©mentaritĂ© est proche du concept de contradiction (
) Contradiction est le mot fĂ©tiche de Bohr, comme l’ont fait remarquer Wootters et Zurek dans un article de 1979. » Ă©crit Etienne Klein dans « Dictionnaire de l’ignorance ».

L’un des fondateurs de la physique quantique, Heisenberg, donnait ses conclusions philosophiques contre la logique formelle du syllogisme en termes trĂšs dialectiques : La thĂ©orie quantique peut s’exprimer comme une extension ou modification de la logique classique. Il existe en particulier un principe fondamental de logique classique qui semble avoir besoin d’ĂȘtre modifiĂ© : en logique classique, si une affirmation a le moindre sens, on suppose que soit elle soit sa nĂ©gation qui doit ĂȘtre vraie. (
) En thĂ©orie quantique, il faut modifier cette loi du « tiers exclu ». C’est dire Ă  quel point la dialectique n’est pas Ă©trangĂšre Ă  la physique. C’est ce qu’explique le physicien Ilya Prigogine et la philosophe Isabelle Stengers dans « Order out of chaos » (l’ordre issu du dĂ©sordre) : « Jusqu’à un certain point, on peut trouver une analogie entre le conflit entre la physique newtonienne et les nouvelles idĂ©es en physique et celles qui sont issues du matĂ©rialisme dialectique. L’idĂ©e d’une histoire de la nature partie intĂ©grante du matĂ©rialisme fut dĂ©veloppĂ©e par Marx, puis plus en dĂ©tails par Engels. Des dĂ©veloppements contemporains en physique, la dĂ©couverte du rĂŽle constructif jouĂ© par l’irrĂ©versibilitĂ©, ont fait rĂ©apparaĂźtre dans les sciences naturelles une question qui avait Ă©tĂ© posĂ©e par les matĂ©rialistes. Pour eux, comprendre la nature signifiait expliquer comment elle Ă©tait capable de produire l’homme et ses sociĂ©tĂ©s. De plus, au moment oĂč Engels Ă©crivait sa « Dialectique de la nature », les sciences physiques semblaient rejeter les conceptions mĂ©canistes et se rapprocher de l’idĂ©e du dĂ©veloppement historique de la nature. Engels mentionne trois dĂ©couvertes fondamentales : l’énergie et les lois gouvernant ses transformations qualitatives, la cellule comme base matĂ©rielle de la vie et la dĂ©couverte de l’évolution des espĂšces par Darwin. »

« Le Capital est contradiction en acte : il tend Ă  rĂ©duire au minimum le temps de travail, tout en en faisant l’unique source et la mesure de la richesse. Aussi le diminue-t-il dans sa forme nĂ©cessaire pour l’augmenter dans sa forme inutile, faisant du temps de travail superflu la condition – question de vie ou de mort – du temps de travail nĂ©cessaire. D’un cĂŽtĂ©, le capital met en branle toutes les forces de la science et de la nature, il stimule la coopĂ©ration et le commerce sociaux pour libĂ©rer (relativement) la crĂ©ation de la richesse du temps de travail ; d’un autre cĂŽtĂ©, il entend mesurer en temps de travail les immenses forces sociales ainsi créées, de sorte qu’il en contient, immobilise et limite les acquis. Forces productives et relations sociales – double principe du dĂ©veloppement de l’individu – ne sont et ne signifient pour le capital que de simples moyens pour se maintenir sur sa propre base Ă©troite. En rĂ©alitĂ©, ce sont lĂ  les conditions matĂ©rielles qui feront Ă©clater les fondements du capital. (
) Ce qu’il y a de nouveau dans le capital, c’est qu’il augmente le temps de surtravail des masses par tous les moyens de l’art et de la science, puisque aussi bien il a pour but immĂ©diat non la valeur d’usage mais la valeur en soi, qu’il ne peut rĂ©aliser sans l’appropriation directe du temps de surtravail, qui constitue sa richesse. Ainsi, rĂ©duisant Ă  son minimum le temps de travail, le capital contribue malgrĂ© lui Ă  crĂ©er du temps social disponible au service de tous, pour l’épanouissement de chacun. Mais, tout en crĂ©ant du temps disponible, il tend Ă  le transformer en surtravail. Plus il rĂ©ussit dans cette tĂąche, plus il souffre de surproduction ; et sitĂŽt qu’il n’est pas en mesure d’exploiter du surtravail, le capital arrĂȘte le travail nĂ©cessaire. Plus cette contradiction s’aggrave, plus on s’aperçoit que l’accroissement des forces productives doit dĂ©pendre de l’appropriation du surtravail non par autrui mais par la masse ouvriĂšre elle-mĂȘme. (
) La vraie richesse Ă©tant la pleine puissance productive de tous les individus, l’étalon de mesure en sera non pas le temps de travail, mais le temps disponible. Adopter le temps de travail comme Ă©talon de la richesse, c’est fonder celle-ci sur la pauvretĂ©, c’est vouloir que le loisir n’existe que dans et par l’opposition au temps de surtravail ; c’est rĂ©duire le temps tout entier au seul temps de travail et dĂ©grader l’individu au rĂŽle exclusif d’ouvrier, d’instrument de travail. C’est pourquoi le machinisme le plus perfectionnĂ© force l’ouvrier Ă  consacrer plus de temps au travail que ne l’a jamais fait le sauvage de la brousse ou l’artisan avec ses outils simples et grossiers. (
) Le travail ne peut pas devenir un jeu, comme le veut Fourier, qui eut le grand mĂ©rite d’avoir proclamĂ© comme fin ultime le dĂ©passement, dans une forme supĂ©rieure, non point du mode de distribution mais de production. (
) De mĂȘme que le systĂšme de l’économie bourgeoise se dĂ©veloppe peu Ă  peu, de mĂȘme, aboutissement ultime de ce systĂšme, se dĂ©veloppe peu Ă  peu sa propre nĂ©gation. »

Karl Marx dans « Principes de la critique de l’économie politique »

Conclusions

La dialectique n’a rien d’un jeu gratuit.

Le vivant porte en lui la matiĂšre inanimĂ©e. Il est sans cesse attirĂ© par la mort de ses cellules. La loi de mort spontanĂ©e est la premiĂšre loi du vivant. C’est elle qui structure les Ă©lĂ©ments de la vie. En mĂȘme temps, le vivant est un combat incessant contre la mort.

L’ordre est issu du dĂ©sordre.

Le rĂ©el est la nĂ©gation de l’actuel et la double nĂ©gation du virtuel.

Pas de conscience sans inconscient.

Pas de rationnel sans irrationnel.

Le contingent est indispensable Ă  l’Ă©tablissement de la loi.

La meilleure comprĂ©hension de la « chose » matiĂšre est qu’il n’y a pas de chose. La comprĂ©hension du vide est qu’il n’y pas de vide. La meilleure comprĂ©hension du rĂ©el est qu’il est le virtuel. La meilleure comprĂ©hension du trĂšs grand est dans le trĂšs petit.

C’est seulement la destruction qui permet la conservation.

Le simple mouvement matĂ©riel nĂ©cessite la contradiction. La prĂ©sence d’un objet ici nĂ©cessite de concevoir son absence.

Le capitalisme nie la marchandise pour accumuler l’argent. La circulation du capital est la destruction de la valeur-travail en mĂȘme temps que sa rĂ©alisation. Le capital essaie sans cesse de rĂ©duire la part du travail pour augmenter celle du capital, mais ainsi il se dĂ©truit lui-mĂȘme puisque son mĂ©canisme est fondĂ© sur la plus-value extraite du travail.

Comprendre la dialectique du monde, c’est d’abord combattre ses propres prĂ©jugĂ©s antiscientifiques, imposĂ©s par la classe dirigeante et la tradition, selon lesquels :

– le monde est ce que je vois ĂȘtre

– le monde est fait d’objets fixes

– le monde change lentement et de maniĂšre continue

– le monde obĂ©it Ă  des lois figĂ©es

– les contraires ne font que s’opposer

– ce qui est s’oppose Ă  ce qui n’est pas

etc, etc...

Pourquoi il est mortel pour un rĂ©volutionnaire de ne pas raisonner dialectiquement ?

Les rĂ©volutionnaires sont les premiers intĂ©ressĂ©s par la philosophie dialectique, eux qui pensent que pour transformer le monde, il faut en comprendre les lois. Les lois ne veulent pas dire que le monde est immuable. Les lois ne veulent pas dire non plus que tout est prĂ©dictible. Dire que la sociĂ©tĂ© obĂ©it Ă  des lois (par exemple, celle de la lutte des classes ou encore celle de la loi de la valeur-travail, le moteur de l’Histoire Ă©tant la lutte pour la productivitĂ© du travail ) ne signifie pas que l’histoire suive une Ă©volution linĂ©aire vers le progrĂšs (celle des forces productives par exemple), ni qu’elle aie un dĂ©veloppement inĂ©luctable dans lequel les individus ne joueraient aucun rĂŽle, dans lequel les circonstances alĂ©atoires ne permettraient pas d’entraĂźner des bifurcations de l’Histoire. Il s’agit au contraire de lois dans lesquelles de petits facteurs peuvent avoir de grands effets (voir « le rĂŽle de l’individu dans l’Histoire » dont parlent Hegel et Marx) et d’un dĂ©terminisme qui ne permet pas la prĂ©dictibilitĂ©. Il s’agit de lois dynamiques oĂč la conservation n’empĂȘche pas le changement mais contraint au changement brutal et radical. Il y a des sauts dans la vie sociale comme dans la nature. Pour Hegel et Marx, le monde matĂ©riel et la vie sociale obĂ©issent Ă  des lois dialectiques. Leur caractĂšre dynamique est le produit de contradictions internes. Il ne s’agit pas de contradictions logiques c’est-Ă -dire d’affirmations incompatibles, mais de contradictions dialectiques, c’est-Ă -dire de tendances contraires qui s’opposent sans s’annuler. Chaque Ă©lĂ©ment nĂ©cessite son contraire et s’unit mĂȘme avec son contraire, fondant ainsi une structure qui dĂ©passe la contradiction (ainsi, les Ă©lectricitĂ©s positives et nĂ©gatives s’associent ainsi en structures atomiques au lieu de s’annuler mutuellement, de mĂȘme que les ondes et les particules, le « dĂ©passement de ces contradictions » produisent les lois de l’électrodynamique). La formation de structure nouvelle fondĂ©e sur la contradiction ne la supprime pas mais la porte Ă  une nouvelle Ă©chelle, en transforme la nature. L’histoire, celle de la nature comme celle de la sociĂ©tĂ©, n’a pas de point d’arrĂȘt, ne mĂšne pas Ă  un Ă©quilibre stable. Il n’y a pas de fin de l’évolution, pas plus que de fin de l’Histoire. Cette maniĂšre dialectique d’interprĂ©ter la dynamique, mouvement et changement, s’oppose Ă  la mĂ©taphysique qui considĂšre les pĂŽles opposĂ©s comme incompatibles et capables tout au plus de se dĂ©truire l’un l’autre. Pour la mĂ©taphysique, c’est l’un ou l’autre : la vie ou la mort, la maladie ou la santĂ©, le bien ou le mal. En sciences, la dĂ©marche mĂ©taphysique a Ă©tĂ© compatible avec la phase de classement des formes rĂ©elles mais ensuite elle a laissĂ© une conception figĂ©e qui est un frein Ă  la comprĂ©hension des mouvements et des changements, dĂšs lors que la science cherche le passage entre des formes sĂ©parĂ©es de la classification.

La dĂ©marche philosophique de Marx, contrairement Ă  celle d’Hegel, est matĂ©rialiste, c’est-Ă -dire qu’elle Ă©tudie non seulement les idĂ©es mais Ă©galement le monde rĂ©el dans son mouvement, sans supposer que la matiĂšre (et notamment la vie) ne serait qu’un sous-produit du monde des idĂ©es. Ce qui la distingue de l’ancien matĂ©rialisme, c’est que ce dernier Ă©tudiait la rĂ©alitĂ© de maniĂšre figĂ©e. La dialectique suppose une dĂ©marche diffĂ©rente :

ïź ne pas considĂ©rer les propriĂ©tĂ©s de l’objet sĂ©parĂ©ment du mouvement et du changement de celui-ci,

ïź ne rien considĂ©rer comme immuable, ni un objet, ni une propriĂ©tĂ©, ni une structure

ïź ne pas sĂ©parer l’objet de son histoire ni de son environnement,

ïź ne pas craindre de trouver dans l’instabilitĂ© la source de la stabilitĂ©, dans le dĂ©sordre Ă  un niveau, la source de l’ordre Ă  autre niveau,

ïź chercher dans le processus interne et contradictoire de l’objet, la source de son propre changement autant que de sa durabilitĂ©,
ïź chercher dans les contradictions la source de l’histoire,

ïź montrer comment celle-ci procĂšde Ă  la fois par transformations infinitĂ©simales et par sauts Ă  plus grande Ă©chelle,

ïź expliquer le saut brutal par le processus prĂ©cĂ©dent, mĂȘme s’il Ă©tait apparemment stable et graduel,

ïź considĂ©rer que chaque phase n’est qu’une Ă©tape de l’histoire, que ce soit celle de la matiĂšre, celle de la sociĂ©tĂ© ou celle des idĂ©es,

ïź considĂ©rer ainsi que tout ordre est fait pour ĂȘtre supprimĂ© et remplacĂ© par un nouvel ordre

La dialectique, au sens du mode dynamique se fondant sur des contradictions internes Ă  un systĂšme, se rencontre partout dans le processus du vivant : dialectique de la vie et de la mort (tout ĂȘtre vivant nĂ©cessite un processus interne de multiplication du vivant et un processus de destruction), de la conservation et du changement (processus de diversification des molĂ©cules produites et processus de destruction sĂ©lective), de la spĂ©cialisation et de la totipotence (capacitĂ© des cellules Ă  donner plusieurs types de cellules spĂ©cialisĂ©es), propriĂ©tĂ©s locales et globales, fermeture et ouverture membranaires, activation et inhibition de l’action d’une molĂ©cule, d’un gĂšne. Dans chaque cas, on a des propriĂ©tĂ©s apparemment antinomiques et, en fait, indispensables l’une Ă  l’autre.

Penser la rĂ©volution, c’est raisonner sans cesse dialectiquement sur un monde que l’on nous prĂ©sente comme figĂ©.

Les contraires sont la dynamique universelle. Refuser de raisonner contradictoirement, c’est se prĂ©parer Ă  tomber dans tous les piĂšges de l’adversaire de classe.

Le mĂ©taphysicien est un militant tout ce qu’il y a de courant dans le domaine du militant rĂ©volutionnaire, mĂȘme s’il s’ignore...

PrĂ©senter les classes et les oppositions de classe, les Etats, les intĂ©rĂȘts des classes, les critĂšres de dĂ©mocratie de classe, les critĂšres de prises de position rĂ©volutionnaire comme des catĂ©gories figĂ©es est plus que courant.

PrĂ©senter les prises de position politiques comme dĂ©coulant du "simple" bon sens, c’est encore tout ce qu’il y a de courant.

Opposer diamĂ©tralement les classes sociales et les objectifs qu’elles dĂ©fendent est ce que l’on trouve le plus souvent chez les militants qui se veulent rĂ©volutionnaires.

Certes, il fait partie du B-A-BA de dire que la classe ouvriĂšre s’oppose aux autres classes. Mais s’en tenir aux premiĂšres lettres du langage, ce n’est pas intervenir pour faire avancer le prolĂ©tariat dans la conscience de ses tĂąches historiques.

Dans un monde contradictoire, ces tùches sont loin de cette bonne vieille simplicité des oppositions diamétrales...

Donnons-en quelques exemples.

Dans bien des situations, le prolĂ©tariat doit prendre la tĂȘte de mouvements qui sont dĂ©mocratiques bourgeois. Ainsi, dans la politique des rĂ©volutionnaires, on ne peut disjoindre question nationale des peuples opprimĂ©s et internationalisme prolĂ©tarien, question dĂ©mocratiques et question sociale, lutte revendicative et lutte politique, grĂšve offensive et grĂšve dĂ©fensive, point de vue de classe du prolĂ©tariat et nĂ©cessitĂ© d’une politique s’adressant aux autres classes, etc... Opposer diamĂ©tralement rĂ©volution ouvriĂšre et revendications bourgeoises mĂšne Ă  l’échec, comme le montre la conception de la rĂ©volution permanente. Toute vision en noir et blanc du monde n’est pas une aide pour l’action, car elle efface tout caractĂšre dynamique de l’histoire et remplace l’analyse par un jugement moral figĂ©. Nier les oppositions est aussi nuisible que de les transformer en absolus. Par exemple, il est nĂ©cessaire de distinguer revendications dĂ©mocratiques et revendications prolĂ©tariennes ou socialistes mais trĂšs dangereux de s’en tenir Ă  leur opposition. Il est nĂ©cessaire de distinguer entre Etat bourgeois et Etat ouvrier mais, disait LĂ©nine, il y a encore un Etat bourgeois dans tout Etat ouvrier. SĂ©parer deux notions opposĂ©es par un abĂźme infranchissable, c’est les couper de la rĂ©alitĂ©, en faire des abstractions inutilisables et non une boussole. Les catĂ©gories figĂ©es ne suffisent pas Ă  ceux qui veulent comprendre le monde rĂ©el pour le transformer : il leur faut des catĂ©gories dialectiques. En sciences, la conception dialectique s’oppose ainsi au rĂ©ductionnisme (comme la sociobiologie qui rĂ©duit tout aux gĂšnes et prĂ©tend fonder sur eux les inĂ©galitĂ©s sociales !), comme Ă  l’élĂ©mentarisme (par exemple l’atomisme) qui considĂšrent que ce qui compte est la dĂ©composition en Ă©lĂ©ments simples et la connaissance de leurs propriĂ©tĂ©s, les propriĂ©tĂ©s de l’ensemble Ă©tant la simple addition des propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments. Bien souvent le rĂ©ductionnisme a Ă©tĂ© la premiĂšre Ă©tape de la science : rĂ©ductionnisme de l’atome, de l’onde, de l’espĂšce, du gĂšne. La dialectique considĂšre, Ă  l’opposĂ©, que le tout n’est pas la somme des parties et que les diffĂ©rents niveaux ne doivent pas ĂȘtre ramenĂ©s Ă  un seul, dit Ă©lĂ©mentaire. Au contraire, la rĂ©alitĂ© est perçue comme une interaction des diffĂ©rents niveaux, interaction qui est non-linĂ©aire, chaque niveau n’étant pas assimilable Ă  une simple addition d’élĂ©ments du niveau infĂ©rieur, mais Ă©tant une structure qui les intĂšgre, produisant des propriĂ©tĂ©s nouvelles.

Si la philosophie actuellement dominante est la chose la plus Ă©trangĂšre au monde moderne fondĂ© sur les sciences, ce n’est pas l’effet du hasard. S’il y a mĂȘme un grand Ă©cart entre les idĂ©ologies et l’évolution des capacitĂ©s scientifiques et techniques, c’est le reflet d’un grand Ă©cart, rĂ©el, entre les capacitĂ©s de la sociĂ©tĂ© humaine et la rĂ©alitĂ© de la misĂšre humaine. L’arriĂ©ration idĂ©ologique n’est pas simplement le produit d’une volontĂ© de la classe dirigeante d’empĂȘcher le dĂ©veloppement d’idĂ©es nouvelles. Elle est le produit de l’arriĂ©ration sociale. L’idĂ©ologie d’une Ă©poque dĂ©pend bien sĂ»r de son niveau scientifique et technologique, c’est-Ă -dire du niveau des forces productives, mais plus encore de l’organisation sociale, de l’état des rapports entre hommes, c’est-Ă -dire fondamentalement des rapports de production et de la structure sociale qui en dĂ©coule. Si on peut s’étonner du grand Ă©cart entre l’homme envisageant de construire des plates-formes dans l’espace et l’homme s’inclinant devant les puissances mystiques du passĂ©, cela est bien moins Ă©tonnant si on songe qu’en mĂȘme temps qu’il s’incline devant les dieux l’homme continue Ă  s’incliner devant l’argent, le pouvoir capitaliste et les rapports de production que ceux-ci imposent. Le fatalisme idĂ©ologique est en rapport direct avec le fatalisme social. Une idĂ©ologie sociale bloquĂ©e provient d’une sociĂ©tĂ© dont l’évolution est bloquĂ©e et qui nĂ©cessite, plus que jamais, une rĂ©volution sociale pour avancer. Pour comprendre le maintien des religions et des superstitions au 21Ăšme siĂšcle, la contradiction n’est pas spirituelle mais bien rĂ©elle. La science mise au service de l’oppression de l’homme ne peut suffire Ă  secouer les toiles d’araignĂ©e qu’impose la mystification des bases des rapports humains.

En paraphrasant une dĂ©claration fameuse de Marx, l’humanitĂ© ne rĂ©sout que les problĂšmes qu’elle dĂ©cide de se poser ! Mais pour cela, la classe opprimĂ©e a besoin d’îter de sa tĂȘte les vieilleries fatalistes et mĂ©taphysiques, de penser avec sa propre tĂȘte, et dans l’action, les lois de la lutte des classes. C’est dans ce but qu’elle a absolument besoin de remplacer l’idĂ©ologie de passivitĂ© et d’ignorance par une philosophie rĂ©volutionnaire qui s’appuie sur les rĂ©sultats des sciences de la nature et de la sociĂ©tĂ©.

On peut conclure avec Karl Marx : « La tĂȘte de cette Ă©mancipation (de l’humanitĂ©) est la philosophie. Son coeur le prolĂ©tariat. » (dans « Contribution Ă  la critique de la philosophie du droit de Hegel »). L’émancipation de l’humanitĂ© ne viendra pas seulement des idĂ©es (scientifiques et philosophiques) mais de l’action, c’est-Ă -dire de la lutte des opprimĂ©s et de la rĂ©volution sociale. En ce sens, c’est l’Histoire qui doit avoir le dernier mot et transformer les potentialitĂ©s en rĂ©alitĂ©.

qu’est-ce que la dialectique

dialectique de Hegel

dialectique de la nature et de la société

la négation de la négation chez Engels

pourquoi Marx estimait la dialectique indispensable pour comprendre l’Ă©conomie capitaliste ?

« La pensĂ©e vĂ©ritablement rĂ©volutionnaire est impossible sans dialectique »
LĂ©on Trotsky (dans « Bolchevisme et stalinisme »)

« L’éducation dialectique de la pensĂ©e est aussi nĂ©cessaire Ă  une politique rĂ©volutionnaire que les gammes pour le pianiste, car elle nous contraint Ă  aborder tous les problĂšmes en tant que processus et non en tant que catĂ©gories immuables. »

LĂ©on Trotsky (dans « DĂ©fense du marxisme »)

Messages

  • Loin de parler spĂ©cialement du monde des idĂ©es Ă  propos de cette dynamique dialectique, Hegel donne de multiples exemples dans tous les domaines, parlant du "vivant qui se livre Ă  une continuelle nĂ©gation du monde extĂ©rieur", ou encore de "la vie mouvante en soi de la matiĂšre morte", Ă  propos des mouvements de marchandises dans la sociĂ©tĂ© capitaliste ! Et il rappelle dans tous ces cas que "toutes les choses sont contradictoires en soi" et que "la contradiction doit se retrouver dans toute expĂ©rience, dans toute la rĂ©alitĂ©, dans tout le concept.

  • « La pensĂ©e vĂ©ritablement rĂ©volutionnaire est impossible sans dialectique » LĂ©on Trotsky (dans « Bolchevisme et stalinisme »)

    « L’éducation dialectique de la pensĂ©e est aussi nĂ©cessaire Ă  une politique rĂ©volutionnaire que les gammes pour le pianiste, car elle nous contraint Ă  aborder tous les problĂšmes en tant que processus et non en tant que catĂ©gories immuables. »

    Certains groupes trotskystes ne s’embarrassent pas trop avec la dialectique dans la formation de leur militant. Ni de philo et sciences en gĂ©nĂ©ral.

    RĂ©flĂ©chir, dĂ©battre, discuter ou suivre des prĂȘtres, il faut choisir, mais certains staliniens choisissent pour tout le monde, au nom de la sauvegarde de la race.

  • La plupart des gens ignorent qu’ils philosophent d’une certaine maniĂšre et n’ont pas pris le temps de se demander d’oĂč ils ont tirĂ© leur philosophie et quels Ă©taient les autres choix possibles. Et pourtant, ce choix philosophique est l’orientation de fond...

  • « Lorsqu’on rencontre, dans un objet ou dans une notion, la contradiction (et il n’y a pas d’objet oĂč l’on ne puisse trouver une contradiction, c’est-Ă -dire deux dĂ©terminations opposĂ©es et nĂ©cessaires, un objet sans contradiction n’étant que pure abstraction de l’entendement qui maintient avec une sorte de violence l’une des deux dĂ©terminations et s’efforce d’éloigner et de dĂ©rober Ă  la conscience la dĂ©termination opposĂ©e que contient la premiĂšre), lorsqu’on rencontre, disons-nous, la contradiction, l’on a l’habitude de conclure qu’elle donne pour rĂ©sultat le nĂ©ant. (
) Ici, c’est le nĂ©ant, mais le nĂ©ant qui contient l’ĂȘtre, et rĂ©ciproquement, c’est l’ĂȘtre, mais l’ĂȘtre qui contient le nĂ©ant. »

    Le physicien-chimiste Ilya Prigogine dans "La fin des certitudes" :

  • La dĂ©marche philosophique de Marx, contrairement Ă  celle d’Hegel, est matĂ©rialiste, c’est-Ă -dire qu’elle Ă©tudie non seulement les idĂ©es mais Ă©galement le monde rĂ©el dans son mouvement, sans supposer que la matiĂšre (et notamment la vie) ne serait qu’un sous-produit du monde des idĂ©es. Ce qui la distingue de l’ancien matĂ©rialisme, c’est que ce dernier Ă©tudiait la rĂ©alitĂ© de maniĂšre figĂ©e. La dialectique suppose une dĂ©marche diffĂ©rente :

    ïź ne pas considĂ©rer les propriĂ©tĂ©s de l’objet sĂ©parĂ©ment du mouvement et du changement de celui-ci,

    ïź ne rien considĂ©rer comme immuable, ni un objet, ni une propriĂ©tĂ©, ni une structure

    ïź ne pas sĂ©parer l’objet de son histoire ni de son environnement,

    ïź ne pas craindre de trouver dans l’instabilitĂ© la source de la stabilitĂ©, dans le dĂ©sordre Ă  un niveau, la source de l’ordre Ă  autre niveau,

    ïź chercher dans le processus interne et contradictoire de l’objet, la source de son propre changement autant que de sa durabilitĂ©, ïź chercher dans les contradictions la source de l’histoire,

    ïź montrer comment celle-ci procĂšde Ă  la fois par transformations infinitĂ©simales et par sauts Ă  plus grande Ă©chelle,

    ïź expliquer le saut brutal par le processus prĂ©cĂ©dent, mĂȘme s’il Ă©tait apparemment stable et graduel,

    ïź considĂ©rer que chaque phase n’est qu’une Ă©tape de l’histoire, que ce soit celle de la matiĂšre, celle de la sociĂ©tĂ© ou celle des idĂ©es,

    ïź considĂ©rer ainsi que tout ordre est fait pour ĂȘtre supprimĂ© et remplacĂ© par un nouvel ordre

  • Conclusions

    La dialectique n’a rien d’un jeu gratuit.

    Le vivant porte en lui la matiĂšre inanimĂ©e. Il est sans cesse attirĂ© par la mort de ses cellules. La loi de mort spontanĂ©e est la premiĂšre loi du vivant. C’est elle qui structure les Ă©lĂ©ments de la vie. En mĂȘme temps, le vivant est un combat incessant contre la mort.

    L’ordre est issu du dĂ©sordre.

    Le rĂ©el est la nĂ©gation de l’actuel et la double nĂ©gation du virtuel.

    Pas de conscience sans inconscient.

    Pas de rationnel sans irrationnel.

    Le contingent est indispensable Ă  l’établissement de la loi.

    La meilleure comprĂ©hension de la « chose » matiĂšre est qu’il n’y a pas de chose. La comprĂ©hension du vide est qu’il n’y pas de vide. La meilleure comprĂ©hension du rĂ©el est qu’il est le virtuel. La meilleure comprĂ©hension du trĂšs grand est dans le trĂšs petit.

    C’est seulement la destruction qui permet la conservation.

    Le simple mouvement matĂ©riel nĂ©cessite la contradiction. La prĂ©sence d’un objet ici nĂ©cessite de concevoir son absence.

  • Une chose n’est donc vivante que pour autant qu’elle renferme une contradiction et possĂšde la force de la saisir et de la soutenir. Mais, lorsqu’un existant est incapable, dans sa dĂ©termination positive, de passer Ă  la dĂ©termination nĂ©gative et de les conserver l’une dans l’autre, autrement dit lorsqu’il est incapable de supporter Ă  l’intĂ©rieur de lui-mĂȘme la contradiction, il n’est pas une unitĂ© vivante, ... mais s’effondre et succombe Ă  la contradiction. (...) Il rĂ©sulte de l’examen de la nature de la contradiction que lorsqu’on dit d’une chose qu’elle renferme une contradiction, on ne signifie pas par lĂ  qu’elle est endommagĂ©e, dĂ©fectueuse ou fautive. Toute dĂ©termination, tout concret, tout concept constituent essentiellement une unitĂ© des moments diffĂ©rents et diffĂ©renciables, qui deviennent contradictoires par la diffĂ©rence dĂ©terminĂ©e essentielle qui les sĂ©pare."

  • « La dialectique dite objective rĂšgne dans toute la nature, et la dialectique dite subjective, la pensĂ©e dialectique, ne fait que reflĂ©ter le rĂšgne, dans la nature entiĂšre, du mouvement par opposition des contraires qui, par leur conflit constant et leur conversion finale l’un en l’autre ou en des formes supĂ©rieures, conditionnent prĂ©cisĂ©ment la vie de la nature. »

    Friedrich Engels, 1883

  • « La grande idĂ©e fondamentale, Ă©crit Engels, selon laquelle le monde ne doit pas ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un complexe de choses achevĂ©es, mais comme un complexe de processus oĂč les choses, en apparence stables, tout autant que leurs reflets intellectuels dans notre cerveau, les idĂ©es, passent par un changement ininterrompu de devenir et dĂ©pĂ©rissement - cette grande idĂ©e fondamentale a, notamment depuis Hegel, pĂ©nĂ©trĂ© si profondĂ©ment dans la conscience courante qu’elle ne trouve, sous cette forme gĂ©nĂ©rale, presque plus de contradiction. Mais la reconnaĂźtre en paroles et l’appliquer dans la rĂ©alitĂ©, en dĂ©tail, Ă  chaque domaine soumis Ă  l’investigation, sont deux choses diffĂ©rentes. »

  • Friedrich Engels dans "Dialectique de la nature" :

    « Sur le plan de la thĂ©orie, la science de la nature s’est obstinĂ©e d’une part dans la pauvretĂ© de la mĂ©taphysique selon Wolff qui veut que quelque chose soit ou bien nĂ©cessaire ou bien contingent, mais non les deux Ă  la fois et d’autre part, dans le dĂ©terminisme mĂ©caniste Ă  la pensĂ©e Ă  peine moins pauvre, qui supprime en bloc le hasard par une nĂ©gation verbale pour le reconnaĂźtre en pratique dans chaque cas particulier. (...) En face de ces deux conceptions, Hegel apparaĂźt avec des proportions absolument inouĂŻes jusque-là : « Le contingent a un fond parce qu’il est contingent, et aussi bien il n’a pas de fond parce qu’il est contingent ; le contingent est nĂ©cessaire et la nĂ©cessitĂ© elle-mĂȘme se dĂ©termine comme contingence, tandis que d’autre part, cette contingence est plutĂŽt la nĂ©cessitĂ© absolue ». (Logique : L.II, Section III, ch. 1, La RĂ©alitĂ©.) La science de la nature a tout simplement oubliĂ© ces principes en les prenant comme des jeux de paradoxes, comme un non-sens se contredisant lui-mĂȘme. »

    « Ce qu’on affirme nĂ©cessaire, Ă©crivait Engels, est composĂ© de purs hasards et le prĂ©tendu hasard est la forme sous laquelle se cache la nĂ©cessitĂ©. La causalitĂ© linĂ©aire est suffisante pour des phĂ©nomĂšnes simples. Mais cette forme simpliste de dĂ©termination ne suffit lorsqu’on se trouve devant des systĂšmes complexes et sensibles. (...) Le hasard n’est pas la nĂ©gation de la causalitĂ© et du dĂ©terminisme ; il est la nĂ©gation dialectique de la nĂ©cessitĂ©, expression de la richesse des dĂ©terminations des systĂšmes physiques. » (dans « Physique et matĂ©rialisme »)

  • Friedrich Engels dans "Dialectique de la nature" :

    « Sur le plan de la thĂ©orie, la science de la nature s’est obstinĂ©e d’une part dans la pauvretĂ© de la mĂ©taphysique selon Wolff qui veut que quelque chose soit ou bien nĂ©cessaire ou bien contingent, mais non les deux Ă  la fois et d’autre part, dans le dĂ©terminisme mĂ©caniste Ă  la pensĂ©e Ă  peine moins pauvre, qui supprime en bloc le hasard par une nĂ©gation verbale pour le reconnaĂźtre en pratique dans chaque cas particulier

  • A cĂŽtĂ© et Ă  la suite de la philosophie française du XIIIe siĂšcle, la philosophie allemande moderne Ă©tait nĂ©e et avait trouvĂ© son achĂšvement en Hegel. Son plus grand mĂ©rite fut de revenir Ă  la dialectique comme Ă  la forme suprĂȘme de la pensĂ©e. Les philosophes grecs de l’antiquitĂ© Ă©taient tous dialecticiens par naissance, par excellence de nature, et l’esprit le plus encyclopĂ©dique d’entre eux, Aristote, a aussi dĂ©jĂ  Ă©tudiĂ© les formes les plus essentielles de la pensĂ©e dialectique. La philosophie moderne, par contre, bien que la dialectique y eĂ»t aussi de brillants reprĂ©sentants (par exemple Descartes et Spinoza) s’était de plus en plus embourbĂ©e, surtout sous l’influence anglaise, dans le mode de pensĂ©e dit mĂ©taphysique, qui domine aussi presque sans exception les Français du XIIIe siĂšcle, du moins dans leurs oeuvres spĂ©cialement philosophiques. En dehors de la philosophie proprement dite, ils Ă©taient nĂ©anmoins en mesure de produire des chefsd’oeuvre de dialectique ; nous rappellerons seulement le Neveu de Rameau de Diderot et le Discours sur l’origine et les fondements de l’inĂ©galitĂ© parmi les hommes de Rousseau. Indiquons ici, briĂšvement, l’essentiel des deux mĂ©thodes.

    Lorsque nous soumettons Ă  l’examen de la pensĂ©e la nature ou l’histoire humaine ou notre propre activitĂ© mentale, ce qui s’offre d’abord Ă  nous, c’est le tableau d’un enchevĂȘtrement infini de relations et d’actions rĂ©ciproques oĂč rien ne reste ce qu’il Ă©tait, lĂ  oĂč il Ă©tait et comme il Ă©tait, mais oĂč tout se meut, change, devient et pĂ©rit. Nous voyons donc d’abord le tableau d’ensemble, dans lequel les dĂ©tails s’effacent encore plus ou moins ; nous prĂȘtons plus d’attention au mouvement, aux passages de l’un Ă  l’autre, aux enchaĂźnements qu’à ce qui se meut, passe et s’enchaĂźne. Cette maniĂšre primitive, naĂŻve, mais correcte quant au fond, d’envisager le monde est celle des philosophes grecs de l’antiquitĂ©, et le premier Ă  la formuler clairement fut HĂ©raclite : Tout est et n’est pas car tout est fluent, tout est sans cesse en train de se transformer, de devenir et de pĂ©rir. Mais cette maniĂšre de voir, si correctement qu’elle saisisse le caractĂšre gĂ©nĂ©ral du tableau que prĂ©sente l’ensemble des phĂ©nomĂšnes, ne suffit pourtant pas Ă  expliquer les dĂ©tails dont ce tableau d’ensemble se compose ; et tant que nous ne sommes pas capables de les expliquer, nous n’avons pas non plus une idĂ©e nette du tableau d’ensemble. Pour connaĂźtre ces dĂ©tails, nous sommes obligĂ©s de les dĂ©tacher de leur enchaĂźnement naturel ou historique et de les Ă©tudier individuellement dans leurs qualitĂ©s, leurs causes et leurs effets particuliers, etc.. C’est au premier chef la tĂąche des sciences de la nature et de la recherche historique, branches d’investigation qui, pour d’excellentes raisons, ne prenaient chez les Grecs de la pĂ©riode classique qu’une place subordonnĂ©e puisque les Grecs avaient auparavant Ă  rassembler les matĂ©riaux. Il faut d’abord avoir rĂ©uni, jusqu’à un certain point, des donnĂ©es naturelles et historiques pour pouvoir passer au dĂ©pouillement critique, Ă  la comparaison ou Ă  la division en classes, ordres et genres. Les rudiments de l’étude exacte de la nature ne sont donc dĂ©veloppĂ©s que par les Grecs de la pĂ©riode alexandrine, et plus tard, au moyen Ăąge ? par les Arabes ; encore, une science effective de la nature ne se rencontre-t-elle que dans la deuxiĂšme moitiĂ© du XVe siĂšcle, date depuis laquelle elle a progressĂ© Ă  une vitesse sans cesse croissante. La dĂ©composition de la nature en ses parties singuliĂšres, la sĂ©paration de divers processus et objets naturels en classes dĂ©terminĂ©es, l’étude de la constitution interne des corps organiques dans la variĂ©tĂ© de leurs aspects anatomiques, telles Ă©taient les conditions fondamentales des progrĂšs gigantesques que les quatre derniers siĂšcles nous ont apportĂ©s dans la connaissance de la nature. Mais cette mĂ©thode nous a Ă©galement lĂ©guĂ© l’habitude d’apprĂ©hender les objets et les processus naturels dans leur isolement, en dehors de la grande connexion d’ensemble, par consĂ©quent non dans leur mouvement, mais dans leur repos ; comme des Ă©lĂ©ments non essentiellement variables, mais fixes ; non dans leur vie, mais dans leur mort. Et quand, grĂące Ă  Bacon et Ă  Locke, cette maniĂšre de voir passa des sciences de la nature Ă  la philosophie, elle produisit l’étroitesse d’esprit spĂ©cifique des derniers siĂšcles, le mode de pensĂ©e mĂ©taphysique.

    Pour le mĂ©taphysicien, les choses et leurs reflets dans la pensĂ©e, les concepts, sont des objets d’étude isolĂ©s, Ă  considĂ©rer l’un aprĂšs l’autre et l’un sans l’autre, fixes, rigides, donnĂ©s une fois pour toutes. Il ne pense que par antithĂšses sans moyen terme : il dit oui, oui, non, non ; ce qui va au delĂ  ne vaut rien. Pour lui, ou bien une chose existe, ou bien elle n’existe pas ; une chose ne peut pas non plus ĂȘtre Ă  la fois elle mĂȘme et une autre. Le positif et le nĂ©gatif s’excluent absolument ; la cause et l’effet s’opposent de façon tout aussi rigide. Si ce mode de penser nous paraĂźt au premier abord tout Ă  fait Ă©vident, c’est qu’il est celui de ce qu’on appelle le bon sens. Mais si respectable que soit ce compagnon tant qu’il reste cantonnĂ© dans le domaine prosaĂŻque de ses quatre murs, le bon sens connaĂźt des aventures tout Ă  fait Ă©tonnantes dĂšs qu’il se risque dans le vaste monde de la recherche ; et la maniĂšre de voir mĂ©taphysique, si justifiĂ©e et mĂȘme si nĂ©cessaire soit elle dans de vastes domaines dont l’étendue varie selon la nature de l’objet, se heurte toujours, tĂŽt ou tard, Ă  une barriĂšre au delĂ  de laquelle elle devient Ă©troite, bornĂ©e, abstraite, et se perd en contradictions insolubles : la raison en est que, devant les objets singuliers, elle oublie leur enchaĂźnement ; devant leur ĂȘtre, leur devenir et leur pĂ©rir : devant leur repos, leur mouvement ; les arbres l’empĂȘchent de voir la forĂȘt. Pour les besoins de tous les jours, nous savons, par exemple, et nous pouvons dire avec certitude, si un animal existe ou non ; mais une Ă©tude plus prĂ©cise nous fait trouver que ce problĂšme est parfois des plus embrouillĂ©s, et les juristes le savent trĂšs bien, qui se sont Ă©vertuĂ©s en vain Ă  dĂ©couvrir la limite rationnelle Ă  partir de laquelle tuer un enfant dans le sein de sa mĂšre est un meurtre ; et il est tout aussi impossible de constater le moment de la mort, car la physiologie dĂ©montre que la mort n’est pas un Ă©vĂ©nement unique et instantanĂ©, mais un processus de trĂšs longue durĂ©e. Pareillement, tout ĂȘtre organique est, Ă  chaque instant, le mĂȘme et non le mĂȘme ; Ă  chaque instant, il assimile des matiĂšres Ă©trangĂšres et en Ă©limine d’autres, Ă  chaque instant des cellules de son corps dĂ©pĂ©rissent et d’autres se forment ; au bout d’un temps plus ou moins long, la substance de ce corps s’est totalement renouvelĂ©e, elle a Ă©tĂ© remplacĂ©e par d’autres atomes de matiĂšre de sorte que tout ĂȘtre organisĂ© est constamment le mĂȘme et cependant un autre. A considĂ©rer les choses d’un peu prĂšs, nous trouvons encore que les deux pĂŽles d’une contradiction, comme positif et nĂ©gatif, sont tout aussi insĂ©parables qu’opposĂ©s et qu’en dĂ©pit de toute leur valeur d’antithĂšse, ils se pĂ©nĂštrent mutuellement ; pareillement, que cause et effet sont des reprĂ©sentations qui ne valent comme telles qu’appliquĂ©es Ă  un cas particulier, mais que, dĂšs que nous considĂ©rons ce cas particulier dans sa connexion gĂ©nĂ©rale avec l’ensemble du monde, elles se fondent, elles se rĂ©solvent dans la vue de l’universelle action rĂ©ciproque, oĂč causes et effets permutent continuellement, oĂč ce qui Ă©tait effet maintenant ou ici, devient cause ailleurs ou ensuite et vice versa.

    Tous ces processus, toutes ces mĂ©thodes de pensĂ©e n’entrent pas dans le cadre de la pensĂ©e mĂ©taphysique. Pour la dialectique, par contre, qui apprĂ©hende les choses et leurs reflets conceptuels essentiellement dans leur connexion, leur enchaĂźnement, leur mouvement, leur naissance et leur fin, les processus mentionnĂ©s plus haut sont autant de confirmations du comportement qui lui est propre. La nature est le banc d’essai de la dialectique et nous devons dire Ă  l’honneur des sciences modernes de la nature qu’elle a fourni pour ce banc d’essai une moisson extrĂȘmement riche de faits qui s’accroĂźt tous les jours, en prouvant ainsi que dans la nature les choses se passent, en derniĂšre analyse, dialectiquement et non mĂ©taphysiquement, que la nature ne se meut pas dans l’éternelle monotonie d’un cycle sans cesse rĂ©pĂ©tĂ©, mais parcourt une histoire effective. Avant tout autre il faut citer ici Darwin, qui a portĂ© le coup le plus puissant Ă  la conception mĂ©taphysique de la nature en dĂ©montrant que toute la nature organique actuelle, les plantes, les animaux et, par consĂ©quent, l’homme aussi, est le produit d’un processus d’évolution qui s’est poursuivi pendant des millions d’annĂ©es. Mais comme jusqu’ici on peut compter les savants qui ont appris Ă  penser dialectiquement, le conflit entre les rĂ©sultats dĂ©couverts et le mode de pensĂ©e traditionnel explique l’infinie confusion qui rĂšgne actuellement dans la thĂ©orie des sciences de la nature et qui met au dĂ©sespoir maĂźtres et Ă©lĂšves, auteurs et lecteurs.

    Une reprĂ©sentation exacte de l’univers, de son Ă©volution et de celle de l’humanitĂ©, ainsi que du reflet de cette Ă©volution dans le cerveau des hommes, ne peut donc se faire que par voie dialectique, en tenant constamment compte des actions rĂ©ciproques universelles du devenir et du finir, des changements progressifs et rĂ©gressifs. Et c’est aussi dans ce sens que s’est immĂ©diatement manifestĂ©e la philosophie allemande moderne. Kant a commencĂ© sa carriĂšre en rĂ©solvant le systĂšme solaire stable de Newton et sa durĂ©e Ă©ternelle une fois donnĂ© le fameux choc initial en un processus historique : la naissance du soleil et de toutes les planĂštes Ă  partir d’une masse nĂ©buleuse en rotation. Et il en tirait dĂ©jĂ  cette conclusion qu’étant donnĂ© qu’il Ă©tait nĂ©, le systĂšme solaire devait nĂ©cessairement mourir un jour. Cette vue, un demi siĂšcle plus tard, a Ă©tĂ© confirmĂ©e mathĂ©matiquement par Laplace et, aprĂšs encore un demi siĂšcle, le spectroscope a dĂ©montrĂ© l’existence dans l’univers de semblables masses gazeuses incandescentes Ă  diffĂ©rents degrĂ©s de condensation.

    Cette philosophie allemande moderne a trouvĂ© sa conclusion dans le systĂšme de Hegel, dans lequel, pour la premiĂšre fois et c’est son grand mĂ©rite le monde entier de la nature, de l’histoire et de l’esprit Ă©tait reprĂ©sentĂ© comme un processus, c’est Ă  dire comme Ă©tant engagĂ© dans un mouvement, un changement, une transformation et une Ă©volution constants, et oĂč l’on tentait de dĂ©montrer l’enchaĂźnement interne de ce mouvement et de cette Ă©volution. De ce point de vue, l’histoire de l’humanitĂ© n’apparaissait plus comme un enchevĂȘtrement chaotique de violences absurdes, toutes Ă©galement condamnables devant le tribunal de la raison philosophique arrivĂ©e Ă  maturitĂ© et qu’il est prĂ©fĂ©rable d’oublier aussi rapidement que possible, mais comme le processus Ă©volutif de l’humanitĂ© lui mĂȘme ; et la pensĂ©e avait maintenant pour tĂąche d’en suivre la lente marche progressive Ă  travers tous ses dĂ©tours et d’en dĂ©montrer la logique interne Ă  travers toutes les contingences apparentes.

    Que le systĂšme de Hegel n’ait pas rĂ©solu le problĂšme qu’il s’était posĂ© importe peu ici. Son mĂ©rite, qui fait Ă©poque, Ă©tait de l’avoir posĂ©. Ce problĂšme est prĂ©cisĂ©ment de ceux qu’aucun individu Ă  lui seul ne pourra jamais rĂ©soudre. Bien que Hegel fĂ»t avec Saint-Simon la tĂȘte la plus encyclopĂ©dique de son temps, il Ă©tait tout de mĂȘme limitĂ©, d’abord par l’étendue nĂ©cessairement restreinte de ses propres connaissances, ensuite par l’étendue et la profondeur Ă©galement restreintes des connaissances et des vues de son Ă©poque. Mais il faut tenir compte encore d’une troisiĂšme circonstance. Hegel Ă©tait idĂ©aliste, ce qui veut dire qu’au lieu de considĂ©rer les idĂ©es de son esprit comme les reflets plus ou moins abstraits des choses et des processus rĂ©els, il ne considĂ©rait Ă  l’inverse les objets et leur dĂ©veloppement que comme de simples copies rĂ©alisĂ©es de l’« IdĂ©e » existant de quelque maniĂšre dĂšs avant le monde. De ce fait, tout Ă©tait mis sur la tĂȘte et l’enchaĂźnement rĂ©el du monde entiĂšrement inversĂ©. Et en consĂ©quence, bien que Hegel eĂ»t apprĂ©hendĂ© mainte relation particuliĂšre avec tant de justesse et de gĂ©nie, les raisons indiquĂ©es rendaient inĂ©vitable que le dĂ©tail aussi tournĂąt souvent au ravaudage, Ă  l’article, Ă  la construction, bref, Ă  la perversion du vrai. Le systĂšme de Hegel comme tel a Ă©tĂ© un colossal avortement bien que le dernier du genre. En effet, ne souffrait-il pas toujours d’une contradiction interne incurable ? D’une part, son postulat essentiel Ă©tait la conception historique selon laquelle l’histoire de l’humanitĂ© est un processus Ă©volutif qui, par nature, ne peut trouver sa conclusion intellectuelle dans la dĂ©couverte d’une prĂ©tendue vĂ©ritĂ© absolue ; mais, d’autre part, il prĂ©tend ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment la somme de cette vĂ©ritĂ© absolue. Un systĂšme de connaissance de la nature et de l’histoire embrassant tout et qui constitue une conclusion dĂ©finitive est en contradiction avec les lois fondamentales de la pensĂ©e dialectique ; ce qui toutefois n’exclut nullement, mais implique, au contraire, que la connaissance systĂ©matique de l’ensemble du monde extĂ©rieur puisse progresser Ă  pas de gĂ©ant de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration.

    Une fois dĂ©mĂȘlĂ©e la totale perversion caractĂ©ristique de l’idĂ©alisme allemand du passĂ©, il fallait forcĂ©ment revenir au matĂ©rialisme, mais notons le non pas au matĂ©rialisme purement mĂ©taphysique, exclusivement mĂ©canique du XIIIe siĂšcle. En face de la condamnation pure et simple, naĂŻvement rĂ©volutionnaire de toute l’histoire antĂ©rieure, le matĂ©rialisme moderne voit, dans l’histoire, le processus d’évolution de l’humanitĂ©, et sa tĂąche est de dĂ©couvrir ses lois motrices. En face de la reprĂ©sentation de la nature qui rĂ©gnait tant chez les Français du XIIIe siĂšcle que chez Hegel encore, et qui en faisait un tout restant constamment semblable Ă  lui mĂȘme et se mouvant en cycles Ă©troits, avec des corps cĂ©lestes Ă©ternels, ainsi que l’avait enseignĂ© Newton, et des espĂšces organiques immuables, ainsi que l’avait enseignĂ© LinnĂ©, le matĂ©rialisme moderne synthĂ©tise, au contraire, les progrĂšs modernes des sciences de la nature, d’aprĂšs lesquels la nature, elle aussi, a son histoire dans le temps ; les corps cĂ©lestes, comme les espĂšces vivantes susceptibles d’y vivre dans des circonstances favorables, naissent et pĂ©rissent, et les cycles de rĂ©volution, dans la mesure oĂč en gĂ©nĂ©ral on peut encore les admettre, prennent des dimensions infiniment plus grandioses. Dans les deux cas, il est essentiellement dialectique et n’a que faire d’une philosophie placĂ©e au dessus des autres sciences. DĂšs lors que chaque science spĂ©ciale est invitĂ©e Ă  se rendre un compte exact de la place qu’elle occupe dans l’enchaĂźnement gĂ©nĂ©ral des choses et de la connaissance des choses, toute science particuliĂšre de l’enchaĂźnement gĂ©nĂ©ral devient superflue. De toute l’ancienne philosophie, il ne reste plus alors Ă  l’état indĂ©pendant, que la doctrine de la pensĂ©e et de ses lois, la logique formelle et la dialectique. Tout le reste se rĂ©sout dans la science positive de la nature et de l’histoire.

    Mais tandis que le revirement dans la conception de la nature ne pouvait s’accomplir que dans la mesure oĂč la recherche fournissait la quantitĂ© correspondante de connaissances positives, des faits historiques s’étaient dĂ©jĂ  imposĂ©s beaucoup plus tĂŽt, qui amenĂšrent un tournant dĂ©cisif dans la conception de l’histoire. En 1831 avait eu lieu Ă  Lyon la premiĂšre insurrection ouvriĂšre ; de 1838 Ă  1842, le premier mouvement ouvrier national, celui des chartistes anglais, atteignait son point culminant. La lutte de classe entre le prolĂ©tariat et la bourgeoisie passait au premier plan de l’histoire des pays les plus avancĂ©s d’Europe, proportionnellement au dĂ©veloppement de la grande industrie d’une part, de la domination politique nouvellement conquise par la bourgeoisie d’autre part. Les enseignements de l’économie bourgeoise sur l’identitĂ© des intĂ©rĂȘts du capital et du travail, sur l’harmonie universelle et la prospĂ©ritĂ© universelle rĂ©sultant de la libre concurrence, Ă©taient dĂ©mentis de façon de plus en plus brutale par les faits. Il n’était plus possible de rĂ©futer tous ces faits, pas plus que le socialisme français et anglais qui, malgrĂ© toutes ses imperfections, en Ă©tait l’expression thĂ©orique. Mais l’ancienne conception idĂ©aliste de l’histoire qui n’était pas encore dĂ©trĂŽnĂ©e, ne connaissait pas de luttes de classes reposant sur des intĂ©rĂȘts matĂ©riels, ni mĂȘme, en gĂ©nĂ©ral, d’intĂ©rĂȘts matĂ©riels ; la production et toutes les relations Ă©conomiques n’y apparaissaient qu’à titre accessoire, comme Ă©lĂ©ments secondaires de l’« histoire de la civilisation ».

    Les faits nouveaux obligĂšrent Ă  soumettre toute l’histoire du passĂ© Ă  un nouvel examen et il apparut que toute histoire passĂ©e, Ă  l’exception des origines, Ă©tait l’histoire de luttes de classes, que ces classes sociales en lutte l’une contre l’autre sont toujours des produits des rapports de production et d’échange, en un mot des rapports Ă©conomiques de leur Ă©poque ; que, par consĂ©quent, la structure Ă©conomique de la sociĂ©tĂ© constitue chaque fois la base rĂ©elle qui permet, en derniĂšre analyse, d’expliquer toute la superstructure des institutions juridiques et politiques, aussi bien que des idĂ©es religieuses, philosophiques et autres de chaque pĂ©riode historique. Hegel avait libĂ©rĂ© de la mĂ©taphysique la conception de l’histoire, il l’avait rendue dialectique, mais sa conception de l’histoire Ă©tait essentiellement idĂ©aliste. Maintenant l’idĂ©alisme Ă©tait chassĂ© de son dernier refuge, la conception de l’histoire ; une conception matĂ©rialiste de l’histoire Ă©tait donnĂ©e et la voie Ă©tait trouvĂ©e pour expliquer la conscience des hommes en partant de leur ĂȘtre, au lieu d’expliquer leur ĂȘtre en partant de leur conscience, comme on l’avait fait jusqu’alors.

    Friedrich Engels

  • « Montrant la nature comme « crĂ©ant continuellement pour pouvoir dĂ©truire, et incapable de produire rien de durable » (Schopenhauer) — l’évolutionnisme saisit le vrai sens du monde avec lequel nous avons affaire, la relativitĂ© de sa valeur, son caractĂšre purement phĂ©nomĂ©nal, Ă©tranger Ă  tout absolu. Mais, ramenant les faits de la vie Ă  la valeur de phĂ©nomĂšnes d’un caractĂšre relatif, nous devons aussi les considĂ©rer dans leur causalitĂ©, dans leur continuitĂ© et ressemblance essentielle, et exclure de tout novum absolutum, incompatible avec la causalitĂ©. Poursuivre l’évolution d’un certain phĂ©nomĂšne, c’est ramener une sĂ©rie de phĂ©nomĂšnes hĂ©tĂ©rogĂšnes, diffĂ©renciĂ©s, individuels, Ă  l’élĂ©ment qui leur est commun, Ă  une certaine unité ; par exemple, on ne peut Ă©tudier l’évolution des vertĂ©brĂ©s que si l’on ramĂšne les diffĂ©rents types d’espĂšces Ă  un caractĂšre anatomique commun Ă  eux tous, la corde dorsale. Les ĂȘtres absolument diffĂ©rents ne peuvent entrer dans une chaĂźne Ă©volutive, de mĂȘme qu’ils ne peuvent se nier mutuellement ; le son ne peut pas constituer le contraste de la lumiĂšre ; la thĂšse et l’anti-thĂšse conditionnent rĂ©ciproquement leur caractĂšre. La conception Ă©volutionniste du monde en est donc en mĂȘme temps la conception moniste. La dialectique, comme fidĂšle interprĂšte de l’évolution objective, doit par consĂ©quent reproduire ce mĂȘme double procĂšs : dĂ©velopper l’unitĂ© en hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, et ramener l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© Ă  l’unitĂ©. »

    Edward Abramowski

    Le Matérialisme historique et le principe du phénomÚne social

  • « Pour le mĂ©taphysicien, les choses et leurs reflets dans la pensĂ©e, les concepts, sont des objets d’étude isolĂ©s, Ă  considĂ©rer l’un aprĂšs l’autre et l’un sans l’autre, fixes, rigides, donnĂ©s une fois pour toutes. Il ne pense que par antithĂšses sans moyen terme : il dit oui, oui, non, non ; ce qui va au-delĂ  ne vaut rien. Pour lui, ou bien une chose existe, ou bien elle n’existe pas ; une chose ne peut pas non plus ĂȘtre Ă  la fois elle-mĂȘme et une autre. Le positif et le nĂ©gatif s’excluent absolument ; la cause et l’effet s’opposent de façon tout aussi rigide. Si ce mode de penser nous paraĂźt au premier abord tout Ă  fait plausible, c’est qu’il est celui de ce qu’on appelle le bon sens. Mais si respectable que soit ce compagnon tant qu’il reste cantonnĂ© dans le domaine prosaĂŻque de ses quatre murs, le bon sens connaĂźt des aventures tout Ă  fait Ă©tonnantes dĂšs qu’il se risque dans le vaste monde de la recherche, et la maniĂšre de voir mĂ©taphysique, si justifiĂ©e et si nĂ©cessaire soit-elle dans de vastes domaines dont l’étendue varie selon la nature de l’objet, se heurte toujours, tĂŽt ou tard, Ă  une barriĂšre au-delĂ  de laquelle elle devient Ă©troite, bornĂ©e, abstraite, et se perd en contradictions insolubles : la raison en est que, devant les objets singuliers, elle oublie leur enchaĂźnement ; devant leur ĂȘtre, leur devenir et leur pĂ©rir ; devant leur repos, leur mouvement ; les arbres l’empĂȘchent de voir la forĂȘt. Pour les besoins de tous les jours, nous savons, par exemple, et nous pouvons dire avec certitude, si un animal existe ou non ; mais une Ă©tude plus prĂ©cise nous fait trouver que ce problĂšme est parfois des plus embrouillĂ©s, et les juristes le savent trĂšs bien, qui se sont Ă©vertuĂ©s en vain Ă  dĂ©couvrir la limite rationnelle Ă  partir de laquelle tuer un enfant dans le sein de sa mĂšre est un meurtre ; et il est tout aussi impossible de constater le moment de la mort, car la physiologie dĂ©montre que la mort n’est pas un Ă©vĂ©nement unique et instantanĂ©, mais un processus de trĂšs longue durĂ©e. Pareillement, tout ĂȘtre organique est, Ă  chaque instant, le mĂȘme et non le mĂȘme ; Ă  chaque instant, il assimile des matiĂšres Ă©trangĂšres et en Ă©limine d’autres, Ă  chaque instant des cellules de son corps dĂ©pĂ©rissent et d’autres se forment ; au bout d’un temps plus ou moins long, la substance de ce corps s’est totalement renouvelĂ©e, elle a Ă©tĂ© remplacĂ©e par d’autres atomes de matiĂšre, de sorte que tout ĂȘtre organisĂ© est constamment le mĂȘme et cependant un autre. A considĂ©rer les choses d’un peu prĂšs, nous trouvons encore que les deux pĂŽles d’une contradiction, comme positif et nĂ©gatif, sont tout aussi insĂ©parables qu’opposĂ©s et qu’en dĂ©pit de toute leur valeur d’antithĂšse, ils se pĂ©nĂštrent mutuellement ; pareillement, que cause et effet sont des reprĂ©sentations qui ne valent comme telles qu’appliquĂ©es Ă  un cas particulier, mais que, dĂšs que nous considĂ©rons ce cas particulier dans sa connexion gĂ©nĂ©rale avec l’ensemble du monde, elles se fondent, elles se rĂ©solvent dans la vue de l’action rĂ©ciproque universelle, oĂč causes et effets permutent continuellement, oĂč ce qui Ă©tait effet maintenant ou ici, devient cause ailleurs ou ensuite, et vice versa. Tous ces processus, toutes ces mĂ©thodes de pensĂ©e n’entrent pas dans le cadre de la pensĂ©e mĂ©taphysique. Pour la dialectique, par contre, qui apprĂ©hende les choses et leurs reflets conceptuels essentiellement dans leur connexion, leur enchaĂźnement, leur mouvement, leur naissance et leur fin, les processus mentionnĂ©s plus haut sont autant de vĂ©rifications du comportement qui lui est propre. La nature est le banc d’essai de la dialectique et nous devons dire Ă  l’honneur de la science moderne de la nature qu’elle a fourni pour ce banc d’essai une riche moisson de faits qui s’accroĂźt tous les jours, en prouvant ainsi que dans la nature les choses se passent, en derniĂšre analyse, dialectiquement et non mĂ©taphysiquement, que la nature ne se meut pas dans l’éternelle monotonie d’un cycle sans cesse rĂ©pĂ©tĂ©, mais parcourt une histoire effective. Avant tout autre, il faut citer ici Darwin, qui a portĂ© le coup le plus puissant Ă  la conception mĂ©taphysique de la nature en dĂ©montrant que toute la nature organique actuelle, les plantes, les animaux et, par consĂ©quent, l’homme aussi, est le produit d’un processus d’évolution qui s’est poursuivi pendant des millions d’annĂ©es. Mais comme jusqu’ici on peut compter les savants qui ont appris Ă  penser dialectiquement, le conflit entre les rĂ©sultats dĂ©couverts et le mode de pensĂ©e traditionnel explique l’énorme confusion qui rĂšgne actuellement dans la thĂ©orie des sciences de la nature et qui met au dĂ©sespoir maĂźtres et Ă©lĂšves, auteurs et lecteurs. Une reprĂ©sentation exacte de l’univers, de son Ă©volution et de celle de l’humanitĂ©, ainsi que du reflet de cette Ă©volution dans le cerveau des hommes, ne peut donc se faire que par voie dialectique, en tenant constamment compte des actions rĂ©ciproques universelles du devenir et du finir, des changements progressifs et rĂ©gressifs. »

    Engels, Anti-DĂŒhring

  • « Essai sur le dĂ©veloppement de la conception moniste de l’histoire » de G. PlĂ©khanov :

    « Hegel qualifiait de mĂ©taphysique l’attitude des penseurs, tant idĂ©alistes que matĂ©rialistes, qui, incapables de comprendre le devenir, bon grĂ© mal grĂ© se reprĂ©sentent et prĂ©sentent les phĂ©nomĂšnes comme figĂ©s, sans liens entre eux ni possibilitĂ© de passage de l’un Ă  l’autre. A cette attitude, il opposait la dialectique qui les fait connaĂźtre dans leur devenir et, par suite, dans leur liaison rĂ©ciproque. Pour Hegel, la dialectique est le principe de toute vie. Il se rencontre souvent des gens qui, aprĂšs avoir Ă©noncĂ© quelque gĂ©nĂ©ralitĂ©, reconnaissent de bonne grĂące qu’ils font peut-ĂȘtre erreur et que l’opinion diamĂ©tralement contraire serait peut-ĂȘtre vraie. Ce sont des gens bien Ă©levĂ©s, tout pĂ©nĂ©trĂ©s de « tolĂ©rance » : vis et laisse vivre les autres, disent-ils en leur for intĂ©rieur. La dialectique n’a rien de commun avec la tolĂ©rance sceptique des gens du monde, mais elle sait aussi concilier des gĂ©nĂ©ralitĂ©s diamĂ©tralement contraires. L’homme est mortel, disons-nous, en considĂ©rant la mort comme quelque chose de complĂštement Ă©tranger Ă  la nature de l’homme vivant, et qui tire sa source de circonstances extĂ©rieures. L’homme possĂšde donc deux propriĂ©tĂ©s : d’abord celle de vivre, et ensuite, celle d’ĂȘtre sujet Ă  la mort. Mais, si l’on y regarde de plus prĂšs, il s’avĂšre que la vie elle-mĂȘme porte en soi le germe de la mort, et que tout phĂ©nomĂšne, en gĂ©nĂ©ral, est contradictoire en ce sens qu’il dĂ©veloppe Ă  partir de soi-mĂȘme les Ă©lĂ©ments qui, tĂŽt ou tard, mettront un terme Ă  son existence, le transformant en son contraire. Tout s’écoule, tout change ; il n’est point de force capable de retarder ce flux constant, d’arrĂȘter ce mouvement perpĂ©tuel ; il n’est point de force capable de s’opposer Ă  la dialectique des phĂ©nomĂšnes. »

  • Socrate Ă  Glaucon dans « La RĂ©publique » de Platon :

    « Seule la dialectique a cette puissance d’atteindre l’ultime rĂ©alité »

  • Une procĂ©dure trĂšs simple, qui s’accomplit en tous lieux et tous les jours, que tout enfant peut comprendre, dĂšs qu’on Ă©limine le fatras mystĂ©rieux sous lequel la vieille philosophie idĂ©aliste la dissimulait et sous lequel des mĂ©taphysiciens incurables de la trempe de M. DĂŒhring continuent Ă  avoir intĂ©rĂȘt Ă  la cacher. Prenons un grain d’orge. Des milliards de grains d’orge semblables sont moulus, cuits et brassĂ©s, puis consommĂ©s. Mais si un grain d’orge de ce genre trouve les conditions qui lui sont normales, s’il tombe sur un terrain favorable, une transformation spĂ©cifique s’opĂšre en lui sous l’influence de la chaleur et de l’humiditĂ©, il germe : le grain disparaĂźt en tant que tel, il est niĂ©, remplacĂ© par la plante nĂ©e de lui, nĂ©gation du grain. Mais quelle est la carriĂšre normale de cette plante ? Elle croĂźt, fleurit, se fĂ©conde et produit en fin de compte de nouveaux grains d’orge, et aussitĂŽt que ceux-ci sont mĂ»rs, la tige dĂ©pĂ©rit, elle est niĂ©e pour sa part. Comme rĂ©sultat de cette nĂ©gation de la nĂ©gation, nous avons derechef le grain d’orge du dĂ©but, non pas simple, mais en nombre dix, vingt, trente fois plus grand. Les espĂšces de cĂ©rĂ©ales changent avec une extrĂȘme lenteur et ainsi l’orge d’aujourd’hui reste sensiblement semblable Ă  celle d’il y a cent ans. Mais prenons une plante d’ornement plastique, par exemple un dahlia ou une orchidĂ©e ; traitons la semence et la plante qui en naĂźt avec l’art de l’horticulteur : nous obtiendrons comme rĂ©sultat de cette nĂ©gation de la nĂ©gation non seulement davantage de semence, mais aussi une semence qualitativement meilleure, qui donne de plus belles fleurs, et toute rĂ©pĂ©tition de ce processus, toute nouvelle nĂ©gation de la nĂ©gation renforce ce perfectionnement. - Ce processus s’accomplit, de mĂȘme que pour les grains d’orge, pour la plupart des insectes, par exemple les papillons. Ils naissent de l’Ɠuf par nĂ©gation de l’Ɠuf, accomplissent leurs mĂ©tamorphoses jusqu’à la maturitĂ© sexuelle, s’accouplent et sont niĂ©s Ă  leur tour, du fait qu’ils meurent, dĂšs que le processus d’accouplement est achevĂ© et que la femelle a pondu ses nombreux oeufs. Que chez d’autres plantes et d’autres animaux le processus ne se dĂ©roule pas avec cette simplicitĂ©, qu’ils ne produisent pas une seule fois, mais plusieurs fois, des semences, des oeufs ou des petits avant de dĂ©pĂ©rir, cela ne nous importe pas pour l’instant ; nous voulons seulement dĂ©montrer ici que la nĂ©gation de la nĂ©gation se prĂ©sente rĂ©ellement dans les deux rĂšgnes du monde organique. En outre, toute la gĂ©ologie est une sĂ©rie de nĂ©gations niĂ©es, une sĂ©rie de destructions successives de formations minĂ©rales anciennes et de sĂ©dimentations de formations nouvelles. Tout d’abord, la croĂ»te terrestre primitive rĂ©sultant du refroidissement de la masse fluide se morcelle sous l’action des ocĂ©ans, de la mĂ©tĂ©orologie et de la chimie atmosphĂ©rique et ces masses concassĂ©es se dĂ©posent en couches sur le fond de la mer. Des soulĂšvements locaux du fond ocĂ©anique au-dessus du niveau de la mer exposent de nouveau des parties de cette premiĂšre stratification aux effets de la pluie, de la tempĂ©rature changeante avec les saisons, de l’oxygĂšne et de l’acide carbonique de l’atmosphĂšre ; ces mĂȘmes influences agissent sur les masses rocheuses d’abord en fusion, puis refroidies, qui, sorties de l’intĂ©rieur de la terre, ont traversĂ© les couches successives. Ainsi, pendant des millions de siĂšcles des couches nouvelles ne cessent de se former, d’ĂȘtre dĂ©truites pour la plus grande partie et de servir derechef Ă  la formation de couches nouvelles. Mais le rĂ©sultat est trĂšs positif : production d’un sol oĂč se mĂȘlent les Ă©lĂ©ments chimiques les plus diffĂ©rents dans un Ă©tat de concassage mĂ©canique qui permet la vĂ©gĂ©tation la plus massive et la plus variĂ©e.

    Engels dans l’AntiDĂŒhring

  • Hegel : « La contradiction est la racine de tout mouvement et de toute manifestation vitale. »

  • « C’est l’un des prĂ©jugĂ©s fondamentaux de la logique jusqu’alors en vigueur et de la reprĂ©sentation habituelle que la contradiction ne serait pas une dĂ©termination aussi essentielle et immanente que l’identité ; pourtant, s’il Ă©tait question d’ordre hiĂ©rarchique et que les deux dĂ©terminations Ă©taient Ă  maintenir fermement comme des dĂ©terminations sĂ©parĂ©es, la contradiction serait Ă  prendre pour le plus profond et le plus essentiel, car, face Ă  elle, l’identitĂ© est seulement la dĂ©termination de l’immĂ©diat simple, de l’ĂȘtre mort, tandis que la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité ; c’est seulement dans la mesure oĂč quelque chose a dans soi-mĂȘme une contradiction qu’il se meut, a une tendance et une activitĂ©. (...) Quelque chose est donc vivant seulement dans la mesure oĂč il contient dans soi la contradiction. »

    Hegel dans "Science de la Logique"

  • « La reprĂ©sentation ordinaire contient donc partout la contradiction, mais n’en atteint pas la conscience ; elle demeure rĂ©flexion externe qui passe de l’égalitĂ© Ă  l’inĂ©galitĂ©, ou du rapport nĂ©gatif Ă  la rĂ©flexion de la diffĂ©rence en elle-mĂȘme. Elle oppose de façon externe ces deux dĂ©terminations (...) mais ne possĂšde pas le passage de l’une en l’autre qui est l’essentiel et soutient la contradiction. (...) La reprĂ©sentation ordinaire saisit la diffĂ©rence et la contradiction, mais pas la transition de l’un Ă  l’autre, or c’est cela le plus important. (...) C’est seulement sur le sommet de la contradiction que les diversitĂ©s deviennent mobiles les unes par rapport aux autres et vivantes, et acquiĂšrent cette nĂ©gativitĂ© qui est la pulsation interne du mouvement spontanĂ© et de la vie. »

    Friedrich Hegel dans "Doctrine de l’Essence"

  • « Le mĂ©canisme de fonctionnement de l’esprit humain a besoin d’une dialectique : sans contradictions, il n’avance pas. »

    Le physicien Etienne Klein, dans « Conversations avec le sphinx »

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